Des vrais romanciers, selon Alain

Alain est un philosophe, et ses Propos sont courts, pas plus d’une page à chaque fois. Il embrasse donc de vastes sujets sans les développer, insinuant l’idée. Au lecteur d’en faire son miel et de la déployer.

Fin 1907, le romancier anglais Rudyard Kipling a reçu le prix Nobel de littérature. Alain en est content. Rien à voir avec « nos petits romanciers de quatre sous, couronnés par l’Académie française ». Qui se souvient encore, en effet, des romans de Mme Edgy, Mme Albérich Chabrol, M. Georges Lechartier, M. de Nions, M. Vanderem et Mme Marcelle Tinayre – tous lauréats de l’Académie en 1907 ? J’ai eu la curiosité de les rechercher : disparus à la trappe, du vent.

Pour Alain, Kipling n’est pas un sot, or les lauréats français le sont. « Et à quoi peut-on reconnaître un sot ? À ceci, qu’il n’explique pas quand il faudrait et qu’il explique quand il ne faudrait pas. » Les choses naturelles comme le courant d’air ou le mouvement du tournebroche sont ignorés des sots – pas de Kipling. Les sots s’attachent à la « psychologie », le lecteur saura tout sur les rouages du cerveau qui pense et aime, sur l’engrenage de ses désirs. Mais rien sur l’engrenage des événements et leur place dans le grand Tout du monde. Chez Kipling, il le saura. Ses décors ne sont pas de carton.

Le « petit romancier », à l’inverse du grand, « vous compose un caractère, d’où il fait sortir, hélas, des pensées, des projets, des actes. C’est faux comme une confidence, et même bien plus ; car dans une confidence, il y a vraiment des yeux qui regardent. Dans Kipling, au contraire, je retrouve l’homme tel que je le vois. » Les mots et les actes qu’il évoque sont pris dans le mouvement du monde, et pas hors sol, composés en salon. « Quand ils parlent, [les personnages de Kipling] on sent bien que leurs mots ne sont que les pauvres signes d’une grande et terrible chose, comme seraient les mouvements d’un baromètre dans un cyclone. »

Je ne sais comment traduire en conseil concret ces propos aux écrivains. Peut-être faut-il qu’ils soient réellement eux-mêmes ? Et qu’il aient quelque chose de vrai à dire ? Qu’ils créent des personnages vivants qu’ils aiment ? Et qu’ils les fassent agir comme eux-même agiraient ?

Pas facile d’être Kipling, ni Alain. Mais le premier nous fait vivre, et le second réfléchir.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Ann Rule, Jusqu’à ton dernier souffle

Sheila s’est mariée en 1982 à Allen Van Houte, avec lequel elle a eu deux filles. L’homme s’est déjà marié deux fois. Treize ans plus tard, elle est assassinée sur la commandite de son mari, qui la poursuivit d’une haine sans faille. Non qu’il aimait les enfants qu’elle lui a pris lors de leur divorce en 1987, mais il ne supportait pas qu’on lui résiste ou qu’on lui dise non. C’est donc l’histoire vraie d’un féminicide à la fin des années 90 que nous conte l’auteur, journaliste spécialisée dans les enquêtes de justice qui passionnent l’Amérique.

Allen est un pervers narcissique. Pas un psychopathe, au sens clinique du terme, mais quelqu’un dont l’enfance a été si massacrée qu’il n’a plus aucune empathie pour les autres. Il ne sait pas qui est son père, ce pourquoi il se choisira un nouveau nom, ce qui était très facile en Amérique. Il a choisi celui du personnage de Shogun, le roman populaire sur un samouraï blanc au Japon ; au XVIIIe siècle : Blackthorne. C’est sous ce nom qu’il a lancé une nouvelle société d’appareils médicaux, après avoir fait faillite à Hawaï à pillé le stock pour se relancer. Devenu millionnaire, tout lui semble possible, y compris son emprise sur son ex-femme et sur les deux filles, Stevie et Daryl qu’il a eues avec elle. Préférant les garçons, il leur a donné des prénoms de garçons. Cela ne l’empêche pas d’abuser sexuellement l’aînée avant qu’elle n’ait 7 ans. Ce fait n’a pas été condamné, ni clairement dénoncé, car, dans les années 1980 à 2000, la parole des enfants était sujette à caution et tout ce qui touchait la sexualité minimisé.

Allen croit que, puisqu’il a résisté aux mauvais traitements de sa mère et qu’il a finalement réussi une entreprise au Texas, tout lui est dû. C’est le syndrome du millionnaire arrivé, dont Trump est le dernier représentant. Les lois et le droit, il s’en fout. Seul compte son égoïsme sacré.

Il se remarie avec Maureen, avec laquelle il a deux petits garçons. Il aurait dû être content d’avoir divorcé et de vivre son bonheur dans cette nouvelle vie. Au lieu de cela, il ne cesse de harceler Sheila, son ancienne compagne, juste pour la tourmenter et la punir de l’avoir quitté pour mauvais traitements. Il va l’accuser de ses propres turpitudes, c’est-à-dire de fouetter ses filles sur les jambes, de leur donner des gifles, leur cogner la tête contre le mur. Cela n’empêche pas Sheila de cumuler courageusement deux emplois pour élever ses filles. Car leur père biologique refuse absolument de leur verser une pension alimentaire.

Mais la haine va plus loin. Il va commanditer « une bonne raclée » à sa femme, « et tant pis si elle meurt », déclare-t-il. Pour cela, il a demandé à un compagnon de golf qui, lui-même, va demander à un ami, qui contacte son cousin, un jeune assez benêt pour exécuter l’ordre sans réfléchir. Sheila, qui est partie vivre en Floride avec son nouveau mari Jamie et leurs quadruplés de deux ans, est tuée à son domicile en plein jour, devant les petits. Leur sœur aînée Stevie les retrouve tout nu et tout couverts de sang, pleurant auprès de leur mère morte.

Le procès va durer un certain temps, Allen s’entourant d’une brochette d’avocats très chers. Mais les procureurs de l’État comme les procureurs du FBI, puisque le crime s’est passé dans un autre État, vont s’acharner à dénoncer les manipulations d’Allen, ses mensonges et son implication dans le crime.

Allen Blackthorne sera finalement condamné deux fois à la perpétuité, ce qui n’a pas grand sens pour nous, mais qui en a un aux États-Unis, au cas où un vice de procédure annulerait la première condamnation. Il sera tué en prison par un gang à 59 ans, en 2014 (ce qui n’est pas dans le livre).

Ce fait divers a passionné l’Amérique et la journaliste Ann Rule en a fait un livre, selon son habitude et son talent. Ce n’est pas un thriller puisque l’on connaît la fin, mais, sauf quelques passages un peu longs sur les premiers temps d’Allen puis sur les détails du procès. Car tout est minutieusement détaillé dans ce livre de journaliste, de façon maniaque pourrait-on dire, car les Américains sont très pointilleux sur le droit. Soucieux de leur liberté, ils veulent d’infinies précisions quant à la pertinence de l’application d’une loi à leur encontre. Ce juridisme n’est pas toujours facile à rendre agréable à la lecture, mais ce récit dans l’ensemble se lit très bien.

Ann Rule, Jusqu’à ton dernier souffle (Every Breath you Take), 2001, Michel Lafon Poche 2022 ou occasion Livre de poche 2005, 441 pages, €7,60, e-book Kindle €7,99

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La guerre du feu de Jean-Jacques Annaud

Tout commence comme un camp scout, le feu allumé dans la nuit, la meute emmêlée dans l’abri sous roche. Les amis proches dorment enlacés et se font des papouilles. Au matin, les plus jeunes vont au ruisseau à moitié nus prendre leur bol d’eau et se débarbouiller, occasion de s’enfiler dans l’euphorie du réveil.

Tout change brutalement lorsqu’une horde voisine vient attaquer à coups de massue les êtres vulnérables, puis la tribu sous l’abri. Car nous sommes, dit-on, il y a 80 000 ans, et pas dans un camp de vacances. Ce sont des Homo erectus tout poilu, simiesques et jaloux. La tribu des Wagabou veut voler le feu des Oulhamr néandertaliens. La force gagne sur le droit, et les Oulhamr, décimés, doivent fuir en emportant un ou deux blessés – qui vont succomber en route. Les loups, alléchés par l’odeur du sang, s’en donnent à cœur joie. La petite bande survivante se réfugie dans les marais, où le gardien du feu les rejoint, non sans risque de choir dans un trou d’eau et de noyer la flamme fugitive, conservée dans une lanterne ouverte. Las ! Lorsqu’il les rejoint, le feu s’est éteint, faute de combustible sec.

Dès lors, le vieux chef mandate les plus vigoureux de la tribu Oulhamr pour aller quérir le feu, soit dans la nature s’il y a un incendie, soit en le volant à d’autres hommes. Naoh (Everett McGill), Amoukar (Ron Perlman) et Gaw (Nameer El-Kadi) se mettent en route. Ce sont des Néandertaliens, mais le film leur donne exprès une allure de singe, soi-disant pour que le public reconnaisse ses propres préjugés et « aime ». Les préhistoriques se dandinent et sont vêtus en loques de pauvres bêtes non cousues ; ils portent des bâtons qui ont plus l’air destinés au feu qu’à se défendre. Un couple de tigres à dents de sabre les poursuit et veut en faire son repas. Les trois se réfugient sur un arbre rachitique durant des heures, perchés inconfortablement, sans rien à manger que les feuilles qu’ils dépouillent. Un instant de sommeil, une branche qui craque, et l’un d’eux se retrouve par terre, affolé de remonter au plus vite. Mais les tigres sont partis, lassés. Ils ont choisi un autre restaurant.

Les trois Oulhamr voient de loin fumer un foyer. Ils n’ont rien mangé depuis la veille et le gibier qui fuit les fait saliver. La tribu Kzamm, elle aussi néandertalienne, fait cuire des morceaux. Deux Oulhamr font diversion pour attirer les Kzamm tandis que Naoh part voler le feu. Il y parvient, mais se fait attaquer par un puissant Kzamm qui, dans la lutte, lui bouffe les couilles qu’il garde à l’air, à l’écossaise. C’est l’Ivaka Ika (Rae Dawn Chong), prisonnière Homo sapiens toute nue et couverte de boue, capturée pour être mangée, qui se délivre de ses liens et vient faire allégeance au mâle dominant Oulhamr. Son compagnon juvénile, un bras déjà croqué, n’a pas survécu. Elle applique des plantes écrasées sur la blessure de Naoh et, plus tard, lui taillera une pipe pour savoir si tout est réparé. Le jeune mâle, qui n’avait jamais vu ça, est conquis. Malgré les autres, il accepte qu’Ika les suive, et empêche que ses copains la baisent. Il se la réserve pour lui tout seul. Une rencontre avec une harde de mammouths met en fuite les Kzamm poursuivants, car Naoh a l’intelligence de soumettre au chef de la harde, une poignée d’herbes tendues en guise d’hommage.

Mais il doit rapporter le feu, tandis qu’Ivaka veut rejoindre sa tribu. Dilemme. Lorsqu’elle part un matin, il la suit, au grand dam de ses compagnons, qui ne peuvent que lui emboîter le pas. Aux abords de la tribu Homo, Noah s’aperçoit qu’ils vivent en village, des cahutes faites de bois entrecroisés sur lesquels des peaux protègent de la pluie. Mais un marais protège l’endroit, et le rustre s’y enlise, n’ayant aucune conscience. Il est délivré par les Sapiens Ivaka, qui rient de le voir en position inférieure. Tous babillent en langue inconnue, inventée dit-on par Anthony Burgess, l’auteur d’Orange mécanique. Pas de sous-titres, d’ailleurs cela ne vaut pas la peine. Les Néandertaliens communiquent par des grognements d’orang-outan, des criailleries de chimpanzé et quelques onomatopées de gorilles soulignées de gestes éloquents. Les Ivaka, plus évolués, parlent car ils sont Sapiens, mais leurs comportements dit bien assez.

Après avoir été nourri, l’Oulhamr est invité fortement à engrosser une « vénus » callipyge, comme celle trouvée à Willendorf. Cela pour le bien de la tribu, trop endogame, qui doit renouveler ses gènes. Et il est vrai, on ne le savait pas à l’époque du roman de Joseph Henri Rosny aîné (dit J.H. Rosny avec son frère Séraphin), La Guerre du feu, paru en 1909 – ni à celle du film, sorti l’année de la gauche au pouvoir et des mammouths du PS, que des Sapiens se sont croisés avec des Néandertaliens (même si c’était 30 000 ans plus tard). Il en subsiste des gènes résiduels dans notre génome. En revanche, les Erectus (style Tautavel) avaient disparu depuis au moins 120 000 ans. Les Sapiens Ivaka apprennent au Néandertalien Oulhamr leurs techniques avancées : l’art de peindre son corps, la construction d’abris, se laver dans l’eau claire, orner son cou, les sentiments pour une personne, fabriquer une poterie primitive (ce qui n’est pas avéré par l’archéologie avant au moins 60 000 ans plus tard). Ils savent surtout produire le feu en frottant deux bâtons (dans les milieux humides, l’étincelle de silex est plus efficace).

Les deux compagnons de Naoh sont capturés de la même façon, en s’enlisant dans le marais. Ils sont bizutés et reconnaissent Naoh, déguisé en Ivaka, tout nu sauf, cette fois, un cache-sexe, et le corps peint de boue. La nuit, Gaw et Amoukar l’assomment car il ne veut pas venir avec eux. Ika, qui connaît l’amour, contrairement aux néandertaliens selon le film, les suit. Elle les aide à trouver le chemin entre les fondrières. Gaw, entendant un couinement dans une grotte s’avance par curiosité et trouve un ourson. Sa mère, ulcérée, le lacère comme elle peut et Gaw est sérieusement blessé, mais pas mort (ce qui n’est guère réaliste). Son ami si proche Amoukar le porte sur ses épaules.

A proximité de leur clan, Aghoo (Franck-Olivier Bonnet) et ses frères, veulent leur voler le feu pour avoir du prestige auprès du clan. Mais Naoh et Amoukar ont appris auprès des Ivaka à fabriquer autre chose que les épieux rudimentaires des néandertaliens. Ils les tuent à distance à l’aide des propulseurs de sagaies (qui n’existaient pas il y a 80 000 ans, mais seulement 40 000 ans plus tard…). La tribu exulte lorsqu’ils rapportent le feu dans sa lanterne ouverte : Aaahhh ! Le gardien du feu s’en empare mais, toujours aussi niais, tombe à l’eau – et le feu s’éteint : Ooohhh ! Les survivants sont désespérés.

