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Herman Melville, Mardi

Ce titre n’a rien à voir avec le jour de la semaine. Ni même avec une quelconque réminiscence du compagnon d’un autre jour de Robinson. Figuraient en effet sur les cartes marines de cette région peu explorée du Pacifique, la mention « Mar di Sud » : la mer du sud en sabir d’époque, là où les îles surgissent des flots au gré du volcanisme. Et c’est ainsi que le troisième enfant littéraire d’Hermann Melville, qui se voulait la suite de Taïpi et d’Omou, quitte lentement les berges du réalisme pour aborder les bouillonnements du lyrisme et s’évader dans cette contrée inexplorée elle aussi de l’imaginaire. Les spécialistes de l’auteur datent de ce livre son entrée en littérature. Melville se libère du « vrai », peu romancé mais fondé (nombre de critiques ne le croyaient pas), pour laisser libre cours à la folle du logis : fantaisie, rêves, fantasmes.

Dès les premiers chapitres, Melville remet en question les repères géographiques, ne sachant plus trop en quels passages erre le bateau baleinier où se narrateur se morfond après trois ans à bord. Il est quelque part entre Pitcairn et les îles Enchantées (futures Galápagos). Il rêve de sortir de l’ennui, d’être « ailleurs », de défier ce présent immuable par quelques passions et exercices, de remettre en cause sa condition routinière de matelot et d’ouvrir l’univers trop limité de ses connaissances. La bibliothèque du bord se réduit à deux manuels techniques ! Il s’évade donc en baleinière de ce camp de travail flottant, quelque part sur l’océan Pacifique, à un millier de milles d’un chapelet de ces îles du troisième sexe qui ont séduit Melville en sa jeunesse.

Il y deviendra, dans le roman, le demi-dieu Taji. Il n’est pas tout seul, ce jeune homme dans sa vingtaine ; il est chapeauté par son « copain » à la mode marine, un Scandinave d’âge mûr qui lui est fidèle et le protège. « Il m’adorait et, dès le début, s’était attaché à moi. Il arrive parfois qu’un vieux marin comme lui conçoive une très vive affection pour quelque jeune matelot de l’équipage ; une affection si dévouée qu’elle en devient tout à fait inexplicable, à moins qu’elle n’ait son origine dans cette solitude de cœur qui s’emparent de la plupart des marins qui vieillissent. » (chap.III)

Bien mieux écrit que les précédents livres, Mardi comporte encore trop d’adjectifs et trop de clins d’œil savants en références bibliques et dignes auteurs. On peut citer Platon, Montaigne, Shakespeare, Samuel Johnson… L’archipel fabuleux de Melville emprunte encore à Rabelais et à Swift, la fin à Dante. L’auteur se laisse aller à son lyrisme naturel, ose des comparaisons parfois somptueuses : une beauté comme un lac, des « dents si parfaites que lorsque leurs lèvres s’écartent, ont eût cru voir s’entrouvrir des huîtres perlières » (XL), les nuages au sommet de chaque île comme une fumée de wigwam indien, les jeunes guerriers « au teint de sherry doré », des « goyaves dont le parfum rappelait celui de lèvres à peine écloses. » (LXIII)

Chaque événement du récit change le narrateur. Il devient autre, son propre avatar sorti tout armé de ses rêves pour accompagner ce nouvel univers. Marin discipliné, aventureux évadé, conquérant de sa belle, amoureux transi, demi-dieu matois, presque philosophe, quêteur résigné… Le réel est désormais suspendu, plus question de faire le récit de ce qui serait vraiment arrivé. La vraisemblance est mise entre parenthèses au profit de la fantaisie ; l’espace-temps devient fluide. « Mais le désir nous donnerait-il l’objet du désir ?(…) Rien ne demeure. La rivière d’hier n’est pas celle qui coule aujourd’hui (…) Tout est en perpétuelle révolution (…) Ah ! dieux ! dans ce mouvement universel, comment croire que je serais moi, l’unique chose stable ? » (LXXVIII) D’ailleurs, on ne connaîtra jamais le « vrai » nom du narrateur. Un jour de lubie, il devient tout simplement Taji, demi-dieu pour vous servir. Nous n’en saurons pas plus, ni d’où il vient, ni pourquoi il était là. Tel l’adolescent en sa pire période, il ne vit que l’instant, tout fou, perpétuellement instable.

