Joyeux Noël à tous !
Charles de Foucauld à l’Assekrem
Dans le Hoggar en Algérie, un jour de février, nous sommes montés vers 8 h sur le plateau de l’Assekrem. Dans ce vaste paysage montagneux, au sommet des 2780 m, est bâti l’ermitage du Père de Foucauld. Il sert aujourd’hui de station météo. Trois Pères de l’Ordre des Petits Frères de Foucauld vivaient encore là-bas lorsque j’y suis allé, s’occupant d’observer le ciel pour la science et de prier Dieu pour les hommes. Je ne sais si le fanatisme mulsulman ne les en a pas chassés – « pour des raisons de sécurité » selon la langue de bois.
Le refuge officiel sur un col, au bas de l’ermitage, est immonde, exprès sans aucun doute. Ce pour quoi nous n’avons pas été y loger, ni même y camper ! Il n’est pas entretenu et très cher (30 dinars la nuit, 40 le repas, 10 la place pour camper alentour). Il s’agit de l’impôt des Musulmans sur les infidèles, confondu avec celui des bédouins sur les touristes.
Charles, Eugène de Foucauld de Pontbriand était un viveur lassé des excès de toutes sortes, expérimentés durant les longues années de sa jeunesse. Ce vicomte de noblesse périgourdine, né en 1858, a perdu ses parents à l’âge de 6 ans et fut élevé par son grand-père. Ayant besoin de discipline, il a choisi l’armée mais il en démissionne en 1882 après avoir été renvoyé pour mauvaise conduite puis réintégré. Un soir de 1886, au coucher du soleil sur le désert saharien, il a eu la révélation de l’Immensité. Il s’est « converti » ; il avait reconnu Dieu. C’était le Père qui lui manquait et qui devait le guider. Déjà Foucauld, lors de son exploration solitaire du Maroc en 1883, Chrétien déguisé en Juif, avait apprécié l’Islam qui lui avait paru une religion simple et ardente, créant de vrais croyants. Aidé par l’exemple de sa cousine et de l’abbé Huvelin, prêtre pédagogue qui le confessait, il avait retrouvé la foi de sa tradition catholique et approfondi sa vocation.
Il pèlerine en Terre sainte en 1888, entre à la Trappe en 1890 pour la quitter sept ans plus tard afin de se faire ermite chez les Berbères. Aussi excessif dans le dépouillement qu’auparavant dans le monde, sa vie en Afrique du nord lui avait appris que les biens et les richesses ne comptent pas, mais seulement la profondeur morale et les raisons de vivre.
Le Sahara lui révèle l’existence austère, réduite à l’essentiel, le retour aux valeurs simples – aussi primaires que les biens vitaux : l’eau pour boire, la semoule pour le pain, la poignée de dattes, le chameau qui transporte – et les relations humaines. Il s’installe en 1904 à Tamanrasset pour évangéliser. Charles de Foucauld a aidé les plus humbles de son époque, les Touaregs survivant en plein désert car, comme il le rappelle, le Christ a déclaré : « ce que tu fais aux petits, c’est à moi que tu le fais. » Il fera construire l’ermitage de l’Assekrem en juillet 1910 pour être loin du tumulte mais proche des hommes, accessible à tous et seul avec Dieu.
Ironie de la destinée : il est mort au pied de l’ermitage, face aux pics du Hoggar qui l’avaient tant impressionné, de la main d’un « petit ». Profitant de la réduction des troupes due à la guerre en Europe, un parti religieux islamiste fanatique (déjà), a organisé un rezzou hostile à la domination française sur le bordj du « marabout chrétien ». Il s’agissait de le tuer ou de le convertir à l’Islam. Ces Senoussistes, guidés par les esclaves haratines du coin, l’ont fait prisonnier. Ils lui ont lié les mains dans le dos tandis qu’ils pillaient l’ermitage et détruisaient de rage ce qu’ils ne pouvaient emporter, jetant les livres à terre, brisant les étagères. A un moment, deux méharistes arabes sont survenus. Des coups de fusils ont été échangés. Dans son affolement, c’est un jeune garçon de 16 ans, Sermi ag Thora, que l’on avait chargé de garder Charles de Foucauld, qui l’a tué d’un coup de feu à la tête. Le père avait 58 ans. Nous étions le 1er décembre 1916.
Son exemple a fait école et si les Touaregs sont attachés à la France plus peut-être qu’à l’Algérie du nord arabisante, c’est un peu grâce à lui. Il est sûr qu’ici, dans ce Hoggar qu’il a aimé, sur ce plateau de l’Assekrem face auquel se dressent les pics basaltiques rosis par le soleil levant, passe quelque chose du mystère qui l’a frappé. Ce calme de la nature, ce site grandiose, ces Touaregs si démunis encore, c’était une existence biblique qui s’offrait à cet ermite angoissé par la futilité du monde et de son milieu.
Il a écrit à Marie de Bouchy, qui a pieusement conservé sa correspondance depuis l’ermitage : « Il y a là-haut une vue merveilleuse, fantastique même, on domine sur un enchevêtrement d’aiguilles sauvages et étranges, au nord et au sud rien n’arrête la vue : c’est un beau lieu pour adorer le Créateur. » Le pic basaltique appelé Oul, en face, a la forme d’un coeur pointe en haut. Il sera rouge sang au soleil couchant. Est-ce pour cela que les Frères de Foucauld ont pris le coeur sanglant comme symbole de l’ordre, le surmontant d’une croix ?
Charles de Foucauld a vécu intensément le Christianisme et l’a porté à un point élevé de vérité humaine. Je suis tenté, au retour, d’en savoir un peu plus sur sa foi en lisant de ses oeuvres. Je me suis documenté avant le départ en lisant la biographie fervente que lui a consacré Marguerite Castillon du Perron.
Une chapelle très simple est bâtie ici : un autel de basalte, un toit de roseaux, point de bancs ni de chaises mais des tapis au sol, à l’arabe. A côté, une petite bibliothèque contient des livres religieux et des ouvrages sur le Sahara. J’ai feuilleté les écrits de Foucauld et j’ai envie d’accompagner un moment ce personnage qui voulait vivre comme le Christ. C’est une dimension d’Occident que nous ne pouvons ignorer, que nous ayons ou non cette foi en nous. En 1887, à Nazareth, il écrivait : « Je faisais le mal, mais je ne l’approuvais ni ne l’aimais. Vous me faisiez sentir, mon Dieu, un vide douloureux, une tristesse que je n’ai éprouvée qu’alors ; ce besoin de solitude, de recueillement, ce trouble de l’âme, cette angoisse, cette recherche de la vérité, cette prière, mon Dieu, si vous existez, faite-le moi connaître. » Ces mots sont affichés dans la bibliothèque, ici, en plein désert.
« Mon Père,
je m’abandonne à vous,
faites de moi ce qu’il vous plaira.
Quoi que vous fassiez de moi, je vous remercie.
Je suis prêt à tout, j’accepte tout,
pourvu que votre volonté se fasse en moi,
en toutes vos créatures.
Je ne désire rien d’autre, mon Dieu.
Je remets mon âme entre vos mains.
Je vous la donne, mon Dieu, avec tout l’amour de mon coeur.
Parce que je vous aime,
Et que ce m’est un besoin d’amour de me donner,
de me remettre entre vos mains, sans mesure,
avec une infinie confiance,
car vous êtes mon Père. »
Cette volonté de ne plus vouloir mais d’être voulu, de s’effacer pour ne se faire qu’instrument, est un renoncement à soi. Il m’apparaît si entier que je le vois comme abdication complète de la liberté qui fonde l’homme. Cette humilité est grande, profondément respectable, elle est celle d’un saint, mais je n’y puis souscrire. Il y a une sorte de masochisme à s’annihiler ainsi volontairement, à se complaire dans le refus de tout vouloir, comme dans l’attante de « l’autre » monde. Pour moi, un père n’est pas là pour dévorer ses enfants mais pour les aider à grandir. Encore faut-il l’avoir connu durant son enfance et Charles de Foucauld est resté marqué de ne l’avoir point connu. Mais il faut n’aimer pas la vie pour la redonner à ce point à son créateur…
Dîner sympathique
Article repris par Medium4You
Il fait froid, la neige menace, le climat ne se réchauffe que chez les écolos. Lançons donc une invitation aux amis. Durant les fêtes, c’est de saison. Ce sera un repas chic.
Nous commencerons par un apéritif au champagne et foie gras, histoire de mettre en bouche les papilles et de lancer la conversation. Rien de tel que les bulles dans le verre (pas en bourse !) et la douceur du gras parfumé (sur la langue) pour faire pétiller les idées et rendre les mots plus doux. Contrairement aux idées reçues de ceux qui n’ont jamais essayé mais préfèrent s’en remettre au scolaire des profs de cuisine, le champagne va très bien au foie gras. Il opère par contraste, râpeux contre glissant, acide contre douceur, la longueur en bouche accompagnant la gorgée. Évitez le pain d’épice pour les toasts, j’ai préféré le tout bête pain de campagne au levain, coupé en fines tranches et grillé, avant d’en tartiner le foie gras.
En entrée, la mousse au fenouil, avec crevettes d’accompagnement pour la saveur. Mixer du fenouil blanchi avec une cuillérée de pastis (1 bulbe pour deux personnes), ajoutez par personne un jaune d’oeuf et son blanc monté en neige (après refroidissement), de la crème fleurette montée en chantilly et deux feuilles de gélatine. Laissez au frigo deux heures au moins. C’est doux et délicat, vous verrez.
La résistance opère sur la volaille. Continuité des saveurs, un poulet au vin jaune poursuit bien la lancée apéritive. Rien n’est pire que le choc de goût entre ce qui commence et ce qui vient. Imaginez des horreurs comme des toasts aux anchois et du pastis, par exemple, de quoi vous massacrer les papilles pour la suite ! Non, je n’ai rien contre les mets du sud, mais ils doivent être mis en harmonie avec la suite. Avec l’apéritif violent, pourrait suivre un bar grillé et un tian de poivrons, aubergine, tomate – là, pas de mise à mal. Mais ce n’était pas mon choix du dîner.
Le poulet au vin jaune doit longuement mijoter pour être savoureux. Le vin doit s’être évaporé aux trois-quarts pour perdre cette amertume qu’il peut avoir brut. Pour éviter de faire gras, j’ai choisi des filets sans peau plutôt que des cuisses ou un poulet entier en morceaux. Si vous laissez la peau, faites revenir les morceaux avant de dégraisser ; si vous utilisez comme moi des filets nus, évitez de les durcir en vous la jouant scolaire (faire revenir parce que c’est écrit dans les livres)… Pensez un peu tout seul : la chair du poulet est fragile (comme celle du lapin), si vous voulez qu’elle se parfume de la sauce, laissez-la telle qu’elle sans la raidir ! Donc une échalote émincée en fond de cocotte, les filets de poulet sans peau par-dessus, versez 40 cl de vin jaune et faites mijoter 40 mn. Pas de sel. Si vous êtes un malheureux accro, génétiquement tenu de consommer vos cinq kilos de sel par an en souvenir de la gabelle, salez aux deux-tiers de la cuisson. Pour ma part, pas de sel ; le goût du vin fournit la petite pointe nécessaire à le remplacer.
Préparez durant le mijotage vos morilles (ou autres champignons de goût). Une fois lavées si elles sont fraîches, éventuellement réhydratées selon les rites parce qu’on est fin décembre, mettez-les à cuire à feu doux dans une bonne dose de crème fraîche. Il faut qu’ils l’absorbent presque entièrement. Une fois les cuissons du poulet et des champignons faites, mélangez les deux dans le plat tenu chaud.
Vous pouvez, pour la variété de goût et pour l’œil, préparer un autre légume. J’ai choisi la douceur d’un mélange de navet jaune et de pomme de terre, cuits à la vapeur. J’ai accompagné ce met tout simple d’un mélange de poireau et d’oignon revenu au beurre, pour le contraste. Le tout se marie bien avec le poulet au vin jaune. Pour déguster, nous avons poursuivi au champagne, mais vous pouvez boire un vin blanc un peu sec, du genre Chablis ou côte du Jura.
Restons Jura avec le fromage, un Mont-Dore crémeux, servi dans sa boite à la cuiller. Il est accompagné d’une salade aux herbes avec une vinaigrette aux proportions inverses du manuel scolaire : deux cuillérées de vinaigre (de Xérès) pour une seule d’huile (de noix). Avec du poivre et éventuellement un peu de sel. Les herbes ont besoin d’être avivées. J’ai mélangé à de la laitue de l’estragon et de l’aneth (une botte à chaque fois). Cela change de la banalité. Vous pouvez évidemment remplacer une herbe que vous n’aimez pas par une autre, par exemple persil plat et menthe fraîche, ou coriandre et aneth.
Le dessert fut tout chocolat, cette fois acheté en pâtisserie, chez Mulot boulevard Saint-Germain (Pierre Hermé est excellent mais vraiment cher). Mais vous pouvez finir par une glace (bien que pas vraiment de saison), une crème brûlée ou une salade de fruits.
Tout cela nous a conduits de vingt heures à minuit, tranquillement, au gré des saveurs et des bons mots. Après tout il faut vivre. Comme pour le reste, autant le faire bien.
Je vous souhaite de bonnes fêtes et un bel appétit !
Cascades de la côte sud d’Islande
Article repris par Medium4You
Ce matin, nous grimpons la falaise de palagonite. Nous avons vue sur la mer au large, sur la plage immense rayée d’une plantation d’oyats rectiligne, plus verte, pour fixer le sable. En face de nous, arrondi, le volcan Hekla puis, sur la droite, la blancheur du glacier Myrdalsjökull. La falaise recèle en ses creux des nids de fulmars. Les petits sont guettés par un grand labbe.
Nous nous arrêtons à Vik, joli village, pour des achats au N1, à al fois supermarché, station d’essence et boutique de souvenirs.
C’est là que les filles font provision de choses à rapporter (c’est marrant, pas les garçons…). Il y a des peaux de phoque, des pulls en laine, des statuettes de trolls, des figurines de dieux nordiques, des livres…
Nous allons à la cascade de Skogarfoss, très touristique et assez grandiose du haut de ses 62 m. La légende veut que le colon viking Thrasi y ait caché jadis son trésor. Un jeune garçon intrépide a voulu aller le repêcher et il a plongé nu sous la cascade, attaché à une corde. Mais l’eau tourbillonnante l’a tellement secoué dans tous les sens qu’il n’est parvenu qu’à agripper, à tâtons, qu’un anneau de coffre. L’endroit était trop dangereux pour que quiconque ait voulu recommencer. L’anneau est resté longtemps sur la porte de l’église, avant d’être depuis quelques années au musée de Skogar. Nous ne l’avons pas vu.
Toute une bande de 8-10 ans islandais accompagnés de quatre moniteurs grimpent le chemin escarpé qui conduit au balcon d’où l’on peut voir la chute aux deux tiers de sa hauteur. Un petit blond au col défait a des chaussures de montagnes un peu grandes pour lui et il a du mal à les lacer correctement car il reste le dernier, court derrière les autres, se fait mal au pied et doit être recueilli par un moniteur qui se penche sur son cas avant de suivre enfin. D’en bas, la cascade fait un bruit infernal et mouille autant que la pluie quand on s’approche trop près.
Autre chute d’eau de 65 m à Seljalandsfoss, sur la même route. Cette fois, la cascade est bifide et l’on peut même passer dessous. Nous n’y manquons bien sûr pas. Un sentier conduit dans les herbes grasses à une petite chute suivante, Gljufrabui. Nous sommes au bord du massif basaltique et toutes les eaux viennent du glacier Myrdal. Le sable, les alluvions, le recul marin, dégagent une courte bande de terre jusqu’à l’Atlantique à cet endroit, d’où la profusion de cascades. Devant la chute, un parking herbu qui sert aussi de camping sans commodités. Nous y pique-niquons pour la dernière fois. Il faut tout finir du jambon, du fromage en tranches, des harengs au vinaigre ou à la crème curry. Il n’y a que la soupe que nous pouvons laisser, en sachets elle se garde.
En face de nous, les îles Vestmann, à quelques milles de la côte, tirent leur nom des ‘hommes de l’ouest’, ses premiers habitants étant des Irlandais et des gens des Hébrides et des Orcades. Elles sont 18, dont la principale, Heimaey, est munie d’un petit aéroport. Elles servent de lieux de vacances et de week-end mais n’ont pas toujours été sûres : le 23 janvier 1973, la bourgade coquette de 5273 habitants a reçu sur la tête 10 millions de tonnes de tétra, des scories grosses comme des grains de suie. Le volcan Hellgafell, silencieux depuis 6000 ans, s’était réveillé. Il n’y eu qu’une seule victime – morte deux mois après. La coulée est épaisse de 40 m sur le tiers englouti du village, mais 4500 habitants vivent à nouveau sur l’île. La lave a été arrêtée par l’arrosage des hélicoptères américains de la base OTAN, formant une digue. Déjà en 1627, des pirates seldjoukides venus d’Algérie ont attaqué l’île, tué une quarantaine de personnes et emporté 242 autres, femmes, enfants et éphèbes, pour les vendre comme esclaves en Afrique du nord. L’esclavage d’Islam a été lui aussi une engeance. Au sud de cet archipel éminemment volcanique, pitons émergés d’une fissure sous-marine de 30 km, a surgie en 1963 l’île nouvelle de Surtsey. Elle a été conservée comme réserve naturelle où observer la colonisation végétale et animale.
Nous ne visitons rien de tout cela faute de temps. Mais le guide fait quitter au chauffeur la route principale en direction d’une bourgade de l’intérieur, Thorleifskot. Que veut-il donc nous faire faire ? Une dernière randonnée ? Le camion stoppe devant une petite église blanche, on nous invite à entrer dans l’enclos qui forme cimetière. « Retournez-vous, là, que voyez-vous ? » Nous voyons une pierre tombale où est inscrit Robert James Fischer. Cela ne nous dit pas grand chose, mais l’homme fut célèbre.
