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Patricia Cornwell Sans raison

Plus le temps passe, plus les personnages fétiches de Pat Cornwell deviennent des caricatures. En 2008, le gros Marino en rajoute sur le côté beauf, borné et macho ; l’élégante Scarpetta fait de plus en plus intello et arrogante, obsédée par sa nièce, cassante avec son amant ; le distingué Benton reste cet émotif glacé qui prend les choses comme elles viennent, toujours à suivre obstinément, sourcils froncés, sans jamais initier quoi que ce soit ; Lucy, Mademoiselle Nièce, est de plus en plus fantasque, couchant avec la première paire de seins jolis, oubliant ses codes d’accès et se foutant de son travail, entourée de ses jouets : hélicoptère Bell dernier cri, Hummers blindés, ordinateurs sophistiqués, Treo (sorte de Blackberry version US)…

Il faut attendre 400 pages sur 500 pour qu’enfin l’action se développe et que l’intrigue se resserre. Elle se finit en beauté, il faut le reconnaître, mais pas sans s’être appesantie des chapitres entiers sur les tumeurs de l’Amérique. Avant la page 400, vous ne trouverez AUCUN personnage positif ou sympathique, contrairement aux précédents romans. Que des aigris, des fatigués, des vaniteux. Deux gosses disparaissent ? L’auteur ne compatit même pas comme elle le faisait il y a dix ans. Elle décrit avec des mots vulgaires comment le psychopathe leur éclate la tête à coups de crosse après les avoir liés sur le tapis, point à la ligne ; elle en rajoute en faisant dire à un flic comment il les a retrouvés nus ensevelis à même la terre. Ce sont des « déchets », comme toutes les victimes qui se « laissent faire ». Mais pour ne pas effaroucher son lecteur américain-traumatisé-par-le-fameux-11-Septembre, les deux garçons – blonds – sont des orphelins (« ils ne manqueront à personne » est-il dit) et qui plus est « d’Afrique du sud ». Leur péché originel est-il d’avoir eu des gènes racistes, donc de mériter d’expier ? Il ne saurait s’agir de petits Américains blonds, même de Floride où l’esclavage et la ségrégation ne sont pourtant pas si lointains. « I have a dream… » disait Martin Luther King, ce qu’Obama reprend. Pas Cornwell pour qui la vie semble être une irrémédiable maladie mortelle.

Voilà pourquoi ce Cornwell-là me déplaît. J’ai pourtant lu avec bonheur toute la série. Hors d’Amérique, nous observons aujourd’hui comme une dérive. Les criminels sont considérés aux États-Unis comme génétiquement tarés – on cherche dans leur cerveau par image IRM pour savoir ce qui cloche. Ou bien traumatisés par le sectarisme religieux ou le viol pédophile – marqués à vie sans AUCUNE résilience possible. Les psys ne sont que des charlatans (Dr Self – docteur Féministe-Moi-Je-Narcissique – ne tient qu’à son émission télé…), les flics ne sont que des nuls ou des pourris, le FBI a suivi sa pente native de nouvel Inquisiteur après le Patriot Act. Il y a dix ou quinze ans, Scarpetta aimait son métier, Benton faisait avec conscience ce qu’il fallait, Marino enquêtait hors pair, Lucy en voulait. Fini tout cela. Même si chacun a réintégré des fonctions semi-officielles, refaisant un peu confiance au Système mis à mal par les attentats de 2001, quelque chose s’est cassé en Amérique. L’ère W. Bush II a-t-elle montré la naïveté de vouloir refaire monde selon un schéma idéaliste ? Il est prouvé depuis le 11-Septembre que le peuple américain n’est pas « élu » pour ouvrir la voie au Progrès et au Bonheur pour la terre entière.

A lire Pat Cornwell, on vit bien mieux ailleurs qu’aux États-Unis, ces vingt dernières années. Son héroïne d’avenir – Lucy – a la tête malade et elle fait de plus en plus n’importe quoi, entraînant tout le monde dans une danse mécanique de marionnettes (le terme est prononcé). Est-ce ainsi que se voient les États-Unis d’aujourd’hui, frustrés de leur Mission ? Nous avions déjà noté l’extrême sensibilité de Patricia Cornwell à saisir les états d’âme du pays et à rendre compte par ses personnages. Dans ‘Sans raison’, ils sont devenus des « experts » pour rien, obligés par des « scénarios » d’enfer déjà répertoriés et emmagasinés sur disque. Ils s’entraînent comme des forcenés pour être de parfaits pros – mais sans que cela leur serve à quelque chose. Les psychopathes et le Système les condamnent à l’impuissance.

Sans doute affiliée à la National Riffle Association et votant Républicain, Pat Cornwell se rend enfin compte des effets pervers du Patriot Act, voté dans la précipitation sécuritaire en 2002 : « Tu dois prendre en compte le fait qu’au nom de la lutte contre le terrorisme, les Fédéraux peuvent avoir accès à tes dossiers médicaux, aux médicaments que tu prends, à tes comptes bancaires, à tes habitudes d’achat, à l’intégralité de ta vie privée » p.360. Bienvenue dans le monde réel, miss gadget ! Lucy ne peut pas tout, l’exploration en est faite, c’est l’impasse. Son alter ego mâle, Rudy, qui mettait un peu d’ordre dans son bordel professionnel, a disparu des romans ; peut-être s’est-il lassé de travailler avec une telle capricieuse cafouilleuse égoïste ?

Nous craignons les romans à venir : Kay Scarpetta va-t-elle bientôt prendre sa retraite avant qu’elle ne nous devienne antipathique ?

Reste évidemment « la famille » de personnages à laquelle les lecteurs se sont attachés au fil des années (ce pourquoi je suis en colère de les voir se perdre), les meurtres bien tordus et l’intrigue qui palpite. Les fans suivront.

Patricia Cornwell, Sans raison (Predator), 2005, Livre de poche 2008, 500 pages, 512 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Mary Higgins Clark, La nuit du renard

Avant l’essor du net et la loi des séries (télé), les écrivains écrivaient et Mary Higgins Clark écrivait bien. Ses textes étaient fouillés, sa langue correcte, ses personnages consistants. Le suspense monte peu à peu et s’affole vers la fin, les grands thèmes de l’époque sont abordés : la peine de mort, l’avenir de Grand Central Station à New York, la sécurité.

Un jeune homme est condamné à mort pour un crime qu’il nie avoir commis – à 17 ans. La gouverneure refuse sa grâce tant les éléments de preuve sont accablants. Dans le même temps, un couple se déchire intellectuellement, face à face sur les ondes. Lui est journaliste partisan de la peine de mort depuis que sa femme s’est fait assassiner ; elle est journaliste célèbre mais contre parce que, même coupable, tuer est se prendre pour Dieu. Un peu extrêmes tous deux, ils sont néanmoins amants. Et le fils de la morte ; le petit Neil de 8 ans, se débat entre asthme dû à l’angoisse de la perte, terreur de se voir abandonner par son père pour l’autre femme, et crainte de la marâtre.

Là-dessus, un tordu s’empresse de les enlever, elle Sharon l’amante et le Neil le fils. Pourquoi ? Pour rien, par plaisir sadique, par délectation de tuer et de prendre en photo les tortures des derniers instants. Comment s’y prend-t-il ? Pourquoi n’est-il pas aperçu ? Où les mène-t-il ? Que veut-il ?

C’est tout un jeu du chat et de la souris qui commence alors entre le père, célèbre, le FBI compétent, et le psychopathe déterminé. Jusqu’au dernier moment, nul ne sait si les otages sont encore en vie, ni où et quand en ville un endroit sauter. Si ce qu’il dit est vrai. Car il se fait appeler le renard, comme Rommel, le général allemand. Est-ce un indice ?

Difficile d’en dire plus sauf que les moyens des années soixante-dix étaient loin de ceux d’aujourd’hui et que les intrigues en étaient réduites au téléphone fixe, aux cabines isolées, au radiotéléphone et au bon vieux courrier par la poste. Même les photos étaient sur pellicule à faire développer ! La technique étant peu répandue, la psychologie comptait bien plus pour bâtir une intrigue – pour notre bonheur. May Higgings Clark y excellait. Ce pourquoi chacun peut lire ou relire aujourd’hui ses romans noirs sans craindre le décalage séculaire : ça marche toujours.   

Mary Higgins Clark, La nuit du renard (A Stranger is Watching), 1977, Livre de poche 1980, 221 pages, €5.90 e-book Kindle €5.99

Les romans policiers de Mary Higgings Clark chroniqués sur ce blog

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Patricia Cornwell Scarpetta

J’aimais bien Kay Scarpetta, médecin expert de Virginie et grande professionnelle, humaine dans ses actes. Mais sa mère, la vieille Cornwell devenue ‘fat cat’, s’aigrit de plus en plus et voit le monde en noir. Elle parvient à nous faire détester ses aventures. J’avais déjà dit les dérives que je pointais dans ‘Sans raison’ : dans ‘Scarpetta’, elles sont pires ! Le thriller est mal foutu, l’histoire trop bien-pensante et les personnages sont comme ces peluches Duracell qui s’agitent frénétiquement sans raison. Beurk !

Toute la première moitié du livre est statique, emplie de dialogues lourdingues où les états d’âme sont évoqués bien plus que le décor. Arrivé vers la page 300, vous vous demandez ce que diable vous foutez à vous coltiner ce pavé insipide, pâle reflet de ceux des années 1990 ! Vous vous dites que l’Amérique accouche désormais d’une bande de tarés comme rarement vus. Non seulement les victimes sont toujours handicapées ou minoritaires, ou ratées. Non seulement les psychopathes qui prolifèrent sont sexuellement frustrés, jouant comme des fous à manipuler quiconque et à massacrer lentement, sadiquement, avec toute une mise en scène. Mais aussi les « héros » de la série, ceux que vous aviez appris à aimer ! Benton s’est marié avec Scarpetta mais il ne la voit que rarement, ayant décidé de travailler ailleurs (?). Lui, le pro, est incapable de dominer ses émotions dans le travail : à quoi sert donc tout ce qu’il a appris du profilage ? Le gros flic Marino a fait une cure et voit un psy, mais il est toujours aussi instable, vulgaire et frustré, bien que repentant. Lucy la nièce reste solitaire, trop intelligente pour les autres, richissime d’avoir vendu quelques logiciels. Elle vit entourée d’écrans géants, de moteurs de recherches automatiques et de gadgets ; elle n’a pas peur de transgresser la loi, qui n’est pas pour elle semble-t-il. La procureur Jaime Berger est frigide, divorcée n’ayant jamais compris son ex, d’une bêtise bureaucratique lorsqu’il s’agit de piéger un suspect. Scarpetta a déménagé quatre fois au moins depuis la Virginie, elle vieillit, indulgente aux gens mais supportant de moins en moins bien la procédure.

Tous sont des professionnels sans cause. Ils appliquent névrotiquement les techniques faute de savoir vraiment à quoi elles peuvent servir. Il y en a de plus en plus et, dans les âmes, la technique remplace la morale. « La prolifération des nouvelles techniques scientifiques d’investigation avait généré d’autres pressions, d’autres exigences, que personne n’aurait pu imaginer » p.580. Une puce GPS de la taille d’un grain de riz peut être implantée « dans le cul » (je cite, c’est vous dire le niveau où est tombé le style). Ça se fait tous les jours pour les animaux de compagnie : pourquoi diantre les diplomates, journalistes et autres sbires de la CIA ne le font-ils pas avant de se faire enlever dans les pays basanés ? On applique mais on perd le but ; l’excès de technique abêtit ; la machine tourne en rond faute de programme. Les héros sont fatigués, ils ne croient plus en l’avenir ; nous ne croyons plus en eux, ils sont de plus en plus cons et impuissants.

Le 11-Septembre est passé par là mais, sept ans après lors de la parution du livre, peut-être faudrait-il décrocher ! A lire Cornwell, l’ère Bush est frénétiquement préoccupée – mais nul ne sait exactement à quoi. Chacun fait son boulot comme il a appris, avec encore plus de technologies, mais dans son petit coin. Névrose obsessionnelle : Patricia C. devrait peut-être prendre un psy pour se renouveler un peu ?

Passé la moitié, enfin un peu d’action – un meurtre – enfin un peu d’enquête qui fait progresser l’histoire. Mais le coupable est téléguidé dès les premières pages et le lecteur l’a déjà découvert ! Aucun coup de théâtre à la fin ne vient donner de sel. C’est navrant.

Sans parler des pubs à peine déguisées pour les montres, les ordinateurs, les meubles, les peintures à la mode, les restaurants : combien Cornwell Enterprises Inc. s’est-elle fait payer pour ce ‘naming’ forcené ? Il n’y a que les fabricants de whisky qui aient décliné, les marques très chères proposées n’existent pas… Avec une ignorance toute américaine pour l’Europe : non, ce n’est pas en Irlande que l’on trouve « les meilleurs » whiskies mais en Écosse ! Ni les plus chers (prix et qualité étant allègrement confondus par l’arriviste devenu riche – alors que le prix ne prouve que la rareté). Non, la France n’est pas sans une marque de bière nationale repère : et la Kro alors ?

Avec ça, le larmoyant du politiquement correct, le juridisme poussé à l’absurde, l’incapacité de chacun à écouter les autres ou même à nouer une relation saine qui ne soit pas de dépendance doudou… On ne communique désormais que par Blackberry (combien de royalties pour cette marque ?), on transporte son MacBook partout (combien ?), on tire au Glock de poche à viseur laser (combien ?). Où l’on apprend qu’un Américain moyen a une centaine d’adresses mail et ne donne jamais qu’un pseudo sur le net. Internet est devenu la seule façon de travailler – et la base du scénario cette fois-ci. Qui met en scène le « petit peuple d’Amérique » – mais non, pas les gens de peu : les nains ! Cette façon de les qualifier par euphémisme, comme s’ils étaient de gentils lutins sortis de Walt Disney est d’un rare mépris, c’est dire si le socialement correct de là-bas dégouline de bêtise et de larmoyance de crocodile.

Si c’est ça, la nouvelle Amérique, attendons que la génération d’après donne envie d’y retourner ! En attendant, ne lisez Patricia Cornwell que si vous restez fan et que vous voulez connaître la suite des tribulations de la petite bande.

Patricia Cornwell, Scarpetta, 2008, Livre de poche avril 2010, 640 pages, €8.90 e-book Kindle €8.49

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Hunger Games de Gary Ross

Premier d’une pentalogie filmique tiré d’une trilogie romanesque de Suzanne Collins, le film propose une vision fasciste apocalyptique des Etats-Unis dans le futur. Le Capitole dirige le pays de Panem divisé en douze Districts d’une main de fer. Il est le pouvoir de la caste des puissants, vêtus de façon extravagante comme sous l’Ancien régime en Europe et habitant une ville somptueuse dans laquelle tout n’est que calme, luxe et volupté. Dans le reste du pays, les prolos triment, dans les mines, les carrières, la production électrique. La lutte des classes a été durement réprimée 74 ans auparavant et, pour perpétuer la peur, chaque district doit chaque année livrer un « tribut » d’un garçon et d’une fille entre 12 et 18 ans pour servir aux jeux du cirque. Panem et circenses disait Juvénal pour désigner la passivité de la foule romaine devant son dictateur. Des vingt-quatre candidats de « la moisson » annuelle, seul un survivra, il devra avoir tué tous les autres lors des jeux du chasseur, les Hunger Games.

Katniss (Jennifer Lawrence) a 16 ans et est devenu chef de famille depuis que son père a péri dans une explosion de la mine et que sa mère en soit restée sidérée, trop faible pour réagir. Elle est rebelle dans l’âme, sortant du territoire par une faille dans la clôture électrifiée pour aller chasser à l’arc dans la forêt ; elle est souvent rejointe par son ami Gale (Liam Hemsworth), amoureux d’elle mais qui rêve de s’évader définitivement dans le Wild. Lors de la 74ème « moisson » Primrose, la petite sœur de Katniss, 12 ans (Willow Shields), est tirée au sort malgré le talisman en broche du geai moqueur que Katniss lui a offert après l’avoir trouvé sur le marché. Elle sait que sa sœur est condamnée, aussi se propose-t-elle comme « volontaire » pour prendre sa place. Le garçon, Peeta (Josh Hutcherson), est le fils du boulanger et il est amoureux secret de Katniss pour l’avoir vue affamée puis active. Bien que censés avoir autour de 16 ans dans le roman, les acteurs ont tous plus de 20 ans, ce qui n’est pas vraiment réaliste et nuit à la vulnérabilité des personnages et aux émotions du projet, d’où cette impression de rôles fabriqués, joués sans affect.

Après le show local présenté par la maniérée Effie, déguisée en duchesse Disney (Elizabeth Banks), le couple rejoint en train de luxe à 300 km/h la capitale où le jeu doit avoir lieu. Il s’agit d’une arène à la romaine, un territoire de forêts et de rivière réel avec des éléments virtuels introduits par la technologie avancée par le maître du jeu, le haut juge nommé Seneca (Wes Bentley). Les deux du district 12 ont pour mentor Haymitch (Woody Harrelson), un ancien vainqueur devenu alcoolique parce qu’au fond il n’a rien gagné au jeu, sinon l’existence frivole des désœuvrés exploiteurs dans un luxe indécent. Il préfère initialement le garçon, moins arrogant, puis s’attache peu à peu à la fille, plus volontaire.

Quelques jours d’entraînement suffisent pour coacher les concurrents, menés par Cinna (Lenny Kravitz) pour Katniss et Peeta, avant la parade à l’américaine devant le président despote Coriolanus Snow (Donald Sutherland) et la foule urbaine venue s’amuser comme à un défilé de mode. Lors de l’entraînement, où les concurrents sont jugés individuellement pour appâter les sponsors, Katniss crée l’événement en tirant une flèche sur les riches qui ne la regardent pas et embrochant une pomme à deux doigts de la tête du haut juge Seneca. Cette rébellion ne plaît pas au président mais plaît au juge ; le premier lui conseille cependant de faire attention. Katniss réitérera la surprise, clé du bon marketing selon Cinna, en apparaissant les épaules enflammées aux côtés de son partenaire de district qui, lui, enfonce le clou en lui prenant la main en la levant haut entre eux deux pour que la foule s’émoustille. Dans l’interview individuelle avec César (Caesar en américain, joué par Stanley Tucci) sur le plateau télévisé qui suit la parade, le jeune homme avoue aimer Katniss, ce qui donne un sens émotionnel que la foule adore. En effet, à l’issue du jeu, il ne devra en rester qu’un seul… Comme en télé-réalité aujourd’hui.

Le grand moment est arrivé. Des cylindres ascenseurs font monter chacun des 24 concurrents à la surface, devant « la corne d’abondance », un édifice de métal futuriste devant lequel sont disposés des sacs à dos emplis de matériel, d’armes blanches et de provisions. Chacun devra s’emparer de ce qu’il peut avant de fuir dans la forêt pour tenter de survivre. Katniss ne se précipite pas sur l’arc et les flèches qui lui font pourtant bien envie car la bataille commence pour la possession des richesses, microcosme réel pour ados de la réalité sociale du pays (et des Etats-Unis contemporains). Elle attrape un sac et fuit, solitaire. Rue, du district 11, est une afro qui a le même âge que Primrose et elle suit Katniss de loin, veillant sur elle et lui suggérant quelques ruses. Elle n’en sortira pas mais ce furent de bons moments. Marvel, Glimmer, Cato et Clove, les concurrents venus des districts 1 et 2 des carrières s’entraînent depuis toujours aux armes (mais pas à l’intelligence… autre leçon de darwinisme social destinée aux adolescents). Ils veulent éliminer d’abord Katniss, dont la rumeur de bravoure et de survie a couru. Peeta préfère les suivre pour être là au moment final et peut-être sauver celle qu’il aime sans retour.

Katniss est repérée, blessée à la cuisse, poursuivie, mais un parachute lui apporte en cadeau de sponsor une crème cicatrisante. Grimpée dans un arbre élevé, que Cato le surmâle (Alexander Ludwig) n’a pu escalader, elle se sent en position précaire, la bande campant sous son arbre pour attendre qu’elle tombe de faim comme un fruit mûr. Mais Rue suggère de loin à Katniss de scier la branche sur laquelle est construit un nid de guêpes tueuses. En tombant, les bestioles venimeuses feront quelques victimes et, en tout cas, fuir les occupants. Ce qui est fait et Katniss dégringole de l’arbre pour déguerpir dans la forêt. Elle s’est fait piquer et hallucine mais Rue la soigne durant son sommeil avec des feuilles.

Lorsqu’elle se réveille, deux jours ont passé. Le canon virtuel tonne à chaque fois qu’un concurrent est tué et près de la moitié sont déjà morts lors de la première bataille pour le matériel, notamment les plus jeunes et plus faibles, d’autres sous les piqûres des guêpes. Katniss échafaude avec Rue un plan pour attirer la bande loin de son dépôt de provisions en allumant plusieurs feux à intervalles réguliers pour les égarer. Le dépôt est piégé et Katniss s’en aperçoit lorsqu’elle observe avant d’agir (encore une leçon commando à l’usage des ados). Une fille rusée – la Renarde – réussit à sauter entre les mines qu’elle a repérées et à voler un sac de provision à la barbe encore absente d’un très jeune de la bande. Katniss tire à l’arc sur un filet de pommes et celles-ci, en tombant aux alentours du dépôt, font exploser les mines, détruisant toutes les provisions. Le jeune garçon, gardien défaillant, sera éliminé impitoyablement par Cato revenu en courant (You’re fired !).

Rue s’est fait piéger dans un filet et n’a pu allumer d’autres feux qui auraient fixé la bande. Katniss la délivre mais un garçon lui tire dessus. S’il la rate, il touche mortellement la petite fille de sa flèche tandis que Katniss ne rate pas son cœur d’assaillant. En procédant à une cérémonie funéraire avec des fleurs du sous-bois en hommage à Rue et en souvenir de sa propre petite sœur Primrose, Katniss s’attire les faveurs du public qui suit les Hunger Games devant leurs télés – car tout est filmé, Big Brother is watching you. Haymitch convainc Seneca de favoriser l’histoire d’amour entre Katniss et Peeta pour aider à la pacification des districts, malgré les objections du président qui n’aime pas ce genre de faiblesse, une faille dans laquelle peut s’engouffrer la révolte. Un haut-parleur tonne alors que les règles viennent d’être modifiées pour qu’il puisse y avoir deux vainqueurs (encore une leçon sociale pour ado selon laquelle l’amour est plus fort que la mort – en tout cas permet mieux de survivre).

Katniss se met alors à la recherche de Peeta mais, lorsqu’elle le retrouve, le garçon est blessé d’un coup d’épée à la cuisse. Il s’est camouflé en rocher et en pelouse avec de la boue et des herbes, ce qu’il a appris chez son père en décorant des gâteaux (leçon : tout peut servir de son expérience précédente). Elle le mène clopin-clopant à une grotte et le soigne mais Peeta ne peut plus marcher et sa plaie s’infecte. Un parachute arrivé d’un sponsor ne contient que de la soupe, pas de chance ! Le couple s’étend au vu des spectateurs, serré l’un contre l’autre en amoureux transis. Ils s’embrassent pour les caméras mais pas de sexe entre eux alors que cela aurait été fort naturel car le film est américain puritain : tous les vêtements sont collet monté et aucune déchirure ni mouillé ne laisse entrevoir une forme moulée ni une quelconque chair non autorisée.

