Philosophie

Je n’aime pas les miséricordieux, dit Nietzsche

Donner est bon mais la pitié tue car, quand l’émotion submerge, elle fait perdre la raison. « Il faut retenir son cœur : car si on le laissait aller, on aurait vite fait de perdre la tête ! » s’exclame Zarathoustra. Les réseaux sociaux et les médias sont remplis de bons sentiments et d’élans pour « les aider ». Mais pour quoi faire ? Les sauver de leur État en faillite, qu’ils ont eux-mêmes contribué à ériger – comme au Liban ? Reconstruire pour qu’ils détruisent au nom de leur ressentiment religieux – comme en Afghanistan ? à Gaza ? Donner sans contrepartie pour que les gangs au pouvoir ou dans la rue accaparent l’aide – comme à Haïti ? en Syrie ? Ah, il est loin le Biafra où des enfants mourant de faim exprimaient l’évidence de l’intervention humanitaire ! Aujourd’hui, tout est plus complexe : faut-il « sauver » les migrants qui se mettent volontairement en danger sur des embarcations de fortune en comptant sur l’aide des bateaux humanitaires en Méditerranée ou des gardes-côtes en Manche ?

« Hélas ! Où a-t-on fait sur terre plus de folies que parmi les miséricordieux, et qu’est-ce qui a fait plus de mal sur terre que la folie des miséricordieux ? Malheur à tous ceux qui aiment sans avoir une hauteur qui est au-dessus de leur pitié ! » La pitié n’est pas un sentiment honorable, contrairement à ce qu’on croit, car elle met la compassion au même niveau que l’amour – et c’est abaisser l’amour que de le réduire ainsi au réflexe. « L’homme noble s’impose de ne pas humilier les autres hommes : il s’impose la pudeur devant tout ce qui souffre. » Homme est ici pris au sens générique d’humain, donc les femmes aussi, les trans, les bi, etc. (la liste est longue et sans limites connues). Et le « ce » de « ce qui souffre » est pris au sens général, il n’y a pas que les humains à souffrir mais aussi, les bêtes, les plantes, le paysage, la planète.

« En vérité, je ne les aime pas, les miséricordieux qui sont heureux de leur pitié : la pudeur leur manque. » Et c’est bien là le principal grief de Nietzsche. Si la compassion est un mouvement humain affectif qui ne se commande pas (et un réflexe de survie de l’espèce), la piété de pitié est une part de la religion doloriste qu’a répandu le christianisme. La vie est souffrance, le Christ a été torturé et est mort sur la Croix, imitons-le pour accéder aux félicités de l’Autre monde, souffrir est une vertu, ceux qui souffrent le plus sont des saints ! C’est tout ce misérabilisme qui révulse Nietzsche. Se glorifier de sa pitié, d’être un miséricordieux, lui est odieux. « En vérité, j’ai fais bien des dons pour ceux qui souffrent : mais il m’a toujours semblé faire mieux quand j’apprenais à mieux me réjouir. (…) Lorsque nous apprenons à mieux nous réjouir, nous désapprenons le mieux de faire du mal aux autres et d’inventer des douleurs. » Là est la grande leçon : la souffrance est une honte qui dit plus sur l’humanité que sa miséricorde. L’inverse de l’amour et de la joie.

« Car j’ai honte, à cause de sa honte, d’avoir vu souffrir celui qui souffre ; et lorsque je lui suis venu en aide, j’ai durement atteint sa fierté ». Celui qui souffre a honte parce que sa souffrance est souvent causée par lui-même : son impéritie, sa légèreté, sa lâcheté. Ce sont bien les Allemands qui ont élu puis réélu Hitler dans les années 1930, et les Russes qui ont élu et réélu Poutine le dictateur dans les années 2000. S’ils souffrent, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes – ils ont eu les politiciens qu’ils méritaient ; ils sont responsables de ce qui leur arrive. A l’inverse, la catastrophe imprévue, comme l’invasion de l’Ukraine par son voisin « frère » ou le tremblement de terre en Turquie et Syrie récemment, comme hier le tsunami en Indonésie, sont des souffrances dont les peuples ne sont pas responsables. Ou du moins partiellement : on pourrait objecter que la dérive de Poutine n’a pas voulue être vue, ses menaces ont été minimisées en Occident tout entier ; que les bâtiments écroulés en Turquie n’étaient pas aux normes antisismiques bien que dans une région sans cesse éprouvée par des séismes, que la corruption des entrepreneurs immobiliers proches du pouvoir d’Erdogan est elle aussi probante. Mais quand même : l’aide est ici justifiée, il s’agit de survie pour reconstruire, pas d’aider à fuir ce qu’on a laissé détruire.

« Il est difficile de vivre avec les hommes, parce qu’il est difficile de garder le silence », dit Nietzsche/Zarathoustra.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Pouce, dit Montaigne

Encore une curiosité de lecture. Le chapitre XXVI du Livre II des Essais est entièrement consacré aux pouces, ces doigts de la main qui servent à la préhension. Et de citer Tacite, Martial, Horace, Juvénal…

« Les médecins disent que les pouces sont les maîtres doigts de la main », expose Montaigne. Ils donnent donc un sens aux relations sociales. « Certains rois barbares » s’entrelacent les pouces avec ceux qu’ils veulent s’associer et même, comme les scouts ou les gamins amis pour la vie, « ils les blessaient de quelque légère pointe, et puis se les entre-suçaient. » Depuis, débâcle d’éducation nationale, certaines et certains ne savent plus exactement où se situe le pouce.

Les Romains agissent des pouces en les levant ou les abaissant devant l’arène : « dès que le peuple tourne le pouce, on égorge n’importe qui pour lui plaire », écrit Juvénal – voilà qui plairait au Mélenchon. Les mêmes Romains considèrent que celui qui n’a plus de pouce ne peut plus combattre, faute de préhension suffisante des armes. A condition de s’être blessé au combat, pas exprès ! Toujours ces Romains condamnent ceux qui se sont coupé les pouces pour éviter l’armée. Pareillement coupait-on les pouces des ennemis vaincus au lieu de les tuer, afin qu’ils restent inaptes au combat. Certaines veulent ainsi châtrer les violeurs, la prison à perpétuité ne leur semblant jamais suffisante.

Le pouce est le doigt important, plus que l’index (malgré le pape). « En Lacédémone, le maître châtiait les enfants en leur mordant le pouce », note encore Montaigne. Il n’en fait pas une philosophie mais constate le fait, et le consigne dans son cabinet de curiosités que sont les Essais.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Dieu est une conjecture, dit Nietzsche

Une conjecture est une opinion fondée sur des apparences, autrement dit une hypothèse à vérifier. Elle n’est pas la vérité, tout au plus une vérité relative des seuls croyants qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez ou qui ont trop la flemme pour penser au-delà. Nietzsche n’est pas tendre pour « les vaches à l’étable » du troupeau social. « Dieu est une conjecture : mais je veux que votre conjecture ne dépasse pas votre volonté créatrice. Sauriez-vous créer un Dieu ? – Ne me parlez donc plus des dieux ! Mais vous sauriez créer le Surhomme. »

Tout savoir avance sur des conjectures ; il faut seulement les vérifier pour qu’elles deviennent des vérités provisoires, avant d’être confirmées ou remise en cause par l’avancée du savoir. Mais pourquoi aller directement à « Dieu », demande Nietzsche. C’est trop facile : il est unique alors qu’on est multitude, il est tout alors qu’on n’est rien, il a tout alors qu’on n’a rien. « J’appelle méchant et antihumain tout cet enseignement d’un être unique, absolu, immuable, satisfait et impérissable. » Le concept de Dieu est un délire d’absolu dans un monde qui n’est et ne restera que relatif. Or nous vivons dans ce monde. Faisons avec.

« Je veux que votre conjecture soit limitée à ce qui est concevable. (…) Vous devez pousser votre pensée jusqu’à la limite de vos sens ! » Seuls les sens – matériels – permettent d’appréhender le monde qui nous entoure, pas l’imagination débridée qui rêve sans les limites des sens. « Ce que vous avez appelé monde, il faut que vous commenciez par le créer : votre raison, votre imagination, votre volonté, votre amour doivent devenir ce monde ! Et, en vérité, ce sera pour votre félicité, à vous qui cherchez la connaissance ! » Le créer, c’est-à-dire le décrire en mots précis, car bien nommer les choses permet de les appréhender : un virus n’est pas un microbe et ne se cure pas de la même façon (les antibiotiques sont inefficaces sur les virus). L’imagination doit être limitée à ce monde-ci car c’est ici que tout se passe – et disserter du sexe des anges, de la hiérarchie céleste ou du nombre de dieux en une seule personne n’a aucun « sens » pour nous ici-bas. Il faut aimer ce monde et pas l’autre ; il faut aimer l’humain et ce que deviendra l’humain en plus (le Surhomme) et pas Dieu, ce concept abstrait qui n’existe qu’en fantasme. « Que votre volonté du vrai consiste à tout transformer en images concevables, visibles et sensibles pour l’homme ! »

Ni l’incompréhensible, ni le déraisonnable ne doivent mener la raison humaine à disserter sur du vent, à chercher midi à quatorze heures ou la clé du champ de tir sans pour autant savoir la couleur du cheval blanc d’Henri IV. Ce qui est compréhensible, c’est l’homme ; ce qui est raisonnable est de savoir comment faire un homme meilleur. L’éducation vaut mieux que le catéchisme et élever les enfants mieux que les soumettre.

« S’il existait des dieux, comment supporterais-je de n’être point Dieu ! Donc il n’y a point de dieux », dit Nietzsche. Et d’ajouter, logique : « Sans doute est-ce moi qui ait tiré cette conclusion, mais voici qu’elle me tire elle-même » – c’est cela la réflexion, l’effet miroir de ce qu’on pense une fois qu’il est exposé, objectivé. « Dieu est une conjecture : mais qui donc épuiserait sans en mourir tous les tourments de cette conjecture ? » En effet, l’hypothèse de Dieu est infinie et fait perdre un temps fou, inutile, même néfaste en ce qu’il tord la pensée droite. « Comment ? Le temps n’existerait-il donc plus et tout ce qui est périssable serait-il mensonge ? » Dès lors, à quoi bon créer, connaître, découvrir ? Il suffirait de se laisser vivre en attendant la parousie, sauvage et dénué de tout, dans la misère matérielle, affective et spirituelle.

Au contraire, créer signifie lutter contre l’éphémère. « Tout ce qui sent souffre en moi et est prisonnier : mais ma volonté survient toujours en libératrice et messagère de joie. » La condition humaine est précaire dans un monde changeant ; elle engendre de la souffrance, comme le bouddhisme l’a bien compris. Et, comme il l’a compris aussi, seule la volonté permet de dompter cette souffrance pour découvrir au-delà (mais pas l’Au-delà). La volonté pour Nietzsche est issue de l’élan vital, de cette joie pure des hormones qui chante au printemps dans la poussée des bourgeons, les cris des oiseaux et les cabrioles du chat, les amourettes spontanées des adolescents. La volonté est d’instinct, de passions et de raison – elle est une, pas seulement un « je veux » abstrait.

« Vouloir affranchit : telle est la vraie doctrine de la volonté et de la liberté » – en fait, vouloir, c’est vivre tout simplement. Qui renonce à vouloir renonce à son instinct vital, donc à la vie. Son existence n’est plus alors qu’un lent suicide comme ces prêtres qui jurent de renoncer aux joies de ce monde puis deviennent ermites fuyant la société des hommes et leurs tentations pour s’abîmer (au sens littéral) dans des fantasmes enfiévrés à la saint Antoine, qui fascinaient Flaubert. « Ne plus vouloir, et ne plus juger, et ne plus créer ! Oh ! Que cette grande lassitude reste toujours loin de moi ! »

Au contraire, vivre est vouloir plus, mieux, encore. « Dans la recherche de la connaissance, je ne sens en moi que la joie de la volonté, la joie d’engendrer et de devenir ; et s’il y a de l’innocence dans ma connaissance, c’est parce qu’il y a en elle de la volonté d’engendrer. » Bien loin de Dieu qui exige de mépriser la sexualité pour ne se consacrer exclusivement qu’à son culte pour un Au-delà de félicité. Engendrer, élever, connaître, contrevient à l’être créé d’un coup « à son image » par le Dieu tout-puissant – et il n’aime pas ça, le dieu jaloux de la Bible. Aucune liberté n’est permise, il faut obéir à ses Commandements, ses Interdits, se soumettre. Ainsi font les Juifs et les Mahométans, un peu moins les chrétiens, contaminés par la culture grecque mais ramenés brutalement au Dogme par saint Paul. Vivre, c’est l’inverse : c’est être de ce monde-ci et de s’y ébattre au mieux, guidé par la volonté d’y vivre et d’y vivre meilleur.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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A contrefaire le malade, on le devient, dit Montaigne

Notre philosophe note ses curiosités de lecture. Au chapitre XXV du Livre II des Essais, il lit chez Martial, un auteur latin, « l’histoire de Caelius qui, pour fuir à faire la cour à quelques grands à Rome, se trouver à leur lever, les assister et les suivre, fit mine d’avoir la goutte. » Et de s’emballer la jambe et de contrefaire la boiterie. Sauf que l’habitude la lui donna bel et bien, la goutte ! On peut supposer que l’inactivité et la nourriture inchangée de trop de viandes a précipité cette maladie, courante chez les urbains antiques qui n’avaient guère le sens diététique, mais Montaigne en tire une philosophie : ne singez point ce que vous pouvez devenir !

« Les mères ont raison de tancer leurs enfants quand ils contrefont les borgnes, les boiteux et les bigles, et tels autres défauts de la personne ; car, outre ce que le corps ainsi tendre en peut recevoir un mauvais pli, je ne sais comment il semble que la fortune se joue à nous prendre au mot ». A trop imiter, on le devient. Une fois le pli pris, difficile de s’en défaire. On ne se refait pas, dit la sagesse des nations. Montaigne cite Appien, Froissart et Pline pour faire bon poids. Pour les modernes, citons Lorenzaccio de Musset qui, pour abattre un tyran se fit comme lui pervers et corrompu, ne pouvant se défaire de cette tunique de Nessus. Ou L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Stevenson, où le mal est en soi et finit par dominer quand on le laisse faire. Ou encore, en plus féministe, le « on ne naît pas femme, on le devient », de Simone de Beauvoir : la société et les traditions formatent l’individu pour qu’il ressemble au modèle arbitraire… Un habitus, disent les sociologues.

Mais il s’élève à Sénèque qui écrit à Lucilius, gouverneur romain de Sicile et ami de Pline l’Ancien. La folle de sa femme est chez lui et agit en folle : elle a perdu la vue mais se persuade qu’il fait sombre. « Ce que nous rions en elle, je te prie de croire qu’il advient à chacun de nous ; nul ne connaît être avare, nul convoiteux. » Il est vrai que chacun est aveugle sur ce qu’il est, ses défauts surtout. Il voit la paille dans l’œil de son voisin mais non la poutre qui est dans le sien. « Ne cherchons pas hors de nous notre mal, il est chez nous », dit Sénèque et Montaigne le suit. « Et cela même que nous ne sentons pas être malades, nous rend la guérison plus malaisée. » Rien de pire que les contents d’eux, ou ceux qui croient détenir la Vérité : ils sont malades sans le savoir. Car il existe d’autre chose qu’eux-mêmes et une autre « vérité » que la leur. Mais ils sont trop fermés, limités, bornés, pour en avoir seulement l’intuition.

Seule la philosophie guérit, conclut Sénèque – et Montaigne est bien prêt à le croire. Nous aussi : cela change des illusions et des religions avides de pouvoir comme des mensonges éhontés et des belles histoires des tyrans gourous.

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Montaigne disserte sur la grandeur romaine

Au chapitre XXIV du Livre II des Essais Montaigne prend de la hauteur par rapport à son propre temps. Quoi de mieux que de le comparer à ses chers Romains ? Il oppose « les chétives grandeurs de ce temps » – le sien – à la grandeur romaine et qualifie de « simplesse » l’égalité formulée par certains. Non, son temps n’est pas romain ; non, son temps n’est pas grand. Il est plutôt en décadence par rapport à l’antique. Encore que l’antiquité eût connue elle aussi la bassesse.

Propos qui n’est pas nouveau tant la scie du « c’était mieux avant » continue de courir dans les oreilles. C’est toujours mieux hors de chez soi, l’herbe est toujours plus verte dans le pré du voisin, il n’y a plus de jeunesse, plus de goût au travail, plus de grandes âmes, il leur faudrait une bonne guerre… Montaigne rappelle Cicéron dans ses Épîtres (ou Lettres) aux familiers, citant une lettre où César donne la Gaule en royaume à un certain Marcus Furius, recommandé par lui. « Il n’était pas nouveau à un simple citoyen romain, comme était lors César, de disposer des royaumes, car il ôta bien au roi Déjotarus le sien pour le donner à un gentilhomme de Pergame nommé Mithridate. » Donc, la concussion n’est pas nouvelle ; elle avait lieu sous les Romains comme du temps de Montaigne, de « mon royaume pour un cheval » à « Paris vaut bien une messe. ».

Mais la réalité de Rome n’était pas l’idéal de Rome. Et cet idéal demeure le même au temps de Montaigne. « Marc-Antoine disait que la grandeur du peuple romain ne se montrait pas tant par ce qu’il prenait que par ce qu’il donnait. » Antiochus, qui « possédait toute l’Égypte et était apte à conquérir Chypre », se vit rappeler à l’ordre par un émissaire du sénat romain. La vertu plutôt que la fortune lui importait le plus. De même, « tous les royaumes qu’Auguste gagna par droit de guerre, il les rendit à ceux qui les avaient perdus, ou en fit présent à des étrangers. » Montaigne trouve cela grand – et nous pouvons mesurer combien Poutine est d’esprit petit boutiquier et avare à cette aune.

Citant Tacite : « Les Romains, dit-il, avaient accoutumé de toute ancienneté, de laisser les rois qu’ils avaient surmontés en la possession de leurs royaumes, sous leur autorité, à ce qu’ils eussent des rois mêmes, outils de la servitude » (Vie d’Agricola, XIV). Soliman lui-même, grand Turc célèbre de son temps, fit de même du royaume de Hongrie, dit Montaigne. Comme quoi « avant » et « aujourd’hui » peuvent se ressembler si la grandeur y règne. Ce n’était pas mieux avant mais cela peut être pire aujourd’hui : tout est question de caractère.