Bobby Fischer a été un grand joueur d’échecs du temps de la guerre froide. Poursuivi par la CIA pour avoir été illégalement jouer en 1972 contre Boris Spassky, dans l’URSS sous embargo, il a fini ses jours en Islande le 17 janvier 2008.
René Hardy, La route des cygnes
Lorsque j’avais quinze ans, élevé avec Ulysse le rusé Grec et Roland neveu de Charlemagne, j’ai découvert Erik le Rouge et son fils Leif l’Heureux. Les sagas scandinaves des Vikings ont alors compté autant pour moi que l’Odyssée et les combats des preux. Cette période, autour de 1968, était de jeunesse et de redécouverte. Il fallait secouer les vieux classiques en histoire, la doxa marxiste à l’université et le gaullisme devenu lourd en politique. ‘La route des cygnes’ appartient à ce mouvement de renaissance. Il romance en douze veillées le conte de l’exploration vers l’ouest des marins nordiques vers l’an mil, tandis que l’Europe continentale se rencognait frileusement en ses terres, châteaux forts et monastères, dans l’attente de l’Apocalypse. Je me dis, en 2010, qu’il y a peut-être une leçon à tirer pour aujourd’hui.
J’ai dévoré ‘La route des cygnes’ durant les fêtes de Noël, en 1970. Les douze nuits les plus sombres de l’année sont propices à rêver d’ailleurs et d’avant, à écouter une geste qui galvanise pour l’année à renaître. En ce 21 décembre, jour de l’hiver, c’est l’occasion !
Tout commence par la mort du vieux Thorvald dans sa ferme, à vingt jours de mer du pays à l’est des vagues, ainsi qu’on appelle l’Islande. Banni de Norvège par le parlement des hommes libres, le jour de Thor, le vieux chef de clan était allé explorer l’île de glace et de feu vers l’ouest, où des ermites irlandais s’étaient déjà établis pour rêver à Dieu tout seul. Foin de bondieuseries ! Thorvald était païen et faisait deal avec les dieux avisés, commerçants et guerriers. Lui était plutôt fermier et il avait laissé l’en-haut choisir sa terre en jetant ses bois de lit gravés à la mer. Il s’était établi là où les courants et les vents (messagers des dieux) eurent touché la terre.
Le vieux Thorvald meurt, mais reste après lui son fils valeureux Erik. Il est dit le Rouge à cause de sa chevelure rousse flamboyante (tout comme Daniel Cohn-Bendit). Je note qu’Erik est né exactement mille ans avant moi, l’année 955. Il a dix-neuf ans lorsque meurt son père et qu’il devient majeur, chef de clan. Tout comme moi qui devint majeur sans le savoir, un beau jour de 1974, lorsque le nouveau président Giscard fit voter la majorité à dix-huit ans. J’aime à trouver ainsi des correspondances, elles donnent du présent à l’aventure passée.
Erik le fermier se marie l’année suivante et naît de suite un fils, Leif. Naîtront de lui encore deux fils, Thorvald et Thorstein, puis une fille avec une concubine, Freydis. Tous ses enfants sont différents, seule la fille dernière née lui ressemble, en moins sage. Leif sera le plus avisé. En 981, poussé par « la gauche au pouvoir » en Islande, ces jaloux dont le ressentiment provocant l’amènent à combattre bien malgré lui, Erik est banni pour meurtre de l’Islande. Qu’à cela ne tienne, il fait comme son père et part encore plus à l’ouest. Il découvre le Groenland, cette terre verte à laquelle il donne son nom. Le climat était plus chaud qu’aujourd’hui (eh oui) et entre les glaciers s’étendent des pâturages. Erik établit des fermes, revient en Islande et galvanise des colons qui le suivent.
Son fils Leif ira plus loin encore, découvrant le Canada, Terre-Neuve et ce qui deviendra la Nouvelle Angleterre. Il n’établit que des campements d’été pour ramener le bois, le raisin séché et les fourrures. Car la terre américaine est plus belle encore que l’Islande, plus chaude que la Norvège. Helluland (terre de glace), Markland (terre du bois) et Vinland (terre du vin) seront les trois établissements vikings au nord de l’Amérique. Les marins sur leurs ‘cygnes’ suivront les vents et les courants dominants pour joindre l’Islande au Groenland et au Canada, mais il fallait oser. Parfois la coque en bois est taraudée de vers lorsqu’elle a été remisée hors du flot trop longtemps. Et c’est le naufrage. Il faut choisir qui survivra sur le canot qui ne peut les contenir tous. Mais nulle anarchie : tous acceptent le sort qui les désigne.
C’est que le monde viking n’est pas encore chrétien, Erik le Rouge naît justement à la conjonction des croyances. Son fils Leif se convertira, mais pas lui, qui reste fidèle à Thor, le dieu guerrier au marteau à double tête. Les relations humaines des paysans-guerriers vikings horrifient les moines en robe qui se pâment de terreur devant la femme, la bataille et la boisson. Mais elles sont bien belles et bonnes, ces relations humaines : fidèles, chaleureuses, hardies. L’auteur prend un malin plaisir à provoquer les missionnaires chrétiens qui assistent à ses veillées, en l’an 1477, décrivant les combats d’honneur ou le désir pour Asa Longues cuisses ou la fière Feydis qui combat les indigènes Algonquins seins nus et longue épée franque à la main. La cabale des dévôts fera interdire par l’évêque de raconter ces payenneries !
D’où le juste retour à l’autonomie que sera le protestantisme pour tous les pays marginaux d’Europe, de l’Allemagne à la Scandinavie en passant par l’Angleterre. Le césarisme à prétentions totalitaires de l’Église de Rome restera insupportable à tous les peuples non latins. Cela dure encore avec la méfiance envers l’État et tout ce qui est supranational. La liberté ne se marchande pas, disent les libéraux !
1477 n’est pas choisie par hasard : c’est la date où Christophe Colomb fait escale en Islande pour consulter les vieux marins et les manuscrits des scaldes. Il veut trouver la voie vers la Chine par l’ouest et, pour lui, ces terres découvertes par les Vikings quatre siècles avant lui sont plutôt un obstacle !
Reste une geste en douze chapitres qui se lit aisément. Elle emporte l’imagination sur les faits réels d’il y a mille ans. Même si le livre n’est pas réédité et son auteur bien oublié, on le trouve encore d’occasion. Lisez donc cette passionnante Odyssée du nord, votre esprit s’ouvrira.
René Hardy, La route des cygnes, 1967, Robert Laffont, 437 pages, occasion 15€
Jacqueline de Romilly faisait vivre la Grèce antique
Article repris par Medium4You
La doyenne de l’Académie française vient de s’éteindre à l’âge de 97 ans. Elle laisse la trace d’une éducation classique, au sens noble du terme, sens bien vieilli aujourd’hui. Elle a milité toujours pour que vive la Grèce, l’antique, ce pays vivace tourné vers le présent, vers l’aménagement politique de la cité et vers le bien vivre. Coincés qu’ils étaient entre la civilisation du mausolée et celle du monastère, entre l’Égypte éternisant la mort en cette vie et le catholicisme tout entier tourné vers l’au-delà, les Grecs étaient la lumière.
Heureusement pour nous, la Renaissance vint, qui fit redécouvrir la grande santé du corps, les élans du cœur et la logique de raison. Dans ‘Pourquoi la Grèce’, paru en 1992, Jacqueline de Romilly décrivait à merveille ce souffle léger de la liberté et l’amour de l’humain tel qu’il est, mesure de toute chose. L’historienne note « un surgissement extraordinaire », une pensée qui s’aiguise et, avec Homère « une densité intemporelle ». Le Vème siècle grec (avant JC) a eu « une influence incroyable » dans l’histoire de l’humanité. Ce siècle athénien a inventé la démocratie et la réflexion politique. Il a créé la tragédie et, en moins de cent ans, a vu se succéder trois auteurs immortels : Eschyle, Sophocle et Euripide, portés par leur société. Ce même siècle a donné forme à la comédie avec Aristophane, a inventé l’histoire comme objet d’étude scientifique avec Hérodote puis Thucydide. Il a vu la construction de l’Acropole et les statues de Phidias. Il a été le siècle de Socrate…
Le philosophe condamné pour pédophilie en son temps (il subvertissait les jeunes gens !) s’est suicidé à la cigüe. Mais Socrate, dans les dernières années de ce fameux Vème siècle, a formé les jeunes Platon et Xénophon, et ces disciples des Sophistes qui venaient d’inventer la rhétorique. Une nouvelle médecine fondée sur l’observation et l’expérimentation a vu le jour, sous Hippocrate.
Quel effort vers l’humain ! Quelle tension vers l’universel ! Les ruines de marbre comme les statues de pierre nue émeuvent encore, surgies de deux millénaires et demi. La fierté du maintien ne va pas sans pression d’un irrationnel volcanique qu’on sent dans l’inquiétude des yeux ou l’infime raidissement des muscles. La Grèce antique n’est pas l’idéal d’un monde hors du nôtre, peuplé de dieux, mais le naturel humain d’ici-bas tendu vers l’harmonie. Bien vivre, c’est être en équilibre. Ne pas nier les forces souterraines des instincts puissants et des passions délirantes mais les maîtriser par la raison, tels des étalons sous la poigne du dompteur. C’est un effort de chaque jour. D’abord une conquête de l’âge tendre vers l’âge adulte, d’où l’importance accordée à l’éducation du corps, de la raison et de l’âme avec les sports guerriers, la logique dialectique et la musique ou les mathématiques. Ensuite un effort adulte pour être à l’aise dans son existence : heureux dans sa cité, avisé en affaires, soucieux du droit et de la justice.
L’effort constant mène au tragique car des ombres venues de loin et du profond remettent en cause sans cesse l’élan vers la lumière. « La tragédie naît et meurt avec le grand moment de la démocratie athénienne » p.185. Elle participe du même mouvement fondamental que l’éloquence, la réflexion politique ou l’histoire. Le tragique est lucide, il n’a pas la froideur du penseur qui deviendra scientifique et qui croira tout savoir. D’où ces délires de la raison des départements carrés de notre Révolution, du positivisme technocrate qui sévit encore et des subprimes financières. Bercé trop longtemps aux téléologies platoniciennes et bibliques, nous avons oublié que le monde est tragique. Le mérite de Jacqueline de Romilly est d’ouvrir la Grèce à autre chose qu’à préparer le christianisme, ce que les écoles ont enseigné durant des siècles.
La tragédie conduit tout droit à la philosophie. Cette discipline est l’émancipation de l’esprit humain des superstitions et des injonctions cléricales dont le pouvoir se fonde sur la peur de l’au-delà. Plutôt que les discours habiles, masques des passions, Socrate pratique la maïeutique, la méthode critique qui apprend à penser par soi-même. Pourquoi la Grèce ? – mais parce qu’elle dit « liberté » ! Merci de nous l’avoir montré à la grande dame des lettres qui est partie.
Jacqueline de Romilly, Pourquoi la Grèce ? 1992, Livre de poche, 316 pages
Phoques d’Islande
Article repris par Medium4You
Au débouché du lagon sur la mer, sous le pont de la route, des phoques jouent comme des gosses dans le courant. Des icebergs blancs et bleus sont déportés par la marée descendante vers le large et leurs aspérités au fond, qui résistent, créent de puissants courants d’eau qui font le bonheur des jeunes mâles. Ils se lancent dans le flot et nagent de tout leur corps, sautant comme des carpes, ondulant de la croupe en essayant de remonter la force. Puis ils se reposent comme des ados dans les zones de calme avant de recommencer. Sait-on que les phoques aiment la musique et qu’il faut chanter pour les attirer ? Tel est né le mythe de la sirène…
De petits icebergs libres se déposent sur la plage de sable noir et de galets. Le guide commente les roches éruptives et intrusives. Celles à cristaux invisibles se sont refroidies rapidement à la surface du globe, par exemple le basalte. Celles à cristaux visibles ont connu un refroidissement lent, dans les profondeurs, elles ne sont sorties qu’à la faveur d’une éruption ou par l’érosion de ce qui les recouvrait, par exemple le gabbro ou le granite. Le basalte est pauvre en silice, il en contient moins de 50%, mais il est riche en chaux. Il est très dur.
Ma vidéo des phoques jouant sur Dailymotion.
Nous pique-niquons face aux icebergs sous la bruine glacée. Puis nous allons boire un café au bar-restaurant-cartes postales du parking à touristes. Nous trouvons la cohue des mangeurs frigorifiés qui attendent que le ciel se découvre pour faire un tour en bateau. Une mère seule avec deux enfants, des Français. La fille à la blondeur et l’air languide des bords de Loire, un visage de roman de Balzac, elle peut avoir 14 ans. Son frère de 11 ans est dans le même ton, face ovale et traits fins, chevelure blond sable, je l’ai salué hier soir, de retour de randonnée. Ils étaient dans le même camp de Skaftafell. Un barbu bronzé, bonnet sur la tête, m’aborde. Je dois avoir l’air suffisamment baroudeur avec ma barbe de trois jours. C’est un Français lui aussi, dans la trentaine, qui me demande jusqu’à quelle heure partent les tours en bateau sur le lac ! Comme si je le savais, moi qui suis venu à pied par l’autre rive… Il trouve que le temps est trop brumeux pour partir tout de suite, mais n’aime pas attendre dans le bruit. Pourquoi donc voyage-t-il ? Ne sait-il pas s’adapter aux conditions qu’il trouve et faire son bonheur de la découverte de ce qui est ?
Nous reprenons le bus pour quatre heures de route vers le bourg le plus au sud de l’Islande, Vik i Myrdal. Il a quand même 300 habitants et sa plage est considérée comme l’une des plus belles du monde, protégée par le volcan Katla. Nous dormons tous à moitié, séchant de ce matin ou lisant vaguement les guides. Je m’aperçois que je ne me souviens même plus du premier jour de randonnée, d’où l’intérêt de prendre des photos et des notes ! La marche rythme le corps, apaise l’esprit. Sommeil, réveil, appétit se régulent selon l’effort et la fatigue. La machine physique va sans heurt et l’esprit est serein bien plus qu’en ville. Le contact permanent avec les éléments, la pluie, le vent, le soleil, maintiennent notre vigilance et font réagir le corps, régulant les fonctions organiques à notre satisfaction. Nous sommes faits pour cela, façonnés par des milliers d’années de nomadisme dans la nature.
Nous retrouvons le supermarché N1 de Kirkjubaejarklaustur pour un arrêt pipi. La boutique de spiritueux est cette fois ouverte, nous sommes dans les heures légales. Le rhum de Cuba est vendu 25€ la bouteille et le vin de Moselle à 15€. Il faut dire qu’il est présenté dans une jolie bouteille qui fait loupe sur une peinture régionale.
Il pleut toujours. Avant Vik, nous dressons un camp sauvage au pied de la falaise qui borde de loin la mer. Celle-ci est séparée de nous par le fameux estran de sable noir qui plaît tant aux plagistes. Les sardines de la tente mess, si dures à planter au pied du glacier, entrent dans ce sable comme dans du beurre.
Une Honda grise solitaire patiente au bout de la piste, juste avant le gué d’un petit ru. Ce sont trois Islandais qui reviennent d’avoir exploré le haut de la falaise pour contempler l’horizon. Ils ont eu besoin de solitude car la population de l’île triple en été et les Islandais se retrouvent noyés dans la masse des Germains, Latins et autres exogènes. L’Islande, pays des Vikings, apparaît comme une Norvège en plus vaste et plus libre, plus sauvage et plus dure aussi à vivre. Je comprends que l’endroit ait séduit leur individualisme et leur rude sensibilité. Le climat énergique tend la libido, la glace et le feu font contraste métaphysique, la variété des paysages et des couleurs incitent au pragmatisme. Ce milieu exigeant produit des enfants vigoureux, solitaires et un peu rêveurs. Manquent les relations humaines, pas simples avec les distances et la météo. D’où l’introspection, l’exploration poétique du monde intérieur.
Nous n’avons rencontré jusqu’ici que des commerçants dans les supermarchés, stations services, campings et chalets. Ici, ce sont trois vacanciers, une femme et deux adolescents. Ces derniers se tiennent par le cou, ils ont peut-être 14 ans, pas plus. Nous échangeons des saluts. Sont-ils de bons copains ou un garçon et une fille ? Les vêtements informes en raison de la température et de la pluie ne nous permettent guère de le distinguer. Ils ont l’air tendu, un peu perdu de ceux qui s’aiment, malgré leur curiosité pour notre présence incongrue. C’est beau l’amour, à 14 ans, sous le regard d’une mère. De dos, l’équivoque est levée : à la forme des fesses, ce sont un garçon et une fille.
La pluie s’arrête, mais le ciel reste encombré. Nous ne monterons pas sur la crête Hjörleifshofda ce soir. Un vent frais de sud-ouest souffle parfois. A l’abri, sur un panneau de bourg, il était annoncé cet après-midi 11°. Après une salade de tomates, de la morue frite et des pâtes, vient l’heure du chant. Le guide se lance dans une chanson islandaise qu’il a répétée à la guitare avec Robert cet après-midi. Robert lui a donné les paroles, mais pouffe de l’accent sur certains mots. Il se croit même obligé de quitter la tente pour rire à son aise, ne voulant pas vexer. Ainsi fonctionne la pudeur à l’islandaise. Au sortir de la tente, juste avant de se coucher, belle lumière sur la plaine, toutes les nuances de gris.
Par creux et vagues à Tahiti
Du 10 au 12 novembre était la 19ème édition de Hawaiki Nui. C’est une course va’a (pirogues) de 130 km en 3 étapes : Huahine-Raiatea, Raiatea-Taha’a, et Taha’a-Bora Bora. Course de notoriété internationale puisque cette année encore, elle a accueilli plusieurs équipes étrangères.