Mais Naoh a appris auprès des Sapiens à faire naître le feu. Il s’y essaie maladroitement, vite remplacé par Ika, qui réussit sans peine. Aaahhh ! Ainsi Néandertal a-t-il évolué grâce à Sapiens, suggère le film comme le roman. Une belle histoire qui n’a pas grand-chose de vrai, selon les restes archéologiques. Néandertal s’est éteint parce que Sapiens lui a plutôt ravi ses territoires de chasse, et parce qu’il était plus social, donc plus intelligent collectivement.

C’est dire que ce film n’est PAS un documentaire sur la préhistoire, mais une fiction tirée d’un roman On savait alors peu de choses sur les homininés anciens et le roman de 1909, comme le film de 1981, amalgament dans une bestialité grossière les diverses branches du genre Homo, sans souci des dates, ni de la vraisemblance. Il y a 80 000 ans, les Homo n’étaient pas des singes échappés des arbres, comme la caricature des cons (servateurs) le voulait, niant la science de Darwin au profit de la croyance biblique. Ils étaient à l’inverse des êtres sociaux qui avaient un langage autre que de grognements, enterraient leurs morts depuis 20 000 ans déjà, savaient tailler savamment le silex et user d’outils et d’armes en os. Contrairement à ce qu’affirme le réalisateur pour se défendre, aller dans le sens des croyances n’est PAS de la pédagogie à l’usage des masses. La société française en 1981 était-elle moins « évoluée » que celle de 2025 ? Ou fallait-il préparer les gens à « croire » plutôt qu’à vérifier, à préférer le mythe et la belle histoire à la vérité scientifique ?

Le film d’Annaud, trop près du roman de Rosny, use plus de l’imaginaire collectif que des connaissances archéologiques. Le roman, pour sa part, a suscité nombre de vocations, dont celle du grand préhistorien Henry de Lumley, fouilleur de Tautavel et du Lazaret, qui avait 9 ans lorsqu’il l’a lu à Marseille, lorsque son collège a été bombardé et qu’il a dû rester à la maison. Même chose pour le préhistorien François Bordes, à 11 ans. L’histoire reste une aventure, située loin dans le temps. Y est condensée toute une série de comportements humains acquis progressivement : le rire, l’hygiène, l’amour de face qui fait jouir sa partenaire (par frottis du clitoris), les sentiments, l’usage du feu, la construction, les armes. Si les dialogues sont surtout des borborygmes ou des glapissements, la musique de Philippe Sarde ponctue avec bonheur les moments dramatiques, d’horreur ou de joie. Ika est enceinte et Naoh la prend contre lui pour regarder la lune – début d’une religion et d’un avenir. Le triomphe de la volonté.

César 1982 du meilleur film et meilleur réalisateur

Saturn Awards 1982 du meilleur film international

DVD La guerre du feu, Jean-Jacques Annaud, 1981, avec Everett McGill, Rae Dawn Chong, Ron Perlman, Nameer El-Kadi, Gary Schwartz, Gaumont 2021, 1h36, €13,00

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Argoul d’après le Chat de Mistral IA

J’ai eu la curiosité de savoir ce que les chattes pensent de moi en interrogeant l’IA française Mistral. A noter que la chatte j’ai pété américaine est nettement moins précise sur la même question.

Le résultat est ci-après, c’est assez encourageant.

Vous reconnaîtrez cependant le style neutre, voire administratif, de l’IA, analogue aux commentaires de synthèse qui fleurissent sur Amazon par exemple. Sur Mistral IA, des questions plus précises sur le blog donnent des résultats satisfaisants, fondés sur le blog lui-même. ChatGPT tente d’élargir à des sources extérieures, ce qui n’est pas toujours adapté, à cause de l’homonymie du nom argoul.

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A.J. Cronin, Les années d’illusion

Le roman le plus optimiste de l’auteur, qui met en scène son parcours favori, tiré de son expérience personnelle : comment un jeune écossais, travailleur méritant, parvient à devenir docteur en médecine malgré ses handicaps, sociaux et physiques.

Duncan Stirling a eu une poliomyélite à 12 ans qui lui a atrophié le bras gauche. Il a compensé en travaillant bien à l’école, toujours devant Euen Overton, le fils du hobereau. Mais il n’a pas comme lui l’avenir tout tracé. Son père, ancien secrétaire du conseil de la commune, a été viré pour cause d’alcoolisme il y a des années, et l’ambition de sa mère, qui a subvenu aux besoins du ménage, est qu’il reprenne la place une fois ses études finies. Mais le jeune garçon ne l’entend pas de cette oreille.

Il veut devenir médecin car il a le don de soigner. Pour cela, il lui faut obtenir une bourse, mais il y a des centaine de candidats pour trois lots seulement. Tant pis, il va oser, tenter sa chance. Malgré sa mère, à qui il désobéit et qui le bannit de la maison séance tenante, en vieille rigide d’un autre âge ; en dépit des moqueries d’Overton et de Margareth, la jeune fille qu’il aime et qui se laisse courtiser, tout en ne voyant, en pleine égoïste, que le fric et la position sociale. Duncan peut-il les lui assurer ? Moins qu’Overton. Donc… aucune chance. Le lecteur verra combien elle est punie.

Duncan part à pied à la ville, à plusieurs dizaines de kilomètres. Il couche dans un buisson, puis la pluie – inévitable en Écosse – se met à tomber et il échoue piteusement, complètement trempé, dans une grange où Jeanne, la fille du docteur du coin, le découvre et le convie à venir se sécher. Le vieux docteur lui trouve du caractère, il le loge et le nourrit, l’encourage pour la bourse.

Et le jeune homme va l’avoir, non sans affres et regrets des erreurs qu’il a pu faire aux examens. Il va pouvoir étudier la médecine, sa vocation. Comme il loge pas cher dans une minuscule chambre au-dessus du port, dans une famille de pêcheurs, il fait la rencontre d’Anna, venue d’Autriche exercer ici. Il découvre qu’elle est très connue et qu’elle a dû s’exiler, probablement à cause du nazisme qui monte et parce qu’elle est juive. Mais c’est une chirurgienne célèbre. Sous ses dehors froids et rationnels, elle encourage Duncan. Elle irait bien au-delà de l’amitié, malgré la différence d’âge, mais Duncan tient à sa Margareth.

Elle lui prouve cependant son amour par l’opération qu’elle tente sur son bras, en chirurgienne avertie. Il va enfin pouvoir en retrouver l’usage et cesser de se morfondre de ce handicap qui l’empêche d’agir naturellement et l’inhibe en société. Il devient docteur, il s’affirme, il fait des remplacements, il réussit des guérisons.

Mais le pacte faustien qu’il a signé avec Anna exige qu’il l’aide dans sa recherche ; ils forment un tandem parfait à la fondation Wallace. Le poste de directeur va se libérer et Anna pousse Duncan à être candidat. Il coiffera sur le poteau le don Juan imbu de lui-même et fat d’Overton et il fera du bon travail. Mais les circonstances – et le caractère du jeune homme – vont contrarier cette fausse ambition.

Duncan a toujours voulu soigner d’abord, la recherche en éprouvettes et statistiques passant ensuite. Le poste de directeur d’une clinique de recherche ne le satisfait pas ; il ne se présente pas au dîner de présentation où il doit se faire connaître des membres du conseil. Il part au contraire dans la montagne soigner le vieux docteur, écrasé sous un bâti de chantier du barrage hydroélectrique qui s’est effondré. Il a la colonne vertébrale cassée et on ne lui donne que quelques heures à vivre. Mais Duncan met toute sa science pour le sauver – et y parvient, gagnant le respect de tous.

Margareth, qu’il a cru aimer, n’est qu’une écervelée qui a préféré la richesse et la société et, deux ans plus tard, elle s’en repend. Son mari Euen Overton court les filles sans aucun respect pour elle et ses airs de mijaurée. Duncan, à qui elle fait de nouvelles avances, la repousse. Il va épouser Jeanne, la fille du vieux docteur, et reprendre sa mission de soigner les gens de la montagne. Il reste ami avec Anna, mais lui laisse la direction de la clinique et la recherche. Son bonheur est ailleurs, à sa place, là où il aime.

Leçon de l’ambition qui n’accomplit pas. Suivre sa voie vaut mieux que « réussir » socialement en n’étant point heureux. Ni l’argent, ni la célébrité, ne font le bonheur. On ne le trouve que dans l’accord avec soi-même, ses aspirations profondes et son milieu aimant. Un beau roman.

Ce roman a fait l’objet d’une série télévisée en 1977 par Pierre Matteuzzi.

Archibald Joseph Cronin, Les années d’illusion (The Valorous Years), Livre de poche 1956 réédité plusieurs fois, 256 pages, €8,40

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Dufaux et Delaby, Murena 1 La pourpre et l’or

Il y a presque deux mille ans, en 54 de n.e. (comme on dit désormais en woke), Néron prend le pouvoir. Malgré lui – il n’est que le fils d’Agrippine, femme ambitieuse qui a épousé le faible empereur Claude. Celui-ci a eu un fils, plus jeune que Néron, Britannicus, que le demi-frère devenu demi-dieu fera assassiner. Cette BD historique retrace l’histoire des Romains, fertile en opportunisme, corruption, trahison, débauche et meurtres.

Le tome 1 voit l’empoisonnement de l’empereur Claude par des champignons dont il était avide. Son épouse gauloise Agrippine a comploté avec son médecin grec Xénophon pour le faire empoisonner par Locuste. Il commençait en effet à regretter d’avantager son fils adoptif Néron, 17 ans, en défaveur de son fils biologique Britannicus, pas encore 14 ans. Agrippine le lasse et il voudrait épouser à la place son amante Lollia Paulina – mère de Lucius Murena (personnage fictif), adolescent ami de Néron. Claude rédige l’acte de répudiation qu’il présentera le lendemain au Sénat. C’est le moment pour Agrippine d’agir. Elle le fait sans faiblesse. Le jeune Britannicus suivra son père rapidement dans l’au-delà.

L’album est cru et réaliste, la nudité des esclaves, celle du jeune Britannicus dans son lit, ou de l’impératrice faisant l’amour, est montrée telle qu’elle est. La violence des tueries entre gladiateurs n’est pas éludée, tandis que les banquets sont plutôt édulcorés, omettant clairement les esclaves éphèbes. L’album se situe dans le courant néo-réaliste des séries comme Romeou Vikings, où la réalité historique est documentée, la fiction ne servant que de support à raconter l’histoire. Un bel album, séquencé selon des procédés de cinéma, prélude à une solide série.

Néron, mal aimé par sa vraie mère et confronté au constant spectacle de la cruauté et de la trahison, lui qui était sensible et plutôt poète, va finir mal – comme on sait. Superstitions, trahisons, terreur et violence étaient au menu il y a deux mille ans. Ils reviennent sous Trump, qui se croit désormais béni de Dieu parce qu’une balle l’a seulement frôlé. Dans l’une des premières planches de l’album, le dieu Hermès apparaît à Néron, nu et dans sa gloire, pour lui dire : « Le monde est une scène prête à t’entendre, cela ne tient qu’à toi. Mesure ton ambition à celle des divinités. Ne recule pas devant les possibilités, la crainte, la pusillanimité des hommes. Toi aussi, tu seras un dieu. Si tu le désires vraiment. » Trump, comme lui, n’a plus de limites.

Le sénateur ancien Médecin du Monde Claude Malhuret, dans une philippique célèbre contre Trump, est devenu une star aux États-Unis, devant le silence incompréhensible des Démocrates et de la presse américaine. Il évoque au Sénat le « dictateur doublé d’un traître » Trump, « Washington devenue la cour de Néron, empereur incendiaire », flanqué de son « bouffon sous kétamine » (et ketchup !) Musk. Son discours redonne de l’honneur à notre République, réaffirme les Lumières et dit clairement aux dictateurs d’aller se faire foutre. Ce qui est très réjouissant.

A nous désormais de prendre en main notre ambition de rester libre. La (re)lecture de Murena peut y contribuer, suscitant notamment le débat parmi les jeunes.

BD Dufaux et Delaby, Murena 1 La pourpre et l’or, 1997, Dargaud, 48 planches, €13,95, e-book Kindle €6,99

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Flattez toujours, conseille Alain

La lecture de Sterne, dans son Voyage sentimental, fit songer Alain en 1907 à la flatterie. L’auteur a voulu voir jusqu’où on pouvait aller en une soirée à flatter quelqu’un sans cesser de lui plaire. En général, tout excès finit par indisposer – mais pas dans le cas de la louange. C’est même tout le contraire !

« Il fit l’épreuve sur trois personnes qui n’étaient pas sans mérite ; il commença par les écouter, ce qui est une flatterie très agréable ; ensuite il en redemanda ; et enfin il les reconnut supérieurs comme ils voulaient l’être, sans restriction ». Et plus il exagérait, plus le flatté y trouvait du plaisir. Pour ma part, je me méfie toujours des compliments, ils cachent une quête de reconnaissance, ou un service à demander. Flattez et vous serez flattés, aimez et vous serez aimés. Sauf quand l’hypocrisie fait jouer un rôle, difficile à tenir dans la durée… Ce pourquoi il vaut mieux rester vrai.

Mais en politique, dans les administrations, les entreprises, dans les milieux où la concurrence est féroce comme chez les littéraires, les diplomates, les médias, la flatterie marche toujours. Coucher aussi, mais c’est aller plus loin, donner de son corps en plus de la langue ; il y faut une disposition particulière. « Bref, pour avoir été trois fois flatteur dans cette soirée, et impudemment flatteur, il se fit trois amis, trois vrais et fidèles amis, qui ne l’oublièrent jamais et lui rendirent mille services sans qu’ils le demandât. Voilà de ces terribles histoires, dont le sel est bien anglais. » Humour ? Ironie plutôt, car il est amer de constater que jouer un rôle fait plus avancer qu’être simplement soi. Les gens aiment qu’on se soumettent.

Tout le monde aime les éloges, tout critique le sait, et l’auteur de ce blog particulièrement. Lorsque je rends compte d’un livre ou d’une œuvre d’un vivant, les quelques restrictions que je peux formuler sont prises comme des attaques en règle. Un mouvement d’humeur engendre une pensée rétractile, un ressentiment d’instinct, comme si j’avais touché la chair. Les auteurs seraient-ils vaniteux, narcissiques, imbus d’eux-mêmes ? Pas vraiment, ou pas tous ; mais ils ont livré leur cœur et leur âme dans le livre, et ne pas les suivre aveuglément leur fait mal. Même si la raison l’emporte avec le temps et que, réfléchissant, ils admettent les critiques. Mais convenons qu’il y faut une force d’âme qui n’est pas le tempérament le plus courant.

