Romans policiers/Thrillers

Robert van Gulik, Le squelette sous cloche

Le juge Ti est un mandarin chinois, juge de district dans la hiérarchie des fonctionnaires de l’empire T’ang. « Ti Jen-tsié » est devenu « Di Renjie » dans la nomenclature anglo-saxonne – donc évidemment internationale. Mais restons francophone : le juge Ti a réellement vécu de 630 à 700 de notre ère, sous nos derniers Mérovingiens, rois fainéants dont le fameux roi Dagobert « qui a mis sa culotte à l’envers ». En Chine, on est plus évolué et la Justice est déjà exercée à la façon de Sherlock Holmes par les juges flanqués de leurs assistants, avec des éléments de médecine légale du Contrôleur des décès. Rendu célèbre par les affaires résolues, Ti est devenu Ministre de la Cour impériale sous l’impératrice Wou, et les lettrés chinois en ont fait leur modèle pour les romans policiers. Robert van Gulik, diplomate néerlandais décédé à 57 ans d’un cancer du fumeur en 1967, parlait le javanais, le malais, le chinois, le japonais, l’anglais – en plus du néerlandais. Sinologue et affecté dans des missions en Asie, il a publié dès 1948 des romans policiers inspirés de la vaste littérature chinoise ancienne, reprenant le juge Ti comme personnage.

En 668, le juge Ti vient d’être nommé dans la petite ville (fictive) de Pou-yang, sur les bords du Grand canal de Chine qui relie Pékin à Hangzhou. Une voie commerciale qui permet la prospérité aux commerçants et des communications faciles aux trafiquants de sel (pour éviter la taxe impériale). Il n’est pas sitôt installé que trois affaires requièrent sa vigilante attention. Le viol suivi de meurtre de la jeune fille d’un boucher, le mystérieux enrichissement depuis deux ans du monastère bouddhiste, et une plainte pour meurtre et harcèlement de la part d’une femme qui cherche la justice depuis vingt ans.

Le juge Ti n’est pas religieux, et il se méfie des « croyances ». En bon confucéen, il est moral et rationnel ; il croit en la logique et en la justice. Fonctionnaire, il obéit à ses supérieurs, mais surtout à la Loi. De façon habile, on le verra. Ti est assisté de ses fidèles, qu’il a connu au fil des années et qui se sont attachés à lui : le sergent Hong Liang, conseiller qu’il connaît depuis l’enfance ; Tao Gan, ancien escroc sauvé par le juge et fin connaisseur des procédés de duperie, y compris le déguisement ; Ma Jong et Tsiao Taï, anciens bandits appelés « chevaliers des vertes forêts » selon la poétique chinoise, experts en boxe et arts martiaux et bons connaisseurs de la faune des bas-fonds. Il n’en faudra pas moins pour démêler les embrouilles et manipulations des uns et des autres.

Les trois affaires ne sont pas liées, mais simultanées, comme c’était le cas quotidien des juges dans l’ancienne Chine, dit l’auteur. Celui-ci se délecte à décrire les coutumes, vêtements, mangeaille et autres traditions d’époque, ce qui rend pittoresque ses enquêtes. Dans le cas de la fille Pureté-de-Jade violée, son petit ami Wang, étudiant candidat aux Examens littéraires, est accusé à tort, les traces d’ongles trouvés sur le cou de la victime nue et la corde de tissu ramenée dans la chambre au deuxième étage le prouvent ; dans le cas du monastère de l’abbé Vertu-Spirituelle, sa richesse vient des dons de femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfants, qui viennent y prier la déesse Kouan-yin, déesse de la charité réincarnée 33 fois, et qui repartent souvent enceintes… de plusieurs jeunes moines surgis dans la même nuit malgré la porte scellée ; dans le cas de la femme Lin, à moitié folle, un rouleau de documents rappelle l’histoire de sa famille et les procès successifs intentés à la riche famille rivale, autrefois très amie, qui a réussi à ruiner et à tuer tous ses fils, filles et petit-enfants.

Le juge Ti fera la justice, aidé des sbires du tribunal, des notables de la cité, et des mendiants du cru, aidé aussi de jeunes putes de la campagne vendues par leurs parents à l’âge nubile, nommées Abricot et Jade-Bleu, qu’il aide à s’en sortir puisqu’elles l’aident à confondre les bouddhistes dépravés. Les vrais coupables seront confondus, attrapés et jugés, condamnés à mort selon les supplices prescrits par la loi. Le juge Ti n’hésite pas à lui-même se déguiser pour en savoir plus, et à manier les poings ou l’épée contre les malfrats dans le feu de l’action.

La cloche fait référence au piège que l’un des protagonistes a tendu au juge et à ses assistants dans un temple abandonné qui jouxte sa demeure près du grand canal. Lors d’une fermeture de monastère, on descend la cloche pour éviter qu’elle ne tombe. Sauf que, dans ce cas précis, le juge a découvert un squelette dessous, avant d’y être lui-même enfermé. Il ne devra qu’à son astuce et à l’aide de ses affidés, de s’en sortir et de confondre le puissant marchand fraudeur et criminel qui a voulu sa disparition après avoir intrigué dans les hautes sphères pour qu’il soit muté.

Du beau, du bon, du bonnet noir carré à ailes de soie, insigne des juges. Entre Sherlock Holmes et Agatha Christie, une détection juste qui réhabilite l’intelligence de la Chine. Malgré l’ancienneté de leur parution, il ne faut pas se priver des enquêtes du juge Ti. « L’homme est peu de choses, la justice est tout », résume la calligraphie offerte par le ministère des Cérémonies et des rites au juge pour son succès.

Robert van Gulik, Le squelette sous cloche – Les enquêtes du juge Ti (The Chine Belle Murders), 1958, 10-18 Grands détectives 1993, 322 pages, occasion €1,41, e-book Kindle €10,99

Ce livre est paru en 1969 au Livre de poche sous le titre Le mystère de la cloche.

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Chine, Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Fabrice Bourland, Le diable du Crystal Palace

Un roman policier historique qui se passe à Londres en 1936, à la veille du grand incendie du Crystal Palace, ce grand hall d’exposition de 563 m de long en fonte et verre plat, construit pour l’Exposition universelle de 1851. L’intrigue commence par la visite d’une jeune femme chlorotique, Anne Grey, qui vient solliciter un duo de détectives pour retrouver son fiancé Frédéric, disparu depuis plusieurs jours. Ce duo est celui d’Andrew Singleton et de James Trelawney, garçons célibataires dans la trentaine, qui vivent en colocation chez une logeuse qui s’occupe du ménage et des repas. L’auteur s’est manifestement inspiré de Sherlock Holmes et de son compère Watson pour camper un Singleton cérébral et nul aux armes, flanqué d’un Trelawney athlétique et coureur de jupons. Mais les deux compères sont plus légers que les créatures de sir Arthur Conan Doyle.

Il n’empêche. L’exercice d’admiration de Bourland envers Conan Doyle ne s’arrête pas là. Il reprend en effet Le monde perdu, cette expédition de 1912 sur le haut plateau du Roraïma au Venezuela, où les savants découvrent des créatures préhistoriques conservées dans leur jus jusqu’à nos jours. Qu’à cela ne tienne, il faut que cela se passe à Londres en 1936. En effet, ledit Frédéric a été atterré, selon sa fiancée, par la lecture d’un entrefilet de journal sur la rencontre brutale d’un taxi avec un fauve qu’il croit échappé d’un zoo. Maigre indice, mais à creuser.

Le pigiste retrouvé, un Tintin en culotte de golf de 18 ans, a bien rencontré le chauffeur de taxi dans le bar où il a ses habitudes. Il a heurté l’animal, tombé du pont au-dessus, a vérifié qu’il était bien mort, et est allé téléphoner à la police. A son retour, la bête avait disparu, et une camionnette Morris Crowley a démarré en trombe. Il n’en sait pas plus. Non, il n’a pas rêvé, non il n’était pas saoul. Les détectives vont le voir, il confirme. Dès lors, énigme : sa description précise correspond à un tigre à dents de sabre, espèce disparue depuis 20 000 ans. Consulté, le Pr Rufus Winwood, zoologue du Museum d’histoire naturelle, avoue collecter des preuves d’animaux censés avoir disparu, mais attestés ici ou là sur la planète, à commencer par le « monstre » du Loch Ness. Mais c’est une impasse.

Jusqu’à ce qu’un autre article fasse état d’un « grand singe » aperçu dans Londres, près des voies de chemin de fer de la Southern Railway, qui relie le Crystal Palace à London Bridge. Il faut y aller voir. Trelawney doit écourter un rendez-vous galant dans un restau chic pour retrouver Singleton, aventuré dans les ruelles mal famées de l’East End. Un grognement, c’est la bête. Nue et velue, elle attaque. Trelawney, malgré sa force, est étranglé… jusqu’à ce que Singleton, tétanisé, trouve l’énergie enfin de tirer une balle avec le pistolet de son ami, tombé à terre. La bête est morte, vite l’emporter, la montrer au professeur.

Lequel déclare, enthousiaste, qu’il s’agit d’un Pithécanthrope Erectus (aujourd’hui on dit Homo Erectus), découvert par Eugène Dubois à Java en 1894. Mais en plein Londres, en plein XXe siècle ! En enquêtant au domicile de Frédéric, toujours pas reparu, un fragment de page de revue brûlé fait émerger alors une théorie farfelue et fantastique, mais bien dans l’imaginaire fin XIXe, celui de Jules Verne et d’Arthur Conan Doyle : la régression possible des êtres vivants à leur forme archaïque…

Singleton et Trelawney ne vont pas retrouver Frédéric, ni d’autres disparus, pas plus que le chat de la maison. Mais il vont mettre au jour le mécanisme d’une implacable vengeance qui utilise la science marginale pour un but dévoyé : la vengeance. Jusqu’à l’apparition du diable ! Un ptérodactyle d’il y a 150 millions d’années, haut d’1m50, au bec pointu muni de 90 dents, aux ailes membraneuses et aux griffes acérées – tout à fait la description des paranoïaques chrétiens médiévaux, reprise dans les films d’horreur yankees.

Il y a de l’action, un déroulement progressif de l’enquête, un thème original. Les personnages sont un peu falots, surtout si l’on a lu les aventures de Sherlock Holmes, mais avec une intrigue tirant plus sur le fantastique. Un bon roman de détective.

Fabrice Bourland, Le diable du Crystal Palace, 2010, 10-18 Grands détectives, 276 pages, €4,67, e-book Kindle €11,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Caroline Roe, Consolation pour un pécheur

Caroline Roe, née Medora Sale, est spécialiste d’histoire médiévale européenne, PhD de l’Université de Toronto. Elle a écrit depuis le Canada des histoires de détective, et est décédée en 2021 à 78 ans. Son principal héros est juif, Isaac de Gérone, le médecin aveugle de l’évêque de la ville Berenguer de Cruïlles (des personnages qui ont vraiment existé). Il est aidé de sa femme Judith, maîtresse de la maison dans le Call (le ghetto de l’époque), de sa fille Raquel, femme médecine amoureuse du jeune gantier juif Daniel, et d’un apprenti musulman berbère de 13 ans, Yusuf, qui a vu ses parents massacrés. Le gamin débrouillard, un temps mendiant en loques, est devenu pupille du roi Pedro IV d’Aragon. Ce melting de potes fait l’originalité de ces romans historiques.

En mai 1354, un curieux colporteur propose de façon confidentielle à plusieurs riches marchands de la ville un objet sacré contre une forte somme en or. Il ne s’agirait pas moins que du Graal, cette coupe où, selon la légende, soit le Christ aurait bu lors du dernier repas avec ses disciples (la Cène), soit aurait recueilli le sang coulant de ses plaies sur la croix. Caroline Roe choisit la première interprétation, celle de Robert de Boron au début du XIIIe siècle, contre la seconde, issue de Chrétien de Troyes au siècle précédent. Quoi qu’il en soit, c’est une mauvaise coupe cabossée en argent, volée dans une armoire d’église. Mais la crédulité des croyants est grande et la bêtise du peuple infinie. Les premiers se battent pour l’avoir (deux meurtres), et le second fait enfler rumeurs et ragots au point d’attiser la guerre civile entre classes, la guerre entre religions, et la guerre des passions personnelles. L’évêque, en charge des âmes de la cité, s’en inquiète. Le juif Isaac aussi, car il sait combien la haine a besoin de boucs émissaires commodes – donc non-chrétiens – pour s’évacuer.

Le thème du Graal est porteur, l’analyse des crédulités fine, le développement de la bêtise des « réseaux sociaux » d’époque (servantes, commerçants, marché, soldats, moines…) bien décrit, les personnages (nombreux, mais on s’y fait) attachants. L’idéalisme d’une autrice peut-être elle-même juive sur le « si tout le monde se donnait la main » touchant. Pourquoi cela ne prend-t-il pas vraiment ? Parce que l’intrigue est mal menée sur la fin.

Tout commence bien, avec du mystère sur l’objet, les secrets de certains personnages, un doute sur la politique de l’évêque et les manœuvres de ceux qui se verraient bien lui succéder. La présentation des caractères est séduisante, surtout ce gamin musulman apprenti d’un Juif et pupille d’un chrétien, qui semble rassembler en lui tout l’espoir d’une synthèse fructueuse des cultures (la science arabe, la sagesse morale juive, l’action de la noblesse chrétienne). Mais tout se perd en route par un final inabouti, mal ficelé, où le lecteur ne sait plus s’il y a piège, et de qui, ni pourquoi ce rendez-vous incongru hors les murs, potentiellement dangereux, dans lequel chacun va se fourrer volontairement.

Et « malheureusement », tout est bien qui finit trop bien, comme un roman d’aventure pour jeune garçon. Comme si la nature des choses n’était pas cruelle et le fil du hasard tranchant. L’histoire comme prétexte au roman policier, bravo ; mais l’intrigue trop faible par rapport aux personnages et au thème, c’est dommage. Il se dit que ce roman-là est « le meilleur et le plus abouti » de l’autrice.

Caroline Roe, Consolation pour un pécheur (Solace for a Sinner), 2000, 10-18 2002, 309 pages, occasion €2,33

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jean d’Aillon, Le secret de l’enclos du Temple

1647 connaît la seconde des révolutions contre la royauté en France. Après la Ligue des Grands, le Parlement des Frondeurs – avant la prise de la Bastille et la décapitation du roi. Les Anglais sont déjà en train de réduire l’absolutisme en 1649 (deux ans plus tard…) en exécutant leur roi Charles 1er. Mais, en France, et surtout à Paris, ce ne sont que vaniteux et couards, poses théâtrales et négociations en coulisses – les promesses n’engageant jamais que ceux qui les croient. Mazarin est expert en cet art de dire oui en pensant non, et de louvoyer sans cesse.

Le petit roi Louis XIV est encore trop jeune pour s’imposer (9 ans en 1647), et c’est sa mère, la rigide et butée Anne d’Autriche, qui gouverne jusqu’en 1651. Elle a fait casser le testament de Louis XIII qui instituait un conseil de Régence avec Monsieur, Gaston de France, et Henri de Condé en tant que premier prince de sang, en plus de Mazarin, et de quelques ministres dont le chancelier Séguier. La guerre civile des Princes et du Parlement durera jusqu’en 1652. Louis aura alors 14 ans et le pouvoir li sera donné par sa mère dès 13 ans (pas comme aujourd’hui où la minorité dure trop longtemps !).

