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Un Monde Fou, Fou, Fou, Fou de Stanley Kramer

Sur une route sinueuse de Californie, une puissante automobile style péniche des années 50 double tous les véhicules en crissant des pneus dans les virages. Soudain, un vol plané et l’auto s’écrase en contrebas. Les doublés s’arrêtent et vont voir, ils sont cinq, laissant les femmes sur la route. Le conducteur éjecté est encore vivant (Jimmy Durante). C’est un évadé de tôle qui leur révèle, puisqu’il va mourir, qu’il a caché un magot de 350 000 $ « sous le W » d’un parc d’attraction près de la frontière mexicaine. Puis il expire, laissant perplexes les quidams venus à son secours.

Justement la police arrive – bien vite semble-t-il. Faut-il tout leur dire ? Les flics en civil et chapeau de feutre insistent pour savoir s’il a dit quelque chose, prononcé une dernière parole. Motus et bouche cousue des quidams qui se méfient. A juste titre, car le truand à peine libéré était filé par le shérif pour récupérer le magot volé dans une usine une décennie auparavant.

Mais le sel du film réside dans la convoitise. L’argent fait saliver tous les protagonistes, flic compris, même ceux qui sont bien payés comme le dentiste et sa jeune épouse. La suite de gags va donc se dérouler par le contraste entre les quidams, l’intervention des bonnes femmes qui poussent à la roue, et des flics qui surveillent maladroitement. Ce n’est qu’une suite de quiproquos, du refus de partager équitablement au chacun pour soi tellement yankee, des erreurs égoïstes qui retombent sur leurs auteurs – et « le matriarcat » des femelles permanentées qui donnent des ordres. La belle-mère Marcus (Ethel Merman) est un phénomène croquignolet et parfaitement haïssable qui mérite des baffes et dont le destin se vengera dans un grand rire à la fin…

Pour le reste, c’est la course. Les véhicules se doublent à la truand, prennent des raccourcis qui se révèlent plus longs, crèvent ou s’emboutissent. Les uns se font prendre en stop, les autres louent un avion, certains volent des voitures. Pour aller plus vite, les stoppeurs se sentent obligés de mettre dans la confidence leurs chauffeurs dont un colonel anglais à l’accent caractéristique (Terry-Thomas) tandis que d’autres se font mener en bateau (jusqu’à couler) par un gamin joli et facétieux comme un cupidon (l’éternel thème de la tentation qui conduit à sa perte). Le dentiste et sa femme, pour obtenir une pelle et une pioche, se font enfermer dans la quincaillerie car l’heure de la fermeture a sonné et ils mettent autant d’ingéniosité que de bêtise à chercher à en sortir.

Comme nous sommes à Hollywood, ce ne sont que crash, explosions, destructions en tout genre, tel ce garage sur la route du désert qui s’écroule comme un château de cartes sous les coups de colère du déménageur qui a planté son camion et s’est fait berner par un faux docteur en psychiatrie. Ou cet avion piloté par des Laurel et Hardy aussi niais que drôles (Buddy Hackett et Mickey Rooney). Quant à la belle-mère acariâtre, elle téléphone à son fils play-boy Sylvester (Dick Shawn) pour qu’il aille subito creuser pour elle. Mais le jeune qui s’éclate alors en slip avec une copine sur une musique de nègre ne veut rien écouter et se lance en auto pour retrouver môman. Il est aussi caporaliste et aussi obstiné que sa génitrice et exhibe sa poitrine velue comme le veut la mode de sa génération années 60.

S’enclenchent alors une suite de gags ultimes qui voient les quidams se douter de quelque chose, leurs taxis poursuivre la voiture de flic, la coincer dans une impasse, escalader un bâtiment voué à la démolition puis prendre un escalier de secours qui s’écroule, s’agripper à une échelle de pompier pas prévue pour autant de monde – et éjecter chacun ici ou là. Ils se retrouvent tous plâtrés à l’hôpital – dans la prison.

Ce long film où l’on ne s’ennuie jamais est malencontreusement coupé par un Intermission (interlude) de plusieurs minutes, un écran noir à la musique sirupeuse du plus mauvais effet, que l’on aurait pu couper sans dommage dans la version DVD. La pléiade d’acteurs connus de ces années-là en a fait un film culte ; on y voit Buster Keaton et même Jerry Lewis en conducteur facétieux qui roule sur le chapeau de Culpepper, jeté par la fenêtre pour avoir raté la patère qui se trouvait à côté.

DVD Un Monde Fou, Fou, Fou, Fou (It’s a Mad, Mad, Mad, Mad World), Stanley Kramer, 1963, avec     Spencer Tracy, Edie Adams, Milton Berle, Sid Caesar, Buddy Hackett, Ethel Merman, Dorothy Provine, Mickey Rooney, Dick Shawn, Phil Silvers, Terry-Thomas, Jonathan Winters, MGM United Artists 2002, 2h34, version française en occasion €34.33

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Religions poisons

Tuer au nom de Dieu, est-ce « religieux » ? Ne serait-ce pas plutôt banalement tribal, bien loin des justifications métaphysiques ? Dieu, s’il est, n’a nul besoin de petits cons pour se manifester. Il a l’éternité, la puissance et la gloire, bien plus que les adolescents immatures qui prennent le couteau en son nom et usurpent le droit de vie et de mort. Allah est un prétexte, d’autant que ce n’est pas Lui qui est caricaturé mais son Prophète : un homme, même pas le messager de Dieu qui est Djibril, l’archange, mais seulement le dépositaire d’une vision. « Tu ne te feras pas d’idole » est pourtant un commandement aux croyants et adorer un homme plutôt qu’Allah est idolâtre : « il n’est de Dieu que Dieu ». Mahomet n’est pas Jésus que les chrétiens ont eu la subtilité de faire Dieu en seconde personne (mystère de la foi). Mahomet était un illettré inspiré au désert, récite-t-on. Mahomet peut donc être représenté et critiqué. Il n’est pas Allah le Tout-puissant mais un bédouin empêtré dans ses déterminations familiales et tribales, dans son époque archaïque et sa volonté politique de s’imposer.