Le départ est donné à 7h30 à Fare, chef-lieu de Huahine. D’habitude petite ville tranquille, lors de Hawaiki Nui le front de mer s’anime, vibre aux rythmes du pesage des va’a et des préparatifs.
La première étape conduit les rameurs au port d’Uturoa, ville principale de Raiatea. Les jeunes (Taure’ a) et les femmes (Vahiné) concourent chacun sur un circuit de 24 km juste après l’arrivée des séniors.
La deuxième étape, départ 9h, direction Tahaa. A peine 26 km pour les rameurs, c’est un sprint entre va’a. Les rameurs longent la côte ouest de Tahaa faite de baies échancrées. L’arrivée se juge au port de Patio, sur le versant nord du volcan. Taha’a produit les plus exquises des vanilles du monde.
Mais pas le temps d’aller visiter les vanilleraies de Taha’a, les rameurs se concentrent pour la dernière étape, celle qui les mènera à Bora Bora. Il faut mériter les eaux cristallines du lagon ! L’arrivée des va’a s’achève sur le turquoise, le long de la plage de Matira, entre une haie de spectateurs qui n’hésitent pas à se jeter à l’eau.
Tous ceux qui ont vécu cette course sont unanimes à dire que la fin de course est un instant magique. Si les rameurs n’ont guère le temps d’admirer le paysage, de festoyer et de s’amuser aux escales, il n’en est pas de même pour les suiveurs et les touristes. Puisque le tourisme en Polynésie est fort souffrant, pourquoi ne pas proposer de suivre cette course avec, aux escales, des visites : la tournée des marae à Huahine, l’escalade du plateau Te Mehani Rahi à Raiatea, le monde de la vanille à Taha’a et une plongée ou un « snorkelling » dans le lagon de Bora Bora ? J’oubliais, les vainqueurs, comme l’an passé, ce sont les gars de l’OPT (P et T polynésiens).
Les six piroguiers de Shell Va’a remportent la course de Molokai pour la 5ème fois consécutive. Sept équipes tahitiennes se placent dans le top 13 des 120 équipages. La pirogue O Tahiti Nui Freedom affronte des vents de près de 200 km/h et une houle de 6 m du typhon « Chaba » au nord des Philippines.
A Tahiti, tournage du film de Mathieu Kassovitz « L’ordre et la morale » dans les rues de Papeete et dans l’ancien hôpital Vaiami transformé pour l’occasion en gendarmerie. La ministre M-Luce Penchard déclare à son départ de Papeete que les jeux des hommes politiques de Tahiti lui donnent « mal à la tête ». Bénédiction du nouvel hôpital du Taone lors d’une cérémonie œcuménique en l’absence de Gaston Flosse, « père du projet ».
Météo France évalue le risque de cyclone à 24% pour la saison chaude dans laquelle nous sommes entrés. Il pleut, il pleut bergère, rentre tes blancs moutons. Ah ! cela n’a rien à voir avec le crachin breton. C’est un déluge qui dure des jours et des nuits sans arrêt. Un exemple, dans la maison ce jour, 28°6C, 83% d’humidité tandis que les gouttes ont masqué la montagne, plombé le ciel, que les coqs se sont tus et que tombe la pluie. Presqu’un temps cyclonique. Et aïe, les douleurs articulaires.
Matari’ii ni’a sont le lever des Pléiades, signe d’abondance. Les arbres généreux ploient sous le poids des fruits. Les mangues pullulent en ce mois de novembre. Après les abiu, les pommes-étoiles, voici les mangues. Alors plutôt que de les laisser pourrir, cartons de fruits pour ceux qui se présentent à la porte, fruits au petit-déj, salade de fruits au déjeuner ou au dîner… Certains fruits chutent pour le plus grand plaisir des merles, poules et coqs. D’autres sont attaqués à même l’arbre. Les volatiles ont une technique pour consommer les fruits tombés. Ils consomment la pulpe et ne laissent que peau et graine (noyau), voyez le travail des artistes, virtuoses du bec.
Le manguier de V. n’en peut plus, ses branches ploient sous le poids des fruits. Alors, c’est mangues tout le jour, sous diverses formes : tanches de mangues, mangues en salade, mangues en jus. Je vais passer la fin de semaine chez E. J’emporte un carton de mangues ‘Ohure Pi’o’ (cul tourné). Quand je débarque chez E. avec mes mangues, sa cuisine regorge de mangues ‘Atoni’, certes une autre race – mais quand même ce sont toujours des mangues !
Désolée de ne pas vous en apporter, mais vous habitez un peu trop loin.
Nana, au plaisir.
Hiata
Quelle faillite en Irlande ?
L’Irlande est un pays celtique anglo-saxon, dans l’Union européenne mais dont 49% des importations et 38% des clients sont américains et anglais. Un peu plus de 4 millions d’habitants, mais une importante diaspora aux États-Unis, au Canada et en Angleterre. L’Irlande est donc un pays libéral mais dans la zone euro, attiré par le dynamisme anglo-saxon mais hanté par l’anémie de croissance européenne.
C’est ainsi qu’il faut comprendre l’engrenage de la crise en Irlande. Elle est venue non de l’économie, à l’attractivité forte et à la productivité élevée, mais du système bancaire, mal contrôlé par le politique. Ce n’est pas le capitalisme qui est en cause mais la faillite des politiciens. Lorsque des relations incestueuses se nouent entre l’État et les banques, entre les politiciens et les riches, alors surgissent les problèmes.
L’Irlande était pauvre il y a vingt ans, émergeant tout juste de l’emprise coloniale séculaire du Royaume-Uni. L’Union européenne l’a aidée à prendre son essor, les fonds de cohésion communs finançant la modernisation des infrastructures et de l’éducation. Mais l’Irlande n’est pas restée passive. Elle a joué de son statut hybride, parlant anglais et adoptant la monnaie unique et les règlements européens. Ayant peu d’industries (à part le whisky et la bière…), l’Irlande a su attirer les grandes entreprises américaines par une fiscalité attractive. L’impôt sur les sociétés est passé de 20% dans les années 1990 à 12,5% depuis 2003 ; il apporte à l’État 10% de ses recettes. Les multinationales emploient directement 13% de la population active, sans parler des emplois induits (7% de plus). C’est dire si cette attractivité fiscale fait partie du modèle économique irlandais.
Le budget était bien tenu et la main d’œuvre qualifiée prenait tranquillement son essor. Le système libéral était sain.
La crise est venue de l’oligopole des trois grandes banques : Anglo Irish Bank, Allied Irish Bank et Bank of Ireland. Quand le marché local est étroit, les banques sont tentées de prendre des risques à l’étranger et dans d’autres secteurs. Les dépôts issus de la croissance rapide du pays ont été investis surtout dans l’immobilier, faisant gonfler les prix et les crédits hypothécaires. Lorsqu’on est gérant de fonds et promoteur en même temps, que l’on a l’oreille complaisante d’un gouvernement qui accorde des aides fiscales à l’immobilier, et que la zone euro vous offre des taux très bas sans rapport avec votre inflation interne, la bulle n’est pas loin. Personne n’a rien vu, rien voulu voir : ni Dublin, ni Bruxelles, ni l’OCDE, ni le FMI, ni les tests de résistance des banques. Ce « triangle toxique » entre politiciens, banquiers et promoteurs, le grand krach les a croqués !
La crise américaine des subprimes et la défiance des banques entre elles a fait grimper les taux et s’écrouler les actifs immobiliers. Le ralentissement d’activité n’a pas touché que le bâtiment, elle a entraîné du chômage et un surcroît de défauts de paiement. Le surendettement immobilier poussé par des crédits attractifs, rend la situation intenable. On estime l’endettement des seuls ménages à 100% du PIB du pays ! Faute politique, le gouvernement irlandais a garanti l’ensemble des dépôts et des prêts des établissements bancaires irlandais… pour trois fois le PIB. C’est donc le pays tout entier qui se trouve endetté pour longtemps, à cause d’une dérive de cupidité contre laquelle le système politique n’a rien fait. La nationalisation à 100% de l’Anglo Irish et de l’Allied Irish, à plus de 50% de la Bank of Ireland, ne sont que le constat d’échec du système politicien : la socialisation des pertes. Le déficit public a atteint 32% du PIB en 2010.
Devant ce laisser-faire, tout capitaliste conscient du risque va voir ailleurs : les dépôts dans les banques irlandaises ont fui, ce qui aggrave le problème, mais c’est bien normal. C’est au gouvernement irlandais, indigent à contrôler la bulle, de résoudre l’équation : recapitaliser les banques, assurer un moratoire sur les crédits des particuliers et faire remonter ses recettes fiscales… Pas simple !
Plan d’austérité intérieur avec coupure des dépenses et hausse des impôts, aide européenne, intervention du FMI, le système libéral ne peut se sauver qu’au prix de l’intervention collective. Mais comme ce n’est pas l’économie qui est en cause, seulement le système bancaire, inutile de jeter le bébé avec l’eau du bain, dans une Grande lessive à-la-française où « yaka » caporaliser tout le système. Les mesures libérales sont maintenues et accentuées : baisse du salaire minimum (à 7,65€ de l’heure), maintien du taux très bas d’imposition des entreprises, renégociation probable de l’accord avec les syndicats de la fonction publique, remise à plat fiscale et instauration d’une taxe foncière (qui n’existait pas).
La population râle et, dans le même temps, n’est pas prête à se diluer dans le marasme vieillissant des Européens avec leur croissance à 2% l’an les meilleures années contre 8% pour l’Irlande dans la décennie 2000. L’attractivité du territoire irlandais ne peut être que fiscale, faute d’autre chose (tourisme ou industrie). Le spectacle de l’Europe incapable d’une stratégie mondiale face à la Chine et aux États-Unis, inapte à répondre au chômage de masse persistant, n’incite pas les Irlandais à voir dans le modèle allemand ou pire, français, un quelconque attrait.
Contrairement au prurit administratif français du « tous pareil », il faut admettre que l’Europe est une mosaïque de peuples et de traditions différentes. Qu’on ne fera jamais une Franceurope comme en rêvent parfois l’UMP et le PS, tous deux jacobins, adeptes de gros impôts pour un gros État clientéliste (sans parler du FN et du PSG ou du PC). L’Irlande a raison de défendre son modèle économique, il n’a pas été si mal et l’Irlande se classe toujours au deuxième rang européen pour la productivité et la flexibilité. C’est toujours l’investissement des entreprises qui crée l’emploi, même en France. Si les politiciens avaient joué leur rôle, qui est de donner les règles et de contrôler, le pays n’en serait pas là. Ont-ils mieux réussi ailleurs ?
Ce pourquoi le prêt européen n’est pas la charité mais une aide sur sept ans et demi à taux double du taux d’emprunt allemand : 5,8%. Ce n’est pas vraiment un cadeau ! En contrepartie, le gouvernement irlandais conserve s’il le veut sa fiscalité attractive aux multinationales (88% des exportations irlandaises), à charge pour lui de trouver d’autres recettes. Et, comme il s’agit d’un pays démocratique où Dublin ne règle pas tout comme Paris, ce gouvernement-ci va remettre en jeu son pouvoir par des élections au printemps.
Mais l’exemple irlandais, bien plus pédagogique que le grec, pousse l’Europe à se remuer enfin. L’idée qu’un politicien est fait pour émettre des règles et les contrôler fait son chemin. La monnaie unique n’est un rempart que si l’on a confiance en elle. Les Allemands poussent à l’austérité, les Français à la régulation, et tous deux ont raison.
- Est instauré un Mécanisme de stabilité européenne (rééchelonnement de dette, baisse des taux exigés, décote) qui aidera les pays à condition qu’ils fassent des efforts eux-mêmes et que le secteur privé participe aux pertes, au cas par cas.
- La supervision bancaire sera renforcée et des tests de résistance des banques seront mis en œuvre chaque année sous le contrôle d’un organisme créé récemment : l’Autorité européenne de supervision bancaire.
- Le Conseil européen a mis en place le 28 octobre dernier une surveillance macroéconomique pour évaluer les éventuelles faiblesses de chacun des pays membres.
Faut-il que la situation explose pour que les politiciens fassent enfin leur travail ?
Icebergs en Islande
Au matin il fait gris et, très vite, il pleut. Nous sommes vendredi 13 et notre chance a été le soleil d’hier. Imaginons la longue randonnée sous la pluie !
Le bus nous mène jusqu’à la lagune glaciaire de Jökulsarlon où nous allons marcher sans sac. C’est dans ce paysage Groenlandais que nous mesurons combien l’équipement doit être varié en Islande. Les pierres volcaniques râpent les chaussures plus qu’ailleurs, l’alternance de soleil, de vent, de pluie, rendent les vêtements humides et nécessitent plusieurs couches ! Il faut un coupe-vent, une veste polaire et des sous-vêtements synthétiques qui sèchent vite. Le coton est à proscrire mais la laine est possible pour avoir chaud.
Curieusement, la lumière peut être vive, surtout lorsqu’elle est diffuse sous les nuages bas et les lunettes de glacier comme la crème solaire pour les peaux sensibles sont indispensables, de même que le couvre-chef pour les hommes qui se dégarnissent. Nous sommes tous revenus très bronzés de nos deux semaines islandaises, plus qu’en deux semaines de soleil breton !
Contre le vent une écharpe, des gants ou un col qui monte bien sont utiles, de même qu’un surpantalon. Ne pas oublier la housse de sac, avec lacets serrant, pour ne pas mouiller tout l’intérieur. La pluie, si elle est rarement diluvienne, est persistante et s’immisce un peu partout. La cape tient trop chaud, claque au vent (et peut se déchirer), elle encombre tous les mouvements. Elle est à réserver pour les pluies fortes, pas les pluies d’été en Islande.
Nous marchons vers le lac glaciaire profond de 200 m où le glacier Breithamerjökull déverse ses icebergs. Ils se cassent de la moraine à marée haute lorsque l’eau salée de la mer vient réchauffer le lac. Ils flottent sur 20 km². La glace y est plusieurs fois millénaire, grise de cendres ou bleue. Des scies diesel rompent le silence, ce sont des véhicules amphibies qui font visiter le lac aux icebergs aux touristes venus en voiture sur le parking à l’opposé.

L’oiseau grand labbe est agressif. Si l’on s’approche trop près du nid, il pique sur vous et se rapproche à chaque boucle si vous ne vous éloignez pas. L’imprudent se voit flanquer un coup d’aile, voire un coup de bec. Toujours regarder derrière soi quand il y en a dans les airs. Ces gros oiseaux ont l’air pataud de canards lorsqu’ils sont assis sur leur aire, en général sur un rocher plat où l’on voit l’orbe de leur ventre qui a creusé l’herbe. Mais quelques ossements subsistent au fond, qui ne sont pas petits : aussi gros que des os de poulet !
Vivent ici aussi des pluviers, des sternes et des eiders. Mais je vois une sterne poursuivre un grand labbe, qui ne demande pas son reste. Les sternes seraient-ils plus agressifs et plus rapides que les grands labbes ? Un eider a pêché un poisson qu’il a du mal à tenir dans son, bec. Il le livre aux petits qui tournent autour de lui et qui le déchiquettent.
Faillite française
Combien de fois faudra-t-il le dire et le répéter pour que cela entre dans les caboches des technocrates – surtout de gauche ? Comparée à l’Allemagne, pays très semblable à elle depuis deux siècles, la France va mal. Aucun yaka ne peut renverser la vapeur. Il faut un rigoureux changement de mentalité pour adapter le pays au monde – et cesser de feindre une fois pour toute que c’est au monde de s’adapter à nos mœurs.
Jacques Mistral, directeur des études économiques à l’IFRI après une carrière comme professeur des universités, analyse la France au miroir allemand dans le dernier numéro de la revue ‘Le Débat’ (162, novembre-décembre 2010). Il m’a fait comprendre de façon lumineuse pourquoi les ères Mitterrand et Chirac m’ont toujours laissé mal à l’aise. Il s’agit du déni. Autant de Gaulle avait pour objectif de moderniser la France pour l’adapter au monde actuel, autant Mitterrand-Chirac ont joué en défense le pansement social qui consistait à protéger les Français du monde en leur disant ‘c’est pas grave’.
Mais, si, c’est grave ! Voilà pourquoi la France est en faillite et fait comme s’il n’en était rien.
L’Allemagne s’est redressée après le choc de la mondialisation et l’abandon du mark. La France s’est enfoncée malgré une démographie plus optimiste et la bénédiction de l’euro. Aujourd’hui, l’écart des modèles est criant : la France penche vers la Grèce dans la gabegie publique dépensière, tandis que l’Allemagne fait jeu égal avec les grands du monde pour son industrie. MALGRÉ la force relative de l’euro, la compétition internationale et les délocalisations !
Pourtant, ce n’était pas écrit, au contraire. « Il y a quelques chose de stupéfiant à constater l’absolu parallélisme, depuis 1870, des niveaux de productivité dans les deux pays, en 1913, 1950, 1973, 1989 et finalement aujourd’hui », analyse Jacques Mistral. Mais la part de l’industrie, qui n’est qu’à peine supérieure en Allemagne en 1870, creuse l’écart dès la première moitié du XXe siècle : elle emploie 45% de la main d’œuvre en 1973 contre 38,5% pour la France. L’économie allemande se spécialise pour un tiers de plus que la France dans les secteurs exigeant plus de capital. La conclusion de l’analyse est « que la France se singularise de très longue date par l’insuffisance de l’épargne des entreprises (le taux d’autofinancement de leurs investissements est actuellement tombé à un niveau très bas) et par les déficits publics récurrents. Ces deux points constituent la différence macroéconomique majeure avec l’Allemagne. »
Il y a une « préférence française pour la dépense » qui ne dégage pas les ressources complètes qu’exige la modernisation industrielle. Ce qui explique les dévaluations monétaires, véritables dopant de cette anémie en capital ! « En se bornant aux principales étapes, on retiendra les dévaluations du Front populaire puis celle de la Libération, celles de la décolonisation et de l’entrée dans le Marché commun, celles des Trente glorieuses et celles de l’Union de la Gauche et les dernières, celles d’Édouard Balladur. » Le mark vaut 1,23 franc constant en 1913 et 3,35 francs constant en 1998 !