C’est dans ce contexte historique, soigneusement documenté par les mémoires de Bussy-Rabutin et du cardinal de Retz, que l’auteur situe son intrigue policière. Dans une maison du Temple, à lui offerte par son oncle grand prieur, le comte de Bussy découvre une croix templière sur une pierre scellée ; derrière la pierre, un coffret contenant des pièces d’or et un rébus. Le rébus pourrait résoudre l’énigme du Trésor du Temple, jamais retrouvé.

Bussy, qui court les aventures à l’épée et au vit, fait appel à son ami d’enfance Louis Fronsac, marquis de Vivonne, connu au collège de Clermont. Fils de notaire, Louis adore résoudre les énigmes et a déjà débrouillé quelques affaires policières, l’une faisant même échapper le Mazarin à une mort certaine.

Dans ce Paris crasseux, nombreux, agité de gueux, nos nobliaus vont se débattre comme diables en bénitier. Les ménagères crédules croient au diable et à la damnation ; elles se font circonvenir par des prêtres confesseurs peu éthiques qui leur soutirent des pistoles et sautent leur vertu. Un mari monte même une cabale fort bien imaginée pour faire condamner sa femme pour sorcellerie après avoir épuisé tout le bien du ménage pour payer son exorciste. Durant les troubles, ce ne sont que pillages et viols de femmes et d’enfants, massacres de ceux qui résistent ou ne pensent pas comme la foule – un vrai réseau social de l’époque, la foule, la même bêtise Mitou, la même veulerie à « être d’accord », les mêmes hurlements avec les loups. Mais il suffit d’un bretteur un peu habile ou d’un homme qui résiste en cassant quelques têtes pour que tous fuient, la queue entre les jambes. Gueulards mais pas courageux, les bourgeois parisiens…

Durant les troubles, Louis, aidé de son spadassin fidèle Bauer, rempare son manoir de Mercy, non loin de Chantilly, contre les bandes de reîtres appelées – mais non payées – par le Mazarin qui les fait approcher de Paris. Il organise sa défense avec ses paysans, et même les enfants déjà grands s’y mettent. Si plusieurs paysans sont tués, aucune femme ni fille ne sont violées et les reîtres ont beaucoup de morts.

Malgré l’avalanche des noms assénés au lecteur, avec un index en début de volume pour s’y retrouver (Charles de Baatz seigneur d’Artagnan, Louis et Armand de Bourbon princes de Condé et de Conti, Basile et Nicolas Fouquet, Jean et Mathieu Molé, Marie de Rabutin marquise de Sévigné Vincent Voiture poète…) – l’action ne tarde pas à prendre le pas sur l’exposé, et les chapitres avancent allègrement. Une façon de relire son histoire en s’amusant, et, avec l’auteur, nous y sommes. La Fronde est mal connue de nos jours, éclipsée par le « Grand » siècle absolutiste. Elle a eu pourtant les mêmes causes qu’en Angleterre, et aurait pu aboutir comme là-bas à une monarchie tempérée par une constitution, ce qui ne sera opéré qu’au XIXe siècle – mais sans succès car c’était déjà trop tard.

Un ministre qui n’écoute pas et se rempare derrière l’Église, une reine qui n’écoute pas et veut tout garder comme avant, un Parlement manipulé et des Grands dont l’ego est surdimensionné – tous ces personnages classiques rejouent sans cesse la même scène politique – hier comme aujourd’hui !

Jean d’Aillon, Le secret de l’enclos du Temple – Les enquêtes de Louis Fronsac, 2011, J’ai lu 2012, 704 pages, €2,80, e-book Kindle €8,19

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Autres romans policiers historiques de Jean d’Aillon déjà chroniqués sur ce blog :

Catégories : Livres, Politique, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Agatha Christie, Les indiscrétions d’Hercule Poirot

Le vieux riche Abernethie ne se portait pas trop mal, malgré des problèmes de cœur ; son médecin lui avait donné encore deux ans vivre. Et voilà qu’il décède brutalement en pleine nuit, sans prévenir personne. Crise cardiaque, dit-on, et pourquoi pas le fameux arrêt du cœur, qui ne veut rien dire ? La famille aux funérailles joue les éplorés, mais l’héritage est ce qu’ils convoitent.

Après avoir délibéré s’il laissait les rênes de sa fortune à un héritier capable de la poursuivre, il s’est aperçu que non. Son frère Timothy est un nul, hypocondriaque et râleur ; ces deux sœurs ont fait des mariages idiots avec des imbéciles, et ses neveux et nièces sont dans la dèche par leurs propres fautes. Il a donc partagé l’héritage équitablement entre les six, avec une pension à vie pour la petite dernière, Cora, un peu demeurée.

Mais c’est Cora qui vend la mèche, disant tout haut ce que tout le monde pense tout bas : « il a bien été assassiné, n’est-ce pas ? » C’est l’enfant du conte d’Andersen qui disait que le roi était nu, alors que les courtisans feignaient de ne rien voir. Ici, c’est la même chose, la petite dernière dit la vérité. Personne ne fait semblant de la croire, mais l’un au moins des protagonistes s’en inquiète. Cora est vite assassinée de quelques coups de hachette, puis sa demoiselle de compagnie par un gâteau de mariage arseniqué ; elle est soupçonnée d’avoir pu surprendre une conversation entre Cora et le défunt.

Si la crise cardiaque faisait l’unanimité, les crimes font intervenir la police. Mais l’avoué en charge de liquider l’héritage mandate également Hercule Poirot. À lui d’enquêter discrètement chez cette famille de la haute société. Finalement, Cora avait dit vrai. C’est un miroir qui va le révéler, mais n’allons pas plus loin.

L’auteur excelle, comme d’habitude, a planter le décor et les différentes personnes, leurs ridicules et leurs travers, leurs qualités et leurs défauts. L’une d’elle sera coupable, mais il faut bien chercher. Quant au crime, le mobile n’est pas évident et, comme les trains, l’un peut en cacher un autre.

Une bonne intrigue, ficelée sur une présentation des caractères un peu rapide, mais qui s’emboîtent aisément pour faire les 300 pages.

Agatha Christie, Les indiscrétions d’Hercule Poirot (After the Funeral), 1953, Le Masque (nouvelle traduction), 288 pages, €7,40, e-book Kindle €7,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , ,

Nicolas Beuglet, Le cri

Une inspectrice norvégienne à moitié folle est foutue dehors par son mec en pleine nuit, lorsqu’elle prend un appel du central de police. On saura pourquoi elle sort tout juste des mains manipulatrices des psys. Un patient de l’hôpital psychiatrique de Gaustad, à quelques kilomètres d’Oslo, s’est suicidé tout seul « en s’étranglant à la main », dit le jeune gardien qui a appelé la police puisque les infirmiers ne répondaient pas. Une situation improbable, vite dissipée : on cherche à cacher quelque chose.

L’inspectrice fait son boulot, recoupe les faits, confronte les gardiens séparément, interroge le directeur. Le légiste dit que le patient est littéralement « mort de peur » pas d’étouffement. De plus, son urine présente sur son pantalon mais pas sous lui montre clairement qu’il a été déplacé. Les infirmiers finissent par avouer qu’il a été mystérieusement traité.

C’est le début d’une intrigue romanesque et en même temps glaçante, puisque le directeur incendie carrément l’hôpital. Qu’a-t-il donc de si important à cacher ? Pourquoi les gens interrogés ont-ils peur de parler à cause de leur famille ?

L’intrigue part de faits réels, les expériences de la CIA dans les années de guerre froide. L’auteur s’est longuement documenté, depuis que les archives américaines sont ouvertes. Mais il pousse sa théorie, qui va très loin : pas moins que le sort de l’âme humaine. Pourquoi d’ailleurs seulement « humaine » ? Selon son idée farfelue, que je vous laisse découvrir, pourquoi l’âme de TOUS les êtres vivants ne seraient-elles pas traitées pareil par la physique ? L’auteur garderait-il un reste de superstition chrétienne sur « Dieu » et le Livre ?

Malgré cet invraisemblable, auquel les gens intelligents ne peuvent adhérer (désolé de casser la belle image d’un ex de M6 né en 1974 qui sait faire sa pub dans les médias), le livre est haletant. Le personnage de l’inspectrice Sarah est particulièrement réussi, froide, professionnelle, efficace. Un parfait contraste avec le personnage de Christopher, un ex-reporter de guerre qui n’a pas dû en voir de vraiment dures. Lui se montre trop faiblard en situation, à croire qu’il en raconte plus qu’il n’en a fait. De plus ce genre de prénom américain est particulièrement incongru lorsque l’on apprend que son père est aussi catho tradi.

S’ajoute à l’action un bel exemple d’amour paternel pour un petit garçon de 8 ans, Simon, qui n’est pas son fils mais seulement son neveu. Certes, issu d’un frère adoré, mais sans lien particulier avec le garçon avant d’être forcé de s’en occuper lorsque son frère Adam a eu un « accident de voiture » (sur une route droite). La romance entre Christopher et Sarah, le reporter et l’inspectrice, fait un peu cliché mais correspond à l’époque de bisounours des lectrices. Tout doit se terminer par une bonne séance de sexe partagé, en rêvant bien-sûr du Grand Amour.

En bref, un bon thriller dont les chapitres courts se succèdent et prennent aux tripes. Mais pas un grand roman à la Simenon pour la psychologie, ni à la Ludlum pour l’intrigue – plutôt un roman qui plaît : 540 000 exemplaires pour ses deux premiers romans, dont Le Cri est le premier.

  • Prix Polar des Petits Mots des Libraires
  • Prix du Roman Populaire
  • Prix des Nouvelles Voix du polar
  • Prix Polar en Nivernais

Nicolas Beuglet, Le cri, 2016, Pocket thriller 2024, 558 pages, €9,60, e-book Kindle €8,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Fruttero et Lucentini, L’amant sans domicile fixe

Venise est une ville pleine de mystère. Et d’histoire aussi puisque les touristes y défilent comme ce Mr Silvera qui mène son troupeau d’Anglais moutonniers : « Look ! Look ! Mr Silvera », disent les touristes ignares et émerveillés lorsqu’ils voient quelque chose qu’ils n’ont jamais vu. « Ah ! » fait Mr Silvera dans une sorte de soupir. Dans l’avion qui l’amène à Venise Mr Silvera rencontre une princesse romaine qui se rend elles aussi à Venise pour expertiser une collection de tableaux.

C’est elle qui dit « je » dans le roman, tandis que les auteurs intercalent des chapitres d’observations aiguës et ironiques, comme un chœur antique. Qui est donc Mr Silvera ? Son nom indique une sorte de Juif hollandais, ou peut être portugais, ou peut-être d’ailleurs. Lui-même le sait-il ? Il est mal habillé mais s’en fout ; toutes ces affaires tiennent dans une petite valise fatiguée. La princesse est séduite par ce dénuement philosophique. Cela la change de l’artificiel des cocktails et des ragots. Il accompagne ses ouailles touristiques de la petite bourgeoisie voyageuse des années quatre-vingts vers le bateau qui les mènera en croisière économique jusque dans les îles grecques. Il devrait par contrat les accompagner mais, au dernier moment, il saute le pas et reste sur le quai. Il les laisse à leur sort. Mystérieux Mr Silvera. Est-il chargé d’une mission pour le Mossad ?

Dans cette Venise maussade en hiver, l’italienne est intriguée et vite amoureuse. Cela met du piment dans sa vie bien qu’elle soit mariée à Rome. La collection de tableaux destinée à la vente est présentée par deux jeunes garçons blonds très séduisants, petits-fils de la vieille dame qui la possède dans son palais délabré. Ce ne sont en première apparence que vieilles croûtes, copies de peintres du XVIIIe et XIXe siècle. Il n’y a rien d’intéressant. Pourtant, sa grande rivale allemande a décidé finalement d’acheter toute la collection. Lorsqu’elle en parle à Mr Silvera, elle se dit que voir ces tableaux pourrait l’intéresser. « Ah ! » dit Mr Silvera.

Lorsqu’elle retourne au palais délabré, les garçons ne sont pas là, seulement l’un des deux qui les laisse vite devant les toiles, sans être intéressé à les séduire. Elle se dit qu’elle a manqué quelque chose. Et Mr Silvera, néophyte en peinture croit-elle, tombe en arrêt devant un tableau. Il l’examine, il hésite. C’est une mauvaise copie d’un portrait de Vénitien connu, de la famille des Fugger. Mr Silvera dit que cela lui ressemble – comment le sait-il ? L’aurait-il rencontré dans les siècles ? D’ailleurs, fait-il remarquer, la peinture n’est pas encore sèche. Tient donc ! Aurait-on glissé une fausse copie dans l’ensemble de vraies copies pour obtenir le visa des experts de la Culture, le tampon de la douane et la vendre à l’étranger ? C’était pratique courante dans les années 1980.

La princesse se pose des questions, interroge Raimondo, le frère pédéraste de la folle des cocktails. Elle poursuit surtout ses interminables promenades dans Venise avec Mr Silvera. Il semble connaître la ville parfaitement. C’est qu’au fond il y est souvent passé durant les siècles… Le lecteur se rend compte peu à peu que ce juif est « le » Juif errant des Évangiles, celui qui a refusé au Christ l’entrée dans son échoppe de cordonnier à Jérusalem pour se reposer lorsqu’il portait la croix. Et qui a été condamné pour cela à sans cesse bouger dans le monde. C’est une légende, bien sûr, une explication symbolique de la diaspora, mais bienvenue dans cette Venise mystérieuse où tout peut faire sens.

Les auteurs prennent à chaque fois une ville italienne qu’ils connaissent bien pour cadre de leurs romans. Ce sont des intrigues romanesques et un brin policières à la fois, tout à fait dans le ton décalé des années quatre-vingts. Il y a de l’amour, mais pas de la fade romance comme ce qui se consomme à la tonne aujourd’hui. Plutôt quelque chose de profond, bravant le temps. Les exercices sur lit ne sont que des façons plaisante de passer le temps, comme on prend un verre, avant le véritable dîner de l’existence. Car le premier personnage, ici, est Venise. Un beau roman, une parenthèse dans l’océan des romans sans intérêt.

Carlo Fruttero, né à Turin, est mort à 85 ans en 2012, tandis que Lucentini, né à Rome, est mort à 81 ans en 2002. Le duo s’est formé en 1957.

Carlo Fruttero et Franco Lucentini, L’amant sans domicile fixe (L’amante senza fissa dimora), 1986, Points Seuil 1995, 298 pages, €2,17 occasion

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Linwood Barclay, Cette nuit-là

Une série récente sur France 2 et l’on se dit « voilà, j’ai déjà vu ». Mais ce serait une erreur. Si le thème est le même, le déroulement captive tout autant. Imaginez : vous avez 14 ans, vous êtes une fille, Cynthia, vous venez de vous faire ramener à la maison par papa en rogne parce que vous avez dépassé l’heure autorisée, que vous êtes complètement saoule, et qu’il vous a pris dans les bras d’un mauvais garçon plus âgé. Le lendemain matin, gueule de bois. Silence dans la maison. Vous descendez, personne ! Auraient-ils tous décidé de vous quitter pour vous punir ? Bof, ils sont peut-être partis en avance. Mais le soir, rien. Toujours personne. Aucun mot, aucun appel. Vous paniquez.