Mais à quoi bon tenter de mettre une quelconque rationalité dans « la foi » ? Toute croyance est par essence irrationnelle, agissant sur les pulsions de mort ou de vie, sur la peur et l’au-delà, sur les émotions d’amour ou de haine. Dieu n’est qu’un paravent commode, un masque pour ses propres turpitudes, une justification à ses propres péchés – déjà pardonnés parce que commis en Son nom. C’est à la fois stupide et inique, d’un orgueil individualiste incommensurable, mais c’est ainsi.

Toutes les religions sont des poisons

Ni les Grecs, ni les Romains ne tuaient au nom de Dieu comme le rappelle Voltaire dans son Traité sur la tolérance. Les trois religions monothéistes du Livre sont particulièrement autoritaires, machistes, misogynes, considérant le Père comme l’absolu, sur l’exemple divin, la femme et ceux qui ne croient pas comme impurs et inférieurs. Parmi les trois, le christianisme, après saint Paul, exècre la chair, la sexualité et l’ici-bas. Son idéal est l’abstinence – et rejoindre l’au-delà au plus vite. Mais il a su entrer progressivement dans le siècle en s’émancipant de l’Eglise, ce modèle du parti communiste selon Lénine. Aujourd’hui, la foi chrétienne peut être militante, elle est surtout intime, ne mélangeant pas Dieu et César, selon les mots du Christ. Rien de tel en islam, croit-on ; or c’est faux selon les historiens de la revue L’Histoire, aux musulmans de retrouver les interprétations historiques de leur religion qui permette de s’adapter au monde sans chercher à le convertir en ce qu’ils voudraient qu’il fût, avec l’intolérance de l’orgueil – ce péché capital. L’Ancien testament, à l’origine des trois religions monothéistes, commande d’aimer son prochain comme soi-même – mais pas seulement le prochain dans la même foi : cela est ethnique, xénophobe, raciste ; cela exclut les autres, tous ceux qui n’ont pas la même foi. La seconde table de la Loi offerte à Moïse par Jéhovah en haut de la montagne, commandait « tu ne tueras point » ! La dérive de l’islam est-elle à ce point mortifère qu’elle en arrive à adorer l’inverse du commandement divin ? Les islamistes seraient-ils voués à Sheitan plutôt qu’à Allah ?

Islamisme n’est pas islam

Les Juifs ont eu leur Merah, les bobos leur Bataclan, les flics leur Kouachi, les catholiques leurs attaques d’églises, (à Rouen, à Nice), les journalistes leurs martyrs Charlie, les profs leur saint Paty… Faudra-t-il que les « associations » et les extrémistes de gauche soient touchés à leur tour pour qu’ils prennent enfin « conscience » de la réalité ? De place en place, tous les groupes en France sont victimes du fanatisme islamiste. Une dérive radicale et politique de l’islam, une secte particulière qui veut s’imposer ici-bas hors son lieu de naissance géographique et historique. Les islamistes sont les ennemis du genre humain – sauf des convertis à leur fanatisme. C’est un mécanisme habituel à toute secte que d’exclure tous ceux qui ne pensent pas comme eux et d’en faire des sous-humains à éradiquer par le fer et par le feu sans rémission possible. Ainsi des cathares sous l’Inquisition, des huguenots sous le roi catholique, des catholiques pour les dominants protestants irlandais, des Arméniens pour les Turcs, des koulaks pour les lénino-staliniens, des Juifs pour les nazis, des Palestiniens pour les Israéliens, des citadins pour les polpotistes, des Hutus pour les Tutsis, des Rohingyas pour les Birmans, des Tibétains, des Ouïgours ou des démocrates pour les Chinois, de la gauche « liberal » pour les trumpistes républicains, et ainsi de suite. Quand comprendra-t-on, en France, que l’islamisme n’est pas tout l’islam – même s’il en fait partie – et qu’il faut le combattre aussi résolument que l’antisémitisme ou le racisme ? Car le commun de tout cela est la HAINE des autres, l’anti-fraternité affirmée.

Laïcité n’est pas droit de blesser

Mais il faut noter que la « laïcité » devient chez certains une quasi-religion, comme notre époque aime à en créer, tels l’écologisme ou le féminisme. Laïcité signifie neutralité, pas imposer sa propre loi au détriment des autres. C’est ainsi que répéter des caricatures de Mahomet alors que l’on sait pertinemment que cela va déclencher l’ire des musulmans (pas tous intégristes), peut s’apparenter à de la provocation, voire à une incitation à la haine (religieuse ou raciale) : en ce sens, certains gauchistes n’ont pas tort. L’antisémitisme est condamné, pas l’anti-islam – bien que les Arabes soient des sémites. Ce pourquoi il faut soigneusement distinguer l’islam comme religion de l’islamisme comme dérive sectaire politique. Le professeur Paty, dans son cours, a-t-il pris soin de neutralité en évoquant la liberté d’expression ? A-t-il montré en même temps que celles de Mahomet des caricatures du pape, du grand rabbin, des patrons et des écolos, des bourgeois et des féministes ? C’est cela la neutralité laïque, pas taper seulement sur les plus ridicules. Seule la comparaison, la mise en équivalence, permet de neutraliser la charge passionnelle de l’objet d’étude pour le soumettre à la raison. La distance est indispensable pour démonter le mécanisme de la caricature, de la moquerie, du rire qui libèrent parce qu’ils font réfléchir. Ainsi la caricature de l’islamiste qui « se fait sauter en public » est-elle plus profonde que la copulation affichée ne parait car il y a un orgasme de tuer, une montée au septième ciel de se prendre pour Dieu lui-même ici-bas.

Le droit contre le fait

Le simple principe de précaution – inscrit dans la Constitution et si souvent revendiqué par ailleurs – DOIT être appliqué contre l’islamisme et les islamistes. N’en déplaise aux naïfs qui croient au bon sauvage, aux idéologues qui croient les musulmans victimes, forcément victimes, et aux gens-de-gauche issus de la candeur chrétienne pour qui il faut toujours tendre la joue gauche et battre d’abord sa coulpe.