Certains critiques ont vu trois parties en ce livre, d’autres cinq. Je penche pour ces derniers :

  1. C’est l’ennui, l’évasion, la dérive. Mais la solide réalité d’une affection virile.
  2. Rencontre avec les « sauvages » qui détiennent une jeune fille blanche, enlevée dès l’enfance et destinée par le prêtre au sacrifice. Bataille, meurtre du père, enlèvement de Yillah, malédiction.
  3. Arrivée dans les îles, bref bonheur puis disparition mystérieuse de la fille, absence prédite, peut-être désirée, mais inacceptable. Nous n’en saurons pas plus sur cet élément féminin qui sert de prétexte et de décor convenable à quémander un sens dans la vie du narrateur/auteur.
  4. Suit une quête géographique et philosophique entre les îles enchantées ayant pour prétexte de rechercher la fille (ou l’amour ? ou l’existence adulte ? ou la sagesse ?). Impossibilité de la vérité, donc du réel. Le chapitre LXXXII en est la fable, mettant en scène deux envoyés du roi local dans une autre île, dont ils rapportent deux descriptions différentes.
  5. Fin du périple, échec de la quête. La satire de Sérénia, île de la Paix, est féroce. On ne sort pas de l’histoire par simple décision, même calquée du Christianisme. Taji, balloté, sans volonté, est escorté vers la reine magicienne Hautia, qui a ponctué son errance entre les îles de messages floraux portés par trois jeunes filles belles dehors, sorcières dedans (la hantise perpétuelle du jeune Melville). Taji refuse les enchantements de « l’amour » sorcier ; il force ses compagnons à l’abandonner ; il s’éloigne tout seul au large, par un étroit goulet qui n’est pas sans rappeler la façon dont il est venu au monde. Il demeure à la poursuite de sa chimère, poursuivi par la vengeance – l’aporie de la condition humaine sous l’angle puritain : rechercher Dieu/l’Amour, poursuivi par le Péché Originel. Son « dernier crime », si toute existence n’en est qu’une suite, peut-être est-ce le suicide d’une quête absolue de l’Absolu ?

Réalité/chimère, affection/espérance, du solide/de l’évanescent. Ces oppositions nous situent en pleine adolescence mentale. Un écrivain opère sa métamorphose, c’en est émouvant.  Mais on quitte le roman avec le sentiment qu’il est raté. Même aujourd’hui, avec le recul du temps et la vision globale de l’œuvre.

Comme souvent, Melville ne sait pas maîtriser son ouvrage, il en fait « trop ». Il en rajoute, il renonce à élaguer, à décider. La partie quatre de la quête est particulièrement laborieuse, ennuyeuse, beaucoup trop longue par rapport au reste. Melville y déverse tout ce qu’il a appris des auteurs classiques en un périple à prétentions philosophiques qui tente d’embrasser toutes les expériences humaines. Le lecteur subit d’innombrables digressions documentaires, réelles ou imaginaires, d’une érudition inutile. Nous retrouvons une fois encore la coquetterie agaçante de l’autodidacte qui ne possède pas les instruments de la synthèse.

N’est pas Voltaire qui veut pour singer son Candide. Il ne parviendra à discipliner ce flot de notes et de références que dans Moby Dick – et encore, pas complètement.

Herman Melville, Mardi, poche Garnier-Flammarion 1999, 553 pages, €9.31

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Herman Melville, Omou

Omou donne la suite des aventures de l’auteur, romancées et amplifiées comme dans Taïpi. Publié en 1847, ce second roman est moins prenant que le premier. Il lui manque cette unité de temps et de lieu qui saisit le drame et ce sens du mystère sur les fins qu’il pouvait régner lorsqu’on est hôte d’une population cannibale…

Disons cependant que Melville, qui se fait cette fois appeler Paul, a changé de compagnon. A bord du baleinier minable qui l’a recueilli pour compléter un équipage poussé à déserter à la première occasion, il s’est adjoint un surnommé Long-Spectre pour sa taille et sa complexion osseuse, docteur marin, qui a réellement existé. Son vrai nom était John B. Troy et il n’était que steward sur ledit baleinier, dont le véritable nom était le ‘Lucy Ann’.

