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Sestri Levante 2

Nous revenons à Sestri pour prendre le pique-nique sous l’ombrage de l’allée de pins d’Alep devant le port de plaisance. Eva va acheter des provisions locales et elle revient avec de quoi composer une salade de roquette, tomates olivettes, parmesan et viande séchée de type Grison, le tout arrosé de sel et d’huile d’olive parfumée. Tout le goût est dans la qualité de l’huile et la maturité de la tomate. Le vent qui se lève sous les pins fait s’envoler parfois la roquette, que nous sommes obligés de tenir avec le pain, une fouace locale goûteuse. Des abricots, durs mais pleins de goût, feront notre dessert tandis que la fontaine sert notre boisson.

sestri levante porche

Un tout jeune adolescent passe, lumineux sous les pins, treize ans tout juste sortis de l’onde. De belles jeunes femmes passent aussi dans le plus simple appareil que la décence permet, bikini vraiment mini, ne laissant rien ignorer des fesses et moulant parfaitement les menus seins. Ce spectacle est incongru pour le néorigorisme puritain qui envahit nos contrées mais qui semble ne pas encore avoir atteint l’Italie, du moins cette station balnéaire chic. Nous avons vu les prix dans les agences : plus cher qu’à Paris ! Un appartement de 58 m² avec terrasse dans le centre est affiché à 430 000 €, un autre de 75 m² avec terrasse mais dans un ensemble « moderne » déjà vieilli est à 390 000 €.

sestri levante eglise san catarina d allessandria bombardee

Nous effectuons un tour de ville, librement, sous le cagnard. On comprend pourquoi la sieste est ici une institution : il fait trop chaud, même pour se promener. Nous montons sur le roc de la presqu’île, en bout de ville. Sur la pente, l’église Santa Catarina d’Alessandria datant du 16ème siècle et appartenant à la Confraternité de Santa Catarina est en ruines. Elle a été bombardée par les Alliés en décembre 1944 et laissée volontairement telle quelle, pour montrer le mal qu’est la guerre. L’absurdité des « commémorations » de 14-18 n’en est que plus flagrante. Un peu plus haut, l’église de San Nicolo en pierres sèches date de 1151, massive avec un transept et une rotonde.

sestri levante lepoard de bronze

Nous montons au château qui domine la presqu’île. Il a été bâti au 12ème siècle par la république de Gênes dans un ensemble complexe de défenses de la côte. Endommagé par un raid vénitien en 1432, il a été reconstruit par l’architecte Leone da Bissone. Comme la villa, il est transformé dès 1950 en hôtel de luxe, l’hôtel dei Castelli, bien isolé en hauteur dans un parc planté de pins. Un ascenseur privé permet de descendre directement à la mer, vers le petit port de plaisance au pied. Un restaurant panoramique, tout en baies vitrées, domine la baie. Ce n’est ici que luxe, calme et volupté… pour qui a les moyens de fuir la promiscuité. Deux léopards en bronze, dont l’un feulant et crachant, gardent les marches d’un escalier. Une grande femme nue de pierre, incitant à l’amour et au bain, vous accueille à l’entrée principale.

sestri levante port du castello

Une autre église, celle des Capucins, perchée au-dessus du port sud et jouxtant l’hôtel Vis-à-Vis****, dont la piscine profane étale ses chairs presque sous le porche sanctifié ; elle vise à élever l’âme en même temps que brille le soleil. Son intérieur est italien, c’est-à-dire plus proche de l’art pâtissier que de l’art roman.

sestri levante eglise des capucins

De retour à notre hôtel à Deiva Marina, nous allons à deux cents mètres prendre un bain sur l’étroite plage publique, coincée entre les plages privatisées des hôtels qui s’étalent jusqu’à un mètre de l’eau. La mer est à bonne température et la nage est agréable, malgré un ressac dû au vent de l’après-midi qui fait lever les vagues jusqu’à lécher les dernières serviettes au pied du mur !

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Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais

lafcadio hearn pelerinages japonais
Alors qu’un cerisier du Japon est en train de fleurir dans le jardin, j’ai eu le goût de me replonger dans ce pays qui m’a toujours séduit et dans lequel j’ai effectué trois séjours. Lafcadio Hearn a eu la chance de connaître un Japon qui venait juste d’émerger de siècles de fermeture, et qui s’ouvrait au modernisme. En ce livre, suite d’articles traduits et parus dans la revue le Mercure de France, il conte ses premières impressions du Japon. « Tout est inexprimablement agréable et nouveau », note-t-il.