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Il faut se battre pour être bien compris, dit Nietzsche

Après ses Discours à ses disciples (chroniqués précédemment sur ce blog), Zarathoustra s’est retiré en solitaire sur la montagne. Il attend, « pareil au semeur qui a répandu sa semence. » Mais il faut plus de neuf mois pour accoucher d’une idéologie nouvelle et, comme un père, le prophète est empli « d’impatience et du désir de ceux qu’il aimait. »

Mais cette impatience, si elle est légitime, empêche de germer. C’est le cas d’une idéologie comme d’un enfant : il faut le laisser être avant de l’élever. « Or, voici la chose la plus difficile : fermer par amour la main ouverte et garder la pudeur en donnant. » Car trop donner trop vite submerge et empêche le don de fructifier. Ce sont les parents trop présents qui étouffent, les pères ou mères fusionnels qui inhibent, substituant leur volonté à celle de l’enfant, croyant faire le bien alors qu’ils l’étiolent, vivant à travers lui par procuration tout ce qu’ils ou elles n’ont su ou pu réaliser.

Zarathoustra rêve une nuit qu’un enfant lui apporte un miroir. Il s’y est regardé et… « j’ai poussé un cri et mon cœur s’est ému : car ce n’était pas moi que j’y avais vu, c’était la face grimaçante et le rire moqueur d’un démon. » Notez combien Nietzsche prend soin d’associer le corps et les passions au mouvement de l’esprit – les trois étages de l’humain : un cri (instinctif), une émotion du cœur (affectif) et la vision (le jugement de raison). La cause ? « Ma doctrine est en danger, l’ivraie veut s’appeler froment. »

Texte prémonitoire, écrit en 1883, sur les dérives du nazisme futur. Les disciples déforment et amplifient des détails de sa doctrine sans la comprendre ni la prendre en entier. Ainsi la volonté de puissance n’est-elle pas le droit du plus fort que croient les brutes mais l’énergie vitale avide d’explorer et de comprendre et qui déborde de générosité pour tous les vivants. Mais les nazis étaient des gens des bas-fonds, peu instruits et qui méprisaient la culture (Goebbels sortait son revolver lorsqu’il entendait ce mot) ; les intellos nazis étaient peu nombreux et souvent idéalistes ou mystiques (Rosenberg, von Schirach), névrosés psychopathes (Rhöm, Göring, Heydrich) ou encore arrivistes (Goebbels, Albert Speer). Tout comme les illettrés de Daech qui lisent Mahomet et ses commentaires sans penser, ils ne prenaient – à la lettre – que ce qu’ils étaient capables de saisir dans l’œuvre de Nietzsche. Zarathoustra a raison de s’en faire !

« Mes ennemis sont devenus puissants et ont défiguré l’image de ma doctrine, en sorte que mes préférés doivent rougir des présents que je leur ai faits. » Rester trop longtemps dans sa tour d’ivoire ou le ciel des idées – ici la caverne de la montagne – est mauvais. Il faut redescendre dans le concret et parler concrètement à ses disciples concrets. « Sans doute y a-t-il en moi un lac, un lac solitaire qui se suffit à lui-même ; mais le fleuve de mon amour l’entraîne avec lui en aval – jusqu’à la mer ! » L’amour est pour Nietzsche la vie qui déborde, l’élan vital vers les autres, vers l’empathie et l’action ensemble. Il ne s’agit pas d’asservir mais de former, pas de formater mais d’épanouir. Par exemple, l’objectif initial des Jeunesses hitlériennes était un scoutisme positif qui sortait les jeunes de leur milieu étriqué et les faisaient vivre sportivement en toute égalité de conditions ; la propagande l’a déformé progressivement en formatage politique et militaire – mais il ne faut pas jeter le gamin sain et courageux avec l’eau sale des obsessions d’Adolf Hitler et de ses sbires.

Donc expliquer, toujours expliquer, inlassablement, comme les profs qui ne cessent de le faire (mais eux sans enthousiasme, juste pour remplir le programme). Zarathoustra est inspiré, il déborde au contraire ; il n’est pas un bureaucrate du savoir mais un voyant qui entraîne. « Comme j’aime maintenant chacun de ceux à qui je puis parler ! Mes ennemis eux-mêmes contribuent à ma félicité. » Chacun l’a un jour ressenti, contrer des arguments par d’autres est excitant, l’adversaire est implacable et lui opposer de vraies raisons en pointant ses failles est jubilatoire. Oui, on peut aimer ces « ennemis » qui vous haussent au-dessus de vous-mêmes et aiguisent vos facultés.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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La guerre est un mauvais moyen, dit Montaigne

Le chapitre XXIII du Livre II des Essais compare les États à des organismes, sujets à la maladie ou à trop de santé, et nécessitant les mêmes moyens qu’emploie la médecine. « Les royaumes, les républiques naissent, fleurissent et fanissent de vieillesse, comme nous » (on dirait « fanent » aujourd’hui). Et dans « les États souvent malades, a-t-on accoutumé d’user de diverses sortes de purgation. »

Elles se révèlent de trois sortes : purger le pays de ses éléments indésirables, le saigner d’un surplus de jeunesse, fomenter une guerre pour maintenir les turbulences en haleine.

« Tantôt on donne congé à une grande multitude de familles pour en décharger le pays, lesquelles vont chercher ailleurs où s’accommoder aux dépens d’autrui. » Ainsi les Juifs d’Espagne, chassés par les rois très catholiques, et les protestants de France, bannis par d’autres rois très catholiques. Ou des Juifs encore, pogromisés en Russie, qui se sont amassés en Europe centrale avant d’être pris entre les deux feux du communisme et du nazisme dans les « terres de sang » des historiens du XXe siècle. Notons aussi que les « immigrés » en Europe se trouvent exilés de leurs divers pays pour cause de guerre, de répression politique, d’intolérance religieuse ou, en Amérique latine, de famine (de pain ou de liberté) et sont ainsi en état de « décharger leur pays » – volontairement ou non. A l’inverse, les extrême-droites européennes rêvent d’une décharge à l’envers, de donner congé aux familles indésirables.

Les États trop sains, regorgeant de jeunesse, envoient coloniser d’autres terres et conquérir d’autres lieux. Ainsi firent les Romains, puis les barbares des invasions, avant les Mongols et les Blancs explorateurs suivis de leurs missionnaires évangélisateurs. « Ainsi se forgea cette infinie marée d’hommes qui s’écoula en Italie sous Brennus et autres ; ainsi les Goths et Vandales, comme aussi les peuples qui possèdent à présent la Grèce, abandonnèrent leur naturel pays pour s’aller loger ailleurs plus au large. » Ou les pays du Maghreb, dégorgeant leurs jeunes sans qu’il y ait un emploi pour eux, ou les pays d’Afrique noire qui font des petits à gogo tout en maintenant la tutelle des vieux politiciens corrompus, ce qui alimente le désir d’ailleurs comme une source dont le bassin déborde.

Mais il est pire… Les États « parfois aussi, ont à escient nourri des guerres avec aucuns leurs ennemis, non seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de peur que l’oisiveté, mère de corruption, ne leur apportât quelque pire inconvénient (suit une citation de Juvénal) mais aussi pour servir de saignée à leur république et éventer un peu la chaleur trop véhémente de leur jeunesse, écourter et éclaircir le branchage de cette tige foisonnant en trop de gaillardise. » Toutes les dictatures ont agi ainsi : Napoléon 1er pour calmer la Révolution, Napoléon III après la révolution de 1848, le fascisme mussolinien, le nazisme hitlérien, le soviétisme botté de Staline à Brejnev, l’Argentine de la dictature avec la guerre des Malouines, l’Irak saddamite contre le Koweït – et bien-sûr Poutine, depuis vingt ans au pouvoir et qui compte bien y rester. Contesté à l’intérieur après une dernière présidentielle peu convaincante, rien de mieux que la guerre pour resserrer les rangs, emprisonner les dissidents et assurer l’Ordre intérieur. La Turquie d’Erdogan est tentée de faire de même contre les Kurdes (en attendant la Grèce?) et la Chine de Xi, contesté lui-même pour sa politique erratique du Covid, contre Taïwan. Montaigne cite en son temps Edouard III d’Angleterre qui a exclu la Bretagne du traité de Brétigny afin d’y conserver la possibilité de faire la guerre.

« Mais je ne crois pas que Dieu favorisât une si injuste entreprise, d’offenser et quereller autrui pour notre commodité », se récrie Montaigne. Preuve que si, l’histoire en est pleine : soit Dieu s’en fout, soit il n’existe pas. Et c’est alors « la faiblesse de notre condition [qui] nous pousse souvent à cette nécessité, de nous servir de mauvais moyens pour une bonne fin. » Lycurgue fit s’enivrer les hilotes pour servir d’exemple repoussoir à ses Spartiates. De leur côté, « les Romains dressaient le peuple à la vaillance et au mépris des dangers et de la mort par ces furieux spectacles de gladiateurs et escrimeurs à outrance qui se combattaient, détaillaient et entretuaient en leur présence. » La « soif de sang » n’a pas de borne ; une fois commencée, elle pousse au pire, la jeunesse d’abord, soi-disant fragile, et « les filles même », déplore Montaigne. Il cite Prudence dans Contre Symmaque : « à chaque coup elle se dresse ; / elle est aux anges chaque fois que le vainqueur / enfonce son glaive dans la gorge ; / et cette vierge timide tourne le pouce / pour que meure celui qui est à terre. » Qui a pensé, dans un moment d’égarement, que la féminisation des sociétés les rendraient plus pacifiques, plus apaisées ? Au contraire… L’égalité des sexes pousse à la virilisation des femmes et à masculiniser un peu plus les hommes. D’où la violence qui monte, le culte du muscle, de l’action. D’où Trump et Poutine – entre autres – et la bénévolente Marine Le Pen qui pousse à l’hystérie un Zemmour.

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La générosité est la plus haute vertu, dit Nietzsche

Le dernier Discours de Zarathoustra est sur la vertu. Or la plus haute vertu est celle qui donne, selon Nietzsche (mais aussi selon le christianisme). « Dites-moi, pourquoi l’or a-t-il acquis la valeur la plus haute ? C’est parce qu’il est rare et inutile, étincelant et doux dans son éclat : il se donne toujours. » L’or est donc « symbole de la plus haute vertu » car « une vertu qui donne est la plus haute vertu » – la philia des Grecs, la charité selon Jésus. L’inverse « des chats et des loups » car ils sont d’égoïstes prédateurs, des voleurs, des impasses de l’Évolution selon Nietzsche en raison de leur « égoïsme des malades ».

Les disciples sur le chemin du Surhomme sont au contraire débordant de générosité, ils sont des sources qui absorbent pour rejaillir et arroser tout autour d’eux. « Vous contraignez toutes choses à venir et à entrer en vous, afin qu’elles rejaillissent de votre source, comme les dons de votre amour », dit Nietzsche. Il faut apprendre avant d’enseigner, voler le savoir et les valeurs avant de rayonner de sagesse. Ce pourquoi le disciple doit travailler avant d’être lui-même un créateur. « Nous concluons toujours à la dégénérescence quand l’âme qui donne est absente. »

S’élever, c’est donner ; au contraire, « tout pour moi », c’est se replier, donc stagner et lentement dégénérer. Avis aux trop conservateurs qui deviennent réactionnaires, n’acceptant plus aucun autre ni les changements : ils déclinent, ils vieillissent, leur mort n’est plus qu’une question d’années. La générosité est son inverse, elle accueille et assimile, elle absorbe pour transformer et faire rejaillir. Encore faut-il être sûr de soi – ce que nos sociétés malades ne sont plus. Un esprit sain dans un corps sain, disaient les sages romains. Et nous ? Avec le foot corrompu et le tennis fric, les Jeux olympiques mondiaux ont-ils encore un sens ?

Nietzsche mobilise les trois étages de l’humain, le corps, le cœur et l’esprit. « Ainsi le corps traverse l’histoire : il devient et il lutte (…) il ravit l’esprit de sa félicité, afin qu’il devienne créateur, qu’il juge et qu’il aime, qu’il soit le bienfaiteur de toutes choses. » Alors, « quand votre cœur bouillonne, large et plein, pareil à un fleuve, bénédiction et danger pour les riverains : c’est là qu’est l’origine de votre vertu. » Il s’ensuit que l’esprit est convaincu : « Quand vous vous élevez au-dessus de la louange et du blâme, et que votre volonté, la volonté d’un homme qui aime, veut commander à toutes choses : c’est là l’origine de votre vertu. » Et « elle donne la puissance », une « pensée régnante et (…) une âme avisée : un soleil d’or et autour de lui le serpent de la connaissance. » L’homme est alors plus que seulement pauvre créature de Dieu, il devient Surhomme, un peu plus dieu, un peu plus proche de Dieu. Pour les croyants, ne serait-ce pas sa volonté de devenir à son image ?

Mais Nietzsche ne prend pas ce chemin de la foi car il est pour lui une illusions et un abandon. « Ne laissez pas votre vertu s’envoler des choses terrestres et battre des ailes contre des murs éternels ! » Gloser sur le sexe des anges est vain alors qu’il y a tant à faire ici-bas. « Ramenez, comme moi, la vertu égarée sur la terre, – oui, ramenez-la vers le corps et vers la vie ; pour qu’elle prête un sens à la terre, un sens humain ! » Car il reste tant de choses à découvrir, tant de savoir à acquérir : « Nous luttons encore pied à pied avec le géant hasard et, sur toute l’humanité, où régnait encore jusqu’à présent l’absurde, le non-sens. » C’est pourquoi il faut combattre l’ignorance et la superstition, devenir créateur pour augmenter le savoir et s’harmoniser avec les lois du monde. « Le corps se purifie par le savoir, il s’élève en essayant avec science ; pour celui qui cherche la connaissance, tous les instincts se sanctifient ; l’âme de celui qui est élevé devient joyeuse. » Ainsi les trois étages de l’humain sont sains et pleins d’énergie, ils concourent à un même but. Reste à « veiller et écouter » pour l’avenir.

Pour cela, quittez vos maîtres – après en avoir extrait tout le suc. « L’homme qui cherche la connaissance ne doit pas seulement aimer ses ennemis, mais encore savoir haïr ses amis ». L’ennemi vous apprend sur vous-mêmes car il est impitoyable à vos défauts, alors que l’ami est trop indulgent et ne permet pas de progresser. Pour devenir maître, il ne faut pas rester élève et pour être créateur, il ne faut pas être croyant. « Vous ne vous étiez pas encore cherchés lorsque vous m’avez trouvé. Ainsi font tous les croyants ; c’est pourquoi la foi est si peu de chose. A présent, je vous ordonne de me perdre et de vous trouver vous-mêmes ; et ce n’est que lorsque vous m’aurez tous reniés que je reviendrai parmi vous. » Ainsi font les pères pour leurs fils et les mères pour leurs filles, aidés par la génétique qui programme opportunément l’adolescence, cet âge de remise en cause de tout ; ainsi font les fils et filles qui reviennent, adultes, égaux aux pères et aux mères, et peut-être un peu plus, « sur »-hommes par rapport aux humains qui les ont engendrés. Les Discours de Zarathoustra sont terminés, commence alors autre chose.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49 Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

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La poste selon Montaigne

Curieux chapitre que ce XXII du Livre II des Essais Il qui ne traite que « des postes », autrement dit des messagers. Montaigne y confie qu’il a couru la poste longtemps, n’ayant « pas été des plus faibles en cet exercice qui est propre à gens de ma taille, ferme et courte. » Il nous donne ainsi une indication sur son physique. Mais il déclare : « j’en quitte le métier ; il nous essaye trop pour y durer longtemps. »

Il faut en effet être jeune et en forme pour supporter de faire « cent milles par jour » (soit mille pas romains, environ 75 km). Montaigne vieillit, s’assagit, se reclus.

Et de citer maints exemples de postes, du romain Lucius Vibulus Rufus qui portait à Pompée jour et nuit, tirant droit et traversant les fleuves à la nage avec son cheval plutôt que de chercher un pont. Et Gracchus en la guerre des Romains contre le roi Antiochus, qui « fit Amphise Pella en trois jours, sur des chevaux de poste ». Et Cecinna qui employait des hirondelles pour communiquer, tandis que les « maîtres de famille » à Rome, au théâtre, « avaient des pigeons dans leur sein, auxquels ils attachaient des lettres quand ils voulaient mander quelque chose à leurs gens au logis ». Au Pérou, les courriers étaient des coureurs qui se passaient le relai sans s’arrêter. Les Valaques du Grand Turc dépouillent le passant de son cheval en lui laissant le leur, fourbu.

En bref, l’ingéniosité humaine est sans pareille pour communiquer le plus vite possible. Déjà Montaigne le notait, en passant.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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La mort volontaire selon Nietzsche

« Meurs à temps : voilà ce qu’enseigne Zarathoustra ». La mort n’est importante que mission accomplie, « entouré de ceux qui espèrent et qui promettent » – autrement dit les disciples et les enfants. Las, la mort est rarement telle, tant « il est vrai que celui qui n’a jamais vécu à temps ne saurait mourir à temps. »

Et de vilipender « les superflus » qui « font les importants avec leur mort ». La fin de la vie est un aiguillon pour bien vivre et préparer l’avenir. « Je vous montre la mort qui parfait, la mort qui, pour les vivants, devient un aiguillon et une promesse. » Elle est, premièrement, tel que dit plus haut, la mort qui laisse un héritage d’espérance et de gènes ; et secondement, « mourir au combat et répandre une grande âme. » Autrement dit un exemple d’honneur et de courage, qu’il faut suivre pour mériter.

« Haïssable » au contraire est « votre mort grimaçante qui s’avance en rampant comme un voleur ». C’est la décrépitude de la vieillesse, la démence sénile qui progresse, ou la maladie qui épuise et aigrit. Nietzsche serait donc en faveur du suicide, assisté ou personnel – comme les Romains, comme Montherlant. « Je vous recommande ma mort, la mort volontaire, qui vient à moi parce que je le veux. Et quand voudrais-je ?  – Quiconque a un but et un héritier veut la mort à son heure pour but et pour héritier. » Ce qui signifie : une fois la mission accomplie. On ne vit pas pour soi, on vit pour quelque-chose ou pour quelqu’un. Pour une idée, une tradition, un accomplissement ; pour un enfant, un avenir génétique et culturel. La plupart des gens ont une mort selon Nietzsche : à leur niveau, laissant des enfants, des œuvres ou un souvenir méritant. Pas besoin d’être un surhomme, même si tendre vers le mieux est l’élan de la vie.

