Vietnam

Duong Thu Huong, Sanctuaire du cœur

Than et Phu Vuong fuguent brusquement ensemble du domicile de leurs parents dans la petite ville de Lan Giang, où le verger familial embaume des pamplemoussiers en fleurs. Ils ont 16 et 15 ans. Mais ce n’est pas par attraction réciproque ; c’est à cause de leurs familles.

Than est un adolescent prometteur. Aimé de ses parents, bon à l’école, excellent en maths, son avenir est tout tracé vers l’université. Sauf que la sexualité vient perturber cet équilibre. Amoureux depuis tout petit de sa sœur de lait Tra My, de deux ans plus âgée, et qui lui avait promis de l’épouser plus tard, Than découvre son père Maître Thy, respectable professeur de maths, en train de niquer en cachette comme un forcené la belle jeune fille de 17 ans sous un saule au bord de la rivière. Tra My sait qu’elle est épiée par le garçon, bien qu’il ait ôté sa chemise blanche, trop repérable, ce qui l’excite un peu plus. Comme il le dit, c’est son premier film porno, il entrera en empathie jusqu’à haleter et gicler à l’unisson, et il en sera marqué à vie.

Phu Vuong est le fils aîné d’un incapable, un mauvais « poète » qui vit aux crochets de sa femme et lui a fait quatre gosses qu’elle doit nourrir. Il la bat, bat son fils, reste ancré dans la pauvreté sans intention d’en sortir. En bref, le père toxique dont il faut s’éloigner. Si Than apporte l’argent volé dans les réserves de sa mère, Phu Vuong apporte la débrouillardise et ses connaissances des milieux populaires. Les deux se complètent.

Ils échouent dans une auberge pas chère du bord de mer, où ils se rendent compte que des trafiquants achètent de très jeunes filles de 12 à 14 ans, vendues par les paysans pauvres, pour les revendre à des pontes âgés du Parti alléchés par leur virginité. Ce commerce suscite jalousie et lutte de clans, ce pourquoi la police fait une descente et arrête l’aubergiste, les futures putes, et tous les clients. Dont Than, qui vient de braver l’interdit et de faire la connaissance charnelle de Bê, une gamine de 13 ans vierge qui l’a « initiée ». Elle est « avide de sexe » et veut connaître sa première expérience avec un jeune garçon avant d’être prise par un vieux mâle. Ils font l’amour plusieurs fois par jour, dans les buissons autour de l’auberge, dans la chambre, sur la plage, et même l’ultime fois dans le camion qui les emmène à la prison. Ils ne se reverront pas, mais cette expérience restera gravée dans le corps, le coeur et l’âme de Than. Phu Vuong, quant à lui, avait eu vent de la descente la veille au soir, trop tard dit-il pour prévenir Than qui n’était pas rentré, et avait fui à temps. Il deviendra rabatteur pour restaurant, avec un certain succès.

Le lecteur retrouve Than quatorze ans plus tard, en 1999 à Saigon. Après avoir été libéré par le coup de génie de se présenter directement au directeur de la prison, il a fait de petits boulots avant d’être repéré par Monsieur Khoan, tenancier de l’Orchidée pourpre, un bordel de gigolos. Than, à 18 ans, est beau garçon avec des yeux aux longs cils qui font pâmer les femmes. Il est « acheté » par Kim, femme d’affaires impérieuse qui veut se venger d’un mari volage et l’emmène dans une petite ville où elle a fait construire un vaste nid d’amour. Elle est éperdument amoureuse, ou du moins le croit-elle, puisque l’amour pour elle se réduit à l’extase sexuelle et à la domination. Mais ce n’est pas avec le luxe et l’argent que l’on tient un jeune homme. Au bout de six mois, c’est la rupture. Than craint les violences de Kim, ses menaces de lui crever les yeux, sa jalousie qui lui fait envisager de défigurer à l’acide le visage d’une fille en short blanc de son âge, que Than a regardée.

Il la quittera pour retourner à Saigon, retrouvera Phu Vuong qui est un sale égoïste qui ne respecte que le pouvoir et l’argent, s’apercevra que l’Orchidée pourpre a été spoliée par une épouse de ponte du Parti à son profit. Than retrouve son ami Doan lorsqu’il s’inscrit à nouveau aux cours d’anglais. Celui-ci lui indique un institut médical, faisant partie d’un hôpital public, qui fait aussi centre de remise en forme pour femmes. C’est un bordel de gigolos, mais version officielle. Et sa dernière cliente sera pour Than une vieille créature impérieuse de 71 ans, qui a répudié son mari volage et a élevé seule ses deux fils en réussissant en affaires, mais est devenue obsédée de sexe. Un mélange de sa mère et de Kim. Than la pilonne comme son père a fait de la jeune Tra My, revivant par exorcisme ce moment initial imprimé en lui au fer rouge. Après l’acte, bien payé, il est libéré d’un poids, mais saute du deuxième étage de son hôtel. La vie, l’amour, la famille, le pays, tout cela lui semble frelaté et vain. Grâce au système de débrouille populaire qui détourne l’eau et l’électricité de la ville par une série de câbles et de tuyaux, il en est quitte pour une jambe cassée (humour vietnamien). A l’hôpital, son père Maître Thy vient le voir et lui demande de lui pardonner ; lui et sa femme l’ont toujours aimé. Mais l’amour transformé en haine les a détruits implacablement tous les deux.

Ce long roman, construit par le télescopage de différentes époques, se lit avec aisance. Les phrases coulent comme de source. Il est centré moins sur les mœurs du Vietnam contemporain et de sa corruption par le sexe et l’argent, que sur le vortex qu’est la vulve féminine. Les filles, dès leur prime puberté, ne pensent qu’à ça, abdiquant toute raison jusque dans un âge avancé ; elles se font engrosser sans le savoir, marier sans le vouloir, battre avec résignation. Lorsqu’elles résistent, c’est pour dominer à leur tour, humilier le mari, chasser le jeune mâle et le payer pour qu’il accomplisse son rôle de godemiché comme un singe savant retenu captif. Ni amour, ni famille, ni patrie dans toutes ces excitations exacerbées, mais un égoïsme foncier du corps et des instincts, comme si le communisme avait éradiqué l’humanité des gens pour la marche inexorable de l’Histoire. Nous sommes bien loin de la morale de la propagande. Puisque l’Histoire avance toute seule, comme une mécanique, il s’agit pour chacun de jouir avant tout, et tant pis pour le reste. Les femmes agissent comme les hommes, en miroir.

Duong Thu Huong, Sanctuaire du cœur, 2011, Livre de poche 2012, 811 pages, €8,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Un autre roman de Duong Thu Huong déjà chroniqué sur ce blog :

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Saïgon, quartier colonial

Nous visitons le quartier colonial avec la poste, la cathédrale sous échafaudages, l’opéra vu de loin. Comme à Londres, certaines rues portent des noms de défaites telle la rue Dien-Bien-Phu. La cathédrale Notre-Dame de l’architecte Jules Bourard a été terminée en 1880, bâtie en briques de Toulouse et en tuiles de Marseille ; on ajoute en 1895 deux clochers de 57 m de haut. Elle est fermée pour travaux lorsque nous passons. Sous échafaud, comme disait un mien gamin.

La poste centrale date de 1891 et est due à l’architecte français Auguste-Henri Vildieu qui l’a dotée d’une armature en fer de Gustave Eiffel. Nous visitons la rue des libraires tout à côté. Elle offre des reproductions d’anciennes gravures et de vieux plans, mais très peu de livres en français, la plupart sont en globish. On y trouve même Le Petit Prince de Saint-Exupéry traduit en vietnamien, au titre Hoàng Tit Bé. La rue Catinat reste aujourd’hui un quartier chaud : il y fait plus de 30° !

Le guide local Té, qui ne parle pas français et s’exprime peu en anglais, ne sert pas à grand-chose sinon comme truchement avec le chauffeur ou les acheteuses de timbres pour les envois compulsifs de cartes postales aux guichets de la célèbre Poste centrale.

Le musée national d’histoire du Vietnam, construit en style indochinois par l’architecte français Ernest Hébrard, était au programme – mais il est « fermé le premier lundi de chaque mois ». C’est indiqué clairement sur son site et je ne comprends pas pourquoi l’agence de Paris à programmé les musées exprès les jours de fermeture. Est-ce ignorance ou stupidité bureaucratique de qui croit savoir et se fie à ses habitudes ?

Nous déjeunons au restaurant Chuo Ming Nam Moi où la bière 333 coûte 50 000 dongs soit deux dollars.

Nous allons visiter le temple de la Dame Céleste Thien Tau qui date de la fin du XVIIIe siècle. Il est dédié à la protectrice des marins. La cour nous accueille avec deux lions en pierre. La salle antérieure a deux autels, l’un dédié au génie Phuc Duc Chanh Thân (Bonheur-Vertu) à droite, l’autre à gauche au Môn Quan Vuong (génie gardien de l’entrée), et une stèle de pierre sur laquelle est gravée la légende de la Dame céleste. Selon le site Vietnam illustré, sa légende est la suivante : « La légende veut que Thiên Hâu Thanh Mâu soit née en 1044 à Fou Kiên, en Chine, sous la dynastie des Sông, avec comme nom de naissance Mi Châu. Un jour, son père et ses deux frères, qui mènent un bateau transportant du sel pour Jiangxi, rencontrent une grosse tempête. Mi Châu est à la maison avec sa mère sur le métier à tisser. Elle sort et essaye de sauver son père et ses deux frères, mais ne peut extirper des vagues déchaînées que les deux premiers. C’est ainsi qu’elle est devenue la déesse en robe rouge, errant sur les mers pour aider les navigateurs en perdition. Les équipages de bateaux de pêche hauturiers ont l’habitude de prier pour elle. En 1110, elle a reçu le titre de « Thiên Hâu Thanh Mâu » (Matsu, ou grand-mère) par la dynastie des Sông. » Dans la salle principale trône une statue de Matsu d’un mètre de haut. Deux sous-salles sont dédiées à Quan Thanh, Ksitigarbha et Caishen (Dieu de la richesse). De petits papiers mauves des dons avec le nom des donateurs sont empilées sur les murs et des cônes d’encens en spirales tombent du plafond.

Tom en profite pour nous parler du taoïsme. Le Tao est la Voie, un ensemble de pratiques nées au troisième siècle avant notre ère sous la dynastie Han. Il est fondé sur les textes, le Dao de jing de Lao Tseu, le Lie Tseu et le Zhuāngzǐ de Tchouang Tseu. Le but est l’édification des individus, au contraire du confucianisme qui avait un but plus social. Le Tao incite à s’intégrer, à l’harmonie avec le monde, et il a influencé par exemple beaucoup la médecine chinoise des humeurs. Le panthéon taoïste est né au cinquième siècle avec les immortels et des entités supérieures en plus des ancêtres. L’idée est que ce que vous faites et ce que vous mangez définissent qui vous êtes. Il est juste de profiter du monde, mais de participer à l’équilibre de la nature. En retournant à l’authenticité primordiale et naturelle, l’homme peut se libérer des contraintes et son esprit peut « chevaucher les nuages ». Il s’agit selon Marcel Granet d’une sorte de quiétisme naturaliste. C’est un idéal d’insouciance, de spontanéité, de liberté individuelle, de refus des rigueurs de la vie sociale et de communion extatique avec les forces cosmiques.

Cholon est le quartier chinois et nous visitons le plus ancien centre communautaire dont les bâtiments datent de 1830. La communauté est la cellule sociale de base au Vietnam. Duong Thu Huong, la romancière contemporaine, l’a très bien décrit dans son roman Terre des oublis. Tout le monde surveille et juge tout le monde, il est difficile de s’en dépêtrer.

Encore un marché ! Le marché de Bin Te ou Binh Tay. Il a été construit en 1928 par un riche homme d’affaires chinois Quach Dam qui en fit don à la ville contre la possibilité d’extension de son commerce. Son style est chinois malgré une horloge à quatre façades nettement française. C’est un marché de gros, même si les clients sont minces ; il est organisé en production autour d’une cour centrale. Les touristes y sont gênants pour les vendeurs car s’ils achètent, c’est très peu. Ce marché contient de tout, en plus grand, de la vaisselle, des vêtements, des champignons et des poissons séchés. Je n’y passe qu’un quart d’heure, je n’ai pas le même intérêt que les serial-consommateurs. Le J fait des photos, sa femme cherche un savon pour une voisine « maniaque » ; une drôle d’idée que d’offrir un savon chimique sous prétexte qu’il vient d’un pays exotique…

Nous n’avons rien d’autre à voir à Hô-Chi-Minh-Ville. Au fond, la cité s’est développée grâce aux Français, puis comme un champignon après la guerre avec les Américains, et enfin avec le commerce chinois. Elle a submergé l’ancienne ville coloniale, a poussé tout autour ses grands immeubles d’affaires et d’habitation dans une conurbation de plus de 14 millions d’habitants. Si, contrairement aux hommes dont certains vont torse nu (une idée pour la canicule), les femmes sont très habillées en scooter et portent souvent un masque, c’est pour protéger leur teint du soleil, nous dit Té sur une question du groupe. Est-ce la pollution ? Nous éternuons plus.

Je suis fatigué par la chaleur lourde, et même les locaux le sont. On peut voir quelques hommes torse nu au marché et sur le pas des boutiques. Notre nuit ayant été courte, je reste à lire dans ma chambre, à reposer mes yeux, au calme. Une oasis climatisées à 25° et avec douche bienfaisante. Si l’on sort, nous dit Tom et que l’on est contrôlé par la police, il faut donner son nom, sa date de naissance et le nom de l’hôtel. Ainsi, toutes les informations sont recoupées et le Renseignement est content. Nous sommes en effet dans un pays où le Parti veut tout savoir et tout contrôler.

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Saïgon, pagode de l’empereur de Jade

Ho-Chi-Minh-Ville n’a gardé le nom de Saïgon que pour son quartier central ; la conurbation est désormais nommée internationalement par son nom communiste. Albert Morice a connu le Saïgon de 1872, ancien village de pêcheurs khmers proche du delta du Mékong devenue petite ville de cases sur pilotis des marchands viets et chinois venus par le grand fleuve. Mais il observe qu’« au milieu de ces vices des races privées de liberté, (…) des qualités qui permettent d’espérer beaucoup : une gaieté touchant trop souvent au persiflage, une aptitude puissante à apprendre et à comprendre et, chose singulière, un certain orgueil de race, du moins chez quelques-uns » p.27. Autrement dit, tout n’est pas perdu, l’éducation et l’hygiène vont civiliser ces mœurs encore sauvages. L’observation naturaliste se veut neutre d’idéologie, et le sentiment de fierté blanche se met en retrait face aux réalités des gens. Il aime lui aussi les enfants. Comme son modèle parisien d’enfant-moineau, « le gamin de Saïgon est un être hybride : c’est un enfant de Paris enté sur un lazzarone, et transporté sous le soleil de l’Orient » p.31. A moitié nu ou en loques, il sert de porteur dans les villes, de guide et de ramasseur de gibier lors des chasses, de protecteur contre les buffles agressifs qu’il connaît bien, de tuteur aux Blancs inhabiles à marcher sur les minces talus des rizières alors que lui-même plonge « avec insouciance ses jambes dans l’horrible boue chaude » p.32.

Je suis réveillé à 6h45 après avoir dormi moins de quatre heures. Il est vrai que j’ai somnolé assis dans l’avion durant 1h30 de vol. Dans l’hôtel, quelques Blancs dont je ne comprends pas la langue, peut-être du hongrois ou du turc, et tout un banc de Yankees avec un adolescent doré de 12 ans aux cheveux noués en toupet sur le sommet du crâne ; il fait trop chaud ici pour porter la coiffure sur les oreilles.