Capitaine mou et malade, second parano, bateau qui se déglingue, la mutinerie se déclare, sans violence grâce à l’auteur s’il faut l’en croire, devant Papeete où le consul anglais fait emprisonner les mutins. C’est une prison ouverte, non loin de la route des Balais qui fait le tour de l’île. Tahiti vient d’être annexée par les Français et Melville, qui veut se faire publier à Londres, ne manque pas au « French bashing » de rigueur à l’époque. Retenons que pour lui les Français sont précis et savent admirablement construire des navires ; mais qu’ils apparaissent piètres marins, peu férus de discipline et inefficaces pour aller à l’abordage.

Paul et Long-Spectre s’évadent sur l’île en face où deux Protestants travaillant dur cherchent des ouvriers pour planter, désherber et arracher les patates dont ils font un commerce florissant auprès des navires en relâche. La pomme de terre reste en effet le meilleur remède contre le scorbut dans cette marine à voile qui peut rester parfois des mois entiers en mer, nourrie de bœuf salé et de biscuit dur comme fer.

Mais nos deux compères ne sont pas faits pour s’installer, ni pour œuvrer sous le soleil ; ils quittent donc les planteurs pour explorer l’île, un complet renversement d’existence par rapport à Taïpi. Notre Paul trouvera, dans les derniers chapitres, un embarquement sur un nouveau baleinier, pour de nouvelles aventures.

Melville suit, en 82 courts chapitres, le fil conducteur de ce qui lui est réellement arrivé, tout en l’enjolivant et en l’étirant dans le temps afin d’y caser tous les détails documentaires qu’il a pu glaner dans les livres sur les coutumes et les techniques polynésiennes, les gens, la flore et la faune. Son récit est très enlevé, comme l’aventure. Les épisodes d’action s’étalent en scènes pittoresques, occasion de portraits bien troussés, hauts en couleurs, et de commentaires de connivence ou de critique.

Le charme de l’auteur tient aussi à sa relative candeur. La vie de marin est une vie entre hommes ; elle est donc une constante aventure de grands gamins vivant de peu au jour le jour, suivant le vent et leur désir, rétifs à toute discipline non légitime et n’étant heureux qu’entre camarades. Cette fraîcheur fait lire ce livre comme à 12 ans. Quelques vagues considérations morales éludent les « turpitudes » des Tahitiens, évoquées selon le vocabulaire conventionnel des missionnaires, sans guère de détails. Ce n’était pas l’époque pour être cru, dans le double sens d’être direct et d’être compris. Melville voulait vendre ses livres et devait, pour se faire, rallier les suffrages de l’élite restreinte des rares lecteurs : sur une soixantaine de millions d’habitants anglophones du Royaume-Uni et des Amériques, le livre fut un succès avec ses quelques 15 000 exemplaires dans les mois qui suivirent sa parution.

Mieux encore : dès qu’un désir personnel se dresse, Melville s’empresse d’en détourner le coup par un lyrisme suspect pour le sexe opposé. Une fois que le lecteur du 21ème siècle, nourri de Freud et de Lacan, a compris le procédé, il s’amuse à le compter, immanquablement surgi dès qu’une rencontre se fait. Cela donne au livre un attrait supplémentaire au lecteur adulte d’aujourd’hui. Ainsi fonctionne la description complaisante d’une certaine Lou, beauté tahitienne nubile – mais piquante – de 14 ans. Inaccessible elle est, entourée d’un père, de grands-parents et de frères, sœurs, et sujette au tabou décrété par la reine Pomaré sur les relations avec les Blancs. L’auteur se rengorge de sa vertu (qui n’est pas celle de Long-Spectre)… alors qu’il lorgne probablement sur son frère, jeune garçon de 13 ou 14 ans, évoqué en passant, mais plusieurs fois, sous le vocable intéressé de Dandy. Même fonctionnement avec la belle Anglaise en poney, décrite à grands sons de trompettes galantes, que l’auteur feindra de se désoler de ne point voir autrement que comme une apparition… alors qu’il a pour son mari des yeux de Chimène, louant « son beau cou et sa poitrine découverts ». Ce procédé amuse.