Lafcadio Hearn, irlandais de père mais de mère grecque, a été élevé à Dublin par une tante. Non seulement ses parents meurent très tôt, mais le gamin perd un œil à 13 ans en jouant avec ses copains. Orphelin, déraciné, exilé à 19 ans aux États-Unis (où il épouse une métisse en dépit de l’interdiction légale des mariages mixtes), il découvre le Japon avec l’ambassadeur, qui devient son ami. Après un passage créole, il se rend en 1890 au Pays du soleil levant pour y travailler comme journaliste, écrivain et professeur, épouser une fille de samouraï et en prendre la nationalité en 1896. Ami avec le président américain Theodore Roosevelt, il introduira même le judo aux États-Unis. Il mourra d’une crise cardiaque à Tokyo en 1904 – à 54 ans. Il s’était converti au bouddhisme.

Un tel personnage, né Hearn et décédé Koizumi (son nom japonais), débarque 36 ans après l’ouverture forcée du Japon au commerce international par les navires noirs du Commodore américain Perry. Il vit le meilleur de l’ère Meiji, où le Japon ancien côtoie encore le Japon qui se modernise. Ce livre, non réédité aujourd’hui (l’édition que j’ai date des années 1930), plonge cependant le lecteur dans une atmosphère surannée, celle d’une époque où les distances étaient réelles sans les avions ni l’Internet, celles où l’exil à l’autre extrémité du monde était une aventure.

En huit articles qui sont autant de chapitres de découverte, Lafcadio Hearn explore ce pays nouveau pour lui, qui le séduit tant qu’il en deviendra citoyen. Il parle de Kobodaishi et de son expertise en écriture, de Kitsuki le sanctuaire le plus ancien du Japon, de la grotte des fantômes d’enfants dédiée à Jizo à Kaka-ura, des chevelures des femmes, des âmes dont le peuple croit que chacun peut en avoir plusieurs, des fantômes, et des étudiants à qui il enseigne, qui lui font des adieux touchants lors de son départ pour le sud du pays.

Kyoto Daikakuji

C’était l’époque où la servante d’auberge, à Mistu-ura, « jolie jeune femme nue jusqu’à la ceinture, avec les seins d’une Naïade, descend la rue en courant vers l’hôtel à une allure surprenante » pour accueillir le visiteur (p.147). Et où la foule du gros village de pêcheur se presse pour regarder l’étranger par les shoji (écrans de papier à glissière) : « ce sont presque tous des jeunes gens et des jeunes filles, à demi nus à cause de la chaleur, mais frais et propres comme des boutons de fleurs. Beaucoup de visages sont extraordinairement jolis » p.150.

Outre les personnages, le paysage aussi est séduisant au voyageur. Ainsi vers Kitsuki, « il semble y avoir un sentiment de magie divine dans l’atmosphère même, à travers toute la journée lumineuse qui plane par-dessus le pays vaporeux, par-dessus le bleu irréel des flots – un sentiment Shinto » p.67.

Les premières impressions sont les plus fraîches, jeunes, printanières. Après plus de 125 ans, elles restent aussi vives qu’au premier jour sur un Japon disparu, étrangement humain. A lire pour mieux pénétrer l’âme japonaise, cette profondeur d’un peuple qui mérite à être connu et qui vaut mieux que sa façade industrielle moderne.

Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais (Glimpses of Unfamiliar Japan), 1894, traduction de Marc Logé, Mercure de France 1932, 250 pages, occasion

Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais à lire sur Gallica.fr
Lafcadio Hearn a Bibliography (anglais)
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Ian McEwan, Expiation

ian mcewan expiationVoici probablement le roman le plus abouti de Ian McEwan. Il commence comme un roman victorien, dans un manoir familial de la campagne anglaise. Nous sommes en 1935 et la société post-victorienne vit ses plus beaux jours. Le patriarche travaille au ministère, la mère joue de migraines pour sa tranquillité, les enfants ont grandi, Leon 25 ans affable et mou, Cecilia 23 ans lettrée qui pense à s’émanciper, et la cadette Briony, 13 ans, hésitant entre enfance et adolescence. C’est elle qui crée dès la première page du livre une pièce de théâtre tragique sur les tribulations d’une jeune fille ; elle ne sait pas que cet excès d’imagination va entraîner tout le roman. C’est d’ailleurs par cette même pièce, jouée 60 ans plus tard, que va se conclure l’intrigue. Mais entre temps…

