Joyeux Noël !

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Et pour se remémorer l’important :

Notre-Dame de Paris restaurée

Marc Bloch, résistant, au Panthéon

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Foi, culture, sacré

En ce qui concerne les fêtes religieuses, il faut nécessairement distinguer la croyance, l’ambiance culturelle, et le sentiment du sacré.

On peut rassembler les trois à la fois : c’est la foi. La France, même se disant athée ou laïque, reste catholique romaine. Les gens sont alors confortablement installés dans leur être, tout leur est harmonie. Au prix d’une amputation de tout ce qui sort du Dogme, une propension à l’intolérance et aux guerres de religion, et une hystérie contre la chair, le sexe, le plaisir.

On peut ne conserver que les deux premiers : c’est la pratique. Routinière, sociale, conformiste. A Rome, fais comme les Romains. Singer la croyance et bientôt vous croirez – ou du moins vous ferez comme tout le monde. Au prix d’une distorsion de soi et d’une bien-pensance étriquée vite transformée en moraline pour faire honte aux autres.

On peut ne conserver que les deux derniers : c’est la laïcité. La culture est chrétienne, version catholique et romaine, mais la foi n’est plus là. Le sentiment du sacré cependant demeure, dans les cathédrales, par les chants des moines ou des chorales, la musique, les monuments. Le sacré est ce qui est consacré, béni. Une sensation, un sentiment, une exaltation spirituelle. Il peut être suscité par un groupe, un être, un paysage, une fleur, un son, une poésie. La culture offre souvent ces moments de sacré ; mais elle n’est pas indispensable pour le ressentir : la nature est là aussi.

Pour ma part, je ne suis pas (plus ?) croyant. Trop peu pulsionnel, trop peu émotif, trop peu naïf peut-être. Je suis porté à célébrer la vie, à vivre dans la joie, à analyser les choses pour comprendre. Je suis trop libre pour me vouloir soumis : à un dogme, à une cléricature, à une pensée formatée. Même si je sais bien que la liberté n’est jamais que relative et que les déterminismes biologiques, nationaux, culturels, sociaux, familiaux, et conjoncturels orientent ma vie, comme celle de tout le monde. Mais justement : pas la peine d’en rajouter. Commençons par penser par soi-même, à user de sa raison, plutôt que de « croire » aveuglément en des règles soi-disant venues d’ailleurs, « au-delà ».

Mais ma culture demeure catholique, après tout le cursus (baptême, communion privée, communion solennelle, confirmation, parrainage), dans un arrière-plan chrétien (hostile à la chair et porté à l’austérité et la souffrance, après saint Paul et le stoïcisme), et une histoire romaine, qui a déformé le socle grec et colonisé le substrat celtique. Mais toutes les strates demeurent et chacun peut choisir celle qui a sa préférence. Pour ma part, je suis plus viking, grec ou gaulois que romain. L’univers de Rome a certes été efficace, mais terre à terre (même Montaigne le reconnaît), ayant plus le souci de la hiérarchie et de la discipline que des humains.

Notre culture française s’en ressent. Elle s’est latinisée, plus que l’île de Grande-Bretagne ou la protestation germanique. D’où les écarts culturels entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, le pragmatisme protestant et le dogmatisme catholique, la souplesse économique et l’initiative des premiers, la bureaucratie et la tutelle publique de l’autre, les révolutions souples de l’univers du nord (Magna Carta, Première révolution de 1689, Seconde révolution du Bill of Rights) et les révolutions brutales des tables rases des Français dans les siècles (1789, 1793, 1848, 1870, 1940, 1944, 1958, 1968, 1981, Le Pen-Mélenchon-S. Rousseau aujourd’hui qui en rêvent…).

Je suis plus porté vers le libéralisme des philosophes du XVIIIe siècle que vers les utopies radicales des XIXe et XXe siècles. Plus enclin au pragmatisme économique qu’au dirigisme d’État (dont on voit, avec les exemples caricaturaux de l’URSS comme des énarques socialistes à la tête des entreprises nationalisées : Crédit Lyonnais, Vivendi, Alcatel) qu’il a clairement échoué. Plus attiré par le mythe viking que par la norme romaine.

Noël est la fête annuelle de l’Enfant. Pas besoin d’être croyant pour célébrer la naissance, le bébé, l’année qui va naître. Mais aussi la nature, la liberté, le rire innocent. La fête catholique a d’ailleurs repris une antique coutume païenne du jour le plus court et du soleil qui remonte dans le ciel.

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Zorro ou la métaphore politique française

Jean Dujardin, 52 ans, le mâle à la française, un peu épaissi après ses exploits en surf dans Brice de Nice puis son essai d’incarner en OSS 117 un James Bond de la DGSE, se veut désormais le défenseur des pauvres et des orphelins sous la forme du renard (Zorro en espagnol) dans une Los Angeles qui n’est qu’une bourgade, pas plus grande qu’un village gaulois.

La série sortie en septembre 2024 sur Paramount et qui passe désormais sur France 2 en huit épisodes est réalisée par Émilie Noblet et Jean-Baptiste Saurel d’après un scénario de Benjamin Charbit et Noé Debré.

Dans le premier épisode de la série, après vingt ans à n’être que l’adjoint de son père don Alejandro (André Dussollier) à la tête de la ville, le vieux politicien retord qui assure sa popularité par des « fêtes » qu’il finance par de la dette sans cesse renouvelée, lui confie – avec regret – les clés de la cité. Normal, il meurt juste après avoir douté de son bon choix.

Et voilà don Diego fort marri, lui le fils à papa devenu snob, juriste et technocrate, se piquant de parler politiquement correct en disant « autochtone » et pas « indien », et qui n’a rien vu des problèmes de la ville. C’est « la crise ». Est-il à la hauteur ? Dans les dix premières minutes du premier épisode de la série, il se fait humilier trois fois, comme le Christ.

Une première par des bandits qu’il désarme, avant de leur rendre leurs épées par bêtise et candeur bobo, s’ils « promettent » de bien se tenir. Mais la racaille n’a cure des promesses, elle préfère la loi du plus fort à la loi juridique. Ainsi dans les banlieues, ou Macron face à Poutine dans les débuts de l’invasion de l’Ukraine…

La seconde fois, c’est lorsque son père passe la main et lui confie la clé de la ville puis, alors que Diego commence à discourir avec des phrases longues et des mots compliqués pour déclarer qu’il faut l’eau courante aux habitants, reprend la clé et décide de continuer… avant de calancher en pleine foule. Ainsi notre président Macron, réélu, indispensable à tout croit-il, est-il toujours à la hauteur de sa tâche ?

La troisième est lorsque sa femme Gabriella (Audrey Dana), lasse de ne pas avoir d’enfant faute de baiser suffisamment – même pas une fois par semaine – décide de l’aguicher alors qu’il se débat dans les factures douteuses à son bureau. Elle le branche, mais il ne répond pas, préférant aller voir un incendie qui s’est déclaré dans la ville. C’est don Emmanuel (Éric Elmosnino), affairiste, qui saisit les terres et vide les maisons de leurs habitants pour se rembourser de ce que la ville lui doit, et que l’ancien alcalde, père de Diego, a sans cesse repoussé pour financer ses « fêtes » (on se rappelle les JO, la réouverture de Notre-Dame, en attendant la suite). Selon l’adage, bien connu des escrocs, que plus vous devez de l’argent à quelqu’un, plus vous le tenez car, s’il vous met en faillite, il perd tout. Une vieille astuce dont les ministres d’Ancien régime ont usé et abusé auprès des riches bourgeois et seigneurs – et dont les fonctionnaires de Bercy, les économistes de gauche et les politiciens démagogues usent auprès des marchés financiers, jurant que « l’impôt » remboursera tout ça… à terme.

Don Diego n’a plus 20 ans et n’est plus Zorro depuis longtemps – comme Macron n’est plus aussi fringuant depuis 2017. Mais, face aux malheurs de la ville, il reprend sa panoplie de justicier, loup sur les yeux, grande cape noire, épée flamboyante, et le cheval Tornado, ou plutôt son fils étalon. Appel au président à ressaisir ses pouvoirs ?

Ce « remake » est adapté au présent, avec vocabulaire d’aujourd’hui et valeurs culcul bobo. C’est probablement une satire à prendre au second degré, bien qu’à le voir en famille, ce soit un peu compliqué. Ce que retient l’adulte citoyen est que Zorro redevient justicier. Il jette aux orties les convenances hypocrites qui profitent toujours aux plus puissants pour faire régner le bon ordre au fil de son épée. Il jette au feu la lettre qu’il compose laborieusement au roi d’Espagne (à plus de 12 000 km) et qui mettra seize semaines à arriver par bateau, et autant pour que la réponse revienne, sans parler du temps interminable que la bureaucratie espagnole mettra à la traiter. Il part direct aller délivrer le jeune garçon que les soldats ont emprisonné pour avoir résisté à la saisie. C’est un peu Macron à Mayotte contre Bayrou procédurier.

Zorro signe d’un Z fort réussi son exploit à l’épée sur le torse du vieux sergent Garcia (Grégory Gadebois), devenu adepte du pardon des offenses et de la zen attitude. Rappelons que le Z est le signe des nationalistes va-t-en guerre de Poutine et que le pardon et la procrastination sont les faiblesses bien connues de l’Occident, de son parlementarisme à 27 et des parlotes interminables et futiles entre députés nationaux.

D’où cette métaphore politique, presque trop grosse pour être voulue : foin du droit et des procédures, contre les ennemis une seule solution, l’épée, l’armée, la force. Au service du Bien, pour dissuader les méchants, mais quand même. Plus de chicanes procédurières, de la décision, et les moyens d’y parvenir.

Une sorte d’appel à un pouvoir fort, incarné par un héros, aidé d’une héroïne comme Gabriella l’est à Diego (féminisme d’aujourd’hui oblige). Et qui voyez-vous comme héros politique appelé à signer Z durant notre crise politique française actuelle ?

Je vous le donne en mille.

NB / Pour le reste, une fois visionné toute la série, elle ne restera pas dans les annales. Manifestement ciblée sur les 12-15 ans, la dérision potache permanente et le bavardage narcissique du Zorro principal lassent très vite. Quant à la Zorra… woke ! woke ! woke ! On se roule par terre. Une épouse qui n’a jamais reconnu son mari au lit ?

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Tess de Roman Polanski

Le roman romantique de Thomas Hardy, publié en 1891, est adapté par un autre Roman – Polanski – dans un long film de près de trois heures. Tess d’Urberville est devenu un classique de la littérature, censuré en son temps par la pruderie victorienne. C’est que Tess, 18 ans (la superbe Nastassja Kinski qui n’en a que 17), est une avenante jeune femme, typique de la nature anglaise. Elle est en harmonie, malgré son père flemmard qui boit (John Collin), sa mère qui pond un gosse tous les deux ans (Rosemary Martin) et sa flopée de petits frères et sœurs. Lorsque le film commence, elle est fille de mai, habillée de blanc, dansant sur un pré reverdi par le printemps. Une fille de Botticelli.

Mais cette pureté va être souillée par la société, par l’étroitesse puritaine du christianisme anglais de l’époque Victoria (due d’ailleurs à son mari, le prince « qu’on sort » quand c’est utile). Et par la génétique, dont Darwin vient de montrer, à l’époque, qu’elle explique largement l’Évolution – autre nom du péché originel. En effet, le pasteur local salue en passant John Durbeyfield, le père de Tess d’un « bonjour, sir John ». Le poivrot met du temps à réagir, l’alcool ralentissant ses neurones déjà grevés par sa lourde hérédité. Il demande des explications, obligeamment fournies par le révérend : il a découvert dans les archives que les Durbeyfield descendaient probablement des d’Urberville, une famille de la conquête normande ; le nom aurait été déformé avec le temps, après la perte des terres et de la fortune par les héritiers affaiblis.

John se glorifie, lui qui n’est rien, d’avoir eu des ancêtres qui ont été tout. Cela l’encourage a encore moins travailler, et à encore plus boire pour oublier. Au point qu’il n’a plus de cheval et que sa famille s’appauvrit. Tess est alors encouragée par sa mère, qui se monte la tête avec les nobles origines supposées, à aller voir la vieille Madame d’Urberville en son manoir ; elle aura peut-être de l’ouvrage pour elle et pourra se faire accepter dans la famille. Tess, naïve, obéit à cette invite au proxénétisme. Mais la d’Urberville lui annonce tout de gob qu’elle n’est qu’une Stroke, le nom ayant été achetés par son mari puisque le titre était en déshérence. Néanmoins, elle veut bien confier à la jeune fille la gestion de son poulailler modèle, étant amoureuse des oiseaux et notamment des coqs.

C’est le début de l’engrenage. Alec, le fils d’Urberville (Leigh Lawson), est un coureur, beau jeune homme charmeur et moustachu, petit-bourgeois entiché de noblesse. Il tombe en désir pour sa « cousine » Tess (on ne peut vraiment parler d’amour, mais plutôt d’attirance sexuelle). Laquelle, oie blanche qui ne voit le mal nulle part, se laisse plus ou moins courtiser, résiste en disant non et montrant que oui, finit par repousser brutalement Alec qui se blesse à la tête avant de le soigner avec tendresse… Bref, elle se laisse avoir. Alec l’embrasse, la caresse, la viole. Sans méchanceté dans le film, mais avec l’égoïsme du fils de famille à qui rien ne doit être refusé. Il s’attache à Tess et veut l’attacher à lui. Mais, au bout de quatre mois, quand la jeune fille s’aperçoit qu’elle est enceinte, elle ne lui en parle pas, bien qu’il ait dit qu’il pourvoirait à tout s’il devait survenir un incident. Au contraire, elle quitte son emploi, le domaine et l’amant. Elle ne veut plus le voir. C’est ainsi que la hantise du « péché » victorien rend stupide les jeunes filles.

Pour la société du temps, ce sont des animaux qui doivent être domptés, à peine des êtres humains. La religion, la société, les pères, sont impitoyables aux filles qui ont commis le « péché » de chair hors des sacrements admis, reconnus et consacrés du mariage. Ce sont des païennes, des chiennes, des impures. Tess met au monde un fils souffreteux qui ne vit qu’une semaine. Son père a refusé de le faire baptiser par souci du Ciel et le pasteur refuse de l’enterrer au cimetière par souci du Qu’en-dira-t-on villageois. Tess baptise son enfant elle-même, selon les rites exacts de l’Église, ce qui est admis pour tout chrétien. Et elle l’enterre elle-même au bord du cimetière puisqu’il n’a pas le « droit » d’y être admis.

Elle retrouve du travail dans une laiterie où les vaches, comme les femmes, produisent du lait pour les enfants de la ville – d’ailleurs coupé d’eau car « trop riche » pour les amollis citadins. Les bidons partent chaque jour en train à vapeur pour Londres. Dans la ferme, un fils de pasteur apprend à devenir fermier ; il veut étudier les procédés avant de se lancer dans la culture. Angel Clare (Peter Firth) ignore les filles de ferme mais tombe sous le charme de Tess, en qui il voit une fille de la nature, paysanne saine et vierge, qu’il se souvient avoir vue au bal de mai. Il en ferait volontiers une épouse, pour l’aider aux travaux des champs et d’élevage qu’il projette. Son « amour » est ainsi biaisé par l’image idéale qu’il s’en fait, et par l’exploitation qu’il envisage de faire d’elle.

Tess sent bien que cet « amour », comme l’autre, est faux. Il est sur une image d’elle, pas sur ce qu’elle est vraiment. Elle tente d’en avertir Angel mais ne peut jamais lui parler, l’autre n’écoute pas – il ne parle que de lui, de son désir, de son romantisme ; elle lui écrit une lettre, mais en la glissant sous la porte, elle passe sous la carpette, donc il ne la voit pas – il ne voit d’ailleurs que ce qu’il veut, pas le réel. Ainsi envisage-t-il d’aller s’installer au Brésil, pays neuf dont il ne connaît rien et dont il reviendra quelques années plus tard, ayant enfin perdu son aveuglement. Le romantisme comme le puritanisme, leurre les sens, le cœur et la raison. Il voile la réalité et la colore selon le désir, créant de « fausses vérités » – comme les politiciens populistes en exploitent aujourd’hui. Ce n’est pas ainsi que l’on est « un homme ». Les femmes paraissent plus proches de la nature, donc du réel, qu’eux qui sont menés par leur désir immédiat plus que par la gestation à long terme.

Lorsque Tess finit par raconter à Angel son histoire, après le mariage, et parce qu’il lui a confessé avoir eu une liaison avec une autre avant de la rencontrer, elle croit que le pardon qu’elle lui, accorde va être réciproque. Sauf que l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas de mise dans la société chrétienne, bourgeoise et victorienne de l’Angleterre 1880. Les mâles sont libres comme des poulains au pré, leurs frasques sexuelles n’ont pas de conséquence sur la famille et l’héritage. Les femelles, en revanche, sont bridées car elles peuvent tomber enceintes, ce qui a d’inévitables conséquences sur la famille et l’héritage. Avant pilule et avortement (acquis du milieu du XXe siècle seulement), toutes les religions et les sociétés entravaient les désirs féminins pour ce motif. Tess se rend compte, à la tête que fait son mari, que ce qu’elle vient d’avouer entache leur union. Angel, malgré son prénom, n’a rien d’un ange. Il a épousé une image de jeune fille pure et se retrouve avec une femme souillée par un autre, qui a menti à Dieu, au prêtre et à son mari.

Il la quitte – sans divorcer – il a besoin de « réfléchir ». Comme il est fils de pasteur, frère de deux révérends, et peu éduqué car préférant les travaux pratiques de la ferme aux livres, il pense lentement. Trop lentement pour l’existence. Tess doit vivre durant ce temps. Elle retourne dans sa famille, mais son père est mort et sa mère est chassée de la maison car le bail était « à vie » pour le mari, mais pour lui seulement. Elle se retrouve à camper près de l’église avec sa marmaille.

C’est encore une fois Alec qui retrouve Tess, employée à déterrer des betteraves en hiver et à battre le blé avec la machine en été. Il lui propose de l’aider ainsi que sa famille. Elle commence par refuser, obstinée par réflexe, avant de consentir, faute de mieux. Tel son destin : obéir à sa condition et aux désirs des autres. Alec établit sa famille, envoie ses frères à l’école, et fait de Tess sa maîtresse car elle ne peut l’épouser étant déjà mariée.

Angel Clare revient de ses illusions brésiliennes et de son échec patent. Son orgueil est rabattu par le réel de la nature, sa raison a dompté son imagination. Il a « réfléchi » et veut bien reprendre Tess car, après tout (c’est l’évidence !) seul l’avenir compte, pas le passé sur lequel on ne peut rien. Il cherche Tess, qui a déménagé, retrouve sa mère, qui ne sait pas où elle est sauf le nom d’une ville en bord de mer. Lorsqu’il parvient à elle, elle lui déclare que « c’est trop tard », qu’il n’a jamais daigné écouter ses supplications, ni répondu à ses lettres, ni surtout accorder (chrétiennement !) son pardon. Car la foi n’est que singeries si elle n’est pas vécue, et la religion un prétexte hypocrite si elle sert la société avant les êtres humains.

Dans la chambre où Alec s’éveille, elle pleure et il la méprise pour cet abandon. Elle ne le supporte plus, son attention initiale pour elle ayant disparue avec la réalisation de son désir ; elle ne supporte plus sa condition de femme, soumise par sa condition et son hérédité – une « fin de race ». Elle le poignarde et quitte la maison en hâte pour la gare où, in extremis, elle parvient à sauter dans le train qui emporte Angel.

Dès lors, c’est la fuite du couple retrouvé. Mais Caïn a tué Abel et la Bible veut qu’il soit châtié mais non tué. Ici, c’est Tess qui a tué Alec et, en tant que femme, elle sera pendue. Angel ne peut jouer son rôle de protecteur jusqu’au bout, laissant son épouse étendue sur un autel païen de Stonehenge, ayant failli dès l’origine à pardonner. « Je vous croyais une enfant de la nature, mais vous êtes le rejeton tardif d’une aristocratie dégénérée. » Elle vient justement se régénérer dans le cercle de pierres de Stonehenge, au soleil qui se lève – dans l’axe du monument. Eve-Tess est coupable et Adam-Angel est chassé du paradis. Il gardera la trace du péché en lui à vie – lui qui aurait pu comprendre et pardonner. Tess a vécu son destin tragique en quelques années, depuis le moment où le pasteur a révélé à son père une origine noble douteuse jusqu’au moment où, deux fois flétrie, elle s’est condamnée à mourir par son crime.

Un film un peu long, un peu lourd, dédié « à Sharon », épouse de Roman assassinée enceinte par le sectaire Charles Manson et qui lui avait offert Tess d’Urberville pour qu’il fasse son cinéma. Un film qui déconstruit le romantisme, critique impitoyablement l’hypocrisie religieuse puritaine, qui expose l’exploitation des femmes dans l’Angleterre du XIXe. Beaux paysages, bonne musique accompagnante, bons acteurs malgré Nastassja Kinski qui reste retenue, comme sans désirs ni passion. Un bon film des années 70.