La religion chrétienne pèche en cela, selon Nietzsche. « Je n’entends prêcher que la mort lente et la patience à l’égard de tout ce qui est ’terrestre’. » Pour le philosophe au marteau, Jésus est « mort trop tôt » « Il ne connaissait encore que les larmes et la tristesse de l’Hébreu, ainsi que la haine des bons et des justes ». En mûrissant, méditant au désert loin des bons et des justes, « peut-être aurait-il appris à vivre et à aimer la terre – et aussi à rire ! » Il est vrai qu’on ne rigole pas dans les Évangiles… beaucoup moins que dans l’Ancien testament, où la joie se manifeste souvent. Mais tous les croyants prennent la vie au sérieux et le rire leur semble un blasphème à leur dieu – voyez les communistes léninistes en Russie ou les socialistes français avant leur déconfiture, les Joxe, Aubry, Fabius, Valls, Hidalgo et tant d’autres : ce n’étaient que tronches tirées à la télé, propos graves et baratin sévère. Pas de quoi galvaniser les foules ni faire bander les jeunes. C’est plus drôle aux extrêmes.

« L’amour du jeune homme n’est pas mûr et c’est faute de maturité qu’il hait les hommes et la terre. Chez lui l’âme et les ailes de la pensée sont encore liées et pesantes. » Il faut de l’enfant en l’homme et le jeune homme s’en détache, avant de le retrouver une fois apaisé. Nul doute, selon Nietzsche, que Jésus-Christ « aurait lui-même rétracté sa doctrine, s’il avait atteint mon âge ! Il était assez noble pour se rétracter ! » Il aurait aimé la terre et n’aurait pas clamé le ciel unique ; il aurait aimé les humains et n’aurait pas prêché l’abstinence et le retrait, et l’abandon de la famille et des amis pour suivre une chimère.

La mort est un accomplissement, et Jésus a mal accompli sa mission. Nietzsche philosophe l’a-t-il mieux accomplie ? Tout ne dépend pas de sa propre volonté, fût-elle celle de fils de Dieu. « Que dans votre agonie, votre esprit et votre vertu brillent encore, comme la rougeur du couchant enflamme la terre : sinon votre mort vous aura mal réussi. »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Montaigne condamne les fout-rien

En ce début d’année où le gâteau se rétrécit grâce au prédateur Poutine, les revendications à gagner plus et en faire moins s’emballent. Chacun veut être reconnu pour son emploi plus que pour son travail : le statut, et le salaire y afférent, est plus valorisé que le métier et l’utilité sociale qu’il peut avoir : contrôler les billets vaudrait donc plus que faire l’infirmière. Montaigne, évidemment, n’avait que faire de cette intendance, son époque et son milieu le portaient plus à l’honneur et aux charges publiques. Dans le chapitre XXI du Livre II des Essais Il s’élève « contre la fainéantise » – en commençant par les princes.

Il cite ‘exemple de Vespasien, l’inventeur des chiottes, empereur romain actif jusqu’à son extrémité. « Il faut, disait-il, qu’un empereur meure debout ». Vertu de l’exemple. « Et le devrait-on souvent ramentevoir aux rois, pour leur faire sentir que cette grande charge qu’on leur donne du commandement de tant d’hommes n’est pas une charge oisive ». Nos présidents ne sont pas des rois, en dépit du mythe qu’entretiennent la CGT et les extrêmes gauchistes qui ne songent qu’à être calife à la place du calife. A l’inverse, dit Montaigne, la place des chefs est devant les troupes, pas « apoltroni (…) à des occupations lâches et vaines. » Douceur de cet occitanisme, qui s’applique pleinement à nos écolos verts de rage… pour une baffe en privé alors que grille la planète et que le Démon dostoïevskien darde ses missiles péniens sur son frère qui le boude.

Mais il n’est point que les empereurs et princes qui doivent éviter la flemme. « L’empereur Julien disait encore plus, qu’un philosophe et un galant homme ne devaient pas seulement respirer : c’est-à-dire ne donner aux nécessités corporelles que ce qu’on ne leur peut refuser, tenant toujours l’âme et le corps embesognés à choses belles, grandes et vertueuses. » Cultiver son jardin, disait Voltaire, or le jardin de beaucoup de nos contemporains est une jungle anarchique où se trouve n’importe quoi pourvu que ça pousse. Ne rien foutre semble le nec plus ultra de l’existence, à en croire les sondages : la semaine à 32 heures ! la retraite à 60 ans ! hausse du salaire minimum ! retraites de base à 2000 € (soit plus que le Smic) ! Et quelle vache à lait ou quelle dette va payer toute cette gabegie ?

Seul le travail permet de payer des impôts qui permettent la redistribution, les yakas démagogiques sur la comète sont des mensonges éhontés. Yaka faire payer les riches ou yaka prendre l’argent où « elle » est (selon feu le stalinien français Georges Marchais, employé un temps par Messerschmidt durant le pacte germano-soviétique) sont des impostures. Chancel et Piketty constatent déjà que : « dans l’Hexagone, les 10 % les plus riches détiennent 34 % des revenus, soit moins que la moyenne européenne ». Il y a trop peu de « riches » à faire payer et, les imposerait-on à 95 %, ce ne serait pas grand-chose pour alimenter le tonneau des danaïdes des « et moi ! et moi ! ». A moins que ne soient considérés comme « riches » ceux qui gagnent au-dessus de 3500 € par mois, comme suggérait Hollande. Que de « travail » employé à faire croire des choses ineptes, au lieu de se consacrer à des solutions concrètes… Le partage économique doit faire l’objet de débats démocratiques réguliers sur ce qu’il est possible de faire, sur les contraintes de chaque partie, sur ce que chacun est amené à lâcher pour que l’autre soit plus content. La flemme est de « croire » que tout « doit » tomber tout cuit dans le bec et qu’il suffit de gueuler. On voit jusqu’où Montaigne nous emmène encore aujourd’hui…

Sénèque dit des Romains qu’« ils n’apprenaient rien à leurs enfants qu’ils dussent apprendre assis », cite Montaigne. La théorie ne vaut pas la pratique et savoir quoi faire importe plus que les plans sur la comète. Encore faut-il faire l’effort (fatiguant) de se mettre au travail (loin du farniente). Encore que « l’effet n’en gît pas tant en notre bonne résolution qu’en notre bonne fortune », avoue Montaigne. Mourir en combattant, être utile jusqu’au bout, certes, mais qu’en est-il des blessures, des prisons, des maladies ?

Il faut rester droit, dit Montaigne. Et de citer en exemple le musulman Moulay Abd el Malik, roi de Fez tombé malade, qui vainquit Sébastien, roi du Portugal. « L’extrême degré de traiter courageusement la mort, et le plus naturel, c’est la voir non seulement sans étonnement, mais sans soin, continuant libre le train de sa vie dans elle. »

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Nietzsche parle de l’enfant et du mariage

Le mariage, pour Nietzsche, est sacré. S’il exècre le christianisme, le philosophe reste religieux : il relie l’humain au cosmos et au destin. Le mariage est une union à deux qui a pour but l’unique : l’enfant. Mais l’enfant est lui aussi sacré : « Es-tu un homme qui ait le droit de désirer un enfant ? Es-tu le vainqueur de toi-même, maître de ses sens et de tes vertus ? »

Si oui, alors « je veux que ta victoire et ta liberté aspirent à l’enfant. (…) Tu dois construire plus haut que toi-même. Mais il faut d’abord que tu sois construit toi-même, carré du corps à l’âme. » Tel est la saine raison de la passion et des sens, si l’on veut être humain. Les films récents sont pleins de pères qui découvrent leur progéniture, délaissées par le sort ou par leur métier éprouvant. Puis, une fois construits, par les aventures, le métier, l’armée, ils reviennent au garçon ou à la fille et portent désormais leurs soins à y être attentifs, à les « élever » enfin conjointement avec la mère qui a eu jusqu’alors tout le travail. Une prise de conscience de notre époque. Seul un esprit sain dans un corps sain saura élever correctement un enfant. A deux, c’est mieux, les faiblesses de l’un étant compensées par les forces de l’autre, les deux étant relatives aux contingences et aux fatigues.

« Tu ne dois pas seulement propager ta race en l’étendant, mais aussi en l’élevant. » Élever, c’est rendre meilleur, plus. Plus vigoureux, plus maîtrisé et civilisé, plus intelligent. On ne naît pas noble, on le devient – ce que Nietzsche appelle le Surhomme. « Tu dois créer un corps supérieur, un premier mouvement, une roue qui roule sur elle-même – tu dois créer un créateur. » Le lecteur a reconnu l’ultime des Trois métamorphoses, celle du lion en enfant, un être innocent empli d’énergie vitale, libéré des carcans moralistes et de l’excès des contraintes sociales.

« Mariage : c’est ainsi que j’appelle la volonté à deux de créer l’unique qui est plus que ceux qui l’ont créé.Respect mutuel, c’est là le mariage ». Nietzsche n’est pas machiste ni viriliste. Bien que contaminé malgré lui par l’ambiance de son temps, ce XIXe bourgeois, dominateur, masculin et impérialiste, il considère que le mariage lie deux êtres égaux avec un objectif commun : l’enfant des deux. Chacun apporte son talent et le capital génétique, social et culturel (comme dirait Bourdieu), fructifie sous la houlette attentive et bienveillante du père et de la mère. Avec une fratrie, c’est mieux ; et des cousins et cousines, encore mieux ; et des amis et amies, toujours meilleur. On ne naît pas tout armé, on le devient.

Le mariage habituel est une misère, constate Nietzsche. Bien loin « d’élever » des enfants, il les rabaisse. Car les mariés sont faibles et s’apparient mal. Parfois ils « achètent » une femme par leur dot ou en faisant miroiter leur richesse, leur situation, leurs espérances d’héritage. « Oui, je voudrais que la terre fût secouée de convulsions lorsque je vois un saint s’accoupler à une oie. » Humour de Nietzsche… Les mariages entre inégaux sont des béquilles de vieillesse après des égarements de jeunesse : rien de bon. L’un « ne captura qu’un petit mensonge paré » – une pétasse qui ne pense qu’à son corps et à ses afféteries ; l’autre « d’un seul coup a gâté à tout jamais sa compagnie », d’un coup de tête, d’un coup de cœur, d’un coup de queue ; un troisième « cherchait une servante qui eût les vertus d’un ange » – et voilà le machisme dominateur bourgeois, et Nietzsche l’abomine : « mais soudain il devint la servante d’une femme, et maintenant il serait nécessaire qu’il devint ange lui-même ». L’égalité dans le couple, n’est en effet pas respectée. Or, pas de liberté sans égalité, semble suggérer Nietzsche.

Où est l’égalité quand on cède à « de brèves folies » pour se marier « – c’est là ce que vous appelez amour ». Un « amour » qui n’est que sensualité bestiale, « le plus souvent c’est une bête qui flaire l’autre. » Ou une passion aveugle, « une parabole exaltée et une ardeur douloureuse ». Rien de sain, rien d’équilibré mais à chaque fois un pur égoïsme. « Un jour vous devrez aimer par-delà vous-mêmes ! Apprenez donc d’abord à aimer ! » Il faut être soi-même pour se marier, donc pas trop jeune et immature, et encore moins dans nos sociétés contemporaines infantilisantes où il est « interdit » de baiser avant l’âge de 15 ans et de travailler avant 16 ans – mais jusqu’à 65 révolus.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Nous ne goûtons jamais rien de pur, dit Montaigne

Montaigne découvre au chapitre XX de son Livre II des Essais que rien en ce bas-monde n’est pur ni parfait. « Des plaisirs et des biens que nous avons, il n’en est aucun exempt de quelque mélange de mal et d’incommodité ». C’est que nous vivons point en paradis ! Le monde des Idées comme l’au-delà des félicités divines ne sont qu’(humains) fantasmes d’absolu. « De la source même des plaisirs jaillit quelque chose d’amer », écrit Lucrèce cité par Montaigne.

C’est que notre conception du monde est binaire, contrairement à celle des Chinois par exemple, qui voient toujours un petit peu de yin dans le yang, et réciproquement. Pour nous, c’est bien ou mal, vrai ou faux, zéro ou un. La Bible a façonné cette façon de penser, le « Livre » à majuscule étant l’alpha et l’oméga de la pensée. Ce que l’islam a poussé à l’absolu en faisant du Coran, susurré à Mahomet (un intermédiaire) par un archange messager (donc pas directement par Allah) puis récité de mémoire (donc faillible) par le prophète (qui ne savait ni lire ni écrire), et enfin transmise oralement durant des générations avant que le Texte fut mis par écrit par divers lettrés (donc partiellement déformé, voire interprété). Comme pour Platon, le Coran dit que tout est dit une fois pour toute et qu’il ne s’agit aux hommes que de dévoiler la Parole pour connaître Dieu et les lois de l’univers qu’il nous a bâti. Dès lors, toute découverte n’est qu’une révélation ; les lois de la nature préexistent de tout temps et restent immuables ; elles ne peuvent qu’être vraies ou fausses, jamais changeantes ni relatives.

Or, constate Montaigne avec les Antiques (pré-bibliques), « les lois mêmes de la justice ne peuvent subsister sans quelque mélange d’injustice » et « notre extrême volupté a quelque air de gémissement et de plainte » (baiser fait mal en même temps que du bien et rend mélancolique en même temps qu’amoureux). « L’homme, en tout et par tout, n’est que rapiècement et bigarrure. » C’est ce que dit par exemple un Bruno Latour, récemment disparu, qui conteste le fait que nous soyons « modernes », autrement dit cartésiens de caricature, voués à la seule raison rationnelle et raisonnante qui coupe l’humain du reste de la création. La Science n’est qu’une série d’expériences réussies et publiées qui doivent être acceptées socialement ; elle ne sort pas toute armée du cerveau de génies. Les Lumières, dit Bruno Latour, se voulaient universelles et, ce faisant, apporter à chaque peuple le dévoilement du Vrai et du Bien. L’Occident ne les contraignait et colonisait (au départ) qu’avec de bonnes intentions : les convertir à la « vraie » foi pour leur faire quitter l’obscurantisme, leur inculquer les « bonnes » pratiques d’hygiène et de médecine, leur faire construire les instruments « utiles » de la modernité industrielle. Si l’universel reste le but, dit Latour, les voies d’y parvenir sont plus dans les liens entre les êtres, ce qu’il appelle « la diplomatie », que par la réalisation d’un Plan de dévoilement rationnel d’une quelconque vérité absolue. Les « êtres » selon Bruno Latour n’étant pas qu’humains, mais aussi plantes, animaux, objets, ressources, virus, prions, etc. Avec tous il faut « négocier » pour que chacun trouve sa place, avec le moins de mal possible.

Pour cela, tout l’être humain est sollicité, et pas seulement sa raison. Montaigne constate d’ailleurs « que, pour l’usage de la vie et service du commerce public, il y peut avoir de l’excès en la pureté et perspicacité de nos esprits ». A trop couper les cheveux en quatre on ne comprend plus guère ; à envisager toutes les possibilités, on n’agit plus guère, le choix étant trop grand et trop cornélien. « Les opinions de la philosophie élevées et exquises se trouvent ineptes à l’exercice. » C’est tout le drame hier des intellos gauchistes qui voulaient réaliser l’absolu en politique et le meilleur des régimes à imposer à tous selon l’épure en chambre qu’un philosophe avait prédit ; c’est tout le drame aujourd’hui de l’écologie politique qui veut tout, tout de suite, la fin de toute énergie fossile et la décroissance selon la courbe de température de Gaïa, sans prendre en compte ni les autres, ni ce qu’ils pensent. Leurs vérités se posent comme absolues, elles ne sont donc pas contestables, tout adversaire est le mal incarné, le diable en personne. C’est ainsi que le nucléaire est honni sans même y penser – ni débattre ! – alors qu’il est probablement le meilleur compromis actuel comme énergie de transition. On ne change pas une société par décret, on ne révolutionne pas un monde par caprice.

« Il faut manier les entreprises humaines plus grossièrement et plus superficiellement, et en laisser bonne et grande part pour les droits de la fortune », dit Montaigne.

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Ne rendez pas le bien pour le mal à vos ennemis, dit Nietzsche

Dans un nouveau chapitre un brin énigmatique, Nietzsche prend la parabole de la vipère qui pique sans raison Zarathoustra endormi et qui, lorsqu’il se réveille, veut rependre son venin. Dans cette histoire à la manière des Évangiles, la morale est pour les disciples et elle n’est pas très claire. « Les bons et les justes m’appellent le destructeur de la morale : mon histoire est immorale », dit Zarathoustra. En effet, ceux qui se disent bons et justes parce qu’ils croient en eux-mêmes définissent ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Nietzsche/Zarathoustra pourfend cette morale qui n’est pas la sienne, il est donc « immoral ». Mais pas amoral : sa morale à lui, il la définit lui-même, elle ne lui est pas imposée par d’autres, ni par des dogmes surgis il y a trois mille ans.

Zarathoustra est donc l’ennemi des chrétiens et des bourgeois moralistes, conformistes même s’ils sont laïcs. Mais, en bon « lion » des Trois métamorphoses, celui qui se révolte, il a besoin d’un ennemi pour se construire. « Si vous avez un ennemi, ne lui rendez pas le bien pour le mal ; car cela l’humilierait. Démontrez-lui plutôt qu’il vous fait du bien. » La colère est le moyen de progresser plus que le cynisme car elle affirme et caricature ses propres arguments face aux autres. « Mettez-vous en colère plutôt que d’humilier. » C’est ainsi que Nietzsche veut philosopher « au marteau ».

Restez humain, avec vos trois étages de pulsions, de passions et de raison, et ne laissez pas la seule raison agir. « Il est plus humain de se venger un peu que de s’abstenir de la vengeance ». L’homme qui aspire à être surmonté est riche d’énergie et généreux, il considère qu’« il est plus noble de se donner tort que de garder raison, surtout lorsqu’on a raison. Mais il faut être assez riche pour cela ». La justice est froide alors qu’elle devrait être « l’amour aux yeux clairvoyants ». « Inventez-moi donc la justice qui acquitte chacun, hors celui qui juge ! » Car chacun a ses raisons, celui qui juge n’a que la règle ; il n’est pas légitime à comprendre et se pose en dictateur pour l’imposer.

« Mais comment saurais-je être absolument juste ? Comment pourrais-je donner à chacun le sien ! Que ceci me suffise : Je donne à chacun le mien. » C’est par l’exemple que vient la règle de conduite, pas par une force de contrainte. Tous les parents le savent ou devraient le savoir : leurs enfants les imitent, de leur meilleur jusque dans leurs turpitudes. Il n’y a donc pas de Justice immanente, seulement celle que l’on crée en étant soi. Et « gardez-vous d’offenser le solitaire », dit encore Zarathoustra. Il est sa propre raison et sa propre justice. « Mais si vous l’avez offensé, eh bien, tuez-le aussi ! »

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La liberté de conscience divise et amollit, dit Montaigne

En son époque de guerre civile que nous nommons « de religions », notre philosophe périgourdin, bien au centre, consacre tout le chapitre XIX du Livre II de ses Essais à « la liberté de conscience ». Il pèse soigneusement ses mots : « Il est ordinaire de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans modération, pousser les hommes à des effets très vicieux. » Balancé comme à l’ordinaire, il loue les intentions mais déplore leurs effets ; quant aux « hommes », ils peuvent aussi être des femmes. Ce terme générique du mot « homme » en français hérisse nos contemporaines mais il n’est que la translation du latin neutre « humain ». Accuser la langue évite de penser au-delà des mots.