Que faire de raisonnable ? être vigilant envers ceux qui tiennent des propos sur les réseaux ou en public, ne tolérer aucun écart à l’obligation de débattre – de tout – ni laisser errer l’idée de lois « supérieure » aux lois fondamentales de la République. Mais aussi ne pas encourager l’islamisme en traitant ses adeptes en pauvres victimes. Si les immigrés algériens, maliens, pakistanais, tchétchènes, tunisiens sont venus en France, n’est-ce pas pour l’aura de liberté et de prospérité d’un Etat-providence ? Il ne faut pas vanter « le paradis français » ni « l’entreprise France » si l’on n’est pas capable d’intégrer et de développer chacun de ceux qui frappe à la porte. Intégrer signifie aussi ne pas offenser volontairement par la répétition de caricatures qui blessent. Or les postulants à l’intégration sont trop nombreux : il faut donc plutôt les aider à rester dans leurs pays respectifs plutôt que d’exporter la guerre avec l’armée française au Mali, en Libye, en Irak, en Syrie – ou des armes. Donc ne pas soutenir inconditionnellement les Etats-Unis belliqueux et éviter la lâcheté diplomatique au nom des intérêts trop étroitement économiques : la fermeture temporaire des frontières européennes à la Turquie serait un signe majeur pour faire baisser d’un ton le vaniteux qui ne se sent plus.

Une population ne peut guère intégrer plus de 10 à 12% d’allogènes à la fois sans se sentir déstabilisée. Pourquoi le dénier sans cesse ? Combien de morts faudra-t-il en « victimes collatérales » pour obéir à ce Grand principe inique qu’il faudrait accueillir sans conditions toute la misère du monde ? Pourquoi ne pas dire que les banlieues immigrées ne sont pas uniquement ces ghettos délinquants que les médias pointent mais des sas favorisant l’intégration ? Qu’a donc fait d’efficace pour la sécurité l’ineffable Hollande qui se mêle aujourd’hui de donner des leçons ? Si le droit est un obstacle, il faut le changer. S’il est mal appliqué, qu’on s’en donne les moyens. Si les « droits de l’Homme » et la Cour européenne empêchent, redéfinissons ces droits correctement.

Les droits de l’Homme ne sont un obstacle que pour ceux qui ne veulent surtout rien faire

L’article 2 de la Déclaration des droits n’évoque-t-il pas l’intégralité de ces « ces droits (qui) sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression ». Oui, « la sûreté » est un droit de l’Homme, vous avez bien lu. Et les « droits de l’Homme » ne sont-ils pas soumis au temps de guerre ? Or l’islamisme a déclaré la guerre explicitement, et il ne cesse de tuer. Traitons ses combattants en ennemis de guerre et non en citoyens ayant tous les droits.

Rappelons que les islamistes ne sont que quelques milliers répertoriés en France et que les quelques 10 à 12% de musulmans français ou résidant sur le sol français ne sont pas tous islamistes, loin de là. Des voix commencent à s’élever chez les croyants en l’islam qui n’ont aucun problème avec la République. Ils sont trop timides par peur des représailles de leurs « frères » radicalisés mais ils existent. Qu’attend-t-on pour expulser vers la Turquie, si nationaliste et grande gueule, les islamistes du parti du président qui prêchent encore dans les mosquées ? Pourquoi devrions-nous tolérer la haine en notre propre sein ? La fermeté d’action et l’équanimité des propos sur les valeurs de notre pays sont les seuls remparts à la force, Munich nous l’a amplement montré, même si la gauche a préféré se coucher en 40 sous Pétain.

« Art. 5 : La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société », dit la Déclaration des droits de l’Homme (préambule de notre Constitution). Alors quoi ? « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, dit Sénèque. C’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles » Lettres à Lucilius, Livre XVII, Lettre 104.

Osons donc !

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Gilbert Cesbron, On croit rêver

Second roman d’un auteur mort en 1979 et déjà oublié car trop catholique social, On croit rêver est écrit en 1943. Il ne sera publié qu’en 1945 et conte, entre Le rouge et le noir et Candide, l’initiation à l’insouciance cupide à la française d’un jeune corse monté à Paris, Bixio.

Le garçon est un Julien Sorel, amoureux d’une fille d’une classe supérieure à la sienne mais plein de ressources pour manœuvrer son bonhomme de père puis pour tirer parti des aléas de la fortune. Il débute comme valet de chambre de Monsieur Jean Despaty, héritier d’un journal du matin qu’il est incompétent à diriger. Il demande à Bixio de donner quinze francs chaque jour au mendiant unijambiste qui passe dans la rue pour lui demander son opinion populaire sur tel ou tel sujet. Bixio voit le parti qu’il peut en tirer et oriente ses réponses. Monsieur Jean en persuade ses rédacteurs, malgré les commissions qu’ils touchent souvent des lobbies pour dire le contraire.

Mais Bixio est amoureux de Marine, la fille du patron, qui l’aime bien mais sans plus. Il doit l’éblouir, la mériter par son talent. Il quitte donc ce bon Monsieur Despaty, sénateur en campagne qui a échoué en Corse puis ministre dans un  gouvernement qui n’a duré qu’une semaine. Il part pour Marseille.