Césars 1980 du meilleur film, du meilleur réalisateur, de la meilleure photographie.

Oscars 1981 de la meilleure photographie, de la meilleure direction artistique, des meilleurs costumes.

Golden Globes 1981 du meilleur film étranger.

DVD Tess, Roman Polanski, 1979, avec Nastassja Kinski, Peter Firth, Leigh Lawson, John Collin, Rosemary Martin, Pathé 2014 version remastérisée 2012 doublée anglais-français ou vo, 2h44, €9,41, Blu-Ray €14,10

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Elisabeth Jane Howard, La fin d’une ère

Dernier tome de l’histoire de la famille anglaise des Cazalet sur quatre générations, depuis la guerre de 14 à l’orée des années soixante. Écrit dix-huit ans après le tome précédent, ce volume porte sur les années 1956-58. L’auteur effectue une coupe stratigraphique de la famille, prenant à poignée chacun des membres de cette lignée prolifique.

Si le couple initial du Brig et de la Duche (nés dans les années 1860) ont eu quatre enfants, leurs garçons en ont eu de deux à quatre, leur fille Rachel restant célibataire, dévouée aux autres et affectivement lesbienne (faute de mieux). Les douze petits-enfants sont adultes et ont eu eux-même sept enfants… ce qui porte la famille à un nombre multiplié. De quoi se perdre dans la généalogie (heureusement rappelée dans l’arbre généalogique en début de volume – sauf Georgie, oublié semble-t-il), et un défi pour l’écrivain. Comment rendre compte de chacun dans cette inflation exponentielle ?

Déjà écrire sec et court, effet de l’âge qui simplifie (l’auteur a 89 ans, elle décèdera l’année suivante, mission accomplie), avec parfois une chute étonnante, comme dans une nouvelle. Ensuite couper des tranches annuelles pour balayer large. Enfin regrouper les îlots familiaux pour évoquer chacun, et les pièces rapportées. Cela donne un livre pudding, comme les Anglais les aiment, avec beaucoup de fruits confits dans la pâte dense, et une longueur en bouche qui en fait le charme. A déguster avec un excellent whisky, cela va de soi.

La Duche finit par mourir, deux ans après son mari. La famille a perdu la tête. D’ailleurs l’entreprise, mal gérée par les fils amateurs, périclite de plus en plus. En conservateur bon teint, Hugh l’aîné tergiverse, procrastine, il n’ose pas trancher dans ce que son père a bâti. C’est le drame du conservatisme que de « croire » que tout va s’arranger en surtout ne faisant rien. Le libéral, à l’inverse, suit le mouvement et l’épouse. C’est le conseil de Joseph, amant marié de Louise, qui est banquier : il faut vendre une partie de l’immobilier pléthorique de la firme et rembourser les dettes pour présenter un bilan attractif, puis ouvrir le capital. De l’hébreu pour les hommes formés à Eton et Cambridge ou Oxford avant la Première guerre. Donc tout s’écroule : l’empire comme l’entreprise, Home Place et la famille.

Tout change (titre anglais) et une nouvelle ère commence (titre français). Elle ne sera plus familiale dynastique, mais individuelle et réduite aux couples nucléaires. L’auteur, qui est de la génération des petits-fils, aura disparue et les swinging sixties bouleverseront les mœurs, l’économie et les mentalités. Avant l’ère numérique, et de la mondialisation malheureuse. Ce sera une autre histoire, écrite par Georgie, fan d’animaux avec un rat dans la poche et un python autour du cou, à même la chair sous le foulard ; ou Roland, fan de bricolage électronique ; ou les jumeaux rapportés Tom et Henry, heureux de vivre du moment qu’ils sont à deux ; ou Jane et Eliza, jumelles de pas encore dix ans qui vivront 68 ; ou d’Harriet, Bertie, Andrew un peu plus jeunes ; sans compter le gros bébé Spencer qui n’a encore qu’un an.

Home Place, achetée dans les années vingt comme maison de campagne familiale par le couple fondateur, est évacuée : elle a été achetée sur les actifs de l’entreprise et sera liquidée avec elle. C’était l’époque où l’entrepreneur confondait volontiers ses biens propres avec ceux de la firme. Heureusement, les notaires ont conseillé de mettre les résidences principales au nom des épouses, ce qui empêchera d’emporter dans la tourmente les biens personnels. Rachel, restée seule dans la maison de famille après la mort de Sid d’un cancer, n’a plus rien : ni Home, ni parts d’entreprise, ni salaire puisqu’elle n’a jamais travaillé, ni enfant puisqu’elle est restée vierge victorienne. Elle est le symbole, avec Hugh qui connaît sa première crise cardiaque, de la chute de la maison Cazalet. La petite dernière de la Duche et du Brig, comme l’aîné des fils, ont failli faute de s’adapter. Le monde change et pas eux, confits en mœurs surannées et en principes qui n’ont plus court ; n’osant surtout pas prendre une initiative quelconque.

Les autres se débrouillent tant bien que mal, Edward s’associant avec Archie pour réduire les coûts et tenter de fonder une école d’art ensemble, se remettant à peindre ; Simon se découvre la vocation de pépiniériste, et une sensualité homosexuelle avec un aide-jardinier au beau corps, fils de prisonnier italien ; Neville papillonne avec ses mannequins, après avoir été amoureux de sa (demi) sœur de 15 ans, il réussit en photographie ; Clary, après avoir pondu plusieurs romans et quatre gosses, écrit une pièce intime à succès, fondée sur sa propre expérience des passions ; Teddy, après avoir engrossé une servante irlandaise qu’il a aidé à avorter, a rencontré une fille unique égoïste et gâtée à la mère snob avec laquelle il va rompre après expérience, il va se retrouver au chômage après la faillite de la maison Cazalet – il a trop tendance à prendre ses désirs pour des réalités.

Un dernier Noël réunit toute la famille à Home Place avant la vente, sur l’initiative de Rachel. Même Diana, seconde épouse d’Edward, passe boire l’apéro, malgré la présence de Villy la première femme, et de Roland, fils délaissé de son père trop lâche. Diana se révèle comme une égoïste qui a mis le grappin sur un homme faible qu’elle croyait riche – elle déchante. Tout le contraire de Clary, qui a épousé l’ami de la famille Archie et s’en trouve épanouie, ou Polly qui a rencontré le pas beau mais doux Gerald. Il y a malgré tout une justice immanente.

Une belle fin pour la saga qui a des relents biographiques, Elisabeth Jane étant fille d’un négociant en bois et d’une danseuse de ballet qui a renoncé à sa carrière après mariage – comme le Brig et la Duche. Elle a été mariée de 1965 à 1982 à l’écrivain Kingsley Amis dont le fils Martin Amis est devenu écrivain à l’aide de ses conseils.

Elisabeth Jane Howard, La fin d’une ère – La saga des Cazalet V (All Change), 2013, Folio 2024, 677 pages, €10,40, e-book Kindle €16,99, livre audio (avec abonnement : 3 mois €0,99 puis €9,95 par mois)

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Les autres tomes de la saga des Cazalet déjà chroniqués sur ce blog

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Fred Vargas, Les jeux de l’amour et de la mort

Premier roman d’un auteur qui deviendra prolifique, en parallèle avec ses recherches scientifiques sur l’archéozoologie et la peste. A 29 ans, elle se lance dans le roman policier, le « rompol » comme aime à dire cette bobo de gauche activiste devenue écolo avec l’âge. Il y a de l’amour et de la mort, de la peinture et des mœurs, et un flic comme on n’en fait nulle part, ici Galtier, plus tard Adamsberg.

Fred Vargas s’attache moins à l’action et aux ressorts psychologiques qu’aux hasards paradoxaux et aux petits détails insignifiant qui signifient beaucoup. Tout l’art de sortir des rails pour se dire plus maligne. La pensée du flic, comme de tout enquêteur, même civil comme Jeremy, est forcément tortueuse, hantée de parasites venus d’on ne sait où, des profondeurs peut-être, qui font des êtres mal fagotés, mal dans leur peau, mal partout. Mais qui découvrent « la vérité ».

Ici Tom, peintre méconnu, s’incruste dans une soirée avec son dieu de la peinture, le grand Gaylor dont chaque toile vaut des millions. Il veut connaître son avis sur ce qu’il peint et traîne les photos de ses toiles dans la poche de sa veste. Il a pour cela abordé puis soudoyé de plusieurs verres bien chargés Robert Saldon, américain qui a connu Gaylor en sa jeunesse à San Francisco. C’était une époque hippie où la drogue et la sexualité débridée déviante côtoyaient les trafics et le crime. Le peintre a brusquement disparu de la ville un beau jour. Est-ce ce passé qui ne passe pas ? Est-il rattrapé par une horreur d’extrême jeunesse ?

Gaylor est désormais installé à Paris et organise l’une de ses rares soirées mondaines chez lui pour souffler sur les braises de son succès. Saldon s’y trouve invité, on ne sait par quelle combine : lui dit que c’est par l’épouse à qui il s’est présenté, elle dira que non. Toujours est-il que Saldon, une fois entré, reste saisi un instant, puis abandonne Tom pour aller discuter avec d’autres gens.

Thomas ne connaît personne et s’ennuie ; il n’attend que le moment propice pour aborder le peintre et accrocher son regard sur quelques-unes des photos qu’il a dans sa poche. Mais il n’ose pas. Rien ne se passe comme prévu. Il décide alors de laisser les photos de ses oeuvres dans une enveloppe avec un petit mot sur le bureau du Maître. Mais à l’étage, il découvre un mort, revêtu de la cape de Gaylor. Affolé, il s’enfuit, se faisant d’autant plus remarquer.

Ce que ne manquera pas de relever l’inspecteur Galtier, chargé de l’enquête pour meurtre. Saldon est mort, mais est-ce lui qui était visé ? Ne l’a-t-on pas confondu avec Gaylor, qui porte toujours cette cape fétiche, dont il a fait faire il y a des années cinq exemplaires ? Tom est soupçonné, arrêté, interrogé – puis remis en liberté faute d’indices matériels. Mais toujours dans le collimateur. On ne connaît pas encore l’ADN en 1986, non plus que le mobile, ni les caméras de surveillance ou l’Internet. Seule la psychologie à la Maigret compte.

C’est ce que Vargas exploite en long et en large depuis, à sa façon paradoxale et tordue, entremêlant les signes et les indices pour embrouiller la pensée, et tirant de ce magma une secrète jouissance de faire débrouiller le tout par un esprit sinueux. Certes, la raison ne va pas d’un coup ; elle a besoin des profondeurs des passions et des instincts, ce qu’on appelle le flair. Mais si les intrigues de Fred Vargas n’ont pas la paisible progression logique d’Agatha Christie, il en sourd une sorte de poésie prenante qui réhabilite les handicapés de l’entendement. Comme un gaucher qui prendrait sa revanche d’écrire plus droit qu’un droitier.

Ce premier roman n’est pas aussi abouti que la suite des Adamsberg, mais tous les germes y sont déjà, ce qui en fait une pépite archéologique pour qui veut connaître cet auteur femme.

Prix du premier roman du festival de Cognac 1986

Fred Vargas, Les jeux de l’amour et de la mort, 1986, Librairie des Champs-Élysées collection Le Masque 2012, 188 pages, €7,40

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Les romans policiers de Fred Vargas déjà chroniqués sur ce blog

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Ne vous donnez pas tout entier, dit Montaigne

Le chapitre X du Livre III des Essais, incite le lecteur à « ménager sa volonté », autrement dit de garder un quant à soi, malgré les affaires publiques ou familiales qui vous réclament. Qui se veut sain se modère, et les affaires en seront mieux tenues si vous ne vous y passionnez pas en excès. « Mon opinion est qu’il faut se prêter à autrui et ne se donner qu’à soi-même », expose Montaigne.

Lui se passionne pour peu de chose en son âge avançant, et cette « insensibilité » le garde tout à soi. Pour lui, les « alarmes et émotions » faussent le jugement et mettent en péril la hauteur de vue nécessaire. « Si quelquefois on m’a poussé au maniement d’affaires étrangères, j’ai promis de les prendre en main, non pas au poumon et au foie ; de m’en charger, non de les incorporer ; de m’en soigner, oui, de m’en passionner, nullement : j’y regarde, mais je ne les couve point ». Montaigne est dans sa vie par tout son corps, son cœur et son âme, il ne les distingue point. Si le corps est pris, l’esprit va mal ; raison garder signifie tout d’abord se garder en santé. Le cancer qui ronge nos sociétés n’a peut-être pas de cause plus profonde que ce stress permanent de la culpabilité de ne pas faire assez, ni comme il faut, ni assez vite. Les « alarmes et émotions » ne sont pas bonnes à la raison. Ni « l’émotion de censure » aux gouvernement. Laissons brailler les singes criards de l’Assemblée qui se croit « nationale » parce qu’elle est élue par petits bouts, très localement. Seul l’intérêt a le grade de général, pas les députaillons en leurs circonscriptions. Prenons donc leçon de Montaigne !

Lui a été élu et réélu maire de Bordeaux comme son père, ce qu’il ne souhaitait point. Mais c’est parce qu’il ne s’en est pas passionné, mais a géré de façon libérale les affaires, que sa modération l’a rendu populaire. « Les hommes se donnent à louage. Leurs facultés ne sont pas pour eux, elles sont pour ceux à qui ils s’asservissent ; leurs locataires sont chez eux ce ne sont pas eux. Cette humeur commune ne me plaît pas : il faut ménager la liberté de notre âme et ne l’hypothéquer qu’aux occasions justes ; lesquels sont en bien petit nombre, si nous jugeons sainement ». Pas question de bâcler l’ouvrage ou d’y être indifférent, « mais c’est par emprunt et accidentellement, l’esprit se tenant toujours en repos et en santé, non pas sans action, mais sans vexation, sans passion. » Nul ne fera bien son travail s’il n’est pas lui-même en le faisant, mais s’il est au contraire tout traversé d’impatience, d’inquiétude et de soupçons. « J’ai pu me mêler des charges publiques sans me départir de moi de la légère d’un ongle, et me donner à autrui sans m’ôter à moi. »

Ne vous laissez pas posséder par la chose, ni obséder par la tâche. Une certaine légèreté est nécessaire car la passion et l’emportement sont toujours mauvais guides. « En celui qui n’y emploie que son jugement et son adresse, il y procède plus gaiement : il feint, il ploie, il diffère tout à son aise, selon le besoin des occasions ; il manque le but sans tourment et sans affliction, prêt et entier pour une nouvelle entreprise ; il marche toujours la bride à la main. En celui qui est enivré de cette intention violente et tyrannique, on voit par nécessité beaucoup d’imprudence et d’injustice ; l’impétuosité de son désir l’emporte ; ce sont mouvement téméraires et, si fortune n’y prête beaucoup, de peu de fruit. » Considérez le jeu d’échecs et la paume (aujourd’hui le tennis) dit Montaigne : s’y lancer avec fougue ne fait pas gagner, à l’inverse, se tempérer permet de doser son effort, de calculer ses coups, et de gagner.

Suivez mon exemple, propose le philosophe. « Le maire et Montaigne ont toujours été deux, d’une séparation bien claire. Pour être avocat ou financier, il n’en faut pas méconnaître la fourbe qu’il y a en telle vacation. Un honnête homme n’est pas comptable du vice ou sottise de son métier, et ne doit pourtant en refuser l’exercice : c’est l’usage de son pays, et il y a du profit. Il faut vivre du monde et s’en prévaloir tel qu’on le trouve. Mais le jugement d’un empereur doit être au-dessus de son empire, et le voir et considérer comme accident étranger ; et lui, doit savoir jouir de soi à part et se communiquer comme Jacques et Pierre, au moins à soi-même. » Autrement dit, faire bien son travail mais garder son quant à soi. Ne pas prostituer son âme, ni sa raison, aux vices et passions des professions. « Quand ma volonté me donne à un parti, ce n’est pas d’une si violente obligation que mon entendement s’en infecte. » Ceux de ma cause n’ont pas toujours raison, ni ses adversaires toujours tort. Où l’on voit que Montaigne n’est pas un Mélenchon mû par la fureur et la haine, mais un clair libéral, héritier de la sagesse antique tournée vers la tempérance. « Ils veulent que chacun, en son parti, soit aveugle et hébété, que notre persuasion et jugement servent non à la vérité, mais au projet de notre désir. Je faudrais plutôt vers l’autre extrémité, tant je crains que mon désir me suborne », dit Montaigne.

Et de citer « les singeries d’Apollonios et de Mahomet » qui trompent les peuples. « Leur sens et entendement est entièrement étouffé en leur passion. Leur discrétion n’a plus d’autre choix que ce qui leur rit et qui conforte leur cause. » Rappelons qu’Apollonius de Tyane a été comparé à Jésus avec ses disciples et ses miracles. Désir de croire ne vaut pas raison de le faire. Toute passion aveugle alors que la raison, fille d’Apollon le dieu de la vérité, des mathématiques, de la logique comme de la poésie et de la musique, éclaire.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Laurent Olivier, Le monde secret des Gaulois

Conservateur général du Patrimoine au musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, Laurent Olivier nous livre ses réflexions d’historien et d’archéologue sur « nos ancêtres » que l’on croit connaître – et dont il s’avère que nous ne connaissons que la vision acculturée de la puissance coloniale romaine. En 25 chapitres peu cousus, on peut dire que le livre est mal structuré. D’où les redondances, les répétitions, le délayage parfois. Mais le propos s’avère au final très intéressant, en tout cas bouleversant notre façon de voir – celle qui nous a été entonnée par les « maîtres » d’école.

Le fil conducteur du propos est le suivant : que connaissons-nous des Gaulois ?

Pas grand-chose, et de seconde main puisqu’ils n’ont laissé aucun texte, aucun monument en pierre. Seuls les Grecs et les Romains, parfois tardivement, ont rendu compte de ce peuple tout d’abord effrayant, puis vaincu par César. Les textes sont à lire avec esprit critique et dans leur contexte, notamment La Guerre des Gaules, texte écrit pour justifier les campagnes militaires du général. L’archéologie, depuis les années 1980, nous en apprend plus grâce aux fouilles et au nouveau regard porté sur les découvertes. C’est ainsi qu’il faut relativiser l’absence de restes de bâtiments, puisqu’il s’avère que la plupart étaient en bois, matériau périssable. De même l’absence de « villes », si l’on considère le modèle méditerranéen : les « villes » gauloises étaient des regroupements lâches de fermes étendues et des centres d’artisanat, pas des centres organisés d’un pouvoir civique.

La dépréciation des Gaulois a été l’apport des auteurs romains qui ont souligné leur « barbarie » – autrement dit leur non-conformité à la norme romaine – et qui ont vanté la « civilisation » apportée par Rome (routes, ponts, aqueducs, villes, cirques, chauffage par le sol, etc.) – autrement dit leur acculturation pour se soumettre aux normes d’existence, d’organisation sociale et de façons de penser romaines. Cela rappelle la conquête de l’Ouest et l’acculturation des Indiens ; cela rappelle aussi l’entreprise de « civilisation » des Français en Algérie, l’hégémonie coloniale économique, militaire et culturelle des États-Unis sur l’Europe – ou celle de Staline et de son imitateur petits bras Poutine sur son « glacis stratégique ».

En fait, nous dit Laurent Olivier, c’est Jules César qui a créé le peuple gaulois ; auparavant, il n’y avait que des Celtes, quel que soit le nom qu’on leur attribue selon les pays et les auteurs (Galates, Keltoï, Galli, Germains). Oui, les Germains sont des Celtes, venus par la même migration depuis le Caucase et installés plus à l’est et peut-être plus tard. César, repris par Tacite, oppose les Gaulois, vaincus puis acculturés en Gallo-Romains soumis à Rome, et les Germains, autres Celtes d’au-delà du Rhin, frontière de l’empire, considérés comme encore plus barbares et sauvages. Ce mythe a été adopté avec enthousiasme par les nationalistes du XIXe siècle, dès Napoléon III. L’empereur des Français se prenait pour le successeur de Rome, d’esprit « latin », en opposition avec l’empire prussien, d’esprit « romantique » germain. Cette vision déformée, donc fausse, a duré jusque dans les années 1970 ; elle était enseignée dans les manuels du Primaire, inchangés depuis la IIIe République – et accentuée sous Pétain qui faisait des Gallo-Romains des collabos de César, en cours de civilisation et de progrès, tout comme les Français vaincus par Hitler allaient se re-civiliser grâce à la discipline germanique.

Mais pourquoi tant de haine et de fausseté ?

