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Sylvain Tesson, Avec les fées

Écrivain-voyageur Tesson sur le pont ! Il délaisse les solitudes sibériennes, les périples en moto, la montagne himalayenne, les chemins noirs de la France oubliée, pour cet arc des fins de terre (Finisterre, Finistère, Land’s End, cap Mizen, cap Wrath), qui va des côtes de Galice à l’extrême fin de l’Écosse. Un arc celte qui marque la fin de cette grande migration du néolithique depuis le Caucase vers l’Ouest, avant la traversée en coracle des prêcheurs irlandais, puis des pêcheurs écossais, puis des marins génois partis d’Espagne avec Colomb, puis du Mayflower en 1620. Il embarque sur un voilier de 15 m avec deux amis français, l’un rencontré en Sibérie, l’autre ex-nageur de combat ; il accueillera en route un grimpeur pour les stacks, ces pitons rocheux détachés par l’érosion de la falaise, puis une fille rousse, préraphaélite dit-il, pour passer le canal calédonien.

Sylvain Tesson reste résolument aux marges de notre siècle numérique, de notre civilisation américanisée à outrance (jusqu’aux outrances de Trompe qui vont peut-être la faire refluer). Il revivifie les lointains, les confins, les destins. Les Celtes sont pour lui les explorateurs de l’Europe, les arpenteurs du monde connu, les yeux couleur de mer, délavés par l’horizon. Il salue le mythe (et il a raison), malgré les professeurs qui récusent la celtitude absolue au nom de la science (et ils ont raison). Le mythe est un moteur de foi, la science est quête du réel – ce sont deux ordres différents, complémentaires, comme Nietzsche l’a montré.

Geoffroy de Monmouth et Chrétien de Troyes ont créé la légende du roi Arthur, petit chef de guerre dans le réel, et christianisé le paganisme celte par la geste des chevaliers de la Table Ronde, cherchant un Graal impossible, jamais atteint, tel un lièvre d’entraînement pour les courses de chiens. Les romantiques ont poursuivi la celtitude avec Walter Scott, Victor Hugo, mais aussi Chateaubriand, Louis Aragon, et les poètes, Ossian (qui n’a jamais existé), Yeats ou Wordsworth. Tesson emporte avec lui l’anthologie des poètes anglais de la Pléiade, délavée par le sel, et il avoue s’en servir d’oreiller de cuir lorsqu’il dort en bivouac, sous sa tente « de 800 g » (la modernité a du bon).

Il écrit sec, au marteau comme Nietzsche. Chaque phrase, courte, est une affirmation – ce qui déplaît à quelques demoiselles de bureau, choquées d’une telle désinvolture mâle, si l’on en celles qui se croient obligées de faire des « commentaires ». Il tient un journal où il mêle expériences physiques telles la prise de quart en voilier la nuit et les randonnées à pied ou à vélo, et expériences de l’esprit, empli de réminiscences littéraires et d’élévations spirituelles. Il quête de l’absolu dans les moments, ce qu’il appelle « les fées ».

Pas besoin de ces sylphides prépubères en tutu voletant au-dessus des sources du romantisme pour percevoir la magie de la source telle qu’elle est, dit l’auteur (encore que cela puisse aider les imaginations lentes). « Le merveilleux jaillit sans s’annoncer. Il sourd du ciel, de l’eau, de la terre ou d’un visage. C’est un clignement. On le cherche, il se refuse ; on le veut saisir, il a disparu. Il est difficile à capter, encore plus à définir (…) On a intérêt à se tenir aux aguets » p.77. L’illumination est un choc physiologique avant d’être un choc psychologique. « Ce matin, après les vers de Wordsworth, je reçus une révélation de l’unité. Une onde naissait de l’origine. Elle se réverbérait dans le corps. On percevait un étourdissement. Jack Kerouac appelait satori cette expérience morale doublée de son effet physiologique. Autre explication, dit Humann : « Tu n’as rien avalé depuis hier midi » p.171. La spiritualité ne va pas sans humour, et le corps se rappelle aux émois de l’âme. Il n’en est pas détaché, et c’est cela qui est bon chez Tesson : il ne se prend pas au sérieux.

Finalement, a-t-il trouvé son Graal ? Il est prêt à le penser, sur la fin du périple. « Avais-je atteint le Graal au sommet de ce stack ? Sur la plate-forme, suspendue entre ciel et mer, je me tenais sur un point de contact entre le réel et l’idéal. Le réel, c’était le grès. L’idéal, le sentiment qui me gonflait le cœur d’être rendu là où je me devais d’être. (…) Pendant plus de deux mois, j’avais baptisé ‘surgissement de la fée’ cette convergence des sensations, des émotions, des observations, cette croisée de transepts. Quelque chose pouvait apparaître pour peu qu’on s’en donnât la peine » p.195.

S’il privilégie les rocs, les falaises, les menhirs, ces bornes immuables du temps, s’il passe trop vite sur ces îles au large de l’Irlande que sont les Blasket et les Skellig, que j’ai trouvé si belles et si vivifiantes, il note en passant quelques regards sur les gens, comme ces vieilles anglaises aux cheveux bleus et pulls fuchsia, ou bien multicolores, ou encore ces collégiens anglais se jetant de la jetée dans une mer à 12° – pour eux, c’est l’été. Ou cet art du jardin bien taillé, les enclosures des champs comme des home, ces vérandas qui mettent l’Anglais en aquarium sous le climat lavé de pluie.

Un beau périple, ciselé littéraire, où l’observation personnelle est pétrie de références d’auteurs. Une science du voyage, hors des hordes, sur les marges, cinq pieds au-dessus du banal. De quoi faire envie (aux velléitaires qui ne s’y risqueront jamais), de quoi faire enrager (« celles et ceux » – comme on croit obligé de dégoiser aujourd’hui – qui sont heurtés par ce dilettantisme qu’ils prennent pour du snobisme). Pour moi, je suis sensible à la démarche. C’est un grand petit livre.

Sylvain Tesson, Avec les fées, 2024, Folio 2025, 219 pages, €9,00, e-book Kindle €14,99

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Laurent Olivier, Le monde secret des Gaulois

Conservateur général du Patrimoine au musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, Laurent Olivier nous livre ses réflexions d’historien et d’archéologue sur « nos ancêtres » que l’on croit connaître – et dont il s’avère que nous ne connaissons que la vision acculturée de la puissance coloniale romaine. En 25 chapitres peu cousus, on peut dire que le livre est mal structuré. D’où les redondances, les répétitions, le délayage parfois. Mais le propos s’avère au final très intéressant, en tout cas bouleversant notre façon de voir – celle qui nous a été entonnée par les « maîtres » d’école.

Le fil conducteur du propos est le suivant : que connaissons-nous des Gaulois ?

Pas grand-chose, et de seconde main puisqu’ils n’ont laissé aucun texte, aucun monument en pierre. Seuls les Grecs et les Romains, parfois tardivement, ont rendu compte de ce peuple tout d’abord effrayant, puis vaincu par César. Les textes sont à lire avec esprit critique et dans leur contexte, notamment La Guerre des Gaules, texte écrit pour justifier les campagnes militaires du général. L’archéologie, depuis les années 1980, nous en apprend plus grâce aux fouilles et au nouveau regard porté sur les découvertes. C’est ainsi qu’il faut relativiser l’absence de restes de bâtiments, puisqu’il s’avère que la plupart étaient en bois, matériau périssable. De même l’absence de « villes », si l’on considère le modèle méditerranéen : les « villes » gauloises étaient des regroupements lâches de fermes étendues et des centres d’artisanat, pas des centres organisés d’un pouvoir civique.

