Il y a pléthore de ruines de temples, sur une grande étendue pénible à arpenter sous la chaleur.
Le temple A, le temple O, le temple D à Athéna, le temple C dédié à Apollon. Il est le plus ancien de l’acropole, bâti vers 550 avant, et douze colonnes ont été relevées.
Le temple B était à Déméter et Korê. Sur le plateau de Mainella, les temples G, F et E, ce dernier probablement dédié à Héra et le F à Athéna, Héraclès ou Dionysos.
Le G est kolossal comme le temple de Zeus olympien à Agrigente ; il n’a jamais été achevé. Il était dédié aux divinités olympiennes, Zeus, Phébus, Apollon. Le pronaos s’ouvre par trois portes sur le naos divisé en trois nefs par deux rangées de colonnes monolithes. Contrairement aux colonnes à tambours, les monolithes étaient formées d’un seul bloc de pierre.
Une grue de levage en bois a été reconstituée pour montrer comment les blocs pouvaient être levés et les fûts de colonne placés. Un panneau montre aussi que les temples, que l’on voit si blancs, étaient peints – et de couleur vive ; on en a retrouvé des traces.
Ils étaient quatre, mais un seul émerge : Louis Manza. Mieux vaut être Corse, clanique, dur, implacable. Savoir lire et écrire n’est pas indispensable, pas plus que savoir conduire, Louis Manza n’a jamais su. Être intelligent est plus utile, en tout cas savoir jauger les hommes et se constituer un réseau pour devenir intouchable.
Outre Louis Manza, opèrent aussi entre les années 20 et 60 Paul Venture Carbone, Jo Renoso et Michel Quasquara. Les Corses ont la faim des immigrés et la dureté des ambitieux formatés par des centaines d’années de vendetta et d’obéissance fidèle au clan. Ils s’implantent dans la ville portuaire de Marseille comme la teigne sur le bétail. Le port offre de multiples possibilités de trafics, avec les colonies d’Asie et d’Afrique du nord, les liaisons avec les Amériques, du nord et du sud, la prostitution appréciée des marins.
La richesse commence par le tapin, puis le bordel, se poursuit par les hôtels, restaurants et cercles de jeux, s’amplifie avec le trafic de cigarettes avec Tanger, d’or et de piastres, avant l’héroïne, raffinée dans la région par un chimiste renommé, base de la French Connection qui va inonder les États-Unis de came dans les années 60. Ce n’est pas une mafia mais un Milieu – le Mitan comme on dit dans le sud, ce qui signifie la même chose (on parle du mitan du jour).
« Louis Manza » a-t-il existé ? La quatrième de couverture dit : « Le Caïd est à la fois un document et un récit. Document par la rigoureuse authenticité des événements relatés, récit par une nécessaire transposition de certains noms, de certaines situations. » Il est probable que le personnage est calqué sur un vrai, mais rendu « type » par l’auteur. Il le saisit à 11 ans en son milieu, la montagne de l’Incudine en Corse, où le gamin illettré mais chasseur et bon connaisseur de la nature, garde les chèvres. L’Oncle vient le voir à Zicavo, et part avec le père dans la montagne couverte de sapins noirs. « Le gosse les attendait là, rigoureusement immobile, sa longue mèche noire tombant sur le front, ses diables d’yeux fixés sans ciller sur le nouveau venu. Assis sur un rocher, il tenait le fusil à plat sur ses genoux » p.13. Un ourson mal léché, mal aimé, qui s’est fait tout seul, en sauvage insensible – à l’égoïsme mortel.
« Monté » à Marseille à ses 20 ans, et flanqué d’une palanquée de frères, dont Dominique dit Doumé son cadet, il va faire rapidement sa place au soleil. Il séduit les filles, les met sur le trottoir, achète des maisons closes, s’entend avec le Milieu. L’Occupation et les compromissions des uns et des autres permettent de juteuses relations entre flic et voyous, entre pègre et politiciens. Les socialistes engagent du monde pour contrer les communistes, le FBI américain s’inquiète du danger soviétique dans la ville. Le Milieu est ravi, les protections affluent, contre quelques menus services de porte-flingues.
Au milieu des années cinquante, les Manza sont florissants. « Aux bars, restaurants, cabarets, hôtels, à l’immense chaîne de la prostitution, aux ‘services rendus’ au FBI, à la CIA, aux polices françaises plus ou moins officielles, et encore aux appuis accordés aux partis et mouvements politiques, venaient en outre s’ajouter d’autres activités, certaines peu légales, d’autres visant au contraire à un embourgeoisement, un accroissement de la respectabilité du clan » p.256. La valse des partis à l’Assemblée sous la IVe République était propice aux petits arrangements entre amis, à la corruption généralisée, aux trafics d’influence. Les débuts de la Ve poursuivront avec la guerre au FLN et ses réseaux, puis à l’OAS. Ce n’est qu’ensuite, avec un pouvoir fort et déterminé, et l’insistant appui des Américains agacés de voir la drogue déferler sur leur sol via la pègre marseillaise, que le Milieu sera mis au pas. Non sans règlements de compte.
Aujourd’hui, une nouvelle pègre maghrébine a remplacé les Corses, et certaines mafias italiennes ont investi sur la Côte. Mais le « récit » s’arrête à la fin des années soixante avec la mort – par balles – de Louis Manza et sa fin de son empire qui, au fond, ne tenait qu’à sa personne.
Un livre captivant, où tout est vrai et tout est masqué, les noms des politiciens soigneusement cachés (Georges Ribot, Henri Tasso, Michel Carlini, Gaston Deferre, tous maires de Marseille entre 1951 et 1958 ne sont jamais cités). Mais l’analyse de la corruption du haut en bas de la société, les femmes étant le gibier qui se monnaye et se refile entre mâles dominants, les flingues étant les juges de paix.
Loup Durand, Le Caïd – récit, 1976, Livre de poche 1977, occasion €13,95
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Nous déjeunons dans un bar en bord de plage. 19 € pour un buffet d’antipasti et d’un tiers de bouteille d’eau chacun avec un café. Nous avions le choix de tomates en salade, oignons rouges confits, courgettes et aubergines grillées à la plancha, tapenade d’olives vertes, ricotta fraîche et filets d’anchois au naturel. salade fraîche sont plus importants.
Le site de Sélinonte est très vaste avec plusieurs temples quasi tous en ruines à cause des guerres, des tremblements de terre et des pillages de pierres de construction. Deux sont anastylosés, terme technique qu’emploie volontiers le guide, et qui signifie « remontés ». Notre guide aime ainsi à parsemer de termes savants son discours, autant par souci de précision technique que pour montrer qu’il maîtrise le savoir et le vocabulaire des initiés. Il se méfie un peu des retraités dont il ne sait pas quel était leurs parcours avant ce voyage et il tient à apparaître comme un spécialiste de son sujet, imbattable sur les termes, les analyses et les dates. C’est tout à son honneur, mais digne d’être remarqué. Il use même de termes précieux, peu usités, comme la « perdurance » pour dire la perpétuation, « anastylosé » pour dire la reconstruction, « apotropaïque » pour dire propice ou anti-mauvais sort, « hippodamien » pour dire en damier. Le mot « culture » roule dans sa bouche comme une bouchée au chocolat.
Les temples relevés sur le plateau de Marinella sont nommé par des lettres, faute de savoir à quel dieu ils étaient voués. Ils montrent un joli grain de pierre sur les colonnes à tambour, cette fois cannelées, donc terminées. le guide nous détaille le péristyle, le pronaos, le naos, l’adyton et l’opisthodome. Puis les trois ordres de style, dorique, ionique et corinthien, et les détails de l’architecture, les colonnes montées sur stylobate, l’architrave et les frises de triglyphes et de métopes en alternance, le tympan avec son larmier au-dessus et sa gargouille au coin, l’acrotère dessus. Je n’ai pas tout retenu, il fait très chaud. Sur le site pousse de l’absinthe ou armoise, de petits chênes-lièges. Le nom de Sélinonte vient du grec selinon qui désigne le céleri sauvage. En 409 avant, Carthage longtemps alliée de Sélinonte a saccagé entièrement la ville parce que Sélinonte avait choisi de retourner sa tunique durant la première guerre punique.
Nous ne croisons dans les ruines que des vieux, quelques jeunes couples italiens, et un étudiant qui révise son droit. Sauf un couple d’Allemands en visite avec ses deux enfants, une fille déjà adolescente et un garçon de 10 ans en short et claquettes, aux pieds déjà grandis par la préadolescence. Il est très affectueux avec son père, allant même jusqu’à lui embrasser le sein d’un geste rapide et possessif en guise de complicité.
Étonnante réflexion écologique, fin 1908, lorsque le philosophe Alain réfléchit sur un morceau de sucre. Va-t-il en mettre un second dans son café ? Il suspend son geste, frappé d’une évidence : le sucre est devenu peu cher, mais est-ce pour cela qu’il faut en user sans retenue ?
Il songe au père Grandet, cet avare de Balzac, qui mettait le sucre sous clé. A l’époque, il valait cher, mais le prix est-il le juste prix ? « Ne compte pas en argent, compte en douleurs », dit Grandet à Alain dans sa conscience. Et d’énumérer les camberlots Flamands qui viennent arracher les betteraves à l’automne, dans la rosée et sous la pluie, fréquente ces mois-là ; les ouvriers presque nus qui cuisent ensuite dans la raffinerie, « toujours courant et chargés comme des mulets » ; les femmes qui mettent les morceaux de sucre en paquets, ongles dévorés jusqu’à l’os. « Cela veut dire, fais-y bien attention, que tu donnes très peu de ton temps et de ton travail en échange de tous ces travaux de forçat ».
Certes, la mécanisation a changé ces pratiques, mais pense-t-on à tous ces travailleurs, parfois très jeunes, qui œuvrent pour notre tee-shirt pas cher ou notre robe à la dernière mode ? Pas vraiment. Les associations des droits humains dénoncent le travail des enfants, le goulag chinois, l’exploitation des ramasseurs, cueilleurs, mineurs, qui arrachent les dons de la terre pour presque rien. Mais dans le monde tiers que nous ne voyons pas, que nous connaissons peu. Rien que chez nous, à nos ports, les marins-pêcheurs s’échinent à ramener du poisson par tous les temps, et parfois disparaissent, le chalut croché par le fond. Il faut penser à tout cela, de temps en temps, pour revenir à la raison. Consommer, oui ; gaspiller, non. Apprécier le travail humain contenu dans le morceau de viande, le pavé de poisson ou le légume dans l’assiette ; juger à sa juste valeur la chaussette made in France, deux fois plus chère que celle fabriquée en Chine ou au Vietnam par de petites mains mal payées.
Oui, l’écologie sociale est un luxe de riche. Mais non, penser à tout ce travail n’est pas l’apanage du oisif nanti. « Maintenant je fais les comptes des autres et je sais pourquoi je ne rougissais pas d’être avare », dit le père Grandet à la conscience d’Alain. L’avarice est un vice, un excès ; mais l’économie est une vertu, la reconnaissance d’une rareté des ressources et le respect pour le travail d’autrui. « Avec un peu d’or, j’aurais eu cent menuisiers à mes ordres ; mais je n’ai point voulu d’esclaves », dit Grandet. Ce qu’on peut faire par soi-même doit être fait ; ce que l’on achète doit être payé le prix juste.
« Une pièce d’or représente une puissance royale pour toi et la servitude pour les autres », dit encore le Grandet d’Alain. Les nouveaux riches en abusent, comme ils abusent de tout par frustration. Le rêve des ados aujourd’hui n’est même plus d’être fonctionnaire, comme il y a vingt ans ; ils veulent devenir influenceurs/influenceuses et collecter des fonds par des applis, domiciliés à Dubaï pour ne payer presque aucun impôt. De l’égoïsme de riche, qui s’en fout des autres et de leur travail, du moment qu’ils paradent dans le luxe sous les yeux du monde entier. Ils dévorent la planète et le travail des autres, avidement.
Une pauvreté d’âme qui navre. Alain a bien raison de penser à ce qu’il fait.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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La première journée nous voit quitter Palerme en bus pour aller à Ségeste, site grec antique. La cité fondée par les Elymes, peuple indigène de Sicile, et conservée par eux jusqu’à l’époque romaine. Elle est posée sur le mont Barbaro en trois plans : l’ancienne cité avec deux acropoles, plus bas un quartier populaire, puis le temple à l’écart.
Le Bouleutérion est l’assemblée des administrateurs de la cité, qu’il ne faut pas confondre avec l’Ecclesia qui était l’assemblée de tous les citoyens mâles. Le sol a brûlé en juillet dernier et les plantes sont roussies, les troncs des arbres noirs. Mais déjà des pousses vertes reviennent, notamment sur les palmiers. Je note des asphodèles, des mandragores, des férules. Cette dernière plante, à cause de sa tige très longue et assez rigide, servait au maître d’école a désigner les choses et à châtier les élèves turbulents.
Le théâtre grec en hémicycle est toujours bâti accueillant le paysage. Contrairement au théâtre romain, la scène n’est pas fermée mais ouverte sur la nature et l’horizon, jusqu’à la mer. Évidemment, ni le soleil ni le vent n’étaient pris en compte. Mais, s’il fait très chaud en cette saison, les spectacles avaient surtout lieu l’hiver, ce qui limitait l’exposition à la chaleur. Les gradins, en sept secteurs et d’un diamètre total de 63 m, ont été creusés directement dans le roc du mont Barbaro, à 305 mètres d’altitude et s’ouvrent sur le golfe de Castellamare. Comme les 3000 spectateurs antiques, nous nous sommes assis sur les gradins face aux vallonnements du panorama, avec la mer bleue azur en coin. Les genoux de ceux situés derrière calaient le dos de ceux situés devant. La partie haute du théâtre a été détruite pour bâtir le fort médiéval, mais l’ensemble est plutôt bien conservé et donne une idée précise du monument antique. Trois personnages seulement dans le théâtre grec : le chœur, le protagoniste, le devin. Tous les acteurs étaient mâles, même pour jouer des rôles féminins ; ils portaient des masques représentant leurs personnages. Seul les Romains ont fermé la scène par un proscenium, une avant-scène.
Le temple dorique aux six colonnes de face et quatorze de côté sur un soubassement de trois marches, en contrebas, n’est pas fini, juste le péristyle qui donne une vue d’ensemble et impressionne de loin. On aperçoit encore les tenons de bardage en U qui servaient à soulever et à transporter les blocs. Il a été bâti en 431 pour les ambassadeurs d’Athènes dont la cité de Ségeste convoitait l’assistance en vue d’une guerre prochaine. Une fois les émissaires repartis, plus besoin de terminer. D’où les colonnes sans stries et le temple sans naos ni décor. Mais ce cadre est imposant, dans ce paysage désertique, posé sur son mamelon. Maupassant, qui a voyagé au XIXe siècle, conte son passage à Ségeste et sa forte impression dans La vie errante. S’il devait y avoir temple, dit-il, il devait être là, et s’il devait être bâti, il devait l’être comme il est. Pas contrariant, Maupassant. Tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Pourquoi les Grecs ont-ils colonisé en premier l’ouest de la Sicile ? Parce que les courants poussaient les navires depuis le Pont-Euxin vers les côtes libyennes, la Tunisie et le détroit de Sicile. Les Phéniciens, devenu Puniques (« c’est pareil » nous dit le guide), les Grecs de diverses cités, se sont ainsi installés sur cette côte à quelque 160 km de la Tunisie. Les Élymes se disaient selon Thucydide descendants des Troyens, une partie ayant gagné le site qui devait devenir Rome et l’autre s’étant établie en Sicile.
Désopilant film anti-woke (quand on n’en parlait pas encore) et qui perce la mentalité américaine : vivre pour le fric, avoir toujours raison. Le lobbyiste Nick Naylor (Aaron Eckhart) œuvre pour les grandes compagnies de tabac. Puisque que la médecine a lancé des alertes sur la relations entre fumer et avoir un cancer du poumon, l’industrie a créé l’Academy of Tobacco Studies. Des scientifiques (stipendiés) et des avocats (bien payés) travaillent à prouver que la cigarette n’est pas addictive et qu’elle n’est qu’un élément parmi d’autres de la mauvaise santé.
Nick se contente de parler pour semer le doute dans la tête des gens. Il use de la dialectique, de l’évitement, de l’attaque en revers, de l’humour, pour prouver que chacun est libre de choisir, que les vérités sont relatives, que la première cause de mortalité aux États-Unis est le cholestérol et pas la nicotine. De mauvaise foi, mais en mettant les rieurs de son côté, il accuse le sénateur au prénom d’oiseau Ortolan K. Finistirre (l’ineffable William H. Macy) d’être un tueur parce qu’il défend son fromage, le cheddar du Vermont. De même, va-t-on apposer une tête de mort sur les avions Boeing parce qu’ils se crashent de temps à autre ? Ou interdire General Motors à cause des accidents de la route ?