Parce que les Gaulois ont pillé Delphes sous le nom de Galates, puis Rome en -390 sous le nom de Galli, suscitant une frayeur intense que l’Urbs n’a cessé de vouloir effacer – jusqu’au génocide. César fera dans les 1,2 millions de morts, massacrant non seulement les guerriers qui se rendent, mais aussi les femmes et les enfants, rasant des villes, embarquant comme esclaves tout le reste. Les chiffres romains sont à prendre à la lettre, dit l’auteur, car ils étaient comptabilisés par les scribes sur le terrain pour le Sénat, et donnaient la mesure des cérémonies de victoire. « Rome fait aussi de la terreur qu’inspire la menace gauloise un instrument de sa politique extérieure. Ce péril barbare, qui menacerait sans cesse d’anéantir les Romains, permet de justifier en effet une politique de domination expansionniste qui ne dit pas son nom. Face à la ‘sauvagerie gauloise’ qui minerait l’ordre du monde, les Romains n’exportent pas la violence, disent-ils : ils se bornent à répondre à l’appel de cité ou de nations amies, qui implorent leur aide, afin qu’ils les aident à recouvrer la paix » p.42. George W Bush, Poutine, n’ont pas dit autre chose…

Les historiens grecs sont moins méprisants envers les Keltoï – les Celtes, dont les Gaulois installés en Aquitaine, Transalpine, Celtique, Belgique. Ils sont « perspicaces, élégants et ouverts d’esprit » ; ils sont passionnément épris de parole et d’apparence, un peuple très politique. Ils s’habillent avec recherche, soignent leur chevelure, portent de lourds bijoux en or. Ils sont de mœurs libres : dès la prime adolescence les garçons cherchent à séduire les mâles (comme dans la Grèce antique), et voient dans un refus un déshonneur. Le pays est extrême, disent les Romains habitués à la tempérance du climat méditerranéen ; tout chez les Gaulois est excès. Ils ont, comme chez nous dans la période archaïque, des « grands guerriers », disent les Grecs, de beaux mâles à la Achille qui combattent quasi nus par héroïsme et entraînent une cour de jeunes hommes qui leurs sont dévoués. Beaucoup de stéréotypes de la part des historiens romains surtout – pour se distinguer.

Que retenir, après critique, des historiens antiques ?

Deux grandes époques successives  (p.240) : la période archaïque, cinq siècles avant Vercingétorix, où les grands guerriers aimaient la bataille et l’honneur, où les rois étaient ostentatoires et généreux en redistribuant vin et richesse alentour, où l’État n’existait pas, et où l’économie était celle du don et de la réciprocité (les monnaies ne servaient que de cadeaux ostentatoires, pas au commerce).

Puis la période récente, proche de la conquête de César, après le IIe siècle : la monétarisation croissante de la société gauloise à cause des échanges inégaux avec les Romains (le vin contre des métaux ou des esclaves – une cruche contre le jeune garçon qui la sert), le rôle politique de la plèbe et l’approbation de la multitude, les royautés populaires du type de celle de Vercingétorix, et l’organisation en « semi-Etats ». Les richesses ne sont plus redistribuées mais accumulées dans les tombes « princières », une inversion des valeurs qui fait passer les riches du service de la communauté à la communauté à leur service.

Mais toujours la trame fondamentale : la séparation des pouvoirs systématique à la Montesquieu (« le pouvoir arrête le pouvoir »), la place des conseils et assemblées, le rôle d’arbitre des femmes (bien moins « soumises » qu’à Rome), et la fonction régulatrice des druides qui, devins, disent la Loi – qui s’applique à tous, puissants comme misérables. Les femmes « arrêtent le pouvoir des hommes avant qu’ils n’aillent trop loin, ou dans une direction qu’elles jugent inappropriée. (…) [Ce pouvoir] incarne plutôt une faculté d’arbitrage, qui se place au-dessus de toute prise de décision comme de toute action » p.219.

Le pouvoir n’est pas de droit mais doit se justifier par l’approbation de tous. « La société gauloise est par conséquent une société d’opinion profondément respectueuse de la liberté individuelle, c’est-à-dire de la capacité de chacun à raisonner de manière personnelle. Chacun est libre de développer son jugement, car chacun entend se faire son propre avis, en toute indépendance. Comment peut-on alors parvenir à s’entendre dans une telle cacophonie ? Par l’omniprésence des conseils, qui constituent la troisième grande caractéristique des sociétés non étatiques » p.224. Les auteurs libéraux du XVIIIe siècle, Locke, Montesquieu, retrouveront cette façon de faire société politique chez les « sauvages » de Nord-Amérique.

Les trouvailles archéologiques, depuis les années 1980 mais surtout depuis les années 2000, ont modifié la vision misérabiliste imposée par le colonialisme romain, puis reprise par les nationalistes des XIXe et XXe siècles qui opposaient ruralité à la gauloise au progrès urbain à la romaine. Armes en fer de Gergovie, sanctuaire de Gournay-sur-Aronde, édifices monumentaux de Bibracte, cité oppidum de Titelberg ou de Corent… « Depuis qu’on les a remarquées, les trouvailles gauloises nous présentent avec insistance la marque d’une civilisation raffinée, que nous avons encore du mal à reconnaître » p.340.

En conclusion, « ce que nous dit la Gaule » devrait nous servir de leçon.

« Les Gaulois n’ont pas édifié de pyramides, car ils n’ont jamais imaginé que leurs souverains puissent être des dieux vivants sur terre. C’est pourquoi ils ne leur ont pas construit de palais gigantesques, car ils ne leur étaient pas asservis. Ils n’ont pas élevé non plus de temples majestueux, ni édifié d’extraordinaires capitales de marbre, car ils n’ont pas voulu être gouvernés par des pouvoirs aveugles et écrasants – qu’ils soient sur la terre comme au ciel. Ces réalisations grandioses, que nous prenons pour des marques supérieures de civilisation, ne sont en réalité que l’expression de formes les plus brutales de domination de l’humanité. Car la civilisation, considère la pensée gauloise, ne peut être l’écrasement de l’autre, sa réduction à l’état de chose » p.379.

C’est peut-être un peu surinterprété, mais c’est passionnant.

Laurent Olivier, Le monde secret des Gaulois – Une autre histoire de la Gaule, IXe siècle avant-Ier siècle après JC, 2024, Flammarion collection Au fil de l’histoire, 415 pages dont 8 pages centrales dillustrations en couleur, €23,90, e-book Kindle €15,99

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Un autre livre de l’historien archéologue Laurent Olivier, déjà chroniqué sur ce blog :

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Bernard Clavel, Terres de mémoire

Autant Bernard Clavel est un bon conteur, autant il est mauvais mémorialiste. Ses « mémoires » sont… à oublier. Il fait des phrases, énonce des généralités. En fait, il répugne à se raconter ; ce serait violer son intime, dit-il. Ce qu’il est, il l’a mis dans ses romans. A distance, via ses personnages, notamment celui du jeune pâtissier apprenti de 14 ans dont il a vécu les affres (jusqu’à « penser au suicide », dit-il).

Instable, sans cesse ailleurs, il a déménagé constamment, changeant même de pays après les villes et les provinces. Malgré les apparences, il ne s’est jamais enraciné. Ses racines, se sont des « impressions », ce qu’il nomme ses « terres de mémoire » – qui ne tiennent qu’un tiers du livre, après deux préfaces verbeuses et qui se répètent, l’une en 1979 lors de la mise sous presse et l’autre en 1984 pour une édition « révisée ». Le reste ? C’est un admirateur qui l’écrit, Georges Renoy, journaliste belge. Des anecdotes, des liens reconstitués, un itinéraire d’écriture plus que de vie.

La « mémoire » était la marotte de la gauche parvenant au pouvoir avec Mitterrand. Qu’on se souvienne : les « Lieux de mémoire », belle collection de livres sous la direction de Pierre Nora dès 1984, les lampadaires XIXe fleurissant dans chaque petite ville passée alors socialiste, la maison de campagne où l’on vaquait en sabots (suédois) et où l’on servait le chèvre chaud en salade avec le « petit vin du pays ». Cette régression post-moderniste annonçait déjà la lassitude des petit-bourgeois français après la Reconstruction d’après-guerre et la douloureuse décolonisation. La « mémoire » et ses « lieux » devenaient le socle d’un refuge qui s’annonçait de plus en plus frileux, « on est bien sous la couette », chantait Philippe Katerine, né en 1968 de mère inquiète, lui-même inquiet pour ses enfants. Cette régression couettarde se termine aujourd’hui au Rassemblement national.

Bernard Clavel, né en 1923, n’a que 57 ans lorsqu’il se lance, sur une commande d’éditeur, contraint et forcé, dans ces « mémoires » qui ne sont pas vraiment les siennes, mais plutôt celles des terres et des fleuves qui l’ont marqué durant sa vie. Pas très intéressant – le temps nous est compté, pourquoi le perdre à lire de mauvais livres ? La mode passéiste a passé, l’écrivain montre qu’il manque de profondeur sur lui-même et le monde. Il est un bon conteur, dont j’ai plaisir à relire les romans, mais un piètre essayiste ou mémorialiste. Un livre de circonstance à oublier.

Bernard Clavel, Terres de mémoire – « commentaires » de Georges Renoy, 1981, J’ai lu 1984 (édition révisée), 190 pages, occasion €1,32, e-book Kindle €7,99

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Hadlen Djenidi, Et cetera… Poèmes et proses

« Et quant au reste », dit en latin le poète francophone. Le reste est tout ce qui reste des observations de l’existence : un corps, une fleur, une enfance. Tout ce qui reste, car il n’est nulle part : ni sur Facebook (notes muettes), ni sur Pinterest (aucune épingle), ni sur gogol (où d’autres prénoms paraissent pour son nom). Ni même sur le site de son (auto)éditeur. Qui est Hadlen Djenidi ? Sinon un poète….

En vers libres ou vers rimés, des visions à la Rimbaud, mais dans les villes ; des bouffées d’enfance, d’empathie pour tel ou telle. Souvenirs imaginaires ou fabulations construites. Les nuages, l’opéra, Pierrot, papa.

« Je suis une lueur

Dans le cœur d’une fleur,

Couronnée de pétales

Et de quelques sépales. »

Imprimé à Singapour, peut-être est-ce dans ce temple mondialisé de la finance et du commerce grâce au détroit de Malacca qu’il faut chercher Hadlen. A moins que ce ne soit un nom d’emprunt.

« Je sais, je délire en versets,

Je verse ma haine sans regrets ni peine.

Oh excusez-moi d’être un paria mais je suis né comme ça !

Lâché sur un trottoir à l’âge de trottiner et la rue décida de ma destinée. »

Ou autrement. Car se mettre à la place d’un autre, qu’on aurait pu être, est aussi du poète.

« J’aime la vie à l’endroit et souvent à l’envers.

Regard surpassé par tant de beauté !

Et je danse dans les méandres de mon univers.

Je suis fou de tout ce qui se passe autour de moi,

Un sourire anodin efface mes chagrins et mes émois.

Je bois la vie comme un whisky sans mesure et sans répit.

A pied sur terre et l’autre en l’air. »

Je ne suis plus très poèmes, moins émouvable* peut-être qu’en mes années plus jeunes. Mais le poète nous fait voir et sentir ce que nos yeux et non sens, fatigués ou indifférents, délaissent.

* mais oui, ce mot existe ! Même s’il est peu usité.

Hadlen Djenidi, Et cetera… Poèmes et proses, 2023, autoédition writeeditions.com, 114 pages, € ?

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Le nouveau site d’Hadlen Djenidi

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Planète hurlante de Christian Dugay

Nous sommes téléportés en 2078, sur une petite colonie minière de la planète Sirius 6B. La Terre exploite le bérynium, qui résout les problèmes d’énergie. Mais des radiations ont été détectées dans les mines et les mineurs, contaminés, ont refusé de continuer, soutenus par les scientifiques. Le Nouveau Bloc Économique (NBE) a donc fait la guerre à l’Alliance des mineurs, autrement dit le patronat contre le syndicat. Le NBE n’a pas hésité, depuis dix ans, à larguer carrément des bombes A sur la population pour faire plier les travailleurs.

Mauvaise pioche : les humains ont quasiment disparus de la planète et l’exploitation n’a plus lieu ; seuls les soldats se combattent. En contrepartie, les scientifiques de l’Alliance ont créé des épées-robot, les « hurleurs » (Screamers), qui donnent le titre globish du film. Ce sont des scies circulaires qui régénèrent leur courant électrique en absorbant les éléments organiques et attaquent tout ce qui porte cœur battant, en hurlant pour terroriser comme les Stukas nazis. D’où ces bracelets portés au poignet qui annulent les bruits de battement et préservent les humains « amis ».

Un poste avancé de l’Alliance est resté dans un bunker comme devant le désert des Tartares ; ses soldats se préservent de la radioactivité en fumant des cigarettes rouges. D’ailleurs, en ces années 90, le cinéma offre force de héros clopeurs à admirer, ce qui n’est pas vraiment pédagogique – mais la profession s’en fout (tout comme, un peu plus tard, d’user du téléphone mobile en conduisant).

Un soldat isolé du NBE surgit devant le bunker de l’Alliance et brandit un message, mais il est tronçonné et englouti par les hurleurs avant d’arriver à ses fins. Le colonel Joe (Peter Weller) commandant le poste sort armé pour aller chercher le message, contenu dans un tube métallique. C’est une offre de trêve de la part du commandant en chef des troupes du NBE, qui constate l’inanité de poursuivre les combats faute de combattants. Rapport communiqué à la Terre, il leur est répondu par « le ministre » en personne, sous hologramme (Bruce Boa), de ne pas s’en faire car ils négocient eux-même la paix avec le NBE. Un bérynium non radioactif a été découvert sur une autre planète.

Mais c’est une ruse des robots… Car Ace (Andrew Lauer), le seul rescapé d’un vaisseau de l’Alliance qui s’écrase on ne sait pourquoi près de leur bunker, leur apprend que le ministre dont ils ont vu l’image virtuelle n’est plus en poste depuis deux ans. Il semble donc que les « hurleurs » aient pris leur autonomie, qu’ils s’auto-répliquent, usent d’hologrammes-pièges, et qu’ils combattent eux-mêmes les humains.

Difficile après cette généralité de raconter plus avant l’histoire, car tout son sel consiste justement dans la découverte progressive de ce nouvel état de fait – imprévu, malsain, tragique. Les robots vont jusqu’à prendre forme humaine, jusqu’à pousser le réalisme d’inspirer la pitié sous la forme de gamins perdus ou de soldats blessés, voire d’une belle femme (Jennifer Rubin).

Puisqu’il se sent manipulé, le colonel Joe Hendricksson décide d’en savoir plus en se rendant avec le jeune tireur d’élite Ace Jefferson, rescapé du vaisseau, vers le quartier général du NBE sur la planète. Cette quête connaîtra ses incidents, prouvera qu’il n’y a plus personne, que tous ont été massacrés par les « hurleurs » de modèles de plus en plus sophistiqués, que les chefs les ont abandonnés à leur sort, et qu’il ne reste plus qu’une solution : fuir cette planète ingérable et retourner sur la Terre. L’ubiquité des « hurleurs » plonge le colonel et son tireur dans la paranoïa, entretenant le suspense, malgré le côté caricature de chacun des autres personnages. Chacun se méfie des autres qu’il rencontre : même citant Shakespeare, étant capables de rire et buvant du vrai whisky – voire plus… -, et s’ils étaient eux-mêmes des « hurleurs » de modèle 3 ou 4 ?

Le film est tiré d’une nouvelle de Philip K. Dick, Nouveau Modèle (Second Variety), publiée en mai 1953. La question philosophique qu’il pose est : qui est humain ? Suffit-il d’en avoir l’apparence et les mœurs ? Faut-il de la compassion ou de « l’amour » ? Un soldat professionnel n’est-il pas plus proche d’un robot sans âme que d’un humain qui croit en avoir une ? La ruse de guerre peut-elle prendre toutes les formes ? Si on le sait, faut-il céder à ses émotions ? Ou se condamner à se faire avoir ?…

Pour préparer la suite, il semble qu’un « hurleur » s’est peut-être introduit dans le vaisseau, à cause justement de cette « l’émotion » trop humaine. Dans la dernière, scène il remue une patte.

DVD Planète hurlante (Screamers), Christian Dugay, 1995, avec ‎ Peter Weller, Roy Dupuis, Jennifer Rubin, Andrew Lauer, Charles Edwin Powell, ESC éditions 2021 français ou anglais, 1h43, €5,34, Blu-ray €14,10

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Hervieux, Prieur, Malgras, Les guerres napoléoniennes

Des anecdotes héroïques ou cocasses contées par un écrivain blagueur, ex-prof d’histoire, et BDessinées en ligne claire par Camille Prieur, colorisées par Vincent Malgras. La collection Le petit théâtre des opérations, récompensée en 2023 par le prix Atomium à Bruxelles, capitale de la BD, rappelle des histoires dans l’Histoire – toutes véridiques.

C’est ainsi que le général Lasalle est devenu « jean-foutre » selon son expression, parce qu’il est mort d’une balle hongroise à 34 ans au lieu de 33. Il avait sabré nombre de Russes, d’Anglais et de Prussiens pour son empereur.

Daumesnil est resté patron du fort de Vincennes et a refusé de rendre les armes et la poudre après l’abdication, puis une seconde fois après Waterloo – où ce sont les Hollando-Belges (la Belgique n’existait pas encore), méprisés des Anglais, qui leur ont permis de vaincre.

Le capitaine de Chambure, réveillé par les canons prussiens à Dantzig, se met en colère : il effectue une sortie pour culbuter ces pendards qui l’empêchent de dormir. Puis une seconde nuit, puis une troisième. Il a tourné les avants-postes par des barques sur le fleuve mais le courant les a emportées ; lorsqu’il veut rentrer dans la ville, la route est coupée. Qu’à cela ne tienne, il effectue une « rentrée » : a-t-on jamais vu, de mémoire de Prussien, des assiégés sortis qui veulent rentrer ?

Les femmes ne sont pas en reste, non plus que les juments. Madame Sans-Gêne s’appelait en vrai Marie-Thérèse Figueur et a servi l’armée plus que son homonyme, femme de général, qui a pris le pas sur elle dans la légende parce que deux écrivaillons en ont fait une pièce de théâtre. Quant à la jument Lisette, une cavale qui bouffait de la viande, comme le Bucéphale d’Alexandre, elle mordait carrément les Russes qui voulaient achever son capitaine blessé sur elle. Marbot fut ainsi sauvé par sa jument mangeuse d’homme.

L’amiral russe Dimitri Senyavin, commandant de la Flotte du tsar en Méditerranée, a échangé des coups de canon avec la flotte française de Napoléon avant que… le traité de Tilsit ne transforme les ennemis en amis et l’oblige à rendre toutes ses prises. Puisque que c’est comme ça, je ne ferai plus rien ! S’exclame de bouillant amiral, au grand étonnement des Anglais qui « l’invitent » chez eux, le constituant prisonnier sans le lui dire.

D’autres anecdotes parsèment les grandes, comme Napoléon chassé par des lapins, les femmes suivant l’armée avec leurs mioches, le soldat Coluche, l’invention des godillots à pieds droit et gauche.

Cocasses, édifiantes, bien amenées, ces historiettes de la grande histoire sont toutes vraies ! C’est une autre façon d’aborder l’histoire, de façon ludique et non-scolaire, mais il n’y a pas que l’école dans la vie (il y en a même de moins en moins).

BD Julien Hervieux, Prieur & Malgras, Les guerres napoléoniennes – Le petit théâtre des opérations, Fluide glacial 2024, 56 pages, €15,90, e-book Kindle €6,99

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Biographie des auteurs

Nés en 1992, Camille Prieur et Vincent Malgras se connaissent depuis leurs années de collège à Grasse. Ils n’ont depuis cessé de travailler ensemble. Diplômés en 2016 de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris, ils sont lauréats du 44e Festival d’Angoulême, catégorie challenge digital en 2017 pour leur œuvre numérique L’Odyssée 2.0.

Ils se spécialisent ensuite dans la bande dessinée numérique, notamment avec l’agence Havas en 2017 puis la fondation Glénat en 2018 pour leur série de BD numérique Last Quest.

Ils publient à partir de 2019 dans le magazine Fluide Glacial des histoires courtes tout en continuant à produire des œuvres numériques en parallèle. Ils publient en janvier 2023 Sparte Attaque, leur premier album aux éditions Fluide Glacial.

Julien Hervieux est né en 1984. Il travaille dans l’enseignement, avant de lancer le blog de l’Odieux connard en 2009 où il y pratique un humour certifié 100% mauvaise foi. En 2015, il assouvit sa passion pour l’histoire . Aux côtés du dessinateur Monsieur le Chien, Le Petit théâtre des opérations en créant la chaîne YouTube il en propose une version BD dont cinq tomes sont déjà disponibles chez Fluide glacial. En 2023, l’auteur , puis pour un second l’année suivante Toujours prêtes s’associe à Virginie Augustin pour le spin-off – aux côtés de Prieur et Malgras. A l’occasion des Jeux Olympiques de Paris, Les Guerres napoléoniennes – En 2024, Julien Hervieux fait son Plus vite, plus haut, plus sport ! il réunit un collectif de dessinateurs pour entrée au catalogue Grand Angle en inaugurant la collection « Héros de guerre » avec un album consacré à Albert Roche mis en images par Éric Stalner.