La dépréciation des Gaulois a été l’apport des auteurs romains qui ont souligné leur « barbarie » – autrement dit leur non-conformité à la norme romaine – et qui ont vanté la « civilisation » apportée par Rome (routes, ponts, aqueducs, villes, cirques, chauffage par le sol, etc.) – autrement dit leur acculturation pour se soumettre aux normes d’existence, d’organisation sociale et de façons de penser romaines. Cela rappelle la conquête de l’Ouest et l’acculturation des Indiens ; cela rappelle aussi l’entreprise de « civilisation » des Français en Algérie, l’hégémonie coloniale économique, militaire et culturelle des États-Unis sur l’Europe – ou celle de Staline et de son imitateur petits bras Poutine sur son « glacis stratégique ».

En fait, nous dit Laurent Olivier, c’est Jules César qui a créé le peuple gaulois ; auparavant, il n’y avait que des Celtes, quel que soit le nom qu’on leur attribue selon les pays et les auteurs (Galates, Keltoï, Galli, Germains). Oui, les Germains sont des Celtes, venus par la même migration depuis le Caucase et installés plus à l’est et peut-être plus tard. César, repris par Tacite, oppose les Gaulois, vaincus puis acculturés en Gallo-Romains soumis à Rome, et les Germains, autres Celtes d’au-delà du Rhin, frontière de l’empire, considérés comme encore plus barbares et sauvages. Ce mythe a été adopté avec enthousiasme par les nationalistes du XIXe siècle, dès Napoléon III. L’empereur des Français se prenait pour le successeur de Rome, d’esprit « latin », en opposition avec l’empire prussien, d’esprit « romantique » germain. Cette vision déformée, donc fausse, a duré jusque dans les années 1970 ; elle était enseignée dans les manuels du Primaire, inchangés depuis la IIIe République – et accentuée sous Pétain qui faisait des Gallo-Romains des collabos de César, en cours de civilisation et de progrès, tout comme les Français vaincus par Hitler allaient se re-civiliser grâce à la discipline germanique.

Mais pourquoi tant de haine et de fausseté ?

Parce que les Gaulois ont pillé Delphes sous le nom de Galates, puis Rome en -390 sous le nom de Galli, suscitant une frayeur intense que l’Urbs n’a cessé de vouloir effacer – jusqu’au génocide. César fera dans les 1,2 millions de morts, massacrant non seulement les guerriers qui se rendent, mais aussi les femmes et les enfants, rasant des villes, embarquant comme esclaves tout le reste. Les chiffres romains sont à prendre à la lettre, dit l’auteur, car ils étaient comptabilisés par les scribes sur le terrain pour le Sénat, et donnaient la mesure des cérémonies de victoire. « Rome fait aussi de la terreur qu’inspire la menace gauloise un instrument de sa politique extérieure. Ce péril barbare, qui menacerait sans cesse d’anéantir les Romains, permet de justifier en effet une politique de domination expansionniste qui ne dit pas son nom. Face à la ‘sauvagerie gauloise’ qui minerait l’ordre du monde, les Romains n’exportent pas la violence, disent-ils : ils se bornent à répondre à l’appel de cité ou de nations amies, qui implorent leur aide, afin qu’ils les aident à recouvrer la paix » p.42. George W Bush, Poutine, n’ont pas dit autre chose…

Les historiens grecs sont moins méprisants envers les Keltoï – les Celtes, dont les Gaulois installés en Aquitaine, Transalpine, Celtique, Belgique. Ils sont « perspicaces, élégants et ouverts d’esprit » ; ils sont passionnément épris de parole et d’apparence, un peuple très politique. Ils s’habillent avec recherche, soignent leur chevelure, portent de lourds bijoux en or. Ils sont de mœurs libres : dès la prime adolescence les garçons cherchent à séduire les mâles (comme dans la Grèce antique), et voient dans un refus un déshonneur. Le pays est extrême, disent les Romains habitués à la tempérance du climat méditerranéen ; tout chez les Gaulois est excès. Ils ont, comme chez nous dans la période archaïque, des « grands guerriers », disent les Grecs, de beaux mâles à la Achille qui combattent quasi nus par héroïsme et entraînent une cour de jeunes hommes qui leurs sont dévoués. Beaucoup de stéréotypes de la part des historiens romains surtout – pour se distinguer.

Que retenir, après critique, des historiens antiques ?

Deux grandes époques successives  (p.240) : la période archaïque, cinq siècles avant Vercingétorix, où les grands guerriers aimaient la bataille et l’honneur, où les rois étaient ostentatoires et généreux en redistribuant vin et richesse alentour, où l’État n’existait pas, et où l’économie était celle du don et de la réciprocité (les monnaies ne servaient que de cadeaux ostentatoires, pas au commerce).

Puis la période récente, proche de la conquête de César, après le IIe siècle : la monétarisation croissante de la société gauloise à cause des échanges inégaux avec les Romains (le vin contre des métaux ou des esclaves – une cruche contre le jeune garçon qui la sert), le rôle politique de la plèbe et l’approbation de la multitude, les royautés populaires du type de celle de Vercingétorix, et l’organisation en « semi-Etats ». Les richesses ne sont plus redistribuées mais accumulées dans les tombes « princières », une inversion des valeurs qui fait passer les riches du service de la communauté à la communauté à leur service.

Mais toujours la trame fondamentale : la séparation des pouvoirs systématique à la Montesquieu (« le pouvoir arrête le pouvoir »), la place des conseils et assemblées, le rôle d’arbitre des femmes (bien moins « soumises » qu’à Rome), et la fonction régulatrice des druides qui, devins, disent la Loi – qui s’applique à tous, puissants comme misérables. Les femmes « arrêtent le pouvoir des hommes avant qu’ils n’aillent trop loin, ou dans une direction qu’elles jugent inappropriée. (…) [Ce pouvoir] incarne plutôt une faculté d’arbitrage, qui se place au-dessus de toute prise de décision comme de toute action » p.219.

Le pouvoir n’est pas de droit mais doit se justifier par l’approbation de tous. « La société gauloise est par conséquent une société d’opinion profondément respectueuse de la liberté individuelle, c’est-à-dire de la capacité de chacun à raisonner de manière personnelle. Chacun est libre de développer son jugement, car chacun entend se faire son propre avis, en toute indépendance. Comment peut-on alors parvenir à s’entendre dans une telle cacophonie ? Par l’omniprésence des conseils, qui constituent la troisième grande caractéristique des sociétés non étatiques » p.224. Les auteurs libéraux du XVIIIe siècle, Locke, Montesquieu, retrouveront cette façon de faire société politique chez les « sauvages » de Nord-Amérique.

Les trouvailles archéologiques, depuis les années 1980 mais surtout depuis les années 2000, ont modifié la vision misérabiliste imposée par le colonialisme romain, puis reprise par les nationalistes des XIXe et XXe siècles qui opposaient ruralité à la gauloise au progrès urbain à la romaine. Armes en fer de Gergovie, sanctuaire de Gournay-sur-Aronde, édifices monumentaux de Bibracte, cité oppidum de Titelberg ou de Corent… « Depuis qu’on les a remarquées, les trouvailles gauloises nous présentent avec insistance la marque d’une civilisation raffinée, que nous avons encore du mal à reconnaître » p.340.

En conclusion, « ce que nous dit la Gaule » devrait nous servir de leçon.

« Les Gaulois n’ont pas édifié de pyramides, car ils n’ont jamais imaginé que leurs souverains puissent être des dieux vivants sur terre. C’est pourquoi ils ne leur ont pas construit de palais gigantesques, car ils ne leur étaient pas asservis. Ils n’ont pas élevé non plus de temples majestueux, ni édifié d’extraordinaires capitales de marbre, car ils n’ont pas voulu être gouvernés par des pouvoirs aveugles et écrasants – qu’ils soient sur la terre comme au ciel. Ces réalisations grandioses, que nous prenons pour des marques supérieures de civilisation, ne sont en réalité que l’expression de formes les plus brutales de domination de l’humanité. Car la civilisation, considère la pensée gauloise, ne peut être l’écrasement de l’autre, sa réduction à l’état de chose » p.379.

C’est peut-être un peu surinterprété, mais c’est passionnant.