Comment être « diplomate » et n’avancer une critique qu’après moult louanges ? Ou balancer le mauvais par le meilleur en alternant les remarques ? De fait, rien n’y fait : « On dit bien qu’il y a un art de louer ; c’est vrai, mais il tient en cette règle simple : louez toujours sans restriction », conclut Alain. D’où la force du commercial, celui qui présente tout le monde comme son « meilleur ami », l’auteur le plus génial qu’il ait jamais lu, le livre qui ose dire ce que personne n’ose…

Chacun croit qu’il a le jugement bon, alors qu’il n’est relatif qu’à lui-même, à sa condition et à son moment. Une bonne part des auteurs ne lisent jamais les critiques, préférant ignorer ce qu’on dit d’eux pour éviter une épine parmi les roses. Mais est-ce ainsi que l’on grandit ? Que l’on se grandit ?

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Eric Ambler, La croisière de l’angoisse

En janvier 1940, l’ingénieur en chef d’une usine d’armement britannique Graham est convié à Istanbul pour adapter de nouveaux canons à la flotte turque, face aux menaces de guerre. Contrairement à la Première guerre, la Turquie ne s’est pas mise aux côtés de l’Allemagne, devenue nazie. Elle reste neutre, mais d’une neutralité armée. Comme l’URSS contre le Japon, le pays déclarera la guerre à l’Allemagne… en 1945, par opportunisme, pour être du côté des vainqueurs. Cette neutralité permet aux Anglais de vendre des armes sans vergogne.

Il est curieux de faire voyager un si important personnage pour l’armement anglais, alors quela guerre est déjà déclarée depuis septembre 1939. D’ailleurs, des espions nazis vont tenter d’assassiner Graham, très naïf envers ces menaces. Après sa mission, alors qu’il a toutes ses notes dans la tête pour faire fabriquer ce qu’il faut, le représentant de sa firme en Turquie, un Russe du nom de Kopeikin, l’invite à dîner, puis au cabaret. Graham est fatigué et voudrait se retirer à l’hôtel, mais il n’en est pas question. Curieux aussi de s’afficher aussi ouvertement en public lorsqu’on est un personnage sensible. Au cabaret, il danse avec une entraîneuse qui lui fait remarquer un homme au complet froissé qui ne cesse de l’observer, puis est présenté à « Josette », une danseuse serbe qui fait sa tournée avec son mari José.

Au retour à l’hôtel, il n’a pas sitôt ouvert la porte de sa chambre qu’une balle lui frôle la joue, puis une seconde le blesse à la main droite. Il crie, tombe, et le tueur envoie une troisième balle qui se perd sur le mur, avant de s’enfuir par la fenêtre. Il faisait sombre, le couloir était mal éclairé, la silhouette de sa cible était peu distincte, d’où son ratage. Graham est sonné. Le directeur de l’hôtel lui suggère de ne pas appeler la police, de toutes façons il ne pourrait pas décrire son agresseur, il serait retardé par toute une paperasse, attirerait l’attention sur lui qui doit prendre un train le lendemain matin, et ce serait une mauvaise publicité pour l’hôtel. Graham se rend à ces raisons, mais téléphone à Kopeikin, qui vient le voir aussitôt.

Contrairement à ce que l’ingénieur croit, l’affaire est grave. Ce n’est pas un vulgaire cambrioleur surpris qui a tiré, puisque rien n’a été volé et que la valise, fermée à clé, n’a pas été ouverte : c’est un tueur qui veut supprimer l’ingénieur, conseiller de la marine turque. Kopeikin a prévenu le chef de la police secrète Haki, et le colonel les convie à venir le voir immédiatement en taxi. Un espion allemand, Moeller, a été vu à Sofia en compagnie d’un tueur à gage roumain bien connu des services, Banat. Sur les photos de divers espions qu’il lui montre, Graham reconnaît immédiatement l’homme au complet froissé qui l’observait au cabaret. C’est probablement lui, Banat, qui a voulu le tuer. Pas question que Graham prenne le train, lieu clos avec multiples arrêts qui permet d’assassiner quelqu’un avec facilité.

Il est aussitôt inscrit comme passager sur un bateau, le Sestri Levante, petit cargo italien qui assure la liaison entre Istanbul et Gênes pour le fret, acceptant une dizaine de passagers pour moins cher que les autres moyens de transport. Les avions sont exclus depuis la Turquie à cause de la guerre. Graham prendra en Italie le train jusqu’à Paris, puis obtiendra un visa pour Londres. Il faut se souvenir que l’Italie fasciste de Mussolini n’entrera en guerre contre la France qu’après la reddition de juin 1940. En janvier de cette même année, on pouvait encore voyager d’un pays à l’autre. Le service secret turc s’est assuré que les autres passagers du cargo ont tous pris leurs billets plus de deux jours avant la tentative de meurtre, et que leurs passeports ne sont pas fichés. Graham peut donc être tranquille, une fois le bateau sorti du port. Sauf qu’il n’en est rien, évidemment, et que Banat monte même comme nouveau passager lors d’une escale, sous un nom d’emprunt.

Tout le sel de l’histoire est concentré sur la croisière, les manigances, les intrigues et la peur qu’elles engendrent. Au fond, peu importe le décor et les pays belligérants, on s’en fout comme de l’an 40, cela pourrait se passer n’importe où et en dautres circonstances. Ce qui compte est le ressenti psychologique des personnages. Graham en perd sa raison froide puisque sa vie est menacée ; il lie amitié avec un vieil Allemand, le professeur Haller, qui lui raconte interminablement ses recherches sumériennes, et avec un commerçant en tabac turc, Kuvetli, puis avec un couple de Français, les Mathis. Il retrouve comme par hasard Josette et son José, et flirte avec la première, qui l’incite à « l’acheter » pour une semaine lorsqu’ils seront rendus à Paris.

Mais aucun personnage n’est ce qu’il paraît, et les confidences sont au risque et péril de celui qui les fait. Une mère italienne et son fils, beau jeune homme de 18 ans, raconte que son mari a péri lors du récent tremblement de terre turc, mais il a été en fait fusillé. N’est-ce pas louche ? Kuvetli dit n’avoir jamais mis les pieds à Athènes, qu’il veut visiter avec Graham en insistant bien, mais parle couramment grec. Etrange. José est un mari jaloux, mais consent à louer sa femme pour payer l’hôtel… Et pourquoi l’épouse du vieil allemand ne sort-elle presque jamais de sa cabine ?

Rien de probant ne peut se passer durant la croisière, il y a trop de monde présent et les cloisons sont minces, on entend tout. En revanche, une fois arrivé à Gênes… Les espions finissent par se dévoiler carrément et à proposer à Graham un marché : il aura la vie sauve s’il fait ce qu’ils disent. Il est prêt à accepter, mais un espion turc, qui se révèle lui aussi, le met en garde : ce marché est pour l’endormir, il sera bel et bien tué, façon la plus nette et la plus rapide de régler la question, qui reste d’empêcher la flotte turque d’obtenir ses nouveaux canons. Alors, que faire ? Tout est là. Tout est toujours là.

Graham, maladroitement, va se débrouiller pour déjouer tous les plans. La psychologie est reine dans ce thriller, l’action secondaire, même s’il y en a. Ce pourquoi ce roman a traversé le siècle, il se lit encore avec bonheur.

Eric Ambler, britannique devenu ingénieur avant d’être écrivain, puis lieutenant-colonel d’artillerie durant la Seconde guerre mondiale et producteur de cinéma, est décédé en 1998 à 89 ans. Il reste un maître de l’espionnage en version littéraire.

Ce roman a fait l’objet d’un film par Norman Foster et Orson Welles en 1943 sous le titre Voyage au pays de la peur.

Eric Ambler, La croisière de l’angoisse, 1940, Points Seuil 1985 (réédition 1997), 273 pages, occasion €1,92

DVD Voyage au pays de la peur (Journey into Fear),‎ Norman Foster et Orson Wellesavec Dolores Del Rio, Joseph Cotten, Orson Welles, Ruth Warrick, Everett Sloane, 1943, Éditions Montparnasse 2004, anglais sous-titré français, 1h08 €14,68

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Basilique de la Gran Madre à Turin

Longeant le Pô, j’avise en face la basilique célèbre de la Gran Madre de Dio et je désire la visiter. Les autres rechignent à traverser le pont et commencent à retourner pour ne pas être en retard. J’y vais donc seul.

Elle est de style néoclassique, érigée en 1831 par F. Bonsignore pour célébrer le retour des Savoie après l’invasion de Napoléon. La Vierge est une immense statue de marbre au-dessus de l’autel. Une fontaine centrale recueille les pièces des fidèles dans un bassin d’eau.

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FIN

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Beetlejuice de Tim Burton

Un film horrifico-comique qui nargue « la Mort » par la dérision ; une bouffonnerie adaptée à la mentalité yankee. Un jeune couple un peu niais occupe leur maison du bonheur américain, îlot isolé près d’un village campagnard de Nouvelle Angleterre. En revenant d’une course, la femme veut éviter un chien qui passait par là et défonce le tunnel en bois qui protège du pourrissement de la pluie un pont en bois sur la rivière. Après avoir hésité, la voiture chute à l’envers et les deux jeunes se noient. Le chien, qui faisait contrepoids, avait quitté la planche qui maintenait l’équilibre…

Adam (Alec Baldwin) et Barbara (Geena Davis) se réveillent chez eux, mais ne peuvent en sortir, ils sont devenus des fantômes. Personne ne peut les voir. En lisant le Manuel des récents défunts, découvert sur leur table après leur décès, le couple sait comment accéder à l’après-vie. Adam dessine à la craie une porte sur le mur de briques. Dehors, il y a le désert, et un gigantesque ver des sables (comme dans Dune), qui cherche à dévorer tout ce qui bouge. C’est l’enfer. Ce monde éternel est une immense bureaucratie où les morts ont des conseillers… qui leur conseillent de gérer eux-mêmes (à l’américaine) leur non-vie au-delà. Ils sont condamnés à hanter leur maison durant 125 ans, dit Junon (Sylvia Sidney), leur guide d’au-delà.

Le lieu ne tarde pas à être vendu et c’est un couple new-yorkais, Charles (Jeffrey Jones) et Delia (Catherine O’Hara) qui emménagent avec force meubles design et sculptures de l’épouse. Car Charles a fait fortune avant son surmenage qui l’a conduit à cette campagne, et sa seconde femme se pique d’être artiste. Ils amènent avec eux la fille du premier mariage de Charles, Lydia (Winona Ryder, 17 ans au tournage), une ado gothique qui s’habille de noir, se maquille en noir, voit tout en noir. Sauf qu’elle peut voir les fantômes, puisque c’est dans sa croyance. Adam et Barbara ne tardent pas à s’en faire une alliée, après avoir vainement tenté de condamner la porte du grenier où ils se sont réfugiés. En utilisant les draps coûteux du nouveau couple, ils se déguisent en fantômes. Ainsi Lydia les photographie car, si l’on peut voir les draps, ils n’ont pas de pieds. Elle montre les photos à ses parents, qui ne croient pas aux fantômes.

Otho (Glenn Shadix) le décorateur qui accompagne le couple est aussi snob qu’eux et veut tout redécorer en contemporain, murs mauves, salle de bain vert pré, meubles nouveaux. C’est l’horreur. La quotidienne, pas la surnaturelle. Pour se venger et tenter de les faire quitter la maison, Adam et Barbara vont se déguiser en monstres – sans effet puisqu’on ne les voit pas – puis tenter, sur les conseils de la conseillère d’au-delà rencontrée en enfer, de faire bouger les choses, s’envoler les draps, et ainsi de suite. Rien n’y fait chez les sceptiques.

En désespoir de cause, le couple décide de faire appel à Beetlejuice (Michael Keaton), qui fait sa pub à la télé (ah, l’attraction commerciale de « la télé » dans les foyers yankees !). Junon leur a déconseillé, c’est son ex-assistant qui a mal tourné et qui se veut « bio-exorciste ». Mais l’attrait du défendu est irrésistible pour Barbara (ornière très biblique de la mentalité yankee), et elle taraude son Adam de faire ce qu’elle désire. Ils l’invoquent en prononçant trois fois son nom, le délivrent de sa tombe au cimetière maquette qu’Adam a constitué dans le grenier (en gamin jamais grandi). Beetlejuice se révèle grossier, esbroufeur, capable de tout – en bref un gamin de 2 ans égoïste et vantard, un Trump aux cheveux en pétard et au déguisement de clown. Son nom signifie jus de scarabée et d’ailleurs il en croque, lorsque de tels insectes passent à sa portée.

Beetlejuice réussit quelques « tours » pendables, faire danser les invités malgré eux, leur précipiter à la gueule leur cocktail de crevettes comme autant de doigts, faire apparaître un serpent sadique, les faire s’envoler au plafond… Mais les snobs « adorent » ça, c’est tellement tendance. On comprend aujourd’hui pourquoi les Ricains ont voté Trump ! Charles pense même à en faire de l’argent, une attraction touristique, pas moins. Otho conduit une séance de spiritisme avec le manuel pour prouver à l’associé investisseur de Charles que la maison est vraiment hantée. Otho a découvert le Manuel pour récents décédés et le lit avec application. Pour faire apparaître Adam et Barbara, qui ne veulent pas devenir clowns à touristes, il prononce un exorcisme à l’aide des vêtements de mariage laissés dans l’armoire – tout ce qui reste des biens terrestres, le reste ayant été donné à l’Armée du salut (on jette volontiers, chez les gaspilleurs yankees). Le sort fonctionne et les costumes reprennent vie, se regonflent des corps revenus d’au-delà. Mais la décomposition est accélérée.

Lydia demande alors l’aide de Beetlejuice, qui boude d’avoir été chassé. Mais pour agir dans ce monde sans être invoqué – comme pour obtneir la nationalité américaine – il lui faut épouser quelqu’un. Ce sera donc Lydia, qui a l’âge nubile. Elle accepte pour sauver ses amis, sans penser qu’ils sont déjà morts et que rien de pire ne peut encore leur arriver. Tout le monde est convié au « mariage » mais Adam, Barbara comme Lydia cherchent par mille tours à le retarder. Finalement, le ver des sables survient, par la porte ouverte sur l’au-delà par Barbara, et dévore Beetlejuice. Ouf ! L’ado qui voulait mourir est sauvée et les fantômes deviennent de quasi parents, palliant le manque d’attention de ses parents juridiques. Ils l’aident aux devoirs, écoutent ses peines de cœur, tandis que les snobs vivent leur vie en laissant Adam et Barbara tranquilles. Quant à Beetlejuice, il se retrouve dans la salle d’attente de l’enfer, où il tente de piquer le ticket mieux placé d’un sorcier réducteur de têtes. Qui la lui réduit derechef. Il n’avait déjà pas tant que ça de cerveau…

Un bon divertissement typiquement américain, avec hantise de l’au-delà, bouffonneries de salon et situations perverses – sans jamais parler de sexe. Recette du succès : ne jamais ennuyer et tout de suite passer à autre chose. On rit.

