C’est un roman ancien d’un auteur oublié parce que régionaliste, malgré son Prix Goncourt et son entrée à l’Académie française. Pourtant l’auteur, humaniste chrétien, mérite d’être relu tant son époque (les années trente) a nombre de points communs avec la nôtre : le matérialisme envahissant, le productivisme sans but, l’absence d’idéal, la montée des populismes autoritaires…
Le roman campe dans les terres du Nord un directeur de fabrique de dynamite, Siméon Bramberger, ingénieur de la cinquantaine, en prise avec la maladie inexorable de son fils Valère, la tuberculose. Le garçon, marié à Isabelle, se meurt. Son épouse, encore jeune et pleine de désirs, l’assiste, mais prend des libertés avec le contrat d’union indissoluble. Elle voit régulièrement en cachette le jeune Fabre, aide-chimiste ingénieur à l’usine, qui, de casanier, est devenu brusquement nomade à moto. Les traditions les mieux établies se perdent avec cet adultère, toutn comme l’usine a explosé neuf ans auparavant par instabilité de la nitroglycérine.
Comment mieux caractériser l’époque qui se délite, comme le corps avec la maladie, que par ce sursaut de vie rebelle qui saisit Isabelle ? Le père est scandalisé, puis comprend. Il use en effet de son intelligence et accepte le compromis : le couple ira vivre à Nice, au soleil, et sa mère accompagnera Valère pour le soigner. Isabelle aura du temps pour elle. Fabre la rejoint, évidemment, et ils se donnent du bon temps. Las de souffrir, et peut-être parce qu’il a senti la trahison, Valère achète un pistolet (en vente libre à l’époque !) et se suicide.
Sa mère, alors, se laisse mourir de douleur, somatisant en « fausse angine de poitrine » son angoisse. Elle va peu à peu, grâce à l’amitié du croyant Vhuilst, chimiste en chef de l’usine et ami de vingt ans de son mari, passer à la religion. La croyance l’aide à survivre, à espérer un ailleurs où tout serait apaisé, la résurrection. Une sorte de fuite, mais aussi une béquille. C’est ainsi que le pacifisme servait de croyance en un avenir meilleur face aux montées des fascismes…
Lorsqu’elle meurt à son tour, Siméon se retrouve seul, sans but. Il démissionne de son poste de directeur d’usine, il part en voyage, aidé par son ami veuf Vhuilst, qui a connu lui aussi le désespoir à la mort de sa femme. Il assiste à une messe à Paris, visite l’abbaye de Hautecombe, puis celle de la Grande Chartreuse. Il est tenté par la retraite du monde, la vie de fraternité dépouillée des biens matériels, cultiver son jardin et participer aux cérémonies. Il n’a pas la foi mais tend au pari de Pascal : faire comme si et tout suivra.
L’auteur a pris pour exemple de ce roman désespéré sa propre vie. Il a perdu de tuberculose en 1918 sa sœur aînée Sarah, 18 ans. Le ménage de ses parents n’y a pas résisté, sa mère devenant alcoolique et son père, athée convaincu, cherchant à se perdre en menant une vie dissolue. Siméon oppose deux visions : celle de la femme pauvre et malheureuse qui revit en prenant la communion lors de la messe, et la femme très maquillée, séductrice et prête à jouir, qui visite une cellule de la Grande Chartreuse : « Et une étrange pensée qu’il n’eût jamais conçue, qui ne l’eut jamais effleuré, peut être, ailleurs qu’au fond de cet asile purifié par d’innombrables sacrifices, lui traversa l’esprit : l’idée que des êtres tels que cette grande créature tournée toute vers la joie des sens, la conquête et le plaisir, rendait croyable et presque visible la présence et l’emprise d’une occulte puissance destructrice, désorganisatrice, diabolique » p.218 Van der Meersch sera résistant, mais la pensée de Pétain n’est pas loin qui faisait de l’hédonisme la cause des malheurs de la France.
Solitude et désarroi sont dans les années trente le lot du couple, de la famille qui se décompose, de l’impuissance devant la maladie avant les antibiotiques, de la nation qui dépérit et acceptera bientôt sa soumission au plus fort. « C’est parce que j’ai connu moi-même les incertitudes et les doutes de mon héros, Siméon Bramberger, que j’ai écrit L’Élu », dira l’auteur. À quoi bon ? se dit le pessimiste. L’imbécile guerre industrielle de 14, déclenchée pour des questions d’honneur suranné par des politiciens depuis leurs bureaux, a obsédé toute la génération d’après par la peur de la mort et du néant. Sa révolte désespérée a pris deux formes : celle de la révolution communiste ou fasciste, ou la résignation par l’abandon à la foi, seule espérance qu’offrait la tradition.
Où en sommes-nous aujourd’hui ?
Maxence van der Meersch, L’élu, 1937, Livre de poche 1969, 254 pages, occasion €5,00
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Romans de Maxence van der Meersch déjà chroniqués sur ce blog
En 1974, une jeune institutrice de 22 ans se fait violer, tabasser et assassiner. On la retrouve entièrement nue en travers de son lit couvert de sang. Elle s’appelle Liliana Colotto de Morales (Carla Quevedo) et est mariée à un employé de banque, Roberto Morales (Pablo Rago). Les enquêteurs auprès du procureur Benjamín Espósito (Ricardo Darín) et son adjoint Pablo Sandoval (Guillermo Francella) instruisent avec la police. Mais aucun indice, le coupable n’est pas trouvé, le juge prononce un non-lieu. La supérieure des deux hommes, Irene Menéndez Hastings (Soledad Villamil), ne peut rien, c’est le système.
Mais Esposito et Sandoval sont émus par l’amour intense que Roberto garde pour sa jeune femme disparue. Ils ne veulent pas en rester là. Ils poursuivent l’enquête seuls, en examinant la jeunesse de la victime. Leur obstination paye puisqu’une photo de fête leur montre un jeune homme dont le regard est fixé sur Liliana à 17 ans, un regard concupiscent de désir transi. « Les yeux ne mentent pas. » Ils convainquent Irene d’annuler le non-lieu puis recherchent donc cet Isidoro Nestor Gómez (Javier Godino) auprès de sa mère, puis dans les diverses résidences qu’il a occupées. D’ailleurs, fait parlant, il a quitté la dernière deux jours après le crime. Le mari amputé de son épouse en est informé. Pour aider l’enquête, il se rend chaque soir une heure dans une gare différente de la capitale pour observer les travailleurs qui rentrent dans la banlieue. Il cherche Isidoro dont il a le portrait gravé dans la tête, mais ne trouve personne qui corresponde.
A cette époque, ni ADN, ni téléphonie mobile, ni Internet, ni caméras de surveillance – tous ces gadgets multipliés de la surveillance de masse n’existent. Pas plus que les informations croisées par informatique ; la police et les administrations brassent des tonnes de paperasses classées plus ou moins bien en archives. Sandoval a une idée, pêchée dans le bistrot où il va se saouler chaque soir, en alcoolique invétéré. Tout peut changer chez chacun, sauf une chose : la passion. L’adresse, le boulot, les copains peuvent être quittés, pas l’attrait irrésistible du jeune homme pour le foot. C’est donc dans le stade de Buenos Ayres que les policiers doivent chercher. Ils ont la photo d’Isidoro, il suffit de le traquer.
Pas simple, au milieu des plus de 80 000 spectateurs, mais la chance leur sourit. Ils repèrent le jeune homme, le poursuivent et, aidés des policiers, l’attrapent. En garde à vue, en attendant le juge, Esposito et Irene interrogent le suspect. Il nie, il les déclare fous, leur scénario divague. Mais Esposito a rappelé à Irene, qui a fait Harvard, la tactique du bon flic/mauvais flic qui réussit souvent. Irene, jeune femme de bonne famille qui va se marier avec un riche Argentin d’une dynastie connue, se prend au jeu. Elle insulte carrément Isidoro dans sa virilité, déclarant que le tueur était grand, musclé, avec un vit énorme, ce qui ne semble pas le cas du « gamin » aux bras en spaghetti en face d’elle. Le garçon, piqué au vif dans sa masculinité de macho latino, se lève et ouvre son pantalon pour montrer son engin, ce qui est un moment intense du film – avec la découverte des lettres d’Isidoro chez la mémé, la traque au stade, le départ d’Esposito de Buenos Ayres alors qu’Irene pleure. En colère, il tente de gifler Irene et, à moitié dépoitraillé par l’agent qui le maîtrise, éructe qu’il a bien défoncé Liliana qui ne voulait pas de lui, qu’il l’a domptée, réduite à se soumettre, en bref tuée.
Il a avoué, il est jugé, condamné à perpétuité. Roberto le mari félicite Esposito, et se dit soulagé. Il est contre la peine de mort et l’emprisonnement à vie est pour lui la peine la plus lourde à qui a pris la vie d’un autre.
Et puis… un jour à la télévision, alors que la Présidente inaugure quelque chose, le visage d’Isidoro Gomez apparaît derrière elle. Il a été libéré ! Le juge qui l’a fait, ennemi d’Esposito, a considéré qu’il était un bon informateur pour la police en prison, et l’a chargé de missions d’infiltration des milieux « gauchistes » pour le gouvernement. Isidoro s’est rasé, porte désormais costume et un pistolet, qu’il exhibe et charge incontinent devant Irene et Esposito dans l’ascenseur du tribunal. Roberto est effondré, mais décide d’oublier. On ne peut rien faire contre les magouilles politiques. C’est le système.
Vingt-cinq ans plus tard, Esposito à la retraite décide d’écrire un livre sur cette enquête qui a marqué sa vie professionnelle. Il renoue avec Irene, mariée deux enfants, lui qui a quitté la capitale, s’est marié lui aussi mais a divorcé parce qu’il est resté secrètement amoureux d’elle durant leurs années de collaboration. Son roman retrace les étapes de l’enquête, les doutes, la traque, la libération du détraqué sexuel pour devenir homme de main de la dictature argentine entre 1976 et 1983. Il dit aussi l’assassinat de Sandoval, pris pour lui Esposito, alors qu’il l’avait recueilli bourré en son appartement, avant d’aller quérir sa femme pour qu’elle le ramène. Des tueurs du régime, mandatés par Isidoro, sont venu lui filer une rafale de mitraillette. Depuis, Isidoro n’a plus fait parler de lui, il a disparu de la circulation.
Pour son roman, Esposito recherche Roberto le veuf, pour lui exposer son projet bien avancé. Il est toujours dans la banque mais habite une maison isolée dans la campagne. Il a tout oublié, dit-il, vingt-cinq ans ont passés, cela ne sert à rien de ressasser. Mais Esposito remarque que la photo de la jeune Liliana trône toujours à la place d’honneur dans la bibliothèque, au milieu d’encyclopédies médicales. Il ne s’est pas remarié, c’est comme si la mort de sa femme l’avait laissé prisonnier pour toujours. Au moment de partir, Esposito expose à Roberto pourquoi il écrit ce livre, pour l’amour infini qu’il n’a vu chez nul autre que lui. Le mari lui avoue alors qu’il ne faut plus rechercher Isidoro, qu’il l’a tué de quatre balles dans le torse alors que passait à grand fracas un train, après l’avoir assommé et enlevé. En effet, le tueur, sûr de son impunité comme nervi du régime, s’était mis à le rechercher jusqu’à aller se renseigner dans sa banque. Esposito croit voir le point final de sa quête, il repart dans sa Renault.
Sur la route, il est pris d’un doute. Il revient à pied par les bois pour observer la maison. Car il se demande : « Comment fait-on pour vivre une vie pleine de rien ? » A la nuit, Roberto sort…
Ce film, tiré d’un roman d’Eduardo Sacheri, La pregunta de sus ojos (traduit en français en 10-18), connaît quelques longueurs mais aussi quelques moments de tension rares, qui alternent avec des scènes d’humour, souvent dues à l’alcoolique Sandoval, pas très futé en général. L’amour fusionnel de Roberto pour Liliana est revécu sotto voce par Esposito pour Irene, sans sa fin tragique. Car de temo (j’ai peur) qu’Esposito écrit la nuit sur un bloc au retour d’un rêve, il fait te amo (je t’aime) en rajoutant un petit rien, le A. La justice des hommes est impure, souillée d’arrière-pensées politiques, mais la justice immanente finit par triompher. Surtout grâce au caractère des hommes et des femmes pour qui la loi doit être respectée et non bafouée. Même si l’amour est impossible, en raison du système et des statuts sociaux, il ne se résout pas forcément en viol et meurtre.
Prix Goya Meilleur film étranger en langue espagnole 2010
Meilleur film en langue étrangère aux Oscars du cinéma 2010
DVD Dans ses yeux (El secreto de sus ojos), Juan José Campanella (Argentine), 2009, avec Soledad Villamil, Ricardo Darín, Carla Quevedo, Pablo Rago, Javier Godino, M6 vidéo 2010, 2h02, €7,50, Blu-ray €15,10
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L’image du « paradis » la plus parlante aux humains reste celle de l’enfance : l’insouciance, la protection des parents, la curiosité ardente pour le monde qui vous entoure, les sensations très fortes des premières fois… L’auteur, écrivain du terroir né en Quercy dans un village non loin de Sarlat, est devenu prof à la ville avant de se retirer au pays de son enfance. Il se souvient.
Ce sont les années cinquante et soixante, ces parenthèses d’après-guerre où la vie renaissait comme au printemps, dans l’immuable des saisons et des traditions. Au village, les gens vivaient encore au Moyen-Âge, avec souvent pas l’électricité ni l’eau courante, en autarcie quasi complète. Ils produisaient leur blé, leur lait, leur vin, leurs viande, leurs légumes ; ils vendaient le surplus sur les marchés ou faisaient du troc comme jadis. C’était le temps d’avant des artisans : charron, forgeron, maçon, bourrelier, meunier, boulanger… La période était stable à la campagne, la vie lente, on prenait son temps.
L’auteur, brutalement déraciné à 11 ans pour aller au collège dans « l’enfer de la ville » (dit-il), revenait au village aux week-ends et aux vacances se ressourcer d’odeurs du foin, des feuilles d’orme cueillies pour les vaches, du cuir, de lessive ; il reprenait vie en sandalettes, pieds nus dans la rosée, courait les champs et les prés, préférant toutefois la forêt, son calme et ses mystères. Il était flanqué de son frère jumeau, plus placide selon lui, mais il dit toujours « je », en jumeau dominant.
C’est une nostalgie pour l’ancien monde – celui que j’ai connu aussi, à la campagne, même si ce n’était pas la même. Pour ma part, je ne regrette pas ce temps-là car la pensée était bien étroite, les distractions limitées, la culture absente, les cancans multiples, les haines de voisinage persistantes, qui remontaient à la nuit des temps. Il faisait froid, l’hygiène restait douteuse, les toilettes dans une cabane du jardin, les odeurs fortes entre les poules et les vaches. L’auteur se dit « progressiste », comme son milieu enseignant, mais sa nostalgie de l’enfance se confond trop souvent avec celle de l’ancien temps, celui d’avant mai 68 (l’auteur avait 21 ans).
Certes le monde était différent, sous la houlette de l’homme blanc et dans l’espérance ancrée de la démocratie désaliénant les citoyens du monde (ONU, UNESCO, FMI…). Aujourd’hui, le « c’était mieux avant » est repris par les partis extrémistes à la culture rancie, qui préfèrent élever des murs plutôt que parler avec l’Autre qui ne pense pas comme lui. Et « les écologistes » se muent trop volontiers en conservateurs acharnés de tout ce qui est, aveugles aux mouvements du monde et des sociétés. Bien-sûr qu’il vaut mieux « être ensemble », faire partie d‘un groupe familial, amical, local, s’ancrer dans « une communauté ». Mais la ville, son individualisme et ses propositions de culture sont incomparables pour émanciper chacun de ses déterminismes et le révéler à lui-même.
Sauf que cette liberté fait peur au grand nombre, qui préfère se réfugier dans les traditions, l’immuable, le Moyen-Âge. Aussi, chacun lira ce témoignage selon qui il est.
Christian Signol mérite d’être lu pour ce qu’il décrit des années qui ne sont plus, dans ce récit qui n’est pas un roman. Ceux qui les ont vécues vieillissent et, peu à peu, commencent à disparaître. Il dit le basculement du monde. Ce n’était pas le premier, ce ne sera pas le dernier.
Aujourd’hui même, le monde bascule à nouveau avec les attentats islamistes du 11-Septembre, l’essor du populisme des extrêmes depuis Trump 2016, la pandémie d’origine chinoise 2019, l’invasion russe d’un État souverain 2022, les catastrophes naturelles qui se multiplient en raison du réchauffement du climat. Beaucoup se réfugient dans la nostalgie et quittent les villes pour les villages – mais sans consentir à la frugalité d’avant…
Mère fervente catholique, père pharmacien humaniste, Normale Sup, Pierre-Henri Simon sera chrétien social. Son roman d’après-guerre résume son époque troublée, celle d’une enfance menacée par la guerre de 14, d’une adolescence déstabilisée par le surréalisme, l’absurde et l’art moderne, l’humiliation bottée de la guerre de 40 et l’échec de l’humanisme, pacifique ou socialiste. Les personnages du roman aspirent, comme tout un chacun, au bonheur : individuel dans le plaisir ou la publication, collectif dans l’action révolutionnaire, ou spirituel dans la fusion en Dieu. Mais chacun est rattrapé par son destin : celui de l’histoire, de la famille, du gouffre en soi des passions réprimées. La lucidité se veut le maître-mot.