Laurent Olivier, Le monde secret des Gaulois – Une autre histoire de la Gaule, IXe siècle avant-Ier siècle après JC, 2024, Flammarion collection Au fil de l’histoire, 415 pages dont 8 pages centrales dillustrations en couleur, €23,90, e-book Kindle €15,99

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Un autre livre de l’historien archéologue Laurent Olivier, déjà chroniqué sur ce blog :

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Musée de préhistoire de Carnac

Au sortir de l’église, le musée n’est pas loin, juste au-delà de l’office du tourisme. Il occupe une grande bâtisse ancienne, un presbytère du XIXe, montrant combien les curés étaient des personnages considérables à l’époque. J’ai le souvenir de l’avoir visité avec des amis en août 1993, commenté par Anne-Élisabeth Riskine, une copine des fouilles d’Étiolles née à Carnac et devenue conservateur du musée en 1980 après avoir été admissible deux fois au très difficile concours de la conservation. Elle a donc obtenu un poste secondaire, aidée par sa connaissance du maire de la commune. Elle est décédée brusquement en 2001 un matin dans son garage, à 54 ans ; elle était forte et cardiaque.

J’entre pour 8 € et visite les vitrines rénovées d’objets archéologiques découverts dans la région et bien mis en valeur. Le paléolithique est représenté par le site de la Pointe de Saint-Colomban daté de -450 000 ans. Galets aménagés, choppers et outillage sur éclats de quartz étaient l’œuvre de l’Homo erectus d’Heidelberg.

Au mésolithique, vers -10 000, ce sont les hommes modernes qui s’installent en baie de Quiberon et taillent des microlithes en silex pour chasser. Les tombes sont individuelles ou collectives sous amas coquilliers, ce qui a préservé les ossements de l’acidité du sol breton. La dame de Téviec a été retrouvée en position repliée et parée de perles en coquillages.

Mais c’est le néolithique qui est le plus intéressant car évoquant directement les mégalithes de la région. La néolithisation intervient en Europe vers -8000 par deux courants d’est en ouest. Le premier par les terres le long du Danube jusqu’en Normandie (danubien ou rubané) ; l’autre par la mer le long des côte méditerranéennes (cardial). L’Armorique (ar mor = en bord de mer ; ar couet = dans les terres) se situe à la jonction de ces deux courants et a vu probablement la naissance du mégalisthisme vers -5 500. Les tombes sont décorées de gravures à vocation probablement spirituelles. Elles tournent autour de trois grands thèmes universels : la femme – maîtresse de la fécondité et déesse des morts ; la nature sauvage – via le taureau ; le pouvoir – religieux ou politique – des hommes.

L’agriculture est véritablement la grande césure de l’humanité jusqu’à l’ère numérique : elle a anthropisé le paysage, il est devenu façonné par l’homme et les mégalithes en sont le premier témoignage. Les humains se sédentarisent, deviennent producteurs plutôt que prédateurs ; la société se hiérarchise avec l’essor démographique ; les hommes aménagent le paysage et élèvent les tombes tumulus pour leur élite comme des monuments.

La hache polie en pierre rare, surtout de couleur verte, est symbole de prestige et constitue un trésor aux pouvoirs sacrés – elle n’était pas utilisable pour le travail. Le tertre avec sa chambre cachée figure la caverne, sein maternel fantasmé pour l’au-delà et la terre Mère. Plusieurs dolmens peuvent se regrouper sous un même cairn, peut-être une tombe de clan ou de famille de haut niveau social. Et les menhirs, en alignements, pourraient participer au départ symbolique de ces morts vers l’au-delà – sans avoir besoin d’évoquer les extraterrestres – tout en marquant les limites symboliques des vivants et des morts.

A l’âge du bronze, vers -2000, ce sont des haches à douilles qui servent de monnaie d’échange et d’armes pour tuer. Les poignards, dont un exemplaire magnifique est reconstitué en vitrine, brillant de tous ses feux, complètent la panoplie d’armes létales.

A l’âge du fer vers -750, les Celtes venus de la région située entre Bohême et Bavière vont submerger les populations du bronze par leurs armes encore plus solides et meurtrières, la fameuse épée longue en fer. Les monnaies gauloises s’inspirent des monnaies grecques dès la fin du IVe siècle avant et le bracelet en verre, importé d’Égypte ou du Proche-Orient devient objet précieux car rare et montrant la richesse par l’échange.

À l’étage, une animation sur les outils et leur utilisation est une attractivité pour les familles. Notamment l’arc qui n’est ici pas une arme mais une hélice pour un perçoir à coquilles minuscules. L’ensemble du musée est assez rapide à voir et donne une bonne initiation aux monuments mégalithiques alentour et à leur civilisation, bien loin de la nôtre.

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Guyonvarc’h et Le Roux, La civilisation celtique

La civilisation celtique a disparu et n’en subsistent que des traces archéologiques ou dans le folklore. Tous les classiques grecs ou romains qui ont écrit sur eux – qui n’écrivaient rien – les ont assimilés à des non-grecs et à des non-romains, autrement dit à des « barbares ». Ce manuel, médité longtemps par un professeur de gaulois et de vieil irlandais et son épouse Françoise Le Roux, offre un panorama complet et actuel, débarrassé des scories « celtisantes » du folklore régional ou des sectes « druidiques » issues dès la fin du XVIIIe siècle de la franc-maçonnerie.

La première partie situe les Celtes dans le temps et l’espace. Leur origine est indo-européenne (concept linguistique et non ethnique), cristallisée dans les cultures archéologiques d’Hallstatt (vers 1200 avant) et de La Tène (dès 500 avant), jusqu’à la conquête romaine de la Gaule (en 52 avant) et les migrations germaniques pour les îles d’Angleterre et d’Irlande. Leur expansion a couvert toute l’Europe hors les marges méditerranéennes et scandinaves. Ils ont été poussés vers l’ouest par les Germains et les Slaves.

La seconde partie décrit l’organisation du monde celtique. Les Celtes avaient des rois conjointement avec des druides, les deux se partageaient la première des trois fonctions, la sacerdotale. Le druide du grade le plus élevé était le Sage et le Juriste, exerçant l’autorité spirituelle, tandis que le roi était le Distributeur de richesses et le Gestionnaire de l’harmonie sociale, exerçant le pouvoir temporel. La religion primait la politique, un peu comme sous Louis XIII et Richelieu ou sous de Gaulle et Pompidou. La base de la société était la famille, puis le clan. Les relations d’homme à homme primaient et les faibles demandaient la protection des puissants autour de leur ferme ou de leur oppidum, en contrepartie de leurs services. Le travail du métal, du bois, du cuir et du textile était très développé. Cette organisation sociale était une conception du monde et elle a disparu avec l’imposition de la romanité : la république, l’impérium, les marchands, la transmission du savoir par l’écriture. Elle a ressurgi sous la féodalité médiévale mais s’est perdue à la Renaissance avant les révolutions qui voulaient en revenir à Rome.

La troisième partie aborde le monde spirituel des Celtes. Il étaient plutôt monothéiste, ce pourquoi le christianisme réussira si vite en Irlande, dernier bastion celte jamais romanisé. L’administration du sacré est le fait d’une hiérarchie de druides, de bardes et de devins, où les femmes ont un rôle. L’âme est considérée comme immortelle et l’écriture sert à la magie : ce qui est écrit est figé, donc éternel, notamment la satire et les incantations. Pour le reste, le chant et les poèmes sont modifiés selon les circonstances et les personnages.

Une quatrième partie aborde la christianisation, donc la fin de la tradition celtique. « Romanisée, la Gaule a perdu sa religion et sa langue, toutes ses structures politiques. (…) Christianisée mais non romanisée, l’Irlande a gardé sa langue et ses structures sociales et politiques : elle a seulement renoncé à une tradition orale pour adopter une tradition écrite. Mais quand est arrivée l’heure des grands bouleversements du haut Moyen Âge » p.279, « les Celtes ont fini par perdre leur identité » p.278. Ne restent que les contes du folklore et les mythes de la geste d’Arthur, très christianisés.

