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Flaubert en sa correspondance

Les lettres de Flaubert sont moins empesées que ses œuvres littéraires. Il avait beaucoup de mal à « bien » écrire, écrasé par l’idée qu’il se faisait du Style. Il lui fallait gueuler ses textes pour qu’ils prennent quelque consistance à ses yeux et ses manuscrits ne sont qu’un ramassis de remords en pattes de mouche… Ses lettres le montrent en son intime, avec ses amis et sa famille, au débotté. Il argote, il familière, il dit comme il sent. Sa plume file comme sa conversation, ce qui est tout à fait vivant !

Né en décembre 1821, la première lettre de lui conservée date de ses 9 ans ; elle est à sa grand-mère pour les vœux. Le tome 1 de la Pléiade va jusqu’à ses 30 ans, en passant par ses amis de collège, ses études de droit interrompues par une épilepsie (à laquelle une syphilis ne serait pas étrangère), son amour pour la putain de haut vol Louise Colet dont l’époque ne compte plus les amants – enfin le plus intéressant, son fameux voyage en Orient avec Maxime du Camp. L’écrivain voyageur et l’auteur se sont rencontrés lorsque Gustave était étudiant. Maxime a 27 ans et Gustave 28 quand ils quittent Paris le 29 octobre 1849 pour embarquer en paquebot vers l’Égypte. Ils y séjournent 8 mois avant de poursuivre vers la Palestine, la Syrie, la Turquie, la Grèce et l’Italie. Ils ne reviennent en France qu’en 1851.

Flaubert collégien vomit l’école, son encasernement, ses frustrations physiques et sexuelles, sa politique du « concours » pour toutes matières et le mépris des pions pour les élèves. Misanthrope et ironique à 12 ans, il se gave d’auteurs grecs et latins, d’histoire antique. Amoureux à 13 ans de deux anglaises de 14 et 11 ans, il sera transi par la belle adulte Élisa, rencontrée aux bains de mer de Trouville. Gustave gardera des relations avec elles toutes car il aime les gens, frustré sans doute de s’être vu préférer son frère aîné Achille par son père et sa petite sœur Caroline par sa mère. C’est souvent le destin des seconds… Il se réfugie alors dans l’amitié des copains, Émile, Alfred, Louis, plus tard Maxime. Il invente et joue avec eux le rôle du Garçon, personnage de comédie : grotesque, rabelaisien, fouteur allègre, caricature de bêtise égoïste et pétante de santé. A 17 ans, il aime Hugo (d’avant Les Misérables, qu’il trouvera moraliste et naïf), Racine, Calderon, Montaigne, Rabelais, Byron. Il aime rire devant l’absurdité de toutes les croyances, la vanité étant pour lui la pire de toutes.

Gustave Flaubert se veut hors du siècle dont il méprise les « épiciers » – les bourgeois. Il n’hésite pas à provoquer « le système », se faisant virer du lycée pour avoir protesté, à la tête de ses camarades, contre le renvoi du professeur de philo. Il passera le bac en candidat libre – avec réussite ! A 18 ans, « Gustave était aussi beau qu’un jeune grec », affirme la biographie Troyat. Au retour d’un voyage en Corse, il est déniaisé par une tenancière d’hôtel à Marseille, Eulalie Foucaud, qu’il ne reverra jamais. Il aime ça, se repaît de la chair (« buffle indompté des déserts d’Amérique » versifiera la Colet), mais garde une tendresse romantique pour les amours platoniques. Il restera toujours partagé entre le cœur et le ventre, l’euphorie des passions et la « viande ». Pour lui, l’artiste est celui qui sait partager sa vie entre son œuvre et les nécessités, sans que ces dernières n’empiètent sur ce qui doit rester premier : le travail de créer. Ne pas « mêler à l’art un tas d’autres choses, le patriotisme, l’amour, la gloire » (lettre 7 nov. 1847).