Il y aurait de quoi – car toute la famille s’est volatilisée. Les deux voitures ne sont plus devant la maison. Aucun bagage emporté. Rien. Le père Clayton, la mère Patricia et le grand frère de 17 ans Todd se sont volatilisés. La police les recherche, rien. C’est inexplicable.

Vous êtes tant bien que mal prise en charge par votre tante Tess, élevée comme il se doit, la fac payée. Vous vous mariez avec un prof de lettres qui enseigne au lycée l’écriture à des jeunes qui s’en foutent, sauf une, une sale gosse mais qui a du talent, Jane.

Dès lors, c’est votre mari qui raconte. Le calvaire de la vie avec une femme qui n’a jamais digéré la disparition de sa famille il y a 25 ans, surtout parce qu’elle ne sait pas pourquoi, ni ne sait ce qu’ils sont devenus. Elle agace tout le monde avec ses aigreurs, sa paranoïa. Ne voit-elle pas une voiture marron surveiller sa fille Grace, 8 ans, sur le chemin de l’école ? Grace qui voudrait y aller toute seule, comme les autres enfants le font, parce qu’elle n’est plus un bébé. Mais comment faire avec une maman surprotectrice car névrosée ? Elle voit un psy, mais ça n’a pas l’air de s’arranger. Elle cause, et après ? Demeure ce gouffre béant de la perte de papa et maman, et grand frère.

Une clé disparaît dans la maison, un chapeau est retrouvé sur une table, celui du père d’il y a 25 ans, une lettre est tapée sur la propre machine à écrire de la maison, à l’étage, avec cette caractéristique inimitable : ce e minuscule qui ressemble à un c. C’est à ne pas croire. Serait-ce Cynthia qui l’a écrite, cette lettre ? Et placé le chapeau sur la table comme dans un état second, dissocié ? On a soupçonné vaguement la jeune fille, il y a 25 ans, d’avoir été complice dans la disparition de sa famille, peut-être de les avoir fait tuer par Vince, ce petit ami malfrat. Mais pourquoi ferait-elle ressurgir ce passé ?

La police soupçonne qu’elle cache quelque chose ; le mari qu’elle devient folle ; le proviseur ami que la petite Grace pourrait être en danger ; Cynthia disparaît avec sa fille, elle ne veut pas qu’on la recherche – pour le moment. Elle a besoin de réfléchir, d’être seule, de s’y retrouver. D’autant que la fameuse lettre est munie d’un plan, le tout indiquant dans quel trou d’eau se trouve la voiture de la mère et de son fils, il y a 25 ans. Quant au père, rien. La tante Tess est assassinée, le détective privé engagé par Cynthia aussi : qui veut donc à dissimuler la vérité ?

Le narrateur va chercher à retrouver sa femme et sa fille, conduire lui-même l’enquête car les flics s’en foutent ou traînent ; ils ne croient pas Cynthia, ce qui est un mauvais début. Pour cela, retrouver Vince, l’ex-petit ami d’il y a 25 ans. Toujours mauvais garçon et chef de bande, mais qui ne s’en laisse pas conter.

La suite ? N’est pas racontable, ni la fin. Toujours est-il que ce thriller est passionnant, écrit en chapitres courts et de façon fluide, qui donnent envie d’en avaler un autre après le précédent. Il n’y a que les inter-chapitres en italique qui agacent, même s’ils se justifient en partie une fois le roman terminé. Certains peuvent penser qu’ils ajoutent une touche de mystère, mais à mon avis l’auteur aurait mieux fait de s’en passer. Pour le reste, lisez ce livre, c’est un grand moment.

L’auteur, américain, a quitté le pays des Trompes pour le Canada plus humain – avant qu’il ne soit annexé par la force, qui sait ?

Linwood Barclay, Cette nuit-là (No Time for Goodbye), 2007, J’ai lu thriller 2011, 477 pages, €8,90, e-book Kindle €13,99

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , ,

Arthur Conan Doyle, Les archives de Sherlock Holmes

Parfois traduit en français par Les dernières aventures de Sherlock Holmes, ou Archives sur Sherlock Holmes, ce recueil réunit douze nouvelles. Watson raconte, ou pas; c’est parfois Sherlock lui-même qui évoque, ou un narrateur extérieur.

Le détective cherche moins à affirmer sa méthode, il se met volontiers dans l’ombre avec la satisfaction du travail bien fait, de l’utilisation judicieuse de ses capacités d’observation et de déduction, en général en faveur des victimes. Désormais, il est sollicité de toutes parts, y compris par de très hautes personnalités, tel l’Illustre client, ou celui de la Pierre Mazarine. Par discrétion, il a refusé le titre de chevalier, n’acceptant qu’une épingle à cravate en émeraude de la Reine elle-même, comme il est seulement suggéré.

Il s’est volontairement retiré dans une ferme des Downs, dans le Sussex, où il élève des abeilles. Proche de la mer, et d’un institut d’éducation de jeunes garçons. Cela lui permet de résoudre une énigme portant sur la faune, dans la Crinière du lion. Une bien étrange affaire d’où sourd un certain sadisme. Là un jeune homme est retrouvé fustigé à mort, « le buste nu » sur les rochers. Une jalousie de mâle ? Un châtiment de la nature ? La beauté masculine, souvent citée chez Conan Doyle, à l’égal de la beauté féminine, est souvent sacrifiée. La belle jeunesse est victime plus que bourreau ; les mauvais portent dans leur corps et sur leur visage les stigmates de leur cruauté.

La modernité « fin de siècle » (le 19) s’intègre progressivement, avec le téléphone qui remplace le télégramme, et les annuaires, si précieux pour retrouver un nom. Ou le microscope, qui permet à Holmes les balbutiements de la police scientifique en distinguant les matières. Ou le gramophone, qui donne l’illusion que l’on joue de la musique alors que l’on entreprend autre chose. Ne resterait que le cinéma, mais Holmes en reste au théâtre : il se met en scène à sa fenêtre sous la forme d’un mannequin de cire qui fait semblant de lire, et que Mrs Hudson déplace de temps à autre, pour donner l’illusion que le détective est chez lui à lire derrière son rideau. Or ce n’est que son ombre. Ou la photo, dont les agrandissements permettent d’analyser de quel genre sont les zébrures qui apparaissent sur le dos nu du pauvre McPherson, athlétique mais faible du cœur.

Restent les forces obscures qui, même si la rationalité fin de siècle les récuse, montent à l’horizon et menacent la civilisation : se seront les orgueils mal placés et les pulsions de mort qui conduisent à la guerre de 14, laquelle préparera celle de 40, donc la guerre froide, puis la suite de décolonisations suivies de dictatures – dont le monde n’est toujours pas sorti.

Que peuvent la science et la raison contre la croyance et l’émotion ? Seules les périodes paisibles et fastes permettent aux raisonnables de contribuer au progrès ; les autres font régresser – toujours. Voyez l’ex-URSS retombée dans le stalinisme poutinien, ou le Nouveau monde régresser vers l’Ancien régime.

Si Holmes évacue la nouvelle menace biologique du « rat géant de Sumatra », c’est que pour lui « l’humanité n’est pas encore prête à en entendre parler ». Pourtant les frelons asiatiques, les mygales, le moustique tigre, migrent vers les pays tempérés avec le réchauffement climatique. Et le Covid nous est tombé dessus, chez Holmes une maladie tropicale dans le Soldat à l’étrange pâleur. Il constate aussi « un dérèglement psychique » chez un adolescent dans le Vampire du Sussex, qui préfigure nos questionnements récents sur le mal-être psychopathique de notre jeunesse 2025. La couguar est déjà là dans la société, avec la vieille des Trois pignons qui fait rosser son jeune amant, très beau mais impécunieux, au profit d’un duc riche dont elle pourrait être la mère. Le transhumanisme n’est pas absent non plus avec les apprentis sorciers du rajeunissement, dans l’Homme qui rampait.

Très moderne Conan Doyle, à l’affût des signaux faibles du futur, distillé dans des nouvelles de divertissement…

Sir Arthur Conan Doyle, Les archives de Sherlock Holmes (The Case-Book of Sherlock Holmes), 1927, Archipoche 2019, 339 pages, €8,50, e-book Kindle €1,49

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, tome 2, Gallimard Pléiade 2025, 1152 pages, €62,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

P.D. James, Par action et par omission

Un crime a été commis dans la campagne et nul ne sait qui l’a fait. Le commandant Adam Dalgliesh, de la Metropolitan police de New Scotland Yard à Londres, est en disponibilité du 16 septembre au 5 octobre, sur la côte du Norfolk (au nord-est de l’Angleterre) pour vider le moulin près de la mer de sa tante décédée. Mais dans le pays sévit « le Siffleur », un maniaque sexuel qui étrangle la nuit les jeunes femmes isolées. Celles qui sont assez nunuches pour vaguer seules dans la campagne, sachant pourtant qu’on peut les traquer. Même déguisé en femme et avec un petit chien en laisse. Ledit Siffleur est ainsi nommé parce que des témoins ont entendu un étrange sifflement avant qu’on ne retrouve les victimes.

Ce n’est pas l’enquête de Dalgliesh, mais celle de Rickards et de son brigadier Oliphant. Le premier bientôt père d’une petite fille que sa belle-mère possessive, veuve à fille unique, veut garder pour elle toute seule ; le second en véritable éléphant dans un magasin de porcelaine avec les témoins interrogés. PD James adore persifler sous understatement, ce qui fait le sel de ses analyses de la société anglaise. Mais Adam Dalgliesh est vite rattrapé par l’affaire – ou plutôt par une affaire qui lui succède et qui lui ressemble.

Un autre crime a été commis, un cinquième, celui de la jeune directrice administrative par intérim de la centrale nucléaire du coin, refroidie à l’eau de mer, et qui hante le paysage du cap (imaginaire), suscitant à la fois des craintes chez les intellos écolos, et de la satisfaction chez les commerçants du village. Hillary Robarts adore se baigner nue le soir au clair de lune, sauf en hiver. Tout le monde le sait, et son cottage près des vagues est isolé. Un ancien bunker défensif de la Seconde guerre mondiale flanque la plage, tandis que les ruines d’une ancienne abbaye bénédictine se profile sur la hauteur. C’est dans cet entre-deux que Dalgliesh, qui se promenait en bord de mer, découvre le cadavre encore chaud de la naïade. Il prévient la police, intercepte l’amant qui venait aux nouvelles et l’empêche de toucher. Il est témoin.

L’amant n’est pas moins que le directeur de la centrale., Alex Mair est un savant poursuivant des recherches sur la sécurité nucléaire et appelé prochainement à un poste important à Londres. Il déclare qu’il n’est plus amant avec Hillary depuis trois mois mais qu’ils restent bons amis. Il semble cependant qu’Hillary rêve encore de l’épouser pour qu’il lui enfourne un enfant ; elle a mandaté un notaire. Impérieuse, ex-enfant gâtée d’un père général, elle obtient en général tout ce qu’elle veut. Qui lui en voulait donc à ce point pour la tuer ?

Le Siffleur est le suspect évident… sauf qu’il vient d’être retrouvé suicidé dans un hôtel minable, sans possibilité qu’il ne soit pas ce tueur en série qui a sévit depuis des mois. Le meurtre d’Hillary a eu lieu quelques heures après qu’il soit mort. La personne qui l’a fait ne le savait donc pas. Qui donc a répandu la nouvelle ? Et à qui ? En combien de temps ?

Les suspects possibles deviennent nombreux : tous ceux qui assistaient par exemple la veille au dîner d’Alice Mair, la sœur d’Alex, qui habite une ancienne ferme pour corriger les épreuves de son dernier livre de cuisine à succès. Elle a invité Dalgliesh en tant que voisin, son frère Alex le directeur, Hillary Robarts, un chef de service de la centrale, Miles Lessingham, qui est en retard, et sa voisine Meg Dennison, gouvernante d’un couple de vieux après avoir été prof en butte au politiquement correct qui exigeait qu’on ne parle plus par exemple de tableau « noir » mais « à craie ». Lessingham a découvert la dernière jeune fille étranglée par le Siffleur en venant au dîner et a été interrogé par la police, après l’avoir prévenue, d’où son retard. Il donne des détails croustillants, que la police aurait bien voulu garder secrets. La jeune Theresa, 15 ans, fille d’une fratrie de quatre élevée par un père artiste et veuf, aidait au service et a tout entendu. Son père, Ryan Blaney, a justement peint un portrait à charge d’Hillary Robarts, criant de vérité sur sa méchanceté rentrée. Tout le monde a vu le tableau car il a été exposé au bar du village durant une semaine. Or il a été jeté au travers d’une baie vitrée du cottage d’Hillary. Laquelle avait acheté la maison que la famille occupe avec un loyer dérisoire ; elle voulait les foutre dehors pour vendre avant de retourner à Londres.

Décidément, elle n’est pas aimée, Hillary. Neil Pascoe, étudiant en thèse sur la ruralité et militant écologiste l’invective à chaque fois qu’elle prend la parole en public, l’accusant de mensonge. Lui habite une caravane avec Amy, une SDF flanquée d’un petit Timmy, pas très loin des cottages. Laquelle part des fois plusieurs heures seules et reçoit des cartes postales de touristes à Londres. Or Hillary veut flanquer un procès en diffamation aux fesses de l’étudiant, et il n’a pas le moindre sous pour engager un avocat sérieux. Quant au jeune ingénieur Toby Gledhill, assistant de Mair pour ses recherches, il s’était suicidé juste après s’être engueulé copieusement avec Hillary Robarts – et ce sont ses propres baskets, ornées d’un sigle en forme d’abeille très reconnaissable, qui ont été retrouvées dans une empreinte dans le sable près du cadavre… Quelqu’un aurait-il voulu le venger ?

Le « pacte littéraire » de PD James consiste à livrer au lecteur tous les indices dont dispose le commissaire qui enquête. Au fur et à mesure que cela avance. Mais, pris par le fil de l’histoire, on ne trouve pas le coupable et la fin est une surprise. Surtout en ce qui concerne le mobile. Il remonte loin dans l’histoire personnelle des gens. Dalgliseh collabore avec Rickards, et c’est aussi nouveau. Il a un regard plus lointain.

Même de « l’autre siècle », sans les gadgets de la technologie (mél, téléphonie, caméras de surveillance, ADN, logiciel d’analyse criminelle…), c’est un bon roman d’atmosphère et de caractères. Du grand art anglais de la part d’une vieille lady, décédée en 2014 à 94 ans – comme quoi le crime conserve.

