Philosophie

Le mendiant volontaire n’est pas supérieur, dit Nietzsche

Zarathoustra poursuit son périple dans les hauteurs. Ils sent un effluve chaud de vie : ce sont des vaches. Elles écoutent un doux prédicateur qui cherche auprès d’elle leur secret du bonheur. C’est celui de ruminer ! Ainsi fait le pacifique, le végétarien, la bonté même envers les êtres vivants, celui qui ne veut aucun mal – tel Bouddha l’Éveillé. Car il y a du Bouddha dans ce mendiant volontaire.

Comme lui, il a quitté palais et richesses pour se faire pauvre et apprendre du populaire. Car le grand dégoût l’étreint, « du dégoût plein le cœur, plein la bouche, plein les yeux ». Seules les vaches, qui ruminent paisiblement leur herbe, sont exemptes de dégoût. Car elles ne pensent pas, elles digèrent ; elles n’agissent pas, elles se reposent. Libéraliser l’herbe, comme le font les Allemands est un retour aux sources : celui de la rumination pour s’évader des dégoûts actuels du monde (l’industrie, l’énergie, la guerre). La rumination est une drogue hypnotique qui évite de penser et d’agir, comme l’herbe cannabis qui pousse sur les versants de l’Himalaya, au pays des bouddhistes. La défonce plutôt que la défense, ruminent les Allemands d’aujourd’hui.

Or il est un homme, un Allemand, qui a surmonté l’humain sans régresser à la vache : « C’est ici l’homme sans dégoût, c’est Zarathoustra lui-même, celui qui a surmonté le grand dégoût ». Le Z connaît Bouddha : « le mendiant volontaire, qui jadis jeta loin de lui une grande richesse, – qui eut honte de la richesse et des riches, et qui s’enfuit chez les plus pauvres, afin de leur donner son abondance et son cœur ».

Mais ils ne l’acceptèrent point car « combien il est plus difficile de bien donner que de bien prendre, que c’est un art de bien donner, que c’est la maîtrise suprême d’ingénieuse bonté. » Pourquoi le don n’est-il plus naturel ? Parce que ceux à qui l’on donne sont devenus orgueilleux de leur état et fiers de leur dénuement. « Surtout de nos jours, répondit le mendiant volontaire : aujourd’hui où tout ce qui est bas s’est soulevé, farouche et orgueilleux de son espèce : à savoir l’espèce populacière. » C’est la grande insurrection des esclaves – les dominés physiquement par le travail ou la répression, mais surtout les dominés mentalement par l’ignorance et la paresse. Stupide et fière de l’être : ainsi est la populace ; suivant avec adoration n’importe quel gourou qui parle haut et ment sans vergogne, ainsi est la populace ; feignant d’être libre en croyant un chef trompeur mais qui la fait vibrer quasi sexuellement, ainsi est la populace. Staline, Hitler, Trump, entre autres, réclament des vaches, pas des citoyens.

« Convoitise lubrique, envie fielleuse, âpre soif de vengeance, fierté populacière : tout cela m’a sauté au visage. Il n’est pas vrai que les pauvres soient bienheureux. Le royaume des cieux, cependant, est chez les vaches. » Pas chez les riches comme on pourrait croire ? L’argent ne fait-il pas le bonheur ? Parce que les riches sont aussi de la populace, même dorée – rien à voir avec des hommes supérieurs (ou des femmes). « Qu’est-ce donc qui m’a poussé vers les plus pauvres, ô Zarathoustra ? N’était-ce pas le dégoût de nos plus riches ? – de ces forçats de la richesse, qui, l’œil froid, le cœur dévoré de pensées de lucre, savent tirer profit de chaque tas d’ordure – de toute cette racaille dont l’ignominie crie vers le ciel, – de cette populace dorée et falsifiée, dont les ancêtres avaient les doigts crochus, vautours ou chiffonniers, de cette gent complaisante aux femmes, lubrique et oublieuse : – car ils ne diffèrent guère des prostituées. » On le sait depuis l’époque de Nietzsche, les femmes aussi peuvent être complaisantes aux jeunes hommes, « lubriques et oublieuses », les femmes couguar. N’évacuons pas Nietzsche parce qu’il écrivait comme de son temps, en mâle dominant – ce qu’il dit mérite mieux que cette révolte offensée de notre époque qui mène à une impasse.

Car l’impasse est de ne pas réfléchir au prétexte d’évacuer ce qui gêne. Mieux vaudrait-il ruminer le passé que d’avoir des pensées positives ? L’offense perpétuelle de tous-et-toutes contre tous-et-toutes n’aboutit qu’à annihiler le débat, donc la controverse qui fait avancer. D’où le détachement du monde qui semble saisir à la fois nombre de garçons qui récusent le sexe avec les filles pour ne pas être accusés de…, de garder ou animer des enfants au risque d’être soupçonnés de…, de citoyens qui ne votent plus pour ne pas faire le jeu de…, de faux intellos qui croient bon de se cacher derrière le vent pour éviter de laisser croire que… « Ces vaches, à vrai dire, l’emportent sur tous en cet art : elles ont inventé de ruminer et de se coucher au soleil. Aussi s’abstiennent-elles de toutes les pensées lourdes et graves qui gonflent le cœur. » Elles sont très routinières, les vaches, même le changement d’une heure pour l’été les perturbe. Ainsi sont les fonctionnaires qui fonctionnent (pas tous, mais beaucoup), les profs qui ronronnent (pas tous, mais trop), les piliers du café du commerce qui commentent et critiquent (sans avoir jamais une quelconque responsabilité).

Zarathoustra n’aspire pas au bonheur des vaches ; il aspire à surmonter l’homme supérieur. Il invite donc le mendiant volontaire à monter à sa caverne pour dialoguer avec son aigle et son serpent, animaux eux aussi, mais certainement pas bovins !

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Nietzsche contre la vertu des petites gens

En cette quatrième partie, Zarathoustra poursuit son périple sur sa montagne. Il rencontre toutes sortes de gens, symboles de ce qu’il abhorre en ce monde. Le voici pris à partie, dans la vallée de la Mort-aux-serpents, par « le plus laid des hommes ». Il est celui qui a tué Dieu et qui est persécuté pour cela : persécuté par la pitié !

Car déclarer que Dieu est mort (ce qu’a fait Nietzsche) n’est pas suffisant ; il faut aussi condamner toutes les idoles, toutes les illusions, toutes les fausses vertus. « Mais sache-le, c’est moi le plus laid des hommes, -celui qui a les pieds les plus grands et les plus lourds. Partout où je suis passé, le chemin est mauvais. Je défonce et j’abîme tous les chemins. » Mettre les pieds dans le plat n’est pas suffisant… C’est secouer le joug, pas devenir soi-même créateur. Le chameau se métamorphose en lion, il n’atteint pas encore l’état d’innocence de l’enfant.

La pitié est la pire des vertus car elle affaiblit ; la compassion rend misérable, autant que celui auquel elle s’adresse. Compatir avec le plus bas c’est s’abaisser soi-même et rester au bas niveau des autres, alors que ce qui importe est au contraire d’élever. « À grand peine j’ai échappé à la cohue des miséricordieux pour trouver le seul qui, entre tous, enseigne aujourd’hui que la pitié est importune – c’est toi, ô Zarathoustra ! – que ce soit la pitié d’un Dieu ou la pitié des hommes : la pitié est une offense à la pudeur. Et la volonté de ne pas aider peut être plus noble que certaines vertus trop empressées à secourir. » Faire l’aumône, ce n’est pas aimer, c’est mépriser. Mieux apprendre à pêcher le poisson que de donner un poisson.

« Or, c’est cette vertu que les petites gens tiennent aujourd’hui pour la vertu par excellence, la compassion : ils n’ont pas le respect de la grande infortune, de la grande laideur, de la grande difformité. » Ces moutons « sont de petits être gris, dociles et moutonniers. » On leur a appris à compatir, et ils le font, par habitude. Ce sont de petites âmes qui ne sentent pas la grandeur d’être maudit et laid, d’être le meurtrier de Dieu. Ils ronronnent par coutume enseignée depuis le plus jeune âge par la moraline sociale et religieuse. Ils ne pensent pas, il réagissent par réflexe vertueux.

« Trop longtemps on leur a donné raison, à ces petites gens : et c’est ainsi que l’on a fini par leur donner la puissance – maintenant ils enseignent : ‘rien n’est bon que ce que les petites gens appellent bon’. » Ce qui leur a donné raison est le christianisme, Jésus, « ce présomptueux qui depuis longtemps a fait enfler la crête des petites gens – lui qui, en enseignant : ‘je suis la vérité’, n’a pas enseigné une mince erreur. » Ce n’est pas aux petites gens de dire ce qu’est la vertu et la morale. C’est aux gens qui pensent par eux-mêmes, pas ceux qui suivent un gourou, fût-il appelé Fils de Dieu.

Zarathoustra met en garde contre la pitié, cette passion qui rabaisse, et il enseigne : « Tous les créateurs sont durs, tout grand amour est supérieur à sa pitié ». Même si la pitié est un sentiment humain, naturel, une faiblesse humaine, la pitié n’est pas la bonté ni la générosité. « Mais toi-même, garde toi de ta propre pitié ! Car il y en a beaucoup qui sont en route vers toi, beaucoup de ceux qui souffrent, qui doutent, qui désespèrent, qui se noient et qui gèlent. Je te mets aussi en garde contre toi-même », déclare le plus laid des hommes à Zarathoustra. Avoir pitié de la souffrance des autres n’évite pas la souffrance de ces mêmes autres : mieux vaut leur proposer du positif pour s’en sortir ! Douter, de même, est un affaiblissement : non pas douter par méthode, pour mieux penser positif, mais douter pour douter, pour mettre en doute tout, sans cesse critiquer et ne voir que le pire, imaginer des complots, des forces mauvaises contre lesquelles on ne peut (évidemment rien). Au lieu d’agir et de proposer. Compatir aux désespérés c’est se faire nihiliste, rien ne vaut, tout est foutu, no future : est-ce ainsi que l’on offre un but à la jeunesse, une façon de vivre ? Vivre, c’est le contraire de se noyer, de se droguer, de s’anéantir. C’est être positif, agissant, créateur.

La Vierge des Pietà, qui tient le cadavre de son fils nu, crucifié par les hommes, est passive, elle se soumet, elle n’agit pas. Comment d’ailleurs pourrait-elle agir, tant sa condition de femme, sur le pourtour de la Méditerranée, est cantonnée par les hommes et par la Torah, la Bible ou le Coran ? Elle attend tout de Dieu, rien d’elle-même, sinon d’accomplir les rites de l’inhumation. Vains rites, puisque le tombeau sera ouvert et le corps envolé.

Zarathoustra, qui déborde de force, de générosité, invite le plus laid des hommes, le meurtrier de Dieu, à venir dans sa caverne aux mille recoins, et dialoguer avec ses animaux – « l’animal le plus fier et l’animal le plus rusé », l’aigle et le serpent. « Ainsi tu apprendras aussi de moi ; seul celui qui agit apprend. »

Seul celui qui agit apprend : il ne faut pas tout attendre des autres, des parents, de l’État, du système. Il faut agir soi, penser par soi-même, se prendre en main. Les autres aident, mais si l’on veut d’abord s’aider soi-même – ‘aide-toi, le Ciel t’aidera’, dit l’adage populaire. La pitié ne résout rien, c’est une vertu de faible, elle fait l’aumône pour passer à autre chose, au lieu d’avoir « honte » de la misère et d’agir pour y remédier. Zarathoustra a honte devant le plus laid des hommes ; mais il surmonte sa pitié immédiate, par réflexe, et il agit : il propose au plus laid des hommes d’aller dans sa caverne et d’entreprendre de mépriser la pitié pour se reconstruire.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Nathan Devers, lauréat du 88e prix Cazes

Le 88e prix Cazes 2024 a été attribué le mercredi 10 avril à Nathan Devers pour son essai Penser contre soi-même (Albin Michel). Il était en lice avec sept autres candidats des deux (ou plus) sexes, dont cinq femmes.

Nathan Naccache, dit Devers, a 26 ans, il est agrégé de philosophie depuis quatre ans et se dit particulièrement influencé par la pensée de Martin Heidegger. Il est déjà l’auteur de cinq livres, dont Les Liens artificiels, un roman sur le thème du métavers, sélectionné pour le Goncourt des lycéens en 2022.

La brasserie Lipp, au 151 boulevard Saint-Germain, à deux pas de Science Po, célèbre pour être le lieu où Mehdio Ben Barka a été enlevé par des barbouzes en 1965, accueillait le prix littéraire au nom de l’un de ses anciens propriétaires, Marcelin Cazes. Le prix a été créé en 1935 et les plafonds peints de Charley Garry comme les banquettes en moleskine marron permettent, en rang serré, de contenir les invités avec vin et champagne, petits fours brasserie. Il y avait du pâté en croûte, des canapés de tarama au zeste de citron, du jambon fumé, des canapés de foie gras et des mignardises en dessert.

Le prix est doté d’un chèque de 4 000 € et de vingt repas gratuits à la brasserie. Outre la notoriété qui va avec, cela va de soi. On pouvait noter dans l’assistance Christophe Barbier et sa fameuse écharpe rouge, Daniel Sibony et son chapeau qui ne le quitte jamais, la svelte attachée de presse Guilaine Depis en robe rouge vermillon et son bijou barbare au cou, Eric Durand-Billaud, auteur de L’amputation, Xavier Blanchot, propriétaire de l’hôtel La Louisiane, venu en voisin, ainsi que le blogueur sur vingt ans Argoul. Entre autres.

Penser contre soi-même est un livre de philosophie existentielle. Le prière d’insérer Albin Michel expose : « Intense et puissant, avec sa poésie mais aussi sa violence, ce récit est une vibrante invitation à philosopher, c’est-à-dire à penser contre soi-même. Une quête universelle et pourtant difficile : le désir d’échapper à ses préjugés, de bouleverser ses certitudes, d’aller au-delà de l’identité déterminée par sa naissance. C’est l’histoire d’une rupture vécue comme une aurore. Ou comment donner du sens à un monde qui en manque. »

Le Grand face à face de France Inter vous permet de l’écouter en reprise comme invité du débat (au bout de 30 mn).

Nathan Devers, Penser contre soi-même, 2024, Albin Michel, 390 pages, €20.90, e-book Kindle €14.99

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Le pape est hors-service, dit Nietzsche

Le pape qui donne des leçons de morale à tout le monde est hors de service, dit Nietzsche, parce son dieu est mort. Zarathoustra poursuit sa route dans la montagne et rencontre un homme en noir, de l’affliction masquée sur le visage.

« Déjà un autre nécromant passe sur mon chemin, – un magicien quelconque qui impose les mains, un sombre faiseur de miracles par la grâce de Dieu, un onctueux diffamateur du monde : que le diable l’emporte ! Mais le diable n’est jamais là quand on aurait besoin de lui : toujours il arrive trop tard, ce maudit nain, ce pied bot ! Ainsi sacrait Zarathoustra. » Comme quoi Nietzsche a de l’humour, même dans les choses graves.

Le vieux en noir est le dernier pape. Il a servi Dieu jusqu’à sa mort, car Dieu est mort, et il se retrouve seul. « À présent, je suis hors de service, je suis sans maître et néanmoins je ne suis pas libre. » Car il l’aimait, ce Dieu, et l’amour attache, même par-delà la mort. Et il cherche un nouvel asile, une nouvelle foi. Or l’ermite qu’il cherchait dans la forêt est mort lui aussi, les loups qui hurlaient le lui ont appris.

Zarathoustra veut savoir comment Dieu est mort. « Est-ce vrai ce qu’on raconte, que c’est la pitié qui l’a étranglé ? – à la vue de l’homme crucifié, parce qu’il ne supporta pas que l’amour pour les hommes devint son enfer et enfin sa mort ? » questionne Zarathoustra. Le vieux pape ne répond pas mais son visage est expressif.

Il avoue : « C’était un Dieu secret, plein de mystère. En vérité, son fils lui-même ne lui est venu que par des chemins détournés. A la porte de sa croyance il y a l’adultère. Celui qui le loue comme un Dieu de l’amour ne se fait pas une idée assez haute de l’amour lui-même. Ce Dieu ne voulait il pas aussi être juge ? Mais celui qui aime, aime au-delà du châtiment et de la récompense. Lorsqu’il était jeune, ce Dieu d’Orient, il était dur et altéré de vengeance, et il s édifia un enfer pour distraire ses favoris. Mais il finit par devenir vieux et mou et tendre et compatissant, ressemblant davantage encore à une vieille grand-mère branlante. Il était assis au coin du feu, ridé, soucieux à cause de ses jambes faibles, fatigué du monde, las de vouloir, et il finit par étouffer un jour de sa trop grande pitié. »

Nietzsche résume ainsi les raisons de croire que Dieu est mort. Il n’était pas clair mais confus, « équivoque ». Il en a voulu aux hommes. « Que ne nous en a-t-il pas voulu, haletant de colère, de ce que nous l’ayons mal compris ! Mais pourquoi ne parlait-il pas plus clairement ? Et si la faute en était à nos oreilles, pourquoi nous a-t-il donné des oreilles qui l’entendaient mal ? » La faute n’est pas aux hommes mais à leur créateur, « ce potier qui n’avait pas fini son apprentissage. »

A ces mots, le vieux pape s’écrie : « Ô Zarathoustra, tu es plus pieux que tu ne le crois, avec une telle incrédulité. Je ne sais quel Dieu en toi t’a converti à ton impiété. N’est-ce pas ta piété même qui t’empêche de croire à un Dieu ? Et ta trop grande loyauté finira par t’entraîner par-delà le bien et le mal  ! » Là est le danger, Nietzsche/Zarathoustra le sait : transformer l’ancienne croyance en une croyance nouvelle, devenir un nouveau pape ou gourou pour une secte de disciples avides de croire plutôt que de penser par eux-mêmes.

Zarathoustra prophétise, il ne veut pas devenir dieu. Il montre la voie – comme le Bouddha – mais reste un homme. Même si cet homme tend à devenir, à être « supérieur » à ce qu’il fut, à préparer le sur-homme.

Nietzsche a été influencé par le bouddhisme, dont les textes étaient traduits en son siècle. Pour le Bouddha, qui était au départ le prince Gautama, il faut faire ses propres expériences pour découvrir la Voie vers la sagesse. Pour Bouddha, elle est renoncement aux illusions qui engendrent la souffrance, une fusion progressive avec le grand Tout. Ce qui serait un nihilisme s’il n’y avait les bodhisattvas : ce sont des hommes éveillés, devenus sages au-delà des illusions, qui n’entrent pas dans le grand Tout pour aider les humains à trouver leur voie en diffusant leur sagesse.

Ainsi, même s’il y a tentation d’être divinisé, comme le vieux pape le lui propose, Zarathoustra ne veut pas de statue. Il veut enseigner, puis qu’on le quitte. Que chacun trouve sa propre voie par sa propre réflexion, ses passions et ses instincts. La vie aveugle pousse toujours vers le haut ; il suffit de lui céder. C’est un bon instinct que celui de vie.

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Francis Coulon, Sortir de la société en crise

Un livre de philosophie ? Ou un livre d’économie ? Les deux en synthèse, soit un livre « d’économie politique », comme on en faisait avant la mode de l’économétrie et de la mathématisation rationaliste du monde. On sait les errements du tout mathématisable, des délires de la raison rationaliste, les cygnes noirs jamais envisagés, les queues de distribution négligées, le racornissement de l’être humain dans les cadres préformatés des modèles. On sait que cela a conduit à la crise des subprimes en 2008, à l’effondrement de l’hôpital sous le quantitatif, à l’écart croissant entre les élites formatées maths qui « croient » en leur vérité calculable et le peuple qui demande des relations humaines. Francis Coulon, qui a beaucoup vécu, retourne aux sources.

L’une des voies européennes est libérale, pragmatique, utilitariste ; c’est celle des pays anglo-saxons et des pays du nord européen. Ceux qui réussissent le mieux à s’adapter au monde dans l’histoire. L’autre voie européenne est autoritaire, dogmatique, idéologique ; c’est celle des pays latins et orthodoxes, dont la France. Les pays trop rigides et bureaucratiques qui s’adaptent le moins bien au monde tel qu’il va.

Pour mieux faire, et régler « la crise » qui ne cesse de tourmenter la France et les Français depuis un demi-siècle (la fin du septennat Giscard), il faut réévaluer la philosophie utilitariste. En 5 parties et 21 chapitres, l’auteur étaie sa démonstration, d’une plume alerte et sans jargon, facile à lire – et passionnante en ce qu’elle brasse des dizaines de philosophes, de littérateurs et d’économistes, depuis Aristote jusqu’à Gaspard Koenig.

Qu’est que l’utilitarisme ?

C’est tenir compte des conséquences de ses actions plutôt que de ses intentions, résume Jeremy Bentham, l’un des pères. « Michel Foucault vint à mon secours en déclarant : Bentham est plus important pour notre société que Kant et Hegel » p.12. Cette façon de voir est proche de celle d’Aristote dans son Éthique à Nicomaque. « J’avoue avoir une grande admiration pour Jeremy Bentham et John Stuart Mill. Ils m’apparaissent comme modernes, ouverts et profondément humanistes. Ils vont contribuer au progrès de leur pays, en favoriser la libéralisation et faire reconnaître les droits de nombreuses minorités. Les deux philosophes ont un point commun : ce sont de grands intellectuels, capables de produire un énorme travail de réflexion et de conceptualisation dans des domaines aussi divers que la philosophie, la politique, l’économie, le droit » p.39.

L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit la sagesse populaire ; le paradis consiste à plutôt considérer leurs effets. Stuart Mill ajoute à cette définition la liberté individuelle et la justice. Les actions sont « morales » si les actions assurent le plus grand bonheur au plus grand nombre – et non pas si elles obéissent sans discuter aux lois, règles et « déontologie » (en grec, discours sur ce qu’il FAUT faire), la « science de la morale » selon Jeremy Bentham, dont il fait le titre de l’un de ses livres. Les cultivés reconnaîtront la célèbre distinction de Max Weber entre éthique de conviction (dogmatique et morale) et éthique de responsabilité (pragmatique et utilitariste). Les deux évidemment se complètent, les règles admises étant des rails pour leur adaptation en fonction des circonstances (p.67). D’où la liberté… régulée.