Les marins apparaissent comme des fêtards vagabonds, pas plus corrupteurs au fond que les sérieux missionnaires. Melville en relance la dénonciation colonialiste et l’hypocrisie religieuse, tout comme dans Taïpi. Une police des mœurs, instaurée par les prêtres catholiques sur toute l’île de Tahiti, ne poursuit-elle pas les tièdes en piété et les libertins comme la Muttawa aujourd’hui en Arabie Saoudite ou le Département de la Promotion de la Vertu et de la Prévention du Vice en Iran ? « Le dimanche matin, lorsqu’on a peu d’espoir de remplir les petites églises, on envoie par les routes et les chemins des gaillards armés de cannes en rotin au moyen desquelles ils rassemblent les ouailles. C’est là un fait avéré ! Ces messieurs constituent une véritable police religieuse (…) Ils ont autant de travail les jours de la semaine que le dimanche ; ils parcourent l’île, causant une terreur extrême parmi les habitants, à la rechercher des iniquités de chacun. » (II, 46)

Après la tentation du paradis dans cette vallée fermée de Taïpi, le bonheur se cherche dans la tentation d’aventure. L’errance est un jeu, une quête de vie, la formation même d’une jeunesse mûrie très vite par la menace des récents cannibales. De quoi mesurer la chute, au sens biblique, des bons sauvages pas si bons que cela, aux colonisés acculturés pas si colonisés que cela.

L’auteur, born again de sa prison fœtale de Taïpi, découvre le large et les îles où il n’est plus materné mais joue comme un enfant. Il ne suit pas de conduite sociale mais sa pente et son désir ; il ne poursuit pas la tradition de ses ancêtres mais attrape toute circonstance à sa portée ; il ne cherche pas son salut mais reste aussi insouciant que les jeunes garçons indigènes qu’il rencontre.

En fait, il découvre que le paradis n’existe pas sur cette terre : ni dans l’enferment clanique de Taïpi, ni dans la fausse liberté sans règles d’Omou.

Herman Melville, Omou, poche Garnier-Flammarion 1999, 476 pages, €7.88

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Le Clézio, Raga

L’océan Pacifique recèle une myriade d’îles. Parmi elles, l’archipel des Nouvelles-Hébrides en Mélanésie, devenu indépendant en 1980 sous le nom de Vanuatu. L’une des perles de l’archipel est l’île Pentecôte, appelée ’Raga’ en langue locale. C’est là qu’un beau jour de 2005, la frégate ‘La Boudeuse’ a débarqué Jean Marie Gustave Le Clézio à sa demande. Il voulait aller au plus loin possible – donc aux antipodes. Sur une île, bien sûr, puisque lui-même est îlien de Maurice. Au cœur d’un continent inconnu. En effet, ‘Raga’ est sous-titré « approche du continent invisible ».

Invisible, ce continent marin l’est autant par l’absence de reconnaissance internationale (combien de divisions ? aurait demandé Staline) que par l’indifférence de ses explorateurs (qui ne cherchaient que leur imaginaire). Après avoir cherché « les Indes » (et trouvé l’Amérique), ils se sont mis à chercher le continent-équilibre qui compenserait la masse des terres au nord. Les îles n’ont été pour les marins que des réservoirs d’eau, de fruits et de femmes. Parce que les gens du cru étaient affables et s’offraient, ils ont cru trouver leur « paradis », ce jardin d’Eden où les fruits poussent naturellement tandis que filles aux seins pommés et garçons à la nudité svelte se pâment en amour sur demande. Les marins et les explorateurs n’ont donc pas « vus » la réalité, mais seulement leurs fantasmes. Certains ethnologues ont même inventés des mythes structurels, tel ce ‘culte du Cargo’ qui, semble-t-il, n’existe pas. Ils ont tourné le Gol, ce rite de fécondité qui fait se jeter du haut d’une tour une liane au pied, en attraction folklorique.

Pourtant, reconnaît Le Clézio qui est allé les voir, le peuplement des îles est une véritable épopée humaine. Elle a exigé du courage, de la foi et de multiples inventions, telles la pirogue à balancier, les voiles en fibres de pandanus et le repère aux étoiles. Ce n’est pas le hasard des courants et des vents qui ont fait s’échouer les hommes sur les îles, comme ce qu’a tenté de démontrer Thor Heyerdhal. « Le désir était au cœur de ces hommes, de ces femmes, il les poussait vers l’avant, il leur faisait voir un monde nouveau dont ils avaient besoin » p.14.