Gilbert d’Aurignac est un médiocre qui a fait des études, s’est marié par convenances, a pris une maîtresse par circonstances, et se retrouve pris dans les rets de tout cela. De son épouse Irène, belle plante superficielle mais saine, il a eu une fille, Annou, mais sa femme n’a pas pu avoir d’autres enfants. De sa maîtresse, épouse de François son cousin pauvre, il a eu sans le vouloir un fils, Denis. Il ne l’apprend que plus tard, ne veut pas fâcher le cousin qui feint de l’ignorer et s’est attaché au petit garçon, et n’avoue jamais une fois François mort et la mère à demi-folle. Denis l’apprend incidemment à 17 ans alors qu’il a été recueilli dans la famille de son « oncle » Gilbert pour y être éduqué.
Depuis l’origine, Denis s’est méfié du beau, du bon Gilbert, paré de toutes les vertus par sa mère, mais qui lui semble faux. Il sera bien accueilli dans la famille de son père biologique, mais pas reconnu socialement. A cause de cela, il développe une haine pour tout ce que représente Gilbert : la bourgeoisie, les humanités, le libéralisme indulgent, la vanité sociale d’obtenir (par piston) la Légion d’honneur. Il ne s’entend bien – trop bien – qu’avec Irène, sa « tante », qui le cajole, l’aime comme une femme mère et chante pour lui d’une voix qui le charme. Une fois adolescent, il va développer un amour ambigu pour elle, sans aller jusqu’au bout par principe moral, bien qu’il s’efforce dans le même temps de lui ôter toute morale par ses paradoxes d’époque.
Gilbert voit tout cela d’un œil désolé, aimant ce fils qu’il n’a jamais reconnu, par lâcheté, souffrant de le voir le rejeter, inquiet de l’influence qu’il a sur Irène. Annou, âme paisible vouée à l’amour du lointain, a une cruelle prescience des turpitudes du monde et de celles où s’enferrent Denis son demi-frère et Irène sa mère. A 20 ans, le jeune homme est beau comme un dieu ; il se sent vivant et en pleine possession de ses moyens intellectuels. Il fréquente les communistes, sans illusion sur leur mentalité bornée et portée à l’autoritarisme, mais pour secouer le monde bourgeois décadent.
Il combat le mensonge, celui d’une époque qui se voue aux brutaux sans savoir réagir, qui délaisse la raison pour les excentricités des déconstructions, qui laisse le matérialisme envahir les esprits. Celui d’une famille qui ne reconnaît pas les faits, celui qu’il est le fils bâtard, que le mariage du diplomate humaniste est un ratage, qu’Irène n’aime pas et n’a jamais aimé son mari.
Le roman est construit en deux parties, chacune racontée par un personnage : Gilbert pour la première, Denis pour la seconde. Le drame va se nouer sur les mensonges, et se résoudre brutalement par la mort de tous : d’Irène contre un platane, de Denis par une balle durant la guerre d’Espagne, d’Annou retirée du monde en monastère fermé. Gilbert, ce médiocre qui n’a jamais eu l’énergie d’oser, reste seul, en raté.
Un roman dont les interrogations métaphysiques nous passent un peu au-dessus de la tête aujourd’hui tant « Dieu » n’est plus qu’une hypothèse qui ne séduit plus guère, mais qui décrit les contradiction sociales et les affres des secrets de famille avec précision. « Pourquoi l’ai-je détesté ? – déclare Denis de son père biologique Gilbert -. Parce qu’il paraissait heureux, triomphant, assis à l’aise dans un monde mauvais ; parce qu’étant le plus fort, il a bousculé les autres, séduit et abandonné ma mère, abusé de la confiance de Paçois [surnom gentil du père François] ; parce qu’il a voulu préserver, selon l’éthique de sa classe, l’apparence de l’ordre par un silence menteur » 224. Bourgeois, macho, menteur – tout ce qui est haïssable pour une jeunesse en feu. Mais, comme le renard de La Fontaine n’avait pu avoir les raisins, ne pouvant atteindre le bonheur, ils feignent de le mépriser.
Pierre-Henri Simon, Les raisins verts, 1950, éditions Les Indes savantes 2014, 240 pages, €14,00 ou J’ai lu 1968 occasion €47,99
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Pearl Buck, prix Nobel de littérature 1938, est une Américaine mariée à un Américain qui a vécu en Chine de 1917 à 1927. Son premier roman ne peut que porter sur l’acculturation rapide d’une Chine restée féodale et patriarcale à cause de l’ouverture au monde apportée par le commerce occidental durant la Première république, de 1912 à 1949. Le vent d’est rencontre le vent d’ouest et le climat entre en turbulences.
Kwein-Lan est une jeune fille de Chine traditionnelle, au mariage arrangé alors qu’elle n’était pas encore née avec un fils d’une famille amie qui avait déjà 6 ans. La cérémonie n’a eu lieu qu’après les études du jeune homme, d’abord à Pékin, puis aux États-Unis où il est devenu médecin. Il a découvert la science, répudié les superstitions ; il a goûté aux mœurs libres américaines, considéré la femme égale à l’homme. Lorsqu’il revient dans sa famille restée conservatrice, c’est le choc des cultures.
Sa jeune épouse, éduquée à le servir et à se taire, à obéir en tout à sa belle-mère puisqu’elle a été « vendue » à sa nouvelle famille, est désorientée. Rien de ce qu’elle fait bien n’est bien aux yeux de son mari féru de nouvelles mœurs. Ce sera une lente rééducation qu’il lui imposera, dans la douceur, en commençant par déménager pour ne plus vivre dans sa famille élargie mais en couple avec leur enfant, un fils vigoureux qui fait le bonheur de sa mère et la fierté de sa grand-mère paternelle, puis en l’aidant à débander ses pieds. L’amour naît entre eux naturellement, ce qui n’était pas évident.
Cette jeune fille qui raconte de façon ingénue et naïve son expérience au jour le jour à « une amie » qui pourrait être l’autrice, fait le charme du livre.
Dans le même temps, autre combinaison : Kwein-Lan a un frère aîné qu’elle aime, mais dont elle a été séparée lorsque le garçon avait 9 ans pour qu’il vive du côté des hommes de la maison traditionnelle. Il est fin et obstiné comme sa mère, la Première épouse, mais aime le sexe comme son père riche qui accumule les concubines. Il le convainc d’aller étudier lui aussi aux États-Unis, comme c’est la mode dans la nouvelle République. Mais il informe sa famille, au bout de quelques années, qu’il est tombé amoureux là-bas d’une Américaine, et qu’ils se sont mariés.
Drame en Chine. Les parents avaient, comme il se doit, arrangé un mariage avec une fille de la famille Li et c’est perdre la face que de rompre le contrat. Certes, la fille n’est pas belle, mais on ne pouvait le savoir à sa naissance ; elle est surtout d’une famille honorable et riche, du même rang que le fils aîné.
Rien à faire : le frère de Kwein-Lan est amoureux et rien ne le fera changer d’avis. Il en a assez de la lourde tutelle des traditions immuables et de l’autoritarisme de sa mère. Il n’en fera qu’à sa tête. Pour convaincre ses parents, lui et sa femme Mary font le voyage en Chine et se présentent à la famille. C’est toute une diplomatie des petits pas pour aborder les choses en douceur : habiter dans un premier temps avec sa sœur, aller voir sa mère tout seul, puis en couple, y retourner lorsque le père, parti vagabonder pour éviter les ennuis, est de retour, habiter la maison familiale mais dans une aile à part, sans jamais se mélanger aux autres, tomber enceinte d’un fils – que la belle-mère refuse, n’étant pas du sang ancestral.
La Première épouse meurt, de chagrin de cette « souillure du sang », et sans petit-fils digne de continuer la lignée des ancêtres (la Chine féodale est raciste, la nouvelle se veut seulement « patriotique »). Le père, qui en discute avec le clan familial mâle (les femmes n’ont pas droit à la parole), exige de son fils aîné qu’il répudie Mary et la renvoie en Amérique avec son rejeton et une belle somme, puis qu’il épouse la fille Li comme prévu. Pas question : le fils préfère être déshérité et poursuivre la vie commune avec sa femme américaine. Ils resteront en Chine si possible, habiteront une petite maison comme sa sœur et son mari médecin, lui travaillera comme professeur, sinon, ils iront aux États-Unis. Le temps n’est plus à l’obéissance aveugle aux rites antiques, inadaptés au monde nouveau
Ce roman d’un cœur simple, confronté aux bouleversements du temps, en dit beaucoup sur une Chine passée en un siècle des mœurs féodales aux mœurs modernes, l’individualisme à l’américaine ayant laissé la place, dès 1949 avec Mao, au collectivisme patriotique, avant un retour de balancier vers l’initiative individuelle de Deng Xiaoping à partir de 1978.
Pearl Buck, Vent d’est, vent d’ouest (East Wind : West Wind), 1930, Livre de poche 1972, 250 pages, €8,40
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L’ancien chef d’état-major des armées n’a pas connu de guerre sur son sol, il a fait sa carrière « entre guerres ». Mais cela ne veut pas dire qu’il n’a pas participé à des combats sur des terrains comme en Somalie, au Rwanda, à Sarajevo, en Irak. Il rend compte de son expérience humaine dans la guerre. Il dit ses doutes et la réalité que les politiciens ignorent. Il s’interroge surtout sur le sens de son action, pas toujours bien définie par les gouvernements. En cinq chapitres, il examine sa vocation, son rôle, la peur qui parfois peut saisir, le combat où la violence est inévitable, enfin la fraternité qui doit selon lui primer.
L’armée n’a pas vocation à se transformer en police des droits de l’homme dans le monde. Elle n’est pas faite pour cela. Ce fut le tort de la guerre de Bosnie ou de l’échec du Rwanda, que ces forces d’interposition sans but ni moyens adéquats. Le théâtre des politiciens n’est pas le théâtre de la guerre et les Kouchner ou les BHL ne sont pas militaires. Les casques bleus ne servent à rien comme force, ils sont seulement un étendard du droit. L’armée a pour fonction de défendre son pays, pas d’aller faire la morale au reste du monde. « Puisque nous sommes soldats, il ne faut pas nous envoyer à la bataille en imaginant que nous pourrions ne pas avoir à combattre. Ou que nous pourrions ne combattre que modérément, avec la retenue qui sied à nos pudeurs de démocrates. Un soldat ne peut pas se lancer dans la terrible mêlée sans être happé par cette exigence, puissante, du déchaînement de la violence. Il ne s’y confrontera avec toute son énergie, toute son intelligence, tout son courage. Avec tous les moyens disponibles également. Et qui doivent être rassemblés en qualité et en quantité suffisante pour vaincre. » (Pour quoi ?) Clausewitz l’avait déjà écrit, au temps de Napoléon.
La violence sans but supérieur peut dégénérer en barbarie. Les valeurs ne valent qu’en référence à la patrie. Subir sans pouvoir riposter, comme par exemple en Yougoslavie, n’est pas décent. Ce fut d’ailleurs le mérite de Chirac que de réagir contre cette imbécillité du pouvoir socialiste, plus épris de morale théâtrale et de coups médiatiques que d’efficacité sur le terrain..
Quant à la peur, elle peut être dépassée par l’estime de soi, et par le collectif.
« Je sais désormais que la fraternité n’est pas un simple sentiment (…) mais bien plus que cela. Il s’agit en réalité d’une disposition de l’esprit à laquelle chacun de nous doit s’astreindre. D’une posture morale par laquelle nous devons rechercher le besoin qu’inévitablement nous avons de l’autre, identifier lucidement chez lui les talents, la force ou les faiblesses des autres, et les nôtres qui les équilibreront. Être frère, c’est se défaire de soi, c’est accepter d’être dépendant. »
Ce livre d’expérience se lit bien et vite, il met à jour ce qu’est un soldat et une armée, en notre temps où la guerre, la vraie, revient sur le théâtre européen. A nos portes à cause du mafieux impérialiste Poutine.
François Lecointre, Entre guerres, 2024, Gallimard, 128 pages, €17,00, e-book Kindle €11,99
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Comment vit une entreprise multinationale ? Comme un être vivant, elle est soumise aux affres de la création, au vieillissement, au renouvellement pour grandir et garder sa santé, à une concurrence féroce, mais aussi aux aléas de l’existence. Le groupe hôtelier bâti par le fondateur a bien réussi. Le vieux, après 80 ans, a passé la main à son fils Jean, qui est moins entrepreneur que gestionnaire – il faut un tempérament pour cela (la dureté, l’égoïsme, la volonté). Le fondateur garde 80 % des actions à son bon vouloir, 20 % étant données à son ex-maîtresse Ingrid, et refuse toute entrée en Bourse comme toute arrivée d’un autre investisseur dans l’univers familial. Mais les circonstances vont changer.
D’abord par un caprice de vieillard : la donation faite à Marie, sa gouvernante de la cinquantaine qu’il aime bien. Il lui donne aussi 20 % des parts de l’entreprise, ce qui dilue automatiquement le capital. Lorsque le Fondateur va décéder, l’entreprise sera fragilisée par la multitude des héritiers qui se connaissent mal, issus d’unions différentes. Le Fondateur a eu Édith et Jean de son mariage, le couple a deux enfants, Jeanne et Carole ; Jean gère les affaires désormais et Jeanne s’investit dans le groupe. Puis il a eu pour maîtresse Ingrid, laquelle a eu deux fils londoniens, Yann et Timothée. Enfin Marie, laquelle est mariée mais n’a pas d’enfant. Seuls les héritiers directs sont actionnaires, leurs enfants n’ont pas de parts, ils hériteront au décès de leurs parents. Mais l’avenir exige qu’ils soient peu à peu associés à l’entreprise, sous la forme d’un pacte d’actionnaires des parents qui les engage pour dix ans, afin d’éviter tout délitement du capital et prise de pouvoir intempestive.
Il y a aussi les pièces rapportées : les conjoints des mariés comme André, mari d’Édith, Helmut, petit ami de Carole, Georges, mari de Marie. Puis les avocats et banquiers conseils, le directeur général du Groupe qui travaille bien. Ils ne sont pas au capital ; peut-être faudrait-il les intéresser pour qu’ils restent dans le cercle ?
Tout cela cogite, s’agite, bouillonne. Rien n’est fait mais il faut prévoir l’avenir – toujours incertain. Le Fondateur a déjà eu plusieurs alertes cardiaques, il n’est pas éternel. Des investisseurs du Golfe se sont montrés intéressés à prendre des parts, prouvant l’intérêt du marché pour le Groupe. Des opportunités naissent pour investir dans des emplacements de luxe au centre de Paris et de Milan et, pourquoi pas, sur l’île des milliardaires, Saint-Barthélémy. Il faut étudier soigneusement le marché, les coûts, le financement, les tendances à venir. L’entreprise est une jungle (« jungle corporate », dit volontiers l’auteur dans la langue du capitalisme). Les petits sont croqués par les gros, les prédateurs sont rois, le sentiment n’a pas sa place. L’efficacité, au contraire, doit régner à tous les bouts de la chaîne. Les erreurs doivent être comprises, réparées, des leçons tirées.
Justement, un cyclone violent arase l’île de Saint-Barth, rendant imprévisible et coûteux tout projet d’investissement de luxe à long terme. Des maisons d’hôte suffisent, mais ce n’est pas le créneau de l’entreprise. Pire, un virus chinois inconnu commence à opérer ses ravages un peu partout dans le monde ; l’Italie est très touchée et le projet à Milan n’est plus d’actualité. Il faut tenir durant la crise – qui dure plusieurs mois. Une fois la crise passée, les liquidités tant bien que mal restaurées et les clients affaires ou loisirs (« business/leisure » dit l’auteur inutilement en globish), il faut tirer parti des opportunités d’investir. Qui ne croît pas stagne et meurt, dans la jungle des affaires.
D’où l’irruption de Charles, anglo-franco-grec, en bref un métèque qui a trouvé la façon de s’imposer dans la société multinationale en entreprenant plus audacieusement que les autres. Il a racheté et rénové des hôtels vieillissants à Londres et a réussi à créer un groupe conséquent. Mais la crise pandémique rend difficile pour son entreprise d’honorer ses dettes, considérables. D’où l’exigence de s’adosser au Groupe de Jean. Les actionnaires y sont favorables, non sans avoir râlé un peu à cause des dividendes qui seront réinvestis, donc pas distribués. Et Jeanne, qui se prépare a de hautes fonctions dans le Groupe à l’avenir, est sensible au charme et au rentre-dedans de Charles.
D’ailleurs Antoine, Directeur-général du Groupe, est pris la main dans le sac des rétrocommissions pour certaines fournitures aux hôtels : il est viré malgré ses bons (mais pas loyaux) services. Pourquoi Charles ne le remplacerait-il pas ?