Nous ne partons qu’à 10h30 pour ceux qui veulent dormir, mais le petit-déjeuner ferme après 9h30. Il offre du chinois, du japonais, de l’anglo-saxon, du thaï, et même du français. Je prends un peu de tout, des rouleaux japonais aux algues, des nems frits, du curry thaï, des œufs sur le plat, un yaourt maison, de la pastèque, un croissant, deux cafés, et un jus d’eau au citron vert appelé par la branchitude « détox ». Ce n’est que de l’eau aromatisée. Quand je reviens à la chambre, la soubrette est déjà en train de la faire. Comme quoi, sans être paranoïaque, il faut toujours cacher le plus précieux pour éviter la moindre tentation.

Nous allons voir la pagode de l’empereur de Jade. Elle a été construite en 1909 ou en 1982 par la communauté chinoise ; le président Obama l’a visitée en 2006. Le toit est couvert de tuiles yin et yang, décorés avec des bords de toit, et des coins aux statues en céramique colorées. Parmi les quelques trois cents statues, certaines sont en papier mâché. Outre les divinités habituelles, le juge des enfers avec les plaques des dix supplices de l’enfer, une partie dédiée à la femme et la fertilité, et une dernière aux morts. La foule est compacte, venue faire ses dévotions. Dans un bassin extérieur évoluent des poissons-chats à grandes moustaches. Pas de carpe diem.

Pour savoir où est l’escalier qui permet de monter à l’étage, je parle à un Canadien qui porte un sweat à capuche et un masque de visage dans le style du compromis « raisonnable » avec les fanatiques islamiques. Du grand n’importe quoi. D’ailleurs, il ne sait pas où est l’escalier, ce wokiste tellement soucieux de ne pas offenser qu’il s’est effacé du monde.

Le climat est tropical et l’humidité sature l’atmosphère. La ville est en effet articulée autour du delta du Mékong et n’a été longtemps qu’une bourgade de pêcheurs. Prise par les seigneurs Nguyen en 1672, elle a été dotée d’une place forte, Gia Dinh. Ce sont les Français qui, après la prise de la Cochinchine en 1859, en ont fait une grande ville de style européen en aménageant un port actif. Saïgon reste aujourd’hui la principale métropole du pays.

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Marché de Hué

Parce que nous avons du temps, et que le touriste troisième âge adore acheter tout et n’importe quoi, Tom nous emmène au marché de Hué. Le Dong Ba a été reconstruit en 1887 après un incendie ; il a été restauré et agrandi en 1987.

Il est sombre, encombré, sans ordre. On y trouve de tout, des chaussures et des claquettes, du thé et des herbes traditionnelles, des légumes et des fruits dont le durian à l’odeur de cadavre et le joli fruit du dragon, des crevettes et des calamars séchés, des pâtes et du riz, des gâteaux de riz gluant, du cochon débité à la hache sur un étal en plein vent, des bijoux fantaisie et des chaînes pour les cols des garçons. C’est un marché de gros, une vraie caverne d’Ali barbare. Je m’y ennuie après y avoir déambulé pour faire quelques photos.

Je ne suis pas le seul, mais la moitié du groupe au moins est contaminé de fièvre acheteuse. C’est la plaie des groupes de tourisme. Une quinzaine de minutes suffisent largement pour qui n’a pas l’intention de brocanter et marchander. Les odeurs sont fortes, le poisson faisandé, la chimie des chaussures ou de la teinture des vêtements. Rien de particulièrement joli ou remarquable à mes yeux dans tout ce fatras. Lorsque nous sortons, il fait déjà presque nuit. Et les visiteurs repartent à quatre sur un scooter, sans casque sauf la conductrice.

Nous allons au restaurant The Tropical Garden, où nous dînons dans une salle qui ressemble à celle d’une pagode. Mais les piliers ne sont pas de bois de jacquier, dit « de fer » ; ils sont en béton et plâtre peint… La vie est animée le soir, des jeunes, des familles avec enfants petits dînent en gargote, prennent un pot avec de la musique disco. C’est une ambiance américaine dans les rues, la vie d’aujourd’hui – bien loin de l’autoritarisme moral des peines à jouir qui voudraient imposer la rigueur communiste.

Nous prenons le bus pour l’aéroport de Hué. Le petit avion est plein : nous sommes dimanche soir et à la fin des vacances scolaires du Nouvel an chinois. Au contrôle des bagages, il faut rituellement enlever ses chaussures, comme dans les temples, mais une bouteille d’eau peut passer. L’avion de la compagnie charter Vietjet Air, prévu à 22h35, est retardé d’1h30 au moins, on ne sait pourquoi. Cette compagnie à bas coût a une organisation défaillante. Cela fait la deuxième fois que nous subissons ses retards, ce qui chamboule un programme très chargé et nous fait dormir à pas d’heure.

Dans l’aéroport, les mamans et les papas tiennent les bébés dans les bras ; les petits sont fatigués et s’impatientent. L’un s’agrippe au vêtement du père comme un petit singe ; c’est un réflexe ancestral émouvant. Un autre rampe à quatre pattes sur le carrelage, suivi par sa mère que cela amuse beaucoup. Un troisième, un bras dans le plâtre et un œil au beurre noir, pleure ; est-il maltraité ? Pourtant, son papa a l’air de l’aimer bien et le console contre lui. Ma voisine, jeune et branchée Vietnamienne, manie son smartphone comme un tableau de bord de Boeing. Elle a une conversation en visio avec son petit ami à l’autre bout du vol, tout en surfant sur WhatsApp et prenant en photo de loin le panneau d’affichage qui indique le vol « délayé ». Cela lui permet, sans quitter sa place, d’agrandir l’image et de lire ce qui est écrit.

L’avion est un Airbus 320 mais les consignes sur les sièges sont en anglais et en turc. L’avion est-il loué ou cédé en troisième occasion ? À l’arrivée à Hô-Chi-Minh-Ville, noté « city » en globish, l’avion est parqué en bout des pistes avec les charters, et nous devons effectuer un très long trajet en bus de piste pour rejoindre le sas des bagages. Un petit garçon est malade et vomit, ce qui fait s’écarter les gens dans un véhicule pourtant bondé. Les bagages n’arrivent que par vagues, conteneur après conteneur, que des bagagistes vident comme des sacs. Ils les balancent sur le tapis roulant sans aucune précaution. D’où l’intérêt des coques solides de valises.

Nous trouvons le nouveau guide de Saïgon qui se prénomme Té, à moins que ce soit son surnom. C’est un grand jeune homme à lunettes et en bermuda, au polo rose. Nous devons faire 500 m dans les couloirs de sortie très encombrés pour trouver le parc à bus et quelques kilomètres encore pour notre hôtel en centre-ville, le Parangon Saïgon Hotel. La chambre est moderne et confortable, nous sommes toujours dans le quatre étoiles. Mais il est déjà trois heures le lendemain lorsque je pose enfin ma tête sur l’oreiller.

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Tombeau de Khaï Dinh et Pagode Tu Dam

Le monument funéraire de Khaï Dinh nous force à monter 127 marches, plus hautes au début et se réduisant à mesure que l’on monte. C’est l’inverse en descente, donc de plus en plus difficile. A noter que 127 est un nombre premier car il n’a que deux diviseurs distincts : 1 et lui-même. Il faut être en forme pour ce faire. Nous avons une vue sur la plaine environnante.

Le monument lui-même est de style facteur Cheval, construit entre 1920 et 1931. Il enferme la tombe de l’avant-dernier empereur du Vietnam, décédé en 1925. Les travaux ont duré onze ans, achevés en 1931 seulement. Il se compose de terrasses reliées par des escaliers. Il a été financé par une augmentation des impôts locaux avant la mort du roi, qui n’avait qu’un rôle de représentation, et ce monument n’a jamais été populaire. Il rapporte désormais grâce au tourisme.

L’intérieur du temple de Thien Dinh a un plafond aux neuf dragons dans les nuages (« Cuu Long an van »). Des motifs et des mosaïques de porcelaine et de cristal tapissent tous les murs dans un style kitsch qui n’est pas à notre goût. Le tombeau lui-même est un monument au mauvais goût, trop chargé, chantourné, les dragons et une horloge arrêtée à huit heures moins dix en fragments de mosaïques collées au mur, la statue d’or du souverain trônant avec orgueil sur tout ce luxe sans intérêt pour l’au-delà. Il y a même, conservés sous vitrine, deux vases de porcelaine de Sèvres représentant la Vierge Marie !

Une pagode est un lieu de culte qui abrite une relique bouddhique. C’est le cas de la pagode Tu Dam, une tour de plusieurs étages, ici huit. Pourquoi huit, qui n’est pas un chiffre symbolique ? Parce que huit plus le tout, font neuf, multiple de trois, le chiffre parfait. Le mot pagode vient du portugais, dérivé du sanskrit baghavat qui signifie saint.

A 2 km du centre-ville, la pagode a été fondée vers 1695 par le Grand bonze Minh Hoang Tu Dung, un Chinois appartenant à l’ordre de Thien, de la secte de Lam Te. En 1936, Madame Karpeies, présidente de la Société des études bouddhiques de France, y a rapporté une branche de figuier prélevée sur l’arbre sous lequel Bouddha a atteint le Nirvana. Des fresques décrivant la vie de Bouddha sont visibles sous le toit et, sur les colonnes du temple antérieur sont inscrites des sentences tandis que des tours à tambours et à cloches s’élèvent de chaque côté.

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Cité impériale de Hué 2

Nous effectuons un long, très long (parce que nous marchons lentement) périple dans la cité impériale avec le palais de l’Harmonie Suprême et l’esplanade des Grandes salutations, le temple du Culte des rois Nguyễn (Thê To Miêu), le Pavillon de la Splendeur, les pavillons de la reine mère, des concubines, et les tombeaux des Nguyen. Le temple The To Mieu construit en 1821 et 22 a été consacré au culte des empereurs Nguyen sous l’occupation française de 1884 à 1954. Seuls sept empereurs y étaient honorés. Chacun a sa photo au-dessus de son autel.

Il y a même un pavillon des Neuf urnes dynastiques en bronze. Les urnes en bronze sont le symbole du pouvoir, de l’orthodoxie et de la continuité de la dynastie Nguyen. Elles sont fondues du métal apporté par les chefs de province et restent comme un trésor sur la durée. Remplies d’eau, elles servent aussi de lutte contre les incendies. A l’intérieur du bâtiment, un escalier en bois permet d’accéder à l’étage mais a aussi une fonction symbolique avec ses deux rampes sculptées de dragons à cinq griffes qui symbolisent l’empereur et sa puissance, et permettent d’accéder au ciel. Les marches sont sculptées de nuages et de vagues de la mer tandis que les rampes sont ajourées en forme de svastikas pour signifier longévité et éternité.

Après les danses, nous avons déambulé deux heures avant de passer la porte Mieu, entrée principale du The To Mieu et formée de trois entrées aux toitures superposées, aux couleurs rouge, jaune, bleu, vert et ses décors des diverses religions confucianiste, bouddhiste et taoïste. Ce sont des animaux sacrés, dragon, licorne, tortue, phénix, les quatre saisons, les quatre plantes sacrées que sont l’abricotier, l’orchidée, le chrysanthème et le bambou, et les huit objets précieux des immortels.

Après ce long et chaud périple, il est temps d’aller au restaurant au nom de Little Italy : nous y avons mangé viet.

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Cité impériale de Hué 1

Nous sommes dimanche et au neuvième jour de notre voyage. Nous allons visiter la cité impériale de Hué. Elle est inspirée du modèle de la cité interdite de Pékin avec une répartition symbolique appuyée sur la géomancie qui oppose les fonctions masculines et féminines. Il y a beaucoup de monde.

Beaucoup de monde aussi au petit-déjeuner de l’hôtel à 7h30. Une majorité de Vietnamiens, me dit un voisin à ma table. Lui est né ici mais habite Hô-Chi-Minh-Ville. Les clients sont des familles avec enfants, pour la plupart des garçons éveillés dont le cou tout neuf est orné de l’inévitable chaîne, ce qui met en valeur le doré de leur teint et la fragilité de leur peau. Je remarque, ce qui n’est pas courant, le T-shirt blanc qui moule bien la vigueur d’un garçon asiatique de 11 ans en short noir (et chaîne d’or) mais au petit bide à plis lorsqu’il s’assoit. Il contraste avec un filiforme 8 ans au polo bleu ciel à col ouvert, caressé affectueusement sur les épaules par son papa. Un 10 ans en T-shirt vert bois, cheveux en brosse et visage haut dans le style des années 50, ressemble à une publicité pour les scouts ou pour les pionniers communistes des premiers temps. Il y a de tout, et cela virevolte autour du buffet, enivré d’abondance. Il n’est pas facile de s’immiscer pour se servir. Peu de fillettes, ou couleur de muraille. Le déséquilibre massif entre sexes en Chine est marqué par un déficit de femmes compris autour de 40 millions. La société préfère les enfants mâles, et la politique de l’enfant unique, instaurée par Deng Xiaoping dès 1979 pour assurer le décollage économique, a entrainé des millions d’avortement sélectifs et d’infanticides.

Le temps est couvert mais il ne fait pas encore trop chaud, c’est un temps « idéal » me dit mon Vietnamien, à ma table, tout en engouffrant une soupe aux nouilles et à la viande avant toute une assiette de viennoiseries. Il joint un petit-déjeuner américain au petit-déjeuner traditionnel vietnamien, ce qui explique son embonpoint. Il me dit que les Chinois préfèrent les grandes villes pour passer leurs vacances. Les campagnes sont pour eux moins confortables et les hôtels sans standing.

Devant la cité impériale, sur les berges de la rivière des Parfums, des hommes roulent à la main des tondeuses à gazon ; le moteur, c’est l’homme.

Nous passons devant les neufs canons d’apparat qui n’ont jamais servis que pour leur pouvoir symbolique. Ils sont installés près des portes The Nhon et Quang Duc, dans l’enceinte de la citadelle de Hué. Ils ont été fondu sur ordre de Gia Long le 31 janvier 1803. Les canons de 5,10 m de long pesant 10 tonnes portent le nom des quatre saisons et des cinq éléments : métal, bois, eau, feu, terre. De petits garçons caressent les fûts phalliques avec gourmandise, dont encore une paire de jumeaux, tandis que les petites filles les chevaucheraient bien. Mais ils sont trop élevés pour qu’elles puissent grimper dessus ; ce n’est pas sans avoir essayé, mais il est écrit très clairement « no entry » en vietnamien et en anglais.

La cité impériale a été bâtie de 1804 à 1833 sur 36 hectares et a été le centre du gouvernement de la dynastie Nguyen qui ont régné de 1802 à 1845. Elle se compose d’une aire administrative et d’une aire rituelle, avec au entre la Cité pourpre interdite de 9 hectares, en deux parties, celle ou l’empereur travaillait et recevait, et une partie centrale réservée à l’intimité. Les résidences de la reine mère et de la reine étaient situées à l’ouest de la Cité pourpre interdite, et sont aujourd’hui autorisées. Nous arpentons tous les lieux, piétinant l’intime d’hier avec nos bottes d’aujourd’hui. C’est que les temps ont changé.

Nous commençons, une fois passée la porte du Midi Ngo Môn, par quarante minutes de danses traditionnelles dans le Théâtre royal de la Cité pourpre. Elles sont reconstituées selon les postures gravées en bas-reliefs sur les temples. C’est une ambiance sonore de craquements, d’ondulations, de miaulements. Les costumes sont chatoyants, où dominent le rouge et l’or. C’est assez plaisant à nos yeux. La ronchonnne du Sud-Ouest a zappé le spectacle, encore et toujours agacée par ce qu’elle n’aime pas.