Le droit l’ennuie, occupé de propriété, d’héritage et d’argent. Paris, ses spectacles et ses cocottes, lui plaît bien mais il n’a pas les moyens. Première année de droit réussie, la seconde échoue sur une crise nerveuse à 22 ans (affectant le « lobe temporo-occipital gauche ») qui l’oblige à abandonner les études. Son père mort, sa sœur décédée, son beau-frère fou – il se trouve enchaîné par sa famille et s’enterre à Croisset, dans le fonds d’une province près de Rouen. Sa mère, sa nièce et les vagues visites de son frère médecin lui servent de boulet. Sa passion tumultueuse pour Louise Colet, parisienne, lui est l’occasion d’approfondir les variétés du sexe, du cœur et de la politique. Il rencontre la mauvaise foi, les accusations gratuites, l’injure suivie de repentir, la cocotte amoureuse. Possessive, susceptible, envahissante, jalouse, Louise Colet veut l’orage romantique de la passion tandis que Gustave a besoin de calme intérieur. Ils s’écriront 5 ans, se verront souvent, se baisant fougueusement. Puis la rupture sera d’évidence. Mais il lui écrit et l’appelle sa Muse.

Le voyage en Orient sur 21 mois est une bouffée d’air frais. Certainement le plus vivant du recueil de lettres. Il est libre, enfin libre ! Délivré des bonnes femmes et des attaches du Devoir. Il va où il veut avec l’ami du Camp, il aime ce qu’il veut quand il veut. Il bâfre, galope, gamahuche ; il visite les sites antiques ; il est ébloui de « couleurs d’enfer ». L’Égypte lui paraît du dernier « grotesque » avec ses chameaux gracieux, ses indigènes crus, ses almées tétonnières. « Tout le vieux comique de l’esclave rossé, du vendeur de femmes bourru, du marchand filou, est ici très jeune, très vrai, charmant » (1er décembre 1849). Il goûtera des filles au bordel comme des garçons au hammam, jouera « le Cheik » sur le mode du Garçon dans ces rôles entre amis qu’il affectionne. Le ciel « casse-pète » de bleu, tandis que « rien n’est beau comme l’adolescent de Damas » (4 septembre 1850) et qu’il s’extasie sur un bas-relief de l’Acropole : « Il ne reste plus que les deux seins depuis la naissance du cou jusqu’au-dessus du nombril. L’un des seins est voilé, l’autre découvert. Quels tétons ! nom de Dieu ! quel téton ! Il est rond-pomme, plein, abondant… » (10 février 1851). Suivent deux pages de pur bonheur sur la typologie des tétons féminins.

Bien sûr, il n’écrit pas ce genre de chose à sa mère (60 lettres !) et le contraste des missives à ses copains est une drôlerie du recueil. Nous découvrons Flaubert intime, loin du « style » laborieusement accouché où architecture du récit, musique des phrases et précision des mots lui arrachent habituellement des mois de travail ! Un vrai bonheur de lecture.

Gustave Flaubert, Correspondance tome 1, 1830-1851, édition Jean Bruneau, La Pléiade Gallimard 1973, 1232 pages, €53.79

Henri Troyat, Gustave Flaubert, biographie 1992, Flammarion 410 pages, €18.05

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Histoire à faire peur

Parmi les histoires rassemblées par Hitchcock sous le titre « à faire peur », il est un étrange récit intitulé ‘Une invitation à la chasse’. Fred Perkins, prototype de l’Américain moyen, est un petit employé d’agence insignifiant. Un jour, il reçoit une luxueuse carte gravée qui l’invite à une chasse organisée par la haute société de la ville. Très fier, il achète un habit, affûte ses manières pour faire bonne figure. Mais le matin très tôt, deux gardes-chasse viennent le prendre et le poussent au-dehors en caleçon. Dans la fraîcheur blafarde de l’aube, ils le lâchent en pleine campagne, presque nu. Au loin, la meute aboie déjà…