Une cousine, Lola 15 ans, et ses frères, jumeaux rouquins de 9 ans, sont venus passer l’été au manoir, durant le divorce difficile de leurs parents ; Robbie, fils de la femme de ménage, est revenu de ses études à Cambridge payées par le patriarche ; Leon a amené avec lui un ami, Paul, propriétaire d’une fabrique de chocolats chimiques. Entre Cecilia et Robbie plane un sentiment inédit qui les gêne tous deux avant de les précipiter l’un vers l’autre. De sa fenêtre, la Briony de 13 ans a observé une scène : sa sœur se mettant quasi nue devant Robbie pour plonger dans le bassin au triton musclé ; elle ne peut pas comprendre. Donc elle imagine, elle fantasme, d’autant qu’elle a été raide dingue de Robbie quand elle avait 11 ans. Il suffira de peu pour que le destin s’enchaîne et que la langue bien pendue de l’amoureuse déçue enchaîne bel et bien Robbie pour l’emmener en prison.

Un soir de dîner fastidieux, dans une chaleur lourde d’été qui exaspère les passions et met les nerfs à fleur de peau, les jumeaux disparaissent. Ils laissent une lettre disant qu’ils veulent retourner chez eux. Chacun part à leur recherche, sachant qu’ils n’ont pu aller bien loin dans le parc. La nuit est tombée et, dans l’obscurité, Briony voit sa cousine Lola aux prises avec un violeur. Ce ne peut être que Robbie, dont elle a surpris une lettre à sa sœur, gluante de termes sexuels l’après-midi même, puis Cécilia dans ses bras à la bibliothèque, la robe haut relevée. « Propulsée hors des abysses de son ignorance, de sa sotte imagination et de sa rectitude de petite fille » p.186, elle va jurer que c’était bien Robbie qu’elle a vu de ses yeux violer Lola. Cette dernière n’a rien reconnu, ou voulu reconnaître, prise par derrière. Robbie a donc sa vie brisée par 5 ans de prison ; Cecilia lui reste fidèle mais rompt avec sa famille ; les autres ne veulent qu’oublier ce faux-pas.

Ce n’est qu’en grandissant que Briony se rend compte de sa partialité : elle croit avoir vu, mais elle n’est pas certaine ; seuls deux hommes ont la même taille et corpulence, et seul l’un des deux est Robbie : peut-être n’a-t-elle pas désigné le bon ?

D’où son « expiation » : elle comprend son erreur, ne sait comment réparer, des années plus tard. La justice ne peut recevoir son témoignage contraire, pas plus sûr que le premier en l’absence d’autre témoin et de tout élément nouveau ; la victime, Lola, se marie… avec son violeur probable ; la famille ne veut surtout pas ressasser ces vieilles histoires néfastes à leur réputation. Et puis la guerre de 1940 voit l’effondrement de la France et le rembarquement en catastrophe de l’armée anglaise à Dunkerque. Cecilia est infirmière, Briony marche sur ses traces, Robbie – engagé pour alléger sa peine – est pris dans la nasse. Que faire ?

Réparer, certes, mais comment ? Expier, certes, jusqu’à son dernier souffle, mais à qui cela va-t-il servir ? Atonement, le titre anglais, est plus vaste que le français expiation ; il y a dans ce terme religieux l’idée de réparation, de rachat, et même de rédemption, en référence au Christ venu racheter les péchés des hommes en devenant l’un d’eux. Finalement, ne serait-ce pas à l’écrivain d’agir comme le Christ ? A lui, à elle, de raconter cette histoire que nul ne veut plus entendre, ni les victimes, ni les bourreaux, ni la justice, ni la famille. Car le roman est écrit par Briony, sa propre histoire transmuée en littérature. Si les faits d’enfance sont minutieusement reconstitués, si l’odyssée de Robbie vers Dunkerque est approchée au travers des carnets et journaux de soldats lus en bibliothèque, si le quotidien d’une infirmière de guerre est le vécu de Briony elle-même – la conclusion en happy end appartient à la littérature, au « pouvoir absolu [de l’auteur] de décider de la fin » p.488.