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Henri Vincenot, Rempart de la Miséricorde

Le chantre de la Bourgogne rurale, restaurateur d’un hameau en ruines, est né dans une famille de cheminots. Il ne chante pas, comme Christian Signol, les regrets de l’harmonie paysanne d’enfance car son enfance, ce furent les trains. Son père, son oncle, ses grand-pères furent employés de la compagnie PLM Paris-Lyon-Marseille, alors privée. Les grands-parents des deux côtés ont débuté comme Compagnons-Passants-du-Devoir, adeptes des théories sociales Saint-Simon et de Prosper Enfantin. Ils étaient pour le Progrès, pour l’industrie, pour les avancées sociales.

Henri Vincenot en fait un roman où il croque cette époque d’entre-deux guerres où le train à vapeur fait les beaux jours de la ville de Dijon, où il est né et habite, dans la cité cheminote du Rempart de la Miséricordes, tout près de s trains. Les machines sont dangereuses et polluantes, toute la ville est couverte de suie et les cheminots meurent jeunes, les poumons silicosés. Mais les locos halètent et soupirent comme des femmes, on les titille comme elles et on leur fait donner leur puissance avec doigté.

L’électrification, qui survient après-guerre mais dont on parle déjà avant, n’a plus le même charme. Beaucoup moins dangereuse que la vapeur pour la santé des cheminots et la pollution de l’air, elle ravale le travail viril de force, torse nu sur le tender à pelleter le charbon de la goule insatiable, au rang de technicien-fonctionnaire du rail. Même si les cheminots gardent les avantages sociaux de l’ancien temps presque jusqu’à aujourd’hui (coopérative, mutuelle, retraite dès 52 ans, logements, voyages gratuits), leur métier n’est plus le même : sa poésie a disparu. Le goût du travail bien fait aussi : si le fret est en ruines, c’est parce que les délais ne sont pas fiables, sans cesse malmenés par les grèves de réseau ou de chauffeurs.

Enfant, le petit Claude (personnage du roman), parle déjà le jargon du métier, évoquant les grosse C, des locomotives, la Mountain, la perfection de la 241 A, puis B, C, D, la tonne par essieu, le calcul de la vitesse en observant les bornes hectométriques, et ainsi de suite. A 10 ans, il se trouve confronté à la mort du père d’un camarade, écrasé entre les tampons par une manœuvre imprévue alors qu’il attelait deux wagons. Dès lors, Marcel et lui vont s’efforcer d’inventer l’attelage automatique par crochets, que les ingénieurs ne daignaient pas mettre en œuvre, orientés tout vers la vitesse et la charge, sans souci des cheminots.

C’est tout un univers pittoresque et fermé, une caste cheminote, que fait revivre Vincenot, avec ce talent de conteur qui est sa marque propre, révélée par Bernard Pivot jadis à la télé. Une caste éprise de république et de progrès pour tous, orientée résolument vers l’avenir des échanges et du commerce, bien loin des syndicalistes étriqués d’aujourd’hui qui font grève pour n’importe quel prétexte, tout en gaspillant l’énergie sans compter. Un autre état d’esprit.

Henri Vincenot, Rempart de la Miséricorde, 1998, Livre de poche 2001, 382 pages, €2,70 occasion

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Joseph Connolly, Vacances anglaises

L’humour anglais n’est pas à la portée de tous les esprits, mais si l’on entre dedans, quels délices ! La différence de l’humour avec l’ironie est que cela n’est jamais méchant. Plutôt un étonnement ravi devant les excentricités des gens. Ils sont ce qu’ils sont et persévèrent dans leur être, comme les chats, source de pitreries et folies sans nombre. Joseph Connolly, que je viens de découvrir jeté dans une boite à livres, est redoutable d’efficacité dans la satire cruelle et amusée de ses contemporains. Nous finissons par aimer chacun des personnages, même les plus incorrects.

Nous sommes dans la Grande Bretagne des années 90, subissant « la crise » comme tout le monde, c’est-à-dire à la fois la mondialisation économique qui bouleverse les économies et le retard politique qui ne comprend encore rien à rien. Les conséquences arrivent comme une vague sur les gens.

Deux couples de voisins en lotissement se décident d’aller passer une semaine de vacances au bord de la mer, sans aller pour une fois à l’étranger, de façon à « faire un break ». Mais qu’a-t-elle besoin de break, Elizabeth, épouse oisive du riche Howard, patron d’une agence immobilière florissante ? Elle dépense sans compter, tandis que lui finance pour avoir la paix. Un équilibre d’habitudes qui leur convient à tous les deux. D’ailleurs, lui décide de rester à Londres pour Zouzou, qu’il désire. Quant à leur fille, Katie, à peine 17 ans, elle leur apparaît encore comme une oie blanche alors qu’elle a déjà vu le loup, en étant à son deuxième avortement clandestin. Dès les premières pages, elle s’active d’ailleurs avec ferveur sous le bureau de Norman, l’employé de son père, avant de s’envoler pour Chicago avec lui, sous prétexte d’accompagner sa copine Ellie.

Dotty et Brian sont à peine sortis de la classe ouvrière, avec tout ce que cela emporte de jalousie de classe de la part de l’épouse qui « n’a rien à se mettre » devant son armoire pleine – mais démodée. Brian tombe de Charybde en Scylla par la faillite, l’endettement et la course au pognon pour rembourser, donc économiser à outrance. Dotty, qui ne travaille plus après la mort de leur petite fille Maria, voudrait prendre les mêmes vacances exactement qu’Elisabeth pour tenir son rang social. Mais son mari lui impose une autre façon, au même endroit. Colin, leur fils de tout juste 15 ans, se languit d’une fille – n’importe laquelle – avec qui enfin « le faire ». C’est de son âge. Il lorgne les seins de Katie, mais aussi ceux d’Elisabeth ; il va rencontrer une Carol de son âge, mais tergiverser alors qu’elle le veut bien (pas comme aujourd’hui), avant d’en finir d’un coup, une fois déniaisé par une autre.

Ceux qui partent emmènent aussi Melody, ancienne maîtresse d’Howard, jeune mère célibataire d’un bébé fille, Dawn, qui pleure tout le temps parce qu’elle n’a jamais le temps de s’en occuper. Dotty se prendra d’amour pour ce bout de chou, la gardera volontiers, l’apaisant immédiatement, et songera même à l’adopter si la mère n’en veut plus… A l’hôtel cinq étoiles, Elisabeth, Dotty et Melody font des connaissances. Elisabeth rencontre Lulu dont le mari est fou – de jalousie, mais probablement aussi tout court. Et le séducteur sûr de lui Miles McInerney, vendeur hors pair, marié, deux enfants, qui a gagné une semaine à l’hôtel pour ses performances. Melody l’adore, songeant à faire sa vie avec lui… Or il n’a qu’un but : coucher.

D’ailleurs, tropisme très anglais, chacun ne pense qu’à baiser. Le puritanisme victorien a accouché d’une explosion de n’importe quoi, à la fois sordide et réjouissante. Les mâles ne pensent qu’à ça, les femelles qu’à se donner. Mais pas avec n’importe qui. Il faut être jeune et bien membré, baratiner assez pour qu’on les croie. Encore que Katie se contente du membre puisque Norman est vraiment nul pour le reste, et qu’Elisabeth goûte à l’extrême jeunesse, le seul luxe qu’elle n’ait pour l’instant pas encore eu. Quant à Dotty, elle préfère les bébés, même la bouche maculée « de ragoût de chien aux pruneaux » ou « comme si une bouse lui avait explosé au visage ».

« Mais pourquoi avons-nous besoin des hommes, s’enquit Lulu ? Parce que je veux dire, finalement, ils ne nous apportent que des ennuis, n’est-ce pas ? – Ce doit être affreux d’être un homme, affirma Dotty. Jamais je n’aurais voulu naître homme. Et toi, Elisabeth ? – Je n’arrive pas à imaginer ça… non, je crois que je demanderais à changer – parce que j’adore être une femme, j’adore tout ce qui est féminin. Ce doit être d’un ennui mortel, d’être un homme. Et puis il faut travailler et tout ça. – La seule fois où je ressens jamais le désir du pénis, déclara Lulu en souriant – ce qui mobilisa aussitôt, on s’en doute, l’attention des deux autres – c’est quand je fais la queue pour aller aux toilettes des dames… » p.309. Irrésistible, n’est-il pas ?

Ce roman a été adapté au cinéma en 2002 par Michel Blanc et transposé au Touquet, sous le titre Embrassez qui vous voudrez, avec lui-même, Carole Bouquet, Karin Viard, Charlotte Rampling, Jacques Dutronc, Gaspard Ulliel. Mais la comédie estivale à la française ne vaut pas le féroce humour britannique.

Joseph Connolly, Vacances anglaises (Summer Things), 1998, Points Seuil 2001, 462 pages, €17,99

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Emmanuel Berl, Sylvia

Autobiographie erratique à l’âge de 60 ans, au gré d’une mémoire en loque. Les images se télescopent et ne correspondent pas avec la chronologie. Emmanuel Berl est né malade de parents malade, son père mort lorsqu’il avait 15 ans et sa mère lorsqu’il en avait 18. Lui-même est resté bronchiteux durant toute son enfance, chétif, tuberculeux en 14, ce qui le fit réformer en 1916 après deux ans de combats. Juif, mais laïque, Emmanuel Berl n’a vu que la mort frapper autour de lui : son petit frère lorsqu’il avait 5 ans, son cousin révéré Henri Franck, Normalien modèle de la famille, trop jeune à 24 ans, son oncle, un adolescent fils d’une amie… Tout son siècle était mortifère.

Né à la fin du XIXe dans une famille d’industriels, le garçon a fait des études de lettres mais s’est obstinément refusé à passer le concours d’entrée à Normale Sup comme ses copains, et l’agrégation qui lui aurait donné un poste. Cela aurait été mourir à petit feu dans une case prévue. De même, s’il s’est marié trois fois, cela n’a jamais été avec « Sylvia », la fille qu’il croyait aimer et qu’il a revue épisodiquement toute sa vie durant, de l’enfance à la vieillesse, comme si leurs destins étaient liés. Sa dernière épouse fut la chanteuse Mireille. Mais Sylvia ressemblait à maman… voilà peut-être pourquoi cet attachement si profond.

Confident un temps de Proust, qui le recevait seul à seul chez lui, le souffreteux se reconnaissait dans le grand asthmatique, mais sans en avoir le cerveau aussi aiguisé par la marginalité sexuelle. Proust lui assénait des leçons morales du fond de son lit, avant de sortir faire sa cour en soirée, impérieux avec les faibles et souple avec les forts. « Il enseignait la solitude de l’homme et la fatalité des passions » p.130. Quant à la comtesse de Noailles, à qui il rend visite, elle lui sort cette monstruosité de diva sûre d’elle-même et dominatrice : « Comment pouvez-vous aimer les jeunes filles, ces petits monstres gros de tout le mal qu’ils feront durant cinquante ans ? » p.103.

Lui, le patriote et républicain fondateur en 1930 de l’hebdomadaire Marianne, le Juif en ces temps nazis et pétainistes, il fut ami de Drieu La Rochelle, fasciste notoire, suicidé pour cela; il a fondé avec lui un journal d’idées qui n’a pas résisté à l’avant-guerre. Puis il a rejoint la Résistance tandis que Drieu se perdait. Il a cette analyse aiguë de l’entre-deux guerre, alors que la modération et raison s’oubliaient dans les extrémismes marxistes et fascistes : « Je crois qu’une giration infernale séparait de plus en plus chacun des autres et d’ailleurs de soi-même. Car plus les partis, les appartenances développaient leur pouvoir, plus la solitude des individus, au lieu de diminuer, augmentait ; là où cessait l’hostilité, la rivalité commençait, et non pas la fraternité. Qui ne s’est pas brouillé avec qui ? Les malentendus devenaient de plus en plus difficile à éviter, impossibles à dissiper. Les mots entrés en folie ne faisaient que les susciter et que les grossir. Le langage, usé de toutes parts, ne servait plus de dénominateur commun. On parlait, et parfois dans une même phrase, de ‘la dignité de la personne humaine’ et ‘du matériel humain’. (…) Les mots : semblable, prochain, avaient perdu leur sens, et rien ne s’opposait plus au déferlement des guerres zoologiques, l’ennemi cessant d’appartenir à la même espèce que soi » p.186.

Un livre pas drôle d’un homme mal dans sa peau mais qui a connu les célébrités littéraires (Proust, Aragon, Drieu, Jouvenel, Malraux), en une époque contradictoire. Plus intéressant sur l’époque – qui ressemble de plus en plus fort à la nôtre – que sur l’auteur.

Emmanuel Berl, Sylvia, 1952, Folio 1972, 224 pages, €10,00, e-book Kindle €9,49

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Elisabeth Jane Howard, Nouveau départ

Un quatrième tome sur la famille Cazalet, ses déboires et ses espoirs, cette fois de 1945 à 1947. La guerre s’est terminée, l’austérité et Churchill sont balayés par un raz de marée travailliste et anticolonial qui rend l’Inde à son sort. Les conservateurs que sont les vieux Cazalet ne comprennent pas que le monde a changé ; les jeunes Cazalet s’y adaptent, non sans coûts d’ajustement, comme on dit en économie.

Les garçons n’ont plus de voie toute tracée, ni dans « l’affaire » familiale (qui périclite), ni dans l’armée (qui licencie). Faute de mieux, ils poursuivent des études comme Neville, ou se marient à une Américaine insatiable comme Teddy, ou quittent la marginalité de la ferme pour se faire moine, comme Christopher. Mal aimé de son père depuis l’enfance, ce neveu des Cazalet a trouvé un Père éternel après des déboires amoureux successifs : amour filial déçu, amour pour sa cousine Polly écarté, amour pour son chien Oliver achevé par sa mort. Ce n’est guère mieux pour les autres : son oncle Edward change d’épouse, son oncle Hugh, veuf, épouse sa secrétaire, son oncle Rupert, revenu de la guerre en France où il a été amoureux et a engendré un bébé qu’il ne peut revoir « par convenances », pousse son épouse Zoe à divorcer.

Ce n’est pas mieux côté filles. La tante Rachel, seule fille des patriarches Cazalet qui abordent leurs 90 ans, peut enfin se mettre en ménage avec son « amie » amoureuse Sid, à près de 50 ans, sans savoir « comment faire » lorsqu’il s’agit de coucher avec. Louise, l’actrice égoïste qui se croit toujours plus belle et plus compétente qu’elle n’est, quitte son peintre Michael et lui laisse leur enfant Sebastian. Ce qui compte à son narcissisme est la liberté, bien que, à 24 ans, « sans compétences particulières ni qualifications », ni sentiment maternel. Polly, amoureuse déçue d’Archie, un ami de la famille nettement plus âgé, puis éconduisant Christopher, trouve enfin son bonheur avec Gerald, faciès et corps de grenouille, timide mais gentil et héritier d’une baraque impossible, qu’elle va rénover durant des années. Clary, sa cousine, désespérée de son patron écrivain – un foutu égoïste – avorte d’un écart de conduite avec lui et se trouve jetée dehors, désespérée ; elle trouve à s’épancher auprès de Polly, puis d’Archie. Il l’encourage à se prendre en main, à enfin grandir sans tout attendre des autres, à écrire son fameux roman. Elle s’y met, il en est amoureux malgré la différence d’âge et – ô surprise ! – elle aussi. Pour une fois, tout est bien qui finit bien.

Au fond, dans cette famille pléthorique où les enfants et leurs conjointes, les neveux et cousines, les autres », tout ne tient que par les patriarches : le Brig (pour Brigadier) et la Duche (pour duchesse). Exit le Brig, trop vieux pour encore vivre ; reste la Duche, observatrice, attentive et clairvoyante, toujours de bon conseil. Les liaisons se font aussi par « l’Ami de la famille », un ami d’études d’Edward, devenu confident et conseiller de tous, et apprécié pour cela : Archibald dit Archie, désormais la quarantaine. Cette « pièce rapportée » devient partie intégrante de la famille élargie.

La vie après-guerre au Royaume-Uni n’est pas facile car tout manque, des aliments de base aux tissus pour les vêtements, et au charbon pour se chauffer. Faute de mieux, les jumeaux de 7 ans de la secrétaire de Hugh vont par exemple passer des vacances en Ecosse en short et sans chaussettes, avec seulement deux chemises et un pull – ils disent adorer rester en maillot de bain toute la journée… Où l’on mesure la tendresse d’Elisabeth Jane Howard pour les enfants. Le rationnement est maintenu car le pays n’est plus assez agricole depuis longtemps. Lorsque Louise va aux États-Unis, elle est frappée de la richesse des plats et de l’abondance des biens dans les boutiques. Le monde change et les États-Unis industriels et militaires remplacent l’empire britannique qui s’écroule en quelques années. Il n’est pas simple pour les vieilles familles à traditions de s’adapter au monde nouveau, ni pour la morale victorienne puritaine de se faire aux nouvelles mœurs.

Notre monde actuel, plus d’un demi-siècle plus tard, est confronté aux mêmes effets, sur des causes différentes. A nouveau un dictateur impérial veut dominer l’Europe, à nouveau un empire établi vacille, à nouveau des pénuries de biens ou d’énergie surgissent, à nouveau la morale précédente se trouve remise en cause. A chacun de se débrouiller avec ça – le roman nous y aide en suivant les trajectoires contrastées de chacun. Un dernier tome, écrit dix-huit ans plus tard par une écrivaine de 90 ans, décrira La fin d’une ère, clôturant la saga (chronique à venir sur ce blog).

Elisabeth Jane Howard, Nouveau départ (Casting Off) – La saga des Cazalet IV, 1995, Folio 2023, 735 pages, € 10,40, e-book Kindle €9,99, Livre audio €0,99 avec abonnement

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Les autres tomes de la Saga des Cazalet déjà chroniqués sur ce blog :

Tome 1

Tome 2

Tome 3

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Jussi Adler-Olsen, Miséricorde

Premier roman d’un éditeur danois aux études éclectiques, et premier d’une série policière de la Section V. Carl Mørk est « vice-commissaire » et vient de s’être fait tirer dessus ; son partenaire Hardy est resté paralysé. Ils n’ont rien pu faire contre des malfrats déterminés. Mais Carl est vieux, bougon et pas aimé. Le chef de la brigade criminelle profite d’une proposition de loi du Parti populaire danois approuvée par le Parlement pour créer un pôle des Cold cases, les affaires non résolues. Il est baptisé Département V, non pas le chiffre 5 romain, mais le V de l’alphabet, qui est la première lettre du nom du parti libéral : Venstre.

Qui de mieux que l’enquêteur hors pair mais misanthrope Carl Mørk pour en prendre la tête ? Le budget alloué à cette nouvelle entité – confortable – servira à toute la brigade criminelle, mais Carl aura les mains libres. On lui trouve un bureau (au sous-sol), un homme de ménage assistant (auprès du bureau de chômage), et quelques dossiers (poussiéreux) ignorés depuis longtemps pour l’occuper. A lui de voir.

Il voit. Rien que des enquêtes bâclées, mal menées, où des pièces manquent, des témoignages n’ont pas été relevés, des pistes pas suivies. La routine de la bureaucratie qui a trop d’affaires en cours et trop de pression sur les cas les plus médiatiques, sans parler des lacunes de la formation policière.

Une affaire retient particulièrement l’attention de son nouvel assistant : la disparition cinq ans auparavant de Merete Lynggaard, vice-présidente du parti Démocrate au Folketing (Parlement danois). C’était sur un ferry, avec son frère handicapé Oluf ; on a supposé qu’elle s’était noyée, mais… Le jeune homme, réfugié de Syrie pour raisons politiques, avait lu des articles dans les journaux évoquant cette affaires alors qu’il apprenait le danois.

Un curieux personnage que cet immigré de 1998 engagé comme homme de ménage et devenu chauffeur du vice-commissaire, puis carrément assistant. Il se fait appeler Hafez el Hassad – comme le dictateur syrien. Mais il reste mystérieux sur sa vie d’avant. Aurait-il été dans la police ? Les services secrets du régime ? Il a en tout cas l’œil affûté, l’esprit prompt et l’enthousiasme qui convient. Sauf qu’il ne connaît pas les procédures et met souvent les pieds dans le plat devant les suspects.

Toujours est-il que, partant de presque rien, le duo improbable va arriver à presque tout. Merete a été enlevée, elle ne s’est pas noyée. Elle est détenue depuis cinq années dans une cellule de pression d’un ancien laboratoire de pointe qui travaillait pour les centrales nucléaires. Les chapitres alternent entre le présent et le passé, permettant d’expliquer pas à pas tout en ménageant un certain suspense, ce pourquoi je ne dévoile pas grand-chose en disant cela.

Tout remonte à l’Accident primordial, le jour où Merete avait 14 ans. Elle chahutait avec Oluf à l’arrière de la voiture quand son père s’est mis à doubler une Ford sur la route enneigée. Les deux voitures ont embouti les arbres, les parents de Merete sont morts sur le coup, ainsi que le père et deux enfants de l’autre voiture. Deux autres enfants ont été blessés, Merete indemne et Oluf retardé dans sa croissance.