L’auteur s’ingénie à montrer tous les aléas de l’entreprise, surtout multinationale. Il démontre que les relations humaines sont aussi importantes que le calcul correct des risques et des rentabilités : choisir les bons employés, les surveiller, veiller à leur intéressement ; choisir les bons banquiers, les bons conseils, conserver avec eux des relations amicales et professionnelles de long terme. Qu’une division des actionnaires ne peut qu’être préjudiciable à tous, par exemple en introduisant un loup prédateur dans la bergerie qui fonctionne bien. En bref, c’est la jungle. Il faut y retrouver ses réflexes de survie, doublés d’expertises de haut niveau. Un entrepreneur se doit être complet.
La psychologie est un peu sacrifiée à la description minutieuse des manœuvres et des risques qui surviennent à tout moment, mais voici un bon livre où des « faits réels » sont utilisés pour une fiction éclairante sur les requins de la finance à l’affût des pachydermes de l’entreprise.
Jean-Jacques Dayries, Jungle en multinationale, 2023 éditions Code 9 Groupe Philippe Liénard, 297 pages, €24,00
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Nous quittons Karnak pour Louxor où nous arrivons à la nuit qui tombe. Le soleil se couche rapidement et donne une belle couleur dorée au dromos, l’allée des sphinx, aux colosses illuminés, à la forêt de colonnes. Le temple a été construit sur la rive est du Nil à l’emplacement de l’ancienne cité de Thèbes en 1400 avant J-C. Il est dédié au dieu Amon mais aussi à Mout et Khonsou. Jadis, lors de la fête religieuse annuelle d’Opet, les statues des trois dieux étaient transportées du temple de Karnak au temple de Louxor par une allée de 700 sphinx, récemment restaurée. Une mosquée incongrue est bâtie au centre du temple et elle déverse sa litanie de prières par haut-parleurs dès le soleil couché. Ramsès II a ajouté les colosses et deux obélisques au temple d’Amon érigé par Amenhotep III, dont l’un a été donné à la France et trône sur la place de la Concorde.
Le temple de Louxor la nuit est beau. L’on n’y remarque moins les hordes touristiques alors que se détachent les colonnes dressées vers le ciel bleu sombre où, là-haut, commencent à briller les étoiles. Je retiens cette jeune Américaine blonde en short de jean vraiment très haut sur les cuisses et sa chemise nouée lâche sur son ventre nu. Elle est élancée et gracieuse dans la semi obscurité et ne pourrait se montrer plus déshabillée. Une baffe par elle-même aux rigoristes de l’islam – heureusement absents de cet endroit païen.
Nous reprenons la barcasse pour traverser et retourner à l’hôtel. Douche et rangement des affaires avant le dernier dîner comme hier : soupe de poulet, légumes tomates curry, salade, dessert de semoule sucrée.
L’hôtel Shéhérazade est recommandé surtout aux Français semble-t-il, car la terre battue de la rue qui y accède, entre des habitations populaires où jouent au foot des gamins pieds nus, peut rebuter les anglo-saxons. Mais le bâtiment est calme avec un jardin intérieur. Il a dû être beau il y a dix ans mais, comme tout en Égypte, il est mal entretenu. La rupture du tourisme dû à la pandémie y est certainement pour quelque chose, mais c’est avant tout un tempérament. Il y a aucun responsable effectif, aucun contrôle, tout se délite et on laisse faire. Nous sommes chambre 201 – qui est au premier étage, mesuré à l’anglaise. Les matelas sont bons. L’escalier est décoré de peintures naïves représentant les contes des Mille et une nuits puisque Shéhérazade en est l’héroïne principale.
Et puis c’est le départ pour Paris.
Le nouveau Grand Egyptian Museum n’est ouvert que depuis le 16 octobre 2024. Nous ne le verrons pas.
Tout commence par un procès à Londres, au début du XXe siècle, où le coupable est condamné à être pendu. Alfred Borden (Christian Bale) est magicien et jugé pour l’assassinat de son rival Robert Angier (Hugh Jackman). Tous deux ont été assistants de Milton le Magicien (Ricky Jay), et l’autre assistante, Julia (Piper Perabo), s’est un jour noyée sur scène dans la cuve hermétique d’où elle devait se détacher. Borden, pris dans la salle « au hasard » mais pas « par hasard », avait fait un nœud particulier inconsciemment, peut-être par jalousie, car Julia était la maîtresse de Robert.
Milton le Magicien ne peut plus exercer après cet accident et Borden se sépare de lui pour devenir magicien sous le nom du Professeur, tandis qu’Angier poursuit sous le nom du Grand Danton en compagnie de l’ingénieur de Milton, Harry Cutter (Michael Caine). Ce sera désormais la concurrence entre eux pour accaparer les meilleurs théâtres de Londres. Chacun cherche à percer le secret des tours de l’autre, mais Borden a un talent qu’Angier n’a pas : celui de l’illusion, tandis qu’Angier a un talent que Borden n’a pas : celui du spectacle. Cutter le déclare, la magie opère en trois actes – comme cinéma lui-même, cet art du faux plus vrai que vrai : la promesse (du bon tour qu’on va faire avec un objet banal), la réalisation (souvent une disparition extraordinaire de l’objet ordinaire), enfin le prestige (la restitution imprévue de l’objet, animal ou personne disparu). D’où le titre – énigmatique – du film.
Le tué va réapparaître tandis que le tueur ne va pas disparaître… Étrange illusion ? Ou tours particulièrement réussis par deux hommes au sommet de leur talent ? Borden est maître en faire croire – et le spectateur saura pourquoi à la fin, tandis qu’Angier s’intéresse à la science, qui fait des progrès rapides à la fin du XIXe siècle, notamment avec l’électricité et la rivalité Tesla-Edison. Dans son tour sur l’Homme transporté (gros succès) Borden joue sur des trappes. Angier veut le dépasser avec le Nouvel homme transporté.
Borden, aigri de cette concurrence déloyale, et poursuivi par la haine d’Angier à son égard pour avoir fait mourir son amour, déplace le matelas qui permettait à Angier de se recevoir sous la scène. Blessé à la jambe, Angier ne peut remonter de l’autre côté et c’est au contraire Borden qui apparaît, le ridiculisant devant son public. Angier fait alors capturer Fallon, l’ingénieur de Borden, et exige pour rançon le secret du tour. Comme il l’enterre vivant, Borden ne peut que s’exécuter : l’assistante d’Angier, Olivia (Scarlett Johansson), qui s’est fait embaucher par Borden sur ordre d’Angier, lui a volé son cahier d’études sur suggestion de Borden, mais il est crypté. La clé est « Tesla », que livre au cimetière Borden à Angier. Angier, perplexe, s’engage sur cette fausse piste de Borden et va voir au fin fond du Colorado le physicien Nikola Tesla (David Bowie) et imagine un tour à partir de ses expériences sur l’électricité, qu’il finance. On le voit, les magiciens entre eux se jouent des tours, où l’illusion est toujours reine.
Sauf qu’Angier voit son chapeau se démultiplier sous les électrons spectaculaires de la machine Tesla, puis un chat noir, la mascotte de l’assistant. Il comprend qu’il peut lui aussi être double. S’agit-il toujours d’illusion ? Quant à Borden, s’il a épousé Sarah (Rebecca Hall)et en a eu une petite fille, il est tombé amoureux d’Olivia et se partage entre les deux, au grand dam de sa femme qui ne sait plus s’il se croit toujours au théâtre et joue avec elle, ou s’il est parfois lui-même.
Revenu du Nouveau monde, Angier utilise la machine infernale, dont Tesla lui a signalé le danger physique et moral – et recommandé de ne pas l’utiliser. Mais l’orgueil faustien commande : à chaque clone produit, Angier le tue, restant ainsi unique. Ce pourquoi, avec son nouveau tour intitulé le Véritable Homme Transporté, version trois du tour initialisé par Borden, il réussit à disparaître par la porte sur la scène tout en réapparaissant immédiatement sur les hauteurs du théâtre, derrière les spectateurs. Compte-tenu du danger psychologique pour lui-même, il limite son spectacle à seulement cent représentations, juste le temps d’accumuler une fortune. Car, il le sent au-dedans de lui, le clone va se venger… Il semble qu’Angier dédouble sa personnalité et, inconsciemment, son double veut tuer le vrai (qui est le même, si vous suivez, mais qui se sent coupable de se supprimer). Angier se retrouve donc non pas sur un matelas en tombant par une trappe de la scène, mais dans une cuve remplie d’eau hermétiquement fermée – placée là en prévision par le futur clone ? Borden, qui s’est introduit dans les coulisses pour comprendre le tour, voit son rival se noyer. Même en frappant la vitre avec une hache, il ne parvient pas à le délivrer à temps. Pris sur la fait, il est donc accusé de meurtre et sera pendu.
Dans sa prison, où il joue un tour de chaîne à son jeune gardien vantard mais illettré, un certain Lord Caldlow vient le voir. Par son avocat, il a donné à Borden le journal d’Angier, et il a fait racheter toutes ses machines pour « sa collection ». Il veut bien adopter la fille de Borden au lieu de la laisser à l’État pour qu’il s’en occupe dans un orphelinat, s’il livre le secret de son tour. Celui-ci s’exécute avant d’être pendu haut et court. Mais il a reconnu Angier dans Caldlow, et réapparaît dans son château pour se venger : il le tue. Sauf que c’était son double cloné par l’électricité et que Borden est lui aussi un double, mais de par la nature.
Sur cette remarque sibylline, n’en disons pas plus. Mais c’est bien pourquoi, malgré le drame qui frappe Angier, ce magicien apparaît moins sympathique que l’inventif Borden. Le talent humain est supérieur aux aides fournies par la technique – peut-être est-ce la leçon principale du film. Autre leçon : la vengeance est toujours vaine, l’orgueil faustien est toujours puni. Quant à la passion du prestidigitateur, elle est pour Angier dans le pouvoir d’illusion qu’il a sur eux, tandis qu’elle est plutôt pour Borden dans le plaisir qu’il a à voir la foule admirative. Notons que, dans les communs d’Angier/Caldlow qui brûlent tandis que Borden s’éloigne pour retrouver sa fille, le spectateur peut apercevoir in extremis et fugitivement, un autre clone d’Angier…
Christopher Nolan a remporté pour ce film l’Empire Award du meilleur réalisateur 2007.
DVD Le Prestige (The Prestige), Christopher Nolan, 2006, avec Hugh Jackman, Christian Bale, Michael Caine, Scarlett Johansson, Rebecca Hall, Warner Bros. Entertainment France 2007, 2h05, €6,90, Blu-ray €10,95
Nous partons à 14h30 pour traverser en barcasse à moteur le Nil en direction de la rive Est. Le taxi Toyota arrive un peu en retard pour nous mener à Karnak. Le terme veut dire forteresse en arabe car les conquérants musulmans ont pris ces constructions monstres du temple d’Amon à Thèbes pour un fort militaire.
Nous déambulons avec commentaires parmi les alignements de Karnak. Je suis toujours étonné de leur gigantisme, des 34 colonnes massives de la salle hypostyle, des statues de pharaon, des obélisques. Il est dit que voici le centre religieux « le plus ancien du monde » car sa construction a duré des millénaires. Trois temples principaux, des petits temples fermés, des temples extérieurs… Le site est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979. N’est ouverte au public que l’enceinte d’Amon, avec son allée de 40 statues d’Amon à tête de bélier sous lesquelles les touristes aiment à se faire photographier comme des moutons.
Le microbiote, ce sont les bactéries qui colonisent l’intestin. Depuis quelques années, les médecins disent de cet appendice qu’il est notre « second cerveau » (et pas seulement lorsque nous avons « la tête dans le cul », selon l’expression des lendemains de cuite). Patrick Houlier, docteur en pharmacie et membre trésorier de la Fondation Catherine Kousmine, s’amuse à décrire tous les bienfaits du microbiote dans ce livre écrit simple, avec humour, et non sans une certaine tendresse.
Il parle en effet de lui-même. Les « mille et un jours racontés par bébé », depuis sa conception jusqu’à ses deux ans révolus (9 mois de grossesse plus deux années de bébé). En dix chapitres, l’auteur décline ses fiches en les organisant par thèmes. Il commence par distinguer trois « Moi » : le génétique issu des gènes parentaux, l’épigénétique qui les transcrit avec une mémoire transgénérationnelle, et le microbiote, véritable « organe en plus ».
Suit la grossesse et les ennemis du microbiote de maman. Là, plein d’horreurs ! Courantes mais nocives sans le savoir : tabac, alcool, chlordécone (sur les bananes des Antilles), nitrites (dans les charcuteries) glyphosate (herbicide dans champs et des villes), médicaments (les Français sont très adonnés aux médocs), les polluants organiques persistants, perturbateurs endocriniens (dans les bonbons, les conserves, les emballages), produits ménagers, micro-plastiques, air ambiant pollué… Tout un chapitre est consacré à l’alimentation non seulement transformée mais « ultra-transformée ». Comme pour le libéralisme, le mot ne suffit plus, tout est devenu « ultra ». Les déséquilibres s’auto-alimentent dans un « bal des vicieux » car un petit poison par-ci ou par-là est peu de chose, mais leur combinaison, recombinaison, alliance, sont bien pires ! Maman, bon, mais la planète ! Car maman comme bébé vivent (en général) sur la même planète, et là : horreur ! Tout est pollué, appauvri, invasif, lessivé, inflammatoire, stressant, oxydatif. Rupture écologique du microbiote, la planète se dégrade, il rétrécit !
Arrive l’heureux moment de la naissance. C’est « la ruée vers l’air » et l’invasion immédiate du microbiote personnel. « Bébé maltraité, adulte en danger ». Le moi microbiotique est un moi génétique enrichi. Le lait maternel est « mon aliment idéal numéro 1 », il aide au développement cognitif par les interactions avec maman, il est écologique et économe (l’allaitement est une consommation « de produit local en circuit court »), il évite les allergies. Mieux ! L’allaitement fait baisser de moitié la mort subite du nourrisson – ce n’est pas rien.
A 4 mois, il est temps de goûter des aliments solides. « Grâce à maman » qui éduque (ou devrait éduquer…) son bébé dès la grossesse, l’enfant « connaît déjà plein de goûts », son cerveau les a mémorisés, son deuxième cerveau s’y est adapté. « L’important, c’est que la diversification soit introduite entre 4 mois révolus et 6 mois révolus » p.187. Trop précoce, il y a des risques (surpoids et maladies chroniques une fois adulte). Avec l’alimentation solide, le microbiote explose, c’est « une véritable éducation immunitaire ». Les préparations maison sont meilleures, car dans la suite de l’allaitement et des habitudes maternelles. Ajouter des Oméga-3 (huile d’olive), « ensuite vers 7 ou 8 mois la consommation de poisson gras type saumon, sardine ou maquereau (… MAIS :) Les prédateurs type brochet, lotte, bar, daurade, raie, thon… et ceux qui sont particulièrement contaminés par des dérivés du mercure comme le requin ou l’espadon » sont à proscrire. Entre 8 et 10 mois, il faut varier les textures pour entraîner la bouche et le palais.
Rappelons que l’autoritarisme du « finir son assiette » et autres punitions de frustrés est inefficace. « Il convient de garder à l’esprit que les parents sont des modèles par imitation : un comportement alimentaire parental sain est un exemple favorable à la diversification alimentaire de l’enfant » p.194. Donc insister un peu mais pas trop, quitte à revenir à l’aliment boudé un autre jour. Et associer l’enfant aux courses, à la préparation des repas, en jouant.
A noter que l’auteur est depuis 23 ans Directeur général chez Parinat, qui vend des compléments alimentaires, après avoir été Pharmacien responsable 14 ans chez Lactéol, médicament bien connu des grands-parents. « Lactéol est un produit naturel qui contient des souches de bactéries inactivées issues du microbiote humain. Il traite les symptômes de la diarrhée et restaure la flore intestinale en complément de la réhydratation et des mesures diététiques », dit le site. Une expérience longue et enrichissante dans sa continuité qui donne à ce livre écrit léger – mais pas légèrement – son poids de sérieux. Pour les futurs parents.
Nous marchons vers le temple d’Hatchepsout, la seule reine devenue pharaon durant la minorité de son fils Thoutmosis II (il avait cinq ans). Creusé dans la falaise, le temple est étendu et majestueux, érigé sur trois terrasses par l’architecte royal Sénènmout. Il a été martelé par Thoutmosis le fils puis par les chrétiens au IVe siècle de notre ère. Subsistent quelques colosses et têtes conservées à l’effigie de la reine, remontés par des archéologues polonais qui sont en charge des fouilles. En haut des colonnes, Hatchepsout a été représentée de face avec des oreilles de vache, ce qui est plutôt rare.
Sous la colonnade, sont sculptées des scènes de commerce avec la côte des Somalis. Elles montrent des arbres à encens, des barques chargées de marchandises africaines, une balance avec d’un côté des boules (peut-être d’or) et de l’autre des vaches. La vache est l’animal symbole de la déesse Hathor, enveloppe protectrice du soleil ; elle a de beaux yeux et lèche la main de la reine.
La chaleur est écrasante dans cette vallée sans air et sur ce sol de tuf sans herbe. L’une des montagnes à une forme de pyramide d’où, semble-t-il, le choix du lieu, entre autres avantages. Il irradiait d’énergie naturelle.
Nous revenons à l’hôtel pour nous reposer et déjeuner. Nous avons des brochettes de poulet aux poivrons et oignons, une salade de chou, de lentilles et de haricots à la tomate, du riz et du melon d’eau. Comme hier soir, je nourris deux chats de petits morceaux qui restent.