C’est une fable, bien sûr… Les rapports sociaux sont poussés ici à l’absurde. L’exploitation des dominants trouve son apogée dans la chasse aux inférieurs. Les riches, déjà patrons et politiciens, deviennent les chasseurs tandis que les pauvres, déjà exploités et manipulés, leurs sont livrés pieds et poings liés. Ils n’ont aucun recours contre cette fatalité, sauf de défendre leur survie. Les puissants se servent des autres hommes comme du gibier : ils les nourrissent comme de vulgaires faisans, ils les domestiquent par la morale sociale qu’ils contribuent à maintenir par les mœurs et le qu’en-dira-t-on. Puis ils transgressent allègrement l’apparence pour devenir bêtes de proie, révélant leur vrai visage. Le meurtre est la forme suprême de l’exploitation de l’homme par l’homme. Qu’il soit de masse au nom de l’idéologie ou individuel lors d’une chasse privée à la bite ou au couteau.

Une telle aventure existe-t-elle dans la réalité de notre XXe siècle ? Les éphèbes spartiates partaient nus à la chasse aux hilotes, mais ceci se passait il y a deux millénaires et demi. Le meurtre de masse, nazi, stalinien, maoïste ou polpotiste ont remplacé la chasse mais les exemples récents du Rwanda et de la Serbie montrent qu’ils sont loin d’être éradiqués dans les mentalités. Dans cette chasse hitchcockienne, aucune guerre n’est déclarée, pas même de classe, tout est « normal ». Il s’agit de lutte sociale féroce, mais elle est habituellement euphémisée par les postes et les salaires, bordée par le droit et l’État qui se dit le seul détenteur de la violence légitime.

L’étrange naît de ce que, brutalement, la lutte sociale enlève son masque. Elle devient physique, immédiate, animale. Il ne s’agit ni de Mafia ni de Ku Klux Klan mais de n’importe qui, vous et moi, victime potentielle de qui a plus de pouvoir. Les formes sociales sont respectées, l’invitation est régulière, le crime sera maquillé en accident. La bête, une fois abattue, sera oubliée aussi vite. Qui prêtera attention aux propos hystériques de la femme de Perkins qui dit avoir vu les gardes-chasse entraîner son mari à coups de fouet ? Le choc de l’accident a dû lui faire perdre la raison, déclare avec componction la haute société hypocrite. Une chasse à l’homme ? Vous n’y pensez pas ! Nous sommes des bourgeois respectables d’une petite ville américaine du XXe siècle.

Le lecteur reçoit cette fable comme un coup. Elle viole les apparences comme un prédateur obsédé viole les jeunes filles. Elle met à nu brutalement le cynisme de nos démocraties où les professions de foi idéalistes habillent les réalités de pouvoir du manteau chatoyant de l’idéologie. Tous les mécanismes sociaux concourent à ne laisser la puissance qu’à quelques-uns. Ceux-là sont assurés de l’impunité s’ils font semblant de jouer le jeu tout en étant impitoyables à dominer. Ils ont la richesse qui assure le confort et permet d’acheter les consciences ou les talents ; ils ont les relations et le clan aptes à étouffer tout scandale ; ils ont le prestige qui les fait révérer comme des modèles sociaux et les rend tabou. Qu’ont-ils à faire de la morale et des lois ?

Le lecteur, remué, se dit qu’il pourra peut-être lire le lendemain dans son journal un récit semblable dans la rubrique faits divers, une chasse à l’homme dans la campagne ou un viol de femme en chambre close. Où rien se sera jamais prouvé et où justice ne sera jamais faite.

Toute analogie avec des personnes vivantes et avec l’actualité est évidemment purement fortuite…

Alfred Hitchcock, Histoires à faire peur (Stories my mother never told me), Pocket 1995, 278 pages, €3.00 occasion

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Alix le héros occidental

« Alix est né en une nuit, inspiré par la statuaire grecque et par la ‘Salammbô’ de Flaubert », dit Jacques Martin qui lui donna le jour en 1948. Alix surgit brusquement dans l’histoire vers l’âge de 15 ans, en simple pagne bleu de travail, les pieds nus. Il est esclave dans les confins barbares, une ville assyrienne où il a été vendu par les Phéniciens. Il doit sa liberté au chaos voulu par les dieux sous la forme d’un tremblement de terre et à la fin d’un empire asiatique sous les coups de boutoir de l’armée romaine. Double libération des forces obscures. Adoubé par le général Parthe Suréna qui lui met la main sur l’épaule, lui donne une épée et le dit « courageux », il se voue à Apollon et à César.