Nous arpentons les galeries autour de la bibliothèque du roi. Elle date de 1821. Minh Mang a fait bâtir une maison Tri Nhan Duong (Maison de l’intelligence et de la clémence). Sous Thiệu Trị, a été rebaptisée une Thanh Ha Thu Lau (maison de la Littérature). Des visiteurs locaux louent des costumes d’époque, ce qui fait joli sur les photos et redonne vie aux vieux restes. Les Vietnamiens sont très férus de ce genre de photos en situation qu’ils doivent poster, comme tous les jeunes branchés, sur les réseaux sociaux. Les femmes surtout sont très élégantes en costume ; plus rares sont les garçons, quelques enfants sont habillés par leurs parents.

Le palais de réception est d’un curieux style qui mêle l’austérité des formes de Versailles à la dentelle kitsch des temples asiatiques. Murs jaunes, contours de fenêtres gris, volets rouges, tout est fait pour en jeter plein la vue. L’intérieur est pire dans le mobilier empire et le style rococo des décors. Des frises florales et dragonesques sont composées de tesselles de mosaïque colorées où domine le bleu, le blanc et le vert tandis que les murs sont peints de fleurs romantiques éclairées par des lustres à la verrerie Grand siècle. La vaisselle sur la table est en porcelaine de Limoges blanche à liseré d’or ; elle a coûté une fortune.

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Tombeau de Tu Duc à Hué et de Minh Mang

Nous nous rendons ensuite au tombeau de Tu Duc, quatrième empereur de la dynastie Nguyen, qui a régné 36 ans, de 1848 à 1883. Il est situé dans un grand parc planté de pins. C’était tout d’abord une maison de campagne de 12 hectares avant de devenir la dernière demeure. Entouré d’une muraille de 1500 m de longueur, il comprend un petit lac, un îlot au milieu, trois ponts, deux pavillons de chaque côté. L’aire rituelle comprend un complexe de construction dont le temple Hoa Khiem pour le roi et son épouse, le temple Luong Khiem pour la reine mère, un théâtre royal et un pavillon de repos. Le tombeau du roi est « modeste » ainsi que celui de la reine et de l’empereur Kien Phuc, neveu et fils adoptif de Tu Duc, qui ne régna que sept mois à l’âge de quinze ans. Dans le hall, des peintures du roi Thieu Tri lui-même. De jolies bonzesses passent nonchalamment en uniforme religieux. Tu Duc avait une centaine d’épouses et concubines mais aucun enfant ; il était stérile et a dû adopter son neveu.

Un tout petit blond américain adorable, aux cheveux bouclés, court partout sans souci de la chaleur. Sa mère le ramène en le tenant par une oreille, ce qui fait crier de réprobation la prof d’anglais. Le petit obéit et ne pleure pas, cela n’a pas dû lui faire très mal. Il est tellement touchant de voir un petit blond en ces contrées lointaines, l’espèce étant mondialement en voie de disparition.

Dans le palais, une bande de déguisés a loué des costumes royaux et s’en donne à cœur joie pour se faire clicher en mandarins de cour ou empereur lui-même. Nous profitons de leurs jeux pour accumuler aussi quelques images de cette illusion.

La journée est chargée, « beaucoup de marches » avait dit Tom et nous avions compris de marche à marcher, pas à monter.

Nous devons encore visiter le tombeau de Minh Mang de 15 hectares sur le mont Cam Ke, bâti de 1840 à 1843. La chaleur est moite, nous sommes fatigués, mais il fait très beau. Le second monarque de la dynastie Nguyen a érigé un site clair à comprendre, un parc qui mène de pavillon en pavillon (40 constructions) jusqu’au mausolée conçu comme un lingam collinaire dans le yoni de l’étang en croissant de lune – intégré dans la nature. Palais, pavillons, temples, sont disposés symétriquement sur un axe allant de la Porte Dai Hong jusqu’au pied du mur d’enceinte La Thanh, derrière le tombeau royal. Nous croisons de jolis gamins viets, vifs mais peu turbulents passé trois ans. Une harmonie avec la nature.

Nous sommes de retour à l’hôtel comme le soleil se couche. Phap a proposé de réserver un restaurant, le DMZ Café pas très loin de l’hôtel, mais seuls les deux dames sorties d’Agatha Christie ont levé la main. Les couples veulent se retrouver entre eux, flâner, dîner ensemble. C’est un bon groupe mais l’esprit collectif a bien baissé depuis vingt ans.

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Pagode de la Dame céleste à Hué

Hué est une ville impériale des Nguyen. L’ordonnancement de la demeure des morts est calqué sur celle des vivants. Nous allons visiter des tombeaux, celui de Minh Mang et celui de Tu Duc. Le bus va rouler à tombeau ouvert.

La ville de Hué comprend environ 300 000 habitants, elle a été très meurtrie par la guerre lors de l’offensive du Têt en 1968. Le Vietminh a massacré les élites, faisant 25 000 morts. Les Américains ont alors bombardé et détruit le temple de la littérature où s’étaient réfugié les assaillants. La garnison américaine a tenu mais la ville a été ravagée. Hué est restaurée pour le tourisme depuis les années 2000. Nous jouons désormais l’offensive du thé impérial.

Nous visitons la pagode de la Dame céleste Thien Mu, le temple de la coupe de jade Dien Hean Chen, avant de nous rendre au restaurant où nous sont servis les neuf plats traditionnels. La pagode de la Dame céleste est la plus haute du Vietnam avec ses sept étages de 21 m de haut. Elle a été érigée en 1601 selon la légende d’une vieille dame prédisant que celui qui bâtirait une pagode sur cette colline fonderait une grande dynastie. A l’intérieur, la statue en marbre d’une tortue, symbole de longévité. Thalès me montre un lézard à longue queue qui file entre les herbes.

Dans un bâtiment, une vieille voiture bleue de marque anglaise. Dans cette auto, le vénérable Thich Quang Duc est parti en 11 juin 1963 de la pagode An Quang pour Saïgon. Il a fait arrêter la voiture à l’angle des rues Phan Dinh Phung et Lê Van Duyet, s’est assis en position du lotus et s’est immolé par le feu pour protester contre le régime de Ngô Dinh Diêm qui discriminait les Bouddhistes et violait la liberté religieuse.

Plus joyeusement, un trio en rouge se fait photographier par maman et je note que la petite fille de 5 ans porte elle aussi une chaîne de cou comme les garçons. Plus loin, deux amis ados en jaune se tiennent par les épaules et se regardent avec une amitié tendre, leur chair lisse tout en émoi dans le triangle du cou laissé par leurs polos.

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Hué

Dans la ville de Hué, ancienne capitale de l’Annam située sur la rivière des Parfums, puis capitale de l’ensemble du pays en 1802 sous l’empereur Gia Long, notre hôtel est le Huong Giang Hotel Resort et Spa au nom à rallonge, 51 rue Le Loi. C’est un ancien établissement américain gigantesque mais qui a mal vieilli. Nous sommes au troisième étage et le dîner est servi à 19 heures au rez-de-chaussée.

La susceptible du Sud-Ouest qui ne veut pas parler de son ancien métier dans la finance, peut-être parce qu’elle a été virée, m’a piqué ma valise pour aller au plus vite rejoindre sa single. Elle avait laissé la sienne. Heureusement que son nom était écrit dessus. Lorsqu’elle est revenue en coup de vent, elle ne s’est même pas excusée sur le moment, toujours agacée.

Au dîner, nous dégustons un curieux dessert local, une sorte de jelly à la patate douce faite de riz gluant et de sucre de canne. La jelly est une gélatine animale ou parfois une pectine végétale colorée chimiquement. Les Anglais idolâtrent ça, les Américains colorent et adorent les jus de fruit cuits jamais assez vifs pour leurs yeux. L’hôtel s’avère bruyant. La grande rue animée reste passante jusqu’après deux heures du matin et s’entend malgré la distance de la cour, du balcon et des vitres. Cris, klaxons, atmosphère moite ou climatisation glaçante. En bref, une nouvelle douche au matin. Beaucoup ont mal dormi et demandent à changer de chambre pour la nuit suivante. Je reste dans la mienne.

Petit-déjeuner buffet plantureux et surtout chinois. Tout un arrivage est en effet venu avec des enfants petits, des enfants-rois à qui on laisse tout faire, de vrais petit Kim Jong Il en puissance.

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Confucianisme

Tom profite du car pour évoquer le confucianisme. C’est un système de croyances sans transcendance, mais avec un code moral et un mode de vie. Il a été fondé par Maître Kong, né vers -551 et mort en -479. Son but est la recherche de la connaissance. Maître Kong n’a rien écrit, il n’a pas été suivi. De l’homme, on sait peu de choses sinon que les Jésuites en Chine latinisèrent son nom de Kong Fuziu en « Confucius ». Il a vraiment existé mais n’est pas l’auteur de toutes les œuvres qu’on lui attribue. Sage et non prophète, Confucius est l’auteur d’essais que l’on connaît sous le titre d’Entretiens familiers.

Cette façon de penser est née durant la période houleuse de la vie de Kong, sous la dynastie Zhou en Chine. De –591 à la fin officielle des Tcheou au 3ème siècle avant, la Chine n’a connu que des conflits entre chefferies. Son principe est que la connaissance est un devoir moral. L’homme n’a rien inventé mais transmet la tradition. Une particularité est que l’être humain est considéré comme foncièrement bon. C’est le manque de cadre moral de la société qui engendre le chaos communautaire et la méchanceté individuelle. De la famille à l’État, si tout est propre, bien tenu, tout doit aller bien.

Dans la Chine de cette époque, on ne pouvait être que noble ou esclave. Les nobles sans terres, amenuisées par les partages successifs, ne pouvaient que se faire lettrés et conseiller les princes. Confucius fut l’un des derniers et le plus flamboyant de cette lignée de clercs. De bonne naissance mais pauvre et orphelin, il n’avait que 17 ans lorsqu’un grand officier sur le point de mourir l’institua maître de son fils. « On le chargea de l’intendance, dès lors les comptes furent exacts. On le chargea du bétail, dès lors le cheptel prospéra » p.64.

Car l’essentiel, pour Kong, est la vertu. Certes, les hommes n’en sont pas remplis mais « les oiseaux et les bêtes sauvages, nous ne pouvons nous associer à eux ni vivre en leur compagnie. Si je ne fréquente pas les hommes tels qu’ils sont, avec qui frayer ? » p.65.

La base est de bien définir les mots du discours, pour bien comprendre et bien être compris. En effet, « dénominations incorrectes, discours incohérents ; discours incohérents, affaires compromises ; affaires compromises, rites et musique en friche, punitions et châtiments inadéquats (…) le peuple ne sait plus sur quel pied danser, ni que faire de ses dix doigts » p.69. Nos politiciens pourraient utilement s’inspirer de ces conseils de bons sens lorsqu’ils prononcent leurs discours ou qu’ils élaborent la loi. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. De plus, si l’on se dit « souverain », « ministre », « père », ce sont autant de noms qui engagent comme la noblesse oblige. Il n’y a de vertu que dans la droiture de l’intention et la pureté du cœur. Cela se manifeste par la civilité, le premier des rites, qui est respect pour autrui autant que pour soi-même.

L’homme n’est pas un être idéal mais un naturel que l’on éduque par l’exemple plus que par les conseils. Le recours aux anciens permet de tourner les croyances et les manies, mais c’est bien l’homme présent qui doit réfléchir par lui-même et agir. « Parce que je suis maître de moi, je suis maître de l’univers, ou digne de le devenir. Qui veut gouverner doit d’abord se gouverner ». Car telle est la sagesse : on ne change pas le monde par décret, non plus que le peuple, ni les comportements. On ne peut commencer que par ce qui est à notre portée. En premier par soi-même. Seul le maintien d’une bonne santé, puis l’exemple de la vertu permettront, de proche en proche, de changer comportements, hommes et monde. Tout le reste n’est qu’utopie dans son sens maléfique d’idéal inaccessible, donc d’alibi pour – surtout – ne rien faire. La première vertu est de donner un modèle. Par sa réussite « exemplaire », les convictions se feront et le monde pourra suivre. Ce n’est pas l’inverse qui est vrai.

Ne jamais désespérer de l’homme, dit Confucius, mais aimer comme haïr avec discernement. Point de juste milieu mais le « milieu juste », tel la flèche tirée au centre de la cible et pas à côté. Pour cela respecter, écouter, étudier avant de dire et d’agir. « L’homme de qualité n’est pas un spécialiste » – mais il est amateur de tout et il s’enquiert. L’homme vulgaire ne pense qu’à son bien-être et à son intérêt, tandis que celui qui aspire à l’équité s’ennoblit. Sa récompense est la paix du cœur et de l’esprit en voyant se diffuser la justice et le bonheur qui va avec autour de lui. Pas besoin de dieux pour injonction ou pour sanction, l’homme suffit qui est semblable à nous, un frère.

« Tout passe comme cette eau ; rien ne s’arrête, ni jour, ni nuit » – et l’homme de qualité imite ce mouvement, cette fluidité de l’intelligence (qui est faculté d’adaptation) dans le changement incessant des choses (qu’on ne peut immobiliser). L’homme de qualité vit dans le temps, avec son temps, sans regretter un mythique âge d’or ni se consoler dans un quelconque avenir radieux. Ce qu’il faut changer est ici et maintenant, avec les hommes tels qu’ils sont et les rapports de force présents. Pour guide, le sage a la « raison raisonnable et non point rationaliste, et nullement ratiocinante » : point de technocratie ni de foi aveugle dans le seul « calculable », point de coupage de cheveux en quatre idéologique pour noyer le poisson. La justice exige le bon sens, la voie juste, un regard étendu et l’écoute de tous, même si la décision est une. Dialectiquement, elle se situe « après ».

Dans ses Entretiens, Confucius déclare encore : « Les anciens, qui désiraient que la terre entière resplendit de la resplendissante vertu, commençaient par bien gouverner leur principauté.

« Comme ils désiraient bien gouverner leur principauté, ils commençaient par mettre en ordre leur famille. Comme ils désiraient mettre en ordre leur famille, ils commençaient par se perfectionner eux-mêmes.

« Comme ils désiraient se perfectionner eux-mêmes, ils commençaient par régler leur cœur.

« Comme ils désiraient régler leur cœur, ils commençaient par purifier leurs intentions.

« Comme ils désiraient purifier leurs intentions, ils commençaient par étendre leur savoir » p.137.

Tout maître Kong est là – et tout est dit. Il sert de grand exemple

Il faut attendre -221, période des cent écoles, pour voir le développement du confucianisme via le disciple Mencius. Il expose que, depuis la piété filiale jusqu’à l’ordre cosmique, la bonne tenue permet l’harmonie de l’homme et de la nature avec les dieux. Sous les Xin, cette philosophie a été ostracisée ; sous les Han elle devient religion d’État ; sous les Tang, elle est balayée. Elle se réunit au taoïsme au XIe siècle pour donner naissance au néo-confucianisme.

À la campagne, des rizières vertes arpentées par des paysans en chapeau conique. À la ville, des collégiens en chemise blanche qui jouent au ballon pieds nus dans la poussière de la cour. Deux amis plus grands, probablement lycéens, l’un en vélo, l’autre en scooter, me sourient et me saluent de la main à la fenêtre du bus. Ils portent un polo bleu ciel liseré de blanc, au col largement ouvert. Tous deux ont une chaîne au cou. Je trouve leur attitude sympathique, à l’opposé de nos ados revêches et frileux qui vous lancent un regard noir si vous leur souriez.