Le « récit » que fait l’auteur de son exploration physique et littéraire tourne vite en « essai » sur ce qui tient à cœur à Jean Marie Gustave : l’accord d’un peuple avec une terre et l’impérialisme de la civilisation (occidentale). Charlotte est une « femme en lutte » contre l’homme qui la bat ; elle réinvente le troc d’œuvres artistes contre la monnaie. Dans les bibliothèques, l’auteur recueille les descriptions des explorateurs, missionnaires et anthropologues.

D’une écriture plus fluide qu’auparavant, avec un vocabulaire enrichi, s’égrènent en neuf chapitres les étapes de cet itinéraire initiatique d’auteur :

  1. Raga, situation de l’île ;
  2. Le voyage sans retour, rêve de l’épopée ancestrale ;
  3. Le ciel austral, métaphysique habituelle depuis ‘Le chercheur d’or’ et ‘Désert’ ;
  4. Melsissi, la rivière de l’île qui relie les hauteurs à la côte ;
  5. Blackbirds, ces navires noirs qui venaient enlever des hommes pour la traite esclavagiste aux mines d’Australie et de Nouvelle-Calédonie jusque dans les années 1900 – la honte de ‘la civilisation’ ;
  6. Taros, ignames et kava, ces plantes endémiques soignantes et nourricières ;
  7. Dieu, dieux, ombres, du message désecclésialisé du Christ aux dieux anciens et aux poétiques légendes ;
  8. L’art de la résistance, à l’Occident prédateur, à la civilisation matérialiste, à la domination mâle ;
  9. Îles, qui se referment sur leurs trésors, « Suis-je moi aussi une île ? » p.118.

L’île du continent invisible est une quête et un mythe leclézien. « Raga la muraille de lave aux sommets cachés par les nuages. Raga la mystérieuse, où ils ouvriront des chemins neufs, en frissonnant de crainte, entre les tombeaux des anciens disparus » p.26 Elle est le trésor d’enfance, le souvenir ancestral de l’île Maurice, mais aussi la quête incessante du bonheur par le littérateur, « le simple accord entre un être et l’existence qu’il mène » comme le disait Camus (Les Noces). « A Raga, on est pénétré à chaque instant par le sentiment diffus, inexplicable, de la divinité » p.77.Dans le village de la montagne, « les habitants de ces lieux se sont détournés du progrès et de la vie moderne, ils se sont retournés vers ce qui les avait toujours soutenus, la connaissance des plantes, les traditions, les contes, les rêves, l’imaginaire – ce que les anthropologues ont schématisé sous le nom de ‘kastom’, la tradition » p.32. Voilà du plus pur Le Clézio.

Depuis ce conservatisme anthropologique, littéraire et sympathique, pétri d’humilité chrétienne et écologiste, féministe et altermondialiste – tout ce qui plaît tant à l’air du temps – l’auteur approuve et désapprouve. Il aime les chercheurs « qui ont ouvert les yeux de l’Occident sur la richesse et la complexité des peuples de l’Océanie, sur leur science de la navigation et leur agriculture hydraulique, sur leur art, leur culture, leur cosmogonie » p.119 Il stigmatise « le pire, c’est tout ce qui s’est ensuivi, la profusion de reportages, récits d’aventures, films documentaires à sensation (…), toute cette scorie qui a contribué à donner aux Européens l’image d’un monde perdu, habité par des anthropophages survivants de l’âge de pierre, obsédés par la magie et ignorants de la civilisation » p.121

N’allez pas sur ces îles, vous allez les contaminer avec tout ce que vous êtes ; laissez-les vivre comme elles l’entendent, respectez leur être. Tel est le message universel de Le Clézio : « Les sociétés des grands socles continentaux, malgré leurs religions ‘révélées’ et le caractère soi-disant universel de leurs démocraties, ont failli à leur tâche et nié les principes mêmes sur lesquels elles s’étaient établies. L’esclavage, la conquête, la colonisation et les guerres à l’échelle mondiale ont mis en évidence cette faillite » p.128. Est-ce un hymne à l’enfermement et à l’identité figée ? Peut-être pas : Jean-Marie Gustave Le Clézio reste sur l’étroite crête où balancent l’écologie, entre acceptation harmonisée et refus conservateur. Il y est allé, lui, dans ces îles. pour les ouvrir au monde, les faire connaître avec les yeux d’aujourd’hui.

Lisez donc ce petit livre, il vous donnera le sens du relatif qui manque tant à la bonne conscience.