Lui-même a été fumeur, mais ne fume plus. Il n’encourage pas non plus son fils de 12 ans Joey (Cameron Bright) à devenir fumeur : il fera ce qu’il veut, en toute connaissance de cause, dès sa majorité à 18 ans. Mais il est conscient d’être marchand de mort. Il réunit en cercle les deux autres, Bobby Jay Bliss (David Koechner) lobbyiste des armes à feu, et Polly Bailey (Maria Bello), lobbyiste de l’alcool. Ils se sentent entre eux, mal aimés, mais « faisant leur boulot », spécialisés à convaincre.
La scolastique est une manière usuelle de complexifier le discours pour mieux couper le peuple du monde des idées et embrouiller les esprits. Nick l’explique à son fils, qu’il ne voit que le week-end, étant divorcé, mais qui l’admire et le comprend parfaitement. Lui-même, à 12 ans, sauradétourner le débat à son avantage devant sa mère, et la convaincre de le laisser accompagner son père en Californie, où il doit persuader Hollywood de réintroduire la cigarette dans des films.
Avec Jack, le producteur (Adam Brody), ils imaginent Brad Pitt nu faisant l’amour en apesanteur (pas facile !) à une belle fille nue elle aussi, dans une capsule spatiale fonçant entre les galaxies – dans le futur. Et allumant une cigarette après l’amour, s’enveloppant de fumée car on aura trouvé comment enlever toute nocivité au fait de fumer. Le rêve comme pansement au présent, le futur comme acceptabilité du fantasme. Nick a réponse à tout ; s’il n’a pas toujours raison, les autres non plus.
On le voit, le thème est traité avec humour. Notamment lorsque le cow-boy Marlboro (Sam Elliott) atteint d’un cancer, se voit offrir par le lobby du tabac une valise pleine de dollars. Moralement, il veut refuser ; pratiquement, il ne peut qu’accepter. Pour le convaincre, sur ordre de son patron le Capitaine (Robert Duvall), Nick lui dit comment il procéderait : convoquer la journaliste accrocheuse Heather Holloway (Katie Holmes) – qu’il connaît bien parce qu’il couche avec elle – dénoncer la corruption, puis saisir dans un geste théâtral la valise, l’ouvrir pour montrer combien elle est pleine de beaux billets de 100 $, puis jeter le tout par terre en jurant de donner le tout à une association de lutte contre le cancer ! Prêcher le faux pour savoir le vrai : le cow-boy ne fera pas ce qui est moral, il gardera pour lui le fric et ne dira rien de sa maladie. Comme tout le monde le ferait : « tout le monde a toujours un prêt à rembourser ». Mimer ce qu’il pourrait faire lui permet d’aller contre…
Il y aura quelques péripéties, comme cette menace de mort envers lui à la télé, suivie d’exécution où il est enlevé, dénudé et patché de partout à nicotine. Il s’en sort… parce qu’il a été fumeur ! Comme le chat de la chanson allemande, il est toujours vivant, et toujours rebondit face caméras et devant son boss, le borné ex-soldat du Vietnam BR (J. K. Simmons), ce qui laisse son fils Joey en admiration devant lui. Comment être papa tout en exerçant le pire métier du monde ? En faisant bien son boulot et en oeuvrant à rembourser son prêt… Telle est l’Amérique.
Inspiré du roman Thank You for Smoking de Christopher Buckley publié en 1994, traduit en français parSalles fumeurs, le film se moque du puritanisme politiquement correct yankee en montrant l’absence totale de scrupules du marketing, de la corruption, et l’hypocrisie amorale du système sous les grands mots et les émissions de télé. Un film meilleur et plus subtil que son thème le laisse présager.
DVD Ça va faire un tabac – Thank you for smoking, Jason Teitman, 2006, avec Joan Lunden, Eric Haberman, Aaron Eckhart, Mary Jo Smith, Todd Louiso, Aventi Distribution 2014,anglais, français, 1h28, €6,30
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Palerme a été fondée par les Phéniciens, un comptoir dans un « bon port » (panormos). La flotte de Carthage, battue à Himère par les Grecs en 480 avant, s’y réfugie. Au cours de la première guerre punique, elle est conquise par les Romains en 253 avant, puis par les Ostrogoths en 535 après, une fois l’empire romain effondré. Reprise par Bélisaire pour Byzance, Palerme est conquise par les arabes en 831 jusqu’à ce que les Normands s’en emparent en 1072. Les Hohenstaufen en sont maîtres en 1194, puis les Angevins en 1266, puis les Aragonais en 1282 et les Espagnols.
Devant la Porta Nuova, puis devant la cathédrale, le guide égrène la litanie des comtes et des rois, des remaniements et des styles. Nous ne visitons pas toute la cathédrale, fondée par Guillaume II vers 1135, prévue le dernier jour, mais nous allons voir notamment les tombeaux royaux.
Deux tours encadrent la façade du XIVe ornée d’un portail gothique et reliée par des arcs à un clocher refait au XIXe. A gauche de la façade, la loggia dell’Incoronata des XIIe et XVIe, où les rois se présentaient au populo après leur couronnement. Fuga au XVIIIe a remanié le Duomo, notamment par une coupole contestable, qui écrase le bâtiment. Nous entrons dans la cathédrale par le côté droit, début XVe.
Dans les chapelles (visite payante), les tombeaux des souverains de Sicile. Celui en porphyre rouge de Frédéric II Hohenstofen la « stupeur du monde » (1250), celui d’Henri VI (1197), celui de Roger II (1154), celui de sa fille Constance (1196).
La chapelle à droite du chœur contient les reliques de sainte Rosalie dans une châsse en argent de 400 kg, datant de 1431. Elle est la patronne de Palerme. Rosalia Sinibaldi est née vers 1125 au sein d’une famille noble normando-sicilienne et morte en 1160. Son père fut sauvé à la chasse par un comte qui demanda sa main. Malgré ses 14 ans, elle vit dans son miroir le visage de Jésus et refusa le mariage. Elle s’est retirée en ermite dans une grotte des monts Sicanes, sur les terres de son père, avant d’émigrer vers une autre grotte du mont Pellegrino, au-dessus de Palerme. Durant la peste de 1624, aucune sainte n’est parvenue à guérir la ville, seule Rosalie apparut à une femme qui but de l’eau de san Pellegrino et fut sauvée. La peste s’est arrêtée l’année suivante et ce « miracle » a fait de Rosalie l’une des trois grandes saintes de Sicile avec Lucie de Syracuse et Agathe de Catane. Après la découverte de son corps le 15 juillet 1624 et pour remercier la Sainte d’avoir sauvé leur ville de la peste, les Palermitains ont pris l’habitude de la célébrer durant un festival de six jours appelé U Festinu, du 10 au 15 juillet de chaque année. Mais elle n’a guère fait de miracle durant la pandémie de Covid 19. Ses festivités ont été annulées.
Des lycéens visitent le monument aussi, tous en T-shirt sauf un débardeur, certains en uniforme. Mais la couleur unique du tee-shirt ou du débardeur fait uniforme. Quelques filles arborent leur ventre nu. Les élèves sont sympathiques avec leur professeur malgré leurs hormones de 16 ans. L’enseignement général n’est que jusqu’à 15 ans et, dès le lycée, les adolescents choisissent leur spécialité : lettres, sciences, économie, langue. Ils ont seulement quatre matières, aucune autre. Ils sortent un peu plus faibles que les élèves français en culture générale mais les matières qu’ils préfèrent sont mieux assimilées avant l’université. Ils parlent par exemple bien mieux les langues que les Français, les pratiquant en intensif. Côté vacances, ils ont trois mois l’été de mi-juin à mi-septembre, mais seulement une semaine à Noël et une semaine à Pâques. Pas plus. Il est mauvais de se déshabituer à travailler.
Le bus passe devant le Palais de justice, imposant, de style mussolinien, net et carré. Mais il s’avère beaucoup trop petit tant il y a de procès. le guide nous dit qu’il y a à Palerme autant d’avocats qu’à Rome. Une annexe a été bâtie derrière.
A l’hôtel Principe di Villafranca, via Giuseppina Turrisi Colonna, une fois les chambres prises (sans ascenseur) et les bagages déposés, un peu rafraîchis, nous allons dîner au Vino Divino, Piazza Sant’Oliva. Le restaurant est original, les murs couverts de casiers à vins de Sicile et d’Italie. Il sort par son menu de la trilogie italienne des pâtes, risotto et pizza. Nous avons une friture en entrée, puis un demi-filet de dorade (trop cuit) sur une purée de potiron, et une salade de fruits en dessert. Les boissons sont à notre charge, nous prenons évidemment de l’eau en bouteille, et un bon vin blanc de Sicile à six euros le verre. Il est bio.
Une averse chaude nous mouille lorsque nous sortons du restaurant à la nuit tombée. Notre hôtel est le Principe de Villa Franca, autrement dit le prince de Villefranche. Il n’est qu’à quelques centaines de mètres.
Jules Roy a été commandant de bord dans le groupe de bombardement Guyenne de la Royal Air Force dès 1942, effectuant 36 missions de nuit, surtout sur la Ruhr où se trouvaient les usines allemandes d’armement. Après La vallée heureuse (chroniquée sur ce blog – lien ci-dessous), il conte dans Le navigateur le dilemme des hommes dans l’équipe.
Le narrateur est lieutenant, navigateur en bombardier, l’équivalent d’un GPS humain. A lui de calculer la route, de donner le cap au pilote compte-tenu de la mission, des vents, de la défense aérienne – et des autres avions. C’est une mission délicate, autant que piloter ou observer. Nul n’est jamais à l’abri d’un danger, dont l’ennemi est le principal, mais pas le seul.
C’est ainsi que le Navigateur Ripault se retrouve, au retour d’une mission de nuit, à sauter en parachute à 1500 pieds (soit 457 mètres). Pris par la Flak ? Descendu par la chasse allemande ? Même pas… Heurté en-dessous par un autre bombardier ami ! Le pilote ne l’a pas vu, ses mitrailleurs ne l’ont pas alerté, son navigateur a mal calculé la trajectoire d’approche. L’avion craque, le pilote dit « sautez », mais lui ne saute pas. Les autres, tétanisés, non plus. Le Navigateur se retrouve seul survivant, la tête dans la terre sur un champ de betteraves.
Mais il est en Angleterre, pas dans la mer ni sur le territoire ennemi. Il s’aperçoit qu’il est près de sa base. Il marche jusqu’à une maison, sonne, une jeune femme vient lui ouvrir, à peine réveillée, en peignoir. Il est invité à entrer et s’écroule sur le divan, une bonne tasse de thé à la main. Il est assommé par ce qui vient de lui arriver, si soudain, si imprévu. Aucun de ses camarades n’a survécu, l’avion brûle dans un tas de ferraille tordue.
Elle téléphone à la base, on vient le chercher. Les camarades, dont un capitaine ami surnommé l’amiral parce qu’il vient de la Marine française, lui tapent dans le dos, le réconfortent. Mais son commandant d’escadrille Lucien, mauvais officier, ambitieux et jaloux, ne lui accorde aucune permission de repos pour se remettre psychologiquement. Il le met d’office sur le tableau des bouche-trous.
Lorsque le Navigateur refuse deux jours plus tard une mission avec Raumer, un mauvais pilote qui n’a que des ennuis, il refuse, prétextant être malade. Le médecin, appelé, confirme qu’il a besoin de se remettre du choc, mais il a refusé la mission avant de le voir et son commandant lui colle une punition de 8 jours. Ripault refuse de signer. Il n’est pas écrit pourquoi il a refusé et ce n’est pas honnête ; ce papier le suivra dans son dossier, autant être vrai.
L’avion de Raumer ne revient pas de la mission. Sur la base, les hommes croient qu’il lui a porté malheur. S’il avait été navigateur dans son bombardier, peut-être n’aurait-il pas été descendu. Peut-être – mais qui sait ? Ripault en est vexé, en plus d’être écœuré par la mesquinerie de son commandant. Ce pourquoi, lorsqu’il entend la rumeur que le pilote Lebon « ne voit pas les lumières de la piste » lorsqu’il rentre de mission, il se propose de l’assister en tant que navigateur-adjoint, pour le guider. Le pilote a peur, ce pourquoi il somatise. Mais cela, la hiérarchie ne l’admet jamais. Les hommes se doivent d’être des soldats robots qui obéissent aux ordres.
Ce n’est pas l’avis de Ripault, qui vit avec eux dans l’équipe de bombardement et qui connaît les héroïsmes et les faiblesses de chacun. Aller à la mort avec deux chances sur trois d’en réchapper seulement, mérite le respect. Ce pourquoi il se dévoue pour aider la mission, même si cela doit être la dernière. De fait, elle le sera.
Cette tragédie, contée sobrement, rappelle Kessel dans L’Équipage, ou Saint-Exupéry dans Pilote de guerre. Elle dit le dévouement des hommes, coupés de leurs racines terrestres et amoureuses, solitaires mais solidaires, voués à mourir mais pas avant d’avoir fait le mieux possible pour la mission qui leur a été assignée. Un roman oublié, mais vrai.
Sorti de l’armée colonel, l’auteur sera journaliste de guerre, puis écrivain. Le président François Mitterrand l’a élevé en 1990 au grade de grand-croix de la Légion d’honneur.
Prix Prince-Pierre-de-Monaco 1954
Jules Roy, Le navigateur, 1953, Livre de poche 1968, 160 pages, €6,99
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Partons en voyage. Ce sera un long voyage tant le pays est culturellement dense.
Le Boeing 737–800 est plein. Ce sont des touristes français pour la plupart.
Arrivé à Palerme, il fait chaud, 24° à l’ombre, mais de la pluie est tombée le matin. L’atmosphère est donc quasi tropicale avec une odeur salée de mer, laquelle moutonne sous un petit vent.
Le guide a la cinquantaine et porte une grosse boucle à chaque oreille. Il est diplômé d’histoire de l’art et vit à Palerme, étant guide agréé italien. Peut-être a-t-il même pris la double nationalité. Il a fait ses études à Paris avant de les poursuivre à l’université de Palerme, en italien.
Le bus nous conduit au centre-ville où nous irons voir la cathédrale avant de rejoindre l’hôtel vers 18h40.
Le guide est intarissable. Il nous défile au micro toute l’histoire de l’île en vingt minutes, du paléolithique supérieur à nos jours, des restes d’Homo Sapiens dans une grotte au-dessus de Palerme aux Sicanes, successeurs des Cyclopes selon Thucydide en 2000 avant, des Elymes vers 1200 avant qui seraient des Troyens enfuis, des Sicules indo-européens vers 1500 avant, des Phéniciens qui multiplient les comptoirs au IXe siècle avant, des colons grecs au VIIIe siècle (Naxos en 757 par les Eubéens, Syracuse par les Corinthiens), les Romains qui envahissent l’île en 241 avant, avec Verrès propréteur en Sicile en 73 accusé d’abus de pouvoir, de détournement de fonds, de vol d’œuvres d’art par Cicéron lui-même, les Vandales qui s’emparent de l’île en 478 de notre ère, puis les Byzantins en 534, en 827 l’invasion arabe appelé par le rebelle Euphémios – encore un traître – et la Fatimides jusqu’en 1040 et les Normands jusqu’en 1194 où l’empereur germanique Henri VI s’en empare jusqu’en 1266 où les Anjou arrivent jusqu’en 1282 où ils sont chassés à Pâques par les « vêpres » siciliennes ; ce sont alors les Aragon jusqu’en 1503 puis les Espagnols jusqu’en 1735, puis les Bourbons jusqu’à ce que Garibaldi les chasse en 1860 pour intégrer la Sicile à l’Italie.
Dès l’aéroport, nous sommes accueillis par les photos du juge Falcone, assassiné le 23 mai 1992 par la mafia qui a fait exploser carrément l’autoroute (sur laquelle nous passons) avec 600 kg de nitroglycérine. Deux piliers rouges délimitent l’endroit exact où la voiture a sauté, tuant le juge, sa femme ainsi que sept de de ses gardes du corps. 57 jours plus tard, ce sera le tour du juge Borsellino. C’est à cette époque que la population a basculé contre la mafia.
L’Église est restée muette – jusqu’à Jean-Paul II, et malgré le père Frittita qui aidait la mafia et « pardonnait » volontiers – au nom de Dieu évidemment – et ne fera que… quatre jours de prison. Les politiciens de la Démocratie soi-disant « chrétienne », étaient corrompus. Une pancarte sur la falaise en face arbore « Mafia no ».
Devant le rail de récupération des bagages, le juge est présenté en photos noir et blanc à 3 ans, 14 ans, 18 ans, puis adulte barbu. Si la mafia sicilienne n’existe quasiment plus, d’autres mafias existent en Italie et se fondent peu à peu dans l’économie, notamment numérique, devenant invisibles.
La mafia est née selon le guide de l’unité italienne. Les nobles expropriés ont engagés des mercenaires pour défendre leurs terres. Ces milices sont devenues une mafia à leur profit, un système parallèle d’autorité en résistance à l’État central. Mais elles prenaient racines dans les habitudes du banditisme local, bien antérieur à l’unité italienne.