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Col des Nuages

Le bus commence alors à monter par la route en lacets vers le col des Nuages qui sépare le Vietnam du nord du Vietnam du sud. Une forteresse est établie au sommet, car qui tient le col tient le passage. Vers l’ouest, en effet, ce ne sont que montagnes et très vite la jungle.

Des Viets jeunes font la course en moto vers les 495 m d’altitude du col, s’arrêtant de temps à autre pour se rassembler et s’entre-admirer, ou mesurer leur prestance devant les filles, assises toujours à l’arrière. La jeunesse branchée a des motos neuves au feulement de fauve. Ils sont pleins d’énergie, tout bardé de cuir, casque sur les yeux comme un heaume médiéval. Ils se sentent invulnérables, chevauchant la mécanique uniquement entre mâles ; ils ont lu trop de mangas aux super-héros musculeux.

Sur le sentier du panorama, en face de la forteresse et après les bars inévitables, un petit garçon de sept ou huit ans (difficile de donner un âge tant les enfants sont fin ici) est entièrement paré de branchitude gangnam style : chaîne au cou, bracelet au poignet droit, montre au poignet gauche, bague à chaton à l’annulaire droit, une autre au majeur gauche, casquette blanche sur les cheveux et T-shirt en faux Dior sur le torse. Il fait indiscutablement l’émerveillement de ses parents, plus modestes et plus vulgairement vêtus. Ils me sourient et me saluent après que j’ai pris leur petit prince en photo.

Il aurait dû faire brumeux et sans rien laisser à voir, d’où le nom de Col des nuages. Même Da Nang se laisse entrevoir sous les voiles. Il n’en est rien et il fait grand beau au col, ce qui est rare, nous dit Tom. « Je n’ai jamais vu ça » est l’expression habituelle de ceux qui n’admettent jamais que le monde puisse changer ; je l’entends depuis que je suis enfant, c’était l’antienne des paysans sur la météo dans les années cinquante. Les seuls nuages qui planent sont largement au-dessus. Il ne fait même pas froid.

L’ancienne citadelle et le bunker américain tiennent tous les deux la route. Cette Grande muraille du Sud-Vietnam n’a pas empêché l’invasion du Nord par la jungle de la cordillère et les pistes du Laos. La côte est à 8 % pour redescendre de l’autre côté.

Arrêt syndical du chauffeur de notre tacot – un bus de marque Thaco, Truong Hai Group Corporation, une marque du Vietnam fondée en 1997 qui produit des bus sur des châssis Hyundai. Quinze minutes au bord d’une lagune saumâtre en bas du col. Des barques de pêche, des pneus de vélo où l’on élève des huîtres, des cabanes sur pilotis, bordent la plage sur fond de montagne embrumée. Le col des Nuages s’élève en fond de tableau. Je découvre encore une paire de jumeaux garçon, ce n’est pas la première fois depuis notre arrivée. Ils ont un frère aîné mais ont dans les sept ou huit ans. Est-ce la chimie ou l’après-guerre avec la nature qui compense ? Il y avait souvent des jumeaux dans mes petites classes dans les années 1950 après la Seconde guerre mondiale. On en voit beaucoup moins depuis.

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Musée de la sculpture cham de Da Nang

Dans un bâtiment bas au mur jaune construit par les Français, le seul musée cham du monde inauguré en 1919, une collection près de 2000 objets dont 500 exposés, statues et bas-reliefs de la culture Champa. Il y a notamment des restes archéologiques du sanctuaire de My Son, à environ 40 km du centre de la ville de Da Nang. La galerie expose 18 objets de trois groupes différents, celui de la tour principale, celui de la tour secondaire et le groupe d’objets décoratifs à l’avant et sur le mur de la tour. On peut voir les statues de Shiva, Ganesh, la naissance de Brahma.

La salle Tra Kieu montre plus de 43 œuvres des VIIe au XIIe siècle, dont un piédestal des danseurs. La danse des apsaras qui ondulent avec grâce montre leur qualité céleste, jaillies du barattage de la mer de lait. Elles portent une fine tunique qui passe entre leurs jambes et sur leurs épaules, laissant deviner leur paire de seins affermis par la danse.

Un Vishnou du 10e siècle est assis nu en tailleur sous treize têtes de serpent a quatre bas portant chacun un symbole : une massue, une roue, une conque et un lotus. Il sourit sereinement, son col et sa poitrine couverts de colliers. Un autre du 7e siècle, trouvé à Quang Ngai illustre la création de l’univers. Vishnou médite couché sur le serpent Ananta à sept têtes. Quand il s’éveille, un lotus bourgeonne depuis son nombril. La terre est formée des pétales de ce lotus et Brahma, assis sur elle, entreprend son travail de création. Cette gésine sur la pierre est belle à méditer. Brahma est lui aussi en statues. Il porte quatre têtes, symbole des quatre directions de l’univers. Il est assis sur le cygne Hamsa et d’une main tient une épée, de l’autre un trident. Il porte un double collier qui souligne ses pectoraux accentués de travailleur, et un pagne brodé de fleurs.

Un Yaksa, esprit de nature du 6e siècle, est lui aussi assis en tailleur mais les mains sur les hanches, encadrant son nombril en fleur de lotus. Son expression est plus sérieuse que sereine, même un brin austère comme s’il faisait la morale à qui le regarde. Une Laksmi se présente tout en triangle, bien posée sur la terre avec ses jambes croisées et ses bras qui tombent sur ses cuisses. Ses colliers et sa ceinture soulignent ses deux seins pommés nourriciers tandis qu’un linge pend vers son vagin caché. Elle a la face mild and grateful selon la notice.

Un Bouddha couché sur un Bouddha assis, un Ganesh trompeur qui semble sourire, placide, des danseuses qui s’écartèlent en frise sous les monuments, et une bodhisattva Tara de la fin du 9e siècle aux longues oreilles, taille de guêpe et mamelles énormes, la longue jupe cachant sexe et jambes. C’est un « trésor national » ainsi qu’il est mentionné sur l’étiquette. Une statue d’Avalokiteshvara au « sourire Bayon » – étiré – montre un torse lisse et fluet de très jeune homme et le chignon caractéristique de la déité. Il est ceint d’un pagne au double nœud de l’art khmer du 11e et 12e siècle. Des joueurs de polo du 10e siècle attirent toujours les guides des touristes anglo-saxon ; ils veulent leur montrer que leur sport favori a été inventé en Asie du sud-est et pas par les Anglais en Inde au XIXe. Plus loin, deux guerriers se tiennent mutuellement par la cuisse, forme de lutte ou d’érotisme.

Dong Duong était un centre bouddhiste champa à une vingtaine de kilomètres de My Son. Il a été érigé sur ordre du roi Indravarman II en 875. C’est un complexe de temples et de grandes salles d’assemblée orienté est-ouest. Une stèle montre qu’il a été dédié à Laksmindra Lokesvara, une forme du bodhisattva Avalokiteshvara. L’ensemble a été fouillé par Henri Parmentier et Charles Carpeaux à l’automne 1902. Il a été depuis complètement détruit par l’érosion et par les guerres. Les seuls restes sont au musée sous la forme de statues de gardiens ou de déités de style local cham, notamment un grand Bouddha au visage hiératique, vêtu d’une tunique lamée qui laisse le sein droit nu. Et sur les photos que Parmentier a pris la précaution de prendre in situ.

En reprenant la route, nous longeons la belle plage de sable blanc de la ville, après le pont du dragon et le musée. Le dragon ondule en jaune d’or, tout en métal écailleux sur les superstructures du pont, comme s’il surgissait de l’eau qui coule en-dessous. Nous sommes sur la mer de Chine. Quelques enfants sortent du bain sur la plage, mais peu d’adultes dans l’eau ; quelques-uns déambulent en slip sur le sable ou font des exercices mains sur la tête, comme s’ils étaient sous la menace d’un fusil.

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Hoi Han

Nous allons visiter à pied un atelier de soieries, dont les explications visent à nous faire acheter. J’en suis vite lassé.

Nous suivons ensuite les rues de la vieille ville de Hoi Han qui est l’ancien port cham de Fai Fo, ouvert au XVe siècle aux Occidentaux qui y ont établi des comptoirs et qui a connu une très grande prospérité au XVIIe siècle. La vieille ville a des maisons en bois conservées du XVIIe, toutes transformées en boutiques au rez-de-chaussée. Une maison chinoise en bois jointoyé sans aucun clou montre une trappe au plafond pour y monter les meubles et les marchandises en cas de crue. Lors de la mousson, encore aujourd’hui, l’eau recouvre les rues et les rez-de-chaussée sur plus d’un mètre de hauteur. Tom en a été témoin l’an dernier et les hôtels ont prévu des tongs marquées à leur logo pour que leurs clients puissent circuler en short. Les enfants s’y ébattent en simple slip. Il y a foule aujourd’hui, mais presque exclusivement des touristes chinois, vietnamiens, occidentaux. La crue est encore loin. Passe un jeune Allemand de 11 ans avec sa mère, en polo ouvert, chair rose et cheveux longs ; son grand-frère l’appelle Ube, comme l’un des fils de Ragnard dans la série Vikings. C’est touchant, un petit Blanc pâle parmi tous ces Jaunes dorés.

Nous visitons le temple taoïste du mandarin Quan Cong, aux dragons très chinois. Divers personnages sont représentés pour les prières : la mère et ses avatars enceintes avec poupon dans les bras, neuf sages, un vénérable. Le temple a été érigé en 1653 et destiné au culte à Quan Van Truong, général reconnu pour son talent, son esprit indomptable, sa bravoure et ses vertus d’homme honorable qui a vécu à l’époque des royaumes combattants sous la dynastie chinoise Han. La porte principale est sculptée de dragons serpentant entre des nuages bleus. Quan Cong incarne le Dragon Bleu (Thanh Long) et le Tigre Blanc (Bach Ho). A l’intérieur, sur l’autel du hall principal se trouve une statue de Quan Cong faite de papier mâché entouré des deux statues de ses gardes, Quan Binh et Chau Thuong.

La ville a été sauvée et restaurée par un Polonais, Kazimierz Kwiatkowsky (1944-1997) quand il a préparé son admission au Patrimoine mondial de l’Unesco, effective en 1999. Une statue lui est dédiée, en grès, sur une petite place et fait l’objet d’offrande de fleurs, de fruits et d’encens chaque jour. Nous passons à côté du pont Japonais (Chùa Cầu), en réfection après sa destruction par les crues, pont couvert construit en 1593 pour relier les quartiers habités par les communautés chinoises et japonaises. Chaque extrémité est gardée par un couple de statues, figurant des chiens d’un côté et des singes de l’autre.

Nous revenons par la nuit tombée le long de la rivière. Des sampans à lanternes, glissant sur le fleuve Thu Bồn, des lanternes dans les rues, tout cela brille de couleurs et donne une atmosphère de fête bon enfant, même avec les vélo-pousses qui se frayent un chemin en bancs successifs, parmi la foule. Ils sont envoyés par les hôtels. Plusieurs du groupe sont rentrés seuls, il y a beaucoup de marche dans la journée et je suis fatigué. C’était intéressant mais chargé.

Le dîner est prévu à l’hôtel à 20 h, un menu traditionnel avec les différents plats dont le poisson-chat. Nous commençons par des rouleaux de printemps au porc et crevettes, suit une soupe de maïs au crabe, puis le poisson-chat à queue jaune (Yellowtail Catfish) frit au piment, du chou pak choi frit au wok à l’ail, du riz vapeur et des fruits tranchés de saison.

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Caodaïsme

Puisque nous allons visiter un petit temple caodaï au retour à Hoi Han, Tom nous parle du caodaïsme. Ce courant spirituel est né en 1921 d’une révélation d’un spirite. Ngô Van Chiêu, fonctionnaire vietnamien dit être entré en contact, lors d’une séance de spiritisme, avec un « esprit » qui se nomme Cao Dai Tien Ong (Cao Dai signifie « Haut Palais »). Le caodaïsme est créé en 1925 comme mouvement syncrétique de confucianisme, de taoïsme, de bouddhisme, avec des rituels d’église catholique – et même de Victor Hugo. Le Caodaïsme prône la pratique du bien, de la vertu, l’amour universel, et les femmes ont le même statut que les hommes ; elles peuvent occuper les mêmes positions dans la hiérarchie religieuses. Victor Hugo a été élevé au rang de Saint et les esprits de personnalités telles que Jeanne d’Arc, Jules César, Lénine ou Shakespeare sont vénérés par les croyants. 4 millions de pratiquants sont recensés au Vietnam. Le mouvement prône une non-violence stricte et se veut apolitique, après avoir collaboré avec les Japonais en 1940 et le Vietminh ensuite, avant de rallier les Français puis les Américains.

Il croit à la transmigration des âmes et à l’existence d’entités supérieures, de même qu’à l’existence du paradis et de l’enfer. Le décorum du temple est catho–musulman. Le caodaï est représenté par un œil dans un triangle et par la grande mère Bouddha. Ses couleurs sont le jaune pour le bouddhisme, le bleu pour le taoïsme et le rose.

Le temple que nous visitons est tout neuf, il a été inauguré en août 2023. Il est très coloré, kitsch. Il faut enlever ses chaussures pour y pénétrer, en signe de respect. Un seul pratiquant est en prière, il nous ignore. Le mouvement est unique au Vietnam et seul au monde.

Nous déjeunons au restaurant Ngoc Tuyet à Doi Han avec huit plats que nous trouvons très bons et dévorons avec appétit. Il faut dire qu’il est 15 h et que nous n’avons rien mangé depuis 8 h – il y a de quoi apprécier la soupe poulet-maïs-nouilles, les nouilles sautées aux légumes, le porc frit en escalope pannée, les aubergines au wok sauce soja, le poisson et ses légumes cuits en feuille de bananier, le morceau de pastèque final – et j’en oublie un.

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My Son

Le petit-déjeuner en extérieur au Royal Riverside, est rafraîchi par la fontaine qui coule sur une grande jarre, et un petit vent du matin. Le coq crie alentour et deux enfants s’ébattent dans la piscine, deux petits Chinois qui font chorus et que l’on voit passer à moitiés nus sous la serviette d’hôtel pour regagner leur chambre. Un groupe anglophone d’Américains, d’Anglais et d’Allemands voyage par la même agence. Je rencontre l’un des spécimens dans l’ascenseur, un grand adolescent qui m’interpelle pour savoir de quelle nationalité je suis – décidément, partout ça les travaille de « situer » de quelle identité l’on est.

Au pays des Champas, le sanctuaire de My Son est le plus important. Il est inscrit au patrimoine culturel de l’humanité par l’Unesco. Géographiquement, le pays est constitué de petites vallées coulant vers la mer. Il est peuplé d’Austronésiens de Java et leur civilisation est peu connue. Depuis les premiers siècles de notre ère, le royaume du Champa était une fédération de cités-États au centre du Vietnam actuel. Il faisait commerce. Autour des villes, les rois cham ont pu construire et embellir des temples où étaient vénérés les dieux indiens. Le shivaïsme était le culte essentiel du pouvoir royal ; le vishnouïsme jouait un rôle secondaire ; le bouddhisme du Grand Véhicule (Mahayana) occupait une place privilégiée aux VIIIe et IXe siècles. Puis l’empire Cham de la cité-état a été pris entre la poussée viet vers le sud, civilisation fondée sur la riziculture, de société villageoise et d’administration centralisée, et les Khmers de l’Ouest. La prise de Vijaya, dernière capitale du Champa, par le roi vietnamien Le Thanh Tong en 1471, marqua la fin du royaume en tant que tel.