Elle disparaît du ferry juste après s’être disputée avec son frère Oluf. Est-elle tombée à la mer ? En ce cas, son corps aurait fini par être repêché, tant la Baltique est une mer fermée. Y aurait-il autre chose ? Une affaire crapuleuse, ou politique ? Un crime maquillé en accident ? Carl et Hassad reprennent l’enquête du début, sollicitent les témoignages pas pris en compte alors, reconstituent les derniers jours de la vice-présidente aux dents longues, recherchent les personnes non interrogées.

C’est long, c’est tordu, c’est bien découpé : une belle enquête qui tient en haleine. Certes, le personnage d’Hafez el Hassad paraît plus sympathique au lecteur que le vieux flic Carl Mørk – et les autres policiers, comme les journalistes, sont dépeints plus noirs qu’ils ne sont peut-être dans la réalité. Mais l’auteur a de l’humour et n’hésite pas à le dégainer. La fin se précipite, mais les suites sont étonnantes.

Un bon vieux roman policier du nord, pessimiste sur la nature humaine et réaliste sur le crime.

Grand prix des lectrices de Elle 2012, Prix des lecteurs sélection 2013

Jussi Adler-Olsen, Miséricorde, 2007, Livre de poche 2013, 527 pages, €9,70, e-book Kindle €9,49, Livre audio €0,99 avec abonnement

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20 ans de blog !

Le mercredi 08 décembre 2004, j’ai ouvert pour la première fois mon blog. Il s’intitulait Fugues et fougue et était hébergé par lemonde.fr. Ce quotidien parisien avait en effet décidé d’offrir gratuitement à ses abonnés la possibilité de créer un blog, hébergé par ses services, en développement avec la plateforme WordPress. L’exemple de l’élection présidentielle de George W. Bush avait montré l’intérêt démocratique de cette nouvelle forme d’expression (avant Facebook et Twitter), et la perspective des élections présidentielles 2007 en France alléchait tout Le Monde. L’anonymat du pseudo était au départ la règle du jeu, demandé par lemonde.fr – d’où « Argoul ». Il a servi ensuite à ne pas mêler la vie professionnelle et l’expression privée dans les métiers sensibles que j’ai pu exercer.

Genèse du blog

J’écrivais dans ma première note (j’étais un brin idéaliste) « J’ai la conviction profonde que tout ce qui est authentiquement ressenti par un être atteint à l’universel. Nous allons parler de tout, montrer beaucoup. Je suis curieux, attentif et grand voyageur. J’aime l’espace, celui des étendues comme celui de l’esprit ou du cœur. Explorons-le. Retenons ce qui fait vivre. »

J’en appelais au dialogue, aux commentaires, aux échanges. Et c’est bien ce qui est advenu un long moment. Surtout que les blogueurs du monde.fr étaient un peu l’élite intellectuelle du pays, aptes à se servir d’un ordinateur, bien avant le mouvement de masse entraîné par les smartphones.

J’écrivais donc : « Je ne conçois pas un blog comme un texte gravé dans le marbre, définitif comme une pierre tombale. Même pas comme un livre. Je ferai des erreurs, je me tromperai, mon expression ne sera pas toujours le reflet exact de ma pensée. Ce pour quoi le blog se doit d’être interactif pour corriger, nuancer, apprécier, compléter. »

Las ! L’euphorie n’a eu qu’un temps. Très vite, comme d’autres, je suis revenu des « commentaires ». Ce sont rarement des enrichissements sur l’agora, plutôt des interjections personnelles. Nous avons affaire plus à des réactionnaires qui « réagissent » (en général par l’indignation), qu’à des lecteurs éclairés qui apportent des arguments pour ou contre. Giuliano di Empoli l’a bien montré !

Je croyais toute opinion recevable, j’ai désormais changé d’avis. Comme responsable (juridiquement « directeur de la publication« ), je dois être attentif à tout ce qui peut passer outre à la loi (insultes nominales, invites sexuelles, propos racistes, spam et physing etc.). Les seuls « commentaires » recevables sont ceux qui sont posés et argumentés, je le dis dans « A propos ».

J’ai été repris sur Agoravox, Naturavox, Medium4You, Paperblog et quelques autres. J’ai surtout fait, grâce aux blogs, plusieurs belles rencontres. Qui ont commencé par le texte et qui se sont poursuivies dans la vie. Certaines (pas toutes) durent encore. La plateforme du monde.fr a déçu : plantage intégral de tous les blogs deux jours entiers sans informations en 2010, perte des photos et illustrations, dérive gaucho-écolo-bobo devenue de moins en moins supportable, avec censure implicite par mots-clés, avertissements par mél de retirer une illustration ou un propos – en bref de la dérive autoritaire idéologique. Exit Le Monde, ses blogs et son journal. WordPress restait, facile d’usage, avec abonnement très abordable.

Dons 6 ans de monde.fr plus 14 ans de WordPress, cela fait 20 ans.

Pourquoi j’aime le blog – plus que Facebook, Instagram ou X

Un blog oblige à écrire souvent, voire quotidiennement. Cet exercice a pour effet de préciser la pensée, de vérifier les sources et de choisir les mots, évitant de rester dans la généralité et le flou pour toutes ces opinions qui font notre responsabilité d’individu, de parent, de professionnel et de citoyen.

Écrire exige un autre regard sur ce qui arrive, dans l’actualité, l’humanité et les pays traversés. Mettre en mots rend attentif aux détails comme aux liens avec l’ensemble.

Un blog offre l’occasion de rencontres : littéraires (avec les livres qu’on m’envoie à chroniquer), de témoignages (serais-je allé à cette réunion ou à cet événement s’il n’y avait pas le blog ?), mais aussi personnelles (entre blogueurs et invités).

Il permet surtout de transmettre une expérience, une vision de l’existence, une perspective historique (je commence à accumuler les ans). Il vise à donner aux lecteurs ce qu’ils recherchent sur les moteurs (images, lectures, méthode, idées).

Bilan

2 446 040 visiteurs sur fugues & fougue en 6 ans + 6 138 000 visites au 7 décembre sur Argoul.com en 14 ans = 8 584 040 visites. Ce blog est multimillionnaire.

Les meilleurs jours sont le dimanche ou le lundi, les meilleures heures le soir vers 18h.

Les requêtes via les moteurs de recherche ont évolué. Les moteurs ont établi une censure des images, donc des textes qui les contiennent, les associations de profs et autres éducateurs se méfient des blogs généralistes qui débordent les programmes et les opinions admises et déréférencent facilement « au cas où », le sectarisme croissant des citoyens sur la politique inhibe tout débat constructif. Et puis les images, les vidéos, les interjections en 140 signes sont tellement plus ludiques ! Lire ennuie, surtout sur le petit écran du téléphone. Injurier, agonir, ravit l’anonyme qui déverse sa haine ou son ego en direct sur les réseaux.

Je ne vais pas changer de personnalité pour suivre la foule. Mon blog reste élitiste, réservé à ceux qui aiment lire, qui savent lire, et qui lisent avec un œil critique, faisant leur miel de ce qu’ils trouvent. Le jeu de la performance et du nombre de clics, en vogue dans les débuts, n’a plus court.

Dans les catégories de notes, les livres arrivent en premier avec 2707 chroniques, suivis des voyages avec 1925 notes, puis le cinéma avec 605 compte-rendus de films, la politique (559), la philosophie (408) avec notamment une chronique chapitre après chapitre d’Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche (111 notes) et des Essais de Montaigne (109 notes, une lecture pas encore achevée) – et des thèmes de métiers exercés : l’économie (225), la géopolitique (196) et l’archéologie (61).

Mais les désirs des lecteurs ne sont pas représentatifs des articles publiés. Les statistiques du système « depuis le premier jour » donnent comme les articles les plus « vus » :

  • Page d’accueil / Archives 2 498 149
  • Rencontrer un troisième type à Tahiti : mahu et raerae 38 121
  • Plage ados 35 172
  • Sexe entre utopie et réalité en Polynésie 28 619
  • Le mythe de la vahiné 28 210
  • Un État peut-il quitter l’euro ? 21 379
  • Vie tahitienne à la pointe Vénus 19 443
  • Sur la plage de Jean-Didier Urbain 17 171
  • À propos 17 048
  • François Bourgeon érotique 16 940
  • Le Clézio, Le chercheur d’or 16 173
  • Pourquoi Céline était antisémite 15 500
  • Stevenson, L’île au trésor 15 311
  • Le Clézio, Mondo et autres histoires 14 931
  • Ironies de plage 14 771
  • Alix, Enak, amitié érotique 14 769

La vie est passée, les kids sont désormais adultes et l’adolescence est un thème moins présent aujourd’hui, je n’exerce plus de métier, ayant pris – au-delà de l’âge légal – ma retraite. Sur un an, les thèmes sont donc plus diversifiés :

Parmi les pays lecteurs, la France arrive évidemment en tête de façon écrasante 4 077 968 au 1er décembre, suivie des États-Unis 331 747, puis des pays francophones Belgique 226 623, Canada 206 649, Polynésie française 125 795, Suisse 114 189, Algérie 81 283, Maroc 51 353, Tunisie 33 133, La Réunion 25 273, Nouvelle-Calédonie 19 332, Guyane française 5 134.

Chez les Européens, ce sont dans l’ordre Allemagne 86 777, Italie 41 783, Royaume-Uni 40 254 (notons le peu d’intérêt de ce grand pays), Espagne 37 917, Pays-Bas 33 903, Pologne 15 228.

Dans le reste du monde, les plus peuplés : Brésil 27 858, Russie 20 738, Mexique 11 915, Australie 11 558, Japon 10 823, Turquie 7 722, Ukraine 6 637, Inde 6 527 (seulement), R.A.S. chinoise de Hong Kong 3 450, Arabie saoudite 3 207, Corée du Sud 3 064, Chine 2 120 – le plus probablement les expatriés.

Vais-je poursuivre ?

Probablement. Peut-être pas tous les jours, prenant une semi-retraite si nécessaire.

Et si la survenue d’une moraline intolérante ou d’un gouvernement traditionaliste autoritaire ne vient pas remettre en question la liberté de s’exprimer.

Donc, pour le moment, à demain !

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The Servant de Joseph Losey

En anglais, le « servant » est un serviteur, mais moins un domestique que quelqu’un qui se met « au service ». Ainsi appelle-t-on les clercs de Dieu ou les fonctionnaires du Civil Service, ainsi conclut-on les lettres guindées par « your obedient servant ». Quand le vocabulaire est celui des Normands, le mot a un sens noble. C’est pourquoi le personnage principal du film, Hugo Barrett (Dirk Bogarde), est plus qu’un boy ou un valet de chambre, mais apparaît plutôt comme un gouvernant (comme on dit gouvernante).

Le beau jeune blond aristocrate anglais jusqu’au bout des ongles Tony (James Fox), est un brin idéaliste et au fond paresseux. Rentré d’Afrique (du sud), il emménage à Londres le temps de proposer ses services d’architecte à un projet mirifique de bâtir des villes dans la jungle en Amérique du sud. Ainsi Brasília est-elle devenue la nouvelle capitale du Brésil, sortie de rien à l’intérieur des terres en 1960. Le projet, comme tant d’autres de Tony, n’aboutira pas. Pas plus que ses fiançailles interminables avec la jeune blonde haute-bourgeoise anglaise jusqu’au bout des ongles Susan (Wendy Craig). Mais le spectateur ne le sait pas encore.

Tony, pour se libérer des contingences matérielles, engage un domestique qui sera aussi cuisinier et gouverneur de sa maison. Hugo Barrett lui convient mieux que les deux autres qu’il a déjà vu (du moins le déclare-t-il – les a-t-il vus ? rien n’est moins sûr). L’homme est organisé, froid, il a servi dans l’aristocratie après avoir fait l’armée. Il surveille les travaux de rénovation, tient le ménage, concocte des plats savoureux. En bref une perle. Si ce n’est qu’il est omniprésent et que Susan, la fiancée, en prend ombrage, un brin jalouse. Elle veut son homme pour elle toute seule et le domestique le couve trop, comme s’il en était le tuteur ou, pire, l’aspirant amant. Il y a de la fascination homosexuelle (thème très anglais) car le brun Hugo admire la classe tout en prenant de l’emprise sur le blond Tony.

Mieux, il fait inviter sa « sœur » Vera (Sarah Miles) pour servir de bonne. Celle-ci est une fille vulgaire et délurée, qui porte les jupes courtes et dévoile sans vergogne ses jambes sexy. Elle réveille Tony qui dort torse nu dans son lit et s’en émeut ouvertement, Tony qui s’en aperçoit remontera son drap sur sa poitrine. Elle finira par le séduire alors que Barrett joue à ne pas être là, et il la baisera sur le fauteuil. Le spectateur ne verra que ses jambes nues qui s’agitent dans les soubresauts de la passion.

Tony est dès lors doublement accroché : par Hugo qui le materne et tient sa maison, par Vera qui l’excite et assouvit ses besoins sexuels. Susan est reléguée, à son grand dam. Le maître devient servant, tandis que le serviteur domine. Les bruns ont soumis les blonds, comme une revanche des esclaves saxons sur les Normands envahisseurs. Il y a de la lutte des races dans cette lutte des classes, mais aussi une lutte des sexes, le mâle dominant prenant l’ascendant pour manipuler tous les autres. L’escalier est le point central de la maison, un ascenseur social en même temps qu’un lieu de passage où tout se joue, la surveillance, la relégation et même le jeu gamin.

Tony est un faible. Né dans la soie, il n’a pas été confronté à la brutalité de l’existence ; il préfère se laisser faire, en oisif content de le rester. A noter que l’assistance de plus en plus grande des machines en nos vies, y compris « l’intelligence » artificielle, nous conduira peut-être, nous aussi, à une sorte de démission à terme. Il est doux de se laisser dominer, en échange de protection et de réconfort. Ainsi agissaient les féodaux, ainsi agissent les dictateurs, même les mafieux comme Poutine. Les Russes n’ont, comme tous les peuples, que les dirigeants qu’ils méritent ; et les Chinois sont fiers de leur réussite économique, en contrepartie de leur soumission intégrale au Parti. C’est ce que l’ami de Montaigne, La Boétie, appelait si justement la servitude volontaire. Au début des années soixante au Royaume-Uni, c’était ainsi que Losey voyait la décadence. Exilé parce que soupçonné de sympathies communistes, il avait lu Marx et Trotski et pensait que « le capitalisme » produirait la corde pour le pendre (comme si un système de production économique était un être vivant !).

Le cinéaste enrichit son huis-clos par les relations du quatuor : la domination de volonté de Barrett sur Tony, la domination sexuelle de Vera sur Tony, avant celle de Barret au final sur Susan, les tentatives de Susan de faire réagir son fiancé, puis sa soumission à sa déchéance dans une scène finale outrée, qui passe mal aujourd’hui tant elle est caricaturale. Le renversement progressif des rôles de chacun est fascinant, on sent la chute vers l’abîme et l’absence d’énergie pour y remédier.

L’amour conventionnel qu’exige la société, représenté par la froide Susan (une vraie tête à claques), dénie toute chaleur humaine à l’union, présentée comme un contrat d’affaires entre gens de la haute. Le seul instant de fièvre, par terre sur le tapis, est volontairement interrompu par Barret qui vient porter un seau à glace pour les cocktails. Tout l’inverse est la spontanéité de Vera, qui affiche ouvertement son désir de sexe et affiche sa grande bouche de déesse 19 et ses jambes érotiques à faire tourner la tête. Tout est ostentatoire dans la façon de filmer, malgré le noir et blanc frigide. Le légendaire flegme britannique est remis à sa place : celle du caractère des individus. Tony n’a pas la vigueur pour faire autrement que de le jouer ; au fond de lui, il reste un enfant qui n’a pas grandi et cède à ses abandons. Barrett le détruira.

DVD The Servant, Joseph Losey, 1963, avec Dirk Bogarde, Sarah Miles, Wendy Craig, James Fox, Catherine Lacey, StudioCanal 2015 VO sous-titres français, 1h51, €9,49, Blu-ray €14,25

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Christian Signol, Bleus sont les étés

L’enfance, paradis perdu éternellement ressassé. Christian Signol, rédacteur administratif dans sa province natale avant de devenir écrivain, ne cesse de chanter le terroir, la vie d’avant, l’harmonie idéale entre l’être humain, les bêtes et la nature. Le causse, en ses sommets, c’est le ciel en été : bleu insoutenable au jour et piqueté d’étoiles la nuit. Un bleu qui lui est resté dans les yeux depuis que, tout petit, il y a vécu son enfance entre parents, grand-parents, oncles et tantes.

Il dit :« Sur ce causse à la magnifique lumière, vivait mon oncle solitaire qui m’a inspiré le personnage de Bleus sont les étés. Lui qui n’avait jamais quitté son hameau natal se désolait de devoir mourir sans descendance. J’ai alors imaginé cette histoire : au cours d’un été radieux un jeune Parisien et Aurélien nouent une complicité immédiate »

Aurélien a atteint les 80 ans et vit toujours au village sur le causse, avec ses brebis. Il n’en a plus qu’une dizaine, qui lui font des agneaux une fois l’an, qu’il vend pour subsister. Mais il est seul. Sa mère, égoïste et jalouse, l’a dissuadé d’épouser la Louise lorsqu’il avait 30 ans, au motif que « deux femmes dans une maison, c’est toujours une de trop » p.15. Non, ce n’était pas mieux avant… Le respect filial de tradition l’a empêché de vivre sa vie, et surtout d’être père. Il aurait dû contrer sa mère.

Le fils qu’il n’a jamais eu le hante. Il va même jusqu’à découper depuis des années des photos de garçonnets dans les journaux pour les adopter un ou deux ans comme fils, avant d’en changer. Il le voit, ce fils : « Sa peau avait la couleur des abricots, il était grand, fin comme de l’ambre, avec des yeux dorés » p.24.  Il voudrait partager sa propre enfance, transmettre ce qu’il a reçu lui-même et qui lui a été si précieux : « Son enfance à lui ? oh ! c’était du ciel, beaucoup de ciel, des bêtes chaudes dans ses bras, du vent, de l’eau, la tiédeur des pierres et celle, plus rare mais si précieuse, de la main de son père. C’étaient d’interminables journées entre les buis et les genévriers, de magnifiques silences plein de soupirs, des nuits sous les étoiles, serré contre le corps de celui qu’il n’avait jamais pu oublier de malgré les années » p.18.

Alors, lorsqu’il voit débarquer aux vacances de Pâques une famille de « Parisiens » qui ont acheté une masure au village pour y passer les vacances « nature », il sent son rêve se réaliser. Un gamin de 10 ou 11 ans vient à lui, tout naturellement, et le suit dans tout ce qu’il fait. Benjamin aime la nature, les bêtes, le pays. Il est très sensible à l’attention qu’on lui porte, à l’amour qu’il sent sourdre des êtres authentiques. Ses parents l’ont adopté à l’âge de 3 ans mais sont trop citadins, trop intellos, trop à se recevoir les uns et les autres, pour l’aimer vraiment ; il ne leur ressemble pas. Le vieil Aurélien, en revanche, est une sorte de grand-père apaisé, en phase avec l’univers ; une balise en ce monde qui devient fou, un bol d’air après le métro parisien et l’école grise.

Benjamin suit tout le jour Aurélien, mange à sa table, dort même dans sa maison, avec l’autorisation initiale de ses parents. Il est heureux et voudrait ne jamais repartir. Mais la demi-sœur se méfie, pour elle, ce n’est pas « normal » (ah, les filles et la norme sociale !). Les parents s’inquiètent de l’attachement du garçon à ce vieil homme, qui va bientôt mourir. Ils sont même jaloux de cet amour qui ne va pas vers eux. Ils commencent par limiter, puis à « interdire » (ah, les bobos socialistes et l’interdiction !).

Ils reviennent aux vacances d’été, et c’est pareil, le gamin leur échappe, tout à Aurélien. Cette fois, c’en est trop. Ils décident de partir en catastrophe et de mettre le maison en vente. Ils ne reviendront plus, « pour le bien de l’enfant » (ah, le démon du bien d’adultes qui se croient détenteurs de la vérité des êtres !). Benjamin est désespéré, mais doit obéir. Aurélien est désespéré, mais décide de réagir. Lui qui n’est jamais sorti, « sauf pour mon service militaire à Montauban » (n’a-t-il pas été mobilisé en 40 ?), il va monter à Paris. Prendre le train, d’abord le tortillard jusqu’à la ville, puis le train pour la capitale, puis le métro – où il se trompe – puis un taxi. Benjamin lui a heureusement donné son adresse pour qu’il lui écrive, mais ses lettres sont interceptées par les parents qui veulent « le protéger » (ah ! mais de quoi, s’il est heureux ?). Ils habitent évidemment le sixième arrondissement, le nid des bobos bourgeois progressistes autour de Saint-Germain-des-Prés.