Le Jabberwocky est un poème du diacre Charles Lutwidge Dodgson, dit Lewis Carroll, qui conte le combat d’un jeune homme contre le Jabberwock, créature de cauchemar. Il est paru en 1871 dans son roman De l’autre côté du miroir qui fait suite à Alice. A cette occasion, il invente une langue, tord l’actuelle, anticipe le surréalisme. Tous les chapitres sont précédés d’un paragraphe de ce poème. Le premier commence ainsi :
« Il était reveneure; les slictueux toves
Sur l’allouinde gyraient et vriblaient;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves;
Les verchons fourgus bourniflaient. »
La nuit est celle du directeur de journal local d’un bled paumé américain, Carmel City, où vont se précipiter d’un coup divers événements, alors qu’habituellement il ne se passe rien. Doc Stoeger (qui n’est pas docteur « en médecine ») a 53 ans ; il aime boire du whisky et ne s’en prive pas, rendant émoussées ses facultés et floues ses perceptions. Ce jeudi soir, l’hebdomadaire est bouclé avec trois heures d’avance ; il sera édité le lendemain. Rien de spécial à annoncer, et Doc rêve d’un bon scoop.
Il ne va pas être déçu. Lui sera le personnage principal de cette histoire qui, malgré ses péripéties variées, a une unité. Commencé comme un roman fantastique, avec l’irruption d’un petit personnage tout droit sorti de chez Alice au Pays des Merveilles, l’histoire va virer au roman policier, avec une intrigue bien tordue et de l’action en veux-tu, en voilà.
Le rédac-chef croit ce soir-là tenir in extremis avant bouclage des nouvelles fraîches à insérer dans son canard, le Carmel City Clarion (le Clairon de Carmel-ville), mais, à chaque fois, on l’empêche. « Je songeai, soudain, à tous les papiers que j’avais dû supprimer ce soir. Le cambriolage de la banque, pour des raisons évidentes autant qu’excellentes. L’accident de Carl, parce que c’était bien peu de chose et que si cela s’était ébruité ça aurait nui à sa réputation d’avocat. L’accident au département des chandelles romaines, parce que le mari de Mrs Carr aurait risqué de perdre son emploi. Le divorce de Ralph Bonney… enfin, celui-là n’était pas précisément supprimé, mais réduit à un entrefilet. L’évasion de l’asile de Mrs Griswald, parce qu’elle m’avait donné des biscuits autrefois et ne voulait pas faire de peine à sa fille. Et même la vente de charité à l’église baptiste, pour la simple raison qu’elle avait été annulée » p.106 (pagination J’ai lu 1975). Pas simple d’être journaliste dans une petite ville où tout le monde se connaît et réclame des faveurs ; on ne peut être un « salaud » et ne penser qu’à sa carrière en publiant malgré tout.
Aussi, lorsqu’un certain Yehudi Smith sonne à la porte – autrement dit personne, le prénom et le nom étant réputés à cette époque-là signifier Lambda Machin – Doc Stoeger est réceptif. Il doit disputer une énième partie d’échecs avec le jeune Al Gringer, 22 ou 23 ans, Homme mystère de la ville, mais qui joue bien aux échecs et connaît très bien Lewis Carroll. Doc a commis deux opuscules sur cet auteur jadis, et il est fan. Smith lui propose d’aller avec lui à une réunion de la société secrète des Sabres verzibafres, du nom d’un vers du poème Jabberwocky, dans le grenier d’une maison abandonnée. Doc la connaît bien, il y a joué enfant. Il a été « choisi » par l’assemblée au vu de ses références sur Carroll. Le petit gros au long nez siffle le whisky d’une façon originale, direct dans le gosier avec le verre à une dizaine de centimètres. Une performance ! Doc se promet d’essayer, avec une serviette sur lui pour éponger les erreurs.
Le polar est ainsi étoffé de traits d’humour de cette sorte tout au long. La soirée est déjà avancée, mais la nuit sera courte. Avisé de l’accident de son ami Carl, Doc va quitter un moment le petit homme, qui va faire un somme – en attendant son retour. Il va rencontrer deux malfrats en cavale qui vont l’obliger, avec son ami barman Smiley, à monter dans leur bagnole pour aller se faire zigouiller dans la forêt. Smiley va les en sortir et, aidé d’un revolver « de banquier » que Doc avait pris sans y penser (et sans savoir tirer), va faire exploser la tire des voyous. La police va mettre la main au collet du seul rescapé, blessé, et mettre le veto sur toute information avant que la bande soit serrée au complet.
Revenu chez lui après ces épreuves, Doc se ressert un whisky (de l’infâme bourbon yankee), et se prépare à écouter le fameux Yehudi Smith, qu’il le trouve désormais sympathique. Les voilà partis pour la réunion, où en fait ils seront seuls, même si le bruit d’une voiture est monté jusque dans le grenier où ils sont parvenus. Autant commencer sans les autres. Sur un guéridon comme dans Alice, un flacon à l’étiquette mentionnant BUVEZ-MOI, et une petite clé. Le Yehudi met la clé dans la poche de Doc et s’empare du flacon, qu’il avale. Il tombe raide mort… Doc prend la voiture qui les a amenés, mais ce n’est plus la même. Aurait-il bu trop de bourbon ? Il s’aperçoit que c’est la sienne, mais ne s’en formalise pas vraiment, bien que les deux pneus qu’il avait trouvé dégonflés le matin, ce pourquoi ils ont pris la voiture de Smith, sont regonflés à neuf.
Il se rend à la police, où le shérif Kates l’a toujours détesté comme fouille-merde, trop vigilant sur ses erreurs. Il surveille Doc et dit à son adjoint d’aller voir au grenier de la vieille maison. Évidemment, il ne trouve rien : ni bougie sur la rampe du grenier, ni guéridon, ni cadavre. Doc aurait-il rêvé, dans les brumes de l’alcool ? Pire : sa petite clé, fourrée dans sa poche par le Yehudi, est celle de son coffre de voiture… qui recèle deux cadavres baignant dans leur sang : celui d’un industriel parti chercher la paye, et celui du shérif-adjoint. Doc ne se souvient de rien : serait-il un tueur fou ?
En quelques heures jusqu’à l’aube, Doc Stoeger va être obligé de cogiter selon la logique formelle différente de la nôtre de Lewis Carroll (mathématicien à ses heures) pour comprendre le piège dans lequel il est tombé, rameuter ses amis et forcer les preuves qu’il s’agit bien d’une intention de nuire de quelqu’un avec un fameux mobile.
Littéraire, drôle, bien conçu, ce roman policier fantastique se lit très bien. Son auteur, Fredrik Brown, décédé en 1972 à 65 ans en Arizona (trop de bourbon) a commencé à travailler à 16 ans, au lieu de cogiter sur la planète à en devenir timbré, comme le tueur au couteau de Nantes.
Nous n’étions qu’en 1908 et, déjà, pointait la caricature de l’ENA, école que Macron a supprimée mais qui subsiste sous un autre nom. L’art de régler le problème par un tour d’illusionniste. Rien n’a changé depuis un siècle, dit Alain. Avant même l’ENA, « Dindon-Collège » existait déjà…
L’école supérieure des gouvernants, quel que soit le nom qu’elle porte, enseigne à pontifier pour paraître profond, à parler pour ne rien dire afin de noyer le poisson, à faire l’acteur de théâtre plutôt qu’à rester soi. « Vous avez certainement remarqué, me dit le directeur, qu’un certain nombre d’hommes sont disposés, par nature, a préférer le paraître à l’être, et à s’engraisser de l’opinion d’autrui. Il tiennent beaucoup de place dans la vie ordinaire, et ne sont bons à rien. Aussi nous les prenons pendant qu’ils sont encore jeunes, et les formons pour leur véritable carrière, qui est le gouvernement des peuples. »
Chacun sa place, et les grenouilles doivent être gonflées par l’enseignement pour paraître aussi grosses que les bœufs. Percez-les à jour, et ils exploseront. On l’a vu durant le Covid : personne ne savait rien sur rien, mais tous affirmaient haut et fort détenir la seule vérité des choses – que les masques ne servaient au fond à rien, que le virus n’était qu’une grippe un peu virulente, qu’on pouvait se désinfecter à l’eau de Javel (y compris les bronches, disait le Trompe, qui n’avait jamais rien lu de sa vie). Jusqu’au « professeur » de Marseille qui savait mieux que tous les scientifiques du monde comment manipuler les faits à son gré pour asséner « sa » vérité. Démentie rapidement par les mêmes faits – qui sont tenaces, comme chacun sait. Le Trompe a pris de l’hydroxychloroquine à poignée au petit-déjeuner et… s’est vu contaminé par le Covid comme si de rien n’était.
Les murs du collège de dindons sont peints d’allégories qui s’annulent, comme le Travail couronnant la Persévérance, suivie de la Persévérance couronnant le Travail – autrement dit comment démontrer tout et son contraire, selon le vent. Les amphis sont pleins de profs discourant des heures pour ne dire que du vent (émettre de l’air chaud, disent les Anglais qui ont appris le Parlement plus tôt que nous), avec beaucoup de mots creux (ce qu’on appelle la langue de bois) et de phrases toutes faites (qu’on appelle les éléments de langage). Celui qui s’endort le dernier aura le prix. Les étudiants raturent, car ils croient avoir compris alors que, comme disait Alan Greenspan, président de la Federal Reserve, la Banque centrale américaine, dans les années pré-krach, « si vous avez compris ce que j’ai dit, c’est que vous n’avez rien compris ».
Les plus forts en thème sont ceux qui sont capables de tirer douze pages sur un canon explosé pour conclure qu’il ne peuvent rien en dire tant que l’enquête est ouverte (on connaît ça…). « Mais le plus fort est celui qui avait à répondre (c’était le sujet proposé) à des citoyens qui viennent demander du secours parce que leur maison brûle. Il écrivit vingt pages pour dire que la question allait être mise à l’étude. Ce jeune homme ira loin. » Faites long et chiant, avait coutume de dire Édouard Balladur à ses énarques, lorsqu’il voulait qu’un rapport soit publié sans être lu. Nommez une commission, disaient les vieux briscards de la défunte IVe République, que les plus cons à gauche voudraient voire revenir.
Rien de nouveau sous le soleil…
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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L’autrice est une ancienne policière anglaise du début des années 2000 qui, après 12 ans de service, s’est mise à écrire. Ce livre est son premier roman, inspiré d’une enquête vécue. Les détails sont donc vécus. L’intrigue est à deux étages et garde le suspense jusqu’à la fin.
A Bristol, dans le sud-ouest de l’Angleterre, tout proche du Pays de Galles, une mère ramène son enfant de 5 ans de l’école. Pas de papa, il ne voulait pas d’enfant et il l’a quittée. Il pleut, il fait nuit, la maison toute chaude est proche. Mais voilà, maman ne fait pas attention, elle lâche la main du gamin parce qu’on est presque arrivé. Et ce qui devait arriver arrive, le petit garçon fait comme d’habitude, il court, il traverse la rue sans regarder – il ne regarde jamais, et maman le sait. Elle n’a pas fait attention. Et boum ! Le petit Jacob est percuté par une voiture, qui surgit tous phares allumés, au-dessus de la vitesse autorisée. Le corps est brisé, la mort instantanée. Désespoir… Il aurait fallu, mais on ne l’a pas fait.
L’enquête démarre mal. La mère n’a rien vu, ne sait même pas qui était au volant, homme ou femme, s’il y avait un passager, la couleur de la voiture, encore moins sa marque. Le véhicule a fait demi-tour, le conducteur n’est pas sorti pour aider ni appeler les secours, il a fait un délit de fuite. S’il a frotté un arbre, la police ne retrouve aucune trace. Sauf peut-être un fragment de phare, brisé à proximité. Il s’avérera qu’il n’a rien à voir. Aucun témoin, aucune piste, pas même une trace de freinage à cause de la pluie. Point mort ; au bout d’un an, on classe l’affaire, puisqu’on ne peut avancer.
Mais l’inspectrice stagiaire Kate en est bouleversée. Tout de même, un enfant ! Qui aurait pu agir ainsi ? Avec l’autorisation de Kay son capitaine, mais sans l’aval du préfet de police, elle continue à chercher sur ses heures de loisir : les caméras de surveillance, les témoignages de conduite dangereuse. Dernier appel à témoins avant le classement définitif… et crac ! Il permet de relancer la piste.
Pendant ce temps, en chapitres intercalés un peu déconcertants au début parce qu’ils sautent du coq à l’âne et d’une personne à une autre, Jenna, une femme, plaque tout. N’emportant qu’un petit bagage, son ordinateur portable et un coffret de souvenirs, elle jette son téléphone mobile et prend les transports jusque loin. Le petit village de Penfach est isolé, en bord de mer, avec de hautes falaises au-dessus de la plage. C’est là que Jenna s’installe, dans un cottage délabré, loué pour presque rien à un berger sur les conseils de la tenancière du camping. Les gens ne viennent que pour les vacances, la saison d’hiver est vide. Elle est bien, elle peut oublier.
Sauf que son passé la rattrape. Pour vivre, elle vend des photos sur le net et dans le village à la haute saison. Sa spécialité est l’inscription sur le sable, pris devant la mer au soleil rasant, ou couchant, ou sous les nuages. Un succès grandissant. Mais avec le net, quiconque est un peu avisé remonte l’adresse. La police aussi. Sa voiture a été retrouvée, un impact sur l’avant ; elle-même a été pistée, elle est arrêtée. Elle avoue tout.
Fin de l’histoire ? Non, seulement fin de la première partie… Car la seconde verra la situation se complexifier. Jenna a peur, mais de quoi ? Ou de qui ? Pourquoi veut-elle aller en prison ? Pourquoi ne dit-elle rien ? Son apparence est trompeuse et tout le monde se laisse prendre, mais pourquoi ? Ray et Kate font creuser, et trouver. Ce sera pire qu’imaginé.
Un peu de psychologie, sans vraiment insister ; une enquête qui s’enlise avant de se relancer ; des protagonistes qui agissent en parallèle. Ce n’est pas un grand roman policier, mais il se laisse lire avec assez d’appétit. Il est dans l’air du temps : l’autrice est femme et les femmes sont à l’honneur, victimes, forcément victimes. Même les plus sages comme Meg, l’épouse du capitaine Ray, qui a renoncé à sa carrière policière (comme l’autrice?) pour élever ses enfants, dont le garçon, Tom va mal. A 12 ans, il devient grognon, paresseux, sèche l’école. Il vole, en tant que chef de bande. L’adolescence ? Son père qui ne s’occupe pas assez de lui ? Faut-il devenir délinquant pour que papa policier se préoccupe de son enfant ? Les hommes sont des salauds, depuis tout petits. Il désobéissent à leur mère, se rebellent, prennent les filles en prédateurs, voire pire. Cette rengaine est un peu lourdingue et caricaturale, mais fournit la clé de l’énigme.
Si vous trouvez les débuts un peu longs, n’oubliez pas de tenir jusqu’à la seconde partie !
Theakston’s Old Peculier Crime Novel of the Year Award 2016
Prix du meilleur roman international au Festival Polar de Cognac 2016
Prix des lecteurs, sélection 2017
Clare Mackintosh, Te laisser partir(I Let You Go), 2014, Livre de poche 2017, 508 pages, €8,70, e-book Kindle €8,99
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Nicolas, 10 ans (Clément Van Den Bergh, 12 ans au tournage), est un garçon perturbé qui ne sourit jamais et parle peu. Il est flanqué d’un petit frère qu’il aime bien (Tom Jacon), d’une mère démissionnaire (Tina Sportolaro) et d’un père un brin inquiétant (François Roy) qui lui raconte des histoires à faire peur. Sadisme inconscient ? Il brutalise le garçon, peut-être pour masquer ses désirs incestueux. Nicolas cauchemarde qu’il le pousse dans le grand bain alors qu’il sait mal nager ; il le tue à plusieurs reprise dans des fantasmes de vengeurs masqués ou d’accident de voiture.
Il est envoyé en classe de neige à Morzine, à plus de 200 km de la maison, et son père veut le conduire lui-même dans sa R25 grise de fonction ; il est représentant en prothèses médicales. L’accident de car de Beaune est encore frais dans les mémoires, le car a brûlé le 31 juillet 1982 sur l’autoroute A6 et a tué 546 enfants et adolescents de 5 à 14 ans, plus sept adultes.
Nicolas rejoint les autres qui sont déjà arrivés. Comme il est timide, il n’a pas vraiment de copain, ni de copine. Il oublie – et son père aussi – son sac dans le coffre et se retrouve sans pyjama le soir. Il pourrait dormir en slip, cela se faisait couramment dans les colos, mais il semble que ce ne soit pas le cas ici. Un autre garçon, étranger et plus mûr, lui prête son pyjama de rechange. Hodkann (Lokman Nalcakan) devient son ami, attiré peut-être par sa vulnérabilité et son air perpétuellement rêveur. Il dort dans la couchette en-dessous.