Katniss décide d’aller à la corne d’abondance lorsque le haut-parleur a énoncé que de nouveaux sacs étaient à la disposition des survivants. C’est risqué mais qui ne risque rien n’a rien (autre leçon, etc.). Elle réussit, évidemment, et soigne Peeta qui se retrouve guéri : c’est miracle que la technologie des riches. Mais le jeu s’éternise, les concurrents restants sont coriaces et la foule demande du sang. Le haut juge ordonne alors de jeter aux chiens les derniers et l’ordinateur fait surgir des molosses virtuels qui égorgent deux autres concurrents. Ne reste que Cato, le surmâle indestructible, blessé mais combatif. Lorsque Katniss et Peeta, poursuivis par la meute, grimpent sur l’édifice de la corne d’abondance dont les parois de métal lisse sont inaccessibles aux chiens, Cato qui a eu la même idée surgit et veut finir le travail. Une lutte s’engage entre Peeta et lui et il termine dans la gueule des chiens. Katniss, miséricordieuse, l’achève d’une flèche pour lui éviter de souffrir sous les crocs.

Ne restent que les deux vainqueurs mais la règle vient encore de changer sous l’influence du président qui n’admet pas la sensiblerie : il n’y aura qu’un seul vainqueur. Dès lors, qui va se sacrifier ? Nous sommes dans la tragédie, la même que celle d’Iphigénie où le père doit sacrifier sa fille aux dieux. Sauf que Katniss est américaine, donc surtout pas tragique mais pratique : elle ruse. Je vous laisse découvrir comment il se fait que tous deux sont, par un retournement de foule, déclarés vainqueurs. Cette provocation est insupportable au président qui condamne Seneca à disparaître par le suicide, tel Socrate. La roche tarpéienne est proche du Capitole, disaient les vieux Romains du danger à trop s’exposer.

Le couple Katniss et Peeta revient en train au district 11 ; Katniss reconnaît Primrose juchée sur les épaules robuste de Gale, qui a veillé sur elle. Peeta comprend que son amour n’est pas partagé. La suite (au prochain film) montrera que l’amour, comme la liberté, est une quête jamais terminée.

Le thème est sadique mais traité de façon assez conventionnelle, quoique qu’avec des mouvements de caméra en soubresauts très agaçants. Le spectateur est pris par l’action mais reste sans émotion sur la passion feinte de Katniss, pas vraiment sympathique, ni pour Peeta qui se dessèche sur pied sans rien oser. Aucun élan, aucune sensualité, chacun reste dans son rôle de gladiateur technique voué aux distractions des riches et puissants. La leçon ultime est qu’il ne sert à rien de se révolter contre le destin et les gènes qui vous ont fait naître ici et maintenant, dans une société dont les règles vous sont imposées. Soyez le bon citoyen, bon petit soldat sans affect, technicien impeccable de ce qu’on vous demande – voilà ce qu’est être un bon Américain en 2012. A la sortie du film, chacun voit qu’il vaut mieux être riche aux Etats-Unis pour survivre. Battle Royale était plus net et plus cru.

DVD Hunger Games (The Hunger Games), Gary Ross, 2012, avec Jennifer Lawrence, Josh Hutcherson, Liam Hemsworth, Woody Harrelson, Elizabeth Banks, Metropolitan Video 2012, 2h16, €8.29

Coffret INTÉGRAL Hunger Games – 4 films, Metropolitan Video 2020, €27.07 blu-ray €42.78

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Mary Higgings Clark, Un cri dans la nuit

Un des premiers, donc des meilleurs Mary Higgings Clark. Nous sommes au tout début des années 1980 où New York vibre d’activité et où les riches un peu snobs adorent les galeries de peinture. Surtout celles qui exposent des peintres américains, ils ne sont pas tant que cela, ni aussi célèbres que les peintres européens. Jenny, jeune femme méritante divorcée et mère de deux fillettes, a obtenu une licence d’art et s’occupe de mettre en scène avec talent et goût une galerie pour son patron. Elle jongle avec son emploi du temps, entre emmener les petites filles à la garderie puis les reprendre, arriver à temps pour accrocher les toiles, répondre aux collectionneurs par téléphone, accueillir les visiteurs intéressés, préparer la réception du nouveau peintre exposé…

Tout semble se passer à peu près bien dans l’hiver glacial enneigé de la Grosse pomme, Jenny s’en est sortie, son ex-mari, un bellâtre théâtreux sans le sou est venu la taper d’une centaine de dollars « pour payer le loyer » (ou ses petites amies). Elle a quitté un moment en pull la chaleur de la galerie pour regarder sa vitrine où elle a agencé la vue du meilleur tableau du peintre, une femme sur balancelle dans le soleil couchant alors que son petit garçon court vers elle. Elle a froid, elle titube sur la glace, des bras la retiennent. Dans son dos est un homme qui la soutient. Lorsqu’elle se retourne, elle est devant Erich Krueger, le peintre qu’elle expose et qui a surgi du Minnesota où il vit isolé dans une ferme depuis la mort de sa mère. Les deux ont un choc : elle parce qu’elle reconnaît l’artiste qui monte, lui parce qu’il reconnait en elle le portrait de sa mère !

Dès lors, tout va s’enchaîner très vite. Erich la veut, il ne peut se passer de celle qui lui rappelle sa perte ; il était très proche de sa mère et, lorsqu’elle est morte, il n’avait que 10 ans. Un accident, dit-on. Il s’est mis à peindre à l’âge de 15 ans comme elle le faisait dans sa jeunesse, avant que son mari, le père d’Erich, trouvant cette activité futile, ne l’oriente vers le patchwork et le tricot. La province paysanne du Minnesota n’est cultivée que de champs, pas de livres, de musique ni de peinture. Erich suit donc Jenny, l’invite à dîner, prend dans les bras ses petites filles, joue avec elles. Le meilleur moyen de se concilier la mère. Un mois plus tard, il l’épouse. Il a acheté l’ex-mari pour qu’il abandonne ses droits sur les enfants et il emmène toute la famille, « sa » famille désormais, dans sa ferme isolée. L’exploitation puis l’élevage de chevaux pur-sang, enfin les tableaux dont la cote monte, font qu’il est très riche et le seigneur du pays, succédant ainsi à son père et à son grand-père.

Jenny est heureuse, elle a trouvé le mari idéal, beau, riche, artiste, aimant.

Mais d’imperceptibles craquements fissurent ce bel idéal. La ferme est très isolée et Erich ne veut pas qu’elle soit trop familière avec le personnel, notamment le jeune palefrenier Joe, ni qu’elle lie amitié avec le voisinage, ni qu’elle participe aux activités du pasteur, ni qu’elle invite ses anciennes amies… Il la veut pour lui tout seul n’hésitant pas mentir et à accuser les autres. Les fillettes n’étant pas encore scolarisées car trop jeunes, le couple peut faire nid sans se préoccuper du monde. Mais il y a pire. Erich est maniaque, il ne veut surtout pas que Jenny redécore le salon ni qu’elle bouge les meubles. Erich se révèle fétichiste, il a conservé sa chambre d’enfant telle qu’elle était lorsqu’il avait 10 ans, juste avant que son père ne le mette en pension après la mort de sa mère. Erich est jaloux, il surveille courrier, téléphone et déplacements de Jenny comme un imam soupçonneux du pouvoir diabolique des femelles. Erich s’isole en son chalet exclusif, à vingt minutes dans les bois, où personne n’a le droit d’aller ni surtout d’y entrer.

Peu à peu, l’idylle se transforme en cauchemar. Jenny se trouve accusée par la rumeur locale d’avoir des amants, son ex-mari a voulu venir la voir et elle l’a rembarré, ne consentant pour s’en débarrasser qu’à le rencontrer dans une auberge à trente kilomètres de la ferme, mais elle a été remarquée lorsqu’il l’a embrassée de force et a « oublié » de le dire à Erich. Le Minnesota n’est pas New York et le puritanisme prend des proportions inouïes par rapport aux standards de la ville. De plus, cet ex disparaît et un soir le shérif apparaît. Jenny l’aurait appelé depuis la ferme et convié à venir lui rendre visite, un témoin l’a vu qui demandait son chemin ; puis Jenny aurait été aperçue en manteau marron monter dans la voiture blanche avec l’ex ; lequel a été retrouvé mort dans la belle auto neuve qu’il avait empruntée, un peu plus loin dans un coude de la rivière, enseveli sous la neige. Jenny est persuadé que tout cela est faux mais elle doute : ne serait-elle pas somnambule, sujette à des moments d’égarement ? Elle est enceinte et plus vraiment elle-même.

Erich applique le chaud et le froid, tendre et aimant pour la vie un moment, puis sec et défiant un autre. Jenny est seule, ne peut se confier à personne, les seuls proches comme Rooney la vieille folle qui a perdu sa fille partie à 17 ans et Mark le vétérinaire dont le père a aimé Caroline, la mère d’Erich, sont des rivaux pour le peintre. Jenny accouche d’un garçon mais le bébé a sa toison de naissance brun roux et non pas du blond d’Erich et celui-ci le rejette, convaincu que c’est le bébé de l’ex. Mais il est souffreteux comme tous les Kruger et ne tarde pas à être sujet à la mort subite. A moins que…

C’est à ce moment que tout bascule dans la folie. Erich n’est pas celui qu’on croit et Jenny n’est pas folle. Il veut la garder et prend en otage ses deux fillettes qu’il enlève sous prétexte d’un voyage en avion sans prévenir Jenny qu’elle n’est pas de la partie. Puis il exige d’elle qu’elle écrive une lettre manuscrite où elle s’accuse de tromperie et de crimes, qu’il gardera soigneusement en coffre au cas où elle voudrait le quitter… La jeune femme réagit enfin, elle se démène pour s’en sortir, aveuglée qu’elle était par le charme et la fortune mais s’étant laissée enfermer par abandon et lâchetés dans un filet d’interdictions inacceptables qu’elle avait par faiblesse laissé s’abattre.

Elle découvre le chalet, explore son contenu, observe les peintures… Et le dénouement s’approche.

Mary Higgings Clark, Un cri dans la nuit (A Cry in the Night), 1982, Livre de poche 1985, 311 pages, €8.20 e-book Kindle €7.49

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Patricia Cornwell, Une peine d’exception

Pat Cornwell a été la star du thriller américain des années 1990 avant de devenir folle après le 11-Septembre – paranoïaque, égoïste, réactionnaire. Cet opus numéro trois de la série docteur Kay Scarpetta, médecin légiste du Commonwealth installée en Virginie, est parmi les meilleurs. Une intrigue sophistiquée, la précision des détails de métier, des personnages tordus, des héros qui deviennent familiers (Kay, Marino, Lucy, Benton) et une atmosphère de coups fourrés pour le pouvoir dans l’hiver glacé de Virginie, voilà de quoi passer une bonne soirée au coin du feu avec un bon whisky ou un bon thé.

Le Noir Ronnie Joe Waddell, condamné à mort, va passer sur la chaise électrique. Il a zigouillé dix ans auparavant une jeune présentatrice de télé noire des années auparavant en cambriolant sa maison pour trouver de quoi payer sa came mais il a fait pire : il l’a piquée au couteau comme avec sa bite, l’a mordue au point de lui arracher des paquets de chair, et l’a laissée agoniser nue, ensanglantée, adossée à son poste de télévision. Le jury n’a eu aucun mal, au vu des empreintes et des preuves, à l’inculper. Tous les appels ont été rejeté et la grâce du gouverneur ne viendra pas ; Waddell est exécuté devant témoin et Scarpetta est chargée de l’autopsie.

Mais son assistante Susie, enceinte de quelques mois, supporte mal ce gros corp brûlé et fait tomber des bocaux de formol ; elle ne veut pas être citée comme témoin de l’autopsie et sa patronne la renvoie chez elle. Elle est bizarre depuis quelque temps, Susie ; tout comme Ben, l’administrateur, « joli comme un garçonnet » mais qui a de plus en plus de préventions contre Scarpetta. Il faut dire que la chef s’est mal remise de la mort dans un attentat à Londres de son amant Mike, collègue du FBI de Benton, et qu’elle s’est plutôt renfermée sur elle-même, revêche et distante avec les autres.

Le travail n’attend pas et c’est la police qui lui demande en fin de soirée de venir voir in situ le corps d’un adolescent retrouvé à demi-mort, nu par 2° adossé le long d’une benne à ordure, ses vêtements soigneusement plis à côté de ses pompes. Il présente deux plaies profondes à l’intérieur de la cuisse et sur l’épaule comme si la chair avait été bouffée. Eddie Heath avait 13 ans, il a reçu une balle de 22 dans la tête ce qui l’a rendu légume. « Il n’avait pas encore émergé de ce fragile état prépubère durant lequel les garçons ont les lèvres pleines et chantent d’une voix plus douce que leurs sœurs. Ses avant-bras étaient minces, le corps sous le drap menu. Seule la grandeur disproportionnée des mains immobiles que perçaient les cathéters annonçaient sa future virilité ». C’est avec délicatesse que Cornwell décrit la victime ; il ne survivra pas. Il était allé acheter à l’épicerie à quelques centaines de mètres une boite de sauce aux champignons pour sa mère. Mais nous sommes aux Etats-Unis où les psychopathes se baladent en liberté et où chacun peut à tout moment et plus qu’ailleurs faire une mauvaise rencontre.

Ce qui est curieux est que la balle qui a tué Eddie provient de la même arme qui a tué Rosie dix ans auparavant et que, dans le meurtre maquillé en suicide de la voyante Jennie les seules empreintes relevées soient celles de l’exécuté Waddell… D’autant que les fichiers de Scarpetta à son travail ont été piratés de l’intérieur et certains ont été renommés, d’autres effacés. Kay téléphone pour Noël à sa mère et à sa sœur en Floride et discute avec Lucy sa nièce. Celle-ci a désormais 17 ans et est férue d’informatique. Plutôt que d’expliquer laborieusement à sa tante comment rechercher dans le codage, autant venir chez elle faire le boulot. C’est ainsi que Lucy se voit associée à l’affaire, avec le lieutenant Peter Marino et Benton Wesley du FBI.

Kay Scarpetta, toujours chic et aimant le bon vin et la cuisine, va se confronter au gouverneur Norris, au procureur Patterson, à la médecine holistique, au système UNIX. Waddell, Eddie, Jennie sont des affaires liées par un seul dangereux psychopathe, Temple Brook Gault, un gosse de riche blond viré nazi qui aime les armes, les couteaux, les arts martiaux, la pornographie violente et faire souffrir la chair d’autrui. Un narcissique pervers, intelligent et habile comme une anguille. Kay Scarpetta n’en a pas fini avec lui.

Patricia Cornwell, Une peine d’exception (Cruel an Unusual), 1993, Livre de poche 2006, 480 pages, €8.40 e-book Kindle €7.99

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L’Année du dragon de Michael Cimino

New York 1981, le capitaine Stanley White (Mickey Rourke) est muté sur la demande de son ami Bukovski (Raymond J. Barry) dans le quartier de Chinatown pour qu’il se rapproche de lui. Le mariage de Stanley avec Connie (Caroline Kava) bat en effet de l’aile et Bukovski les aime tous les deux. White est rentré de la guerre du Vietnam décoré mais aigri, la victoire ayant échappé à l’Amérique à cause de la ruse des Bridés. Bukovski, un peu plus âgé et plus posé, a fait la guerre de Corée et comprend son ami.

Mais ce dernier est impossible, tout en excès pour résoudre ses fêlures intimes. Pour gagner, il s’affranchit de toutes règles, comme le Vietminh. Et, comme lui, il étudie son ennemi sans le caricaturer, compatissant aux coolies chinois venus construire le chemin de fer transpacifique à la fin du XIXe. Il obtient des résultats, mais au prix de la caricature, d’une Amérique de la prise en main qui n’est peut-être pas celle dont rêve le pays. En tout cas pas celle de sa hiérarchie, contente du statu quo qui échange la paix sociale dans les quartiers contre fermer les yeux sur les trafics les plus juteux – nous connaissons cela aujourd’hui dans nos banlieues, avec nos politiciens. Fils d’immigrés polonais, White (Blanc) veut bâtir les Etats-Unis du Melting pot et éradiquer les communautarismes au nom de la loi. Ce shérif du New York PD fait du redressement des gangs chinois une guerre personnelle. Perdue à Saïgon en 1975, la guerre sera gagnée à New York en 1981. L’histoire est en phase avec l’ex acteur devenu président conservateur Ronald Reagan qui prend ses fonctions en janvier 1981 après l’humiliation des otages américains à Téhéran. Nul doute que le film de Cimino violent, macho et raciste en apparence, a à voir avec son époque et une Amérique dont le moral était au plus bas. Cela résonne étrangement avec le mandat Trump où la Chine est redevenue le principal ennemi.

Adapté du roman de Robert Daley portant le même titre et sorti en 1981, le film est cependant plus subtil que le divertissement à destination du public primaire qui rejoue sans cesse le mythe du cow-boy solitaire au pays des pionniers. Stanley White le Blanc, investi de la mission de faire respecter la loi, s’oppose à Joey Tai le Jaune (John Lone) qui veut arriver au pays des arrivistes. Lequel convainc ses « oncles » de le laisser régner sur leurs triades issues de Hongkong qui rackettent les commerçants et importent de l’héroïne. L’un brandit le droit, l’autre le fric, mais tous deux ont la rage qui fait les entreprises. La dernière réplique de Stanley White dans le film sera, en guise de portrait : « Tu sais, t’avais raison et j’avais tort, désolé. J’aimerais bien être un type sympa ; j’aimerais, mais je sais pas comment m’y prendre ». Ni la guerre, ni les affaires ne sont « sympas ». Pour qui veut arriver, tous les moyens sont bons et ni les sentiments personnels ni la morale sociale ne sont efficaces.

Joey est un solitaire qui s’entoure de jeunes Chinois mercenaires excités en débardeur et dont les affaires sont le seul ressort ; Stanley délaisse sa femme qui voudrait bien faire un enfant alors qu’elle atteint déjà 35 ans alors que son mari lui préfère sa croisade personnelle. L’opposition machiste de caricature entre les deux hommes n’est cependant que vue superficielle du film, d’un côté le jeune Chinois beau et fin au naturel soupçonné d’être un brin pédé – et le vétéran mûr Polono-Américain qui porte beau, chapeau, cravate avec épingle de régiment et cheveux teints qui prend par utilité comme maitresse une journaliste demi-chinoise, Tracy Tzu (Ariane Koizumi) qu’il baise dans son superbe loft au-dessus du River Bridge avec vue sur Manhattan. Plus profondément, chacun veut faire bouger les lignes et redonner vie à leur vision d’Amérique. Le compromis entre les triades et la police n’est plus supportable, ni dans les affaires qu’il bride, ni dans la morale qu’il bafoue. Les deux iront jusqu’au bout de leur combat, jusqu’au duel de style western sur un pont de chemin de fer des docks portuaires.

Le film apparaît comme un portrait d’une Amérique qui en avait marre de reculer un peu partout dans le monde, en Corée et au Vietnam contre les Chinois, en Afghanistan contre les Soviétiques, en Iran contre les islamistes. A l’orée de la réaction Reagan, le film de Cimino réaffirme les valeurs viriles et macho des pionniers blancs qui veulent bâtir « leur » pays selon « leurs » valeurs. Certes, il est politiquement incorrect aujourd’hui où voudraient bien s’imposer le féminisme, le multiculturalisme, la loi du genre et l’exaltation des minorités « victimes ». Mais il explique avec quarante ans d’avance le Trump et les trumpistes. Qui n’ont pas fini de faire parler d’eux…

DVD L’Année du dragon (The Year of the Dragon), Michael Cimino, 1985, avec Mickey Rourke, John Lone, Ariane Koizumi, Leonard Termo, Raymond J. Barry, Caroline Kava, Eddie Jones, Joey Chin, Victor Wong, MGM United Artists 2003, 2h09, €12.00 blu-ray €9.65

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Mary Higgings Clark, Avant de te dire adieu

Nell est orpheline depuis que ses parents anthropologues sont morts dans un accident d’avion lorsqu’elle était enfant. Elle a été élevée par son grand-père, le député de New York Cornelius MacDermott, veuf mais nanti d’une sœur, Gert, qui ne s’est jamais mariée. Autant lui est rationnel et positif – l’Américain-type – autant elle est irrationnelle et affective – l’Américaine-type. Mary Higgings Clark ne fait jamais dans la nuance. De même Nell, une fois adulte, est une belle jeune femme dotée de toutes les qualités vraies et transparentes, tandis que son mari Adam semble n’avoir que les apparences…

Adam Cauliff, sorti d’une obscure université de seconde zone du Dakota du nord (autrement dit Ploucville pour un newyorkais), est devenu architecte. Après plusieurs employeurs, il a réussi à emballer la belle Nell et à se faire embaucher dans une société reconnue grâce aux relations de Mac puis il a fondé sa propre société, emmenant avec lui Winifred, secrétaire modèle de l’agence depuis trente ans. Il a réussi à acheter un terrain mitoyen de l’immeuble Vanderbilt, vieux machin classé monument historique… qui justement a été déclassé. Mais le machin brûle dans un incendie déclenché dit-on par une SDF. Un promoteur concurrent, Peter Lang, rachète le terrain pour y construire un projet. Adam veut négocier son propre terrain contre la maîtrise d’œuvre du nouveau projet architectural et, pour cela, convoque ses associés, dont Peter Lang, dans son yacht ancré dans le port de New York.

Mais Lang ne vient pas, il a eu un accident de voiture bénin mais suffisant pour qu’il doive annuler. Les autres s’embarquent, Sam Krause le chef de chantier, Jimmy Ryan l’ouvrier spécialiste de la rénovation qu’il vient d’embaucher après qu’il ait subi deux ans de chômage pour trop grande honnêteté sur les matériaux employés, Winifred et lui. A peine sorti de son mouillage, le yacht explose devant les yeux de Ben, 8 ans, venu visiter la statue de la Liberté avec son père, jeune cadre dynamique. Ben est hypermétrope et voit avec précision de loin, ce qui lui permet de déceler « un serpent » qui se coule du bateau qui saute. La psy qui le traitera par le dessin pour ses cauchemars le fera accoucher de ce qu’est vraiment « le serpent », ce qui aidera beaucoup l’enquête.

Car rien n’est clair dans cette affaire. Peter Lang a-t-il simulé son accident ? Le fils de la veuve qui a vendu le terrain à Adam s’est-il vengé de ce qu’il perçoit comme une spoliation ? Adam s’est-il fait des ennemis dans le milieu corrompu de la promotion immobilière ? Winifred, la fidèle secrétaire, venue juste avant le départ récupérer le blazer bleu et la serviette de cuir d’Adam à l’appartement du couple, a mis sa mère grabataire dans une maison de retraite de luxe, mais avec quel argent ?

Mac n’a jamais aimé Adam mais Gert si. Nell est amoureuse de son beau mari prévenant mais elle s’est engueulée avec lui juste avant qu’il ne parte parce quelle avait cédé à son grand-père pour se présenter aux élections du Congrès à sa place, lui prenant désormais sa retraite. Adam était réticent à ce qu’elle devienne une femme publique. Il est vrai qu’alors les journalistes fouillent immédiatement dans votre passé pour y dénicher tous les petits faits qui pourraient prêter à réprobation morale et en concoctent de juteux scandales qui font monter les tirages. Mais est-ce la seule raison ?

Après l’explosion du bateau et la disparition des quatre personnes à bord, des débris de deux d’entre elles sont identifiés ainsi que le sac à main de la secrétaire. Mais Nell, qui avait « reçu la visite » de sa grand-mère à l’instant de sa mort lorsqu’elle avait 4 ans, puis celle de ses deux parents qui l’aimaient à l’école au moment de leur accident mortel, ne reçoit rien d’Adam. N’était-il plus amoureux ? Rationnelle comme Mac, elle n’exclut pas a priori les phénomènes parapsychologiques puisqu’elle en a fait elle-même l’expérience. La dernière fois était lorsqu’elle avait 15 ans et qu’elle nageait à Hawaï : elle a été prise dans les contrecourants et ne s’en est sortie que lorsque ses deux parents l’ont apaisée « depuis l’au-delà »… Elle se laisse donc convaincre par sa tante Gert de rencontrer une célèbre médium « qui passe à la télé ». Celle-ci va lui faire des révélations qui vont la convaincre qu’elle « voit » bel et bien les disparus. Et Nell va même apercevoir fugitivement le visage d’Adam dans le miroir du couloir lorsqu’elle repart de sa séance. Sauf que…

Mais c’est là tout l’art du thriller policier que de laisser le suspense.