Autant dire qu’il n’est pas bien accueilli et doit repartir le jour-même. Benjamin, désormais pré-ado et destiné à être vissé en pension, obtient quand même l’autorisation de le guider jusqu’au train à Paris-Austerlitz. Il en profite pour passer la journée avec lui, montrant son école, Notre-Dame, la Seine, le métro, tout son univers de citadin. Aurélien repart, mais ce n’est pas la joie. Il est abattu, il n’a plus envie de vivre.

Pourtant, un espoir : Benjamin lui a juré que, si on l’empêchait de le revoir, il ferait une fugue. Il débarque donc le soir de Noël, ayant quitté sa pension pour les vacances et utilisé son argent de poche pour le train. C’est la fête, mais le dernier éclat. Les parents en furie, qui ont deviné où le gamin allait, débarquent en voiture, ayant roulé toute la nuit. Ils préviennent les gendarmes. Et l’enfant est repris, Aurélien privé de fils et Benjamin de (re)père. L’auteur ne dit pas ce qu’il est devenu, mais le vieux paysan ne tarde pas à avoir une crise cardiaque. Il aura au moins vécu la réalisation de son plus cher désir dans les derniers mois de sa vie.

L’auteur décrit des caractères absolus tels qu’on les aimait dans les années soixante-dix, et fait de ses personnages des sortes de caricatures. Le vieux paysan en patriarche biblique, le garçon de 10 ans en jeune Isaac prêt au sacrifice, les parents néo-ruraux écolos progressistes comme dans Les Bronzés, sont excessifs. Pourquoi Benjamin n’aurait-il pu venir aux vacances, et rester en ville le reste de l’année ? Cela ne l’aurait-il pas motivé pour l’école, lui qui voulait plus ou moins être vétérinaire ? Gageons qu’à l’adolescence, le fils se rebellera contre ses bobos imbéciles de parents adoptifs ; peut-être se fera-t-il berger ou éleveur de chèvres au Larzac. Qu’auront-ils gagné ? De la haine, pas de l’amour.

Reste un roman sensible où l’émotion sourd sans cesse des situations. Le lecteur plaint Aurélien et son désir de fils ; il comprend que collectionner des photos de jeunes garçons n’a rien de pervers mais résulte d’une affectivité en manque ; il sait que Benjamin l’adopté a besoin de repères stables dans son existence et qu’il suffirait de peu pour l’apaiser. Un beau roman, un peu appuyé, mais qui fait compatir.

Christian Signol, Bleus sont les étés, 1998, Livre de poche 2000, €8,40, e-book Kindle €7,99

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Les romans de Christian Signol déjà chroniqués sur ce blog

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Marianne Vourch, Le journal intime de Leonard Bernstein

Leonard B, né en 1918, est un Juif ukrainien né de parent immigrés aux Etats-Unis vers 1908. Asthmatique, souffrant des disputes du couple, le jeune Leonard est fou de musique. Il est émerveillé par les chants hébreux à la synagogue, écoute la radio en continu, reproduit les chansons quil a entendues au piano offert par sa tante qui ne pouvait le garder. Il commence le piano malgré son père, qui considérait les musiciens comme des baladins, à 10 ans. Bon élève, il entre à 17 ans à Harvard et en est diplômé en 1939 après des études de philosophie, littérature anglaise – et musique. Il suivra ensuite les cours du Curtis Music Institute à Philadelphie.

Tourmenté, enthousiaste, facilement amoureux, il est bi. Plutôt homosexuel en sa jeunesse, marié à 33 ans en 1951 avec une belle Felicia Montealegre qui lui donnera trois enfants, Jamie, Alexander et Nina, il retournera vers les hommes à l’âge mûr. Il est beau, séduisant, bouillonnant. Il jouera du piano, dirigera Mahler et Chostakovicth au Philharmonique de New York, à l’Orchestre philharmonique d’Israël, à l’Orchestre philharmonique de Vienne, à l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, à l’Orchestre symphonique de la radio bavaroise, à l’Orchestre national de France. Il composera de la musique de film, des comédies musicales (Peter Pan 1950, West Side Story 1957, 1600 Pennsylvania Avenue 1976, entre autres), deux opéras (Trouble in Tahiti 1952, Candide 1956). Il crée en 1961 les concerts de Young Performers, où des jeunes solistes peuvent se produire avec orchestre, sous sa direction. Il remplace au pied levé en 1942 le chef d’orchestre Bruno Walter à New York. En 1948, il dirige l’ochestre des survivants des camps de concentration près de Munich. En 1967, il dirige l’Orchestre philarmonique d’Israël sur le mont Scopus après la guerre des Six jours. En 1963 et 1968, ill dirige l’Orchestre philarmonique de New York à l’occasion des funérailles des Kennedy, John puis Robert. En décembre 1989, il dirige au Konzerthaus de Berlin la Symphonie n° 9 de Beethoven avec des musiciens du monde entier pour fêter la chute du mur.

Eclectique, prolifique, boulimique de sons, Leonard Bernstein vivait pour la musique. « Partout où je vais, je veux montrer au public et aux journalistes une nouvelle image du chef d’orchestre. Je suis jeune, j’aime le jazz, les blagues, le boogie-woogie, l’autodérision et, believe it or not, je ne porte pas de chapeau » p.45. Ni la religion, ni la politique ne l’intéressaient, bien qu’il ait été proche de John Kennedy, jeune comme lui, et qu’il ait milité de façon « radicale chic » contre la guerre du Vietnam, pour le désarmement nucléaire, contre le Sida et pour la promotion d’artistes de couleur dans les orchestres. Car Bernstein aimait la jeunesse, le mouvement, la vie. Il a passé au-delà en 1990 à 72 ans d’un cancer du poumon. Entre Mars et Jupiter, la ceinture centrale d’astéroïdes en comprend un qui porte son nom. Il a inspiré le film de Bradley Cooper, Maestro, sorti en 2023 – pas (encore?) de Dvd.

Ce livre rend hommage à sa vie riche et à son tempérament enthousiaste. Richement illustré et joliment édité, il est couché sur le papier d’après un podcast de France Musique lu par Charles Berling.

Marianne Vourch, Le journal intime de Leonard Bernstein, 2024, éditions Villanelle, 99 pages, €24,00

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Les Journaux intimes de… par Mariane Vourch déjà chroniqués sur ce blog

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Destination finale 2 de David Richard Ellis

Suite de la première Destination finale avec, au lieu d’un crash d’avion, un carambolage d’autoroute. Même ingrédients, mêmes superstitions, mêmes effets de suspense – la série est une affaire qui marche. Le 2 est moins sombre que le 1 et plus axé sur le spectaculaire des effets en chaîne. Il est assez réussi.

Nous sommes, date symbolique, un an après le crash du vol 180. La Mort veut faucher son contingent annuel de jeunesse. Kimberly (A.J. Cook), 18 ans, tout juste le permis, prend le volant du gros 4×4 rouge de son père pour aller passer des vacances en Floride avec ses amis, adeptes de la fumette. Sur l’autoroute plutôt chargée, la conductrice, peu attentive à son volant, écoute les blagues nulles des garçons à l’arrière et regarde les passagers des voitures qui la doublent. Un gamin joue l’accident avec un camion et une voiture jouets, une fille se dresse les seins nus pour épater les mâles à l’arrière, un punk à chaîne sniffe de la coke tout en tenant son volant avec la cuisse, un chauffeur poids lourds s’enfile une bière au volant…

C’est drôle, décalé – puis soudain le flash : un gigantesque carambolage initié par un camion transportant des troncs de bois. Mal attachés, ceux-ci s’écroulent sur les voies, entraînant une suite de réactions en chaîne où le sang gicle, les corps sont écrasés dans des hurlements terribles. Kimberly se réveille alors qu’on klaxonne derrière elle : elle était arrêtée à la bretelle d’autoroute, attendant le feu vert pour passer.

Dès lors, elle se met en travers, complètement hystérique : elle a eu la « prémonition » d’un accident et ne veut plus avancer. Les conducteurs derrière elle s’énervent. Un flic de l’État (Michael Landes), en patrouille, vient voir ce qui se passe et cherche à la raisonner. C’est alors que le camion de bois passe. Les troncs se détachent, et c’est l’accident prévu !

Kimberly l’a évité par sa prescience magique, empêchant ainsi « la Mort » de prélever sa dîme parmi les conducteurs piégés derrière sa voiture. Mais un camion arrivant à toute allure emboutit son 4×4 rouge, tuant net tous ses amis dedans. L’officier de police Thomas Burke la sauve in extremis en la poussant hors de la trajectoire. Elle a déjoué la Mort. Mais ceux qu’elle a vus, le cocaïnomane Rory Peters (Jonathan Cherry), le professeur motard noir Eugène Dix (T.C. Carson), la star snob Kat Jennings (Keegan Connor Tracy), le gagnant au loto Evan Lewis (David Paetkau), la veuve Nora Carpenter (Lynda Boyd) et son fils de 15 ans Tim (James Kirk), et la femme enceinte Isabella Hudson (Justina Machado) sont des morts en sursis. La Camarde va chercher à les récupérer par tous les moyens.

Et ces moyens sont nombreux et inventifs. Evan, par exemple, rentre les bras chargés à son appartement ; va-t-il glisser sur un jouet dans le couloir ? S’exploser au gaz sous la poêle ? Laisser échapper sa bouteille d’huile à griller les saucisses surgelées (la malbouffe dans toute sa splendeur yankee) ? Curieusement, il se met torse nu pour cuisiner tout en faisant autre chose ; son téton piercé fait genre sur son torse glabre de bébé rose (la mode yankee des branchés pré-millénium). Il contemple la belle montre qu’il a achetée avec ses gains au loto, ainsi qu’une bague d’or et diamants en forme de fer à cheval (le mauvais goût dans toute sa splendeur yankee), tout en écoutant sur son répondeur à bande les messages intéressés de tout un tas de copains et copines perdus de vue mais alléchés par le fric. Évidemment la bague lui échappe et va se perdre dans le trou de l’évier ; évidemment sa main reste coincée dedans alors qu’il cherche à la récupérer ; évidemment les saucisses brûlent pendant ce temps-là, et l’huile répandue hors de la poêle s’enflamme aussi ; évidemment la poêle tombe alors qu’il cherche à distance à jeter quelque chose dessus pour étouffer le feu – elle incendie l’appartement (les logements de carton-pâte dans toute leur qualité yankee). Va-t-il périr grillé ? Non pas, il s’échappe de justesse par l’échelle de secours juste avant que la bonbonne de gaz n’explose (tout explose aux USA, les bagnoles, les maisons, les fours, les barbecues- sinon ce ne serait pas Hollywood). Il rejoint in extremis le sol… mais glisse sur les spaghettis qu’il a jetés par la fenêtre pour faire la place aux saucisses dans la poêle. Étalé sur le sol, il est vivant, sauf que l’échelle se détache… et l’empale dans l’œil. Le croque-mort (Tony Todd) – qui est la Mort elle-même – coupe à la pince l’anneau de téton du garçon avant de l’enfourner pour le réduire en cendres. Sa parure corporelle n’a pas empêché sa jeunesse d’être interrompue net.

La nouvelle de cette fin rocambolesque alerte l’officier Burke et Kimberly. Ils font une réunion entre survivants de l’autoroute à la suite de laquelle Kimberley rend visite à Claire Rivers, la dernière du vol 180. Elle s’est volontairement enfermée en centre psychiatrique et refuse toute visite avec objet tranchant. Elle déjoue la Mort depuis un an. Claire refuse d’aider Kimberley (l’individualisme dans toute sa bonne morale yankee), mais se rend compte brusquement que les survivants meurent dans le sens inverse de l’ordre du carambolage. Elle sort de son isolement pour prévenir Kimberly de faire attention aux signes prémonitoires de « la Mort ». Kimberly a la vision d’une attaque de pigeons et c’est Tim, sortant de chez le dentiste, qui en fait les frais. Il s’avance comme un gamin (il a 15 ans) pour chasser les volatiles… et se prend en pleine tronche une vitre détachée de la façade dans laquelle les pigeons désorientés vont se crasher souvent. Exit l’ado (même la jeunesse peut mourir). Sa mère, Nora, sera décapitée par des portes d’ascenseur alors qu’elle cherche à échapper à un porteur d’un bac contenant des bras articulés qui la rendent hystérique à la suite d’une nouvelle « vision » de Kimberley.

La suite est du même effet : Kat est empalée par un tuyau qui l’avait épargné dans l’accident de son véhicule. Le matériel de désincarcération du sauveteur active l’airbag… qui rejette violemment la, tête en arrière, juste sur le pieu tranchant. La cigarette qu’elle venait d’allumer en étant sûre d’être sauvée tombe de sa main dans une fuite d’essence menant à la camionnette des journalistes, qui ont reculé sur une pierre, provoquant l’explosion et l’envol d’une clôture de barbelés qui coupe Rory en trois au niveau des reins et du torse (bel effet spécial). Eugène, le motard de l’autoroute qui n’y croyait pas, explose dans sa chambre d’hôpital, après une suite de mouvement des machines (qui semblent douées d’une vie propre, l’angoisse proprement yankee de la technique comme un destin).

Isabelle donne le jour à son bébé, malgré le docteur que Kimberly a vu en prémonition l’étrangler. Une vie contre une mort, telle est la superstition basique du film, et les survivants se croient sauvés. Mais point ! Jusqu’au gamin de la ferme (Noel Fisher) où a eu lieu le dernier accident avec Kat – rien à voir avec l’autoroute – qui a été sauvé par Rory d’une camionnette folle : il explose en manipulant le barbecue lors de la fête de survie. Son avant-bras grillé à point atterrit sur la table juste devant sa mère.

Un humour noir du second degré bien mis en scène. Pas vraiment intello, ni flippant, juste délassant. Jouer avec la Mort fait toujours recette. Les acteurs sont fades, surtout Kimberly, à l’exception de l’officier de police peut-être.

DVD Destination finale 2 (Final Destination 2), David Richard Ellis, 2003, avec Ali Larter, A.J. Cook, Michael Landes, David Paetkau, James Kirk, TF1 Vidéo 2004, 1h27, €11,94, Blu-Ray €10.00

DVD Destination finale de 1 à 5, New Line 2024, 7h16, €29,99, Blu-ray €32,93

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Keith Lowe, L’Europe barbare

La guerre mondiale est réputée terminée en Europe par la capitulation de l’Allemagne en 1945. Keith Lowe, historien anglais né en 1970, montre qu’il n’en est rien. Il s’intéresse à cette période oubliée qui suit juste la guerre, la fin des années 40. Il démontre, exemples à l’appui, que la politique a précédé la guerre et l’a poursuivie par d’autres moyens – avec la brutalité issue des combats et des massacres. Si la Première guerre mondiale a démantelé les empires et créé de nouveaux pays selon les nationalités, la Seconde guerre a épuré les minorités ethniques pour tenter de faire coïncider frontières et populations. La haine et la vengeance ont été les moteurs de cette période « sauvage » (le titre anglais est plus clair que le flou du titre français).

Quatre parties dans ce livre :

1. L’héritage de la guerre, qui montre les destructions matérielles et humaines, l’impact de l’absence des hommes et des pères, les déplacements et la famine, la destruction morale (la prostitution des enfants à Naples et à Berlin) – en bref, un paysage d’amoralité et de chaos.

2. Vengeance, c’est le maître mot, la soif de sang, la libération des camps, les travailleurs forcés, les prisonniers de guerre allemands à qui l’on fait subir des brimades revanchardes, l’Europe orientale livrée aux massacres d’Allemands de Poméranie, de Juifs et d’Ukrainiens par les Polonais, de Polonais par les Ukrainiens, la vengeance contre les femmes et les enfants (2 millions d’Allemandes violées), l’ennemi de l’intérieur.

3. Le nettoyage ethnique par la fuite des Juifs, jamais bienvenus où qu’ils aillent (sauf en Israël, et pas avant 1948 à cause des Anglais), les transferts forcés et intimidations des Polonais et Ukrainiens dans leurs nouvelles frontières issues de la guerre, l’expulsion des Allemands (pas moins de 11 millions), le microcosme de la Yougoslavie où Tito impose l’unité d’une main de fer… mais ne fait que mettre une chape qui explosera dès la chute du « communisme », aboutissant à la guerre ethnique entre Serbes, Croates, Bosniaques. C’est une époque de tolérance à l’Ouest, plus démocratique malgré la guerre, et d’intolérance à l’Est, poussé par Staline à imposer sa domination militaire, politique, économique, idéologique, culturelle, sociale.

4. La guerre civile, violente mais brève en France et en Italie lors de la Libération, implacable et durable en Grèce et dans les Pays baltes entre communistes et nationalistes, chacun soutenus par les grandes puissances, l’URSS de Staline et les États-Unis de Truman. La stratégie du salami pour assujettir les pays au soviétisme dans tous les pays de l’Est et l’exemple-type de « l’oiseau dans son nid » de la Roumanie.

Plusieurs leçons à tirer de cette fresque au galop, très documentée, et contée d’une voix fluide très agréable à lire.

La guerre brutalise les comportements, et ils subsistent une fois la paix revenue. « Dans certaines parties de l’Europe, où la population avait perdu toute confiance dans les institutions chargées de faire respecter l’ordre public, le recours à la vengeance a donné au moins le sentiment qu’une certaine forme de justice restait possible ; dans d’autres régions, des méthodes plus ou moins violentes étaient quelquefois considérées comme ayant des effets très positifs sur la société » p.294. Par exemple tondre les femmes qui s’étaient commises avec les Allemands (« la collaboration horizontale ») a canalisé la violence et a redonné aux hommes, battus et humiliés en 40, une fierté – même si se venger sur de plus faibles n’est pas moral.

La haine, la xénophobie, l’antisémitisme, n’ont pas été créés par les nazis mais Hitler a amplifié le phénomène qui existait dans les sociétés cosmopolites d’avant-guerre. Ces passions ont subsisté après la capitulation et jusqu’à aujourd’hui. Elles reprennent de la virulence dès que survient une crise économique, sociale ou politique, comme un virus tapis dans l’organisme social qui se manifeste dès qu’un affaiblissement a lieu. « Il y avait quantité de raisons de ne pas aimer son voisin au lendemain de la capitulation. Il pouvait être allemand, auquel cas tout le monde ou presque le vilipendait, où il avait collaboré avec les Allemands, ce qui était tout aussi répréhensible : l’essentiel des actes de vengeance visait ces deux groupes. Il pouvait croire dans le mauvais Dieu – un Dieu catholique où orthodoxe, musulman, juif, ou pas de Dieu du tout. Il pouvait appartenir à la mauvaise « race » ou nationalité : pendant le conflit, des Croates avaient massacré des Serbes, des Ukrainiens avaient tué des Polonais, des Hongrois avaient réprimé des Slovaques, et tout le monde ou presque avait persécuté les juifs. Il pouvait défendre les mauvaises convictions politiques : les fascistes comme les communistes ont été responsables d’innombrables atrocités d’un bout à l’autre du continent, et ont également été soumis à une répression brutale – ainsi d’ailleurs que tous ceux qui souscrivaient aux opinions comprises entre ces deux extrêmes. La simple diversité des griefs qui existaient en 1945 suffit à démontrer non seulement l’universalité de cette guerre, mais aussi l’inadéquation de notre mode de pensée traditionnel pour qui veut la comprendre » p.570. La race, la nationalité et l’idéologie importent plus que les territoires. Ce pourquoi Poutine se fout du Donbass (« c’est de la merde », aurait-il dit), ce qu’il veut est imposer son imperium à l’Ukraine comme il l’a fait à la Biélorussie.

La Russie de Poutine garde le grand exemple de l’URSS de Staline, son mentor. Il agit comme lui. « Lors d’une conversation avec l’adjoint de Tito, Milovan Djilas, il eut ce propos fameux selon lequel la Deuxième Guerre mondiale était différente des conflits du passé : « celui qui occupe un territoire y impose son système social. Tout le monde impose son système aussi loin que son armée peut avancer » p.530. Dès lors, inutile de croire que Poutine peut reculer en Ukraine et « rendre » les territoires « conquis ». Ce qui est à moi est à moi, et ce qui est à vous est négociable ; c’est un autre adage de Staline.

L’attrait pour le « communisme » (initialement organisation sociale démocratique sans classe et sans État où les biens matériels sont équitablement répartis) est né de la haine amplifiée par la guerre. Avant de déchanter brutalement, une fois les méthodes staliniennes révélées. « La haine fut la clé des succès du communisme en Europe, comme l’attestent clairement d’innombrables documents pressant les militants du parti de s’en faire les chantres. Le communisme ne se bornait pas à profiter de l’animosité entre les Allemands les fascistes et les collaborateurs ; il se nourrissait aussi d’une répulsion inédite envers l’aristocratie et les classes moyennes, les propriétaires terriens et les koulaks. Plus tard, alors que le monde entrait peu à peu dans la guerre froide, ces passions se traduisirent sans difficulté en une autre répulsion, visant cette fois l’Amérique, le capitalisme et l’Ouest » p.574. Ce genre de passions pousse les naïfs et surtout les ignorants à « croire » que l’autoritarisme national est la voie du paradis, et à minimiser les effets secondaires que sont l’absence de toute liberté (d’expression, d’entreprise, d’innovation, de pensée). Le contraste entre les deux Allemagne et les deux Corée – à l’origine de mêmes peuples et moyens, est éclairant !