Ce panorama historique d’une civilisation passée est attirant car il marque la rupture romaine, chrétienne puis des Lumières. Autrement dit l’histoire, la raison et l’écrit sur le mythe, l’émotion et le poème chanté. Rome a désintégré la Gaule, le christianisme a fait exploser la religion celtique, l’écriture a dévalorisé l’enseignement oral des druides et acculturé la langue, et c’est dans le statut égalitaire du christianisme qu’est né la revendication de la raison individuelle, ferment du penser par soi-même donc de l’adhésion à la chose publique. D’où les révolutions – que les fascismes ont tenté d’effacer en réaction.

Aujourd’hui renaît la tentation d’une société organique à pouvoir spirituel : l’Iran khomeyniste est de ce type avec l’islam comme solution, mais aussi la Chine de Xi Jinping idéologiquement restée communiste, la Turquie d’Erdogan soutenu par les mosquées, la Russie de Poutine qui s’appuie sur la religion – et probablement aussi les Etats-Unis de Trump avec son droit du plus fort, revival du mythe pionnier de l’America first. Les gilets jaunes en France contestent la raison gouvernementale et tiennent le président pour responsable de ne pas assurer l’harmonie sociale dans l’abondance et la redistribution. Jusqu’au repli sur la famille et sur le clan, amplifié par les réseaux sociaux qui agrègent des tribus hors sol qui sentent la même chose à défaut de le penser. Car l’écrit recule avec la communication immédiate offerte par la technologie. La raison et l’analyse sont méprisées au profit des sentiments et du groupisme. Le balancier millénaire retourne alors dans l’autre sens : vers la celtitude contre la romanité, les relations féodales du copinage et des protections contre la méritocratie des diplômes et concours, les affinités ethniques contre le plébiscite de tous les jours.

Se décaler vers la civilisation celte permet de mieux mesurer la nôtre et ses bouleversements en cours.

Qui voudra aller au cœur du sujet sautera la première partie jusqu’à la page 103 ; elle effectue une critique scientifique des sources qui peut ennuyer le néophyte. Mais tout le reste fera réfléchir !

Christian-Joseph Guyonvarc’h et Françoise Le Roux, La civilisation celtique, nouvelle édition revue 2018, Petit bibliothèque Payot, 326 pages, €8.80

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Laurent Olivier, Le pays des Celtes

Curieux objet que ce livre qui commence par un délire imaginaire comme un trip à l’acide d’où l’auteur revient « fatigué, la tête te tourne » (mais après l’étonnante réminiscence sensuelle d’un village gaulois), et qui se termine dans les envolées philosophiques sur le présentisme en histoire – une thèse ultracontemporaine qui pourrait bien ne pas résister au temps et passer de mode. Entre les deux, peut-être une collection d’articles revus et organisés en plan chronologique pour aboutir à la « mémoire » gauloise.

Les voix du passé rappellent combien « les Gaulois » ont été vus avant tout comme anti Grecs et Romains – donc « barbares » – combattant nus et mettant en avant leurs plus féroces guerriers dans les clameurs fusionnelles des compagnons. Inorganisés, animaux, hâbleurs, bâfreurs et buveurs, « fainéants retors » et « méprisant tout le monde » (p.54), les Gaulois sont devenus l’anti-modèle de « la » civilisation, ce juste milieu du milieu du monde qu’est à l’époque la Méditerranée. « Que manque-t-il donc aux Gaulois ? Tout ce qui fait la force des Romains : la réflexion, la détermination, le courage dans l’adversité, mais aussi la prudence, la fidélité aux institutions et l’obéissance aux lois » p.57. On croirait lire une critique des Gilles et Jeanne de notre temps. En bons bobos écolos, les Romains selon Strabon au début du 1er siècle de notre ère, reprochent aux Gaulois de se nourrir surtout de lait et de viande, délaissant les produits élémentaires de l’agriculture. Mais les Celtes ont évolué en deux millénaires, les Keltoïs évoqués par les premiers historiens grecs comme Hérodote (probablement tous les non-Grecs au nord du pays) ayant peu à voir avec les Galli dépeints par César.

La Gaule sort de terre lorsque les Européens du XVe siècle découvrent les « Indiens » nus d’Amérique et réfléchissent au « bon sauvage ». Nos émotions inhibent notre raison et nous empêchent de chercher la signification des actes que nous observons. Ce qui se produit avec l’Amérique a dû se produire avec les Antiques. C’est alors que les fouilles de hasard commencent à reconnaître la Gaule dans les objets matériels : « nous aussi avons été sauvages » p.102. Mais « jusqu’aux années 1860, on ne sait pas à quoi ressemble la culture matérielle des Gaulois » p.111. Les sources historiques ont conduit à interpréter faussement les vestiges – jusqu’aux découvertes suisses et celles d’Alise (Alésia). Les découvertes se succèdent, y compris celles de tombes ornées : il peut donc exister un art des peuples non civilisés. L’Allemand Jacobsthal, dans les années 1920, reconnait un authentique art celtique, « attirant et repoussant ; il est loin de la primitivité et de la simplicité, il est raffiné en pensée et en technique, élaboré et intelligent, ; pleine de paradoxes, sans cesse en mouvement, curieusement ambigu, rationnel et irrationnel, sombre et étrange – loin de l’humanité aimable et de la transparence de l’art grec » p.138. « C’est fondamentalement qu’ils n’ont pas le goût du réalisme », ajoute Henri Hubert p.139, chargé d’organiser le musée des Antiquités nationales de Saint-Germain en Laye, le prédécesseur de l’auteur. André Breton récupérera ces « forêts de symboles » de l’art gaulois au profit du surréalisme p.143.

Mais la résurgence du passé n’est pas neutre. Le nationalisme exacerbé des XIXe et XXe siècles a teinté les gauloiseries d’antigermanisme primaire et rejeté le monde anglo-saxon aux marges. « La guerre des Gaules est relue sous l’aspect d’une lutte nationale contre l’oppresseur étranger » p.160. Les Gaulois ne sont qu’une branche des Celtes, coincés entre la Belgique et l’Aquitaine, les Helvètes et la Province (Provence) romaine ; quant aux Germains raciaux de Kossinna, ils sont vus par des préjugés développés en erreurs. Les nazis se prévalent des seconds, les français vaincus des premiers : « Pétain se drape littéralement dans les symboles de la Gaule éternelle » : yeux bleus, moustache fournie, francisque de Vercingétorix (p.165). Car le passé est hybride : « il est simultanément objet (d’investigation, de connaissance) séparé de nous et projection, transfert du plus profond de nous-mêmes » p.209. C’est ainsi que les grands guerriers gaulois ont autour d’eux une cour d’amis proches et de fidèles, les soldures, ne connaissent pas la neutralité de l’Etat mais les liens d’homme à homme – bien qu’élus pour un an et pour la guerre. L’usage de la force est décidé collectivement et la violence personnelle qui a tant frappé Grecs et Romains est déléguée par la collectivité – comme dans l’Iliade. La parole du barde transforme les gestes du roi en prestige, dont le plus grand est de redistribuer les richesses. Cette économie du don n’est pas viable dès lors qu’une économie proche fonctionne sur l’accumulation : « Les fondements d’un échange inégal se mettent donc en place. Plus exactement, une économie marchande étrangère vient se greffer sur une économie indigène du don et de la dette, qu’elle exploite comme une source intarissable de profits » p.257. Aujourd’hui voit rejouer le même écart : socialistes français dépensiers clientélistes contre capitaliste anglo-saxons avisés…

Ce n’est que dans la dernière partie, Mémoire gauloise, que l’auteur se prend enfin à évoquer pour aujourd’hui les Celtes et les Gaulois du passé. La science gauloise est attestée par « les créations des géomètres celtiques », proche des pythagoriciens p.268. Pour l’auteur, l’histoire est composée de traces matérielles, écrites ou conservées sous la terre, en bref une archéologie. Le « passé » est toujours vu avec l’œil d’aujourd’hui, un aujourd’hui qui ne cesse de changer avec le temps qui passe. En bref, « les Gaulois » ne seront jamais figés en une essence immuable mais toujours observés avec un œil neuf – différent – en une « convergence temporelle » p.284. Après « l’histoire nationalisée » de la fin du XIXe et du début du XXe siècle a succédé une « histoire socialisée » dans l’entre-deux guerres ; aujourd’hui verrait « une archéologie de la mémoire historique »« un présent compressé du présentisme » selon l’auteur (p.293).