Le Clézio, Raga approche du continent invisible, 2006, Points Seuil, 133 pages, €5.22

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Dale Furutani, La promesse du samouraï

L’action n’est jamais loin de la réflexion dans cette trilogie policière qui a pour cadre l’ancien Japon. Le lecteur s’instruit sur le pays en s’amusant. Être un samouraï, c’est être un gentleman, c’est-à-dire un homme accompli. Les femmes sont considérées comme inférieures dans cette société féodale, mais elles n’en gardent pas moins une volonté et des capacités d’initiative certaines, du dépucelage des jeunes garçons à la vengeance contre les seigneurs félons, en passant par les comptes de la maison et l’honneur familial !

Dale Furutani est un Asiatique Américain né en 1946 et élevé à Hawaï puis en Californie. Ses grands-parents, originaires de l’île d’Oshima, sont venus en 1896 aux États-Unis travailler aux plantations de sucre d’Hawaï. Adopté par un Californien à l’âge de cinq ans, le jeune Dale poursuit des études conjointes de création littéraire et des systèmes d’information et marketing à l’Université de Californie. Il écrit depuis son plus jeune âge pour s’évader, en butte au racisme anti-jaunes après Pearl Harbor. Il s’est de même initié aux sports de combat pour cette raison. Il a possédé 19 ans une entreprise de consultant pour l’automatique en automobile avant de devenir directeur des Systèmes d’information de Nissan.

Auteur de romans policiers publié dès 1993 ayant pour héros contemporain Ken Tanaka, un Américain d’origine japonaise comme lui, il a voulu se plonger dans l’essence japonaise par les aventures d’un samouraï sans maître, un rônin. Nous sommes en 1603, tournant dans l’histoire du Japon puisque Tokugawa Ieyasu a vaincu les autres clans et s’est proclamé shogun, fondant une dynastie pour deux siècles et demi – jusqu’à l’ouverture Meiji.

Matsuyama Kaze est un samouraï de trente ans qui a déjà beaucoup vécu. Fils de samouraï, agréé par un sensei, un maître pour apprendre à suivre la voie du guerrier, il est devenu tenancier de fief jusqu’à ce que son seigneur choisisse le mauvais clan. Les Tokugawa ayant vaincu, sa femme a tué ses deux petits enfants avant de se donner la mort, selon les habitudes d’honneur du temps. Kaze est devenu guerrier sans maître, rônin. Il s’est donné ce nom nouveau de matsu (pins) yama (montagne) kaze (vent), le Vent-qui-souffle-sur-la-montagne-de-pins. Il erre sur les chemins du Japon, à la fois pour trouver sa fortune et pour accomplir une quête : la promesse qu’il a faite à sa dame de retrouver sa fille, enlevée comme prise de guerre et vendue à sept ans. Cette dame est, comme aux temps des troubadours, la femme qu’il a aimée sans qu’elle soit jamais la sienne, l’ayant rencontrée un jour qu’il avait dix ans et se tenait tout nu sous une cascade glacée, en méditation selon les instructions de son maître.

Les trois volumes sont des intrigues policières qui peuvent se lire en elles-mêmes, mais la trilogie coiffe la quête unique et dépasse le motif purement policier. Ce sont en effet, par petites touches anecdotiques, toutes les mœurs de l’ancien Japon qui sont exhumées avec respect et crudité par Dale Furutani. Son éducation américaine et son origine japonaise se mêlent pour dire la japonité comme personne avant lui : directement mais en profondeur. Son héros est un guerrier qui n’aime pas le sang, « un homme de taille normale, mais doté d’une extraordinaire volonté et d’une adresse peu commune dans le maniement du sabre » (2. p.42). Car la voie du guerrier est celle du métier des armes, il ne s’agit pas d’aimer tuer. La connaissance lettrée, l’art du stratège, le sentiment de la nature et l’amour de la beauté sont indispensables à l’accomplissement d’une vie pleine.

Telle est la valeur de la vie – et non pas l’accumulation de biens matériels : « Je ne vous ai donné que de l’or, pas quelque chose qui ait vraiment de la valeur » (2. p.122), déclare Kaze à deux paysans. Mais chacun bâtit sa vie, sans être « né », ni attendre la chance : « Kaze était d’avis qu’on peut être artisan de sa propre chance par le travail et la préparation » (2. p.134). Il n’est jamais stupide de questionner quand on ne comprend pas, si l’on sait observer, être attentif aux leçons et respectueux de ceux qui vous enseignent. Le lien entre le gamin et son sensei est plus fort que le lien paternel, malgré l’éducation à la dure.