C’est inverser le tropisme catholique, romain et français d’édicter les commandements avant de vérifier si les actions y obéissent, ou de faire toujours d’autres lois sans vérifier leur application. A l’inverse, il est plus utile de considérer la balance des avantages et des inconvénients de toute décision, car chacune est particulière : le mensonge n’est pas moral – mais peut-on mentir au Nazi pour protéger le Juif qui se cache chez vous ?

L’auteur prend toujours des exemples concrets et actuels, pour sa démonstration, y compris dans les films. Un récent exemple est celui du vaccin contre le Covid : fallait-il vacciner massivement avant d’avoir tout le recul nécessaire pour mesurer l’ensemble des effets secondaires possibles (et sauver ainsi la majorité de la population) ou attendre « selon les règles » que toutes les procédures aient été évaluées ? J’ajoute (ce n’est pas dans le livre, qui évite toute polémique) que c’est la propagande russe, jalouse de la réussite occidentale en matière de vaccins bien meilleurs que le sien, qui a tenté de faire croire au complot absurde des nanoparticules inoculées pour rendre docile (et il y a des cons pour le gober !) Faut-il préférer la manière russe des élections truquées, de l’emprisonnement des opposants, du poison, du goulag et de la balle dans la tête pour rendre docile ?

Une utilité n’est pas un expédient, pas plus que le bonheur n’est le plaisir. Affiner la pensée par la différence de sens des mots permet de mieux raisonner. La souveraineté de l’individu, grande conquête des Lumières, est en faveur de la liberté en premier ; l’égalité ne peut être que de moyens, pas de résultats. Contrairement à Kant et aux moralistes bibliques, il faut préférer l’expérience aux principes. Ce qui marche doit être encouragé, pas ce qui obéit à l’idéologie. John Stuart Mill : « La justice est que chaque personne obtienne (en bien ou en mal) ce qu’elle mérite. » La loi raisonnable est celle qui assure le respect de la liberté de chacun, dans le respect de celle des autres. Pas plus, pas moins.

On ferait bien d’en tenir compte avec les « agriculteurs » : jusqu’à quel scandale de santé faut-il autoriser les pesticides ? L’accaparement de l’eau, bien commun ? Mais aussi avec « les syndicats » en France. « On peut opposer l’approche des centrales syndicales nationales, politisées, démagogiques, qui adoptent devant les médias une posture souvent négative – et le réalisme, la recherche de l’utilité, des syndicalistes de terrain au sein de l’entreprise. La contradiction la plus manifeste étant celle de la CGT qui, au niveau central, défend une position critique, anticapitaliste, et qui, au niveau local, accepte de signer 50% des accords d’entreprise » p.62. L’auteur, qui a travaillé chez Danone plusieurs années, prend l’exemple de son patron Antoine Riboud et de son fameux « discours de Marseille » en 1972 (les années Pompidou!) où il a prôné pour son entreprise un projet économique ET qui prend en compte l’humain. Son fils Frank élargira cet humanisme des salariés (formation, participation, intéressement, dialogue social) aux clients et aux collectivités locales, prenant en compte dans ses objectifs économiques une responsabilité humaine, environnementale et citoyenne. J’avais donné ce même exemple il y a une douzaine d’année à mes étudiants en école de commerce.

L’ancien roi du Bhoutan a voulu, en bon bouddhiste, mesurer le bonheur de son peuple. Le Produit national brut ne suffit pas car l’argent et les biens ne font pas à eux seuls le bonheur. Il a donc imaginé ajouter d’autres critères, que l’ONU a repris dans l’indice de Bonheur intérieur brut (World Happiness Report). Les résultats montrent que les fondamentaux économiques sont évidemment importants (le revenu par tête), mais que la liberté de faire des choix, l’espérance de vie à la naissance, la politique sociale, la générosité, la perception de la corruption, le sont aussi. En tête de liste apparaissent les pays du nord de l’Europe : Norvège (numéro 1), Danemark, Islande, Finlande, Suède, en queue les pays africains puis communistes (Cuba, Vietnam, Corée du nord en bon dernier) – La France n’est que 31e : en cause, les tracasseries réglementaires et administratives sans nombre et les prélèvements obligatoires élevés qui brident l’initiative.

Francis Coulon milite donc pour un libéralisme régulé à la danoise : le maximum de libertés dans le cadre défini par la société. Daron Acemoglu, économiste turco-américain né en 1967, étudie pourquoi certains pays réussissent mieux que d’autres et observe une corrélation entre institutions et développement économique. Selon l’économiste français Philippe Aghion, qui préface l’ouvrage en français, « Les pays prospères disposent d’institutions inclusives permettant à la population de limiter l’exercice du pouvoir politique, et à chacun d’exercer des activités économiques conformément à son choix et ses talents – tout particulièrement si celles-ci sont innovatrices et entraînent la destruction créatrice des industries obsolètes. En d’autres termes, les structures démocratiques permettent le développement économique alors que le despotisme confisque la croissance au profit d’une élite, à travers une économie extractive » p.182. Les exemples opposés de la Russie et des États-Unis est flagrant. Dans l’histoire, les deux Corées ou les deux Allemagnes ont montré l’écart qui se creuse de façon abyssale entre un régime de libertés et un régime despotique pour un même peuple dans une même géographie.

Il reste que « la gauche » en France, tout imbibée de marxisme depuis ses jeunes années, ne « croit » pas au système capitaliste, et même deux fois moins que les Chinois, pourtant en régime toujours communiste ! (p.203). L’idéologie de la redistribution les aveugle, un égalitarisme de principe ne conduit pas à l’optimum du bonheur pour le plus grand nombre mais crée des assistés permanents et une économie inefficace. Plutôt que de renforcer son industrie pour exporter, la France a choisi « d’aider » les canards boiteux et les filières en déclin (les aciéries, le textile) et elle a développé la dépense publique (la plus élevée de l’OCDE) par l’impôt et la dette, qui handicapent l’investissement. Le rapport qualité/coût de l’État-providence à la française est négatif par rapport aux pays anglo-saxons plus souples et surtout aux pays d’Europe du nord sociaux-démocrates ou sociaux-libéraux (comme « nos » socialistes n’ont jamais réussi à être). Les tableaux de comparaison pages 206 et 207 sont éclairants ! La croissance française sur vingt ans (depuis 2000) est plus faible, le chômage plus fort, le déficit public plus élevé, la compétitivité nettement inférieure, la liberté personnelle et économique plus discutable (34e pour la France, 8e pour la Danemark), le Bonheur intérieur brut minable, le rang Pisa affaibli et l’indice de Gini des inégalités pas franchement meilleur.

« Je trouve qu’en France il y a trop d’État, trop d’impôts, trop de normes, trop de bureaucratie, ce qui a comme conséquence de brider le marché et génère moins de croissance, plus de chômage et même à une insatisfaction générale. Une répartition équitable doit être l’objectif mais il ne faut pas passer ‘de l’autre côté du cheval’ et décourager l’initiative et l’innovation, les principaux leviers de la croissance. Il faut tirer vers le haut l’ensemble de la population : plutôt que ‘toujours plus’ d’assistance, il faut être sélectif et, chaque fois que c’est possible, dynamiser les moins favorisés par la formation, l’incitation et la sacralisation de la valeur travail » p.210. La flexisécurité danoise est un très bon exemple : liberté de licencier vite, mais formation obligatoire et suivi attentif des chômeurs.

L’auteur fournit pages 225-259 (soit plus de 10 % du livre) dix cas concrets d’application de l’utilitarisme (partie 5). Il évalue aussi les présidents de la Ve République sur le meilleur compromis entre efficacité, liberté et équité. Georges Pompidou en ressort vainqueur, mais aidé par son époque pré-crise. Chirac reste le pire, n’ayant aucune volonté d’une quelconque réforme, forcément impopulaire. Sarkozy a été brouillon, Hollande n’a pas assumé et Macron a été peu efficace au début, avant de comprendre que l’autoritarisme payait. Mais la réforme des retraites reste un échec et sera à remettre sur le métier, l’organisation de l’État en millefeuille n’a même pas été abordée.

Un très bon livre d’actualité qui offre une profondeur historique des idées et apporte à toute critique une solution pragmatique possible. Très intéressant.

Préface de Christian de Boissieu professeur émérite à l’université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), vice-président du Cercle des Économistes.

Francis Coulon, Sortir de la société en crise – La philosophie utilitariste au service du bien commun, VA éditions 2023, 281 pages, 20,00

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Nietzsche évoque Trump dans Zarathoustra…

Curieux choc des époques… comme quoi la nature humaine reste la même au travers des siècles. Dans le chapitre L’Enchanteur,« Zarathoustra vit, non loin de là, au-dessus de lui, sur le même chemin, un homme qui agitait ses membres comme un fou furieux… » Peut-être est-il l’homme supérieur qu’il cherche ?

Las ! C’est un vieillard qui joue la comédie. Il se lamente que personne ne l’aime, que tout complote contre lui, « soumis à toutes les tortures éternelles ». Un hâbleur que Zarathoustra n’hésite pas à bastonner avec force de sa canne. « Comédien ! Faux-monnayeur ! fieffé menteur ! je te reconnais bien ! » Nous, nous avons reconnu sans conteste Trump le trompeur , 79 ans lorsqu’il sera à nouveau président.

« Que parles-tu de vérité ? Toi, le paon des paons, mer de vanité, qu’as-tu joué devant moi, vilain sorcier ? » L’homme supérieur serait un être charismatique chargé de prendre en main le destin des masses et de redonner sens à leur histoire par son œuvre exemplaire, un homme qui s’est efforcé de réaliser en soi une synthèse supérieure de l’humain. En bref un enfant rieur qui danse, pas un chameau qui se plaint du fardeau de vivre. Le vieillard, pas plus que Trump, n’est pas un homme supérieur mais son illusion pour les masses, sa baudruche comme un doudou compensateur.

« C’est l’expiateur de l’esprit que je représentais, répondit le vieillard (…) l’enchanteur qui finit par tourner son esprit contre lui-même, celui qui est transformé et que glace sa mauvaise science et sa mauvaise conscience ». Trump, gosse de riche avec des pulsions égotistes de gamin de 2 ans (la première adolescence), hostile à toute frustration, a tourné son esprit et ses capacités à arnaquer ses semblables. Dans l’immobilier où il fut promoteur, comme citoyen en échappant à l’impôt, comme candidat en affirmant n’importe quoi pourvu que ça mousse, comme président en croyant que le « deal » – son seul mantra – permet de tout négocier à son profit (cela n’a pas marché avec le tyranneau nucléaire de Corée du nord, ni avec la Chine), avec la démocratie en contestant les résultats des élections. Trump est le Trompeur, adepte des fausses vérités, qu’il appelle « alternatives » pour faire croire qu’elles sont vraies. Un Trump qui croit même à ses inepties : il s’est bourré d’hydroxychloroquine pour éviter le Covid… et il l’a attrapé, restant malade comme un chien une longue semaine.

« Que je t’ai trompé à ce point, c’est ce qui faisait intérieurement jubiler ma méchanceté », déclare le vieillard (et Trump très probablement). Zarathoustra avoue sa faiblesse, qui est celle de tous ceux épris de vérité et d’empathie pour ses semblables : « Je ne suis pas sur mes gardes devant les trompeurs, il faut que je néglige les précautions. » Mais il a percé à jour ce vieux comédien : « Mais toi – il faut que tu trompes : je te connais assez pour le savoir  ! il faut toujours que tes mots aient un double, un triple, un quadruple sens. » Ainsi sont les fausses vérités,elles recèlent toujours quelque-chose que l’on peut croire en partie, cachées derrière le reste, pour embrumer les esprits.

Zarathoustra le transperce de son trait apollinien de clarté. La vérité, c’est que le vieux enchante tout le monde, mais plus lui-même. « Pour toi-même tu es désenchanté  ! Tu as moissonné le dégoût comme ta seule vérité. Aucune parole n’est plus vraie chez toi, mais ta bouche est encore vraie : c’est-à-dire le dégoût qui colle à ta bouche. » A ces mots qui le révèlent en pleine lumière, le vieillard a une réaction d’orgueil offensé, bien dans sa nature congénitalement fausse : « Qui a le droit de me parler ainsi, à moi qui suis le plus grand des vivants aujourd’hui ? (…) J’ai voulu représenter un grand homme et il y en a beaucoup que j’ai convaincus : mais ce mensonge a surpassé ma force. C’est contre lui que je me brise. » Il manque encore à Trump de se rendre compte, comme le vieillard de Nietzsche, qu’il est menteur par construction. Qu’encourager ses partisans à marcher sur le Capitole pour contester le résultat des élections n’est pas digne d’un président des États-Unis. Contestera-t-il les résultats, s’il est élu ?

Trump, comme le vieillard face à Zarathoustra, est la grenouille de la fable. « J’en ai déjà tant trouvé qui s’étiraient et qui se gonflaient, tandis que le peuple criait : voyez donc, voici un grand homme ! Mais à quoi servent tous ces soufflets de forge ! le vent finit toujours par en sortir. La grenouille finit toujours par éclater, la grenouille qui s’est trop gonflée  : alors le vent s’en échappe. Enfoncer une pointe dans le ventre d’un enflé, c’est ce que j’appelle un bon divertissement. »

Hélas ! « Notre présent appartient à la populace : qui sait encore ce qui est grand ou petit ? Qui chercherait encore la grandeur avec succès ! » En effet, on se demande… Les peuples élisent des bouffons, de Boris Johnson et son Brexit à Poutine et son rêve hitlérien d’empire pour mille ans, de Netanyahou qui ne cherche qu’à contrôler la Knesset pour faire voter la loi qui va amnistier ses malversations à Trump qui va favoriser les super-riches et les aider à échapper encore un peu plus à l’impôt.

Heureusement, les bouffons sont toujours rattrapés par leur démesure et les enflures finissent par crever. Il suffit d’y enfoncer une pointe, dit Nietzsche…

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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La sangsue de Nietzsche

Chapitre énigmatique que la Sangsue de Zarathoustra. Le prophète se promène près de sa caverne en réfléchissant. Par mégarde, il heurte un homme et, effrayé, le bastonne en plus. C’est le choc entre le philosophe prophète et le scientifique rationaliste. Il présente des excuses. L’homme retire son bras nu du marais le long duquel il était couché et du sang en coule : c’est la sangsue.

Zarathoustra a été pour lui une autre sangsue, « la meilleure ventouse qui vive aujourd’hui », celui qui accroît sa science avec son sang. Mais Zarathoustra n’est pas cela. Il répand, il ne suce pas.

« Je suis le consciencieux de l’esprit », dit l’homme heurté, « et, dans les choses de l’esprit, il est difficile que quelqu’un s’y prenne de façon plus sévère, plus étroite et plus rigoureuse que moi, hors celui de qui je l’ai appris, Zarathoustra lui-même ». Est-ce à dire qu’il faut être obsédé jusqu’à l’obsessionnel et étroit jusqu’à la monomanie ? « Plutôt ne rien savoir que de savoir beaucoup de choses à moitié ! Plutôt être un fou pour son propre compte que sage dans l’opinion des autres ! Moi – je vais au fond. » Fatale erreur ! Arpenter son territoire, qu’il soit grand ou petit, car il n’y a rien de grand ou de petit pour la connaissance. La sangsue, animal répugnant et parasite, mérite autant qu’un autre animal dit « noble » l’étude et la passion de savoir. « C’est aussi un univers ! »

Aussi, l’homme heurté déclare : « Ma conscience de l’esprit exige de moi que je sache une chose et que j’ignore tout le reste : je suis dégoûté de toutes les demi-mesures de l’esprit, de tous les esprits nuageux, flottants et exaltés. » Permettons-nous de ne pas être d’accord avec lui sur ce point. Certes, Zarathoustra vilipende les demi-savants, ceux qui affirment sans vraiment savoir, ni tout savoir – et cela est juste. Mais avoir une teinture d’un peu tout, cela s’appelle la culture générale, et notre siècle en manque de plus en plus. Les spécialistes comme l’homme heurté sont peut-être inégalables dans leur étroit domaine, mais infantiles en tous les autres. Comment sauraient-ils être épanouis, équilibrés, sensés ? Comment sauraient-ils être utiles en société ? Comment pourraient-il préparer l’avenir ?

Nietzsche révère la « probité » mais l’homme heurté veut rester « aveugle » à tout le reste. La probité est l’honnêteté scrupuleuse, la justice et la rectitude. Le mot vient du latin probus, qui signifie examen, vérification ou jugement. Ainsi fait le scientifique, qui ne tient pour avéré que ce qu’il peut vérifier. « Je veux être probe, c’est-à-dire rigoureux, sévère, austère, cruel, implacable. » Car la vérité crue est dure aux illusions ; elle tranche les croyances, elle récure les à peu près. La réalité des choses est cruelle pour l’émotion et la sensibilité humaine. Or, pour Nietzsche, « l’esprit c’est la vie qui incise elle-même la vie. »

Mais cette formule est ambivalente. L’esprit seul ne fait pas l’homme. Nietzsche insiste souvent sur le trio des instincts vitaux, des passions émotives et de l’esprit logique. Pourquoi met-il l’accent en ce texte sur la seule probité de l’esprit ? Parce que les hommes savants considèrent que son prophète est la grande sangsue des consciences étroites. Or Zarathoustra philosophe est seul mais voit loin en altitude, alors que le scientifique est seul en son domaine, proche du marécage. La science est réductrice, elle opère une objectivation des êtres, une désubstantiation, en témoigne le sang qui coule du bras à cause de la sangsue objet d’étude. L’homme heurté par le philosophe est myope, réduit à un domaine très étroit.

Nietzsche critique ici la vérité, la foi en la vérité scientifique, qui n’est pour lui qu’une croyance parmi d’autres, même si elle pousse l’homme supérieur à se surmonter parce qu’elle fissure toutes les illusions – sauf la sienne, celle d’être absolue. Rien d’absolu en ce monde qui ne cesse de changer, pas plus la science – qui n’est qu’un outil. Nourrir son savoir de sa vie, comme le sang pour la sangsue, ne suffit en rien à l’humain : il lui faut encore surmonter ce savoir pour en faire quelque chose, au-delà du ‘savoir pour savoir’, du seul bonheur de connaître qui reste une illusion. Le savoir doit obéir au principe de vie, qui est la volonté de puissance ou, plus exactement en français, le tropisme vers la vie – tel le lotus émergeant de la boue pour monter vers la lumière.

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Les vrais rois devraient être les premiers, dit Nietzsche

En descendant à la recherche de l’homme supérieur dont il a entendu le cri au chapitre précédent, Zarathoustra rencontre deux rois et un âne. Pourquoi un seul âne ? Dit-il. A ces mots, les rois se mettent à soliloquer. Les « bonnes mœurs » se perdent, celui qui parle n’est pas de la « bonne société ».

Mais « plutôt, en vérité, vivre parmi les ermites et les gardeurs de chèvres qu’avec notre populace dorée, fausse et fardée – bien qu’elle se nomme la « bonne société » – bien qu’elle se nomme « noblesse ». Mais là tout est faux et pourri, avant tout le sang, grâce à de vieilles et de mauvaises maladies et à de plus mauvais guérisseurs ». Beaucoup de choses sont dites en une seule phrase. La noblesse n’a plus rien de noble mais a dégénéré en apparence, ses vertus se sont réduites en fausseté. Elle se croit « bonne » et exemplaire, elle n’est plus qu’une caricature infatuée d’elle-même, une caste malade qui défend ses privilèges sans plus les mériter. Que défend-t-elle aujourd’hui par les armes ? Quel exemple donne-t-elle de la vertu ? Nietzsche incrimine comme en son époque « le sang », autrement dit la santé du corps et l’hérédité des gènes, sachant que pour notre philosophe, le corps est la base de l’humain et l’enveloppe de l’énergie vitale. Pas de vertu morale sans grande santé, pas de caractère trempé sans volonté de puissance, pas de vitalité génésique sans désir de créer et d’élever.

A l’inverse, « ce qui vaut le mieux aujourd’hui, c’est le paysan valide ; il est grossier, rusé, tenace et endurant : c’est aujourd’hui l’espèce la plus noble. Le paysan est le meilleur aujourd’hui ; et l’espèce paysanne devrait régner. Mais c’est le règne de la populace – je ne me laisse plus tromper. Or, populace signifie : tohu-bohu. Pêle-mêle populacier : tout se mêle à tout, le saint et le gredin, le hobereau et le juif, et toute la ménagerie de l’arche de Noé ». Nietzsche apparaît donc non pas comme populiste (il hait la populace !) mais comme un conservateur traditionnel, préférant la vraie noblesse de la terre à celle, factice, des villes. Nietzsche est un aristocrate de l’énergie, et il trouve son aristocratie non dans les titres formels hérités du passé mais dans les classes sociales qui sont élevées sainement : de son temps, les paysans. Mais les national-populistes actuels se trompent en faisant des paysans d’aujourd’hui une classe plus saine ; nous ne sommes plus aux XIXe siècle où plus de huit personnes sur dix vivaient à la terre. Les gens vivent à plus de 80 % en ville désormais. Là où tout peut se mêler – mais nous savons qu’il n’en est rien, les distinctions de classes existent toujours, en témoigne la polémique à la française (et à la con) sur le collège privé Stanislas ; en témoignent aussi les votes avec leurs pieds des habitants des banlieues trop composées d’immigrés. On veut bien cohabiter en bonne intelligence, on ne se mélange pas, ou peu.