Comme toujours chez Clark, les protagonistes sont tous beaux, bien faits et de la haute société. Il y a les bons et les méchants, caricaturaux, ce qui fait le ressort de ses intrigues. Mais celles-ci sont assez tordues pour être captivantes, même à la relecture vingt ans après (comme pour ce roman de l’an 2000). Les technologies (mobile, internet, réseaux sociaux, clés USB, etc.) sont quasi ignorées de la romancière restée très ancien style, mais ce charme désormais suranné lui assure de fidèles lectrices aux Etats-Unis. Car elle écrit pour un public bien précis en ne sortant jamais des clous de ce que demande sa clientèle. Ce qui nous donne après tout, de l’autre côté de l’Atlantique, une vision assez juste de la classe qui a voté Hillary Clinton ou qui aujourd’hui donne le ton au reste du pays.

Mary Higgings Clark, Avant de te dire adieu (Before I say Goodbye), 2000, Livre de poche 2001, 439 pages, €8.20 e-book Kindle €7.99

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Stephen King, Différentes saisons

Elles sont quatre les saisons, comme les Trois mousquetaires, mais la comparaison s’arrête là. Elles content chacune une histoire, l’espoir d’une évasion pour le printemps, la fascination pour l’horreur nazie en été, l’aventure d’un quatuor de garçons de 12 ans pour retrouver un cadavre dans la Maine encore sauvage à l’automne, et l’histoire d’un accouchement post-mortem racontée dans un club de vieux bourgeois newyorkais un peu particulier en hiver.

Stephen King écrit mal mais sait conter. Il écrit comme il cause, direct et banal, mais sa verve est sans égale, ses observations très justes et son imagination galopante. Il sait se mettre à la place de ses personnages et frôler à chaque fois les abîmes.

Andy Dufresne est un ex-banquier accusé d’avoir tué sa femme adultère avec son amant alors qu’il jure ne pas l’avoir fait. Emprisonné à Shawshank dans le Maine (état qui n’a pas la peine de mort), il commande une affiche de Rita Hayworth pour orner le mur de sa cellule. A l’aide de cette photo presque grandeur nature, il réussira à s’évader au bout de 27 ans… Et contrairement à d’autres, moins intelligents, il ne sera pas repris.

Todd Bowen, 13 ans, a tout du petit Américain type, râblé avec ses 1m72 et ses 65 kg déjà, casque de cheveux blonds et yeux bleus, bon en classe et en sport. Mais il s’est trouvé fasciné brutalement un après-midi de congé dans le garage d’un copain par une pile de magazines à sensation qui évoquaient la Seconde guerre mondiale. Notamment les nazis, les juifs et les camps. Les profs adultes ne voient pas, dans leur stupidité scolaire bien-pensante, combien le spectacle complaisamment étalé de l’Horreur peut fasciner un prime adolescent. Les corps torturés, l’uniforme, les armes, le fantasme de domination remuent les instincts primaires exaltés par les hormones et suscitent de violentes émotions. Cet âge-là bascule facilement dans l’extrémisme et la cruauté. Croire qu’exposer le pire de l’humanité pour vacciner les ados est une erreur psychologique : depuis trois générations que sont diffusés le film Nuit et brouillard, la terreur de la Shoah et les scies moralistes « contre le racisme », l’attrait pour le nazisme ne s’est jamais aussi bien porté. Stephen King est juif et il a peut-être le tort de prendre comme héros un jeune WASP car il prête probablement une part de sa propre fascination pour ce que les zélateurs de la Race supérieure ont fait à son peuple qui se croyait le seul Elu. J’ai souvent constaté cette hypnose morbide quasiment suicidaire de ceux qui se sentent juif pour leur Ennemi historique qui voulait les éradiquer de la surface de la terre. Toujours est-il que le jeune Todd sonne à la porte d’un vieil homme de 76 ans immigré d’Allemagne des décennies auparavant, Arthur Denker : il a reconnu en lui le portrait d’un commandant du camp de Bergen-Belsen puis d’Auschwitz, Kurt Dussander, qu’il a vu en photo dans son uniforme tiré à quatre épingles sur les magazines. Dès lors qu’il est reconnu, le vieux est piégé et le gamin le fait chanter : il veut qu’il lui raconte toutes les horreurs, mais en détail. Cela enfièvre son imagination, l’excite, le fait bander dès que la puberté le tourmente. Il niquera sa première copine en pensant aux cadavres encore chauds d’Auschwitz puis, se rendant compte qu’elle est youpine, la vire ; elle le dégoûte. Pourtant elle aime ça, la bite, et croyait avoir trouvé son étalon fougueux pour la ramoner tant et plus. Todd vient voir le vieux cinq jours par semaine et ses notes scolaires s’en ressentent, même s’il a obtenu un A+ pour une rédaction sur les camps nazis. Stephen King donne la recette infaillible pour évoquer avec délectation les Interdits : il suffit de dire toute la répulsion que cela doit inspirer – mais on en a parlé quand même… Morale King, le vieux sera reconnu à l’hôpital et se donnera la mort mais l’adolescent américain Todd, à 17 ans, sera abattu par la police après avoir tué une bonne dizaine d’inconnus par fantasme de toute-puissance, lui devenu impuissant à cause de la pornographie des camps. On comprend mieux, par cette longue nouvelle publiée en 1982 et intitulée Un élève doué, combien « le nazisme » représente le summum de l’emprise du Mal sur la jeunesse déboussolée aujourd’hui. Du grand King.

L’histoire suivante du recueil, tout aussi longue et passionnante, a pour titre Le corps. Il est celui d’un garçon de 12 ans disparu depuis des jours et que des jeunes retrouvent mort au bord de la voie ferrée de marchandises qui traverse les forêts du Maine. Des jeunes prolos de 17 ou 18 ans qui rôdent en voiture, se bourrent à la bière et baisent les filles à la va-vite sur les sièges arrière. De vrais cons. Mais leurs petits frères sont encore à l’âge où l’on croit à l’Aventure et à l’Amitié et, lorsque l’un d’eux entend le grand frère évoquer leur découverte avec son copain, il décide ses propres camarades à tenter une expédition pour aller voir le cadavre. C’est encore une fascination pour l’horreur, un jeune garçon comme eux bousillé par un train ou peut-être massacré par un violeur, mais elle n’est ici que le prétexte à une épreuve en commun quasi scoute, une initiation au monde adulte et à la mort. Gordon le narrateur, son ami Chris le leader et les comparses Teddy le taré fils de taré et Vern le nullard, forment une drôle de bande mais c’est la leur. Ils sont un pour tous et tous pour un. Dans la touffeur de l’été du Maine, les garçons vont se déchirer le torse aux ronces, échapper de peu à un train lancé à toute vitesse sur une passerelle au-dessus du vide, se terroriser aux hurlements de femme violée des lynx dans la nuit, se faire griller la peau au soleil ou meurtrir le cuir aux grêlons, parcourant 25 km aller et autant au retour pour enfin découvrir leur alter ego mort, Ray Brower, sauf que… Mais je vous laisse le découvrir, comme ce qui va s’ensuivre. Stephen King n’est pas tendre avec les gamins de 12 ans et il les éprouve presqu’autant que Dickens ses petits Anglais. C’est ce qui fait son charme, d’autant que Gordon est celui qui aime raconter des histoires et que ses copains sollicitent, le soir à la veillée, serrés torse nu sous les couvertures. Le cinéma en a tiré un film, Stand by me (Compte sur moi) en 1986, avec Will Wheaton (13 ans) en Gordon et River Phoenix (15 ans) en Chris (Young Artists Awards 1987), avec une musique de Nitzsche.

La dernière « novelle » (plus de 20 000 mots qui font nouvelle mais moins de 40 000 qui donnent un roman, dit l’auteur en postface) ressort plus du fantastique habituel de Stephen King. La méthode respiratoire est celle pour accoucher. Mais elle prend un autre relief lorsque la mère est morte d’accident de voiture et décapitée ! Contée par un vieux médecin dans un club confortable en plein hiver de New York, parmi une bibliothèque aux romans très bons mais inconnus et aux poèmes jamais publiés, devant un cognac hors d’âge servi par un maître d’hôtel étrange, cette dernière histoire fournit de quoi terminer la soirée avec de quoi penser pour toute la nuit.

Cette œuvre un peu décalée du Stephen King classique de Shining, Carrie et autres Cujo ou Christine – dont on a tiré autant de films à succès ! – est captivante, surtout les novelles du milieu, les plus longues et les plus ressenties.

Stephen King, Différentes saisons (Different Seasons), 1982, Livre de poche 2004, 735 pages, €8.90 e-book Kindle €9.49

DVD Stand By Me – Compte sur moi, 1986, Columbia, 1h29, €9.90

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Xavier Bertrand : tout sur l’entreprise !

Dans Les Echos du lundi 12 avril, le président de (pour l’instant) la région Hauts-de-France se positionne pour les présidentielles dans presque un an. Il se veut candidat à droite, sinon « de » la droite, même si la voie reste encore semée d’embûches entre une éventuelle primaire (que les régionales remplaceront probablement) et le jeu mortel des egos. Je ne crois pas pour ma part au spectacle renouvelé du duel Macron-Le Pen comme la dernière fois – pas plus qu’il n’y a eu de nouveau Sarkozy-Royal en 2012 : les Français veulent toujours du changement et, disons-le, la « nullité » politique, économique et sociale de l’équipe Le Pen ne favorise pas son essor au-delà du noyau de mécontents habituel. Un vote uniquement « contre » est un peu étriqué après l’expérience Covid et le pays mérite mieux. Xavier Bertrand a le mérite de proposer déjà un plan pour le quinquennat à venir, même s’il est encore assez général.

Ce plan, c’est : tout pour l’entreprise. Son objectif politique est pour la France de « sortir de la spirale du déclin ». Pour cela, réindustrialiser, donc favoriser la création, le financement et l’établissement des entreprises sur le sol national. Tout le reste devait suivre… comme « l’intendance » pour de Gaulle : l’emploi, le salaire moyen (deux fois le SMIC en entreprise), l’innovation, la cohérence territoriale.

Comment le réaliser ? Par la baisse « de moitié » des impôts sur les entreprises tout en favorisant le crédit d’impôt de production…. mais sans augmenter les prélèvements obligatoires ! Si les Etats-Unis et le Royaume-Uni augmentent leurs impôts pour financer la relance, c’est qu’ils les avaient trop baissés ; la France est au contraire la championne des impôts et taxes de toute l’OCDE et les baisser est un pas dans la bonne direction pour rejoindre la concurrence des pays voisins. Mais c’est un genre de « en même temps », un casse-tête fiscal difficile à réaliser – ou seulement à la marge. Les intérêts des services, des territoires et des citoyens sont divergents : réduisez ici et vous aurez aussitôt une levée de boucliers ! Macron l’a tenté, il a eu les gilets jaunes, les conducteurs de trains, les étudiants, les assistés de la Culture et les chômeurs contre lui.

Or le principal du Budget est le « social » (dégrèvements, solidarité, cohésion, travail, régimes sociaux), plus élevé que dans les pays voisins : sans cesse de nouveaux droits suscités par de nouveaux ayants-droits revendiqués par de multiples « associations » subventionnées sur fonds publics par des fonctionnaires qui doivent justifier la pérennité de leur service. Alors qu’il faudrait moins d’Etat, moins de fonctionnaires, moins de strates administratives, moins de subventions. Que les créateurs entreprennent, ils ne devraient pas être sur fonds publics. Mais est-ce audible par « les soignants », les « intermittents du spectacle », « les étudiants », les associations pro-migrants ou anti-pauvreté ? Réduire la dépense publique me paraît un vœu pieu, ou seulement à la marge.

Plus intéressante est la création d’une Agence gouvernementale pour l’innovation sur le modèle de la Darpa américaine. Mais ce serait encore une agence de l’Etat central… même si elle fusionnerait plusieurs agences existantes guères efficaces.

Le problème est fonctionnaire, surtout sur l’innovation mais aussi sur les autorisations d’implantation des entreprises dont les recours ou les délais sont beaucoup plus longs en France qu’ailleurs. La France est plus administré que les autres (sauf pays nordiques et Canada) et tout fonctionnaire à chaque strate veut signer et, pour cela, prendre son temps pour le lire (mais pas au-delà de 35 heures par semaine, ni pendant le week-end, encore moins les sacro-saintes « vacances »). Réduire leur nombre, réformer leur formation, supprimer le statut d’inamovibilité (sauf pour les métiers exclusivement régaliens) restent des chantiers plus intéressants pour favoriser la créativité, l’initiative et l’innovation… et diminuer la charge fiscale qui pèse sur tous les Français. En témoignent tous ces sites pratiques sur le Covid fondés par l’initiative civile d’ingénieurs en informatique alors que les gros machins d’Etat peinent à éviter lourdeur et bugs à répétition comme Tousanticovid ou la prise de rendez-vous vaccinaux.

La création d’un fonds souverain accessible aux investissements des particuliers (seulement français ? euro ? européens ? internationaux ?) permettrait de recycler « l’épargne Covid » pour ceux qui n’ont pas pu dépenser durant quasi deux ans. Mais il existe déjà les deux Plans d’épargne en actions (PEA et PEA-PME) : ce nouveau fonds ne ferait-il pas doublon ?

Pour le reste, des incantations à une meilleure Europe et des Etats-Unis moins méchants. Cela ne fait pas une politique, tout juste quelques slogans de campagne. L’Europe fonctionne à 27, pas tout seul. « Revoir les règles de concurrence » a déjà été tenté par Emmanuel Macron, avec le succès que l’on constate. Exiger « un principe de réciprocité » est de la même eau et prendra du temps dans une « Europe » qui n’existe que culturellement, pas politiquement, ni économiquement, ni diplomatiquement. Trouver « un mécanisme » contre les lois extraterritoriales américaines est une vaste blague. Il existe mais personne ne l’utilise car – comme d’habitude – trop compliqué, trop restreint, trop juridiquement incertain pour les entreprises multinationales exerçant aussi aux Etats-Unis. La meilleure façon serait politique : agir comme les Yankees avec un corps européen d’enquêteurs sur les fraudes des entreprises américaines sur les impôts, les additifs alimentaires, les produits interdits, le taux de sucre dans les Coca, l’utilisation sans autorisation des données numériques, et ainsi de suite. Mais qui l’osera ? Xavier Bertrand lui tout seul avec pour seuls alliés les Chinois, les Russes et les Iraniens ? Qui y croit ?

Ce sont quelques données intéressantes que nous livrent le futur candidat, gardant le reste pour la campagne électorale qui devrait débuter à l’automne. Mais il se présente en Macron un peu plus à droite, avec une seule idée en tête : pas vraiment bouleversant…

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Maxime Chattam, Un(e) secte

Un thriller terrifiant qui se passe évidemment là où tout se passe : aux Etats-Unis. La colonisation française des esprits est un fait déconcertant qui fait mal augurer de l’avenir. A quand les « luttes décoloniales » des intellos franchouillards ? Chattam aime à faire peur en attisant les peurs intimes. Ici ce sont les insectes manipulés par une secte, qui n’est autre qu’un GAFAM de plus, une multinationale du numérique – évidemment yankee – dirigée par un juif au nom polonais comme certains autres GAFAM réels.

EneK est l’entreprise d’Edwin Kowalski, devenu milliardaire en dix ans dans le cloud et qui s’est diversifié en rachetant des entreprises de biotech. En injectant des milliards, toute recherche avance à grands pas, malgré les impasses et les limites techniques. D’autres milliards servent à acheter les politiciens, les juges, les flics, les autorités locales, pour qu’elles mettent la poussière sous le tapis lorsqu’il y en a. En bref, pas besoin du gros Q ânon pour voir qu’un Complot est aisé dès qu’on en a tout simplement les moyens.

Or Kowalski est un solitaire aigri, enfant malingre et ado méprisé. Il se venge. Adepte du Surhomme dans la version résumée wikipédé pour Américains ignares qui ne veulent pas se prendre la tête (donc très loin de la version de Nietzsche), il achète des meneurs pour recruter des hommes et des femmes de main pour son grand Dessein. Pas si intelligent que cela, même s’il se prend pour Dieu en mettant en œuvre le grand remplacement. Mais je ne peux vous en dire plus sans déflorer le sujet, ce qui serait dommage tant la sauce monte peu à peu, distillée savamment.

Tout commence par une énigme : une vieille femme qui lit beaucoup se fait bouffer de l’intérieur par araignée et scolopendre. L’histoire se poursuit par l’enquête d’un flic de Los Angeles sur un crime bizarre : un journaliste d’investigation dévoré jusqu’à l’os sans que ses vêtements soient dérangés. Elle se double d’une recherche dans l’intérêt des familles d’une détective privée de New York sur une jeune gothique suicidaire disparue. Les trois cas vont se rencontrer dans une campagne du Kansas où un camp de recherches en biotech, fermé de barbelés, montre une usine dont les cheminées crachent une grosse fumée noire. Le camp, les barbelés, la fumée… Chattam agite le mythe bien connu de l’Horreur, celui qui fait grimper aux rideaux la société, le point G des injures sur le net : le nazisme.

Car le solitaire aigri, enfant malingre et ado méprisé a beau avoir un nom juif, il est nazi ! CQFD. Bizarrement, il n’est pas pédophile alors que les deux vont de pair dans le mythe contemporain… Une erreur de casting dans la démago maximesque ? Ses SA sont des cloportes, une réduction bien connue de l’humain au bestial, sauf que les cloportes, myriapodes et autres arachnides sont ici bien réels et non pas des humains lobotomisés par la propagande. Les infects sont lobotomisés par les phéromones et obéissent à leurs dieux et maîtres pour faire disparaître sous leur venin et mandibules tous ceux qui en savent trop.

Le flic Atticus Gore au nom prédestiné, de la cité des anges, est homo et solitaire lui aussi, mais du côté du bien par la résilience de la musique métal dont il aime à s’assourdir. La détective Kat Kordell, de la grosse pomme, est célibataire et solitaire elle aussi, mais du côté du bien par la résilience de cet enfant que ses hormones désirent avant leur date de péremption. En bref, les deux vont se trouver… pour de nouvelles aventures ?

En attendant, les 550 pages sont bien troussées, captivantes, effrayantes. Et un post-scriptum indique que l’agence des projets de développement de l’armée américaine DARPA a financé dès 2007 des projets sur le contrôle à distance des insectes. Une guerre biologique en plus de la guerre bactériologique, de la guerre chimique et de la guerre atomique. La fiction pourrait donc être déjà en-deçà de la réalité.

Maxime Chattam, Un(e) secte, 2019, Pocket 2021, 550 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Bain caraïbe

Nous revenons au village lacandon en taxi, appelé par radio depuis la cabane du gardien. Le déjeuner n’est pas prêt : si nous n’étions pas revenus, il aurait été inutile de gaspiller de la marchandise. J’ai le temps (je suis le seul) de prendre une douche à l’eau froide du rio passé en force dans les tubes sanitaires. J’ai le temps encore d’acheter à la case-boutique, puis de boire, une bière Modelo pour 15 pesos. J’ai le temps enfin de regarder œuvrer les deux jeunes garçons en tunique blanche, les fils de Poncho. L’aîné peut avoir onze ans, le cadet huit, peut-être. Ils construisent en lattes de bambous et fines lianes une cage pour un oiseau vivant qu’ils ont attrapé au filet. La bête est à leurs pieds, entortillée dans les mailles, et se débat faiblement.

Le poulet, derrière lequel on a couru à notre arrivée, est enfin plumé, vidé et grillé. Accompagné de frites françaises et de riz, il fera notre repas. Des tranches de fruits de la forêt, ananas, papaye et pastèque l’achèveront, servis dans une bassine en plastique. Nous avions faim d’avoir marché toute la matinée !

Le bus est cette fois correctement climatisé, malgré les sempiternelles remarques elles aussi « à la française » des frileuses chroniques que tout changement hante, même d’atmosphère. Il nous reconduit plus vite qu’hier à Palenque. Thomas veut se servir d’internet et nous avons tout le temps. Le bus nous arrête donc au centre de la ville de Palenque, que nous n’avions pas encore vue. Nous déambulons par la rue principale de ce qui apparaît comme un gros bourg sans intérêt autre que commercial. Ici se rencontrent les produits des campagnes comme ceux venus de la ville. C’est un lieu d’échanges où règne en maître l’électroménager. Quelques agences de tourisme proposent des circuits en anglais ou en espagnol.

Sur le Zocalo où nous attendons le retour des flâneurs, assis sur un banc à quelques-uns, j’observe trois filles qui passent. Elles aiment sortir en groupe, faisant front solidaire contre les dragues des mâles s’il en est. Deux d’entre elles se tiennent par le bras. Elles portent un jean très moulant ou un bermuda noir, de hauts talons pour mettre en valeur leurs mollets, des hauts colorés et ultramoulants pour mettre en valeur leurs mensurations et attirer le regard qu’il faut là où il faut. Elles ont, comme les garçons d’ici, un visage quelconque, mais savent mettre leur physique en valeur. Un nuage de parfum persiste dans leur sillage pour qu’on puisse les suivre à la trace. Elles jouent les leurres pour les machos. Ceux-ci, déjà allumés, les suivent du regard. Les filles d’ici sont sans doute « sages », la province étant encore plus traditionnelle dans les sociétés traditionnelles. Mais elles ont appris de la télé et des feuilletons américains qu’il est bon de séduire avant d’épouser. Une fois la première maternité intervenue, adieu minceur, drague et vêtements moulants.

Après cette exploration ethnologique de la faune locale, après avoir croisé de gros flics au pétard macho pesant dans les deux kilos sur la hanche et des ménagères attirées par les vitrines de frigos, machines à laver et autres cafetières électrisées, nous rejoignons les Cabañas de l’hôtel Pancham pour y prendre une vraie douche et dîner.

Il a plu cette nuit, une longue averse tropicale qui crépite sur les feuilles et le toit et goutte ensuite, interminablement. Cet égouttement prolongé provoque le glapissement de filles, des anglo-saxonnes ivres qui rentrent dans leurs cabanes aux premières heures de la matinée sans se soucier des autres. Ces douches venues du ciel m’apparaissent comme un déversement providentiel sur leur égoïsme obtus, un vrai châtiment protestant pour les laver de leurs excès et de leur irrespect foncier du sommeil des autres. Mais, sensualité de la nuit brusquement fraîchie, le diable les guettait derrière un bananier, poilu et en sandales, j’imagine. Car les glapissements se sont mués subitement en râles.

Une part de la jeunesse nord-américaine vient au Mexique traîner son spleen indécrottable et rechercher les sensations fortes de l’exotisme. La morale protestante est si stricte qu’une fois passée la frontière, tout semble permis. Et l’on se vautre alors dans les débauches offertes par les « barbares » (ceux qui ne parlent pas anglais). Coiffures afro ou barbes rousses, toutes et tous portent l’invariable uniforme de l’anglo-saxon en détente : short, débardeur et sandales. Cela sans la moindre considération non plus pour la pudeur du pays. Les Etats-Unis n’éclairent-ils pas le reste du monde ? Cette bonne conscience messianique les éloigne inexorablement des autres sans qu’ils en prennent conscience. Ils sont tout effarés lorsqu’on leur en fait la remarque.