Il ne sait trop quoi faire lorsqu’il observe de riches clients sous la fenêtre de son hôtel, qui entrent et sortent à tout moment pour acheter des paquets de farine chez le boulanger du coin. Intrigué, il va en demander aussi mais on lui donne un autre paquet. Il l’échange à l’étalage et se fait assommer. Le bon boulanger est en réalité trafiquant de cocaïne et toute la bonne société comme les « artistes », toujours prêts à donner des leçons de morale et de vie, viennent se fournir chez lui. Il prend en amitié le blessé par sa faute, qui lui susurre avoir été envoyé par un gros bonnet. Le trafiquant pas futé le prend comme associé. Le temps pour Bixio de comprendre la combine, de repérer les lieux de production, de stockage et d’échange, de prendre quelques photos et de rédiger un papier. Peut-être la Martine le reconsidérera-t-il lorsqu’il sortira son scoop dans le journal de papa ? Sauf qu’il aperçoit à la mairie de Marseille la silhouette de celui que le boulanger lui a désigné comme le grand patron…

Il lui faut donc différer ses révélations, au risque de voir étouffer l’affaire et de se faire descendre. Il va voir son frère à Nice, qui végète dans une agence immobilière où les clients, dans les années 1930, ne se bousculent pas. Il veut faire envoyer des fleurs à Martine mais apprend que les fleuristes sont en grève. Qu’à cela ne tienne, le voilà qui s’improvise fleuriste et, face au syndicat des commerçants qui veut lui faire fermer boutique, fleuriste itinérant sur camions. C’est le succès, qu’il décline en remontant avec son frère sur Paris et essaimant, à chaque étape, sa boutique de fleurs d’une chaîne bientôt nationale.

Fortune faite, il retrouve Martine mais celle-ci le méprise du haut de sa fortune plus ancienne. Bixio s’embarque donc pour l’Amérique tandis que Martine, guignant un marquis mondain qui ressemble à Bixio, se fait rembarrer par le snob qui lui montre qu’elle n’est pas de sa race et qu’elle sent encore trop l’argent durement gagné. Bixio, pendant ce temps, fait la connaissance d’un Antoine, noble désargenté né en 1900 qui a été boy-scout en 14 et aviateur en 17, refaisant fortune à chaque fois qu’il va aux Etats-Unis pour en rapporter une invention que ces balourds de Français adoptent aussitôt parce qu’ils n’y ont pas pensé.

Il y a là quelques pages au vitriol qui restent d’actualité : « J’ai compris, il y a des années, que les Français étaient à la remorque. De quoi ? Du plus facile, donc du pire… (…) La chose que les Français copieront facilement dans deux ans parce qu’elle est facile, abêtissante, ou snob, ou parce qu’elle permettra à quelques-uns de gagner beaucoup d’argent » p.183. Les « start up » et autres « applications » de nos jours sont du même acabit – et si elles marchent sont aussitôt vendues aux Américains qui (eux) savent en tirer du fric.

Bixio rapporte quelques idées sur la presse : les potins, la mise en page, le futile, qu’il s’empresse d’adapter en France pour conforter la frivolité des années d’avant-guerre à l’esprit trop léger, portées à l’hédonisme et aux congés. Ce qui nous donne d’autres vérités bonnes à dire sur notre époque – qui était déjà celles d’alors. Un second hebdomadaire a « adopté le titre Marche. Il ne voulait presque rien dire : il était donc presque parfait. Le jeu consistait, pour ses rédacteurs, à juxtaposer des éléments sans aucun rapport apparent entre eux » p.252. Cela ne vous rappelle-t-il rien de notre temps ?

Quant à la radio, Bixio lance Paris-Radio qui promeut « la mode des ‘amateurs’ : chanteurs, comédiens, virtuoses, conteurs d’histoires, tous amateurs, se succédèrent dans les studios où ils chantaient faux, jouaient mal et détaillaient pesamment des histoires vieilles comme la République. (…) C’était justement cela qui plaisait. « J’aurais pu en faire autant ! » devint le critère de l’admiration. Le public-roi envahit les studios » p.256. Toute ressemblance avec le PAF actuel ne saurait être fortuit. Il faut savoir que Gilbert Cesbron a dirigé jusqu’en février 1941 les services sténo-radio et propagande du quotidien Le Petit Parisien. Toute la niaiserie des Années folles renaît dans les années 2000 où « le temps de cerveau disponible » est engloutit par les publicités pour des parfums inutiles ou des bagnoles polluantes, entre deux séries américaines où le héros est toujours une femme et les méchants toujours des mâles blancs. En 1940, cela a produit le fascisme et la guerre, aujourd’hui quoi ? Le Covid, le radicalisme des vagins enragés et le néofascisme à la Trump, Erdogan, Orban et autres Pénistes ? Nous aurons été prévenus.

La fin du roman est tragique, comme chez Stendhal, parce qu’il était l’un des auteurs favoris de l’auteur, ainsi le dit-il dans son Avant-propos : « Je suis parti pour la guerre avec quatre livres dans ma cantine : les Essais de Montaigne, le Théâtre de Racine, l’Anthologie de la poésie française de Thierry Maulnier et Lucien Leuwen » (de Stendhal). Je remplacerai pour ma part l’anthologie (non rééditée) par celle, plus récente et plus maniable, de Pompidou et Lucien par La Chartreuse de Parme, mais le cœur y est.

Ce petit roman léger et picaresque ne se relit pas mais il laisse un bonheur de l’avoir lu qui reste long en bouche – ce qui se fait très rare chez nos contemporains.

Gilbert Cesbron, On croit rêver, 1946, J’ai lu 1975, 311 pages, occasion €2.99

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Pablo Daniel Magee, Opération Condor

Ce livre est un « roman vrai » bien qu’il se présente comme vrai et n’écrive pas le mot roman sous le titre, et raconte l’histoire de Martin Almada, rencontré en mai 2010 lors d’une mission au Paraguay pour l’ONG Graines d’énergies par un journaliste français d’alors 25 ans formé à Londres. Martin jouait pieds nus à 6 ans dans la boue avec les petits indiens Chamacoco de Puerto Sastre. Il aimait l’école et apprendre, vendant les beignets de sa grand-mère aux lycéens avant d’écouter les cours sous leurs fenêtres puis de réussir des études. Il deviendra le premier docteur (en sciences de l’éducation) du Paraguay, formé à l’université nationale de La Plata en Argentine à 37 ans. Mais il reste du peuple, axé vers la pédagogie, seul moyen de sortir de l’esclavage moderne des patrons et des militaires.