Phyllis Dorothy James, Par action et par omission (Devices and Desires), 1989, Livre de poche 1992, 537 pages, €8,90, e-book Kindle €7,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les romans policiers de P.D. James déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Maurice Daccord, La petite fille de la Marne

Léon Crevette, commandant de gendarmerie, placé entre son Momo de commissaire et son BB de brigadier (chef) s’ennuie ; pas de croustillante affaire à suivre, comme celle du serial carnivore, le Préleveur qui bouffait des morceaux de ses victimes. « Mais le plus grave ce sont les cons. Si encore c’étaient des cons drôles, ceux d’Audiard, de Coluche ou Desproges, mais ce sont des sales cons, de tristes sires toujours à la remorque de celui qui aboie le plus. Pas étonnant que les dictateurs prospèrent aussi vite ! » p.7. C’est alors que surgissent opportunément six trucidés, tous des hommes, tous des notables du coin, avec le même mode opératoire : tous drogués par la bouffe (« pâtes fraîches au foie gras, au magret et aux truffes » p.19), puis asphyxiés au sac poubelle et immergés dans la baignoire pour bien finir de les noyer. Le même mode opératoire que l’exercice au commissariat effectué dix jours plus tôt.

Les morts le font revivre, Crevette. Même s’il ne trouve pas de cadavres dans les placards à ces occis-là. Et voilà qu’un jeune architecte est retrouvé pendu, et une épouse féminicidée. Décidément, l’été abat en province. L’archi avait des affaires en commun avec le promoteur et un découvert abyssal à la banque du banquier, deux des occis du dîner. Est-ce lié ?

Ce sera pire : une vieille histoire sur laquelle la prescription a passé, mais pas la vengeance. Et une curieuse lumière dans la Marne, le soir, avec des bras fantômes qui se tendent comme s’ils attendaient… Invraisemblable, mais vrai. Crevette commandant son burger dans un resto gastro avec son copain conseiller conjugal Baccardi échangent des idées. Dont une lumineuse – qui fera aboutir l’enquête. Pendant ce temps, les femmes s’amusent : la légiste russe comme dans la série policière de Nouvelle-Zélande, l’épouse médecin, la compagne amoureuse de la nouvelle capitaine mais aussi de son Eddy.

Toujours caustique, le style est adepte de raccourcis bien lancés, tellement qu’on se demande si, lors d’un déjeuner, « entre le bourguignon et la vieille prune », l’expression ne désigne pas deux convives… La suite semble prouver que non.

A noter pour une réédition que « tache » ne prend pas d’accent circonflexe quand il s’agit d’une vilaine chose sur un vêtement ; sinon, elle est un labeur à effectuer. Et que « sabbat » ne s’écrit pas à majuscule comme l’autrice de BD ni comme la reine du même nom quand il désigne un vacarme, un ramdam, en bref un repos juif assimilé à une réunion de sorcières par les vilains cathos médiévaux. Mais ce ne sont que vétilles de la maléducation nationale qui font tiques chez les puristes.

Maurice Daccord, La petite fille de la Marne, 2025, MVO éditions, 196 pages, €20,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les romans policiers de Maurice Daccord déjà chroniqués sur ce blog :

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , ,

Arthur Conan Doyle, Son dernier coup d’archet ou Quand tombe le rideau

Avant-dernier recueil de sept nouvelles (huit en livre de poche) sur les aventures de Sherlock Holmes, contées par son ami le docteur John Watson. Presque dix ans pour les écrire – il faut dire qu’il a publié autre chose et que la Première guerre mondiale a éclaté. Son fils Kingsley et son frère cadet Innes n’en reviendront pas vivants.

Le rideau tombe sur la carrière du détective, avec sa retraite dans la dernière nouvelle – où il reprend finalement du service pour servir la patrie et contrer un espion allemand particulièrement doué. Parfois traduit en français par Son dernier coup d’archet, His Last Bow signifie aussi son dernier salut. Mais ce ne sera pas le dernier, un autre recueil de nouvelles paraîtra sous le titre d’Archives en 1927. Comme quoi on ne peut jamais se quitter.

Aucune cohérence, toujours la variété des sujets et des personnages, bien que toute aventure commence habituellement dans le salon confortable du 221b Baker Street – ce qui me rappelle que j’ai habité « moi aussi » (Mitou) un numéro 21 rue des Boulangers, mais à Paris. Les grands esprits se rencontrent toujours.

Dans la première nouvelle, Sherlock s’est retiré dans une ferme du Sussex pour élever des abeilles ; dans la dernière, il « offre » à son espion du Kaiser l’opuscule qu’il a fait paraître sur le sujet – en lieu et place des codes exigés. Mais l’Histoire rattrape le détective. Le début du XXe siècle est moins paisible que la fin du XIXe ; le Premier ministre intervient en personne par deux fois auprès de Holmes, et l’on apprend que son frère Mycroft est une sorte d’éminence grise du pouvoir, au-delà des partis, et qu’il dispose de moyens importants. Les Anglais apparaissent mous, mais il ne faut pas s’y fier, confie Conan Doyle. Il fait parler le secrétaire chef de la Légation allemande au Royaume-Uni le baron von Herling : « C’est leur simplicité de façade qui constitue un piège pour l’étranger. La première impression qu’on éprouve est celle d’une absolue mollesse. Puis on se heurte soudain à quelque chose de très dur et l’on sait alors qu’on a atteint une limite et qu’il faut s’adapter à ce fait. » L’écrivain se fait patriotique.

Holmes continue à se déguiser, feignant même parfois le malade à sa dernière extrémité pour piéger un adversaire coriace. Mais il fatigue, il a des rhumatismes – il est âgé d’une soixantaine d’année sur la fin. Il n’est plus le fringuant jeune homme des débuts, même si sa mécanique intellectuelle n’est pas rouillée. Les criminels, en revanche, prennent du poil de la bête avec l’autoritarisme montant des puissances centrales, Allemagne du Kaiser, Russie du Tsar, Italie des sociétés secrètes, Amérique de l’explosion capitaliste. Mortimer Tregennis, bien qu’indubitablement anglais, n’hésite pas à sacrifier toute sa fratrie par vengeance sur le partage de l’héritage ; Giuseppe Gorgiano, le mafieux napolitain amoureux de la femme d’un compatriote à New York, ne recule devant rien pour la lui voler (et la lui violer).

En bref, de l’action, de la réflexion, des adversaires prêts à tout et un duo de détectives qui se complètent, dans les brumes épaisses de Londres ou les collines fleuries du printemps des Downs. Avec un ton qui manie parfois l’humour… « Quand bien même il s’agirait du diable en personne, jamais un agent de police en service ne devrait remercier Dieu de n’avoir pu lui mettre la main dessus. » Ainsi l’inspecteur Baynes morigène-t-il l’agent Walters dans Wisteria Lodge. La phrase est assez subtile, quand on la relit bien.

Sir Arthur Conan Doyle, Son dernier coup d’archet (His Last Bow : Some Reminiscences of Sherlock Holmes), 1917, Livre de poche 1993, 253 pages, €4,60, e-book Kindle €1,99

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, tome 2, Gallimard Pléiade 2025, 1152 pages, €62,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Emmanuel de Landtsheer, La Chambre Noire

Un homme à Leica, on se demande qui promène qui. Ce photographe au parc Monceau assiste malgré lui à un crime sanglant. Son appareil prend malgré lui des clichés de la scène – et des personnages. Il ne le fait pas exprès, il est là et « ça « arrive. Un beau gibier de psy :

« Paris est ma ville, mon bateau, mon fardeau. Je n’y respire plus le même air qu’il y a vingt ans et pourtant chaque jour je vais à la rencontre de ses habitants pour qu’ils m’inspirent de nouveau.

J’y ai vécu mes plus belles années, mes plus belles souffrances aussi.

Elle est toujours là, redoutable, brûlante, habitée, et je sais m’y consumer lentement.

J’essaye de saisir les âmes qui déambulent sur les trottoirs sans y parvenir » p.19.

Revenu chez lui, toujours zombie, cet animal d’une autre époque « développe sa pellicule » (à l’ère du numérique depuis trente ans) et « lit le journal » (à l’ère du net depuis quarante ans). L’esprit du personnage semble bégayer, ne pas avoir de suite, ne penser que par éclairs vite éteints, en phrases qui – quasi toutes – reviennent à la ligne une fois le point formé. C’est une forme curieuse de littérature… policière.

Le citoyen modèle détenant ainsi des « preuves » se rend au commissariat du 6ème arrondissement (le parc Monceau dans le 8ème dépendrait-il des flics du 6ème ?). Le lieu, à l’angle de la place Saint-Sulpice, est bien connu des gens du quartier à cause des sempiternels cambriolages ou procurations pour les élections à répétition. Là, « un inspecteur » (titre qui ne se donne plus depuis au moins quinze ans, au profit de lieutenant ou capitaine) le traite comme dans les romans policiers des années 50 : par-dessus la jambe. Il s’appelle Tarry, liaison peut-être voulue entre inspecteur Harry et le Taré. Mais le personnage ne veut pas s’en laisser conter, si ses bégaiements phrastiques lui en laissent le loisir. Il enquête.

Ça l’intrigue. Il a donné toute ses photos, plus « la pellicule », mais a gardé un agrandissement d’un homme à casquette rouge qui marche à contre-courant : il part du lieu du crime au lieu de béer comme les autres devant le spectacle. Louche. Pire : le lendemain même, il voit au resto passer l’inspecteur en question avec l’homme à casquette rouge, qui semble se faire engueuler. Encore plus louche.

Le photographe poète a pour nom de chantage Paul Personne, et on ne sait comment il vit, sauf qu’il tâte trop volontiers de la bouteille. Après un kil de vin rosé, il voit l’aurore à la télé, une journaliste dont tel est le prénom, et ça fait tilt, il veut que ce soit elle qui écrive l’article sur l’enquête. La police étant impliquée, seul le journalisme peut enquêter.

Et voilà le loser avec la bimbo, l’adepte du petit vin aux rêves « prémonitoires » et au Leica qui bande tout seul avec l’investigation faite femme. La suite est du roman policier, inracontable sans tout dévoiler. Il y a un peu plus d’action et un peu moins de retours à la ligne quand l’histoire se met en branle. Et un fantasme d’amour où le passé télescope le présent, si l’on a bien compris.

Emmanuel de Landtsheer, La Chambre Noire, 2025, ‎Spinelle Éditions, 224 pages,€18,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Le premier roman a déjà été chroniqué sur ce blog : https://argoul.com/2020/10/16/emmanuel-de-landtsheer-le-petit-roi/

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , ,

Arthur Conan Doyle, La vallée de la peur

Sherlock Holmes lit confortablement une énigme apportée par son gamin des rues Billy, et l’inspecteur MacDonald, de Scotland Yard sonne à la porte. Il vient annoncer un meurtre…

La lettre, écrite par un certain Porlock – un nom de plume qui cache un collabo pris de remord du redoutable professeur Moriarty – est une suite de chiffres, séparés par des espaces, avec seulement trois noms en clair. Holmes n’a pas le code, évidemment pas fourni avec le message (sinon, quel intérêt de le coder ?). Billy « le saute-ruisseau » apporte une seconde lettre, mais non seulement ledit Porlock ne fournit aucun code, mais se défile en plus, craignant d’être surveillé par le redoutable Moriarty. « J’ai vu le soupçon dans ses yeux. Brûlez le message codé, je vous prie. » Holmes n’en fait rien, mais Watson doit le provoquer pour qu’il se mette à agiter ses petites cellules grises : il le met au défi de le décoder.

Et il le décode… C’est tout simple, enfin pour un cerveau connecté comme le sien. Le code doit être un livre, et le premier chiffre fait référence à la page. Comme il s’agit du 534, ce doit être un « gros » livre. Pas la Bible, les traductions sont diverses ; pas le bottin, il n’y a pas assez de diversité de mots ; pas le dictionnaire, trop sec. Donc quoi ? « Un almanach ! » Le Whitaker’s annuel est dans toutes les maisons et il comprend deux colonnes, comme le C2 indiqué juste après 534. Manque de chance, ça ne colle pas. Mais si ! Il suffit de prendre non pas le tout nouveau, mais l’usuel de l’année qui vient de s’écouler, et le tour est joué. Le message fait état d’un danger qui pourrait survenir très bientôt à un certain Douglas, riche, à la campagne, à Birlstone House.

Surgit MacDonald. Mr Douglas, de Birlstone Manor House, vient d’être sauvagement assassiné dans la nuit. Sherlock Holmes avoue être « intéressé, mais pas surpris ». L’horreur ressentie par Watson est une émotion négative qui submerge la raison, et Holmes sait la dompter afin de n’en pas être affecté. L’officier de police local White Mason a fait appel à Scotland Yard car l’affaire le dépasse : un meurtre sans témoins dans un manoir fermé entouré de douves. Les voilà donc partis pour la campagne et pour enquêter avec la minutie habituelle.

La bâtisse date de la première croisade et a été rebâtie au XVIe siècle après un incendie. John Douglas l’a rachetée il y a quelques années pour la faire retaper et s’y reclure, sortant peu avec sa femme. Seul son ami Cecil James Barker vient assidûment le voir. Il a rencontré Douglas en Amérique, où ils ont fait fortune comme associés dans les mines. Le seigneur des lieux, descendu la veille au soir en robe de chambre pour vérifier les fenêtres, gît mort d’une décharge de fusil à canon scié provenant d’une armurerie américaine. Une carte de visite avec les lettres V.V. et le chiffre 341 à côté de lui. Une trace sur une fenêtre ouverte laisse penser que l’agresseur a fui par les douves, peu profondes, alors que le pont-levis restait relevé. Mais les haltères dans la salle ne sont plus qu’à un unique exemplaire. Cet insignifiant détail turlupine le cerveau du détective.

L’énigme sera relativement simple à résoudre, malgré les fausses pistes. Holmes s’y emploiera avec sa finesse habituelle, non sans coup de théâtre à la fin. Mais ce n’est que la première partie.

Comme dans Étude en rouge, le roman est divisé en deux : une enquête contemporaine anglaise – et un contexte historique et personnel américain. C’est cette fois le nord américain industriel, dans la région de Chicago, qui explique l’assassinat du manoir anglais. Un certain John MacMurdo s’est fait passer pour comptable des mines pour se faire engager et infiltrer un « syndicat » chargé de protéger les ouvriers de l’exploitation brutale des gros capitalistes. La loge de Chicago était humaniste et d’entraide ; celle de Vermissa, dans la Vallée de la mort, s’est tournée vers le crime et l’extorsion. La police est impuissante et la magistrature achetée. Ici règne la force et le principe du plus fort. Le droit et la loi ne valent rien contre les tueurs impitoyables qui viennent tabasser et racketter en bande. Les membres de la loge doivent jurer obéissance au chef (comme aujourd’hui à Trump) et sont autorisés à user de tous les moyens pour affirmer le droit du chef (comme aujourd’hui les affidés de Trump). Les journalistes sont intimidés physiquement, les contremaîtres voient leur maison explosée avec leur famille dedans, l’ingénieur de la mine est tué d’une balle, le grand patron traqué. Sauf à payer…

MacMurdo est un inspecteur de l’agence privée de détectives Pinkerton, engagée par les gros capitalistes de New York qui voient d’un mauvais œil cette loi de la jungle. L’état d’esprit libertarien – celui des pionniers – n’est plus de mise dans un État moderne où la bonne marche de l’économie dépend des échanges donc de la loi et de la confiance entre les acteurs. Le même dilemme se pose aujourd’hui : les grands patrons de la tech veulent moins de réglementation pour leurs affaires, mais pas une dictature du bon plaisir qui boute l’anarchie sur les marchés et à l’international. Nul doute que l’antagonisme Trump-Musk, qui vient à peine de se révéler, ne va faire que s’accentuer. Comme c’était le cas à la fin du XIXe entre les mafieux des loges et les patrons des mines.