Intéressant, inégal, trop long et parfois répétitif sur la « philosophie » de l’histoire, ce livre d’un conservateur du musée des Antiquités nationales incite à revoir les Gaulois parmi les Celtes et les Celtes parmi les Grecs et les Romains. Il incite surtout à sortir des mythes reconstruits et des récupérations régionalistes ou nationalistes qui ne servent pas le savoir.

Laurent Olivier, Le pays des Celtes – Mémoires de la Gaule, 2018, Seuil collection L’univers historique, 334 pages, €23.00 e-book Kindle €16.99

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Jean Louis Brunaux Les druides

Qui préfère les mythes qui content aux adultes des histoires pour enfants laisseront ce livre. Qui, au contraire, aime à connaître, à s’approcher de la vérité par les méthodes éprouvées du savoir scientifique, louera l’auteur de ce décapage en règle.

Jean-Louis Brunaux est chercheur au CNRS, archéologue de l’Ecole Normale Supérieure spécialisé dans le gaulois. La méthode archéologique s’applique aux fouilles de terrain, mais aussi aux textes enfouis dans les bibliothèques. De tradition surtout orale, la culture celte ne s’est transmise par écrit que de seconde main, via les Grecs et les Romains. En ce temps-là, la science faisait ses premiers pas et tout ‘historien’ ou ‘philosophe’ cherchait d’abord à se connaître, lui dans son peuple, par rapport aux autres – vus comme des « barbares » (ceux qui ne parlaient pas grec mais grommelaient des onomatopées telles que bar ! bar !). Poseidonios ou César cherchaient moins à faire œuvre d’ethnologues que de poser les valeurs grecques ou romaines par contraste avec celles de leurs ennemis.

Le chercheur d’aujourd’hui doit tout d’abord écarter les toiles successives des reconstructions mythiques. L’institution druidique a exercé durant trois mille ans dans des contextes historiques et sociaux très différents et il est vain de faire un amalgame « originel » des traits décrits dans l’antiquité. Le mythe celte a pris la suite du mythe indo-européen pour enraciner une origine. Il ne vaut rien de plus que celui d’Enée, descendant de Troie pour les Romains : une belle histoire d’ancêtres créée de toutes pièces. Les Gaulois vaincus par César ne sont pas les mêmes que les Celtes qui ont envahi le nord de la Grèce quelques siècles auparavant, ni que les magiciens irlandais du haut moyen âge – pourtant tous « celtes ». La celtitude bretonnante du folklore vacancier n’a rien à voir avec l’histoire, mais bien plutôt avec les quêtes communautaristes qui hantent les particularités françaises au début du troisième millénaire. Cela après avoir hanté les nationalistes après la guerre (perdue) de 1870 et la réaction antimoderne fasciste ou nazie. Brunaux liquide tout ce fatras pour se concentrer sur l’essentiel historique.

Les Gaulois ne sont que des descendants particuliers des Celtes et l’on ne peut attribuer systématiquement aux Gaulois ce qui est écrit sur les Celtes par les Grecs. Le coq gaulois se poussant des ergots face aux Romains (ces Américains d’hier) a suscité une abondante littérature vantant la civilisation brillante (mais bel et bien évanouie) du druidisme, sagesse et magie venant au secours de la justice et de l’éducation des jeunes pour conforter une nation. Dommage pour le mythe national, ce n’est pas ce qu’on peut lire quand on prend la peine de le faire selon les méthodes éprouvées.

Les druides ont été une réalité antique, mais les textes les plus anciens nous les révèlent sortis de leur gangue : des philosophes en territoire barbare dès le Ve siècle avant notre ère. D’où les trois parties du livre : 1/ le mythe des druides, 2/ les origines, 3/ les druides dans la société. Cette dernière part – qui fait la moitié du livre – est celle qui intéressera le plus les lecteurs soucieux de savoir.

Poseidonios le grec est « le premier savant à s’être aventuré en terre celtique avec le projet d’étudier un pays, sa population, les mœurs et les coutumes de ses habitants, sans arrière-pensées commerciales et stratégiques » p.200. Il voulait poursuivre en historien l’œuvre de Polybe ; il voulait vérifier sa théorie des climats sur les hommes ; il voulait savoir comment les sages commandaient aux politiques durant ‘l’âge d’or’ des sociétés. « Les Gaulois sont décrits avant tout comme des guerriers. L’agriculture proprement dite y occupe une place secondaire (…) tandis que l’élevage est présenté comme une source de richesse (…) A la suite étaient évoquées les ressources minières, notamment l’or abondant dont les Gaulois raffolaient, d’une passion déraisonnable » p.215. César reprendra ces données pour son livre en les schématisant et les déformant pour défendre devant le Sénat sa thèse qu’il était nécessaire d’envahir la Gaule.

Les druides sont honorés à l’égal des bardes (poètes et chantres sacrés) et des vates (savants de la nature chargés des cérémonies religieuses). Les druides ont une triple compétence : religieuse, politique et intellectuelle – ils sont les sages gaulois. L’archéologie a retrouvé des restes de lieux de culte qui correspondent aux descriptions de Poseidonios. Les druides en auraient été les architectes, versés en astronomie et organisant les dévotions. Ils ne sont pas ermites mais savants, s’imposant peu à peu dans la société par leur érudition transmise de bouche à oreille, mais comme élite car la société gauloise guerrière ne favorisait pas l’émergence d’une pensée rationnelle à la grecque. La botanique, la géométrie, la métempsycose, le contrôle de l’écriture sont instruments de pouvoir, surtout s’ils « estiment qu’il n’est pas permis par la religion de confier à l’écriture leur enseignement » (César) p.264. La formation par les druides se faisait par initiation, le maître jugeant de la maturité du disciple pour lui ouvrir plus ou moins ses connaissances. Pour le reste, l’utilitaire, ils utilisaient l’écriture selon les caractères grecs, notamment pour transcrire les lois.

La disparition des druides est due à la disparition des sociétés dont ils étaient les piliers. Les invasions germaniques du 1er siècle après ont détruit le triple pouvoir religieux, judiciaire et politique des druides. Dès les années 70 de notre ère, les druides sont peu à peu évincés du pouvoir par les guerriers aristocrates, un peu plus tard chez les Belges et chez les Carnutes. Sans religion qui dépendait des druides, sans écriture autre que celle jalousement gardée des druides, sans cadastre tenu par les druides, la société gauloise était fragile, à la merci de seigneurs de la guerre et de commerçants. « L’économie de guerre propre aux sociétés celtiques ancienne avait disparu de la plus grande partie de la Gaule celtique. Elle n’existait plus qu’en Belgique et en Aquitaine. Le commerce occupait désormais une grande place dans tout le centre-est et le sud-est de la Gaule. Il était source de déstabilisation des valeurs culturelles, celles de l’honneur, de la vertu guerrière, des strictes hiérarchies sociales. (…) Les Gaulois qui vivaient désormais moins isolés du reste de leurs congénères n’avaient plus les mêmes besoins sociaux : les assemblées religieuses et politiques ne présentaient plus la même nécessité. (…) La conquête romaine avec ses guerres, ses ravages et les premières transformations politiques, opérées souvent par César lui-même, leva tous les obstacles à un changement radical » p.325.

Les guerriers férus d’honneur laissent place aux commerçants et la Gaule à Rome… Un très intéressant livre qui remet le folklore à sa place.