My Son se prononce mi et pas maille. Le sanctuaire est dédié à Shiva. My Son est en usage du IVe au XIIIe siècle. L’année 1831 verra le dernier souverain Cham. La population est devenue musulmane pour le commerce. Les atouts militaires du peuple Cham ont été les éléphants, qui terrorisaient les Viets, et la marine qui concurrençait celle des Chinois. Le sanctuaire avait une importance stratégique puisque c’était une place forte facile à défendre. Les tours-sanctuaires ont été construites sur dix siècles de développement continu. Ces tours symbolisant le Mont Méru, la montagne sacrée mythique, berceau des dieux hindous au centre de l’univers. Les temples sont construits en brique cuite et en piliers de pierre décorés de bas-reliefs en grès représentant des scènes de la mythologie hindoue. Les danseurs sur grès ont des positions très gracieuses, étirées comme au yoga. Ils sont de pur art cham.

La particularité des Chams est leur brique : elle est anti-mousse. Une analyse chimique a montré qu’elle était constituée d’argile amalgamée avec de la sève d’un certain arbre. Elle était à la fois autoadhésive et empêchait la mousse de pousser. Le sanctuaire est un lingam, sexe mâle enserré dans un amphithéâtre naturel de collines de symbolique féminine. Le site représente le tout. Shiva est le dieu du contact entre le monde des hommes et le monde cosmique.

Le site a été redécouvert en 1889 par Henri Parmentier. Les kalans ou sanctuaires en forme de tour sont précédés d’un corridor et flanqués d’annexes au toit en forme de selle, et de tours-portail ou gopuras. Les kalans ont leur entrée à l’ouest et sont composés de trois toits superposés décroissants, avec des templions à chaque angle. La sculpture cham raffinée est surtout conservée au musée Cham de Da Nong, que nous verrons ; il ne reste sur le site que quelques éléments brisés de moindres importance : linga ornés, morceaux de Shiva, trompe de Ganesh, garuda ou naga, danseurs et danseuses célestes (apsaras), le tout en grès rose.

Le J termine la visite du site en eau, épaules basses à la Néandertal, et en traînant les pieds.

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Hanoï, musée d’ethnographie du Vietnam

Ouvert tous les jours « sauf le lundi et les jours du Têt », comme indiqué sur sa brochure distribuée à l’entrée, le musée a été bâti en 1989 et comporte 15 000 objets et plus de 40 000 photos. Nous n’avons le temps de visiter que les jardins car le musée ferme à 17h30. Mais le parc contient des reconstitutions de maisons des principales ethnies du pays sur les 54 recensées, dont certaines sont magnifiques, tout en bois.

Les tombes Giarai ont 27 sculptures faites à partir de troncs d’arbres qui représentent des personnages fortement sexués en pleine action. Ce ne sont que pénis érigés face aux vagins offerts, ouverts à deux mains. Le monument recouvert de vannerie en bambou est une tombe collective qui pouvait contenir jusqu’à trente morts.

Dans la maison Cham en bambou et en bois, les portes s’ouvrent vers le sud-ouest. Les murs sont faits de briques et d’un mélange de chaux et de coquillages, recouverts de tuiles ou de chaume. Les chambres sont disposées dans un ordre particulier : salon, chambre des parents, enfants et femmes mariées, cuisine, entrepôt, chambre nuptiale pour la plus jeune fille.

Selon la tradition, les aristocrates et les prêtres construisaient la maison Sang lam. Le double-toit comprend un intérieur en torchis de paille et boue qui protège de la chaleur et des incendies. Le couloir est l’endroit où les femmes tissent, la salle commune sert de réception, la réserve est une petite pièce située derrière la chambre à coucher et à laquelle seule la maîtresse de maison a accès. La cuisine est à l’extérieur, pour éviter le feu, au nord-ouest du terrain selon les usages. Elle comprend deux pièces, l’une pour cuisiner, l’autre comme réserve. Le foyer est constitué de trois pierres que les Cham considèrent comme les génies du foyer, symboles de la vie. Les femmes leur rendent hommage tous les trois mois ou quand les enfants ont la fièvre. Elles leur font offrandes de chiques de bétel, du thé, trois assiettes de riz gluant et trois bols de soupe sucrée. Le côté du foyer où l’on introduit le bois de chauffe doit être orienté vers l’entrée de la maison.

La maison Viet a un autel des ancêtres central tandis que les parties latérales sont pour les visiteurs et les membres de la famille.

La maison longue des Ede fait 85 m de long pour 6 m de large. Elle sert de salle communautaire.

La maison des Hmongs est construite en terre et pierre, moulées en coffrages. Le toit est en herbe à paillote, épais de 45 cm avec des gerbes tiges vers le bas. Elle était entourée d’un enclos familial avec une enceinte épaisse en terre. Chaque maison abrite souvent trois générations en ligne patrilinéaire. La grande chambre est celle du maître de maison, les petites chambres celles des fils ou des oncles.

La maison des Tay était en bois et bambous frais laissés dans l’eau boueuse six mois pour les rendre plus résistants aux insectes. Le plancher est sur pilotis à 1,80 m du sol et le toit en palmes. Parois et volets sont en vannerie de bambou et les fenêtres à lamelles de bambous. L’espace entre les pilotis sert aux instruments aratoires et aux animaux. Les enfants y jouent, les femmes peuvent y décortiquer le riz et les vieux se reposer à l’ombre.

La maison communale de Bana sert aux réunions des hommes, de rituels et de préparation à la guerre. Elle un un toit très haut, tout en bois, bambou, rotin et paille.

L’art de la marionnette sur l’eau est présenté dans la maison Thủy Đình.

Ces peuples ont des langues différentes : Austroasiatiques, Taï-kadaï, Austronésiens, Miao-Yao et Sino-Tibétains. Mais ils vivaient à peu près de la même façon en raison du climat et de la géographie. Ils pratiquaient l’agriculture, surtout le riz aquatique et la culture de légumes sur brûlis, avec un élevage familial en complément. Cueillette, chasse, pêche, venaient en sus. L’artisanat était traditionnel, tissage, vannerie, forge, poterie, menuiserie. Le village est la communauté de base et l’animisme la croyance la plus répandue.

La nuit tombe, le musée ferme, les motos et scooters vident le parking, souvent montés en famille, à trois ou quatre, le gamin devant, la femme derrière, la gamine entre elle et le chauffeur. Seuls les adultes portent un casque, il semble ne pas en exister de petits formats pour les enfants.

Nous reprenons le bus pour le restaurant Ann Hoi d’hier, pour un dîner aux sept plats, dont pour la première fois des aubergines frites et du canard. Nous devons être à 19h30 à l’aéroport d’Hanoï pour l’avion de 22h35 vers Danang qui embarque à 22 heures. Tom nous révèle que Danang est la Tourane du temps des Français.

C. a plus de 20 kg dans sa valise et son bagage est refusé. Il doit alléger ce qu’il met en soute pour respecter cette règle, qui était de 23 kg sur Singapore Airlines à l’aller. Quelqu’un lui prend son excédent de bagages pour mettre dans le sien ; ce sont surtout des bouquins. Pourquoi en emporter autant pour deux semaines, est-ce raisonnable ? Ma propre valise ne fait que 14 kg et mon sac de cabine moins de 4 kg. L’avion a encore du retard, ce qui fait que nous n’arrivons à l’hôtel de Hoï Han, le Royal Riverside, que sur les 2h40 du matin. Notre nouveau guide se prénomme Phap, qui veut dire « français » selon lui – un surnom.

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Temple de la littérature Van Mieu à Hanoï

Nous prenons notre grand véhicule pour le temple de la littérature Van Mieu qui est littéralement envahi, une file continue s’écoule. Dans ce temple confucéen fondé en 1070 par le troisième empereur de la dynastie Ly, les familles se prennent en photo, les jeunes couples en selfie, tous lâchent quelques prières à la pensée de Confucius en brandissant 3, 6, ou 9 bâtons d’encens fumant pour réussir aux examens. Frais visages, jolies robes. Tous les garçons ont vraiment une chaîne au cou, cela se voit dans les encolures ouvertes largement en raison de la chaleur ; certaines chaînes sont en maillons larges comme le gamin du vol aller. Le temple est divisé en cinq cours intérieures séparées par des murs selon l’axe traditionnel chinois nord-sud. L’allée principale avec des portes était réservée aux seigneurs, nous sommes condamnés à prendre les allées de côté, comme les manants – autrement dit tout le monde : l’allée centrale est fermée, même pour Ho.

La troisième cour possède un grand bassin rectangulaire appelé le lac de la clarté céleste, et 82 stèles de pierre (plus 34 disparues) où sont inscrits les noms, les lieux de naissance et les résultats d’examen de 1307 diplômés de l’académie confucéenne sous les dynasties Lê et Mạc, entre 1442 et 1779. Tous les candidats ont le titre le plus élevé, tien si (équivalent au titre de docteur). Chaque stèle repose sur la carapace d’une tortue, symbole de longévité et de force et également symbole de l’union de la terre et du ciel, à cause de sa carapace bombée et de son ventre plat. Des stèles sont ornées de fleurs, de symboles du yin et du yang, et des dragons ont été rajoutés au XVIIIe siècle.

Mais c’est dans la quatrième cour, à laquelle on accède par la porte Dai Thanh (la Grande synthèse), que s’ouvre le véritable temple à Confucius et à ses soixante-douze disciples, parmi lesquels les lettrés Truong Han Sieu et Chu Van An. Dans la salle de la Grande synthèse, endroit le plus sacré tout laqué de rouge du sol au plafond, s’élève une statue de Confucius encadré de ses quatre disciples les plus proches et les plus authentiques : Yan Hui (Nhan Uyên), Zengzi (Tăng Sâm), Zisi (Tử Tư), et Mencius (Mạnh Tử). Deux autels latéraux sont dédiés à dix autres disciples distingués.

La cinquième cour contient les salles de cours et les dortoirs des élèves. Des parents veulent des photos de ma personne avec leurs enfants. Je ne soupçonne pas l’effet je leur fais, peut-être l’image d’un vieux robuste et en bonne santé, une sorte de porte–bonheur, un Bouddha bienveillant peut-être, comme il s’en prélasse en statues autour des temples.

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Mausolée d’Ho Chi Minh fermé, pagodes de Hanoï

Nous devions, en ce jour cinq, visiter le mausolée d’Ho Chi Minh, mort le 2 septembre 1969, mais le mausolée inauguré en 1975 est fermé. Nous sommes mercredi, « jour des enfants » et en pleine fête du Têt. « Donc » le mausolée de l’oncle Ho est fermé aux adultes et, nous dit-on, réservé aux petits. L’agence de voyage à Paris n’avait pas l’air d’être au courant. Tom nous dit d’ailleurs que cette visite s’apparente à un hommage superstitieux à un dieu : pas de jambes nues, pas de mains dans les poches, pas de bras croisés, se tenir au garde à vous sur deux rangs et en silence, interdit de fumer, de photographier, ou d’effectuer des enregistrements vidéo à l’intérieur du mausolée. Le Dieu communiste lancerait ses foudres – en tout cas, ses clercs-gardiens ne manqueraient pas de réprimander les irrespectueux pour blasphème. Quel niais a dit que le communisme n’était pas une religion ?

Ni Ho embaumé, ni musée, nous passons au large. La matinée en devient floue.

Sur la grand-place Ba Din devant le palais de la présidence, du soleil cuit les crânes sans chapeau. Beaucoup de monde se prend en photo face au palais du gouvernement. Divers bâtiments officiels sont tout autour dont la présidence de la République, poste honorifique qui ne sert que pour la galerie, car le parti communiste tient tout. Je ne suis pas vraiment déçu de n’avoir pu voir l’oncle Ho momifié, même si c’était un dictateur communiste moral, au contraire de tous les autres, Lénine, Staline, Mao, Castro compris, sans parler des satrapes de moindre importance comme Ceausescu ou Kim Jong Il.

La pagode Môt Côt, construite au XIe siècle construite par l’empereur Lý Thái Tông, est visitée au milieu de la foule et des enfants.

C’est ensuite la pagode Tran Quoc, la plus ancienne de Hanoï, centre du bouddhisme construite au VIe siècle et reconstruite au XVIIe. Elle évoque les luttes contre la domination chinoise, à côté du grand lac de l’Ouest où se promène la jeunesse privilégiée d’Hanoï. Elle y gare ses motos et scooters sur le trottoir, gardés par une maritorne ou un vieux soldat réformé, contre quelques milliers de dongs. Au bord du lac, des vendeuses proposent des crustacés vivants et de petits oiseaux en cage. Ils s’agit peut-être moins de les manger que de les relâcher, surtout les oiseaux. Mais ne reviennent-ils pas, une fois leur liberté payée et relâchés, directement dans la cage d’où ils sont partis ? C’est une arnaque bien connue. Devant l’édifice, dans lequel je n’entre pas car il y a trop de monde et tous les temples se ressemblent, un figuier banian comme celui sous lequel Bouddha a eu sa révélation. Un grand stupa haut de 15 mètres, composé de 11 étages, a été érigé à la mémoire d’un grand dignitaire bouddhiste. Chaque étage à porte cintrée renferme une statue du Bouddha Amitabha

Nous allons ensuite déjeuner d’une soupe de poisson, de canard fumé, de légumes, et de bananes avec une glace coco.

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Théâtre de marionnettes sur l’eau à Hanoï

De retour à Hanoï, nous assistons à une représentation du théâtre de marionnettes sur l’eau Thang Long, rue Dinh Tieng Hong, connu internationalement. C’est assez agréable, joli à voir, et ne dure pas trop longtemps. Il s’agit d’un art très ancien avec bouffons, dragon, gardiens de buffle, paysans cultivant la rizière, chasse au renard qui attrape les canards, pêche des poissons, enfants jouant dans l’eau, danse du Phénix, excursion en bateau de l’empereur Lê Loi, danse de la licorne, et ainsi de suite. En tout une heure, avec vue dégagée, orchestre d’un côté de la scène et chanteurs chanteuses de l’autre côté. La scène est une piscine ou s’ébattent les marionnettes, tirées par des fils depuis le dessus. La musique est pour nous criarde, les voix en vietnamien discordantes, mais le spectacle des bouffonneries est virtuose.

Ce théâtre est pour moi à l’image du pays, lourd, ironique, coloré et populaire. Beaucoup d’étrangers sont parmi les spectateurs. Nous avions les 19 fauteuils tout en haut.

Nous allons ensuite dîner au restaurant Ann Hoa Legend. Il se situe dans un quartier pas fini qui se boboïse. Mais, de nuit, nous avons l’impression de pénétrer dans des ruelles de banlieue. Nous sommes au troisième étage, sans ascenseur car tout le monde veut le prendre et nous ne sommes pas seuls dans ce restaurant. Le menu est de qualité avec notamment des morceaux de poisson à la vapeur accompagnés d’une purée de mangues mûres. Les autres plats sont classiques.

Notre avion prévu demain à 16 heures est annulé et le vol reporté à 22h30. Le programme est à adapter. Ce sera un Airbus A320 de Vietjet. Selon Tom, cette compagnie de charters intérieure du Vietnam est toujours en retard ou connaît toujours des problèmes. Ce n’est ni la première fois, ni la dernière fois qu’un vol est fortement retardé ou carrément annulé. Évidemment, le billet ne coûte que la moitié que celui de la compagnie nationale classique Vietnam Airlines.