Mais la technique des effets spéciaux a remplacé l’atmosphère psychologique des films noirs qui prennent trop la tête. Il n’y a ni histoire, ni personnages, seulement un script d’un quart de page (comment faire déloger les gêneurs) et des êtres plats de carte à jouer (l’Eve menée par ses désirs, l’Adam niaiseux qui suit comme un toutou, l’Artiste snobissime méconnue, l’homme d’affaire surmené qui ne pense qu’au fric, le « décorateur » gras et inverti qui se croit un « goût » supérieur…). Une débauche de « moyens », est-ce mieux que la subtilité pour faire rire ?

Oscar des meilleurs maquillages 1989

Saturn Award du meilleur film d’horreur 1990

Tim Burton a donné une suite en 2024, Beetlejuice Beetlejuice.

DVD Beetlejuice, Tim Burton, 1988, avec Michael Keaton, Alec Baldwin, Geena Davis, Winona Ryder, Catherine O’Hara, Warner Bros. Entertainment France 1999, français, italien, anglais, 1h32, €7,45, Blu-ray €7,60

DVD Beetlejuice 1 et 2, Warner Bros. Entertainment France 2025, doublé français, allemand, néerlandais, 3h13, €24,99

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Emmanuel Lincot, Le Très Grand Jeu

« Une fois de plus, le devenir du monde se décide en Asie centrale ». Car la région est un carrefour planétaire des rêves impériaux. Nationalisme, communisme, panturquisme, panislamisme, orthodoxie, s’y croisent et s’y affrontent. Avec l’aiguillon du commerce pour contrer une éventuelle fermeture du détroit de Malacca, et l’avidité pour les matières premières et l’énergie.

Historien, spécialiste de la Chine contemporaine, Emmanuel Lincot est professeur à l’Institut catholique de Paris, chercheur associé à l’IRIS et directeur de la revue Asia Focus. Il parle le mandarin et a beaucoup arpenté depuis des décennies ces pays dont il commente les intérêts géopolitiques. Je dois ajouter, à titre personnel, qu’il est cultivé, bon vivant et très sympathique.

Après un chapitre sur « l’imaginaire » de cette Asie centrale, depuis Alexandre le Grand jusqu’au « rêve soviétique », un chapitre sur les « mythologies politiques » avec entre autres « le coran de Tachkent », « le tombeau de Timour », « lobservatoire astronomique d’Ouloug Beg à Samarcande », le soufisme, un chapitre sur le « thème très ancien » des routes de la soie, où l’eurasisme s’avère un néo-conservatisme anti-moderne qui rencontre le rêve chinois comme le rêve de l’islam. Le chapitre IV explore la rencontre des mondes chinois et musulman, la résistance des Ouïghours et l’ethno-nationalisme han, et les offensives stratégiques chinoises vers le Moyen-Orient.

Arrive enfin « le Très grand jeu », qui fait l’objet du chapitre V. Il adapte au XXIe siècle le Grand jeu théorisé par l’officier britannique Arthur Conolly en 1840 et illustré par Rudyard Kipling dans son roman Kim, publié en 1901 et Peter Hopkirk dans Le grand jeu. Le tsar Pierre 1er de Russie vise l’accès aux mers chaudes, au Caucase et aux richesses minières de l’Afghanistan. Il se heurte aux ambitions anglaises de conserver ouverte la route des Indes et de contenir le Heartland, zone pivot des continents eurasiatiques, théorisée par le géographe Mackinder à Londres en 1904. La domination de l’Eurasie serait la clé de la suprématie mondiale et le Royaume-Uni, puissance maritime, ne pourrait conserver sa suprématie en Asie du sud-est. Bien que Poutine ait repris cette théorie et vise à reprendre l’influence soviétique sur l’étranger proche de la Russie, en marginalisant l’Europe, c’est surtout Pékin qui voit une convergence avec ses propres intérêts économiques, géopolitiques et stratégiques. D’où le nouvel « Axe » Pékin-Moscou-Téhéran pour tenir la région.

Le chapitre Vi examine dix « vues de » : Pékin, Téhéran, New Delhi, Ankara, Islamabad, Moscou, Riyad, Doha, Bruxelles, Washington. Chaque capitale a son propre angle de vue sur l’activisme de la Chine. Le chapitre VI analyse les « amis et ennemis » des différents pays de l’Asie centrale, et le suivant les heurs et terreurs des chocs d’idéologies dans la région : la répression des minorités chinoises avec le Xinjiang comme « Palestine chinoise », le terrorisme islamiste, les partisans d’Asie centrale, les errances du Peace building américain, les théories du complot en Chine, la guerre idéologique contre l’Occident, et les (dé)routes de la soie – qui investissent mais endettent, et assujettissent…

L’empire du milieu noue des relations avec l’empire russe, l’empire turco-mongol dont les ambitions renaissent, et l’empire iranien qui n’a jamais abandonné la recherche d’une influence régionale. Les « routes de la soie », comme on dit en Occident, sont le moyen d’assurer vivres et énergie par la voie terrestre, tandis que les détroits peuvent être bloqués ou contrôlés par la marine américaine, jusqu’ici supérieure sur les mers. « Capter les ressources du monde » est l’objectif chinois pour alimenter sa gigantesque économie. « C’est un projet de société qui est à l’œuvre à travers les Nouvelles routes de la soie : rendre à la Chine son rang de grande puissance mondiale. En cela, les NRS constituent un projet d’affirmation de puissance et la volonté pour Xi Jinping que son pays n’ait à subir aucun risque de secousse sociale lié à des pénuries alimentaires ou énergétiques. »

Il existe une convergence entre le conservatisme national han et le conservatisme religieux islamique, tout comme avec le nouvel impérialisme Russe de Poutine. Alexandre Douguine ne dit pas autre chose que le parti communiste chinois ou l’imam iranien : il s’agit toujours de conserver la société traditionnelle dans ses mœurs et sa religion. Alexandre Douguine « est influencé par la Révolution conservatrice allemande (Carl Schmitt) et par la Geopolitik (Karl Haushofer) ainsi que par le traditionalisme intégral (René Guénon Julius Evola). (…) Ce sont tous des antimodernes. » Pour la Chine, la religion est un « néo-confucianisme (…) aujourd’hui réhabilité au nom de l’ordre moral et social comme marqueur identitaire distinguant la Chine du monde occidental ». L’idéologie commune reste travail, famille, patrie.

Il s’agit d’un sharp power, un pouvoir de taraudage de chacun des pays par une vision commune. Contrairement au soft power, qui agit par envie et imitation, le sharp power agit par le bas, par les peuples, qui veulent conserver leurs habitudes, mœurs et traditions. Ce pouvoir « est à la fois intrusif dans l’imposition de ces normes discursives et d’un révisionnisme systématique en matière d’interprétation historique. L’objectif est simple : nettoyer le passé des scientifiques étrangers (…) sur le sol chinois, récupérer un patrimoine que l’on fait sien, et in fine rehausser le rôle primordial de la Chine dans le développement des civilisations de l’Eurasie ». C’est ainsi que l’impérialisme chinois tente de s’imposer dans les divers pays de la région, renouant avec « l’empire mongol », « vision totalitaire associé au souvenir de sanglantes conquêtes, visant à prendre le contrôle des différentes routes commerciales entre la Chine et le monde méditerranéen ». Car « Le projet des nouvelles routes de la soie montre ainsi un tout autre visage. C’est celui d’une sinisation à marche forcée des régions de l’ouest proches de l’Asie centrale, suivant en cela un processus au long cours. »

Les empires ont trouvé un ennemi dans « l’Occident », représenté surtout par les États-Unis de l’universalisme et du woke, mais en utilisant le prétexte anticolonial dont le souvenir reste brûlant dans les pays jadis occupés par l’Europe. Comme si les Chinois et les Russes d’aujourd’hui ne colonisaient pas leur étranger proche… La faillite des États-Unis depuis 2001 et l’époque de George Bush junior encourage ces impérialismes à relever la tête. Il n’existe plus une seule superpuissance, mais de multiples, qui tentent de s’allier provisoirement sur des intérêts précis, et la Chine tente de les fédérer sous sa bannière grâce à l’Organisation de coopération de Shanghai.

Malheureusement, le dealer expert réélu à la Maison blanche tend à s’aligner par conviction anti-Lumières et par goût de l’argent à ces empires autoritaires ; il veut le sien, du Panama à l’Arctique. Il est pour cela prêt à piétiner ses alliés et à capituler devant la force, donnant raison à Poutine et à Xi Jinping avant même d’avoir « dealé ». L’Europe des libertés et des Lumières se retrouve isolée par la trahison du Bouffon foutraque yankee… D’où l’intérêt de comprendre les enjeux de l’Asie centrale, son pétrole et son gaz, ses terres rares, ses routes de commerce, l’hégémonie intéressée de la Chine. Ce livre y aide grandement.

Emmanuel Lincot, Le Très Grand Jeu – Pékin face à l’Asie centrale, 2023, éditions du Cerf, 275 pages, €24,00, e-book Kindle €17,99

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Pinacothèque Agnelli à Turin

Le car nous conduit vers le Lingoto, dans la ville. Il s’agit d’un ancien atelier de Fiat construit par Giovanni Agnelli en 1915. Il a été reconverti en centre d’art en 1982 sous la direction de Renzo Piano pour abriter la collection de peintures des Agnelli.

Il s’agit d’une volonté de l’ancêtre pour présenter au public les œuvres acquises durant des années. Ce sont des Canaletto, des Matisse, un Picasso, des statues de Canova.

J’aime bien la Baigneuse de Renoir, de 1882, aux formes rondes et plantureuses dans un décor impressionniste.

J’aime moins le Nu couché de Modigliani, 1917, qui était une commande alimentaire.

En revanche, les Matisse me séduisent, comme toujours : Méditation, Michaella, Intérieur au phonographe, Branche de prunier… C’est à la fois décoratif, sensuel et optimiste. Des couleurs, des formes, des femmes.

Les Lanciers italiens au galop de Gino Severini en 1915 est peut-être une œuvre qui marque une date dans la peinture italienne, mais je n’apprécie guère le thème, la guerre, ni son futurisme enflé avec ces anonymes qui s’effacent devant leur fonction de brutes.

Quant au Picasso « période bleue », Homme appuyé sur une table, je ne l’aurais jamais acheté. Les formes y sont trop éclatées en carrés.

Un jeune gardien musclé en T-shirt noir moulant se prend très au sérieux, surtout lorsque que sonnent les détecteurs qui prouvent que vous avez approché à moins de 20 cm des œuvres. Il faut dire que la signalisation n’est pas évidente, malgré les espèces de parcs en métal qui tentent de vous en dissuader.

La piste 500, qui subsiste, servait à tester les petites Fiat, dont la fameuse Fiat 500. Une matrice en bois est exposée dans le hall.

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Agatha Christie, Le flux et le reflux

« Il nous faut saisir le flot quand il nous est favorable », dit le poète (Brutus dans Jules César de Shakespeare). Agatha Christie en fait une intrigue que le subtil détective Hercule Poirot, un belge à guêtres et bottines pointues, aura du mal à élucider. C’est qu’il y a plusieurs meurtres, et peut-être pas du même meurtrier, bien qu’ils se rapportent à la même affaire…

La reine du crime nous propose un voyage dans le temps, le sien, celui du tout juste après-guerre, dans les clubs de gentlemen londoniens, des journaux qu’on lit à poignée le matin, des gros impôts des Travaillistes revenus au pouvoir qui laminent les classes laborieuses et moyennes, des femmes engagées durant la guerre et qui se retrouvent différentes, du personnel qu’on ne trouve plus, des petits villages perdus le long des trains à une cinquantaine de kilomètres seulement de la capitale.

Au Coronation club de Londres sous les bombes en 1944, le major Porter « retour des Indes » parle tout seul, en raseur de ces Messieurs. Poirot est le seul à l’écouter. Il évoque un ami à lui, Robert Underhay, peut-être mort des fièvres en Afrique, ou peut-être pas. Il avait fait un mariage malheureux avec une jeune Rosaleen de 20 ans. A cette époque, « se marier » était la seule façon de pénétrer une femme qui ne soit pas une pute ou une bonne. D’où la décision pressée – qui engage pour la vie. Disparaître, n’est-ce pas une façon de rendre sa liberté à l’épouse qui ne supporte pas la jungle, la chaleur, la poussière, les Noirs, et autres avantages de la vie en brousse ? Cet ami avait évoqué « Enoch Arden », le personnage qu’on croyait disparu et revenu des années plus tard – un poème d’Alfred Tennyson publié en 1864 que tous les collégiens connaissent.

C’est pourquoi en 1946, lorsqu’un fermier de Warmsley Vale vient trouver le célèbre détective qui a eu son portrait dans un magazine, il est intrigué. Un certain Enoch Arden vient de se faire assassiner dans l’une des deux auberges du village, et le fermier soupçonne qu’il serait peut-être ce frère soi-disant disparu au Nigeria. En question, l’héritage de leur oncle Gordon Cloade, décédé à 62 ans sous les bombes quinze jours après son mariage inespéré avec la veuve Rosaleen, jeunette de 24 ans. Laquelle a survécu au souffle, ainsi que son frère David – qui ne lui ressemble guère, dit-on. Le testament initial a été rendu caduc par le mariage, et un nouveau testament n’a semble-t-il pas été fait, à moins qu’il n’ait été détruit par le bombardement.

Toute la famille vivait plus ou moins au crochet de cet oncle Gordon, fort riche, qui avait promis à ses deux frères et à sa sœur de les aider leur vie durant. Or la fortune revient à l’épouse, en l’absence de dispositions formelles. Celle-ci est une petite jeune fille apeurée, veuve deux fois, assez bête et sans culture. Elle dépense en robes qui ne lui vont pas, faute de goût, et en manteau de loutre qui fait chic. La famille ne lui en veut pas, c’est le destin et la loi, mais soupçonne son frère David d’être avide. C’est un aventurier dans l’âme, ado attardé qui a fait merveille dans les commandos durant la guerre mais a du mal à se réadapter à la vie civile. Il est sans cesse aux limites de la loi et a semble-t-il peu de scrupules.

Est-ce lui qui a tué Enoch Arden à coups de pelle à charbon dans sa chambre d’auberge ? C’est bien son briquet en or qu’on a trouvé sous le cadavre, mais il ne portait aucune empreinte… La veuve, sans ciller, déclare ne pas reconnaître son ancien mari dans le cadavre qu’on lui présente, et même n’avoir jamais vu cet homme. Dit-elle la vérité ? Elle a fait du théâtre étant très jeune… Le commissaire Spence enquête, mais avance peu ; Hercule Poirot agite ses petites cellules grises, et l’intrigue prend forme peu à peu. Le coupable n’est évidemment pas celui qu’on peut soupçonner, encore que. Les horaires des trains et les subtilités techniques du téléphone de ces années-là fournissent matière à réflexion, tandis que les ressentiments des floués de l’héritage et les portraits de famille donnent matière à penser.