Ce sera son chemin de croix. Contestataire marxiste version Fidel Castro, qu’il rencontrera tard dans sa vie, il éduque ses enfants et ses élèves à l’esprit critique dans le meilleur des Lumières. Il fonde une école, l’institut Juan Baustista Alberdi à San Lorenzo, dont la pédagogie conduit la plupart de ses élèves au bac. Il poursuit ses études de droit et devient avocat en 1968, à 31 ans. Mais il évite le dictateur Alfredo Stroessner, omniprésent président depuis 1954 de ce petit Etat enclavé du Paraguay, et le titre de sa thèse sur l’éducation dans son pays le fera soupçonner de « communisme ». Or on ne badine pas avec cette peste rouge depuis l’arrivée au pouvoir sans aide extérieure de Castro à Cuba. Les Etats-Unis mettent en place en 1975 un cordon sanitaire idéologique, financier et militaire pour contenir la gangrène. C’est l’opération Condor qui vise, sous l’égide de la CIA, à coordonner les renseignements de six Etats latino-américains dictatoriaux : Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Paraguay et Uruguay.

A ce titre, le journaliste qui écrit son récit, en fait une sorte de grand complot maléfique pour conserver le réservoir de matières premières sud-américain au nord. C’est déformer et amplifier ce qui n’est, après tout, que de bonne guerre contre l’empire soviétique . C’est toujours de la faute des autres si l’on est esclave… Or Alfredo Stroessner a utilisé Condor à des fins de politique intérieure pour faire arrêter et torturer ses opposants – pas la CIA (p.204) et « le FBI l’ignorait » (p.214). Le dictateur a été élu et réélu sans qu’aucun citoyen ni aucun intellectuel ne s’en émeuve vraiment, sauf ceux de l’extérieur qui voulaient imiter Che Guevara. Seul ou presque, Martin Almada a fait front.

L’auteur pousse d’ailleurs la tendance de sa génération à soupçonner sans preuves tout ce qu’il ne comprend pas ou n’a pas le goût d’approfondir – sans citer ses sources selon l’éthique internationale des journalistes – comme p.295 l’attribution de l’attentat du Petit-Clamart contre de Gaulle à une information de Giscard aux comploteurs (un libéral contre des cathos intégristes, est-ce crédible ?) ou p.289 la mort d’Aldo Moro en Italie par les Brigades rouges commandité par la CIA (des gauchistes financés par le grand Satan capitaliste, est-ce crédible ?). Ces vérités « alternatives », dont on peut constater sur le même schéma paranoïaque (les ennemis sont aidés par nos amis), sont ce qu’on appelait jadis dans le jargon journalistique des raclures de chiottes et desservent le propos. Il est bien assez fourni sans en rajouter, comme l’accusation de violer un harem de fillettes de 8 à 12 ans pour Stroessner et son adjoint à la sécurité Pastor Coronel p.272, ou encore « les geôliers drogués ou alcoolisés du matin au soir » p.168 – évidemment illettrés. C’est le travers de la gauche bien-pensante de mépriser son ennemi, ce pourquoi Allende a été renversé et Jospin forcé de reconnaître sa défaite pour avoir minimisé le besoin de sécurité des électeurs.

Malgré ce travers agaçant pour quelqu’un comme moi, formé au métier d’historien avant de devenir analyste politique puis financier, ce récit journalistique qui tend plutôt vers le roman se lit très bien. Martin Almada sera arrêté, torturé un mois puis détenu trois ans dans les prisons et les camps de Stroessner avant d’être libéré en 1977 sur pression d’Amnesty International et alors que le monde change. Le Mur communiste va bientôt tomber en révélant la face sombre du communisme : une « vérité » révélée qui ne supporte pas qu’on la contre. Martin s’établira au Panama puis en France à Paname, où il travaillera pour l’UNESCO. Lorsqu’il pourra revenir au Paraguay, une fois le dictateur renversé, ce sera pour découvrir en 1992 cinq tonnes d’archives de la terreur, enterrées sous un bunker de la dictature, et les révéler au public. On ne comprend pas qu’une dictature établisse des rapports écrits de ses exactions…

Le concept de Condor a toujours obsédé Martin Almada et l’a poussé à en savoir plus, à recouper les informations de la revue de la police, à interroger des témoins ou à recueillir des confidences. Pour son combat pour les libertés, il reçoit en 2002 le prix Nobel altermondialiste, le Right Livelihood Award fondé en 1980 pour récompenser ceux qui trouvent des solutions concrètes aux défis écologiques, d’éducation et de justice dans notre monde.

Au total, une évocation captivante qui romance la geste peu connue de Martin Almada, humble demi indien du Paraguay, sur les années sombres de la lutte anticommuniste durant la guerre froide.

Pablo Daniel Magee, Opération Condor – Un homme face à la terreur en Amérique latine, 2020, préface de Costa Gavras, édition Saint-Simon, 377 pages, 22.00 €

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Pierre Ménat, Dix questions sur l’Europe post-covidienne

Ancien ambassadeur de France en Roumanie, Pologne, Tunisie et Pays-Bas, Pierre Ménat actualise son livre France cherche Europe désespérément après la pandémie de Covid-19. Face au duel global de la Chine et des États-Unis, l’Europe reste coincée entre défiance et puissance. En 10 questions, il rappelle l’origine des interrogations des citoyens et propose quelques solutions.

Tout d’abord, l’anxiété. L’Europe vieillit, sa population ne représentera que 6 % de la population mondiale en 2050. Les ressources naturelles sont limitées, la mondialisation fait concurrence, les idées sont en crise. Les Européens cherchent donc des refuges dans la famille, la religion, la nation. L’expression publique de cette frustration du peuple contre ses élites se radicalise – à l’américaine – ce qui ne risque pas de faire avancer les choses. Il faudrait donc à l’Europe une politique industrielle, des négociations réciproques pour les échanges, une politique monétaire de l’euro pour le rendre égal au dollar. Quant aux défis écologiques, l’Europe prend sa part et ne doit pas se culpabiliser, renvoyant plutôt les excités aux plus grands pollueurs de la planète que sont les Américains les Chinois. En revanche les intellectuels, bien absents, sont appelés à la rescousse pour penser le nouveau monde.