Dès le premier album, Alix se lave de son esclavage initiatique en renaissant par trois fois : par la mère, par le père et par l’esprit.

  • Capturé par des villageois superstitieux qui veulent le massacrer, il est poussé dans le vide et plonge dans l’eau amère. Il en émerge, renaissant, la main sur le sein, tel Vénus sortant de l’onde.
  • Puis, grondement mâle, Vulcain se fâche et fait trembler la terre qui s’ouvre pour avaler le garçon. Alix est sauvé d’un geste de pietà par le bras puissant de Toraya, un barbare qu’il séduit parce qu’« il lui rappelle un fils qu’il a perdu jadis ».
  • Dernière renaissance : la civilisation. Butin de guerre de soldats romains, Alix est racheté par le grec Arbacès, séduit par sa juvénile intrépidité. Marchand cynique et fin politique, il tente de le l’utiliser à son profit en tentant d’abord de le séduire, puis en le cédant au gouverneur romain de Rhodes, Honorus Gallo Graccus. Ce dernier a commandé une légion de César lors de la conquête de la Gaule. Il a fait prisonnier par une traîtrise familiale le chef Astorix (créé avant Goscinny !), a vendu la mère aux Égyptiens et le gamin aux Phéniciens. Il reconnaît Alix qui ressemble à son père. Comme il a du remord de ce forfait, il adopte donc l’adolescent pour l’élever à la dignité de citoyen et à la culture de Rome.

Durant les vingt albums dessinés par Jacques Martin, Alix a entre 15 et 20 ans. Il a du être vendu par les Romains vers 10 ans pour devenir esclave, avec tout ce que cela peut suggérer de contrainte physique, de solitude affective et de souplesse morale. Mais, tels les jeunes héros de Dickens, cœur pur et âme droite ne sauraient être jamais corrompus. Alix a subi les épreuves et n’aura de cesse de libérer les autres de leurs aliénations physiques, affectives ou mentales. Enfant sans père, il offre son modèle paternel aux petits.

C’est pourquoi, comme Dionysos ou Athéna, Alix surgit tout grandi d’un rayon de soleil dans Khorsabad dévastée. Apollon est son dieu, son père qui est aux cieux. Il a comme lui les cheveux blonds et le visage grec. Astucieux, courageux, fougueux – rationnel – le garçon voit son visage s’illuminer dès le premier album, ébloui d’un sourire lorsqu’il aperçoit la statue d’Apollon à Rhodes. Dans le dessin, l’astre du jour perce souvent les nuées.

Alix aime la lumière, la clarté, la vérité – comme le Camus de ‘Noces’. Il recherche la chaleur mâle des rayons sur sa nuque, ce pourquoi il pose souvent la main sur l’épaule du gamin en quête de protection. Ce pourquoi il va si souvent torse dénudé, viril et droit au but : il rayonne. Son amour est simple et direct, son amitié indéfectible. Il ne peut croire à la trahison de ceux qu’il aime, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour les protéger et les sauver. Apollon est le dieu qui discipline le bouillonnement de la vie jeune, ces hormones qui irriguent l’être du ventre à la tête en passant par le cœur. L’élan vital fait traverser le monde et ses dangers poussé par une idée haute, une force qui va, sûre de son énergie au service de la bonne cause.

Alix adolescent ressemble à l’éphèbe verseur de bronze trouvé à Marathon. Il est une version idéalisée en blond de Jacques Martin jeune. L’autoportrait de 1945 de l’auteur (publié dans ‘Avec Alix’), montre les mêmes cheveux bouclés, le nez droit, les grands yeux, le visage allongé. Cet égotisme permet la mise en scène de son propre personnage, projeté dans une époque où tous les fantasmes pouvaient se réaliser sous couvert d’aventures et de classicisme historique.