La peur de Nicolas est de pisser au lit, symptôme évident d’un gamin troublé, angoissé la nuit. Sa mère ne semble pas s’en préoccuper, et la maîtresse (Emmanuelle Bercot ) non plus. Il n’a qu’à « ne pas pisser, et voilà tout ». Ben voyons… Nier ce qui gêne a toujours été le cas des profs et des parents indifférents. Les premiers parce qu’ils considèrent que ce n’est pas leur métier, les seconds parce que ça passera. Nicolas mouille son lit une nuit, se lève et va se laver, mais s’aperçoit qu’il neige enfin dehors. Il ne fait pas de ski, faute d’affaires, mais se réjouit pour les autres. Il sort alors dehors pour toucher la neige et s’en frotter, les pieds nus, mais la porte sécurisée ne s’ouvre que de l’intérieur. Il est enfermé dehors et personne ne répond !
Il avise alors la 2CV de Patrick (Yves Verhoeven), un gentil moniteur qui l’a pris sous son aile et qui l’aime bien. Il dit même à la caissière de la boutique où il va lui acheter quelques affaires, anorak, tee-shirt, chaussettes, cagoule, que s’il n’est pas réclamé d’ici un an, il le garderait bien. Son père, en effet, n’est pas revenu porter le sac oublié. Sa mère ne sait pas où il est ni comment le joindre. La colo avance donc probablement les fonds nécessaires « en urgence », avant de se faire rembourser par les parents. La 2CV s’enfouit sous la neige qui tombe en continu, et Nicolas cauchemarde qu’il est glacé, mort, et qu’on le fourre dans un cercueil d’où il ne peut pas sortir. C’est Patrick qui le trouve au matin et le prend dans ses bras comme un petit enfant pour le ramener au chaud.
Il tombe malade, avec de la fièvre, rien de bien grave. Le docteur dit à la maîtresse que Nicolas est un ourson mal léché. Mal léché quand il était petit par sa mère, qui semble-t-il ne l’a pas aimé ni caressé comme il se devait. Peut-être parce que le père a pris toute la place en le surprotégeant, sans la tendresse qui aurait dû aller avec. Il ose à peine le toucher, mettre un bras sur ses épaules, l’étreindre. Il se contente de parler en raisonneur. Nicolas fantasme l’amitié de Hodkann, rêvant de se le sauver lors d’une invasion de terroristes ; il fantasme l’amour d’une femme en rêvant de se voir embrasser sur la bouche par sa maîtresse ; il fantasme de se retrouver petit bébé avec une mère aimante lorsqu’il voit, au retour, dans une station-service, une maman et son bébé. Toutes les névroses de l’auteur du roman, Emmanuel Carrère, apparaissent probablement dans ce livre. Le film en rend bien compte.
Nicolas est laissé au café avec un Lucky Luke tandis que les autres vont skier. Deux gendarmes entrent et font apposer une affiche à propos de René, un jeune garçon du coin qui a disparu depuis trois jours. Nicolas en cauchemarde la nuit venue, se rappelant ce que son père qui a dit un jour : que des inconnus enlevaient des enfants pour les éventrer et leur prélever un rein, une façon d’évoquer ses propres fantasmes érotico-sadiques, une façon aussi de « justifier » son interdiction de monter avec lui sur les montagnes russes, accessibles uniquement avec un adulte avant 14 ans. Pour se rendre intéressant auprès de son seul ami, Nicolas affabule. Il grossit cette anecdote en faisant de son père un chasseur de méchants. Ce pourquoi, lorsque les gendarmes reviennent pour enquêter sur une R25 grise, Hodkann leur dit que le père de Nicolas en a une, ce qui leur permet de faire le rapprochement avec ce qu’il savent déjà.
L’abuseur d’enfant est arrêté et Nicolas renvoyé chez lui. C’est Patrick qui l’accompagne personnellement en 2CV. On n’a rien dit au garçon car les profs, comme d’habitude, ne veulent pas se mouiller, ce n’est pas leur métier. La maîtresse se fâche même lorsque les élèves, pourtant de 9 à 11 ans, parlent entre eux de ce garçon retrouvé mort. Il faut se taire, ne pas évoquer cette histoire, selon elle. Alors qu’il serait au contraire nécessaire d’en parler, avec des mots d’adulte envers des enfants, pour évacuer l’émotion. Mais il ne faut attendre cela des profs, ce n’est pas leur métier, ils n’ont pas été formés, ils ne sont pas assez payés, ils ont bien d’autres choses à faire, et ainsi de suite… La critique ironique du film consiste, à ce moment-clé, en un dialogue entre Vanessa et Hodkann ; elle demande : « ça veut dire quoi être violé » ? Et il répond : « c’est mettre sa b… » juste avant que la maîtresse prenne sa grosse voix et l’éjecte au dortoir. Les gamins sont souvent moins niais que les profs en ces occasions.
Un bon thriller psychologique, où l’enfant révèle par ses cauchemars ce qu’il sait au fond de lui sans savoir le formuler : les brèches des adultes, le manque d’amour, le sadisme rentré de son père. Si l’institutrice est presque toujours en-dessous de tout, le moniteur Patrick est au-dessus de ce qu’on lui demande.
Prix du jury du Festival de Cannes 1998
DVD La Classe de neige, Claude Miller, 1998, avec Clément Van Den Bergh, Lokman Nalcakan, François Roy, Yves Verhoeven, Emmanuelle Bercot, LCJ Éditions & Productions 2022, version restaurée 4K ultra HD, 1h32, €10,99
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Un policier qui écrit sur la police, c’est peu courant. Hervé Jourdain est capitaine à Paris et écrit des romans policiers. Celui-ci se passe au mythique « 36 » quai des Orfèvres sur l’île de la Cité, attenant au Palais de Justice et à la Sainte-Chapelle. Ce bâtiment mal foutu et obsolète parce que reconstruit de bric et de broc après son incendie par la Commune, a été transféré en septembre 2017 au « 36 » rue du Bastion, Porte de Clichy. La Direction régionale de la police judiciaire de la préfecture de police de Paris a déménagé dans ses nouveaux locaux ; seule la BRI reste Quai des Orfèvres, au centre de la capitale, pour intervenir plus rapidement.
C’est donc une sorte de chant du cygne que ce polar situé dans cette unité de lieu encore opérationnelle en 2013. En effet, un juge est assassiné dans l’enceinte même du Palais. Les caméras de surveillance n’ont rien noté, le tueur savait où elles pouvaient se trouver. Même l’examen des entrées et sorties ne donne rien. Pire : un second meurtre a lieu dans le Palais, un journaliste judiciaire affilié à l’AFP. Encore pire : un troisième meurtre, dans un bâtiment de la Place Dauphine, tout proche du Palais, un avocat célèbre. Toujours le même mode opératoire, un tir au revolver de 8 mm, calibre peu courant d’une ancienne arme française de 24 cm de long en dotation avant-guerre, une balle dans le torse, une autre dans la tête. Et toujours des indices pour titiller les enquêteurs : trois morceaux de sucre de taille différente dans la main du mort, et deux cartes postales ou livres de poche. Enfin l’apothéose : le tir pour tuer contre le Directeur de la Police le soir de sa retraite, dans la cour même du Palais.
La brigade criminelle est chargée de l’enquête. Le commandant Bonnot dirige une équipe formée du capitaine Guillaume Desgranges aigri et absent, du lieutenant Jean-Noël Turnier le procédurier (qui surveille la procédure et archive les preuves) et de la nouvelle jeune femme Zoé Dechaume, mutée à sa demande (et sur piston) de la brigade des Stups. La vie n’est pas rose pour les flics… Ils sont confrontés chaque jour au pire de la cruauté et de la bêtise humaine, des amoureuses de 13 ans vite droguées et servant de putes dans les caves à la bande de dealers, des assassinats pour un regard ou un porte-monnaie peu rempli, des « accidents » de voiture qui sont des homicides, des viols, des meurtres, des fugues, des pétages de plomb. Le roman décrit bien les fêlures des flics. La motivation enthousiaste des débuts finit vite en routine, divorce, vie de famille à éclipse, révolte des enfants qui ne voient jamais leur père.
En compensation, il y a le boulot, la fièvre des enquêtes, les relations avec les témoins, les suspects, les avocats, les juges. Celui qui se présente dès le chapitre 6 comme un descendant de tueurs en séries depuis des générations met en avant son sens de l’honneur, toujours au service de l’État. Son but ? Éliminer les traîtres à la mémoire du Palais de Justice. D’où les multiples rebondissements, les pistes prometteuses qui s’avèrent fausses, les suspects successifs. Et même la demande de rançon pour Victor, le fils de 17 ans du capitaine Desgranges, déscolarisé depuis deux ans et déprimé parce que sa mère est partie lorsqu’il avait 10 ans sans explications et n’a jamais donné de nouvelles, et que son père est trop peu souvent là.
La psychologie des personnages est un brin sommaire, le flic désabusé, la jeune recrue accrocheuse, l’avocat brillant à particule, le commissaire autoritaire. Mais tout est fait pour l’action, trépidante, décrite en détail par un spécialiste – et en hommage au « 36 » de l’Île de la Cité. Ce bâtiment mythique aux dédales de couloirs, est orné de symboles accumulés par l’histoire. La fin est tout à l’honneur de la police, qui ne se venge pas mais laisse la justice opérer, bien que les deux institutions se regardent en chiens de faïence. Contrairement aux policiers, les juges, « indépendants » selon la théorie, sont souvent mus par leur idéologie et… contrôlés par personne.
Auguste, fils de clown breton de Lesneven né en 1913, a été tôt orphelin de père à cause de la « grande » guerre, puis délaissé par sa mère. Envoyé en orphelinat, il s’évade à 11 ans ; envoyé en maison de correction, il est adulte avant l’âge et fréquente le Milieu. C’était sa belle époque, avec ses codes, ses rites et surtout son argot.
Monfort, surnommé le Breton par les voyous de Saint-Ouen, adapte la langue verte des truands au roman – évidemment « policier ». Il s’agit de macs, de casses, de jeu. Ces hommes, des « vrais » selon la locution du temps, parlent sec, en phrases courtes, calibrées comme des coups de feu ou des coups de poing. Auguste Le Breton, il le dit, écrit comme on boxe. Et cela reste un délice, bien meilleur que San Antonio, avec 20 pages de glossaire d’argot à la fin, une page d’écarts entre le gitan (pur arabe) et le manouche, le louchebem comme le verlan. C’est l’auteur qui introduit ce mot en français, il signifie parler à l’envers (ver lan). Il introduit aussi rififi.
L’histoire est banale dans le Milieu. Tony le Stéphanois sort de taule après cinq piges et ne reconnaît plus les rites des malfrats. Aucun respect pour l’ancien caïd : de petits marlous à la manque essaient de le doubler au poker. Il en descend un sans plus de cérémonie pour faire peur à l’autre. Tony n’a plus guère de temps, il est tubard. Avant de calancher, il veut réaliser un dernier coup, tout en douceur, avec intelligence. Il a encore des amis, Jo le Suédois et Mario le Rital. Ce dernier connaît un Italien fortiche en percement de coffre, César, non repéré par les flics français, et le fait venir en dur depuis la péninsule. Une grande bijouterie rue de la Paix, de nuit, fera l’affaire. Les flics en planque en Citroën 15 dans les petites rues alentour n’y verront que du feu. Pas moins de 250 millions (d’anciens francs) de joncaille et pierres. De quoi en récupérer environ 120 millions en beaux billets de Banque de France avec un fourgue levantin discret à Londres.
Sauf que, si le casse se déroule sans accroc et dans les temps, le petit Italien va commettre une erreur. Il sabre une pute macquées aux Sora, le trio de Bics qui tiennent le rade chic ; César est amoureux, il donne un diam d’une brique à la gonzesse qui l’a épongé. Ce qui attire l’attention des Sora. Cette erreur sera fatale au groupe et entraînera le petit garçon de Jo, Tonio, 5 ans, dans les griffes des Crouilles qui tiennent le haut du pavé dans certains quartiers. Ça va défourailler dans tous les coins au boukala et à la sten, les sulfateuses seront de sortie, il y aura des mises en carante, du raisiné par terre et des maravés, des tortures au razif. La Salmson S4E de Mario (2 300 cm³) va rugir. Les Troncs auront le taffe.
Entre temps, on va goder et fourrer, les lloumis à loilpé sont faites pour ça. Les femmes, en effet, dans cet univers, ne sont pas des hommes. Le rififi ne les concerne pas, sauf transgression des règles. Pire quand on s’attaque aux mouflets : dans le Milieu, ça ne se fait tout simplement pas. Balancer l’erreur est donc salubre, et le plus jeune des Crouilles, nerveux, drogué et alcoolique s’est condamné.
En 1955, Du rififi chez les hommes est adapté au cinéma par Jules Dassin. Prix de la mise en scène (ex-æquo) au Festival de Cannes 1955, Prix Méliès la même année. On n’y parle plus de Crouilles (à cause de la guerre d’Algérie) mais l’histoire est très proche.
DVD Jules Dassin, Du rififi chez les hommes, 1955, avec Jean Servais, Carl Möhner, Marie Sabouret, Robert Manuel, Janine Darcey, Gaumont 2009, 1h56, €12,35
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Aujourd’hui, les cheminots de la société nationale des chemins de fer français adorent emmerder les gens. Ils choisissent toujours les week-ends de grands départs, ou les veilles de vacances, ou encore les épreuves du bac, pour déclencher leur grève. Soi-disant parce que « l’Etat-patron » les opprime, ne les paye pas assez, les soumet à des horaires de chiourme. En 1909, du temps où le philosophe Alain écrivait ses Propos, c’était la Poste. Le courrier était vital, surtout dans les campagnes, où il reliait les gens et les familles. C’est moins vrai aujourd’hui avec le smartphone, la visioconférence, les mél – même si les drogués du « toujours plus » adorent consommer encore et toujours en commandant via le net pour se faire livrer dans la journée. Mais ce n’est que caprice qui peut être ignoré. Le voyage, en revanche, surtout si l’on a prévu et « réservé », est beaucoup moins accommodant.
Les grévistes en profitent, croyant (assez bêtement à mon avis, et au vu de l’histoire depuis cinquante ans) que l’exaspération des gens finira par peser sur la Direction de la SNCF, via « le gouvernement » (que fait le gouvernement ?). Ce n’est pas la vérité. Le citoyen paye des impôts (même ceux qui n’en payent pas « sur le revenu » faute d’en avoir un suffisant), et ces impôts renflouent sans cesse et toujours l’extravagant « déficit » de la SNCF, les travaux à faire, les infrastructures qui s’usent. Les cheminots ont beau dire que la SNCF « fait des bénéfices », ce n’est que la partie commerciale, pas le Réseau. Il a été détaché dans une entité séparée pour cause de Directive Concurrence européenne, mais sa dette reste abyssale. Le train n’est pas une activité commerciale rentable, on l’a vu au Royaume-Uni, où les dénationalisations ont accouché de compagnies privées qui ne sont pas profitables, même si elles réduisent les travaux au minimum.
Donc les syndicats ont tort, qui croient gouverner à la place des gouvernants, qui croient user de « bon sens » en réclamant une part des « bénéfices » affichés comptablement (mais pas consolidés avec le Réseau). Ils agissent non pour l’intérêt général, mais pour leur intérêt particulier corporatiste. Leur grève n’est jamais vraiment légitime, même si réclamer de meilleurs salaires peut l’être.
Mais sont-ils si « mal payés », ces conducteurs ? Selon Capital, avec un niveau minimum BEP ou BEPC (ce qui n’est pas grand-chose, et « à l’issue de la formation initiale, le conducteur junior touche un salaire au Smic (1 801,80 euros brut, soit environ 1 426 euros net) hors primes. Un conducteur de manœuvre et lignes locales gagne ensuite jusqu’à 2 000 euros bruts par mois, et un conducteur de ligne touche entre 2 500 et 4 000 euros bruts mensuels. Le conducteur de TGV est le grand gagnant, avec un salaire autour de 4 800 euros bruts, primes comprises. » Ce n’est pas le bagne, comparé aux policiers, aux profs, aux employés de banque, et ainsi de suite… Sans même évoquer « de nombreux avantages et primes qui comptent pour beaucoup dans le montant total de la rémunération : une aide au logement, une prime de fin d’année, mais surtout des voyages à des prix avantageux. »
« Nous allons vers l’esclavage universel », en conclut il y a déjà un siècle le citadin chez Alain. « Nous en viendrons à dépendre tellement les uns des autres qu’il n’y aura plus ni liberté ni amitié parmi les hommes. Chacun de nos besoins sera l’esclave d’un système distributeur ou nettoyeur, comme sont déjà les postes, la lumière et le tout-à-l’égout. Nous serons nourris par compagnie ou syndicat, comme nous sommes maintenant transportés. Une menace de grève sera une menace de mort. » Certes, Lénine voyait dans « le communisme » la poste plus l’électricité ; le système hiérarchisé, organisé, robotisé, convenait à sa façon de faire une société. Mais ni la Poste, ni la SNCF ne sont des tyrannies – même si certains « contrôleurs » prennent leur rôle de petits-chefs un peu trop à la lettre, et se croient tout-puissants, selon la revue indépendante Que Choisir.