Étant donné le changement d’heure du vol, le départ est fixé seulement à 10 heures de l’hôtel pour respecter les huit heures réglementaires continues du chauffeur de bus. Mais je me réveille toujours aussi tôt à cause du décalage horaire. Cela laisse le temps de bavarder au petit-déjeuner, au milieu d’une horde de Yankees bruyants et impérieux, la même qui était déjà là il y a deux jours. À côté des grands mâles aux cheveux ras et au ventre imposant, et des matrones fessues et tétonnantes, les jeunes serveurs vietnamiens au cou nu dans le triangle du polo qui laisse voir leur fine chaîne d’or ont l’air d’enfants. Passent des Allemands, dont une grande jument coiffée en brosse à la Grace Jones grisonnante, et qui semble toujours en représentation comme si elle était un travelo. Elle garde un sempiternel sourire figé dans les rides d’expression, une taille qui ondule, et une voix rauque. Mais son âge et ses cheveux gris la rendent un brin ridicule. Je retrouve l’odeur de punaises écrasées de ma chambre dans le « thé » au gingembre du petit-déjeuner. S’il y a certes du gingembre, l’infusion est colorée par une autre plante où je reconnais l’odeur de la périlla de Nankin qui parfume les poissons crus japonais.

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Ferme perlière d’État

Nous reprenons le bus, où sont déjà nos bagages, pour visiter en chemin la fabrique d’État des perles d’eau de mer. Il existe trois variétés de perles, la blanche (la plus prisée), la noire de Tahiti, et la perle or typique de l’Asie (la moins prisée).

On ensemence une jeune huître vivante avec un noyau de nacre tiré d’une coquille d’huître et d’un fragment de membrane d’une huître donneuse. On met ensuite ces huîtres ensemencées en claies de grillage immergées à 8 m de fond et sorties une fois par mois. La récolte s’effectue selon la grosseur des perles et le taux de réussite de la perlisation est de l’ordre de 40 %. Rien n’est perdu dans l’huître récoltée. La chair fera la sauce aux huîtres, la coquille des objets ou bijoux en nacre, ou les fragments pour ensemencer. Les précédentes opérations sont effectuées par des filles, mais la suite par des garçons. Ils percent la perle triée sur son défaut et l’enfilent sur un cordon de soie pour faire des colliers, ou la collent sur un pivot de boucle d’oreilles ou de bagues avec une colle industrielle forte venue du Japon.

C’est ce que nous explique en français une jeune Vietnamienne très aux fait de sa présentation. Elle nous dit que même les hommes commencent à porter des perles au bout d’une chaîne ou en collier. J’en verrai un plus tard en ville, un jeune branché, mais ce n’est pas la majorité, qui préfère les chaînes en métal. La boutique est spacieuse et offre tout d’un éventail de bijoux de diverses sortes, colliers, pendentifs, boucles d’oreilles, bagues, objets sertis de perles, statuettes en nacre, et autres inventions du matériau. Tout l’objet des explications est évidemment de nous faire acheter et les prix sont, somme toute, raisonnables. Je n’y sacrifie pas, n’ayant ni petite amie, ni petite-fille à qui faire de tels cadeaux. Quant à moi, je ne porte pas de perles, ni même de chaîne en pendentif.

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Baie d’Halong

L’intérêt de tous les repas est que le régime des cinq fruits et légumes par jour est respecté à chaque fois, et au-delà. Le petit-déjeuner est à lui seul un véritable repas. Il propose du viet, du chinois, de l’anglais, un zeste de japonais et des trucs sucrés pour Yankees. La France n’y laisse aucune trace. Les « croissants » pain aux raisins ne sont que des formes en pâte levée industrielle, bien loin des originaux. Nous ne sommes pas les seuls au petit-déjeuner dès 6h30. Des Chinois aussi : riches, branchés, téléphone mobile en bandoulière, les femmes aux cheveux courts et en pantalon paradent avant de prendre le bateau pour la baie.

Je suis déçu par cette étape d’une demi-journée en baie d’Halong, formatée pour le tourisme de masse. Déjà, la gare maritime est construite comme un aéroport avec boutiques, salle d’attente et files d’embarquement sur vérification des billets. Un dragon en peluche rouge, grand comme un ours, vous accueille à l’entrée pour fêter le nouvel an. J’ai le souvenir d’une baie encore brute il y a 28 ans, avec ses pêcheurs vivants sur l’eau et sa jonque à voile chinoise aux deux mâts et à voile lattée rouge. Plus rien de tout cela aujourd’hui, mais une multitude de bateaux de croisière, parfois grands comme des immeubles flottants. Notre bateau n’est pas de cette taille, resté à l’ancienne et privatisé. Il nous sort à petite vitesse vers le paysage karstique à la végétation accrochée sur les pentes. Le temps est couvert au matin mais lumineux, il y a de la brume dans les lointains, soulignant la perspective en dégradé. Flottent des odeurs de mer dans un climat tempéré.

La baie d’Halong, dont le nom signifie descente du dragon, est réputée laisser les écailles du dos du dragon émerger de la mer où le monstre s’est enfoncé. Selon la légende, l’Empereur de jade (dieu des dieux des mythologies chinoise et vietnamienne) a envoyé une mère-dragon protectrice (et ses bébés), êtres merveilleux et bénéfiques au Vietnam, pour aider les Vietnamiens à se défendre contre leurs envahisseurs. Cette famille de dragons a craché des perles et du jade dans la baie d’Along, qui se sont transformés en îles et îlots, gênant les navires des envahisseurs. La mère dragon est descendue à Hạlong, et ses bébés dans la Baie Tu Long Bay (« petits dragons s’amusant dans la mer », en vietnamien). Ce labyrinthe a permis à l’armée vietnamienne de stopper l’Empire chinois voisin par trois fois. En 1288, le général Trần Hưng Đạo stoppe l’invasion de l’Empire mongol en coulant leur flotte à la Bataille du Bach Dang (1288). Des pieux ayant servi à l’époque ont été retrouvés dans la « grotte des Bouts de Bois » de l’île des Merveilles, et sont depuis exposés au musée de Haïphong. À la fin du XVIIIe siècle, la baie servait de refuge de piraterie que la Royal Navy a éradiquée à partir de 1810.

La baie, à 170 km d’Hanoï, comprend quelques 1969 îles ou îlots karstiques, pour la plupart inhabités. La géologie s’est formée en haute mer au Paléozoïque (entre 541 et 252 millions d’années). Une épaisse couche de sédiments s’est formée que les mouvements de la croûte terrestre ont fracturée. Le retrait de la mer l’a exposée à l’érosion, la pluie et des rivières souterraines ont creusé de nombreuses grottes.

Dont celle de notre premier arrêt, la grotte de la surprise. La fameuse « surprise » est une autre grotte à la suite, puis une troisième. Il s’agit de cavités à la Padirac avec stalactites en chou-fleur et concrétions qui dessinent des figures pour l’imagination d’ici : un Père Noël, des tortues, un petit cochon, le cobra, et même pourquoi pas Notre-Dame de Paris. Une pancarte arborant un vieux sénile courbé, à lunettes et à canne, dissuade en vietnamien et en anglais les vieillards, hypertendus et cardiaques, de s’aventurer plus avant. Elle vise sans doute les Américains obèses et les gros Chinois, pas nous panou.

L’escalier est à sens unique tout au long, aménagé pour le tourisme chinois en 2014. Il faut en effet imaginer des hordes de Célestes de la classe moyenne, venus du pays voisin par charters entiers, déambulant par milliers l’été dans cette grotte obscure. Nous en avons quelques exemplaires en bande, quelques adolescents, mais quasiment pas un enfant. Ils sont sans doute à l’école en Chine. Un ado encore au teen-age arbore par-dessus son tee-shirt sa chaîne d’acier où pendent quelques petites breloques ; il porte un autre bijou en-dessous, au bout d’un lacet noir, peut-être une rondelle de jade à même la peau. La jade verte est la pierre la plus précieuse, elle symbolise la noblesse, la beauté, la grâce, la pureté et l’immortalité. L’adolescent qui se cherche arbore donc sa beauté au col. Sur la photo que je prends, il me jette un regard interrogatif et suspicieux derrière les verres de ses lunettes.

Des boutiques de souvenirs, de nourriture et de boissons ponctuent évidemment l’itinéraire. Que serait le tourisme sans la bouffe et la soif avide ? La modernité américaine est ici sinisée car le « manger » est compulsif, souvenir atavique des siècles de disette où l’on dévorait jusqu’aux vers de terre (crus) et les scorpions (une fois grillés).

Quelques tours d’hélice, puis nous sommes débarqués de façon autoritaire sur l’île de Ti Top, autrement dit Guerman Titov, un astronaute soviétique de 25 ans qui a effectué le 6 août 1961 le deuxième vol orbital de l’ère spatiale dans le cadre de la mission Vostok 2. Né en 1935, il est mort en 2000.

Outre la plage de sable en croissant de lune et les inévitables bars et boufferies rapides, il existe un vague « point de vue » sur la baie avec un temple au sommet. Mais il faut monter 96 m (et les redescendre) pour accéder à ce que l’on a vu depuis la mer : les écailles du dragon, ces pitons karstiques qui émergent de l’eau. La plupart des gens prenne une boisson ou arpentent les boutiques de souvenirs, la plage de sable n’est occupée que par quelques gamins les pieds dans l’eau, mais nul ne se baigne. Le tourisme n’a pas le temps, c’est une industrie et tout est minuté. La bière ou la noix de coco fraîche sont tous à 50 000 dongs, environ deux dollars ou deux euros. Les palmes dessinent des traits aigus comme au pinceau sur le paysage, soulignant les petits qui se trempent les pieds ou font des cabrioles sur le sable, les bateaux à l’ancre et le fond de pitons karstiques. Près de nous, assises sagement sans rien voir du paysage, deux jeunes filles consultent leur gadget social qui les relie au monde.

Nous retournons sur le bateau pour un déjeuner fort bon durant le retour, avec crevettes grillées, frites à la française, calamars frits, chou étuvé, et poisson sauté à la tomate et aux poivrons. Les repas sont toujours l’occasion de connaître un peu mieux les autres. Nous sommes très vite de retour au port. Cette excursion n’a rien à voir avec la baie d’il y a 28 ans, quasiment plus aucun pêcheur ne vit sur l’eau. Ils sont remplacés par de hauts bateaux de croisière neufs dont certains ressemblent à des immeubles qui se seraient détachés de la côte.

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Dinh Hang Kenh à Haïphong

Il date de 1719. Les dinh sont des maisons communales pour se reconnecter avec le peuple. Ces maisons du confucianisme honorent le culte des ancêtres et l’harmonie du monde. Le Dinh Hang Kenh a été construit au XVIIe siècle et a pris son apparence actuelle en 1905. Bâti de bois de fer, le jacquier, il est d’architecture traditionnelle avec le Dai Dinh (le hall principal) au plancher en bois de fer, la Toa Ong Mong (la salle de culte), la salle du sanctuaire et les salles Giai Vu (les salles du couloir). Il était destiné à vénérer le dieu tutélaire du village, puis élevé par le roi Tu Duc à la vénération du roi Ngo Quyen, qui a vaincu l’envahisseur Nam Han sur la rivière Bach Dang en 938. Une statue du roi Ngo Quyen assis sur un trône de dragon est sur l’autel. Devant la statue, il y a un petit bateau et un morceau de bois qui représente des rangées de piquets dans la rivière Bach Dang.

Le dinh est ornementé de beaucoup de dorures kitsch en rouge et or clinquant. Devant les autels, des offrandes sont pour les quatre éléments : l’encens pour le feu, les bouteilles en plastique ou de vin pour l’eau, des liasses épaisses de faux dollars pour la terre, des fleurs pour l’air. La statue de grue permet, tout comme la fumée d’encens, de faire monter les prières vers le ciel. Pour se démarquer de la Chine, trop proche et trop envahissante, les Vietnamiens juchent leurs grues sur des tortues, symbole de terre et de longévité. A l’intérieur, profusion de dragons – l’une des « quatre créatures surnaturelles » du peuple vietnamien. Ce ne sont pas moins de 308 dragons qui sont sculptés en différentes formes et postures avec, dans chaque nid, le dragon-mère et les dragons bébés entrelacés, au milieu d’herbe, de plantes et de fleurs. A l’extérieur, les quatre coins du toit sont incurvés en forme de quatre crocodiles avec deux dragons enchevêtrés l’un à l’autre .

Un petit garçon à chaîne de cou et bague au doigt furette partout dans le dinh. Il y a peu de monde et il s’ennuie, avec ses deux raquettes de badminton, cherchant peut-être quelqu’un pour jouer avec lui. Il est lourdement vêtu d’un sweat à capuche jaune d’œuf. Les jeunes filles se prennent en photo devant le monument pour alimenter les réseaux sociaux, nous offrant des portraits à prendre tout trouvés.

À côté du dinh, un petit temple de la littérature est dédié à Confucius. Il n’y a pas de statue mais ses préceptes. L’édifice célèbre les érudits confucéens tels que Chu Van An (1292-1370, titre de Van Trinh Cong) ; Nguyen Binh Khiem (de Vinh Bao, Hai Phong, 1491-1585, premier candidat au doctorat, Trin 1527, le premier doctorant, le titre Thuong Thu) ; Le Ich Moc (de Thuy Nguyen, Hai Phong, 1458-1583, premier doctorant, titre Ta Thi Lang). Les lauréats des concours et examens d’aujourd’hui viennent quémander leur aide ou les remercier de leur succès. Des stèles de pierre avec les noms gravés des lauréats savants aux concours de 1460 et 1693 sont une relique sous auvent en avant-cour. Ce temple a été restauré l’an dernier.

Une jeune fille habillée d’une longue tunique jaune se laisse photographier par sa copine comme un mannequin. Le jaune était la couleur réservée à l’empereur, signe de royauté, mais aussi de culture. Plus tard le jaune est devenu la couleur du sexe. Une fille en jaune est donc un symbole ambivalent… Une autre se fait prendre en tunique rouge, c’est plus sûr.

Le J hier se vantait de ne jamais ressentir de décalage horaire lors des voyages. Il dort cet après-midi dans le bus la mâchoire ouverte, comme un poisson mort. Les reliefs karstiques caractéristiques de la baie d’Halong apparaissent dans le lointain. Nous passons sur l’île touristique de Tuan Chan où se trouve notre hôtel, le Paradise Suites rue Quang Ninh. Les complexes hôteliers sont financés par les Chinois et sortent de terre depuis 20 ans. Un million de touristes vient chaque année de Chine. La baie d’Halong a été inscrite au patrimoine de l’Unesco et est la principale attraction touristique du Vietnam.

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Haïphong

Nous prenons l’autoroute en bus vers Haïphong. Nous passons devant l’université nationale du Vietnam créée en 1993. Elle a la flèche centrale d’architecture stalinienne, dont les grands bâtiments constituent la cité universitaire. Toute une génération nombreuse peut ici s’y éduquer. La démographie s’est calmée depuis que je suis venu, 99,9 millions d’habitants quand même, le nombre d’enfants par femme baisse, un peu plus de 2 par femme seulement. La contraception est efficace et sans état d’âme. Mais les accidents de circulation sont nombreux, nous voyons les gens monter à trois, à quatre ou à cinq sur la même moto, dont un enfant devant, un bébé derrière dans les bras de sa mère ; et les petits sont les seuls à ne pas porter de casque…

Beaucoup de voitures étrangères circulent ici. Surtout des Toyota japonaises, des Hyundai coréennes et la nouvelle marque automobile d’origine vietnamienne Vinfast, fondée en 2018 à Hanoï sur des plateformes techniques BMW. Très peu de voitures françaises. Je constate que rizières et maraîchage sont au plus près des cimetières. Les produits en sont enrichis. De nombreux parcs à huîtres sont installés, mais ce sont des huîtres perlières des fermes d’État.