La route vers Campeche, plus de 300 km à faire, regorge de « topes », ces cassis volontairement placés pour ralentir les véhicules. Nous traversons une plaine arborée où la culture s’effectue encore sur brûlis. Des haciendas aux nombreuses vaches sont surmontées d’éoliennes pour donner l’énergie à la pompe qui remonte l’eau du sous-sol pour abreuver les bêtes. Antennes radios, quelques chevaux et pick-up yankees complètent la panoplie des parfaits cow-boys d’ici qui singent leurs grands frères du nord. Nous suivons de gros « semi-remolque » (en mexicain dans le texte) chargés de fret qu’il nous faut doubler « con precaution », ainsi qu’il est pédagogiquement indiqué au-dessus des feux arrière. La route est droite, mais mal stabilisée. Des cars de transports scolaires ont souvent vidé leur cargaison de garçons et de filles sur un pré pelé ou dans une cour bétonnée d’une école de campagne. Où vont-ils ainsi à la journée ? Visiter un site ? Voir une grande ville ? Est-ce l’heure de la pause ou du pique-nique ? Les garçons, chemise blanche et pantalon noir, jouent au foot sur l’herbe pelée avec leurs chaussures de ville. Les filles, assises à plusieurs autour du terrain, les regardent et commentent peut-être leurs sourires.

Près du viaduc : la mer. L’océan Atlantique du golfe du Mexique, jaune pastis et bleu turquoise tel qu’aux Caraïbes, à quelques centaines de milles en face. Le fond est de sable coquillier blanc et les vagues sont mousseuses. L’eau est chaude, autour de 26° probablement. Le goût du sel et l’odeur de poisson grillé qui monte de la paillote installée les pieds dans l’eau mettent en appétit.

Après le bain et le séchage au soleil, après quelques photos de mer, de mouettes et d’ambiance, après avoir ramassé et trié quelques gros coquillages qui prolifèrent sur l’estran, nous allons déjeuner. Une bière fraîche de marque Sol pour changer, une soupe de légumes en entrée, un rouget grillé humé depuis déjà quelque temps et une salade de fruits divers pour finir. La bière est acide, un peu dans la saveur de la Gueuse, elle est meilleure encore avec un peu de citron comme nous le conseille Hélène qui s’y connaît. L’étiquette revendique « la bière de Moctezuma ». Il n’est plus là pour le contredire.

Nous repartons pour deux heures de route sur des chansons angevines du groupe La Tordue qu’aime Thomas et qu’il a apporté sous forme de CD.

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Les anges de la nuit de Phil Joanou

Film noir des bas-fonds de New York où les gangs irlandais et italiens se disputent le marché des bars et de la drogue, film de la violence gratuite aux extrêmes, typique des années libertariennes post-Reagan, film de double-jeu et de trahison, Les anges de la nuit va au-delà des apparences.

Hell’s Kitchen est le quartier populaire irlandais de plus en plus exproprié pour faire de la place aux bourgeois nouveaux riches des années fric. Terry Noonan (Sean Penn) revient après douze ans. Il y est né, y a grandi avec son ami Jackie Flannery (Gary Oldman), et y a connu son premier amour d’adolescent avec Kathleen (Robin Wright), la sœur de Jackie. Ce dernier appartient à la bande de son frère Franckie (Ed Harris) et invite Terry à les rejoindre. Franckie est une caricature d’Irlandais, grande gueule, toujours bourré, émotif et cyclothymique mais fidèle en amitié et tireur expert. Kathleen et Franckie sont restés froids et au plus près de leurs intérêts égoïstes.

Terry se fait connaître en descendant deux dealers qui voulaient le braquer lors d’une transaction avec un comparse. Tout se sait très vite dans le petit milieu de la pègre et le voilà intronisé. Il se révèle très vite que le beau Terry est un flic infiltré pour faire tomber les bandes, un sous-marin dont la violence est à blanc. Comme Franckie, qui a peu d’envergure et le sait, veut s’allier à un parrain de la pègre italienne, il va devoir prouver son « respect » au Rital. Ce qui veut dire faire la justice lui-même auprès de ses hommes, anarchistes et romantiques dans l’âme. Il va descendre Stevie (John C. Reilly), qui a le tort de devoir une petite somme, 8000 $, à un prêteur de la mafia ; il va descendre son propre frère Jackie, qui a le tort d’avoir dû se faire respecter par trois Ritals au bar. La mafia a la discipline et le nombre pour elle et Franckie ne comprend pas qu’en décimant ses propres troupes il se met à sa merci.

Mais il fait pire dans cet engrenage où il s’engage à l’aveugle : il sème la zizanie dans son propre camp. En cherchant à camoufler son égorgement de Stevie en acte des rivaux italiens, il pousse son frère à riposter avec les premiers venus de l’autre camp ; en cherchant à camoufler son assassinat de Jackie sur un quai désert, il pousse Terry à outrepasser ses pouvoirs de flic et à user de la loi du talion. Il y passera, après toute sa bande, par le seul pistolet du flic qu’il a eu le tort de sous-estimer.

Le rêve n’est jamais la réalité et l’intelligence est de l’y adapter. Il semble que les Irlandais de New York en soient incapables, d’où leur élimination darwinienne : par les bourgeois sur leurs logements, par les Ritals sur leur territoire de racket, par leur indiscipline face aux rivaux. Franckie est un faux chef qui a besoin d’être seul avec du café pour réfléchir alors qu’il faudrait consulter et agir ; Jackie est un faux mec inapte à toute vie en commun, qui cherche à s’oublier dans l’alcool, la clope et la violence, et qui finira selon sa trajectoire annoncée ; Kathleen est une fille qui a de l’ambition mais qui n’a pas la capacité à quitter ce quartier et ses fréquentations pour refaire sa vie ailleurs, incapable d’aimer tout en restant viscéralement attachée ; Terry est un faux flic qui se déguise en faux truand avant de se perdre dans ses masques et de résoudre l’affaire par le pire : tuer tout le monde. Les frustrations adolescentes ne sont jamais surmontées et, dans les Etats-Unis de Reagan, c’est une condamnation à mort.

L’espace urbain est à tout le monde, à chacun d’y faire son trou. New York est la ville cosmopolite, à chaque peuple d’y faire sa loi. Aucun Noir dans le film, aucun Juif ; tout se passe entre Blancs, entre nord et sud, Irlandais et Italiens. La Ville vit la nuit, hantée par ses « anges » noirs, leur violence, leur alcoolisme fumeur et leur baise. Le passé…

DVD Les anges de la nuit (State of Grace), Phil Joanou, 1990, avec Sean Penn, Ed Harris, Gary Oldman, Robin Wright, John Turturro, Rimini éditions 2019, 2h08, €11.90 blu-ray €9.98

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Niaiserie européenne sur les vaccins

Nous sommes « à Bruxelles » dans le meilleur des mondes où des Pangloss de bureaux « croient » dans leur optimisme béat à l’efficience de leurs règles de droit. Sans « constater » que le monde alentour est peuplé de requins, même s’ils se déguisent en vieillard démocrate à la cape étoilée ou en primus inter pares d’empire. Les relations internationales sont le territoire où s’affrontent les plus forts et pas le jeu réglé du doux commerce. Pas quand il s’agit de vie ou de mort, pas quand il s’agit de son propre peuple à défendre. « Niais : dont l’inexpérience va jusqu’à la bêtise », dit le dictionnaire.

« Nous sommes en guerre » a dit un certain Européen : qu’à cela ne tienne ! Les Etats-Unis ont carrément activé le Defense Production Act pour protéger la capacité de production nationale, même si cela « gêne » la disponibilité des composants des vaccins pour les fabricants étrangers. L’organisation de la chaîne d’approvisionnement est mondiale mais les Etats-Unis sont les plus forts… s’ils ne rencontrent aucun obstacle. Le Royaume-Uni, qui a tenté de faire de même avec « son » vaccin AstraZeneca produit sur le sol européen, a dû reculer face à l’opposition ferme d’une Europe aux abois. Comme quoi se laisser faire n’est JAMAIS la bonne solution, n’en déplaise aux niais moutons qui tendent l’autre joue en espérant un monde meilleur… après décès. Mais, si « nous sommes en guerre », où est donc notre Loi de production pour la Défense ?

La stratégie européenne pour s’approvisionner en vaccins est passée du chacun pour soi initial (car la santé n’est pas une compétence de l’UE) à un effort de coopération louable pour l’efficacité des négociations comme pour la solidarité de la répartition. La mise en commun par les gouvernements des moyens permet des économies d’échelle, de partager les risques d’autorisations ou non de mise sur le marché, l’efficacité relative de chaque vaccin, et de couvrir les éventuelles pertes sur un raté.

Mais la Commission européenne a clairement montré ses limites en dévoilant son ADN : la méthode technocratique. Elle a négocié le prix avant la disponibilité, en bon juridisme comptable d’argent public, sans se préoccuper des priorités de livraison. Elle a ainsi fait le contraire des pays efficaces.

Cette stratégie est très différente de celle déployée par les États-Unis, où le gouvernement a organisé et subventionné lui-même une chaîne d’approvisionnement pour la fabrication et la distribution du vaccin en achetant par anticipation des vaccins pas encore testés (dont une biotech de Nantes délaissée par la bureaucratie française), en soutenant des laboratoires pour les essais cliniques, en travaillant « en même temps » (comme aime à dire certain Européen sans pourtant le faire) avec des fabricants moins connus et des fournisseurs d’équipements et d’ingrédients. Le gouvernement américain a également passé des contrats avec des entreprises spécialisées pour étendre la capacité de production d’intrants. C’est toute la chaîne stratégique depuis les start-ups pharmaceutiques jusqu’à l’administration des vaccins à la population qui a été pensée et organisée. Ce même Européen qui se vante d’être à la tête d’une « start-up nation » n’a rien fait de tel – il a laissé la technocratie juridique européenne agir comme un rouage sans direction, tout en laissant sa propre bureaucratie interne avancer à son train de sénateur dans le cafouillage des querelles de préséances pour organiser qui va faire quoi et qui va piquer qui. Le « quoi qu’il en coûte » du même Européen trop bavard et pas assez acteur s’est traduit aux Etats-Unis par 21,7 milliards de dollars de dépenses pour soutenir les laboratoires, les fabricants sous contrat et les fournisseurs d’équipement et d’intrants. Combien en Europe ? Combien en France ?

L’approche laissée à la technocratie européenne a laissé sans contrôle la population à la merci des capacités de production des labos sans qu’elle puisse « juridiquement » intervenir pour réduire les problèmes d’approvisionnement. Car les contrats ont été signés avec une clause « d’effort maximal » et pas avec une clause « d’exclusivité » comme le Royaume-Uni l’a fait. Résultat : un retard de plusieurs mois dans la livraison – donc un confinement supplémentaire qui coûte encore plus et des morts qui se multiplient dans l’impuissance générale. AstraZeneca n’aurait livré que 30 millions de doses sur 120 au premier trimestre et seulement 70 millions de doses sur les 180 prévues « seraient » livrées au deuxième trimestre – car une partie de la production réservée par l’UE s’est dirigée vers le Royaume-Uni pour obéir à la clause « d’exclusivité ».

  • La niaiserie européenne est cette illusion juridique du « respect des contrats » face à la puissance des pays qui les signent.
  • La niaiserie des gouvernements nationaux est de laisser la Commission européenne sans direction politique sur ce sujet précis et de laisser faire la bureaucratie lente, pointilleuse, à courte vue – alors que « nous sommes en guerre ».

Parler c’est facile, agir c’est mieux. L’Union européenne, sous la pression des opinions publiques « inquiètes », a fini par se rendre compte de cette erreur stratégique et elle a acheté de nouvelles doses à d’autres fournisseurs (on évoque 10 millions de Pfizer/BioNtech). Elle a durci fin janvier le contrôle et la transparence des exportations de vaccins, permettant de bloquer ceux produits sur le territoire de l’UE en cas de retard dans la livraison d’un fournisseur – mais tout en respectant « juridiquement » le principe de réciprocité et de proportionnalité selon la situation de l’épidémie et la population déjà vaccinée. Mais elle n’a pas « saisi » préventivement les 29 millions de doses d’AstraZeneca « découvertes » en stock dans une usine italienne alors qu’il aurait fallu : ce coup de semonce aurait montré que le droit du plus fort ne saurait rester à sens unique et aurait amené plus vite et mieux le Royaume-Uni à « négocier ».

Il n’est certes pas question de faire cavalier seul – puisque nous n’en avons pas les moyens. La chaîne de fabrication des vaccins est mondiale car ses composants sont produits un peu partout. Mais si la coordination politique entre pays est essentielle et le « nationalisme vaccinal » inepte parce qu’il décourage le financement des capacités de production aux différents niveaux de la chaîne de valeur, il s’agit de se défendre et d’exister face aux requins du monde. C’est là qu’un juriste sera toujours plus débile qu’un politique. C’est là qu’une fois de plus est démontré que l’économie, le droit, le social, sont soumis à la politique et non l’inverse. Savoir ce qu’on veut et où l’on va, puis financer les moyens nécessaires pour ce faire, enfin désigner un opérateur qui dirige et contrôle – voilà ce qui aurait dû être fait et qui ne l’a pas été. La guerre nécessite un général d’armée, pas un quarteron de bureaucrates laissé à leurs procédures inadaptées !

Pour augmenter la capacité de production en Europe, la Commission a (pour plus tard…) mis en place une « task-force » pour détecter les problèmes de production et y répondre. Un nouveau plan européen de préparation à la bio-défense contre les variantes de la Covid-19 introduit une autorisation accélérée des vaccins adaptés aux variants, et l’incubateur HERA soutiendra leur mise au point ou leur adaptation grâce à un financement européen. Le projet Fab UE doit aussi (après la bataille) augmenter la capacité de fabrication dans l’Union par des aides à l’investissement d’usines de fabrication, la réaffectation d’installations pour produire des vaccins et des médicaments spécifiques. En bref recréer une filière autonome : il serait temps ! Car la lenteur vaccinale et les mutations qui se multiplient risquent de faire durer les masques, gels, confinements réguliers, télétravail et autres restrictions de voyage au-delà de la fin d’année, voire au-delà de l’élection présidentielle française prévue.

L’irresponsabilité a conduit à la panique – et la courte vue à ignorer les risques d’une pandémie probable depuis les deux alertes du SRAS 2002 et du H1N1 2009. Les gouvernements nationaux se sont empressés de se défausser sur l’Europe en abandonnant leur pouvoir de décision à sa technocratie. Boris Johnson peut se réjouir : le Brexit, à court terme, ça marche, 50% de la population adulte est déjà vaccinée contre 10% en France. Lui gouverne, les autres se rejettent la faute sans avoir rien préparé depuis un an que le virus est connu.

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L’ultime razzia de Stanley Kubrick

Ce troisième film à 26 ans est le seul qu’il ait reconnu après deux brouillons. Nous trouvons un Kubrick pressé, efficace, scandant son histoire par séquences emboitées et flashbacks. Le fil, banal, est celui d’un casse de pari hippiques, deux millions de dollars quand même (c’était une belle somme au milieu des années cinquante). Il y a trop de protagonistes pour ne pas inclure des branquignols, trop de temps passé à comploter pour que ne fuite pas l’info, trop de confidences sur l’oreiller pour que cela ne se termine pas mal.

Le casse est une affaire d’homme. Sauf que les hommes ont tous des femmes, épouses ou compagnes, voire putes, devant lesquelles ils se vantent. Nous sommes en effet à l’époque où le mâle est dominateur et, comme le chasseur du mythe, doit rapporter sa proie au nid où la femme attend, soumise. La femme exemplaire, l’Américaine-type de ce temps-là, est une potiche entretenue qui ne travaille pas, n’a pas de gosse ni aucune activité. Elle se contente d’espérer que tombe toute ruisselante la richesse du mari, sinon elle le quitte. En attendant elle se pomponne, se maquille, choisit ses robes pour le teinturier, en bref se comporte en parfaite gamine gâtée, irascible et d’une curiosité de vieille chatte.

C’est ce qui va tout faire foirer. Car le mari, comptable aux paris, est un faible (Elisha Cook Jr.). Petit de taille, étroit d’esprit, vantard, il veut éblouir sa femelle (Marie Windsor) pour qu’elle « l’aime ». Le grand mot est lancé : l’Hamour. Il se confond, dans ces années d’hommes médiocres et de femmes idéalistes, avec sexe et fric. Toute l’Amérique.

L’inévitable mec standard nommé Johnny (Sterling Hayden), beau gosse sorti de prison, organise un plan parfait au timing serré et s’entoure de ceux qu’il faut. Sauf que l’avidité de goule de la femme du comptable minable, Stella en nana standard rêvant d’être star, est le grain de sable dans les petits jeux de gamins des hommes. Elle a pris pour amant un plus jeune et plus couillu, Val (Vince Edwards) qui lui promet la fortune en raflant toute la mise une fois le coup fait par l’équipe à laquelle il n’appartient pas. Par facilité, par vantardise pour emporter la femelle. Ironiquement, c’est le mari trompé, le minable faiblard, qui va faire échouer son coup de jeune macho qui se croit tout permis.

Reste le fric, un paquet de billets dans un sac qu’un flic dans le coup est allé porter à la chambre de motel qui sert de relais. Johnny va le récupérer pour le partage à la planque, mais des embouteillages dus au raffut du champs de course le met en retard. Lorsqu’il arrive, le drame est consommé, la bande à terre et seul le comptable sort, en titubant, blessé. Johnny comprend qu’il faudra partager plus tard, comme il était prévu, car ce n’est pas le moment.

Il ne sait pas qu’il n’y aura aucun partage. Le mari trompé va descendre sa femme avant de s’écrouler, les autres ont tous le coffre crevé d’une rafale. Johnny exécute le plan prévu et va prendre l’avion pour Boston avec son amoureuse, emportant non pas le sac mais une énorme valise qui ferme mal, ce dont il s’aperçoit mais ne veut pas tenir compte. Il ne peut l’enregistrer en cabine et le bagage part en soute. Un autre grain de sable est encore une fois dû à une femme, une vieille au caniche ridicule qui s’échappe pour japper à rien sur la piste – ce pourquoi le bagagiste fait un écart – ce qui fait tomber la valise – qui s’ouvre…

Et voilà le dernier, le Johnny beau gosse, bec dans l’eau et promis à la prison une fois de plus à cause des femmes. Oh, elles ne sont pas toutes vénéneuses ni putassières comme celle du comptable, l’une est malade et son mari veut faire le coup pour avoir les moyens de la faire bien soigner, une autre est amoureuse et ne veut pas que son mec retourne en tôle ce qui l’incite au dernier coup pour enfin la fortune (to make a killing : rafler la mise), la dernière est pitoyable en ramenant toute sa capacité d’amour sur un chien idiot, trop gâté. Mais toute l’histoire est là, entre le désir qui rend les femmes nécessaires aux hommes et les hommes qui refusent de faire participer les femmes. Sexe, fric et tuerie, le sel du film policier.

DVD L’ultime razzia (The Killing), Stanley Kubrick, 1956, avec Sterling Hayden, Coleen Gray, Vince Edwards, Jay C. Flippen, Marie Windsor, MGM United Artists 2002, 1h21, €9.97

Coffret Stanley Kubrick 3 DVD : Le Baiser du tueur / L’Ultime Razzia / Les Sentiers de la gloire, Fox Pathé Europa 2002, €49.55

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Ragtime de Milos Forman

Le spectateur se perd vers 1910 dans le ghetto juif où un découpeur de papiers cocu en public devient réalisateur de films (James Cagney) avec la girl (Elizabeth McGovern) comme actrice avant d’enlever l’épouse du riche bourgeois. Il est vrai que ladite girl, danseuse de beuglant, avait été épousée par un autre riche bourgeois (Robert Joy) qui n’avait pas apprécié de la voir nue sculptée sur le haut d’un gratte-ciel au Madison Square Garden. Allant en justice pour faire ôter le scandale, il s’est vu opposer une fin de non-recevoir. Il décide alors de se venger et tire sur le patron qui a commandé la statue et refuse de l’ôter ; il le tue. Au procès, sa femme, stipendiée par les avocats de la famille, témoigne de sa démence et il échappe à la peine de mort. Mais le divorce promis à un million de dollars est ramené par les avocats et la vieille devenue chef de famille à 25 000 dollars seulement. C’est comique. L’ancienne girl redevient girl bien qu’aimée par le fils des riches bourgeois auquel elle préfère les paillettes et l’envoi en l’air de son prof de danse.

L’histoire se répète en tragique avec le nègre (Howard E. Rollins Jr.) qui a enfourné un bébé à sa maitresse sans vouloir l’épouser au prétexte que son métier de joueur de piano jazz était itinérant et dans de mauvais lieux (on dit encore « nègre » en 1981, avant Reagan et sous la gauche au pouvoir en France, sans que cela soit forcément péjoratif). Lequel bébé est retrouvé tout nu sur la terre d’un parterre d’une riche villa où déjeunent un dimanche les riches bourgeois (Mary Steenburgen et James Olson). Bébé est recueilli, la police prévenue, l’accouchée retrouvée. Elle n’évite la prison que par la charité chrétienne des riches bourgeois qui l’hébergent avec son négrillon.

Jusqu’à ce que le père biologique se manifeste, lors d’un autre déjeuner interrompu des mêmes riches bourgeois, pour voir son fils et se concilier sa maitresse pour un mariage. Il a trouvé du travail dans une boite sérieuse et s’est achetée une Ford T. Luxe que jalousent les prolos pompiers du quartier qui le briment en l’empêchant de passer puis, une fois le flic du coin prévenu, en chiant sur le siège passager. Ce qui met dans une rogne noire le nègre qui se sent humilié, lui qui était parvenu à un brin s’émanciper. Il cherche à porter plainte mais la justice lui oppose une fin de non-recevoir. Sa future épouse décide de faire confiance à la justice en tentant de se faire entendre du vice-président venu en campagne électorale mais elle se fait tabasser à mort par les flics. Encore raté ! Le ragtimer décide alors de se venger en fomentant plusieurs attentats contre les pompiers jusqu’à ce que le préfet de police le cerne dans une bibliothèque où il menace de faire tout sauter (à l’américaine) avec ses copains cagoulés façon Ku Klux Klan si le gros connard de sergent pompier (Jeff Daniels) ne lui ramène pas sa Ford T nettoyée et réparée. Mais il a tort de faire confiance une nouvelle fois à la justice.

Tout comme le riche bourgeois qui croyait bien faire en faisant comme il faut : la négresse recueillie est morte sur ses conseils de prendre l’affaire en main ; son fils aîné artificier à qui il demande de ne se mêler de rien s’en mêle par défi ; le nègre avec qui il négocie se rend et mal lui en prend ; son épouse maintenue dans la soumission part avec le réalisateur de films juif à l’accent impossible (une sorte de Milos Forman à ses débuts ?) avec leur dernier fils.

Si vous avez suivi jusque-là, c’est que vous n’avez rien compris. Car le film se veut une fresque d’époque. Issu d’un roman d’E. L. Doctorow inspiré d’un autre, il en a gardé l’ampleur dans les multiples personnages et la longueur, sans parler des bouts de films muets qui sont censés raconter le contexte. Sauf qu’en deux heures et demi, c’est trop court pour être compréhensible. Il fallait soit recentrer, soit en faire une série. Le tort de Forman a été de confier le scénario au romancier. De plus, aucun des personnages ne réussit à être sympathique, ni le milliardaire jaloux, ni sa girl qu’on voit un moment à poil, ni le réalisateur juif qui attache sa fille en laisse mais délaisse sa femme, ni le nègre mauvais père mauvais amant et trop orgueilleusement intransigeant pour vivre en société, ni le riche bourgeois trop convenable, ni le fils rebelle, ni Houdini noir et blanc qui donne l’illusion de se défaire de tous les liens, ni… Le film aurait dû se concentrer sur le nègre sans s’égarer sur la girl, le message d’enfermement dans la négritude et le mariage suffisait pour chanter l’émancipation. Au lieu de quoi le spectateur se perd dans le ghetto juif où un découpeur de papiers cocu en public…

Reste une histoire aux belles images et à la musique de Randy Newman qui décrit la ségrégation de fait des Noirs et des épouses ainsi que la dure émancipation de ceux qui se font eux-mêmes. Il y a trente minutes de trop au début mais la suite vaut le détour. Le son en français est curieusement mixé : un moment on n’entend rien des personnages, la scène d’après ils gueulent. Pour son prix, le DVD comprend des suppléments.