Jean-Louis Brunaux, Les druides – des philosophes chez les barbares, 2006, Points Seuil 2015, 384 pages, 10€ e-book Kindle €9.99

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Permanence des gauloiseries ?

Alors que le Musée d’archéologie nationale de Saint-Germain en Laye, inauguré par Napoléon III en 1867, fête ses 150 ans, Laurent Olivier, conservateur en chef des collections d’archéologie celtique, fait le point de nos connaissances sur les « Gaulois » dans le dernier dossier de la revue L’Histoire (n°439, septembre 2017). L’étonnant, à sa lecture, est la permanence des façons de voir le monde…

Certes les « Gaulois » sont des peuplades diverses, désignées par les Romains entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées ; ces mêmes « Gaulois » appartiennent à la culture celtique qui date de La Tène au VIe siècle avant ; la partie sud, du lac Léman aux Pyrénées, a été romanisée trois générations avant la conquête de César. Donc les « Gaulois » ont changé, se sont acculturés, sont devenus progressivement Gallo-romains avant d’être presque tout à fait « Romains ». Mais quand même…

La civilisation gauloise était riche de connaissances et avancée dans les techniques – mais elle écrivait peu, ou bien sur des supports éphémères. Hiérarchiques, élitistes, les Gaulois semblaient considérer que le savoir n’était pas à mettre entre toutes les mains. Il devait être réservé aux initiés, cooptés par les puissants qui leurs transmettaient oralement ce qu’ils devaient connaître – comme aujourd’hui où le pouvoir ne s’apprend pas dans les écoles… Comment ne pas voir en effet une suite de cette mentalité dans la technocratie des hauts-fonctionnaires qui se croient pour mission de guider le peuple enfant ? Ou dans les apparatchiks idéologues qui savent-mieux-que-vous-ce-qui-est-bon-pour-vous ? Ou encore dans ces corporatismes enseignants, cheminots, chauffeurs d’hydrocarbures, conservateurs de musée… qui se font un « honneur » du métier qu’ils exercent, et se veulent imperméables à toutes les pressions de changement ? Etrangeté française, en a conclu Philippe d’Iribarne…

La société gauloise, nous apprend Laurent Olivier, devient vers le Ve siècle « de type étatique, avec des capitales de cités qui sont tout autant des centres politiques que des pôles économiques : les oppida ». La culture est guerrière avec pour objectif le prestige personnel, la renommée. D’où aujourd’hui comme hier la vanité affichée des dirigeants, qu’ils soient politiciens, patrons, intellos, artiste ou histrions médiatiques. Chacun veut « arriver », avoir son petit quart d’heure de gloire narcissique. La richesse n’est pas d’argent mais de prestige.

L’économie est secondaire par rapport à la politique. En effet, la renommée consiste non pas à accumuler comme l’oncle Picsou, ni à produire comme les peuples industrieux (les Romains par exemple) ou à commercer (comme les Grecs), mais à redistribuer pour s’acheter des clients. Cette « économie du don et du contre-don » (qui fait rêver nos nouveaux écologistes) est archaïque, fondée sur le pouvoir de redistribution. Comme « l’Etat » aujourd’hui (ou plutôt les politiciens à tous niveaux de collectivités locales et nationale qui accaparent « l’Etat »), comme les « bon patrons » paternalistes qui créent crèches et comité d’entreprise pour le personnel ou assurance santé et épargne-retraite abondées, comme les partis et les syndicats qui « aident » par copinage leurs membres influents. L’efficacité économique n’existe pas, seule compte la gloire. Le don crée de la dépendance, la domination se fait par l’argent, mais l’argent redistribué, « social » dirait-on de nos jours. Les suites de cette gauloiserie serait-il le « modèle social français » qui consiste à donner avant de produire, comptant sur la spoliation des classes moyennes qui travaillent pour assurer le flux récolté par les puissants pour donner à la masse appauvrie ?

Chez les Gaulois, « les nantis créent de la dette, qui traverse ainsi toute la société, de haut en bas. Les riches se donnent et se rendent des biens de luxe, mais les pauvres, eux, n’ont rien à donner en contrepartie de ce qu’ils ont reçu. Si ce n’est leur vie ; et c’est pourquoi ils deviennent dépendants des nantis ».

Les étrangers exploitent cette particularité culturelle… comme aujourd’hui les Américains et les Chinois, voire les Allemands, le font des Français. « Ils ont alimenté les ‘maîtres des richesses’ des aristocraties celtiques en vins méditerranéens, que les indigènes ne savaient pas produire et dont ils sont devenus avides. » Aujourd’hui, ce sont les gadgets électroniques dont les Français sont accros, n’hésitant pas à payer un téléphone dernier cri 800€ pour, en contrepartie, pleurnicher qu’on leur ôte 5€ par mois « d’aide » au logement.

Les aristocrates gaulois commandaient des « gros machins » de prestige sans aucune utilité économique, comme ce cratère de Vix qui permettait d’abreuver en vin 4500 personnes ou ce chaudron d‘argent de Gundestrup à vocation peut-être religieuse. Nous avons connu nos « gros machins » d’Etat inutiles comme le paquebot France, l’avion Concorde, le Plan calcul, la « Très grande » bibliothèque – moins fonctionnelle qu’estampillée Mitterrand… Ce « gaspillage » en termes d’efficacité économique (et écologique !) reste très « français » : la gloire vaniteuse avant la hausse du niveau de vie. Même les panneaux solaires – achetés aux Chinois – consomment plus d’énergie et de matières premières à produire qu’ils ne produisent d’électricité dans leur dizaine d’année de fonctionnement. D’où l’explosion de la dette française… qui ne date pas d’hier, puisque les Gaulois du IIIe siècle l’ont connue – avec ses conséquences inévitables : « l’explosion de la dette et de la dépendance économique, puis culturelle, vis-à-vis de Rome ». Aujourd’hui, la dépendance est envers l’Allemagne dans l’industrie, envers les Etats-Unis pour la culture, envers la Chine pour la consommation. Le Gallo-ricain est né, avant bientôt le Gallo-chinois. Et tous nos intellos de se coucher devant la puissance qui monte…

Il faut dire – encore une curieuse coïncidence des mentalités – que contrairement aux Grecs et aux Romains, « l’art gaulois n’est pas naturaliste : il ne cherche pas à représenter le monde comme nos yeux le voient, mais comme l’esprit le conçoit », explique Laurent Olivier. Ce qui permettra au christianisme, cette religion d’un « autre monde possible », de séduire des adeptes comme plus tard le communisme et les différentes formes d’utopies gauchistes, ou encore le « libéralisme du plus fort » yankee qui sévit aujourd’hui, marchandisant tout (et qui n’a rien à voir avec le libéralisme originel : français des Lumières). L’esprit invente son monde, il méprise celui que les yeux voient, d’où cette constance distorsion des actes avec le réel qui fait que l’on invente le Minitel mais que ce sont les Américains qui créent l’Internet, et toutes ces sortes de choses.

Notons aussi que « si l’on croit ce qu’écrivent Plutarque et César (…), les femmes jouissent de droits inconnus en Méditerranée, tels ceux d’endosser le pouvoir politique et de mener à la guerre ». Le tropisme bobo du compromis avec l’islam pour ne pas choquer les croyants, montre combien ces intellos sont hors sol et américanisés, bien loin des permanences gauloises des mœurs…

Il ne s’agit pas de plaquer l’histoire sur le présent pour expliquer nos mentalités, mais de constater combien des traits culturels demeurent enracinés profondément. Hiérarchique, élitiste, étatiste, guerrier, vaniteux avide de gloire, jetant l’argent qu’il a spolié pour acheter des clientèles, refaçonnant le monde à son image sans l’observer une seconde, mais accordant aux femmes une place égale aux hommes – tel est le Gaulois historique, tel est le Français d’aujourd’hui.

C’en est troublant…

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Joyeux Noël !