MacMurdo fait donc arrêter les malfrats, dont la plupart sont pendus après procès en bonne et due forme pour l’édification du public et le retour de la confiance économique. Mais les survivants qui se cachent ont juré sa perte. Il doit donc s’exiler, prendre un faux nom, changer souvent de résidence et de métier. Jusqu’à cette Angleterre paisible de la campagne des Downs où son passé le rattrape. Le potentat du crime Moriarty a pris l’affaire en main et a plaisir à la résoudre selon ses méthodes : tuer. Holmes ne va que retarder l’échéance ; il le sait, la seule façon d’arrêter Moriarty est qu’il disparaisse de la surface de la terre. Ce ne sera pas encore dans ce roman.

Sir Arthur Conan Doyle, La vallée de la peur (The Valley of Fear), 1914, Livre de poche 1975, 240 pages, €5,20, e-book Kindle €0,99

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, tome 2, Gallimard Pléiade 2025, 1152 pages, €62,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Arthur Conan Doyle, Le retour de Sherlock Holmes

Par peur d’être littérairement « bouffé » par son personnage, l’auteur avait occis son détective privé dans un gouffre des Alpes suisses, entraînant le maléfique Moriarty dans l’abîme. Mais les lecteurs ont été épouvantés de cette perte, et l’éditeur du Strand, le magazine qui avait fait ses choux gras des histoires du détective, a été désespéré. Conan Doyle disait de Holmes qu’il était pour lui comme « un abus de foie gras », un écœurement proche de la nausée…

Le magazine américain Collier’s propose un pont d’or (ou presque) à l’auteur pour concocter huit nouvelles au moins ; le Strand les reprendra. Dix ans après donc, le retour. Sherlock n’est pas mort mais s’est caché ; seul Moriarty a fini dans le gouffre. Watson, devenu veuf, a presque une syncope lorsqu’il voit un vieux racorni se transformer sous ses yeux en vrai Holmes revenu du néant. Fini le déguisement, réintégration dans le personnage pour de nouvelles aventures. Treize, cette fois, souvent de bonne qualité.

Holmes applique sa méthode : observation, logique, toujours partir des faits et ne laisser l’imagination courir qu’ensuite. Il adore « la signification de l’insignifiant », selon le critique Ian Pears, procédé titillant et obsessionnel repris par Fred Vargas et par certaines séries, parfois jusqu’à l’absurde. Sherlock prête toute son attention à ce qui ne se voit pas, ce que les autres laissent de côté, sur lequel ils passent pour courir de suite aux hypothèses. Le détective pense à l’envers des autres, par induction plutôt que par déduction. Il part des faits observés pour en tirer des déductions, pas l’inverse – qui est l’erreur courante.

Ces treize nouvelles montrent divers types de criminels en action. Le né pour tuer, tel le colonel Moran, irrécupérable, véritable bête nuisible hors de l’humain ; l’étranger, tel l’Américain des Bonshommes qui dansaient, toujours mystérieux, donc inquiétant, sorte de fantasme grossi par l’imaginaire dont on doit se méfier ; le professionnel, tel Charles Augustus Milverton, endurci dans le crime de chantage et qui en tire un plaisir malsain ; l’opportuniste, qui tue parce que les circonstances l’exigent, sans intention de le faire, ou au contraire après l’avoir mûrement planifié selon des raisons légitimes, comme dans le Manoir de l’Abbaye.

Le lecteur retrouvera son héros anglais de la fin XIXe avec plaisir, toujours avide d’exercer ses facultés mentales, toujours flanqué de son compère médecin, toujours gentleman. De la belle ouvrage qui change des gadgets à la mode (téléphonie, ADN, caméras de surveillance, traces internet) qui masquent trop souvent l’inanité de la psychologie.

Sir Arthur Conan Doyle, Le retour de Sherlock Holmes (The Return of Sherlock Holmes), 1905, Archipoche 2019, 425 pages, €8,95, e-book Kindle €1,49

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, tome 2, Gallimard Pléiade 2025, 1152 pages, €62,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Arthur Conan Doyle, Le chien des Baskerville

Le roman est inspiré par une légende campagnarde de son ami Bertram Fletcher Robinson, correspondant de guerre pour le Daily Express lors de la guerre des Boers, où Conan Doyle s’était engagé comme médecin. Un chien rôdait sur la lande du Dartmoor, au nord de Plymouth, dans le Devon au sud-ouest de l’Angleterre. L’auteur est allé sillonner l’endroit avec son ami, pour se pénétrer de l’atmosphère.

Les Baskerville sont une famille dont tous les mâles semblent marqués d’une malédiction depuis que Hugo, un ancêtre du XVIe siècle, a forcé une jeune paysanne dans les marais et qu’un gros chien noir à gueule de feu, semblant tout droit sorti de l’enfer, l’a croqué en commençant par la gorge. Sherlock Holmes est sollicité, ce qui va permettre la lutte entre la raison et l’imagination de prendre de l’ampleur. Tout le sel du roman tient en effet dans ce suspense : la bête est-elle la Bête, ou n’est-elle qu’une bête bête ?

Sauf que l’idée qu’on s’en fait peut elle-même tuer en forçant le cœur à battre trop fort. Les mots tuent, les idées tuent, l’imagination crée ses propres monstres – ce pourquoi le collabo Brasillach fut justement fusillé pour s’être fait un monde nouveau de haine raciale ; ce pourquoi l’Iran des mollahs chiites est pilonné pour fantasme du complot Juif et haine irrationnelle pour sa religion ; ce pourquoi « les piqûres » infligées aux femmes durant les sempiternelles fiestas des Français sont dans 99 % des cas un mythe, corroborées par aucun résultat d’analyse, mais multipliées et amplifiées par les réseaux sociaux dans le mimétisme Mitou qui fantasme sur la « réaction » masculiniste. Ce ne sont que quelques exemples. Comme dans Le Chien des Baskerville, pour y voir clair, il faut que la raison s’impose pour refroidir les délires, et que l’observation des faits prenne le pas sur l’image qu’on s’invente.

Dès le premier chapitre, tout d’intérieur douillet, la canne annonce la lande, l’objet l’aventure. Un visiteur s’est présenté, n’a trouvé personne, a dit qu’il reviendrait. Il a laissé sa canne, sur laquelle Sherlock fait spéculer John avant de corriger ses déductions en fonction de ses observations. La méthode est en acte et ne fera que se perpétuer, malgré les fantasmes. Sir Charles Baskerville est mort au bord de la lande, semble-t-il de peur dit le journal, d’une crise cardiaque après avoir « vu » quelque chose et couru comme un fou. Sir Henry, son dernier frère, le cadet, hérite de la demeure et rentre des États-Unis où il vivait dans les grands espaces. Va-t-il demeurer dans le Dartmoor ? Il se pose la question, ne trouve pas de réponse claire, et vient consulter Sherlock Holmes, dont la réputation n’est plus à faire.

Lequel ne prendra pas la décision à sa place, et demande 24 h de réflexion pour enquêter et poser son conseil. Ce qui survient confirme sa façon de voir : une lettre anonyme à sir Henry, dont les lettres sont découpées dans un éditorial du Times, la disparition de l’une de ses bottines (une seule…) à l’hôtel, l’évidente filature de sir Henry par un barbu en fiacre, montrent que quelqu’un est intéressé à ce que sir Henry renonce. Holmes lui conseille d’y aller.

Mais pas tout seul. Watson l’accompagnera et ne le quittera pas d’une semelle, afin de le protéger mais surtout d’observer, et de rendre compte. Holmes déclare rester à Londres pour régler quelques cas pendants, mais qu’il sera informé de tout par Watson et interviendra si nécessaire. Ainsi fut fait. Watson rédige des rapports, tient un journal, relate les faits. Ce récit décalé permet de ne pas tout dire et au lecteur de chercher à démêler le vrai du faux dans cette histoire. Un nouveau crime se prépare, mais d’où viendra-t-il ? Du forçat évadé qui se cache sur la lande ? D’un voisin un peu trop intéressé ? De celui qui ressemble tant sur un tableau à l’ancêtre Hugo ? De la Bête qui hurle de temps à autre dans le lointain ? Le brouillard sur la lande n’est pas sans rappeler le « brouillard de la guerre » dont on parle souvent ces temps-ci, autrement dit l’incertitude de l’action qui peut tourner dans un sens ou dans l’autre sans qu’on puisse le prévoir.

Roman gothique et roman d’énigme, l’œuvre happe le lecteur. La fin n’est pas celle des films qui ont été tournés, ce qui permet de le lire sans savoir déjà comment l’histoire va finir. Le décor de la lande, mélancolique et lugubre, fait beaucoup pour l’atmosphère. Il stimule l’imagination, au contraire du salon de Londres où brûle un bon feu de cheminée, plus propice à l’exercice apaisé de la raison. Quant au destin des criminels, il est laissé comme toujours aux forces de la nature.

Sir Arthur Conan Doyle, Le chien des Baskerville (The Hound of the Baskervilles), 1902, Livre de poche 1988, 256 pages, €3,70

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes coffret tome I et II, Gallimard Pléiade 2025, 2320 pages, €124,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Frances Fyfield, Sommeil de mort

Un roman policier à l’antique d’une Anglaise qui a pratiqué divers métier après 68 pour enfin devenir substitut du procureur… et écrire des romans policiers. Beaucoup (trop) de (mauvaise) psychologie et pas assez d’action, ce roman se traîne, avec une intrigue alambiquée. Il se lit, mais sans plus. Il est trop anglais, trop statique, trop superficiel pour engager l’imagination. Il y a trop de personnages, à peine effleurés, trop de tortures de méninges sans grands résultats avant le final.

La mort discrète d’une emmerdeuse méritait-elle tant d’heures d’enquête ? Margaret, la femme du pharmacien, est sans cesse sur son dos, régentant tout. Elle exige qu’il ferme la fenêtre, qu’il débarrasse son laboratoire personnel en arrière-boutique, qu’il cesse de perdre du temps à perler aux vieille clientes. Alors que lui aime tout ça et ne peut plus respirer. Aussi, le lecteur n’est pas étonné que l’épouse meure doucement dans son sommeil à la quarantaine à peine passée. C’est un soulagement de ne plus entendre ses jérémiades incessantes et son « amour » de sangsue.

Sauf que la procureuse Helen West, opérée d’un kyste aux ovaires, se morfond dans sa chambre d’hôpital. Elle ne sait pas quoi faire autre que gamberger, dans les odeurs de médicaments. Obsessionnelle comme elle l’est, elle aussi, elle se demande pourquoi du chloroforme a été retrouvé dans le sang de la victime, et pourquoi une bouteille marquée détergent en contient sous l’évier de la cuisine. C’est un aphrodisiaque, dit le pharmacien Pip ; ce n’est plus utilisé pour anesthésier depuis longtemps, dit le docteur Hazel, 70 ans, alcoolique et fumeur ; pourquoi perdre son temps sans preuve, dit le préfet, c’était un accident, l’affaire est à classer.

Mais Helen, compagne du commissaire qui chapeaute l’inspecteur Bailey chargé de l’enquête, ne l’entend pas de cette oreille. D’autant que le sergent dudit inspecteur, est l’ami de l’ex-mari de l’assistante pharmacienne Kimberley, dont le fils Tom, 10 ans, est harcelé à l’école, ce pourquoi il est conduit et ramené chaque jour par Daniel, ex-drogué qui prend chaque jour sa dose de méthadone à la pharmacie pour se sevrer… On le voit, rien n’est simple dans cet imbroglio bien difficile à suivre. Ce pourquoi le roman n’est pas bon : trop complexe. Pip est amoureux de Kim, tandis que Daniel fait une overdose et meurt. L’ex-mari, et père de Tom est jaloux et surveille presque chaque soir les fenêtres de son ex-femme.

Herringbone Parade, quartier modeste de l’East End londonien, recèle bien des secrets. Tout proche de la City, il n’est pas encore rénové à la fin des années 1980. On y trouve même une grosse bombe de la Seconde guerre mondiale et le quartier est évacué. Le moment propice pour le criminel d’assouvir ses instincts sexuels, pervertis par maman et ses sœurs qui le « chatouillaient » quand il était enfant.

Une fin qui se précipite – enfin ! – meilleure que le trop lent début.

France Fyfield, Sommeil de mort (Deep Sleep), 1991, Pocket 1999, 253 pages, occasion broché €15,20

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , ,

Jodi Compton, La 37e heure

L’inspectrice au bureau du shérif de Minneapolis Sarah Pribek quitte sa maison pour aller voir sa collègue, en arrêt maladie après la mort de sa fille, tuée par un violeur qui s’en est sorti, faute de preuves. Son mari, Shiloh, doit rejoindre la base de Quantico en Virginie car il a postulé au FBI et a été accepté au centre de formation. Il a déjà les billets d’avion et a fait sa valise. De retour chez elle après le week-end passé avec son amie, Sarah s’aperçoit que son mari ne s’est pas rendu à Quantico, n’a pas pris l’avion, ni même sa valise ! Il a tout simplement disparu…

Sarah est inspectrice à la brigade des personnes disparues et elle sait que les premières 36 h sont cruciales en cas de disparition. Elle enquête donc selon les principes des cercles concentriques, du plus proche au plus lointain, de la famille et des voisins aux amis et connaissances, du quartier à l’État puis au niveau fédéral. Mais rien : aucune piste, aucun témoin. Tout allait bien, pas de message, pas de signalement. Juste un numéro de téléphone fixe, sans indicatif de zone, griffonné au dos d’un papier.

Inquiète, Sarah décide d’en savoir un peu plus sur la famille de Shiloh, et pourquoi il est parti à 17 ans faire sa vie sans jamais les revoir. Sauf une jeune sœur, sourde, de qui il a été très proche. Shiloh a-t-il été les rejoindre ? A-t-il renoncé au FBI ? A-t-il eu peur de n’être pas à la hauteur ? S’est-il jeté dans le fleuve, qui roule ses eaux puissantes pour échapper aux tourments de l’existence ? Sarah redoute la 37ème heure, la barre des 36 heures écoulées, et les découvertes que l’on peut faire alors.

Un policier original.

L’éditeur indique :« Jodi Compton vit en Californie. Son premier roman, La 37e Heure, a lancé la série mettant en scène le détective Sarah Pribek et a été salué par la critique, dont le New York Times. Lors de sa parution en France en 2008, le roman a figuré parmi les finalistes du Grand Prix des Lectrices de ELLE dans la catégorie roman policier. »

Jodi Compton, La 37e heure (The 37th Hour), 2004, Livre de poche 2008, 347 pages, €1,33, e-book Kindle €6,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , ,

Arthur Conan Doyle, Les mémoires de Sherlock Holmes

Douze autres nouvelles, plus graves, qui se terminent avec la disparition du détective fétiche. Conan Doyle en avait marre de son héros ; il avait peur que le public n’assimile son œuvre à de la sous-littérature, le genre policier lui paraissant inférieur aux romans historiques qu’il affectionnait d’écrire. C’est son éditeur, le magazine Strand, qui l’a convaincu – chèque confortable à l’appui – de livrer une nouvelle série.