DVD Ragtime, Milos Forman, 1981, avec Howard E. Rollins Jr., Moses Gunn, James Cagney, Brad Dourif, Elizabeth McGovern, Arte edition 2019, 2h36, €28.73 blu-ray €29.98

Il existe une version DVD à €9.25 mais attention, elle est exclusivement en espagnol.

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Christian de Moliner, La croisade du mal-pensant

L’auteur de La guerre de France et d’Islamisme radical comment sortir de l’impasse, aime à prendre prétexte des faits d’actualité brûlante pour en faire des romans ou des essais. C’est le tour aujourd’hui de l’intolérance « raciale » que les bobos de gauche euphémisent en « racialisée » ou « islamophobie ». Mais qui donc parle de race sinon ceux qui font semblant d’être contre tout en affirmant sans concession la leur ?

Il n’est que d’écouter la rumeur qui monte des universités, ces poubelles où la jeunesse se morfond en premier cycle, laissée à elle-même et brutalement traitée en « adulte » (c’est qu’elle a au moins 18 ans !) après des années lycées infantilisantes jusqu’au bout (même après 18 ans !). La diversité est une richesse si les différences – affirmées – ne sont pas « contre » mais « pour » : bâtir un avenir en commun par un présent partagé. Il n’en est évidemment rien avec cette mode imbécile venue des Etats-Unis perdus d’ignorance selon laquelle la culture de chacun n’est pas relative à soi mais une affirmation intolérante à toute différence. Il est choquant de penser autrement que soi et blessant de dire autre chose que son groupe. Les bien-pensants, hier bourgeois arrivés, sont inversés en racialisés exclu(sifs).

Les mouvements des minorités, qu’elles soient ethniques, religieuses ou sexuelles, ne se contentent plus de revendiquer leur droit à exister et à être respectée (ce qui est raisonnable) mais exigent désormais l’interdiction de toute expression contraire à leur conception unique des choses. La pensée unique, hier celle des bourgeois de gauche arrivés, est inversée en racialisme exclusif. D’où l’interdit sur un spectacle où des Blancs se griment en Noirs, la « dénonciation » à la Gestapo médiatique d’opinions qui ne caressent pas le poil islamiste dans le sens exigé, la hargne superstitieuse envers des dessins qui représentent Mahomet. Jusqu’à la décapitation en direct et en public d’un prof de collège par un égaré d’Allah qui se prend pour Dieu lui-même.

Samuel Meiersohn, le personnage de Moliner, est un Samuel Paty universitaire. Il suscite la haine d’une étudiante noire islamogauchiste qui exige agressivement de l’université pas moins que la création d’une zone réservée aux non-blancs pour « faire reculer leurs privilèges ». Un ghetto d’entre-soi où racialiser à l’aise, bien que le mot « race » ait été banni de la Constitution et que son expression soit « théoriquement » interdite par la loi. Mais la loi est aussi veule que ceux qui la servent, tout comme les règlements intérieurs des universités : est racisme tout ce qui va du Blanc aux autres mais phobie tout ce qui va des autres au Blanc. Les « victimes » ont forcément raison du fait de leur « race » : elles sont colorées, colonisées, dominées, violées, discriminées, ignorées… Le lumpen du lumpen-prolétariat réalisera l’Egalité rêvée – sans fin à venir – dans un métissage général du Noir aux blondes (mais si le Blond saute la Noire, il y a glapissement de viol) – dans l’intolérance totalitaire à quiconque ne pense pas comme la doxa. L’utopie est celle de 1984, un brin en retard si l’on y pense.

Pourtant Samuel est bienveillant à l’égard du monde qui va et se transforme. Sa maîtresse Jeannine El Bahr est une musulmane syrienne dont il respecte les interdits et ses étudiants sont pour lui le vivier de la recherche future. Mais l’exaltation identitaire – cette extrême-droite des ex-colonisés (ex depuis un demi-siècle…) – tourne en boucle, en délire fanatique. Pas question d’écouter l’autre mais le détruire ; pas question de garder l’esprit scientifique mais d’affirmer sans preuves ; pas question de conserver à l’université son statut de lieu où l’on débat mais d’exclure tous ceux qui portent une parole qui ne convient pas à la morale immédiate. Le roman délire dans le pire, la démission pétainiste de la société, la soumission veule des instances universitaires à l’Occupant islamiste, l’exclusion morale de Samuel par les autres profs qui « nuancent ». Cela se terminera mal, évidemment.

Comme notre société dans le futur proche ? Déjà les collégiens s’entretuent au couteau pour affirmer leur peau et leur territoire de bande sur le domaine « public ». Demain la guerre civile ? La lutte des races comme on disait la lutte des classes ? Le prétexte religieux pour des revendications de jalousie et d’envie ?

Le roman, publié initialement en autoédition a été remarqué par un véritable éditeur et ressort – en pleine actualité.

Christian de Moliner, La croisade du mal-pensant, 2021, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 207 pages, €14.00 e-book Kindle €3.50

Les publications de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Le Dernier Samouraï d’Edward Zwick

Les Etats-Unis ont le chic de récupérer à leur profit les exploits des autres pour les convertir à leur sauce. Ainsi de la geste de Jules Brunet, envoyé au Japon pour entraîner l’armée, et qui démissionna pour suivre le dernier shogun Yoshinobu Tokugawa dans sa rébellion contre l’empereur… soutenu par l’Angleterre. Jules est devenu Nathan, prénom bien biblique yankee, et l’officier français titulaire de la Légion d’honneur est réduit au massacreur de Sioux mercenaire sous la houlette d’un colonel cynique. Le prestige de l’armée américaine n’était pas si grand dans le monde en 1876 pour que le Japon veuille ses conseils. Il préférait la France de Napoléon III (avant la Prusse suite à la défaite de 1870), et le matériel militaire anglais. Le réalisateur mélange le personnage de Brunet avec la rébellion samouraï de Satsuma qui a duré du 29 janvier au 24 septembre 1877. Saigō Takamori le chef samouraï commit le seppuku après une blessure mortelle à la dernière bataille de Shiroyama.

Il reste que ce salmigondis à la gloire des Américains est devenu un bon film. Il est resté le DVD favori du Gamin depuis qu’il l’a vu à 11 ans. Il s’identifiait au jeune Higen (Sōsuke Ikematsu, 13 ans au tournage), le neveu du samouraï Katsumoto (Ken Watanabe).

Nathan Algren (Tom Cruise), capitaine démobilisé des guerres indiennes dont il a gardé des cauchemars et un alcoolisme invétéré pour avoir massacré au fusil et au revolver des femmes et des enfants, est réduit à faire de la pub pour Winchester devant les badauds à qui il raconte la férocité des Indiens et comment il tire bien. Son ancien colonel Benjamin Bagley (Tony Goldwyn) le récupère pour le présenter à Omura, industriel des chemins de fer japonais et conseiller de l’empereur (Masato Harada). Celui-ci, barbu et suiffeux à souhait, ne veut que gagner de l’argent en modernisant son pays et entraînant son armée, au risque de lui faire perdre son âme. Pour cela, il lui faut mater la rébellion des samouraïs menacés dans leur honneur traditionnel de guerriers, menés par Katsumoto, ancien général et conseiller de l’empereur. Donc acheter des armes performantes aux Etats-Unis. Le « bien du pays » prend ainsi des formes bien diverses – au moment même où, en 2003 à la sortie du film, les Etats-Unis se posent en défenseurs de la démocratie dans l’Irak de Saddam Hussein.

Le capitaine Algren est bien payé, donc il obéit et s’embarque pour le Japon où il entraîne l’armée. Mais le gros Omura est pressé, Katsumoto a attaqué son chemin de fer ! Il veut que l’armée intervienne tout de suite. Algren tente de l’en dissuader car les soldats ne sont pas prêts. A l’américaine, il improvise un show spectaculaire où il somme un soldat nippon de lui tirer dessus avec son fusil tandis que lui le vise au revolver ; dans la presse et l’émotion, le soldat le rate, prouvant qu’il n’est pas au point. Omura s’obstine et l’armée affronte les samouraïs dans une forêt de Yoshino. Malgré l’absence de toute arme à feu côté rebelles, l’armée fuit en déroute. Algren se bat comme un tigre – dont il brandit une lance ornée d’un fanion représentant l’animal, mais est blessé. Sur le point d’être achevé à terre par le beau-frère de Katsumoto, il réussit à transpercer la gorge de son ennemi. Devant tant de bravoure, le samouraï ordonne qu’on le transporte au village de son fils Nobutada (Shin Koyamada) et qu’on le soigne.

Sa sœur Taka (Koyuki Katō) va en être chargée, la propre femme de celui qu’il a tué. Mais chacun a fait son devoir et, après sa répulsion initiale, l’apprentissage du japonais par Algren et ses excuses présentées, elle va lui pardonner. Car l’Américain, 40 ans bien conservés au tournage, aime à « connaître son ennemi » et il s’instruit en hygiène, gastronomie, combat et langue. Par ses conversations avec Katsumoto, qui parle l’anglais, il en vient à apprécier l’honneur guerrier des samouraïs, leur vie fruste et naturelle, leur spiritualité zen, l’art qu’il ont d’embellir la vie à chaque instant dans la confection du thé, l’admiration des cerisiers en fleurs (Yoshino est célèbre), le combat au sabre.

Son obstination à devenir l’un des leurs attire l’enfant sans père Higen, qui se projette sur lui en ses apprentissages. Malgré le masque, les émotions bouillent dans un cœur japonais. Higen offrira à Algren une calligraphie lors de son départ pour Tokyo avec son oncle, puis Algren prendra le jeune garçon une fois dans ses bras lorsque la troupe reviendra de la capitale où Nobutada a été tué en faisant évader son père assigné à résidence par Omura après que l’empereur, un faible, l’eut désavoué.

Car Katsumoto veut lui aussi le « bien du pays ». Mais pas par l’affairisme ni la déculturation ; il veut un Japon affirmé dans ses traditions pour s’ouvrir au monde moderne. L’empereur Meiji (Shichinosuke Nakamura), jeune homme falot, ne commande pas : comme tous les patrons japonais, il n’est que l’étendard d’un groupe mené par le premier ministre. S’il consulte Katsumoto et lui demande ce qu’il devrait faire, le samouraï le renvoie à sa conscience – c’est à lui, l’empereur, de dire ce qui doit être. N’ayant aucun argument ni soutien pour contrer Omura, c’est donc ce dernier qui l’emporte. Jusqu’à la bataille finale où Katsumoto se tue, aidé par Algren, alors qu’il est mortellement blessé.

L’armée des quelques cinq cents samouraïs, possédant seulement sabres, arcs et lances, fait face à l’armée impériale désormais formée de deux régiments, soit deux mille hommes, armés de canons, de fusils et de mitrailleuses Gatling à trois cents coups par minute. Deux conceptions de la guerre et de l’humanité s’affrontent : le combat d’homme à homme et le massacre industriel. La guerre, depuis le milieu du XIXe siècle, est devenue technique, tuant à distance. Algren a beau citer les Thermopyles, ces trois cents Spartiates face à des milliers de Perses, il s’agit d’un suicide. Le général Custer aux Etats-Unis, en choisissant le panache contre la réalité s’est révélé un boucher de ses hommes ; pas Katsumoto car ses samouraïs étaient tous volontaires. Les Spartiates avaient le même armement que les Perses, seul le nombre l’emportait. Plus face à l’armée impériale d’Omura, ni aujourd’hui où, avec mitrailleuses, missiles, hélicoptères de combat, drones, des fonctionnaires tuent depuis leurs bureaux. Le temps des samouraïs était le dernier temps de l’honneur, ce film a le mérite de nous le rappeler.

Malgré leurs ruses et la stratégie déployée par Algren avec écran de fumée, bombes de paille pour désorienter la charge et combat rapproché au sabre où les samouraïs ont l’avantage, le résultat ne fait aucun doute. Malgré des pertes deux fois supérieures, les impériaux menés par Omura gagnent. Algren en profite pour tuer son colonel dont il a toujours haï le cynisme élitaire. Nathan Algren est devenu un vrai samouraï ; il s’est « tatamisé » comme on dit de ceux qui ont adopté les us et coutumes du Japon.

Il s’en sort comme un caméléon, va porter le sabre de Katsumoto à l’empereur. Pétri d’émotion pour l’honneur et la tradition, le jeune homme révoque Omura, refuse de signer le traité commercial avec l’ambassadeur américain et confie le sabre à Algren.

DVD Le Dernier Samouraï (The Last Samurai), Edward Zwick, 2003, avec Tom Cruise, Ken Watanabe, William Atherton, Chad Lindberg, Ray Godshall Sr., Warner Bros 20004, 2h27, €10.99

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Gary F. Bengier, Un voyage sans entraves

Un roman de science-fiction contemporain qui s’interroge sur la conscience des IA (intelligences artificielles), sur le pouvoir des machines, sur la démission des libertés au profit du confort protecteur – en bref sur le libre-arbitre, donc sur l’amour, Dieu et l’univers. C’est gros… et passionnant à lire, dans une belle édition cartonnée sur papier crème, malgré une traduction IA très plate qui connait mal la langue française.

Le lecteur ne peut que rester dubitatif devant une phrase telle que : « Leur angle de repos se déplaça lorsqu’elle le tira sur elle, et leurs regards se verrouillèrent » p.432. C’est une description de baise bien cryptique… En philosophie, c’est pire, les concepts étant difficilement traduisibles sans intuition humaine : « La méta-idée de l’analogie est que la chambre chinoise n’instancie pas de sémantique, car il n’y a pas de sens ici, et donc que la syntaxe est insuffisante pour la mentalité » p.110. Comprenne qui pourra, malgré le lexique à la fin. De même le « point tournant » pour dire le point clé, « les Etats » pour les seuls Etats-Unis (comme s’il n’y avait qu’un seul « Etat » dans le monde entier !), les « platonistes » pour platoniciens, le « wagon » pour le véhicule et ainsi de suite.

Malgré ces défauts de robot, l’aventure se lit bien. Car il s’agit d’une aventure, même si elle grimpe dans les hautes sphères de la philosophie et de l’astrophysique parfois aux limites de la compréhension humaine. Il faut dire que nous sommes en 2160 et que le monde s’est stabilisé en Etats après les guerres du climat à la fin du XXIe siècle. L’économie a régressé, la mondialisation s’est quasi arrêtée et les Etats sont devenus administrateurs autoritaires pour assurer à leurs citoyens le minimum vital. Les robots ont remplacé les humains pour la plupart des tâches de production industrielle et de services et les gens sont classés par « niveaux » de 1 (le plus haut) à 99, en fonction de leurs aptitudes et de leurs études. Ils ne voyagent plus (pas bon pour la planète) – sauf les ultra-privilégiés des niveaux 1 à peut-être 10. Ils ne mangent plus de viande mais de l’alt-meat (viande alternative, tout comme les vérités à la Trump). Leur « thermomix » du futur leur synthétise les plats qu’ils veulent, les robots ménagers font l’approvisionnement et le nettoyage, leur application interne Medflow leur diffuse les substances médicamenteuses requises par l’analyse de votre métabolisme en continu…

Joe est chercheur pour le Ministère de l’information mais il cherche la quadrature du bit dans la soi-disant « intelligence » des robots. Ces machines, aussi sophistiquées soient-elles, restent au fond des machines ; elles sont programmées et obéissent à une suite de séquences ordonnées par des algorithmes créés par des humains. Elles n’ont aucun sentiment ni aucune conscience d’elles-mêmes. Le débat a agité le Landerneau scientifique (très restreint en France) l’an dernier, il est donc très actuel. Joe est mathématicien et informaticien mais il tourne en rond et prend donc un congé sabbatique dans un campus universitaire californien pour étudier la philosophie et l’économie, de façon à ouvrir son esprit à d’autres façons de penser (comme l’auteur). Il éradiquera d’ailleurs une machine particulièrement méchante en exigeant d’elle une réponse à une formule mathématique insoluble : tournant en boucle, le théorème de Tarski, le robot en perdra son latin. Pas besoin d’être matheux pour comprendre.

Mais voilà, nul n’est déterminé en univers physique fermé, hypothèse la plus réaliste pour conforter les lois de la physique. Si un Dieu existe, il est extérieur à l’univers et laisse faire une fois créé (p.261, p.390). Même si toute cause a des conséquences, le hasard subsiste et se manifeste, permettant à chaque être doué d’un certain niveau de conscience de pouvoir choisir. En fonction de quoi ? De la morale pratique qu’il s’est forgé par l’exemple et l’expérience, et dans le but d’agir au mieux dans la collectivité. Joe rencontre Evie, par hasard, non sans frictions. Evie est d’un niveau inférieur et activiste pour revendiquer la suppression du régime des niveaux. Après une manifestation dans laquelle des drones de police et des robots-flics (copbots) ont surveillé puis pourchassé les manifestants, elle se lave de l’acide déversé dans la fontaine. Joe l’invite à venir se réfugier dans son appartement (sans arrière-pensées lubriques) : il est curieux. Ils ne baisent pour la première fois que page 207 sur 505. Là encore, le futur de la sécurité est la dérive de l’actuel : la surveillance est facilitée par les réseaux (ANPI, assistant numérique personnel intelligent) et le maillage des identités (ESNE, émetteur système neural-externe) implantées en chacun par une plaque de métal. Le confort se paye par l’exigence d’être conforme ; à l’inverse la liberté engage la responsabilité.

Ce pourquoi le Ministre de la Sécurité nommé Peightân (qui sonne comme Sheitan, le diable du Coran), exige de chacun une obéissance à la lettre aux lois. Il ne tolère pas l’à-peu près humain. Si la peine de mort est abolie, le manifestant peut être tué s’il résiste aux copbots. Une fois jugé, il est banni dans la Zone vide, un espace désertique au sud du Nevada, privé de toute assistance électronique et médicale. Il devra survivre par ses propres moyens. C’est ce qui arrive à Joe et Evie, devenu couple par apprivoisement progressif. Ils sont chassés du Paradis après la faute d’Evie pour se nourrir à la sueur de leur front et enfanter dans la douleur ; ils reviendront avec trois gosses : des jumeaux, Clay et Asher (Caïn et Abel), plus un troisième garçon prénommé Sage (non, ce n’est pas une erreur du logiciel de traduction, le prénom Sage existe bien aux US).

L’auteur, MBA de Harvard Business School, a travaillé dans la Silicon Valley avant de devenir le directeur financier d’e-Bay jusqu’à son introduction en bourse. Il a eu deux enfants (jumeaux ?), une maitrise de philo à l’Université d’Etat de San Francisco et produit du miel et du vin dans sa propriété. Mais le lecteur européen constate une fois de plus combien l’ornière mentale biblique handicape l’imagination des auteurs américains.

Le couple de Joe et Evie devient pionnier, retournant aux sources du ressort yankee ; il est aidé par un autre couple de manuels, exilé lui aussi. Ils reviendront tous plus fort à la civilisation, une fois révolue leur peine de trois ans. Joe se sera ressourcé au travail manuel et à la survie, il comprendra mieux l’univers. Evie se battra pour abolir les niveaux et pour ses enfants. Et tous deux changeront leur monde.

Ce que j’aime bien en ce roman est le côté pratique de Joe comme d’Evie, même dans les spéculations intellectuelles les plus hautes. Ils vivent l’aventure au coin de la rue et découvrent l’amour, dont la manifestation suprême réside en l’enfant. Ils sont nés dans une civilisation numérique avancée mais savent s’en dégager et réapprendre les gestes immémoriaux de la survie en milieu hostile. En bref ils sont humains et font chanter l’humanité face aux machines, aux vers informatiques et aux algorithmes. Telle est l’existence qui nous attend, l’imaginer en fiction permet de l’apprivoiser, et surtout de mesurer combien un équilibre est nécessaire entre la technologie et les bases mêmes de la vie.

Gary F. Bengier, Un voyage sans entraves, 2020, Chiliagon Press (Napa, Californie) traduction automatique en français 2021, imprimé par Lightning Source UK Ltd, 505 pages, broché €17.92 relié €28.71 e-book Kindle €7.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Lord of War d’Andrew Niccol

Enrôlé par Amnesty international contre la guerre et les trafics d’armes, ce film américain les dénonce non sans un certain humour tout en expliquant le pourquoi et le comment. Les armes tuent ? Yaka les interdire. Les barbares et autres apprentis dictateurs, roitelets africains ou proche-orientaux massacrent à tout va ? Yaka ne pas leur vendre d’armes. Sauf que jamais un yaka n’a réussi là où Dieu n’a même pas tenté. L’être humain est une bête, mais pire que les autres dans ses excès, dont la tuerie gratuite. Les trafiquants d’armes font un métier immoral mais qui n’est que la politique par d’autres moyens.

Youri (Nicolas Cage), un Américain né en Ukraine d’où ses parents ont émigré en se faisant passer pour juifs afin de fuir le « paradis des travailleurs » où seule la caste dirigeante vit bien, se lance dans le commerce. Son personnage est inspiré de Viktor Bout, un Russe trafiquant d’armes réel. Mais les marchandises habituelles rapportent peu et tout le monde fait ça. La drogue n’est pas dans son plan mais les armes… Là est le pactole parce que tout le monde en veut, autant que du pain, et qu’il existe un marché partout sur la planète. Youri commence dans son quartier de Little Odessa à Brooklyn à affiner son bagout en vendant des Uzi grâce aux relations de son père à la synagogue. Il se moque de l’idéologie des acheteurs comme à quoi ce qu’il vend va servir – selon la philosophie américaine du commerce.

Les soldats américains, lorsqu’ils se retirent d’un théâtre d’opération, laissent sur place les munitions et beaucoup d’armes légères prises à l’ennemi ; ils ne vont pas s’embêter à rapatrier tout ça, autant en acheter des neuves. Telle est la mentalité gaspilleuse du peuple des affairistes, bénie par les industriels du lobby militaire. Youri achète des stocks au poids et les revend au détail à des bandes armées qui veulent écraser leurs concurrents. Mais c’est la chute de l’Union soviétique, en 1991 lorsque Gorbatchev, le dernier « secrétaire général » d’une URSS en ruines démissionne, qui ouvre grand les vannes du commerce des armes. Car les gros calibres sont là, prêts à être bradés par des officiers qui n’ont plus aucun ordre d’en haut et dont le salaire n’est plus versé. Canons, mitrailleuses, hélicoptères de combat, missiles, tout est bon. Même les têtes nucléaires mais Youri n’a pas de client pour elles.

Les deals s’enchaînent, Youri se fait une réputation, il supplante le vieux routard juif des marchands d’armes Simeon Weisz (Ian Holm) qui l’a méprisé lorsqu’il a voulu travailler avec lui quelques années avant. Il a même fait sauter la nouvelle limousine américaine de son oncle, général ukrainien impliqué dans le trafic. Le André Baptiste le président du Liberia (Eamonn Walker, inspiré du véritable Charles Taylor), état africain fondé par les Etats-Unis pour servir de libre patrie aux nègres descendants d’esclaves américains, est le plus avide et le plus sauvage, flanqué de son fils incontrôlable (Sammi Rotibi) qui tire sur tout ce qui bouge avec sa kalach plaquée or et reste torse nu sous son gilet, deux grosses chaînes en or au cou, trimbalant deux putes courts vêtues. Il paye en diamants gros comme des billes, mieux que les cartels colombiens qui payent en héroïne dont le petit frère Vitali (Jared Leto) consomme trop. Et livre Simeon à Youri pour qu’il le descende.