Non, dit Alain « on ne vit pas longtemps dans la terreur et l’esclavage. On s’arrange. » Hum ! Il n’avait pas encore connu le communisme de Lénine et Staline, réactivé par Poutine… Mais il est vrai que les gens s’y adaptent, faisant profil bas, dans l’indifférence de ce qu’ils ne peuvent changer. « Les Français sont des veaux », disait de Gaulle (avant mai 68). Les Russes aussi aujourd’hui. Et les « usagers » de la SNCF aussi, même si l’image de l’entreprise se dégrade. Les sondages le montrent.
Ce que veut dire Alain, et il l’explique plus avant dans son Propos d’avril 1909, est que l’homme n’est pas un loup pour l’homme, sinon ce serait l’anarchie et l’éradication de l’espèce sur la terre. Chacun vit en paix avec son voisin, en général. « Je compte sur votre bon sens, sur leur bon sens », dit-il. Il est en cela rationnel, raisonnable, modéré, Alain. A écouter les éructations trotskistes de certains députés « insoumis » à l’Assemblée, ce n’est pas le cas de tous, aujourd’hui. Mais c’est le cas dans la société, globalement. « J’avoue que je compte sur l’Humanité. Que les hommes qui travaillent prétendent élever les salaires, et s’unir pour cela, je ne m’en effraie point, je ne m’en étonne point. C‘est la Raison qui pousse, comme poussent les seigles et les blés. » De là à supposer que la plupart des hommes vont se concerter afin de rendre la vie impossible aux autres et à eux mêmes, et être déraisonnables (sauf à l’Assemblée nationale où il s’agit d’une stratégie politicienne), c’est excessif.
Donc les grèves sont des manifestations de mauvaise humeur acceptable. En revanche, trop de grèves exprès dans les périodes cruciales pour les gens (comme les examens, les week-ends familiaux ou les vacances) sont inacceptables, c’est aller trop loin. Alain prêche la modération et la raison, le balancier qui ramène à la moyenne les exaspérations. Intellectuellement, c’est une façon de voir séduisante ; sur le terrain, c’est moins sûr.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Depuis quelque temps, nous avons l’impression que Russie et États-Unis courent vers l’abîme. Sans le vouloir ? Sans le savoir, sûrement. Par bêtise, aveuglés par une idéologie régressive, frileuse, pire que conservatrice : réactionnaire. Rassurons-nous (c’est une antiphrase), la France aussi est tentée – voire l’Europe, encore que…
La Russie, malgré ses richesses naturelles, n’a pas développé son économie – pas plus que l’Algérie. C’est ce que l’on a appelé la malédiction du pétrole (aujourd’hui « des ressources naturelles »). Trop de richesses en sous-sol rend paresseux, rentier, conservateur – et encourage la corruption par captation de la rente. Pas d’initiative, pas de risque, restons au pouvoir pour rester riches. Mais, comme l’économie russe est fortement dépendante des exportations de ressources, elle est vulnérable. Tant aux fluctuations des prix des matières premières sur les marchés internationaux qu’aux sanctions. Pire : vulnérable à la transition énergétique qui fait quitter le fossile pour le durable. Pétrole, gaz, ce n’est plus l’avenir radieux, c’est au contraire broyer du noir.
La démographie russe décline (148 millions d’habitants en 1991, 143 aujourd’hui, autour de 125 millions en 2100 (contre 420 millions estimés pour les USA), taux de natalité faible faute d’espérance sur l’avenir et de participation des citoyens à l’activité de l’État (contrairement au communisme jusque dans les années Brejnev) – et taux de mortalité élevé en raison du délabrement des systèmes de santé, des maladies cardiaques et infectieuse (Sida, tuberculose), du tabac et de sister Vodka, la drogue populaire russe. L’espérance de vie moyenne en 2010 est de 69 ans à la naissance, soit 9 ans de moins que la moyenne de l’Union européenne, ou des États-Unis. Le marché du travail a en conséquences moins de capacités, le niveau d’éducation stagne, voire régresse, faute d’ambition sociale brimée (no future), de menace de mobilisation (environ 1 million de cerveaux bien formés ont fui la Russie de Poutine depuis 2022), et les retraites sont menacées. Les Ukrainiens, qui formaient la majorité des immigrés en Russie avant la guerre n’ont aucune intention de poursuivre…
La corruption est un problème endémique russe, affectant tous les niveaux de la société et de l’économie. Cela mine la confiance dans les institutions publiques et entrave le développement économique. Le pouvoir est concentré entre les mains d’une petite élite mafieuse. Les oppositions politiques, le simple débat et l’existence de médias indépendants sont réprimés, sanctionnés, emprisonnés, voire tués sans autre forme de procès. En raison de cette instabilité politique et d’absence d’ascenseur social, et malgré ses avancées dans certains domaines technologiques, notamment pour l’armée, la Russie reste dépendante des importations de technologies avancées dans les secteurs de l’électronique, de l’informatique et de la défense. D’où les infrastructures russes, y compris les routes, les ponts, les réseaux ferroviaires et les systèmes de distribution d’énergie, vieillissants, nécessitant des investissements importants pour être modernisés.
C’est alors que la Russie encourage le nationalisme régressif pour évacuer l’étouffoir politique (comme en Algérie et en Chine). Agiter une idéologie slavophile et réhabiliter le grand empire « de Staline » permet de mettre sous le tapis les problèmes politiques internes au profit de l’Ennemi, accusant la CIA, l’Otan, les Occidentaux, la Géorgie, l’Ukraine, de vouloir grignoter du territoire. Évoquer un retour au « nazisme » permet de souder la population dans le souvenir de la GGP (« Grande » guerre patriotique). Mais manifestement, Poutine ne sait pas ce qu’est le vrai nazisme, lui qui le pratique au quotidien en affirmant que celui qui le dit y est. D’où les morts et les blessés depuis 2022, on parle de plus d’un million, les ressources gaspillées pour rien et les tensions avec les pays occidentaux et les voisins régionaux. Les sanctions imposées aggravent la chute de l’économie russe, rendent de plus en plus dépendant du gros voisin chinois (10 fois plus d’habitants et une infiltration lente en Sibérie vide de Russes) ; elles accentuent la chute de la démographie…
Ce scénario ressemble bel et bien à un suicide programmé.
Ce n’est pas mieux aux États-Unis.
Les citoyens ont élu – cette fois en toute conscience – un « populiste » (le nom d’aujourd’hui pour désigner un fasciste), qui a encouragé ses partisans à tenter un coup d’État lorsqu’il n’a pas été réélu en 2020, et qui agit depuis comme Mussolini jadis, en bouffon foutraque et arrogant. Il a commencé à insulter et menacer ses proches alliés (Canada, pays européens, OTAN), envisagé d’envahir le Canada, le Groenland et Panama (à la Poutine), avant de monter les « droits de douane » à un niveau extravagant pour tout le monde, surtout contre la Chine… puis de faire marche arrière sous la pression des grands patrons et des marchés financiers. A croire qu’il ne sait pas ce qu’il fait mais se contente de « faire de la bonne télé ». Certains le voient même instable psychologiquement, atteint par la démence de l’âge (79 ans quand même). A autoriser tous les additifs et tous les pesticides sans contrainte, il n’est pas étonnant que les maladies neurodégénératives accélèrent leur processus aux États-Unis. Biden en a fait l’expérience, Trump pourrait en montrer les premiers signes.
Pourquoi cette régression mentale, culturelle, géopolitique ? C’est que l’Amérique s’est massivement désindustrialisée dans l’automobile, le numérique, la pharmacie, la chimie, les machines-outils, l’acier. Les patrons ont délocalisé leur production en Chine (Apple), au Mexique (Ford, General Motors), au Vietnam – ou ont importé moins cher ou meilleur depuis l’Europe (chimie, pharmacie, automobile). Les ouvriers américains en ont pâti, restent au chômage, boivent, se droguent d’antidépresseurs, et l’espérance de vie diminue. Les comptes fédéraux sont criblés par 36,22 Mds $ de dettes et par près de 1000 Mds de déficit commercial (3,1 % du PIB), dont 32% ont, depuis 2001, été creusés avec la Chine.
Jusqu’à présent, la puissance militaire, culturelle et monétaire des États-Unis. a compensé ces vulnérabilités en imposant un soft-power d’Hollywood et des grandes universités, et un pouvoir impérial du dollar comme monnaie de réserve mondiale, en plus d’un privilège d’extra-territorialité de sanctionner quiconque utiliserait la monnaie ou une quelconque technologie issue des États-Unis. (affaire Alstom, puces des F35…). Désormais, sous Trump, les entreprises américaines peuvent corrompre, pas les autres ! La capacité d’innover dans les hautes technologies, le marché du travail souple et résilient, une solide consommation intérieure et la réserve de ressources énergétiques et minérales, faisait la force du pays. Or la remise en cause de la liberté universitaire par l’éléphant « républicain » Trompe va impacter la recherche. Pire, le refus d’accueillir des étudiants étrangers va obérer l’innovation, puisque la plupart des nouvelles technologies ont été inventées – certes dans les labos américains – mais à plus de 50 % par de non-Américains.
Un signe récent : les bons du trésor américain ont subi une véritable hémorragie de ventes malgré leur rendement monté à 4,40%, très au-dessus des prévisions d’inflation à seulement 3%. Leur statut de valeur refuge a été remis en cause par le chaos trumpien, et la confiance des marchés financiers s’est écornée. Parmi les plus gros vendeurs, la Chine : elle détenait 1182 Mds de $ de bons du trésor américains en septembre 2017, ils n’étaient plus que 765 Mds en mars 2025. De même, la part mondiale des réserves de change libellées en dollars est tombée à 57,8%, le pourcentage le plus bas depuis 1995. De nombreuses banques centrales ont choisi de convertir leurs réserves en or, qui a doublé de cours.
Le désengagement de l’Unesco, du FMI, de l’Oms, la fin de l’US Aid et de la radio Voice of America et Free Europe, ont laissé le champ libre aux Chinois et à la propagande russe, et désorganisé les liens des pays avec les États-Unis. Désormais, l’Amérique apparaît hostile, égoïste, belliqueuse – en tout cas plus un allié, ni même un partenaire fiable. On s’en méfie de partout ; les touristes japonais et brésiliens choisissent une autre destination, même les Européens et les Français, pourtant plus acculturés US que les autres avec leurs jeans, leurs casquettes Red Bull et leurs tee-shirt Warriors, leurs mobiles et leurs portables Apple, leurs pompes Nike, leur biberon Coca, leur malbouffe MacDo, leur jargon yankee, leurs films de stars et leurs influenceuses pétasses.
Tout d’un suicide, là aussi…
En cause ? L’idéologie. Plus question de libertés, l’égoïsme autoritaire de nanti. Le trumpisme n’est pas un humanisme, mais « un retour à »… l’Ancien régime : celui du bon vouloir, des privilèges, de la force. C’est cela être libertarien. A la Elon Musk, à la Trump. A la Poutine – sans l’intelligence manœuvrière et collective de Xi Jinping en Chine.
Qui va en profiter ? Et plus vite que prévu ? L’Ennemi désigné de l’Amérique : cette Chine déjà en avance technologique sur les batteries électriques, sur l’automobile, le spatial, le train à grande vitesse, l’énergie solaire, l’ordinateur quantique, et probablement sur d’autres choses – c’est une question d’années. Pendant que les Américains sous Trump virent les étudiants étrangers prometteurs au lieu de les attirer, et ne formaient jusqu’à présent chaque année que 70 000 ingénieurs, la Chine en forme plus de 800 000 (avec 1,4 milliards d’habitants) et l’Europe environ 400 000. Cherchez la Trumperie !
Peut-être devrions-nous, en Europe, en France, éviter ces stratégies perdantes de régression sociale et politique ? Le « populisme », vite autoritaire et réprimant toute liberté, décourage l’avenir.
Sir Richard Hannay, apparu pour la première fois dansLes 39 marches, dont Hitchcock a fait un film célèbre, est devenu neuf ans plus tard général de division, et s’est retiré à 40 ans à Fosse Manor dans les Costwolds, à la campagne. Il est nanti depuis dix-huit mois d’un fils, Peter John, et passe son temps dans la nature et en famille, à se reposer de l’éprouvante guerre de 14.
Tout commence par la visite de son voisin, le Dr Greenslade, qui parcourt le pays pour soigner les gens et évoque les pouvoirs du subconscient. La société après la guerre est bouleversée, les anciennes mœurs brutalisées, les traditions remises en cause et les croyances chamboulées. Tout est possible, notamment le crime. La psychanalyse freudienne prend son essor et l’on commence à évoquer une « science juive » consistant à prendre le contrôle du mental. Greenslade s’amuse en décrivant comment bâtir un roman policier à partir de faits en apparence sans liens entre eux, comme « une vieille femme aveugle en train de filer dans les collines d’Écosse ; une étable dans une ferme norvégienne, et un petit magasin d’antiquités, dans le nord de Londres, tenu par un juif à la barbe teinte. » Hannay ne voit pas trop comment survient cette anecdote, mais s’aperçoit très vite qu’elle n’est pas énoncée par hasard.
Son ami Macgillivray, qui œuvre dans les hautes sphères policières, lui annonce que trois otages ont été pris par une bande criminelle qui cherche à contrôler les esprits perturbés par les bouleversements sociaux et lui demande son aide. Leur but est assez confus, entre avidité pour l’argent, manipulation de cours, prévarication et domination du monde. Mais Adela fait partie des otages ; elle est la fille du riche banquier juif américain Victor, et fiancée du compagnon de guerre d’Hannay, le marquis de la Tour du Pin, dit « Turpin ». De même le jeune Lord Mercot, étudiant à Oxford de 19 ans, beau et athlétique. Enfin le jeune garçon de 10 ans Davie Warcliffe, fils unique et touchant enfant, peut-être l’otage le plus pathétique. C’est lui qui va finalement décider sir Richard Hannay, ancien militaire des services secrets de Sa Majesté, à tenter d’aider, même s’il ne voit pas bien comment. Au moins par un regard neuf.
Un poème énigmatique a été envoyé par les ravisseurs aux parents, qui évoque une aveugle filant, une grange norvégienne et « les Champs d’Éden »… Un effet du subconscient de Greenslade, qui l’aurait entendu quelque part avant que cela lui revienne comme « naturellement » ? De fil en aiguille, le conscient démêle par raison analytique ce que l’inconscient suggère par réminiscence sensorielle et affective. Hannay découvre que les Champs d’Eden » provient d’un cantique, Greenslade se souvient qu’un dénommé Dominick Medina lui en avait parlé et avait fredonné l’air. Medina est anglais mais son nom vient d’un lointain ancêtre espagnol. Il est, autrement dit entre ces années méfiantes entre-deux guerres, un métèque dont on doit se méfier. Le sieur est jeune, beau, charmeur, cultivé, impeccablement habillé et courtois, même si perce parfois chez lui un certain orgueil et une volonté froide. Hannay est sous le charme mais son ami le colonel Sandy Arbuthnot se méfie. Heureusement ! Car Hannay, invité chez Medina, se voit drogué et soumis à une séance d’hypnose. Prévenu, il parvient à s’en immuniser, jouant le jeu de l’esclave soumis alors qu’il n’en est rien.
Il en ressort cependant le lendemain avec un fort mal à la tête. Il va consulter le Dr Newhover, suggéré par Medina, qui l’oriente vers une masseuse nommée Madame Breda, flanquée d’une très jeune fille au regard vide, Gerda. Il est hypnotisé à nouveau par des passes effleurant le visage, mais reste une fois de plus réfractaire. Hannay est invité en boîte de nuit avec son ami Archie Roylance et aperçoit une jeune danseuse impassible et très maquillée, sous l’emprise du majordome de Medina, à la carrure d’ancien boxeur. Il est intrigué : que fait Odell ici ? La boite sert-elle de couverture à certaines activités de Medina ?
Convaincu que sir Hannay est à sa merci, Medina s’en fait un factotum et l’emmène partout pour se faire valoir en société. C’est ainsi qu’il rencontre Kharama, un Indien hypnotique et puissant que Medina, qui en a entendu parler sans l’avoir jamais vu, appelle « Maître ». Il lui dévoile ses projets et l’autre l’encourage. Le Dr Newhover doit de se rendre en Norvège et Hannay veut savoir pourquoi. Il informe Medina qu’il est malade et a besoin d’une semaine de repos chez lui. Il suit le docteur en avion et canot jusqu’à une ferme norvégienne isolée où il se rend compte que Lord Mercot est détenu. Le jeune homme parvient à fuir, Hannay le recueille, le retape et lui rend son esprit, avant de lui demander de retourner dans sa geôle pour quelque semaines seulement, en jouant le jeu, jusqu’à ce que l’on puisse localiser et délivrer en même temps les deux autres otages.