La forme est standard, exposé des faits, enquête, déductions de génie et chute inattendue. Les personnages sont pris dans toutes les strates de la société, propriétaire de chevaux, négociant en houblon pour la bière, commis d’agent de change, juge de paix, aristo londonien, châtelains de province, homme d’État ministre, anciens soldats des Indes, interprète, prof d’université devenu malfrat.

C’est presque toujours le passé qui rattrape des victimes : une infidélité, une erreur grave, des frasques de jeunesse. Parfois une faute d’inattention due à la fatigue et à la trop grande confiance, comme dans « Le traité naval ». Pas de jugement de valeur mais les faits, rien que les faits – Sherlock Holmes et Arthur Conan Doyle y tiennent. Il laisse les personnages évoluer par eux-mêmes, bien que l’ordre social doive selon sa norme être rétabli. Mieux, pour Sherlock Holmes, la Justice doit régner. Ce pourquoi lorsque Holmes se collette à Moriarty, c’est à mort : le Mal doit être vaincu, même si le champion du Bien doit disparaître. Les raisons du crime importent plus que le crime lui-même. Mensonge, égoïsme, cupidité sont à éradiquer et à punir. Le pire étant le pouvoir… Il rend inhumain.

Les qualités humaines ne sont pas l’apanage des classes sociales élevées, même si l’éducation et l’aisance contribuent à les faire s’y épanouir. Holmes utilise volontiers des gamins des rues de Londres pour chercher et rendre compte ; il leur paye leur dû mais reconnaît leur astuce, leur initiative et leur goût du travail bien fait. De même, les domestiques sont souvent représentés comme fidèles et rigoureux dans leurs tâches. Ordre social, oui, il est nécessaire ; mais les forces qui tendent à le fissurer se font jour, autant en être conscient pour les comprendre.

La douzième nouvelle, intitulée « Le dernier problème », scelle le destin de Sherlock Holmes : il disparaît. John Watson en rend compte deux ans plus tard. Dans son combat contre Moriarty, la chute dans une crevasse des Alpes suisses semble un précipité d’enfer. Watson ne retrouve que le piolet de Holmes, pas son cadavre, ainsi qu’un dernier message écrit « avec l’aimable autorisation de Mr Moriarty ». Il veut « libérer la société » de la bande maléfique, dit-il, en livrant des documents à la police pour les mettre hors d’état de nuire, et avoue que sa « carrière avait atteint un point critique ».

Tollé des lecteurs ! Brutalité de la chute. Certains en ont pleuré. Mais ce n’était que fausse sortie…

Sir Arthur Conan Doyle, Les mémoires de Sherlock Holmes, 1893, Archipoche 2019, 360 pages, €8,50, e-book Kindle €1,49

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes coffret tome I et II, Gallimard Pléiade 2025, 2320 pages, €124,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Arthur Conan Doyle, Les aventures de Sherlock Holmes

Le jeune Arthur, 32 ans, marié à Louisa, exerce à Londres la profession de médecin dans le quartier de Bloomsbury. Il écrit assidûment : des romans historiques, des nouvelles. Celles sur Sherlock, publiées dans les magazines, ont un tel succès qu’elles sont publiées en volume. Et, après huit ans de pratique de la médecine, il décide, à la suite d’une grippe, de se livrer entièrement à l’écriture.

Le succès de ces douze nouvelles tient à ce qu’on peut les lire indépendamment. Elles ne se suivent pas, même si Watson le narrateur rappelle parfois certaines aventures passées. Les gens qui, déjà avant les réseaux sociaux, avaient du mal à fixer leur attention trop longtemps, sont ravis. La recette n’a pas changé : pour le succès, faites court !

Sherlock Holmes voit son personnage s’étoffer. Il apparaît moins ignorant qu’il ne s’était affirmé au départ ; il est moins méprisant envers les facultés d’observation médiocre de son compère Watson, encourageant même ses progrès ; il apprécie la contradiction et la candeur de son vis-à-vis, ce qui l’aide, dit-il à réfléchir.

Les enquêtes sont dans la banalité du quotidien : retrouver un bijou perdu, innocenter un présumé coupable, sauver une jeune femme des griffes d’un parent violent, un homme d’une arnaque, la société d’habiles malfrats… Les histoires sont dans la ville et la campagne, dans leur temps sous l’empire et le commerce mondial. Londres est la ville-monde de l’époque, là où tout se passe au final, le 221b Baker Street est le lieu de l’analyse sociale, et le cerveau de Holmes la raison qui explique au final le monde comme il va – avec logique.

Rien n’est plus agréable que de se retrouver avec Sherlock Holmes et John Watson dans le salon douillet de leur logeuse, un bon feu allumé dans la cheminée alors que le vent et la pluie frappent les vitres lors d’une tempête d’automne, ou que la neige recouvre les trottoirs, ou encore que le brouillard jaune des foyers au charbon s’insinue dans les rues et ne permet plus de voir à trois mètres. L’intérieur est un cocon protecteur des vrais dangers extérieurs, un nid propice à la réflexion dégagée de toutes contingences et stimulée par le whisky et le tabac, un havre hors des émotions pour qui vient consulter. Sherlock Holmes est le médecin des malades sociaux, ceux qui craignent le scandale, ceux qui se sont fait avoir, ceux qui se demandent s’ils doivent accepter une place trop bonne pour être honnête.

La suite des aventures est plaisante à lire, sans descriptions inutiles, avec la raison pour reine. Chaque lecteur se sent apte à user du même instrument offert à l’humain par la nature : ses sens pour observer et sentir, son cerveau pour analyser et résoudre. Les dessins de Sydney Paget à l’époque ont fixé une fois pour toutes l’image-type du détective : casquette de chasseur de daim qui couvre le précieux encéphale et les oreilles, pipe pour stimuler l’esprit, loupe pour voir au plus près. Tout fait sens.

Sir Arthur Conan Doyle, Les aventures de Sherlock Holmes (intégrale des 12 nouvelles), éditions Mystérium 2021, 154 pages, €7,99

Sir Arthur Conan Doyle, Les aventures de Sherlock Holmes – 1ère nouvelle : Un scandale en Bohême, 1892, Livre de poche 1996, 187 pages, €4,90

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes coffret tome I et II, Gallimard Pléiade 2025, 2320 pages, €124,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Elisabeth Kay, Sept mensonges

Le mensonge fascine l’époque. L’heure est à « la transparence », l’égalité de tous devant « la vérité », le tout savoir « démocratique ». Ce pourquoi le mensonge est la forme de Satan – celui qui séduit en disant le faux, celui qui tente par la « belle histoire ». Vieux remugles bibliques de la culture occidentale. Ce roman policier très récent est focalisé sur le mensonge – pas moins de sept. Dont la succession est une sorte d’engrenage fatal qui va aboutir au pire.

Jane et Marnie sont deux filles anglaises qui se se sont connues en sixième, à 11 ans, et ne se sont jamais séparées depuis. Elles font tout ensemble, pis que des jumelles. Elles co-louent, elles dorment dans le même lit, elles rient des mêmes choses, même si l’une est extravertie et solaire (Marnie) et l’autre repliée sur elle et maussade (Jane). Mais elles ne sont pas lesbiennes, elles ont chacune leurs peitts amis – qui changent. L’accord des tempéraments et les sentiments forme une sorte de sororité prête à la romance, sans rien de sexuel.

C’est Jane qui raconte. A qui ? A la fille Marnie lorsqu’elle est encore bébé et ne comprend pas encore. Mais devant le baby-phone qui répercute le son et l’image – donc renvoie la vérité. Jane avoue avoir menti une toute première fois à Marnie en ne raisonnant pas son ardeur pour Charles, qui va devenir son mari. Charles est associé d’un fonds d’investissement, riche, beau parleur, beau mec, bien musclé, bien habillé, content de lui. Et égoïste à faire peur – ce qui semble aller avec. Marnie ne voit rien, aveuglée par l’amour. Quand le vagin vous tient…

Oh, Jane sait ce qu’il en est : elle aussi a connu l’amour, sous la forme d’un Jonathan grand, sportif, musclé, seulement cameraman, mais gentil et attentif. Le contraire de Charles. Sauf qu’en sortant du métro, après un marathon, il a été écrabouillé par un chauffeur de taxi bourré en plein Londres – sous les yeux de sa femme. Dès lors, Jane va se réfugier dans les bras de son amie. Charles est vite lassé de ce ménage à trois et le fait savoir. Mais pas question pour Jane de voir s’éloigner Marnie. Elle n’aime pas Charles, elle ne va pas l’aider. Et il va disparaître.

Jane raconte sa vérité, tissée de sept mensonges, chiffre symbolique, dont le premier est le plus bénin. Qui aurait à cœur de doucher l’enthousiasme de son amie pour son nouvel amour ? Sauf que, si elle l’avait fait, Charles serait peut-être encore en vie… La suite des mensonges ne fait qu’enfoncer l’amitié dans les secrets toxiques qui la détruisent de l’intérieur. Jane, délaissée par sa mère qui lui a toujours préféré sa petite sœur fragile Emma, s’est reconstituée une sœur avec Marnie. Lorsque celle-ci s’éloigne, pour cause de couple avec Charles, elle ne le supporte pas et fera tout pour que cela change.

Plus : lorsque Marnie accouchera d’une petite fille, faisant famille par elle-même et excluant de fait sa meilleure amie en la faisant passer au second plan, Jane ne sait pas de quoi elle peut être capable. Surtout qu’une journaliste ambitieuse traque les témoignages de qui a fait quoi lors de la mort de Charles. Et celle de Jonathan. Et celle d’Emma. Et celle de la mère. Jane est toujours là, toute proche.

Mais s’il y a morts, il n’y a ni enquête, ni fausses pistes. Jane raconte linéairement à l’enfant de l’avenir les étapes de son amitié fusionnelle remise en cause, de sa résistance, de ses méfaits sans le vouloir, poussée par une force qui la possède.

Ce roman policier tente une approche originale, où la psychologie est une analyse en profondeur de la psyché. Une amitié trop fusionnelle, par réparation d’une enfance frustrée, ne peut donner que de l’envie obsessionnelle – et faire déraper les relations équilibrées. Quand les vérités ne sont pas égales, le mensonge les compense. Pour le pire.

L’auteur, éditrice anglaise, écrit là son premier roman, et il est réussi. J’ai beaucoup aimé ce décorticage honnête des ressorts psychologiques d‘une meurtrière malgré elle, qui ne sera jamais reconnue comme telle.

Elisabeth Kay, Sept mensonges (Seven Lies), 2020, Pocket 2024, 439 pages, €9,00, e-book Kindle €9,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Arthur Conan Doyle, Le signe des Quatre

Holmes et Watson s’affinent sous la plume de l’auteur ; ils en deviennent plus humains, plus étoffés. Sherlock commence, dans ce livre, par s’injecter de la cocaïne dans le bras, comme un vulgaire junkie. De quoi faire « interdire » le roman par les trompistes aux USA régressifs. Mais ce n’était pas une drogue interdite à l’époque, et il était de bon ton, parmi les milieux intellos, de tenter des « expériences » de décentrement de tous les sens (voir Charles Baudelaire, Thomas de Quincey, Théophile Gautier). Selon Holmes, la drogue aiguise son esprit, et surtout le désennuie. Il a besoin d’activité, et rester oisif n’est pas dans sa nature – il déprime.

Ce pourquoi, lorsqu’une jeune Mary se présente au 221b Baker Street et lui demande son aide, il saute sur l’occasion, sa raison en est avide ; Watson, quant à lui, saute sur la jeune fille, son cœur s’en éprend. Son père a disparu ! Bon, c’était il y a onze ans, mais une lettre mystérieuse vient de lui parvenir, avec en cadeau une perle de grand prix. La sixième perle depuis quelques années. Cette fois, est jointe une invitation pressante à venir à un rendez-vous, accompagnée si elle veut, mais surtout pas par la police. De quoi allécher Holmes et Watson, qui s’y rendent derechef avec elle.

Commence alors une invraisemblable histoire de corruption et d’exotisme, de trésor et de trahison. Même schéma que dans Étude en rouge, un meurtre au présent à Londres fait remonter tout un passé dans l’empire. Un homme est tué dans sa chambre, porte et fenêtre fermées de l’intérieur, sans blessure apparente. Il est le jumeau de celui qui a convoqué Mary, fils d’un major des Indes revenu avec un trésor volé. Les Quatre veulent se venger. Ce sont eux qui ont pris le trésor d’Agra, lors de la révolte des Cipayes, et ont juré de se le partager une fois libres. Mais ils ont été arrêtés pour meurtre (en temps de guerre…) et envoyés au bagne dans les îles Andaman, dont les indigènes sont des pygmées. Ils ont soudoyé deux officiers pour obtenir de quoi s’évader, mais l’un d’eux a trahi et a volé tout le butin, au mépris de sa parole : celui qui vient de mourir.

Holmes est aux anges, une bonne énigme à résoudre, avec peu d’indices ; Watson est aux anges, une bonne fille à aimer, malgré l’obstacle de sa subite richesse. Laquelle va s’évaporer en conclusion, le coffre étant vide et les pierres précieuses semées dans la Tamise. Mais c’est moral. L’atmosphère grise et brumeuse de Londres, le labyrinthe de ses ruelles mal famées, la respiration des bateaux sur le grand fleuve, le drame gothique de l’avarice, la vengeance et l’amour, rendent ce roman policier captivant.

Sherlock, véritable « machine arithmétique » comme le dit son compère, va-t-il perdre Watson, en passe de convoler en justes noces ? Le solitaire n’aime pas être isolé, sa raison a besoin de stimulants humains. La candeur de Watson, la bêtise des policiers, les yeux aigus et fureteurs des gamins des rues pieds nus et en loques qui lui servent d’espions pour quelques shillings, sa logeuse aux petits soins – tout cela lui est indispensable. Il n’est pas un robot, même s‘il a hypertrophié le cérébral. Au détriment du physique, mais qu’il a développé adolescent, en témoigne un ancien champion de boxe qui le reconnaît pour avoir combattu contre lui, et il se défendait vaillamment. L’idéal (issu des Grecs et des Romains) du « gentleman » harmonieusement cultivé par un esprit sain dans un corps sain est réaffirmé, pendant à la sportivité populaire. Même si Watson apparaît plus équilibré, malgré sa blessure de guerre qui le diminue, les deux se complètent.

Sir Arthur Conan Doyle, Le signe des Quatre, 1890, Livre de poche 2015, 150 pages, €4,90, e-book Kindle €0,99

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes coffret tome I et II, Gallimard Pléiade 2025, 2320 pages, €124,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Arthur Conan Doyle, Étude en rouge

Arthur Doyle, qui ajoute le nom de son grand-père maternel Conan pour se différencier de son propre père, et devient « sir » par anoblissement du roi Édouard VII en 1902, après ses loyaux services sanitaires et historiques durant la guerre des Boers, accouche à 27 ans de son fils spirituel : Sherlock Holmes. Il apparaît pour la première fois dans cette « étude en rouge », où le sang autour de la victime égare l’enquête, alors que la vengeance du sang en est le mobile profond.

Ce court roman permet en quelques pages de faire la connaissance du Docteur Watson, le fidèle ami et associé, narrateur des exploits du « détective consultant », comme Holmes se fait appeler. Watson est médecin, retour d’Afghanistan où il a été sévèrement blessé, et en convalescence sans le sous à Londres. Il saute sur l’occasion que lui présente un ancien collègue de partager un appartement avec un excentrique, au 221b Baker Street, un salon et deux chambres à l’étage, cuisine et ménage faits par Mrs Hudson, la logeuse.