Malgré cela, la croissance du PIB français est restée voisine de celui de l’Allemagne. C’est qu’il existe différentes variantes du capitalisme : libéral en Angleterre, coordonné en Allemagne et en Scandinavie, il est d’État en France. D’où l’influence chez nous de la politique. « En résumé, les années 1958-1981 sont une période où les réponses à la ‘contrainte extérieure’ ont été définies comme l’instrument d’une grande ambition nationale : réussir le pari européen. A partir de 1983 se développent les craintes face à la mondialisation et, pour faire bouger un pays devenu plus rétif, les gouvernements utilisent les ‘contraintes européennes’ comme levier d’adaptation. » La mue libérale de l’économie française sous les Socialistes post-1983 se double d’un dolorisme d’État qui victimise tous ceux qui sont touchés et s’engage dans l’éternel pansement public. « Ce qui va progressivement engourdir le pays dans une sorte d’anesthésie sociale ». Le volontarisme gaullien échoue dans le toilettage du soin Aubry…
Tout ce qui permet d’adapter la France au monde qui change s’effectue désormais « en cachette », montre Jacques Mistral. « La gauche, sous la présidence de François Mitterrand, et malgré les positions dissonantes de Jacques Delors et de Michel Rocard, n’assumera jamais explicitement ces orientations qui seront présentées comme les inévitables concessions à une mondialisation qui, en bref, ‘n’autorise pas le progrès social dans un seul pays’. » Les gouvernements de droite sous Chirac « aggraveront ces travers en échouant, en 1995, à réformer la protection sociale avant d’adopter à leur tour la rhétorique de la fracture sociale. Dans un tel contexte, l’adhésion au moins tacite aux bienfaits de l’ouverture internationale s’effrite et la demande de protection ne cesse de s’étendre. » La gauche n’a pas voulu expliquer la modernisation, la droite y a renoncé (l’éternel abandon Chirac) « allant jusqu’à inscrire le principe de précaution dans la Constitution » !
Pourtant la vitalité démographique existe en France. Ce pourquoi la campagne présidentielle 2007 a fait naître un tel espoir d’ouverture au changement. Parmi les 500 premières entreprises mondiales, 27 sont françaises, à comparer aux 28 anglaises et 19 allemandes. En regard de ces atouts, la compétitivité de l’économie française se dégrade par répugnance à simplifier la bureaucratie des contrôles et des taxes ; le solde de la balance courante reste en déficit dans tous les secteurs, et surtout en zone euro ! Ce n’est donc ni la faute à la force de l’euro ni à la concurrence de la Chine : c’est bien de notre faute à nous si nous faisons moins bien que nos voisins concurrents. Cette faute est « l’excès de demande, la dégradation des coûts et le désordre des finances publiques. » Hausse de la consommation et coûts salariaux unitaires de +8% par rapport à l’Allemagne, envol de la dette publique. La France est bien cigale, à vivre au-dessus de ses moyens en endettant la génération suivante. Seule la monnaie unique a jusqu’ici évité la sanction…
« Pour une économie ouverte et en situation d’excès de demande, il n’y a qu’une politique qui autorise la progression du pouvoir d’achat, c’est celle qui mise sur une offre compétitive. » Les réformes de l’ère Sarkozy ont cherché à accroître la flexibilité (heures supplémentaires, simplification du licenciement). En même temps d’augmenter le potentiel de croissance (loi de modernisation économique, dotation aux universités). Mais les réformes ont été partielles et coûteuses pour acheter ‘la paix sociale’ ; elles sont donc peu efficaces à court terme et à reprendre à long terme – la dernière réforme des retraites est emblématique. La gestion des finances publiques « est certainement ce qui a le plus gravement compromis le déroulement de ce quinquennat », analyse Jacques Mistral. La dette structurelle augmente sans qu’existe, comme en 1958, une grande ambition nationale.
On parle retraite et sécurité alors qu’il faudrait plutôt mettre son énergie sur les emplois compétitifs de demain ! Hélas, la gauche ne propose aucune alternative crédible.
Contre le Front national
« Qu’est ce qui justifie un tel mépris de ce parti, de ces militants ? C’est ça la vraie question de fond ! » Tel est le récent cri du cœur d’un jeune tenté par l’extrémisme lepénien. Cette interpellation est juste, il nous faut y répondre. Il n’y a de tabous que pour les croyants ou pour ceux qui ne savent pas quoi dire.
Marine n’est pas Martine, elle ne prend pas le ‘t’, mais elle en a le caporalisme. Elle proclame la priorité à la nation, État fort et protectionnisme. Cela veut dire abandonner l’euro, quitter l’Europe et autoriser (comme la Fed) la Banque de France à créer de la monnaie sur demande du gouvernement (« sortir de la loi de 1973 »). Les ennemis sont imaginés (version Épinal) et amplifiés par la propagande pour souder les militants. Ils sont clairement identifiés : le mondialisme (américain), l’islamisme (arabe) et les financiers (évidemment juifs, mais c’est subliminal).
Politiquement, les « totalitarismes » désignés par le Front national sont des idéologies cosmopolites issues des Lumières, de libérales à libertaires. Ces mauvaises idées voudraient débiliter l’identité française (essentielle, pas historique) pour la métisser d’immoralisme (mai 68), d’intolérance islamiste, de petits compromis marchands et d’allégeance à la toute-puissante Amérique du melting pot racial. Ces contraintes s’appellent donc traités européens, marchés financiers, euro, OTAN, world culture (Disney, Coca, McDo, rock, Hollywood…). Comme chez Orwell, « la liberté c’est la contrainte » ; dénoncer les traités et la coopération avec les autres nous laissera seuls – donc soumis à l’État total (vieux rêve fasciste issu des César romains, du Pape catholique et de la monarchie absolue louisquatorzienne). Le FN incarne une volonté collective de discipline dont la vertu s’incarne dans un chef. Il s’agit de substituer à la stagnation parlementaire, qui fait alterner le pouvoir d’une clientèle à l’autre, un destin de peuple homogène dont l’État est l’instrument. Tel était le fascisme mussolinien, tel reste le Front national français.
Économiquement, le prix Nobel d’économie français Maurice Allais est récupéré. « Les trois grands économistes qui m’ont de loin le plus influencé », disait-il, sont Léon Walras, Vilfredo Pareto et Irving Fisher. Lui qui se disait ‘libéral socialiste’ qu’a-t-il à voir avec le Front national ? Il a prôné une certaine forme de protectionnisme, a eu des doutes sur l’euro et préférait un jacobinisme tempéré et une confédération d’États plutôt qu’une Union européenne. Mais il était libéral – non par idéologie mais par rigueur scientifique. Il préférait nettement le marché à l’arbitraire inefficace du Plan des technocrates. Il a condamné les dévaluations politiques et la démagogie fiscale. Or le jeu de l’économie n’existe pas dans l’État organique : tout est soumis à la politique donc au parti au pouvoir. Quand il n’existe plus de traités, de Banque centrale indépendante et de contrats internationaux, tout passe par l’État, qui décide de tout.
Socialement, le Front national réunit les aigris. Les petits commerçants effarés de la concurrence des grandes surfaces, les petits agriculteurs exploités par la grande distribution, les petit-bourgeois effrayés par la petite délinquance, les plus de 65 ans angoissés par les incivilités, les 16-24 ans en concurrence pour les postes peu qualifiés, les redressés du fisc et les recalés des prêts bancaires. En bref tous ceux qui se sentent déclassés ou menacés dans leur existence péniblement acquise, ou à l’avenir incertain parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi. Le fond culturel du FN fait de l’homme un sauvage qu’il s’agit de discipliner par la contrainte collective pour lui faire servir le Peuple incarné dans l’État. La civilisation et son processus social n’est qu’hypocrisie, seuls comptent les rapports de force. Les fascistes sont des petit-bourgeois sérieux, durs à la peine.
En termes d’image de soi, chacun se compare à ses pairs et aux groupes sociaux immédiatement inférieurs. Il s’agit de se valoriser aux yeux des semblables et de se sentir légitime aux yeux des immédiatement inférieurs. C’est là où la haine des racailles, la peur des banlieues et l’alarme islamiste entonnent les trompettes populistes. Tout tourne autour, revient sans cesse à ces faits sociaux bruts. Ce sont de vraies questions, mais elles sont de société et de culture avant d’être ethniques. Il n’existe aucune « race gauloise », la France s’est peuplée de divers apports aussi bien germains que latins, celtes que vikings, avec nombre d’apports italiens, espagnols, polonais, russes, allemands et autres dès avant le XIXe siècle.
A ces interrogations légitimes sur l’identité, l’ascension sociale et l’avenir culturel, les élites bobos n’apportent pas de réponses. Elles vivent en ghetto, s’auto-congratulent dans les médias, font snobisme de l’existence jet-set et de l’art contemporain comme placement, méprisent les bons vieux auteurs littéraires, les chansons ou les peintres ‘pompiers’, dédaignent même de parler français au profit des anglicismes. En bref tout ce qu’aime bien le populaire. La bourgeoisie mêle la politique et les affaires et se reproduit en vase clos, écoles privées, lycées et prépas élitistes, grandes écoles et rallyes réservés. Mais les réponses du Front national sont simplistes : repli sur soi, xénophobie, protectionnisme, sortie de l’euro, les étrangers dehors…
La différence avec l’autre souverainisme, celui de De Gaulle saute aux yeux : le général déclarait Français tous ceux qui bâtissent la France debout, sans exclusive d’origines ; il avait pour ambition d’adapter la France au monde et pas de la replier sur son passé. Pour cela, il considérait le temps long et la géopolitique : le savoir-faire français (qu’il appelait la grandeur, on dit aujourd’hui les avantages compétitifs) et l’Europe de l’Atlantique à l’Oural dans un monde multipolaire.
Le Front national préfère une France du Maréchal où seule la terre ne ment pas (tous les autres investissements sont ploutocrates ou pire… juifs ! ce bouc émissaire de tous les maux). Des frontières hérissées de flics anti-immigrés, anti-capitaux et anti-marchandises chinoises, un ministère de l’Intérieur hypertrophié, des interdits partout et le triomphe de la Morale. Ce serait le retour à l’Ancien régime, si cher à ceux qui n’ont jamais accepté la révolution française. Or la France a un double héritage que tout patriote ne peut que prendre tel qu’il lui est transmis parce qu’il vit en 2010 et pas en 1780. Selon le mot de l’historien, le Français véritable « vibre au sacre de Reims comme à la fête de la Fédération ». Il y a d’autres réponses que celles du Front national aux vraies questions qui taraudent le populaire.
Il faut lire le ‘Gilles’ de Drieu la Rochelle, le ‘Qu’est-ce que le fascisme’ de Maurice Bardèche et les mémoires d’Albert Speer ‘Au cœur du Troisième Reich’ pour comprendre le conservatisme foncier de ce courant de droite qui se dit « révolutionnaire ». Leur révolution n’est pas celle des Lumières mais celle des astres. Nous sommes dans le 360° : hantise de la souillure, obsession purificatrice, retour aux origines fantasmées, régression foetale, éternel retour du même, rencogné sur le cocon social-national. Surtout pas de progrès mais l’essence des choses, l’inné des êtres et les ordres professionnels figés, au service d’un État total.
C’est ça la politique, rien à voir avec l’objectivité, la science, la vérité ou même le bon sens. Nous ne vivons tout simplement pas dans le même monde.
Sur le Kristinartindar du Vatnajökull
Le camp s’éveille, lentement. Il y a la queue aux toilettes mais nous en trouvons d’éloignées où il y a moins de monde. Nous partons dès 8h45 pour éviter la foule qui fera le même itinéraire balisé que nous.
Nous montons sur le verrou glaciaire jusqu’au col du Kristinartindar, à 1126 m. Quatre heures de montée nous mènent jusqu’au pique-nique, à 1037 m. Notre approche est lente parce que le sentier est fort caillouteux, du style à vous faire faire un pas en arrière pour deux en avant. Le pierrier le plus raide est juste avant le col !
La langue glaciaire s’étend devant nous. Elle paraît étroite vue de haut, mais la carte nous révèle qu’elle est large de plusieurs kilomètres ! Le glacier se fissure longitudinalement dans la pente et transversalement sur les bords, en fonction des frottements de la glace.
Un couple de Danois de la soixantaine vient pique-niquer non loin de nous, de vrais montagnards avec le visage buriné et le matériel. Ils déballent réchaud et casseroles alu pour un repas chaud comme chez eux. La femme, qui parle un peu français, me demande de faire une photo d’eux avec leur appareil.
Cette « longue » randonnée qui en inquiétait certains, se révèle moins fatigante que celle il y a deux jours. Il y a surtout moins de montées et de descentes successives avec un objectif visible et un peu d’entraînement en plus.
Mais la descente de huit kilomètres vers la vallée de Morsardalur est pénible sous le soleil. Du pierrier pentu qui descend du col, le chemin se fait presque plat, serpentant jusqu’à l’autre glacier, son verrou et ses cascades, sa rivière et ses flancs verts. La grande cascade de Svartifloss est entourée d’orgues basaltiques.
Puis le chemin devient désertique, caillouteux et interminable. Il finit par finir sur une crête qui domine la plaine de lave déblayée déjà par le volcan Laki au XVIIIe siècle avant le récent rabotage de 1996.
Mais le sentier n’aboutit pas encore. Ce n’est que lentement qu’il s’incline vers la forêt naine d’aulnes et de lentisques, bien agréable à voir mais qui ne donne pas d’ombre à moins de ramper. Si tu es perdu dans la forêt islandaise, dit le dicton, lève-toi ! Quelques campanules ajoutent leur tache mauve et vive aux pissenlits. Le chemin de descente est différent de celui de la montée pour éviter, dans les deux sens, le troupeau des touristes dilettantes en sandales. Il est aménagé de marches en bois transversales tous les deux ou trois mètres en fonction de la pente. Cela pour retenir la terre et les pierres lors des grandes pluies.
Nous arrivons enfin, après 8h30 de balade, sous le soleil qui cuit et déshydrate. Pas un nuage au ciel ! Le camping est presque vide parce qu’il n’est que 17h. Il se remplit vers le soir par l’arrivée de mobil-homes familiaux tout frais, prêts pour la promenade du lendemain. Il y a surtout des Allemands et des Hollandais qui, tous, bronzent au soleil qui descend, les gamins jouant au foot le torse nu – mais en pantalon, signe de la montée de la pudeur due aux islamistes, et aux nouveaux intégrismes chrétiens en réponse dans toute l’Europe.
Le dîner est ce soir facile à préparer mais long : du gigot d’agneau au barbecue et des pommes de terre rôties dans la braise sous papier alu. Deux gigots suffisent largement pour douze. Ils cuisent en 1h30 sur l’un des barbecues disséminés dans le camp à disposition des usagers. Les gigots ont été enduits d’une sauce à l’ail pour l’un et à la moutarde pour l’autre, occasion de goûter des deux préparations.
Nous allons voir les 10 mn de film documentaire sur l’éruption de 1996 dans la boutique de souvenirs du camping. Les images sont impressionnantes sur cette force de nature, mais la musique d’épopée et le commentaire en anglais empli d’optimisme à l’américaine laisse dubitatif. On chante l’homme contre la nature.
A la nuit qui tombe, trois gros 4×4 islandais viennent ronfler à nos portes. Vont-ils se mettre juste derrière nous alors qu’il y a un grand terrain vide un peu plus loin ? Certes oui, c’est l’amour de la vie en communauté ! Comme nous faisons exprès du bruit en chantant, criant et tapant sur des casseroles pour les inciter à aller un peu plus loin, Kinder surprise ! Un bambin de trois ans vient soulever par curiosité le bas de la tente pour montrer son auto. Un petit Islandais qui n’a froid ni aux yeux ni au reste car il est en tee-shirt.
En 2011 le monde est mal parti
L’ONU vient de publier sa ‘World Economic Situation and Prospects 2011’ et les perspectives qu’il donne sont édifiantes. Le texte débute ainsi : « Le chemin du retour à la croissance après la Grande Récession est en train de faire la preuve qu’il est long, venteux et hérissé de récifs. » La métaphore de la tempête appelle les capitaines. Y en a-t-il vraiment ? Après une année de croissance retrouvée, si l’économie mondiale retombe, c’est à cause des pays nantis.
Malgré l’ampleur des politiques publiques mises en œuvre pour contrer les effets de la crise financière, pas de pitié pour les économies développées, engoncées dans les dettes et la malgouvernance par la faute des politiciens sur deux générations. Le système bancaire reste vulnérable, affectant la capacité de manœuvre des Etats obligés d’intervenir, et asséchant le crédit aux entreprises et aux ménages. Les banques répugnent à se prêter entre elles et la Banque centrale européenne, par exemple, est obligée de les refinancer pour simplement que l’économie des pays fragiles continue de fonctionner ! Cela n’encourage ni l’emploi, ni l’immobilier (sauf à court terme en substitution de la bourse), ni l’investissement industriel. Les entreprises restent frileuses car la demande ne revient pas, les ménages anglo-saxons et les Etats-providence d’Europe continentale endettés devant – enfin ! – épargner pour éviter la banqueroute. Ce qui oblige à se serrer la ceinture ne saurait encourager la timide reprise…
La croissance vient et reste des pays émergents, surtout « la Chine, l’Inde et le Brésil ». De nouveaux liens sud-sud se mettent en place qui aident les économies mineures. Les capitaux privés – libres – vont là où la croissance existe et, avec elle, les perspectives de profits. Donc plus guère dans les pays développés. Surtout pas sur leurs dettes (obligations dites hier ‘sans risque’). En actions, seulement sur les sociétés mondialisées (qui font le principal de leurs bénéfices dans les pays émergents) ou les champions nationaux susceptibles d’être convoités par les entreprises desdits pays émergents.