Dès les premières pages du premier album, Alix « l’intrépide » est malmené sadiquement par les adultes. Empoigné, frappé, jeté à terre, cogné, lié à une colonne pour être brûlé vif, il n’oppose que sa chair nue, ses muscles naissants et son cœur vaillant au plaisir quasi-sexuel que les brutes ont à faire souffrir sa jeunesse. En 1948, l’époque sortait de la guerre et la brutalité était courante ; les adultes se croyaient mission de discipliner l’adolescence pour rebâtir un monde neuf. Le jeunisme et la sentimentalité pleureuse envers les enfants ne viendront qu’après 1968 et dans les années 1980.

Alix sera assommé, enchaîné torse nu dans des cachots sordides, offert aux gladiateurs, fouetté vif pour Enak avant d’être crucifié comme le Christ.

Les jeunes lecteurs aiment ça, qui défoule leurs pulsions. Ils l’ont plébiscité. Les albums des dix dernières années sont moins physiques, moins sadiques ; l’autoritarisme adulte a reculé au profit de passions moins corporelles. Les filles sont désormais lectrices d’Alix à égalité avec les garçons.

A partir des ‘Légions perdues’, Alix prend dans le dessin le visage de l’Apollon du Parthénon, sur sa frise ionique est. Dans ‘Le fils de Spartacus’, il s’inspire un peu plus du David de Michel-Ange (p.8).

« Rien de tel pour se réveiller que ce brave Phoebus », dira Alix dans ce même album (p.36). Apollon fut condamné à la servitude pour avoir tué python le serpent – tout comme Alix fut esclave. Apollon veille à l’accomplissement de la beauté et de la vigueur des jeunes gens – tout comme Alix élève Enak et Héraklion. En revanche, Apollon invente la musique et la poésie, arts peut-être trop féminins vers 1950. Alix y paraît tout à fait insensible, n’étant ni lyrique, ni philosophe, mais plutôt de tempérament ingénieur. Le propre d’Apollon est aussi la divination, or Alix reste hermétique aux présages et aux rêves (apanages d’Enak) qui se multiplient dans ses aventures.

L’hiver, il est dit qu’Apollon s’installe chez les Hyperboréens, loin dans le nord. Alix, de même, revient plusieurs fois à ses sources gauloises – le plus souvent dans un climat neigeux et glacé. La Gaule hiberne encore, elle ne s’éveillera que fécondée par la puissance romaine – la civilisation. Les filles qu’aime Apollon meurent le plus souvent : Daphné devient laurier, Castalie se jette dans un torrent, Coronis meurt sous les flèches. On ne compte plus les jeunes filles amoureuses d’Alix qui disparaissent.

Alix, solaire, rayonne. Le poète chinois, dans ‘L’empereur de Chine’, lui déclare : « tu es bon et courageux, fils du soleil (…) parce que ton cœur est généreux. » Par contraste, Enak est terrestre, mélancolique et nocturne. Alix le réchauffe à ses rayons, l’entraîne en aventures par son débordement d’énergie. Le gamin est comme une plante avide de lumière, terrorisé quand il est seul. Comme le dieu, la présence d’Alix suffit à chasser les idées noires et les démons, à déranger les plans des méchants, précipitant leur démesure et amenant le dénouement.

Alix est la raison romaine, évaluateur moral et bras armé de l’ordre civilisateur, impitoyable à la cruauté et à la tyrannie. Alix n’admet ni les despotes ni les marchands ; ils rompent l’équilibre humaniste. Vendu plusieurs fois, à des Phéniciens puis par Arbacès (‘Alix l’intrépide’), il combat les menées des riches égoïstes (‘L’île maudite’), des naufrageurs avides (‘Le dernier spartiate’), la lâcheté des marchands contre ceux qui font régner la terreur (‘Le tombeau étrusque’, ‘Les proies du volcan’), les exploiteurs de la révolution (‘Le fils de Spartacus’) ou des technologies d’asservissement (‘Le spectre de Carthage’, ‘L’enfant grec’). Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Dans les derniers albums issus des scénarios préparés par l’auteur (décédé depuis), il contre l’enrichissement personnel maléfique (Le‘Démon de pharos’) et s’oppose aux nationalistes ethniques de la Gaule bretonne (‘La cité engloutie’).