Quant à Sherlock, c’est un grand personnage émacié, 1m83, dont la raison est hypertrophiée, étouffant l’émotion. Laquelle affleure parfois, mais rarement, et sous contrôle. La fin XIXe est en effet à la Science et à ses excès rationnels du scientisme. Tout doit être explicable, il suffit de remonter aux causes pour en déduire les effets. Holmes a une méthode originale : faire l’inverse. Ce « raisonnement analytique », comme dit le détective, consiste à partir des faits bien observés, pour remonter leurs causes. C’est ainsi qu’il déduit que le Dr Watson est médecin, à cause du titre de docteur, ancien militaire blessé revenu d’Afghanistan par son maintien un peu raide, son bronzage des mains et du cou, son bras gauche maladroit et son teint émacié. Conan Doyle, lui-même docteur en médecine dès 1885, a gardé le souvenir de son maître de chirurgie à l’université d’Édimbourg le Dr Joseph Bell, qui prônait l’observation aiguë des indices et des symptômes.

Holmes est appelé par les détectives de Scotland Yard Lestrade et Gregson, qui sèchent sur un meurtre mystérieux commis sur un personnage bien mis dans une maison vide d’un sordide quartier de Londres, et pour lequel ils n’ont aucune piste. Le cadavre d’un Américain d’origine allemande, Enoch Drebber, est retrouvé mort sans blessure apparente, mais du sang autour de lui, avec le mot RACHE écrit au sang en capitales sur un mur. Querelle d’amour avec une certaine Rachel pour enjeu ? C’est ce que pense la police, avide de sauter sur la piste la plus simple. Pas du tout, raisonne Holmes, Rache veut dire en allemand « vengeance ». C’est donc un peu plus compliqué que cela.

Bien que peu lettré – il dit ne pas vouloir encombrer son cerveau, forcément limité, de connaissances qui ne lui sont pas utiles – Sherlock Holmes sait ouvrir son esprit à la culture et au monde. C’est ainsi que la seconde partie nous propulse en Amérique, où les Mormons commencent à faire parler d’eux. C’est une secte chrétienne guidée par un gourou machiste qui a un fil direct avec Dieu le Père (ainsi le fait-il croire à ses adeptes). Il prône la polygamie pour croître et multiplier, et ainsi affirmer sa puissance. Les femmes ne sont pour lui que des « génisses », et elles doivent prendre mari dès leur puberté. Une pièce rapportée à la tribu, découvert affamé et assoiffé dans le désert du Lac Salé, n’est pas de cet avis. Bien que réussissant en ses cultures, et respectant le culte, il n’envisage pas de confier sa fille adoptive Lucy, sauvée par lui tout enfant, à n’importe quel godelureau issu du patriarche. D’où rébellion, fuite et châtiment, mariage forcé, mort et vengeance. L’amoureux extérieur, Jefferson Hope que Lucy voulait épouser, mineur vigoureux et obstiné, traquera Drebber et son acolyte Strangerson dans les forêts et les villes de l’Amérique, les suivant jusqu’en Europe et à cet abouti du monde qu’est à cette époque la cité de Londres.

Au final, le criminel est un vengeur, justifié par Dieu lui-même qui fera sa propre justice. Holmes n’a fait que débrouiller l’écheveau. Quant aux Mormons, ils sont la préfiguration du monde futur de 1984 d’Orwell, ou de la Russie et de la Chine d’aujourd’hui, par leurs mœurs de surveillance généralisée et d’obéissance aveugle à la Norme, énoncée par un seul gourou. L’intolérance masque l’appétit de jouissance et de pouvoir. Staline, Xi, Poutine : même ligne. Ce pourquoi ce roman policier va bien au-delà de son intrigue : il met en scène une sociologie des hommes et les prémisses d’une police scientifique.

Sir Arthur Conan Doyle, Étude en rouge (A Study in Scarlet), 1886, Livre de poche 1995, 147 pages, €5,30, e-book Kindle €1,99

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes coffret tome I et II, Gallimard Pléiade 2025, 2320 pages, €124,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Loup Durand, Le Caïd

Ils étaient quatre, mais un seul émerge : Louis Manza. Mieux vaut être Corse, clanique, dur, implacable. Savoir lire et écrire n’est pas indispensable, pas plus que savoir conduire, Louis Manza n’a jamais su. Être intelligent est plus utile, en tout cas savoir jauger les hommes et se constituer un réseau pour devenir intouchable.

Outre Louis Manza, opèrent aussi entre les années 20 et 60 Paul Venture Carbone, Jo Renoso et Michel Quasquara. Les Corses ont la faim des immigrés et la dureté des ambitieux formatés par des centaines d’années de vendetta et d’obéissance fidèle au clan. Ils s’implantent dans la ville portuaire de Marseille comme la teigne sur le bétail. Le port offre de multiples possibilités de trafics, avec les colonies d’Asie et d’Afrique du nord, les liaisons avec les Amériques, du nord et du sud, la prostitution appréciée des marins.

La richesse commence par le tapin, puis le bordel, se poursuit par les hôtels, restaurants et cercles de jeux, s’amplifie avec le trafic de cigarettes avec Tanger, d’or et de piastres, avant l’héroïne, raffinée dans la région par un chimiste renommé, base de la French Connection qui va inonder les États-Unis de came dans les années 60. Ce n’est pas une mafia mais un Milieu – le Mitan comme on dit dans le sud, ce qui signifie la même chose (on parle du mitan du jour).

« Louis Manza » a-t-il existé ? La quatrième de couverture dit : « Le Caïd est à la fois un document et un récit. Document par la rigoureuse authenticité des événements relatés, récit par une nécessaire transposition de certains noms, de certaines situations. » Il est probable que le personnage est calqué sur un vrai, mais rendu « type » par l’auteur. Il le saisit à 11 ans en son milieu, la montagne de l’Incudine en Corse, où le gamin illettré mais chasseur et bon connaisseur de la nature, garde les chèvres. L’Oncle vient le voir à Zicavo, et part avec le père dans la montagne couverte de sapins noirs. « Le gosse les attendait là, rigoureusement immobile, sa longue mèche noire tombant sur le front, ses diables d’yeux fixés sans ciller sur le nouveau venu. Assis sur un rocher, il tenait le fusil à plat sur ses genoux » p.13. Un ourson mal léché, mal aimé, qui s’est fait tout seul, en sauvage insensible – à l’égoïsme mortel.

« Monté » à Marseille à ses 20 ans, et flanqué d’une palanquée de frères, dont Dominique dit Doumé son cadet, il va faire rapidement sa place au soleil. Il séduit les filles, les met sur le trottoir, achète des maisons closes, s’entend avec le Milieu. L’Occupation et les compromissions des uns et des autres permettent de juteuses relations entre flic et voyous, entre pègre et politiciens. Les socialistes engagent du monde pour contrer les communistes, le FBI américain s’inquiète du danger soviétique dans la ville. Le Milieu est ravi, les protections affluent, contre quelques menus services de porte-flingues.

Au milieu des années cinquante, les Manza sont florissants. « Aux bars, restaurants, cabarets, hôtels, à l’immense chaîne de la prostitution, aux ‘services rendus’ au FBI, à la CIA, aux polices françaises plus ou moins officielles, et encore aux appuis accordés aux partis et mouvements politiques, venaient en outre s’ajouter d’autres activités, certaines peu légales, d’autres visant au contraire à un embourgeoisement, un accroissement de la respectabilité du clan » p.256. La valse des partis à l’Assemblée sous la IVe République était propice aux petits arrangements entre amis, à la corruption généralisée, aux trafics d’influence. Les débuts de la Ve poursuivront avec la guerre au FLN et ses réseaux, puis à l’OAS. Ce n’est qu’ensuite, avec un pouvoir fort et déterminé, et l’insistant appui des Américains agacés de voir la drogue déferler sur leur sol via la pègre marseillaise, que le Milieu sera mis au pas. Non sans règlements de compte.

Aujourd’hui, une nouvelle pègre maghrébine a remplacé les Corses, et certaines mafias italiennes ont investi sur la Côte. Mais le « récit » s’arrête à la fin des années soixante avec la mort – par balles – de Louis Manza et sa fin de son empire qui, au fond, ne tenait qu’à sa personne.

Un livre captivant, où tout est vrai et tout est masqué, les noms des politiciens soigneusement cachés (Georges Ribot, Henri Tasso, Michel Carlini, Gaston Deferre, tous maires de Marseille entre 1951 et 1958 ne sont jamais cités). Mais l’analyse de la corruption du haut en bas de la société, les femmes étant le gibier qui se monnaye et se refile entre mâles dominants, les flingues étant les juges de paix.

Loup Durand, Le Caïd – récit, 1976, Livre de poche 1977, occasion €13,95

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Fredrick Brown, La nuit du Jabberwock

Le Jabberwocky est un poème du diacre Charles Lutwidge Dodgson, dit Lewis Carroll, qui conte le combat d’un jeune homme contre le Jabberwock, créature de cauchemar. Il est paru en 1871 dans son roman De l’autre côté du miroir qui fait suite à Alice. A cette occasion, il invente une langue, tord l’actuelle, anticipe le surréalisme. Tous les chapitres sont précédés d’un paragraphe de ce poème. Le premier commence ainsi :

« Il était reveneure; les slictueux toves

Sur l’allouinde gyraient et vriblaient;

Tout flivoreux vaguaient les borogoves;

Les verchons fourgus bourniflaient. »

La nuit est celle du directeur de journal local d’un bled paumé américain, Carmel City, où vont se précipiter d’un coup divers événements, alors qu’habituellement il ne se passe rien. Doc Stoeger (qui n’est pas docteur « en médecine ») a 53 ans ; il aime boire du whisky et ne s’en prive pas, rendant émoussées ses facultés et floues ses perceptions. Ce jeudi soir, l’hebdomadaire est bouclé avec trois heures d’avance ; il sera édité le lendemain. Rien de spécial à annoncer, et Doc rêve d’un bon scoop.

Il ne va pas être déçu. Lui sera le personnage principal de cette histoire qui, malgré ses péripéties variées, a une unité. Commencé comme un roman fantastique, avec l’irruption d’un petit personnage tout droit sorti de chez Alice au Pays des Merveilles, l’histoire va virer au roman policier, avec une intrigue bien tordue et de l’action en veux-tu, en voilà.

Le rédac-chef croit ce soir-là tenir in extremis avant bouclage des nouvelles fraîches à insérer dans son canard, le Carmel City Clarion (le Clairon de Carmel-ville), mais, à chaque fois, on l’empêche. « Je songeai, soudain, à tous les papiers que j’avais dû supprimer ce soir. Le cambriolage de la banque, pour des raisons évidentes autant qu’excellentes. L’accident de Carl, parce que c’était bien peu de chose et que si cela s’était ébruité ça aurait nui à sa réputation d’avocat. L’accident au département des chandelles romaines, parce que le mari de Mrs Carr aurait risqué de perdre son emploi. Le divorce de Ralph Bonney… enfin, celui-là n’était pas précisément supprimé, mais réduit à un entrefilet. L’évasion de l’asile de Mrs Griswald, parce qu’elle m’avait donné des biscuits autrefois et ne voulait pas faire de peine à sa fille. Et même la vente de charité à l’église baptiste, pour la simple raison qu’elle avait été annulée » p.106 (pagination J’ai lu 1975). Pas simple d’être journaliste dans une petite ville où tout le monde se connaît et réclame des faveurs ; on ne peut être un « salaud » et ne penser qu’à sa carrière en publiant malgré tout.

Aussi, lorsqu’un certain Yehudi Smith sonne à la porte – autrement dit personne, le prénom et le nom étant réputés à cette époque-là signifier Lambda Machin – Doc Stoeger est réceptif. Il doit disputer une énième partie d’échecs avec le jeune Al Gringer, 22 ou 23 ans, Homme mystère de la ville, mais qui joue bien aux échecs et connaît très bien Lewis Carroll. Doc a commis deux opuscules sur cet auteur jadis, et il est fan. Smith lui propose d’aller avec lui à une réunion de la société secrète des Sabres verzibafres, du nom d’un vers du poème Jabberwocky, dans le grenier d’une maison abandonnée. Doc la connaît bien, il y a joué enfant. Il a été « choisi » par l’assemblée au vu de ses références sur Carroll. Le petit gros au long nez siffle le whisky d’une façon originale, direct dans le gosier avec le verre à une dizaine de centimètres. Une performance ! Doc se promet d’essayer, avec une serviette sur lui pour éponger les erreurs.

Le polar est ainsi étoffé de traits d’humour de cette sorte tout au long. La soirée est déjà avancée, mais la nuit sera courte. Avisé de l’accident de son ami Carl, Doc va quitter un moment le petit homme, qui va faire un somme – en attendant son retour. Il va rencontrer deux malfrats en cavale qui vont l’obliger, avec son ami barman Smiley, à monter dans leur bagnole pour aller se faire zigouiller dans la forêt. Smiley va les en sortir et, aidé d’un revolver « de banquier » que Doc avait pris sans y penser (et sans savoir tirer), va faire exploser la tire des voyous. La police va mettre la main au collet du seul rescapé, blessé, et mettre le veto sur toute information avant que la bande soit serrée au complet.

Revenu chez lui après ces épreuves, Doc se ressert un whisky (de l’infâme bourbon yankee), et se prépare à écouter le fameux Yehudi Smith, qu’il le trouve désormais sympathique. Les voilà partis pour la réunion, où en fait ils seront seuls, même si le bruit d’une voiture est monté jusque dans le grenier où ils sont parvenus. Autant commencer sans les autres. Sur un guéridon comme dans Alice, un flacon à l’étiquette mentionnant BUVEZ-MOI, et une petite clé. Le Yehudi met la clé dans la poche de Doc et s’empare du flacon, qu’il avale. Il tombe raide mort… Doc prend la voiture qui les a amenés, mais ce n’est plus la même. Aurait-il bu trop de bourbon ? Il s’aperçoit que c’est la sienne, mais ne s’en formalise pas vraiment, bien que les deux pneus qu’il avait trouvé dégonflés le matin, ce pourquoi ils ont pris la voiture de Smith, sont regonflés à neuf.

Il se rend à la police, où le shérif Kates l’a toujours détesté comme fouille-merde, trop vigilant sur ses erreurs. Il surveille Doc et dit à son adjoint d’aller voir au grenier de la vieille maison. Évidemment, il ne trouve rien : ni bougie sur la rampe du grenier, ni guéridon, ni cadavre. Doc aurait-il rêvé, dans les brumes de l’alcool ? Pire : sa petite clé, fourrée dans sa poche par le Yehudi, est celle de son coffre de voiture… qui recèle deux cadavres baignant dans leur sang : celui d’un industriel parti chercher la paye, et celui du shérif-adjoint. Doc ne se souvient de rien : serait-il un tueur fou ?

En quelques heures jusqu’à l’aube, Doc Stoeger va être obligé de cogiter selon la logique formelle différente de la nôtre de Lewis Carroll (mathématicien à ses heures) pour comprendre le piège dans lequel il est tombé, rameuter ses amis et forcer les preuves qu’il s’agit bien d’une intention de nuire de quelqu’un avec un fameux mobile.