Non au politiquement correct qui a honte d’user de ces termes chrétiens, qui a peur d’afficher sa tradition en souhaitant frileusement « bonnes fêtes » sans précision – même si je suis résolument moderne et ne suis plus croyant. Pourquoi se soumettre ? Pourquoi avoir honte de soi ?

Donc Joyeux Noël ! ou Joyeux Jul, cette fête païenne avant le Christ.

Le christianisme célèbre la naissance de l’Enfant.

Jul chez les Vikings et les Celtes (sous un autre nom) célébrait le renouveau du soleil sur l’horizon, donc la renaissance de la nature au cœur de l’hiver.

C’est bien la même tradition culturelle, le premier ayant repris à l’autre le flambeau.

Je dédie ces petites lumières par centaines en hommage aux victimes de la guerre de religion.

J’offre cette jeunesse chaude qui s’accroche à la vie, pour que l’humanité avance, bien loin de la barbarie du septième siècle.

Car dans quelques jours, en Europe, contrairement aux obscurantistes, nous seront en 2016 !

my boy in christmas

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Dominique Venner, Un samouraï d’Occident

dominique venner un samourai d occident
J’ai trouvé par hasard en librairie ce guide de survie spirituelle d’un homme qui, jeune, s’est battu avec l’armée française pour défendre la grandeur du pays et qui a découvert, à peine adulte et après s’y être essayé des années, que la politique ne servait à rien d’autre qu’à la petite gloire des médiocres. Dominique Venner s’est alors plongé dans les études historiques et a fondé la NRH (Nouvelle Revue d’Histoire) en même temps qu’il publiait ses réflexions sur le temps long en divers livres. Un samouraï d’Occident apparaît comme un ouvrage longtemps médité, soigneusement rédigé, qui change des torchons à la mode vite jetés sur le papier et vite publiés avant d’être aussi vite oubliés…

Dominique Venner n’est pas dans le « mainstream », comme aime à le dire un Frédéric Martel qui n’a rien à voir (à ma connaissance) avec un quelconque ancêtre prénommé Charles. Venner n’aime pas le capitalisme marchand, ni le progressisme béat qui vise l’illimité en tout, ni les suites du christianisme souffrant et coupable déclinées en communisme, socialisme et autres gauchismes aussi vains que fondés sur l’illusion. Éternelle imposture de Platon qu’un Clément Rosset (que l’auteur ne cite pas) a dénoncée.

Avant de choisir la mort volontaire en samouraï le 21 mai 2013, accompagné d’un témoin plus jeune dans le chœur de Notre-Dame de Paris (édifié au-dessus des piliers des nautes, très ancien sanctuaire celte), Dominique Venner a vécu 78 années de vie intense, laissé cinq enfants et une cinquantaine d’ouvrages, dont certains remarqués : Histoire de l’Armée rouge (prix Broquette-Gonin de l’Académie française) en 1981, Dictionnaire amoureux de la chasse en 2000. Il avait rompu définitivement avec la politique en 1967 pour devenir « historien méditatif ».

Ce n’est pas son positionnement à droite qui m’intéresse, d’autant qu’il s’est beaucoup trompé (De Gaulle avait raison de rendre l’Algérie aux Algériens, ce peuple fier et musulman) ; ce ne sont pas non plus les pudeurs de vierge effarouchée des moralistes « de gauche » dont la position de Commandeur (juger avant d’analyser) est aussi vaniteuse que courte.

Ce qui m’intéresse est l’exemplarité d’un homme, le message spirituel qu’il porte, son élan positif.

Dominique Venner aimait la vie, mais surtout la vie belle, celle que les stoïciens recommandaient de chercher en cette vie même, sans se laisser enfumer par les illusions d’un lendemain chanteur ou d’un au-delà consolateur. Il considérait que le beau créait le bon, et non l’inverse, que ce n’étaient pas les « bonnes intentions » qui donnaient l’exemple mais les actes réels accomplis avec tenue. Il avait de la hauteur – non celle du mépris (il cite en femme exemplaire la concierge de l’Élégance du hérisson) – mais celle du temps long et du socle des valeurs. Nous, Occidentaux, ne sommes pas la planète (ni leaders des valeurs, ni missionnaires « plus avancés », ni maîtres élus par commandement divin) : nous ne sommes pas « universels ». Nous ne sommes que nous-mêmes, issus d’une longue culture qui a produit parfois de la civilisation, parfois de la barbarie, mais aussi légitime que les autres cultures – sans devoir se « fondre » obligatoirement en elles.

male domine institut d art a paris

Qui trop embrasse mal étreint, dit la sagesse populaire ; c’est pourtant ce que le christianisme en premier a promu, que la révolution des Lumières a exigé, que l’essor de la technique a permis, que le système socio-capitaliste a réalisé. Dans un chapitre intitulé La métaphysique de l’illimité, l’auteur montre que, dès la Genèse, Iahvé ordonne que les hommes (à son image…) « dominent les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, toutes les bêtes sauvages et celles qui rampent sur la terre ». A Noé, sauvé des eaux, Dieu répète encore « multipliez sur la terre et dominez-la ». Les Lumières ont sécularisé cette injonction d’orgueil religieux au travers de l’Universel et de l’imposition des Droits de l’Homme au monde entier – droits identiques, homme abstrait (ce que contestent les musulmans, mais aussi les Chinois athées, les Brésiliens catholiques et les Japonais zen – entre autres).

La technique a envahi les industries (orientées « nouveauté »), domptée la recherche scientifique (qui ne recherche plus que ce qui est « utile » à vendre), commandé aux politiques (en leur offrant les gaz de combat, le char mécanisé, la bombe atomique et le F16 ou le Rafale – outils diplomatiques ou militaires) ; elle a permis au système économique d’efficacité maximale qu’est « le capitalisme » de faire renaître sans cesse le désir d’acheter d’autres biens plus puissants, plus petits, plus innovants, plus à la mode. Au détriment de la mesure en toutes choses, de l’harmonie avec la nature, de la sagesse humaine, des ressources planétaires limitées et des ravages de la pollution sur le climat et sur la santé de tous les êtres vivants.

L’Europe après la décolonisation semble sortir de l’histoire, hédoniste, obèse, gavée de gadgets et d’additifs alimentaires américains, bienveillante aux provocations idéologiques et cléricales d’où qu’elles viennent, sans ressort. Contre ce monde uniforme de vaches multicolores (Nietzsche) s’est élevé Dominique Venner ; il a protesté en samouraï en mettant fin à ses jours avec arme. Je ne partage pas ce pessimisme, ni nombre de ses analyses du temps présent (moins « décadent » qu’il ne le voyait), mais reconnais la grandeur du geste. Ce pourquoi ce livre-testament mérite considération.

Un demi-millénaire avant sa publication, Dürer gravait le Chevalier, la mort et le diable. Cette figure impassible de preux armé et armuré, indifférent à la fin dernière comme aux tentations maléfiques ici-bas, est l’un des modèles de Venner. L’autre est la figure – non-européenne – du samouraï : discipliné, entraîné, fidèle à son clan et à sa façon de vivre. Lui Dominique, est resté insoumis aux tentations faciles de notre temps, qu’on songe aux frasques sexuelles DSK ou Houellebecq, aux petits arrangements entre amis de la galaxie Hollande ou Sarkozy, à l’indulgence des juges dans les « petits » délits de banlieue, au déni des intellos bobos qui ne sont jamais sortis hors du quadrilatère de l’entre-soi luxe New York-Saint-Germain-Avoriaz-Saint-Tropez.

arbres au cordeau

En six chapitres rythmés en thèmes courts, Dominique Venner nous parle de la culture européenne qui vient de loin, de l’assemblée des guerriers de l’Iliade au Thing viking jusqu’à la Table Ronde issue de la culture celte. Elle est notre matrice de civilisation, qui a donné des hommes libres parce qu’ils étaient à la fois guerriers et propriétaires du sol. Le citoyen de 1789 renouvellera ce pacte volontaire des adultes responsables qui ont la volonté de faire société en commun et de défendre la patrie en danger. Contrairement au machisme hiérarchique introduit par l’Église chrétienne à la suite de saint Paul, la femme n’est pas dévalorisée dans cette civilisation : Pénélope et Hélène, déjà, sont maitresses d’elles-mêmes et exemples de vertu.