Le premier volume ouvre le décor, le Japon paysan des villages survit de riz planté dans d’étroites vallées par un travail collectif sous la protection d’un seigneur. Un homme tué d’une flèche est trouvé au carrefour et chacun soupçonne une bande de brigands qui rançonne le pays. L’affaire est plus compliquée que cela et Kaze s’y applique, observateur et faisant le vide dans sa tête pour réfléchir, n’hésitant pas à user de stratagèmes zen, telle cette empreinte de griffe de dragon dans la boue, qu’il a retenue des leçons du sensei…

Le second volume est plus chatoyant, le meilleur de la série en termes d’action, mettant aux prises un marchand et la ville. Le commerce permet de fructueuses occasions de faire le mal, nombre d’humains succombant à l’attrait facile de l’or plutôt qu’à la voie droite de l’honneur. Surtout lorsque l’on fait commerce d’armes puis, selon l’orientation de la demande, de corps désirables !

Le troisième volume voit l’aboutissement de la quête, les retrouvailles avec la fille bien abimée mais ferme à l’intérieur. Il se passe à Edo, la nouvelle capitale (qui deviendra Tokyo), où Tokugawa échappe à un attentat dont on accuse Kaze. Il démêlera les fils de l’intrigue de cour et se vengera de son pire ennemi, celui qui a vaincu son seigneur et torturé sa dame avant de violer sa fille enfant et de la vendre au bordel.

Autrement dit, on ne s’ennuie jamais avec Furutani.

Dale Furutani, édition française 10-18 2005 :

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Hommage à Jean Marie Gustave Le Clézio

Né français à Nice en 1940, anglais par son père, breton par sa mère dont la famille a émigré à l’île Maurice au 18ème siècle, éduqué dès 7 ans au Nigeria où papa est médecin de brousse, il suit des études supérieures dans l’anglaise Bristol, il fait son service militaire en Thaïlande et vit en partie au Mexique après avoir beaucoup erré. Jean Marie Gustave Le Clézio est un écrivain du monde ; il écrit en français mais n’appartient pas à la littérature française.

Le «beau style » ne l’intéresse pas, lui qui écrit avec 3000 mots denses. La comédie sociale ne l’intéresse pas, lui qui préfère les sauvages et les enfants. L’ironie des bons mots et la satire des mœurs ne l’intéresse pas, lui qui fait face à la nature, aux éléments, à tout ce qu’il y a de brut sur la terre.

Sensible, nomade et libertaire sont peut-être les trois caractéristiques qui sont les siennes. Elles sont les miennes aussi, ce pourquoi je me suis toujours senti proche de lui. Il n’aime pas les classifications qui figent, les administrations qui rendent anonymes, les frontières qui contraignent. Il est « enfant du monde » comme cette collection des éditions Nathan des années 1960 (animée par Dominique Darbois), rêvant d’ailleurs et d’humanité que j’aimais tant, enfant.

Sensible, sensitif, il se laisse envahir par les éléments, la lumière, le froid, le vent, la mer. Cela va jusqu’à la sensualité qui est harmonie avec l’entour. Jon, adonaissant islandais, se roule tout nu sur la mousse couverte de rosée dans l’une des nouvelles de Mondo. Jon ne fait plus qu’un avec la terre travaillée de laves souterraines, avec le ciel incommensurable au-dessus. A un point tel qu’il va sortir du temps et de l’espace pour rencontrer le génie du lieu, un petit garçon amical qui aime la musique. Et la nuit fut un rêve, une parenthèse entre les jours. La sensibilité, ce sont aussi les autres. Mondo, dans une autre nouvelle, est justement ce petit gars au teint cuivré et aux yeux obliques qui vient de nulle parte et ne sait pas lire, errant sur les quais de Nice, aidant les maraîchers, les bateleurs et les pêcheurs, demandant à qui lui plaît : « Voulez-vous m’adopter ? ».