« La période de l’immédiat après-guerre est l’une des plus importantes de notre histoire récente : si la Deuxième Guerre mondiale a détruit le Vieux continent, ses lendemains ont été le chaos protéiforme à partir duquel la nouvelle Europe s’est constituée. Ce fut durant ces temps violents et vengeurs que nombre de nos espoirs, de nos aspirations, de nos préjugés et de nos ressentiments ont pris forme. Quiconque veut véritablement comprendre l’Europe telle qu’elle est aujourd’hui doit d’abord se forger une compréhension de ce qui s’est passé durant cette période de genèse cruciale. Il ne sert à rien d’esquiver les thèmes difficiles ou sensibles, car ils composent les pierres sur lesquelles s’est édifiée l’Europe moderne. Ce n’est pas notre souvenir des péchés du passé qui suscite la haine, mais la manière dont nous nous les remémorons » p.587.

Un bon livre qui nous en apprend beaucoup sur les racines de notre présent et qui se dévore sans un moment d’ennui.

Prix anglais Hessell-Tiltman for History, Prix italien Cherasco History

Keith Lowe, L’Europe barbare 1945-1950 (Savage Continent – Europe in the Aftermath of World War II), 2012, Tempus (poche Perrin) 2015, illustré de 12 cartes, 705 pages, €12,00, e-book Kindle €12,99

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Hemvé et Neyptune, Histoires de veillées et jeu-concours pour 3 à 7 ans

Les albums scénarisés par l’ingénieur Hemvé et illustrés par la dessinatrice Neyptune, fondent un monde magique pour 3 à 7 ans, tous sexes confondus. Les Presses de l’Île de France sont les éditions des Scouts et Guides de France, mouvement de jeunesse catholique, féru de pédagogie traditionnelle, mais adapté à notre monde moderne – en témoignent les prénoms, bien peu issus du calendrier religieux.

Dans La journée à l’envers, Myla la petite fille veut « être chef ». C’est une obsession quasi névrotique, mais un sylphe (nous sommes dans le monde magique de l’enfance), lui susurre que ce n’est pas une bonne idée, et même « une très mauvaise » : « être chef, ce n’est pas faire ce que l’on veut. C’est partager son expérience ». Myla est-elle assez dotée d’expérience – donc d’années – pour cela ? Mais Myla s’en fout, son obsession l’emporte sur toute raison. Et voilà les cinq amis qui glissent sur le sol du grand arbre et dégringolent jusqu’au bas. Là les attend une fourmi géante qui semble vouloir les dévorer. « J’ai essayé de te prévenir, dit le sylphe Kawane à Myla. Tu n’en as fait qu’à ta tête ». Les autres enfants prennent alors le relai de la cheftaine défaillante : Marie caresse le front de la bête et dit qu’elle a aussi peur qu’eux, Théo « se souvient de ce qu’il a appris » – et l’insecte les conduit vers la sortie. Mais là, Myla se reprend son obsession : être chef. « C’est moi qui ai provoqué tout ça, donc c’est moi qui vais diriger le groupe pour rentrer sain et sauf ». Et paf ! Elle est prise dans une toile d’araignée qu’elle n’a ni vue, ni prévue. L’araignée rigole; elle est effrayante mais ne les suce pas. Dans le monde magique, elle ne mange pas d’humain. Elle convie les enfants à se baigner dans le pollen, « doux et agréable comme un bain moussant ». Sensualité d’enfance reconnue par les Scouts. Ce sont donc les abeilles qui emportent les gosses jusqu’à l’endroit d’où ils sont partis. Ils retrouvent leur taille normale et le sylphe Kawane en tire la leçon : « N’oubliez pas, chaque chose en son temps ! Vouloir grandir trop vite peut avoir des conséquences. Et c’est amusant d’apprendre tous ensemble ! »

Autrement dit, respectez les anciens et tenez votre place. L’espoir est qu’il « reste de nombreuses années pour progresser grâce aux conseils des plus grands ». Et un jour être chef ou cheftaine.

Dans Mystère, mystères ! il s’agit de « se méfier des apparences ». Une flèche sur un arbre est tentante, elle semble indiquer une piste vers « un trésor ». Malgré le sage hibou qui prévient les enfants : « les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être, et la forêt est pleine de mystères ». Évidemment, les enfants n’ont aucune conscience du danger et n’écoutent que leurs passions, pas la raison. Ils n’en ont pas encore l’âge, mais doivent apprendre à l’avoir. Les albums illustrés sont pour 3 à 7 ans et 7 ans est considéré comme « l’âge de raison », la période où l’enfant calme ses émotions et peut donc développer ses facultés raisonnantes. Il se sert désormais plus de ses capacités intellectuelles que de ses sens pour établir des relations entre les objets et les concepts. Ces albums scouts aident à éveiller cette conscience raisonnable en laissant les enfants découvrir par eux-mêmes la réalité, et à dompter leur imagination, si fertile durant les années (magiques) précédentes. Cet âge du « pourquoi » est d’ailleurs passionnant pour les parents et les proches, j’en témoigne. Évidemment, les enfants ignorent les sages conseils du hibou et se laissent entraîner par leur fantasme d’aventure. Ils suivent les signes de piste, jusqu’à la croix de fin de piste. Ils sont dans la forêt, il y a de la brume, le monde change. Il se met à pleuvoir « un déluge » (référence biblique, punition de Dieu). Ils s’abritent sous des champignons qui ont poussé, mais ce sont des amanites phalloïdes (tout ce qui est « phalloïde » est dangereux et conduit au péché, c’est bien connu des chrétiens). En bref, ils sont piégés. D’autant que la pluie a effacé tous les signes du retour. Le hibou était Yzô, « le sylphe de la sagesse ». Il atterrit devant les mômes et leur assène cette leçon : « Sachez que lorsqu’on entre dans la forêt avec de mauvaises intentions, celles-ci se retournent contre nous. Maintenant, seule la vérité peut encore vous sauver. » Et la vérité est que Marie, la plus grande, a tracé ces signes par jeu, pour entraîner ses compagnons qu’elle va quitter, car désormais trop âgée, elle va passer dans un groupe supérieur. On lui pardonne et, miracle, la forêt redevient comme avant, les enfants jurent de rester amis, « sans secret pour les séparer ».

Autrement dit, dissimuler est péché et entraîner ses amis sans rien leur dire met tout le monde en danger. A l’inverse, « c’est si bon d’avoir des amis avec qui on peut partager ses peurs, plutôt que de garder des secrets pour soi ! » Le scoutisme incite à la communauté plutôt qu’à la société, à partager plutôt qu’à garder pour soi, à se laisser surveiller par les autres pour ne pas dévier. Une leçon qu’il faudra relativiser à l’âge adulte, faute de quoi on deviendra bon conformiste, politiquement correct, et woke par confort…

Hemvé et Neyptune, Histoires de veillées : Les presses d’Île-de-France, 2024, chaque album €14,90

  1. Le bois de Caruos
  2. La journée à l’envers
  3. Mystère, mystères !

Un jeu-concours de Noël est lancé par les Presses de l’Île-de-France, ouvert aux enfants de 3 à 7 ans.
Après avoir lu le tome 1, Le Bois de Caruos (dont je n’ai pas parlé), les enfants doivent écrire (ou dicter à leurs parents) selon leur imagination une nouvelle aventure des cinq amis, tenant sur une seule page A4. A adresser RAPIDEMENT par mél à Guilaine Depis, l’attachée de presse (références ci-dessous).
La remise du prix aura lieu le mardi 10 décembre 2024 à 19h à la Librairie Libres Champs, 18 rue Le Verrier à Paris 6ème.
Le lauréat désigné par le jury emportera une œuvre de la dessinatrice Neyptune et pourra visiter le château de Jambville, centre d’activité des Scouts et Guides de France.

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Destination finale de James Wong

Premier d’une série de six films de série B par des réalisateurs différents qui ont pour thème « la Mort », comme si elle était un personnage : la Mort veut, la Mort a un plan, on peut déjouer la Mort… C’est flippant (un peu), débile (pas mal), ado (surtout). D’où son relatif succès juste après la hantise du Big Bug du millénaire (qui, comme l’ignorent les primaires, n’a commencé en vrai qu’au 1er janvier 2001).

Alex Browning (Devon Sawa) est un lycéen de 17 ans new-yorkais (et un acteur de 22 ans). Sa classe de 40 part en voyage en France en Boeing 747. Alex est fils unique, gros nez et bouche presque toujours ouverte, ce qui lui donne un air niais. Il a un « meilleur ami », Tod Waggner (Chad E. Donella), un rival, Carter Horton (Kerr Smith), mais pas de petite amie. C’est le jeune américain moyen, pas très futé ni fini.

A-t-il jamais pris l’avion ? Il regarde la face du 747 par la baie vitrée de l’aéroport et il ne l’aime pas. L’engin a un air obtus comme un Marine décérébré par l’entraînement. Il craint vaguement quelque chose, il hésite, ses copains doivent le pousser dans le dos pour qu’il avance. Dans le Boeing, deux filles lui demandent s’il veut bien échanger sa place pour qu’elles soient ensembles. Il veut bien, malgré son copain qui voulait en draguer une et qui gesticule pour qu’il dise non. Il s’installe à la place qu’il squatte et là, un cauchemar commence.

Il voit l’avion secoué, prendre feu, exploser. Lorsqu’on le houspille, il se réveille, transpirant, paniqué. Il crie que tout le monde doit sortir, s’attirant la hargne de son rival qui lui flanque un coup de poing. Comme les deux ados se battent, ils sont expulsés de l’avion et le commandant refuse de les reprendre. Ils sont suivis par leurs amis respectifs, Tod pour Alex, Terry Chaney (Amanda Detmer) la petite-amie de Carter, et Billy Hitchcock (Seann William Scott). Les suit une fille qu’il ne connaît pas, ne lui ayant jamais parlé sauf pour lui ramasser un guide de Paris, qui s’ouvre sur une photo prémonitoire : celle du crash de la Mercedes de la princesse Diana. Claire Rivers (Ali Larter), au prénom de cousin du Prophète, va devenir sa future petite-amie. Une prof les accompagne, puisqu’ils sont mineurs, Valérie Lewton (Kristen Cloke), tandis que tous les autres reprennent place dans l’avion.

Personne ne croit Alex, se moquant de son don de voyance – ce qui est classique pour préparer le suspense. Carter le provoque à nouveau et ils s’empoignent dans l’aéroport avant qu’à 21 h 40 ce 13 mai 2000, soit quinze minutes après le décollage, le vol 180 prenne feu et explose, tuant les 287 passagers, dont les lycéens. Carter regarde bizarrement Alex mais se calme d’un coup, tandis qu’Ali le regarde aussi, mais différemment.

Deux agents impassibles du FBI surgissent, ils veulent savoir pourquoi Alex savait. Ils le soupçonnent d’avoir quelque chose à voir avec cette explosion mais changent d’avis au bout de quelques jours. L’ado rentre dans sa famille, qui n’a pas l’air plus paniquée que cela. Ses parents ne le questionnent pas sur sa vision.

Mais Alex est obsédé par son cauchemar et par la réalité qui a suivi. Trente-neuf jours plus tard, après une cérémonie du souvenir au lycée, Alex apprend que Tod vient de se « suicider » tout habillé dans sa baignoire. Il n’y croit pas. Tod et lui avaient décidé de se revoir dès que possible pour penser à autre chose. Il joint Ali et ils décident d’aller voir le corps de Tod à la morgue pour être sûrs. Ils s’introduisent par le toit et découvrent les lacérations multiples sur le cou de l’adolescent, qui montrent qu’il a résisté et n’a donc pas péri volontairement. Le croque-mort qui les surprend, William Bludworth (Tony Todd) au teint funèbre comme il se doit, explique qu’ils ont déjoué la Mort et qu’elle prend sa revanche un à un sur ceux qui devaient mourir dans l’avion.

L’intérêt du film réside dans la reconstitution méticuleuse et séquencée des micro événements qui ont conduit Tod et la prof à mourir, avec ses fausses pistes et ses vrais ratages.

L’ado pieds nus sur le carrelage dérape dans du shampoing répandu insidieusement, tombe dans la baignoire où il n’a rien pour se rattraper, tandis que le fil à linge s’enroule autour de son cou et qu’il ne peut atteindre la paire de ciseaux salvatrice, posée non loin de lui. Laq prof, en femelle toute émotion, se fait un mug de thé mais sursaute en constatant que c’est le mug du lycée, un endroit honni qu’elle veut quitter au plus vite. Lorsqu’elle se reprend, c’est pour le remplir de vodka glacée avec supplément glaçons. Ce qui a pour effet de fendre le mug et de faire fuir le liquide. Elle le pose évidemment, en conne américaine-type qui fait n’importe quoi sans penser une seconde, sur l’écran taille large de son ordinateur branché, lequel court-circuite et enflamme l’alcool, ce qui la fait reculer, glisser dans la flaque quelle a créé en jetant le thé, tomber en se rattrapant à une serviette qu’elle a posé sur un pack de couteaux de cuisine, lesquels s’empressent de la transpercer de part en part tandis que la maison prend feu de partout (le genre de maison yankee en contreplaqué inflammable) et finit par exploser (comme s’il y avait de la dynamite dans la cave – mais c’est pour Hollywood).

En suivant un reportage télé, Alex « découvre » le plan de la Mort, qu’elle applique comme un ordinateur sans âme : elle « prend » dans l’ordre tous ceux qui sont sur sa liste, en sautant ceux qui la déjouent, volontairement ou par hasard. Alex « prévoit » donc que le prochain être humain à mourir devrait être la prof. Il se précipite chez elle, mais elle appelle les flics, voyant en lui « le Diable » – une façon bien américaine de dénier le réel en accusant un personnage imaginaire.

La suite est de la même eau. Carter en rogne, c’est congénital chez lui, dérape sa voiture et renverse Billy à vélo, mais ce n’est pas son heure. Il stoppe devant Alex et Ali qui boivent un café en terrasse. Il veut le cogner mais Terry sa copine s’interpose ; elle le quitte puisqu’il ne pense qu’à ça et pas à « ça » qu’elle voudrait bien qu’on lui fit. En reculant, un bus qui passait par là par hasard la happe et s’en est fait de cette autre survivante.

Ceux qui restent se réunissent et Carter apprend qu’il est le prochain sur la liste, ce qu’il refuse. Il veut mourir quand il le choisira, pas avant. Il fonce donc en bagnole (le permis est dès 16 ans dans certains États) mais ne réussit pas à emboutir une autre voiture aux feux et stops qu’il grille, ni un lourd camion qui surgit devant lui et que son copain assis à côté de lui évite en tournant le volant. Par dépit d’ado psycho-rigide, il arrête sa caisse en plein milieu d’une voie ferrée, sur un passage à niveau qui annonce l’arrivée imminente d’un train. Billy, Ali et Alex sortent de la voiture mais Carter y reste. Lorsqu’il voit la Mort arriver, il veut s’en sortir mais sa ceinture se bloque, ce qu’Alex avait « vu » dans un flash. Il se précipite pour l’aider et, in extremis comme il se doit, réussit l’opération. Tandis que l’auto est emportée par la loco, les ados roulent sur le bas-côté. Billy invective Carter debout, le dos tourné au train qui passe à toute allure, et est décapité par un morceau de tôle éjecté par les roues.

Les agents du FBI traquent Alex, toujours là où des morts se produisent, mais il leur échappe tant qu’il le peut. La prochaine sur la liste est Claire qui le cache dans une cabane, et il doit la prévenir. Mais elle se met en mauvaise posture en laissant fuir un bidon d’essence tandis qu’un orage effrayant éclate qui fait hurler le chien. Au lieu de le laisser et de se tenir tranquille, elle va le rejoindre dehors, alors qu’un câble électrique coupé, frappé par l’éclair, se tord comme un serpent dans des jaillissements hollywoodiens d’étincelles (comme dans le film Tremblement de terre). La maison prend feu et elle se réfugie dans la voiture, qu’elle cherche à sortir du garage. Alex surgit pour la prévenir et lui demande de rester où elle est, protégée par les pneus isolants. Sauf que l’essence répandue du bidon attaque la voiture et que la porte est – évidemment – coincée…

Trois mois plus tard, ils sont trois rescapés de l’avion – qui prennent l’avion… pour Paris. Buvant une bière en terrasse (ce que les fanatiques de l’islam détestent), ils se disent qu’ils ont déjoué la Mort. Mais celle-ci n’a pas dit son dernier mot. C’est Alex qui est visé mais Ali le sauve en l’appelant au dernier instant, tandis qu’un bus qu’il n’avait pas vu le frôle en faisant une embardée qui va décrocher une enseigne au néon où figure le chiffre 180 – le numéro du vol maudit -, laquelle s’écrase sur…

Vous saurez tout en visionnant le film. 17 ans est la fin de l’innocence, de la naïveté envers la vie – donc de la mort. Celle-ci est programmée et nul n’est éternel, contrairement à ce que croient les enfants. A chacun d’affronter son destin et les ados mûrissent brusquement lorsqu’ils s’en rendent compte. La moindre chose anodine de la vie de tous les jours peut se transformer en instrument mortel : un fil à linge, une tasse, un banal ordinateur, un déchet de métal, un bus. De quoi flipper – et réfléchir à vivre au mieux le jour présent. Il peut être le dernier…

DVD Destination finale, James Wong, 2000, avec Devon Sawa, Ali Larter, Kerr Smith, Kristen Cloke, Daniel Roebuck, Metropolitan Films video 2001, 1h34, neuf en français et anglais €4,00, ou édition prestige €20,43, ou Blu-ray français et anglais €12,99

DVD coffret 5 films Destination finale 1 à 5, Blu-ray €39,99

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Giovanni Guareschi, Don Camillo à Moscou

Tous les moins de 50 ans connaissent Don Camillo, incarné au cinéma par Fernandel dans une série de films culte entre 1952 et 1970. Don Camillo est un prêtre de paroisse qui s’oppose au maire communiste Peppone, mais à l’italienne – avec sentiments, fraternité et combinazione. Tous deux ont fait la guerre contre les fascistes et restent copains malgré leurs divergences idéologiques. L’auteur est carrément du côté catholique et se moque avec humour du communisme en marche, qui veut devenir religion à la place de la religion.

Don Camillo, en ce dernier opus de la série, connaît son point d’orgue. Un soir, en catimini, Peppone, artisan mécanicien devenu maire communiste, vient le voir au presbytère pour demander conseil. Il a joué au Totocalcio (le loto-foot de l’époque) et a tiré le numéro gagnant de dix millions de lires ! Mais c’est très mal vu pour un prolétaire communiste de jouer à des jeux d’argent capitalistes, et il ne peut décemment devenir riche en restant au Parti. Surtout que la rumeur commence à se répandre que le joueur a laissé un faux nom qui est l’anagramme de Giuseppe Botazzi, alias Peppone. Il demande au curé d’aller retirer le gain à sa place.

Un an plus tard, Peppone est élu sénateur ; il a empoché les millions… mais les mal placés auprès d’un financier véreux et s’est fait gruger : c’est ça le capitalisme, quand on n’y connaît rien. Lorsqu’il revient voir Don Camillo, piteux, le prêtre en profite. Le sénateur doit sélectionner les dix meilleurs communistes d’Italie pour un voyage d’une semaine en URSS, la glorieuse patrie du socialisme en plein essor, qui a déjà envoyé un satellite dans l’espace, puis une chienne, et est en plein grands travaux pour détourner les eaux de la mer d’Aral afin d’irriguer les champs de coton et de planter du maïs. Nous sommes sous Khrouchtchev, qui a déstalinisé le pays et deserré l’autoritarisme du Parti, tout en maintenant ferme la direction idéologique. Mais tout reste centralisé, fonctionnarisé, contrôlé.

Ce pourquoi le camarade Don Camillo, déguisé en typographe prolo méritant Tarocci Camillo, part en URSS avec Peppone et huit autres camarades, et l’autorisation de son évêque. Il n’aura de cesse de mettre en évidence pour le groupe les contradictions flagrantes entre la théorie du Parti et la réalité du pays. Il a déguisé son missel latin en Pensées de Lénine et ne cesse de le consulter. Il a cependant lu tout ce qu’il pouvait sur Marx, Lénine et Staline, ces trois piliers du communisme soviétique, et les cite à bon escient.