Nous avons une « sieste » jusque vers 15 heures. Je vais me rafraîchir un quart d’heure à la piscine de l’hôtel. L’eau bleue est fraîche, courante. L’endroit n’est pas très grand mais agréable. J’ai le sentiment de déranger une idylle entre une grosse baleine américaine tatouée et un jeune Égyptien « guide » un peu gras mais aux petits soins (payants). La fille en manque et le gigolo intéressé étaient en pleine séance de selfies dans l’eau, destinés sans nul doute à faire bisquer les « copines » laissées sur place à Yankeeland. La baleine est remontée aussitôt qu’elle m’a vu, un châle pendant par-dessus son maillot deux pièces pour cacher ses formes débordantes. Le jeune homme lui a fait des massages d’épaules et de cuisses avec de la crème solaire.
La tombe de Ramsès III a son corridor décoré de litanies de Rê et un autre avec le Livre des Portes et le Livre de l’Amdouat. Il conduit à l’arbre rituel et à la salle des piliers décorée également avec le Livre des Portes. Le quatrième corridor présente des scènes de la cérémonie de l’ouverture de la bouche et conduit au vestibule, décoré avec le Livre des morts, et à la chambre funéraire. C’est une salle à huit piliers dans laquelle se trouvait un sarcophage en quartzite rouge, conservé désormais au Louvre. La chambre est décorée avec le Livre des Portes, des scènes divines, le livre de la terre.
Donald, duc aux cheveux oranges, a gagné non seulement les institutions, mais aussi la population. Il est désormais président de plein exercice des États-Unis, ayant remporté la présidence, le Sénat, la Chambre des représentants, et conservant la Cour suprême. Il a tous les pouvoirs.
Quelle leçon pour nous ?
Son succès est dû à la fois au discours populiste et aux réseaux sociaux.
Il est populiste parce qu’il agite les plus bas instincts humains, la peur et la haine, la survie. L’immigration est pour lui le bouc-émissaire facile de tout ce qui ne va pas en Amérique (comme pour Le Pen-Zemmour). Ceux qui sont différents sont aussi nuisibles que des Aliens venus d’ailleurs ; ils menacent insidieusement la base WASP des États-Unis, en régression démographique. « Apocalypse zombie », dit Elon Musk de l’immigration – bien que lui-même soit immigré. La vulnérabilité aux théories du complot (paranoïa) serait causée par l’instinct de survie : les informations potentiellement dangereuses, même fausses, sont prises en compte plus fortement que les autres ; on les croit plus vite et plus volontiers, selon le Système 1 du cerveau expliqué par Daniel Kahneman.
C’est aussi, pour Trump le trompeur, un coin enfoncé dans la bonne conscience morale de ses adversaires intellos de gauche. Ce pourquoi Kamala Harris, demi-Jamaïcaine et demi-Indienne, n’était probablement pas la bonne candidate pour contrer le mâle blanc dominateur d’origine allemande.
Les réseaux sociaux, c’est Elon Musk (né en Afrique du sud alors raciste), autiste Asperger harcelé à l’école et père de douze enfants avec trois femmes, dont les garçons X Æ A-XII (ou X), Techno Mechanicus (ou Tau), la fille Exa Dark Sideræl (ou Y), et un transgenre Xavier devenue fille (Vivian), « piégée par le woke », dit-il. Il veut sa revanche sur la société et devient l’innovateur en chef de l’Amérique d’aujourd’hui avec SpaceX, Tesla, le transhumanisme Neurolink, OpenAI, xAI et le réseau X (ex-Twitter). Les algorithmes des ingénieurs du chaos, si bien décrits par Giuliano di Empoli dans son livre chroniqué sur ce blog, ont appris tout seul à capter le ressentiment et à s’en servir pour asséner des slogans porteurs à des publics précis.
Le seul personnage historique en politique qui ait réussi cette alliance de manipulation des bas instincts et de technique la plus avancée a été Adolf Hitler. Peut-être est-ce ce qui nous attend.
Le moralisme de gauche politiquement correct qui dérive de plus en plus vers le woke revanchard des minorités colorées, est manifestement rejeté par la population des États-Unis, dans un mouvement non seulement anti-élite, mais aussi anti-assistanat. La liberté prime sur toute notion d’égalité. Les gens veulent faire ce qu’ils veulent sans que des normes, des règles, des lois, ou l’État puissent s’y opposer. Les libertariens représentent l’acmé de l’individualisme porté par le mouvement démocratique. Non sans contradictions : s’il est interdit d’interdire, pourquoi interdire l’avortement pour des raisons morales ?
Le projet MAGA pour l’Amérique à nouveau forte d’Elon Musk, riche de 210 milliards $ et désormais conseiller du président, vient de ses expériences industrielles :
Il préfère les essais aux théories, développer par itération plutôt que de tout concevoir en une fois – d’où le flou du « programme » politique.
Il cherche avant tout à éliminer pour optimiser – d’où ses propositions de supprimer des milliers de fonctionnaires (5 % par an minimum) et les règles « inutiles » voire « néfastes » à l’initiative.
Il prône l’intégration verticale, un maximum de compétences en interne pour maîtriser le maximum de choses sans dépendre de sous-traitants, de leur bon-vouloir, leurs délais, leurs difficultés – d’où les droits de douane élevés aux importations des pays tiers, le rapatriement des industries sur le territoire, et la méfiance envers les « alliances » et tout ce qui n’est pas « intérêt » premier de l’Amérique, voire les coups d’État encouragés à l’étranger proche si c’est pour accaparer les mines de lithium.
A noter pour nous qu’Elon Musk est proche en Europe d’Alain Soral et de Giorgia Meloni ; il a aussi désactivé son réseau de satellites lors d’une offensive ukrainienne en Crimée pour faire plaisir au tyran mafieux Poutine.
La politique, ce n’est pas du rationnel, c’est de l’irrationnel.
Ce sont les émotions véhiculées par les images, mais surtout les instincts de base que sont la peur, la faim, le sexe, qui motivent les votes des électeurs. Freud distingue les pulsions de vie liées à la recherche du plaisir, de la satisfaction et de l’amour – et les pulsions de mort liées à l’agressivité, à la destruction et à la pulsion de retour à l’inorganique. Les psychologues modernes, notamment américains, résument les instincts fondamentaux en : survie, reproduction, réalisation personnelle, soin.
Pour Trump :
la peur, donc la survie, c’est l’immigration et le changement culturel du woke ;
la faim, donc la réalisation personnelle et le soin aux citoyens légitimes, ce sont les bas salaires, la concurrence chinoise et allemande, et le trop d’impôts ;
le sexe, donc la reproduction, c’est le féminisme croissant qui dévalorise la virilité et la victimisation hystérique des Mitou qui fait de tout mâle – dès la maternelle – un violeur prédateur dominateur en puissance.
Où l’on constate objectivement, dans ces élections, que près de la moitié des femelles américaines semblent plutôt aimer être « prises par la chatte », comme l’a déclaré Trump – puisqu’elles ont voté largement pour lui – et que beaucoup de Latinos et de « Nègres » (ce nouveau mot ancien qui va faire führer aux USA, déjà né sous X) préfèrent un mâle blond, riche et autoritaire à une femelle classe moyenne, métissée et libérale.
C’est peut-être aussi ce qui nous attend – dans les prochains mois et les prochaines années.
C’est un conte anglais magnifié par le cinéma avec les effets spéciaux des années soixante. Le prince diabolique Pendragon (Torin Thatcher), entouré de sorcières et d’âmes damnées, veut devenir roi de Cornouailles à la place du roi régnant, le roi Marc (Dayton Lummis). Mais aussi sauvegarder les apparences, tant le Démon se dissimule toujours, tel le serpent biblique. Donc épouser la fille du roi, la princesse Elaine (Judi Meredith).
Il s’invite à son anniversaire et lui offre un présent : une boite à musique dans laquelle un gnome marche et danse pour la plus grande joie des spectateurs. Mais Elaine se refuse à Pendragon, qu’elle trouve trop vieux et trop inquiétant. Qu’à cela ne tienne, Pendragon revient de nuit, alors que la princesse dort avec, dans sa chambre, tous les présents apportés, dont la boite à musique. Il use de ses pouvoirs magiques pour tourner la clé et faire sortir le gnome. Une fois dehors, celui-ci s’enfle pour devenir ce qu’il était au fond : un géant.
Son ombre redoutable plane sur le lit d’Elaine qui s’éveille et hurle, hystérique. Ses cris réveillent la cour et font accourir les gardes, mais ceux-ci sont bien impuissants face au géant cornu qui grogne et balaye l’air de ses bras, faisant tomber les hommes comme des quilles. Seuls les javelots le blessent, mais sans gravité. Nul n’a pensé aux flèches, semble-t-il. La cour s’agite en tous sens et caquette comme un poulailler affolé par le renard. Il faut avouer que c’est un brin ridicule.
Le géant emporte la belle dans ses griffes et rejoint un bateau dans lequel l’âme damnée contrefaite de Pendragon enferme la jeune fille, toujours criante et hystérique. Mais le bateau est ancré près d’un moulin où Jack, un beau jeune homme (Kerwin Mathews) vigoureux et courageux – en bref anglais – entend le vacarme et s’empresse de sauver la fille. Le valet gringalet est jeté à l’eau et Elaine suit Jack comme elle peut, tout embarrassée de ses robes et jupons jusqu’à terre. Évidemment elle s’étale par terre, évidemment Jack est obligée de la relever, évidemment elle crie, évidemment elle tombe amoureuse de son sauveur grand et fort – ce sont les conventions ciné en ce qui concerne les femmes dans les années soixante.
Le géant est appelé à la rescousse et vient démolir le moulin dans lequel les tourtereaux se sont enfermés. Jack, qui n’a pas froid aux yeux, lui écrase tout d’abord une main baladeuse avec sa meule, puis jette un nœud coulant autour de son cou pour le relier à la roue qui tourne, entraînée par l’eau de la rivière. Le géant s’en étrangle de rage et Jack lui saute dessus pour l’achever de quelques coups de serpe. Le monstre est à terre, le valet s’enfuit en bateau, et le roi arrive avec sa cour, en retard comme la cavalerie des western.
Il est heureux de retrouver sa fille et un paysan aussi courageux que Jack. Il le fait chevalier, avec le titre de comte, et lui promet sa fille. Mais la suivante dame Constance (Anna Lee), qui a été ensorcelée, les trahit. Elle envoie un message à Pendragon via un corbeau pour lui dire où et quand la princesse quittera le palais pour rejoindre un couvent outremer, en Normandie, déguisée en paysanne avec son Jack. Le sorcier ricane et envoie donc ses sorcières arraisonner le navire avant qu’il ne touche à l’autre bord. Pourquoi ne l’avait-il pas fait après l’enlèvement, au lieu de mandater son âme damnée incapable ?
Le navire est menée par le brave capitaine McFadden (Robert Gist) flanqué de son fils de 12 ans, Peter (Roger Mobley), déjà vigoureux et hardi. Mais que peuvent les hommes contre les sorcières ? Elles arrivent dans les airs et brandissant leurs fourches et balais, phosphorescentes comme les démons de l’enfer. D’un souffle elles rejettent les marins à un bout du bateau, comme un cantonnier le fait aujourd’hui des feuilles mortes (dans un barouf fort et une dépense d’énergie fossile très peu écologique). Elles tuent même le capitaine trop audacieux. Puis une litière venue des airs emporte Elaine au grand dam de Jack, qui tente vainement d’aller jusqu’à elle.
Les marins refusent d’aller plus loin et Jack, dans la bagarre pour les faire changer d’avis, tombe à l’eau. Peter, qui a perdu son père, se jette à sa suite et ils nagent jusqu’à un banc qui flotte, jeté aux sorcières sans résultat. Ils sont recueillis transis et ruisselants par un bateau viking où le vieux marin Sigurd (Barry Kelley) raconte qu’il a fait route avec Erik le Rouge vers l’Islande, jadis. Il est assez courageux, aidé de son tord-boyaux, pour conduire Jack jusqu’à l’île de Pendragon, au sommet de laquelle se dresse le château maléfique. Il lui confie un gnome enfermé dans une bouteille « depuis mille ans » (au Moyen Âge, où peu savaient compter, cela voulait dire « beaucoup d’années ». Ce gnome promet d’aider Jack en échange de sa liberté – mais il n’a que trois pièces à vœux dans son escarcelle, il faut donc en user à bon escient.
Le jeune homme escalade la falaise pour parvenir au pont-levis, mais la herse se referme derrière lui et il doit affronter six guerrier armurés et armés, que Pendragon jette sur son chemin en semant des dents de dragon. Jack n’a qu’une épée et un bouclier et ne sait trop que faire. Le premier vœux au gnome est donc de s’en tirer. Un fouet apparu dans sa main en fait office, à partir d’un bras de squelette qui pend à l’entrée pour dissuader les humains trop audacieux. Les guerriers s’évanouissent au premier coup magique. Jack pénètre alors dans le château, où Pendragon l’attend sur son trône, entouré de ses horreurs déguisées comme pour Halloween, ce qui est assez drôle.
Là, le prince maléfique le défie. S’il fait un pas, il lui poussera des cornes ; un deuxième et il aura des sabots ; un troisième et il sera revêtu d’une toison noire de mouton. Jack fait de nouveau appel à son gnome qui lui dit de placer son épée en avant, poignée vers le haut, figurant ainsi une croix chrétienne. Cela repoussera les maléfices. Ce qui est fait. Jack exige de voir la princesse enlevée. Pendragon promet, impressionné. Elle est attachée au petit temple grec à l’extérieur du château, il suffit que le jeune homme y aille. Ce qu’il ne sait pas, c’est que Pendragon, invoquant Isis (la déesse égyptienne des morts et grande magicienne), a ensorcelé Elaine, qui est désormais toute à lui, la grimace laide, le teint jaune et les yeux fendus comme les chats – tous les poncifs du diabolique selon les préjugés chrétiens.
Jack la détache, l’emporte vers le bateau, mais le marin et le mousse sont partis faire de l’eau. Elaine demande alors à trinquer avec son fiancé retrouvé, non sans verser une poudre soporifique dans le pot de Jack, qui s’endort très vite. Pendragon lui a demandé de trouver ce qui rend le jeune homme si puissant, et Jack lui a avoué que c’était le gnome dans sa bouteille. Elaine veut alors s’en emparer mais dans le mouvement, la bouteille tombe à l’eau. Échec. Elle retourne au château. Le marin et son mousse retrouvent Jack endormi dans le bateau.
Pendragon fait capturer et mettre en cage Sigurd et Peter, tandis que Jack est attaché pour lui faire dire où se trouve son gnome fétiche. Il ne sait pas. Pendragon change alors le Viking en chien, puis le gamin en singe. Lequel, profitant d’un moment où Pendragon est sorti avec sa suite diabolique pour laisser Elaine tenter de convaincre Jack, s’insinue entre les barreaux de la cage pour venir délivrer Jack. Celui-ci aperçoit Elaine dans le miroir et son image révèle qu’elle est devenue sorcière. Pour briser le maléfice, il faut briser le miroir. Ce qu’il parvient à faire, privant ainsi Pendragon de son alliée.
Le couple, accompagné des animaux, fuit alors vers la plage pour retrouver le bateau. Pendragon envoie un géant à deux têtes les poursuivre. Ils se réfugient dans une grotte qui va leur tomber dessus sous les coups du géant double. Jack fait alors appel au dernier vœu et un monstre marin verdâtre, aux tentacules de carton-pâte, surgit de la mer avec une bouche de grenouille pour s’en prendre au géant. Grosse bagarre incertaine, jusqu’à ce que les tentacules enserrent le cou d’une des têtes et les jambes du double, puis que la mâchoire morde les cous. Le bateau retrouvé, Jack s’empresse de fuir à toutes voiles.
Ce qui déplaît bien sûr à Pendragon qui se dit que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, tant ses diables et sorcières se révèlent incapables d’actions efficaces, sauf à faire peur. Il prend les traits d’une stryge, un dragon volant immonde aux ailes membraneuses (assez réussi), pour s’abattre sur le navire. Jack le défie, le blesse, parvient à sauter sur son dos, puis à lui couper le cou. Pendragon s’abîme dans la mer, avec Jack, qui est recueilli à bord par Sigurd et Peter, qui ont retrouvé leur apparence humaine avec la disparition du magicien, tandis que le château s’écroule tout seul, comme s’il n’était qu’une illusion.
Au fond, la « magie » n’est qu’apparences. Il suffit de « faire croire » : à sa force, à ses farces, à ses suggestions (Un vrai Trump, le Trompeur Pendragon ! ). Quiconque est capable de penser par lui-même, sans se laisser entraîner par la crainte ou la menace, ressort vainqueur. La vertu vainc le vice, le courage les maléfices. Telle est la leçon de ce conte, qui enthousiasme les enfants (et devrait faire réfléchir les adultes). Évidemment Elaine retrouve son père et la cour, et Jack l’épouse avant de prendre la succession du roi Marc.