Si les Anglais s’en vont, par souci de commercer librement et surtout de s’aligner sur les États-Unis, l’essentiel de leur commerce reste tourné vers les pays européens, tandis que les États-Unis regardent vers le Pacifique. Le plus sage pour les Anglais du Brexit serait de conserver une relation forte dans la défense et les affaires étrangères avec l’Europe.

Le sentiment d’impuissance des citoyens en Europe vient de ce que la souveraineté des états a été déléguée en catimini depuis les années 50. Dans les faits, seulement cinq compétences exclusives ont été déléguées par les Etats : l’union douanière, les règles de concurrence, la politique monétaire pour l’euro, la conservation des ressources de la mer commerciale commune. Tout le reste est partagé ou en appui, notamment la santé : « l’Union n’a pas de compétence en la matière » p.9. Mais il existe un déficit d’information aux citoyens. Un rapport de 2005 en France remis à Dominique de Villepin est resté lettre morte. Or il existe une citoyenneté européenne selon l’article 9 du traité : elle permet de voter aux élections locales et un droit d’initiative populaire au niveau européen. Qui le sait ? Qui l’utilise ?

L’ultralibéralisme est une idéologie française qui distord la revendication historique libérale qui a conduit à l’indépendance américaine et à la révolution française. La défense de la dépense sociale française, qui représente plus que les dépenses de l’État, est un intérêt particulier dans toute l’Europe. Le retour de l’Etat dû au Covid ne devrait pas durer au-delà de la pandémie. Le droit et les institutions l’emportent même si l’Europe à 27 est partagée entre le Nord plus ouvert au large et le Sud plus étatiste parce que plus clientéliste. La France se situe en pays intermédiaire : ses citoyens manifestent surtout un conservatisme anti-industriel et radicalisent l’écologie pour « répondre à la rage ambiante ».

Reste une ambiguïté entre l’Europe à 27 et la zone euro à 19. La politique monétaire devrait faire partie de l’Europe, ou du moins les pays réunis autour de l’euro devraient avoir une représentation qui ne soit pas confondue avec celle des 27. Avec le Covid, les critères de Maastricht sont suspendus et la Commission pourra directement recourir à l’emprunt pour 900 milliards d’euros, deux fois le budget communautaire, même si l’interdiction de financer directement les Etats demeure. Manque cependant une gouvernance politique des crises, criante durant la débâcle financière de 2008, la crise grecque, et la pandémie Covid.

Un point sensible, laissé de côté par la pandémie, reste l’immigration. Elle représente 500 000 à 1 million de personnes par an dans toute l’Europe. C’est une compétence partagée de l’Union où Schengen fonctionne mais pas Dublin. Les solutions existent et ne sont pas mises en œuvre, par exemple le demandeur d’asile n’a pas à choisir son pays d’accueil. Il faudrait augmenter les moyens de Frontex et négocier des accords supplémentaires avec les pays limitrophes. On ne peut laisser non plus la charge de premier accueil aux Etats du sud tel que la Grèce ou l’Italie.

Au total, que signifie la souveraineté européenne ? Après le Covid, nous nous apercevons que la Chine est devenue une puissance mondiale d’influence, tandis que les États-Unis imposent leurs lois nationales et leurs GAFAM aspirateurs de données tout en se dégageant de l’OTAN. La souveraineté européenne est donc toute relative puisque nous dépendons des autres pour beaucoup de nos industries, de nos matières premières et de notre santé. À quelle fin récupérer cette souveraineté ? Dans le domaine monétaire, économique et politique : il nous faut encourager la recherche, développer le numérique, élaborer une véritable autonomie stratégique dont la pandémie a montré la carence, une politique industrielle, une sur les flux migratoires et développer une force d’intervention autonome. « Je propose que soit élaboré un traité d’union politique sur le modèle du plan Fouchet » p.95. Ce serait un projet collectif pour une diplomatie européenne.

Au total, ce petit livre fait le point sur l’Europe aujourd’hui du point de vue politique, un sujet important pour les Français et que la pandémie met en lumière de façon très crue.

Pierre Ménat, Dix questions sur l’Europe post-covidienne – Entre défiance et puissance, septembre 2020, L’Harmattan/éditions Pepper, 99 pages, €12.00

Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément, février 2019, L’Harmattan/éditions Pepper, collection Témoignages dirigée par Sonny Perseil, 319 pages, 29€

Pierre Ménat est aussi l’auteur d’un roman chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

L’Europe vue par ce blog

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Le Pont des espions de Steven Spielberg

En 1957, un peintre tranquille et froid de New York (Mark Rylance) est arrêté par le FBI pour espionnage. Dans son appartement et dans la chambre d’hôtel qu’il loue sous un autre nom, on trouve du matériel pour microfilmer des documents et autres outils d’espion. Il se fait appeler Rudolf Abel d’origine allemande mais a usurpé l’identité d’un collègue du NKVD en double façade ; il est en réalité William Fisher d’origine anglaise, à la tête d’un réseau d’espionnage nucléaire aux Etats-Unis pour le compte de l’URSS. Le premier plan du film le montre aux trois visages : le sien, celui du miroir et celui de l’autoportrait qu’il peint… Mais cela importe peu au film de Spielberg dont le propos est de démontrer la supériorité démocratique de l’Amérique sur les puissances totalitaires.