Revenir aux classiques fait du bien, parfois.

Ce roman a fait l’objet de plusieurs adaptations télévisées au Royaume-Uni et en France.

Agatha Christie, Le flux et le reflux (Taken at the Flood), 1948, Livre de poche policier 2023, 254 pages, €7,40

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Basilique de la Superga de Turin

Le car nous emmène vers la basilique Superga, un bâtiment du XVIIIe siècle perché à 670 m d’altitude sur les contreforts des Alpes au-dessus de Turin. Elle fut commandée par le prince Victor–Amédée II après un vœu qu’il avait fait à la Vierge, si les princes gagnaient la bataille durant le siège de Turin en 1706 par les armées de Louis XIV. Vœu qui fut réalisé. L’architecte est Filippo Juvarra une fois de plus. Il a fait du baroque : deux clochers de 60 m, rotonde à coupole de 75 m, chapelles latérales à hauts-reliefs de marbre et maître-autel central surmonté d’un haut-relief de la Vierge en marbre de Carrare par Bernardino Cametti, sculpté à Rome en 1729. Le groupe de chérubins en marbre est d’Antonio Tandardini.

Nous commençons par visiter les tombeaux des rois et reines de Savoie, situés en sous-sol et accessibles avec un billet particulier. Il est « interdit de photographier » mais personne ne contrôle. Une débauche de gamins nus en marbre s’ébattent joyeusement parmi les cercueils. Ils sont symboles de vie. À l’inverse, des crânes grimaçants, en marbre eux aussi, rappellent la mort. Quatre statues des quatre vertus cardinales humaines (prudence, tempérance, force et justice) flanquent le tombeau central. Elles rappellent les sept vertus catholiques avec ces trois autres que sont la foi, l’espérance et la charité. Des garçons de pierre d’âge scolaire et des éphèbes flanquent parfois les tombeaux en plus des bébés putti – tous fort beaux évidemment, issus de l’antique.

Nous ne sommes que quelques-uns à monter au dôme car les quelques centaines de marches de l’escalier à vis étroit rebutent nombre de troisième âge. Il nous faut acheter un billet spécial, puis faire la queue à l’extérieur en attendant de constituer un groupe d’une dizaine de personnes, enfin d’attendre que le groupe précédent soit redescendu car l’escalier est trop resserré pour que l’on puisse s’y croiser.

Nous avons depuis le haut un panorama sur toute la ville. Il fait grand soleil et faible brume, c’est magnifique. Nous distinguons le fleuve Pô et la rivière Dora, la tour rectangulaire de la banque San Paolo qui domine tout et, plus discrètement, la flèche couleur de muraille de la Môle. Des cloches se mettent à sonner dans le campanile lorsque nous sommes tout près.

Sur le parking se rassemblent de vieilles Lancia, ainsi que des cyclistes tous habillés de collant noir et jaune fluo, flanqués d’une grosse moto dont le conducteur fait l’important. Il s’agit probablement d’un rallye de dimanche.

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Regardez la vie différemment, conseille Alain

En novembre 1907, il pleut. Mais Alain ouvre son parapluie et ne s’en préoccupe pas plus avant. Pourquoi, en effet, maudire ce sale temps et gémir contre les chaussures qui vont prendre l’eau ? Ce qu’on ne peut éviter, il faut s’y faire, et ne pas ajouter du mal aux maux. « Il y a pourtant assez de maux réels ; cela n’empêche pas que les gens y ajoutent, par une sorte d’entraînement de l’imagination ».

L’imagination, tout est là, portée par le discours. Mettre des mots sur les maux, c’est déjà les exagérer, faire une caricature des faits, formater dans des cases préparées ce qui vous arrive. L’a-t-on assez entendu, ce prof qui dit, selon Alain, « instruire de jeunes brutes qui ne savent rien et qui ne s’intéressent à rien ». On le répète assez aujourd’hui, sans savoir que c’était déjà le cas en 1907. Et de se plaindre que c’était mieux avant !…

Est-ce bien raisonnable ? N’est-ce pas crier pour éviter de penser ? Qui sont ces jeunes brutes ? Ne faudrait-il pas tenter de les comprendre ? S’ils ne savent rien, d’où cela vient-il ? Des parents qui sont trop égoïstes, qui ont trop de boulot, adultes médiocres et qui reproduisent leur médiocrité ? De la société qui ne s’intéresse qu’au fric, des médias qui ne voient que l’émotion et le scoop, de la télé qui attise la concurrence et monte en boucle n’importe quel propos de mémère, des jeux vidiots qui abêtissent comme une drogue ? Il n’est pas vrais que « les jeunes », en tas, sans discrimination, ne s’intéressent à « rien ». Ou alors ce « rien » est formé de tout ce qui vous intéresse vous, prof, et pas ce reste qui peut intéresser la jeunesse.

Au fond, peut-être ne savez-vous pas enseigner ? Peut-être vous réfugiez-vous dans « le manque de moyens » et le « pas assez formé », qu’on entend à longueur d’antenne si l’on écoute les médias, bien complaisants avec vos lamentations syndicales sur les postes (et foutre du Budget !) et vos jérémiades de pauvres petits fonctionnaires jamais assez payés ? Comme si d’autres métiers étaient mieux lotis : les infirmières à l’hôpital, les policiers dans les banlieues, les juges sous la paperasse, les vendeurs qui travaillent le soir, les chauffeurs de train le dimanche – et ainsi de suite. « Remarquez une chose, dit Alain, c’est que cela est sans fin, et que tristesse engendre tristesse. Car, à vous plaindre ainsi de la destinée, vous augmentez vos maux, vous vous enlevez d’avance tout espoir de rire, et votre estomac lui-même s’en trouve encore plus mal ».

Comment aller mieux si vous ne vous aimez pas vous-mêmes ? Pourquoi avoir choisi ce métier, autrement que pour de mauvaises raisons, s’il vous insupporte ? « Un auteur ancien a dit que tout événement a deux anses, et qu’il n’est pas sage de choisir pour le porter celle qui blesse la main. » Pourquoi ne pas sourire, au lieu de grimacer ? C’est une disposition d’esprit de percevoir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Une disposition que les aigris, les haineux, les faibles, ne savent pas prendre, préférant attendre tout de l’État, tout en s’en méfiant comme de la peste ; préférant payer moins d’impôts, en réclamant toujours plus de prestations ; toujours jaloux des autres « qui ont plus et pas moi ».

Alain cite Marc-Aurèle, l’empereur philosophe : « Je vais rencontrer aujourd’hui un vaniteux, un menteur, un injuste, un ambitieux bavard ; ils sont ainsi à cause de leur ignorance. » De quoi penser peut-être que les enseignants qui ne cessent de récriminer (pas tous, mais ceux que l’on entend le plus) sont de vrais ignorants : injustes, menteurs, vaniteux, ambitieux bavards ? Ce serait dommage pour ce métier qui transmet l’avenir aux êtres qui se forment au présent.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Chapelle des Marchands de Turin

Nous visitons ensuite, sur rendez-vous, la chapelle des Marchands au 25 de la via Garibaldi, une congrégation laïque mais pieuse de banquiers et mercanti constituée en 1663. C’est du baroque 17e avec de grands tableaux d’histoire sainte, des statues monumentales en bois peint de six pères de l’église qui ont l’air de marbre mais qui sont de bois (peint). Ainsi qu’un autel tout doré aux putti tout nu réalisé par Juvarra puis par Emanuele Buscaglione, l’architecte de cour de la Maison de Savoie. Il semble que les hommes d’église adoraient les jeunes garçons nus : il y en a partout autour d’eux. De quoi susciter toutes les tentations pour ceux qui s’étaient interdit de femmes. Des reliquaires de saints flanquent l’autel dont le crâne d’un des saints Philippe (il y en a beaucoup !). Ils sont flanqués de putti dorés, à poil comme de bien entendu.

Ce décor de couleurs et de faste est très matériel et je songe que les Italiens semblent n’accéder au sacré que par la somptuosité de la matière. Ils sont loin de l’intellectualisme des pères de l’Eglise ou d’un Pascal, par exemple. Il leur faut de la chair, du marbre, de l’or, de quoi voir et toucher, des peintures de la vie. Au plafond, une fresque de ciel de Stefano Maria Legnani où triomphe le Paradis avec Dieu le Père en majesté, comme distribuant les choses à ses enfants. Sur les murs onze tableaux de même taille mais réalisés par des peintres différents qui mettent en scène la naissance du Bambin et l’adoration des Rois mages. La congrégation célèbre sa fête annuelle le jour de l’Epiphanie, le 6 janvier.

Le douzième tableau est conservé dans la sacristie. C’est le plus vieux tableau peint pour la congrégation par Guglielmo Caccia dit Moncalvo, une Présentation du bébé Jésus aux mages.

Il y a aussi un calendrier « perpétuel » (sur 4000 ans en fait), créé en 1832 par un Italien qui fit Polytechnique à Paris, Giovanni Amedeo Plana. Son secret réside dans des cylindres de mémoire qui tournent, cachés dans le cadre, et que l’on nous montre en le retournant.

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L’armée des douze singes de Terry Gilliam

Gros succès en son temps pour ce film de science fiction d’il y a trente ans. Il faut dire qu’il parle d’un virus mortel qui éradique cinq milliards de terriens en un rien de temps, l’année 1997. Échappe d’un laboratoire, comme très probablement le virus chinois, mais pas par inadvertance : par la faute d’un terroriste en col blanc, le chercheur aigri du labo travaillant dans le privé pour la Défense.

Mais cela, personne ne le sait, puisque les protagonistes sont morts. C’est pour cela que, dans le futur de vingt ans, les 1 % survivants réfugiés loin sous terre décident d’envoyer dans le passé un mauvais garçon, prisonnier mais vigoureux et observateur. Ils veulent savoir d’où le virus est parti et quelles sont les causes de son apparition. L’espion doit appeler une boite vocale pour rendre compte. James Cole (Bruce Willis, qui joue très bien les abrutis) doit se renseigner sur l’armée des douze singes, organisation terroriste qui envisage de libérer le virus, selon un message laissé par une femme. James est un cas psychiatrique, il revoit sans cesse dans ses cauchemars le meurtre par balle d’un homme dans l’aéroport de Philadelphie. Il l’a vécu enfant, il était lui-même cet enfant. Quant à l’homme tué… le spectateur apprendra qui il est.

La technologie n’est guère au point : viser le passé n’est pas très fiable. Voilà que James se retrouve non pas en 1996, mais en 1990. Erreur technique. Il est très vite arrêté par la police et enfourné en hôpital psychiatrique pour ses délires sur le futur. Le séduisant docteur Kathryn Railly (Madeleine Stowe) le soigne. Contrairement à ses collègues masculins, et sans doute séduite par la carrure mâle du patient, elle cherche à comprendre. James, assommé par les médicaments, est coaché à l’intérieur par le déjanté Jeffrey (Brad Pitt, excellent en taré). Il apprend que le garçon est fils du scientifique qui travaille sur les virus, dont celui qui va agir. Jeffrey croit que son père veut supprimer l’humanité, ce qui lui paraît tout à fait génial. Il hait la société de consommation, et l’enfermement des bêtes dans les zoos. D’ailleurs, tout ce qui dépare de la Norme est mis en cage : les fous, les marginaux, les criminels, les bêtes. Ne serait-ce pas la société qui serait folle ?

Avec l’aide de Jeffrey, James s’évade. Repris, il est mis en cellule d’isolement, attaché seul dans une cave obscure. Mais il disparaît mystérieusement. Il a été « rappelé » dans le futur, et les humains au présent ne peuvent l’imaginer. Après avoir été interrogé, il est renvoyé dans le passé. Il atterrit en pleine Première guerre mondiale, encore une erreur. Il y croise son codétenu du futur José (Jon Seda) ! Entre les tranchées, il se fait tirer dessus et prend une balle dans la cuisse.

C’est cette balle que le médecin psychiatre Kathryn va extraire après avoir été prise en otage par James, renvoyé dans le futur exact de 1996 cette fois, et qui veut en finir avec cette mission absurde. Il veut retrouver avec son aide Jeffrey, car il croit qu’il sera l’auteur de la pandémie qui doit se déclencher dans quelques semaines. Le garçon a été réintégré dans la société et prépare en secret un coup de terrorisme vert : libérer les animaux du zoo de la ville. Cette « armée des douze singes », selon un conte pour enfants, doit tourner en dérision la société humaine.

Le docteur Railly convainc James qu’il est sujet à des hallucinations et que le futur n’existe pas, sauf dans son esprit. Il finit par s’en persuader, car qui est fou ou sain d’esprit ? En même temps, elle-même finit par douter car le monde se décompose et va dans le mur. C’est la disparition du petit Richard dans un puits de mine, que James qualifie de canular car le gamin s’est caché dans une grange – ce qui s’avère un peu plus tard ; c’est la balle qu’elle extrait, expertisée, qui prouve qu’elle vient de 1917. Elle prend contact avec le père de Jeffrey pour le mettre en garde : que son fils n’ait surtout pas accès aux virus du laboratoire. Le savant (Christopher Plummer) se dit qu’il est peut-être utile de prendre des précautions supplémentaires, et en charge son assistant (David Morse) – précipitant sans doute sa décision d’en répandre un mortel. Elle appelle aussi le numéro que James devait appeler en 1990, alors pas activé, pour laisser un message sur l’armée des douze singes – celui-là même qui a motivé la mission de James.

Mais désormais, Kathryn et James sont tombés amoureux et décident de vivre au présent, sans plus se préoccuper des scientifiques qui veulent réguler l’humanité jusque dans la chambre à coucher. Ils sont toujours à évaluer, juger, donner des notes, formater. Les abîmes du temps et de la psychologie finissent par lasser et désorienter : autant en revenir au solide de la tradition. Et de bien vivre avant la catastrophe. Pour cela aller en Floride, la mode à l’époque, avant la fréquence augmentée des cyclones dus au réchauffement. Railly prend les billets, les deux se déguisent, recherchés par la police, James s’arrache les dents car on lui a appris qu’il était suivi dans le futur par un émetteur dans une dent – illustrant une fois de plus les dangers de la technologie. Les voilà prêts.

James laisse un dernier message téléphonique avertissant les scientifiques du futur qu’il reste dans son présent (ce qui perturbe l’ordre du temps) et que l’Armée des douze singes n’est pas cause de la diffusion du virus. Immédiatement repéré par la technique, il est abordé par un émissaire du futur qui lui remet un revolver pour tuer le Dr Peters, l’assistant du père de Jeffrey. Comme quoi le futur savait, ou l’avait deviné en suivant James à la trace. Kathryn Railly voit en effet Peters prendre l’avion devant elle avec une valise pleine d’échantillons virologiques, que le contrôle fait ouvrir. La préposée aux billets s’exclame du tour du monde qu’il s’apprête à faire… et dont les escales dont dans l’ordre de la propagation du virus que James a appris dans le futur. Vont-ils réussir à l’empêcher ?