Roman sur la littérature, roman sur la société anglaise corsetée du XXe siècle, roman psychologique très fin sur l’enfance, le passage à l’adolescence, le passage à l’âge adulte et l’âge mûr, roman sur la mémoire – qui s’affole, qui se perd, qui s’atrophie avec la sénilité… Expiation est une grande œuvre de Ian McEwan. Probablement sa plus aboutie, un délice de lecture.

Ian McEwan, Expiation (Atonement), 2001, Folio 2005, 491 pages, €8.27

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Tarjei Vesaas, Palais de glace

Il n’est pas indifférent, puisque la constellation du Chien se lève avec le soleil jusqu’à fin août, de rêver d’autre climat. « Palais de glace », du Norvégien Tarjei Vesaas, paraît tout indiqué. La maison où cousinent les garçons fait partie de ces vastes demeures, dans les familles depuis longtemps, où s’accumulent les traces de ceux qui nous ont précédés. Ainsi de ces livres délectables, oubliés trop vite par un siècle expert en ‘zapping’ où seuls les forts et les solides peuvent garder la tête sur les épaules. Les autres subissent, esclaves de la mode et de la consommation outrancière, éperdus de l’image qu’ils croient donner. Tarjei Vesaas (1897-1970), né fermier et autodidacte, sait nous vacciner contre ces apparences.

Son monde est celui de l’immémorial où l’homme, confronté à la sauvagerie de la nature, s’y adapte en quêtant les signes. Si le romantisme est une exaltation des nerfs née d’une réaction à la société de Cour où chacun s’observe et ne vit qu’en critiquant des autres, si le romantisme est une envie de citadin coupé des éléments naturels – le style de Vesaas n’est en aucun cas romantique. Il n’est ni misérabiliste à la Hugo, ni fasciné par le refoulé à la Zola. Le naturalisme est cette version positive de l’élan romantique qui n’est pas une ‘réaction’ des nerfs ou de la condition. Il est la conscience que la nature est capable des pires cataclysmes et qu’en même temps l’homme ne subit pas mais engage sa responsabilité personnelle dans la réalisation de son propre destin. Pour cela, son amour inné de la vie doit s’accorder aux grandes pulsions élémentaires.

Nous avons deux petites filles de 11 ans dans un hameau fermier de Norvège. L’une, Siss, est aimée en famille et au village, meneuse de jeu ; l’autre, Unn, vient d’ailleurs, née de père inconnu et tout récemment orpheline de mère, une vieille tante l’a recueillie. Il y a des mystères à cet âge intermédiaire où l’on est encore enfant à se rouler toute nue sur les couettes pour « chahuter » (1ère partie, chapitre 3), et déjà presque adolescente à tomber en amour absolu pour une Double et à promettre d’en conserver le souvenir à jamais (1, 2). Beaucoup de non-dits agissent dans cette histoire de petites filles. Dont le « grand secret », confié par allusion très rapide et presque inaperçue, qui ne servira pas à sauver la fillette : « je ne sais pas si j’irai au ciel » (1, 3).

La nature s’en mêle avec son froid craquant, ses nuits menaçantes et ses eaux qui se figent en glace pour l’hiver. Les fermiers scandinaves parlent peu ; ils ont cette réserve de qui communique plus par les sens que par la seule parole. Les sociétés de Cour comme la nôtre, qui se grisent de mots en les prenant pour le réel, ne peuvent comprendre cette attitude-là. C’est pourtant toute l’histoire.

Son extraordinaire poésie aussi. L’indicible est sublimé en signes, l’image parle d’elle-même, le réel est à tout instant limite. Alice y passe sans transition de l’autre côté du miroir, tout comme Unn en son palais de glace. Hantée par ce père qu’elle n’a jamais connu, elle cherche refuge entre les colonnes gelées de cette cascade figée par l’hiver. Éperdue d’avoir été abandonnée par sa mère, morte en quelques jours, elle se prend au piège d’un amour absolu, parfait, qu’elle craint de voir se briser. Le piège de ce palais de glace, aux coins et recoins innombrables, à la lumière changeante et parfois éclatante, est de figer les rêves et d’accomplir la perfection. Rien, dans la nature vivante, n’est parfait ni éternel, seule la mort est immobilité – mais pour toujours.