Lorsqu’il écrit, la France est ravagée par les querelles armées entre catholiques et protestants, dont la religion n’est souvent que le prétexte pour des motifs bien plus inavouables. Montaigne n’hésite pas à les détailler, comme quoi son temps n’est guère différent du nôtre en ce qui concerne la vilenie humaine. « Ceux qui s’en servent de prétexte pour, ou exercer leurs vengeances particulières, ou fournir à leur avarice, ou suivre la faveur des princes ». Quant aux fanatiques de la « vraie » religion (la leur), ils sont sincères mais intolérants et, ce faisant, amputent l’humanité de talents et de livres qui pourraient être précieux. C’est ainsi que l’antiquité a ravagé les bibliothèques, la censure fanatique chrétienne accusant celui ou celle-là de païennerie. « J’estime que ce désordre ait plus porté de nuisance aux lettres que tous les feux des barbares », écrit Montaigne. Les auteurs passés à la postérité ont asséné leur vérité subjective – alternative, dirait Trump – c’est-à-dire leur propagande mensongère. Leurs œillères dogmatiques ont interprété les actes des empereurs selon leur couleur idéologique, sériant les bons et les méchants, sans souci d’examiner leurs actes mêmes.

Ainsi de l’empereur Julien, appelé « l’Apostat » par ces chrétiens bornés alors qu’il fut un grand empereur, malheureusement occis trop jeune, à 30 ans, par une flèche parthe. « C’était, à la vérité, un très grand homme et rare, comme celui qui avait son âme vivement teinte des discours de la philosophie, auxquels il faisait profession de régler toutes ses actions ; et, de vrai, il n’est aucune sorte de vertu de quoi il n’ait laissé de très notables exemples », dit Montaigne. On notera l’emploi par deux fois de l’expression « en vérité » et « de vrai », qui montre une action de contre-propagande. La vérité officielle est fausse, la vérité réelle différente selon divers témoins d’époque, miraculeusement préservés. Le lecteur notera aussi sans peine que la philosophie apparaît supérieure à la religion pour Montaigne, la première étant l’exercice de la vertu selon la discipline de sagesse, la seconde une tradition culturelle, « la police ancienne du pays ». Entre suivre la coutume et croire, il y a un pas que Montaigne ne franchit pas.

Il expose donc les différentes vertus de Julien avant de conclure par un propos politique – qui pourrait être un conseil au roi, son contemporain. « Ayant rencontré en Constantinople le peuple décousu avec les prélats de l’Église chrétienne divisés, les ayant fait venir à lui au palais, les admonesta instamment d’assoupir ces dissensions civiles, et que chacun sans empêchement et sans crainte servît à sa religion. Ce qu’il sollicitait avec grand soin, pour l’espérance que cette licence augmenterait les partis et les brigues de la division, et empêcherait le peuple de se réunir et de se fortifier par conséquent contre lui par leur concorde et unanime intelligence ». Diviser pour mieux régner est un adage classique.

La liberté de conscience a donc deux faces, comme tout ce qui est en ce monde imparfait : semer la division et relâcher la réflexion par l’aisance. Croire ce que l’on veut rend libre d’explorer et de connaître ; d’autre part sa facilité rend paresseux, alors que la difficulté forcerait à l’effort. Les dissidents soviétiques connaissaient bien cette situation, comme tous les dissidents et résistants partout : la contrainte force à penser différemment tandis que la liberté mène à la facilité de penser comme tout le monde. Nos sociétés de libertés multiples en témoignent, tout est trop facilement offert et les gens ont peur de cette liberté qu’ils assimilent au n’importe quoi n’importe où de la licence. Ils préfèrent se réfugier dans le conformisme ou, dans les périodes de crise, dans la réaction conservatrice autoritaire. Tiens, comme Montaigne… « En ce débat par lequel la France est à présent agitées e guerres civiles, le meilleur et le plus sain parti est sans doute celui qui maintient et la religion et la police ancienne du pays. » Prudence est mère de sûreté – cela est sagesse.

« On peut dire, d’un côté, que de lâcher la bride aux partis d’entretenir leur opinion, c’est épandre et semer la division ; c’est prêter quasi la main à l’augmenter, n’y ayant aucune barrière ni coercition des lois que bride et empêche sa course », commence Montaigne. C’est bien le reproche que font les sociétés conservatrices ou théocratiques comme la Russie, l’Iran, la Turquie, le Brésil, la Chine, aux sociétés ouvertes démocratiques – « la chienlit », résumait de Gaulle avant 1958. « Mais, d’autre côté, continue Montaigne dans son balancement habituel, on dirait aussi que de lâcher la bride aux partis d’entretenir leur opinion, c’est les amollir et relâcher par la facilité et par l’aisance, et que c’est émousser l’aiguillon qui s’affine par sa rareté, la nouvelleté et la difficulté. » Les affres de « la gauche » et de « la droite » traditionnelle en France, toutes deux dites « de gouvernement » parce qu’ils ont été sans plus désormais être, sont ainsi résumées. La facilité de changer, de voter pour d’autres partis plus adaptés ou plus populaires, a émoussé l’aiguillon des idées et des programmes. Qui est le peuple qu’on veut séduire ? Quelles sont les proposition qu’ils veulent voir présenter ? Ces deux simples questions sont évacuées par les états-majors technocratiques des egos qui ne visent que le pouvoir, pas le service politique de l’intérêt général.

« N’ayant pu ce qu’ils voulaient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu’ils pouvaient », termine astucieusement Montaigne. La Nupes en est l’exemple : écolos comme socialistes ont dû s’allier aux mélenchonistes et aux communistes comme la carpe au lapin pour simplement exister. Ne serait-ce pas ce qui guette « la droite » avec « l’extrême-droite » ? La liberté guide le peuple – vraiment ?

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Si tu vas chez les femmes, n’oublie pas le fouet ! dit Nietzsche

Le chapitre de Zarathoustra sur les femmes est cocasse et décalé. « Chose étrange, Zarathoustra connaît peu les femmes », écrit Nietzsche, avant d’ajouter « et pourtant, il a raison. Serait-ce que, chez les femmes, rien n’est impossible ? » Le philosophe non plus ne connaissait pas les femmes ; il connaissait surtout sa mère, rigide et pieuse luthérienne, fille de pasteur, et sa sœur, qui épousera un antisémite notoire avant d’aller fonder une colonie aryenne au Paraguay, ainsi que la volage Lou Andreas Salomé, une intello salope qui lui filera la chtouille. Nietzsche avait oublié son fouet…

« Dans la femme tout est énigme : mais il y a un mot à cette énigme : ce mot est grossesse. L’homme est pour la femme un moyen : le but est toujours l’enfant. Mais qu’est la femme pour l’homme ? » Cela se vérifie de nos jours, de nombreuses femmes libérées, devenues féministes avancées, se font faire un enfant par un géniteur de hasard, largué presque aussitôt. Elles veulent « leur » enfant. C’est parfois le cas de femmes qui vivent maritalement et qui, au bout de quelques années, ayant élevé garçon et fille, jettent le compagnon pour lui pressurer une pension alimentaire et connaître ainsi une existence aisée, libre de liens. J’en ai connu une : le père a dû s’adapter, faire des acrobaties pour voir ses enfants, tirer le diable par la queue car, bien entendu, le politiquement correct de la « justice » a décidé une fois pour toute que c’est la femme qui a raison et que l’homme doit payer. Même en garde alternée, quand les deux travaillent. « Mais pourquoi tu ne mets pas avec une autre femme pour avoir tes PROPRES enfants », a-t-elle osé dire, inconsciente d’égoïsme ? Un homme ne pourrait-il pas lui aussi aimer ses enfants pour eux-mêmes et pas comme objets narcissiques ?

Le siècle de Nietzsche voyait les choses autrement – et il est bien passé. Après trois guerres entre la France et l’Allemagne, le politiquement correct de l’époque est devenu ridicule et malfaisant. Seul Poutine le prend encore au sérieux, avec peut-être les guerriers de bureau que sont Zemmour et ses sbires. « L’homme doit être élevé pour la guerre, écrit Nietzsche, et la femme pour le délassement du guerrier : tout le reste est sottise. » Ben voyons ! C’est tout le reste, au contraire, qui est intéressant. « Dans tout homme véritable se cache un enfant qui veut jouer. Allons, femmes, découvrez-moi l’enfant en l’homme ! » De nombreuses qui le découvrent en usent pour le manipuler et ils n’ont alors, lorsqu’ils manquent de mots à cause de leur éducation nationale défaillante, que les coups pour s’en sortir. Non, tous les torts ne sont pas que d’un côté, même si la violence n’est jamais la solution. « Forte de votre amour, vous irez au-devant de celui qui vous inspire la peur », dit Nietzsche. Est-ce vraiment ce qu’il faut faire d’allier la peur à l’amour ?

« Que l’homme craigne la femme lorsqu’elle aime : c’est alors qu’elle fait tous les sacrifices, et toute autre chose est sans valeur pour elle ». Voilà qui est vrai, au moins. Mais de même : « Que l’homme redoute la femme lorsqu’elle hait : car au fond de son cœur l’homme n’est que méchant, mais au fond de son cœur la femme est mauvaise. » Pas faux non plus ! Les Mitou le prouvent à l’envi : le « consentement » est remis en cause parfois jusqu’à quarante ans après, hors contexte, et la vengeance (peut-on appeler cela autrement ?) poursuit les hommes qui ont « trop » osé selon les critères d’aujourd’hui. La méchanceté est sur le moment, la mauvaiseté sur la durée.

« Qui la femme hait-elle le plus ? – Ainsi parle le fer à l’aimant : « Je te hais le plus parce que tu attires, mais que tu n’est pas assez fort pour me tirer jusqu’à toi ». » Ainsi disait-on avant des hystériques : il leur faudrait un parachutiste ; les femmes sont trop souvent déçues par leurs partenaires. Encore que « la » femme soit une généralité sans guère d’intérêt autre que polémique. Qui a jamais rencontré « la » femme ? Il y a des femmes diverses, comme des hommes divers, et parfois ils se rencontrent pour leur plus grand bonheur. Réciproque – contrairement à ce que pense Nietzsche, pas libéré des préjugés de son temps bien qu’il s’y efforce sans cesse : « Le bonheur de l’homme est : « Je veux. » Le bonheur de la femme est : « Il veut ». » Mais non, la femme n’est pas réduite à « obéir » et l’homme à commander. Les deux sont désormais égaux, bien que devant « la justice » comme dans les réseaux sociaux, l’une soit plus égale que l’autre comme disait Coluche. « La femme pressent cette force, mais ne la comprend pas. » Elle ramène alors tout à son niveau au lieu de chercher à comprendre, tout comme l’homme ne fait guère d’effort pour se mettre au diapason de sa compagne – c’est là tout le malentendu des couples.

Zarathoustra de conclure par « une petite vérité » que lui dit une vieille qui a vécu. « Et ainsi parla la petite vieille : « Si tu vas chez les femmes, n’oublie pas ton fouet ! ». » La femme est perçue comme une lionne qu’il faut dompter, sous peine d’être dévoré. Est-ce inactuel ?

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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C’est un vilain vice que le mentir, dit Montaigne

Montaigne consacre son chapitre XVIII du Livre II des Essais au « démentir » ; il parle en fait de lui. Son livre se veut sa vérité, son être même. Non que Montaigne soit un être célèbre ou fameux, mais il est sincère. « César et Xénophon ont eu de quoi fonder et fermir leur narration en la grandeur de leurs faits comme en une base juste et solide. (…) Mais elle ne me touche que bien peu. » Montaigne ne se dresse pas une statue, il dit de ses essais que « c’est pour le coin d’une librairie, et pour en amuser un voisin, un parent, au ami, qui aura plaisir à me raccointer » (fréquenter à nouveau).

Ce n’est pas pour la gloire qu’écrit Montaigne, mais pour se connaître. Tout simplement. Pour « se construire » aussi, comme on dit aujourd’hui. « Me peignant pour autrui, je ne suis peints en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait, livre consubstantiel à son auteur, d’une occupation propre, membre de ma vie ; non d’une occupation et fin tierce et étrangère comme tous les autres livres. » Rendre compte de soi n’est pas s’ériger pour modèle, ni faire œuvre d’histoire ou de morale. Les Essais sont le journal intime d’une pensée qui explore et s’affirme. Montaigne fait de lui-même son étude.

Car l’écriture est une discipline qui met en ordre et à plat toutes les imaginations qui courent. « Aux fins de ranger ma fantaisie à rêver même par quelque ordre et projet, et la garder de se perdre et extravaguer au vent, il n’est que de donner corps et de mettre en registre tant de menues pensées qui se présentent à elle. » Ainsi la raison vient à l’être. Coucher sur le papier, c’est rendre objets ses actes et ses pensées, donc y réfléchir, tout comme le miroir renvoie l’image qu’on lui donne ; on peut ainsi s’observer, s’analyser comme si l’image donnée par écrit était autre que soi. Écrire est une psychanalyse.

D’où le souci qu’a Montaigne d’éviter tout mensonge. La vérité – nue, forte, morale – est le fondement occidental venu des Grecs. « Le premier trait de la corruption des mœurs, c’est le bannissement de la vérité », dit Montaigne. Il est vrai que nommer autrement les choses permet de les commettre sans vergogne, ainsi « aimer » pour « abuser » ; que nommer autrement les êtres permet de les contraindre ou de les éradiquer sans honte ni pitié, ainsi les « sous-hommes » juifs pour les nazis ou « les nazis » ukrainiens pour les Russes ; que pervertir les faits permet de se poser en seul détenteur de vérité, dite « alternative », donc en Dieu omnipotent que l’on ne peut que croire – ainsi Trump ou Poutine font-ils de leurs oukases des « vérités » qu’il serait inconvenant de soumettre à une quelconque critique. Manipulation aussi vieille que l’humain. « Notre vérité de maintenant, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autrui », écrivait déjà Montaigne.

Si l’on réagit le plus vivement à ce reproche de mensonge et de dissimulation, analyse notre philosophe, « serait-ce pas aussi que ce reproche semble envelopper la couardise et lâcheté de cœur ? » Et paf sur la tronche des démagos ! Ils ont peur d’affronter la vérité en face et ils se défilent par des belles histoires qui l’enjolivent et la minimisent, la tordant en fausseté. Est-il plus expresse lâcheté « que de se dédire de sa parole ? » dit encore Montaigne. « Notre intelligence se conduisant par la seule voie de la parole, celui qui la fausse trahit la société publique. » Et d’ajouter à propos de cet outil d’intelligence : « S’il nous trompe, il rompt tout notre commerce et dissout toutes les liaisons de notre police. » Le « commerce » n’est ici pas marchand mais signifie échange entre les personnes ; la « police » n’a rien à voir avec l’organe de répression si cher à Poutine, entre autres, mais avec nos liens collectifs et nos activités dans la cité (polis = la cité).

Notre parole est notre honneur, conclut Montaigne – il est malheureux que l’honneur ne soit plus une valeur en notre temps. La vanité l’a remplacé. Montaigne nous montre ce que nous avons perdu en vertu et en raison.

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Le chemin du créateur est solitaire, dit Nietzsche

Créer veut dire exprimer sa propre volonté, sa personnalité et son individualité. Créer exige donc la transgression des normes et la solitude. On ne trouve le chemin qui mène à soi-même qu’en allant hors des hordes, en quittant le troupeau. Cela ne nous fait pas que des amis, plutôt des ennemis, même, avant que ne vienne la célébrité. Alors tous les « amis » reviennent, encore plus chaleureux, bassement intéressés de graviter dans l’orbe du grand personnage. Mais le personnage, pour devenir grand, doit d’abord se perdre…

« ‘Celui qui cherche se perd facilement lui-même. Tout esseulement est une faute’ : ainsi parle le troupeau. Et longtemps tu as fait partie du troupeau. » Comment pourrait-il en être autrement puisque l’humain est un être social, comme le loup. Mais, contrairement aux abeilles et aux fourmis, l’être humain, comme le loup, peut être solitaire. Il se détache du troupeau pour vivre sa vie, ses rêves, créer sa voie. Encore faut-il montrer « que tu en as le droit et la force ! »

« Es-tu une force nouvelle et un droit nouveau ? Un premier mouvement ? Une roue qui roule sur elle-même ? Peux-tu forcer les étoiles à graviter autour de toi ? », s’interroge Nietzsche. Mes lecteurs l’ont noté, il reprend les termes même des Trois métamorphoses où le chameau du troupeau devient lion rebelle, puis enfant libéré, innocence et oubli, un premier mouvement, une roue qui roule sur elle-même. Le créateur est un enfant qui joue. Tel Mozart le virtuose qui invente une musique nouvelle, ou Spinoza un rafraîchissement de la philosophie, ou Céline un langage littéraire neuf – ou encore De Gaulle une nouvelle politique. Chacun a dû transgresser les normes de son milieu, surmonter les règles de son métier, inventer une façon autre d’être, de penser et d’agir.

Nietzsche met en garde contre l’enflure. La convoitise d’atteindre les sommets et l’ambition de dépasser les autres ne sont pas des voies possibles au créateur. « Hélas ! Il y a tant de grandes pensées qui n’agissent pas plus qu’un soufflet. Elles gonflent et rendent plus vides encore. » Ce fut le cas pour les « Nouveaux » philosophes, qui n’ont fait que remettre en cause la doxa marxiste sans créer une façon de penser nouvelle ; c’est le cas trop souvent de la musique « contemporaine » qui s’égare dans la dissonance par principe, ou de l’art contemporain qui saute d’impasse en impasse, chaque petit moi « s’exprimant » sans avoir rien à dire. Ou encore de nombreux politiques, qui se croient penseurs et ne sont qu’histrions.

« Libre de quoi ? Qu’en chaut à Zarathoustra ! Mais ton œil clair doit m’annoncer : libre pour quoi ? Peux-tu t’assigner à toi-même ton bien et ton mal et suspendre ta volonté au-dessus de toi comme une loi ? Peux-tu être ton propre juge et le vengeur de ta propre loi ? ». Car être soi, pleinement maître, veut dire la solitude – donc la crainte et la moquerie de la foule qui préfère rester bien au chaud dans le nid, voire le mépris d’entre-soi de ceux qui se croient l’élite et que vous ne rejoignez pas. La liberté a pour contrepartie la responsabilité – voilà ce que veut dire s’assigner à soi-même son bien et son mal. Ce n’est pas faire n’importe quoi, ni se laisser aller sans entraves à ses pulsions comme le croyaient les lionceaux de mai 68 qui vilipendaient les chameaux bourgeois. C’est être seul juge, mais aussi seul pour juger, donc dans l’incertitude.