Le risque existe d’une croissance trop rapide dans les nouveaux pays, qui engendre inflation, tension de change, bulle de matières premières ou d’immobilier, conflits sociaux et troubles politiques. La Chine y est confrontée, le Brésil y entre. Le risque existe aussi d’une transition difficile entre économie tournée vers l’exportation et essor de la demande intérieure. La moindre demande des pays développés accélère la reconversion nécessaire. Mais elles ne vont pas sans douleur car les surcapacités de production financées à taux très bas sont fortes. Les capitaux libres peuvent s’en aller aussi vite qu’ils sont venus (comme dans l’Asie de 1997). Pire, le protectionnisme peut trouver un nouvel écho dans les pays développés en marasme.
Quant à la coordination internationale, elle reste conditionnée par les intérêts égoïstes de chaque gros Etat.
• La Chine a intérêt à poursuivre sa croissance pour éviter une remise en cause politique et l’impact d’un vieillissement rapide dès 2025.
• Les Etats-Unis ont intérêt à maintenir la suprématie du dollar et de faibles contraintes réglementaires en finance et en pollution pour retrouver leur élan et se donner le temps d’investir dans les énergies vertes.
• L’Europe ne sait pas ce qu’elle veut car elle a plusieurs têtes, en témoigne la querelle sur la fiscalité entre la France et l’Allemagne ; tout le monde peut donc lui marcher allègrement dessus.
• Sauf l’Allemagne, dont le modèle est clair et qui sait parler fort lorsque ses intérêts étroits sont en jeu.
Le futur proche est donc sombre. L’ONU attend une croissance mondiale qui retombe à 3,1% en 2011 contre 3,8% en 2010. Seulement 1,3% en 2011 pour la zone euro mais 2,1 et 2,2% pour le Royaume-Uni et les Etats-Unis, aux économies plus réactives. La Chine réussirait à 8,9%, l’Inde 8,2%, l’Afrique 5%, le Brésil 4,5% comme la Turquie, la Russie émergeant péniblement à 3,7% pour cause de trop d’étatisme. Le commerce mondial s’effondrerait d’un tiers et stagnerait encore en 2012. Comme le montrent l’allongement progressif d’un retour des embauches après chaque récession, l’emploi aux Etats-Unis (et a fortiori en Europe !) ne retrouverait pas ses niveaux pré-crise avant plusieurs années. « La persistance d’un chômage élevé, écrit l’ONU, de salaires réels qui stagnent ou déclinent, et d’une reprise sous son potentiel peuvent entraîner l’économie dans un cercle vicieux d’une sous-croissance prolongée ou, dans certains cas, d’une replongée dans la récession (double-dip). »
L’étude retient cinq défis politiques :
1. Une nouvelle stimulation fiscale, si possible coordonnée
2. Le recentrage de la fiscalité et des incitations économiques vers l’emploi, une plus grande égalité des revenus et un ajustement entre offre et demande (ce qui veut dire réforme fiscale)
3. Une meilleure synergie entre le stimulus fiscal et le stimulus monétaire pour éviter la guerre des monnaies et la nervosité des capitaux libres (ce qui veut dire coordination en Europe et maîtrise des taux par la Chine et le Brésil)
4. Conserver un financement stable et fourni aux pays en développement (où l’aide diminue)
5. Exiger du G20 des objectifs plus concrets en vue d’une croissance globale mieux répartie
Ce n’est pas joué et l’on voit bien ce qui peut faire capoter le mouvement : le populisme.
L’égoïsme national, exacerbé par le sous-emploi drastique des jeunes et la mise à pied de plus en plus tôt des vieux, exaspère la demande sociale. Les yakas simplistes fleurissent à l’envi, y compris chez les intellectuels dont l’économie en système monde n’est déjà pas le fort. C’est ainsi qu’un démographe de gauche appelle au protectionnisme européen tout comme le FN (Emmanuel Todd), qu’un économiste pronostique l’égoïsme sacré allemand pour faire éclater l’euro (Christian Saint-Etienne), qu’un politologue voit l’Asie dans la situation pré-guerre de 1914 avec une Chine qui fait peur (Jean-Luc Domenach), sans parler d’un tribun de gauche dont le programme est qu’au-delà de 360 000 € par ménage – le prix d’un deux-pièces à Paris – il prend tout (Mélenchon)…
Lutte des castes, lutte des classes, luttes nationalistes – le monde en2011 paraît mal parti !
Grosse neige à Paris !
Mercredi, jour des enfants, chute de neige massive sur Paris. Les trottoirs se couvrent d’une gadoue d’une dizaine de centimètres de haut, qui ne fond qu’en début de soirée, avant de geler probablement dans la nuit.
Atmosphère crépusculaire, bleutée, froide, mais magique.
Les Parisiens ne sont pas habitués et mal chaussés, ils titubent sur les trottoirs tandis qu’ils attendent de traverser, même avec le petit bonhomme vert, des fois que les voitures qui avancent très lentement ne pourraient pas s’arrêter !
Les gamins, qui n’ont pas d’école, sont presque tous à la Fnac devant les jeux vidéos ou à tripoter les dernières tablettes iPad. certains essayent l’interactif, faisant de grands gestes idiots pour se voir en miroir sur l’écran où ils tiennent une raquette ou autre instrument d’aventure.
Paris sait s’amuser quand l’hiver tombe au dehors.
Randonnée impromptue à Kirkjubaejarklaustur
Nous passons une bonne nuit en silence, le bois atténue les ronflements. La matinée reste grasse jusqu’à ce que quelqu’un se lève, tire la chasse d’eau et fasse tomber une casserole… Nous allons voir la jolie foss (cascade) derrière le chalet, dix minutes de là. Nous constatons qu’il faut multiplier par deux les temps donnés par le guide et ajouter un tiers aux heures de marche car il les considère sans pause et au pas chasseur. Le sentier s’élève sur les pentes herbues, au-dessus de la rivière qui a creusé son lit dans les orgues basaltiques. Irisation de la bruine qui monte de la cascade et dépose ses perles de rosée sur l’herbe verte. Le ciel est pommelé mais le soleil est franc.
Dans un chalet non loin du nôtre (le gîte en compte quatre ou cinq), une famille d’Anglais émet des bruits d’oiseaux. Piaillements, criailleries, pépiements, caquètements, bouboulements, cacabers, cancanements, coquericages, gloussements, pituitage, roucoulements, frouages… Ils ont des ados des deux sexes fort exubérants, largement ouverts au soleil et à la nature, les vêtements à la diable. Il me semble que les Anglais voyagent plus facilement que les Français avec leurs jeunes dans des circuits sportifs.
Hier, nous étions dans un petit nuage et nous n’avons rien vu de la faille d’Eldgja. Nous allons donc y marcher une heure, jusqu’à la cascade touristique. Mais les touristes en bus ne sont pas encore arrivés jusqu’au parking. La cascade est donc sauvage malgré ses barrières aménagées. Nous ne les croiserons qu’au retour, les touristes, en allant rejoindre notre camion sur le parking. Une femme qui parle anglais peint une aquarelle face à la gorge. Elle a préparé des couleurs judicieuses, mi pastel, mi acides : anis pour la mousse, azur pour le ciel, ocre pour les falaises.
La piste cahoteuse nous conduit vers le sud, parmi les mousses. Peu à peu, à mesure que nous descendons vers la mer, les prés succèdent aux mousses et l’humus aux coulées pétrifiées. Les moutons se font plus nombreux et certains ruminent, le museau caché du soleil vif sous la berme qui borde le fossé avant la route.
Nous pique-niquons à proximité d’une petite église solitaire, de tôle et de bois, toute pimpante en orange et blanc. Il s’agit de l’église de Grafarkirkja. Le pasteur luthérien draine les fidèles des fermes alentour mais il y a peu de bancs à l’intérieur. Un petit cimetière entoure l’église. Les tombes sont de simples mottes de tourbe taillée en rectangle. Des plaques funéraires et des fleurs les surmontent.
Passe un berger en 4×4 Toyota. Il lâche le chien, à lui de travailler pour rassembler les moutons du pré et les conduire où il faut. Lui se contente de surveiller de loin, donnant quelques ordres sans crier. Le chien tourne autour de la gent moutonneuse, la canalise vers la route, aboie aux chausses des plus lents ou des fantaisistes. Il va fort loin tandis que le maître, immobile, le suit des yeux et donne ses commandements d’une voix normale. Le gamin, assis dans l’herbe à côté de la voiture, nous regarde un moment puis fait la sieste les bras en croix dans l’herbe humide. Un peu plus tard, le chien revenu, les moutons déjà loin tandis que quelques attardés errent de ci de là, la voiture repart pour réorienter ceux qui n’ont pas compris. Le berger relâche le chien, puis le gamin, et tous deux font retrouver aux laineux le droit chemin.
Nous quittons le vallonnement des prés d’un vert printemps, qu’un tracteur parfois retourne après la fauche. Arrive la grande plaine côtière du sud où la rivière sinue, marécageuse. Des chevaux à longue crinière y broutent. C’est sur cette côte du Skeithararsandur que beaucoup de bateaux se sont échoués, ce pourquoi certains croient qu’il y a de l’or à trouver.
Nous nous arrêtons au supermarché station service N1 de Kirkjubaejarklaustur afin de refaire des provisions pour douze et pour les trois jours à venir. Deux belles blondes de dix-sept ou dix-huit ans tiennent les caisses. Dans les rayons déambulent de rares locaux qui se saluent et bavardent – mais surtout des Français qui s’approvisionnent. Sur le parking, un peu plus tard, Robert a démonté la roue arrière droite du camion. Dans les cahots de la piste, une tige qui tient les plaquettes de frein s’est dessertie et une plaquette a disparu. Il faut réparer. Un Kinder blond de sept ans, allemand, est rempli de curiosité pour le camion rouge Mercedes et pour le démontage de la roue. Il entraîne son papa, qui s’en excuse sans raison auprès de nous, pour aller voir de près la réparation. Les étrangers font un peu peur au gamin, mais la curiosité l’emporte. Pendant ce temps, quelqu’un me lit les horreurs d’une éventuelle explosion d’un des quatre super-volcans du monde, dont celui de Yellowstone. Vivons donc bien tant qu’il en est encore temps, on ne sait jamais ce qui peut nous tomber inopinément sur la tête.
Un garage est à 500 m de là. En attendant la réparation, nous partons explorer le pays sans sac. Commence une randonnée impromptue. Il y a une crête, nous montons évidemment dessus. Nous avons vue sur l’étendue du paysage, le village de 150 habitants, l’église, le supermarché, et les prés où le foin sec, est mis en balles plastifiées.
Kirkjubaejarklaustur a été construit autour de la ferme de Kirjubaer par des moines Irlandais, bien avant l’arrivée des Vikings. Est bâtit en 1186 un couvent de bénédictines. Il sera détruit par les Danois en 1550 avec la Réforme, mais les habitants n’étaient pas aimés, toujours hostiles aux païens et aux Scandinaves.
Au sommet de la falaise un lac s’étend, sauvage, alimenté par l’eau des glaciers, le Systravatn (le lac des religieuses). Une rivière s’en écoule qui donnera cette cascade échevelée dans la forêt au pied de la falaise, haut lieu touristique indiqué de loin, la Systrafoss (la cascade des religieuses). Une cabane se dresse au bord de l’eau, très ‘Petite maison dans la prairie’ selon les références télé des filles. Le guide se verrait bien vivre en solitaire au bord d’un tel lac, dans ce paysage – mais pas trop loin d’une ville.
En 1343 a été brûlée vive ici la nonne Katrin qui avait forniqué et « voué sa vie au diable » selon les bons clercs du temps. Sa tombe est au Systrastapi (le rocher des religieuses) avec une autre nonne qui a insulté le pape. L’endroit est donc saturé de cléricalisme et d’intolérance, ce qui me ferait plutôt fuir.
Nous reprenons le bus réparé pour nous rendre au glacier. Nous passons près de l’endroit où s’est bâtie la première église d’Islande, au toit de tourbe. Peut-être est-ce Kalfafell, datant du XVIIe siècle. Mais ce voyage n’est en rien culturel et l’on ne s’y arrête pas. Nous entrons alors dans la vaste plaine stérile de Skeithararsandur faite d’alluvions, de dépôts volcaniques et de sable. Elle a été inondée sauvagement en 1996 par une poche d’eau sous-glaciaire venu du redoutable Vatnajökull dont le plus haut sommet, volcan sous glace nommé Hvannadalshnukur, culmine au-dessus à 2119 m. Nous y voyons les restes tordus d’une poutrelle de pont en acier.
Le camping de Skaftafell, très couru des touristes étrangers, est installé au pied d’un verrou glaciaire. Il est planté d’arbustes, étendu, mais recèle beaucoup de monde. L’un de nous cuisine ses tadzikis au curry-thym et à l’ail-paprika, un délice. Le poisson reconstitué, sorte de quenelle en grosses boites de 500 g à couper en tranches et à frire, n’est pas de la grande cuisine mais plaît beaucoup ici tout en n’étant pas cher, 139 KR la boite, moins de 1 €. Comme il faut trois boites pour nous tous, les protéines de ce soir n’ont pas coûté cher ! Il y a la queue au bac à vaisselle, nous ne sommes pas les seuls, la queue aux WC. La nuit, cette fois, tombe vraiment à 22h30 : nous sommes un peu plus tard et plus au sud. Demain aura lieu la dernière grosse randonnée du séjour et déjà, certains appréhendent.
La hiérarchie des slips
La hiérarchie sociale apparaît à tous les niveaux : ouvrier et patron, employé et cadre, manœuvre et contremaître. Mais j’ignorais que cette hiérarchie sociale put être dans les choses. Sous la ceinture, pour le dire carrément.
Certes, on rencontre couramment des voitures dites ‘luxe’ ou ‘grand luxe’, des bureaux ‘ministres’ ou des fauteuils ‘président’. Mais l’image est extérieure, plus ou moins lointaine. Est beaucoup plus frappante, parce que l’on en porte tous les jours (sauf dans les années 1960) la hiérarchie des slips. Souvenez-vous : eh oui, même à ce niveau, la hiérarchie sociale impose son image ! Des appellations bien typées socialement donnent la taille des slips pour homme. Outre les slips d’enfants, simplement dénommés selon l’âge, se trouve ensuite, par ordre d’ampleur, la taille « page », puis « homme », la taille « demi-patron », « patron » et « grand patron ».
Des indications de tour de poitrine et de tour de ceinture accompagnent, avec un humour totalement inconscient, ces appellations contrôlées. Ainsi l’« homme » n’est-il considéré comme tel qu’à partir d’un tour de poitrine de 90 cm ; en-dessous on n’est que « page ». Le « patron » doit être doté d’un tour de poitrine de 110 et le « grand patron » d’un tour de poitrine minimum de 120 cm ! On se croirait chez les singes qui enflent leurs épaules pour impressionner les jeunes. Quant au tour de ceinture, il passe du maigre chimpanzé au gorille bien nourri, de 75 cm pour le « page » à 110 cm pour le « grand patron ».
Que peut-on tirer de cette observation ? Il apparaît que plus les hommes sont mûrs – larges et gras – plus ils portent des slips amples et plus ils ont une position sociale élevée dans la hiérarchie « naturelle ». Nourriture abondante et oisiveté seraient donc les critères du pouvoir, un grand slip manifestant aussi bien la puissance sexuelle sur les femelles et une meilleure capacité à faire des rejetons. Ce schéma collectif est pertinent en Orient où la richesse d’un individu se mesure à son embonpoint, mais chez nous ? Il serait certainement intéressant de se pencher sur l’origine de ces appellations. Quand les tailleurs ont-ils ainsi désigné les pointures des slips d’homme ? Est-ce au siècle hiérarchique XIXe ?
L’image, en tout cas, décrit l’archétype inconscient de la puissance qui a ses racines dans notre passé primate. Le plus grand, le plus large de poitrine, le plus lourd car le mieux nourri, terrassait plus facilement ses adversaires. Il imposait donc sa loi aux plus jeunes et à ses rivaux plus frêles. Il accaparait les bonnes femelles et leur faisait plus de petits qui deviendraient grands et forts comme lui, le slip bien rempli. Le signe de la puissance serait avant tout la grosseur du sexe mâle, même dans notre société civilisée du XXe siècle !
Peut-être parce que cela semblait en effet ridicule, a-t-on remplacé ces dénominations européennes par des lettres américaines, allant de S à XXL ? Le « small » du S étant réservé aux prime adolescents, passant ensuite au L « large » du très jeune homme, ce qui conforte son ego, au XL de l’homme adulte, le XXL (voire plus), étant réservés aux obèses – sans les stigmatiser.
Primaires PS ou machine à faire des pâtés
Étonnant pour un parti rempli de préjugés « gauchistes », selon les termes des télégrammes diplomatiques révélés par WikiLeaks, de se référer à l’exemple du grand frère américain pour singer ses primaires. C’est pourtant ce qu’a décidé le Parti socialiste, dans la foulée d’un démocratisme de saison plus que de raison. La « transparence » est à la mode mais la société de caste française y est allergique. « Le pouvoir ! Monsieur Elkabbach, le pouvoir ! » Ainsi parlait Mitterrand par la voix de sa marionnette. Les militants gardent jalousement le privilège d’être initiés, tandis que les élites se préservent dans la société de cour. Monsieur de Villepin peut fustiger la paille autour de Nicolas Sarkozy, il feint d’ignorer la poutre sous Chirac qui imitait Mitterrand !