Notre Talmud, Bible ou Coran sont pour Venner ces deux « testaments » que sont l’Iliade et l’Odyssée. Le modèle de vie qui surgit est une triade : « la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon » p.220. La nature telle qu’elle est ici et maintenant, immuable et changeante, force de vie et perpétuel renouvellement par la mort, ineffable grandeur et catastrophes. En découvrir les ressorts par la curiosité scientifique, méditer sur les fins humaines par l’intelligence et l’astuce, en admirer les merveilles minérales, végétales, animales, humaines, sidérales. Vouloir être beau comme la beauté reconnue, plus sain de corps, plus fort de volonté, plus intelligent – tel est le destin humain, une aspiration à devenir proche des dieux. Comme (je l’ajoute, Venner n’en parle pas) Thorgal dans la bande dessinée. Épuiser le champ du possible est réaliste ; chercher une vie éternelle est illusion. Mais éviter l’hubris – la démesure condamnée par la pensée grecque – qui est propre à notre civilisation technicienne depuis la Renaissance, cette volonté d’illimité consommateur, pollueur, gaspilleur, spéculateur, militaire, génétique… qui commence à nous perdre. « Je m’insurge contre ce qui me nie », dit Dominique Venner p.291.

interrogation owe zerg peintre suedois

Ce pourquoi il nous incite à vivre en philosophe par le contrôle des désirs, passions et ratiocinations. C’est par le stoïcisme, dernier feu de la pensée antique avant le christianisme, que l’auteur se tourne pour trouver cette « vie bonne » dont Montaigne sera un éminent relais. Ce qui compte n’est pas de philosopher en érudit livresque, mais de donner l’exemple par sa vie même. Il s’agit d’un « exercice sur soi, une transformation spirituelle et une modification du comportement dont les effets sur l’âme sont analogues à ceux que produit l’entraînement sur le corps d’un athlète » p.239. Épictète, esclave, ou Marc-Aurèle, empereur, peuvent tous les deux suivre cette ascèse. Mathieu Ricard, bouddhiste tibétain, ne dit pas autre chose… même si l’auteur ne le cite pas, trop enfermé sur son univers très classique.

Bien qu’on le voit borné en références, obsédé par la volonté de montrer que tout est déjà pour les Européens en Europe, ce testament bien écrit, sainement rythmé, serein dans ses idées longues, offre une vue rafraîchissante sur nos interrogations historiques et sur notre destin. Le tous-pareils sur toute la planète est-il souhaitable ? Ou ne prépare-t-il pas la domination paisible et insidieuse du Big Brother consumériste (demain religieux ?) surveillant tous les désirs, toutes les déviances, forçant le consensus pour consommer, voter, bien penser ?

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En perles sur ce bracelet bien trempé, sept conseils pratiques à appliquer soi-même :

1/ construire sa citadelle intérieure en tenant un carnet de réflexions et d’observations sur le monde et les êtres,
2/ chaque jour se mettre en retrait pour lire un peu,
3/ pratiquer un sport de plein air ou de combat (selon l’âge et les dispositions) pour vivifier « l’énergie, le courage ou le souci d’excellence » p.302,
4/ marcher dans la nature pour garder le contact avec les éléments, le végétal et les bêtes (désormais « êtres sensibles » selon la loi),
5/ redécouvrir les hauts lieux de notre civilisation, Delphes, Brocéliande, Alésia, le Mont Saint-Michel, Sils-Maria…,
6/ cultiver la beauté pour soi-même, nuages, nuit étoilée, statue, tableau,
7/ retrouver les rites de saison et leur fondement dans le cycle de la nature, créer son almanach familial comme hier les livres de raison.

Dominique Venner, Un samouraï d’Occident – le bréviaire des insoumis, 2013, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 317 pages, €23.00
Un article honnête sur Dominique Venner dans L’Express
Une analyse politique conventionnelle du monde.fr

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Novembre

Voici novembre, le neuvième mois. Le paysage se liquéfie sous le ciel bas ; le vent abat des rafales de pluie sur les vitres. L’eau tombe, insistante, inexorable, monotone. Les arbres dénudés frissonnent, tordant leurs branches comme des doigts désespérés vers le plafond des nuages. La forêt est brune et rousse, les feuilles rougies des châtaigniers lancent des lueurs tristes.

L’automne est là brusquement, humide, molle, alanguie. La végétation fond pour devenir couleur de terre et se confondre peu à peu avec elle, humus pourrissant, liquide sale. Voici le temps des morts.

Les fusils claquent dans les bois et sur les champs vides. Le gibier fuit ou s’envole, roux comme les feuilles tombées, dérisoire tentative de camouflage. Sur le fond grisâtre de l’horizon passent des vols de corbeaux noirs.

Le marcheur a froid, la pluie coule dans son cou et son dos, l’humidité s’insinue jusqu’à son cœur et ses os. Dans la pénombre des arbres, sur l’étendue des champs, tout est nettoyé, uniforme, décoloré. Les grillons se sont tu, les oiseaux se cachent, le vent gémit. Le voyageur serre son manteau et relève son col. Il pense à la maison douillette où brûle la lumière, aux sourires de ses proches, à l’alcool âpre qui fait chanter l’esprit près de la cheminée, au livre amical qui parle d’autres pays, aux disques qui révèlent un autre monde.

Face aux éléments hostiles, l’homme est pareil à l’ours. Il aspire à sa tanière et à s’y enfermer pour hiberner. Au centre de son monde calme et clos, où se perpétue un peu de la chaleur d’été, il prend le temps de penser à lui-même, à ses petits et à tous ceux qui ne sont plus.

Novembre, mois des morts et des chasses sauvages.

L’automne, comme le printemps, est une saison instable, une saison qui devient. Elle n’a pas cette plénitude de l’été ou de l’hiver, elle ne dure pas, elle hésite entre regret d’été et prémisses d’hiver. L’automne n’a ni un climat, ni des couleurs, ni des odeurs constants pour en faire une saison. C’est un passage, transition d’une fin d’été à un début d’hiver. L’automne n’est ni la nature morte ou endormie, ni la nature vive et éveillée : en nos pays elle s’endort peu à peu.

Novembre, mois des proches qui sont morts et qui s’effacent lentement du souvenir pour que la vie se perpétue sans le poids du passé.

Il est des hommes rudes que le froid revigore et exalte. L’humidité envahissante de l’automne les stimule et les incite à réagir contre la mollesse du paysage, la liquéfaction du végétal et le pourrissement des fruits. Leur vitalité refuse l’idée de mourir. Non pas l’idée de la mort, qui est inéluctable du seul fait de naître, mais ce passage graduel de la vivacité à la fatigue, la mort lente par la paresse, la vieillesse et la décrépitude. Les guerriers préfèrent quitter la vie les armes à la main, avec brusquerie et courage. C’est pourquoi l’automne, saison langoureuse et lasse, mélancolique et propice aux débordements de sentimentalité, leur déplaît. Ils n’aiment point les transitions, préfèrent ce qui tranche.

Novembre était pour les Celtes Samhain, la fête de la grande bataille des dieux, dont les Chrétiens ont fait la fête de tous les saints.

C’est une vérité d’expérience que le monde extérieur agit sur le tempérament des hommes. Fait-il beau, nous sommes joyeux ; fait-il sombre, le gris du ciel fait lever en nous la tristesse par sympathie. Notre rythme hormonal, notre climat émotionnel, nos états d’âme, semblent suivre ceux de la nature en ses saisons : enthousiaste au printemps, mélancolique en automne, joyeux en été comme en hiver grâce au soleil ou à la neige. Est-ce pour cela que nous revient la pensée profonde de Renan ? « L’histoire du monde n’est que l’histoire du soleil. »

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