Il est plus facile de s’en remettre au Dogme ou aux règles admises, du genre « c’est la loi, je n’y peux rien, je ne veux pas le savoir ». Certes, dans la vie courante, les règles et les lois sont utiles à la vie en commun, tels les stops et les feux rouges, ou l’intervention de la police en cas de menace de crime ou de harcèlement. Mais ce n’est pas toujours le cas car les règles ne prévoient jamais tout, et elles peuvent être en contradiction. Ainsi la célèbre aporie du résistant qui cache un Juif dans sa maison : lorsque le nazi lui demande s’il y a quelqu’un, ne pas mentir est la règle, mais doit-il en conscience y obéir ? Dans les deux cas, sa responsabilité sera grande, il est seul juge…

Il n’est donc pas facile d’aller hors du troupeau car la liberté se paye de solitude comme de responsabilité. Il y a la majorité que cela effraie, pour cela prête à abandonner toute liberté pour être seulement en sécurité. C’est le contrat du Parti communiste en Chine, c’est aussi celui des partisans des histrions populistes : instaurer la dictature du yaka – la volonté du Maître – pour résoudre comme par enchantement tous les problèmes sans avoir à y penser ni à envisager des voies plus compliquées.

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J’ai la présomption de savoir qui je suis, dit Montaigne

Long est ce chapitre XVII du Livre II des Essais. Sous le titre général « De la présomption », Montaigne parle de lui. Il s’y étale, il s’y roule. Non par vanité mais par souci de bien parler de ce qu’il connaît. « Il y a une autre sorte de gloire, qui est une trop bonne opinion que nous concevons de notre valeur », commence-t-il. Et il va l’étirer sur 23 pages de l’édition Arléa. C’est qu’il n’est pas aisé de se connaître soi-même. Nous nous aimons et cela fausse notre jugement sur nous-même. Mais se déprécier par principe est aussi vain. « Je ne veux pas que, de peur de faillir de ce côté-là, un homme se méconnaisse pourtant, ni qu’il pense être moins que ce qu’il est. »

La société formate l’être humain et le déforme. « Nous ne sommes que cérémonie », dit Montaigne, parure apprêtée pour le regard d‘autrui, tout d’apparences et de convenances. « La cérémonie nous défend d’exprimer par la parole les chose licites et naturelles, et nous l’en croyons. » Laissons donc la cérémonie, dit l’auteur. La fortune fait beaucoup pour le jugement, ce qu’on appelle la réputation. Mais les autres, les communs, les anonymes ? Montaigne se met parmi eux et veut être jugé par ses écrits.

Jeune, on remarquait en lui « je ne sais quel port de corps et des gestes témoignant quelle vaine et sotte fierté. » Et alors ? dit-il : « il n’est pas inconvenant d’avoir des conditions et des propensions si propres et si incorporées en nous, que nous n’avons pas moyen de les sentir et reconnaître. » Et de citer Alexandre, César et Cicéron. Ces mouvements sont naturels, différents des artificiels que sont les « salutations et révérences » qui sont politesse mais peuvent devenir servilité.

Pour ce qui est de « l’âme », il distingue « deux parties en cette gloire : savoir est, de s’estimer trop, et n’estimer pas assez autrui ». Pour Montaigne, son « erreur d’âme » est de diminuer les qualités qu’il possède et hausser les qualités de ce qu’il ne possède pas. L’herbe est toujours plus verte dans le pré du voisin, avait coutume de dire un mien patron à qui voulait partir évoluer ailleurs. Ce qui fait déconsidérer ce que l’on a et envier ce que l’on n’a pas. Travers commun : un blond imberbe de corps enviera sans raison le brun velu (j’en ai connu un) ; une brune aux cheveux plats enviera une blonde aux cheveux bouclées (j’en ai connu une).

La philosophie aide à reconnaître en l’être humain « son irrésolution, sa faiblesse et son ignorance. » Car « il me semble que la mère nourrice des plus fausses opinions et publiques et particulières, c’est la trop bonne opinion que l’homme a de soi ». D’où la morgue des faux savants, la certitude technocratique des politiciens, la croyance dure comme fer des complotistes pour leurs élucubrations.

Cette digression digérée, Montaigne en revient à lui. « Il est bien difficile, ce me semble, qu’aucun autre s’estime moins, voire qu’aucun autre m’estime moins, que ce que je m’estime ». Une fois ces jeux de mots faits, le propos est de dire que rien ne satisfait Montaigne : ni le mouvement en lui, ni le jugement d’autrui. « J’ai le goût tendre et difficile, et notamment en mon endroit. » Il voit clairement mais fait mal. C’est particulièrement le cas en poésie ! « Je suis envieux du bonheur de ceux qui savent réjouir et gratifier en leur besogne, car c’est un moyen aisé de se donner du plaisir, puisqu’on le tire de soi-même. » Lui peine à écrire – comme Flaubert. Il n’est jamais satisfait des idées qu’il exprime, n’a qu’« une certaine image trouble » d’une forme qui serait meilleure sans qu’il puisse la saisir. « Tout est grossier en moi », résume-t-il. De même parler : « je ne sais parler qu’en bon escient, et suis dénué de cette facilité que je vois en plusieurs de mes compagnons, d’entretenir les premiers venus et tenir en haleine toute une troupe, ou amuser, sans se lasser, l’oreille d’un prince de toutes sortes de propos, la matière ne leur faillant jamais… »

Quant à la beauté, c’est « une pièce de grande recommandation au commerce des hommes », constate Montaigne en citant les antiques. Le corps en premier car l’âme n’est rien sans son enveloppe selon « les chrétiens », dit-il. Pour le mâle, il doit être grand – « or je suis d’une taille un peu au-dessous de la moyenne », avoue Montaigne. « Les autres beautés sont pour les femmes », assure-t-il un brin amer. Le front, les yeux, le nez, la bouche, les dents, l’épaisseur de la barbe, la fraîcheur du teint, la proportion légitime des membres ne comptent pas, quand il s’agit des hommes. Lui avait tout cela, avec la santé, en son adolescence et son âge mûr, dit-il. Mais, « ayant piéça franchi les 40 ans (…) je m’échappe tous les jours et me dérobe à moi. » Il devient un « demi-être ».

« D’adresse et de disposition, je n’en ai point eu », dit-il, ni pour la musique, ni aux sports ou à la danse, ni pour nager, escrimer, voltiger ; ni pour bien rédiger ni écrire. Et il se compare à son père qui avait toutes les qualités. Il se résume ainsi : « Mes conditions corporelles sont en somme très bien accordantes à celles de l’âme. Il n’y a rien d’allègre ; il y a seulement une vigueur pleine et ferme. » Mais ce n’est pas si mal… Il se dit « extrêmement oisif, extrêmement libre, et par nature et par art » – que lui faut-il de plus ? S’il a du plaisir à faire, il s’y lance et le fait bien – que dire de mieux ? N’ayant eu ni commandant, ni maître forcé une fois adulte, il se juge « paresseux et fainéant » – mais selon quelle règle ? « J’ai marché aussi en avant et le pas qu’il m’a plu » – n’est-ce pas là une sagesse ?

Il n’a pas été ambitieux, ni n’a convoité la fortune, ayant à sa suffisance et dédaignant de compter. Il n’a « eu besoin que de jouir doucement des biens que Dieu par sa libéralité m’avait mis entre les mains ». « Mon enfance même a été conduite de façon molle et libre, et exempte de sujétion rigoureuse », dit-il – mais n’est-ce pas l’éducation que nous prônons ? Le terme de « molle » ne signifie pas pour lui à la paresseuse, mais sans grandes contraintes, en douceur. Il « s’abandonne du tout à la fortune », il s’efforce « de prendre toutes choses au pis. » N’est-ce pas cela la sagesse issue des stoïciens et des épicuriens ? En se dévalorisant en apparence, Montaigne dessine en creux la force qu’il a et la personne qu’il est. « Ne pouvant régler les événements, je me règle moi-même, et m’applique à eux s’ils ne s’appliquent à moi. » N’est-ce pas une attitude raisonnable et plus efficace que de se révolter contre « le sort » et de rêver à d’inutiles « yaka » ?

Il est mal en son siècle de troubles civils, de peste pandémique et de guerre de religions. Il se serait trouvé mieux chez les Romains. « Les qualités mêmes qui sont en moi non reprochables, je les trouvais inutiles en ce siècle. La facilité de mes mœurs, on l’eût nommée lâcheté et faiblesse ; la foi et la conscience s’y fussent trouvées scrupuleuses et superstitieuses ; la franchise et la liberté, importunes, inconsidérées et téméraires. » Le siècle de turpitudes, tout « de feintises et de dissimulation » rend vertueux à peu de frais ; il suffit d’être bon. « Il ne faut pas toujours dire tout, car ce serait sottise ; mais ce qu’on dit, il faut qu’il soit tel qu’on le pense, autrement c’est méchanceté. » Montaigne avoue être mauvais dans cet art politique. « Présentant aux grands cette même licence de langue et de contenance que j’apporte de ma maison, je sens combien elle, décline vers l’indiscrétion et incivilité. Mais, outre que je suis ainsi fait, je n’ai pas l’esprit assez souple pour gauchir à une prompte demande et pour en échapper par quelques détour, ni pour feindre une vérité, ni assez de mémoire pour la retenir ainsi feinte, ni certes assez d’assurance pour la maintenir ; et fais le brave par faiblesse. » Montaigne avoue avoir peu de mémoire, ce qui le handicape dans la vie courante – mais lui permet d’écrire ce que lui pense, sans passer par les filtres des autres, bien qu’il assaisonne ses Essais, par convenance sorbonagre, de citations diverses. Il avoue aussi avoir l’esprit peu aiguisé : « Aux jeux, où l’esprit a sa part, des échecs, des cartes, des dames et autres, je n’y comprend que les plus grossiers traits. L’appréhension, je l’ai lente et embrouillée ; mais ce qu’elle tient une fois, elle le tient bien et l’embrasse universellement, étroitement et profondément, pour le temps qu’elle le tient. » Encore une fois, Montaigne fait de ses faiblesses des forces…

Le scrupule et l’embrouillamini de son esprit le conduisent à balancer pour toute décision. Il se laisse porter par le sort, ou la foule, dit-il. Ce pourquoi il est conservateur. « Il n’est aucun si mauvais train, pourvu qu’il ait de l’âge et de la constance, qui ne vaille mieux que le changement et le remuement ». L’instabilité est pire que le mal, observe-t-il. Il se pique d’être commun, donc d’avoir du bon sens – le sens commun. « Je pense avoir les opinions bonnes et saines ; mais qui n’en croit autant des siennes ? L’une des meilleures preuves que j’en aie, c’est le peu d’estime que je fais de moi » – une fois de plus, le défaut est renversé en qualité. C’est le en même temps, le yin et le yang, le balancement de sagesse. « Chacun regarde devant soi ; moi, je regarde dedans moi ». Les « imaginations » qu’il a en lui, Montaigne les a « établies et fortifiées par l’autorité d’autrui, et par les sains discours des anciens », mais elles sont avant tout « naturelles et toutes miennes », dit-il.

L’éducation de son temps ne formait pas au jugement, et c’est ce qu’il lui reproche. « Elle a eu pour sa fin de nous faire non bons et sages, mais savants : elle y est arrivée. » Et elle poursuit de nos jours cette fin d’enseigner et non d’éduquer, de former de futurs professeurs, pas des citoyens ni des praticiens. « Elle ne nous a pas appris de suivre et embrasser la vertu et la prudence, mais elle nous a imprimé la dérivation et l’étymologie. » A la fin de ce chapitre, venu bien tard dans l’œuvre, le lecteur connaît mieux Montaigne ; il est moins austère et plus proche de chacun, il reconnaît ses faiblesses et les change en forces. Il donne l’exemple.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.)

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Je ne vous conseille pas l’amour du prochain, dit Nietzsche

Antéchrist opposé à la morale des esclaves qu’est pour lui le christianisme, Nietzsche aime à provoquer le bourgeois en reprenant des formules du catéchisme. Ainsi cette injonction d’aimer son prochain comme soi-même, cette moraline qui n’a pas de sens, surtout si l’on ne s’aime pas soi-même !

« Vous vous empressez auprès du prochain et vous exprimez cela par de belles paroles. Mais je vous le dis : votre amour du prochain, c’est votre mauvais amour de vous-même. » C’est une fuite. Une excuse. Une justification. De la virtuewashing comme on dit greenwashing. « Vous ne vous supportez pas vous-mêmes et vous ne vous aimez pas assez : c’est pourquoi vous voudriez séduire votre prochain par votre amour et vous dorer de son erreur. » Ah ! Être d’accord ! Cela dispense de penser par soi-même, cela vous met au chaud dans le nid du « on », dans le communautaire où personne n’est plus responsable. Mais aussi où personne n’est plus libre : conditionné par les autres, leur jugement, la mode, ce qui se fait, ce qu’il faut penser. Le prochain est la parfaite excuse pour ne pas être soi. « Vous conviez un témoin lorsque vous voulez dire du bien de vous-même ; et lorsque vous l’avez induit à bien penser de vous, c’est vous qui,pensez bien de vous. » En toute bonne conscience.

« Plus haut que l’amour du prochain se trouve l’amour du lointain et du futur », dit Nietzsche. Il pense au Surhomme, l’homme qui s’est surmonté pour accoucher d’un être humain plus grand qu’il n’était, plus fort, plus épanoui. Mais il faut être « fou » : « le commerce des hommes gâte le caractère, surtout quand on n’en a pas. » Même les « fêtes » : « j’y ai trouvé trop de comédiens, et même les spectateurs se comportaient comme des comédiens ». Faire la fête, c’est s’oublier, se fondre dans la masse, s’enivrer par la bière et la danse (sans parler des autres substances qui abolissent le moi et font fusionner sans le vouloir ni même le savoir – d’où les « viols » au rohypnol ou après cocaïne). C’est se jouer la comédie à soi-même et voir la comédie jusque dans le regard des autres, du « prochain », ce qui justifie la bonne conscience de s’amuser. Vraiment ? Pourquoi alors les lendemains de fêtes laissent-ils toujours un goût amer ?

« Je ne vous enseigne pas le prochain je vous enseigne l’ami ». Pas celui avec qui « être d’accord » mais celui qui, au contraire, vous défie, vous fait avancer. « Que l’ami vous soit la fête de la terre et un pressentiment du Surhomme. » Un créateur qui vous fait accoucher de qui vous êtes, peu à peu, par ses échanges et son amour. « Et de même que pour lui le monde s’est déroulé, il s’enroule de nouveau, tel le devenir du bien par le mal, tel le devenir des fins par le hasard ». Il s’agit de dialectique, des contradictions qui font bouger, des changements incessants et interactifs du monde en lui-même. La fin advient par le hasard, comme une nécessité, mais qui n’était pas prévue. D’un mal peut surgir un bien, car tout est mêlé, ici-bas et le monde idéal n’existe pas. Oui, il faut faire la guerre pour assurer la paix, n’en déplaise aux idéalistes pacifistes ; oui, il faut du nucléaire pour assurer la transition énergétique vers le non-carboné, n’en déplaise aux idéalistes écologistes.

« Que l’avenir et la chose la plus lointaine soient pour toi la cause de ton aujourd’hui », conclut Zarathoustra dans son discours sur « l’amour du prochain ». L’avenir de la planète et de la paix, pas le sempiternel « être d’accord » avec le dernier qui cause le plus fort.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Sa propre conscience vaut mieux que la gloire, dit Montaigne

La gloire est l’objet du long chapitre XVI du Livre II des Essais. C’est que la gloire importe à une société aristocratique qui ne vit que pour elle. La gloire des armes, la gloire des hauts faits, la gloire de servir. Mais « il y a le nom et la chose », commence Montaigne. Et de citer « Dieu, qui est en soi toute plénitude et le comble de toute perfection, il ne peut s’augmenter et accroître au-dedans ; mais son nom se peut augmenter et accroître par la bénédiction et louange que nous donnons à ses ouvrages extérieurs. »

L’être humain doit être à l’image de Dieu, suggère Montaigne, meilleur au-dedans qu’au-dehors, « le nom » n’étant qu’une image qu’ont les autres, et non pas la réalité de la vertu. « Chrysippe et Diogène ont été les premiers auteurs et les plus fermes du mépris de la gloire ; et entre toutes les voluptés, ils disaient qu’il n’y en avait point de plus dangereuse ni plus à fuir que celle qui nous vient de l’approbation d’autrui. » Ah ! Être d’accord ! Quel confort – mais quelle lâcheté ! S’agit-il d’image ou de réalité ? De vertu véritable ou de marketing affiché ?

« Il n’est chose qui empoisonne tant les princes que la flatterie, ni rien par où les méchants gagnent plus aisément crédit autour d’eux ; ni maquerellage si propre et si ordinaire à corrompre la chasteté des femmes, que de les paître et entretenir de leurs louanges. Le premier enchantement que les sirènes emploient à piper Ulysse est de cette nature. » Notons que les mots « paître » et « piper » ne sont pas à prendre à leur sens sexuel d’aujourd’hui ; il ne s’agit ni de brouter la touffe, ni de faire une pipe mais de caresser dans le sens du poil et de duper.

Épicure, relate Montaigne, conseillait de cacher sa vie pour être heureux et vertueux – donc de ne pas chercher la gloire, qui est tout l’inverse. « Aussi conseille-t-il à Idoménée de ne régler aucunement ses actions par l’opinion ou réputation commune ». Donc de ne pas chercher à « être d’accord » avec la masse. « Ces discours-là sont infiniment vrais, à mon avis, et raisonnables », dit Montaigne – « Mais nous sommes, je ne sais comment, doubles en nous-mêmes, qui fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas, et ne nous pouvons défaire de ce que nous condamnons ». C’était peut-être pour lui le cas de « Dieu », auquel il croyait sans y croire et ne pouvait s’en défaire parce porté par tout son temps et sa société.

D’où le moment deux du discours, qui prend la position inverse, juste pour voir où elle mène. Carnéade, Aristote, Cicéron vantent la gloire qui fait désirer la vertu. Mais, « si cela était vrai, il ne faudrait être vertueux qu’en public », objecte Montaigne. Et c’est bien ce à quoi nous assistons de la part des politiciens, des patrons de grands groupes et des histrions médiatiques. Vertu affichée, turpitudes cachées – on en apprend tous les jours.