Youri peut enfin payer pour avoir la femme de ses rêves (Bridget Moynahan, 34 ans au tournage), le mannequin qu’il voit sur les affiches des pubs depuis la fin de son adolescence. Il la séduit, la subjugue par sa richesse au début factice (il s’endette), très vite réelle (il réussit), lui enfourne un gamin. Tout va bien ? Un officier d’Interpol (Ethan Hawke) ne cesse de le traquer avec son visage de boy-scout et sa morale sans faille du droit. A chaque fois Youri se débrouille pour ne donner aucune prise à aucune accusation majeure et Jack Valentine est obligé de le laisser partir non sans user des gardes à vue au maximum (« encore une journée de gagnée pour les gens qui vont mourir avec vos équipements »). Telle la fois où son Antonov bourré d’armes destinées à un pays africain est arraisonné par la chasse d’un pays soumis aux Etats-Unis et sommé d’atterrir. Le pilote ukrainien réussit à poser l’avion sur une piste dans la savane. Avant que les policiers n’arrivent, l’avion est vidé de toute sa marchandise par les locaux sur l’invitation de Youri ; c’est open bar pour les kalachnikovs et autres RPG 7 ou grenades. Même des gamins s’en emparent avec avidité. Cynique mais commerçant jusqu’au bout, Youri les encourage.

Il ne parle pas de son métier à sa femme et Valentine va trouver là une faille où enfoncer son coin. Il la persuade d’espionner son mari pour savoir ce qu’il trafique. Lorsqu’elle lui en parle, Youri tente alors de se reconvertir en commerçant autre chose, il a assez d’argent, mais le président libérien vient le visiter chez lui à New York en profitant d’une réunion de l’ONU. Il persuade avec un énorme diamant Youri d’effectuer un dernier chargement… pour un pays voisin, la Sierra Leone, très surveillée. Youri a le tort d’emmener avec lui son petit frère trop faible, Vitali. Assistant à la tuerie d’une femme qui court après son enfant échappé du camp de toile près duquel se déroule la transaction armes contre diamants de sang, Vitali s’empare d’une grenade et fait sauter le premier camion. Il est tué de rafales de mitraillettes par les gardes africains et la transaction ne réussit qu’à moitié avec le second camion.

Youri rentre aux Etats-Unis avec le corps de son frère débarrassé, croit-il, de toutes les balles et muni d’un certificat de décès mentionnant une crise cardiaque. Il est inculpé de fausse déclaration car il en reste une mais c’est une infraction mineure. Youri ne s’en préoccupe pas, à tort, car sa femme ulcérée qu’il ait replongé le suit, découvre son antre dans les entrepôts et sa collection d’armes. Le code du cadenas est en effet d’une imbécilité majeure : la date de naissance de leur fils. Fausses factures, faux passeports, contrats illégaux, armes non déclarées, Jack a de quoi impliquer Youri à vie.

Sauf que… le trafic ne va jamais sans complicités et, lorsqu’il s’agit des armements produits par le plus gros pays industriel marchand de la planète, les Etats-Unis, la raison d’Etat s’en mêle. Youri a été aidé par le colonel Oliver Southern (Donald Sutherland) qui lui signalé régulièrement les tuyaux des douanes. Il aura perdu son frère, sa femme et son fils, mais n’ira pas en prison. Il est trop utile pour la géopolitique du maître du monde qui a besoin de petites mains non officielles pour les zones grises. Ce pourquoi il existe toujours des « paradis fiscaux »… Comprendre rend toujours plus intelligent que condamner « par principe ». Ce film vous rend moins bête.

DVD Lord of War (Seigneur de guerre), Andrew Niccol, 2005, avec Nicolas Cage, Ethan Hawke, Jared Leto, M6 vidéo2006, 2h02, €5.00 blu-ray €11.75

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No country for old men de Joel et Ethan Coen

Les hommes se font vieux en ce début de la décennie 1980 contée en 2007 : le monde change et il n’est plus pour eux. Ni Llewelyn Moss (Josh Brolin), ancien du Vietnam vingt ans avant, ni le shérif Tom Bell (Tommy Lee Jones) vétéran de la Seconde guerre mondiale, ni même le tueur à gage moderne Carson Wells (Woody Harrelson), ancien colonel au Vietnam, ne comprennent plus ce qui se passe. Il n’y a guère que le psychopathe robotisé et sans affect Anton Chigurh (Javier Bardem), tueur à gage pour les cartels mexicains, qui s’adapte. En tuant sans état d’âme tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. La violence gratuite comme humour noir ou la relative stupidité texane du shérif adjoint Wendell (Garret Dillahunt) qui fait son boulot sans y penser sont peut-être les mutants de la modernité dans un monde du n’importe quoi où tout est permis. Il suffit désormais d’oser.

Moss, chassant l’antilope dans les plaines texanes, trouve par hasard quatre 4×4 explosés dans le désert, les cadavres de Mexicains armés gisant tout autour. Seul un blessé gémit au volant d’un véhicule et réclame en espagnol de l’eau. Son pick-up est rempli de sacs d’héroïne passés en fraude. Sans doute un règlement qui a mal tourné. A l’affut, Moss se met à la place du dernier survivant – il y en a toujours un. Il suit la piste jusqu’à un arbre où il s’est mis à l’ombre, blessé, avant de crever. A côté de lui une sacoche pleine de billets : 2 millions de dollars au moins. Moss la ramasse, ainsi qu’un pistolet-mitrailleur et un revolver nickelé, une belle arme qui peut servir – et qui lui servira.

Il rentre chez lui et planque les armes sous son préfabriqué mais sa femme, la geignarde Carla Jean (Kelly Macdonald), l’entreprend et veut tout savoir ; elle est très agaçante et il ne lui dit que le minimum. Ce personnage, nul au début, prendra de la consistance durant le film jusqu’au tragique de la fin. Mais son mari aurait mieux fait de lui parler au lieu de décider seul et de faire en macho texan « une grosse connerie ». Il le sait, il la fait, il se perdra. Moss est le viril joueur.

Il retourne en effet de nuit sur les lieux du massacre avec un bidon d’eau pour le blessé. Qui est évidemment mort depuis, tandis que la came s’est envolée. Mais son pick-up est repéré car les trafiquants sont à la recherche du fric et il se fait poursuivre tous phares allumés puis, lorsqu’il se jette à l’eau blessé, par un molosse lâché sur lui. Il réussit à s’en débarrasser mais, avec la plaque d’immatriculation, il ne faut pas être bien sorcier, aux Etats-Unis, pour retrouver quelqu’un.

La mission est confiée au tueur laid et implacable au nom pas très catholique, Anton Chigurg, qui agit surtout avec un pistolet pneumatique à tuer le bétail. Nous sommes au Texas et la « virilité » exige d’user des armes en fermier. Comme nous sommes bien au Texas, les gens ont l’esprit bovin de leur bétail : le shérif adjoint qui a arrêté Anton ne le surveille plus une fois mises les menottes, ce pourquoi l’autre réussit à l’étrangler ; ayant piqué la voiture du shérif, le tueur arrête un bouseux qui obéit bien sagement, bien qu’aucune étoile de shérif ne soit piquée dans la chemise et que le soi-disant shérif porte un pistolet pneumatique au bout d’une bouteille, le gros con se laisse complaisamment mettre sur le front l’embout à bœuf tout en n’y comprenant rien – pas grave, les cons vont en enfer. Chigurh est le viril rendu fou.

Par quoi ? On ne sait pas. Il est en tout cas le personnage le plus fascinant du film, bien que répugnant. Peut-être est-il né comme ça, étranger à la société avec un nom pareil, étranger à la vie à cause de son enfance ou de ses parents. Peut-être est-il devenu psychopathe parce qu’habitant le Texas, pays dur aux faibles qui ne connait que la loi du plus fort. Même l’adolescent qui lui donne sa chemise pour s’en faire une écharpe afin de maintenir son bras blessé dans un accident de priorité (Josh Blaylock, 16 ans au tournage) ne lui soutire aucun remerciement ni sourire : seulement un billet de vingt dollars pour ne rien devoir à personne. Que le garçon commence par refuser en déclarant, selon les vieux principes de la communauté américaine, que « c’est normal de donner sa chemise à quelqu’un qui en a besoin ». Le tueur est un serial killer qui jouit de donner la mort ou de gracier, jouant à pile ou face le destin. Mais il faut que la victime annonce ; Carla Jean, qui ne le fera pas, laisse son destin en suspens. Le spectateur ne pourra que spéculer sur ce qui lui est arrivé : exécutée ou graciée ?

Anton pique la voiture de l’abruti, « une Ford de 1977 » dit Bell, shérif de père en fils depuis trois générations mais qui se fait vieux. Toute cette drogue, ces fusils automatiques en vente libre, cette avidité du fric, ces cadavres multipliés, montrent qu’il décroche du mouvement social. Il va finir son boulot, boucler autant que faire se peut l’enquête en tentant de protéger Moss et sa femme, mais prendra sa retraite aussitôt après. Lui obéit aux vieux principes de l’Amérique : qui a commis une faute la paye. Ainsi a-t-il fait passer sur la chaise électrique un jeune homme qui a tué sa petite amie de 14 ans sans raison. Mais après jugement, pas par bon plaisir ni en se prenant pour Dieu comme Chigurh. Bell reste le viril raisonnable. Au début des années 1980, ces vieux principes fondateurs de la loi et de l’ordre semblent abandonnés par des tueurs sans raison, des égoïstes sans morale, des violents sans mesure. Cela donnera la réaction républicaine avec Reagan dès 1981, puis la réaction raciste revancharde de Trump et de ses partisans déclassés.

(Coffret 2 DVD True Grit +) No country for old men (Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme), Joel et Ethan Coen, 2007, avec Tommy Lee Jones, Javier Bardem, Josh Brolin, Woody Harrelson, Kelly Macdonald, Garret Dillahunt, Paramount Pictures 2011, 2h02 €24.90

Cormac McCarthy, Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme (No Country for Old Men), Cormac McCarthy, 2005, Points Seuil 2008, 320 pages, €7.10

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L’avenir s’écrit aujourd’hui

Le SARS Cov 2 tue les gens déjà malades et éprouve ceux qui sont sains : il ne fait que révéler ce qui existe déjà et que l’on ne voit pas encore dans l’économie, la société, la politique, l’international.

C’est ainsi dans l’économie, où les sociétés hier fragiles seront demain en faillite, après la perfusion. Sans assistance respiratoire, leur coma artificiel prendra fin par un acte de décès. L’Etat soutient mais ne le fera pas éternellement ; la Banque centrale soutient et cela durera plus longtemps, mais pas sans inconvénients : soit elle réduit ses interventions d’ici un ou deux ans et les taux longs de marché remontent, rendant les dettes accumulées par les Etats et les entreprises plus coûteuses chaque année ; soit elle poursuit ses interventions et alimente les bulles d’actifs qui se forment déjà dans la finance et l’immobilier… Comme la langue d’Esope, l’intervention est la meilleure et la pire des choses. Un délicat équilibre à tenir dans le temps – à condition que la croissance reprenne, ce qui ne pourra se faire qu’avec de nouveaux concepts et de nouveaux secteurs – et par l’automatisation croissante de la production. D’où les reconversions, les formations, les réformes des retraites et du chômage – inévitables pour maintenir le système social viable. Notre vieux pays lourdingue est-il outillé mentalement pour cette réactivité ? Ce qui pose la question de l’efficacité de l’Etat administratif, du jacobinisme centralisé et des grandsécolâtres cooptés dans l’entre-soi. Car le succès de l’économie est la confiance.

C’est ainsi dans la société, où les gens se recentrent sur leur famille, leurs intérêts et leur chez eux au détriment du collectif et des « grandes causes » idéalistes : c’est un signe que les engouements des réseaux sociaux aillent vers le complotisme, qui est une vision personnelle fantasmée du monde, plutôt que vers les utopies sociales que l’on célébrait il y a 150 ans sous la Commune. Aujourd’hui ils réduisent leur intérêt pour l’extérieur et pour les autres, de confinement en « gestes barrière », d’achats en ligne en télétravail, d’errements politiciens en mensonges médicaux : ils se méfient. Ils migrent des grands centres vers les périphéries vertes ou la campagne (connectée), ils partent en vacances moins vers l’exotique à l’autre bout de la planète et plus vers la résidence secondaire sur mer ou en montagne, voire dans la maison de famille où sont les racines (s’il en reste). Les grands ensembles et les transports en commun, si chers aux socialistes depuis des décennies, sont dévalorisés au profit de la villa avec jardin et de la voiture autonome (électrique ou bi). Les gens se veulent plus indépendants, n’hésitant pas à devenir autoentrepreneurs plutôt qu’en CDI (de moins en moins accessible). L’agriculture extensive et l’élevage intensif, si chers à la FNSEA et aux technocrates du ministère, sont boudés au profit du bio, de sain et du local : en témoigne le succès de Carrefour, en avance sur les rayons bio par rapport aux autres hypermarchés ; en témoigne aussi la vogue des magasins bio de centre-ville au détriment des petits supermarchés tradi qui faisaient plutôt bazar.

C’est ainsi en politique, où le citoyen se porte vers le conservatisme plutôt que vers le progressisme : c’est un signe que les pays hier « communistes » et internationalistes soient désormais aujourd’hui des plus pétainistes et nationalistes, tels la Hongrie, la Russie, la Chine… L’Etat fort revient dans les aspirations des citoyens qui ont peur ; la surveillance généralisée, à prétexte sanitaire et sécuritaire, est mieux acceptée qu’avant. La liberté recule (car elle exige la responsabilité) au profit de la protection. C’est un autre signe que les partis « communistes » ou « socialistes » soient désormais en berne tandis que monte « la droite », depuis le centre jusqu’aux extrêmes. Marine, pourtant bien plus nulle, l’emporte sur Jean-Luc, plus brillant même si aussi autoritaire. Les citoyens ne veulent plus « changer le monde » mais continuer à vivre dans le relatif confort d’avant Covid. Ne vous leurrez pas sur l’écologie, le vote des citoyens, lorsqu’il n’est pas par défaut ou pour protester (ce fut le cas dans les grandes villes au municipales, ce fut le cas aux européennes), est moins sur les projets gauchistes que sur un « retour à » : la vie plus calme, plus saine, plus naturelle – un conservatisme mal pris en compte par les partis et sectes éclatés du mouvement écolo en France.

C’est ainsi en géopolitique, où les pays se recentrent sur leur Etat-nation et leur bloc d’appartenance, constatant que « la mondialisation » les a rendus trop dépendants et même soumis, constatant aussi que seul l’égoïsme bien compris des blocs pouvait leur permettre de s’en sortir. Le repli citoyen gagne les Etats eux-mêmes. L’OMS en sort humiliée, l’ONU affaiblie et l’Europe renforcée. Futuribles prévoit même « la fin de l’ONU » en 2040. Plus question de laisser les fleurons nationaux être rachetés par des étrangers ; plus question de dépendre des Chinois pour les masques, les batteries et les composants électroniques pour voitures ; plus question non plus (mais à terme) de dépendre autant du dollar et des lois extraterritoriales américaines soumises aux foucades d’un Trump. Ce clown a fait plus de mal aux Etats-Unis dans le monde que toute la guerre du Vietnam. Plus de local, plus de national, plus d’Europe. Car le reste du monde est hostile.

L’avenir s’écrit aujourd’hui : il ne se réinvente pas mais accentue et prolonge les tendances déjà à l’œuvre.

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Espoirs 2021

Les variants du virus font galoper les contaminations tandis que la vaccination patine pour diverses raisons industrielles et administratives, montrant combien la machine étatique est peu capable d’anticiper, de faire travailler ensemble des baronnies établies et de définir une stratégie au-delà d’une semaine. Malgré cela, il faut penser à l’avenir.

A partir de l’été prochain nous pouvons espérer un relâchement des contraintes de circulation et un redémarrage économique. Mais les mesures de soutien seront progressivement réduites puis retirées, montrant, comme l’anecdote favorite des économistes, quels sont les nageurs qui n’ont pas de slip lorsque la marée se retire. Nombre d’entreprises vont disparaître, réduisant l’activité globale, l’emploi, les impôts versés. Un nouveau monde va naître… en Europe. Car le reste du monde se porte plutôt bien, merci : la Chine en plein essor, les Etats-Unis résilients après le show du clown, les pays émergents qui continuent d’émerger.

Côté économique, la pandémie et ses conséquences ont accentué les tendances à l’œuvre. Les secteurs marchands les plus touchés ont été les services – trop nombreux, redondants, parfois inutiles – et les moins touchés ont été ceux qui sont apparus fondamentaux : l’agroalimentaire, la distribution, la santé, l’Internet – et les transports. La capacité industrielle compte plus que la communication, produire des masques et des vaccins est plus important que faire de « l’événementiel », de la spéculation, du traitement de données commerciales ou du « consulting ». Les filières d’études devraient se réorienter et les étudiants choisir des formations plus concrètes que Staps, psycho ou social… Sauf à rêver d’être fonctionnaire de bureau en « passant un concours » (en général juridique) – et à accepter leur soumission au bon vouloir des Yankees pour la technologie et aux Célestes pour les produits vitaux de consommation.

Côté politique, les Etats-Unis viennent de le montrer, capitalisme et démocratie divorcent. Longtemps ils ont marché de concert, la liberté permettant la curiosité pour la science, l’entreprise et l’exploration, tandis que l’égalité fraternelle assurait une redistribution des richesses collectives. Aujourd’hui, l’exemple emblématique de la Chine montre que l’essor économique est possible et que la santé est mieux assurée sans libertés. Aux Etats-Unis, le marché se porte bien et le désintérêt pour les droits des individus et des minorités ne cesse de grandir au profit d’une resucée du fascisme. Les droits et libertés ont été rigidifiés tandis que la souveraineté collective s’érodait par la concurrence « libre et non faussée » exigée de la mondialisation qui, en même temps, a affranchi le droit de propriété de toute limite en termes de devoirs et de fiscalité. Si les règles sont identiques, les puissances ne le sont pas, ce qui engendre la dépendance des salariés (dont les usines ferment pour être ouvertes dans des pays plus flexibles et à coûts plus bas) ou des sous-traitants (incités à auto entreprendre pour éviter toute garantie collective). Un quart des jeunes récusent les valeurs démocratiques au profit d’une radicalité afin d’assurer une redistribution autoritaire des fruits de la croissance. La démocratie ne sait plus maîtriser le capitalisme. Les inégalités sapent les valeurs citoyennes au profit du chacun pour soi et de la loi de la jungle, valeurs affectionnées par Trump en plus du machisme et de la suprématie de race de son camp – lui n’est qu’un dealer de ce que les gens veulent entendre.

La mondialisation a incité les Etats à déréguler, ce qui accroit l’influence des élites, plus riches et tenant plus de levier du pouvoir. Elle a réduit la légitimité du régime démocratique et l’intérêt pour la politique tout en attirant vers les propos anti-élite, anti-progrès et antiscience. Les libertés personnelles et les mécanismes institutionnels destinés à prévenir l’abus du pouvoir et les dérives autoritaires semblent devenus des entraves à une prospérité partagée. Or l’ajustement par les marchés n’est ni légitime ni économiquement efficace face à des chocs tels que le Covid ou les probables suivants. D’autres catastrophes sanitaires, climatiques, géopolitiques vont nous frapper plus fréquemment à l’avenir, et ils sont très différents des chocs d’accumulation de déséquilibres économiques tels que les bulles boursières ou les « crises » du pétrole que nous avons connues.

Le citoyen s’aperçoit que le rôle de l’État ne peut être remplacé par aucun autre pour répondre à cette exigence essentielle qu’est, dans toute société, l’avantage mutuel. L’avenir est à une maîtrise du capitalisme sous d’autres formes que celles que nous connaissons, devenues impossibles sauf à agir de concert partout sur la planète (ce qui n’est pas pour demain). Ainsi la richesse acquise sera moins taxée que la richesse transmise (ce qui apparaît plus juste et évite l’évasion fiscale ou l’expatriation des plus hauts revenus), le patrimoine mort (l’immobilier non occupé ou de loisir, l’or, les comptes épargne hors livret A) sera plus taxé que le patrimoine dynamique (l’investissement en actions ou en entreprises), l’accès aux biens essentiels comme la santé et l’éducation seront sortis du cadre marchand, des revenus de base pourront être envisagés.

Les institutions construites dans l’après-guerre ont répondu aux chocs d’accumulation. En Europe, modèle de libéralisme régulé, l’économie sociale de marché est inscrite dans les traités fondateurs. L’État se porte garant du cadre dans lequel les acteurs privés évoluent en toute autonomie et assure le fonctionnement efficient des marchés pour empêcher la constitution de monopoles. Mais son intervention est limitée en régulation conjoncturelle et protection sociale. Or le « capitalisme de plateforme » (Robert Boyer), qui propose des services numériques et logistiques à distance tout en fonctionnant en semi-monopoles d’acteurs-clés (tous américains) profitant des rendements d’échelle exceptionnels, incitent les États-nations à accroître leur intervention dans le domaine économique. En Europe, il apparaît nécessaire de bâtir une politique budgétaire et industrielle commune à long terme, pour résister par l’innovation technologique. Mais aussi pour répondre au besoin d’État fort que la pandémie a renforcé. La coopération et la complémentarité entre institutions monétaires et institutions budgétaires est préférable en taux faibles, risques déflationnistes avérés et dettes élevées. La sortie de la crise mettra à l’épreuve la capacité de chaque pays à intégrer les nouvelles filières technologiques et à débureaucratiser pour gérer cette grosse dépense publique tout en emportant le secteur privé dans sa dynamique.

Pas sûr que la France soit si bien placée – car la « réforme de l’Etat » reste un serpent de mer depuis des décennies.

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Inceste à l’américaine, Les enfants du péché

Fleurs captives est un roman de V.C. Andrews paru en 1979 et traduit par cinq tomes en J’ai lu, suivi d’une série de quatre épisodes filmés américano-canadiens intitulés Les enfants du péché, passés l’an dernier à la télévision belge. La télé française les a royalement ignorés tant le tabou sur l’inceste est fort. Un résidu anthropologique latin de la mentalité romaine puis catholique du pater familias ayant tout pouvoir sur sa progéniture et de la grâce ou prédestination des humains par la divinité Père unique.

L’inceste vu de l’autre côté de l’Atlantique n’a rien de commun avec celui « dénoncé » (avec une jubilation malsaine – la Schadenfreude allemande pour laquelle il n’existe aucun terme précis en français). L’inceste américain est biblique, Ancien testament, ethnologique. Ce n’est pas le père qui couche avec sa fille ou le fils avec sa mère mais un trop fort amour pour sa mère qui pousse le grand-père Malcolm à idolâtrer sa fille Corinne, laquelle, étouffant sous la contrôle, s’enfuit avec son oncle Christopher, le (seulement) demi-frère de son père.

Ce couple est « incestueux » au sens biblique des relations de parenté symbolique mais n’a guère d’incidence sur la redondance des gènes biologiques du tabou de l’inceste anthropologique théorisé par Lévi-Strauss. Chez Corinne et Christopher, il produit quatre « beaux enfants », des « poupées blondes » du rêve américain selon le film. Le couple s’aime, les parents chérissent leurs enfants, les enfants sont fraternels entre eux – l’idéal. Corrine et Christopher Dollanganger ont un fils aîné, Christopher Jr. dans les 15 ans, une fille, Cathy dans les 12 ans et les faux jumeaux garçon et fille Cory et Carrie de 5 ans. Tous sont vigoureux et bien formés, sans pieds fourchus ni queue de chien. Ils ont une belle maison, une voiture, les enfants font « des activités » sportives et ont des amis.