Rappelons que le personnage d’Alix a su séduire François Mitterrand et Serge Gainsbourg, tous deux personnages de talent et non-conventionnels.

Les autres notes sur la BD Alix sont à découvrir dans la catégorie Bandes dessinées du blog.

Dessins de Jacques martin tirés des albums chez Casterman :

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L’infinie catastrophe, texte de Jacqueline Merville

Article repris par Medium4You.

Jacqueline Merville nous a confié ce texte d’émotion et de réflexion issu de « l’affaire DSK » – merci à elle. Elle a déjà évoqué ce thème douloureux du mal fait à une femme par un homme, sans y penser, en toute bonne foi, conforme aux traditions dans ‘Presque Africaine‘. J’ai chroniqué son livre en son temps, je l’avais bien aimé pour tout ce qu’il « non-dit »…

Je m’étais réfugiée dans une maison. Je criais. Des villageois étaient venus dans le jardin de cette maison à cause des cris de femme dans la nuit. On me parlait de derrière la porte pour que je cesse de crier. On me rassurait. J’avais entrouvert la porte, l’homme était au milieu des villageois. Il tenait mes vêtements et mon sac sous le bras, il souriait.

Le roi du village houspillait l’homme et parce que j’avais des marques de brûlures et du sang qui coulait sur les jambes il avait appelé la police. Je suis partie dans le fourgon avec le violeur. Dans le bâtiment militaire il a dit qu’il n’avait rien fait, puis il a dit, à cause des blessures, qu’il avait fait ce que je demandais, qu’il était innocent.

C’était en Afrique de l’Ouest.

J’avais porté plainte contre l’homme. Il ne fut pas puni. Le viol et la torture ne sont pas punis là-bas.

Et même cet homme pensait qu’il n’avait rien fait, c’est-à-dire que ce qu’il avait fait était légitime. Ce viol, ces coups, ces menaces de mort étaient une chose normale, rien de brutal, non c’était absolument normal. Et même il devait penser que j’aurais dû être contente qu’un homme s’intéresse tant que ça à moi. C’est ce qui peut rendre une femme violée un peu folle, ce déni si total.

Je pensais que là-bas c’était pire qu’ici.

Puis est arrivée cette affaire new yorkaise, comme un projecteur montrant l’ensemble et les détails. Ici c’est un peu pareil que là-bas.

Cet homme blanc, riche, puissant ne pouvait pas l’avoir fait.

L’homme dit d’ailleurs qu’il n’a rien fait.

C’était comme là-bas. Tous les violeurs se pensent innocents.

Mais là-bas personne n’avait dit que je fabulais ou que je mentais. Il ne fut pas puni, c’est tout.

Ici, certains disent que cette femme est au service des ennemis de l’homme blanc puissant. L’homme ne peut être que victime d’un complot politique ou d’un racket sophistiqué. En Afrique certains villageois me disaient que l’homme était victime de ses ancêtres, de magie noire, c’était un complot de l’invisible.

On ne peut pas condamner un homme tombé dans le piège de ses ennemis astraux ou politiques.

Il y a entre là-bas et ici une autre différence.

Là-bas toutes les villageoises me soutenaient.

Toutes, pas une seule ne s’était mise du côté de la bête. Elles m’avaient applaudie lorsque j’étais montée dans le fourgon pour porter plainte.

Ici c’est différent, il y a des femmes qui soutiennent inconditionnellement l’homme puissant. Leur ami, leur cheval de proue. Elles n’ont pas l’ombre d’un doute. La femme ne peut être qu’une comploteuse.