Même pas… James se fait descendre par les flics de l’aéroport alors qu’il tente maladroitement de viser Peters qui s’empresse avec sa valise. Un enfant d’une dizaine d’années observe la scène de ses grands yeux bleus (Joseph Melito). Il est James vingt ans avant. Quant au Dr Peters, il s’assoit dans l’avion à côté d’une femme qui dit travailler dans les assurances, alors qu’elle est l’une des scientifiques du futur qui a envoyé James en 1996. Ce qui laisse au spectateur le soin de conclure… par diverses hypothèses, selon son pessimisme. Cette ultime fin énigmatique fait beaucoup pour l’attrait du film – tiré d’ailleurs d’un court métrage français de 1962 intitulé La Jetée.

DVD L’armée des douze singes (Twelve Monkeys), Terry Gilliam, 1995, avec Bruce Willis, Madeleine Stowe, Christopher Plummer, Brad Pitt, David Morse, DVTY 2002, anglais vo doublé français, 2h05, €6,79, Blu-ray version restaurée L’Atelier d’Images 2024, anglais vo doublé français €19,99

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Toshikazu Kawaguchi, Le café où vivent les souvenirs

Adapté d’une pièce de théâtre de l’auteur, ce petit roman a connu un grand succès au Japon. Il est court, ramassé sur quelques personnages, un brin fantastique pour faire rêver, et parle des grands problèmes humains : l’amour, le temps, le passé, l’humeur.

A Hakidate, sur l’île d’Hokkaido, est le plus vieux poteau télégraphique carré en béton du Japon. Le port est étagé sur la pente et compte 19 rues ; dont une sans nom. A mi-pente, un café, le Dona Dona, où l’on peut voyager dans le temps, comme au café Funiculi Funicula de Tokyo (titre d’un autre roman de l’auteur, dont un film est sorti en 2018). Mais on ne serait pas au Japon si cette possibilité n’était soumise à des conditions réglementées très précises, à suivre de façon maniaque.

On ne peut rencontrer que des personnes qui ont mis les pieds au moins une fois dans ce café, la réalité ne changera pas quoi qu’il en soit, une seule personne peut occuper la place à la fois, le retour dans le passé n’est possible que durant le temps qu’un café refroidisse – à l’exclusion de toute autre boisson.

S’agit-il d’une légende urbaine ? En tout cas, des clients y croient et viennent occuper la chaise qu’un « fantôme » occupe la plupart du temps ; il suffit d’attendre qu’il se rende aux toilettes – même si des toilettes, pour un fantôme… Saki est la petite fille de 7 ans qui sert le café, en l’absence de sa mère, car une autre règle maniaque du procédé est que le pouvoir ne se transmet que de mère en fille. La fillette lit avec passion, des livres difficiles mais surtout un, qui fait fureur au Japon : Et si le monde devait s’effondrer demain ? En 100 questions.

Défilent alors les clients près au voyage. Il y a Yayoi, jeune orpheline qui en veut à ses parents morts dans un accident de voiture de l’avoir conçue égoïstement, puis de l’avoir laissée seule. Il y a Todoroki, humoriste qui a remporté un grand prix à Tokyo, ce que sa femme décédée depuis peu n’a pu savoir, elle qui l’avait tant encouragé. Et Reiko, dont la sœur à disparue. Enfin Rieji, jeune homme qui vient travailler à mi-temps au café, où défilent tant de touristes, et qui réalise combien il aime au fond son amie d’enfance. Chacun veut ce qu’il n’a plus, au lieu de vivre le temps présent et de se rendre compte de sa chance.

L’auteur explore avec empathie cette nostalgie douce des jeunes qui se croient déjà vieux mais regrettent ce qui fut ou ce qui aurait pu être. La vie n’est pas ce qu’on veut. Ce n’est pas doux amer, car l’amertume se dissipe comme la brume, il suffit de parler avec les autres. Le café est un microcosme où se résument les vies et où, finalement, la réponse à toutes les questions se trouve dans ce livre énigmatique que lit la petite fille. Et si le monde devait s’effondrer demain ? Qu’est-ce qui est le plus important ? Qu’est-ce qui compte pour vous? Voilà les vraies questions, et ni le regret, ni les remords.

Pas un grand livre – l’excès de succès n’est jamais signe de qualité durable – mais une gentille leçon de vie. A la mode internationale de notre temps.

Toshikazu Kawaguchi, Le café où vivent les souvenirs, 2018, Livre de poche 2024, 221 pages, €7,90, e-book Kindle €7,49

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Palais Madame à Turin

Le palais Madame est ainsi nommé en référence aux deux Mesdames royales que furent Christine de France, descendante d’Henri IV par Gabrielle d’Estrées, et Jeanne de Savoie–Nemours. Le palais est un ancien château-fort en briques rouges du XVe reprenant deux tours polygonales du XIIIe sur les restes de la porte Documana des remparts d’Auguste, dont la façade a été ajoutée en placage par Juvarra en 1721 pour y loger un escalier d’honneur à double révolution.

Ce palais contient le musée municipal d’art ancien. Le rez-de-chaussée est gothique et renaissance, le premier étage baroque et le troisième étage donne une vue sur la ville en plein soleil avec les Alpes enneigées au fond : un décor magnifique.

La chambre de Madame Royale a son plafond décoré d’un Triomphe par Domenico Guidobono et des vertus en stuc dans les coins. Les allégories de l’Autorité, la Bienveillance, la Fidélité et la Charité ornent les panneaux des portes.

La « tour des trésors » recèle le Portrait d’homme d’Antonello da Messina et les Très belles heures de Notre Dame de Jean de Berry, entre autres.

Parmi les œuvres, une délicate branche de corail rouge sculptée d’une Crucifixion, une peinture de la Vie turinoise par Giovanni Michele Graneri de 1752 pleine de détails vivants, un Jugement de Salomon sculpté en ivoire et bois de rose de 1741.

Un Sacrifice d’Isaac, du même et dans les mêmes matériaux est superbe. Le bras du père trop obéissant au Père est retenu par un ange filant depuis le ciel dans un contrapposto osé tandis que l’adolescent destiné au sacrifice est empoigné par son abondante chevelure bouclée et livre sa jeune poitrine finement dessinée. Il y a de l’ardeur et du mouvement dans cette scène cruciale de la foi ancienne.

Un Martyre de sainte Rufina de Julio Cesare Procaccini, en 1625, montre une sainte pâmée qui va être torturée pour avoir refusé de sacrifier aux païenneries de Vénus tandis qu’un ange nu, Eros blond, lui désigne les délices du ciel.

La Généalogie de la Vierge par Gandolfino da Roreto, en 1503, montre des femmes entourées de bambins nus – sauf le bébé Jésus et deux anges qui sont habillés, les hommes autour, dans une architecture de palais.

La Crucifixion de Jean Bapteur en 1440 montre Jésus sur la croix et les deux larrons au-dessus d’une marée de soldats et de civils mêlés. Le Christ est torse nu mais on a laissé aux larrons leur chemise ; Marie se pâme entre les bras du jeune Jean tandis que des femmes du peuple juif viennent badauder avec leurs enfants.

Une scène sculptée en bois du Maître de Sainte-Marie Majeure, peut-être Domenico Merzagora, montre un Christ déposé, mort et comme en lévitation au-dessus du sol, entouré des mères pleureuses Marie, Madeleine et une autre à genoux, et de trois hommes debout, Joseph, Nicodème et Joseph d’Arimatie.

Plus émouvante dans sa simplicité est la Pietà de 1470 d’Antoine de Lonhy, la Mère tenant sur ses genoux le corps nu de son Fils adulte, les deux mains dressée en supplique et le regard perdu sur celui de Jésus, comme s’il allait renaître à la vie (ce qu’il a fini par faire).

Un sculpteur sur bois de 1500 sans nom a réalisé une Madone en trône avec Bambin fort expressive ; l’enfant nu tient un globe d’or tandis que Marie, voilée sur les cheveux, porte un manteau doré.

Parmi les modernes, un étonnant Beethoven jeune, bronze de Giuseppe Grandi, en 1874. Le musicien est encore adolescent, pris de puberté avec le col largement ouvert et les grands yeux inspirés.

Demetrio Cosola a peint en 1893 un paysage de Gressoney-la-Trinité fort réaliste, et si montagnard que l’on s’y croirait.

Cocasserie : un vieux du groupe s’est écroulé en embrassant une Madame en robe de bal parce qu’il n’avait pas vu son support et avait buté dessus. Il est vrai qu’il est peint en noir. Il s’est étalé sur le mannequin de tout son long, comme s’il voulait posséder la femme. Rien de mal mais la gardienne n’a pas pris l’initiative de bouger la robe à terre, elle a appelé une autorité. Des fois que ça morde.

La retraitée thésarde de l’éducation nationale reste benêt. Dans le coin repos du palais Madame, elle « m’offre un café »… avec mon argent. Elle a oublié son porte-monnaie dans sa veste au vestiaire. D’ailleurs sa clé ne rentre pas dans la serrure du casier… jusqu’à ce que je la prenne et que je la tourne : elle fonctionne parfaitement. Drôle de façon de draguer.

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Je hais les jeunes gens qui ne disent pas de sottises, dit Alain

Paradoxe : le philosophe qui prône la sagesse reconnaît la sottise. Non comme but, ni comme mode de vie, mais comme faculté d’oser penser différemment du troupeau.

Prenez un phonographe, dit Alain ; en 1907, c’était une technique à la pointe de la nouveauté. Certains reproduisent bien le son, d’autres grincent et nasillent. C’est pareil pour un jeune, certains sont lisses et conformes, d’autres grattent et se rebellent.

« Un bon phonographe, dit Alain, je veux dire un jeune homme disposé naturellement à l’obéissance, formé dès le jeune âge à ne dire que ce qui se dit, doué avec cela d’une collection suffisante de rouleaux vierges, un tel jeune homme est promis aux plus hautes destinées. Toujours il chante l’air qu’on lui demande, et il le chante comme il faut ; c’est un recueil de bonnes réponses. » Le lecteur reconnaît sans peine le bon élève, celui qui répète ce qu’on lui dit, régurgite le cours, et n’ose surtout pas en sortir. Il n’a pas d’idée, il n’a que des réponses toutes faites, des attitudes convenables. Avec le net et bientôt ChatGPT, je lui souhaite bien du plaisir ! Ce perroquet qui se contente de sa mémoire et des méthodes éprouvées sera bientôt remplacé. Tous les métiers qu’il pourrait viser lui seront fermés, les datas traitées par les algorithmes feront bien mieux, bien plus vite, et sans maladies, langueurs ou émotions, le boulot exigé.

A l’inverse, le phonographe qui fait des erreurs, nous voulons dire un jeune garçon ou fille (ou woke) qui exerce naturellement son esprit critique sur ce qu’on lui apprend ou ce qu’il lit sur les écrans, qui ose poser les questions incongrues ou inconvenantes, qui ne se démonte pas et est prêt à recommencer malgré les rebuffades, un tel jeune est promis à se tromper. Il aura des « pensées confuses, mal conçues et surtout et mal exprimées », dit Alain, un « pénible travail d’accouchement ». Mais c’est comme cela que l’on avance, et que la génération suivante monte sur les épaules de celle qui la précède. « L’invention et le progrès sont là en germe, et cette fumée est le signe d’un feu ».

Pour inventer, innover, créer, il faut oser dire tout d’abord des sottises, tâtonnant avant d’avancer pas à pas, de polir l’idée, d’en préciser les modalités. Ainsi Poincaré et Einstein : le premier était intelligent, bien formaté, avait toutes les données à sa disposition – mais c’est le foutraque second, qui a eu du mal à apprendre à lire et à passer son Abitur, qui a découvert la relativité, ce qui a révolutionné la physique…

Sans sottises, point de neuf.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Pinacothèque de Turin, suite

Dans les appartements royaux des rois de Sardaigne et de Savoie, commencés en 1645 et complétés jusqu’en 1733, le guide nous montre l’escalier à ciseaux de Juvarra construit pour le mariage de Charles-Emmanuel avec Anne-Christine de Sulzbach afin qu’ils puissent accéder à leur appartement nuptial. Les courtisans croyaient irréalisable de faire tenir les marches par des arcs sur les murs et l’architecte a malicieusement représenté des ciseaux sous le second palier pour couper court aux insinuations.

Le salon des Suisses était éclairé jadis de faisceaux de bougies dressées.

Suivent la salle des Cuirassiers, la salle des Pages aux tapisseries XVIIIe. Dans la salle du trône, le fauteuil royal est bien petit sous son immense dais. La guirlande de putti sculptés dans le bois de la balustrade donne un air moins solennel à l’apparat social. Il y a encore salle du Conseil, cabinet Chinois conçu par Juvarra avec ses panneaux de laque noire décorés d’or, chambre à coucher et salle à manger où la table est dressée suivant les rites.

Suivent toujours le cabinet de travail de Marie-Thérèse, le cabinet des miniatures, la salle de l’Alcôve qui était la chambre à coucher de Charles-Emmanuel II, toute en or sur boiseries et porcelaines chinoises. Enfin la grande salle de bal. J’avoue ne pas trop aimer ce faste conçu plus pour la montre sociale que pour le confort de vivre.

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Elisabeth Peters, La onzième plaie d’Égypte

Les actes du perturbateur sont un mauvais titre en anglais, bien qu’il vienne d’un ancien hymne à Osiris ; mais la onzième plaie d’Égypte n’en est pas un meilleur, laissant rêver ce qui n’est pas. Les Emerson père, mère et fils, Radcliffe, Amelia et Ramsès, sont retournés à Londres l’été 1896, après une saison de fouilles. Mais l’Égypte les poursuit sous le climat brumeux et pollué de la capitale de l’empire. En cause, le British Museum, où une momie donnée par un mécène aristocratique, fait parler d’elle. Un prêtre d’Isis, masqué et déguisé comme il se doit, surgit parmi la foule et interdit par exclamation de la toucher. Panique chez les bourgeois du dimanche…

La presse à sensation en fait ses choux gras et n’hésite pas, pour faire vendre, à impliquer Amelia Peabody et son époux le professeur Emerson. A eux deux, à l’en croire, ils vont se mêler de l’enquête et résoudre l’affaire ! Ce n’était pas l’intention du couple, mais… Amelia est toujours éperdue de curiosité pour la quête policière et le mystère criminel, tandis que Radcliffe adore mettre hors d’état de nuire les pilleurs de tombe et autres mécréants de la science.