Qui n’est plus en accord avec la nature est bon pour la mort dont le palais de glace est « le château fort ». Unn dérape, trop solitaire, Siss reste ancrée, attachée aux autres gosses. Les comportements des hommes s’accordent aux saisons. La solitude, la hantise de perfection, la peur du noir ou de ne pas aller au ciel, c’est l’hiver. Presque tout se fige, comme mort. Et puis vient la promesse du printemps. La tante d’Unn décide de faire son deuil de sa nièce, déliant par là Siss de sa promesse non dite, de son enfermement dans son double.

Un jeune garçon à peine plus âgé la caresse dans la neige « du bout de ses chaussures » et devient gentil avec elle (2, 8). Si elle a laissé sa place de meneuse de jeu, “le garçon”, jadis insignifiant (dont on n’apprend jamais le prénom), est devenu un chef qui la protège. Si l’hiver faisait rêver de se déshabiller en toute innocence pour jouer avec Unn, le printemps rend électrique le simple toucher des doigts. « Toi, avec tes jolies fossettes », remarque-t-il simplement. Trouble de la fillette, l’étau vient de desserrer.

Siss revient à la vie aidée par le soleil, plus chaud, et l’eau qui recommence à courir comme le sang dans les veines. Le palais de glace va s’écrouler, entraînant Unn à jamais. C’est la débâcle. Celle de la nature comme celle des attitudes. Les promesses ne tiennent que le temps de la vie, les souvenirs se décantent et se subliment, la rigidité fond, la roue tourne, Un autre amour naît, balbutiant, inconnu. Siss au garçon : « Qu’est-ce que tu veux ? – Je ne sais pas, balbutia-t-il. » (3, 6)

Un roman magique.

Tarjei Vesaas, Palais de glace, 1963, Garnier-Flammarion 1993, 190 pages, €5.61 

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Lucas Cranach et son temps, musée du Luxembourg

A Paris jusqu’au 23 mai, après Francfort en 2007, Londres en 2008, Rome et Bruxelles en 2010 les bobos redécouvrent Lucas Cranach, peintre allemand luthérien de la Renaissance. Une soixantaine de tableaux font de cette courte exposition un délice d’érotisme, de religion et de culture. Affinité protestante ? On dit que le générique de ’Desperate Housewives’ emprunte à Cranach l’une de ses Eve.

Né allemand en 1472 en Franconie, Lucas prend le nom de sa ville natale Cranach. Il début par des scènes religieuses comme la Crucifixion et la Fuite en Égypte, présentes au musée du Luxembourg. Il est inspiré autant par la profusion rigide des gravures de Dürer et par les paysages d’Altdorfer que par les couleurs italiennes. En 1505, il devient peintre de cour de Frédéric de Saxe qui l’ennoblira en 1509. Cranach a du succès, il sait se plier aux demandes de son temps.

Il délaisse alors les scènes pieuses pour se lancer dans le portrait à la vêture riche et dans la décoration des demeures destinées aux fêtes. Il fait un séjour auprès de Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas, entourée d’artistes humanistes. Ce brillant social lui inspire une élégance d’exécution et un attrait jamais démenti pour les femmes fortes et vertueuses. Ses dames sont d’autant plus célèbres qu’il les peint nues. Après une centaine de Vierges, il exécute sans voile pas moins de 39 Vénus, 35 Eve et Lucrèce, 19 Judith, 12 nymphes et d’autres Aphrodite… L’exposition retient une Nymphe à la source de 1518, une Vénus de 1529, une Lucrèce de 1532 et une Justice de 1529 qui fait l’affiche.

Pudibonderie catho – du temps et du quartier, le 6ème arrondissement – la fille est intégralement nue sur la grande affiche, mais le sexe voilé par le bandeau de texte sur la porte du Sénat ! Plus intégriste que Luther tu meurs… Nous avons vraiment la droite la plus tartufe d’Europe (majoritaire au Sénat). « Au temps où les faux culs sont la majorité, chantait Brassens, gloire à celui qui dit toute la vérité ! »

Si la Justice est nue, fors un voile si léger qu’il en accentue l’érotisme, c’est qu’elle est désirable. La Renaissance nous a donné le désir de retrouver la lumière grecque antique, la transparence des débats sur l’agora et le ciel des Idées. Luther combat le catholicisme car il obscurcit les textes tout en noyant les fidèles sous la pesante hiérarchie pontificale romaine, où l’autorité ne vient que d’en haut. Premier « renverseur » des choses (avant Marx), Martin Luther veut que tous puissent lire le texte littéral de la Bible et que chacun puisse devenir pasteur s’il est inspiré. Contrairement à l’islam hanbaliste ou déobandi, le protestantisme opère un retour au texte littéral pour une libération des hommes, pas pour figer la loi ! Ce sont tous les pays de l’arc germanique, de l’Autriche à l’Angleterre en passant par la Scandinavie, qui se dressent contre Rome et sa prétention à régenter le monde connu.