Certaines disent aussi qu’à elles ça n’arriverait pas. Qu’on les contraigne à une fellation, impossible, elles couperaient le sexe de l’homme avec leurs dents. Ces femmes violées n’ont pas de courage, elles se laissent faire, disent-elles. A elles ça ne pourrait pas arriver cette chose bestiale parce qu’elles se pensent l’égale de l’homme.

D’autres disent qu’elles, avec un homme aussi puissant, elles ne diraient pas non. Elles se demandent bien pourquoi celle-ci a porté plainte au lieu de se réjouir.

Et puis il y a beaucoup de gens, hommes et femmes, qui disent que porter plainte contre un homme remarquable, un homme qui promet, est indécent. Une sorte d’infidélité à l’idée de la grandeur, un saccage de l’image de la grandeur.

Alors je me dis qu’ici c’est comme là-bas, pas du tout mieux.

Je pense à ce qu’écrivait Virginia Woolf dans son livre Trois Guinées. Elle comparait le machisme et le nazisme. N’avait-elle pas raison ?

Les femmes battues, violées, assassinées, mutilées, des millions chaque année. Un crime contre l’humanité me dis-je. La moitié de l’humanité sous le joug de son autre moitié. Mais si on pense ça, on risque d’avoir à se suicider tellement personne ne veut l’entendre comme ça. C’est juste des dérapages, ici ou là. Et puis un viol ou un assassinat, c’est pas grave, pas mort d’homme.

Pourtant être violée c’est de la mort qui entre en vous, dans le corps, dans la tête. C’est une torture. Toujours ça restera comme une fosse sans mot, on ne peut pas mettre un couvercle, on ne peut pas ne pas se souvenir. Pas mortes mais mortes un peu tout de même. En Afrique du Sud, les hommes pratiquent ce qu’ils nomment le viol correctif sur les femmes lesbiennes, ça remplace la gégène.

Ici on dit c’est un coup de pas de chance, ou pire avec la libération sexuelle voulue par les femmes, de quoi elles se plaignent, après tout ce n’est que du hard sexe.

Et puis dans ce cas précis il s’agit d’un homme instruit, civilisé, blanc, riche, et d’une pauvre bonne femme. Comment un homme comme ça pourrait baisser les yeux sur ce genre de nana ? N’importe comment depuis la nuit des temps cet homme-là a un droit sur toutes les femmes. Dans les Colonies, dans les châteaux, dans les fermes, dans les forêts, dans les entreprises, dans les hôtels, au coin des rues, partout. Et dans les familles ça fait partie du devoir conjugal, comme faire la vaisselle ou soigner les gosses. Les épouses disent, passer à la casserole. Une histoire normale, ménagère. On initie aussi dans le secret des familles les toutes petites filles, il faut bien leur apprendre la chose. Des petites filles détruites.

Je me souviens d’un curé qui m’avait coincée entre la porte du placard et sa soutane pour me palper les seins, de tout petits seins sur un corps d’enfant.

Alors, ne venez pas me parler de grande et haute civilisation, d’un modèle enviable, d’un continent en avance sur les autres.

Dans très longtemps peut-être fera-t-on un Mémorial aux femmes victimes des hommes comme on en fait pour ne pas oublier d’autres barbaries de l’espèce humaine. Pas encore, dans très longtemps, à moins que comme se le demandait Virginia Woolf l’Humanité soit une erreur. L’erreur de qui ? Et comment faire cesser l’erreur, cette infinie catastrophe ?

Jacqueline Merville, mai 2011

Jacqueline Merville est l’auteure de ‘Presque africaine’, édition des Femmes, 2010, 74 pages, €9.40 – chroniqué il y a un an.

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Peter Tremayne, Une prière pour les damnés

L’historien irlandais romancier Peter Beresford Ellis, dit Tremayne, cisèle avec brio des intrigues médiévales. Il a choisi un temps ignoré, le VIIème siècle à peine chrétien, et un pays périphérique, le sien, la verte Erin. Il a reçu en 2010 le prix Historia des lecteurs pour ‘Le Maître des âmes’, quinzième opus de la série sœur Fidelma. Voici la suite, le seizième.