Le droit s’impose à tous, quelle que soit son origine, étranger ou pas, entré légalement ou illégalement aux Etats-Unis. Le personnage principal va donc être un avocat d’assurances habile à négocier pied à pied, James Donovan (Tom Hanks). Le Département d’Etat exige de son cabinet qu’il défende l’espion arrêté pour montrer au monde entier comment fonctionne le système démocratique que tout le monde devrait nous envier. Le film est sorti avant l’élection de Trump…

Donovan se fait tirer l’oreille, il n’a pas de compétence récente au pénal et défendre un ennemi qui vise à détruire son pays n’est guère sa tasse de thé. C’est d’ailleurs l’opinion de sa famille et même l’opinion commune, vite poussée au lynchage sans aucune forme de procès. Mais, en ce cas, pourquoi ne pas avoir purement et simplement descendu l’espion pour l’exemple ? Puisqu’il y a procès et que Donovan accepte (sous la pression de son associé comme de l’Etat), il fera bien son boulot. C’est un mantra américain que de bien faire son boulot, à quelque place qu’on se trouve dans la société. Si chacun accomplit sa mission, tout doit se passer au mieux selon les principes libéraux (la recherche par chacun de son propre intérêt conduit à l’équilibre global du marché et de la société). C’est autre chose que « l’engagement » sartrien en France, activisme visant à imposer une idéologie. Pas d’idéalisme aux Etats-Unis, mais les intérêts bien compris. Donovan le répète au policier qui lui reproche d’être l’avocat d’un ennemi, à son fils de 10 ans (Noah Schnapp) à qui l’école fait peur sur la bombe atomique, à l’agent de la CIA qui veut lui voir faire ce qu’il commande, à Rudolf Abel lui-même, à qui il reconnait un caractère de « bon soldat » loyal. Comme lui, il n’a pas peur de bien faire ce qu’il doit, comme un moujik stoïque, selon une histoire de sa « légende » que lui raconte Abel qui s’est dit avoir été impressionné enfant par un paysan qui se relevait après chaque coup de ceux venus l’arrêter.

Malgré les pressions, y compris celle d’un groupe d’excités qui tire sur son appartement, effrayant sa fille aînée (Eve Hewson), malgré le juge (Dakin Matthews) qui balaye d’un effet de manche l’erreur de procédure de l’absence du mandat de perquisition pour fouiller l’appartement de l’espion, malgré la CIA qui veut une condamnation à mort, l’avocat Donovan va accomplir sa mission selon son art. Il parvient à convaincre le juge, qu’il connait bien, de ne pas requérir la chaise électrique mais l’enfermement à vie, au cas probable où un espion américain serait pris en URSS. D’autant qu’il n’y a pas de preuves directe d’espionnage contre Abel, seulement des preuves induites. Il échoue cependant devant la Cour suprême à faire casser la sentence au nom du quatrième amendement mais est félicité pour sa défense.

C’est ce qui va arriver le 1er mai 1960. Dans leur arrogance technologique et leur aveuglement patriotique, les galonnés de l’US Air Force croient qu’espionner l’URSS depuis la très haute altitude (plus de 20 000 m) avec un avion léger muni d’un bouton d’autodestruction, équipé d’appareils photo au zoom de 4000 fois, leur permettra d’opérer impunément sans avoir à se salir les mains en envoyant ou soudoyant des hommes (ils firent la même erreur en Irak et en Afghanistan). Le jeune pilote fanfaron Francis Gary Powers (Austin Stowell), capitaine dans l’US Air Force, se fait descendre au-dessus de l’URSS, survolant une base militaire d’Iekaterinbourg. Si les Mig soviétiques ne volent pas aussi haut que lui, les missiles atteignent sans problème cette altitude, chose que les niais de l’armée n’ont semble-t-il pas envisagée… Il est donc abattu. S’il appuie bien sur l’autodestruction, son siège éjectable fonctionne mal, ce qui le tient lié à l’avion. Il n’a aucune envie de suicide, comme son commandant l’a exigé (sur le modèle des kamikazes japonais ?) ; il annule donc l’autodestruction – ou pas – la scène est très rapide et le cordon se rompt avec l’avion à ce moment précis. Lui dira qu’il l’a fait, les Soviétique exhiberont des débris intacts de l’avion.

Mais Abel ne révèle rien et ne veut pas collaborer ; il ne sert donc que de monnaie d’échange possible. Par les moyens détournés d’un avocat est-allemand (Sebastian Koch), les Organes soviétiques font savoir sans que ce soit officiel qu’un échange peut être envisagé. Donovan est donc pressenti par Allen Dulles lui-même (Peter McRobbie), alors patron de la CIA, pour aller négocier à Berlin-Est. James Donovan n’est pas un inconnu des services américains : il a été le directeur du contentieux de l’Office of Strategic Services, ancêtre de la CIA et est commander (capitaine de frégate) de la Marine américaine. Il part donc dans la gueule du loup sans accréditation officielle, en « simple citoyen » qui défend son client, le faux Abel. Powers ne restera que quelques mois en prison car il ne parle pas plus qu’Abel et la construction du mur de Berlin dès le 12 juin 1961 envenime les relations tendues entre Etats-Unis et URSS. Un échange d’espions permet de faire baisser la tension, chacun reconnaissant l’autre comme adversaire digne de négocier.

La stupidité d’un étudiant américain en économie de 25 ans, Frederic Pryor (Will Rogers) qui n’a rien trouvé de mieux que d’aller se fourrer dans la gueule du loup en pleine guerre froide, conduit à son arrestation par la RDA non reconnue par les Etats-Unis. La naïveté idéaliste de certains Occidentaux laissent toujours pantois : les « humanitaires » qui vont s’occuper des populations en pleines zones terroristes ou les touristes inconscients et se font prendre en otage n’apprennent jamais. Donovan, venu pour échanger Powers, va exiger Pryor en plus, qui a l’âge de sa fille aînée et qui ne sert à rien aux Soviétiques. Sauf qu’il s’agit de l’Etat de la RDA, certes fantoche, mais fictivement indépendant. Il va donc ruser pour obtenir les deux à la fois auprès de deux interlocuteurs différents. La RDA voudrait négocier une reconnaissance internationale, l’URSS récupérer son espion. Mais l’avocat Donovan fait savoir au procureur est-allemand (Burghart Klaußner) que s’il refusait le deal, son occupant soviétique ne serait pas content.

L’échange se fait donc – vite – sur le pont des espions de de Glienicke à 5h30 du matin un samedi pour éviter la publicité. Pryor est relâché, avec un retard de mauvaise humeur de la part de la RDA, au check-point Charlie. Le faux Abel, qui ne s’est jamais départi de son calme glacé (« Vous devriez vous en faire ! – Ce serait mieux ? »), ne quitte pas son avocat sans quelque émotion. Il a bien fait son boulot, comme lui-même pour l’autre camp. Il lui laisse le portrait qu’il a peint de mémoire en prison, montrant que l’accusé a beaucoup pensé à son défenseur.