« De faire que les actions soient connues et vues, c’est le pur ouvrage de la fortune », dit Montaigne en un troisième moment de son discours. Dans les batailles, nombreux sont les hommes vertueux qui ont réussi à vaincre, sans que cela soit porté à leur crédit dans le grand chaos général. Montaigne le savait bien, qui avait combattu. « Et, si l’on y prend garde, on trouvera qu’il advient par expérience que les moins éclatantes occasions sont les plus dangereuses ». Citant saint Paul dans la IIe Épître aux Corinthiens : « Notre gloire, c’est le témoignage de notre conscience ». Il faut aller à la guerre pour son devoir, dit Montaigne, et n’attendre de récompense que de sa conscience, du travail bien fait. « Il faut être vaillant pour soi-même et pour l’avantage que c’est de voir son courage logé en une assiette ferme et assurée contre les assauts de la fortune. »

Car que vaut la gloire ? C’est une réputation que nous fait autrui, notre « prochain » selon Nietzsche, celui dont on attend un jugement. Mais qu’est-ce que le prochain, sinon le tout-venant ? « La voix de la commune et de la tourbe, mère d’ignorance, d’injustice et d’inconstance », dit Montaigne. Et de citer Cicéron : « Quoi de plus stupide, alors qu’on méprise les gens en tant qu’individus, d’en faire cas une fois réunis ? ». Ou Tite-Live : « Rien n’est plus méprisable que les jugements de la foule ». Car souvent foule varie : elle suit en mouton, elle s’enfle et se passionne sans raison, elle lynche avec avidité du sang et impunité du nombre. « Démétrios disait plaisamment de la voix du peuple qu’il ne faisait non plus de recette de celle qui lui sortait par en haut, que de celle qui lui sortait par en bas. » En ce chaos de masse, dit Montaigne, « en cette confusion venteuse de bruits de rapports et opinions vulgaires qui nous poussent, il ne se peut établir aucune route qui vaille. » Préférons la raison – et l’opinion nous suivra si elle veut.

« Je ne me soucie pas tant quel je sois chez autrui, comme je me soucie quel je sois en moi-même. Je veux être riche par moi, non pas emprunt. » Il cite Horace, qui s’applique fort bien à Zemmour ou Mélenchon aujourd’hui, tout comme à Trump ou à Raoult : « Qui, sinon le fourbe et le menteur, est sensible aux fausses louanges et redoute la calomnie ? » Agrandir son nom, dit Montaigne, le faire briller, est « ce qu’il peut y avoir de plus excusable », mais… – toujours un mais. « Mais l’excès de cette maladie en va jusque-là que plusieurs cherchent de faire parler d’eux en quelque façon que ce soit. »

Or mon nom, dit Montaigne, n’est pas seulement le mien ; il est celui d’autres familles homonymes et de descendants « à Paris et à Montpellier (…) une autre en Bretagne et en Saintonge ». Mon prénom est commun. Grâce aujourd’hui à l’Internet, chacun peut trouver des gens de même nom et prénom que soi qui sont soit bébés encore vagissants, soit retraités d’une profession très différente, soit déjà annoncés morts. Qu’est-ce donc, dans les siècles, que la gloire du nom ? Et que sont nos actions, en nos quelques années, qui passeront les siècles ? C’est la vanité des jeunes qui croient que le monde est né avec eux, que tout doit être compté, y compris leur insignifiance. « Pensons-nous qu’à chaque arquebusade qui nous touche, et à chaque hasard que nous courons, il y ait soudain un greffier qui l’enrôle et cent greffiers, outre cela, le pourront écrire, desquels les commentaires ne dureront que trois jours et ne viendront à la vue de personne. » On pourrait croire que Montaigne avait l’intuition des blogs !

Mais – encore un mais, Montaigne adore ce balancement – à propos de la vertu affichée qu’on appelle gloire : « Si toutefois cette fausse opinion sert au public à contenir les hommes en leur devoir ; si le peuple en est éveillé à la vertu ; si les princes sont touchés de voir le monde bénir la mémoire de Trajan et abominer celle de Néron ; si… (…) qu’elle accroisse hardiment et qu’on la nourrisse entre nous le plus qu’on pourra ». Vertu de l’exemple – mais cela fait beaucoup de « si ». Tenir le peuple en bride « avec quelque mélange ou de vanité cérémonieuse, ou d’opinion mensongère » est le fait des législateurs et des religions, dit Montaigne. De même pour les dames qui « défendent leur honneur » ; il est bien mal placé : « leur devoir est l’essentiel, leur honneur n’est que l’écorce ». Mieux vaut la conscience que l’honneur. Certains, cependant, n’ont ni l’un, ni l’autre.

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Le sens d’un peuple, ce sont ses valeurs, dit Nietzsche

« Zarathoustra vit beaucoup de contrées et beaucoup de peuples », raconte Nietzsche, d’où le bienfait de tous les voyages : ils vous font voir loin, et autre chose. « C’est ainsi qu’il découvrit le bien et le mal de beaucoup de peuples. » Donc ses valeurs – toutes différentes dans leurs priorités. « C’est la table de ce qu’il a surmonté, c’est la voix de sa volonté de puissance. »

Car seul ce qui est difficile permet de se surmonter ; on en fait une valeur. « Ce qui est indispensable et difficile s’appelle bien. Et ce qui délivre de l’extrême détresse, cette chose rare et difficile, il l’appelle : sacré. »

Par exemple les Grecs antiques : « Il fut que tu sois toujours le premier et que tu surpasses les autres : ton âme jalouse ne doit aimer personne, si ce n’est l’ami. » Ou les Polonais, ce « peuple d’où vient mon nom » croyait Nietzsche : « Dire la vérité et savoir bien manier l’arc et les flèches. » Ou les Juifs et les Arabes : « Honorer père et mère, leur être soumis jusqu’aux racines de l’âme ». Ou les Allemands, ou peut-être les Français : « Être fidèle et, pour l’amour de la fidélité, consacrer son sang et son honneur à des causes même mauvaises et dangereuses. »

Cela ne vient pas de Dieu mais des hommes. Ils « se sont eux-mêmes donné leur bien et leur mal (…) C’est l’homme qui a prêté de la valeur aux choses, afin de se conserver ». L’homme est « celui qui évalue ». Qui donne du sens pour lui-même. Côté sombre, les storytellers le savent bien qui habillent un mensonge d’une belle histoire pour faire passer la pilule. Côté clair, c’est l’enthousiasme du patriotisme, de l’humanisme, de la conquête spatiale, de l’expérience scientifique, de l’exploration : les valeurs de cœur, de curiosité d’esprit, d’humanité. « Évaluer, c’est créer. »

« Les créateurs furent d’abord des peuples et plus tard des individus. » L’individualisme est la plus jeune des créations selon Nietzsche. « Le plaisir du troupeau est plus ancien que le plaisir du Roi. » Bonheur de faire nid dans l’entre-soi, de se rengorger de penser ensemble la même chose, d’être d’accord comme à Valmy. « Et tant que la bonne conscience s’appelle troupeau, la mauvaise conscience seule dit : Moi. En vérité, le moi rusé, le moi sans amour qui cherche son profit dans l’avantage du plus grand nombre : ce n’est pas là l’origine du troupeau, mais son déclin. » Car il y a un mauvais moi : l’égoïste, le prédateur ; et un bon moi : l’amoureux, le coléreux, le créateur.

« Ce furent toujours des aimants et des créateurs qui créèrent le bien et le mal. Le feu de l’amour et le feu de la colère brillent dans toutes les vertus. » Zarathoustra « n’a pas trouvé plus grande puissance sur la terre que les œuvres de ceux qui aiment : « bien » et « mal », ainsi se nomment-elles. » Cette puissance « est pareille à un monstre », dit Nietzsche. « Qui domptera ce monstre ? » Mille buts car mille peuples, « il manque le but unique. L’humanité n’a pas encore de but ». En voilà un pour les écologistes, s’ils étaient moins dans le « moi » et plus dans le planétaire, moins dans les petites gifles entre conjoints consentants et plus dans les émissions de gaz à effet de serre de Poutine et de Xi, de Trump et de Bolsonaro, plus contre la guerre en Ukraine que contre Total énergies – qui ne fait que son métier qui est de livrer durant encore des années le gaz de chauffage et le carburant du parc automobile qui ne va pas changer d’un coup de baguette magique.

« Mais, dites-moi mes frères, si l’humanité manque de but, ne fait-elle pas elle-même défaut ? » Nietzsche voyait bien plus loin que les cervelles étroites qui l’ont repris et tordu pour leur nationalisme agressif.

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Notre désir s’accroît des difficultés, dit Montaigne

Tout le chapitre XV du Livre II des Essais est consacré au désir. « Nous défendre quelque chose, c’est nous donner envie », dit Montaigne. D’où l’imbécilité de la censure, soit dit en passant. Le plaisir ne naît que de ce que l‘on peut perdre. Si tout est abondant et gratuit, où est donc le désir de prendre et d’en jouir ? Il en est ainsi des biens comme des femmes, tout ce qui se refuse fait envie. La nudité intégrale devenue habitude n’affole pas le désir sexuel, au contraire des voiles et abayas qui ne laissent voir (d’ailleurs jusqu’à quand ?) que les yeux. Tout ce qui est rare est cher – à tous les sens du mot. Le mensonge attire le désir de vérité et le non-dit la parole. C’est ainsi que tout dire servirait la démocratie et que tout déballer sert la cure psychologique. La liberté intégrale d’expression serait le moteur de la liberté tout court.

« Pour tenir l’amour en haleine, Lycurgue ordonna que les mariés de Lacédémone [Sparte] ne se pourraient pratiquer qu’à la dérobée ». Pratiquer veut dire baiser, mais que cela est bien euphémisé. Il en est de même du sexe, où l’on fouette le désir : « La volupté même cherche à s’irriter par la douleur ». En fait, c’est la difficulté de les obtenir qui donne le prix aux choses. De là le viol, mais aussi le snobisme.

Forcer une femme était en ces temps-là un jeu du désir, probablement assez partagé. « Il y a non seulement du plaisir, mais de la gloire encore, d’affoler et débaucher cette molle douceur et cette pudeur enfantine, et de ranger à la merci de notre ardeur une gravité fière et magistrale », dit Montaigne des femmes qui se parent d’une « honte virginale » et font « profession d’ignorance des choses qu’elles savent mieux que nous qui les en instruisons ». Les coquettes affectent de dédaigner pour mieux ferrer et ne disent non que pour mieux signifier oui. Notre temps petit-bourgeois exige de mettre tous les points sur tous les i et récuse ces jeux de l’amour et du hasard. Montaigne vivait en son époque et philosophe sur sa propre expérience. Il en conclut qu’« il n’y a raison qu’il n’y en ait une contraire. » Et la possibilité même du divorce affine le désir de garder. « Ce qui est permis n’a aucun charme, ce qui n’est pas permis enflamme les désirs », dit Ovide cité par Montaigne.

Le snobisme est du même ordre psychologique : affecter une mode d’ailleurs pour mieux se distinguer excite le goût à la suivre. « Il ne se voit guère de Romains en l’école de l’escrime à Rome, qui est pleine de Français. » Ce qui est loin et cher attire plus que ce qui est à portée et à bas prix. La servilité de mode envers les Yankees, qui sévit à tous les niveaux de notre société française, y compris la plus intello et à la plus à la pointe du vent écolo-féministe, est de même essence. Il s’agit de choquer le bourgeois en adoptant des mœurs d’Iroquois et des concepts qui n’ont aucun sens dans notre culture, comme le woke. Ces pseudo-éveillés sont endormis par la propagande gauchiste américaine et se posent en avant-garde dans nos vieux pays qui, disons-le tout net, n’en ont rien à foutre. Quand le peuple vote, il vote contre ces histrions et snobinards et, poussez-le un peu plus, il votera carrément pour la réaction.

Une fois ces considérations menées et détaillées, Montaigne à son habitude prend le parti contraire – juste pour voir s’il le tient. Qui n’a pas d’arme ne se fait point attaquer, suggère Montaigne sur l’exemple des « Argipéens, voisins de la Scythie [territoire des Scythes, autour de la Volga], qui vivent sans verge ni bâton à offenser ; que non seulement nul n’entreprend d’aller attaquer, mais quiconque s’y peut sauver, il est en franchise, à cause de leur vertu et sainteté de vie. » Là est la raison, semble dire Montaigne, et nul doute que la prolifération des armes en vente quasiment libre aux États-Unis n’entretienne la facilité de tuer et ces crimes de masse de la solitude psychologique vite paranoïaque.

« Les serrures attirent les voleurs », selon Sénèque cité, car ce qui est protégé montre qu’il y a du bien à voler. Ce ne sont pas les banques, bardées de coffres blindés de plus en plus sophistiqués qui vont le contredire. Montaigne le prend pour lui et déclare, en son temps de guerre civile au prétexte de religion, que « la défense attire l’entreprise, et la défiance l’offense. » Lui-même ne clôt pas sa maison, ni ne la fortifie plus qu’elle ne l’est car la défense n’est jamais complète et l’attaquant toujours plus inventif. Il s’en remet à la Providence pour avoir déjà bien vécu. Ce laisser-aller est pour lui sagesse, dans la suite du chapitre, car ce qui est offert sans défense n’attire pas le désir – sauf celui de gratuitement mal faire, qui sévit malheureusement dans certaine jeunesse ignare et haineuse d’aujourd’hui.

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Qui est apte à l’amitié ? demande Nietzsche

Le curieux chapitre des Discours de Zarathoustra intitulé « De l’ami » fera grincer quelques dents. Il est en effet plutôt sibyllin. L’individu ermite dans sa coquille commence par « il y a toujours quelqu’un de trop auprès de moi ». Mais la solitude rend fou : « Je et Moi sont toujours en conversation trop animée : comment supporterait-on cela si l’on n’avait pas un ami ? » se demande Nietzsche. La solitude entraîne vers les profondeurs de soi, pas vers le haut de l’homme – qui doit être surmonté. « Notre désir d’un ami est notre témoin ».

L’amitié est donc une façon de sortir de soi pour évoluer, se surmonter. « Souvent l’amour ne sert qu’à surmonter l’envie. Souvent l’on attaque et l’on se fait un ennemi pour cacher que l’on est soi-même exposé. » Le respect véritable de « celui qui n’ose pas solliciter l’amitié », demande que l’on soit au moins son ennemi. Car seul le débat avec quelqu’un d’autre que soi-même peut permettre d’aller au-delà de soi et d’avancer.

Suit un développement sur le meilleur ennemi. « Si l’on veut avoir un ami, il faut aussi vouloir se battre pour lui : et pour se battre, il faut être capable d’être ennemi. » C’est-à-dire de s’opposer, de ne pas toujours « être d’accord » comme nous enjoignent trop souvent la moraline commune et les réseaux sociaux, cette réduction au médiocre et au banal des personnalités. « Ton ami doit être ton meilleur ennemi. C’est quand tu luttes contre lui que tu dois être le plus près de son cœur. » Car l’amitié est exigeante, elle n’est pas fusionnelle. Il s’agit du choc des personnes qui élève, pas de faire œuf ou nid qui engluent.

D’où la distance nécessaire à ce que chacun se préserve de l’autre, le quant à soi qui n’est pas duplicité mais pas entière vérité non plus. En témoignent ces phrases quelque peu ambiguës sur l’amitié entre hommes : « Tu ne veux pas t’envelopper de voiles devant ton ami ? Tu veux faire honneur à ton ami en te donnant à lui tel que tu es ? Mais c’est pourquoi il t’envoie au diable ! » L’hygiénisme et le naturel romantique avaient développé le nudisme en Allemagne, peut-être est-ce à cela que Nietzsche fait référence ? Sa pruderie protestante, due à son éducation, l’inhibait en ce sens. L’attirance du désir est pour lui incompatible avec l’amitié, il le dira à propos des femmes. Un ami, c’est un partenaire en esprit, pas un corps fusionnel. « Qui ne sait se dissimuler provoque l’indignation : voilà pourquoi il faut craindre la nudité ! Ah, si vous étiez des dieux, vous pourriez avoir honte de vos vêtements ! » Mais les dieux ne sont pas contraints par les désirs, ils les surmontent.

Les hommes le doivent aussi, et pour cela s’habiller. « Tu ne saurais assez bien t’habiller pour ton ami : car tu dois être pour lui une flèche et un désir dirigé vers le Surhomme ». Pas vers le semblable mais vers le plus. Regarder dormir son ami, dit Nietzsche, montre son propre visage en miroir imparfait. De quoi désirer le Surhomme plutôt que l’homme que l’on est.

« Es-tu un esclave ? Tu ne peux donc pas être un ami. Es-tu un tyran ? Tu ne peux donc pas avoir d’amis. »

Suit un développement sur la femme, dont on sait que Nietzsche avait une expérience malheureuse et une méfiance profonde. Élevé par des femmes, tenu en pruderie jusque fort tard dans sa vie, baladé par la Salomé qui consommait les mâles par vide essentiel et vanité, contaminé par la syphilis qui le rendra fou, le philosophe avait tout pour haïr la gent femelle. Sa sœur même, qui avait épousé un futur nazi, tordra son œuvre posthume en publiant La volonté de puissance, un ramassis de notes éparses que Nietzsche n’aurait certainement pas publié tel quel. Mais ses remarques acides ne sont pas dénuées de fondement.

« Pendant trop longtemps un esclave et un tyran ont été cachés dans la femme. » Ce n’est pas faux, étant donnée la condition faite aux femmes par la domination millénaire des hommes, encouragée par les religions du Livre. « C’est pourquoi la femme n’est pas encore capable d’amitié : elle ne connaît que l’amour. » Tout est dans le « pas encore », ce qui laisse une perspective d’évolution de la condition féminine pour Nietzsche. L’amitié suppose en effet l’égalité, pour regarder ensemble dans la même direction, au lieu de s’entre-regarder dans la fusion amoureuse. « Dans l’amour de la femme, il y a de l’injustice et de l’aveuglement à l’égard de tout ce qu’elle n’aime pas. » L’hystérie des mitou ne fait que prouver tant et plus cette assertion en nos temps désorientés. « Des chattes, voilà ce que restent les femmes, des chattes et des oiseaux. Ou, en mettant les choses au mieux, des vaches. » Bien que ces références animales soient plaisantes, et peut-être au second degré (les chattes griffent et ronronnent, les oiseaux chantent bêtement, les vaches ruminent et allaitent), nous laissons à l’auteur son propos. A chacun de le méditer s’il le souhaite.