Les Socialistes n’ont rien compris à la Vème République. Par atavisme de notables ou refus viscéral de la personnalisation, nul ne sait vraiment. Ce pourquoi le chef des Socialistes n’est que Premier secrétaire. L’hypocrisie vient de loin, le premier Pape n’était-il pas que la « pierre angulaire » sur laquelle était bâtie l’église du Christ ? Tout électeur l’a compris depuis Lénine, dont le Parti socialiste n’a fait que singer les mœurs politiques après la scission du Congrès de Tour en 1920 : le Premier secrétaire est le leader « naturel » (désigné par les Organes), dont le chef du parti. Tout comme à droite le chef de l’UMP devient le candidat naturel à la présidence. Donc chacun s’attend à ce que Martine Aubry soit la candidate « naturelle » du parti aux prochaines présidentielles. Même si, disent les mauvaises langues, elle n’a été élue qu’à la Bush grâce aux trouilloteuses de certaines fédérations, ou à l’iranienne par ses Gardiens de la révolution.
Or il n’en est rien. Le PS hésite entre les primaires à l’américaine, issue du système présidentiel pur, et la désignation d’un candidat dans un système parlementaire classique.
• Aux États-Unis, un seul tour, pas de concours de beauté préalable : donc nécessité de se rassembler malgré les nuances parfois très fortes (qu’y a-t-il de commun entre les conservateurs et les libertariens ?). Les partis sont des machines électorales à faire gagner, à force de gros sous et de militantisme original (Internet pour Obama, les Tea parties pour les Républicains). Les primaires servent à élaguer les faibles ou les peu médiatiques, et à faire connaître celui qui peut devenir « le » président. Ce pourquoi un presqu’inconnu du grand public peut être élu. C’est son personnage qui compte, image issue de sa personnalité mais aussi de sa prestance et de sa capacité à réagir face aux caméras en situation de stress.
• Au Royaume-Uni, les choses sont claires dès le départ : le chef du gouvernement sera le chef du parti arrivé majoritaire aux élections législatives. Aucune surprise, sinon l’émergence plus ou moins forte d’une troisième voie, qu’elle soit idéologique (Tony Blair) ou partisane (le parti libéral). Les partis sont des groupements d’intérêts dont l’idéologie dominante est pragmatique, s’adaptant avec souplesse aux aléas du temps et des luttes de classes. Les dirigeants sont élus dans les partis selon une procédure bien établie et contrôlée. La personne compte moins qu’en régime présidentiel, l’équipe et ses équilibres politiques ont une plus grande importance.
Rien de tel au PS. Les primaires se veulent une avancée démocratique comme aux États-Unis, mais retardée pour cause d’appareil et de petits arrangements entre amis. Si les Socialistes désignaient dès le début de la législature leur leader, le problème de sa légitimité ne se poserait pas. Le parti aurait cinq ans pour se mettre en ordre de bataille et creuser ses idées. Le candidat/la candidate pourrait grouper autour de lui une équipe prête à gouverner ou à tester ses idées, l’équivalent du shadow cabinet anglais. Mais ce n’est évidemment pas comme cela que ça se passe…
Le Parti socialiste reste en effet tiraillé entre une moitié sociale-démocrate comme dans le reste de l’Europe, et une moitié gauchiste-léniniste comme il y a trente ans. Seul un Mitterrand, politicien rusé et aguerri, peut marier cette carpe et ce lapin en laissant croire à tout interlocuteur qu’il est bien d’accord avec lui, tout en mettant en concurrence les idées et les programmes – lui se contentant de régner, souverain. N’est pas Mitterrand qui veut : ni Jospin, ni Delors, ni Royal, ni Aubry n’y ont réussi. Seul DSK y parvient, mais parce qu’il est loin et se tait, tenu à la réserve par son mandat au FMI. Dominique Strauss-Kahn est un peu comme feu le roi de France : tout ce qui survient l’est en son nom, mais il n’est pas forcément au courant et quiconque peut venir solliciter sa grâce. Imaginez qu’il entre en campagne : ce charisme s’écroulerait. Obligé de prendre position, il s’aliénerait aussitôt tous ceux qui le trouvent trop ou pas assez. Ainsi s’explique à mon avis la diagonale du fou opérée par Ségolène Royal. Refusant le coup d’État permanent du gaullisme version 1962, les Socialistes sont condamnés au coup d’éclat permanent, simplement pour exister dans le système.
Le Parti socialiste a donc mal choisi sa formule. Ne voulant vexer idéologiquement personne, ni faire du parti une machine à élire, il n’a réussi qu’à monter une machine à perdre. Cela me rappelle ces vieux buvards du début des années 1960, où était dessinée un impeccable appareil plein de rouages, de poulies, de leviers et d’engrenages. Il était merveilleux à l’œil de suivre la logique des forces du point A à remplir de sable au point B d’arrivée. De quoi rêver lorsque la classe ennuyait. Sauf que le résultat était… un tout bête pâté de sable qu’on aurait fait aussi bien avec un seau.
La montagne d’Islande en couleurs
Les aventuriers en groupe dans le camp de Landmannalaugar sont parfois des familles avec adolescents, comme ces Anglais et ces Hollandais dont les éphèbes se déclinent par trois à leur ressemblance. Comme eux, ce matin, nous démontons nos tentes.
Nous partons en longeant le parc aux chevaux, qui servent à des randonnées. Courts sur pattes et à longue crinière, ils ont une tête bien sympathique de nounours. Nous suivons la vallée pour une boucle balisée à la journée autour du camp. La grimpée est obligatoire sur une falaise de lave. La sente qui monte est longue, caillouteuse et raide. En plein soleil.
Un autre groupe de l’organisation Nomades nous rejoignent à une pause. Nous les quittons pour un autre sommet que celui qu’ils visent, avec un panoramique à 360° sur le paysage magnifique. Nous montons le Skatle, à 923 m.
C’est en effet une symphonie de couleurs qu’on ne s’attendrait pas à voir en plein cœur de l’Islande. Le bleu du ciel est profond, plus lumineux que celui des lacs. Les pierres et la végétation passent par toute la gamme des bruns au jaune. Un lagopède a fui sous nos pas, un pluvier doré nous fera son rituel d’éloignement du nid, mais la végétation ne verdit qu’à proximité des points d’eau… froide. Ils ne sont pas si nombreux dans cet univers minéral.
Nous sommes fatigués d’hier, donc faisons la sieste alignés au soleil sur nos sacs, près de la pente, après avoir dévoré nos sandwiches. Nous avons vue sur le lointain Eyjafjajökull qui fume encore vaguement. Il a bien bouleversé les petites habitudes de bougeotte aérienne au printemps, cet animal là ! De quoi nous interroger sur ces mouvements incessants des voyageurs aériens dont beaucoup sont inutiles, dus au caprice plus qu’à la nécessité.
La suite consiste à revenir au camp par une autre piste, toujours balisée sur la carte. Un passage aéré entre deux pentes à 60° impressionne, surtout que la sente à moutons est un tantinet gravillonneuse et glisse sous les chaussures. Mais tout le monde passe cette variante du circuit bleu originel. De quoi rejoindre le solfatare d’hier.
Mais là, nous prenons un autre chemin dans la coulée d’obsidienne pour parvenir à la rivière qui mène au camping. Rége y voit des trolls à sac à dos… Débute alors un cours de hobbitologie entre Rége, qui aime faire la conversation, et Flore qui a vu tous les films du ‘Seigneur des anneaux’. Le pré aux linaigrettes forme le virage vers l’accès numéro deux au camp. Le sentier est moins tourmenté qu’hier, mais tout aussi long.
Nous arrivons directement sur les bains, à l’effondrement de la caldeira. Tout un banc d’Espagnols s’y ébat déjà avec délice et force appels entre eux. Nous nous y coulons bientôt pour nous laver de la poussière et de la fatigue des quelques 500 m de dénivelé cumulé d’aujourd’hui. Au pied de la falaise sourd un filet très chaud qui alimente la rivière. Elle sinue très lentement à température déclinante sur une centaine de mètres, là où tous les baigneurs se concentrent. Un petit blond de sept ans joue, tandis qu’un Miguel de 12 ans et son copain de 13 ans se lancent des vannes ou des pierres ramassées au fond. Tout cela en espagnol. Carline suit le petit des yeux, il lui rappelle l’un des siens. Le kid, au rhabillage par sa maman, demande à son papa de traverser sans bottes. C’est mignon, je souris, je dis au père qui me regarde que je comprends un peu et j’échange quelques mots.
Gourde pleine, un litre d’eau à boire avant le soir, nous prenons le bus. Il est prêt depuis ce matin, tentes démontées par nous avant de partir et les affaires chargées. Nous avons pour une heure et quarante minutes de trajet au son de Susan Vega, que lance Robert en boucle. Les cahots font parfois sauter le CD, ce qui donne un parcours haché au rythme de la chanteuse. Nous traversons avec notre camion haut sur pattes plusieurs gués, dont certains sont profonds. Une Honda 4×4 break, conduite par un jeune homme à cheveux longs hésite. Prudent, il quitte souvent le volant pour aller voir si ça passe et se laisse doubler pour regarder où va le camion dans le lit de la rivière avant de faire pareil, puis de nous redoubler sur la piste. Il tourne un moment mais parvient au final au même refuge que nous pour loger. Nous croisons aussi un quatuor de vieilles voitures françaises en raid sponsorisé. Il y a une Renault 18, une Citroën Ami 8, une 2 CV et une 4L.
De l’autre côté du massif, nous entrons dans un nuage et le pays devient vert. Il ressemble à nouveau à l’Irlande. Nous sommes dans la région d’Eldgja, la faille de feu, à qui la rivière a donné son nom.
Le refuge Holaskjöl a été fondé en 1971. A été installée – cette année – une douche par chalet ! Excitation en cuisine pour faire la soupe à l’oignon, qui sera suivie de la viande de mouton aux légumes. Les croûtons de la soupe, mal surveillés, noircissent et déclenchent même les détecteurs de fumée du chalet. Il faut en démonter les piles pour qu’ils se taisent et ouvrir les fenêtres pour évacuer la fumée. Le procédé n’est pas très sûr ! La soupe est épaisse et goûteuse, l’agneau fumé original avec sa fricassée de carottes, pommes de terre et… poire ! Le mouton a le goût de palette de porc fumée. Un autre groupe est logé à l’étage du gîte et, en marchant sur les talons, ils font sauter un abat-jour de notre lampe cuisine. Le tout fait un peu bricolage ici, l’éclairage est très parcimonieusement réparti et aucune prise électrique n’est installée.
Les Bidochon n’arrêtent pas le progrès
Trente ans de viandards. Les années 1980 voyaient émerger une nouvelle classe de petit-bourgeois avides de progrès et qui avaient désormais les moyens. Ce fut l’ère des loisirs, des relations sociales, HLM ou retour à la terre, des clubs de vacances, de téléphones mobiles, d’internet. Les néobourges confondaient le chic avec la Chine, Taillevent avec Taiwan (ça se prononce pareil pour ceux qui lisent mot à mot). Voici les Bidochons confrontés aux catalogues de gadgets.
Tout homme moderne se doit d’être doté d’une fausse cheminée « réversible » (qui donne du froid en été), d’un poivrier qui sert de lampe de poche (pour voir la mouture trop fine), d’une cravate de Noël qui s’allume, clignote et chante « Petit papa Noël », d’un repousse-bouchon et d’une serpillère microfibres, d’un parasol bronzant, d’une pincitoast pour ne plus se lever et se brûler les doigts à saisir les toasts à point, de pantoufles réchauffables au micro-ondes, d’un ramollisseur de beurre, avec thermomètre qui mesure la chaleur à cœur (un beurre saignant est idéal pour la tartine), d’un oreiller anti-tout sauf anti-connerie…
Tous ces gadgets existent bel et bien dans divers catalogues de vente par correspondance. Vu leur multiplication dans les boites aux lettres, on ne peut qu’en déduire qu’il existe beaucoup de Bidochon en France. C’est l’autre nom du Beauf de Cabu, en moins facho. Plutôt tendance radicale-socialiste, plein de bonne volonté et gogo à tout va.
L’exploitation marketing de l’idéologie progressiste n’arrête pas la bêtise. Binet s’est employé, depuis trente ans, à composer un véritable catalogue des idées reçues sur ce qui est dans le vent, à la mode, branché… et cela à ras de terre. Pas d’intellos dans les personnages de Binet. Son couple d’âge mûr n’est ni Grand Duduche (ils en ont l’âge), ni Copines de Brétécher (trop parigotes). Ils tirent plutôt du côté Reiser en moins graveleux. Couple banal, habitant en lotissement pavillonnaire, consommant comme tout le monde et selon la pub télé, les Bidochons font viande de tout. Ils sont moyens, désespérément français moyens.
Au point que le très sérieux ‘Times’ de Londres a écrit que « Sarkozy est plus Bidochon que Madame Bovary » – c’est dire.
Le prochain tome sera sur l’écologie, encore une idée branchée de la mode vaguement gauche d’ambiance. Cela promet une franche rigolade !
Binet, Les Bidochon n’arrêtent pas le progrès, album n°20, Fluide Glacial 2010, 9.88€
Trek de Laugavegurinn
Nous entreprenons une grosse randonnée aujourd’hui, les paysages commandent. Il faut approcher, monter, admirer, redescendre longuement et parcourir encore à l’horizontale heurtée d’une coulée d’obsidienne deux bons kilomètres, pour enfin atteindre le camp.
Heureusement il fait beau, le, soleil n’est que parfois voilé. Évidemment, nous commençons toujours par monter, donc avec pique-nique, thermos et gourdes pleines. Ce n’est qu’au sommet – on ne mange jamais avant – que les sacs s’allègent.
Mais le paysage vaut l’effort dans cette réserve naturelle de Fjallabak. Il est de toutes couleurs dans les jaunes, les verts et les bleus. Les rhyolites ocres ou vertes se combinent avec l’obsidienne en coulées noires et à la pierre ponce, grise ou brune, trouée, légère.
Nous avons vue sur les trois glaciers de l’endroit, le Tinfjallajökull au sud-ouest, que surmonte l’Eyjfallajökull au loin, le massif Myrdalsjökull plein sud et le Torfajökull à l’ouest, bien devant l’énorme Vatnajökull qui occupe tout le centre de l’Islande. Nous apercevons aussi le volcan Hekla, dans l’ouest, qui est toujours actif même si ne montent de lui que de rares fumeroles.
La montée est pénible, la descente aussi, pour les genoux, mais nous avons déjà quelque entraînement. Dès le sommet du Haalda, nous commençons à croiser des touristes, venus du camping par la voie normale. Il y a des Français, des Anglais, des Allemands, des Italiens, la voie est très courue.

Nous allons voir, après la longue descente, de petits geysers qui bouillonnent et se déversent par épisodes, rendant chaude l’eau du ruisseau à leur pied, et même de la rivière ! Nous traversons un champ de solfatares, mais le camp est encore loin. Bien après la coulée de lave où domine l’obsidienne, ce qui rend le sentier tortueux et montueux, tant la pierre cristallisée se prête peu à l’érosion et aux aménagements. Nous suivons sur le dernier kilomètre un couple qui revient de promenade avec une petite fille en chaise sur le dos, des Français.
Nous aurons marché huit heures, de 10 h à 18 h, et monté en cumulé environ 1000 m de dénivelé pour revenir à 530 m d’altitude au camp. Autrement dit, nous sommes fatigués. Robert, désœuvré toute la journée, a eu la gentillesse de monter nos tentes, aidé peut-être par ses copains chauffeurs, eux aussi réunis au camp pour mener leurs groupes. Il sait que nous sommes fatigués, qu’il faut occuper la place avant que d’autres s’y mettent, et nous sommes touchés par cette attention. Seule la tente mess reste à monter, ce qui est fait avec célérité, nous avons désormais l’habitude.
Les douches collectives du camping de Landmannalaugar sont très encombrées, il n’y a que six boxes à pièces pour tout le camp, 400 KR à enfiler dans la fente pour avoir 5 mn d’eau chaude. C’est l’explication que me donne, avec réticence, une Française, comme si l’information était classée confidentielle. Avec un air vaguement méprisant sur toutes choses, son regard d’ennui pour tout ce qui se passe et qui évite soigneusement de croiser ceux des autres, son quant à soi un tantinet arrogant, voici une petite-bourgeoise de France dans toute sa splendeur que les étrangers reconnaissent entre mille. Dans la conversation qu’elle tenait avec une autre, j’ai compris qu’elle était prof en collège.
Mais la rivière est libre avec ses bassins chauds. On ne peut cependant s’y savonner. Selon le degré de température supportée, les gens se mettent plus ou moins près de la source, qui commence vers 40° avant de se diluer jusque vers 20°. Il y a beaucoup d’enfants de toutes nationalités qui trouvent ce jeu bien meilleur que marcher dans la caillasse.
Nous dînons de papillotes de filets de truite surgelée, assaisonnée d’oignon, de tomate et de citron en tranche, avec quelques épices, et roulée dans du papier alu. J’ai eu l’heur de mettre sous papier les filets et leur assaisonnement. Les filles ont préparé la salade verte avec tomates et fromage émincé. Tout le monde est couché à 22h30, malgré le bruit ambiant d’un camp bien rempli.
Un État peut-il quitter l’euro ?