Nous vivons les suites de ce mouvement d’un demi-millénaire lorsque les Anglais refusent l’Europe napoléonienne centralisée de la France, lorsque les Allemands refusent le césarisme bonapartiste dont ils ont souffert sous le nazisme, lorsque les Suédois refusent la gabegie de fonctionnaires irresponsables selon les mœurs latines.

Cranach, devant la demande, va établir à Wittenberg un atelier avec ses fils Hans et Lucas le Jeune, qui comprendra jusqu’à 14 employés. Il est élu bourgmestre de la ville, notable établi, anobli. Son style est reconnaissable entre tous : une taille souple et un corps longiligne, des seins menus qui n’ont jamais allaités, un visage en cœur à la Botticelli, les yeux en amande, le teint rose laiteux, lumineux. Ces corps désirables sont une érotique prépubère, tirée tant des anges éthérés qui peuplent le paradis que des Idées platoniciennes pour qui le meilleur amour reste abstrait, sublimé. Épilé, nu, gracieux, le corps des femmes de Cranach est celui d’adolescentes qui n’ont pas été mères. Un corps de houri délectable au-dessus duquel il est écrit « pas touche ! ».

La nudité effrontée contraste en effet avec les thèmes bibliques (Judith) ou de la vertu antique (Lucrèce) et avec les maximes moralisatrices que le peintre écrit au-dessus des têtes (Nymphe à la source). Vade retro, satyres membrus ! Une gravure dans l’exposition montre en effet la nymphe alanguie sommeillant, surveillée avec avidité par deux satyres aux pieds fourchus dont l’un arbore un dard dressé comme un bourgeon au printemps. Un jeune homme bien fait, sexe au repos, se tient placide et nu, assis tel Apollon bienveillant et sans désir, sur un côté du tableau (désolé, pas de photo sur le net…).

Tel est l’érotisme de Cranach : la pédagogie du monde tel qu’il est pour mettre en garde les humains. Le désir est diabolique, la séduction ensorcelle, l’oisiveté mélancolique rend vain. Les femmes sont capables de faire de vous un pantin, tel Hercule chez Omphale ou cette dame qui met la main dans la Bouche de la vérité, jurant que seul son mari et le fou l’ont touchée. Elle a déguisé l’amant en fou, avec deux oreilles ridicules, pour braver la vérité ! La société catholique, hiérarchique, romaine avec faste, est l’enfer sur terre pour les Luthériens. Cranach démonte ses artifices pour montrer la vérité nue : le désir pour la femme existe, il doit être maîtrisé pour servir le Seigneur. Loin de l’interdiction des images de l’islam intégriste, le protestantisme veut mettre en lumière l’entière vérité sur le monde tel qu’il est. Afin que chacun soit conscient de ce qu’il fait.

Est-ce un air du temps ? L’Europe redécouvre Cranach comme une Renaissance de sa culture – la France en retard, toute confite en hypocrisie catho-bobo politiquement correcte. Ô Molière !

Musée du Luxembourg du 9 Février au 23 Mai 2011, 19, rue de Vaugirard, Paris VIe.

  • Tél 01 40 13 62 00
  • Ouverture tous les jours de 10h00 à 20h00, le vendredi et samedi jusqu’à 22h00
  • Plein tarif : 11 €
  • Tarif réduit : 7,50 € étudiants, chômeurs, gratuit pour les minimas sociaux (sur justification)
  • Billet Famille (2 adultes et 2 jeunes de 13 à 25 ans) : 29,50 euros
  • Accès :
  • RER B, Luxembourg
  • Métro : ligne 4,  Saint Sulpice, ligne 10,  Mabillon
  • Bus : lignes 58, 84, 89, arrêt Luxembourg ; lignes 63, 70, 87, 86, 93, arrêt Saint Sulpice

Anne Malherbe, Lucas Cranach, peindre la grâce, À Propos, 11.40€

Naïma Ghermani, L’Europe au temps de Cranach, RMN, 8.55€

Guido Messling, Cranach et son temps, Flammarion, 271 pages

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