Les propagandistes qui leur font le voyage les abreuvent de statistiques, les chiffres étant plus falsifiables que les choses. Ils visitent une usine de tracteurs – dont certaines pièces sont défectueuses, incident signalé mais pas corrigé, car attendant le feu vert d’une commission à Moscou qui ne donnera pas son verdit avant une année. Ils visitent un kolkhoze dans la boue, avec les tracteurs et machines agricoles dont personne ne s’occupe, restant à rouiller dans les champs, tandis que d’autres machines sont conservées flambant neuves et inutilisées dans un hangar. Tout est à l’avenant. Si la viande est bonne, elle est rare, et la sempiternelle soupe aux chou-pomme de terre est lassante. Seule la vodka coule à flot et se boit comme de l’eau, faisant révéler les dessous des pensées communistes – impeccablement rouges à jeun, amèrement petite-bourgeoises saoul.

C’est drôle, édifiant, réaliste. Don Camillo n’est pas méchant, mais féru de vérité. Or le communisme est une illusion. Dieu existe toujours dans les esprits des gens. Des Italiens, restés après avoir été faits prisonniers durant la guerre, veulent retourner en Italie tant l’avenir radieux ne leur convient plus, et Camillo les aide. Au retour, l’évêque en est effaré : « Ce n’est pas possible! Conversion du camarade Tavan, conversion du camarade Gibetti, libération du camarade Rondella, élargissement du Roumain de Naples, messe et communion pour la vieille infirme polonaise, célébration du mariage entre la fille et l’ancien soldat, baptême de leurs six enfants, confession de l’expatrié et sa réhabilitation, messe des morts au cimetière. En outre dix-huit absolutions in articulo mortis. Par surcroît tu es devenu chef de cellule ! Et le tout en six jours seulement, et dans le propre pays de l’Antéchrist ! » Don Camillo s’est reposé le septième jour, comme Dieu après sa Création. Tel est l’humour de Guareschi, qui demeure.

Car le communisme a cédé la place à une nouvelle religion, l’adoration de Gaïa, la lutte contre le démon qui souffle le chaud et le froid sur le climat, et la décroissance néo-prolétaire face aux néo-bourgeois toujours « capitalistes », blancs, mâles, dominateurs, impérialistes, coloniaux, machos (etc…). Les Don Camillo, plus forcément chrétiens, mais aptes à penser par eux-mêmes pour résister aux sirènes de la pensée Panurge, sont toujours nécessaires.

Giovanni Guareschi, Don Camillo à Moscou (Il compagno Don Camillo), 1963, J’ai lu 1972, 307 pages, occasion de €19,44 à €48,80 selon disponibilités

DVD Don Camillo – L’intégrale (5films dont Don Camillo en Russie), avec Fernandel, Gino Cervi, Gastone Moschin, Lionel Stander, Vera Talchi, StudioCanal 2018, 8h37, €19,99

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Henning Mankell, Le retour du professeur de danse

Les hantises du Millénaire : ce roman policier, écrit en 1999 et publié en 2000, ressasse le passé nazi de la Suède et ses réminiscences dans le présent. Il semble n’y avoir aucun futur, mais la répétition indéfinie d’un passé qui ne passera jamais. En décembre 1945, des tortionnaires nazis ont été pendus mais certains en ont réchappé ; en octobre 1999, cinquante quatre ans plus tard, un ancien policier suédois a été assassiné sauvagement. À sa retraite, il avait élu domicile en solitaire dans une région perdue comme pour se cacher, un chalet au milieu de la forêt dont le plus proche voisin était à une dizaine de kilomètres. C’est là que les ombres l’ont rattrapé, les ombres de son passé.

Son ancien adjoint à la police, Stefan Lindman, apprend l’assassinat de son collègue en même temps que son cancer à la langue. Tout s’écroule autour de lui, sa vie, sa fonction, son pays. Il voit la vie en noir mais n’a plus rien à perdre. Faute de mieux, pour oublier et s’étourdir, il décide de partir en voyage. Au lieu de Majorque initialement prévu, il décide au dernier moment de se rendre en voiture à l’autre bout de la Suède, dans le Härjedalen, pour voir la maison de son ex-partenaire de police, Herbert Molin.

Il n’est pas chargé de l’enquête, mais s’immisce dans celle en cours de la police locale. Lorsqu’il visite la maison du crime, en clandestin, une fois la police scientifique passée, il découvre des traces sanglantes sur le parquet. Elles dessinent un pas de tango. Quel rapport avec la victime, dénudée et fouettée à mort ?

De fil en aiguille, d’hésitations en faux départs puis en retours comme fasciné, Stefan va découvrir des traces de campement, interroger une mystérieuse femme solitaire elle aussi qui venait rendre visite à Herbert, découvrir le passé militaire, nazi dans la Waffen SS allemande, puis le changement de nom de son ancien collègue policier, ainsi que la face sombre de la Suède contemporaine. Y compris les idées de son propre père, qu’il n’avait jamais devinées. Il semble que le nazisme ait été florissant dans les années 1940. La fin de la guerre et la révélation des atrocités nazies n’ont fait que mettre un couvercle sur ce qui demeure le socle de convictions des gens dans les pays nordiques, pourtant présentés longtemps comme des modèles de social-démocratie. Le nationalisme raciste et xénophobe survit, non seulement dans les groupements néonazis de jeunes en déshérence, mais surtout dans une organisation secrète bien financée qui poursuit les buts hitlériens vers un Quatrième Reich.

Ce qui est intéressant, est que 25 ans plus tard, cette révélation d’auteur de roman policier paraît prémonitoire. Jamais le conservatisme xénophobe ne s’est mieux porté, en Europe comme dans le monde. Jamais le nazisme n’a resurgi aussi fort, surtout parmi les perdants de la Seconde guerre mondiale. C’est une ironie de l’histoire que les anciens « sous-hommes » slaves et juifs du nazisme, dans la Russie de Poutine et l’Israël de Netanyahou, aient pris « objectivement » (comme on disait chez les marxistes) des comportements de nazis, en Ukraine et à Gaza, au prétexte de sauver le pays, le lebensraum et la race.

C’est une longue enquête qui débute pour retrouver le meurtrier d’Herbert et celui de son voisin, tué lui aussi, mais par balles. Par le même tueur ? Il s’agit de découvrir les motifs, savoir s’il existe un ou plusieurs assassins. Le lecteur se plonge dans les affres des mauvais souvenirs de l’histoire, dans un paysage triste et gris d’hiver nordique où il semble que le futur de l’Europe s’abîme lentement.

Henning Mankell, Le retour du professeur de danse, 2000, Points policier 2007, 544 pages, €10,20, e-book Kindle €8,99

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Les romans policiers de Henning Mankell déjà chroniqués sur ce blog

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Arthur C. Clarke, 2010 : Odyssée deux

Dave Bowman, seul survivant de l’expédition Discovery 1, s’est transformé en Enfant des étoiles ; il a quitté son corps de chair pour devenir pure énergie, tout en gardant sa personnalité. Mais il ressent l’influence, si ce n’est la manipulation, d’entités supérieures qui le guident dans l’univers pour lui faire accomplir une mission.

Neuf ans après l’odyssée de 2001, un nouveau vaisseau terrestre est envoyé vers Jupiter, où Discovery 1 est restée en orbite.

Ce n’est pas le Discovery 2 prévu, car sa construction n’est pas achevée, mais un vaisseau soviétique, le Leonov, construit en un temps record car plus petit et plus fruste. En ce début des années 1980 de rédaction du roman, la compétition entre USA et URSS continue de faire rage, même si elle ne débouche pas sur une guerre mondiale ouverte. Comme les Russes sont au courant, autant coopérer. C’est le rôle du docteur Heywood Floyd, le père de la première mission, de proposer qu’une partie de l’équipage du Leonov soit américain, sous les ordres de la capitaine soviétique Tatiana Orlov. Bien qu’il soit remarié et père d’un petit Chris de 2 ans qui nage avec les dauphins avant de savoir marcher, il décide de partir lui aussi. Il veut savoir ce qui est arrivé à Discovery 1, à l’ordinateur HAL 9000 et ce qu’est vraiment le mystérieux monolithe noir d’encre satellisé à un des points de Lagrange entre Io et Jupiter.

Son épouse voudrait le voir rester. L’un des ressorts du roman est qu’elle va le quitter, lasse d’attendre, durant les quelques trois ans que vont durer la mission. Dans le même temps, deux couples se forment dans la station, qui se marieront au retour.

C’était sans compter avec les Chinois. La troisième puissance mondiale émerge à la fin des années 1970 avec la disparition du satrape Mao et la libéralisation économique de Deng Xiaoping. La Chine veut rattraper l’Occident et dépasser l’URSS – ce qui sera bel et bien accompli deux décennies plus tard, Arthur C. Clarke a toujours été visionnaire et nombre de ses prédictions se sont réalisées. La Chine envoie donc le vaisseau Tsien. Il dépasse le Leonov avant de se poser sur le satellite de Jupiter Europe pour refaire du combustible en pompant de l’eau dans la glace. Mais, hélas, une créature vivante monstrueuse émerge des profondeurs et l’engloutit. Mieux vaut éviter Europe… Ce sera d’ailleurs le message de Bowman aux Terriens du vaisseau Leonov, transmis par les Puissances via son intermédiaire.

Le Leonov retrouve Discovery 1 et le Dr Chandra reprend en main l’ordinateur HAL 9000, son bébé. Il semble que l’intelligence artificielle ait été l’objet d’une psychose à cause d’ordres contradictoires inoculés dans sa mémoire. La machine logique les a gérés comme elle a pu, mais la manie gouvernementale américaine du « secret » a bien failli éliminer les humains du vaisseau pour faire réussir la mission. Heureusement que Dave Bowman s’est montré pragmatique et astucieux pour déjouer les pièges de HAL et débrancher ses fonctions supérieures.

La nouvelle mission comprend donc pourquoi HAL a failli et comment il faut programmer les ordinateurs pour qu’ils ne dérapent pas. Quant au monolithe noir, toujours en place, impossible d’en découvrir plus sur lui, il est imperméable aux mesures. Jusqu’à ce qu’il disparaisse. Où est-il allé ? Sur Jupiter, où une grande tache intrigue les astronomes terrestres depuis quelque temps. Lorsque le Leonov s’approche, il découvre qu’elle est composée de milliers de monolithes noirs identiques, qui se répliquent comme des « machines de von Neumann » – une théorie réellement développée au Centre spatial de la NASA, comme l’indique l’auteur en postface.

Le plus étrange est que Dave Bowman se manifeste au Dr Heywood via HAL ; il le prévient d’avoir à quitter l’orbite du point de Lagrange d’ici quinze jours sous peine de mort. En effet, Jupiter va imploser et devenir une naine blanche, formant un nouveau « soleil » dans le ciel terrestre. Par quel effet ? Par l’action des Puissances, qui ont un projet d’encourager la vie sur le satellite Europe. En effet, cette énergie cosmique est devenue une sorte de dieu dont la mission est, comme la nature, de créer les conditions d’émergence de la vie, quelle que soit sa forme, et de sélectionner les plus aptes. Les monolithes sont là pour ça.

Tous ceux qui ont aimé 2001 aimeront 2010.

Comme pour le premier roman, un film a été sorti en 1984, 2010 : L’Année du premier contact, réalisé par Peter Hyams (aussi en Blu-ray).

Arthur Charles Clarke, 2010 : Odyssée deux (2010: Odyssey Two), 1982, J’ai lu 2001, 320 pages, €7,80

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Jack Kerouac, Satori à Paris

Jean-Louis Lebris de Kerouac est canadien français d’origine bretonne. Lorsqu’il apprend son nom, il vole d’un coup de Boeing à Paris pour fureter dans les archives. Las ! Les nazis ont brûlé une partie des documents en 1944 – et les Alliés ont rasé Brest, ville d’origine. Ne reste que le nom, et l’imaginaire.

A son retour en Floride, où il se finit au cognac (il mourra à 47 ans, quatre ans plus tard), il s’aperçoit que ce voyage a suscité en lui une illumination, le satori japonais, un « éblouissement de l’œil ». Est-ce dû à un chauffeur de taxi franchouillard de ces années De Gaulle ? Au brouillard à couper au couteau des côtes du Finistère, là où finit la terre ? Au requiem de Mozart joué dans l’église de Saint-Germain-des-Prés, dont les prés ont disparus depuis longtemps ?

Il ne sait, mais c’est l’occasion pour lui de raconter son périple rapide en France, sautant d’un taxi à un hôtel, d’un avion Air-Inter (un B26 !) à un train (un TPV qui met sept heures depuis Paris). Il est toujours en retard, rate ses transports, perd sa valise, toujours à quémander une bière – « d’Alsace » s’il-vous-plaît – ou un cognac de n’importe quelle marque du moment qu’il est fort. Ce beatnik constamment bourré a inventé le road movie dans la dope et le sexe dans ses jeunes années sans futur. Il est moins vif, mais garde sa fantaisie.

Ce sont donc des chapitres en suite qui content dans le désordre et la légèreté les rencontres plus que les lieux. Parce que les lieux, même les plus beaux, ne valent rien s’il n’y a pas de sympathie, dit l’auteur. Il irait bien de Bretagne en Angleterre, mais à quoi bon ? « Et d’ailleurs, aussi séduisants que soient l’art et la culture, ils sont inutiles s’il n’y a pas la sympathie. – Toutes ces joliesses des tapisseries, des terres et des peuples : – aucune valeur, aucune, sans la sympathie » p,121.

La solitude lui pèse, malgré sa sister bouteille. Il évalue les gens, leurs coups d’œil en coin, leur beauté de visage ou leur air chameau, le roulé des filles, la poésie des garçons, l’air blasé des hommes. Il se sent aristocrate de cette terre bretonne en même temps que bouseux canadien qui massacre le « bon » français dans la vie courante – « ciboire ! » – encore qu’il puisse parler châtié quand ça lui prend.

Les tribulations d’un errant vivant se lisent à sauts et gambades, comme lui.

Jack Kerouac, Satori à Paris, 1966, Folio 2022, 160 pages, €7,80, e-book Kindle €7,49

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John Irving, L’œuvre de Dieu, la part du diable

Un long roman américain sur le modèle de David Copperfield, retraçant la vie d’un orphelin. Sauf que cela se passe dans une ancienne scierie du Maine, lieu isolé nommé Saint Cloud’s par les habitants, où l’orphelinat fondé par le jeune docteur Wilbur Larch fait aussi office de clinique d’avortements clandestins. Les mères célibataires qui ont fauté, ont le choix entre mettre au monde et abandonner, ou interrompre la vie et laisser tomber : c’est l’œuvre de Dieu pour les orphelins, la part du diable pour les avortés. Pour le Dr Larch, la véritable part du diable est celle de la guerre, la boucherie de 14 qu’il a vue de ses yeux. Avoir ou refuser un enfant reste toujours l’œuvre de Dieu.

Une fois nés, les bébés sont affublés d’un prénom et d’un nom inventés, choisis par les infirmières. Ce pourquoi le garçon s’est prénommé Homer et que son nom est Wells. En général, les enfants trouvent une famille d’adoption dans leurs premières années, mais cela ne réussit pas à chaque fois. L’orphelinat les accueille toujours, s’ils sont rejetés ou malheureux. Ce fut le cas d’Homer, adopté quatre fois, et à chaque fois décalé dans sa nouvelle famille. La dernière, qui l’avait adopté lorsqu’il avait déjà 12 ans, était très sportive et le couple l’avait emmené camper dans la forêt. En se baignant entre deux cordes dans la rivière en crue, l’homme et la femme se sont trouvés emportés par un train d’arbres sciés en amont, et Homer a dû revenir sans famille « chez lui » – à l’orphelinat.

Une telle constance l’a fait rester, et le Dr Larch s’est pris pour lui d’une affection quasi paternelle. Lui demandant de « se rendre utile » dès l’âge de 13 ans, il lui a appris les gestes de l’accouchement, des rudiments de médecine, et même comment avorter une femme. Mais l’orphelin a toujours considéré l’interruption d’une grossesse avec une répugnance intime ; il a refusé d’opérer.

Un jour, une Cadillac décapotée blanche apporte un jeune couple encore au lycée, dont la fille a pris le ballon à cause d’une capote percée de façon perverse par celui qui les distribue libéralement. Le Dr Larch l’a avortée, tandis qu’Homer s’est pris d’affection pour la jeune fille aux poils pubiens blonds et légers, et pour son ami et presque fiancé Wally, fils de famille athlétique d’un domaine de pommes et de cidre. A 20 ans, après avoir fait ses classes sexuelles dès 14 ans avec la grosse Melony, l’aînée des filles orpheline, elle aussi inadoptable, Homer se fait recruter comme cueilleur de pommes et accueillir dans la famille de Wally et de Candy à Ocean View dans le Maine, près de la mer qu’il n’a jamais vue.

Il apprend à nager, à conduire, à cultiver les pommes, à réparer la mécanique ; il connaît enfin l’océan, le cinéma, la grande roue. Nous sommes dans les années 40, Wally part à la guerre accomplir son rêve de pilote ; il est descendu au-dessus de la Birmanie par les Japonais qui occupent le pays ; durant dix mois, il sera considéré comme « disparu » avant de réapparaître amaigri, handicapé et devenu stérile. En désespoir de cause Candy, qui aime autant l’un des garçons que l’autre, fait l’amour avec Homer et avec grand plaisir. Elle attend un enfant et Homer ne veut absolument pas qu’elle avorte, cette fois-ci. Ils partent à Saint Cloud’s pour accoucher et le bébé est prénommé Ange, masculin d’Angela, l’une des nurses qu’Homer a connu enfant. Sauf que Wally revient et que Candy ne peut que se marier avec lui ; elle l’avait promis. L’enfant Ange est alors élevé par ce couple à trois, « adopté » selon la version officielle pour obéir aux convenances. Mais Homer et Candy feront l’amour 270 fois en quinze ans, malgré le mariage officiel avec l’autre. C’est que les règles, c’est bien ; la réalité les fait transgresser souvent, pour motifs supérieurs. Ainsi le bonheur d’Ange et de Wally.

Le titre américain est plus explicite que le titre français. « Les règles de la maison de cidre » font référence au règlement administratif à destination des cueilleurs de pommes saisonniers. Il pose ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, que ce soit pour des raisons de sécurité, de morale ou de relations sociales. Or les Noirs qui viennent chaque été sous la houlette de Monsieur Rose, expert à vous lacérer blouson et chemise d’un coup, sans toucher la peau, si vous le serrez de trop près, ont leurs propres règles – différentes de celles de Blancs. Homer comprend alors ce qu’un orphelin ne peut connaître : que tout est règle dans la société, qu’il s’agisse du travail, du flirt, du mariage, de la paternité. Monsieur Rose transgressera ses propres règles en versant du côté noir de l’inceste, ce qui obligera Homer à avorter sa fille Rose Rose pour ne pas qu’elle ne le tente elle-même et mette sa vie en danger.

Car « La convention n’est pas la morale », dit Charlotte Brontë citée en exergue. La morale est humaine, la convention est sociale. Entre les deux, la liberté de chacun. Par morale, Homer refuse d’avorter les femmes, de forcer sa compagne ou d’abandonner son enfant. Alors que les règles sociales, explicites ou implicites, pourraient le lui imposer selon la loi ou « par convenances ». Or la réalité des situations va les lui faire transgresser une à une, malgré lui : le décès à plus de 90 ans du Dr Larch l’obligera à offrir la liberté que ne permet toujours pas loi aux femmes de choisir si elles veulent prendre la responsabilité d’un enfant ou non ; il ne quittera le domicile « familial » avec Candy (et Wally) que lorsque Ange aura passé 15 ans, devenu aussi grand que son père et musclé comme Wally en sa jeunesse ; il lui fera passer le permis de conduire à 16 ans pour qu’il puisse choisir d’aller le voir à Saint Cloud’s quand il le veut. Car il lui a constamment marqué son amour, ce qui lui a manqué en tant qu’orphelin. Il y a des scènes banales mais touchantes entre père et fils adolescent dans le roman. Ange découvrira le pouvoir de raconter des histoires et deviendra – comme l’auteur – écrivain.

Irving est lui-même né hors mariage et son père adoptif était professeur d’obstétrique à Harvard, ce pourquoi il en connaît long sur le vagin, l’utérus et tous les organes de la reproduction. Mais il emporte le lecteur dans une obsession de la famille et ses personnages secondaires fourmillent, chacun agissant de façon excentrique. Toutes ces vies qui s’entrecroisent sont décrites avec bonne humeur et humour (qui est aussi une « humeur » particulière). C’est victorien et rabelaisien à la fois, avec ce côté entraînant d’homme d’action qui est le propre du romancier américain.

Un film réalisé par Lase Hallström a été tiré de ce roman-fleuve avec Tobey Maguire et Michael Caine, et a obtenu six Oscars du cinéma.

John Irving, L’œuvre de Dieu, la part du diable (The Cider House Rules), 1985, Points Seuil 2014, 832 pages, €13,95

DVD L’œuvre de Dieu, la part du diable, Lasse Hallström, 1999, avec‎ Tobey Maguire, Charlize Theron, Delroy Lindo, Paul Rudd, Michael Caine, Buena Vista Home Entertainement 2003 (anglais VO et français doublé), 2h11, €32,49

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Les romans de John Irving déjà chroniqués sur ce blog

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