Nietzsche n’aime pas le mélange, le melting-pot à la Trump, le tout vaut tout des bobos, le métissage branché, les genres qui se déclinent en mille nuances de sexes (LGBTQAI+…). Quant au « juif », cité, il s’agit d’une classe sociale de son temps déconsidérée, pas d’une « race » – pour laquelle Nietzsche aura des mots adulateurs dans d’autres œuvres. « Rusé, tenace et endurant » sont d’ailleurs des qualités que l’on porte au crédit des diasporas juives dispersées dans le monde. Ainsi dans la Généalogie de la morale (III.22) où il admire l’Ancien testament et ses « grands hommes », « bien plus, j’y trouve un peuple » ; ou dans Aurore : « ils ont tous la liberté de l’esprit et aussi celle de l’âme que donne le changement fréquent de lieu, de climat, de mœurs, de voisins et d’oppresseurs » ; dans Le gai savoir : « L’Europe doit être reconnaissante aux Juifs quant à la logique et aux habitudes de propreté intellectuelle » ; dans L’Antéchrist : « les Juifs sont le peuple le plus extraordinaire de l’histoire », « qui possède la plus tenace vitalité ».

« Les bonnes mœurs ! Chez nous tout est faux et pourri. Personne ne sait plus vénérer ; c’est à cela précisément que nous voulons échapper. Ce sont des chiens friands et importuns, ils dorent les feuilles des palmiers. » Quand l’apparence compte plus que la vertu, la carapace que le cœur, l’arbre est bel et bien pourri – et les humains aussi. Ce pourquoi le retour des « bonnes » mœurs nous fait rire aujourd’hui : il n’est que le masque de l’indigence native de ceux qui le prônent – les cathos tradi, les islamistes rigoristes, les national-étatistes, les nationalistes blancs – en bref les Poutine, les Erdogan, les Zemmour, les Le Pen. Ceux qui ont peur du changement pourtant inéluctable et incessant, ceux qui ont peur de ne pas être à la hauteur, ceux dont l’énergie vitale et culturelle décline.

Nous, rois, « nous ne sommes pas les premiers et il faut que nous signifions les premiers. » En effet, le roi est originellement à la tête de ses troupes, élu par ses pairs comme le meilleur d’entre eux ; il est responsable de l’abondance ou de la ruine. Plus aujourd’hui… et depuis longtemps déjà. Ce pourquoi les Anglais d’abord, puis les Français ensuite, on coupé la tête de leurs rois. Les premiers en ont importé un de Germanie, un plus fort et plus vertueux, mais ont drastiquement limité ses pouvoirs ; les seconds en élisent un tous les cinq ans, vite jaloux de son pouvoir tout en le rendant toujours comme avant bouc émissaire commode de tout ce qui ne va pas.

Mais surtout pas un tribun issu de la populace, dit Nietzsche, ni un duce, ni un führer, ni un caudillo. « C’est de la populace que nous nous sommes détournés, de tous ces braillards et de toutes ces mouches collantes et écrivassières, pour échapper à la puanteur des boutiquiers, à l’agitation des ambitieux, aux haleines fétides ». Non, Nietzsche n’aurait certainement pas été nazi ! De là à préférer un roi…

Les rois cherchent eux aussi « l’homme supérieur » – supérieur aux rois qu’ils sont. Ils lui amènent un âne, comme au Christ avant d’entrer à Jérusalem, toujours cette référence biblique dont Nietzsche est imprégné comme fils de pasteur. « Il n’y a pas de plus dure calamité, dans toutes les destinées humaines, que lorsque les puissants de la terre ne sont pas en même temps les premiers hommes. Alors tout devient faux, oblique et monstrueux. » Voyez Hitler, Mussolini, Trump – des ratés parvenus, des faux. Nos présidents en France sont quand même souvent parmi les meilleurs, nous devrions nous en réjouir.

Car, lorsqu’ils sont aussi bas que la populace, c’est pire ! « Et quand ils sont les derniers mêmes, plus bêtes qu’hommes : alors la populace monte et monte en valeur, et enfin la vertu populacière finit par dire : ‘Voici, c’est moi seule qui suis la vertu’ ! » Les délires mystiques de l’Allemand, les désirs de grandeur de l’Italien, la foutraquerie du deal de l’Américain, deviennent des « vérités alternatives », de fausses vérités, le mensonge assumé en vertu, la bassesse en politique…

Devant Zarathoustra, « il arriva que l’âne, lui aussi, prit la parole. Il prononça distinctement et avec malice : I.A. » Car désormais, notre « intelligence » devient artificielle.

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Tout vaut la peine, dit Nietzsche

Zarathoustra est assis en haut de sa montagne devant sa grotte. Il retrouve un devin qu’il a connu, « nourri et désaltéré à sa table, le prophète de la grande lassitude qui enseignait : ‘tout est égal, rien ne vaut la peine, le monde n’a pas de sens, le savoir étrangle’. » Au contraire, pour Zarathoustra/Nietzsche, rien n’est égal, tout vaut la peine, le monde a le sens que lui donne la volonté, le savoir libère.

Le « devin de la grande lassitude » est la part d’ombre de Zarathoustra, celle qui est en chaque humain et lui fait dire de temps à autre : à quoi bon ? Pourquoi se casser ? Tout n’est-il pas éphémère et vain ? Les humains ne restent-ils pas des bêtes stupides qui ne font aucun effort intellectuel, des moutons bêlant qui suivent la passion du troupeau pour un maître qui les domine et les manipule, des assoiffés de sexe animal sans préjudice du mal qu’ils font ?

Le « dernier péché » du meneur d’hommes, de l’élévateur des âmes Zarathoustra est la pitié. Le devin de lassitude le provoque en lui faisant écouter « le cri de détresse » qui vient des profondeurs de la plaine. C’est le cri de « l’homme supérieur » – qui n’est pas encore Surhomme – et qui souffre de ses efforts et ne sait encore que maladroitement rire et danser. Car il n’y a pas de bonheur, dit le devin de lassitude, « vaines sont toutes les recherches ».

Zarathoustra se secoue et part à la recherche de l’homme supérieur qui crie pour le protéger des animaux sauvages. Mais le devin de lassitude lui dit qu’il sera toujours là, en embuscade, « patient et lourd comme une bûche ». Le poids de la fatigue et de l’écœurement.

« Qu’il en soit ainsi ! » s‘écrie Zarathoustra comme le Christ. Lui aussi est venu pour sauver les hommes et a connu la lassitude : Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? Mais il dit « ainsi soit-il ». La leçon est qu’il ne faut jamais renoncer et que la lassitude est une faiblesse passagère, un instinct vital qui vacille et s’use. L’asthénie est un péché contre la vie et contre l’avenir. En morale, la force d’âme repose sur l’énergie que l’individu met au service de son action.

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Je suis le dresseur, dit Nietzsche

En ce début de quatrième (et dernière partie) de Zarathoustra, nous retrouvons le prophète en solitaire sur la montagne, entouré de ses animaux familiers. Qui le pressent de bouger au lieu d’attendre, de quitter sa caverne de sage ermite à l’image des Indiens pour monter en haut de la montagne. « L’air est pur et aujourd’hui l’on distingue le monde mieux que jamais. »

Zarathoustra fait l’ascension et respire, dans sa solitude il contemple le monde et rit. Il se dit « le gaspilleur aux mille mains », pas celui qui conserve mais celui qui donne, qui déborde, qui répand. Nietzsche n’est pas conservateur des traditions à tout prix mais partisan de suivre le mouvement du monde, de toutes choses qui se transforment et des êtres qui ne sauraient rester en repos comme des vaches à l’étable (ou les petit-bourgeois de son temps).

Il veut appâter les humains avec le meilleur, le miel, « la meilleure amorce, celle dont les chasseurs et les pêcheurs ont besoin ». Il est curieux de vouloir appâter des poissons avec du miel, mais c’est une métaphore : « Car si le monde est comme une sombre forêt peuplée de bêtes, et le jardin de délices de tous les chasseurs sauvages, il me semble plutôt être pareil à une mer vaste et sans fond. (…) Surtout le monde des hommes, la mer des hommes : c’est vers elle que je jette ma ligne dorée. » Contrairement au Christ qui doit descendre pour sauver les hommes, Zarathoustra préfère les élever à lui, tel un pêcheur d’âmes.

« Car je suis cela dès l’origine et jusqu’au plus profond du cœur, tirant, attirant, soulevant et élevant, un tireur, un dresseur, et un maître, qui jadis ne s’est pas dit en vain : ‘Deviens qui tu es !’ » Il attend, ayant désappris la patience même, mot qui vient du latin pati, la souffrance. Il attend, « plein d’astuces et de moqueries », autrement dit observateur critique qui sait déjouer les illusions et les mensonges. L’éternité est devant lui, et c’est mieux que d’être « écumant et écartelé de colère à force d’attendre comme hurle un saint ouragan qui vient des montagnes, comme un impatient qui crie vers les vallées : ‘écoutez ou je vous frappe avec les verges de Dieu !’ » Car le temps doit venir, et il viendra – en son temps.

« Qui devra venir un jour et ne pourra pas passer ? Notre grand hasard, c’est-à-dire notre grand et lointain Règne de l’Homme, le règne de Zarathoustra qui dure mille ans. Si lointain que soit ce lointain, que m’importe ! Il n’en est pas moins solide pour moi – je suis debout, bien campé des deux pieds ». L’avenir est une certitude, dit Zarathoustra et, si l’on y réfléchit bien, il n’a pas tort. L’avenir est fait pour advenir. Il viendra par hasard, selon le hasard qui est nécessité, mais l’Homme ne sera pleinement homme que dressé, au double sens d’éduqué et d’élevé – un humain debout, prêt au sur-humain.

Deviens qui tu es ! Non pas l’esclave d’un Maître, mais pleinement toi-même, soulevé par le maître avant d’en devenir un. Bien loin du dressage bestial prussien de son temps, comme du nazisme et des dictatures communistes qui allaient suivre… L’Homme nouveau de Nietzsche n’est pas une table rase au corps formaté militaire et au cerveau lavé par la propagande pour obéir aveuglément au Parti, mais le prolongement de l’humain pour devenir « sur » humain, épanoui au summum de ses possibles et mieux encore. Pour cela, il lui faut se discipliner, se maîtriser, s’aiguiser l’intelligence – les trois étages du corps, du cœur et de l’esprit, les instincts, les passions et la sagacité. Il a besoin d’un maître qui l’élève à tout cela – mais il devra le quitter pour devenir lui-même.

Avant un nouveau bond peut-être, un après-Zarathoustra, car les vrais empires durent mille ans.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Les sept sceaux de Nietzsche

Les sept sceaux concluent la Troisième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra, en référence au livre de l’Apocalypse qui conclut la Bible. On se souvient que Nietzsche était fils de pasteur et qu’il a assidûment lu les textes sacrés. Sa propre prophétie est ici déroulée en entier par son prophète Zarathoustra, avatar du fondateur du Zoroastrisme, né en Iran vers 1500 ans avant notre ère.

« Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité ! », scande Nietzsche/Zarathoustra à la fin de chaque sceau. Telle est sa signature, l’amour de l’éternité, lui qui est « plein de cet esprit divinatoire qui chemine sur une haute crête entre deux mers, qui chemine entre le passé et l’avenir (…) prêt à l’éclair dans le sein obscur, prêt au rayon de clarté rédempteur, chargé d’éclairs affirmateurs ! qui se rit de leur affirmation ! » – tel est le premier sceau qui scelle le destin du prophète : deviner l’avenir.

Le second est colère et moquerie, « balai pour les araignées » et « vent purificateur ». Il est celui qui « aime à être assis sur les églises détruites ». Églises mises pour dogmes réputés intangibles et qui ne demandent qu’à être remis en cause, « falsifiés » selon Karl Popper en ce qui concerne la science.

Le troisième est souffle et rire, « jouer aux dés avec les dieux ». il est celui qui fait trembler la terre « de nouvelles paroles créatrices ». Un appel à s’épanouir soi-même et à créer ses propres valeurs, ce qui vaut pour bien vivre : des enfants, une œuvre, des actes envers les humains et des créations artistiques.

Le quatrième sceau est son art de mêler. « Ma main a mêlé le plus lointain au plus proche, le feu à l’esprit, la joie à la peine et le pire au meilleur. » Car, selon Nietzsche, « il existe un sel qui lie le bien au mal ; et le mal lui-même est digne de servir d’épice et de faire déborder l’écume. » Car en ce monde, tout est sans cesse mêlé et sans cesse en mouvement. Le pur n’est qu’une vue de l’esprit, une abstraction ; tout est lié, bon comme mauvais, bien abstrait comme mal abstrait, contrairement au dogme biblique trop binaire – et l’humain doit faire avec s’il veut devenir plus qu’humain.

Le cinquième est une « joie de navigateur », un goût profond d’explorer l’inconnu et de connaître l’inouï. « J’aime la mer et tout ce qui ressemble à la mer et plus encore quand, irritée, elle me contredit. » Il s’agit d’une joie inquiète, sans cesse le mélange entre le bon et le mauvais, l’exaltation qui pousse et la prudence qui ne laisse pas en repos. Les côtes ont disparu, mais en route !

Le sixième sceau est la « vertu du danseur » qui ne reste jamais en repos, une « méchanceté riante » qui décape les fausses illusions, les stratégies de pouvoir et les mensonges. « Dans le rire tout ce qui est méchant se trouve ensemble, mais sanctifié et affranchi par sa propre béatitude. » Ceci « est mon alpha et mon oméga », dit Nietzsche, « que tout ce qui est lourd devienne léger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau ». Bien loin des pesantes digestions des petit-bourgeois allemands de son temps qui ruminent leur petit foin dans leur petit coin en regardant passer les trains ; loin des lourdeurs de la philosophie allemande qui jargonne avec les mots-valise, si aisés à créer en allemand ; loin des ventres à bière et goûts de la fange de ses compatriotes.

Quant au septième sceau, il est la synthèse de tout cela. « Ainsi parle la sagesse de l’oiseau : voici, il n’y a pas d’en haut, il n’y a pas d’en bas ! Jette-toi de côté et d’autre, en avant, en arrière, toi qui est léger ? chante ! ne parle plus ! Toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux qui sont lourds ? toutes les paroles ne mentent-elles pas à celui qui est léger ? chante ! ne parle plus ! Ô comment ne serais-je pas avide de l’éternité, impatient du nuptial anneau des anneaux – l’anneau du devenir et du retour ? » Rien n’est jamais établi mais sans cesse en mouvement ; rien n’est jamais donné qu’on ne doive conquérir ; nulles paroles ne sont à prendre pour argent comptant mais soupesées et critiquées car elles sont avant tout mensonges – vrai partiel, enjolivé ou flétri, déformé par celui qui parle et la vision qu’il a de ses propres paroles – les mots ne sont que des abstractions des choses et les phrases des échafaudages de mots, pas du réel. Pour Zarathoustra, l’éternité est un éternel recommencement, l’anneau Draupnir du dieu Odin (qui était un bracelet viking et non pas une bague), qui faisait ruisseler la richesse.

Car Nietzsche l’Allemand reste proche de la mythologie nordique dans son subconscient. Comme elle, il exalte une aristocratie qui met en avant le caractère et l’énergie, l’art poétique et ses variations plus que le traité philosophique ne varietur. Comme elle, Nietzsche voit l’histoire du monde comme une suite de cycles de naissances et de décadences qui se terminent par une catastrophe cosmique avant la renaissance d’un monde nouveau doté de valeurs nouvelles.

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La vie est une danse, dit Nietzsche

Dans ce chapitre-poème, Zarathoustra s’enivre de la vie. « Je viens de regarder dans tes yeux ô vie  : j’ai vu scintiller de l’or dans ton œil nocturne – cette volupté a suspendu les battements de mon cœur ». La vie agite sa crécelle et déjà les pieds de Zarathoustra dansent. Cette métaphore dit bien comment les instincts sont plus forts que l’esprit, combien le corps mène la danse. La vie tressaille en chacun et tout l’être se met en branle. « Mes talons se cambraient, mes orteils écoutaient pour te comprendre  : le danseur ne porte-t-il pas son oreille dans ses orteils ! »

La vie est une femme : « lieuse, enveloppeuse, séductrice, chercheuse qui trouve ». Que trouve-t-elle ? Mais sa perpétuation, bien-sûr ! Sa « froideur allume » – sentez combien le désir sexuel est stimulé par le froid vif, d’où ces ados qui se défient torse nu dans la neige ; sa « haine séduit » – d’où la proximité de l’amour et de la haine jusque dans les couples qui se tuent à cause d’aimer ; sa « fuite attache » – qui s’écarte de la vie y revient de suite, par peur de la non-vie qu’est la mort. La vie a des «yeux d’enfant », est « enfant prodige et coquine » comme un petit – innocente et emplie de désir comme l’enfant au naturel, avant le carcan disciplinaire de la civilisation, et plus de la morale puritaine bourgeoise, et pire de la moraline des Commandements de la religion castratrice car jalouse de son pouvoir.

La vie est une fuite en avant, un jeu de gosses, une chasse d’adulte. Elle égare, elle montre ses « petites dents blanches » de fauve cruel, des « yeux méchants » de l’appel à la force, une « petite crinière bouclée » de fauve ou de chatte. Volupté et cruauté, telle est la vie, désirable et impitoyable. Elle est sorcière et serpent – comme dans la Bible – elle égare et se faufile. Les « sentiers de l’amour » sont un rêve de bonheur apaisé et une illusion car la vie ne fait jamais de cadeau et le bonheur est fugace. Mieux vaut la joie, qui n’est pas un état mais un éclat – même si « toute joie veut l’éternité, – veut la profonde éternité ! »

Comme la vie est femelle, le mâle doit se munir d’un fouet. « Tu dois danser et crier au rythme de mon fouet ! », s’exclame Zarathoustra qui en a assez d’être la de la suivre sans jamais le rattraper. Dès lors qu’on veut la dompter, la vie se fait aimable, au sens propre de prête à être aimée. « C’est par-delà le bien et le mal que nous avons trouvé notre île et notre verte prairie – seuls à nous deux ! C’est pourquoi il faut que nous nous aimions l’un l’autre ! » Ainsi parlait la vie à Zarathoustra. « Et ne sais-tu pas que je t’aime, que je t’aime souvent de trop : la raison en est que je suis jalouse de ta sagesse. »

« Le monde est profond.

Et plus profond que ne pensait le jour.

Profond est son mal.

La joie est plus profonde que l’affliction.

La douleur dit : passe et périt.

Mais toute joie veut l’éternité,

– veut la profonde éternité ! »

Le poème est la danse de la langue, l’expression en mots de la vie. Le mal-être est profond en l’humain mais la joie doit submerger l’affliction car la joie est la vie, l’exaltation de l’être (« l’homme est le berger de l’être », dira Heidegger), la source et l’explosion de la vie, sa jouissance. Ainsi est-elle éternelle, comme la vie même.

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Le grand désir de Nietzsche

Le grand désir de Nietzsche est que son âme chante, et elle ne peut chanter que l’avenir.

Dans le chapitre de Zarathoustra consacré à ce désir, c’est une litanie d’invocations à l’âme. « Je t’ai appris à danser », « je t’ai délivrée de tous les recoins », « j’ai lavé de toi (…) la vertu mesquine », « je t’ai rendu la liberté », « je t’ai enseigné (…) le grand mépris aimant », « j’ai enlevé de toi toute obéissance », « j’ai versé sur toi tout le soleil », « je t’ai tout donné ». Zarathoustra résume tous les chapitres précédents de sa voie, qui consiste à libérer l’humain de ses déterminismes arbitraires.

Et maintenant ? « Maintenant tu me dis en souriant, pleine de mélancolie : qui de nous deux doit dire merci ? » Car « n’est-ce pas un besoin de donner ?» ou « pitié de prendre ? »

Ce que veut dire le philosophe est que le désir n’a jamais de fin. La richesse qui déborde a encore des désirs, notamment celui de créer. La plénitude appelle l’accouchement, tout comme la vigne appelle le vigneron. Après avoir fait mûrir, il faut vendanger et engranger.

La vie appelle l’enfant ou, à défaut, le chant de la plénitude, le chant qui appelle à chacun au désir de créer. « En vérité, déjà ton haleine a le parfum des chants de l’avenir. » Nietzsche n’a pas d’enfant, mais il a les chants de sa philosophie. Ses livres sont son message de désir, ses chants de l’avenir.

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Pas facile que la grandeur, dit Montaigne

Le chapitre VII du Livre III des Essais disserte – courtoisement et pour une fois courtement – de « l’incommodité de la grandeur ». Pas facile en effet d’être grand, et reconnu comme tel. D’abord il faut le vouloir et Montaigne ne le veut pas ; il se suffit à sa condition. Ensuite il faut le supporter et Montaigne énumère tous les maux de la grandeur, comme la courtisanerie, la flatterie, l’hypocrisie, la jalousie.

« Puisque nous ne la pouvons atteindre, vengeons-nous à en médire », commence Montaigne. Mais pour sa part, c’est le désir de grandeur qui lui manque. Il n’en veut pas, trop peu à sa portée. Réaliste et pragmatique (deux qualités d’un vrai philosophe), il vise moins haut. « Autant ai-je à souhaiter qu’un autre, et laisse à mes souhaits autant de liberté et d’indiscrétion ; mais pourtant, si ne m’est-il jamais advenu de souhaiter ni empire ni royauté, ni l’éminence de ces hautes fortunes et commanderesses. Je ne vise pas de ce côté-là, je m’aime trop. Quand je pense à croître, c’est bassement, d’une excroissance contrainte et couarde, proprement pour moi, en résolution, en prudence, en santé, en beauté, et en richesse encore. » De l’audace, de la circonspection, du naturel, un peu de fortune – voilà ce que vise le sage, pas plus. Montaigne, contrairement à César, préfère être « troisième à Périgueux que premier à Paris ». Il reste de sa condition et ne veut pas péter plus haut que son cul. « Je suis formé à un étage moyen, comme par mon sort, aussi par mon goût. » Trop s’élever demande trop d’efforts, il n’y tient pas.

Mais s’il n’a pas de grande ambition, il est ouvert et proclame hautement ce qu’il désire. C’est une vie tranquille comme celle de l’obscur L. Thorius Balbus cité par Cicéron : « Galant, beau, savant, sain, entendu et abondant en toutes sortes de commodités et plaisirs, conduisant une vie tranquille et toute sienne, l’âme bien préparée contre la mort, la superstition, les douleurs et autres entraves de l’humaine nécessité, mourant en enfin en bataille, les armes à la main, pour la défense de son pays ». Une vie d’aristocrate ordinaire – la condition même de Montaigne.