Fraude grecque, faillite bancaire irlandaise, laxisme budgétaire portugais, bulle immobilière espagnole, évasion fiscale italienne, addiction française au déficit public… La zone euro peut-elle résister aux tensions qui la parcourent ? C’était la thèse des économistes américains à la naissance de l’euro, un peu jaloux de voir se créer une monnaie concurrente du dollar. Une monnaie, disaient-ils avec raison, ne peut être commune que si un certain nombre de questions sont communes. Ils citaient la libre circulation des travailleurs, une fiscalité proche (sans être identique), des budgets homogènes. En bref une atténuation des écarts de concurrence plus un mécanisme de compensation entre États et régions dans la zone.
Ils n’ont pas tort, mais pas tout à fait raison. La centralisation est un vieux rêve révolutionnaire, éminemment français mais repris avec enthousiasme depuis les origines par le fédéralisme américain. Cela donne un État efficace, mais qui doit être doté de vrais contrepouvoirs pour laisser de l’initiative. Or Government Sachs n’est pas plus vertueux que la cacophonie à la tête de l’Union européenne.
[Depuis la parution de cet article, ont rejoint la zone euro : l’Estonie en 2011, la Croatie en 2013, la Lettonie en 2014 et la Lituanie le 1er janvier 2015. Voir le site Toute l’Europe]
Dans les faits, l’Europe se cherche et les élargissements successifs, trop rapides, n’ont pas contribué à lui donner une assise solide. Qu’est-ce que ce « gouvernement » à 28 où le Luxembourg a autant de pouvoir ou presque que l’Allemagne ? Qu’est-ce que cette anarchie entre les 19 pays de l’euro et les 28 pays de l’Union hors euro [chiffres 2015] ? Où l’UE freine une harmonisation fiscale exigée par l’eurozone ? Heureusement, existe une Banque centrale indépendante. Mais cela ne suffit pas. Les visées électoralistes à très court terme en Allemagne ballottent la gestion de la crise et renchérissent les coûts d’intervention. On se souviendra longtemps des palinodies de Madame Angela Merkel à propos de la Grèce : l’Allemagne a fini par payer, comme les autres, mais après quatre mois qui ont coûté fort cher ! Sur l’Irlande, mêmes palinodies, mais en plus resserré.
C’est que l’Union européenne n’a pas vraiment le choix. Soit elle éclate, et nous nous retrouvons comme dans les années trente avec récession drastique, inflation brutale et tensions politiques dans la plupart des pays. Soit elle s’approfondit, ce qu’elle fait dans la tergiversation et la douleur, et elle réussit (dans dix ans ?) à émerger à peu près de la crise.
Un État peut-il quitter la zone euro ? En théorie oui, mais qui y a intérêt ? Ni les Grecs, ni les Allemands, les autres pays étant en situation intermédiaire…
• Les Grecs, les Irlandais et tous les endettés du budget ne vont pas voir leur dette s’effacer s’ils quittent la monnaie unique, au contraire ! Leur dette est et demeure en euros. S’ils recréent une monnaie nationale, la dévaluation inévitable et massive de leur monnaie va les plomber pour des décennies. De même tous leurs nouveaux emprunts pour financer le courant (10% des salaires des fonctionnaires et des retraités en France) se feront à taux élevés : déjà 6,7% pour le Portugal sur dix ans, contre 2,7% pour l’Allemagne. Que serait le taux d’emprunt d’un Portugal hors euro : 12% ? 15% ?
• Les Allemands, les Hollandais et tous les vertueux du budget exportent principalement dans la zone euro, qui est leur chasse gardée commerciale. En cas de sortie des pays les plus faibles, qui va acheter leurs machines, leurs voitures, leur produits alimentaires ? Puisqu’ils seraient payables en devise forte, inévitable serait la réorientation des échanges des pays sortis de l’euro vers les produits plus accessibles, du Brésil, de la Nouvelle-Zélande, de la Chine et de l’Inde. Quant aux banques allemandes, n’ont-elles pas de grosses dettes en emprunts des pays fragiles ? Un défaut de paiement ou un rééchelonnement sera inévitable : comment absorberaient-elles sans danger ce coup dur ? L’Allemagne a-t-elle intérêt à scier la branche sur laquelle elle reste assise ?
Quitter la zone euro ferait naître plus d’incertitudes qu’elle ne permettrait de régler les problèmes. Selon Nouriel Roubini, économiste américain médiatique qui exploite son créneau de catastrophe annoncée, ce sera inévitable dans les années à venir. Je ne le crois pas (d’ailleurs, nous sommes en 2015 et ce n’est pas arrivé… / note 1er janvier 2015). Parce que l’Europe, si elle reste mal gérée et peu unie, a quand même des marges de manœuvre.
• La locomotive allemande – mais pas seulement – exporte hors zone et crée ainsi de la richesse brute dans les échanges entre zone euro et zone dollar ou yuan.
• La dévaluation de l’euro existe. Si chacun des États ne peut la faire pour son propre compte, ce sont les marchés qui s’en chargent pour la zone en entier : l’euro a baissé contre dollar de 1,44 à 1,32 en quelques mois. Dans la guerre des monnaies, l’euro ne s’en tire pas si mal.
• La restructuration de la dette des États trop fragiles n’est pas encore d’actualité mais peut le devenir. Certains craignent la boite de Pandore qui contaminerait l’ensemble de la zone, les taux de marchés grimperaient pour tous, même les plus vertueux, puisque l’on oserait toucher au contrat d’emprunt initial. Mais rééchelonner la dette permet aussi de la rembourser intégralement, ce qui pourra faire réfléchir. Il n’y a pas que des traders à la journée sur le marché !
• La solidarité européenne n’est pas manifeste dans cette période de repli sur soi et de démagogie politicienne, mais elle existe. La Banque centrale européenne la pratique déjà au quotidien et elle peut décider d’un Quantitative Easing (qui consiste à prendre en pension des titres de dette privée ou même publique européenne). En termes budgétaire, donc politique, la solidarité devient forcée puisque chacun a intérêt à rester dans la zone euro… Donc les Allemands paient, même s’ils rechignent ; donc les Français font des économies, même s’ils râlent ; donc les Grecs et les Italiens rationalisent leur collecte fiscale, même si ce n’est pas dans leurs mœurs.
Il y a un milieu juste à tenir entre l’austérité brutale des budgets publics et la nécessaire rationalisation de la dépense publique. Il s’agit de ne pas laisser tomber l’économie dans la déflation, où une restriction du pouvoir d’achat handicape les entreprises en Europe, qui cessent donc d’investir et licencient, aggravant la chute des la demande, donc des prix et des rentrées fiscales…
Sauf volonté politique, il n’y aura pas d’État qui sortiront de la zone monétaire euro. Parce qu’ils n’y ont pas intérêt, tout simplement. Pas plus que leurs créanciers.
[note révisée au 1er janvier 2015]
Albert Camus fustige la France haineuse
Dans son avant-propos de 1958 à ses ‘Chroniques algériennes – Actuelles III’, Albert Camus n’évoque pas seulement le climat délétère de la période. Il généralise un tempérament français depuis la Révolution et peut-être même d’avant.
Il évoque « une France déjà empoisonnée par les haines et les sectes. Il y a en effet une méchanceté française à laquelle je ne veux rien ajouter. (…) Depuis vingt ans, particulièrement, on déteste à ce point, chez nous, l’adversaire politique qu’on finit par tout lui préférer, et jusqu’à la dictature étrangère. Les Français ne se lassent pas apparemment de ces jeux mortels. Ils sont bien ce peuple singulier qui, selon Custine, se peindrait en laid plutôt que de se laisser oublier. Mais si leur pays disparaissait, il serait oublié, de quelque façon qu’on l’ait maquillé et, dans une nation asservie, nous n’aurions même plus la liberté de nous insulter. »
C’était avant guerre l’apanage de la droite que de fustiger la république et le parlementarisme. Plutôt Hitler que Blum ! La haine contre les partageux était plus forte que le patriotisme, aboutissant à la Collaboration et aux dénonciations de clocher par millier auprès de la Gestapo.
Après la guerre, ce fut l’apanage de la gauche que de fustiger le régime impuissant et son libéralisme. L’œil de Moscou était le phare universel de la pensée et les Français adorent se vautrer au pied de l’universel, croyant ainsi exister. Plutôt rouges que mort ! La haine de l’Amérique était plus forte que le patriotisme, aboutissant à ces trahisons de militants scientifiques ou diplomates au profit de l’URSS, à ces trahisons culturelles au profit de la Chine maoïste et à ce terrorisme d’extrême gauche que Sartre a su heureusement limiter.
Tous ces révolutionnaires qui veulent changer le monde faute de pouvoir se changer soi, tous ces aigris, emplis de ressentiment contre la mère patrie et l’autorité du père, « savez-vous ce qui les explique » demande Camus ? Dans son adaptation théâtrale du roman de Dostoïevski ‘Les Possédés’, il proclame : « La haine. Oui. Ils haïssent leur pays. Ils seraient les premiers à être terriblement malheureux si leur pays pouvait tout à coup être réformé, s’il devenait extraordinairement prospère et heureux. Ils n’auraient plus personne sur qui cracher » (I, 3).
La haine. Ce fut récemment un film de Mathieu Kassowitz sur la banlieue. C’est le ressort de la gauche anti, forcément anti. Tous ceux qui vouent une haine viscérale à tout ce que représente Sarkozy, mais qui trouveraient aussi bien à haïr n’importe qui du moment qu’il ne chante pas avec eux. La haine entre Martine et Ségolène, Laurent et François, Benoit et Dominique. Sans parler du Mélenchon qui hait les élites, l’Europe et le monde entier converti au capitalisme. Ou Besancenot, ou Le Pen, ou Villiers, ou Dupont-Aignan ou Villepin. Tous ces politiciens se haïssent entre eux, ils se font de l’ombre, ils haïssent le peuple qui les boude, versatile, et les élites qui les snobent et ne les reconnaissent pas.
La haine : c’est cela la politique en France. L’instinct vil qui jalouse, la passion colérique qui veut détruire, la raison froide qui manipule.
La haine issue du ressentiment, ce ressort mortifère qui était pour Nietzsche la seule énergie des esclaves et, pour Freud, la passion de mort des impuissants.
Rares sont les politiciens français qui veulent la grandeur du pays et le bonheur des gens. Ce pourquoi de Gaulle est un souvenir nostalgique, comme Mendès-France.
Albert Camus, Chroniques algériennes 1939-58, Folio, 2002, 6.93€
Albert Camus, Œuvres complètes 1957-59, Pléiade t. IV, 2008
Paul-Émile Lafontaine, Campagne des mers du sud
Madame Dominique Delord a retrouvé chez une amie les cahiers de mer de son grand-père, lieutenant de vaisseau de la marine française. Il appareille pour une longue campagne dans le Pacifique, depuis Toulon, en décembre 1875. La République troisième est à peine installée et, bientôt, le maréchal Mac Mahon fera parler de lui en tentant l’autoritarisme. Il devra bientôt se démettre, faute de se soumettre. Le croiseur Seignelay est à voile et à vapeur, il sillonnera la côte sud-américaine de la Terre de feu à Vancouver, et assurera la présence de la France dans les îles par millier du Pacifique dont le statut est encore incertain. Le XIXe siècle optimiste, scientifique et missionnaire, désirait apporter aux « sauvages » les bienfaits de la civilisation, tout en confortant la gloire de leur nation.
Cet esprit tourné vers l’avenir est revigorant pour nos vieilles mentalités confites dans le quant à soi. Le voyage est l’occasion non de juger en morale (sauf une répugnance marquée pour le cannibalisme), mais d’observer. Le « pittoresque » (ce qui peut se peindre comme le dit parfois l’auteur) est privilégié. Ces gens des antipodes ne sont certes pas « comme nous », mais pas moins dignes pour cela. Ils sont en général beaux, vigoureux, sensuels. Les femmes y sont parfois reines, comme Pomaré IV, reine de Tahiti, que l’auteur aura l’occasion de rencontrer plusieurs fois. Les missionnaires chrétiens ne sont pas en odeur de sainteté parmi les républicains convaincus du bateau, mais l’auteur distingue les catholiques, épris d’autorité voire de tyrannie, et les protestants qui sont parfois très près de leurs affaires, mais laissent les indigènes plus libres d’initiatives. Il blâme cependant ceux qui veulent à tout prix voiler la « pudeur » des femmes ou des jeunes gens, les mettant à l’amende pour montrer leurs seins. Un pêcheur adolescent s’est vu contraint de payer parce qu’il avait enlevé sa chemise pour entrer dans l’eau ! Comme quoi l’intégrisme ne date pas d’hier, ni ne vient forcément de pays plus barbares que nous…
Il faut dire que l’équipage du Seigneulay, bateau de guerre, a 21 ans de moyenne d’âge et comprend 35 mousses (de plus de 15 ans). Les officiers eux-mêmes ont 35 ans d’âge moyen. Cette disponibilité du regard et cet optimisme foncier font qu’ils voient autrement l’exotisme que les littéraires rassis restés à Paris. Les anecdotes ne manquent pas, cocasses ou cruelles, en tout cas véridiques. Le navire prend parfois des passagers, comme cette excentrique anglaise Constance Gordon Cumming ou cet archéologue explorateur français Alphonse Pinart.
Les quatre cahiers détaillent les excursions des officiers lors des relâches, surtout des chasses homériques dont on revient souvent bredouille, mais qui donnent du piquant aux expéditions. Ce XIXe siècle est en effet prédateur, avide de rapporter du gibier, du poisson, des échantillons de roches, de plantes ou de crânes humains pour les cabinets de curiosité. Le Musée de l’homme (désormais Arts premiers) a été formé par cet esprit encyclopédique du siècle qui voulait rassembler tout ce que le monde compte de diversité pour mieux l’étudier et le comprendre. Vu d’aujourd’hui, nous sommes presque dans un autre monde, celui, disparu, de Jules Verne…
Dès la page 153 apparaît Tahiti, où l’auteur reviendra plusieurs fois en mission. Il ira également aux Marquises, à l’île Juan Fernandez rendue célèbre par Robinson Crusoé, à l’île de Pâques où il mesurera les statues géantes, aux Tuamotou, aux Fidji, à Wallis & Futuna, aux Tonga et à Samoa. A l’époque (1877), « la ville de Papeete comprend environ deux cents maisons européennes » (p.155). Dans le village de Piré, situé à deux kilomètres de Papeete, « nous y allions quelquefois le soir entendre les hyménés ou chœurs, formés de jeunes gens des deux sexes, qui se réunissaient le soir, dans la salle de la maison commune nommée Faréo, pour y chanter des aires canaques. Autrefois on y dansait ! Aujourd’hui, cela est défendu par les ordres de MM. les gouverneurs. Ah ! la réglementation, quelle belle chose ! » (p.156).
Le lecteur sera surpris de la qualité d’écriture de ce jeune officier marinier. Il est vrai que l’époque privilégiait les classiques et qu’écrire une pièce de théâtre était un jeu (le lieutenant l’a fait pour égayer les marins et flatter le public sud-américain). Chacun sait qu’on n’observe d’autant mieux qu’on a les mots pour le décrire, et qu’on juge d’autant moins en morale qu’on a la profondeur d’un esprit cultivé. Je ne sais ce que donnerait la génération Internet sur ce genre de campagne, mais je crains que l’humanité n’ait régressé en un siècle… Il est fort plaisant et jamais ennuyeux de lire ces cahiers exhumés du XIXe. Ils nous donnent à voir un monde encore neuf qui a disparu de façon accélérée.
Paul-Émile Lafontaine, Campagne des mers du sud 1875-1879, Mercure de France Le temps retrouvé poche, 2006, 456 pages, 8.08€
Le Geyser d’Islande
A quelques kilomètres surgit une autre attraction à touristes, le geyser. Le lieu-dit s’appelle Geysir et se prononce ‘guésir’ ; il signifie ‘fureur’ en Islandais. Ce nom propre est devenu nom commun depuis le 13e siècle où le volcanisme a commencé à produire ce curieux phénomène de source bouillonnante.
L’eau à plus de 100° s’échappe, toutes les 5 à 8 mn, en un puissant jet de 60 à 80 m de hauteur. Le geyser touristique a pour nom Strokkur. Des panneaux conseillent bien de faire attention au vent et de ne pas s’approcher trop près pour ne pas être arrosé, mais ils sont en islandais et en anglais.
Nombre de touristes et la quasi totalité des gamins ne comprennent pas et se font copieusement doucher lorsque le vent est assez fort, comme aujourd’hui. Ils crient de surprise et de saisissement, mais le jeu est la surprise et ils reviennent, ravis de cette éjaculation volcanique.
L’attraction des adultes est surtout de photographier le geyser juste avant que ne monte la bulle, ou de saisir en vidéo l’intégralité de la séquence. Il faut être très patient et ne pas hésiter à filmer longuement avant d’arrêter, puis de reprendre et d’effacer le plan où il ne se passe rien pour ne pas encombrer la mémoire. Fébriles s’abstenir, il s’écoule de nombreuses minutes parfois entre deux jets, tandis que d’autres se suivent à intervalles rapprochés.
Ma vidéo du geyser de Geyser sur Dailymotion.
Le vrai geyser est éteint, l’actuel est boosté par une canalisation souterraine et l’ajout de sel pour activer la réaction. Nous sommes donc presque chez Disney où la nature est domestiquée pour servir à l’économie. Mais les alentours du geyser sont aussi intéressants, notamment une vasque immobile qui sent le soufre où l’eau est d’un turquoise très vif.
Après ces attractions foraines, nous empruntons la route du sud qui s’ouvre en delta vers la côte. Arrêt au supermarché de Fluthir, à l’origine du bassin versant. En quelques kilomètres, nous sommes passé de l’aride au vivant. L’endroit est très vert, cultivé de légumes et de foin en train d’être moissonné. Des moutons en nombre et des chevaux y paissent. Le lieu est riant comme en Irlande et nous change des tristesses de l’intérieur. Les gens y sont aussi moins rudes, mieux nourris et plus souriants. Les caissières sont ici des adolescents, un jeune homme et une jeune fille. Ils s’entraident pour la monnaie manquante dans une atmosphère très détendue.