En consultant un vieux plan de Londres, Hannay trouve mention d’un lieu anciennement connu sous le nom de « Champs d’Éden ». C’est aujourd’hui un entrepôt de grossiste et une boutique d’antiquités. Là est le second otage, la chère Adela, hypnotisée elle aussi et qui danse chaque soir surveillée par Odell, le majordome boxeur. La police, aidé de l’épouse de Hannay, Mary, est soustraite au gang. Reste le jeune garçon. Mary le découvre chez Madame Breda sous le déguisement d’une très jeune fille, les cheveux longs et une simple robe sur le corps. Le gamin reprendra difficilement vie après cette expérience. Il faut que Mary menace de défigurer à l’acide un Medina acculé, ce qui mettrait à mal sa vanité, pour qu’il consente à le déshypnotiser et lui rende sa raison. La police intervient alors simultanément dans plusieurs pays et les conspirateurs sont arrêtés.
Du fameux « complot », on ne saura pas grand-chose ; l’auteur préfère laisser l’imagination courir en restant dans le flou. Ce qui lui importe est moins le mobile que l’enquête, donc l’action. Le lecteur est bien servi, les chapitres coulent et progressent ; le roman se lit très bien, encore aujourd’hui. Ce roman est plus d’aventure que véritablement « policier » ; c’est un genre qui ne se pratique plus guère, la mode préférant le « thriller ». Mais le roman d’aventures prenait la suite des feuilletons qui avaient fait les délices des lecteurs dans la presse à grand tirage entre 1850 et 1950.
Quand tout est fini, tout recommence. Dominick Medina a été épargné et veut se venger. Son orgueil a été blessé. Sandy, qui s’était déguisé en mage Kharama pour le tromper, prévient Hannay qu’il cherche à se venger. Richard Hannay se rend alors avec toute sa famille dans un pavillon de chasse au cerf qu’il possède, isolé dans les Highlands d’Écosse. Medina l’apprend et se fait inviter tout près de là. Il veut simuler l’accident de chasse et tuer Hannay, mais celui-ci parvient à le déjouer. Le serpent tentateur ne mordra plus, mais quelles péripéties !
Ce roman a été adapté en série télé BBC en 1952 puis en 1972, et en feuilleton radio BBC en 2003. L’auteur, décédé à 64 ans d’une hémorragie cérébrale comme gouverneur du Canada et baron, a été avocat, militaire, espion et écrivain.
John Buchan, Les trois otages (The Three Hostages), 1924, Livre de poche policier 1966, 447 pages, €7,15
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)447 pages,
Le progrès est fait d’avancées imperceptibles, observe le philosophe. Telles ces barques de Groix lentement façonnées et perfectionnées par le temps. Les bateaux mal conçus ont coulé ; les bateaux qui ont tenu la mer ont servi de modèles aux constructions ultérieures. C’est ainsi que le progrès avance, de façon darwinienne, selon Alain.
Je comprends le raisonnement du philosophe, modéré en tout et parfaitement libéral : conserver ce qui vaut et n’avancer que lentement pour s’y faire. Mais j’objecte cependant que le progrès a connu des révolutions, qui ont fait plus que la sélection naturelle des constructeurs pour faire avancer la technique. Pensons à la révolution industrielle, les métiers à tisser mécaniques, la machine à vapeur, le vol des plus lourds que l’air, l’atome et son énergie puissante et presque infinie. Pensons à la révolution informatique, le net et le traitement des données. Chaque cycle d’innovation conduit à un nouveau cycle économique, selon Kondratiev.
Certes, ces révolutions perturbent les travailleurs et les sociétés : le progrès va trop vite, le chômage monte, la reconversion est difficile, on n’a pas l’habitude. Je comprends qu’Alain, qui écrit en septembre 1908, puisse préférer le progrès lent de la coutume, «méthode tâtonnante, méthode aveugle, qui conduira pourtant à une perfection toujours plus grande. » C’est ce qu’il appelle « l’instinct tortue » qui, selon lui « dépasse la science lièvre ».
Mais cette sagesse de pays majoritairement agricole, où l’humain attend les saisons et où les générations se succèdent dans les mêmes habitudes, ne convient plus vraiment à notre temps numérique. Songeons qu’en 25 ans, une génération, ont surgi les téléphones intelligents et la communication par le net, les réseaux sociaux et le traitement artificiel des données (appelé « intelligence » en traduction du mot, faux ami anglais). La génération précédente avait connu la bombe mais aussi la centrale atomique, le jet qui a démocratisé l’avion, la télé, le radar et la pénicilline. Celle d’avant encore – celle d’Alain – le vélo, l’auto, les aéroplanes, la radio, le téléphone… Comment parler alors de « méthode tâtonnante » ?
Ou faut-il considérer que les inventions se succèdent l’une à l’autre comme des effets résultant de causes ? Pas d’informatique sans électricité, pas d’électricité sans l’énergie abondante et bon marché, pas d’énergie de ce type sans l’atome ou le pétrole (avant le solaire et l’éolien), pas d’atome sans principes physiques… et ainsi de suite. Le savoir procède par « tâtonnements », il est peut-être « aveugle », il se bâtit sur la coutume de ce qui a été fait avant – mais le porte-avion nucléaire a quand même peu à voir avec la construction, génération après génération, de la barque de Groix.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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En 1926, une canonnière américaine évolue sur le fleuve Yang-Tsé Kiang pour protéger les intérêts américains, et notamment les missionnaires. Ceux-ci sont idéalistes et aveugles ; ils croient que les relations personnelles pourront les protéger des seigneurs de la guerre comme de la guerre civile entre nationalistes de Tchang Kaï-chek et communistes de Mao Tsé Toung. L’histoire est arrangée pour la gloire yankee, l’histoire réelle est celle des Britanniques contre un seigneur de la guerre du Sichuan dans la région des Trois Gorges cette même année, restée sous le nom d’incident de Wanhsien. S’y colle une histoire d’amour entre un matelot et une sino-américaine, devenue pute par nécessité dans un bordel fréquenté par les marins européens.
Avec le recul, on reconnaît bien là l’impérialisme yankee, sous des dehors de liberté démocratique. Les Chinois sont des coolies, embauchés pour quelques « grattes » afin de faire tout le sale travail du bateau : la cuisine, pelleter le charbon, huiler les machines, le ménage et la lessive. Les Yankees sont les maîtres qui ordonnent et surveillent – pas besoin de faire la guerre de Sécession pour régresser jusque là. Le trublion est le maître de première classe Jake Holman (Steve McQueen), transféré sur le San Pablo (prononcé sand peebles ou galets de sable, d’où le titre américain du film). Lui n’a pas cette habitude d’être servi et entend faire bien son métier en surveillant la machine. Les coolies sont des exécutants, des « singes » qui imitent ce qu’ils ont vu faire, pas des mécaniciens qui comprennent le fonctionnement. Ce pourquoi il va examiner les fonds, puis détecte un jeu dans une bielle qui pourrait mettre en danger la marche du bateau. Le coolie chef nommé Chien (ce qui fait drôle en français…) en perd la face ; il veut se rattraper en réparant et meurt écrasé. Jake, cumulant la réprobation des flemmards esclavagistes blancs et des coolies chinois, est réputé porter malheur.
Le capitaine (Richard Crenna) lui ordonne de former un nouveau coolie chef et Holman choisit Po-Han qui a l’air plus vif que les autres (Mako, d’origine japonaise, d’où sa musculature). Mais sa familiarité avec le Chinois indispose le Yankee de base, en la personne du gros brutasse macho « plouc des collines » Stawski (Simon Oakland). Tous font des paris sur qui pourrait l’emporter du coolie ou du marin. Malgré une boxe ridicule de Po-Han, celui-ci est encouragé par Holman et finit par frapper fort où il faut : dans le bide gras. Le racisme yankee n’en est que plus fort, et englobe Jake qui a soutenu son poulain. Le chef des chefs coolie, car la Chine est très hiérarchique, veut se faire bien voir de l’équipage et envoie Po-Han à terre lors d’une escale où les nationalistes sont virulents. Ils l’attrapent et, sous les yeux de l’équipage tout entier, le soumettent à la torture des Cents morceaux ou lingchi, ce qui consiste à couper des tranches de muscles sur la poitrine jusqu’à ce que mort s’ensuive. Malgré les ordres du capitaine de ne surtout pas tirer pour éviter l’incident diplomatique, Holman désobéit et achève d’une balle de miséricorde son ami qui hurle qu’on l’achève.
L’impéritie du capitaine fait que le San Pablo reste ancré sur la rivière Xiang à Changsha, parce que le niveau de l’eau est trop faible pendant l’hiver. Une foule hostile l’entoure dans de petites jonques mais laisse aller à terre le canot qui porte les dépêches au consulat. Comprenne qui pourra. C’est alors que débute une histoire d’amour entre le marin Frenchy (Richard Attenborough) et une métisse sino-américaine qui parle bien le yankee. Maily (Marayat Andriane, alias Emmanuelle Arsan, autrice immortelle du film porno chic Emmanuelle) est une belle prostituée que tous les Blancs réclament car elle fait moins chinoise que les autres. Elle a des dettes que Frenchy veut rembourser pour la sauver. Mais de gros porcs trafiquants, évidemment yankees, surenchérissent pour la foutre à poil devant tous. Une bagarre éclate, durant laquelle Frenchy, aidé de Jake, enlève la belle pour la mettre en lieu sûr. Il quitte régulièrement le bateau à la nage pour la voir et l’épouser, car les permissions sont interdites, mais le capitaine ferme les yeux. Comme c’est l’hiver, Frenchy attrape une pneumonie et finit par mourir dans le lit de Maily. Les Chinois, qui n’attendaient que cela pour provoquer un incident, cassent la gueule à Holman, tuent la métisse enceinte d’un bâtard blanc, puis accusent le marin de l’avoir tuée. Un procédé typiquement stalinien que Poutine reprend aujourd’hui sans vergogne. Le capitaine refuse de le livrer, malgré l’équipage qui l’exige.
Le capitaine est un officier faible, pris entre des ordres contradictoires. Les États-Unis doivent rester neutres dans la guerre civile, mais défendre les ressortissants américains. Ils ne doivent pas tirer, sauf pour défendre un citoyen américain et, bien-sûr, il y en a partout : des diplomates et leur famille, des commerçants et trafiquants, des missionnaires. Il doit évacuer tous les ressortissants en cas de danger immédiat, ce qui implique les évangélisateurs, même s’ils sont assez naïfs et stupides pour « croire » qu’ils ne risquent rien. D’où les errements du commandement, les ordres non exécutés sans aucune suite disciplinaire, l’indulgence coupable de l’officier envers l’équipage en rébellion. Le capitaine croira se racheter en se sacrifiant in fine pour défendre deux imbéciles qui refusaient sa protection, mais il ne fera que s’enfoncer dans une conception absurde de « l’honneur », complètement inefficace. S’exposer en pleine nuit en uniforme blanc n’est en effet pas très militaire ; s’exposer à découvert avec un fusil face aux murs où se dissimulent les tireurs non plus ; abandonner son navire au nom de l’honneur encore moins.
Jake, Frenchy, le capitaine, les marins, désobéissent aux ordres, en égoïstes typiquement yankees qui font passer leur intérêt personnel avant celui du bateau, de la mission, du pays. Aussi leur respect du « drapeau » apparaît-il grotesque. Est-ce une réaction à la guerre du Vietnam qui fait rage en 1966, lors du tournage du film ? Est-ce plutôt par déni de la réalité et la croyance ancrée en leur « mission », sans aucun souci des conséquences ? Trompe est aujourd’hui la caricature de ce comportement tellement yankee. Maily et Frenchy sont morts, le capitaine est tué, le missionnaire est tué (Larry Gates), l’ami milicien des missionnaires est tué avec tout un tas de Chinois, Jake Holman est tué – se demandant ce qu’il est venu foutre dans cette galère : beau bilan de la mission !
Un film très long, avec un début entièrement noir durant plusieurs minutes et un « intermission » (interlude) au milieu – ce qui est assez ridicule en DVD, convenons-en. Heureusement, Steve McQueen est un personnage de héros tranquille, qui suit son chemin sans en dévier dans le marigot des bourrins yankees, des intrigues à la chinoise et de la faiblesse du commandement. Les paysages, tournés à Taïwan (sur la rivière Keelung) et à Hong Kong (alors indépendant), sont de toute beauté, et le grouillement demi-nu de la foule chinoise bien rendu.
DVD La canonnière du Yang-Tsé(The Sand Pebbles), Robert Wise, 1966, avec Richard Attenborough, Richard Crenna, Candice Bergen, Emmanuelle Arsan, Steve McQueen, 20th Century Studios 2002,doublé français, anglais, italien, 2h55, €2,33, Blu-ray2008, €16,71
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Un roman policier qui se passe quelque part, dans une région sans nom et dans une ville sans nom avec banlieue, qu’on soupçonne quelque part autour de Paris, mais ce n’est jamais dit. Nous sommes dans une maternité, l’auteur est médecin spécialiste en gynécologie obstétrique et les termes sont précis. C’est là que se produit l’envoi répété, tous les deux jours, d’une lettre anonyme aux lettres découpées dans Ouest France et collées sur un papier gaufré standard Carrefour, postée à la Poste centrale. Difficile de savoir qui les envoie.
Le médecin-chef à qui ces missives sont envoyées, Cyprien Desseaume, est un brillant gynécologue, adjoint au maire et père de six enfants déjà grands, sauf les dernières, des jumelles de 12 ans. Il aime sa femme mais commet quelques écarts, dus au stress et au pouvoir. Rien que de bien « naturel », direz-vous. Sauf que sa secrétaire, dernière amante en titre, est enceinte et veut divorcer pour vivre avec lui. Il n’en est pas question : réputation, métier, fortune… Le lendemain, elle est morte et retrouvée dans les archives de l’hôpital, au sous-sol par Cécile, l’une des filles Desseaume, elle aussi médecin. C’est sa sœur au curieux prénom masculin, Stéphane, motarde et flic, qui va mener l’enquête.
« Les Sarments » est le nom de la propriété bourgeoise des Desseaume, et la famille joue un grand rôle dans ce roman. Famille que l’on crée, dont on se détache, où l’on revient ; famille que l’on n’a pas eue, qui se délite ou se fracasse. On tuerait pour moins que ça. Second meurtre, celui de Desseaume lui-même, dans son bureau, à l’aide d’une statuette en bronze d’un accoucheur du siècle avant-dernier (le 19ème). Justement, le fils aîné Pierre est sculpteur, au grand dam de son père qui aurait préféré le voir suivre ses traces. Et c’est encore Cécile qui retrouve le cadavre de son père, alors qu’elle force la porte du bureau, gardée par le cerbère femelle qui a remplacée la secrétaire défunte, parce qu’on le demande d’urgence en salle d’accouchement et qu’il ne répond pas au biper.
Indices, interrogatoires, enquête, la secrétaire est bien morte empoisonnée et le docteur bel et bien assassiné. Pujol et Stéphane sont chargés des investigations, bien que Stéphane doit d’abord disculper sa sœur de toute culpabilité afin de ne pas être juge et partie. Mais finalement on tient l’assassin, le mari bafoué, un grand classique. Sauf qu’il dit que ce n’est pas lui, même si tout l’accable. Et qu’un autre se présente au commissariat pour avouer le meurtre du docteur, exalté et précis. Tout serait donc réglé ?
Des vacances bien méritées ? Même pas… C’est encore plus compliqué que cela. Il y a eu un troisième meurtre, celui de Marc, médecin du même hôpital qui a vu quelqu’un ou quelque chose, égorgé proprement par un droitier au scalpel. De quoi devenir fou. Stéphane craque, enfilant vodka sur vodka, suivies de clopes mauvaises pour sa santé. En outre, sa petite chatte siamoise est atteinte d’une tumeur cancéreuse et elle va mourir après treize ans. Le petit ami de sa sœur Cécile, Salvador, n’est pas souvent disponible ; il est lui aussi dans le même hôpital, stagiaire étranger en gynécologie. Et Clara, l’autre sœur, étudiante en médecine, s’est retrouvée enceinte de son petit ami et vient de faire une fausse couche. Quant à Geneviève, la mère, elle a fait un écart avec un beau jeune homme pour compenser ceux de son mari.
Lorsque tout se conclut – très vite – nul n’en revient : ni le lecteur, ni les protagonistes. C’était lui ?!
Une psychologie plutôt sommaire, des lieux incertains, mais une intrigue bien cousue qui laisse le suspense entier jusqu’au bouquet final. Mérite d’être lu.
Dans un salon de gentlemen où l’on fume des cigares, l’Explorateur – un savant – explique à ses compagnons de société (le Provincial, le Docteur, le Psychologue, le Très jeune homme, le narrateur) comment il a exploré le Temps à l’aide d’une machine de son invention. Le monde n’a pas trois, mais quatre dimensions (et beaucoup d’autres, dit-on depuis) ; ce pourquoi l’idée est venue à l’auteur, le 14 janvier 1887, après avoir assisté à l’exposé de l’étudiant, E. A. Hamilton-Gordon sur cette quatrième dimension. Ce thème est devenu l’une des pistes de la science-fiction depuis.
Après en avoir parlé lors d’une soirée et présenté un modèle réduit qui a effectivement disparu sous les yeux de tous, il a invité ses compagnons à dîner le soir suivant. Il veut tester lui-même sa machine grandeur nature. Il se met en selle, pousse un levier, et les secondes, minutes, heures, jours, mois, années, décennies, siècles, millénaires, défilent. En avant. Il aurait pu aller dans le passé, mais pour y voir quoi ? Ce que l’on sait déjà ? Prendre une leçon de grec avec Platon ?