Clin d’œil au parti républicain américain de l’éléphant et de son Trump de chef macho, ce film français des années soixante-dix relate les mœurs des quadragénaires parisiens tentés par le démon de l’âge. Quatre mâles, copains de tennis, tous avec des situations confortables, se mêlent de draguer ailleurs qu’au bercail et subissent les conséquences des femelles émancipées qui s’essaient à leur liberté.
Étienne Dorsay (Jean Rochefort) est un directeur de ministère qui voit sa libido se réveiller, lors du passage dans le parking souterrain du ministère, d’une belle jeune femme élancée (Annie Duperrey) en robe rouge fendue sur les cuisses, au-dessus d’une grille de chauffage qui fait voler son linge en la dévoilant jusqu’à l’entrejambe, comme la Marilyn du mythe. Dès lors, il change. Il est marié à Marthe (Danièle Delorme) qui lui a donné deux jeunes filles de 14 et 12 ans et reprend ses études abandonnées il y a vingt ans ; mais elle est en butte aux avances lourdes d’un lycéen de 17 ans qui joue aux intellos (Christophe Bourseiller) en lui déclarant aimer ses seins, particulièrement le gauche, et vouloir passer une nuit torride avec elle. Marthe résiste, Étienne non.
Il va inviter « Charlotte », qu’il reconnaît comme mannequin servant à la publicité pour un nouvel emprunt d’État, changer son costume et sa coiffure sur une remarque qu’elle lui fait, faire du cheval au bois parce qu’elle monte régulièrement, se faire donner rendez-vous à Londres pour une nuit sexuelle – mais son avion est détourné sur Bruxelles en raison des conditions météo, enfin l’imposer chez sa marraine… qui l’attend avec sa femme et toute sa famille parce que c’est son anniversaire.
De quiproquos en scènes cocasses, les quatre amis ne réussissent pas vraiment leurs amourettes. Simon (Guy Bedos) est un médecin étouffé par sa mère juive, Mouchy (Marthe Villalonga). Daniel (Claude Brasseur) vend des voitures mais se fait jeter par son petit ami homosexuel à cause d’un jeune blond nommé Eric. Quant à Bouly (Victor Lanoux), machiste de caricature qui saute sur tout ce qui porte jupe et bouge encore, il revient un jour chez lui alors que femme, enfants et meubles se sont envolés. Les amis doivent se monter des bateaux les uns pour les autres afin d’acquérir chacun un espace de liberté dans toutes ces conventions sociales et habitudes conjugales.
C’est justement le cadeau que lui font ses amis qui permet à Étienne de passer une vraie nuit avec Charlotte, dans son appartement au 4 avenue de la Grande-Armée. Las ! Au matin, son mari revient – car elle est mariée – et Simone – qui ne s’appelle pas Charlotte – pousse Étienne sur la corniche sous les fenêtres, au dernier étage, en attendant que son mari reparte. Mais il s’incruste, ferme fenêtre et volets roulants, et part avec elle pour Marrakech en voiture. Étienne se résigne, en peignoir, à devoir sauter du haut de l’immeuble dans la toile tendue par les pompiers appelés par les badauds qui se sont progressivement massés dans la rue.
Il s’agit d’amuser le spectateur de ces années Giscard avec la vanité mâle, les mensonges, les petites lâchetés, les faiblesses (qui plaisent tant aux femmes), sous le couvert de la solidarité masculine et de l’amitié (qui plaît tant aux hommes) parce qu’elle est plus fidèle que « l’amour » (qui n’est souvent que sexe refroidi).
Du vaudeville chez les grands gamins, sous le titre d’une comptine scoute, « Un éléphant, ça trompe ». Un film de pote où le comique réside dans les situations, mais surtout entre le commentaire off d’Étienne Dorsay et la réalité des choses. Les gays et lesbiens ont jugé que Claude Brasseur dans le film est le premier personnage homosexuel « positif » du cinéma français – ce qui est bien anodin aujourd’hui malgré les Zemmour, les Poutine et les Trump. Le monde a quand même changé depuis cette époque pré-woke et anté-Mitterrand du « mieux avant ».
Ce film a reçu trois Césars et un Golden Globe en 1977.
DVD Un éléphant ça trompe énormément, Yves Robert, 1976, avec Jean Rochefort, Claude Brasseur, Guy Bedos, Victor Lanoux, Danièle Delorme, Anny Duperey, Marthe Villalonga, Gaumont 2013, 1h43, €9,77, Blu-ray €13,65
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La tombe KV8 de Mérenptah, treizième fils de Ramsès II, présente une rampe large, car le pharaon était obèse et son cercueil aussi. Les décors des couloirs reprennent les mêmes textes issus des litanies de Rê, du Livre des Portes, du Livre de l’Amdouat, mais aussi le premier exemplaire du Livre des cavernes. Les illustrations et scènes autour du rituel de l’ouverture de la bouche sont réputées les plus belles de la vallée.
Juste après 1968, l’historien Jean-Louis Flandrin (décédé en 2001 à 70 ans) publiait un petit livre d’étude, L’Église et le contrôle des naissances, tiré de sa thèse d’État commencée en 1956 et soutenue en 1979. Il établissait, dans cet opus utile aux étudiants, le dossier des relations de la hiérarchie chrétienne, puis catholique, envers les relations charnelles. Le principe de la collection, dirigée par Marc Ferro, était de présenter les faits, puis une série de documents, une bibliographie et un index.
La tradition hébraïque faisait de la procréation à tout prix le but non seulement du mariage, mais de toutes relations sexuelles. Polygamie, répudiation de l’épouse stérile, concubinage, et même inceste, sont encouragés ! Il faut perpétrer face aux autres religions, la race du Peuple Élu. Les enfants sont une faveur divine, quels que soient les moyens employés pour les faire naître. D’où la condamnation de la masturbation, de l’homosexualité, de la bestialité, de la prostitution. L’épouse est un vase, mais aussi une compagne, l’amour charnel a une valeur indépendante de la fécondité, en témoigne le Cantique des cantiques. La chasteté n’est pas une vertu et l’acte sexuel est aussi naturel que celui de manger – lorsqu’il n’est pas préjudiciable à un tiers. Quant à la contraception, elle est admise dans certains cas : au cours des vingt-quatre premiers mois de l’allaitement, quand l’épouse n’a encore que 11 ans (!), quand on est captive ou esclave. Les Juifs orthodoxes, tout comme les Musulmans intégristes, restent aujourd’hui sur cette conception archaïque des relations.
Le Nouveau Testament, à l’inverse, glorifie la chasteté : Marie sa mère vierge, Jésus reste célibataire et ne succombe ni à la séduisante et parfumée Marie-Madeleine, ni au jeune et beau Jean, disciple « préféré ». Saint Paul, qui avait des problèmes personnels avec le corps et les désirs, admet le mariage comme un degré inférieur, mais moindre mal lorsqu’on ne peut se contenir. L’idéal reste cependant celui du prêtre chaste comme un ange, au plus près de Dieu et de l’exemple de son Fils. Le mariage est un remède aux pulsions, mais aussi le symbole de l’amour du Christ pour son Église. Si les « rapports contre nature » sont condamnés, la procréation n’est pas pour autant encouragée.
Ce sont les Stoïciens qui vont influencer l’Église naissante en sa doctrine sexuelle. Ils veulent libérer l’homme de tout attachement aux choses et aux êtres de ce monde, ce qui rencontre l’idée messianique chrétienne de la fin des Temps et de l’exemple des anges asexués, dont le seul « amour » est exclusif pour Dieu. Chez les Grecs et les Romains, le comportement conjugal différait de celui des amants ; d’un côté la procréation pour l’héritage et la cité, de l’autre le pur plaisir hédoniste. Philon d’Alexandrie, Juif de stricte observance du Ier siècle de notre ère, voyait une convergence parfaite entre la tradition biblique et les grands philosophes grecs. Il montrait les dangers de la passion amoureuse et du désir de la beauté corporelle en mariage. Saint Clément, un siècle plus tard à Alexandrie, va définir l’orthodoxie de l’Église naissante. C’est un juste milieu entre les sectes du temps qui prônaient un extrémisme ascétique ou au contraire un extrémiste libertin. Il s’agit, selon la « loi de nature » (autrement dit « la conduite animale ») de « chasteté conjugale », le sexe est admis, mais pour avoir des enfants ; il est interdit autrement.
Saint Augustin précisera l’intérêt du mariage : procréation et éducation spirituelle chrétienne des enfants, fidélité en « payant le dû conjugal sur le plan sexuel comme sur celui de l’assistance mutuelle », stabilité sacrée du mariage réputé indissoluble. Une vision plus juridique qu’affective… Jusqu’au XIIIe siècle, ce sera la doctrine de l’Église. Elle condamne contraception via la stérilisation et le péché contre nature. Les Manuels de confession sont prolixes sur tous les « péchés » listés par les prêtres – au point que poser la question au confessionnal peut parfois donner des idées que le pénitent n’aurait pas eues…
Le plaisir dans la relation sexuelle n’est réhabilité – avec précaution – qu’au XVIIe siècle par un Jésuite anglais, Thomas Sanchez. L’acte conjugal n’a pas besoin d’être racheté par une intention procréatrice. C’est face au malthusianisme social des XIXe et XXe siècles que l’Église a réagit, en « réactionnaire ». Les consignes pastorales se durcissent dès 1850 face au contrôle des naissances qui réduit la population catholique ; les nationalismes s’en mêlent pour encourager à faire naître de nouveaux petits soldats sains pour la patrie et la race. L’auteur n’hésite pas à parler de « lutte à outrance » de l’Église contre les procédés de limitation des naissance entre 1918 et 1944. L’apogée intervient en 1930 avec l’encyclique Casti connubii du pape Pie XI. Les prêtres doivent rééduquer les fidèles au confessionnal en ce qui concerne tous les procédés de contraception : capote, diaphragme, stérilet, plantes, coïtus interruptus, intromission hors du « vase ».
L’après-guerre va vers « une paternité responsable ». Plus que du plaisir ou du couple, on se préoccupe des enfants. Trop d’enfants est nuisible à leur éducation, l’enfant unique favorise l’égoïsme. La reprise démographique en Occident ne nécessite plus de tonner contre la contraception, en même temps que l’explosion des bébés dans le tiers-monde incite même à l’encourager… En 1951, le pape (infaillible selon la Doctrine de l’Église) reconnaît le plaisir – dans les relations conjugales : « ils acceptent ce que le Créateur leur a donné ». L’amour conjugal va plus loin que l’union sexuelle mais encourage une communauté de vie. La « régulation des naissances » est reconnue par les méthodes « naturelles » : celle d’Ogino sur les cycles d’ovulation pour une paternité responsable. Le débat sur la pilule qui régule le cycle via la progestérone apparaît comme naturel à beaucoup de théologiens au début des années soixante. Jusqu’aux événements hédonistes de 1968 qui ont gelé les positions libérales en faveur d’un clair blocage rétrograde sur les mœurs.
Bien que s’arrêtant à Paul VI et à son encyclique Humanae Vitae du 25 juillet 1968, la doctrine reste inchangée – comme si l’Église, face aux changements du monde, s’était ossifiée, fossilisée, rétractée. L’auteur la résume : « Quant à la volonté affirmée de rester fidèle à une longue tradition, elle est certaine, mais ambiguë. On y trouve la peur de nuire à l’autorité du Magistère ; un archaïsme philosophique ; le sentiment hérité du XIXe siècle d’une rivalité entre l’homme et Dieu pour la maîtrise des sources de la vie ; une méfiance tenace envers le plaisir charnel, héritée de l’ascétisme antique et médiéval ; un attachement à la lettre de la doctrine plutôt qu’à l’esprit. (…) On ne croit plus que l’intention de procréer soit nécessaire à la justification de l’acte sexuel ; on admet dans une certaine mesure la recherche d’un plaisir partagé, et l’amour charnel, considéré dans l’antiquité et au moyen âge comme comme caractéristique des relations illégitimes, l’est maintenant de la relation conjugale. »
Une plongée dans l’histoire qui permet de relativiser les positions doctrinales. Comme toujours, la théorie ne s’établit que pour justifier la pratique – rarement dans l’autre sens.
C’est une véritable autoroute qui s’enfonce dans la montagne de Thèbes pour joindre la Vallée des rois. Nous longeons la vallée des nobles et des prêtres à flanc de colline. Le tourisme a désormais remplacé le pharaon dans la royauté et tout est fait pour contenter l’Occidental. Des minibus électriques de fabrication égyptienne, à la grande fierté de Mo (bien que les batteries soient probablement chinoises), conduisent du parking des bus à l’entrée du site. Occasion, bien évidemment, de faire payer un petit supplément à ceux qui ne veulent pas marcher sous le cagnard. Il y a la queue et tous les sacs sont passés aux rayons X, comme d’habitude. Il fait une chaleur à crever et il n’est pas encore 10 heures du matin.
Une fois passée la vente de tickets, Mo nous réunit pour des explications dehors, sous un auvent aménagé avec des plans de la Vallée des rois à destination des guides. Comme partout, ils ne doivent pas parler à l’intérieur des sites en raison du monde.
Le ticket nous permet de visiter trois tombes. Mo nous conseille celle de Ramsès IX, celle de Mérenptah et celle de Ramsès III. Elles sont très différentes, bien conservées et souvent remplies de couleurs. Il y a foule et le masque est obligatoire si l’on veut éviter la contamination. Des connes américaines se font des selfies, tout comme de jeunes machos arabes tout fiers d’eux-mêmes. Descendre et remonter les rampes n’est pas de tout repos et faire des photos sans un bras, une tête ou une ombre dessus l’est encore moins.
Les tombes commencent toujours par un long couloir qui descend, imitant le parcours du dieu-soleil vers la nuit souterraine. Il conduit à une ou plusieurs salles avant d’arriver dans la chambre funéraire où se trouve le sarcophage. En général, les tombes ont été ouvertes et les momies déplacées, les bijoux pillés. Ne restent que les décors sur les murs et les plafonds. Toutes ne sont pas ouvertes au tourisme, mais alternent selon les saisons pour éviter une trop grande dégradation due au gaz carbonique de la respiration. Il est bon de se renseigner sur les tombes ouvertes avant de faire son choix.
La tombe de Ramsès IX a une rampe d’entrée large qui conduit à trois corridors. Le premier couloir a quatre petites chambres latérales groupées sans décor. Au bout du couloir l’antichambre sans puits. Enfin une salle hypostyle à quatre piliers qui semble inachevée et qui amène par une rampe à la chambre funéraire. Le couloir porte des scènes du Livre des Portes, des litanies de Rê, du livre des cavernes, des heures du Livre de l’Amdouat du Livre des morts. La chambre funéraire est ornée de scènes du livre de la Terre, du livre du jour et de la nuit et du rituel de l’ouverture de la bouche. Le mur du fond présente Ramsès IX entouré par les dieux sur une barque solaire, ressuscité en tant qu’Osiris face à Horus.
Les Américains viennent de voter pour leur présidence ; les Français voteront dans deux ans pour renouveler Emmanuel Macron. France-Télévision associée à la RTBF belge vient de commettre depuis le 30 octobre une série politique en six épisodes de 51 mn chacun passionnants. Ils renouvellent, avec les technologies d’aujourd’hui et le climat de guerre civile froide qui sévit dans notre pays, la mythique série danoise Borgen, une femme au pouvoir, sortie en 2010. En France, la Présidence est le tout ou rien : le programme n’est pas négociable et les candidats s’écharpent pour se distinguer.
La série France 2 reprend un thriller politique écrit en 2011 par l’ancien Premier ministre Édouard Philippe et son conseiller spécial Gilles Boyer. Paul Francoeur (Melvil Poupaud) est candidat pour la droite républicaine et s’oppose au président socialo-écologiste à gauche, et au ministre de l’Intérieur Guillaume Vital (François Raison) à droite – lequel lorgne aussi vers l’extrême-droite de Concorde, parti très représenté dans la police.
Paul Francoeur vient de gagner la primaire à droite – de justesse – malgré les manœuvres informatiques téléguidées par une dangereuse adversaire dans son camp, Marie-France Trémeau (Karin Viard). Malgré un certain bourrage des urnes inexpliqué, Francoeur passe et la flamboyante Trémeau se rallie. Va-t-elle lui mettre des bâtons dans les roues ? Négocier en coulisse avec ses adversaires ? C’est tout l’art des conseillers politiques d’envisager toutes les solutions et de trouver des compromis acceptables pour avancer – comme un ticket commun Président-Premier ministre. César Casalonga (Swann Arlaud) est l’efficace conseiller politique de Francoeur, un ami de 17 ans ; il est flanqué de la directrice de la communication Marilyn (Évelyne Brochu) et du « Major » (Philippe Uchan). Jérémie Caligny (Baptiste Carrion-Weiss) est un jeune homme qui débute en politique et qui rejoint l’équipe par piston, mais qui se révèle spécialiste en informatique, comme sa génération tombée dedans tout petit, donc très utile.
Car la technologie, son usage, ses manipulations, ses facilités, ses risques, sont au cœur de la politique désormais. La série multiplie les références, des smartphones omniprésents aux montres connectées oubliées des réunions confidentielles et aux tablettes piratées, de la machine à voter hackée trois secondes seulement à la voiture autonome connectée qui convoie Paul Francoeur, handicapé des jambes à la suite d’un accident de voiture où sa femme a perdu la vie. « La justice » sur « plaintes » traditionnelles sont impuissantes à réguler la politique, trop loin du terrain technologique et trop lente à se mouvoir. Cela reste du symbolique alors que chacun doit se débrouiller par lui-même pour gagner.