Jusqu’au drame : un soir, le père, qui est représentant de commerce et a obtenu une promotion, ne revient pas. Il est tué dans un accident de la route. La mère, de caractère faible, aimant avant tout l’argent, la position sociale et tout ce qui brille, est désespérée : les dettes pour la voiture, la maison et les écoles des enfants ne lui permettent pas de continuer la vie d’avant. Au lieu de se mettre à travailler, elle recontacte ses parents après 15 ans pour se réconcilier avec eux. Son père est richissime et possède un immense manoir en Virginie sans parler d’une fortune conséquente qu’elle ne veut pas voir lui échapper.

Tout est saisi, maison, auto, meubles, et c’est avec trois valises que les cinq quittent la maison pour prendre le train vers la demeure des grands-parents. « Ce n’est que provisoire », assure la mère. Là, ils sont accueillis sévèrement par une mégère, la grand-mère Olivia, qui les enferme dans une chambre d’où ils peuvent accéder au grenier mais avec interdiction d’en sortir, de faire du bruit et de se montrer aux fenêtres. Elle leur apporte à manger une fois par jour et leur mère leur apporte des jeux. L’idée est pour la fille unique trop gâtée de se réconcilier avec son vieux père autoritaire qui lui a juré de la déshériter si d’aventure elle avait des enfants avec son propre demi-frère. Elle cache donc sa progéniture tout en déclarant à ses enfants qu’elle les aime. Mais ce n’est que parole. Christopher est le plus indulgent, ayant un faible (affectif) pour sa mère ; Cathy la plus critique, comme il se doit pour une fille (en rivalité avec sa mère) et abordant les rives de la prime adolescence. Les jumeaux sont geignards mais s’adaptent, aimés par les parents de substitution que sont le grand frère et la grande sœur.

Mais la mégère sévère les brime, jalouse de leur beauté et de leur amour, elle a qui été délaissée par son mari Malcolm au profit de sa fille Corinne ; laquelle ne pense qu’à briller et à refaire sa vie avec le jeune avocat de son père Bart, qui n’accepterait pas des enfants d’un premier lit – pas moins de quatre et issus d’une union « incestueuse » aux yeux bibliques des interprètes (plus que Lui-même) de la pensée de Dieu. Elle sort, elle se remarie sans leur dire un mot, elle part plusieurs mois en voyage de noce en Europe. Les enfants, bien passifs pour les aînés (c’est la faiblesse du scénario), passent plus de deux ans dans le grenier sans jamais sortir ni même se révolter ! L’aîné, désormais 16 ans et baraqué (on ne sait comment, dans quinze mètres carrés sans soleil) est l’acteur Mason Dye de 20 ans (!). Il se laisse fouetter dos nu par la grand-mère pour avoir refusé de couper les cheveux de sa sœur désormais pubère de 13 ans dont il est trop proche, la jolie Kiernan Shipka de 15 ans au tournage. Sa prestance physique et sa coiffure sans un pli l’a fait remarquer dans le milieu du cinéma après ce téléfilm.

Au lieu de se rebeller, ils se soumettent ; au lieu de fuir par les toits, ils procrastinent ; en enfants trop sages, ils attendent. Quoi ? La mort de Cory, le jumeau garçon qui a mangé trop de donuts confectionné par sa mère… qu’elle a empoisonné en les saupoudrant de mort aux rats en guise de sucre ! Là, c’en est trop. Cory malade est « emmené à l’hôpital » et la mère revient en disant qu’il a eu « une pneumonie » dont il est mort parce que soigné trop tard. Non, ils n’iront pas à son enterrement, qui « vient d’avoir lieu ». La vraie salope est en déni de maternité, sincère dans son hypocrisie de fake news. Elle n’hésite pas à tuer ses enfants comme Jocaste pour pouvoir jouir et briller sans cette responsabilité ni ce rappel de son  « péché ». Âme faible démangée du bas-ventre, selon la doxa morale biblique, elle ne ressemble pas à son père Malcolm, pieux et fort, qui attend de sa fille qu’elle lui obéisse pour lui transmettre l’héritage en millions.

Les aînés décident – enfin ! – de fuir en accumulant des dollars volés dans la grande maison presque vide et en déroulant une corde du grenier jusqu’à la pelouse ; ils prennent le train et le premier film s’arrête là. Ils seront recueillis par un homme riche et bon sans enfants, Paul, qui les élèvera et leur permettra de faire des études, médecine pour Christopher et danseuse pour Cathy. La jumelle Carrie se donnera la mort par mort aux rats pour rejoindre son jumeau dans l’au-delà promis aux chrétiens car elle ne se sentait pas à la hauteur requise par l’existence. Trop infantile, retardée dans son développement, inapte à l’amour par rejet maternel…

Les suites seront des rebondissements de l’histoire, Christopher et Cathy vivront conjugalement, attirés l’un vers l’autre dès les premières pulsions de l’adolescence parce forcés de vivre ensemble dans la promiscuité exigée par leur mère et leur grand-mère. Comme quoi le « péché » fait des petits et nul ne choisit vraiment son destin, à en croire la mentalité américaine. Ils ont bien tenté chacun de s’apparier avec d’autres, mais cela n’a jamais marché. Cathy aura deux enfants mais – la morale biblique est sauve, les ménagères yankees n’auraient pas apprécié autrement – de deux hommes différents : le fils de sa prof de danse et l’avocat de son grand-père, nouveau mari de sa mère. Le spectateur se dit que l’aîné ressemble plus à Christopher généreux, blond et vigoureux qu’au pervers narcissique névrosé Julian, mort opportunément  d’un accident de voiture, mais l’ambiguïté sert la morale conventionnelle. Les accidents de voiture et les incendies ponctuent rythmiquement l’histoire des quatre épisodes filmés comme s’il s’agissait de périr par la violence en punition des « péchés » ou de se purifier de ses pensées « diaboliques ».

Les enfants des enfants, Jory (Jedidiah Goodacre, 26 ans au tournage !) et Bart (Mason Cook, 14 ans au tournage) jouent les fils de Cathy qui ont, dans le second film, quatre ans d’écart soit 16 et 12 ans. C’est que les scènes sexuelles, surtout des baisers « à la française » et des coucheries torse nu mais avec soutien-gorge et culottes dûment boutonnées ne sauraient être le fait d’acteurs de moins de 18 ans dans le juridisme sourcilleux de la morale puritaine. Ce côté artificiel nuit aux téléfilms dont, d’ailleurs, seul le premier est intéressant, les autres sombrant dans le mélo dramatique.

L’idée profondément yankee est que Dieu commande et que le Diable existe – et que ce dernier tente presqu’exclusivement par la chair (l’orgueil est le péché capital de l’Europe, pas des Etats-Unis qui adorent « oser »). Tout ce qui touche un tant soit peu au sexe, même les caresses ou embrassades, est « maudit », la seule concession permise par l’interprétation paulinienne des Ecritures étant le mariage à vie devant le pasteur ou le curé et l’amour exclusivement procréatif sans aucun plaisir dans la position du missionnaire, chemises de nuit de rigueur, femme soumise et lumières éteintes. Tout ce qui est vitalité est diabolique et doit se « sublimer » en piété ostentatoire avec citations de la Bible à tout bout de champ, œuvres sociales publiques, esprit d’entreprise et de conquête, et morale rigoriste. Les filles sont de naissance des putes qu’il s’agit de dompter et de châtier, des Tentatrices qui font succomber les beaux pionniers forcément musclés. Tous les garçons ont des torses impressionnants tandis que les fille sont canon.

La toute fin des quatre épisodes est un retournement improbable (et niais) qui voit « la malédiction » levée par la mort – par incendie – de Corinne après celle (par incendie) de la grand-mère Olivia, et la mort – par accident de voiture – de Christopher Jr après celle de son père (par accident de voiture). Bart le mauvais épouse sa demi-sœur (adoptée) après avoir rendu handicapé son grand frère Jory et fait éclater son couple à la femelle avide et faible (comme Corinne), jaloux d’être aimé pour lui tout seul. Il devient télévangéliste tandis que Jory se reconvertit dans sa chaise roulante en chorégraphe, élevant seul ses deux bébés jumeaux – un garçon et une fille. Et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes à l’eau de rose !

Comme on le constate, rien à voir avec l’inceste à la française qui va beaucoup plus loin dans la promiscuité, même si toute caresse ou baiser est désormais qualifié sans nuance de « viol » par les journalistes pressés de faire mousser encore plus le scandale. Rappelons qu’il existe une définition « juridique » du viol qu’il serait bon de connaître et de rappeler au lieu de lancer n’importe quelle accusation vague sous le coup de « l’émotion », ce fascisme de la raison humaine. Le viol est défini par l’article 222-23 du Code pénal comme tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise. C’est un crime passible de la cour d’assises qu’il ne s’agit pas de minimiser. Encore faut-il savoir de quoi on parle et le désigner par les mots justes. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis où le puritanisme biblique ambiant fait de toute relation à deux (un regard trop appuyé, un compliment mal interprété, une ascension à deux dans un ascenseur, un propos interprétable) un « harcèlement », un « attouchement » voire un « viol ». Les Moi-aussi germanopratins sont tellement colonisés par la sous-culture yankee qu’ils ne réfléchissent plus que comme les chiens de Pavlov qui salivent de joie mauvaise rien qu’à la seule image de la pâtée. Voir une autre conception de l’inceste permet de mieux mesurer ce qui survient aujourd’hui dans nos médias saturés.

Les DVD sont tous en anglais, les romans en J’ai lu en français.

DVD Les Enfants du péché (Flowers in the Attic), janvier 2014

DVD Les Enfants du péché : Nouveau Départ (Petals on the Wind), mai 2014

DVD Les Enfants du péché : Secrets de famille (If There Be Thorns), avril 2015

DVD Les Enfants du péché : Les Racines du mal (Seeds of Yesterday), avril 2015

Fleurs captives tome 1 Fleurs captives J’ai Lu, €3.74

Fleurs captives tome 2 Pétales au vent, J’ai Lu, €4.47

Fleurs captives tome 3 Bouquet d’épines, J’ai lu, €7.81

Fleurs captives tome 4 Les Racines du passé, J’ai lu, €4.47

Fleurs captives tome 5 Le jardin des ombres, J’ai lu occasion, €20.42

Les 5 tomes en J’ai lu occasion, €79.90

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Russie Etats-Unis, deux visions du monde

Les échecs sont un jeu de stratégie où placer ses pions ; le poker un jeu de bluff un peu télé-réalité. Poutine et Trump en caricature. D’où l’on peut conclure que les Russes dans l’histoire préfèrent l’échec tandis que les Yankees adorent repousser les frontières.

C’est que les premiers sont assis sur un territoire immense (qui va susciter les convoitises du mastodonte chinois dans le futur, à mon avis) et les seconds finalement déçus de trouver des limites (d’où la poussée vers l’espace et l’homme « transformé » mais aussi vers le « retour à » l’Amérique blanche des pionniers – qui n’existe plus – autrement dit l’avenir et le passé).

La Russie est à cheval sur l’Asie et a été soumise longtemps aux cavaliers des steppes mongoles avant de l’être aux invasions suédoise, napoléonienne et nazie. Le pays se vit donc dans l’imaginaire comme une forteresse assiégée bordée de frontières, ce qui le rapproche de l’Allemagne et l’éloigne de pays-îles plus individualistes comme l’Angleterre ou des Etats-Unis. Comme tous les opprimés, les Russes se veulent avenir radieux, Troisième Rome, régénérateurs du christianisme depuis les raskolniks, donc de l’Occident tout entier, perdu dans la dépravation et le métissage.

Les Américains, depuis le traumatisme du 11-Septembre, se sentent vulnérables comme les Russes. Pearl Harbor avait été un coup de semonce, mais situé à Hawaï et non sur le continent ; ce camouflet avait été effacé par la victoire sans appel à Hiroshima et Nagasaki et les armes nucléaires étaient pensées désormais comme dissuasives contre toute invasion. La ruse des bédouins a contourné le problème et abouti aux 3000 morts du World Trade Center et du Pentagone, attaqués simultanément par des avions civils détournés par des amateurs entrés illégalement et formés au pilotage en quelques mois par un système ultralibéral complaisant aux contrôles de sécurité trop bureaucratiques pour être efficaces.

Le poker protège moins que les échecs en cette nouvelle façon de se battre, d’où la psychose et la paranoïa américaine depuis cette date. Jusqu’à cette bouffonnerie du paon à la chevelure orange qui, durant quatre ans à la Maison Blanche, a sapé la démocratie et les institutions des Etats-Unis, encourageant les anarchistes et les libertariens surarmés à exercer leur égoïsme sacré selon la loi du plus fort. Trump a déconsidéré le modèle démocratique américain aux yeux du monde et fait de la lutte pour la vie l’alpha et l’oméga de toute sa politique, de la Corée du nord à la non-gestion de la pandémie (si moi je m’en suis sorti, du Covid, chacun peut s’en sortir ! – mais chacun a-t-il les mêmes moyens que le milliardaire président de se payer un traitement à 100 000 $ ?).

Ce pourquoi le dictateur de parti chinois et le colonel autoritaire du KGB russe ont beau jeu de rejeter « l’universalisme » revendiqué des valeurs démocratiques et autres droits de l’homme issus des révolutions néerlandaise, américaine et française. La Russie de Poutine se réaffirme tranquillement indépendante de cette idéologie universaliste. La science même redevient un champ de bataille idéologique. Le transhumanisme américain est présenté en Russie comme le prolongement du progressisme, visant à émanciper l’individu des contraintes de la nature humaine par son hybridation avec la machine. Le cosmisme russe lui est frontalement opposé comme une quête eschatologique de spiritualisation de l’humanité, guidée par une interprétation littérale des promesses bibliques de résurrection. Déclinaison pratique, le modèle de développement occidental se voit opposer la « mythologie technocratique » propre au modèle russe.

Pour Oswald Spengler, la culture est le devenir, le mouvement ; la civilisation est le devenu, l’aboutissement historique. Or dit-il, notre culture faustienne, alimentée par le désir et l’incessante exploration curieuse des choses, se meurt. Elle est désormais ‘civilisation’ : matérielle, matérialiste, comptable. C’est ce contre quoi s’élève la nouvelle idéologie russe. Mais, ajoute Spengler, toute organisation prend sur la liberté humaine, l’entreprise oblige à commander ou à exécuter, la vérité et les faits divorcent. Se séparent le prêtre, le savant et le philosophe qui vivent dans le monde des vérités – et le noble, le guerrier et l’aventurier (l’entrepreneur) qui vivent dans le monde des faits. Aux Etats-Unis comme en Russie. Donc le modèle russe spiritualiste n’est pas plus ouvert au futur que le modèle américain technique.

La vérité russe n’est pas la vérité américaine ou « universelle » ; elle vit dans un monde hanté de spiritualité plutôt que de matérialisme, des moines errants aux communistes militants, aujourd’hui « cosmistes ». La vérité yankee est « le prêtre-expert de la machine » comme le dit Spengler, où la croyance en la technique tend à devenir une religion de la matière comme le dit Nietzsche, de plus en plus loin de cette quête du vrai et de l’harmonie cosmique qui reste l’essence de la civilisation occidentale depuis les Grecs. D’où les dérives de la finance avec la mathématisation du monde, de l’économie avec les « modèles » abstraits qui évacuent l’humain, de la médecine qui se réduit aux gestes techniques en oubliant l’être qui anime le corps-machine, du système social qui fait vivre loin du travail comme des productions de nourriture, obligeant à prendre sans cesse les transports.

Quant à nous, Européens, nous comptons les points entre ces deux empires. Nous sommes portés en France à regarder du côté américain par affinité révolutionnaire, colonisation économique et contamination culturelle, tandis que les Allemands, les Suisses et peut-être les Italiens tendraient plutôt du côté russe, quoique les affaires commandent les comportements plus que les esprits. Nous sommes déstabilisés puisque, depuis vingt ans, les Yankees sont psychiquement malades, donc inaptes à créer un avenir crédible. Quant aux Russes, qui attirent les conservateurs et les activistes de la Contre-Révolution, ils ne proposent que l’autoritarisme où toute contestation se voit réprimée, toute opposition arrêtée ou empoisonnée.

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Trump et les quatre causes du fascisme

Mercredi 6 janvier, jour de la certification par le Congrès du résultat des élections présidentielles américaines, le président battu Donald Trump incite ses partisans à manifester à Washington. A la fin du meeting, il excite les militants échauffés à marcher sur le Capitole comme jadis Mussolini a marché sur Rome – 4 morts. C’est le fait d’un putschiste pour qui seule « sa » vérité compte et non les faits – il pourtant a été battu de 7 millions de voix (306 contre 232 grands électeurs). J’ai raison et pas le peuple car JE suis le peuple à moi tout seul. Cette façon de voir et de se comporter est proprement fasciste. Il n’est pas allé jusqu’au bout à cause de son tempérament foutraque adepte du « deal » et parce que l’armée a fait savoir qu’elle ne suivrait pas. Mais qu’en serait-il d’un prochain démagogue organisé et décidé ?

Le fascisme est né en Italie il y a juste un siècle de quatre causes cumulées : la brutalisation due à la guerre, la crise économique et sociale, le nationalisme de pays menacé et frustré rêvant à l’Age d’or mythique, et la démagogie d’un agitateur habile.

  1. Brutalisation : la guerre de 14-18 a duré longtemps et a été éprouvante non seulement par la violence des combats mais par la technique qui a amplifié la guerre, monstre industriel contre lequel on ne peut quasiment rien comme dans Terminator. L’habitus de férocité et de décisions brutales pris dans les tranchées conduit vers 1920 à considérer la violence comme régénérant l’homme, donc la société, ce qui fut théorisé par Georges Sorel. Ce fut la même chose sous Lénine et surtout Staline en URSS, puis en Allemagne sous Hitler. Il faut être « inhumain » pour forger l’homme nouveau, dirigeant à poigne, homme de fer. Aux Etats-Unis en 2020, après le choc belliqueux des attentats du 11-Septembre 2001, deux millions d’anciens combattants des guerres du Golfe, d’Afghanistan et d’Irak ont été brutalisés (et souvent traumatisés) ; ils ont formé l’essentiel des militants qui ont marché sur Washington.
  2. Crise économique et sociale : l’Italie est secouée par une grave crise de 1919 à 1922 ; l’Allemagne sortie ruinée de la guerre en 1918 est précipitée dans la crise par la Grande dépression qui suit l’effondrement des spéculations boursières américaines en 1929 et diffuse par effet domino à tout le monde développé les faillites financières et son cortège de fermeture d’usines et de chômage. En 2008, les Etats-Unis ont subi de plein fouet l’équivalent de la crise de 1929 et se font de plus en plus tailler des croupières par la Chine, forte de trois fois plus d’habitants et de l’avidité des capitalistes de Wall Street qui n’hésitent pas à brader leur technologie pour des profits à court terme. Trump est élu en 2016 sur des idées de protectionnisme et de relance économique par la baisse des impôts et la liberté reprise sur les traités internationaux, voulant relocaliser l’industrie au pays et initiant une guerre commerciale d’ampleur inégalée aux autres puissances comme à l’immigration.
  3. Nationalisme : tout pays menacé dans son niveau de vie se voit menacé dans son « identité », cherchant fébrilement à se « retrouver », un peu comme un adolescent inquiet au lieu d’un adulte mûr. La « victoire mutilée » de Mussolini, le « coup de poignard sans le dos » d’Hitler, le « projet Eurasie » de Poutine, le « make America great again » de Trump sont un même prétexte à vouloir régénérer la nation par la mobilisation des natifs. Il s’agit toujours d’un conservatisme botté, d’un retour à un mythique Age d’or qui n’a jamais existé que dans l’imagination : l’empire de Rome, la race pure aryenne, la Russie éternelle, l’Amérique des Pionniers. Il est donc enjoint de prendre le contrepied de tout ce qui se pensait auparavant : la raison, les Lumières, l’individualisme, l’hédonisme post-68, l’humanisme onusien. Retour contre-révolutionnaire au droit divin, à la religion, à la nation organique, au romantisme de l’émotion, à l’égoïsme sacré et au culte de la force qui tranche. Une frange de militants est mobilisée pour entraîner la société et embrigader les esprits : squadristi italiens, SA et SS allemands, siloviki russes, milices trumpistes. Ce que l’Action française a su faire au début du siècle précédent, Q anon veut le faire au début du siècle présent.
  4. Démagogue : pas de succès de l’irrationnel nationaliste et xénophobe sans un agitateur habile. Mussolini, Staline, Hitler, Trump (pour ne prendre que quelques exemples occidentaux) ont su agréger autour de leur personnalité tous les frustrés, les enthousiastes, les fana-mili, les activistes. Il s’agissait de conquérir le pouvoir – puis de le garder. Seul Trump a échoué pour le moment à rester président même s’il a déclaré qu’il « ne reconnaîtrait jamais la défaite ». Mais il profite des failles du système représentatif de la démocratie (aggravées par le système électoral archaïque des Etats-Unis) pour contester le vote des citoyens. Sa « vérité » est qu’il ne peut être battu. Comme dans la télé-réalité, le show doit continuer. C’était hier la radio et le cinéma qui servaient la propagande ; c’est aujourd’hui l’Internet, les réseaux et la télé qui s’en chargent, matraquant la théorie du Complot et amplifiant tout ce qui mine inévitablement le parlementarisme : le clientélisme, la corruption, la lâcheté, la combinazione. Anarchistes, complotistes et croyants se liguent pour porter les coups de boutoir au « Système » de la règle de droit comme si celui-ci, une fois renversé, n’en générerait pas un autre – en pire : le fascisme, le communisme, le nazisme, etc.

Ces quatre causes sont universelles ; l’histoire ne se répète jamais mais ses mécanismes se répliquent. La montée de la violence, les frustrations sociales augmentées par les ravages de la pandémie, l’absence de nouvelle « frontière » à explorer pour les citoyens (l’espace et le transhumanisme sont réservés à quelques élites, seul le « retour à » est accessible à tous sans limites), la politique-spectacle augmentée par les réseaux sociaux sans digues, ont créé le phénomène de Trump le trompeur, le champion du parti des éléphants.

Si les normes non écrites, les règles informelles et les conventions sont la colonne vertébrale d’une démocratie, celle-ci a du mouron à se faire car l’exemple vient du phare mondial : les Etats-Unis de la grande révolution de 1776. Mélenchon doit regarder cela avec grand intérêt.

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Le monde vu de Moscou

Jamais la Russie ne m’a paru si loin de l’Europe. Je croyais jadis qu’une certaine culture commune existait, faite de christianisme, de littérature, d’histoire conjointe voire d’affinités ethniques. Il s’avère qu’il n’en est rien, du moins sous Poutine. Mais comme il est élu (malgré les fraudes probables) avec un pourcentage si élevé et une popularité forte (en baisse dans les villes), il représente le point de vue russe sur le reste du monde. J’ai pu m’en rendre compte par moi-même en Ukraine, en Crimée, à Saint-Pétersbourg, lorsque je m’y suis rendu ces dernières années.

Aussi l’extrême-droite (et une bonne part de la droite traditionnelle) se trompent – comme d’habitude – sur la « Sainte » Russie conservatoire de la tradition. Comme tous les idéologues, ils prennent leurs désirs pour des réalités. Trump en est l’exemple outré, mais « croire » plutôt que de « voir » est le lot de quiconque est persuadé à l’avance d’avoir tout compris et d’avoir forcément raison. Alain Besançon, dans les années 1970, l’avait déjà dit contre la gauche béate en communisme : la Russie (hier l’URSS) a ses propres intérêts d’Etat et elle ne représente en rien une culture « originelle » qui permette de ressourcer une Europe affaiblie par la mondialisation et le métissage culturel.