Le voilà donc arrêté, un peu saoul et désorienté par l’impression de chute dans le vide, en l’an 802 701 au chrono-guide de la machine. Il se trouve sur une pelouse, devant un grand sphinx sur un soubassement orné de plaques de bronze. Personne alentour, la vallée de la Tamise au loin qui s’étire, et des puits percés un peu partout tandis que s’élèvent quelques hautes tours.
Il ne tarde pas à faire connaissance de l’humanité évoluée de ce temps. Les Eloïs sont sveltes, beaux et joyeux comme des enfants, encore sexués mais androgynes. Ils se nourrissent de fruits et ne réfléchissent pas plus d’une minute ou deux avant de s’évader dans les rires. Ils ont peur la nuit et se regroupent pour dormir. Pas de vie de famille, des enfants qui ressemblent aux adultes, en plus petits. Aucun vieillard. C’est qu’ils ne sont pas seuls sur la planète. Une autre humanité, qui a divergé d’eux depuis des millénaires, peuple le sous-sol. Ce sont les Morlock, blancs, velus et simiesques, avec les yeux rouges agrandis par le fait de vivre dans l’obscurité constante. Eux se nourrissent de chair, et l’Explorateur saura bientôt de laquelle. En effet, aucun animal en vue. Les puits conduisent au monde souterrain où des machines grondent, produisant vêtements et autres accessoires.
Wells a poussé à l’extrême l’inégalité croissante de son temps entre prolétaires et propriétaires pour en faire deux espèces différentes. Mais l’oisiveté et le confort ont conduit les ex-seigneurs à la dépendance dorée, tandis que les ex-prolos sont devenus prédateurs tels des fourmis cultivant leur essaim de moucherons. L’Explorateur s’attachera à Weena (Ouina), une femelle Eloï qu’il a sauvé de la noyade, dans l’indifférence paresseuse de ses compagnons, et explorera une partie du monde Morlock sous la terre. Il sera sauvé par le feu de ses allumettes, et fera une véritable guerre du feu, une nuit sans lune, contre les Morlocks sortis de leurs trous pour se repaître.
Après avoir retrouvé sa machine, confisquée par les Morlocks, pas assez intelligents malgré les millénaires pour la comprendre, il poursuivra son voyage vers le futur, avant de rentrer éclopé et sale au bercail, juste pour le dîner où un gigot de mouton (bouilli ?) l’attend sur la table avec ses amis. Il leur contera ses aventures au fumoir. La suite du voyage dans les millions d’années a sans doute été ajoutée pour faire du volume, car sa première aventure est bien mince. La terre devient déserte, les planètes bougent, le soleil rougit avant de s’éteindre – rien de bien neuf.
Le plus intéressant reste dans l’anticipation de l’évolution humaine, selon laquelle des races nouvelles vont se créer en divergeant selon leur mode d’existence. Comme quoi le milieu influe sur la génétique par la pression de sélection, ce que Darwin venait de démontrer. Mais aussi combien le confort et l’absence de danger pour sa vie fait péricliter l’intelligence. « Je m’attristai à penser combien bref avait été le rêve de l’intelligence humaine. Elle s’était suicidée : elle s’était fermement mise en route vers le confort et le bien-être, vers une société équilibrée, avec sécurité et stabilité comme mots d’ordre ; elle avait atteint son but. » Il n’y a pas d’intelligence là où n’y a aucun changement. Un être animé en pleine harmonie avec son milieu est un pur mécanisme. C’est le rêve des dictatures réactionnaires à la Poutine que de figer le temps pour faire de l’humanité une espèce composée de sujets-robots…
Ne croyez pas que ce soit une utopie. Elon Musk et les transhumanistes sont dans cet état d’esprit élitiste. L’humanité, pour eux, va se différencier entre les riches capables de dépenser les sommes nécessaires à leur « amélioration » en cyborgs, et la masse, pas forcément « pauvre » en argent mais surtout pauvre en esprit, gangrenée par les délires woke et diluée dans le métissage généralisé à la mode. Curieusement, et c’est ce que l’on apprend en analysant les extrême-droites en science politique, le « racisme » est moins dans le passé que dans l’avenir. La différenciation des « races » est dans le futur, pas dans une « pureté » illusoire retrouvée.
Herbert George Wells, La machine à explorer le temps (The Time Machine), 1895, traduction Henry D. Davray, Folio SF 2016, 176 pages, €8.00, e-book Kindle €1,01
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Un autre roman de SF de HG Wells chroniqué sur ce blog
Un film expérimental et drôle, composé principalement de montages de scènes cultes des films noirs américains des années 40 et 50 ! Une parodie où l’on retrouve Lauren Bacall, Cary Grant, Humphrey Bogart, Ava Gardner, Burt Lancaster, Kirk Douglas et d’autres, qui se coule dans une nouvelle histoire. Juliette, une créature de rêve (Rachel Ward) charge le détective privé Rigby Reardon (Steve Martin) de retrouver comment et pourquoi son savant de père, fabricant de fromage a disparu. Son accident de voiture ai fait les gros titres du Los Angeles Times, mais…
Sa fille doute. S’agirait-il d’un meurtre ? Son père le savant avait trouvé une nouvelle moisissure dans son labo qui puait le fromage, établi dans un quartier périphérique où son odeur ne dérangeait pas. Mieux, elle a trouvé une liste de noms sur un fragment de billet de 1$, et voudrait savoir ce qu’elle signifie. Elle trouvera opportunément d’autres indices, clé, nouvelle liste, reste du dollar, qu’elle livrera au détective très mâle qui la subjugue, tout à fait dans le canon viriliste des années post-guerre. Deux listes, Friends of Carlotta (FOC) et Enemies of Carlotta (EOC), sont énigmatiques. Qui est Carlotta ? Une photo autographe de la chanteuse Kitty Collins, dont le nom figure sur l’une des listes, fournirait-elle des indices ?
Retrouvée, Kitty est réticente, mais convoque Rigby dans un restaurant où elle dîne avec des amis, et lâche sa broche papillon dans sa soupe. Le loufiat qui l’emporte est intercepté par le détective au prétexte sanitaire d’une plainte pour trop de bijoux dans les soupes – gag. Il trouve une liste dans le cœur de la broche. Tous les noms sont rayés – éliminés – sauf un, Swede Anderson, que Rigby retrouve, mais il est tué alors qu’il lui prépare un remède anti gueule de bois avec plus de café en poudre que d’eau et deux œufs avec leur coquille, le tout brassé – gag.
Les scènes raboutées des quelques 19 films noirs sont dans leur jus, le scénario du film de Reiner les raccorde immédiatement. Ainsi les dialogues se suivent, fluides, comme s’ils étaient vrais. Rigby appelle son mentor, Philip Marlowe, héros détective de Raymond Chandler, pour qu’il l’aide. Il y aura bagarre, autres gags, rebondissements, déguisement de Rigby en femme, inévitables nazis revanchards, prétexte fumeux de « nouvelle arme fatale ». Carl Reiner joue lui-même le rôle du maréchal Wilfried Von Kluck. Rigby appelle sa cliente Gueule d’ange (Angelface) et elle le suce lorsqu’il a pris une balle – toujours dans le bras gauche selon les conventions ; elle a appris cela au camp de jeunesse, sucer la plaie pour en extraire le venin, et elle ressort avec la balle entre les dents. Par trois fois, comique de répétition.
Quant au détective, il est amoureux mais ses principes l’empêchent de le déclarer à sa cliente. D’où gag lorsqu’il se tient devant elle avant de se laver les dents et presse le tube de dentifrice sans le vouloir, dans un jet spermatique évocateur de son désir… Mais sa faiblesse est surtout d’avoir perdu son père, parti lorsqu’il avait 7 ans avec la femme de ménage. Depuis, les mots même de « femme de ménage » le mettent dans une transe violente où il étrangle quiconque se trouve en face de lui.
DVD Les cadavres ne portent pas de costard (Dead Men Don’t Wear Plaid), Carl Reiner, 1982, avec Steve Martin, Rachel Ward, Carl Reiner, Reni Santoni, Georges Gaynes, Elephant Films 2020, anglais, français, 1h25, €16,90, Blu-ray €14,88
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Le dandy libertin alcoolique né en 1907 raconte sous forme de roman une histoire proche de la sienne. Milan, au nom d’oiseau de proie, est marié avec Roberte, femme faussement libre et en manque d’excitation. Tous deux approchent la quarantaine, ce mitan de la vie. Ils se sont aimés, ils ne s’aiment plus ; ils se sont habitués l’un à l’autre, ils s’agacent d’être ensemble. L’amour-passion est une vaste blague, que les conditions économiques et sociales d’après-guerre condamnent irrémédiablement. Il s’agit désormais d’être camarades de travail dans le couple, comme les paysans Radiguet, pas de rêver à l’impossible.
Pour Vailland, résistant attiré alors par le communisme (il quittera le parti après la révolte hongroise de 1956 matée dans le sang par la brutalité soviétique), la condition de la femme est déterminée. Les structures masculines de la société les enferment et elles doivent s’y insérer, avec ruse, obstination, mensonge. « Je sais ce qu’il en coûte d’être ta femme, dit Roberte à Milan. Il m’a bien fallu abdiquer tout amour-propre. Pour vivre auprès de toi, il faut apprendre les vertus chrétiennes, l’humilité et la soumission » p.140 (pagination Livre de poche 1961). De celles qu’on enseigne à coups de schlague sur le torse des garçons et à coups de pied dans le ventre des filles chez les cathos Betharam. En contrepartie, pour assurer sa possession, la femme use d’artifices envers son homme : « C’est, pensa-t-il, la malhonnêteté de Roberte que d’avoir utilisé les nœuds, les replis, les ombres, les sueurs, les paniques, les hontes, tout ce qui d’une enfance opprimée subsiste de louche en un homme, pour entrer en possession de moi » p.144.
Dans le village du Bugey où le couple a décidé de passer une année entière, ils miment les attitudes de la passion devant les autres. En fait, ils se détestent, Roberte noie cela dans le marc et le jeu à la roulette à Aix-les-Bains ; Milan dans la chasse aux oiseaux et dans le flirt avec Hélène, la jeune institutrice de pas encore 20 ans qui les admire. Le mariage ? Un leurre et une apparence : « les mœurs de notre temps ne sont pas encore réformées, (…) la plupart des femmes se font honneur d’avoir leur homme, comme les gentilshommes de faire la preuve de leurs quartiers de noblesse ; c’est leur seule gloire et de le perdre la plus grande défaite qu’elles puissent éprouver » p.161. On est loin de l’amour-plaisir, du désir de l’autre assouvi ici ou là selon les besoins et les occasions. « Mais elle est la fille d’une prostituée, elle a été élevée par un homme qui ne considérait dans ses amies que sa commodité, elle a appris dès l’enfance que l’inégalité de la femme ne peut être compensée que par les artifices et les illusions de l’amour » p.162.
La passion est une emprise, on est – volontairement – « la chose » de quelqu’un. Mais cela ne dure pas. Ce ne sont pas les sens qui lient, mais le caractère. C’est l’appétit de bonheur qui prouve l’homme de cœur ; il ne subit pas la passion, il fait son destin en gardant la tête froide sous les sens allumés. « La passion, écrit Roger Vailland, offre au faible l’illusion de la violence, au solitaire le fait croire qu’il est mêlé à quelque chose, à l’impuissant qu’il agit. A ce titre, elle s’apparente à la religion. L’amour fou est une autre version de l’amour de Dieu » p.166. Cet « amour » est l’opium du peuple soumis, l’alcool de Roberte qui dépend pour tout de Milan, pour l’argent (elle ne travaille pas), pour l’affection (elle est terriblement jalouse), pour sa flamme (elle a besoin d’eau-de-vie, de jeu, de baise). Roberte est devenue pour Milan un oiseau de proie qui l’enserre, lui fait peur. Elle a des yeux de hibou, des mandibules acérées, l’air d’un corbeau noir et croassant.
Il en massacre un et lui apporte, alors qu’elle maquille Hélène pour la rendre séduisante – et avoir une raison de la jalouser. Milan refuse le « cadeau » de chair offerte, le sein qui sort de la bretelle trop lâche. Roberte va se saouler, prend la voiture et va se tuer.
Pour son second roman, Roger Vailland règle ses comptes avec l’amour – l’Hâmour, écrivait Flaubert pour railler son enflure. C’est un esclavage, une emprise, une soumission volontaire.
Roger Vailland, Les mauvais coups, 1948, Grasset poche Les cahiers rouges 1991, 266 pages, €7,95, e-book Kindle €5,99
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Rien de tel qu’une petite fille pour invoquer Dieu. « Voyant qu’une promenade, qui lui plaisait assez, allait lui faire manquer son bain, auquel elle tenait beaucoup, [elle] dit naïvement : on pourrait demander à Dieu d’avancer l’heure de la marée. » Rien que ça ! Et Alain de philosopher.
Est-il sage de bouleverser l’ordre du monde pour un caprice ? Est-ce la volonté d’un seul qui prévaut sur la volonté du tout ? Dieu a ordonné le monde et tout est lié. « Tout tient à tout. » La marée vient de loin, elle suit le soleil et la lune, et épouse le renflement de la terre. « Si j’y change la moindre chose, les planètes seront folles », dit Dieu par la bouche d’Alain.
Donc, pas question. La sagesse est d’obéir aux règles auxquelles on ne peut rien. Ainsi celles qui régissent l’univers. « Et toi aussi, ma fille, tu suivras l’ordre ». C’est ainsi que l’enfant devient adulte. Les désirs tout cru ne font pas la loi, ils doivent composer avec ce qui est possible. L’anarchiste ou le libertarien ont beau dire, ils n’évoluent que dans des cadres contre lesquels ils ne peuvent rien.
Nous ne sommes libres que dans les contraintes qui nous sont imposées. Celles des hommes peuvent se modifier, se négocier, à condition que les autres y consentent ; pas celles de la nature. Les lois physiques sont immuables, autant les connaître avant de désirer n’importe quoi.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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La suite du Mangeur d’or, déjà chroniqué sur ce blog (voir plus bas).
Nos héros, l’Undertaker (croque-mort), Miss Prairie et Lin sont bloqués sur le pont de planches. La cavalerie US les a rejoints et veut en savoir plus, les villageois de la mine arrivent en force. Prairie veut accomplir sa mission, jurée à Cusco, propriétaire de la mine en 1865 ; l’Undertaker veut fuir la région ; quant à Lin, elle a promis elle aussi, mais quoi ? Les mineurs, eux, veulent l’or que le cadavre a avalé avant de mourir. Une fièvre de l’or que la puanteur du corps rebute à peine.
Ils tirent sur les soldats et les massacrent. L’Undertaker en profite pour faire couper les cordes du pont. Ils ont gagné six heures, les mineurs devront passer par un autre pont plus loin. Le corbillard avance, cahin-caha, vers sa mission : la mine où le cadavre doit être déposé. Cela se passe mal. Lin est blessée et doit être soignée, d’où retard.
Les mineurs arrivent presque en même temps que le corbillard à la mine. Les trois héros s’échappent en monte-charge. Les mineurs pénètrent dans les ténèbres ; ils sont piégés, une explosion bouche la sortie. Il vont crever de soif, bien fait pour leur avidité. L’or ne nourrit pas.
L’Undertaker se retrouve, blessé, soigné durant trois jours dans un village que la Miss a réussi à atteindre. L’Anglaise est morale, elle tient à ses principes, un brin rigide ; l’homme est sans principes, en dehors des plus grands. Ils vont s’entendre. Elle est amoureuse de lui, et lui d’elle, sans le savoir. Elle fait retaper le corbillard et s’associe. Ils sont prêts pour de nouvelles aventures.
Toujours un beau dessin, expressif et fouillé ; une bonne histoire où l’action ne manque pas, pas plus que l’immoralité foncière de l’humain. A suivre…
BD Ralph Meyer, Caroline Delabie, Xavier Dorison, Untertaker 2 La danse des vautours, 2004, Dargaud 10ème édition 2015, 2025, 54 pages, €17,50, e-book Kindle €9,99
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Cette pièce de théâtre comique de Patrick Haudecœur et Danielle Navarro-Haudecœur a été créée à Paris, au Café de la Gare, en juin 1991. Représentée plus de 200 fois, elle a été reprise au théâtre des Variétés en 1992, puis au théâtre Fontaine en 2011. C’est dire son succès jamais démenti.
Une captation a été faite par Emmanuel Carriau en 2017, parfois un peu faible sur le son, mal pris du côté droit de la scène, mais bien filmée. Ce DVD reste de niche, il n’est pas diffusé par les grands sites de vente en ligne.
La comédie réside dans le théâtre du théâtre. Les comédiens répètent une pièce, avant de la jouer en entier. Rien ne se passe aisément, au contraire tout va mal chez les branquignols. Les acteurs surjouent, caricaturant l’excès inhérent au théâtre. Ils portent leur voix à l’enflure, se gonflent d’importance, minaudent comme des perruches, prennent la pose – théâtrale. Nul n’est lui-même, chacun joue un rôle ; ils portent costume, se plaquent un masque de personnage. La bouffonnerie est justement dans ce décalage entre l’apparence et la réalité.