Il s’agit d’une lutte à mort où tous les coups sont permis sous le regard de l’audience télévisée et des réseaux sociaux, même utiliser en sous-main des flics barbouzes ou des militants extrémistes payés pour cambrioler et voler,. Créer des buzz, inventer des petites phrases, asséner des slogans sont l’essence du pouvoir. La transparence ? On en parle, on la pratique uniquement lorsqu’elle sert. Quant à gouverner, c’est laissé pour l’après : « on verra bien ». Le cynisme n’est jamais loin des convictions, et la dureté est omniprésente pour garder la ligne de crête entre compromis et compromission.
Le spectateur assistera à des discours percutants, à des coups bas édifiants, à des agressions verbales ou physiques devenues « la norme » avec la brutalisation apportée par les populismes. Les relations humaines ne sont pas absentes, mais toutes tournées vers l’efficacité de l’action en vue de gagne l’élection. Ainsi la dircom qui couche avec une écrivaine narcissique plus préoccupée de son bon plaisir que de la nomination fait-elle une faute professionnelle – même si la fille livre, grâce à l’un de ses contacts dans le camp extrémiste, un nom crucial pour débusquer la fraude. C’est surtout la machine derrière le candidat qui est décrite, son bouillonnement, ses affres et ses fatigues, ses grandes joies exceptionnelles, jusqu’au verdict – où tout retombe brutalement, laissant un vide.
La série colle au réel mais ne s’y confond pas, au grand dam des petits esprits qui voudraient bien voir s’écrire avant l’heure la belle histoire d’une victoire possible. L’élection a lieu ici en 2025 et pas en 2027, une voiture connectée roule officiellement sans chauffeur, les candidats voient la disparition du président sortant, l’évanescence du centre et des extrêmes pour livrer un duel à la Sarkozy entre un ex-ministre de l’Intérieur et un candidat Républicain ferme et posé. Ce qui n’est pas vraiment le scénario qui se dessine dans la réalité, avec le parti LR en berne.
Swann Arlaud, Melvil Poupaud, Karin Viard, Évelyne Brochu, Baptiste Carrion-Weiss, sont très bons dans leurs rôles respectifs. Poupaud a définitivement quitté son image d’ado attardé, peu sûr de lui et velléitaire. Arlaud joue tout en réserve, avec finesse, son jeu dans l’ombre, où il excelle. La flamboyante Viard, avec sa coiffure à la Hidalgo en blonde, martèle sa fermeté parce qu’elle est une femme. Mais, dit-elle, une femme en France n’est « rien » ; le pouvoir appartient aux hommes.
La leçon de ce récit haletant de conquête du pouvoir est que l’on a beau faire, user de tous les outils, on a beau réfléchir, envisager à chaque fois tous les scénarios, on finit toujours par subir ce qui arrive – et à s’y adapter. La politique, comme l’intelligence, n’est-elle pas l’art de l’adaptation bien plus que celui de la conviction ?
Dans l’ombre, série France 2 en reprise durant un certain temps, avec Swann Arlaud, Melvil Poupaud, Karin Viard, Évelyne Brochu, Philippe Uchan, Sofian Khamme, réalisation Pierre Schoeller et Guillaume Senez
Édouard Philippe et Gilles Boyer, Dans l’ombre, 2011, Livre de poche 2012, 600 pages, €11,14, e-book Kindle €8,49
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Connaissez-vous le prix Goncourt 1904 – il y a 120 ans ? Il a été republié en Livre de poche dès 1959 et conte l’expérience d’une femme de service d’école maternelle dans le 20ème arrondissement de Paris, le quartier même de l’auteur. Après son prix, Léon Frapié aura une rue et un square à son nom dans l’arrondissement. Il est décédé en 1949 à 86 ans.
L’auteur utilise les souvenirs de sa première épouse de 29 ans lorsqu’il la marie en 1888. Elle était elle-même institutrice, ils auront deux fils nés à un an d’écart. En romancier, il imagine une fille de bonne bourgeoisie qui a sauté le brevet pour aller directement au bac, puis à une licence de lettres. Elle devait se marier mais la ruine et la mort de son père font s’évanouir sa dot et elle reste vieille fille. Son oncle qui la recueille voit d’un mauvais œil l’ambition féminine et aussi la charge d’une catherinette. Il lui enjoint de trouver du travail et fait jouer ses relations.
Rose ne peut enseigner car elle n’est pas titulaire du brevet, n’a pas suivi l’école normale d’instituteurs, et n’est pas agrégée. Ni son bac, ni sa licence, ne lui servent à quelque chose (mystère courtelinesque de l’Administration en France). Léon Frapié, qui a milité pour l’émancipation féminine, pointe les obstacles mis sciemment au travail des femmes diplômées au début du XXe siècle. Rose se fait donc embaucher en ne faisant pas état de ses diplômes par la directrice d’une école maternelle pauvre du quartier des Plâtriers, au bord de la Zone dans le 20ème, les anciennes fortif de Paris. Elle est prise sur sa bonne mine et contre la femme « recommandée » par le piston local, le délégué cantonal.
La population y est pauvre mais les enfants sont accueillis en crèche puis à la maternelle dès 2 ans, ce qui est remarquable vu d’aujourd’hui où l’école dès 2 ans apparaît comme un progrès social encore à accomplir. La cantine ne coûte presque rien (2 sous) mais les enfants sont obligés d’apporter leur panier qui contient le pain et le couvert, comme dans les restaurants italiens. Beaucoup apportent aussi la boisson : une mesure de vin rouge ! Il est réputé donner de la force et de la santé.
Rose, qui va partout et nettoie tout, y compris les gamins, les observe avec attention. Elle se découvre, par leur affection, une fibre maternelle qui la fera quitter, en fin d’année scolaire, son métier pour se marier et procréer à son tour. Son expérience est une plongée dans l’univers enfantin, dans celui des parents, dans les affres de l’Administration et des profs – mais aussi une critique pré-Bourdieu du formatage de l’école depuis tout-petit.
Les enfants des deux sexes de 2 ans à moins de 7 ans sont « civilisés » par la discipline et la morale pour en faire de bons citoyens pères ou mères de famille, surtout soumis. « Que deviendront les enfants-marionnettes, sortant de l’école, l’énergie changée en politesse hypocrite, la décision subordonnée uniquement au souci du trompe-l’œil ? La loi de l’obéissance à l’école même vient encore aggraver les regrettables leçons de résignation et de croupissement » (ch. VII). Ce genre d’éducation-chiourme a duré jusque dans les années 1960…
Leurs jeux à la guerre, au cocher, au voleur, reproduisent l’avenir qui leur est proposé par la société : l’obéissance, l’exploitation, la violence sur plus faibles qu’eux et sur les étrangers à l’école, au quartier, à la classe sociale, au pays. « L’éducation vient simplement en aide à la propension naturelle : on incline toujours vers le plus facile à faire » (chapitre VII). « Ce n’est pas la géographie ni le calcul plus ou moins justement serinés qui influencent l’enfant pour toute la vie, ce qu’un enfant subit de grave à l’école, c’est la culture des sentiments. Il apprend à vouloir ou à refuser. Il ne fait que tâter constamment avec l’instinct ce qui convient ou ne convient pas à sa propre pousse » (ch. IV).
Les garçons sont battus par leurs deux parents, et plus lorsqu’ils sont les aînés. La mère leur reproche d’être une bouche à nourrir et le père de ne pas déjà ramener des sous. Le jour de paie est dépensé pour moitié en beuveries, qui se terminent sur le grabat pour enfourner un autre petit tandis que les enfants attendent dans l’escalier. La surpopulation entretient la misère. Cette race scrofuleuse, souvent malade, nourrie de vin par des parents miséreux et qui reproduit la violence et le sexe des adultes qu’ils ont sous les yeux, fera les soldats de 14-18. Une misère qui a bien diminué aujourd’hui grâce au développement et à la république, même si ce n’est éternellement jamais assez.
Rose observe aussi la hiérarchie sociale des profs dans l’école. La directrice se plie en deux devant le délégué cantonal, l’institutrice suppléante devant la normalienne ; elle-même est au bas de l’échelle, objet du snobisme de toutes et sollicitées pour les tâches les plus rebutantes, au-dessous de la condition d’instit : torcher le cul, faire pisser, laver le vomi, rajuster les loques, trouver le bon panier pour la sortie. Les normaliennes « sont profondément pénétrées de leur propre supériorité. Ce sont des personnes de serre chaude ; leur savoir professionnel même est purement théorique : elles connaissent les enfants d’après leurs livres, elles apprennent à faire la classe ‘par principe’ » (ch.VI). La femme de service, à l’inverse, est indispensable au quotidien, c’est elle que les enfants connaissent pour l’intime, vers elle qu’ils se tournent naturellement. Les petits s’attachent toujours à qui s’occupe d’eux.
Un roman réaliste, attachant et sociologique à la fois, sur la France début de siècle précédent. Époque où la supériorité du savoir sur l’ignorance et de la science sur les croyances n’étaient pas contestés, où les parents invectivaient déjà les profs mais étaient vite mis au pas, où les enfants apprenaient, tant bien que mal, à vivre ensemble et avec les adultes.
Après d’autres tentatives muettes, un film d’Henri Diamant-Berger a été tiré de l’œuvre en 1949 et actualisée sur l’après-guerre ; elle a connu du succès (plus de 2 millions d’entrées).
L’Express a rappelé ce Goncourt oublié dans un article de 2012.
Léon Frapié, La maternelle, 1904, Livre de poche 1962, 248 pages, occasion €24,00, e-book Kindle €2,99
DVD La maternelle, Henri Diamant-Berger, 1949, avec Blanchette Brunoy, Marcel Mouloudji, Marie Déa, Yves Vincent, Pierre Larquey, LCJ éditions et production 2015, 1h37, €11,46
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Un minibus Toyota climatisé nous emmène aux colosses de Memnon, fort abîmés par les tremblements de terre et qui, dit-on, chantent au lever du soleil lorsque la pierre se réchauffe et que la brise venue du désert passe sur elle. Ce sont les derniers vestiges de l’ancien Temple des millions d’années d’Amenhotep III érigé en 1350 avant. Ils représentaient le pharaon et ont été reconstitués dans un terrain vague pas très attrayant, surmonté d’un très grand parking.
George Falconer (Colin Firth) est un professeur anglais d’université américaine qui aborde l’âge mûr. Il a perdu huit mois plus tôt l’amour de sa vie, son compagnon durant seize années Jim (Matthew Goode), décédé avec leurs deux chiens d’un accident de voiture lors d’une virée enneigée pour aller voir ses parents. C’est un ami de George qui l’a prévenu du décès, la famille n’ayant pas eu cette décence, réservant la cérémonie à l’entre-soi des « normaux ». Car George, le professeur de littérature, comme Jim l’architecte, sont gays. Dans ce début des années soixante, cela reste très mal vu, y compris en Californie.
George déprime et décide d’en finir avec l’existence. Il ne vit plus que comme acteur d’un rôle qu’il n’aime plus. Chaque matin, il se cuirasse d’une chemise blanche, d’une cravate noire et d’un costume bien sous tous rapports ; il entre dans sa vieille Mercedes coupé noire pour aller distiller ses cours. Mais, ce matin-là, malgré la grâce des jambes dansante d’une fillette voisine en robe rose très courte, puis des muscles roulant sur les torses nus des jeunes hommes qui jouent au tennis sur les courts universitaires, il ne se sent plus de continuer. Il n’est que masque, sans personne devant qui l’ôter. Cette solitude est le fond du film ; elle engendre une aliénation de soi, due à la société rigoriste, qui détache l’individu du rôle qu’il joue.
Devant ses étudiants, George commente un roman d’Aldous Huxley. Il les laisse dire avant de recadrer le débat sur la peur et les minorités ; il se garde bien d’évoquer les minorités sexuelles (ce n’est pas encore la mode, ni l’obsession d’aujourd’hui), mais parle plutôt des blonds ou des taches de rousseur. Un étudiant évoque « les Juifs », il évacue : ce n’est pas le sujet. Une minorité, c’est un concept bien plus vaste que sa réduction aux « Juifs ». « On ne pense à une minorité que lorsqu’elle constitue une menace pour la majorité. Une menace réelle ou imaginaire. Et c’est là que réside la peur. Si la minorité est en quelque sorte invisible, la peur est alors bien plus grande. C’est cette peur qui explique pourquoi la minorité est persécutée. Vous voyez donc qu’il y a toujours une cause. La cause, c’est la peur. Les minorités ne sont que des êtres humains. Des êtres humains comme nous. » Ce qu’il évoque en filigrane, ce sont « les invisibles », autrement dit les gays. Ils ont l’apparence des autres, se comportent comme les autres, mais sont différents au-dedans d’eux-mêmes. D’où la « menace » qu’ils feraient peser sur tous : bien qu’en apparence comme nous, ils ne sont pas comme nous.
Un étudiant, Kenny Potter (Nicholas Hoult, 20 ans au tournage), est fasciné par ce prof qui parle simplement et écoute ses élèves. Il est toujours avec une fille, et chacun croit qu’elle est sa petite copine, mais ce n’est qu’une amie et ils ne « sortent » pas ensemble, dira-t-il. Lui aussi joue les invisibles et il quête l’attention, sinon l’affection, d’un homme plus âgé, grand-frère ou père de substitution, comme souvent. Il aborde son professeur après le cours pour lier mieux connaissance, dit-il. George élude, cela ne l’intéresse pas. Il reste obnubilé par Jim, son grand amour, et ne voit rien d’autre. Même le prostitué espagnol Carlos (Jon Kortajarena, mannequin de 24 ans), beau comme une statue antique en tee-shirt blanc moulant, ne lui prend qu’un moment d’attention, bien que le garçon le drague ouvertement.
Il a décidé d’en finir le soir même et se rend dans une armurerie acheter des balles pour son revolver. C’est un très jeune homme qui le sert, à l’âge du lycée, il ne le voit même pas. Il se rend à sa banque pour emporter tout ce que contient son coffre. Il écrit diverses lettres de suicide pour ses collègues et amis. Sa vieille amie et voisine Charley (Julianne Moore), elle aussi rongée de solitude, l’invite à passer prendre un verre – il doit apporter le gin. Il accepte, ne sachant au fond s’il va s’y rendre. Comme elle le rappelle le soir, il y va. Ils dînent, dansent, fument, boivent. Un peu ivres, ils partagent leurs souffrances dans un moment d’amitié nostalgique. Charlotte voit sa fille unique grandir et supporte mal son rôle de femme au foyer divorcée. Elle déclare à George qu’elle l’a toujours aimé et pense que sa relation avec Jim n’était qu’un substitut. Charley représente la doxa, la voix de la société « normale », qui croit que la déviance n’est qu’un accident et qu’il suffit d’une femme pour retrouver la voie droite.
Mais ce n’est pas ainsi que cela se passe dans la vraie vie. Le désir est sans loi. Les garçons jeunes connaissent une fille ou deux, mais le sexe n’est pas l’amour. Pour George, l’amour n’est que pour les garçons, c’est ainsi. Il quitte Charley et, avant de revenir chez lui pour en finir, prend un dernier whisky dans le bar où il va d’habitude, près de chez lui. Le bar où il a rencontré Jim, comme le montrent des images en flash-back. Là, il retrouve Kenny, qui a demandé son adresse à la secrétaire à l’université et l’a suivi. Il fait parler George qui se remémore d’anciens souvenirs. Ils évoquent le vieillissement et la mort – inévitables – donc le sens de la vie et ce que cela implique. La conclusion est qu’il vaut mieux cueillir le jour qui vient, carpe diem. Kenny, incarnation de la vie, de la beauté, de la jeunesse, est tout fraîcheur, enthousiasme vital. Il le convainc de prendre un bain de minuit dans la mer, toute proche. Allez ! Il se déshabille en un tour de main et, entièrement nu, plonge dans les vagues. Entraîné par sa fougue, George fait de même. Ils nagent, plongent et jouent comme de jeunes animaux.
Puis Kenny a froid, il sort de l’eau et s’invite chez George pour se sécher. Il partirait bien nu, « parce que nous sommes invisibles », mais George l’incite à se rhabiller à cause des voisins. Kenny reste chemise ouverte, torse juvénile offert au regard de son professeur mûr tandis qu’il le soigne d’une plaie au front. On sent qu’il le désire, mais que l’autre se restreint. Encore une bière, qu’ils boivent à la bouteille, suçant le goulot comme un baiser. Kenny prend une douche tandis que George enfile un peignoir. Le garçon a vu sur la table où sont soigneusement rangés, avec un soin maniaque, les papiers, clés et lettres de George, le revolver et s’en empare. Il veut empêcher son professeur de se suicider et, peut-être, vivre avec lui. Mais George s’endort. Lui se couche alors sur le canapé, nu sous une couverture. Il a pris le revolver contre lui.
Pour la première fois depuis la mort de Jim son amour, George retrouve avec Kenny un certain goût de vivre. Il reprend délicatement l’arme sur la peau nue du jeune homme, l’enferme dans un tiroir qu’il ferme à clé et brûle ses lettres de suicide. Quand il veut se rendormir sur son lit, il ressent soudain une vive douleur dans la poitrine et tombe, terrassé par une crise cardiaque.