Sœur Fidelma de Cashel est la sœur du roi Colgu, l’un des petits royaumes du sud-ouest irlandais, aujourd’hui autour de Munster. Elle est entrée en religion pour apprendre la logique et s’instruire dans les langues des monastères, le latin, le grec, l’hébreu. Elle parle le celte d’Eiran et un peu de saxon. La voici dalaigh des cours de justice, ou avocate, élevée à la dignité d’anruth ou très érudite. Nous pénétrons ainsi, par petites touches savantes, dans un monde qui nous est resté inconnu. Les programmes scolaires restent ‘ex-oriente lux’, focalisés sur la lumière venue de l’orient biblique. Or la culture celte d’avant les invasions vikings était fort riche ; les femmes y avaient place égale aux hommes ; le droit y était avancé, respecté et actif.

En cette année 668 de notre ère, Fidelma doit confirmer son mariage à l’essai avec son compagnon saxon frère Eadulf, dont elle a eu un petit garçon, Alchu. Nous apprenons incidemment que le prénom du gamin veut dire ‘petit coursier’. Les mariages entre religieux étaient communs avant que Rome, par machisme méditerranéen, phobie du sexe venue des sectes juives et intérêt économique bien compris des Romains, n’interdise aux prêtres de se marier. Ainsi, pas d’entretien de famille à la charge de l’église, ni d’héritage à partager avec les fils de prêtres. Rome l’a compris, le pouvoir passe par la richesse. Il passe aussi par la maîtrise des peurs de l’au-delà. D’où ces Pénitenciels qui se répandent pour châtier le « péché », décrété tel par Rome même. Les abbés locaux ambitieux voient tout l’intérêt qu’ils peuvent avoir à se faire les missionnaires d’une telle foi dévoyée en caporalisme.

C’est ainsi que l’abbé Ultan, ex-voleur violeur violent, jeté à la mer sur une barque sans rame pour que Dieu le juge, se voit ramené par la marée et, devenu « miraculé », ne s’impose à la tête d’une abbaye. L’homme n’a pas changé, il trousse tout aussi volontiers les jeunes nonnes sans leur consentement, tout en tonnant contre les mœurs dissolues. Il ramasse toujours autant de gemmes et de pièces d’or pour acheter les voix. Son ambition est en effet de fédérer les abbayes autour de la sienne pour s’imposer comme archevêque, égal des rois. D’où son ire lorsqu’il apprend qu’une religieuse, Fidelma, se marie avec un religieux !

Il se rend la veille du mariage à la cour de Cashel et affute ses arguments théologiques pour tonner contre. Sauf que le doigt de Dieu se venge : il est assassiné. Et la pauvre Fidelma, à qui les astres ne sont pas favorables, doit passer une ultime épreuve, exercer une fois de plus ses talents d’enquêtrice pour résoudre le meurtre. Évidemment, deux témoins dignes de foi ont vu quelqu’un sortir de la chambre où l’abbé vient d’être tué. La facilité serait de juger en comparution immédiate, de condamner promptement, et de passer aux choses frivoles. Sauf que l’homme qui est sorti de la chambre est un roi…

Fidelma va donc quêter les preuves à charge et à décharge. Elle va découvrir l’intrication des haines entre les protagonistes que rien en apparence ne relie. Elle va jouer serré entre les rivalités politiques et les nécessités du bon voisinage entre des peuples prompts à brandir leur généalogie pour revendiquer une juste place. L’intrigue se déroule comme au jeu du brandhubh, sorte d’échecs irlandais où le haut roi, placé au centre, est défendu des attaques simultanées des quatre coins par quatre rois autour de lui. Il faut contrer chacun des adversaires avant de trouver la bonne faille et révéler la vérité, qui est ici la victoire. Le lecteur, désorienté un bon moment, voit s’aiguiser sa curiosité pour tant de complexité.

Peter Tremayne, Une prière pour les damnés, 2006, 10-18 novembre 2010, 375 pages, €8.17

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