Car, « le plus âpre et difficile métier du monde, à mon gré, c’est faire dignement le roi. J’excuse plus de leurs fautes qu’on ne fait communément, en considération de l’horrible poids de leur charge, qui m’étonne. Il est difficile de garder mesure à une puissance si démesurée. » C’est ainsi que le bas-peuple et les aigris de l’opposition critiquent à gueule ouverte celui qui gouverne, sans en mesurer la charge. Pas facile d’être roi, même temporaire par élection. Vous ne faites « aucun bien qui ne soit mis en registre et en compte, et ou le moindre bien-faire porte sur tant de gens, et où votre suffisance, comme celle des prêcheurs, s’adresse principalement au peuple, juge peu exact, facile à piper, facile à contenter. Il est peu de chose auxquelles nous puissions donner le jugement sincère, parce qu’il en est peu auxquelles, en quelque façon, nous n’ayons particulier intérêt. » Il y a plutôt envie et contestation, jalousie viscérale et manifestation. Gouverner est ingrat, tous les présidents vous le dirons.

Il y a pire : la flatterie, la société de cour qui vous entoure. Nul n’est plus vrai mais affecté ; ils vous laissent le dernier mot, et gagner en toutes joutes. Vous avez toujours raison, ce qui vous isole et vous renferme dans vos préjugés pas toujours heureux. « Votre fortune rejette trop loin de vous la société et la compagnie, elle vous plante trop à l’écart. » L’omnipotent est abîmé, dit Montaigne, « il faut qu’il vous demande par aumône de l’empêchement et de la résistance ; son être et son bien sont en indigence. » S’opposer est la première vertu d’un ami, afin de faire réagir et avancer. La flagornerie endort et affaiblit alors que la critique (constructive) renforce et fait réfléchir.

Le résultat de l’hypocrite flatterie est que l’on finit par croire toutes ces louanges approbatrices. Et l’on dérive… « Comme on leur cède tous avantages d’honneur, aussi conforte-t-on et autorise les défauts et vices qu’ils ont, non seulement par approbation, mais aussi par imitation. » Combien de « conseillers » ont-ils pris la voix et les intonations de Mitterrand, par exemple ? Quant à notre président actuel, il n’est pas assez remis en cause par ses proches pour prévoir les agitations sociales et rancœurs de la population. Le pouvoir isole, mais plus encore la grandeur qu’on y attache. Ce pour quoi être « roi » provisoire vaut mieux qu’être roi à vie ; le suivant sera autre (et pas forcément meilleur).

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L’éternel retour est de nature, enseigne Nietzsche

L’éternel retour n’est pas le plus facile de la pensée de Nietzsche, tant nous sommes conditionnés, depuis Socrate et la Bible, à penser le contraire : qu’il y a un début et une fin à tout, même au monde, que tout progresse sans cesse et que tout évolue dans un seul sens. Ce n’était pas le point de vue des philosophes grecs présocratiques pour qui, comme dans le bouddhisme, la roue de la vie tourne indéfiniment sur elle-même, comme la terre autour du soleil et le soleil autour de la galaxie spirale, elle-même prise dans le grand mouvement des énergies. Les saisons reviennent, les êtres naissent, vivent et meurent – tout recommence.

C’est de l’abîme même de la pensée de Zarathoustra que vient cette révélation comme un coup de tonnerre qui le rend fou : « Tout va, tout revient, la roue de l’existence tourne éternellement. Tout meurt, tout refleurit, le cycle de l’existence se poursuit éternellement. » Même la petitesse de l’homme, celle qui a la flemme d’aspirer au sur-humain. Même la cruauté de l’homme, « le plus cruel des animaux, » celui qui jouit de volupté à humilier, à crucifier, à faire pénitence. « Et lorsqu’il inventa l’enfer, ce fut, en vérité, son paradis sur la terre » dit Nietzsche. Zarathoustra est donc pris « d’un grand dégoût de l’homme. » – « Il reviendra éternellement, l’homme dont tu es fatigué, l’homme petit »…

Mais les animaux de Zarathoustra, qui représentent le naturel des êtres, les vivants sans intellectualisme, les tout-instincts – les animaux de Zarathoustra le réconfortent : « Va auprès des roses, des abeilles, des essaims de colombes ! Va surtout auprès des oiseaux chanteurs : pour apprendre à chanter comme eux. Car le chant convient aux convalescents ; que l’homme bien portant parle plutôt. » La vie est une fontaine de joie, la vitalité veut le lyrisme de la voix comme du corps, le chant est l’expression même, comme la danse, de celui qui s’enivre de vivre. La parole avec du sens est plutôt celle de l’homme bien portant, dont la santé ne fait pas de doute à ses yeux, car le sens est parfois illusion dont il faut se méfier. Une parole peut avoir un double sens, mentir, faire croire – pas le chant qui sort de l’enthousiasme de l’être en plein élan de vie, dionysiaque. Zarathoustra, pris de délire à cette idée du retour éternel des hommes petits, cruels, soumis, doit chanter afin de se délivrer de ces brumes mauvaises et à nouveau prêcher la vie, la grande santé.

Zarathoustra est « le prophète de l’éternel retour des choses », savent ses animaux, et son destin est d’enseigner cette vérité première. Comme Sisyphe roulant son rocher en haut de la montagne, pour le voir dévaler aussitôt, le prophète du surhumain doit s’atteler à sa tâche éternelle. Zarathoustra mourra, car tel est le cycle de la vie, mais « un jour reviendra l’enchevêtrement des causes où je suis enserré – il me recréera ! » Nietzsche souscrit ici à la réincarnation bouddhiste, où le karma de chaque âme revient vivre une vie pour s’améliorer sans cesse – ou régresser, tels les moines concupiscents qui se réincarnent en chiens (ce pourquoi les chiens errants sont nourris à la porte des monastères du Tibet).

Zarathoustra est condamné à revenir éternellement pour enseigner la même chose : « l’éternel retour de toutes choses, – afin de proclamer à nouveau la parole du grand midi de la terre et des hommes, afin d’enseigner de nouveau aux hommes la venue du Surhomme. » Car le Surhomme est fort, libre et heureux – plus que l’homme petit, soumis et maltraité. Mais le Surhomme est une conquête de chaque génération, de l’enfant encore sauvage à l’adulte enfin civilisé qui dépasse ses père et maîtres – à condition qu’il ait été « élevé », c’est-à-dire aimé, éduqué et corrigé avec attention et bienveillance pour non seulement s’épanouir mais aussi réaliser au mieux son potentiel.

Ce qui est vrai de l’individu est vrai de la société : le régime démocratique de débats et décisions après compromis, le moins pire des régimes en ce qu’il n’est jamais figé en pouvoir, est une conquête de chaque jour. Il est aujourd’hui plus que jamais menacé par les nazismes impériaux russe et chinois, les religions intolérantes comme l’islamisme, ou le judaïsme intégriste qui pourrit Israël et entraîne les États-Unis dans sa ruine, et les évangélistes tout aussi sectaires. La politique civilisée est démocratique, la politique sauvage est « illibérale » (c’est-à-dire autoritaire et fermée), la politique barbare est fanatique (Daech, Hamas). C’est l’éternel retour du combat pour la liberté contre tous les asservissements…

L’éternel retour est la métaphore de l’amor fati, l’amour du destin. « Oui, combien te faudrait-il aimer et toi-même et la vie pour ne plus aspirer à rien d’autre qu’à donner cette approbation et apposer ce sceau ultime et éternel ? », demande-t-il dans Le Gai Savoir, §341. Maître de soi et de son existence, le Surhomme accepte ce qui vient, bon ou mauvais, car il est capable de le surmonter, de se faire joie de son existence en sa totalité.

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A propos des Coches de Montaigne

Plus Montaigne vieillit, plus il devient brouillon. Il n’a jamais le temps de faire court et sa pensée s’égare en digressions, certes bien écrites, mais oiseuses au point qu’on ne sait plus trop ce qu’il veut dire. C’est le cas de chapitre VI du Livre III des Essais intitulé « Des coches » qui commence par une théorie des causes avant d’analyser le mal de mer et d’en venir aux coches, qui sont des véhicules qui peuvent servir à la guerre. Mais ce n’est pas tout. Au lieu d’en faire un texte autonome, Montaigne poursuit son propos sur la munificence des rois et les libéralités qu’ils consentent, et enchaîne sur l’Amérique et la colonisation des conquistadores. Ouf ! Que tout ceci est bien pesant !

Le lecteur qui s’accroche ne lira ce chapitre qu’à petites doses, remettant au lendemain tout changement de propos. Ainsi en viendra-t-il à bout. Commençons par les causes : les « grands auteurs », dit Montaigne (en ne citant que les Romains), usent des causes comme de tout bois, « ne se servent pas seulement de celles qu’ils estiment être vraies, mais de celles encore qu’ils ne croient pas, pourvu qu’elles aient quelques invention et beauté. » Ainsi des vents : ceux du bas, ceux de la bouche, ceux du nez – les seuls à être bénis… De la haute réflexion, Montaigne passe à la matérialité des choses – il en est coutumier. Ce n’est pas un intellectuel mais un penseur pratique, ce qu’il lit, il cherche à le mettre à l’épreuve des faits humains.

Vous suivez ? Passons alors au mal de mer. Montaigne y est sujet, et non seulement en bateau mais aussi en litière et même en coche (voilà enfin les coches !). Au fond, il ne se sent bien qu’à cheval. Petite vanité d’aristocrate, sans doute, mais surtout habitude depuis l’enfance. Montaigne est un nomade, il aime à voir de haut et rêver ; le cheval est ainsi le transport le meilleur, allant à l’amble ou au galop, s’adaptant à son tempérament. Du mal de mer, qui tient le bas-ventre, Montaigne par association en vient à la peur.

Lui n’est pas pris de panique, comme certains : « Tous les dangers que j’ai vus, ç’a a été les yeux ouverts, la vue libre, saine et entière  ; encore faut-il du courage à craindre. » Et de citer Alcibiade, le bel éphèbe grec ami de Socrate, qui se retirait du combat perdu la tête haute et sans frayeur. Car si la peur envahit l’être, suppute Montaigne, c’en est fait de lui. Citant Tite-Live en latin (ici traduit) : « moins on a peur, moins on court de danger ». Notre philosophe lui-même avoue qu’il lâcherait si d’aventure il devait être saisi d’effroi: « Je ne me sens pas assez fort pour soutenir le coup de l’impétuosité de cette passion de la peur, ni d’autres véhémentes. Si j’en étais un coup vaincu et atterré, je ne m’en relèverai jamais bien entier. » Il est vrai que la peur est contagieuse, comme toute passion, et s’alimente d’elle-même une fois le cycle enclenché.

Et d’en revenir aux coches, utilisés jadis en guerre, le thème étant propice aux exemples historiques glanés dans les lectures. Montaigne fait ainsi de ses Essais de plus en plus un livre de choses remarquables, une sorte de cabinet de curiosités littéraire. La réflexion lui vient moins que l’inventaire. Les Hongrois ont utilisé les coches de guerre contre les Turcs, il s’en servant comme des sortes de chars d’assaut munis d’arquebuses. Quant aux Romains, ils préféraient les chars à la parade. C’est ainsi qu’Héliogabale attela entre autres à son coche « quatre garces nues, se faisant traîner par elles en pompe tout nu ». Ce qui est assez cocasse pour être noté…

Mais la morale revient par cet exemple. Est-ce la vertu des rois que l’ostentation et la vanité ? Non point, conclut Montaigne, mais la libéralité. Car la richesse du dirigeant vient de ce qu’il a prélevé au peuple, et c’est une sorte de justice que de lui rendre en partie. « Il doit être loyal et avisé dispensateur. Si la libéralité d’un prince est sans discrétion et sans mesure, je l’aime mieux avare. » Si la largesse « est employée sans respect du mérite », elle fait honte à qui la reçoit et n’attire pas la faveur au dirigeant. En témoignent les profs, augmentés largement et sans contrepartie sous Jospin, et qui ont voté ailleurs (« pas assez à gauche, ma chère ! ») ; ou ces étudiants « aidés » de plus en plus sans que cela soit jamais assez (alors qu’hier en France comme aujourd’hui en d’autres pays, les étudiants travaillent à temps partiel ou pendant les vacances pour payer leurs études – je l’ai moi-même fait). C’est le règne du Toujours plus, vilipendé en son temps par François de Closet, l’éternel refrain des quémandeurs jamais contents et de plus en plus revendicatifs, ce dont témoigne Montaigne : « Les sujets d’un prince excessif en dons se rendent excessifs en demandes ; ils se taillent non à la raison, mais à l’exemple (…) On n’aime la libéralité que future : par quoi plus un prince s’épuise en donnant, plus il s’appauvrit d’amis. » Le président Macron peut en témoigner : le Quoi-qu’il-en-coûte, inégalé dans le monde, ne lui est pas porté à son crédit ; il aurait mieux fait de laisser les gens se démerder tout seuls comme Trump aux États-Unis, désormais encore plus populaire ! « La convoitise n’a rien si propre que d’être ingrate », dit Montaigne.

Et d’en venir à l’Amérique, récemment découverte, il y a moins de cinquante ans pour Montaigne. C’était « un monde enfant », encore pur et naturel, loin de nos vices et de notre religion. Nous l’avons perverti par cruauté et avidité, dit Montaigne, préférant l’or aux âmes. « Bien crains-je que nous aurons bien fort hâté sa déclinaison et sa ruine par notre contagion, et que nous lui aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts. C’était un monde enfant ; aussi ne l’avons nous pas fouetté et soumis à notre discipline par l’avantage de notre valeur et force naturelle, ni ne l’avons conquis par notre justice et bonté, ni subjugué par notre magnanimité. » Au contraire ! Cuzco et Mexico étaient des villes « magnifiques », les arts de la plume et de la pierrerie étaient sans pareils, la hardiesse et le courage meilleurs que les nôtres – aidés plutôt par l’armure, l’arquebuse et le cheval, toutes choses étranges aux « peuples nus ».

Les soudards espagnols n’étaient pas d’anciens Grecs « qui eussent doucement poli et défriché ce qu’il y avait de sauvage, et eussent conforté et promu les bonnes semences que nature y avait produites, mêlant non seulement à la culture des terres et ornement des villes les arts de deçà, en tant qu’ils y eussent été nécessaires, mais aussi mêlant les vertus grecques et romaines aux originelles du pays ! » Ainsi s’exclame Montaigne, regrettant que l’on n’ait pas « appelé ces peuples à l’admiration et imitation de la vertu et dressé entre eux et nous une fraternelle société et intelligence ! Combien il eût été aisé de faire son profit d’âmes si neuves, si affamées d’apprentissage, ayant pour la plupart de si beaux commencements naturels ! Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice et vers toutes sortes d’inhumanité et de cruauté, à l’exemple et patron de nos mœurs. Qui mit jamais à tel prix le service du commerce et du trafic  ? Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l’épée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre  ! Mécaniques victoires. » Mécanique est ici mis pour « vile, logique, sans humanité ».

Après cet éclat, suivi de « la pompe et magnificence » des peuples du Pérou et du Mexique, Montaigne cherche à retomber sur ses pattes : « Retombons à nos coches », dit-il. Et de conclure que ces rois du Pérou se faisaient porter sur les épaules. Au moins n’avaient-il pas le mal de mer.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Les vieilles et les nouvelles tables de Nietzsche

Dans un long chapitre, Zarathoustra résume sa pensée ; il attend son heure entre les anciennes tables de la lois et les nouvelles qu’il prône. Les anciennes tables sont celles de son temps, le très long temps du christianisme, cette religion d’esclaves soumis au jaloux Créateur des tables, Commandeur des croyants et Rachat du « péché » par le Fils issu de vierge – les trois religions proche-orientales du même Livre.

« Lorsque je suis venu auprès des hommes, je les ai trouvés assis sur une vieille présomption. Ils croyaient tout savoir, depuis longtemps, ce qui est bien et mal pour l’homme. » Or personne ne sait ce qui est bien et mal, sinon le créateur. « Or le créateur est celui qui donne un but aux hommes et qui donne son sens et son avenir à la terre : lui seul crée le bien et le mal de toute chose. » Pour Nietzsche, le créateur, ce n’est pas UN Dieu, mais soi-même. A chacun de définir SON bien et son mal car il n’est point de Dieu mais une multitude de dieux qui dansent de joie vitale et rient de leur exubérance irrationnelle – comme on le dit des adolescents.

Le bien, c’est l’avenir, pas le passé. C’est ce qui est bon aujourd’hui pour le futur, d’où la création permanente des valeurs – de ce qui vaut pour ses enfants. Nietzsche est au fond libertaire, adepte de la plus totale liberté du désir, lequel est le jaillissement même de la vie en lui. Certes, le désir instinctif chez l’être humain accompli – « noble » dit Nietzsche – passe par les passions du cœur maîtrisées par la volonté et tempérées par l’esprit (qui est à la fois souffle et raison). Mais le désir en lui-même est « sage » puisqu’il vient de la vie, du vital en soi : « Et souvent il m’a emporté loin, par-delà les monts, vers les hauteurs, au milieu du rire : je volais en frémissant comme une flèche, dans une extase enivrée de soleil : – loin, dans un avenir que nul rêve n’a vu, en des midis plus chauds que jamais poète n’en rêva : là-bas ou des dieux dansants ont honte de tous les vêtements ». Il faut se fuir et se chercher toujours, dit Nietzsche, se remettre en question « comme une bienheureuse contradiction de soi ». Loin, bien loin de « l’esprit de lourdeur et tout ce qu’il a créé : la contrainte, la loi, la nécessité, la conséquence, le but, la volonté, le bien et le mal ».

Loin « des taupes et des lourds nains », Nietzsche/Zarathoustra recherche le sur-homme « et cette doctrine : l’homme est quelque chose qui doit être surmonté ». Homme mis pour être humain sans distinction de sexe, cela va de soi dans la langue française traditionnelle (celle que l’on n’apprend plus, d’où les bêtises émises par les féministes mal éduquées nationalement). L’homo sapiens est un pont et non une fin. L’espèce ne cesse d’évoluer, comme elle l’a fait depuis des millions d’années. « Surmonte toi toi-même, jusque dans ton prochain : tu ne dois pas te laisser donner un droit que tu es capable de prendre. Ce que tu fais, personne ne peut le faire à son tour. Voici, il n’y a pas de récompense. Celui qui ne peut pas se commander à soi-même doit obéir. » D’où le refuge de la masse flemmarde dans la religion, la croyance, le parti, le gourou, le complot : se laisser penser comme on se laisse aller, par confort de chiot en sa niche au milieu de sa nichée, sans effort. « Celui qui fait partie de la populace veut vivre pour rien ; mais nous autres, à qui la vie s’est donnée, nous réfléchissons toujours à ce que nous pourrions donner de mieux en échange ! » Et ceci pour ceux tentés de violer par seul désir, au mépris de la maîtrise de soi : « On ne doit pas vouloir jouir, lorsque l’on en donne pas à jouir. (…) Car la jouissance et l’innocence sont les deux choses les plus pudiques : aucune des deux ne veut être cherchée. Il faut les posséder. »

Le désir est jeune car la vitalité est neuve, l’avenir est ouvert parce que le désir est grand. Cela agace les vieux qui se croient sages parce que leurs désirs se sont éteints et qu’ils disent à quoi bon ? Mais est-ce sagesse ? « Ce qu’il y a de mieux en nous est encore jeune : c’est ce qui irrite les vieux gosiers. Notre chair est tendre, notre peau n’est qu’une peau d’agneau : – comment ne tenterions nous pas de vieux prêtres idolâtres ! » On voit, cum grano salis, que la tentation pour les enfants de chœur à peine pubères ne date pas de Mitou. Les vieux rassis et trop contraints sont obsédés par la liberté en fleur. Hypocritement, ils cèdent en disant le bien et le mal qu’ils ne pratiquent pas. « Être véridique : peu de gens le savent ! Et celui qui le sait ne veut pas l’être ! Moins que tous les autres, les bons » – ceux qui se disent bons, qui se croient bons parce qu’ils obéissent en apparence aux Commandements de la Morale ou du Dieu jaloux.

Abandonner le passé, les vieilles valeurs qui ne valent plus car inadaptées. « Abandonner à la grâce, à l’esprit et à la folie de toutes les générations de l’avenir, qui transformeront tout ce qui fut en un pont pour elle-même ! » Chaque génération tracera sa voie, les valeurs d’hier ne seront pas celles d’aujourd’hui, ni encore moins celles de demain. Ce pourquoi s’arc-bouter sur le passé, les traditions, les valeurs du passé, est un leurre, dit Nietzsche. Et il se fait prophète, avant le siècle des dictateurs : « Un grand despote pourrait venir, un démon malin qui forcerait tout le passé par sa grâce et et par sa disgrâce : jusqu’à en faire pour soi un pont, un signal, un héraut et un cri de coq. » Et Hitler vint, après Mussolini et Staline, le vieux Pétain et le vieux Franco, et avant Mao, Castro, Pol Pot et autres Khadafi.