Une fin brutale et tragique pour cet homme qui se remet tout juste de sa peine et pourrait commencer une nouvelle vie avec un être jeune et amoureux. Le film est tiré d’un roman de Christopher Isherwood, écrivain anglais homosexuel exilé aux États-Unis. Il y romance sa rencontre en 1953, à 48 ans, le jour de la Saint-Valentin, de Don Bachardy, portraitiste américain de 18 ans, chez des amis sur la plage de Santa Monica. Il ne l’a plus quitté jusqu’à sa mort.
Le format un peu compassé du film fait écho à la dépression du personnage ; il voit les choses en gris et les gens avec rigidité. Ce n’est que l’arrivée de Kenny qui met de la couleur, après les brefs flashs de la fillette et des joueurs de tennis. Mais George a vécu, il arrive à la fin. La jeunesse et ses élans ne sont plus pour lui, atteint au cœur – physiquement après sa passion douloureuse. Une leçon selon laquelle chacun doit vivre sa vie sur le moment, intensément, et cueillir les fruits qui se présentent. L’existence ne repasse jamais les plats.
DVD A Single Man (Un homme au singulier), Tom Ford, 2009, avec Colin Firth, Julianne Moore, Nicholas Hoult, Matthew Goode, Jon Kortajarena, StudioCanal 2023 en français ou anglais, 1h35, €9,49,
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Nous retrouvons le minibus qui nous conduit directement à la gare où nous attend le train VIP trop climatisé ; nous avons nos 500 km à parcourir jusqu’à Louxor. Nous déjeunons dans le train de keftas, de poulet mariné, de tahina, d’une salade mixte et de pain en galettes. Les Égyptiens mangent beaucoup de galettes. Le train affiche la climatisation à 2,7°, il doit y avoir une erreur de 20° !
Les femmes voilées intégralement se multiplient dans les villes en Égypte, infiniment plus qu’il y a vingt ans. Certaines sont de véritables sacs noirs, entièrement couvertes sauf les yeux. Prof les appelle des « boîtes aux lettres » car seule une étroite fente montre le regard. Je m’étonne d’ailleurs que ces femmes ne soient pas obligées de porter des lunettes noires, puisqu’elles portent des gants – noirs – jusqu’aux coudes. Un tel mépris du corps à quelque chose d’indécent bien plus que la nudité intégrale. C’est à croire que le mâle musulman ne peut vraiment pas se tenir devant n’importe quel bout de peau féminin ! En serait-il à violer tout ce qui n’est pas couvert ? Ce ridicule venu des bédouins médiévaux passe décidément très mal à nos yeux de plus en plus intolérants à la bêtise et à l’intolérance fanatique des autres.
Les jeunes gens sont eux-mêmes assez collet monté. Dans notre wagon réservé aux élites, seul un adolescent en chemise d’uniforme blanche arbore deux boutons de col ouverts, sans marcel dessous, à la mode occidentale. Les autres portent tous les boutons fermés ou la galabieh traditionnelle barricadée jusqu’au col. Qui aurait envie de les violer ? On se demande si les mœurs se sont si dégradées en une génération que tous aient le désir irrépressible baiser tout ce qui est jeune sans aucune retenue…
Le soleil se couche, la nuit tombe, le train arrive à Louxor. La gare est envahie de gamins vendeurs de tout, de boissons, d’en-cas, de barres chocolatées. Nous sortons de la gare dans le bazar oriental qui plaît tant à Prof. C’est le souk pour trouver un taxi et celui que Mo attrape a sa porte latérale qui ne ferme pas. Il se faufile entre les calèches sans lumière et les motos qui virevoltent, jusqu’à la rive du Nil où une barque commandée par téléphone nous mène sur la rive ouest. Là, une 504 prend nos bagages, tandis que nous montons à pied jusqu’à l’hôtel Shéhérazade, un trois étoiles de 33 chambres, dans une rue en terre battue peu engageante dans l’obscurité. L’hôtel est vieillot mais calme.
Nous dînons à l’hôtel même, l’eau de boisson à notre charge. Elle coûte 25 livres égyptiennes au lieu de 5 en boutique pour 1,5 l. Nous avons des escalopes panées de poulet avec des courgettes à la tomate, du caviar d’aubergine à l’ail. De petites chattes sont très intéressées par les morceaux de poulet et viennent miauler de faim.
Faire un film sur un film, un parlant en couleur sur un noir et blanc muet – tel est le pari du réalisateur qui reprend Nosferatu le vampire, sorti en 1922, de l’expressionniste allemand Friedrich Wilhelm Plumpe, dit Murnau (John Malkovich). Il imagine que l’acteur Max Schreck, qui jouait le comte Orlock, avatar de Dracula que les ayant-droits n’avaient pas autorisé, était réellement un vampire. Il est vrai que l’on pouvait s’y tromper.
Avec sa tête triangulaire, ses oreilles en pointe, son nez crochu, ses grandes dents carnassières et ses yeux inquiétants roulant dans les orbites, sa grande taille squelettique voûtée, ses gestes raides et ses doigts griffus aux ongles démesurés, il fait vampire – il est LE vampire. D’ailleurs, la légende a couru. En 2000, Willem Dafoe n’aura qu’à reprendre ces traits, propres à inspirer la crainte, pour jouer le rôle à la perfection, servi par sa morphologie faciale.
Les surréalistes français ont adoré le film de Murnau. Ils y voyaient la poésie du tragique, les forces de la mort dont la vocation est d’aspirer les forces de vie. Le vampire, mort-vivant, suce le sang comme la goule suce le liquide séminal. La vamp sera d’ailleurs la version Hollywood du vampire femelle de tous les jours. Dans le film de Murnau comme dans celui de Merhige, Ellen/Greta (Catherine McCormack) est attirée et révulsée par le vampire ; son sexe veut se donner et sa raison le refuse, au prétexte du miroir qui ne renvoie aucune image du monstre au-dessus d’elle sur le lit où elle finit. L’ombre projetée du vampire est la métaphore de son absence physique comme de sa présence maléfique.
En 1922 débute le tournage en Allemagne puis il se décentre en Tchécoslovaquie. La locomotive à vapeur se nomme Charon – comme le passeur des enfers. Le village paysan a des rues resserrés, de fortes portes aux maisons et des croix dans les chambres. Les gens se méfient des loups-garous et des vampires. L’équipe technique s’installe, comme les acteurs. Greta fait sa mijaurée des villes et prend du laudanum pour supporter la situation. Celui-ci libère son inconscient et elle se roule seins nus en gémissant sur son lit, signe de ses désirs violents refoulés – et de son abandon final aux forces de sa nature.
Le réalisateur Murnau installe sa caméra, les projecteurs sont en place, le photographe prêt, le scénario écrit. Il présente alors le comte Orlock aux acteurs, qui le trouvent bizarre et patibulaire. Il refuse de manger avec eux et n’apparaît qu’à la nuit. On ne tournera pas de jour. Le jeune photographe qui s’est aventuré dans le souterrain où le comte vient de s’engouffrer, en revient groggy, comme drogué. En fait, il a été sucé (au cou). Il sera dès lors égaré, anémique, et sera remplacé par un jeune vigoureux photographe ramassé à Berlin (Cary Elwes) où Murnau est allé d’un coup d’avion frappé de la croix noire allemande (le réalisateur était aussi pilote et les coucous atterrissaient sur un pré).
Le personnage principal est un jeune clerc de notaire, Thomas Hutter (Eddie Izzard), marié avec Greta, qui part pour la Transylvanie afin de vendre une propriété dans la ville de Wismar au comte Orlock. Il vit dans un château sinistre et sort d’un souterrain lors de leur première rencontre. La signature des documents se fait à la lueur de la bougie dans une salle voûtée de catacombes. Au moment de signer, l’inquiétant Orlock aperçoit dans les mains de Hutter une miniature de Greta. Elle le fascine et il décide d’acheter en ville la maison la plus proche de celle du couple.
Le tournage se termine en Tchécoslovaquie, retour à Wismar. Le décor est la chambre à coucher du jeune couple, dont Hutter est absent. Le comte s’introduit chez Greta qui se sent mal à l’aise. L’actrice pique une crise en plein tournage lorsqu’elle s’aperçoit que « Max Schreck » ne se reflète pas dans le miroir ! Un peu de laudanum, et tout repart ; elle se laisse faire. Le comte ne peut plus résister et outrepasse le scénario ; il se penche sur elle et la suce. Malgré le pieu en bois de frêne que Greta tient à la main et dont elle doit se servir selon le script, elle se laisse faire, consentante comme un Olivier Faure devant le Mélenchon.
Le vampire a rompu le contrat signé avec Murnau – comme quoi tous les contrats avec les assoiffés de sang ne sont que des torchons de papier (que ce soit Mélenchon, Poutine, Hitler ou Staline). Pire, il a cassé la chaîne qui permet de lever une trappe pour que le soleil irradie dans la pièce fermée. Il veut tous les sucer, boire leur sang, les attirer avec lui dans la mort – par ressentiment. Sauf Murnau qui ôte ses lunettes de prise de vue (pour voir en noir et blanc, comme dans les films muets) et le dompte de son regard ferme – comme quoi il faut toujours résister sans faiblesse aux suceurs de sang. Le photographe lui tire dessus au pistolet, mais c’est peine perdue – il est sucé ; Murnau tente alors de l’étrangler à mains nues mais recule, le vampire est invincible. Mais il ne suce pas son maître réalisateur – car sa seule existence est dans les images… Tout comme celle des démagogues et tyrans qui n’ont de force que dans leurs mensonges et propagande – la réalité démontre leurs inanité et la vérité nue les tue sans merci.
La pièce est ouverte de l’extérieur et le soleil entre à flot, grillant la nuit et la mort de la chambre. Le vampire est vaincu par la clarté – la force vitale apollinienne comme les Lumières de la raison contre l’obscurantisme.
Ce film sur un film est envoûtant, surtout lorsque l’histoire se met en route en Transylvanie. Il faut bien sûr le voir sur un écran assez grand (et pas sur un petit téléphone), dans une pièce plutôt sombre (et pas sur la plage), dans une atmosphère suffisamment silencieuse (pour rester captivé). Un film d’acteurs, mais qui va au-delà : une réflexion sur les forces de mort qui fascinent, et la résistance qu’on peut (qu’on doit) leur opposer.
DVD L’ombre du vampire (Shadow of the Vampire), Elias Merhige, 2000, avec John Malkovich, Willem Dafoe, Cary Elwes, Aden Gillett, Eddie Izzard, StudioCanal 2001, 1h28, €33,99
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Bientôt le 4 novembre, et peut-être le bouffon Trump au pouvoir… Souvenons-nous de Giuliano di Empoli.
Dans un livre éclairant, l’auteur montre comment l’informatique et les réseaux sociaux ont utilisé le marketing commercial pour créer le populisme en politique. En six chapitres, il examine le mouvement italien des cinq étoiles, la dérision à la Waldo, le troll en chef Trump, l’illibéralisme d’Orban en Hongrie et le rôle des physiciens. La politique est un nouveau carnaval, plus proche des jeux télévisés que du débat sur l’agora. « Le nouveau Carnaval ne cadre pas avec le sens commun, mais il a sa propre logique, plus proche de celle du théâtre que de la salle de classe, plus avide de corps et d’images que de textes et d’idées, plus concentrée sur l’intensité narrative que sur l’exactitude des faits » Introduction. Ce n’est pas le Mélenchon et les pitreries d’ados de Troisième de ses affidés à l’Assemblée qui le contrediront.
Mais il y a pire : « Ce qui fait encore une fois de l’Italie la Silicon Valley du populisme, c’est qu’ici, pour la première fois, le pouvoir a été pris par une forme nouvelle de techno–populisme post–idéologique, fondée non pas sur les idées mais sur les algorithmes mis au point par les ingénieurs du chaos. Il ne s’agit pas, comme ailleurs, d’hommes politiques qui engagent des techniciens, mais bien de techniciens qui prennent directement les rênes du mouvement en fondant un parti, en choisissant les candidats les plus aptes à incarner leur vision, jusqu’à assumer le contrôle du gouvernement de la nation entière » chapitre 1. « Le modèle de l’organisation du mouvement 5 étoiles (est) une architecture en apparence ouverte, fondée sur la participation par le bas, mais en réalité complètement verrouillée et contrôlée par le haut » chapitre 2.
Mais les algorithmes ne sont rien sans les passions humaines. « Dans un livre publié en 2006, Peter Sloterdjik a reconstruit l’histoire politique de la colère. Selon lui, un sentiment irrépressible traverse toutes les sociétés, alimenté par ceux qui, à tort ou à raison, pensent être lésés, exclus, discriminés ou pas assez écoutés. (…) Bien plus que des mesures spécifiques, les leaders populistes offrent aux électeurs une opportunité unique : voter pour eux signifie donner une claque aux gouvernants. (…) Il est plus probable qu’Internet et l’avènement des smartphones et des réseaux sociaux y soient pour quelque chose. (…) Nous nous sommes habitués à voir nos demandes et nos désirs immédiatement satisfaits. (…) Mais derrière le rejet des élites et la nouvelle impatience des peuples, il y a la manière dont les relations entre les individus sont en train de changer. Nous sommes des créatures sociales et notre bien-être dépend, dans une bonne mesure, de l’approbation de ce qui nous entoure. (…) Chaque like est une caresse maternelle faite à notre ego. (…) La machinerie hyper puissante des réseaux sociaux, fondée sur les ressorts les plus primaires de la psychologie humaine, n’a pas été conçue pour nous apaiser. Bien au contraire, elle a été construite pour nous maintenir dans un état d’incertitude et de manque permanent » chapitre 3,
« La rage, disent les psychologues, est l’affect narcissique par excellence, qui naît d’une sensation de solitude et d’impuissance et qui caractérise la figure de l’adolescent, un individu anxieux, toujours à la recherche de l’approbation de ses pairs, et en permanence effrayé à l’idée d’être en inadéquation » chapitre 3. Les électeurs, infantilisés par la télé puis par les réseaux et les théories du complot qui sont si séduisantes parce qu’elles donnent une « raison » claire à ce qui est bien compliqué, sont restés des ados. « Le mégaphone de Trump est l’incrédulité et l’indignation des médias traditionnels qui tombent dans toutes ses provocations. Ils lui font de la publicité et, surtout, ils donnent de la crédibilité à sa revendication, a priori saugrenue pour un milliardaire new-yorkais d’être le candidat anti-establishment. (…) Les téléspectateurs de l’Amérique rurale n’ont qu’à observer la réaction scandalisée des élites urbaines face à la candidature de The Donald pour se convaincre que vraiment, cet homme peut représenter leur ras-le-bol contre Washington » chapitre 4.
Comment en est-on arrivé là ?
« Premièrement : une machine surpuissante, conçue à l’origine pour cibler avec une précision incroyable chaque consommateur, ses goûts et ses aspirations, a fait irruption en politique. (…) Deuxièmement : grâce à cette machine, les campagnes électorales deviennent de plus en plus des guerres entre software, durant lesquelles les opposants s’affrontent à l’aide d’armes conventionnelles (messages publics et informations véridiques) et d’armes non conventionnelles (manipulations et fake news) avec l’objectif d’obtenir des résultats : multiplier et mobiliser leurs soutiens, et démobiliser ceux des autres. » Chapitre six.
« Le rôle des scientifiques a été décisif. Facebook leur a permis de tester simultanément des dizaines de milliers de messages différents, sélectionnant en temps réel ceux qui obtenaient un retour positif et réussissant, à travers un processus d’optimisation continue, à élaborer les versions les plus efficaces pour mobiliser les partisans et convaincre les sceptiques. Grâce au travail des physiciens, chaque catégorie d’électeurs a reçu un message ad hoc (…) de plus, grâce à toutes les versions possibles de ces messages taillés sur mesure, les physiciens ont pu identifier celles qui étaient les plus efficaces, de la formulation du texte au graphisme » chapitre 6.
« Comme le Revizor de Gogol, le leader politique devient « un homme creux » : « les thèmes de sa conversation lui sont donnés par ceux qu’il interroge : ce sont eux qui lui mettent les mots dans la bouche et créent la conversation. » L’unique valeur ajoutée qu’on lui demande est celle du spectaculaire. « Never be boring » est la seule règle que Trump suit rigoureusement, produisant chaque jour un coup de théâtre, tel le cliffhanger d’une série télévisée qui contraint le public à rester collé à l’écran pour voir l’épisode suivant » chapitre 6.
Est-on condamné au chaos ?
« Le problème est qu’un système caractérisé par un mouvement centrifuge est, forcément, de plus en plus instable. Cela vaut pour les gaz naturels, comme pour les collectifs humains. Jusqu’à quand sera-t-il possible de gouverner des sociétés traversées par des poussées centrifuges toujours plus puissantes ? » chapitre 6.
« Les nouvelles générations qui observent aujourd’hui la politique sont en train de recevoir une éducation civique faite de comportements et de mots d’ordre illibéraux qui conditionneront leurs attitudes futures. Une fois les tabous brisés, il n’est pas possible de les recoller » chapitre 6. Cela veut dire les injures et invectives des bouffons de l’extrême-gauche comme de l’extrême-droite, le mépris de toute vérité commune, le tout tout de suite de gamin de 2 ans, et – de fait – le bordel à la Mélenchon à l’Assemblée nationale.