Sans aller jusqu’à la côte, nous remontons la vallée de la Thjorsa, vers l’est. Nous allons jusqu’aux lacs artificiels, réservoirs pour la centrale électrique au pied du volcan Hekla. Il est toujours en activité, entrant en éruption environ tous les dix ans. Dans les temps anciens, on disait qu’il était la porte ouverte vers les enfers. Nous sommes au pays de la pierre ponce. Elle est exploitée et exportée pour vieillir les jeans ! Le gîte, isolé dans une campagne à nouveau lunaire, est confortable mais de style collectif. Un grand dortoir aux lits superposés est mis à notre disposition avec deux WC et une cuisine, une pièce séparée pour les moniteurs. L’endroit doit servir aux classes de neige, clubs de montagne ou aux colonies de vacances. Mais il n’existe qu’une douche pour tout le monde, située à l’extérieur, dans un appentis rajouté sur le flanc du baraquement. L’hygiène ne semblait pas la préoccupation première des Islandais jusqu’à ce que le tourisme fasse entendre ses exigences. Ou bien se baignait-on tout nu dans le même baquet, à la scandinave ?
Le guide nous prépare ce soir du petit salé aux légumes, longuement mijoté. Personne ne s’aperçoit que le petit salé n’est pas du porc, mais du mouton. La préparation le rend rose comme un cochon et le goût est à s’y méprendre. Mais l’Islande produit bien plus de moutons, plus faciles à nourrir, que de porcs.
A la veillée, Robert le chauffeur se déride et nous chante en islandais des compositions à lui, en s’accompagnant de la guitare. Il en a apporté une dans son camion. Les Islandais taciturnes savent être poètes et ses chants sont nostalgiques. Le premier porte sur un miroir cassé au bord d’un lac ; le second sur sa fille, née fripée, qui deviendra une belle plante. Le lyrisme rentré s’extériorise en petit comité, avec des gens qu’on a pris le temps d’apprivoiser. Hier les skaldes scandaient la langue en vers, avec des acrobaties dignes d’admiration. Aujourd’hui, la guitare guide les paroles, dans un style plus international.
La société multiculturelle est une utopie
La chancelière allemande Angela Merkel avoue publiquement que le multikulti ne marche pas, le sociologue de gauche Hugues Lagrange stigmatise dans ‘Le déni des cultures’ l’aveuglement idéologique des politiciens sur les descendants d’immigrés, les élections à mi-mandat aux États-Unis voient surgir des Tea parties populistes qui remettent en cause le melting pot au profit de la salad bowl (la soupe mixée au profit de la salade où chaque ingrédient est bien identifié). Tout cela est le signe que, dans les pays blancs développés, les changements du monde remettent en cause les idées. Les mentalités évoluent, poussées par la base. Pour une fois, les élites sont à la remorque du populaire.
Ce qui était hier tabou pour cause d’universalisme républicain et de repentance coloniale devient sujet autorisé. L’identité nationale n’est plus réservé au Front national, ni même au ministre de l’Immigration du Président Sarkozy. Voici que le très sérieux Centre d’analyse stratégique auprès du Premier Ministre mandate le CERI, le CEPII et Science Po, avec l’aide du quotidien ‘Les Échos’, pour le 20ème Rendez-vous de la mondialisation mercredi 17 novembre. Il est consacré au multiculturalisme. En France, on ne veut pas le savoir. Les principes sont républicains, tous pareils et j’veux voir qu’une tête. La juriste Dominique Schnapper évoque même l’hypocrisie positive des mots qui euphémisent (comme dire ‘issus de la diversité’ plutôt qu’issus d’immigrés’, ‘technicien de surface’ plutôt que ‘balayeur’). Bien peu des intervenants se déclarent d’accord avec cette vision passée et, disons-le, carrément ringarde de la question. Éviter la réalité, ne pas poser les mots précis sur elle, c’est plus que de l’hypocrisie sociale : il s’agit du tabou. Comme si la démocratie est une porcelaine fragile qui se brise au moindre souffle.
Le coût social de cette évasion de vocabulaire est qu’on ne peut pas mettre en place une politique pragmatique, dit Daniel Sabbagh, directeur de recherche au CERI. Il prend l’exemple des États-Unis pour définir les divers degrés de discrimination positive en œuvre. Le multiculturel est une idéologie qui valorise les différences. La discrimination positive est au contraire le concret des droits, à répartir selon les communautés. Elle émerge quand explosent des émeutes raciales : sous Nixon aux États-Unis. Ces discriminations positives peuvent être soft (actions orientées sans viser une population particulière), indirectes (politique de la ville) ou directes (préférences pour une minorité). Il ne s’agit donc pas de multiculture mais de politique sociale. L’arrêt Bakke 1978 de la Cour suprême a considéré les quotas comme inconstitutionnels mais les actions informelles comme légales – si elles ont pour objectif de promouvoir « la diversité des expériences, des perspectives et des idées. » Rien d’ethnique, dans cette diversité, mais la concurrence positive des visions du monde.
Pour Yudhishthir Raj Isar, professeur à l’Université américaine de Paris, l’enjeu est la double appartenance : communauté et société. Le multiculturalisme est un fantasme : il réduit les individus à leur essence d’origine, sans mesurer leur histoire ni envisager leurs désirs. Le régionalisme (on peut être Breton et Français), l’indigénat (les Indiens d’Amérique ou les Afro-Américains, les Beurs, etc.) et les diasporas (juive, arménienne, italienne, chinoise, etc.), montrent dans l’histoire comment le multiculturalisme s’est traduit et adapté aux nations et aux empires. Il faut considérer trois étages : 1/ le fait social qui est le mélange dans la vie courante ; 2/ l’articulation sociale des différences entre cultures via les associations culturelles, les églises, les fêtes ; 3/ le programme politique normatif pour promouvoir la diversité et la juxtaposition ou l’assimilation. Aujourd’hui, seuls le Canada (à causes des Français du Québec) et l’Australie (en raison de l’immigration choisie asiatique), ont mis en place une politique multiculturelle. Aux États-Unis, il s’agit plus de politique sociale que de multiculture, on raisonne droit des genres et des préférences sexuelles, celui des minorités ethniques est sur le même plan. En Inde, Indonésie ou Afrique du sud, les États-nations sont réellement composés de peuples différents avec des langues différentes mais les règles du jeu national sont clairement établies avec un fédéralisme de régions. Il s’agit de définir un socle de valeurs politiques plus que culturelles pour faire cohabiter des peuples différents qui gardent chacun leurs traditions.
Philippe d’Iribarne – basque français européen – directeur de recherches au CNRS, mesure la rigidité du modèle français républicain. Tout paraît cartésien : l’espace public est neutre, les communautés font partie de l’espace privé. Mais quand le privé se mêle concrètement au public dans la rue, les crèches associatives, les écoles, les cités, les quartiers, au travail, à la cantine, à l’hôpital ?… Comment règle-t-on, dans la vie courante et pas dans l’éther des principes, les écarts culturels ? Là, les grandes idées montrent leurs limites abstraites et littéraires. Pierre Bourdieu lui-même, sociologue de gauche, montre page 21 de ‘La misère du monde’, combien le bruit et les odeurs des Maghrébins et Africains d’un grand ensemble peuvent incommoder un vieux couple de militants communistes, pourtant plongés tout petits dans l’internationalisme prolétarien. C’est que l’épiderme est profond ! Le sentiment de ne plus se sentir chez soi, dernier refuge contre les vents du monde, déstabilise. Le projet révolutionnaire français a toujours été de formater les citoyens par la Raison. Mais les individus résistent, tout comme les familles et les communautés. D’où le bricolage social qui remet les grands principes à leur place : en Alsace règne le Concordat, les règlements d’urbanisme tiennent compte du style régional, etc. La société prend sa revanche sur toutes les différences en exigeant savoir-être, connivence et respect de la hiérarchie existante contre les particularismes, mais il s’agit plus du vivre ensemble que d’essence ethnique. Ne pas crier au racisme donc quand on juge incompatible le langage banlieue et un poste de commercial… Qui fait allégeance au groupe est accepté, qu’il soit Noir ou Blanc, diplômé ou non. Les sociétés égalitaires (Chine, Japon, Europe du nord), sont très peu multiculturelles ; les sociétés multiculturelles sont inégalitaires et pratiquent volontiers la ségrégation (empire ottoman, Liban, Inde, États-Unis)…
D’où la remarque de l’anthropologue Jean-Pierre Wargnier, spécialiste des sociétés du nord-Cameroun où coexistent 150 royaumes et 50 langues sur un territoire grand comme la Belgique. La clôture ethnique est un fantasme, le commerce et les échanges ont toujours existé. Mais selon des codes établis. Le multiculturel est né bien avant l’époque moderne, dans la tragédie grecque ‘Les suppliantes’, des femmes africaines demandent à devenir citoyens. Il y a donc deux ordres humains :
- l’horizontal, fait d’échanges, de communication, de mariage, de commerce et de dons ;
- le vertical, qui est la filiation, le patrimoine, la transmission de l’identité.
L’idéologie universaliste tend à nier la filiation pour niveler tout le monde sur le même plan. D’où la désorientation mentale, la préférence pour le présent, le zapping et le commerce de tout – puisque rien n’est inaliénable. Quand les différences culturelles et sociales sont niées, ne restent que les différences irréductibles : elles sont biologiques et aboutissent aux génocides du XXe siècle. Il faut s’opposer à l’hypocrisie sociale de Dominique Schapper et promouvoir un universalisme de transmission plutôt qu’un universalisme de communication. Ce qui veut dire réhabiliter l’histoire, les traditions, leur évolution. La résolution de la crise actuelle est à ce prix.
S’il est mon égal en démocratie, l’autre ne saurait être mon semblable, et c’est bien ainsi. Je peux ainsi le reconnaître pour ce qu’il est, l’apprécier, sans qu’il vienne m’imposer ses coutumes ou que je l’oblige aux miennes. Pas d’ouverture aux autres sans identité de soi.
Cascade islandaise de Gullfoss
Nous nous dirigeons ce matin à pied vers le glacier, mais surtout vers la rivière sur les rives de laquelle bouillonnent les sources chaudes. Nous marchons un moment sur de la neige recouverte de sédiment. L’eau y creuse parfois une arche du plus bel effet. De la mousse verte pousse là où coulent les filets d’eau, des linaigrettes poussent leur plumet dans les creux humides. Nous faisons s’envoler une perdrix des neiges, gros volatile discret qui ne se manifeste que quand vous êtes sur lui. De couleur brun tacheté en été, ils se confondent avec le rocher. Nous foulons la rhyolite et l’obsidienne, pierres volcaniques reconnaissables, une pente dévale dans une boue assez glissante.
Montée, descente, le chemin est tout en dénivelés aujourd’hui dans le massif appelé montagne des sorcières. Sur un petit pont de bois qui enjambe une rivière glaciaire, je revois le couple de jeunes Français d’hier soir. Lui est reconnaissable à son coupe-vent vert. Ils ont garé leur véhicule sur la crête en face, où est installé un parking. Ils ont loué chez http://www.cheapjeep.is. Nous attend le camion pour nous ramener au camp. Nous avons randonné au soleil durant la moitié de la matinée dans un beau paysage au nom de Kerlingarfjöll, le glacier de Kerlingar, à mi-chemin entre les deux gros glaciers centraux de Lang et de Hofs. Nous déjeunons au soleil avec les pâtes bolognaises d’hier soir réchauffées – il en restait. Cela entre autres harengs au curry et saumon fumé. Le soleil donne et bronze vite la peau malgré la latitude élevée.
Nous quittons le camp de Hveravellir en bus sous le ciel bleu où les altocumulus lenticulaires composent de beaux dessins. En suivant la rivière Hvita, le paysage est lunaire. Nous nous dirigeons, vers « deux attractions à touristes » selon le guide, une chute et un geyser. Les étrangers y sont majoritaires.
Gullfoss est une double cascade bouillonnante, la première tombant de 11 m et la seconde, en contrebas, de 21 m. Le flot blanc se déverse en grondant depuis les glaciers du Landsjökull et du Hofsjökull. C’est un Iguazu islandais qui attire beaucoup de monde, parqué sur deux aires avec boutiques, café-restaurant et toilettes. Les groupes en petites chaussures croisent les trekkeurs en lourdes godasses, les enfants en tee-shirt, les mémés en anorak, bonnet et lunettes de soleil.
Pourtant il fait beau. La chute d’eau fait s’envoler de la bruine qui, portée par le vent, mouille les spectateurs par rafales. Les gamins adorent ça qui se mettraient bien torse nu pour mieux sentir la nature. Mais cela incommode les citadines dont certaines ont même apporté un parapluie et serrent leur appareil photo comme des objets précieux. Dans la lumière, la cascade produit un double arc-en-ciel.
L’automne est le printemps à Tahiti
Une histoire d’ici. Il fut un temps où les prénoms français étaient à la mode ; ensuite vinrent les prénoms des acteurs de film ou de feuilleton ; actuellement ce serait plutôt les prénoms tahitiens qui seraient en vogue. Du temps des prénoms à la française, le cantonnier du coin avait doté ses nombreux enfants de prénoms tels que Georges, Gabin, Violetta, Florence, Denis, Edmée, Marcel, etc. Le hic est que l’alphabet tahitien est différent du français, la prononciation varie donc ! A la sauce tahitienne Georges s’est métamorphosé en Tihoti (dire Tchoti), Gabin en Tope (Topé), Violetta en Eta, Florence en Lolo, Denis en Teni (Téni), Edmée en Ponu (Ponou), Marcel en Mate (Maté). Essayez-vous à la prononciation !
Star est un vieux monsieur, droit comme un I, qui jardine en plein soleil torse nu, porte de lourdes brouettes, etc. Une force de la nature, quoi ! L’autre jour à Taravao, il s’arrête chez le Chinois (le magasin) pour acheter une baguette et la Dépêche. Panique, à la sortie du magasin, sa voiture a disparu. Les mutoi farani (gendarmes) sont appelés. Le Chef envoie un gendarme à Tautira, un autre à Teahupoo, aux deux extrémités de la presqu’île. Pas de trace de la voiture de Star. Arrive chez le Chinois une commère : 
- « Alors, Star, les mutoi farani t’ont enfin arrêté, sacré garnement !
- « On m’a volé ma voiture !
- « Quelle voiture ?
« Ma BM grise. - « Star, t’aurais pas bu une ou deux Hinano (bières) au réveil, parce que ta Peugeot noire elle est devant toi et on ne t’a rien volé !
« Et moi qui croyais que j’avais pris la BM - Le mutoi farani (gendarme français) : « vous avez quel âge Monsieur ?
- Star : « 86 ans.
- « Cela peut arriver à tout le monde d’oublier quelle voiture il a sorti du garage ce matin. Bonne journée Monsieur, soyez prudent sur la route.
- La commère : « Sacré Star, tu feras encore et toujours des farces ! T’as pas honte à ton âge ! »
Des nouvelles de la reconstruction du château de V. Il n’a plus rien à voir avec le fare dont le toit s’était envolé dans les bras du cyclone Oli en février. Tout est api (nouveau) : api les tôles du toit, api les carrelages, api les fenêtres, enfin tout ou presque sera api lors de l’inauguration en grande pompe qui ne devrait plus tarder maintenant, trois semaines au maximum. Api birthday ! Sonnez trompettes, résonnez tambours, et que nous puissions enfin nous réjouir d’entrer dans ce fare api.
Le ridicule ne tue pas. Sur proposition du parti de Gaston Flosse, l’Assemblée de Polynésie (57 représentants pour 260 000 habitants !) s’est réunie pour voter et adopter la résolution de T. S. qui demande à l’Etat de veiller à ce que ses fonctionnaires envoyés en Polynésie respectent leur droit de réserve (c’est le titre de ‘Tahiti Presse’ du 5 octobre) ! Devoir ou droit, les deux commencent par un D. Les réactions des lecteurs n’ont pas tardé. Quand il s’agit de fonctionnaires c’est un DEVOIR de réserve et non d’un droit de réserve !

Succédant à la Toussaint où l’Eglise catholique honore tous ses saints, est le rite de la bénédiction des tombes illuminées des disparus (turamara’a). Il est effectué par le prêtre après l’office dans le cimetière, au milieu des tombes illuminées par les bougies ou chandelles. Il clôturait la journée de communion des vivants avec l’âme des défunts. Chez les autres religions la tombe, nettoyée quelques jours auparavant à grand coup de pinceau, balai, râteau, pelle ou même souffleur, est abondamment fleurie. Un instant de recueillement, une prière et l’on rentre chez soi, le devoir accompli.
Certaines personnes restent plusieurs heures dans le cimetière, d’autres installent un auvent pour se protéger du soleil brûlant actuellement. Dans ce bout du monde où j’habite, il y a deux cimetières. Dans l’ancien, le manque de place est criant, les maisons des vivants enserrent les tombes. Les habitants côtoient les morts ; les arbres grignotent les vieilles tombes, d’autres sont fleuries de vraies fleurs aux couleurs chatoyantes, mais aussi de composition florales en plastique made in China. C’est un festival de couleurs. Le nouveau cimetière est situé en hauteur face à l’océan. Les morts n’ont pas les pieds dans l’eau comme dans le précédent, ils jouissent d’une vue magnifique et ne sont pas importunés par les habitants des fare. Ils sont seuls. Bien que parfois des gamins irrespectueux viennent faire hurler leur musique à la nuit tombée, sachant pertinemment que ces calmes locataires n’iront pas déposer plainte auprès des mutoi farani.
Portez-vous bien les amis.
Hiata de Tahiti




















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