« Radio Tom » nous explique Haïphong. En 1771 la révolte Nguyen s’allie avec les Français pour récupérer le pays en 1802. Il était jusque-là vassal de la Chine. Nguyen promet l’autonomie du port de la Tourane, un commerce exclusif avec la France et une conversion de sa population au christianisme. Le traité reste lettre morte à cause de la Révolution française. Nguyen en profite pour abolir l’autonomie des villages et installer des mandarins sortis de l’université de Hué. Il évince les chrétiens dominicains hostiles au culte des ancêtres qui est pour eux une idolâtrie. Il chasse les missionnaires en 1823. Avec Tu Duc en 1883, c’est la course aux concessions chinoises après la guerre de l’opium. La France cherche à joindre la Chine par le sud et à contrer le commerce anglais. Toute la Cochinchine n’est qu’un prétexte pour cette ambition diplomatique. Les mécontents des régimes français, avec la période d’ancien régime, l’empire, les révolutions et le retour des rois, font le terreau de la colonisation. La décapitation de deux missionnaires entraîne l’intervention de la France à la Tourane, puis à Saïgon en 1858.

L’expédition de 1873 instaure le protectorat sur l’Annam. Le gouvernement Ferry organise la colonisation et prend Hanoï en 1883. Le traité de Tien Tsin en 1885 avec la Chine reconnaît l’influence française. La régence de Paul Doumer en 1901 développe toute l’Indochine, Vietnam, Laos et Cambodge. Du riz, de l’hévéa sont plantés, sans souci des besoins locaux. Le riz est pour nourrir la population, l’hévéa pour le caoutchouc à exporter en Europe. Il y a 11 millions d’habitants en 1901, 23 en 1937. Dalat est une ville créée de toutes pièces pour attirer les colons car le climat est plus favorable que le reste du pays, un peu en altitude. Les élites viets formées par la France se rendent compte que les colonisés n’ont aucune possibilité de s’élever dans la société et fomentent des mouvements nationalistes. Dès 1917, l’exemple chinois du Kuomintang les excite. Il s’agit d’apprendre des Occidentaux pour les combattre. Ho Chi Minh revient au Vietnam en 1930 pour fonder le parti communiste.

Le nom de Haïphong veut dire zone commerciale de défense maritime. Le port prend de l’essor pour exporter l’hévéa et le charbon sous la colonisation française. C’est une ville majeure de l’industrie du Nord Vietnam qui comprend aujourd’hui 2,2 millions d’habitants, le plus gros port de conteneurs du Nord. Nous voyons bien les conteneurs alignés comme des briques de Lego depuis le pont à haubans qui mène à Along, où nous avons notre hôtel ce soir. La ville est incendiée en 1946 lors de sa reprise par le corps expéditionnaire français. C’est le début de la guerre d’Indochine qui durera jusqu’à la défaite de Dien Bien-Phu en 1954.

Les États-Unis soutiennent Ho Chi Minh jusqu’en 1953 pour contrer la Chine devenue communiste en 1950. Les États-Unis avaient une politique anticolonialiste affirmée avant de chercher par la suite à contenir le communisme. Or la Chine de Mao soutient le parti communiste d’Ho Chi Minh : les États-Unis changent donc de stratégie et soutiennent la France pour sortir du bourbier vietnamien. Giap, général communiste mort à plus de 100 ans, s’entend très bien avec les généraux français. Dien-Bien-Phu est un camp de base destiné à protéger le Laos des infiltrations communistes venues du nord. Mais c’est une cuvette dont les militaires pensaient pouvoir conserver la maîtrise, ne croyant pas aux moyens en artillerie que les Viêt-cong allaient importer à dos d’homme et à vélo depuis la Chine. Fatale erreur ! Les troupes vietnamiennes déclenchent l’offensive en masse. Bien qu’ils aient de nombreux morts, c’est la débâcle de l’armée française. Tout le monde attend le 7 mai, date butoir du traité de Genève entre la France et la Chine. Le Vietnam est coupé en deux au 17e parallèle et les Français partent.

Le restaurant où nous déjeunons ce midi est plutôt chic, plusieurs plats nous sont présentés deux soupes, du poisson cuit dans une feuille de bananier, du porc et du bœuf avec leur sauce respective, une salade de pousses de bambou aux cacahuètes, des légumes vapeur sauce aux huîtres. Dans la rue encombrée, deux motos face-à-face se bugnent. Rien de grave, ils n’allaient vraiment pas vite, mais les conducteurs, un jeune et un âge mûr sont tous deux vexés. Ils ont perdu la face.

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Bouddhisme

Tom nous fait dans le car une conférence sur le bouddhisme. C’est une philosophie du connais-toi. Sa pratique s’apparente à une religion mais la base est un engagement, pas une croyance envers un Dieu. Il s’agit d’une orthopraxie et pas d’une orthodoxie. L’inventeur du bouddhisme est évidemment le Bouddha, un homme éveillé qui est un personnage historique attesté. Siddhartha Gautama est né au Népal, fils d’un petit roi, entre 624 et 523 avant notre ère. Il est mort à 80 ans. Membre de la caste guerrière, il se marie à 18 ans et, à 29 ans, veut voir le monde. Il rencontre la vie réelle : un vieillard malade, une procession funéraire, un sage ermite. Il découvre donc la maladie, la mort et la recherche de la sagesse. Pour en sortir, il tente l’ascèse du yoga. Lorsque naît son fils Rahula, dont le nom signifie l’entrave, il quitte son palais pour errer six ans comme ermite, habitude de la classe guerrière en son temps. Cinq disciples le suivent. Mais l’ascèse ne sert pas à devenir sage, simplement à discipliner son corps. Il délaisse donc son expérience d’ermite et médite sous un figuier banian pour comprendre le monde. Il découvre que l’action personnelle a une influence sur la vie présente et future. Le démon Mara, incarnation de ses fantasmes pulsionnels, le tente. Il résiste et s’éveille à la vérité : la souffrance existe, nous ne devons pas la nier ; sa cause est le désir, l’espoir, la vitalité ; il faut donc s’en détacher, répudier l’illusion et l’ignorance, préférer l’action à la parole. Pour cela, user de moyens justes afin penser juste. Ayant ainsi défini l’octuple sentier, il a désormais 35 ans.

Le bouddhisme est un humanisme. C’est une philosophie d’action, mais pessimiste, car le risque est de régresser. L’homme est en effet l’être vivant le plus accompli et il ne peut que reculer s’il n’avance pas (Nietzsche dira la même chose). Les mauvaises actions, les actions non justes, entraînent le risque de se réincarner dans une vie inférieure tel le chien ou l’insecte. La Voie est au contraire la quête du juste, de l’harmonie avec le monde, du retour au grand Tout, ce qui est un éveil de spiritualité. Bouddha, après sa révélation, va enseigner au parc de Sarnath. Mais son premier « tour de roue » engendre deux autres tours de roue plus cryptiques : le Mahayana et le Vajrayana.

En -200, Ashoka, souverain indien guerrier, devient bouddhiste et en fait une religion d’État. Le bouddhisme va alors essaimer et se scinder autour des trois joyaux : le Bouddha comme exemple humain, son enseignement, la communauté sanga pour sortir du monde séculier. Il enseigne les trois corbeilles : les soûtras (ce qu’a dit Bouddha), la règle monastique, les commentaires sur les textes. Il existe alors trois véhicules : le petit véhicule Inayana ou Teravada, selon le premier tour de roue, est individuel ; il est vécu surtout au Cambodge et en Asie du Sud. Le grand véhicule est surtout vécu en Chine et au Japon, c’est le Mahayana ; pour lui, il existe une infinité de bouddhas ou de bodhisattvas qui sont des hommes exceptionnels dont il faut suivre l’exemple et qui vous aident par leur sagesse. Ce grand véhicule désire éveiller le plus grand nombre possible par des méthodes qui deviendront le tchan des Chinois et le zen des Japonais. Elles passeront par l’exercice des arts comme discipline, et par la méditation. Le troisième véhicule est le Vajrayana, fondé sur la répétition des Tantra ; il est surtout suivi au Tibet. Les divinités sont des illusions, ce qui compte est l’exemple. Les images subissent l’influence grecque de Bactriane, par exemple Avalokiteshvara au cent bras est souvent représenté comme une femme. Il regarde vers le bas, vers nous.

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Hanoï suite

Petit-déjeuner au buffet varié, bien que je cherche à éviter les premiers jours tout ce qui est cru, contrairement aux Yankees du groupe Overseas Adventure Travel qui s’en empiffrent avec gourmandise. L’amas de salades et de fruits leur donnent l’illusion de limiter leur obésité – ils feraient mieux d’arrêter le Coca-Cola et les burgers. Les femmes ont souvent l’air ahuri de qui découvre combien le monde est différent de leurs habitudes. Les hommes, cheveux ras et parler sonore, semblent venir voir ici pourquoi ils ont perdu cette guerre du Vietnam, pourtant contre l’asservissement communiste. Nous sommes les seuls Français de l’hôtel, nos compatriotes se contentent probablement d’hôtels moins onéreux, par radinerie ou sentiment de ne plus faire partie de l’élite mondiale. Le May de Ville Trendy, nom américain à consonance française, offre un « bar coucher de soleil », un spa et une salle de gym, ainsi qu’une salle de réunion en haut de ses sept étages. À mon thermomètre, il fait dans les 20° humides. Je suis entrepris devant l’ascenseur par un jeune couple de Philippins qui veulent savoir d’où je viens, combien je reste de jours, si je voyage seul, et si j’aime la cuisine (eux ne l’aiment pas). Il n’y a que le jeune homme qui parle ; il a l’air d’avoir 16 ans comme elle, mais ils sont mariés.

Nous visitons la pagode de « butane » dont je vérifierai le nom sur le plan. Il s’agit de But Thap. C’est un chef d’œuvre de l’architecture vietnamienne, construite au XIIIe siècle, à l’époque de Tran Thanh Tong, par le moine Huyen Quang. La tour du Pinceau ressemble à un stylo en pierre blanche de 13 m de haut ; elle porte quatre étages pleins de rectitude.

C’est ensuite une enfilade de dix bâtiments, de la porte à trois entrées au clocher à l’arrière, avec huit maisons centrales dans un axe face au sud. Cinq édifices successifs servent à la prière, le tout entouré d’un mur à galerie. Un moulin de prières en bois a la forme de la fleur de lotus. A l’intérieur, une grande statue du Bouddha du XVIIe siècle avec « mille » yeux et « mille » bras (c’est-à-dire beaucoup). Mille bras aussi (et mille yeux dans la paume des mains) pour la déesse de la miséricorde Kuan Yin. Sans oublier le Bouddha Triade, de Van Thu sur un lion bleu, et de Pho Hien sur un éléphant blanc. Une statue de Bouddha au buste noir et à la face dorée (signe royal) porte sur la gorge une croix gammée inversée, signe de la roue de la vie. Cela intrigue beaucoup les Occidentaux ignorants, contaminés par l’assimilation au nazisme.

Un cerisier du Japon est tout en fleur et les touristes asiatiques aiment à se faire photographier sur ce fond printanier. L’arbre est orné de fleurs artificielles rouges pour ajouter au bonheur. A l’entrée, comme je le prends en photo avec sa sœur un peu plus grande, un gamin viet de 7 ou 8 ans me fait des deux mains une parade de viet vo dao, au art martial créé en 1938 sur l’exemple du karaté japonais.

La fête du Tet lâche beaucoup de monde dans les rues et c’est très vivant. Les mères envoient leur petite fille ou leur petit garçon se faire photographier devant des étrangers. Peut-être avons-nous une aura bénéfique, propitiatoire. Nous donnons une image d’opulence et de force. C’est à ce moment-là que je remarque que presque tous les garçons jeunes portent une chaîne au cou, peut-être une mode venue des séries américaines ou sud-coréennes – ou même de Singapour : en effet, il existe pour cette parure de garçon une « maille de Singapour » large de 1,2 mm en or jaune « très tendance » dit le site de vente. On peut la porter nue ou l’orner d’une médaille ou d’une croix. C’est « un cadeau de prédilection pour un petit garçon ou une petite fille, à offrir à chaque événement ». Les parents imitent les autres parents dont les enfants imitent les ados qu’ils voient porter une chaîne. Ces fins maillons de métal doré ou argenté mettent en valeur le teint velouté et certains ouvrent pour cela un peu plus le col de leur polo ou chemise.

Le soir, nous passons devant la cathédrale de Hanoï.

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Hanoï balade

Retour au lac où, tout autour, se trouvent des édifices dédiés à la culture de l’ancien Vietnam : Thap But (la Tour de stylo), Dai Nghien (L’Encrier), le pont The Huc (pont du Soleil Levant), le pavillon Dac Nguyet (la Lune atteinte), la maison communale Tran Ba (Contre les vagues – ou contre l’invasion des cultures nocives au sens figuré). Nous visitons la pagode de la montagne de jade. Nous y entrons par une porte avec un lion jusqu’à la porte de la Lune avec dragon et tortue, tous animaux symboliques. La chauve-souris est ici à l’animal bénéfique malgré le Covid…

Les gens sont venus saluer les ancêtres et leur porter des offrandes d’eau, de fruits ou d’argent. Les billets sont de très petites coupures, ou des liasses de faux billets qu’il est de bon ton de brûler devant les autels avec les bâtons d’encens – toujours par trois, chiffre bénéfique. Malgré son bon sens et son apparente logique, la pensée de Confucius laisse la place à beaucoup de superstition. Les autels sont colorés, ornés de statues hétéroclites. Toutes les couleurs sont représentées, pour leur symbolique chinoise : vert signifie le bois, rouge le feu, jaune la terre, blanc le métal et noir l’eau. Ainsi des bananes vertes, des mandarines oranges et des pommes rouges alternent en offrandes avec des pamplemousses jaunes sur des assiettes blanches. Il s’agit d’un culte populaire synthétique, ou plutôt assimilateur du confucianisme.

Un vieux lettré à longue barbe, en tunique noire du sérieux professoral, calligraphie des sentences au pinceau sur du papier rouge qu’on lui achète en guise de bonne année. Au-dessus de lui, les toits de l’édifice s’envolent en une courbe gracieuse, avec des extrémités recourbées pour désorienter les démons. Des vendeurs de saucisses, de brochettes, de pastèques et de fruits œuvrent alentour, attendant le chaland. Une marchande de ballons de couleurs promène son bouquet comme un parasol. Des lanternes jaunes pendent des branches des arbres.

Des enfants jolis des deux sexes font des selfies avec maman ou papa, ou le frère ou la sœur. J’aime ces visages asiatiques très doux où les traits sont estompés, sans aucun angle. Je prends avec leur propre téléphone un petit garçon avec une maman. C’est ma façon de participer au culte, à la fête de nouvel an et des ancêtres de cette jolie race. Je dois secréter plus que d’autres l’hormone de l’attachement, l’ocytocine qui régule le lien et l’affectif : elle donne un sentiment de sécurité et favorise le rapprochement. Tom en profite pour rappeler qu’en Asie, on ne caresse pas la tête des enfants, ce serait maléfique, une façon d’en prendre possession. En général, depuis quelques années, vue l’hystérie occidentale, il est de bon ton de s’abstenir de toucher les enfants où qu’on soit dans le monde et de quelque façon que ce soit. Les femmes sont graciles, de leur puberté à la trentaine. C’est un peuple doré et gazouillant, très famille. Les enfants y sont choyés. J’ai de l’empathie pour cette humanité. Un adolescent me souhaite en anglais « a Happy New Year ». Il discute un peu laborieusement avec moi pour savoir d’où je viens, me présente sa mère, tout fier de parler étranger avec un étranger. Les jeunes n’hésitent jamais à m’aborder pour me poser une question, ici plus qu’ailleurs.