La momie d’une femme de la XIXe dynastie, même pas apparentée à la famille royale, a tué un gardien de nuit, retrouvé mort à ses pieds dans un monceau de débris. Un étudiant du directeur est ensuite trouvé mort au pied de l’obélisque de Londres, près de la Tamise. Comment ne pas évoquer la malédiction des pharaons ? Les aristos désœuvrés adorent les canulars, la presse adore les scoop mystère, le public adore les sensations fortes. Quant au directeur du Museum, c’est moins pour ses compétences (faibles) en égyptologie que pour ses pillages éhontés qu’il est parvenu par piston à ce poste. Tout cela concourt à la belle histoire.

C’est sans compter sur la rectitude scientifique du professeur Emerson, la foi morale de son épouse Amelia, et la sagacité du trop précoce fils surnommé Ramsès. Malgré la famille – un frère de Peabody, James, qui impose ses deux infects rejetons au couple durant « la cure » de leur mère, les époux et le gamin vont agir. Emerson en actionnant son réseau égyptien à Londres, Amelia en usant de ses relations orageuses avec deux journalistes, un Irlandais et une petite-fille de duchesse décatie, Ramsès en se déguisant fort adroitement en gamin des rues à la Dickens, pieds nus et chemise déchirée, pour espionner à loisir.

On veut la peau des Emerson, dans certains milieux aristos et peut-être familiaux. Heureusement qu’ils ne se laissent pas faire et qu’ils ont la tête dure. Radcliffe manie ses poings, Amelia son ombrelle d’acier et Ramsès son art d’écouter aux portes et de se déguiser pour mettre à mal les plans des tueurs. Jusqu’à un vieux manoir élisabéthain, où se déroulent d’étranges cérémonies sexuelles et sacrificielles pour guérir les maladies honteuses – et mortelles (la syphilis).

Ce cinquième opus de la série policière historique de l’écrivaine américaine Barbara Mertz, dite Elisabeth Peters, est toujours conté de façon enlevée et drôle, l’érudition ne pesant jamais, l’action ne manque pas, et les personnages restent hauts en couleur. Le complot familial double le crime de la momie.

Ramsès, né en juillet 1887, a 9 ans, parle couramment plusieurs langues, lit tout ce qui lui tombe sous la main, et n’hésite pas à corriger les erreurs de son père sur son manuscrit d’Histoire de l’Égypte antique. Son cousin Percy, du même âge, lui est mis dans les pattes et il ne l’aime pas. C’est un garçon anglais classique, gibier de pension, discipliné à être sournois ; sa petite sœur Violet est une gourde gourmande qui grossit en s’empiffrant de sucreries, elle est toujours du côté de son frère malgré les avances de son cousin. Percy fait faire à Ramsès de mauvaises choses en lui affirmant que l’autorisation en a été donnée par les adultes, tout en le dépouillant de ses biens (montre, couteau, argent de poche). Ramsès, qui a la rectitude de son père, subit sans rien dire, et sa mère ne s’aperçoit de rien avant longtemps. Mais le gamin est capable de se débrouiller tout seul, et il aime ses parents ; il fera tout pour les aider dans leurs aventures périlleuses, entraînant le majordome Gargery et le robuste valet Bob. Plus que les autres, il apparaît comme le héros de cette histoire.

Elisabeth Peters, La onzième plaie d’Égypte (The Deeds of the Disturber) suivi par Le secret d’Amon-Râ, 1988, Livre de poche illustré 2023, 960 pages, €15,90, e-book Kindle €10,99

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Les romans de la série policière historique déjà chroniqués sur ce blog

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Galerie Sabauda de la pinacothèque de Turin 3

Plusieurs saint Jérôme sont collectés, dont celui du maniériste Moncalvo en 1598 ; il présente un vieillard au corps bien dessiné entouré d’anges nus voletant dans ses pensées comme autant d’inspirations pour traduire les quatre Evangiles.

Un autre saint Jérôme de Valentin de Boulogne, peint vers 1620, le montre plus ascétique et plus studieux, le Christ en croix devant lui et la plume à la main. Les détails du corps et de la barbe font tout le sel de ce portrait inspiré.

Celui de Matthias Stomer vers 1635, en écrivant la Vulgate, est illuminé d’un rayon qui provient de derrière la croix du Christ. Sa chair flasque montre son âge tandis que son vêtement rouge exhibe son ardeur. Le lion couché à ses pieds s’est endormi, confiant.

L’Annonciation de Gentileschi, de 1623, est inspirée du Caravage en même temps que de la peinture florentine. L’ange Gabriel est cependant bizarrement coiffé et a le visage d’un mauvais garçon à la curieuse culotte jaune traître, tandis que Marie toujours vierge arbore une face de pudeur offensée avec un geste de refus en même temps que de salut de sa main droite. L’enflure mythique est donnée par les couleurs, le rouge du formidable rideau de lit et la robe bleu nuit de la Vierge. Ce n’est pas l’une de mes Annonciations préférées.

L’Adoration des mages de Luca Cambiaso vers 1550 est couverte de corps dans tous les sens. L’Enfant est retenu mais comme poussé par sa mère vers les lèvres des vieux Messieurs mages. L’un lui baise le peton, l’autre se pâme sous son regard, le troisième lorgne sa poitrine par-dessus ses épaules. C’est plus sensuel que mystique, et le Bambin, gras comme un petit cochon, semble prêt à être dévoré par les dévots venus de loin.

La Madone à l’Enfant avec les saints du Sodoma, a été peinte en 1513 pour Sienne et volée par les troupes espagnoles lors du siège de la ville. La Madone siège en majesté avec le Bambin nu à ses pieds, qu’elle retient par l’épaule gauche, révélée par deux putti qui titrent le rideau, tandis que se montrent devant elle, en représentation, les saints Jean et Jérôme et les saintes Catherine d’Alexandrie et Lucie.

La Vierge à l’Enfant et les saints de Mantegna est un tableau plus interactif. Tous les personnages placés sur le même plan gardent la Vierge et Jésus au centre. L’Enfant nu resplendit en majesté et captive son cousin Jean-Baptiste, un peu plus âgé et à peine vêtu de pauvres bêtes. Je l’aime bien, ce gamin enamouré.

La Sainte Famille de Van Dyck, vers 1625, montre une sainte Anne à l’initiative. C’est elle qui crée les relations de regards entre la Vierge sa fille, et le petit Jean-Baptiste, lequel est ardemment regardé par Jésus bébé qui s’élance vers lui, tandis que le père Joseph pose sur lui un œil attendri.

Matthias Stromer peint Samson le juif capturé par les Philistins (actuels Palestiniens). Tout un symbole.

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Destination finale 3 de James Wong

Après l’accident d’avion et le carambolage sur autoroute, voici les montagnes russes du parc d’attraction. Wendy l’héroïne (Mary Elizabeth Winstead) et ses amis lycéens de 17 ans, fêtent la fin de l’année scolaire dans un parc de loisirs américain classique. L’attraction principale est The Devil’s Flight, le vol du Diable, où une statue rouge vif ricanante incite les ados à venir transgresser la peur et les tabous religieux pour se faire jouir. C’est un gigantesque cercle roulant (roller coaster), un défi à la gravité, avec tous les excès à l’américaine : plus grand que grand, plus spectaculaire que solide, plus effrayant que tout.

Et le Diable s’en mêle, autrement dit la Mort, le tueur en série de la série des films Destination finale. Le script ne dépare pas des précédents : une fille a un pressentiment, elle « voit » avant de partir l’échafaudage des montagnes russes se démantibuler et ses amis se faire éjecter, écrabouiller, sectionner… en bref, du grand art qui cloue au fauteuil au premier quart d’heure. Le reste paraîtra plus fade.

Évidemment Wendy panique et quitte l’attraction in extremis, moquée par tous et jetée dehors par les appariteurs en colère. Son petit ami Jason reste, ainsi que la petite amie de Kevin (qui voulait d’ailleurs le larguer). Ils seront tués, leur fierté obstinée leur sera fatale. Wendy gâche le spectacle, péché suprême après « le mensonge » dans les comportements sociaux yankee. Sauf qu’elle a vu juste. Tout s’écroule dans un concert d’étincelles et de bruits discordants. Ceux qui sont restés sont tués. Il y a sept survivants, ceux qui sont sortis à temps. Ceux-là vont inévitablement mourir, dans l’ordre de leur place, comme précédemment. Wendy, qui a pris des photos avec l’appareil numérique du lycée pour faire un compte-rendu de la fête, étudie chaque portrait, cherchant à y déceler des signes annonçant leur fin. Cela afin de déjouer la Mort au dernier moment.

C’est trop tard pour les deux mijaurées snobinardes du lycée, qui ne pensent que fringues, bronzage et sucreries pour parader devant les jeunes mâles – sans en accepter aucun (ce serait mauvais pour leur teint). Égoïstes comme des ados gâtées, elles n’en font qu’à leur tête et le lit à U.V. leur sera fatal. C’est une suite de circonstances imprévues qui aboutit à ce qu’elles grillent tout vif, à poil au four pour se faire « belles ». Le Diable devrait apprécier ces poulettes apportées toutes rôties.

Pour les autres, ce sera un camion lâché sans conducteur, une presse de musculation, un pistolet à clous, les feux d’artifice, un cheval emballé, un mât de drapeau, une catastrophe de métro : à chaque fois l’impéritie des hommes face à la technique qui leur échappe. Sans parler des vantardises des garçons comme des filles, qui défient la Mort par orgueil de jeunesse et hubris yankee. Que peut-il arriver à la jeunesse la plus saine du pays le plus puissant du monde, en avance sur tout le monde en économie et en technique ? Eh bien… tout. Comme les autres. Plus que les autres peut-être, puisqu’ils défient sans cesse les lois physiques et les lois morales.

Se regarde, mais pas le meilleur de la série.

DVD Destination finale 3 (Final Destination 3), James Wong, 2006, avec Mary Elizabeth Winstead, Ryan Merriman, Kris Lemche, Alexz Johnson, Sam Easton, Metropolitan Film & Video 2006, 1h29, anglais doublé français + st, €3,99, Blu-ray 2012 €22,59

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Les films précédents :

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J. Van de Wetering, Un vautour dans la ville

L’auteur, néerlandais ayant vécu aux États-Unis, a écrit divers romans policiers et œuvres pour enfants. Il a été volontaire comme réserviste dans la police d’Amsterdam, Amsterdam Special Constabulary, devenant sergent puis inspecteur. Il connaît bien la ville. Ses deux personnages principaux sont l’adjudant Grijpstra et le sergent De Gier. Leur supérieur, le commissaire, est censé partir en cure de bain de boue pour sa hanche, en Autriche ; il délègue à Grijpstra le soin de mener l’enquête. Mais, à la Mitterrand, il garde deux fers au feu et travaille en sous-main pour comprendre.

L’affaire est en effet compliquée. Un jeune proxénète noir s’est fait descendre à deux pas du commissariat, en plein centre d’Amsterdam, ce qui ne se fait pas. De plus, c’était avec une mitraillette Schmeisser, une arme allemande datant de la Seconde guerre mondiale et affectionnée des SS. Crime raciste ? Règlement de compte du Milieu ? Vengeance personnelle ? Luka Obrian a pour concurrents Lennie et Gustav, propriétaires de bordels prospères et dealers de drogue en gros. La police ferme plus ou moins les yeux, avec ce laxisme caractéristique en Occident de la période post-68, où l’interdit d’interdire était dans les mentalités. Sauf s’il y a meurtre : alors, la morale revient et fait respecter les règles, ce qui surprend tout le monde.

L’auteur, fantasque, digresse très souvent et s’attache à des détails incongrus, tels ces trois jeunes hommes en costume, circulant en patins à roulette à trois heures du matin en pleine ville, un attaché-case à la main. Ou la présence d’un vautour, charognard exotique, au-dessus des maisons du XVIIe siècle hollandais. Ces façons ressemblent à celles de Fred Vargas, à se demander si elle ne s’en est pas inspirée pour créer son atmosphère Adamsberg, commissaire pelleteur de nuages, toujours à penser à autre chose, sans méthode, avant de synthétiser la solution d’un coup, comme un composé chimique.

Tandis que Grijpstra et De Gier vont rencontrer l’étrange Jacobs, employé de la morgue qui a toujours une peur bleue que les SS viennent le prendre, quarante ans après la fin de la guerre, le commissaire va s’installer chez Nellie, une ancienne pute qui a acheté un hôtel et qui est amie avec son voisin Wise, guérisseur noir venu tout droit du Surinam (l’ex-Guyane néerlandaise). Le vaudou n’est pas loin et le crime serait prémédité… C’est que Luka était brutal et impérieux. Tout lui réussissait, et il suffisait d’un regard noir en coin pour que la femme la plus indépendante tombe à genoux devant lui pour lui tailler illico une pipe, en plein jour, sur le pont à touristes du vieux quartier. Ainsi Madeleine. Un agent de police surnommé Karaté n’hésite pas à se maquiller en femme pour enquêter dans les bars à putes chics ; une fille de 15 ans sollicite les clients de la violer en arrachant ses vêtements avant de l’emboutir profond, tout cela en public, une fois le ticket d’entrée payé : filles et alcool à gogo.

De longues digressions en courtes actions, de psychologie des personnages en sociologie de la ville, l’enquête progresse – et le dénouement est inattendu, disant beaucoup sur la morale post-68 et le libéralisme tendant vers la liberté totale du plus fort de cette époque-là. Amsterdam permettait tout, et des charters entiers de touristes sexuels venaient y déguster les filles, souvent mineures, et jouer avec les garçons, pas plus majeurs, en fumant diverses substances interdites partout ailleurs. De quoi faire des affaires… juteuses. Et provoquer des crimes, en réaction.

Tous les sens sont sollicités, comme chez Vargas, le bien-manger, la boisson, le climat d’Amsterdam, les plantes, les bêtes, les gens. On ne s’ennuie pas, même si l’on se demande au début où l’auteur nous emmène. Ce « style Vargas » peut agacer (il m’agace), ceux qui aiment sont ravis.

Janwillem Van de Wetering, Un vautour dans la ville (The Streetbird), 1983, Rivages noir 1988, 348 pages, occasion €1,82

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Galerie Sabauda de la pinacothèque de Turin 2

L’Adonis de Carlo Cignani peint vers 1660 est trop doux, adolescent presque fille avec sa tunique qui tombe à droite comme un soutien-gorge tandis qu’il regarde d’un air mélancolique son chien, comme pressentant confusément son destin tragique d’aimé d’Aphrodite tué par un sanglier sauvage. Ici, il ne semble pas avoir plus de 14 ans.

Francesco Albani fait embrasser le très jeune Hermaphrodite par la nymphe Salmacis tandis que des éros nus le tiennent fermement pour ne pas qu’il s’échappe, ce qui donne une scène équivoque où l’on croirait un accouplement de lesbiennes. La peinture a été probablement commandée par le cardinal Maurice de Savoie en 1633, ce qui donne une idée des goûts des prêtres.