Propos qu’il tempère d’ailleurs aussitôt : « La femme n’est pas encore capable d’amitié. Mais, dites-moi, vous hommes, qui d’entre vous est donc capable d’amitié ? » En effet, il existe couramment de la camaraderie, mais peu d’amitiés véritables. Au mitan de sa vie, chacun peut les compter sur les doigts d’une seule main. Les « amis » des réseaux ne sont que des relations (plus ou moins utiles, sans plus), pas de véritables amis sur qui l’on peut compter. Pourquoi ? « Maudites soient votre pauvreté et l’avarice de votre âme, ô hommes ! Ce que vous donnez à vos amis, je veux le donner même à mon ennemi, sans en être appauvri. » Sommes-nous assez généreux pour nos amis ? Ouvrons-nous nos âmes assez large ? L’ami n’est-il que le faire-valoir de soi ou un protagoniste qui rend meilleur ? Une béquille qui soutient ou un défi pour aller de l’avant ?

Ce chapitre peu clair d’Ainsi parlait Zarathoustra jette sur le papier des idées qui mériteraient d’être développées.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Rien n’est certain que l’incertitude, dit Montaigne

Rien n’est certain que l’incertitude, dit Montaigne en très court essai est ce chapitre XIV du Livre II des Essais. Montaigne s’oppose aux stoïciens, pourtant sa manne philosophique. C’est qu’il se prend à juger par lui-même, ayant tout lu mais surtout pensé.

« C’est une plaisante imagination de concevoir un esprit balancé justement entre deux pareilles envies. Car il est indubitable qu’il ne prendra jamais parti ». Ainsi l’âne de Buridan, ne pouvant décider s’il avait plus soif que faim, a hésité entre la paille et le seau au point d’en crever. Montaigne nous « loge entre la bouteille et le jambon », ce qui est plus humain et plus plaisant. Et qui nous parle mieux car le simple bon sens, au rebours des théories philosophiques, nous dit immédiatement ce que nous ferons de ce dilemme qui n’en est pas : nous prendrons alternativement de l’un et de l’autre, jusqu’à plus soif ni plus faim.

Mais les stoïciens répondent par des théories à ce mouvement naturel. Ils « répondent que ce mouvement de l’âme est extraordinaire et déréglé, venant en nous d’une impulsion étrangère, accidentelle et fortuite. » Tant de mots pour au fond ne rien dire ! « Il se pourrait dire, ce me semble, plutôt, – dit Montaigne – qu’aucune chose ne se présente à nous où il n’y ait quelque différence, pour légère qu’elle soit ; et que, ou à la vue ou à l’attouchement, il y a toujours quelque plus qui nous attire, quoique ce soit imperceptiblement ».

C’est que toute spéculation est intellectuelle et non réelle, en témoigne « les démonstrations du contenu plus grand que le contenant, le centre aussi grand que sa circonférence, (…) et la pierre philosophale, et quadrature du cercle ». De quoi justifier Pline dans son Histoire naturelle qui déclarait, cité par Montaigne : « qu’il n’est rien certain que l’incertitude, et rien plus misérable et plus fier que l’homme ». Ce ne sont pas nos financiers sûrs du risque à 99 %, ni nos économistes qui ont prévu dix des cinq dernières récessions, ni nos ingénieurs nucléaires à Flamanville qui ont dix ans de retard et un budget explosé.

Quand on vous dit « c’est sûr », il faut penser « peut-être ».

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

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La chasteté est un vice, selon Nietzsche

Nietzsche parle de la chasteté dans un court chapitre des Discours, la première partie d’Ainsi parlait Zarathoustra. Pour lui, la lubricité est un vice mais son contraire, la chasteté aussi. Le milieu juste est pour Nietzsche « l’innocence ». Celle de l’animal, celle de l’enfant. L’innocence est pureté, y compris dans la sexualité. Le plaisir innocent fait du bien au corps, donc aux passions, donc à l’âme. Le réprimer, le contraindre, fait surgir du vice.

« On vit mal dans les villes : trop d’humains y sont en rut. » Et de citer la « femme ardente », et l’homme dont « l’œil le dit assez – ils ne connaissent rien de meilleur sur la terre que de coucher avec une femme. Ils ont de la fange au fond de l’âme. » Ce que disent Orban et Poutine, au fond, ces autoritaires qui veulent tout régenter, même au lit.

Est-ce à dire que Nietzsche est puritain ? Que non pas ! « Vous ai-je conseillé de tuer vos sens ? Je vous conseille l’innocence des sens. » L’homme et la femme en rut sont des animaux – mais sans l’innocence de l’animal. Leur esprit fantasme, détourne, illusionne. L’humain n’est pas « un animal parfait » ; il n’est pas innocent. C’est ce que signifie chez les chrétiens le « péché originel », que Nietzsche reprend inconsciemment avec toute sa culture et son éducation protestante – et contre laquelle il se révolte. « Tuer les sens » est un non-sens pour lui car, comme chez les Antiques, l’humain est pour Nietzsche composé de trois étages liés à jamais : les instincts du ventre et du bas-ventre, les passions du cœur et la raison de l’esprit alliée à la spiritualité de l’âme.

« Vous ai-je conseillé la chasteté ? Chez quelques-uns la chasteté est une vertu, mais chez beaucoup d’autres elle est presque un vice. » Car l’abstinence n’est pas de tout repos sans prédispositions naturelles. Réprimer la libido a des conséquences sur le corps et sur l’âme, un désir sans fin, exacerbé par ce qu’il voit et n’ose pas toucher, des fantasmes de plus en plus outrés – jusqu’au passage à l’acte qui est une libération des tensions (physiques, morales, fantasmatiques). Le plus souvent au détriment des victimes : par le viol, le plaisir égoïste non partagé, le meurtre. « La chienne Sensualité transparaît, pleine d’envie, dans tout ce qu’ils font. » Il faut lire tous ces censeurs des réseaux sociaux, « indignés » des méfaits sur la femme, des touches sur enfant ; chaussés de lunettes moralisatrices, ils voient du vice dans tout ce qui s’écarte de leur étroite norme neutre : dans le torse nu des garçons, dans le nombril nu des filles, dans les shorts hauts sur les cuisses, les chemises trop ouvertes, les seins provocants sous les tee-shirts moulants… Leur regard moral est sale, pas les êtres innocents. « Nombreux sont ceux qui, voulant chasser leurs démons, se sont transformés en pourceaux. »

Un conseil de Nietzsche : « Si la chasteté vous pèse, il faut vous en détourner de peur qu’elle ne devienne le chemin de l’enfer – je veux dire de la fange et de la fournaise de l’âme. » L’enfer pour le philosophe n’est pas dans l’au-delà des religions mais ici-bas dans l’âme, dans les vices fantasmés (la fange) et la tension insupportable (la fournaise). Le « malpropre » de la morale bourgeoise chrétienne est la chair mais, pour Nietzsche « ce n’est pas ce qu’il y a de pire ». La chair est innocente et le plaisir doit être vécu comme tel, dans le consentement affectif et raisonné des adultes entre eux comme des enfants entre eux – car les enfants sont aussi une sexualité, même si elle n’est pas encore génitale. Freud et ses suivants l’ont amplement montrés, même si l’aujourd’hui ne veut plus le voir. Ce n’est pas le « malpropre » mais le « bas-fond » qui répugne à Nietzsche, le bas-fond où l’innocence est bafouée, niée, piétinée.

« La chasteté n’est-elle pas sottise ? Mais cette sottise est venue à nous, nous ne sommes pas allés vers elle. » La sottise est un abêtissement de l’homme, sans l’innocence de la bête. Une morale volontaire qui tord le plaisir au nom d’un principe sans fondement. Elle n’a rien de naturel. Au contraire des humains chastes de nature, mais qui ne sont pas la majorité : pourquoi donc en faire une injonction générale ? « En vérité, il y a des hommes foncièrement chastes : ils sont plus doux de cœur, ils rient mieux et plus souvent que vous. »

Les moralistes sexuels sont des sots. Ils prennent pour de la vertu ce qui n’est que répression du désir naturel ; ce faisant, ils mettent leur cocotte animale et mentale sous pression et voient partout du sexe, jusqu’à en être obsédé… chez les autres. Et parfois ils dérapent dans le crime, juste pour se soulager de cet insupportable. Selon Nietzsche/Zarathoustra, mieux vaut vivre naturellement, innocent en sexe comme dans le reste, car nous sommes humains, pleinement humains.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Juger de la mort d’autrui, entreprend Montaigne

Le chapitre XIII des Essais parle de la mort – mais de celle d’autrui. « La mort, qui est sans doute la plus remarquable action de la vie humaine, » selon Montaigne. C’est qu’il ne suit pas la religion qui veut que Dieu reprenne ce qu’il a donné, à son heure. Montaigne est, comme les Anciens, pour la mort volontaire, choisie par celui qui vit. « Peu de gens meurent résolus que ce soit leur heure dernière, et n’est endroit où la piperie de l’espérance nous amuse plus. »

Or « nous faisons trop de cas de nous. Il semble que l’université des choses souffre aucunement de notre anéantissement ». Autrement dit la nature (et Dieu) sont indifférents à notre vie ou à notre mort. La terre continue de tourner. Et Montaigne de se moquer : « Comment ? Tant de science se perdrait-elle avec tant de dommage, sans particulier souci des destinées ? Une âme si rare et exemplaire ne coûte-t-elle non plus à tuer qu’une âme populaire et inutile ? » Chacun se croit unique (et il l’est – mais il n’est qu’un essai ou une erreur de la nature).

« Si je n’ai pas envie de mourir, être mort m’est indifférent », dit Cicéron cité par Montaigne. Ce qui importe est moins l’état de mort que le passage de vie à trépas. « Ce cruel empereur romain [Caligula] disait de ses prisonniers qu’il leur voulait faire sentir la mort » – par la lente torture. Voilà le pire. D’autres ont voulu se suicider mais ont eu du mal à se résoudre à frapper là où il faut et avec rigueur. Et de citer des exemples antiques.

Quant à César, « quand on lui demandait quelle mort il trouvait la plus souhaitable : ‘la moins préméditée, répondit-il, et la plus courte’. » Refuser de souffrir n’est pas une couardise et, selon Montaigne, « si César l’a osé dire, ce ne m’est plus lâcheté de le croire. » Pline dit qu’une mort courte « est le souverain heur de la vie humaine. » D’où ceux qui se jettent dans les dangers pour en finir, ou décident de jeûner pour se délivrer de la maladie du corps.

Attendre est le pire : « Il n’y a rien, selon moi, plus illustre en la vie de Socrate que d’avoir eu trente jours entiers à ruminer le décret de sa mort. » Ce pourquoi la peine de mort est inhumaine, plus que la fusillade dans l’action ; Montaigne est contre la peine de mort, mais pas contre les combats qui tuent. Notre police, qui élimine malfrats dangereux et terroristes plutôt que de les envoyer en prison a raison – pour celui qui en est victime comme pour la société. Montaigne est un humaniste réaliste.

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Nietzsche contre les grandes enflures et les petits venimeux

Pour une fois d’une grande clarté, Nietzsche conseille à Zarathoustra de se garder de deux engeances humaines : les soi-disant grands hommes et les mouches de la place publique.

Ô combien nous connaissons ces deux espèces, de nos jours, avec les populistes à la Mélenchon, Zemmour ou Rousseau – et avec les « réseaux sociaux » qui lynchent à tout va pour être confortablement « d’accord » en bande organisée ! Les uns comme les autres, cela leur évite de penser. Les premiers ne sont qu’éponge à populo, ils renvoient aux gens ce qu’ils veulent entendre avec un seul but : le pouvoir ; les seconds ne sont qu’échos geignards ou vindicatifs, ils « s’expriment » pour dire qu’ils sont minables comme les autres et que tous ceux qui sont au-dessus leur font mal.

D’où ce conseil de Zarathoustra aux créateurs : « Fuis, mon ami, dans ta solitude ! Je te vois étourdi par le bruit des grands hommes et fouaillé par les aiguillons des petits. »

Les ainsi désignés « grands hommes », les hommes importants, notables, sont de « grands comédiens » et plus ils font de bruit et de vent, plus ils apparaissent grands ; ce sont des enflures au sens strict de la grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf. « Dans le monde, les meilleures choses ne valent rien sans quelqu’un qui le représente : le peuple appelle ces figurants des grands hommes. » Ainsi Didier Raoult, professeur distingué et directeur d’un grand centre de recherches médicales à Marseille, s’est-il fait capter par la gloire populaire. Chercheur, il a abandonné la recherche pour la représentation ; il a des convictions, ce qui est légitime, mais ne les a pas vérifié selon la méthode éprouvée. Il s’est retrouvé malgré lui représentant des antivax et autres « rebelles » à tout, ignares crasses et autres mécontents. Devenu un personnage, emprisonné dans ses affirmations péremptoires à la télé devant le monde entier, il est devenu un « grand homme » avant d’être dégommé par la réalité. Les 156 000 morts en France du Covid n’ont rien eu à faire de sa chloroquine ; il a été prié vivement de faire valoir ses droits à la retraite.

« Le peuple n’entend rien à la grandeur, je veux dire à la création. Mais il a un sens pour tous les figurants, pour tous les comédiens des grandes causes. » La science et sa rude discipline ? Il s’en fout, le peuple, il ne veut pas des vérités que l’on peut prouver mais des certitudes. Le peuple veut la croyance, pas la connaissance. Et lorsqu’un chercheur ou un politicien se lance à la tête du peuple, il renie la méthode scientifique ou le souci de compromis pour l’intérêt général. Cela donne des histrions, pas des créateurs. Ce qui rend aveugle à ce qui meut véritablement l’histoire. « Le monde tourne autour des inventeurs de valeurs nouvelles : il tourne, invisible. Mais autour des comédiens tournent le peuple et la gloire : ainsi va le monde. » Et il est bien méprisable…

« Le comédien a de l’esprit » – oyez Mélenchon ou Zemmour – « mais il n’a guère conscience de l’esprit. Il croit toujours à ce qui lui procure ses meilleurs effets – à ce qui incite les gens à croire en lui ! » D’où les dérives de Mélenchon ou Zemmour, ou Rousseau, ou tant d’autres, dont jadis Sarkozy. « Demain il aura une nouvelle foi et après-demain une autre plus nouvelle encore » – voyez Mitterrand ou Marine Le Pen. « Renverser – c’est ce qu’il appelle démontrer. Rendre fou – c’est ce qu’il appelle convaincre ». Une fois le chaos établi, son pouvoir sera mieux assuré. Et il le gardera par tous les moyens – voyez Poutine en 1999 avec ses faux attentats du KGB à Moscou et sa guerre totale en Tchétchénie. « Le sang est à ses yeux le meilleur de tous les arguments. » Pire ! « Il appelle mensonge et néant une vérité qui ne s’insinue que dans les oreilles fines » – voyez Trump ou Zemmour, ou Rousseau… et ainsi de suite. Or « jamais la vérité n’est restée au bras des intransigeants », constate Nietzsche. C’est même un marqueur : plus quelqu’un affirme et éructe, moins il est dans la vérité – ce pourquoi Zemmour, qui en a fait trop comme souvent les gens issus de minorités qui cherchent une revanche sociale, a lassé puis carrément perdu. « La place publique est pleine de bouffons solennels – et le peuple se vante de ses grands hommes ! »

« Tout ce qui est grand se passe loin de la place publique et de la gloire ».

Les mouches venimeuses des réseaux sociaux ne créent rien – que du buzz de mouche, le zonzon qui hypnotise et endort ceux qui ont l’âme faible et veulent hurler avec les chiens, obéir comme dans la ruche, trop souvent sans savoir pourquoi, juste pour faire comme « tout le monde » croient-ils. D’où la distance sociale nécessaire pour garder son esprit sain. « Tu as vécu trop près des petits et des pitoyables. Fuis leur vengeance invisible ! Ils ne sont pour toi que vengeance. » Car ils sont jaloux de ceux qui les dépassent, envieux de ceux qui osent penser autrement que la foule, lâches devant le courage de dire « non ». Inutile de lutter, les médiocres et les chiennes (de garde) sont trop nombreux – et se faire entendre de leur cerveau étroit est vain ; ils sont conditionnés par la foule, réduits au plus petit commun dénominateur humain, autrement dit le cerveau reptilien qui n’agit que sur pulsions, sans aucun brin de raison.

« Innombrables sont ces petits et ces pitoyables ; et maint édifice altier a péri par des gouttes de pluie et des mauvaises herbes. » Pour se préserver, il faut donc s’isoler, établir une barrière de courtoisie, mais une barrière ferme. « Ils bourdonnent autour de toi même quand ils te louent : leur louange est importune. Ils veulent être près de ta peau et de ton sang. Ils te flattent comme on flatte un dieu ou un diable. » Ils attendent de toi des réponses à leurs geignements, des caresses, du réconfort – le meilleur étant enfin d’être d’accord avec eux. Ils sont ainsi apaisés car ils t’ont rabaissé à leur niveau ; ils ne craignent plus ce qui les dépasse. « Ils pensent beaucoup à toi avec leur âme étroite – tu leur es toujours suspect ! Tout ce qui donne beaucoup à penser devient suspect. » Car « leur âme étroite pense : ‘toute grande existence est coupable’. » La fierté déplaît – il faut être comme tout le monde ; la bienveillance déplaît – ils y voient du mépris ; rien qu’être soi-même est une injure – « devant toi ils se sentent petits et leur bassesse s’échauffe contre toi d’une vengeance invisible ». Chacun a ses exemples pris dans son existence de tels comportements. Le mien est par exemple les critiques de livres qui me sont envoyés et que je lis : j’expose pourquoi j’ai aimé ou non, mais il me serait interdit de dire non ! La vérité est rude à entendre, mais elle est vérité, même si ce n’est que la mienne.

D’où le conseil de Nietzsche : « Fuis dans la solitude, où souffle un vent rude et fort. Ce n’est pas ta destinée d’être un chasse-mouches ». Ce pourquoi je ne suis qu’en veilleuse sur les réseaux sociaux et que je méfie toujours des enflures, qu’à titre personnel je critique impitoyablement.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Montaigne fait l’apologie de Raymond Sebon

Dans le plus long essai des Essais, au chapitre XII du Livre II, Montaigne prend la défense d’un théologien catalan du 14ème siècle, Raymond Sebon. Sa Théologie naturelle a été publiée à sa mort à Toulouse en 1436 et le père de Montaigne, à qui un ami avait donné le livre, l’appréciait fort. Au point de demander à son fils de le traduire en français, ce qu’un bon rejeton ne pouvait « refuser au commandement du meilleur des pères qui fut oncques ». Montaigne entreprend cependant une critique radicale des thèses de Raymond Sebon, rébellion inconsciente contre le père ou avancée de ses connaissances due à la lecture assidue des antiques. Il dit ce qu’il pense au fond de Dieu, de la foi et de la connaissance humaine ; il y expose tout entier sa philosophie du ni trop, ni trop peu.