La démocratie représentative apparaît comme une machine conçue pour blesser les egos. « Comment ça, le vote est secret ? Les nouvelles conventions consentent, ou plutôt prétendent, à ce que chacun se photographient à n’importe quelle occasion, du concert de rock à l’enterrement. Mais si tu essaies de le faire dans l’isoloir, on annule tout ? Ce n’est pas le traitement auquel nous ont habitué Amazon et les réseaux sociaux ! »
« Si la volonté de participer provient presque toujours de la rage, l’expérience de la participation aux 5 étoiles, à la révolution trumpienne, aux Gilets jaunes, est une expérience très gratifiante, et souvent joyeuse ». Cette passion politique doit être reprise par les libéraux traditionnels pour vanter leurs projets et faire aduler leurs candidats. Une nouvelle ère politique commence, où la raison et la vérité sont éclatées. « Avec la politique quantique, la réalité objective n’existe pas. Chaque chose se définit, provisoirement, en relation avec quelque chose d’autre et, surtout, chaque observateur détermine sa propre réalité » Conclusion.
Attendons-nous à de nouveaux dégâts, même si le mouvement 5 étoiles a disparu dans les limbes, le Brexit laissé un goût amer aux Anglais qui y ont cru, et que les promesses de l’extrême-droite un peu partout montrent très vite leurs limites dans la réalité concrète (sauf peut-être en Italie, ce laboratoire politique de l’Europe de demain). Le pire serait un régime autoritaire usant des algorithmes pour museler toute déviance, un peu comme ce qui se fait en Chine communiste, et que Poutine tente d’acclimater chez lui, imité par Orban. Le Big Brother is watching you ! d’Orwell, était peut-être prophétique…
Giuliano di Empoli, Les ingénieurs du chaos, 2019, Folio 2023, 240 pages, €8,30 e-book Kindle (ou Kobo sur le site Fnac) €7,99
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Le temple d’Isis est peu encombré de groupes car nous sommes à l’heure du déjeuner. Seul un troupeau de Yankees narcissiques agace, se prenant en photo devant les ruines avec des poses de star comme à Disneyland. Les grandes juments blondes aux shorts très courts, et dont le haut sans soutien-gorge dégage toujours le nombril nu, cravachent les jeunes mâles bodybuildés par le sport universitaire, dont le cerveau semble réduit par compensation à un pois chiche. Le saut en l’air devant les ruines et au milieu du kiosque de Trajan semble le dernier must de la mode sur les réseaux sociaux.
Selon la légende égyptienne, le roi Osiris aurait été tué par son frère Seth, qui aurait dispersé son corps dans tout le pays. Son épouse Isis aurait récupéré les restes pour les rassembler ici, à Philae. Il aurait été érigé par les souverains lagides (dynastie hellénistique, 332-30 avant) sur un sanctuaire antérieur, qui serait l’œuvre d’Ahmôsis II (Amasis, 570-526 avant), pharaon de la XXVIe dynastie. La fermeture du temple est ordonnée vers 530 de notre ère sous Justinien.
Nous visitons les différents bâtiments, observons les gravures en hauts-reliefs souvent colorés, écoutons la énième description du pharaon faisant offrandes aux dieux en reculant devant les prêtres, goûtons le climat doux et léger de l’île sur laquelle le temple a été reconstitué. Je songe que si la mer doit monter en raison de la fonte des glaciers due au réchauffement climatique inévitable, alors le sauvetage des temples sera à refaire en Égypte. La trace noire de la crue du Nil arrive en effet à peine à 4 ou 5 m en dessous du niveau des bases. J’observe un marchand du temple musulman étaler son tapis pour faire sa prière en plein midi, en direction approximative de la Kaaba, mais sous un tamaris.
Nous reprenons la petite barcasse conduite par un grand Noir au visage riant, fan de Bob Marley (« c’est l’Afrique », me dit-il). Il est cette fois accompagné d’un mousse nubien d’une douzaine d’années qui se met à l’avant silencieusement pour faire la traversée. Il se place dos au mât de poupe et les bras écartés, comme offert en croix pour on ne sait quel sacrifice au tourisme. À mon avis, il joue à l’ankh. Il largue les amarres au départ puis les rattache à l’arrivée, ce qu’il lui vaut un petit bakchich, offrande traditionnelle entre Arabes. Il n’a pas dit un mot.
Quatre personnages, quatre métiers solistes, quatre mouvements, appelés à jouer de concert comme dans un ensemble musical. Éloïse (déjà rencontrée avec son musicien dans Un être libre – chroniqué sur ce blog) est chef économiste d’une Institution ; Alphonse est violoncelliste reconnu ; Chloé est une journaliste d’investigation aux dents longues dans l’audiovisuel ; James, fils d’Éloïse, est journaliste à réseau d’un grand journal de presse écrite. Le thème ? La corruption dans les instances d’une institution internationale, des subventions publiques détournées à des fins privées car sous les montants surveillés.
Chacun sa vie, son âge, son ambition. Éloïse, passée de l’université au privé, rêve d’écrire un livre d’économie original ; Alphonse de jouer enfin aux États-Unis dans les orchestres bien nantis à la reconnaissance assurée ; Chloé de se faire une place à la télévision avec une émission percutante et étayée ; James d’assurer son couple avec ladite Chloé. L’Affaire, révélée par un lanceur d’alerte à Chloé, prend de l’ampleur. Chacun l’aide comme il peut pour qu’enfin tout cela finisse, car des menaces sont proférées, des agressions physiques pour voler des documents, une atmosphère de paranoïa sur les données.
L’art de l’auteur est de procéder dans le cadre contraignant du quatuor musical, adagio (tempo lent et détendu), andante (tempo modérément rapide), allegretto (tempo très vif, accéléré), grave (tempo lent, solennel, lourd). Cela l’oblige aux phrases courtes qui donnent un style haletant, aux découpages de scènes simultanées comme dans un thriller. Le mouvement s’accélère, jusqu’au finale qui tombe, comme un destin.
Le dernier tempo est inspiré par le Quatuor à cordes n°16 de Beethoven, sa dernière œuvre opus 135 intitulée « Der schwergefasste Entschluss » (La résolution difficilement prise). L’auteur conseille p.28 l’application de streaming Qobuz pour l’écouter « en haute-fidélité » – c’est toujours intéressant à apprendre. Le dernier mouvement porte une inscription en épigraphe de la main du compositeur : « Muß es sein? Es muß sein! », citée en tête du livre. La traduction courante est « Le faut-il ? Il le faut ! » – mais l’allemand mussen en appelle à la nécessité, au destin : « Cela doit-il être ? Cela doit être ! ». Ce qui a de la valeur contre ce qui reste léger : au fond, n’est-ce pas la leçon de vie de l’œuvre ? Chaque personnage recherche ce qui vaut le plus pour lui, au-delà du superficiel de son existence. Au-delà des tentations de la facilité aussi, des entorses à l’éthique de la profession, de la protection du couple toujours fragile.
Les caractères sont bien déterminés, complémentaires, les personnages crédibles. Le lecteur entre aisément dans chacun des métiers, dont on dirait que l’auteur a personnellement l’expérience. C’est documenté et bien mené, dans la lignée d’Alain Schmoll, chroniqué sur ce blog. En bref un thriller économico-social captivant dans la France d’aujourd’hui, ouverte sur le monde. Avec des remarques incisives sur l’air du temps.
Jean-Jacques Dayries, Quatuor, 2024, éditions Regard – Groupe éditorial Philippe Liénard, 151 pages, €21,50
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Nous ne retournons sur le bateau que pour prendre nos bagages et nous enfourner dans un nouveau minibus Toyota pour trois heures de route. Nous nous arrêtons au bout d’une heure pour faire une pause, boire un café pour ceux qui le veulent et voir les mirages. Pas ceux vendus par la France à l’Égypte mais les reflets de lac sur le sable, dégagés par la chaleur au loin. Remonte en moi le souvenir d’enfance de L’or noir de Tintin où les Dupont se font avoir par les mirages. Les deux heures qui suivent nous assurent une somnolence dans le confort climatisé du véhicule. Le chauffeur ralentit parfois inexplicablement et, lorsque Mo, assis à côté de lui, lui pose la question, il énonce qu’il y a des radars. Nous ne voyons rien, mais la crainte du gendarme rend raisonnable.
Nous longeons la grande muraille du Nil pour protéger les canaux, construite par l’armée. Il s’agit d’un grillage de 2,50 m de hauteur augmenté de barbelés dont on se demande s’ils sont destinés à éviter que les bêtes du désert ne viennent boire ou à empêcher de passer d’éventuels ennemis venus du sud. Cela a permis d’occuper les soldats pendant un certain temps malgré la chaleur écrasante du désert la journée ; c’est un entraînement comme un autre. Mais les canaux à ciel ouvert évaporent l’eau et participent au gaspillage de la ressource.
Mo nous dit qu’il s’agit du projet Toshka ou nouvelle vallée, une entreprise « pharaonique » (évidemment) de double canal de 27 km de long pour favoriser l’irrigation et la culture de maïs et de blé dans les sables pour nourrir une population de presque 108 millions d’habitants – et fixer une démographie galopante souvent au chômage (dont 49 % des femmes à 24 ans) face à la frontière soudanaise.
La population a augmenté de 46% entre 1994 et 2014 ! Les femmes continuent, à la musulmane, d’être perçues comme inférieures et bonnes à donner des garçons et elles n’ont toujours pas leur mot à dire. Sur les 34 % de la population entre 0 et 14 ans, 18 millions sont des mâles et seulement 16 millions des femelles, c’est dire combien les petites filles font l’objet de moins de soins que les petits garçons. Cela ne se rééquilibre que passé 55 ans ! Seulement 65 % des filles à 15 ans savent lire. Ces chiffres sont tirés du CIA Fact Book 2022 accessible en ligne.
Le militaire rentre à Assouan avec nous, accompagné de sa fidèle maîtresse, la Kalachnikov. Le cuisinier vient aussi, il a de la famille à la ville.
Une fille et un gars se rencontrent lors d’un jeu télé débile qui consiste à faire réagir le public à une situation de voyeurisme. La fille est Danielle (Margot Kidder), ex-jumelle attachée à sa sœur Dominique, et séparée à l’âge adulte. Le gars est un Noir, gentil et en costume, qui la raccompagne chez elle et, parce qu’elle y consent, la baise. C’est assez osé aux Etats-Unis au début des années soixante-dix, mais ce n’est que le début de l’horreur.
Curieusement, un homme à lunettes et imper ne cesse de surveiller Danielle (William Finley). Il veut lui faire quitter le restaurant africain où les partenaires télé ont gagné un dîner pour deux dans une ambiance qu’on dirait aujourd’hui « raciste » alors qu’elle n’était alors que particulière, « ethnique » (gorille empaillé, cris de jungle, jazz nègre, coiffures afro, videurs musculeux – tout l’attirail des préjugés, non sans un certain humour). Il suit le couple jusqu’à l’appartement, où le Noir, en gentleman, part par la porte avant et revient par la porte de service avant de passer la nuit avec Danielle pour que l’homme à lunettes cesse sa surveillance.
C’est le premier indice que quelque chose ne vas pas. Un autre indice sont ces pilules rouges que Danielle s’empresse d’avaler dans la salle de bain, laissant les dernières (en femme légère) sur le bord du lavabo. Le Noir en s’éveillant, s’apercevant qu’il est tout seul dans le lit et Danielle en conversation avec quelqu’un dans la pièce voisine, ramasse ses habits et va dans la salle de bain, où un pan de sa chemise balaie les pilules laissées là par bêtise. Lorsqu’il revient dans la chambre, Danielle lui dit avoir parlé de leur anniversaire avec sa sœur jumelle Dominique qui a peur des gens, et lui demande de passer à la pharmacie tandis qu’elle appelle son docteur en urgence pour obtenir de nouvelles pilules. Sinon quoi ?
Le Noir gentil fait les courses puis, avisant une pâtisserie, va négocier l’achat d’un gâteau qu’il demande à la boulangère gouailleuse de décorer des deux prénoms de Danielle et Dominique. Lorsqu’il revient à l’appartement, assez longtemps après, Danielle est recouchée. Il passe dans la cuisine et sort un grand couteau à découper, cadeau de la chaîne de télé à la partenaire fille. Il revient près du lit pour couper le gâteau anniversaire dégoulinant de crème rose bonbon (l’horreur gastronomique à l’américaine), où il a planté quelques bougies. Le réveil de Danielle ne se passe pas comme prévu : elle empoigne le couteau et, au lieu de le planter dans le gâteau, en perfore le bide de son amant d’une nuit. Puis elle s’acharne sur lui qui vit encore, sur les jambes, sur la poitrine, sur le dos. Une vraie psychose, comme dans la douche de Hitchcock.
Le Noir survit toujours, comme s’il avait neuf vies (ce qui est suspect). Il rampe jusqu’à une vitre où il dessine de son sang un SOS. La fille journaliste qui habite en face et travaille devant sa fenêtre, Grace Collier (Jennifer Salt) le voit et appelle la police. Encore du voyeurisme, au quotidien et non plus à la télé (encore que les fenêtres fassent des écrans acceptables). Mais les flics sont bornés et procéduriers, en plus ils n’aiment pas les articles de la journaliste, même pas américaine mais canadienne, qui dénonce les manquements et les dérives. Il est vrai que les flics de New York, dans les années soixante, étaient très corrompus, lâches avec les forts, sévères avec les faibles. Un Noir qui se fait trucider par une fille qu’il a violée, on voit ça tous les jours, disent-ils.
En bref, ils ne se pressent surtout pas d’y aller voir. Il faut que Grace se mette en route pour qu’ils la suivent en feignant de la précéder. Ce temps perdu a permis à Danielle de rappeler son docteur, qui est venu en catastrophe. Ils ont planqué le corps dans le canapé-lit, il a nettoyé au détergent les traces de sang sur le sol et la fenêtre. Lorsque les cons de flics débarquent enfin, il est déjà dans l’escalier pour aller jeter les chiffons pleins de sang. Les bornés ne trouvent évidemment rien, et Danielle joue les filles normales, sans affect, à peine habillée. Un vrai dédoublement de personnalité.
Ce troisième indice d’un être psychopathe, est l’engrenage de l’horreur. Elle est folle et ne le sait pas. L’homme qui la surveille est son médecin, celui qui l’a séparée de sa jumelle, est tombé amoureux d’elle et a supprimé la sœur geignarde qui avait peur de tout. Il l’a baisée encore attachée, ce qui est bien tordu, Dominique regardait tandis que Danielle jouissait ; enceinte, Danielle a perdu son bébé, qui rendait trop jaloux Dominique. Une fois séparées, l’une était dans l’autre et l’empêchait de vivre autonome. Il a fallu la piquer. Le docteur psycho expédie le canapé au Canada dans un camion de déménagement, tandis qu’il emmène de force Danielle à sa clinique psychiatrique où il l’interne à coup de piqûres calmantes avant de la baiser – elle aime ça car elle se sent exister en tant que personne autonome, trop longtemps attachée par la cuisse à sa jumelle. Sauf que, depuis la mort de sa sœur piquée par le baiseur, cela se termine toujours mal pour elle ; elle est prise par l’autre, qui se venge.
Grace Collier n’a pas lâché. Une fois les flics partis, elle contacte un journaliste qui avait suivi l’odyssée des siamoises et fait un reportage sur leur séparation. Le journal est preneur d’un nouveau papier avec le meurtre mystérieux dont le corps a disparu. Mais, pour cela, elle doit engager un détective privé. Tel un pitbull, il ne lâche pas sa proie : l’appartement, où il ne trouve qu’un dossier sur les siamoises, et le canapé, trop lourd pour ne pas dissimule un corps. Il n’a pas le temps d’aller plus loin, les déménageurs arrivent et il les aide, feignant d’avoir lavé les carreaux. Il suit avec sa camionnette Ford le camion de déménagement jusqu’au Canada et attend celui qui viendra le réceptionner, tandis que la journaliste suit Danielle emmenée par son docteur jusqu’à la clinique.
Évidemment, elle s’y introduit, mais si l’on y entre gratuitement, la sortie est payante. Elle se retrouve prisonnière, sous calmants, hypnotisée pour qu’elle oublie tout ce qu’elle a vu. En une ellipse trop rapide, le film passe brutalement à sa délivrance par les flics qui ne l’avaient pas cru, sous l’influence de sa mère et du journaliste qu’elle avait contacté ; quant au cadavre, il est toujours sous canapé, et le détective reste à le surveiller… Quant à elle, elle nie avoir vu un cadavre, donc qu’il y ait eu un quelconque meurtre. Comme quoi les évidences ne sont jamais celles que l’on attend.
Un film petit budget, parfois déroutant, pas un grand film mais une bonne horreur pour « les plus de 16 ans » qui sont d’humeur.
DVD Sisters – Soeurs de sang, Brian de Palma, 1973, avec Margot Kidder, Jennifer Salt, Charles Durning, William Finley, Lisle Wilson, Wild Side Video 2004, 1h30, €24,83, Blu-Ray (anglais seulement) €47,60
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