Mais c’est là que la bureaucratie, la paperasserie et tous ces écrans que les sociétés mettent entre les relations humaines empêchent Mondo de s’installer quelque part. Il est le nomade par excellence, tout comme l’auteur, qui rêve en voyant partir les cargos vers une lointaine Afrique aux existences fabuleuses. Jean Marie Gustave, adulte, ira chercher auprès des anciens Mayas, au Mexique, cette part de rêve irréductible envers les mystères du monde (Le rêve mexicain, Trois villes). Il dira le désert (Désert), cette étendue vide et stérile, terre élémentaire, nue, domaine de tous les possibles immatériels : la relation humaine, la poésie. Il chantera l’enfermement des îles en Mélanésie (Raga), la tradition, les légendes. Ou la quête du trésor passé, au-delà des mers et du temps présent (Voyage à Rodrigues). Toujours l’ailleurs…

Tel est le fond libertaire de l’écrivain, marqué par son époque, sa famille, son éducation tout entière. Éternel voyageur, il se cherche. Explorant son enfance par les contes qu’il envoyait aux cousines, dès 7 ans ; racontant sa mère ; allant à la recherche du trésor du grand-père ; traquant cette soif de l’or des explorateurs occidentaux. Il récuse la quête occidentale de se vouloir frénétiquement comme « maître et possesseur de la nature ». Lui veut l’harmonie, ce pourquoi le désert est pour lui liberté et les filles du tiers-monde des initiatrices à la sagesse immémoriale (Onishta). Il croit tous les actes sans origines et tous les acteurs sans conscience.

Il rejoint ainsi la pensée tragique, cet absurde de Camus qui l’a inspiré pour Le Procès-Verbal. Sa conscience flottante s’apparente au zen et au contemplatif des Indiens mexicains ; il s’agit de se fondre dans le grand Tout, avec une attention aigue à tout ce qui survient, êtres et choses. La noblesse et la liberté ne sont pas pour lui dans la possession mais dans l’harmonie.

Cette assonance, Jean Marie Gustave la recherche par la parole. Il se veut un conteur depuis tout enfant. Ce pourquoi les mots doivent rester bruts, et les phrases ne pas séduire par leur apparence. Au-delà du langage, tout est signe. Dire ce qui est, précisément, pour bien se faire comprendre avec les mots de base, telle est cette « médecine » de l’âme que l’écrivain propose aux lecteurs d’aujourd’hui. Le roman comme remède pour guérir des interrogations existentielles : lisez Le Clézio, écrivain sans frontières, par hasard en français.

A l’heure où la rationalité scientiste vacille sur les marchés financiers, où la prédation industrielle est remise en cause par le climat, où le démocratisme droidelomiste apparaît comme un néo-colonialisme pour les pays émergents – Jean Marie Gustave Le Clézio est récompensé par le Nobel 2008 comme « écrivain en français » qui a répudié toute arrogance française et toute bonne conscience occidentale. Il veut interroger le monde, pas son nombril. Et c’est plutôt rare.

Œuvres :

  • Le Procès-verbal, 1963
  • Le Déluge, 1966
  • Terra amata, 1967
  • L’Extase matérielle, 1967
  • Le Livre des fuites, 1969
  • La Guerre, 1970
  • Les Géants, 1973
  • Voyages de l’autre côté, 1975
  • Les Prophéties de Chilam Balam, 1976
  • L’Inconnu sur la terre, 1978
  • Mondo et autres histoires, Gallimard, 1978
  • Vers les icebergs (essai sur Henri Michaux), 1978
  • Désert, 1980
  • Trois Villes saintes, 1980
  • La Ronde et autres faits divers, 1982
  • Le Rêve mexicain, Gallimard, 1982
  • Le Chercheur d’or, 1985
  • Voyage à Rodrigues, 1986
  • Printemps et autres saisons, 1989
  • Onitsha, 1991
  • Étoile errante, 1992
  • Diego et Frida, 1993
  • La Quarantaine, 1995
  • Poisson d’or, 1996
  • La fête chantée, 1997
  • Hasard suivi de Angoli Mala, 1999
  • Fantômes dans la rue, 2000
  • Coeur brûle et autres romances, 2000
  • Révolutions, 2003,
  • L’Africain . 2004
  • Ourania, 2006,
  • Raga approche du continent invisible, 2006
  • Ballaciner, 2007
  • Ritournelle de la faim, 2008

Une belle biographie sur une page perso

Une bio-bibliographie comprenant des articles

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