Ce pourquoi Nietzsche en appelle à « une nouvelle noblesse », de celle qui ne s’achète pas comme des offices, comme les fausses particules de l’Ancien régime, « des créateurs et des éducateurs et des semeurs de l’avenir. » La noblesse d’empire, conquise sur les champs de bataille, paraissait à Nietzsche comme à Stendhal de meilleure facture. Car « ce n’est pas votre origine qui vous fera dorénavant honneur, mais votre but ! Votre volonté et votre pas qui veut vous dépasser vous-même – que ceci soit votre nouvel honneur ! » Où l’on voit que, malgré l’apparence de chevalerie des ordres nazis, l’honneur n’est pas fidélité mais, au contraire, grande liberté requise. « Il faut une nouvelle noblesse, adversaire de tout ce qui est populace et despotisme, et qui écrirait d’une manière nouvelle le mot ‘noble’ sur des tables nouvelles. » Ni populace, ni despotisme – ni Mélenchon, ni Le Pen, vous l’aurez compris…

Et Nietzsche d’enfoncer le clou où crucifier les futurs nazis et leurs épigones jusqu’à aujourd’hui : « Ô mes frères ! Ce n’est pas en arrière que votre noblesse doit regarder, c’est au-dehors ! Vous devez être des expulsés de toutes les patries et de tous les pays de vos ancêtres ! Vous devez aimer le pays de vos enfants : que cet amour soit votre nouvelle noblesse – le pays inexploré dans les mers les plus lointaines, c’est lui que j’ordonne à vos voiles de chercher et de chercher toujours. Vous devez racheter par vos enfants d’être les enfants de vos pères : c’est ainsi que vous délivrerez tout le passé ! » Pas de traditions, pas de nationalisme, pas de sang et sol – mais l’amour du futur, des enfants à naître et à élever pour les rendre meilleurs que vous n’avez été : seul cela justifie d’être les enfants imparfaits de parents imparfaits – et des immigrés intégrés dans un pays d’accueil…

Même s’il y a de la fange dans le monde, la vie reste une source de joie. Perpétuellement. Ne calomniez pas le monde, faites avec. Apprenez les meilleures choses et mangez bien, aspirez à connaître. « La volonté délivre : car vouloir, c’est créer, c’est là ce que j’enseigne. » Et contre les chômeurs alors qu’il y a de l’emploi, contre les mendiants qui pourraient travailler, contre les assistés qui ont la paresse de se prendre en main, Nietzsche est cruel – mais juste. Il dit : « Car si vous n’êtes pas des malades et des créatures usées, dont la terre est fatiguée, vous être de rusés fainéants ou des chats jouisseurs, gourmands et sournois. Et si vous ne voulez pas recommencer à courir joyeusement, vous devez disparaître ! Il ne faut pas vouloir être le médecin des incurables : ainsi enseigne Zarathoustra : disparaissez donc ! »

A quoi cela sert-il, en effet « d’aider » sans cesse et tant et plus ceux qui ne veulent pas s’aider aux-mêmes : les pays en développement qui ne cessent de se sous-développer et de dépenser l’argent prêté en armements et en richesses accaparées par la corruption comme en Haïti et dans tant de pays d’Afrique ; les sempiternels « ayant-droits » aux caisses de l’État-providence qui crient maman dès qu’une difficulté survient : quoi, travailler à mi-temps pendant ses études (je l’ai fait) – vous n’y pensez pas ! Quoi, vivre chez les parents au lieu de payer un co-loyer (je l’ai fait) – vous n’y pensez pas ! quoi, refuser une rémunération et des conditions de travail correctes dans les métiers « en tension » – vous n’y pensez pas (dit le patronat qui en appelle à une immigration massive d’esclaves basanés, jusqu’à 3,5 millions d’ici 2050) ! « Si ces gens-là avaient le pain pour rien, quelle infortune ! après quoi crieraient-ils ? Leur entretien, c’est le seul sujet dont ils s’entretiennent. » Le pain ou le profit, même égoïsme.

Le « plus grand danger » est dans le cœur « des bons et des justes », dit Nietzsche. Car eux save, nt déjà tout ce qu’il faut savoir, croient-ils Bible en main, et n’en démordent pas. Ils ne cherchent plus, ils restent immobiles, ils ruminent comme des vaches à l’étable, contents de soi. « Leur esprit est prisonnier de leur bonne conscience. » Jésus lui-même l’avait dit des Pharisiens, ce mot qui est devenu depuis synonyme d’hypocrite et de Tartuffe. « Il faut que les bons crucifient celui qui avance sa propre vertu ! » démontre Nietzsche, pas fâché d’utiliser ainsi le christianisme dans sa partielle vérité. « C’est le créateur qu’ils haïssent le plus : celui qui brise des tables et de vieilles valeur, le briseur – c’est celui qu’ils appellent criminel. Car les bons ne peuvent pas créer : ils sont toujours le commencement de la fin : ils crucifient celui qui inscrit des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles, il se sacrifient l’avenir à eux-mêmes – ils crucifient tout l’avenir des hommes ! » Rien de pire que les conservateurs. Au contraire, prône Nietzsche, nous ne voulons pas conserver mais explorer : « nous voulons faire voile vers là-bas, où est le pays de nos enfants ! »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Je suis l’ennemi de l’esprit de lourdeur, dit Nietzsche

Gaston Bachelard a commis une erreur en classant Nietzsche parmi les philosophes de l’air : Nietzsche est de la terre, même s’il n’est pas ancré aux racines. L’homme de Nietzsche est le danseur, celui qui a les pieds sur le sol mais saute et se meut avec agilité, prêt à l’envol vers le sur-homme. « Prêt à voler et impatient de m’envoler – c’est ainsi que je suis. »

L’ennemi du léger est donc la lourdeur car les chevau-légers sont plus rapides que les lourds fantassins. « Et c’est surtout parce que je suis l’ennemi de l’esprit de lourdeur que je tiens de l’oiseau : ennemi mortel en vérité, ennemi juré, ennemi de toujours. » Zarathoustra/Nietzsche veut être celui qui un jour apprendra aux hommes à voler de leurs propres ailes.

Pour cela, il faut s’aimer soi-même. Non par narcissisme ou vanité, mais par acceptation de l’énergie vitale qui est en soi. Il faut aimer son corps pour l’exercer et le rendre beau, il faut aimer son cœur pour le dompter et le rendre bienveillant sans tomber dans la sensiblerie, il faut aimer son esprit pour l’aiguiser, l’alimenter de nourritures qui l’incitent à chercher et à connaître. « Non pas s’aimer de l’amour des malades et des fiévreux : car chez ceux-là l’amour propre même sent mauvais. Il faut apprendre à s’aimer soi-même, c’est ainsi que j’enseigne, d’un amour sain et bien portant : afin de se supporter soi-même et de ne point vagabonder. »

Or la religion enseigne le péché originel, que l’humain est taré d’origine par la « faute » de l’Ancêtre – pourtant créé par Dieu « à son image ». La religion abhorre l’amour de soi au profit de « l’amour du prochain », comme si « l’amour » – ce mot galvaudé – n’était pas un sentiment spontané venu d’un trop-plein d’énergie vers les autres mais un « commandement », un ordre venu d’ailleurs et d’en-haut. Or on ne peut aimer les gens que si l’on s’aime soi, si l’on s’estime assez pour offrir sa générosité. Qu’est-ce donc qu’un amour de commande ? Un mariage arrangé ? De même la religion enseigne depuis tout petit le « Bien » et le « Mal » – et les religions séculières comme le socialisme ou l’écologisme font de même avec leur moraline – rien se pire que les intellos missionnaires, les ravis et les vertueux !

« Dès le berceau, on nous dote déjà de lourdes paroles et de lourdes valeurs ; « bien » et « mal » ainsi se nomme ce patrimoine. A cause de ses valeurs on nous pardonne de vivre. » Coupables nous sommes, toujours coupables : d’être nés et prédateurs de la planète et les mâles des femelles, exploiteurs des colonisés, méprisant des races inférieures – aujourd’hui le plus coupable serait le mâle blanc de plus de 50 ans. « Mais ce n’est que l’homme qui est lourd à porter ! Car il traîne sur ses épaules trop de choses étrangères. Pareil au chameau, il s’agenouille et se laisse bien charger. Surtout l’homme vigoureux et patient, celui dont l’esprit est respectueux : il charge sur ses épaules trop de paroles et de valeurs étrangères et lourdes – jusqu’à ce que la vie lui paraisse un désert ! »

Il doit s’en affranchir pour se libérer des dogmes et du politiquement correct. « L’homme est difficile à découvrir, et le plus difficile encore pour lui-même ; souvent l’esprit ment au sujet de l’âme. Voilà l’œuvre de l’esprit de lourdeur. Mais celui-là s’est découvert lui-même qui dit : ceci est mon bien et mon mal. Par ses paroles il a fait taire la taupe et le nain qui disent : ‘bien pour tous, mal pour tous’. » Juger par soi-même n’est possible que si l’on s’aime soi, si on se libère de l’image convenue qu’on voudrait nous donner, « une écorce, une belle apparence et un sage aveuglement », résume Nietzsche. Non, toutes choses ne sont pas bonnes et seuls les cochons bouffent de tout. « J’honore les langues et les estomacs récalcitrants et difficiles qui ont appris à dire : Moi et Oui et Non. (…) Dire toujours hi-han, c’est ce que n’ont appris que les ânes et ceux de leur espèce ! »

Mais il ne faut pas pour cela se rétracter en sauvage, défiant du monde et réactionnaire en croyant que c’était mieux avant, ni en tyran qui veut tout régenter, ou en dictateur de la cité qui aspire à redresser les gens malgré eux. Nietzsche aime l’homme énergique, pas le macho ni le matamore. « J’appelle malheureux tous ceux qui n’ont qu’une alternative : devenir des bêtes féroces ou de féroces dompteurs de bêtes. » Il ne faut pas non plus laisser faire ni laisser passer, attendre encore et toujours des lendemains qui jamais ne chantent. « J’appelle encore malheureux ceux qui doivent toujours attendre – et ils ne me reviennent pas tous ces péagers et ces épiciers, ces rois et ces laissés-pour-compte. »

Il faut s’aimer pour être soi, s’élever, se tenir droit. « Ceci est ma doctrine : quiconque veut apprendre à voler doit d’abord apprendre à se tenir debout, à marcher, à courir, à sauter, à grimper et à danser : on ne s’envole pas du premier coup ! » On peut errer un temps, mais la maturité exige d’avoir choisi son chemin. « Et c’est toujours à contrecœur que j’ai demandé mon chemin – cela m’a toujours été contraire ! J’ai toujours préféré interroger et essayer les chemins eux-mêmes. Essayer et interroger, ce fut là ma démarche. »

Point de gourou donc, Zarathoustra/Nietzsche veut que ses disciples le quittent, une fois son exemple donné. « Voilà quelle est à présent mon chemin – où est le vôtre ? répondais-je à ceux qui me demandaient ‘le chemin’. Car le chemin n’existe pas. » N’existent que des chemins personnels, propres à chacun, que chaque personne doit trouver elle-même. Suivre un modèle, oui, mais le transformer pour créer le sien – c’est cela grandir, devenir adulte sain et harmonieux qui juge des choses et des gens par lui-même.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Les trois maux sont des biens pour Nietzsche

Zarathoustra/Nietzsche met des mots sur les maux dans ce chapitre important qui s’intitule « Des trois maux ». Il commence par se situer au-dessus du monde, sur un promontoire face à la mer avec un arbre à ses côtés – les deux faces de la planète, l’eau primordiale d’où tout naît et la terre qui enracine. A cet endroit, à ce moment de l’aube, il « pèse » le monde. « Mon rêve, un hardi navigateur, mi-vaisseau, mi-rafale, silencieux comme le papillon, impatient comme le faucon : quel patience et quel loisir il a eu aujourd’hui peser le monde ! » C’est « une chose humainement bonne », bien loin des fumées d’infini des religions qui droguent les crédules.

« Quelles sont les trois choses qui ont été le plus maudites sur terre ? C’est elles que je veux mettre sur la balance. La volupté, le désir de domination, l’égoïsme : ces trois choses ont été les plus maudites et les plus calomniées jusqu’à présent – et je veux les peser humainement ».

La mesure de la balance sont ces questions vitales : « Sur quel pont le présent va-t-il vers l’avenir ? Quelle force contraint ce qui est haut à s’abaisser vers ce qui est bas ? Et qu’est-ce qui ordonne à la chose la plus haute de grandir encore davantage ? » Ces trois « lourdes questions » sont celles de la vie humaine, tout simplement. Où va-t-on ? Avec quelle énergie en soi ? Avec quels autres ? Poussé par quoi ?

LA VOLUPTÉ « c’est pour tous les pénitents contempteurs du corps l’aiguillon et le pilori, c’est le ‘monde’ maudit chez tous les visionnaires de l’au-delà : car elle nargue et égare tous les trouble-doctrines ». C’est aussi « le feu lent qui consume la canaille » – le sexe pour lui-même. C’est « un poison doucereux » pour « les flétris » – ceux qui en font une drogue à accoutumance. Mais, pour les forts, « ceux qui ont la volonté du lion », « c’est le plus grand cordial », « la plus grande félicité, le symbole du bonheur et de l’espoir suprême. Car à bien des choses l’union est promise, et plus que l’union », plus que la simple copulation de l’homme et de la femme. Ce pourquoi nombre d’hommes politiques sont actifs en la matière. Mais, ni « cochons », ni « exaltés », Nietzsche en appelle aux « lions » pour célébrer la volupté. Elle est l’alliance du ciel et de la terre, la reproduction de la vie en son essence, l’avenir biologique de l’espèce humaine. La volupté peut donc être la pire ou la meilleure des choses selon que vous êtes fort ou faible, que vous la domptez pour la faire servir l’avenir ou que vous vous y abandonnez comme un cochon se vautre.

LE DÉSIR DE DOMINER « c’est le jouet cuisant des cœurs les plus durs, l’épouvantable martyre réservé aux plus cruels, la sombre flamme des bûchers vivants. » C’est aussi « le frein méchant qui est mis aux peuples les plus vains, la honte de toutes les vertus incertaines, à cheval sur toutes les fiertés. » C’est encore « le tremblement de terre qui rompt et disjoint tout ce qui est vermoulu et creux, c’est le briseur irrité et grondant des sépulcres blanchis, c’est le point d’interrogation qui jaillit à côté des réponses prématurées. » C’est ce qui fait que l’humain rampe lorsqu’il est faible, « qui l’asservit et l’abaisse au-dessous du serpent et du cochon ». Le désir de dominer «  c’est le maître effrayant qui enseigne le grand mépris » – avec cette ambivalence de montrer aux hommes combien ils sont lâches et paresseux pour les faire réagir, mais aussi de tenter les purs et les solitaires vers la dictature, « brûlant comme un amour qui trace sur le ciel la pourpre de séduisantes félicités », les incitant à dominer. Une fois encore, ce qui est « bon » pour l’homme peut aussi être mauvais pour ceux qui n’ont pas la force de le supporter (à commencer par les tyrans qui s’y réfugient au lieu d’en faire un outil), car le monde ici-bas (le seul pour Nietzsche) est ainsi fait qu’il est toujours mêlé et que la « pureté » n’y existe jamais.

L’ÉGOÏSME est le troisième soi-disant mal. « Que la hauteur solitaire ne s’isole pas éternellement et ne se contente pas de soi, que la montagne descende vers la vallée et les vents des hauteurs vers les plaines  : Oh ! qui donc baptiserait de son vrai nom un pareil désir ! ‘Vertu qui donne’ – c’est ainsi que Zarathoustra appela jadis cette chose inexprimable. » Il la nomme désormais ‘égoïsme’, « le bon et le sain égoïsme qui jaillit d’une âme puissante ». Or, qu’est-ce qu’une âme puissante ? C’est l’idéal antique de l’humain accompli, celui qui s’égale aux dieux : « L’âme puissante qui possède un corps élevé, un beau corps, victorieux et harmonieux, autour duquel toute chose devienne miroir : le corps souple et séduisant, le danseur dont le symbole et l’expression est l’âme joyeuse d’elle-même. La joie égoïste de tels corps et de telles âmes s’appelle elle-même : ‘vertu’. » Cette vertu pèse le bien et le mal, ou plutôt le bon et le mauvais – car ni bien, ni mal, n’existent en soi mais en fonction de ce qu’ils font à la société humaine.

Nietzsche précise de cette vertu : « Elle bannit loin d’elle tout ce qui est lâche ; elle dit : Mauvais – c’est ce qui est lâche ! Méprisable lui semble l’homme soucieux qui soupire et se plaint sans cesse et qui ramasse même les plus petits avantages. Elle méprise aussi toute sagesse lamentable (…) Une sagesse nocturne qui soupire toujours : tout est vain ! » Donc les petits-bourgeois avaricieux qui « profitent » et adorent se « faire aider » pour tout, éduquer les enfants, finir la fin du mois, se loger moins cher, se divertir à peu de frais… Donc les petits intellos qui se croient « sages » parce qu’ils relativisent tout et restent soigneusement « neutres » en étant « toujours d’accord » avec celui (ou celle!) qui parle avec assez de force, même si ce qu’il dit est hors du bon sens.

Pire encore ! La vertu de l’âme puissante « hait jusqu’au dégoût celui qui ne veut jamais se défendre, qui avale les crachats venimeux et les mauvais regards, le patient trop patient qui supporte tout et se contente de tout  ; car ce sont là coutumes de valets. » Autrement dit d’esclaves ou d’exploités. Si je le traduis pour aujourd’hui, esclaves sont les « démocrates » qui croient que tout admettre est un signe de santé, que « dire » ou « paraître », c’est offenser, que diffuser sa culture et ses traditions ne doit plus être imposé aux allogènes qui occupent le même sol, que tout est désormais à la carte pour les monades des banlieue qui prennent les allocations et les avantages sans souscrire au contrat social. Esclaves sont aussi les pusillanimes qui prônent la « paix » avant tout, alors qu’une bonne paix n’existe que lorsque l’on a préparé la guerre, que l’ont est assez fort pour dissuader l’ennemi. Poutine est un tyran mongol qui ne reculera jamais à vouloir réunifier l’empire du tsar Nicolas, tout comme Hitler jadis voulait réunir à la Grande Allemagne les provinces irrédentistes où l’on parlait allemand. «Mauvais – c’est ainsi qu’il appelle tout ce qui est ployé et servile, les yeux clignotants et soumis, les cœurs contrits et cette manière hypocrite et flétrissante d’embrasser lâchement à pleine bouche. »

Nietzsche/Zarathoustra en appelle au « jour, le tournant, l’épée du jugement, le grand midi ». La sagesse appelle le grand midi de lumière et de vitalité enfin reconnue. La lumière – les Lumières – qui font sortir de l’obscurité du non-dit – de l’obscurantisme des religions ; la vitalité de la volupté du corps, exercé par le sport, harmonieux par la santé, qui engendre des enfants pour le plaisir de les voir vivre et grandir, de les éduquer et de les ‘élever’ vers l’humain plus, le meilleur.

Des trois « maux » des prêtres et des doctrines d’autorité qui veulent imposer leur morale, Nietzsche fait trois « biens » pour l’humaine condition.

Non, il n’est pas « mal » de jouir de son corps avec ceux des autres qui y consentent et en éprouvent de la joie.

Non, il n’est pas « mal » de désirer dominer, à commencer par se dominer soi-même, car cela incite ceux qui ne le peuvent pas ou ne croient pas le pouvoir à se reprendre et à le désirer eux aussi (cela s’appelle l’émulation) – et seuls ceux qui ne sont pas assez forts resteront ‘dominés’ (par leur manque d’entraînement du corps, par leur paresse à apprendre, par leur manque d’exercice de l’esprit) ; leur absence de mérites les laissera en proie aux croyances, aux illusions, et en feront des proies faciles pour les religions).

Non, il n’est pas « mal » d’être égoïste, car cela veut dire avoir développé son ego contre les dominations imposées (les gènes, la famille, le milieu, l’éducation, la société, les mœurs, le politiquement correct, les croyances, l’opinion…). De cette façon, le « libéré » partiel peut aider les autres, descendre des hauteurs pour désenchaîner des exploitations, sortir des illusions complaisantes, affirmer sa culture face à ceux qui voudraient la saper au nom d’une croyance venue d’ailleurs. La santé s’appelle vertu, et elle est baptisée faussement du nom d’égoïsme – il faut remettre les choses dans l’ordre. Cet égoïsme qui vient de l’ego sain est « bon » : il affirme, il règne, il attire. Il est un bon exemple à suivre.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Vient de paraître en Pléiade

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Toi ma patrie, solitude ! dit Nietzsche

La solitude n’est pas l’abandon, c’est cela que Zarathoustra a appris, « parmi les hommes il sera toujours sauvage et étranger. » La personnalité qui pense par elle-même et accomplit sa propre volonté est « plus abandonnée dans la multitude » – car la multitude est jalouse et venimeuse de toute différence. La masse veut le conforme, le « je suis d’accord » des réseaux sociaux, la quiétude de ne pas avoir à débattre et à défendre une position – ce serait trop d’efforts.

Ainsi la démocratie est un effort, qui exige le débat et les arguments ; ainsi la démocratie se dévoie en démagogie, comme Aristote l’a montré il y a plus de deux millénaires, car les gens préfèrent la facilité des émotions à la logique de la raison – cela demande moins d’effort, il suffit de dire « moi je crois que » sans avoir à s’en justifier. C’est ainsi que les réseaux sociaux exècrent le débat, en témoignent presque tous les commentaires qui adulent par un « j’aime » indigent ou contestent de façon virulente sans donner un seul argument.

Dans la solitude, Zarathoustra peut tout dire et tout penser, il n’a pas besoin de s’en justifier. Là il se ressource : « tout est ouvert et rayonnant chez toi. (…) Ici toutes les paroles et toutes les portes de l’être s’ouvrent à moi : tout ce qui est veut s’exprimer ici, et tout ce qui devient veut apprendre de moi à parler. »

A l’inverse, chez les hommes, « toute parole est vaine. La meilleure sagesse, c’est d’oublier et de passer. » Car chacun n’écoute que soi, son oreille ne s’ouvre que pour ses convictions, il ferme son esprit à toute contradiction – qui demanderait un effort à penser et à débattre. « Celui qui voudrait tout comprendre chez les hommes devrait tout attaquer. »

Chacun reste tel qu’il est une fois pour toutes, sans s’être choisi, juste en suiveur de la bande, de la masse, des foules. Il « est d’accord », bien au chaud dans le nid commun de la bêtise et de l’ignorance, mais content de lui. « Là-bas [chez les hommes], tout parle et rien n’est entendu. (…) Tout parle chez eux et plus personne ne sait comprendre. (…) Tout parle, rien ne réussit et ne s’achève plus. (…) Tout est délayé en mots. (…) Tout est trahi. » Nietzsche n’est pas tendre pour l’opinion commune, la doxa, le conformisme, le ce-qui-doit-se-penser. Le blabla n’est qu’un prétexte à exister, pas un message qu’il faut comprendre ; la com’ remplace l’argumentaire, l’image l’exposé. Il s’agit de séduire, pas de convaincre.