Une seconde scène du même peintre, pour faire récit, montre le prime adolescent prêt à se baigner tandis que la naïade nue a le coup de foudre pour son corps tout frais admirablement modelé.

Van Dyck n’hésite pas non plus à peindre un « kissing contest » entre nymphes, dans une bacchanale intitulée Amarilli et Mirtillo où toutes s’entrebaisent à demi dévêtues dans un bosquet propice.

Giovanni Antonio Bazzi, plus connu sous le surnom de Sodoma pour ses penchants vers les garçons, a peint une somptueuse Lucrèce se donnant la mort au poignard en 1515. Violée par le fils du Tarquin roi de Rome, la jeune fille n’a pas voulu être le déshonneur de sa famille et, par son suicide, a déclenché la révolte des Romains contre leurs rois étrusques. Ses seins nus jaillissant de sa robe déchirée par le viol tiennent le centre du tableau tandis que le drame se noue par les diagonales, à gauche la lame fine du poignard qu’elle a empoigné, à droite l’air effaré du vieux mâle qui cherche à l’en empêcher tandis que le fils, jeune homme à l’arrière-plan, est égaré par ce qu’il a fait en toute bonne conscience.

Le Christ lié du Guercino, coiffé de sa couronne d’épines, vers 1659, offre un contraste sadique entre le jeune torse nu vulnérable de l’homme-dieu et l’armure glacée et brutale du soldat à sa droite. Tous deux ont cependant l’air fataliste de ceux qui obéissent à leur destin, plus grand qu’eux.

Le Christ flagellé de Ribera est moins expressif ; le jeune homme semble attendre les premiers coups sur son dos lumineux tandis que son regard est vide – comme si sa chair était lumière et ne pouvait souffrir.

Le David du même peintre présente un adolescent décidé, épaule et bras droit nus laissant voir un mamelon charnu d’énergie, le visage délicat et la dévêture sensuelle.

La dépose du Christ par Bassano est une reprise d’une œuvre de Jacopo et a vocation d’être propice à la prière privée. Le beau corps de chair est en effet sans vie, et famille et amis déplorent la perte humaine tandis qu’une torche comme un feu sacré éclaire la scène. Le Christ a la tête renversé de l’agonie.

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Qui a été tôt contraint devient anarchiste, dit Alain

Le philosophe prend l’exemple des pensionnaires qui ont passé l’essentiel de leur adolescence en collège fermé. Rien que cette odeur particulière de réfectoire leur fait se remémorer la prison. Car ils ont bien été « prisonniers de l’ordre et ennemi des lois ». Quand l’ordre vous contraint trop, vous ne pensez qu’à le transgresser, c’est humain.

L’enfant libéré est alors pareil au chien qui a rongé sa corde. Il se méfie, il se hérisse, il ne cède pas devant la plus appétissante pâtée. Toujours, il préfère la liberté à toute contrainte. Le Propos date de la rentrée scolaire de 1907, en octobre, mais s’applique encore aujourd’hui. Prenons Elon Musk. Cet immigré aux États-Unis né en Afrique du sud de parents Afrikaners, bien blancs et très conservateurs, a vécu toute son enfance et son adolescence en régime d’apartheid. Son père était brutal et impérieux, il le battait jusqu’à l’envoyer à l’hôpital. Ses copains d’école lui jetaient des pierres et son franc-parler sans aucun filtre (qu’il a gardé aujourd’hui) le faisait mal voir. Les grandes brutes de rugbymen tabassaient volontiers ce chétif, rebelle à la bande. Elon Musk semble en avoir gardé des séquelles : il ne supporte plus aucune entrave à sa propre liberté individuelle.

« Jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle, dit Alain ; ils auront trop craint pour pouvoir jamais respecter. Vous les verrez toujours enragés contre les lois et règlements, contre la politesse, contre la morale, contre les classiques, contre la pédagogie et contre les palmes académiques ». Ainsi est Musk, brut de décoffrage et impolis, malgré les livres qu’il a lus, brutal comme son maître Trump qui énonce n’importe quoi du moment qu’il l’affirme, imbu de lui-même jusqu’à pousser son ego à la démesure. Certes, en transgressant les règles et habitudes, Musk a construit une galaxie d’entreprises technologiques qui osent – une réussite jusqu’à présent. Mais il se mêle de politique, et d’imposer aux autres ses propres lois.

Où est la « liberté d’expression » dans le trolling, désormais autorisé sur tous les réseaux sociaux yankees, parce que cela coûte moins cher que la modération, et que distinguer le vrai du faux, les fake news des faits réels est une entrave à la liberté de dire n’importe quoi ? Où est la liberté du citoyen européen de choisir ses propres dirigeants, si un Ego musqué lui dit quoi penser et quoi voter en soutenant l’AfD en Allemagne et Nigel Farage en Grande-Bretagne ? Bientôt la France ?

Le propre du libertarien, adepte de la liberté absolue, est d’établir la loi du plus fort. Celle que les gamins ont imposé au petit Elon jadis. Il se venge. Devenu riche, devenu proche du plus puissant, il s’impose sans retenue. Lui est la Loi, qui établit de nouvelles règles. Mais « jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle », rappelle Alain de ceux qui ont subi un jour la loi du plus fort et la prison de l’État illibéral.

Tout se joue entre deux conceptions de la démocratie : ceux qui pensent que la majorité simple, guidée par des leaders démagogues, impose sa loi à tous – et ceux qui pensent qu’au-dessus de toute majorité existent des règles de droit, qui assurent un garde-fou aux démagogues et aux engouements de circonstance. Ainsi sont les Constitutions, les Principes du droit, les Droits de l’Homme. Musk les piétine, piétinons Musk. Il flotte autour de lui un relent de réfectoire.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Galerie Sabauda de la pinacothèque de Turin 1

La pinacothèque, établie en 1832 par Carlo-Alberto pour ses collections, est très vaste et le guide court d’une salle à l’autre pour commenter « le plus important ». Ce ne sont que Van Eyck, Van Dyck, Mantegna, Véronèse, Guido Reni, Gentileschi, et des peintres flamands.

Guido Reni fait occire Abel par Caïn vers 1620 dans un paysage lugubre, la tension des corps nus avant le coup final dramatisant la scène.

La décollation du même Jean-Baptiste par Volterra montre un brutal guerrier au sourire de plaisir, nu jusqu’à la taille, qui tient encore l’épée à la main tandis qu’il saisit de l’autre par la barbe la tête du saint qui a roulé à terre. Salomé, au-delà de la fenêtre, tient prêt son plat pour présenter la tête à Hérode. Le tout est assez expressif.

Le même a commis un Saint Jean-Baptiste vers 1637, en adolescent réaliste, juvénile et vigoureux, une croix de bois en guise de bâton de berger à la main, se pâmant la main sur le torse tandis que ses yeux s’élèvent au ciel, pris d’une émotion profonde.

Tobie et les trois archanges de Filippino Lippi en 1478 montre un jeune homme de la cour, en bottes de cuir et manteau rouge, et non un fils de pauvre pêcheur, ce qu’il est dans la Bible. Les archanges Michel, Gabriel et Raphaël l’entourent, et le dernier le tient par la main. Le petit pépé du groupe, ferré en Bible, nous apprend que le jeune homme tient en laisse un poisson dont le fiel est destiné à guérir la cécité de son père. Sur le chemin, Tobie rencontrera Sarah, sa future épouse, qu’il délivrera d’un démon. Il suffit d’avoir la foi pour être sauvé, mais j’aime surtout dans ce tableau la laisse du poisson.

Bartolomeo Schedoni livre deux doubles portraits d’enfants embrassés, peints vers 1609, probablement les enfants de la famille d’Este. Les gamins et gamines ont le visage doux, et un délicat sourire de plaisir et de connivence flotte sur leurs lèvres.

Les trois enfants de Charles 1er d’Angleterre, de Van Dyck, sont tous habillés en fille bien que seule Mary en soit une – mais c’était l’usage du temps de faire porter des robes à tous pour faciliter les fonctions organiques avant la maîtrise des sphincters. Le roi a cependant réprouvé le procédé pour son fils aîné et a commandé un second tableau où il est vêtu en mâle, désormais dans la collection royale britannique. L’original est donc laissé à Turin, fort admiré par la cour pour son réalisme des visages enfantins et des vêtements.

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Howard Buten, Quand j’avais cinq ans je m’ai tué

Howard Buten vient de mourir, le 3 janvier de cette année ; il avait 74 ans et vivait en France. Il était juif, clown et psychologue de l’autisme infantile. Il connaît bien les enfants en tant que clinicien, et compatit en tant que clown. Son premier roman met en scène un enfant de 8 ans qui se raconte depuis ses 5 ans. Il a été enfermé dans un hôpital psychiatrique pour avoir fait quelque chose à son amie du même âge Jessica, mais ne comprend pas ce qui est mal.

Il dit avec ses mots d’enfant ce qu’il a ressenti, ses délires entre la réalité et la fiction, son amour au fond pour la petite fille, semble-t-il partagé. Un jour qu’ils sèchent l’école, après la mort du père de Jessica, ils se promènent sous la pluie et, trempés, se réfugient chez elle. Tout le monde est parti, ils sont seuls. Jessica le fait monter dans sa chambre, sur son lit. C’est elle qui prend l’initiative, lui « remontant son élastique, serré, serré sous on ventre ». Et puis il s’est envolé.

Gilbert, dit Gil, est un petit garçon juif, nanti d’une sœur aînée, Sophie, avec qui il a peu de relations, et d’un frère aîné de probablement 10 ans, Jeffrey, avec qui il joue parfois. A 5 ans, il a vu à la télé une poupée qu’un présentateur montrait, disant qu’elle appartenait à une petite fille qui venait d’être tuée. Il a eu mal, est monté dans sa chambre, a pleuré. Puis il a « tordu le doigt avec lequel faut pas montrer » et l’a appuyé contre sa tête. « Et puis j’ai fais poum avec mon pouce et je m’ai tué » p.10. Il a trop d’empathie ; dans la société contemporaine, ça ne se fait pas.

Son meilleur copain est Schrubs, mais il est un peu bête et répond toujours « ch’ais pas » quand on lui pose une question. Gil se bagarre, se roule dans les flaques, déchire ses vêtements. Il est plein de vie car il joue au cow-boy ou à Zorro. Au zoo, quand il y va avec sa classe, il ôte sa chemise devant les singes pour jouer Tarzan dans la jungle. Il demande un costume de Spiderman pour son anniversaire car il est moulant et fait ressortir les muscles.

Mais il a déjà des sensations au zizi. Son adversaire dans la bagarre, islandais ou écossais, lui donne des coups de pied dans le zizi pour l’arrêter, et ça lui fait tout drôle. Sa mère a vu son zizi quand il enfilait son pantalon et il a eu honte – comme Titeuf, « j’ai oublié mon slip ! » Le psychiatre à l’hôpital lui serre une ceinture de contention autour du ventre et du zizi, et ça le calme. A 8 ans… Le zizi est-il plus sensible chez les « manches courtes » que chez les « manches longues » ? Ainsi s’interroge-t-il, avec humour souvent. Il aime se glisser par les fentes des caves à charbon, se faisant tout aplati. Son père lui demande pourquoi il ne se mettrait pas dans une enveloppe pour s’envoyer en Alaska. « – Mais c’est que je n’ai pas assez de timbres », lui répond Gil.

Il ne comprend pas qu’on le brime dans cet hôpital, il ne sait pas pourquoi on l’y a mis. C’est à cause de la mère de Jessica, et ses parents se sont soumis. Les rêves deviennent des symptômes cliniques et les psy remplacent le vivant par de la théorie. Rien de plus risible que ce document de psychiatre qui tente de réduire un enfant à ses cases préprogrammées, usant d’une logique formelle hors sol. Il n’écoute pas, il sait tout d’avance. Gil avait de l’amour, il a agi naturellement. Les adultes ne le comprennent pas, ne l’acceptent pas. « L’enfant refuse d’affronter la réalité du mal qu’il a fait à Jessica », écrit le psy p,43 – mais quel « mal » ? Qu’est-ce que « le mal » ? A-t-on expliqué au petit garçon ce qui est bien et mal ? A-t-on parlé de « ces choses » que les adultes taisent par honte et bêtise ?

Pour eux Gil est un monstre à rééduquer, pas un enfant à éduquer. « Ma manman m’avait dit qu’un jour quand je serais grand j’aimerais quelqu’un et ça voudrait dire que j’essayerais d’empêcher tout le monde de lui faire du mal » p.200. Eh bien c’est raté : la société ne veut pas qu’on aime les autres, elle veut qu’on s’en méfie. Surtout des garçons quand on est fille. Depuis la sortie du livre en 1981, c’est devenu encore pire.

Howard Buten, Quand j’avais cinq ans je m’ai tué (Burt), 1981, Points Seuil 2004, 224 pages, €7,90

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Chapelle du Saint-Suaire de Turin

Les Musei Reali, les musées royaux, abritent la chapelle du Saint-Suaire et la Galerie Sabauda. Les rues sont désertes et plutôt froides. Elles grouilleront de monde le soir venu, lors du rituel de la passagiata, la promenade où se montrer, destinée à socialiser, un rite immuable de fin de journée qui est au monde méditerranéen ce que le thé à cinq heures (avec canapés au concombre coupé fin) est aux Anglais. Alors nous verrons des jeunes, des vieux, des familles avec lardons ou landaus, ce qui serait incongru à Paris.

Nous commençons via la Piazzetta Reale par visiter dans les Musei Reali la chapelle du Saint-Suaire, en italien Santissima Sindone. Il s’agit d’une nouvelle pâtisserie du fameux Guarino Guarini. Elle a brûlé en 1997 mais les anges en bois doré, nus et vigoureusement musclés, sont authentiques, déposés pour restauration lors de l’incendie ; sa restitution a été achevée en 2018. C’est un immense mausolée de marbre noir et de bois d’or peint, à l’élan architectural typique du baroque. Les statues-monuments de marbre blanc ont été érigés en 1842 par Charles-Albert en souvenir de quatre de ses ancêtres.

L’architecture est symbolique avec un puits de lumière. Les fidèles sortant de l’escalier de l’église, rendu exprès obscur par le marbre noir, sont censés renaître en montant à la lumière du Sauveur lorsqu’ils entrent dans la chapelle. Des étoiles à huit branches ornent le sol.

Le Saint-Suaire de Turin semble être un faux du XIVe, selon des études multiples, mais la foi n’en croit rien. Il aurait été en contact avec le corps du Christ supplicié et cela suffit à sa « vérité », même si elle n’est pas la « réalité ». La relique aurait été prise à Jérusalem et apportée en France via Chypre avant d’entrer en 1430 dans les biens des Savoie, transplantée à Turin en 1578 par Emmanuel-Philibert et placée dans la chapelle dédiée en 1694.

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