Il faut relire Jules Verne, bien plus réaliste que maints commentateurs géopoliticiens (chroniqué sur ce blog) : la Russie est à cheval sur l’Asie et a été soumise longtemps aux cavaliers des steppes mongoles. Elle n’est donc qu’en partie européenne, une partie forcée par les élites emmenées par Pierre le Grand, mais qui ne touche guère en profondeur le peuple. Saint-Pétersbourg est la vitrine, pas le pays, tout comme Saint-Germain des Prés n’est que la facette intello bobo de la France. L’Eurasie est une conception du monde avant d’être une politique, celle trop vague de Vladimir Poutine pris entre l’étau de l’OTAN et celui d’une Chine en plein essor de puissance.

Jean-Sylvestre Mongrenier a le mérite de replacer tout récemment les choses en chercheur dans les 550 entrées de son Dictionnaire. Docteur en géopolitique, chercheur associé à l’Institut Thomas-More, il est professeur agrégé d’histoire et chercheur à l’Institut français de géopolitique.

La Russie n’a pas d’affinités électives : répétons-le, elle n’a que des intérêts d’Etat. L’ex-communiste colonel du KGB n’a rien d’un chrétien, même s’il affiche son soutien à l’église orthodoxe. Cet appareil est le pendant populaire du parti communiste pour les élites russes actuelles : on s’en sert pour canaliser le peuple. C’est mieux que l’opium aux Etats-Unis qui fait que la population se rêve héroïne. Pas de solidarité chrétienne avec l’Arménie chrétienne (où je me suis rendu aussi) – mais le cynique intérêt stratégique d’aider le Haut-Karabagh pour s’implanter militairement au Caucase, et l’intérêt stratégique de soutenir la Turquie en enfonçant un coin dans l’OTAN affaibli par un paon ignare à la tête des Etats-Unis. L’essentiel est que l’armée russe soit déployée dans chaque Etat du Caucase : en Géorgie (Abkhazie, Ossétie du Sud), en Arménie (base de Gumri), en Azerbaïdjan (Haut-Karabakh). La Russie de Poutine, jamais en reste de placer ses pions, a obtenu un statut d’observateur au sein de l’Organisation de la Coopération Islamique… Car elle se veut une puissance globale, de même niveau que les Etats-Unis et la Chine, malgré sa démographie déclinante, son économie bananière et sa rigidité de gouvernement.

La fameuse Russie « de l’Atlantique à l’Oural », souvent citée car énoncée par de Gaulle, n’est pas une invention du grand homme, nous apprend Mongrenier. Elle a été émise au XVIIIe siècle par Tatitchev, le géographe de Pierre le Grand et visait à poser le souverain de toutes les Russies en égal des souverains européens à la tête d’empires outre-mer. Aucune solidarité d’origine, de culture ni de destin commun à toute l’Europe dans cette expression purement géopolitique.

Les Etats n’ont que des intérêts, pas « d’amitié ». Moscou a félicité Hitler en 1940 lorsque la France s’est effondrée : le pacte germano-soviétique, longtemps occulté par « nos » communistes qui ne voulaient plus le voir, était une réalité d’intérêts partagés. Mais le « traité d’amitié et de coopération du 28 septembre 1939 » avec l’Allemagne, qui faisait suite au « pacte » du 23 août, n’a pas empêché Hitler de se retourner contre son « ami » dès 1941. La politique spectacle à laquelle nous sommes habitués depuis Mitterrand – depuis que les radios sont « libres » et l’audiovisuel éclaté au profit d’intérêts purement commerciaux d’audience – ne peut plus comprendre ce qu’est une politique de puissance. Pourtant Trump et l’Amérique même sous Obama ou Clinton, nous montrent la réalité. Poutine est de la même eau, tout comme Xi Jinping et Erdogan. Blablater à la Macron sur « l’amitié » ou la solidarité européenne de la Russie, ou encore sur son appartenance chrétienne en contraste avec l’islam, n’a aucun sens. Cela ne pourrait en avoir – et encore, provisoirement – que si la Russie était envahie par des hordes islamiques ou des divisions chinoises, mais cela ne paraît pas pour demain.

Ce qui compte aujourd’hui pour Poutine et le pouvoir russe (même sans Poutine) est de renverser l’ordre international imposé en 1945 puis étendu à l’Europe centrale et orientale après la chute du Mur. Poutine se veut le nouveau rassembleur des « terres russes » et il profite de toute faiblesse occidentale pour rattacher des territoires par la force armée : en Géorgie, en Ukraine pour le moment. Les agitations pro-russes dans le Donbass en Ukraine, la Transnistrie en Moldavie, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud en Géorgie, constituent des points d’appui pour de futures entreprises militaires quand l’occasion fera le larron.

La Russie partage avec la Chine l’impression du Déclin de l’Occident, tout comme Oswald Spengler l’avait pointé en 1918. Je l’ai évoqué sur ce blog pour son livre L’homme et la technique paru en 1931 juste après la crise de 29. Les vantardises du clown à la Maison-Blanche, tout comme les mensonges vantards des conservateurs britanniques, les y encouragent nettement.

Jean-Sylvestre Mongrenier, Le monde vu de Moscou – Géopolitique de la Russie et de l’Eurasie postsoviétique, 2020, PUF, 676 pages, €29.50 e-book Kindle €22.99  

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Obsession de Brian De Palma

En 1959, Michael (Cliff Robertson) est promoteur immobilier à La Nouvelle-Orléans. Il a réussi sa vie, il est riche, il a femme et fille, il donne un bal en soirée pour ses dix ans d’heureux mariage. Sa fille de 9 ans qui ne peut pas dormir, Amy, descend, se jette dans ses bras et danse avec lui. Au moment de se coucher, elle crie ; sa mère Elisabeth (Geneviève Bujold au joli museau retroussé) va voir et ne revient pas. Michael se dirige vers la chambre : il ne trouve qu’un papier avec un texte fait de lettres découpées dans les journaux qui réclame 500 000 $ de rançon pour les deux.

Il lui est demandé de ne pas prévenir la police mais Michael finit par le faire après avoir demandé à son ami et associé Robert (John Lithgow) le liquide en billets. La police suggère de ne mettre dans la mallette que des faux billets et une balise pour suivre les ravisseurs. Tout se passe à merveille, Michael emprunte un bateau à aube du Mississippi et largue la mallette sur un quai désert comme exigé. La camionnette gonio de la police suit la berline qui vient récupérer le fric jusqu’à la planque et les bagnoles de flics banalisées encerclent la maison. Sauf que ces abrutis de flic se tiennent à cent mètres et comptent sur le haut-parleur pour faire sortir bien gentiment les malfrats. Ceux-ci s’empressent de prendre leurs otages avec eux pour libérer le passage, Amy en couverture contre le torse du premier et Elisabeth en nuisette contre l’autre – et ils s’enfuient bien évidemment en voiture sans que les abrutis de flics aient pu agir.

La noria de bagnoles bourrées de flics inutiles les poursuit en commandant par radio de barrer les routes. Mais à l’extrémité d’un pont un camion-citerne bloque le passage et, en le faisant « dégager » (autre expression de ces décidément abrutis de flics), il se trouve en travers lorsque la bagnole des ravisseurs déboule plein pot sur lui. Explosion, la carcasse éjectée en feu dans le fleuve où roule un fort courant, aucun corps retrouvé.

Michael est désespéré ; malgré son travail qu’il exerçait avec autorité, il aimait sa femme et sa fille, plus que l’argent. Il décide de ne pas bâtir le terrain de proche banlieue de La Nouvelle-Orleans acheté avec Robert, ce qui les aurait rendus très riches, mais d’élever seulement un mausolée sur le modèle de la basilique San Miniato al Monte où il a rencontré pour la première fois Elisabeth lors de son service militaire d’occupation de Florence. Le film est pour cela très caricatural yankee, entre le Bien et le Mal, romantisme et cynisme, faire l’amour ou faire des affaires. Cette dichotomie binaire, bien peu psychologique, est le ressort de l’intrigue.

Seize ans se passent. En 1975, Michael n’a plus d’énergie, son associé fait tout. Il l’invite, pour se changer les idées, à l’accompagner dans un voyage d’affaires à Florence où il va régulièrement. Comme s’il avait une maitresse, dit Michael – pour voir les belles Italiennes, répond Robert. Dans la basilique où il avait rencontré Elisabeth, Michael venu en pèlerinage nostalgique avise une jeune femme de 25 ans, étudiante, qui restaure une fresque de la Madone de Bernardo Daddi. Elle ressemble étrangement à Elisabeth lorsqu’il l’a rencontrée. Fasciné, il la regarde, la suit, l’aborde sur son échafaudage de peintre puis l’invite à déjeuner. Elle se prénomme Sandra et son nom est Portinari ; elle n’a quasiment pas connu son père, dit-elle. Il lui raconte son histoire et sa fascination pour la ressemblance avec Elisabeth.

Il en est amoureux et cela semble réciproque, surtout lorsque la mère Portinari à l’hôpital parvient à la fin de sa vie. Michael emmène Sandra avec lui à La Nouvelle-Orléans et commande un mariage à l’église pour un millier de personnes. Sandra se dit « bonne catholique qui obéit au pape » et ne veut pas coucher avec lui avant la bénédiction du prêtre malgré ses 25 ans. Michael se sent revivre, rêve qu’il a avec Elizabeth « une seconde chance ». Sandra, de son côté, explore la grande maison, avise une chambre fermée à clé, celle du couple avant l’enlèvement ; elle y pénètre et fouille les tiroirs. Elle s’aperçoit combien Michael était et est resté amoureux de sa femme Elisabeth et de sa fille Amy.

Mais, le matin même du mariage avancé par un Michael pressé de recommencer une vie, elle disparaît à son tour. Michael, torse nu comme en 1959, découvre un mot de lettres découpées laissé dans sa chambre comme si le kidnapping se reproduisait.

Et tout recommence : les 500 000 $ en billets dans une mallette (sans tenir compte de l’inflation depuis 1959 !), le bateau à roue sur le Mississippi, la mallette jetée sur le même quai désert… C’est à ce moment que le spectateur obtient la révélation – et je ne dois pas en dire plus.

C’est hitchcockien volontairement pour l’intrigue, avec un côté intimiste Ozu. C’est moins adroit, avec des longueurs et une curieuse image durant toute la première partie, comme si vous aviez des humeurs dans l’œil. Le cinéaste a placé une tulle devant l’objectif comme c’était la mode dans les années 1970 pour faire croire au rêve (comme David Hamilton et ses jeunes filles). Le tournis de la fin (trop long) rappelle le bal du début et ferme le cercle initié par le rapt tout en anesthésiant l’émotion du spectateur qui connait enfin la vérité (osée). J’avoue que, si l’intrigue se révèle brutalement, au grand plaisir de celui qui regarde, elle est précédée de langueur qui assoupit un brin. Le film se voit, on ne le revoit pas avant longtemps. Pour ma part, je l’ai vu deux fois à trente ans d’intervalle et c’est à mon avis le bon rythme.

DVD Obsession, Brian De Palma, 1976, avec Cliff Robertson, Geneviève Bujold, John Lithgow, Wild Side Video 2016, 1h38, standard €14.98 blu-ray €17.08

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La nuit de tous les mystères de William Castle

Si l’on vous offre 10 000 $ pour passer la nuit dans une maison hantée, le ferez-vous ? C’est la lubie d’un millionnaire excentrique Frederick Loren (Vincent Price) qui en est à sa quatrième femme, Annabelle (Carol Ohmart). Il présente cela comme sa fête, c’est elle qui invite ; il veut en réalité lui faire sa fête. Ses trois précédentes épouses sont mortes de crises cardiaques ou de suicide, il s’en est lassé très vite. La quatrième, jeune et jolie blonde, ne l’entend pas de cette oreille et le spectateur est très vite au fait.

La maison hantée date de 1924, elle a été construite par le célèbre architecte Frank Lloyd Wright près de Los Angeles, mais elle a été dans le film le cadre de sept meurtres au couteau, revolver, acide et corde, quatre hommes et trois femmes. Ils sont justement sept réunis pour cette nuit-là, le couple et cinq invités dont le propriétaire de la maison, un ivrogne qui a vu les cadavres des anciens meurtres.

Ils ne se connaissent pas, encore que… et doivent attendre de minuit à huit heures du matin pour toucher le gros lot. Les portes sont fermées par les gardiens, deux horribles vieux sépulcraux (Leona Anderson et Howard Hoffman), à minuit pile, encore que…

Car la trame policière se double d’un fantastique plus ou moins téléguidé. Des phénomènes « étranges » se produisent, comme un lustre qui se détache brusquement et manque d’assassiner la journaliste venue par curiosité (et besoin d’argent) ; puis un coup sur la tête du pilote parti explorer un recoin obscur où il n’y a que des murs ; ou un étranglement interrompu sur le cou de la dactylo invitée in extremis par le millionnaire qui est son patron.

Chacun se regarde en chien de faïence, soupçonneux – surtout lorsque l’épouse de Loren est retrouvée pendue en haut de l’escalier, en nuisette bleu ciel. Le docteur (psychiatre qui croit que les phénomènes de maisons hantées sont dus à l’hystérie) annonce qu’elle est morte. C’est ce voulait, sans le dire, son mari Frederick, mais quand même. La dactylo est épouvantée. Comme chacun a eu droit à un cadeau de bienvenue – un pistolet dans un cercueil – elle le garde à portée de la main. Le pilote qui joue son chevalier servant parce qu’elle est jeune et fragile (ah, ces hommes !) lui conseille de ne pas hésiter à tirer si quelqu’un entre dans sa chambre.

Elle n’hésitera pas lorsqu’elle part explorer la cave que le pilote voulait revoir et dont il n’est pas revenu… Je n’en dirai pas plus pour garder le suspense, ma foi pas mal réussi du tout, sauf qu’un squelette baladeur (interprété par lui-même selon le générique) donne une touche d’ironie grinçante à certaine scène de la fin.

Il y aura force cris hystériques, grincements irritants, portes qui se ferment toutes seules, murs qui coulissent, fantômes dans la nuit et ombres suspectes. C’est court mais drôle pour une nuit de Walpurgis ou de Nouvel an.

DVD La nuit de tous les mystères (House of the Haunted Hill), William Castle, 1959, avec Vincent Price, Carole Ohmart, Richard Long, Elisha Cook, Carolyn Craig, Wild Side Video 2012, 1h12, €9.99

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La malédiction de Richard Donner

Un film satanique devenu culte, dans la lignée des superstitions protestantes : et si votre fils était le diable ?

Un diplomate américain, Robert Thorn (Gregory Peck) est prévenu dans la clinique de Rome où sa femme Katherine accouche (Lee Remick) que leur bébé est mort-né. Un prêtre tout en noir, qui est là semble-t-il par hasard, l’incite à prendre pour fils un bébé orphelin qui vient de naître et dont la mère est décédée à l’accouchement ; l’enfant n’a aucun parent. Après avoir hésité, Thorn veut faire plaisir à son épouse qui désirait tant un enfant : il accepte. C’est la première des bonnes intentions qui vont paver son enfer. Accepter le mensonge n’est pas moral, c’est ainsi que le diable s’introduit dans les détails.

Nommé ambassadeur à Londres, Robert Thorn fête le cinquième anniversaire de son (faux) fils Damien dans le parc de la résidence. Tout le monde boit du champagne, avale de délicieux canapés, s’amuse. Damien comme les autres sur une aire gonflable où tous les enfants se culbutent et sautent. Soudain, la nurse de Damien l’appelle d’une fenêtre : « Damien, regarde-moi ! » Puis elle saute et se pend devant la foule médusée. C’est le premier incident diabolique d’une série qui va s’amplifiant à mesure des pouvoirs grandissants avec l’âge : la crise du gamin en allant à l’église, la fuite terrorisée des girafes, l’agressivité exacerbée des gibbons au zoo, la présence insistante d’un rottweiler qui gronde lorsqu’un étranger hostile s’approche de « son » enfant – roux comme le veulent les superstitions médiévales sur le signe de l’enfer. Chacun peut noter aussi l’étrange comportement de la nouvelle gouvernante venue d’on ne sait où (Billie Whitelaw au vague air inquiétant de David Bowie) qui n’en fait qu’à sa tête et dont Katherine n’a pas vérifié les références ni qu’elle était bien envoyée par l’agence. Katherine a d’ailleurs l’air d’une fille à papa un brin demeurée : en tout elle ne sait pas, elle n’ose pas, elle tergiverse.

Peu à peu le doute s’installe, Katherine est excédée par Damien qui ne l’aime pas et dont elle sent, au fond d’elle, qu’il n’est pas son enfant ; Robert est excédé par la gouvernante qui dit oui et fait ce qu’elle veut, impose le chien noir malgré ses ordres et chasse les autres domestiques de la maison. Un prêtre obsédé par Satan (Patrick Troughton) – et qui parle par énigmes faute de savoir s’exprimer – le rencontre plusieurs fois pour lui annoncer que son fils de 5 ans est l’Antéchrist prévu par l’Apocalypse de Jean, que sa femme est enceinte mais que Damien va tuer le fœtus pour rester le seul à disposer de l’héritage afin d’imposer son pouvoir une fois adulte, que lui Robert Thorn doit impérativement communier tous les jours pour « avoir le Christ en lui », éloigner sa femme de Damien, aller voir à Megiddo, l’ancienne Armageddon de la Bible, l’archéologue juif Carl Bugenhagen (Leo McKern) qui lui apprendra comment contrer l’Antéchrist… Thorn hésite, comme d’habitude ; il doute, il n’a pas la foi, ce qui est impardonnable en pays yankee. Il sera puni.

Sa femme est précipitée du premier étage par un Damien en petit vélo qui bouscule le guéridon sur lequel elle est montée pour arranger des plantes (futilité coupable) ; elle se brise l’humérus et fait une fausse couche. Le prêtre énigmatique qui l’avait prédit est poursuivi par une nuée dans un ciel serein et transpercé d’un paratonnerre (dérision du bouclier devenu arme). Il n’arrive cependant rien à Robert Thorn lui-même, Damien « aime » son papa par pure utilité car il doit le protéger pour lui assurer la fortune qui lui permettra le pouvoir d’agir en Antéchrist.

Un photographe de presse qui suit l’ambassadeur (David Warner) est intrigué par des rais de lumières qui impressionnent sa pellicule à chaque fois qu’il photographie quelqu’un qui va subir une mort violente : la nurse, le prêtre, lui-même. Il en parle à Thorn et enquête sur la mort du prêtre qui vivait dans un réduit entouré de pages de la Bible et de crucifix. Incité à en savoir plus après la chute de sa femme, Thorn décide de l’aider. Ils se rendent à Rome mais découvrent que l’hôpital où est né Damien a entièrement brûlé, surtout les archives mais aussi une part du personnel. Le prêtre qui a incité à l’adoption est paralysé, rendu à demi idiot par l’incendie, mais parvient à tracer au charbon de bois (une craie aurait été trop virginale…) le nom d’un cimetière.

Robert Thorn l’ambassadeur et Keith Jennings le photographe, se rendent dans le cimetière abandonné et découvrent grâce aux dates de naissance et de décès (le 6 6 6, le 6 juin à 6 h du matin, le chiffre de la Bête dans l’Apocalypse) les tombes de la mère de l’enfant. La première recèle un squelette de dragon que le spectateur n’entrevoit que trop brièvement, la seconde un squelette de bébé au crâne défoncé : on a donc tué le fils de Katherine et de Robert pour imposer Damien à sa place ! Un quarteron de rottweilers noirs diaboliques attaque les deux fouille-merde du diable et les mordent au sang. De retour à l’hôtel, Thorn apprend que sa femme, à qui il a ordonné de quitter l’hôpital et Londres sur l’heure, a été défenestrée – par quelqu’un…

Le diable s’éveille et Damien devient dangereux. Ce n’est pas un enfant mais le Mal sous apparence de chair, ce qui est dur à accepter pour un père, même adoptif, comme pour tout adulte normalement constitué. L’homme de Megiddo révèle comment éradiquer l’Antéchrist à l’aide de sept poignards (chiffre juif symbolique), sur l’autel d’une église. Il rappelle que, selon la Bible, texte chéri des Yankees, l’Antéchrist arrivera quand les Juifs seront revenus à Sion (aujourd’hui en Israël), quand l’Empire Romain sera revenu à son summum (la Communauté économique européenne constituée en 1972 et que le Royaume-Uni rejoint en 1973), ce qui ancre le film dans l’actualité et fait peur aux crédules américains (c’est le début du complotisme !).

Mais Thorn hésite, une fois de plus, il a des scrupules et de bonnes intentions. Tuer un enfant ? Tuer son propre fils aux yeux du monde ? Jennings se propose d’agir à sa place mais, ruse du diable, il subit de plein fouet un camion du bâtiment dont le frein à main a lâché comme par hasard. La vitre qu’il transportait décapite le photographe et, cette fois-ci, le spectateur peut contempler à loisir, sous plusieurs angles et au ralenti, la tête coupée qui rebondit. De quoi le préparer à la suite.

Car Thorn va rentrer à Londres pour supprimer le diable à face d’ange. Sauf qu’il en sera empêché par une suite d’obstacles sur sa route, le rottweiler, la gouvernante, les flics – et Dieu ne sauvera pas l’Amérique. La dernière image d’un sourire est la plus inquiétante. Il y aura une suite, Damien – La malédiction 2 – et même deux avec La Malédiction finale ! Et encore d’autres ensuite : autant exploiter le filon.

Ce film a fait l’objet d’un buzz maléfique pour le faire mousser : l’avion de Gregory Peck frappé par la foudre, un autre qu’aurait dû prendre l’équipe a disparu en vol, la femme du réalisateur décapitée dans un accident de voiture. La bande son elle-même diffuse les chœurs d’une messe en latin à la gloire de Satan, sous le titre d’Ave Satani… Tout est question d’audace pour faire du fric : le compositeur Jerry Goldsmith remporte pour cela l’Oscar de la meilleure musique de film en 1977. Je ne sais si l’argent est en soi diabolique mais le diable fait toujours vendre : le film a été le plus rentable de l’année à sa sortie.

  • Oscar de la Meilleure Musique pour Jerry Goldsmith en 1977.
  • Nominé comme Meilleure chanson originale (Jerry Goldsmith) aux Oscars 1977.
  • Nominé comme Meilleur Film d’Horreur à l’Académie de Science-Fiction, Fantaisie et Horreur 1977.
  • Nominé comme Meilleure actrice de second rôle (Billie Whitelaw) aux BAFTA Awards 1977.
  • Meilleure Photographie (Gilbert Taylor) à la British Society of Cinematographers 1976.
  • Nominé comme Meilleur Scénario (David Seltzer) aux Edgar Allan Poe Awards 1977.
  • Meilleur Actrice (Billie Whitelaw) aux Evening Standard British Film Awards 1978.
  • Nominé comme Meilleur Acteur Débutant (Harvey Stephens) aux Golden Globes 1977.
  • Nominé comme Meilleur Album de Bande Originale (Jerry Goldsmith) aux Grammy Awards 1977.
  • Nominé comme Meilleur scénario dramatique (David Seltzer) aux Writers Guild of America 1977.
  • Nominé comme Meilleure adaptation DVD aux DVD Exclusive Awards 2001.

 N’en jetez plus !

DVD La malédiction (The Omen), Richard Donner, 1976, avec Gregory Peck, Lee Remick, Harvey Stephens, Billie Whitelaw, David Warner, 20th Century Fox 2001, 1h46, €13.26 blu-ray €31.40 

DVD La Malédiction L’Intégrale – Coffret 6 DVD : La Malédiction, Damien, la malédiction II, La Malédiction finale, La Malédiction IV, L’éveil, La Malédiction 666, Fox Mathé Europa 2006, €34.80

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