Nietzsche/Zarathoustra ont été trop humains. « Les ménagements et la pitié ont toujours été mon plus grand danger, et tous les êtres humains veulent être ménagés et pris en pitié. » Mais les ménagements ne sont pas de mise devant les monstres, les terroristes et les dictateurs. Comment « ménager » et « prendre en pitié » les bourreaux du Hamas lorsqu’ils égorgent des civils chez eux ? Si l’on comprend « la résistance » des humiliés palestiniens sans État, à cause d’Israël et de son gouvernement proto-fasciste d’extrême-droite religieuse, dirigé par un démagogue qui ne songe qu’à sauver sa tête des accusations de corruption, cette « résistance » ne justifie pas d’aller égorger des civils, y compris des enfants, dans leur maison (et de s’en vanter en vidéo!). Elle ne justifie que le combat de l’occupant, les armes à la main. Pas de ménagement pour appeler un chat un chat et un terroriste du Hamas un terroriste. Pas de pitié non plus à avoir pour un Poutine qui se pose en successeur des nazis, fort de la « supériorité » de la « civilisation russe » dont l’État devrait imposer sa loi à son environnement proche : il n’est pas un « patriote » comme le croient les cons, mais un parrain de mafia qui asservi son pays à sa loi du milieu avec la brutalité d’un kaguébiste. Écoutez l’émission Commentaires du 11 novembre 2023 sur Radio Classique.

« J’étais assis parmi eux [les hommes], déguisé, prêt à me méconnaître pour les supporter. (…) Dans ma folie, je les ménageais plus que moi-même ». Or il ne faut pas, ce n’est pas leur rendre service que de les conforter dans leur bêtise, leur ignorance et leurs illusions. Plus dure sera la chute – comme après Munich – et les lendemains seront pires que ce qui pourrait être aujourd’hui. « C’est surtout ceux qui s’appelaient ‘les bons’ qui m’ont paru les mouches les plus venimeuses : ils piquent en toute innocence ; ils mentent en toute innocence. » Persuadés de détenir la Vérité et de faire le Bien, les moralistes ignorent tout ce qui les conteste et ne peuvent être « justes ». Parce que la justice est une balance qui pèse les arguments pour et contre, pas une information gratuite qui impose sa croyance. « Car la bêtise des bons est insondable », n’hésite pas à dire Nietzsche en toute clarté.

Pas de pitié, car « la pitié enseigne à mentir à quiconque vit parmi les bons », pour ne pas faire de peine, ne pas révéler le mensonge, détruire les illusions consolatrices.

Alors, oui ! La solitude est la meilleure des ressources pour se retrouver soi-même loin des miasmes humains qui feraient douter de soi, de la lucidité nécessaire à toute action et de la vérité des choses. Être parmi les humains, c’est vouloir se les concilier, abandonner le principal au profit de l’accord, troquer le vrai pour l’illusion.

La lecture de Zarathoustra reste une école de santé mentale et les événements le prouvent tous le jours.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Laissez tomber les croyants, dit Nietzsche

La jeunesse passe et, avec elle, son innocence ; la fatigue vieillit les jeunes et les rend « vulgaires et nonchalants » ; elle les rend surtout « pieux » – par lâcheté devant la vie. « Ils sont fatigués de la connaissance, et maintenant ils calomnient même leur bravoure du matin. »

La jeunesse pour Nietzsche est la vie dans toute son énergie, qui se bande vers le soleil et fait danser ses pieds, qui fait pétiller son esprit et attise sa curiosité. « Le rire lui faisait signe dans ma sagesse », déclare Zarathoustra. Mais la liberté demande du courage, elle est un fardeau – il est plus facile de se soumettre à un gourou, à un parti, à une morale – à un dieu. On sera ainsi confortablement installé – « nonchalant » -, parmi les autres médiocres – « vulgaire » -, sûr de son dogme – « pieux ». Tous les mots sont à soupeser, dans une phrase de Nietzsche.

« Hélas ! Ils sont toujours peu nombreux, ceux dont le cœur garde longtemps son courage et son impétuosité ; et c’est dans ce petit nombre que l’esprit demeure persévérant. Mais le reste est lâcheté. Le reste : c’est toujours le plus grand nombre, ce sont les quotidiens et les superflus, ceux qui sont de trop. – Tous ceux-là sont lâches ! » De rares êtres ont la force et le courage de regarder la vie en face, la cruauté de la connaissance, les responsabilités de la liberté. Le plus grand nombre vivra sa petite vie pépère, râleuse et sans futur – par sa faute.

Zarathoustra a rencontré successivement « des cadavres et des baladins » – autrement dit des dépourvus d’esprit et des esprits faibles et volages. Puis des croyants : « beaucoup d’amour, beaucoup de folie, beaucoup de vénération enfantine » ; en bref des faibles qui suivent sans savoir mais par affect. Les vrais disciples sont rares, ceux qui font leur miel et se trouvent eux-mêmes, ceux qui apprennent à penser par eux-mêmes et qui quittent leur maître Zarathoustra quand le temps est venu de voler de leurs propres ailes.

Les croyants ne sont pas utiles au philosophe, ils sont velléitaires, ils ne « peuvent » pas. « Si ces croyants pouvaient autrement, ils voudraient aussi autrement. Ce qui n’est qu’à demi entame tout ce qui est entier. Quand les feuilles se fanent, pourquoi se plaindrait-on ? Laisse-les aller, laisse-les tomber, ô Zarathoustra, et ne te plains pas ! »

Ces croyants repentis « sont redevenus pieux », ils ont rejoint la doxa chrétienne, se sont soumis à la moraline sociale et au Dieu tonnant. Ce Dieu qui veut être le seul Dieu – faisant éclater de rire toutes les divinités. « Un dieu jaloux s’est oublié à ce point ». « Alors tous les dieux ont pouffé et se sont écriés en branlant sur leur siège : ‘N’est-ce pas là précisément la divinité, qu’il y ait des dieux, qu’il n’y ait pas un Dieu ? » Le sacré est un sentiment humain vénérable, selon Nietzsche ; l’obéissance à un seul Dogme, soi-disant transmis par une abstraction d’Être suprême est une imposture. Respect pour l’arbre et la source, ou pour la montagne et le vent. Aucun respect pour la prétention à régenter le monde et les humains par des textes écrits une fois pour toutes par une Projection paternelle éternelle.

Aussi, « c’est une honte de prier ! » s’écrit Zarathoustra. « Tu le sais bien : le lâche démon en toi qui aime à joindre les mains ou à croiser les bras et qui désire une vie plus facile : – ce lâche démon te dit : ‘Il existe un Dieu !’ Mais ce faisant tu es de ceux qui craignent la lumière, de ceux que la lumière inquiète. » Mieux vaut le brouillard de l’obscurantisme que la clarté de la vérité, pense Zarathoustra des pieux, car la vérité fait mal, comme un scalpel, alors que le brouillard fait illusion, console de la réalité par son embellissement factice.

« Car partout je sens de petites communautés cachées, et partout où il y a des réduits, il y a de nouveaux bigots avec l’odeur des bigots. Ils se mettent ensemble pendant des soirées entières et ils se disent : ‘Laissez-nous devenir pareil à de petits enfants et dire ‘bon dieu !’ » Et Nietzsche d’égrener tous les pièges des truqueurs et manipulateurs des âmes, pour les soumettre à leur dieu : la morale, le parti, la patrie, la religion. Ces petites âmes ne voient pas grand, ce pourquoi elles se mettent en petits comités, avec des pensées étroites, s’en remettant innocemment à ce Père éternel qui leur dira quoi faire, les enrobera d’un voile de Maya et les consolera en leur promettant l’Au-delà.

Ce sont des « araignées » à l’affût de proies croyantes, des « pêcheurs à la ligne au bord des marécages » – les bas-fonds de la société ; ou des harpistes « chez un auteur de chansonnettes » pour embobiner « des petites jeunes femmes » – groupies midinettes toujours prêtes à croire n’importe quoi pour voir le loup ; ou « un sage à moitié détraqué » qui invoque les esprits – faute d’en avoir un à lui ; ou « un vieux musicien, roué et charlatant, à qui les vents pleureurs ont enseigné la lamentation des tons » – on ne peut que penser à Wagner, l’idole des romantiques nationalistes du temps de Nietzsche ; ou encore des « veilleurs de nuit » pour « réveiller de vieilles choses endormies depuis longtemps » – les vieilles terreurs, les mythes profonds, les fantasmes moraux ou politiques, dont Dieu est l’avatar suprême.

« Il est trop vieux, dit un veilleur de Dieu le Père. Il ne s’occupe plus du tout de ses enfants ». « A-t-il donc des enfants ? Personne ne peut le démontrer s’il ne le démontre lui-même ! (…) Il a du mal à démontrer. Il tient beaucoup à ce qu’on croie en lui. – Oui ! Oui ! La foi le sauve, la foi en lui-même. C’est l’habitude des vieilles gens ! » Autrement dit, Dieu n’existe que parce que l’on croit en lui. Il ne fait rien de concret pour ceux qu’il appelle « ses enfants », il ne démontre rien par la raison, il exige seulement de la foi. En un siècle qui a vu l’essor de la science, la foi recule, devient archaïque. « Le temps n’est-il pas depuis longtemps passé, même pour de tels doutes ? Qui aurait le droit de réveiller dans leur sommeil d’aussi vieilles choses ennemies de la lumière ? Il y a longtemps que c’en est fini des dieux anciens. »

Le chapitre est intitulé « Des transfuges », et ce sont bien ces êtres jeunes et pleins d’énergie, de volonté pour la puissance, qui ont déserté comme des soldats trop lâches et sont passés à l’ennemi, se ralliant à la morale commune, à l’opinion commune, au politiquement correct, à la religion consolatrice. Ceux-là ne seront plus eux-mêmes mais seront agis par le regard des autres, les normes sociales, le ce-qui-peut-se-dire, les dogmes de la croyance. Ils ne seront pas libres mais égaux, pas fraternels mais soumis aux mêmes maîtres, pas éclairés ni savants mais ignorants et incultes.

C’est le grand nombre. Tant pis pour eux. La liberté nietzschéenne n’est pas faite pour la masse ;

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Nietzsche et son singe

Zarathoustra chemine et parvient à la porte d’une grande ville. « De là, un fou écumant sauta sur lui, les bras étendus, et lui barra le passage. » C’est celui que les gens appellent « le singe de Zarathoustra », celui qui reprend quelques-unes de ses paroles et sa tournure de phrases. Mais qui n’est pas Zarathoustra et est bien loin d’avoir acquis sa sagesse !

Il vilipende la grande ville. « C’est ici l’enfer pour les pensées solitaires. Ici l’on fait cuire vivantes les grandes pensées et on les réduit en bouillie. Ici pourrissent tous les grands sentiments : ici on ne laisse cliqueter que les petits sentiments, secs comme des castagnettes. » Le singe méprise les petits intellos et leur verbiage vain ; il méprise les petit-bourgeois et leurs sentiments pas ; il méprise le petit populo et ses passions volages. On croirait du Zemmour. L’histrion des années 2020 apparaît comme le singe du singe de Zarathoustra, lui qui encense le Z des chars de Poutine.

Zemmour, comme Mélenchon, sont dans la France des années 2020 des provocateurs qui ne cherchent – en bonne agitation trotskiste issue tout droit des nervis du nazisme – qu’à foutre le bordel, établir le chaos, afin de se présenter soudain comme organisateurs du retour à l’Ordre – sous leurs ordres, bien entendu. Ce n’est pas pour rien que Mélenchon adule Poutine, après El Hassad et Chávez, et même Saddam Hussein, croit-on se souvenir. Mélenchon a pour modèle Robespierre, le chantre de la Terreur de masse et pour qui tous ceux qui ne le suivaient pas étaient Suspects. Il avait même fait voter en petit comité de Salut public dont il était le chef une Loi pour ça. Quant à Zemmour, il a beau encenser De Gaulle, il lorgne surtout sur les exemples de Poutine, Orban et autres dictateurs autoritaires.

« Ils se provoquent et ne savent pas à quoi. Ils s’excitent les uns les autres et ne savent pas pourquoi. (…) Ils sont froids et ils cherchent la chaleur dans l’eau de vie  ; ils sont échauffés et cherchent la fraîcheur chez les esprits frigides ; l’opinion publique leur donne la fièvre et les rend tous ardents. » On se croirait dans les brasseries de Munich ou dans les meetings zemmouriens. Zarathoustra était prophète. Les militants attendent ardemment une reconnaissance du pouvoir nouveau auquel ils aspirent ; une sorte de revanche vengeresse pour ce que la société normale leur a refusé. « Il y a beaucoup de vertus dociles, avec des doigts pour écrire, prêts à attendre et à solliciter avec diligence, – des vertus que l’on récompense par de petites décorations, et qui ont des filles empaillées et sans derrières. Il y a encore ici beaucoup de pitié, et beaucoup de courtisaneries dévote et de bassesse devant le Dieu des armées. Car c’est d’en haut que pleuvent les étoiles et les gracieux crachats ; c’est vers en haut que vont les désirs de toutes les poitrines sans étoiles. » Et d’énumérer « les importuns et les impertinents, les écrivassiers et les braillards, les ambitieux exaspérés. »

Mais Zarathoustra n’est pas un singe : il est lui-même, le sage. « Il y a longtemps que ton langage et ta façon me dégoûtent ! Pourquoi as-tu vécu si longtemps au bord du marécage, que tu es devenu toi-même grenouille et crapaud ? (…) Pourquoi n’es tu pas allé dans la forêt ? pourquoi n’as tu pas labouré la terre ? et la mer n’est-elle pas pleine pleine de verts îlots ? Je méprise ton mépris  ; et si tu m’avertis, – pourquoi ne t’es-tu pas averti toi-même ? » Brailler ne sert à rien, pas plus que les lamentations de Jérémie. Chacun mérite son destin, y compris les épreuves. Si la grande ville est si avilissante, pourquoi ne pas s’exiler au loin ? Les écolos le font, pas les fascistes. Ceux qui préfèrent changer le monde à se changer eux-mêmes sont des impuissants. Ils préfèrent grogner : « Je t’appelle mon porc grognant », dit Zarathoustra à celui qui le singe. Zemmour et Mélenchon, même bauge.

« Qu’était-ce donc qui t’a d’abord fait grogner ainsi ? personne ne te flattait assez : – c’est pourquoi tu t’es assis à côté de ces ordures, afin d’avoir des raisons de grogner. – Afin d’avoir des raisons de vengeance ! car la vengeance, fou vaniteux, c’est toute ton écume, je t’ai bien deviné  ! » Mélenchon le haineux et Zemmour le revanchard sont vaniteux ; ils se croient les sauveurs de la France, de la République. Mais ce n’est que la vengeance envers la société qui les fait éructer et grogner avec les perdants du monde qui va. Zarathoustra est de son temps et actuel. Comme la sagesse. Et sa parole la distille à petites doses, de chapitre en chapitre, sans lien apparent.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Je me moque de toute pitié envers moi, dit Nietzsche

Dans un chapitre de Zarathoustra au titre évangélique, « Sur le mont des oliviers », Nietzsche parle métaphoriquement de l’hiver qui glace les gens – mais pas lui. Il y trouve la solitude nécessaire à ses pensées, sans les mouches agaçantes qui zonzonnent durant tout l’été – et l’énergie en lui-même de résister au froid : il prend exprès des bains glacés. « Mieux vaut encore claquer des dents que d’adorer les idoles ! – telle est ma nature. »

Mais « j’aime à lui échapper », déclare Zarathoustra/Nietzsche ; « et en courant bien, on lui échappe. » Comme quoi il faut agir, se secouer, mouvoir son corps pour penser par soi-même. « Avec les pieds chauds, les pensées chaudes, je cours où le vent se tient coi, vers le coin ensoleillé de mon oliveraie. » Là est sa solitude, son quant-à-soi, ses racines. Flaubert aimait à fermer ses volets pour se retrouver lui-même ; Nietzsche aime a retrouver le coin ensoleillé de son oliveraie.

L’olivier est l’arbre de Méditerranée, il donne de l’huile et vit centenaire. Même l’hiver, il reste toujours vert. Il ne dépend de personne, sa pollinisation s’effectue par le vent. L’olivier est l’arbre d’Athéna, la déesse guerrière de la sagesse, issue directement de la cuisse de Zeus. Chez les Grecs, l’olivier symbolise la prospérité et la paix, l’espoir et la résurrection. Zarathoustra/Nietzsche aspire à une résurrection après mille ans d’esclavage mental sous les religions du Livre.

« Moi, ramper ? Jamais, de toute ma vie, je n’ai rampé devant les puissants ; et si j’ai menti, ce fut par amour. » Mais « comme le ciel d’hiver, il faut taire son inflexible volonté de soleil : en vérité, j’ai bien appris cet art et cette joie d’hiver ! C’était mon art et ma plus chère méchanceté d’avoir appris à mon silence de ne pas se trahir par le silence. » Ramper non, ruser oui. Car la ruse est intelligence, la métis des Grecs. C’est une intelligence pratique, elle consiste à se mettre dans la peau de l’autre pour imaginer ce qu’il ne va pas voir. Ainsi certains oiseaux feignent d’être blessés pour attirer le chasseur loin de leur nid ; des animaux font le mort pour ne pas être repérés ou à nouveau pris à partie (la souris sous la griffe du chat, l’homme sous celles de l’ours). C’est un savoir-faire qui dissimule la force pour mieux la révéler, au bon moment.

Un exemple d’actualité : le Hamas a usé de métis contre les Israéliens, aveuglés par leur pensée extrémiste religieuse et obnubilés par les colons ; ils ont dissimulé leur savoir-faire – et l’ont révélé atrocement, pris de court par l’absence de réaction armée de l’adversaire qui se croyait invulnérable et tout-puissant. Leur haine s’est alors déchaînée, sans mesure, massacrant les civils sur leur chemin ou les emportant dans leur razzia pour les négocier plus tard comme du bétail. Les Israéliens régressifs, devenus quasi fascisants avec leur Premier ministre populiste et leur gouvernement otage de la religion, ont trop privilégié la logique au détriment de la sagesse. Tout ce qui ne peut pas être démontré n’en existe pas moins… y compris la passion mauvaise de l’ennemi qui n’accepte pas même votre existence. Que peuvent les barbelés et « les capteurs » contre la ferme volonté de nuire ?

« Par le claquement des paroles et des dés, je dupe les gens solennels qui attendent : ma volonté et mon but doivent échapper à ces guetteurs sévères. » Le silence est alors la meilleure arme – on n’en pense pas moins et la stratégie se mûrit sans rien dire ni montrer. « Les clairs, les braves, les transparents sont les plus subtils taciturnes. Ils sont si profonds que l’eau la plus claire ne les révèle pas. » Offrir une face lisse et un sourire de circonstance vous sauve toujours des importuns qui voudraient ne savoir trop sur vous.

Car « toutes ces âmes enfumées, renfermées, usées, moisies, aigries, comment leur envie pourrait-elle supporter mon bonheur ? Ce pourquoi je ne leur montre que l’hiver et la glace qui sont sur mes sommets, je ne leur montre pas que ma montagne est ceinte de tous les cercles de soleil ! » Ainsi faut-il ruser en attendant les bons disciples, les bonnes armes, le bon moment. « Ils ont pitié de mes accidents et de mes hasards : – mais ma parole est : ‘Laissez venir à moi le hasard : il est innocent comme un petit enfant’. » Nietzsche retrouve des accents évangéliques – il ne faut pas oublier qu’il est fils de pasteur.

Laissez-les me plaindre et se prendre à ma ruse qui dissimule ; « dans le coin ensoleillé de ma montagne d’oliviers, je chante et je me moque de toute pitié. Ainsi chantait Zarathoustra ».

Nietzsche dissémine ainsi dans son grand livre ses idées de sagesse. Plutôt que d’en faire un traité démonstratif, il use d’anecdotes, de contes et de poésie pour distiller son message. Toujours le même : là où il y a une volonté, il y a un chemin. Or la volonté est en chacun – cela s’appelle vivre.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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La vertu amenuise, dit Nietzsche

« La vertu » est la moraline ambiante, celle des potinières qui se rengorgent de leur « vertu » – qui n’est que renoncement aux plaisirs impossibles – et des faux sages qui prêchent la prudence et l’extrême modération faute de tout simplement vouloir quelque chose. Cette vertu que conspue Nietzsche n’est pas celle des Romains (virtu) ni celle des Stoïciens (l’armature morale personnelle), mais le ce-qui-se-fait, le socialement acceptable, le politiquement correct. En bref le (très) petit-bourgeois de la vertu allemande, luthérienne ou catholique, en tout cas pleinement chrétienne du temps de Nietzsche – et qui reste le nôtre.

Zarathoustra n’est pas un « prophète » au sens de fondateur de religion ; il ne prône que la grande liberté de penser par soi-même et d’établir ses propres valeurs à l’aide de sa propre volonté vitale. Il n’expose pas une foi « tu-dois » mais met en lumière les comportements humains trop humains. Il ne séduira qu’une élite d’éveillés, pas la grande masse amorphe et heureuse de l’être. Son style poétique et aphoristique cherche à mettre au jour la lutte des instincts dans sa propre pensée – et dans la nôtre lorsque nous nous débattons dans nos contradictions – par exemple les Droits de l’Homme mais la nécessaire sécurité de chacun.

Aussi, lorsqu’il revient sur la terre ferme de son périple marin en solitude, il découvre que la petitesse des humains de son pays s’est encore accentuée. Ils ne vivent plus dans des palais mais dans de petites maisons de campagne ou des mansardes réduites en ville. Or tout ce qui est petit rend petit. Il faut se courber pour entrer, se contraindre pour bouger. « A de petites gens, il faut de petites vertus », dit Zarathoustra, et les petites gens montrent les dents prêts à mordre. « Ils potinent entre eux : ‘que nous veut ce sombre nuage ? Veillons à ce qu’il ne nous amène pas une épidémie’. » Car la vérité dérange.