Les comédiens qui répètent ne sont pas encore dans leur rôle, ils restent eux-mêmes, avec leurs limites, leurs manques, leurs bêtises. Les techniciens ne sont pas oubliés, de l’éclairagiste qui balance les lumières et les sons à contretemps à la maquilleuse costumière qui prend un costume romantique pour une toge Rome antique, jusqu’au technicien de plateau qui change le tableau de place, pose un électrophone électrocutant, une armoire qui se coince et dont les panneaux finissent par tomber en plein spectacle, et un vase censé être pris pour assommer quelqu’un… qui ne peut se détacher de la cheminée sur laquelle il est posé. Quant à la « miteuse » en scène, elle a un accent genevois prononcé et déclare toujours devant un problème qu’on en parlera plus tard.
Cela commence gourde, puis prend son essor. On rit. L’histoire est celle, banale, du mari, de la femme et de l’amant, flanqué du domestique de maison. Ce dernier vient annoncer à Madame la comtesse Marie-Agnès qu’un certain Henri Dujardin vient voir Madame. Il entre, il est son amant et vient rapporter un porte-cigarettes en or. On minaude. La maîtresse commande du thé, ce qui lui fait dire que son mari est aux Indes. Chouette, Dujardin n’en veut qu’aux bijoux qu’il veut voler. Il déclare en aparté qu’il veut mettre son « pan au ploint », puis il renverse le thé sur la comtesse. Laquelle quitte son rôle de mijaurée à accent pour l’engueuler en popu, montrant combien la pièce est du théâtre sur le théâtre. C’est ainsi que tout se poursuit, les bijoux cherchés derrière un tableau, puis sous le bureau, puis dans l’armoire. Le mari qui revient plus tôt que prévu ; les quiproquos, les cachettes, les gags.
Quand arrive le soir de la Première, changement de costumes, changement de rôles. Cette fois, chacun est dans le sien. Sauf que… une fois les trois coups frappés, le technicien annonce que le domestique a eu un malaise et que la pièce va peut-être être annulée. Aparté chuchoté de la metteuse en scène, qui prend le rôle, le rideau se lève sur une comtesse en beaux atours, et de l’amant survenant tout fringuant. Mais que des maladresses : la comtesse tient un livre, mais à l’envers ; elle tente par petits gestes de le retourner, au lieu de le replacer puis de le reprendre à l’endroit. Sur le fauteuil qui accueille l’amant, un marteau a été oublié par le technicien. En se levant, il arrache la perruque de la vieille, laquelle en la replaçant décolle sa moustache postiche… Entendez-vous la pluie ? Le son envoyé est de la musique classique. Et ainsi de suite.
Désopilant. Un bon moment d’une heure et demie.
Molière de la Comédie 2011
DVD Thé à la menthe ou t’es citron ? pièce de théâtre comique de Patrick Haudecœur et Danielle Navarro-Haudecœur, 1991, nouvelle mise en scène 2011, tourné et réalisépar Emmanuel Carriau, Pascal Legros production & la Compagnie des Indes 2017, 1h28, pas de DVD connu sur les sites
Suite des mémoires du jeune juif né en 1931 et qui a déployé des trésors de ruse et de courage pour échapper aux rafles de juifs durant l’Occupation. Cette fois, Un sac de billes est terminé, Joseph retrouve à Paris son frère Henri et sa mère ; seul son père n’est pas revenu des camps. En 1945, Jo a 14 ans.
C’est l’âge où le garçon s’émancipe, d’autant plus qu’il a dû se débrouiller seul depuis l’âge de 10 ans. Il prend de la taille, 1m70, de la carrure, ses muscles poussent, pectoraux et abdominaux, il fait de la boxe. Il rêve comme un gamin dans un corps qui devient adulte. Mentalement, il est encore un enfant sous une apparence de gros dur.
Il va changer en quelques mois, le temps de préparer le Certificat d’études, diplôme honni mais qu’il réussira. Car il a mûri. Il a tenté le trafic de chewing-gums avec un Américain de l’Intendance rencontré parce qu’il voulait une fille ; il a tenté de devenir boxeur professionnel avec son premier combat à 14 ans et demi, qu’il a gagné, mais durant lequel il a perçu qu’il n’était pas fait pour ça ; il a rencontré Bernadette, sa première femme, une jeune adulte qui l’a fait venir dans son lit et l’a initié gentiment ; il a vécu le voyage, quelques jours en stop pour aller à Marseille, sa ville de rêve, la Californie française, où il a vécu avec Jeannot et Franck dans un camp de gitans.
Et puis, la vie… Le certif en poche, la boutique de coiffure du frère Henri qui fait vivre toute la famille. Le garçon adolescent qui, désormais, connaît la vie, la bagarre mâle et le sexe amoureux – et qui se range, devient adulte. Rien de tel que de se confronter à soi pour mûrir. Les parents qui couvent trop leur progéniture, surtout les garçons, ne choisissent pas le bon chemin.
Un bon récit romancé d’initiation, avec ironie et émotion. Jo Joffo est un conteur ; il en rajoute sûrement, hâbleur méditerranéen, mais la fiction est parfois plus vraie que la réalité. Une pulsion de vie qui réjouit le cœur et le ventre.
Joseph Joffo, Baby-foot, 1977, Livre de poche 1989, 224 pages, occasion €1,93, e-book Kindle €4,99
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Vladimir Nabokov a beaucoup aimé ce long roman d’apprentissage d’une jeune fille, de ses 10 ans à ses 20 ans. Fanny Price représente la femme effacée, presque timide, sensible et qui n’en pense pas moins ; elle a été façonnée par son milieu mais garde des principes universels qui la rendent sympathique. Au fond, elle est très anglaise de tempérament : courageuse mais conservatrice, ouverte mais modérée.
Il faut dire que l’époque est celle des guerres napoléoniennes qui menacent l’Angleterre sur mer, celle des droits de l’Homme qui remettent en cause l’esclavage et la fructueuse économie des Antilles anglaises, l’essor de la révolution industrielle qui sépare de plus en plus villes et campagne, les premières étroites, insalubres, enfumées, et la seconde en harmonie avec la nature, les éléments, les saisons. L’époque est toute de transformations sociales, politiques, économiques. A Portsmouth, dans sa famille biologique, Fanny voit tout l’écart qui sépare la maison de celle de Mansfield Park : « C’était la demeure du bruit, du désordre et du manque total de bienséance. Personne n’occupait la place qui lui revenait, rien n’était fait comme il fallait. Elle ne pouvait éprouver du respect pour ses parents, contrairement à ses désirs » p.531.
Le matérialisme menace, comme le bon plaisir pris par égoïsme, sans souci des autres. « Une absence de principe, une délicatesse de sentiment émoussée, ainsi qu’un esprit dénaturé et corrompu » p.625. Ainsi d’Henri Crawford, pas bien beau, petit et noireau, mais riche jeune homme qui cueille les filles par la séduction de ses manières, son obstination orgueilleuse de gagner, et sa fortune. Cet Henri veut séduire Fanny, car elle est la seule qui résiste encore et toujours à son siège amoureux. Il ne réussira pas, faisant céder une autre, une femme mariée, la propre cousine de Fanny, créant ainsi le scandale absolu dans une société de rang où l’honneur social est plus que la personne.
La famille patriarcale traditionnelle, représentée par l’austère mais humain Sir Thomas Bertram, baronnet et membre du Parlement, est remise en cause par la jeunesse. Il suffit que le patriarche s’absente quelques mois pour « aller régler des affaires » à Antigua où il possède des plantations, pour que ses fils et filles s’émancipent des principes selon leurs tempéraments. Tom, l’aîné et héritier, montre sa frivolité et son insouciance tandis qu’Edmond, le cadet qui se destine à devenir pasteur pour assurer sa subsistance est plus tempéré et généreux. Maria la vaniteuse et Julia sa sœur, ne songent qu’au beau mariage et flirtent sans retenue avec Henry Crawford, osant même monter une pièce de théâtre où l’on expose tout, comme par jeu. Or le jeu suscite une dangereuse intimité et Fanny comme Edmond s’y opposent ; ils savent que Sir Thomas ne sera pas d’accord sur ces liaisons dangereuses, mœurs nouvelles venues de Londres en la personne du jeune fat Yates, ami de Tom évidemment.
La rigidité de Sir Thomas contraste avec l’indulgence outrancière de leur tante Norris, deux conceptions extrêmes de l’éducation qui sont autant néfastes. Pour connaître ses enfants, il est nécessaire de les laisser se révéler en ne les contraignant qu’avec doigté, moins par appel aux grands principes de l’humanisme que par des mises en situation concrètes. Autrement, ils feindront et deviendront hypocrites, comme les mondanités les encouragent à devenir. Sir Thomas le comprend à la fin et s’en repend : « On ne leur avait sans doute jamais appris à gouverner leurs penchants et leurs humeurs, en leur communiquant ce sens du devoir qui se suffit à lui-même » p. 633. Développer l’intelligence et le savoir ne suffit pas ; il faut développer aussi le caractère par la mise en pratique des principes.
Mais peut-on être indépendant de sa famille ? De son rang social ? De son état de femme ? Non, sans doute, à cette époque. Fanny en fait l’amère et douce expérience, nièce de Sir Thomas et non sa fille, mais au fond plus sa fille que ses propres filles, tant elle a appris et assimilé son tempérament et ses façons. Mais doit-elle être mariée contre son gré ? Sans possibilité de choisir ? Ce ne sont pas les hommes qui commandent, comme les fermiers mènent leur vache au taureau. Sir Thomas encourage son mariage avec Henri Crawford, qu’il voit comme un amoureux persévérant et de bon caractère ; il déchantera. « Et même si cet homme avait toutes les perfections, on n’en devrait pas pour autant considérer comme chose établie que le devoir d’une femme est de l’accepter, sous prétexte qu’il se trouve éprouver à son égard quelque affection ? » p.482. Reste que la famille est tout, en ce monde, et c’est pourquoi le nom du domaine, de la domus, de la Maison du Northamptonshire – ce centre de l’Angleterre – est le personnage principal du roman. Il lui donne son titre, et d’ailleurs le tout dernier mot du roman. Il rappelle les relations patriarcales : Mans-field, le domaine des hommes. Quand chacun va de son côté et ignore les autres, il n’y a plus de Maison, plus de famille, plus de style de vie, plus de tradition.
Les sœurs Ward ont fait chacun un mariage différent il y a trente ans, ce qui montre combien, pour les femmes, le mariage seul établit la position sociale. Maria, la plus belle, a épousé Sir Thomas Bertram. L’aînée a épousé un clergyman, Mr Norris, ami de Sir Bertram, désormais décédé sans laisser d’enfant. La benjamine Frances, « pour contrarier sa famille », a épousé le pauvre lieutenant de marine Price qui lui fait un enfant par an, dix en tout. Sur une idée intéressée de Mrs Norris devenue veuve, marâtre avare et mouche du coche, la fille aînée Fanny, 10 ans, est accueillie à Mansfield Park chez les Bertram pour y être éduquée selon les bons principes avec ses cousines. Mais elle sera toujours en arrière, une nièce recueillie par charité, pas une fille de la maison. Son caractère doux et moral fera d’elle, insensiblement, la conscience de la famille.
Elle est accueillie, aidée et encouragée par Edmond, 16 ans, qui l’aime fort. Fanny a des liens très fort aussi avec son propre frère aîné William, de deux ans plus âgé. Il est intelligent, honnête et courageux, deviendra aspirant dans la Navy, puis lieutenant sur intervention d’Henry Crawford, qui veut ainsi séduire Fanny. Mais elle s’attache à Edmond, qu’elle aime d’un amour secret parce qu’il se soucie du bonheur des autres. Ce pourquoi elle voit avec désespoir celui-ci s’éprendre d’une Mary Crawford intrigante, ironique et égoïste, tout à fait dans le ton du matérialisme d’époque. Mary et Henry Crawford sont frère et sœur de la femme du nouveau pasteur, le Dr Grant, après le décès de Mr Norris ; leur proximité fait qu’ils sont souvent invités à Mansfield Park.
Une fois de plus, Jane Austen chante les amours contrariés, les sentiments en conflit avec les intérêts, la dépendance de la femme. Maria Bertram n’aime pas Rushworth, elle n’aime que sa fortune ; Mary Crawford, superficielle et sans aucun sens moral, n’aime pas Edmond car il se destine au métier étriqué de pasteur, elle n’a un retour de flamme que lorsqu’il qu’il risque de devenir héritier en titre, si Tom meurt de fièvre ; Tom Bertram n’aime personne, que la chasse et les chevaux, avant d’échapper à la mort dans la douleur, ce qui le fait mûrir ; Henry Crawford a constamment besoin de se faire aimer et admirer, il n’aime pas Fanny, il n’aime que la dure conquête qu’elle représente à son orgueil. Julia Bertram n’aime pas vraiment Yates, trop futile de modernité littéraire, mais part se marier sans le consentement de son père pour éviter d’être reprise par la Famille et corsetée après le scandale de sa sœur Maria.
Rien de moins romantique que ces relations entre jeunes gens. Chacun cherche à conquérir chacune, laquelle ne pense qu’à s’établir en fortune. On ne songe qu’aux biens matériels, pas aux sentiments. Seule Fanny la sensible semble préparer le mouvement romantique, avec son exaltation de la nature, du reverdissement du printemps, de la pluie, de la chaleur du feu de bois. Elle finira par épouser son cousin Edmond, ses frères William, John et Sam mousses sur les bateaux dès l’âge de 10 ans, seule façon de se faire une place dans la société pour qui est sans fortune. Maria est exilée avec sa tante Norris, Julia pardonnée, Tom repenti, Susan, la jeune sœur de Fanny, prend sa place auprès de Lady Bertram comme dame de compagnie. Les Crawford repartis avec les Grant à Londres – et tout est bien qui finit bien.
Un gros roman de maturité, écrit à 38 ans, cinq ans avant sa mort. Les phrases longues et balancées établissent un ton raisonnable, comme détaché, analysant les sentiments et les mouvements des acteurs de façon parfois très ironique. La peinture des mœurs du temps est remarquable et fait plonger dans cet intérieur anglais bien moins bouleversé que les intérieurs continentaux parce que les guerres se passent toujours hors du territoire national. Les personnages ont du caractère et l’on se plaît à les voir évoluer, s’entrechoquer, se plaire ou se détester dans ce huis-clos social de la gentry anglaise.
Jane Austen, Mansfield Park, 1814, 10-18 2014, 646 pages, €9,50
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Un savant simple parle d’un sujet complexe à la BBC radio, en deux fois quinze minutes. Le journaliste scientifique David Shukman ajoute des notes intermédiaires qui expliquent les points abordés. Une page sur deux est un dessin qui fait visualiser, souvent avec humour. C’est dire combien ce petit livre permet de comprendre sans culture scientifique particulière ce qu’est cet objet mystérieux des astres, le trou noir.
Qu’est-ce qu’un « trou noir » ? Pas l’Origine du monde, comme le croyaient ces obsédés de Français lorsque le terme est apparu dans la littérature scientifique en 1967. Mais la mort – définitive – d’une étoile qui s’effondre sur elle-même sous l’effet de la gravitation, une fois son carburant nucléaire épuisé. « Pendant plusieurs milliards d’années, une étoile normale compensera sa gravité par sa pression thermique interne, engendrée par les réactions nucléaires qui convertissent l’hydrogène en hélium. » Ensuite ? Kaputt. Elle « se contractera jusqu’à un point d’une densité infinie, que l’on appelle une singularité. » Il s’agit de la fin « du » temps. La courbure de l’espace-temps y est infinie. « Cela signifie qu’en un point précis d’une infinie densité, il est impossible de prédire l’avenir. »
La force gravitationnelle du trou noir peut être comparé à une sorte de vortex dans un trou d’évier dans lequel la matière s’engouffre sans jamais ressortir. Jamais ? Quelques particules semblent résister encore et toujours comme les gaulois d’Astérix. Mais, selon Hawking, il s’agit d’une paire de matière et d’antimatière séparée par l’attraction gravitationnelle du trou noir. Une particule plonge tandis que l’autre reste en dehors, ce qui fait croire qu’elle sort du trou noir alors qu’elle n’y est jamais entrée.
Il y a encore bien d’autres considérations, sur le déterminisme de l’univers, sur la perte irrémédiable d’information, sur le paradoxe quantique, mais tout cela reste encore spéculatif. La recherche est en cours, et elle le reste. Stephen Hawking est mort le 14 mars 2018 à Cambridge, et ses travaux continuent. Sa théorie selon laquelle les trous noirs ne seraient pas si noirs que cela et devraient émettre un rayonnement, appelé « de Hawking », n’a pas encore été démontrée.
Un percée en quelques pages sur ce qui pourrait expliquer l’origine et la fin de l’univers (celui que nous connaissons).
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