L’Apologie ne fait pas moins de 8,5 % de l’ensemble des Essais, 131 pages sur 852 dans l’édition Arléa, agrémentée de près de 220 citations ! Manie universitaire aujourd’hui, venue de la scolastique médiévale, façon pour Montaigne de se dédouaner de ce qu’il affirmait en ouvrant le parapluie de l’érudition. C’est que cet essai était destiné à Marguerite de Valois, épouse d’Henri de Navarre, protestant qui deviendra Henri IV par conversion d’opportunité au catholicisme. L’Église avait mis à l’Index le Prologue de Sebon en 1564 et Montaigne, qui était en train de le traduire et le publie dès 1569, prenait ses précautions.

Tout l’art de Sebon, issu de Thomas d’Aquin à ce qu’il semble, était de distinguer la science humaine de la science divine, donc le savoir terrestre (incertain, changeant, provisoire) du savoir divin (établi, immuable, éternel). « Il entreprend, par raisons humaines et naturelles, établir et prouver contre les athéistes tous les articles de la religion chrétienne ». Montaigne montre grâce à lui que tout ce qui est humain est relatif et que tout ce qui est divin est objet de foi. Le savoir s’établit dans le doute, la foi dans la croyance pure. Ni l’un, ni l’autre ne sont satisfaisants pour Montaigne ; il introduit le doute dans les deux. Pour la foi, il ne « croit pas que les moyens purement humains en soient capables » (de la prouver). Mais – « il ne faut pas douter que ce ne soit l’usage le plus honorable que nous leur saurions donner, et qu’il n’est occupation ni dessein plus digne d’un homme chrétien que de viser par tous ses études et pensements à embellir, étendre et amplifier la vérité de sa croyance. »

Car le savoir exige précaution et méthode, il n’est pas à la portée de tout le monde. Et la croyance soumission complète, exclut aussitôt quiconque diverge. Ce livre fut donné au père de Montaigne « lorsque les nouvelletés de Luther commençaient d’entrer en crédit et ébranler en beaucoup de lieux notre ancienne croyance. En quoi il (…) prévoyait bien, par discours de raison, que ce commencement de maladie déclinerait aisément en un exécrable athéisme ; car le vulgaire, n’ayant pas la faculté de juger des choses par elles-mêmes, se laissant emporter à la fortune et aux apparences, après qu’on lui ait mis en main la hardiesse de mépriser et contrôler les opinions qu’il avait eues en extrême révérence, comme sont celles où il va de son salut, (…) il jette tantôt après aisément en pareille incertitude toutes les autres pièces de sa croyance (…) et secoue comme un joug tyrannique toutes les impressions qu’il avait reçues par l’autorité des lois ou révérence de l’ancien usage. » Ce luthéranisme, qui est jugement par chacun des saintes écritures, est la crainte aujourd’hui de tous les théologiens d’État, que ce soient Khamenei en Iran, Erdogan en Turquie, Poutine en Russie ou Xi en Chine. Tous récusent le relativisme et le jugement personnel, au profit de la foi intangible (fût-elle profane) et de la tradition. Ce que fit l’Église catholique durant des siècles.

Quant à la foi, elle peut être affirmée sans être vécue… « Notre zèle fait merveille, quand il va secondant notre pente vers la haine, la cruauté, l’ambition, l’avarice, la diffamation, la rébellion. (…) Notre religion est faite pour extirper les vices ; elle les couvre, les nourrit, les incite. » Ce que la religion catholique a montré à Montaigne lors de la saint Barthélémy, la foi révolutionnaire l’a montré en 1792 lors de la Terreur, la foi nazie dans les camps de Juifs, la foi communiste lors des Procès de Moscou, la foi intégriste de Daech en Syrie et ailleurs en Iran chiite, la foi communiste chinoise contre les Tibétains et les Ouïghours. Notre religion n’est que celle du pays où nous sommes nés, constate Montaigne. « Nous nous sommes rencontrés au pays où elle était en usage ; où nous regardons son ancienneté ou l’autorité des hommes qui l’ont maintenue ; ou craignons les menaces qu’elle attache aux mécréants ; ou suivons ses promesses. » Ce sont liaisons humaines, pas divines. Notre sagesse n’est que folie devant Dieu. « Est-il possible de rien imaginer si ridicule que cette misérable et chétive créature, qui n’est pas seulement maîtresse de soi, exposée aux offenses de toutes choses, se dire maîtresse et empérière de l’univers, duquel il n’est pas en sa puissance de connaître la moindre partie, tant s’en faut de la commander ? » Une telle charge contre l’esprit prométhéen de l’humanité se devait d’être citée.

Car pour Montaigne l’homme est avant tout présomption. Elle « est notre maladie naturelle et originelle ». Ce pourquoi il faut douter de tout et ne croire en rien. Rien n’est établi, sauf « Dieu » – Montaigne ne va pas jusqu’à remettre en cause la Cause première, bien que son discours y tende. « C’est par la vanité de cette même imagination qu’il s’égale à Dieu, qu’il s’attribue les conditions divines ». Donc même le doute doit être lui-même objet de doute. Dans cette incertitude fondamentale – très moderne – il faut rester dans le juste milieu : suivre son temps sans excès, douter sans cesse sans pourtant cesser de vivre. « De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle-là me semble avoir eu plus de vraisemblance et plus d’excuse, qui reconnaissait Dieu comme une puissance incompréhensible, origine et conservatrice de toute choses, toute bonté, toute perfection ». Ne cherchons donc pas à comprendre l’au-delà et conservons ce qui nous est donné ici-bas.

Montaigne se montre libéral au sens de l’humanisme : conservateur par les règles mais ouvert à tout changement. « Il ne faut pas laisser au jugement de chacun la connaissance de son devoir ; il le lui faut prescrire, non le laisser choisir à son discours ; autrement, selon l’imbécilité et variété infinie de nos raisons et opinions, nous nous forgerions enfin des devoirs qui nous mettraient à nous manger les uns les autres, comme dit Épicure ». Ce que répétera Hobbes avec son homme loup pour l’homme, ce que répètent à l’envi les libertariens américains adeptes du chacun pour soi et de la loi du plus fort. Ils savent bien que les « créateurs de valeurs », comme les appelle Nietzsche, les leaders d’opinion, les charismatiques, n’entraînent et ne gouvernent que ceux qui ont peur de leur propre liberté et qui se réfugient sous leur aile. Pour ceux-là, la foi est indispensable. « Voulez-vous un homme sain, demande Montaigne, le voulez-vous réglé et en ferme et sûre posture? affublez-le de ténèbres, d’oisiveté et de pesanteur. Il nous faut abêtir pour nous assagir, et nous aveugler pour nous guider ». Les théories du Complot et la désignations des diables ennemis (ainsi les « nazis » ukrainiens pour les Russes) sont les ténèbres, tout comme les affres de l’enfer dans l’au-delà, la pesanteur des tu-dois et des commandements. Le plus sage (comme on le dit à l’école) est le plus bête : il obéit en silence. « Ce n’est pas par discours ou par notre entendement que nous avons reçu notre religion, c’est par autorité et par commandement étranger. La faiblesse de notre jugement nous y aide plus que la force, et notre aveuglement plus que notre clairvoyance. » La tyrannie douce des réseaux sociaux, hier des cancanières au village, est là pour en témoigner…

Ce qui n’empêche pas le jugement personnel sur la religion et sur la foi, selon Montaigne. « Quand Mahomet promet aux siens un paradis tapissé, paré d’or et de pierreries, peuple de garces d’excellente beauté, de vins et de vivres singuliers, je vois bien que ce sont des moqueurs qui se plient à notre bêtise pour nous emmieller et attirer par ces opinions et espérances, convenables à notre mortel appétit. » Pourquoi ne pas mourir de suite si c’est mieux après ? Dieu est autre que cet adepte du marketing. « Il m’a toujours semblé qu’à un homme chrétien cette sorte de parler est pleine de démesure et d’irrévérence : Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut dédire, Dieu ne peut faire ceci ou cela. Je ne trouve pas bon d’enfermer ainsi la puissance divine sous les lois de notre parole. (…) Notre parler a ses faiblesses et ses défauts, comme tout le reste. La plupart des occasions des troubles du monde sont grammairiennes. » Dans les faits, « nous n’avons aucune communication à l’être, parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naître et le mourir, ne baillant de soi qu’une obscure apparence et ombre, et une incertaine et débile opinion. » Au contraire de Dieu, concept « réellement étant, qui, par un seul maintenant, emplit le toujours. »

D’où ce conseil ultime du juste milieu à Marguerite de Valois, de l’humilité face à l’ampleur de l’ignorance que l’on aura toujours du monde. « Tenez-vous dans la route commune, il ne fait mie bon être si subtil et si fin. (…) Je vous conseille, en vos opinions et en vos discours, autant qu’en vos mœurs et en toute autre chose, la modération et la tempérance, et la fuite de la nouvelleté et de l’étrangeté. Toutes les voies extravagantes me fâchent. » Car, il faut en être conscient, « notre esprit est un outil vagabond, dangereux et téméraire ; il est malaisé d’y joindre l’ordre et la mesure. » Aussi, « on a raison de donner à l’esprit humain les barrières les plus contraintes qu’on peut. En l’étude, comme au reste, il lui faut compter et régler ses marches, il lui faut tailler par art les limites de sa chasse. On le bride et garrotte de religions, de lois, de coutumes, de science, de préceptes, de peines et récompenses mortelles et immortelles ; encore voit-on que, par sa volubilité et dissolution, il échappe à toutes ces liaisons. » D’où la discipline inculquée dès la naissance aux enfants, la méthode scientifique pour ne pas divaguer, les lois juridiques pour rester dans les clous, la constitution pour établir la loi fondamentale – et ainsi de suite, jusqu’à la morale commune qui fixe les limites. La liberté ne va jamais sans règles – sinon elle devient licence et tyrannie, pour les autres comme pour soi.

Cet essai est touffu, fort long et digressif, Montaigne ne cesse de dire « mais revenons à notre propos ». Il est à l’image d’un esprit fantasque qui suit son plaisir et s’affranchit des contraintes, ce qui l’oblige à corriger à grand peine ses essais. « Je ne sais ce que j’ai voulu dire, et m’échauffe souvent à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier, qui valait mieux. Je ne fais qu’aller et venir : mon jugement ne tire pas toujours avant ; il flotte, il vague ». On ne saurait mieux dire ni juger de ses propres défauts.

Un grand texte de Montaigne, même s’il est lourd à lire.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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L’État est la nouvelle idole, selon Nietzsche

Nietzsche n’aime pas l’État, selon lui une abstraction comme Dieu, qui rend esclave les hommes. Il est en ce sens « anarchiste » tant qu’il existe des États qui s’arrogent le monopole de régir la vie de chacun. Où l’on constate que Nietzsche n’aurait surtout pas été nazi (et pas plus léniniste), puisque dans ces régimes, l’État est tout et l’individu rien. « L’État est le plus froid des monstres froids » : une administration des choses, une moralisation des êtres – un gouvernement, un droit, une loi. De quoi « normaliser », comme l’on dit aujourd’hui, tous les individus par essence originaux et créateurs.

Le philosophe au marteau préfère les peuples et les troupeaux, les premiers organisant leur puissance vitale comme des lions et les second restant soumis comme des chameaux – rappelons-nous les Trois métamorphoses. « Il y a encore quelque part des peuples et des troupeaux, mais pas chez nous, mes frères : chez nous, il y a des États. » Le mensonge de l’État est de dire : « Moi, l’État, je suis le Peuple. » Un certain Mélenchon, qui se croit l’État à lui tout seul comme simple élu parmi 577 autres députés, s’enorgueillit comme Louis XIV de clamer : l’État, c’est moi ! Or il n’est de plus qu’un homme, parmi les autres, et ni l’État, ni le Peuple. Nietzsche n’aurait pas aimé Mélenchon. « C’est un mensonge ! Ce sont des créateurs qui ont formé les peuples et qui ont suspendu au-dessus des peuples une foi et un amour ; ainsi ont-ils servi la vie ».

Mélenchon n’est ni Louis XIV, ni Napoléon, ni De Gaulle – ni même Mitterrand (cela se saurait). Il reste trop haineux et revanchard pour être créateur. Peu importe le personnage (je ne juge pas l’homme lui-même, que je ne connais pas, et qui a ses qualités), pour Nietzsche, le peuple est animé par les créateurs, ceux qui leur donnent une foi et un amour, ceux qui les entraînent. L’organisation d’État ne vient qu’ensuite, comme instrument de la grande Politique, pas comme fin en soi. Nietzsche, en cela, n’est pas fondamentalement « anarchiste », il admet une organisation de la société et une institution pour gouverner – mais comme outil pour la foi du peuple.

L’État comme fin en soi est une idole et « partout où il y a encore du peuple, il ne comprend pas l’État et il le hait comme un mauvais œil, comme une atteinte aux coutumes et aux lois. » C’est ainsi que l’empereur romain Constantin a converti tout l’empire au christianisme d’un trait de plume, engendrant la répression de tous les autres cultes – dont la disparition des hiéroglyphes égyptiens. Les crétins fanatiques ont alors pu se déchaîner contre les « païens » plus lettrés qu’eux, avant le même fanatisme de l’islam, puis du communisme, puis des islamistes radicaux. Les politiciens qui révèrent l’État sont des « destructeurs (…) Ils suspendent au-dessus d’eux un glaive et cent appétits. » Le glaive de la police et de la loi, les cent appétits d’envie de celui qui regarde toujours ce qu’on donne au voisin plus qu’à lui. Chaque peuple a son langage du bien et du mal, son voisin ne le comprend pas, dit Nietzsche, et l’État veut tout normaliser, « l’État ment dans toutes les langues du bien et du mal ». Il dit le bien parce qu’il affirme savoir mieux que nous ce qui est bon pour nous, cinq fruits et légumes par jour, pas plus d’un verre de vin par repas, obligation de rouler à 80 km/h quelle que soit la route, la voiture ou le conducteur, et tant d’autres prescriptions de moralisme d’État.

Curieusement, Nietzsche associe l’État au nombre des humains. Et il est vrai que l’État a été inventé chez les peuples agriculteurs pour comptabiliser les récoltes et le nombre des hommes en âge de combattre : à Sumer, en Égypte, chez les Aztèques. « Il naît beaucoup trop d’hommes : l’État a été inventé pour ceux qui sont superflus ! » L’État les discipline et les enrôle – il les rend esclaves. De nos jours, il en fait des fonctionnaires, aptes à fonctionner selon les directives, les bras armés de l’État dans son anonyme toute-puissance. « Voyez comme il les attire, les inutiles ! » Nietzsche s’élève contre l’idéal de Hegel où l’histoire trouve sa réalisation objective dans l’État, reflet de l’esprit et de sa nécessité vitale, le logos. « Il n’y a rien de plus grand que moi sur la terre : je suis le doigt de Dieu qui ordonne – ainsi clame le monstre ».

Il s’élève aussi contre le nazisme qui pointe déjà chez les nationalistes exacerbés de son époque : « Elle veut tout vous donner pourvu que vous l’adoriez, la nouvelle idole : aussi s’achète-t-elle l’éclat de votre vertu et le regard de vos yeux fiers. Vous devez lui servir d’appât pour les superflus ! » Or l’État éteint le talent créateur dans l’administration (voyez le ministère « de la Culture »), étouffe la grande Politique dans la diplomatie pusillanime (voyez le Quai d’Orsay), multiplie les bureaux qui secrètent des règles pour justifier leur fonction et leur emploi (voyez le ministère des Finances et la fiscalité), cherche (sans y parvenir) à discipliner et à normaliser la grande masse des élèves et les élans de l’adolescence (voyez l’éducation « nationale »). L’État a « inventé là une mort pour le grand nombre, une mort qui se vante d’être la vie. » Un lent suicide, dit Nietzsche, car il éteint l’élan vital, il ne fait pas servir la volonté de puissance personnelle mais la contre par des normes étroites et des condamnations sans appel. Lui seul garde le monopole de tout : de la santé, de l’éducation, de l’information, des richesses, de la politique, des relations avec les autres peuples. Les « superflus » – ces fonctionnaires d’État – « veulent la puissance et avant tout le levier de la puissance, beaucoup d’argent – ces impuissants ! » Car l’argent ne fait pas la puissance personnelle du créateur, il n’est que l’instrument de l’impuissance (qui permet par exemple de se payer une pute quand on ne peut plus séduire, ou un « nègre » pour écrire sa thèse ou son « livre »). « Ils veulent tous approcher le trône : c’est leur folie – comme si le bonheur était sur le trône ! »

Rien à faire avec l’État, cette idole du XIXe siècle (le siècle de Nietzsche) et du XXe siècle, dont il voit à peine la naissance. Mais son siècle est encore d’explorations, de terres vierges. « La terre est encore ouverte aux grandes âmes. Il reste encore pour ceux qui sont solitaires ou à deux, assez d’endroits où souffle l’odeur des mers silencieuses. Une vie libre reste possible aux grandes âmes. En vérité, celui qui possède peu est d’autant moins possédé : louée soit la petite pauvreté ! Ce n’est que là où finit l’État que commence l’homme qui n’est pas superflu : là commence le chant de la nécessité, la mélodie unique et irremplaçable. » Ne rien posséder, c’est n’être pas attaché aux choses matérielles, donc soumis à la protection de l’État. L’être humain peut alors se révéler comme il est, créateur. « Le chant de la nécessité » est celui de son élan vital, de sa volonté pour la puissance, de ses actes uniques d’individu unique. Nietzsche n’est pas un hippie, qui ne refuse l’État et « la société » que pour s’évader dans les brumes des drogues et des illusions orientales ; Nietzsche serait plutôt un navigateur solitaire « ou à deux », comme j’ai quelques amis depuis les années 1970 qui l’ont tenté un temps, avant de travailler pour élever des enfants, et durant leur retraite, une fois les petits grandis et élevés.

La démocratie, comme idéal jamais achevé, est une tentative de dompter la prolifération de l’État comme système d’organisation volontiers totalitaire (comme en Chine, en Russie, en Iran, en Turquie…). Mais la démocratie est procédurière, lente, fragile, à la merci du moindre populisme qui promet tout pour être élu et, une fois au pouvoir, se contente de consolider son pouvoir sans autre intérêt. Une anarchie organisée (mais c’est une contradiction dans les termes), telle pourrait être peut-être le système social qui serait le meilleur compromis entre la volonté de laisser libre l’expression des créateurs et de leur volonté de s’exprimer – et la masse du grand nombre, qui se contente de vivre et est contente comme cela. Au fond, une démocratie vivante n’est-elle pas une anarchie organisée, régulée par des procédures et des instances ? Un peuple entraîné par un créateur, comme le fut De Gaulle et Churchill côté positif, mais aussi Mussolini et Hitler côté négatif, telle peut-être la conséquence du discours de Nietzsche. Mais les premiers laissent l’État à son rôle d’instrument qui libère, tandis que les seconds font de l’État un pouvoir total qui rend esclave.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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