Elle remet en cause les illusions confortables, grille de sa clarté les névroses, déstabilise les positions acquises et les situations reconnues. La vérité réintroduit le hasard dans l’existence de gens qui veulent à tout prix abolir le hasard au profit des traditions immuables. Contrairement au Christ qui demandait à ce qu’on laisse venir à lui les petits enfants, les femmes éloignent les enfants de Zarathoustra – Nietzsche aime bien ce contraste du prophète chrétien au mage qu’il a créé. Le premier veut endoctriner, le second éveiller.

« Je passe au milieu de ce peuple et je tiens mes yeux ouverts : ils sont plus petits et ils continuent à devenir de plus en plus petits : – cela provient de leur doctrine du bonheur et de la vertu. Car ils sont modestes dans leur vertu même – parce qu’ils veulent avoir leurs aises. Or, seule une vertu modeste se concilie avec les aises. » La « génération Bataclan » dont la seule vertu est l’hédonisme sans contraintes et dont le bonheur suprême est d’aller boire une bière en terrasse avec des potes – sans engagement – est d’une petitesse sans nom. Ils ont la lâcheté de leur époque, de leur éducation nationale, de leur courte-vue du no future. L’islamisme leur fait la guerre et ils récusent la guerre : trop prenante, trop dérangeante, trop engageante.

Surtout ne rien faire que bavasser et allumer de petites bougies pour se lamenter en cœur – mais ne rien changer aux « valeurs » qui ne valent pas grand-chose quand on n’est pas prêt à les défendre autrement que par du blabla. « Quelques-uns d’entre eux ‘veulent’, mais la plupart ne sont que ‘voulus’. » Par le système, par « les syndicats », la vox populi qui impose son inertie par crainte de tout ce qui pourrait remettre en cause. « Les qualités de l’homme sont rares ici : c’est pourquoi les femmes se virilisent », ajoute Nietzsche.

« Et voici la pire des hypocrisies que j’ai trouvée parmi eux : ceux qui ordonnent feignent d’avoir, eux aussi, les vertus de ceux qui obéissent. ‘Je sers, tu sers, nous servons’ – ainsi psalmodie l’hypocrisie des dominants et malheur à ceux dont le premier maître n’est que le premier serviteur. » Emmanuel Macron a raison de se vouloir « président jupitérien », même si c’est une provocation aux provocateurs (pourquoi les provoc Mélenchon seraient-elles ressenties comme « normales » et pas les provoc Macron ?).

Le populisme de la petite vertu est le pire pour une société qui veut « faire société » : c’est le bal de l’hypocrisie et de la lâcheté à tous les étages. « Tant il y a de bonté, tant il y a de faiblesse, me semble-t-il. Tant il y a de justice et de compassion, tant il y a de faiblesse ! » C’est vrai, « pauvres » racailles qui enfreignent la loi : ils sont inéduqués, laissés pour compte des mosquées et des sites de haine, jamais sanctionnés jusqu’au dernier moment – souvent fatal. « Pauvres » déboutés du droit d’asile qui « doivent » rester dans notre république amicale, éducatrice et aidante – tout en prônant des doctrines de haine et de massacres d’impies. Il faut les aider, cela passera, tant qu’ils n’ont rien fait, ne pas en faire des martyrs… Tous ces faux arguments de lâches qui ne veulent pas sortir de leur zone de confort en se disant qu’après tout, le poignard, la balle ou l’égorgement sont pour les autres !

« Ils sont ronds, loyaux et bienfaisants les uns envers les autres, comme les grains de sable… » dit Nietzsche – Marx parlait de sac de pommes de terre. « Dans leur niaiserie, ils ne souhaitent au fond qu’une chose : que personne ne leur fasse mal. C’est pourquoi ils sont prévenants envers chacun et ils lui font du bien. » Même aux djihadistes assoiffés de sang impie pour gagner leur ciel mahométan – eux qui croient qu’Allah sourit à leurs crimes. « Mais c’est là de la lâcheté : bien que cela s’appelle ‘vertu’. »

« La vertu, c’est pour eux ce qui rend modeste et apprivoisé : grâce à elle ils ont faits du loup un chien et de l’homme le meilleur animal domestique de l’homme. ‘Nous avons placé notre chaise au milieu’ – c’est ce que me dit leur petit rire satisfait – à égale distance des gladiateurs mourants et des truies joyeuses. Mais c’est là de la médiocrité : bien que cela s’appelle modération. » Zarathoustra aime à parler en images et j’aime bien celle des « truies joyeuses » : on sent qu’elles se vautrent et qu’elles couinent, sans jamais vouloir sortir de leur fange – trop fatiguant !

La modestie n’est pas l’humilité, mais l’acceptation de son petit sort faute de vouloir le grandir ; la modération n’est pas la raison, mais la défiance de qui a peur de tout ce qui change – au cas où ce serait pire. Les syndicats sont experts en cette manière. « Et lorsque je crie : ‘Maudissez tous les lâches démons qui sont en vous, qui voudraient gémir, croiser les mains et adorer’ : alors ils s’exclament : ‘Zarathoustra est impie’ » Oui, « Je suis Zarathoustra, l’impie : où trouverai-je mon égal ? Mes semblables sont tous ceux qui se donnent eux-mêmes leur volonté et qui se défont de toute résignation. »

Tel est le message : sans volonté, la résignation fait mourir. Sous le poignard, les balles ou les intimidations des ennemis qui veulent votre mort : les islamistes aujourd’hui sont les plus évidents, mais aussi Poutine et son rêve de domination de l’Hinterland continental, les pseudos « racisés » qui jouent la révolte des esclaves comme jadis les chrétiens auprès des politiciens populistes qui voient là une base électorale, les colonisés du globish qui croient encore en un monde mondialisé formaté américain – et d’autres encore peut-être.

« Vous devenez toujours plus petits, petites gens ! Vous vous émiettez, vous qui aimez vos aises ! Vous finirez par mourir… – par mourir de vos petites vertus, de vos petites omissions, de votre petite résignation. Vous ménagez trop, vous cédez trop : tel est votre terrain ! » Les partis de l’extrême-centre, les syndicats, le Conseil d’État, les gens de la gauche moraliste, le sentimentalisme chrétien qui tend toujours l’autre joue – tous ceux-là s’émiettent aujourd’hui au lieu de faire bloc et de décider – enfin ! Quitte à bousculer « le droit » (qui peut se changer) et les habitudes de résignation (qui sont celles des lâches).

A la génération Bataclan, je dis comme Zarathoustra : « Faites toujours ce que vous voudrez – mais soyez d’abord de eux qui peuvent vouloir ! Aimez votre prochain comme vous-mêmes, mais soyez d’abord de ceux qui s’aiment eux-mêmes. »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Je bénis et j’affirme toujours, dit Nietzsche

Zarathoustra s’abîme en poésie « avant le lever du soleil ». Il frissonne de désirs divins en contemplant le ciel profond, abîme de lumière. Car le ciel donne une idée de l’infini – et du hasard incalculable. Il est un abîme de lumière parce que seule la lumière « est » dans cet infini de l’espace.

La lumière est le soleil, le dieu Apollon dont le nom signifie puissance, dans sa gloire de jeunesse éternelle et sa raison qui tranche comme un rayon. Il est la clarté de l’intelligence grecque en contraste avec la passion obscure de Dionysos, ce dieu de l’ivresse et des forces biologiques, venu d’Asie. Nietzsche fera de la synthèse de ces deux dieux mythiques le socle de son affirmation philosophique. L’instinct vital commande, mais la « volonté » vers la puissance d’être est du ressort de l’esprit autant que du corps.

« Le dieu est voilé par sa beauté : c’est ainsi que tu caches tes étoiles. » Il est pur et implacable, comme la vie dans sa volonté d’être. « Tu ne parles point : c’est ainsi que tu m’annonces ta sagesse ». Qu’est-il en effet besoin de « parler », de ratiociner sur l’évidence ? Vivre est une évidence ; elle est sagesse en soi, elle n’a pas besoin d’être justifiée par la parole ou le raisonnement.

Le dieu de Nietzsche est son ami : « N’es-tu pas la lumière comme je suis le feu ? N’es-tu pas l’âme sœur de mon intelligence ? Ensemble nous avons tout appris ; ensemble Nous avons appris à nous élever au-dessus de nous, vers nous-mêmes et à avoir des sourires sans nuages. » Tel Apollon, « avec des yeux clairs » et « de très loin » comme avec l’arc et les flèches qui sont ses attributs.

« Au-dessous de nous se concentrent comme la pluie, la contrainte et le but et la faute. » Apollon est au-dessus, comme se voudrait Zarathoustra le prophète de Nietzsche, qui n’a pas encore accompli son ultime métamorphose : l’innocence. Il n’est encore que lion en révolte contre le monde et la société de son temps, minée de christianisme coupable, soumise au Dogme moral et velléitaire. « Toute ma volonté n’a d’autre but que de prendre son vol, de voler vers toi. Et que haïssais-je plus que les nuages qui passent et que tout ce qui te ternit ? »

Ces nuages sont les ratiocinations qui empêchent de vouloir, ces normes de moraline qui inhibent l’action, cet esclavage religieux qui régente la vie. « J’en veux aux nuages qui passent, à ces chats sauvages qui rampent : ils nous prennent à toi et à moi ce qui nous est commun, notre affirmation, notre acceptation de tout. » L’affirmation est celle de la volonté de vie, l’acceptation celle du hasard de vivre.

« Nous en voulons à ces médiateurs et à ces mêleurs, les nuages qui passent : à ces êtres mixtes et incertains qui n’ont appris ni à bénir, ni à maudire du fond du cœur. » Autrement dit, à tous ceux qui ne savent pas ce qu’ils veulent parce qu’ils ne savent pas qui ils sont, qui n’osent pas s’affirmer, qui ont peur de la vie et de ses dangers. Notons le mépris nietzschéen pour tout ce qui est mélangé, pas clair, assis entre deux chaises, métis. Nietzsche aurait abhorré la « culture métisse », le « multiculturel », le grand métissage idéaliste pour abolir les différences – aujourd’hui rejeté en réaction par les woke, qui affirment au contraire leur infime différence pour en faire un drapeau militant. Ce qui n’empêchait pas Nietzsche d’assimiler des cultures étrangères, tel le bouddhisme ou certains aspects du judaïsme – mais il ne s’agissait pas de mélange, de « en même temps », mais de faire sien, d’absorber et de transformer selon soi-même pour se changer, ce qui n’est pas la même chose.

Nietzsche préfère la confrontation franche et le débat sans concession à l’hypocrite relativité intellectuelle qui met tout sur le même plan. « Car je préfère le bruit et le tonnerre et les outrages du mauvais temps à ce repos de chats circonspects et hésitants ; et, parmi les hommes, je hais surtout ses êtres incertains marchant à pas de loups, ces nuages qui passent, en doutant et hésitant. » La vie est une affirmation, pas un atermoiement. La volonté tranche et ne reste pas à se demander quoi faire.

Ainsi de « l’État de droit » dont nous rebattent les oreilles les belles âmes impuissantes – et au fond heureuses de le rester. Quel est ce « droit » qui ne serait appliqué qu’aux citoyens et pas aux « sans papiers » ou « expulsables » qui disparaissent dans la nature ? Qui ne sanctionnerait que les manquements des citoyens hors des « zones de non-droit » qui se multiplient par lâcheté dans les banlieues gangrenées par le salafisme et le trafic de drogue ? Comment, face aux meurtres terroristes ou aux règlements de comptes du seul droit du plus fort et pas celui de la République, rester sans rien faire et se dire impuissants ? Ne faut-il pas agir, au risque de bousculer la machinerie bureaucratique française, européenne et le droit-de-l’hommisme abstrait ? Est-il un autre premier « droit de l’Homme » que de celui de vivre ? Il serait peut-être bon, comme nous y invite Nietzsche, de clarifier notre ciel et d’affirmer nos « valeurs » (ce qui vaut pour nous) sans culpabilité.

« Et voici ma bénédiction : être au-dessus de chaque chose comme son propre ciel, son toit arrondi, sa cloche d’azur et son éternel certitude : et bienheureux celui qui bénit ainsi ! Car toutes choses sont baptisées à la source de l’éternité par-delà le bien et le mal ; mais le bien et le mal ne sont eux-mêmes que des ombres fugitives, d’humides afflictions et des nuages fuyants. » Car ce qui vaut fluctue, les valeurs inscrites dans le droit évoluent, les sociétés changent et la nôtre aussi, n’en déplaisent à ceux qui voudraient figer les gens en un seul dogme – qu’il soit monothéiste, tradi ou ethnique. « Sur toutes choses, se trouve le ciel hasard, le ciel innocence, le ciel à peu près, le ciel témérité. ‘Par hasard’, – c’est là la plus ancienne noblesse du monde, je l’ai rendue à toutes choses, je les ai délivrées de la servitude du but. » La vie n’est pas voulue, elle est : hasard et nécessité, sortie des molécules agitées sur une planète particulière en conditions favorables. Il n’y a pas de Projet ni de but, la vie va comme elle va, avec sa volonté vers la puissance de chaque être et les obstacles qu’elle se crée parfois elle-même et qu’elle doit surmonter (comme, pour l’humain, la prolifération démographique, le gaspillage des ressources limitées et le réchauffement climatique).

« J‘ai enseigné qu’au-dessus d’elles, et par elles, aucune ‘volonté éternelle’ – n’affirmait sa volonté. » L’être humain est seul sur une planète infime, dans l’infini de l’univers ; il poursuit aveuglément son propre chemin, accomplit sa propre volonté vers la puissance en affirmant sa vie. C’est folie, mais Nietzsche a enseigné que la vie n’était pas « raisonnable » – elle ne se raisonne pas, elle se vit comme un état de fait.

Nietzsche ne nie pas la raison. « Un peu de raison cependant, un grain de sagesse, dispersé d’étoiles en étoiles, ce levain est mêlé à toutes choses : pour l’amour de la folie la sagesse est mêlée à toutes les choses ! » Mais la certitude est avant tout le hasard, sur lequel danser, qu’on le veuille ou non. Il est trop facile de se réfugier comme l’autruche dans le sable, dans un quelconque dogme qui expliquerait tout depuis les commencements du monde : nous n’en savons rien, et pas plus les prêtres que les scientifiques. Sauf que les seconds cherchent alors que les premiers croient avoir déjà tout découvert, « révélé » une fois pour toutes.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Pascal Quignard, Les désarçonnés

C’est un carnet de notes, nées de livres et de réflexions selon l’esprit de l’escalier. Il semble que l’auteur ait une mère juive, d’où son pessimisme fondamental qu’il creuse dans des essais issus de ses réflexions de lecture. Pour lui, tous ceux qui ont fait une chute grave, de cheval pour la plupart, sont nés à nouveau, comme neufs. Ils voient la vie autrement.

Après Brantôme et Gourville, Montaigne, qui ne s’est mis à écrire ses Essais qu’après une chute. Ou Paul, devenu saint après qu’il ai été terrassé par la révélation sur la route de Damas. Ou Agrippa d’Aubigné laissé pour mort après une chute de cheval et qui, ressuscité, écrit les Tragiques. Ou Abélard une fois castré qui rédigea l’histoire de ses malheurs. Ou George Sand qui s’engloutit dans l’étang, sous l’emprise d’un vertige de la mort, et que sauve en la poussant son cheval nommé Colette. « Écrire n’est pas vivre, c’est survivre » p.57.

Le reste est composé de notes éparses, objets de réflexion non toujours développée. En général sur la liberté.

« Winnicott a décrit le ressentiment qu’éprouvent les névrosés à l’encontre des visages qui sont attirants. Tous les corps enchantés de vivre les mettent mal à l’aise » p.21. S’explique alors cette curieuse haine des intellos malingres pour les sportifs musclés, des mal dans leur peau pour les gens normaux, des tourmentés pour ceux qui vont droit.

« Devant un homme qui accuse, il ne faut pas présenter de défense car aussitôt votre justification vous emprisonne comme un sujet qui reconnaît la faute dont on le menace au même titre qu’il légitime le droit qu’on lui applique » p.25. S’applique à tous…

« La guerre de masse est le régime référent, normé, normalisant, continu, des sociétés constituées. L’ordre est toujours un ordre de bataille. La cérémonie du pouvoir est toujours hiérarchique. Le rapport de force est la seule lecture du lien social. (…) La politique c’est la guerre (officiers supérieurs, soldats, instructeurs, sentinelles) continuée par d’autres moyens qui ne sont pas plus pacifiques (magistrats, policiers, éducateurs, surveillants). Michel Foucault : le pouvoir a en charge de défendre la société. Il a en charge d’assurer sa reproduction (contrôler la sexualité des femmes). De renforcer sa production (organiser la mort des proies). D’accroître chez les puissants la jouissance de dominer (le pouvoir de vie ou de mort) » p.30. La France, « terre de commandement », est aux premières loges.

« Pourquoi les hommes n’ont-ils pas la force de désirer la liberté ? Parce que le qui-vive de la mort hante le sujet depuis sa naissance : depuis l’instant où, seul, laissé à lui-même, il serait mort » p.127. La liberté, c’est la solitude ; l’instinct grégaire fait préférer la pensée du troupeau – du réseau social et de la pensée conforme.

« Freud a écrit : la jouissance est asociale. Chaque éjaculation affaiblit le besoin social. La fréquence des plaisirs augmente l’individualisme. L’inhibition sexuelle favorise l’obéissance à l’autorité du groupe » p.134. Ce pourquoi tous les totalitaires méprisent et répriment le plaisir, Hitler avec les hédonistes, Poutine avec les LGBTQA2+, l’islamisme (mais aussi le catholicisme intégriste) avec tout ce qui est pensée critique et plaisir personnel. Penser par soi-même et jouir sans entraves sont les deux ennemis de toute tyrannie qui veut enrôler les esprit et asservir les corps.

« La guerre est la fête humaine par excellence. Ce sont les grandes vacances de la vie normale, harassée, divisée, malheureuse, obéissante, serve, contrainte, familiale, reproductrice, amoureuse » p.214. Se battre est une des plus anciennes joies animales, dit l’auteur. Le plaisir de lutter, l’affranchissement des contraintes sociales, la fraternité du combat – cela compte pour beaucoup dans le déclenchement des guerres. Israël et Hamas, vieille histoire.

« S’il faut se désolidariser du pire, la vertu sera toujours esseulement, évidement, vide, fragmentation, indivi-dualisation, ascèse » p.28. Relire Nietzsche, tout est dit.

« C’est en 1794 que Robespierre lança l’argument décisif : – la vertu sans terreur est impuissante » p.280. Le monde nouveau est l’instauration du monde à l’envers. Si tu ne dénonces pas, on te dénonce. Tout citoyen non tué est un criminel en puissance, un Suspect. « Avec la Terreur française, la Révolution s’échangea au sacrifice. La passion politique s’avoue comme la cérémonie du pouvoir de tuer à l’état nu, exhibitionniste, spectaculaire » p.281. Ce que Mélenchon voudrait voir revenir.

Le style est aride et pourtant assez prenant. Il y a des fulgurances, des chocs d’événements, d’images et de mots. Une mine de réflexion – qui ne se lit pas comme un roman.

Pascal Quignard, Les Désarçonnés (Dernier Royaume, tome VII), 2012, Folio 2014, 351 pages, €7,90, e-book Kindle €7,49

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Les enfants, béatitude involontaire de Nietzsche

Zarathoustra se retrouve « seul avec le ciel pur et la mer libre », autrement dit sans obstacle matériel ni rien qui puisse retenir le regard. C’était l’après-midi, « l’heure où toute lumière devient plus tranquille », autrement dit le moment de paix du jour. Cette absence de tout obstacle et de toute contrainte est « le bonheur » – un « morceau de bonheur » car il est éphémère.

Le bonheur n’est qu’un répit pour le créateur. Ce qui compte sont son œuvre et ses enfants – ses disciples qu’il éduque et façonne comme des enfants biologiques. « Car il n’est que son enfant et son œuvre que l’on aime du fond du cœur, et un grand amour de soi est signe de fécondité  : voilà ce que j’ai observé. » Et le bonheur, c’est cela : l’œuvre, les enfants, les disciples. Ils sont comme des arbres plantés. « Et en vérité ! où de tels arbres sont assemblés, là il y a des îles bienheureuses ! »

Mais les plantations sont destinées à essaimer. Zarathoustra n’est que le pépiniériste qui fait naître et croître l’enfant ou le disciple, avant de le transplanter en solitaire. « Je les placerai chacun pour soi  : afin que chacun apprenne la solitude, la ténacité et la prudence. » Les petits doivent prendre leur essor seuls pour vivre leur vie, Zarathoustra enseigne puis essaime. Il veut que chacun d’eux soit « noueux et tordu, avec une dureté flexible (…) phare vivant de la vie invincible. » Autrement dit vigoureux et souple, comme l’intelligence, apte à s’adapter à tout terrain et à se dresser seul, comme une volonté qui rayonne.

Cependant, attention à l’amour pour ses enfants : il enchaîne. Il offre des moments de bonheur, mais le bonheur n’est pas le but. Le but est « quelqu’un qui inscrira ma volonté sur mes tables, pour l’accomplissement parfait de toutes choses ». Le but est de former des êtres d’intelligence et de volonté qui sauront s’en sortir tout seuls.

Il faut donc partir, quitter les enfants et les disciples pour éviter « le désir de l’amour, pour que je devinsse la proie de mes enfants et que je me perdisse pour eux. Désirer – pour moi, c’est déjà : me perdre. Je vous ai, mes enfants ! Dans cette possession, tout doit être certitude et rien ne doit être désir. »

L’enfant n’est pas un objet de plaisir pour le parent mais un être en soi à éduquer et élever pour qu’il s’épanouisse en volonté propre. La certitude est la transmission, le désir (l’amour) n’est qu’éphémère – le lien qui donne du bonheur, mais que la biologie a choisi pour assurer la transmission du parent à l’enfant.

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Nietzsche parle de l’éternel retour et du surhomme par énigme

L’obscurité du propos permet de durer. Tout ce qui est trop clair passe vite, comme si chacun avait compris et oubliait. Parler par énigme est, comme dans les Évangiles, le moyen de faire réfléchir le lecteur, de le faire s’arrêter un peu plus longtemps que s’il lisait une maxime. Dès lors qu’il a déchiffré l’énigme, il a vraiment compris : il l’a faite sienne. Ce pourquoi Zarathoustra, l’incompris, parle de plus en plus par énigmes, assez loin de la clarté du début de ses discours.