Nous allons voir les deux tortues à carapace molle du lac, momifiées après leur mort en 1967 et 1991. Un gamin français de 9 ou 10 ans porte les cheveux longs, ce qui lui donne du charme ; il est fasciné par la grosse tortue et se demande à voix haute si elle est vraie – elle l’est. Elle a été conservée selon les mêmes procédés mis au point par les soviétiques pour conserver Lénine et les tester entre-temps sur Ho Chi Minh. Ce dirigeant communiste pur et dur n’a pas trop « dérivé » selon Tom l’historien. Il n’a pas fait l’objet d’un culte de la personnalité, n’a pas eu l’orgueil de déclarer « le parti c’est moi », ne s’est pas obstiné dans les erreurs qu’il a pu commettre. Il n’a pas voulu non plus être momifié, mais incinéré. Ce sont ses successeurs qui ont décidé d’agir comme pour Lénine, le corps du dirigeant vainqueur du Vietnam réunifié pouvant servir d’exemple à la partie sud qui ne l’avait pas connu.

Nous dînons au restaurant Downtown avec le menu spécial Têt, un concentré de la cuisine vietnamienne : gâteau de riz gluant salé, rouleaux de printemps, salade de mangue verte aux crevettes et au porc, beignets de poisson sauce tamarin, poulet grillé en petits morceaux sauce piment et cacahuètes, porc émincé bouilli, légumes sautés à l’ail au wok. Nous revenons à l’hôtel vers 19h30. La nuit est tombée.

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Hanoï fête du Têt

Nous avons deux heures de vol de Singapour à Hanoï et nous arrivons vers 13h30, heure locale. La queue est très longue pour tamponner les passeports. Il n’y a pas de visa requis pour les Français en moins de 45 jours. Un bus nous attend mais les chambres ne sont pas prêtes. Au lieu de manger tout de suite, car un petit-déjeuner consistant nous a été servi dans l’avion pour Hanoï, nous faisons une heure de promenade commentée (abondamment) par notre guide Tom, 31 ans.

Nous sommes tombés en pleine fête du Têt, le nouvel an lunaire chinois qui célèbre la nouvelle année du dragon, qui succède à celle du lapin. Le cycle des ans chinois met dans l’ordre, le rat, le bœuf, le tigre, le lapin, le dragon, le serpent, le cheval. la chèvre, le singe, le coq, le chien et le cochon (ou le chat). Le Nouvel An lunaire ou Fête du Printemps en Chine continentale, est le premier jour du premier mois du calendrier lunaire – le plus solennel de l’année. Des drapeaux rouges partout, ceux à étoile jaune à cinq branches du Vietnam, ceux avec la faucille et le marteau du communisme. Quoi qu’il en soit, le rouge est couleur de fête en Asie, de joie en Chine et de chance au Vietnam. Ainsi, trois rejetons se font clicher en tunique rouge pour la nouvelle année du Dragon. L’aîné, jeune adolescent, porte lunettes, la cadette fait le signe en V de la mode occidentale.

Il y a beaucoup de monde dans les rues et les enfants sont en vacances. Ils s’agitent dans tous les sens, très habillés et capuche sur la tête comme les racailles à la mode dans les films, parfois déguisés. Ils jouent avec les voiturettes électriques (et même un char d’assaut à l’étoile rouge) mises à disposition dans le parc devant la statue de Ly Thai To (974-1028). Il fut roi du Vietnam durant 19 ans, de 1009 à 1028. C’est lui qui chassera l’envahisseur chinois et installera la capitale à Hanoï.

Les familles se font prendre en photo pour la fête du nouvel an devant ce héros de la création du Vietnam, appelé alors Dai Cô Viet. Beaucoup de monde en habits traditionnels, surtout les femmes et les petits. Les autos télécommandées ou électriques font la joie des plus jeunes, mais aussi celle de deux ados patauds pas beaux, évidemment occidentaux et probablement yankees. Les gamins arborent toute une série de gadgets chinois tels des mitraillettes à bulles pour les garçonnets, des doudous roses pour les fillettes, des drapeaux rouges frappés de l’étoile jaune à cinq branches, ou lèchent une glace aux couleurs flashy.

Nous passons devant le lac Hoan Kiem de l’Épée restituée, aux abords bien plus aménagés qu’il y a 28 ans. Je reconnais la petite pagode sur son île et les canards qui nagent en rond. Mais la tortue a disparu, elle est morte. Sur cet ancien bras du fleuve Rouge, le roi Ly Thanh Tong a fait construire la pagode Sung Khanh, symbolisant l’espoir de la paix. La légende de l’épée remonte au XVe siècle. Lors d’une excursion en barque après avoir vaincu les envahisseurs chinois Ming, le roi Lê Thai Tô aperçoit la tortue qui lui avait fait don de l’épée victorieuse émerger du lac. Elle reprend l’épée dans sa bouche avant de plonger dans l’eau. La dernière grande tortue vivante s’est éteinte à Hoan Kiem en janvier 2016. Son corps a été conservé et est désormais exposé au Musée national de la nature du Vietnam.

Autour du lac, le vieux quartier est le quartier colonial. Au carrefour se trouvent par exemple les ex–grands magasins Godard, l’équivalent des Galeries Lafayette de Hanoï dans les années 30. Aujourd’hui, le bâtiment est reconverti après avoir menacé ruine. La poste, au style mêlé, se trouve non loin de là. Au bout de la rue commerçante noire de monde et de deux-roues – où l’on continue de monter à trois ou quatre – est situé l’opéra. Construit dans le style Garnier « choux à la crème », il porte le jaune éteint de Hanoï mis en valeur par les liserés blancs en neige des façades et des clochetons.

Le groupe est majoritairement composé de couples, plus deux amies aux mœurs prudentes sorties tout droit d’un roman d’Agatha Christie. Il fait 21° mais le pull et le châle sont chez elles de rigueur, en plus du masque dans l’avion. Nous sommes 18 plus le guide. Quelques-uns sont encore actifs mais la majorité est à la retraite. Une nouvelle balade est prévue de 16 à 18 heures avant de dîner et de nous coucher tôt.

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Retour au Vietnam

Il y a 28 ans, j’abordais le Vietnam du nord en randonnée et kayak de mer. Nous avions sillonné la baie d’Halong et marché parmi les minorités le long de la route mandarine. Aujourd’hui, je prends un vol de Singapore Airlines destination l’aéroport de Singapore Changi d’abord, puis un transit vers Hanoï de deux heures et quart ensuite, par un autre avion plus petit.

C’est le début des vacances scolaires en France et des familles mixtes franco–asiatiques sont quelques-unes dans l’avion. Dans la partie arrière où je me trouve, je remarque un garçon de 11 ans qui porte une chaîne de cou à gros maillons, pas moins de 1 cm de large. C’est la première fois que je vois une chaîne de ce type. Peut-être est-ce pour se faire remarquer car le gamin est un petit blond fluet dont le fin T-shirt laisse deviner un torse de crevette. La chaîne marque la dureté de l’acier sur sa peau tendre, le froid bleuté du métal sur sa chair chaude et vivante. Cet ornement de fer, large comme un collier à chien, affiche une rigueur de qui veut viriliser son apparence. Peut-être est-ce une interprétation d’adulte. Je constaterai que les chaînes de cou en Asie sont omniprésentes chez les garçons, bien qu’en général de maillons très discrets. Le gamin a un grand frère qui ressemble à sa mère, un père aux faux diamants dans un lobe d’oreille, et tous des sacs à dos de camouflage militaire. Comme il a le cheveu très court, comme les garçons, il est possible qu’il soit militaire – ou prof de gym.

Il y a 12 heures de vol et c’est long. Deux repas plus un snack nous sont servis. Des films sont mis à disposition mais les écrans sont très près des yeux dans la classe économique et cela me fait mal. Je lis entièrement un polar suédois avant de tenter de dormir, sans succès. Nous avons trois heures d’attente en correspondance à l’aéroport de Singapour. À notre arrivée, il est l’heure où je me couche à Paris, mais c’est ici le petit matin.

En passant au terminal 3 de l’aéroport de Changi, nous pouvons admirer Daisy, une sculpture en verre coloré d’hélices et de fleurs. Le hall qui relie les terminaux est un jardin tropical surmonté d’un toit de verre en forme d’anneau avec une chute d’eau.

À l’embarquement pour Hanoï, il n’y a quasi personne de notre avion en dehors de notre groupe, mais des nouveaux, dont une famille de vrais petits blonds, deux parents et trois enfants, deux garçons et une fille, tous plus dorés que les blés. Le fils aîné a dans les 11 ans. Le père et la mère ont le cheveu lin, le premier se rase le crâne, peut-être à cause d’une calvitie naissante ou par gêne d’être aussi blondinet et connoté Américain. Les deux fils sont bouclés, de vrais petits princes à la Saint-Ex. L’aîné a dû passer des vacances hors parents parce qu’il est tout bronzé, au contraire des autres. Ce ne sont pas des Français, peut-être des Suédois.

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Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam

Henri Mouhot fut un explorateur, naturaliste et archéologue, né en 1826 à Montbéliard et qui est tombé amoureux de la Cochinchine encore sauvage. Il part en Indochine dès 1858 pour collecter des insectes et des reptiles autour de Bangkok, puis va explorer vers le Vietnam via le Cambodge, enfin va (re)découvrir Angkor, qu’il écrit Ongkor, l’écriture n’étant pas encore fixée. Il en est ébloui.

Son récit, écrit à la Chateaubriand dans le style fleuri de son époque, est un témoignage irremplaçable des premiers temps modernes du Siam, du Cambodge et du Laos vers 1860. Paysages, faune, flore, population, tout est décrit avec verve et réalisme. L’explorateur sera aidé par les sociétés savantes anglaises (les françaises pleines de morgue et de conservatisme n’ayant pas daigné lui répondre…). Il aura aussi le soutien des diplomates et commerçants européens de Bangkok, des missionnaires français, des mandarins locaux sur lettres de recommandation du roi, et des Chinois, commerçants partout en Asie. « Ces Chinois émigrés sont d’habiles cultivateurs, des commerçants intelligents ; ils parlent le siamois comme s’ils étaient nés à Siam, mâchent le bétel comme des indigènes ; comme eux, ils rampent devant les mandarins et le roi ; mais, en revanche, ils font fortune, et avec l’argent viennent les honneurs » p.24.

Comme tous ses contemporains, Mouhot a pour première impression la « saleté repoussante » des villes, les enfants tout nu dans la boue qui n’arrêtent pas de se vautrer dans la rivière, puis le grouillement de foule, le bruit, la pluie ou la chaleur, enfin les moustiques, sangsues, serpents – plus tard dans la jungle léopards et tigres. Récemment marié en Europe, il est sensible aux enfants, comme on l’est jeune adulte à la trentaine : « j’ai vu les enfants de ce fonctionnaire, de vrais marmots, se jeter dans la rivière, nager et plonger comme des poissons. C‘était un spectacle curieux et ravissant, surtout par le contraste qu’offrent les enfants avec les adultes. Ici comme dans toute la plaine de Siam que j’ai parcourue depuis, j’ai rencontré des enfants charmants que je me sentais porté à aimer et à caresser, tandis qu’arrivés à un certain âge, ils s’enlaidissent par l’usage du bétel qui noircit leurs dents et grossit leurs lèvres » p.17. L’auteur note « l’esprit de famille », mais aussi que les pères peuvent vendre comme esclaves leurs enfants et même leur femme en cas de besoin.

Leur théâtre dure 24 h, les funérailles t3 jours, mais pour le roi 6 mois. Le roi du Siam à Bangkok est Phra-Bard-Somdetch-Phra-Pharamendr-Maha-Mongkut, abrégé en roi Mongkut, dont il faut bien prononcer le g et le t. Il est maître « absolu des êtres et des choses en son royaume » p.31, « chef infaillible de l’armée, de la loi et du culte » – un vrai Poutine.

Le voyageur ne doit pas confondre Siamois et Annamites. Les « Siamois sont mous, paresseux, insouciants et légers, mais généreux, hospitaliers, simples et sans orgueil. L’Annamite est petit, maigre, vif, actif, mais prompt et colérique. Il est sombre, haineux, vindicatif et surtout orgueilleux » p.88.

Lui prendra un boy annamite mais surtout un boy chinois, un jeune Phram de 18 ans fils d’un planteur de poivre qu’il aime beaucoup et qui lui fermera les yeux lorsqu’il décèdera des fièvres en forêt tropicale en 1861. « Un bon enfant, laborieux, vif, courageux et infatigable ; il m’est déjà fort attaché et a grande envie de m’accompagner au Cambodge » p.95. Il reviendra plusieurs fois dans ses notes sur les qualités du jeune homme. Car Mouhot est un être sensible, croyant, un peu perdu loin des siens et de sa patrie ; il s’attache volontiers, allant jusqu’à pleurer lorsqu’un boy le quitte pour retourner chez lui (p.300). Ou lorsqu’il aperçoit la croix chrétienne sur une maison missionnaire loin de tout : « Vous saurez ce que peut sur le voyageur errant loin de sa patrie ce signe divin de la religion. Une croix pour lui, c’est un ami, un consolateur, un appui. L’âme entière se dilate à la vue de cette croix ; devant elle, on s’agenouille, on prie, on oublie. C‘est ce que je fis » p.114.

Le Cambodge reste pauvre et sous-développé car soumis au despotisme asiatique – le même qui demeure en Russie actuelle : « Toutes les taxes pèsent sur le producteur, le cultivateur ; plus il produit, plus il paye ; donc, porté à la paresse par l’influence du climat, il a une autre raison pour caresser ce vice : moins il produira, moins il paiera, et par conséquent moins il aura à travailler. Non seulement on retient la plus grande des meilleures parties de la population en esclavage, mais toute espèce d’extorsion, de concussions sont employées par les hauts mandarins, les gouverneurs et les ministres ; les princes et les rois eux-mêmes donnent l’exemple » p.173. L’ère Hollande qui a augmenté massivement les impôts à l’époque des 35 h le prouve : je connais des médecins qui ont réduit leurs heures pour ne pas travailler pour le roi de l’Élysée et sa gabegie administrative.

En 1860, Henri Mouhot s’attarde sur le site d’Angkor, encore enseveli sous la jungle. Seuls quelques temples en ruines émergent. Mais c’est un enchantement, « des ruines si imposantes, fruit d’un travail tellement prodigieux, qu’à leur aspect on est saisi de la plus profonde admiration, et que l’on se demande ce qu’est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques » p.183.

S’il s’amuse du jeu des singes avec les crocodiles (p.93), s’il savoure le goût du durian à l’odeur de cadavre (p.104), il aime être dans la nature plutôt que dans les villes. Il en devient lyrique comme Chateaubriand découvrant le Nouveau monde : « Nous avouons sincèrement que nous n’avons jamais été plus heureux qu’au sein de cette belle et grandiose nature tropicale, au milieu de sa forêt, dont la voix des animaux sauvages et le chant des oiseaux troublent seuls le solennel silence. Ah ! Dussé-je laisser ma vie dans ces solitudes, je la préfère à toutes les joies, à tous les plaisirs bruyant de ces salons du monde civilisé, où l’homme qui pense et qui sent se trouve si souvent seul » p.215. Il la laissera. Malade, son journal se termine le 5 septembre 1861 et il se contente ensuite de noter quelques repères jusqu’au 19 octobre, « je suis atteint de la fièvre » et au 29, jour de sa fin : « Ayez pitié de moi, ô mon Dieu !… » p.300.

Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos, écrit en 1861, publié en 1868, Olizane 1999, 315 pages, €18,00 e-book Kindle €2,49

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