James Donovan publiera en 1964 un livre, Strangers on a Bridge -The Case of Colonel Abel, traduit en français sous le nom de L’affaire Abel, pour raconter son expérience. Steven Spielberg insiste en nombreuses scènes sur la « barbarie » soviétique du mur d’où l’on tire sur les évadés, les prisons humides et glauques, les interrogatoires quasi nazis – par contraste avec les rues opulentes de Brooklyn, de la famille soudée américaine, des prisons confortables où l’on peut dessiner. C’est un peu gros, c’est américain. Mais ce film d’espionnage est bien monté et captive, d’autant que l’histoire est vraie et peu enjolivée.

DVD Le Pont des espions (Bridge of Spies), Steven Spielberg, 2015, avec Tom Hanks, Mark Rylance, Amy Ryan, Alan Alda, Sebastian Koch, Jesse Plemons, Domenick Lombardozzi, Austin Stowell, 20th Century Fox 2016, 2h17, standard €4.99 blu-ray €12.97

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Patricia Highsmith, Catastrophes

Les catastrophes sont à la mode dans un monde qui ne sait plus quoi croire ni où il va. Les Pakistanais immigrés en France, par exemple, paraissent particulièrement déboussolés dans une société laïque où l’individualisme est développé : en témoignent les récentes affaires du faux « mineur » au hachoir devant l’ancien bâtiment de Charlie-Hebdo et le massacre samedi 9 octobre de cette famille par un « oncle » qui a pété les plombs. Mais les journalistes qui choisissent la facilité sont aussi tentés de parler des « super fails » (en français littéraire dans le texte), comme Guillaume Erner qui s’en délecte sur France culture.

Patricia Highsmith s’est emparée du sujet il y a un peu plus d’une trentaine d’années, mais sur le mode de la fiction. C’est un festival d’ironie féroce et de logique des conséquences. Mais oui, la liberté de chacun conduit à la responsabilité de chacun ! Il n’y a plus de papa ni de maman, une fois adulte, pour rattraper nos bourdes. En dix nouvelles, l’experte en polars fustige les travers de l’orgueil, de la bêtise contente d’elle-même et de la négligence.

C’est un cimetière bordant un hôpital où les médecins cultivent des tissus cancéreux de patients morts qui voit de curieux « champignons » pousser du sol et prendre des proportions inouïes. C’est une grosse baleine – un orque – qui devient tueuse parce que les hommes ont harponné sa compagne de décennies et veulent la tuer aussi ; elle se défend – et qu’importe si des ports sont minés et qu’elle entraîne les engins explosifs par les chaînes qui se sont prises dans les harpons fichés dans son lard, faisant exploser les navires qui la traquent. C’est une résidence haut de gamme où les très riches veulent vivre tranquilles, qui se voit envahie de cafards de plus en plus agressifs et de plus en plus gros sans que les « spécialistes » ne parviennent à les éradiquer. C’est un « pays africain » (n’importe lequel) dans lequel l’ONU déverse des millions de dollars sans résultat depuis des années et qui « absorbe » par absurdité la commission venue évaluer le bilan – rien ne fonctionne jamais semble-t-il en Afrique dans les années 1970 et 80, parce que personne ne sait faire et que tout le monde s’en fout.

C’est une guimauve de bonnes intentions qui fait relâcher les fous et les tarés dans les états américains, manière aussi de faire des économies ; mais si certains sont légèrement atteints, d’autres retombent dans leurs travers, comme ce violeur de jeunes filles à vélo qui dépasse son score, la dernière ayant à peine 13 ans. C’est le « problème » de l’enfouissement des déchets nucléaires qui se voit proposer une solution ingénieuse… jusqu’à ce qu’un invité de la commission soit enfermé dans l’une des casemates sans que personne n’en soit responsable ; pas plus que des fissures et des fuites de radioactivité qui se révèlent. C’est la horde des Ordre-et-rigueur – des culs bénis – menés par un pasteur télévangéliste qui s’oppose à tout droit des femmes d’avorter ou d’être mère porteuse au nom de Dieu, selon l’éternelle bêtise de ceux qui savent mieux que tout le monde ce qui est bon pour tout le monde au nom de leur Vérité relative. C’est le pape (fictif, Sixte VI) qui, d’une douleur à l’orteil droit, change de doctrine et se met du côté des pauvres et des opprimés, engendrant une révolution sociale sur la planète presque entière.

Et c’est encore ce petit bijou de stupidité américaine d’un président qui déclenche sans le vouloir la guerre nucléaire avec l’URSS (ce pourrait être aujourd’hui avec la Chine) par une suite de principes populistes, de rare inculture, de contentement de soi et de lâcheté envers sa femme. Il s’appelle « Buck » (Jones) – cherchez le vrai.

Il est rare que les Yankees parviennent à se moquer d’eux-mêmes mais Patricia Highsmith y réussit admirablement. La dernière bourde en date est celle du paon vaniteux aujourd’hui à la Maison blanche qui s’est moqué des masques et des gestes barrières, qui a croqué de la chloroquine comme des pastilles pour la toux (sans que cela protège du Covid malgré les « marseillais ») – et qui se voit désormais contaminé, essoufflé jusqu’à être hospitalisé un temps ; une vengeance divine (peuvent dire ceux qui y croient) pour avoir nommé une catho intégriste comme juge à la Cour suprême sans respecter la trêve électorale, engendrant embrassades empoisonnées, poignées de mains contaminantes et bavasseries postillonnantes en milieu confiné. Une « catastrophe » – une de plus – de qui l’a bien cherché !

Patricia Highsmith, Catastrophes (Tales of Natural and Unatural Catastrophes), 1988, Livre de poche 1992, 338 pages, €7.70 e-book Kindle €10.71

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