Il commence par s’affirmer : « Zarathoustra était l’ami de tous ceux qui font de longs voyages et qui ne peuvent pas vivre sans danger ». Il s’adresse aux marins, aux explorateurs, aux « chercheurs hardis ». Car il est animé d’énergie vitale et garde sa curiosité, Zarathoustra. Il parle « À vous, ivres d’énigmes, heureux du demi-jour, vous dont l’âme se laisse attirer par le son des flûtes dans tous les remous trompeurs  : – car vous ne voulez pas tâtonner d’une main peureuse le long du fil conducteur  ; et partout où vous pouvez deviner, vous détestez de conclure. » La volonté vers la puissance est une énergie qui sourd de la vie même ; elle appelle l’exploration, le savoir, le faire-sien sur les choses et les êtres. Elle n’aime pas le tout-cuit, le Dogme servi d’office, la Révélation une fois pour toute de tout ce qui est et sera, la conclusion définitive. Sans arrêt elle doute, elle remet sur le métier son ouvrage, elle ne cesse d’aller de l’avant. Zarathoustra est un aventurier.

Aussi Z raconte son rêve – un de plus. Il marche sur un sentier. « Plus haut  : – défiant l’esprit qui l’attirait vers en bas, vers l’abîme, l’esprit de la douleur, mon démon et mon ennemi mortel. Plus haut  : – quoi qu’il fût assis sur moi, l’esprit de lourdeur, mi-nain, mi-taupe, paralytique, paralysant, versant du plomb dans mon oreille, versant dans mon cerveau, goutte-à-goutte, des pensées de plomb. » L’inverse de l’énergie vitale est l’inertie fatiguée, celle qui renonce et se niche dans le confort de ne pas chercher, de ne pas savoir, de tout simplement croire pour se laisser vivre. Des vaches à l’étable. L’esprit de lourdeur dont Nietzsche accusait les Allemands, ses compatriotes alourdis de choucroute et de bière, regardant passer les trains sans jamais les prendre. Le nain peut peu, la taupe ne voit rien, le paralytique ne marche pas, le sourd ne peut pas entendre et le cerveau se ralentit avec des pensées de plomb. Toute aventure est un risque, dit le nain ! Toute pierre lancée haut doit retomber, ainsi tu retomberas, Zarathoustra. – Et alors ? Pourquoi ne pas tenter, demande la volonté ? Qui ne tente rien n’a rien, jamais. Qui n’ose pas ne sera rien, jamais.

« Mais il y a quelque chose en moi que j’appelle courage  : c’est ce qui a fait taire jusqu’à présent en moi tout découragement. (…) Car le courage est le meilleur meurtrier – le courage qui attaque : car dans toute attaque il y a une fanfare. Or, l’homme est la bête la plus courageuse, c’est ainsi qu’il a vaincu toutes les bêtes. Au son de la fanfare, il a surmonté toutes les douleurs ; mais la douleur humaine est la douleur la plus profonde. (…) Le courage tue aussi la pitié. Or, la pitié est l’abîme le plus profond : l’homme voit au fond de la souffrance aussi profondément qu’au fond de la vie. Mais le courage est le meilleur des meurtriers, le courage qui attaque : il finira par tuer la mort. » Au fond, le courage se confond avec la volonté vers la puissance : le courage est la vie même. Rien que de naître ou de s’éveiller le matin est du courage ; agir et réfléchir sont du courage ; penser par soi-même et avancer malgré tout, malgré la douleur personnelle, la pitié pour les autres, et la mort même, est du courage. La fanfare est l’affirmation de soi, de sa volonté de vivre, de la vie humaine. Z donne une leçon sans énigme. « À mesure qu’on s’avance dans la vie, on s’aperçoit que le courage le plus rare est celui de penser. » Ainsi parlait aussi Anatole France dans La vie littéraire.

L’énigme vient ensuite. « A nous deux ! » dit Z au nain de lourdeur. « Tu ne connais pas ma pensée la plus profonde ! Celle-là tu ne saurais la porter ! » S’élabore à cet instant la formulation de l’éternel retour, une énigme pour beaucoup et pas encore vraiment résolue. Chaque lecteur a sa petite idée sur la question, mais elle se heurte à la logique comme à la croyance.

Faut-il « croire » à l’éternel retour comme à un mythe qui affirme le présent, voulant par là-même qu’il revienne à jamais tant il est accepté ?

Faut-il, en bonne logique, considérer que le passé qui se cristallise dans l’instant est toujours gros de l’avenir, ce qui fait que l’avenir est déjà écrit comme s’il revenait à cause du passé ? Tel est le karma bouddhiste, et l’on sait que Nietzsche a été influencé par le bouddhisme. « Et si tout ce qui est a déjà été : que penses-tu, nain, de cet instant ? Ce portique [l’instant présent au carrefour des deux routes du passé et de l’avenir] lui aussi ne doit-il pas déjà – avoir été ? Et toutes choses ne sont-elles pas si étroitement enchevêtrées que cet instant entraîne toutes les choses de l’avenir ? et se détermine donc lui-même ? » Nietzsche semble pencher pour cette seconde solution car c’est la vie qui veut la volonté et la puissance qui ne cesse de s’affirmer. L’avenir est donc écrit dans la vie même – on ne se refait pas -, même s’il n’est pas écrit en toutes lettres.

La vision de Z s’efface et se remplace, comme dans les rêves. C’est alors que surgit un chien qui hurle à la lune, car la lune crée des fantômes et la nuit des voleurs, et le chien, conçu comme animal fidèle, gardien de l’humain très moyen, n’aime ni l’un ni l’autre. Pas plus que le paysan ou le petit-bourgeois qui craignent pour leurs biens. Mais le chien bondit et gémit auprès d’un jeune berger étendu, blessé : un serpent noir lui était entré dans la bouche. Le berger est l’incarnation de la jeunesse à l’état naturel, souvenir des bergers grecs, de l’humanité en son énergie vitale et en son avenir. Le serpent est ce qui l’empêche de respirer, de vivre, une incarnation du diable dans la religion chrétienne – on se souvient que Nietzsche avait un père pasteur – la tentation d’Eve de quitter son libre-arbitre pour succomber aux tentations des choses.

Le courage parle alors et Z dit au jeune : « Mords ! Mords toujours ! La tête ! Mords-lui la tête. » Le berger mordit et ressuscita. « Il n’était plus ni homme, ni berger, – il était transformé, auréolé, il riait ! » Et Zarathoustra de poser l’énigme : « Quel est l’homme dont le gosier sera envahi par ce qu’il y a de plus noir et de plus terrible ? » Ce berger jeune qui a vaincu le serpent diabolique qui étouffait sa vie en coupant son souffle est probablement le surhomme, celui qui a le courage de trancher la tête de toutes les billevesées fantomatiques et insidieuses qui l’empêchent de réaliser sa pleine volonté, qui bloquent sa vie.

L’énigme est résolue. Ce pourquoi Z déclare : « Le désir de ce rire me ronge : Oh ! comment supporterais je de mourir maintenant ! » On sait que le rire est libérateur, qu’il est celui de l’enfant innocent dans un premier mouvement. « Le rire châtie certains défauts à peu près comme la maladie châtie certains excès », disait Bergson dans Le Rire. Le rire est la vie même, son expression la plus haute, celle qui déclare : « on ne me la fait pas ! Mais j’accepte tout cela comme tout ce qui est ; que tout cela est plaisant ! » Et Gargantua de professer chez Rabelais : « Mieux est de ris que de larmes écrire / Pour ce que rire est le propre de l’homme ».

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Je suis un voyageur, dit Nietzsche

Zarathoustra est son prophète et il est voyageur. « Tout en gravissant la montagne, [il] songea en route aux nombreux voyages solitaires qu’il avait accomplis depuis sa jeunesse, et combien de montagnes, de crêtes et de sommets il avait déjà franchis. » Il n’aime ni les plaines, ni rester immobile car la vie va et le monde change ; il faut aller et changer avec lui pour y adapter sa volonté. « On finit par ne plus vivre que ce que l’on a en soi. »

A un certain âge, « les temps sont passés où je pouvais m’en remettre au hasard, et que m’adviendrait-il encore qui ne m’appartienne déjà ? » Tel est ce qu’on appelle le destin, celui que l’on façonne jour après jour, et qui finit par nous ressembler. On n’a que ce que l’on mérite ; un bienfait n’est jamais perdu ; les actes vous rattrapent toujours. Les expressions sont innombrables sur ce constat. On ne devient que ce que l’on est – et tant pis si l’on est peu de chose.

Mais « le sommet et l’abîme sont confondus » car gravir une montagne, réussir une chose, ne suffit pas, il faut redescendre pour trouver la fin de toute terre, l’océan profond. Sisyphe, sans relâche remontait son rocher, que la pente faisait débouler une fois en haut. Zarathoustra, après l’ultime sommet, ne voit que la mer devant lui, l’infini des possibles sur lesquels tracer sa propre route.

« Pour voir beaucoup de choses, il faut détourner les yeux de soi ». Ainsi fait le voyageur qui se dépayse, se décentre et s’acculture – pour mieux se connaître et se retrouver. Le localisme, le narcissisme ou le dogmatisme aveuglent. Rester chez soi immobilise le corps ; être content de soi assèche le cœur ; croire avoir enfin établi ses convictions rigidifie l’esprit. « Celui qui s’est beaucoup ménagé, l’excès de ménagement finit par le rendre malade. Béni soit ce qui rend dur !» Le voyage endurcit car on ne sait jamais de quoi demain sera fait, ni avec qui.

La mer paraît endormie, la fin des terres – Finistère, Land’s End, cap de Bonne Espérance – « mais son haleine est chaude ». Elle est un monstre assoupi, l’univers de toutes les possibilités, l’eau primordiale de laquelle toute vie est sortie en même temps que l’eau dernière, vers laquelle tout revient. Elle est innocente et oubli, premier commencement et fin, éternel retour du même cycle de l’eau, des courants immuables et des marées périodiques. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut lire la métaphore de la mer chez Nietzsche, et celle du voyageur – bien que le philosophe préfère les montagnards aux marins – question de climat.

La mer, source car Zarathoustra a « l’amour de toutes choses pourvu qu’elles soient vivantes ! ». Il est l’éternel solitaire et en même temps il a des amis, ce pourquoi il pleure et rit à la fois, soucieux de toutes ses capacités. Il veut tout embrasser – en même temps.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Raymond Aron, L’opium des intellectuels

Raymond Aron est mort le 17 octobre 1983 à 78 ans – il y a 40 ans. Il était l’intellectuel critique par excellence, le chantre de la liberté qui pensait par lui-même. Loin des modes il ne s’était engagé que contre la nazisme et contre le soviétisme, deux tyrannies du siècle. Il était pour la modération, le milieu juste plutôt que le juste milieu. Il était pour la raison contre la foi – toute foi, même laïque (et il y en a !).

Son souvenir mérite d’être rappelé en notre période de retour progressif (et progressiste) à l’obscurantisme : la Contre-révolution à droite, l’islamisme woke à gauche.

Il a été condisciple à Normale Sup de Pierre-Henri Simon, Paul Nizan et Jean-Paul Sartre : un chrétien social et deux marxistes, dont un devenu mao à la fin de sa vie. Il sera prof à l’ENA, à Science Po, à Paris 1 et au Collège de France. Il admire Karl Marx qu’il a beaucoup étudié, mais pas pour le dogmatisme apparent de ses œuvres philosophiques, plus pour son sens de l’analyse politique en tant que « spectateur engagé » (notamment sur la Commune de Paris).

Pour Karl Marx, la religion est l’opium du peuple. Pour Raymond Aron, en 1955, elle est « l’opium des intellectuels » – surtout français. Bien avant le cannabis et l’héroïne des babas cool façon 1968, l’islamisme et les intégrismes catholiques et juifs des années 2000, le droit-de-l’hommisme des bobos années 1990, ou encore le woke des années 2020, le marxisme était la drogue à la mode. D’autant plus forte qu’on n’y comprenait rien et que le prophète barbu lui-même a tâtonné dans ses écrits, les deux-tiers étant à l’état de brouillons, publiés après sa mort. Plus c’est abscons, plus les intellos se délectent : ils peuvent enfin dire n’importe quoi sans risque d’être contredits ! Voyez le Coran…

L’opium qui monte après le marxisme remis sous naphtaline serait-il l’écologisme woke, mâtiné d’Apocalypse climatique, d’austérité chrétienne monastique et de culpabilité mâle, virile et blanche.

Il reste que tous les gens de ma génération sont tombés dans le marxisme étant petit, absorbé à l’école, dans les cours, à la récré, durant les manifs, à la télé, chez les « écrivaintellos » évidemment « de gauche », toujours à la pointe de l’extrême-mode. Certains (dont je suis) en ont été immunisés à jamais. D’autres non. La gauche radicale balance entre syndicalisme de coups et dictature du prolétariat, des « socialistes » plus pervers inhibent tout changement, freinant des quatre fers dès qu’il s’agit de réformer mais condamnés à l’impuissance publique et rêvant de finir leur vie en couchant avec la Révolution. Comme dit Aron, « dire non à tout, c’est finalement tout accepter » (III,7). Car le mouvement se fait de toutes façons, et sans vous pour l’influencer. Mélenchon le radical-islamiste, par tactique électorale et croyant des damnés de la terre, fait le lit douillet du Rassemblement national et de sa frange encore plus radicalement à droite, les zemmouriens. L’anarchie de provoc’ trotskiste appelle les les milices et les sections d’assaut de la réaction à tant de chienlit malfaisante et menteuse. A populisme, populisme et demi ! Aron se serait délecté de démonter l’idéologie de « gôch » contemporaine, comme il a démonté le marxisme des intellectuels – qui avait peu à voir avec le marxisme appliqué dans les pays non libres.

Ce qu’Aron révèle est que marxisme n’est pas la pensée de Marx. Il en est la caricature amplifiée et déformée, tordue par le bismarckisme botté des partis allemands, puis par l’activisme pragmatique de Lénine, enfin par le Parti-Église de Staline qui reste le modèle inégalé du parti Communiste français.

Mais il faut mesurer combien cette pensée « totale » a pu séduire les petits intellos, comme toute pensée totale continue à le faire depuis le catholicisme romain. Elle a pour ambition de brasser toute la société, le social expliqué par l’économique, lui-même induisant la politique, donc une philosophie. Le marxisme hier était analogue à l’islamisme, cette déclinaison totalitaire de la religion musulmane – ce pourquoi de nombreux intellos « de gauche » ont encensé l’ayatollah Khomeini et sont depuis compagnons de route soumis des terroristes barbus – même ceux qui commettent des pogroms. Aron : « Marx réalisa la synthèse géniale de la métaphysique hégélienne de l’histoire, de l’interprétation jacobine de la révolution, de la théorie pessimiste de l’économie de marché développée par les auteurs anglais » (Conclusion). Si l’on renverse tous les termes… on obtient l’écologisme : pratique historique concrète coupable et respectueuse de tout, décentralisation universelle, marché local exacerbé.

Le marxisme a offert aux laïcs déchristianisés une alternative au christianisme : appliquer les Évangiles dans ce monde en reprenant l’eschatologie biblique sans l’église. Aron : « La société sans classes qui comportera progrès social sans révolution politique ressemble au royaume de mille ans, rêvé par les millénaristes. Le malheur du prolétariat prouve la vocation et le parti communiste devient l’église à laquelle s’opposent les bourgeois-païens qui se refusent à entendre la bonne nouvelle, et les socialistes-juifs qui n’ont pas reconnu la Révolution dont ils avaient eux-mêmes, pendant tant d’années, annoncé l’approche » (III,9). Rares sont les intellos qui ont lu l’œuvre de Marx, largement inachevée, touffue, contradictoire, publiée par fragments jusque dans les années 1920. La pensée de Marx est complexe, sans cesse en mouvement. Figer « le » marxisme est un contresens. Marx est en premier lieu critique, ce qui ne donne jamais de fin à ses analyses. En faire le gourou d’une nouvelle religion du XXe siècle nie ce qu’il a été et voulu.

Mais le besoin de croire est aussi fort chez les intellos que chez les simples. Il suffit que le Dogme soit cohérent en apparence, décortiqué en petits comités d’initiés, réaffirmé en congrès unanimiste et utilisable pour manipuler les foules – et voilà que l’intello se sent reconnu, grand prêtre du Savoir, médiateur de l’Universel. Dès lors, l’analyse économique dérape dans le Complot, les techniques d’efficacité capitalistiques deviennent le Grrrand Kâââpitâââl arrogant et dominateur, consommateur égoïste des richesses de la planète. Un Kapital d’ailleurs américain, plutôt financier, et surtout juif (« Government Sachs »), porté à l’hédonisme LGBTQA+ (et j’en oublie).

On en arrive à la Trilatérale, ce club d’initiés Maîtres du monde, dont Israël serait le fer de lance pour dominer le pétrole (arabe)… La doxa mélenchonnienne et celle des islamistes intolérants, tout comme celle des poutinistes d’extrême-droite. Toute religion peut délirer en paranoïa via le bouc émissaire. Aron : « On fait des États-Unis l’incarnation de ce que l’on déteste et l’on concentre ensuite, sur cette réalité symbolique, la haine démesurée que chacun accumule au fond de lui-même en une époque de catastrophes » (III,7).

Marx n’est plus lu que comme une Bible sans exégèse, ses phrases parfois sibyllines faisant l’objet de Commentaires comme le Coran. Les intégristes remontent aux seuls écrits de jeunesse qui éclaireraient tout le reste. Sans parler des brouillons Apocryphes et des Écrits intertestamentaires d’Engels ou Lénine. Les gloses sont infinies, au détriment de la pensée critique de Karl Marx lui-même. Raymond Aron : « Les communistes, qui se veulent athées en toute quiétude d’âme, sont animés par une foi : ils ne visent pas seulement à organiser raisonnablement l’exploitation des ressources naturelles et la vie en commun, ils aspirent à la maîtrise sur les forces cosmiques et les sociétés, afin de résoudre le mystère de l’histoire et de détourner de la méditation sur la transcendance une humanité satisfaite d’elle-même » (I,3). L’écologisme, par contagion marxiste, a gardé ces tendances, malgré la poussée des racialisés, féministe et autres réveillés.

Fort heureusement, la gauche ne se confond pas avec le marxisme ; elle peut utiliser la critique de Marx sans sombrer dans le totalitarisme de Lénine et de ses épigones. Raymond Aron définit la gauche par « trois idées (…) : liberté contre l’arbitraire des pouvoirs et pour la sécurité des personnes ; organisation afin de substituer, à l’ordre spontané de la tradition ou à l’anarchie des initiatives individuelles, un ordre rationnel ; égalité contre les privilèges de la naissance et de la richesse » (I,1). Qui ne souscrirait ? Notamment la social-démocratie. Mais la gauche s’est fourvoyée dans la Nupes, cette « alliance » de la carpe et du lapin où celui qui fait les gros yeux emporte tout.

Raymond Aron pointe la dérive : « La gauche organisatrice devient plus ou moins autoritaire, parce que les gouvernements libres agissent lentement et sont freinés par la résistance des intérêts ou des préjugés ; nationale, sinon nationaliste, parce que seul l’état est capable de réaliser son programme, parfois impérialiste, parce que les planificateurs aspirent à disposer d’espaces et de ressources immenses » (I,1). C’est pourquoi « La gauche libérale se dresse contre le socialisme, parce qu’elle ne peut pas ne pas constater le gonflement de l’État et le retour à l’arbitraire, cette fois bureaucratique et anonyme. » (I,1) Marx traduit par l’autoritarisme du XXe siècle rejoint volontiers les autres totalitarismes dans le concret des gens.

Raymond Aron : « On se demande par instants si le mythe de la Révolution ne rejoint pas finalement le culte fasciste de la violence » (I,2). Ce ne sont pas les ex-Mao mettant qui contrediront ce fait d’observation. Quant aux manifs des radicaux écolos…

Inutile d’être choqué, Aron précise plus loin : « L’idolâtre de l’histoire, assuré d’agir en vue du seul avenir qui vaille, ne voit et ne veut voir dans l’autre qu’un ennemi à éliminer, méprisable en tant que tel, incapable de vouloir le bien ou de le reconnaître » (II,6). Qui est croyant, quelle que soit sa religion, est persuadé détenir la seule Vérité. Ceux qui doutent ou qui contestent sont donc des ignorants, des déviants, des malades. On peut les rééduquer, on doit les empêcher de nuire, voir les haïr et les éliminer. Ainsi des Juifs pour le Hamas. L’Inquisition ne fut pas le triste privilège du seul catholicisme espagnol et les excommunications frappent encore au PS, voire chez les écolos quand on ose mettre en doute la doxa du parti…

Ce pavé de 1955 est construit en trois parties : 1/ mythes politiques de la gauche, de la révolution et du prolétariat ; 2/ Idolâtrie de l’histoire et 3/ Aliénation des intellectuels. Il évoque des questions désormais passées, celles d’une époque d’après-guerre portée au fanatisme avec Sartre et Beauvoir après la lutte contre le nazisme.

Mais l’analyse rigoureuse et sensée résiste à toute ringardise. La méthode de Raymond Aron est applicable aujourd’hui, la sociologie des intellos demeure et la critique de la croyance comme opium est éternelle. La preuve : cet essai intellectuel est constamment réédité et les idéologies qui prennent la place du marxisme chez les intellos sans cesse nouvelles !

Raymond Aron, L’opium des intellectuels, 1955, Fayard Pluriel 2010, 352 pages, 10.20€, e-book Kindle €10,99

Raymond Aron, Mémoires, Bouquins 2010, 1088 pages, €31,00

Raymond Aron, Le spectateur engagé, Livre de poche 2005, 480 pages, €9,20

Raymond Aron sur ce blog :

Karl Marx : 1 – le Manifeste

Karl Marx : 2 – le Capital

Karl Marx : 3 – Les objections

Penser la guerre : Clausewitz

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