Littéraire, drôle, bien conçu, ce roman policier fantastique se lit très bien. Son auteur, Fredrik Brown, décédé en 1972 à 65 ans en Arizona (trop de bourbon) a commencé à travailler à 16 ans, au lieu de cogiter sur la planète à en devenir timbré, comme le tueur au couteau de Nantes.

Fredrick Brown, La nuit du Jabberwock – Échecs et malt au Pays des Merveilles (Night of the Jabberwock), 1951, Rivages noir 2021, 240 pages, €8,30

(Mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , ,

Clare Mackintosh, Te laisser partir

L’autrice est une ancienne policière anglaise du début des années 2000 qui, après 12 ans de service, s’est mise à écrire. Ce livre est son premier roman, inspiré d’une enquête vécue. Les détails sont donc vécus. L’intrigue est à deux étages et garde le suspense jusqu’à la fin.

A Bristol, dans le sud-ouest de l’Angleterre, tout proche du Pays de Galles, une mère ramène son enfant de 5 ans de l’école. Pas de papa, il ne voulait pas d’enfant et il l’a quittée. Il pleut, il fait nuit, la maison toute chaude est proche. Mais voilà, maman ne fait pas attention, elle lâche la main du gamin parce qu’on est presque arrivé. Et ce qui devait arriver arrive, le petit garçon fait comme d’habitude, il court, il traverse la rue sans regarder – il ne regarde jamais, et maman le sait. Elle n’a pas fait attention. Et boum ! Le petit Jacob est percuté par une voiture, qui surgit tous phares allumés, au-dessus de la vitesse autorisée. Le corps est brisé, la mort instantanée. Désespoir… Il aurait fallu, mais on ne l’a pas fait.

L’enquête démarre mal. La mère n’a rien vu, ne sait même pas qui était au volant, homme ou femme, s’il y avait un passager, la couleur de la voiture, encore moins sa marque. Le véhicule a fait demi-tour, le conducteur n’est pas sorti pour aider ni appeler les secours, il a fait un délit de fuite. S’il a frotté un arbre, la police ne retrouve aucune trace. Sauf peut-être un fragment de phare, brisé à proximité. Il s’avérera qu’il n’a rien à voir. Aucun témoin, aucune piste, pas même une trace de freinage à cause de la pluie. Point mort ; au bout d’un an, on classe l’affaire, puisqu’on ne peut avancer.

Mais l’inspectrice stagiaire Kate en est bouleversée. Tout de même, un enfant ! Qui aurait pu agir ainsi ? Avec l’autorisation de Kay son capitaine, mais sans l’aval du préfet de police, elle continue à chercher sur ses heures de loisir : les caméras de surveillance, les témoignages de conduite dangereuse. Dernier appel à témoins avant le classement définitif… et crac ! Il permet de relancer la piste.

Pendant ce temps, en chapitres intercalés un peu déconcertants au début parce qu’ils sautent du coq à l’âne et d’une personne à une autre, Jenna, une femme, plaque tout. N’emportant qu’un petit bagage, son ordinateur portable et un coffret de souvenirs, elle jette son téléphone mobile et prend les transports jusque loin. Le petit village de Penfach est isolé, en bord de mer, avec de hautes falaises au-dessus de la plage. C’est là que Jenna s’installe, dans un cottage délabré, loué pour presque rien à un berger sur les conseils de la tenancière du camping. Les gens ne viennent que pour les vacances, la saison d’hiver est vide. Elle est bien, elle peut oublier.

Sauf que son passé la rattrape. Pour vivre, elle vend des photos sur le net et dans le village à la haute saison. Sa spécialité est l’inscription sur le sable, pris devant la mer au soleil rasant, ou couchant, ou sous les nuages. Un succès grandissant. Mais avec le net, quiconque est un peu avisé remonte l’adresse. La police aussi. Sa voiture a été retrouvée, un impact sur l’avant ; elle-même a été pistée, elle est arrêtée. Elle avoue tout.

Fin de l’histoire ? Non, seulement fin de la première partie… Car la seconde verra la situation se complexifier. Jenna a peur, mais de quoi ? Ou de qui ? Pourquoi veut-elle aller en prison ? Pourquoi ne dit-elle rien ? Son apparence est trompeuse et tout le monde se laisse prendre, mais pourquoi ? Ray et Kate font creuser, et trouver. Ce sera pire qu’imaginé.

Un peu de psychologie, sans vraiment insister ; une enquête qui s’enlise avant de se relancer ; des protagonistes qui agissent en parallèle. Ce n’est pas un grand roman policier, mais il se laisse lire avec assez d’appétit. Il est dans l’air du temps : l’autrice est femme et les femmes sont à l’honneur, victimes, forcément victimes. Même les plus sages comme Meg, l’épouse du capitaine Ray, qui a renoncé à sa carrière policière (comme l’autrice?) pour élever ses enfants, dont le garçon, Tom va mal. A 12 ans, il devient grognon, paresseux, sèche l’école. Il vole, en tant que chef de bande. L’adolescence ? Son père qui ne s’occupe pas assez de lui ? Faut-il devenir délinquant pour que papa policier se préoccupe de son enfant ? Les hommes sont des salauds, depuis tout petits. Il désobéissent à leur mère, se rebellent, prennent les filles en prédateurs, voire pire. Cette rengaine est un peu lourdingue et caricaturale, mais fournit la clé de l’énigme.

Si vous trouvez les débuts un peu longs, n’oubliez pas de tenir jusqu’à la seconde partie !

Theakston’s Old Peculier Crime Novel of the Year Award 2016

Prix du meilleur roman international au Festival Polar de Cognac 2016

Prix des lecteurs, sélection 2017

Clare Mackintosh, Te laisser partir (I Let You Go), 2014, Livre de poche 2017, 508 pages, €8,70, e-book Kindle €8,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , ,

Hervé Jourdain, Le sang de la trahison

Un policier qui écrit sur la police, c’est peu courant. Hervé Jourdain est capitaine à Paris et écrit des romans policiers. Celui-ci se passe au mythique « 36 » quai des Orfèvres sur l’île de la Cité, attenant au Palais de Justice et à la Sainte-Chapelle. Ce bâtiment mal foutu et obsolète parce que reconstruit de bric et de broc après son incendie par la Commune, a été transféré en septembre 2017 au « 36 » rue du Bastion, Porte de Clichy. La Direction régionale de la police judiciaire de la préfecture de police de Paris a déménagé dans ses nouveaux locaux ; seule la BRI reste Quai des Orfèvres, au centre de la capitale, pour intervenir plus rapidement.

C’est donc une sorte de chant du cygne que ce polar situé dans cette unité de lieu encore opérationnelle en 2013. En effet, un juge est assassiné dans l’enceinte même du Palais. Les caméras de surveillance n’ont rien noté, le tueur savait où elles pouvaient se trouver. Même l’examen des entrées et sorties ne donne rien. Pire : un second meurtre a lieu dans le Palais, un journaliste judiciaire affilié à l’AFP. Encore pire : un troisième meurtre, dans un bâtiment de la Place Dauphine, tout proche du Palais, un avocat célèbre. Toujours le même mode opératoire, un tir au revolver de 8 mm, calibre peu courant d’une ancienne arme française de 24 cm de long en dotation avant-guerre, une balle dans le torse, une autre dans la tête. Et toujours des indices pour titiller les enquêteurs : trois morceaux de sucre de taille différente dans la main du mort, et deux cartes postales ou livres de poche. Enfin l’apothéose : le tir pour tuer contre le Directeur de la Police le soir de sa retraite, dans la cour même du Palais.

La brigade criminelle est chargée de l’enquête. Le commandant Bonnot dirige une équipe formée du capitaine Guillaume Desgranges aigri et absent, du lieutenant Jean-Noël Turnier le procédurier (qui surveille la procédure et archive les preuves) et de la nouvelle jeune femme Zoé Dechaume, mutée à sa demande (et sur piston) de la brigade des Stups. La vie n’est pas rose pour les flics… Ils sont confrontés chaque jour au pire de la cruauté et de la bêtise humaine, des amoureuses de 13 ans vite droguées et servant de putes dans les caves à la bande de dealers, des assassinats pour un regard ou un porte-monnaie peu rempli, des « accidents » de voiture qui sont des homicides, des viols, des meurtres, des fugues, des pétages de plomb. Le roman décrit bien les fêlures des flics. La motivation enthousiaste des débuts finit vite en routine, divorce, vie de famille à éclipse, révolte des enfants qui ne voient jamais leur père.

En compensation, il y a le boulot, la fièvre des enquêtes, les relations avec les témoins, les suspects, les avocats, les juges. Celui qui se présente dès le chapitre 6 comme un descendant de tueurs en séries depuis des générations met en avant son sens de l’honneur, toujours au service de l’État. Son but ? Éliminer les traîtres à la mémoire du Palais de Justice. D’où les multiples rebondissements, les pistes prometteuses qui s’avèrent fausses, les suspects successifs. Et même la demande de rançon pour Victor, le fils de 17 ans du capitaine Desgranges, déscolarisé depuis deux ans et déprimé parce que sa mère est partie lorsqu’il avait 10 ans sans explications et n’a jamais donné de nouvelles, et que son père est trop peu souvent là.

La psychologie des personnages est un brin sommaire, le flic désabusé, la jeune recrue accrocheuse, l’avocat brillant à particule, le commissaire autoritaire. Mais tout est fait pour l’action, trépidante, décrite en détail par un spécialiste – et en hommage au « 36 » de l’Île de la Cité. Ce bâtiment mythique aux dédales de couloirs, est orné de symboles accumulés par l’histoire. La fin est tout à l’honneur de la police, qui ne se venge pas mais laisse la justice opérer, bien que les deux institutions se regardent en chiens de faïence. Contrairement aux policiers, les juges, « indépendants » selon la théorie, sont souvent mus par leur idéologie et… contrôlés par personne.

Prix du Quai des Orfèvres 2014

Hervé Jourdain, Le sang de la trahison, 2013, Fayard poche 2013, 441 pages, €9,90, e-book Kindle €6,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Auguste Le Breton, Du rififi chez les hommes

Auguste, fils de clown breton de Lesneven né en 1913, a été tôt orphelin de père à cause de la « grande » guerre, puis délaissé par sa mère. Envoyé en orphelinat, il s’évade à 11 ans ; envoyé en maison de correction, il est adulte avant l’âge et fréquente le Milieu. C’était sa belle époque, avec ses codes, ses rites et surtout son argot.

Monfort, surnommé le Breton par les voyous de Saint-Ouen, adapte la langue verte des truands au roman – évidemment « policier ». Il s’agit de macs, de casses, de jeu. Ces hommes, des « vrais » selon la locution du temps, parlent sec, en phrases courtes, calibrées comme des coups de feu ou des coups de poing. Auguste Le Breton, il le dit, écrit comme on boxe. Et cela reste un délice, bien meilleur que San Antonio, avec 20 pages de glossaire d’argot à la fin, une page d’écarts entre le gitan (pur arabe) et le manouche, le louchebem comme le verlan. C’est l’auteur qui introduit ce mot en français, il signifie parler à l’envers (ver lan). Il introduit aussi rififi.

L’histoire est banale dans le Milieu. Tony le Stéphanois sort de taule après cinq piges et ne reconnaît plus les rites des malfrats. Aucun respect pour l’ancien caïd : de petits marlous à la manque essaient de le doubler au poker. Il en descend un sans plus de cérémonie pour faire peur à l’autre. Tony n’a plus guère de temps, il est tubard. Avant de calancher, il veut réaliser un dernier coup, tout en douceur, avec intelligence. Il a encore des amis, Jo le Suédois et Mario le Rital. Ce dernier connaît un Italien fortiche en percement de coffre, César, non repéré par les flics français, et le fait venir en dur depuis la péninsule. Une grande bijouterie rue de la Paix, de nuit, fera l’affaire. Les flics en planque en Citroën 15 dans les petites rues alentour n’y verront que du feu. Pas moins de 250 millions (d’anciens francs) de joncaille et pierres. De quoi en récupérer environ 120 millions en beaux billets de Banque de France avec un fourgue levantin discret à Londres.

Sauf que, si le casse se déroule sans accroc et dans les temps, le petit Italien va commettre une erreur. Il sabre une pute macquées aux Sora, le trio de Bics qui tiennent le rade chic ; César est amoureux, il donne un diam d’une brique à la gonzesse qui l’a épongé. Ce qui attire l’attention des Sora. Cette erreur sera fatale au groupe et entraînera le petit garçon de Jo, Tonio, 5 ans, dans les griffes des Crouilles qui tiennent le haut du pavé dans certains quartiers. Ça va défourailler dans tous les coins au boukala et à la sten, les sulfateuses seront de sortie, il y aura des mises en carante, du raisiné par terre et des maravés, des tortures au razif. La Salmson S4E de Mario (2 300 cm³) va rugir. Les Troncs auront le taffe.

Entre temps, on va goder et fourrer, les lloumis à loilpé sont faites pour ça. Les femmes, en effet, dans cet univers, ne sont pas des hommes. Le rififi ne les concerne pas, sauf transgression des règles. Pire quand on s’attaque aux mouflets : dans le Milieu, ça ne se fait tout simplement pas. Balancer l’erreur est donc salubre, et le plus jeune des Crouilles, nerveux, drogué et alcoolique s’est condamné.

En 1955, Du rififi chez les hommes est adapté au cinéma par Jules Dassin. Prix de la mise en scène (ex-æquo) au Festival de Cannes 1955, Prix Méliès la même année. On n’y parle plus de Crouilles (à cause de la guerre d’Algérie) mais l’histoire est très proche.

Auguste Le Breton, Du rififi chez les hommes, 1953, Folio policier 1999, 280 pages, €9,50

DVD Jules Dassin, Du rififi chez les hommes, 1955, avec Jean Servais, Carl Möhner, Marie Sabouret, Robert Manuel, Janine Darcey, Gaumont 2009, 1h56, €12,35

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma, Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

John Buchan, Les trois otages

Sir Richard Hannay, apparu pour la première fois dansLes 39 marches, dont Hitchcock a fait un film célèbre, est devenu neuf ans plus tard général de division, et s’est retiré à 40 ans à Fosse Manor dans les Costwolds, à la campagne. Il est nanti depuis dix-huit mois d’un fils, Peter John, et passe son temps dans la nature et en famille, à se reposer de l’éprouvante guerre de 14.

Tout commence par la visite de son voisin, le Dr Greenslade, qui parcourt le pays pour soigner les gens et évoque les pouvoirs du subconscient. La société après la guerre est bouleversée, les anciennes mœurs brutalisées, les traditions remises en cause et les croyances chamboulées. Tout est possible, notamment le crime. La psychanalyse freudienne prend son essor et l’on commence à évoquer une « science juive » consistant à prendre le contrôle du mental. Greenslade s’amuse en décrivant comment bâtir un roman policier à partir de faits en apparence sans liens entre eux, comme « une vieille femme aveugle en train de filer dans les collines d’Écosse ; une étable dans une ferme norvégienne, et un petit magasin d’antiquités, dans le nord de Londres, tenu par un juif à la barbe teinte. » Hannay ne voit pas trop comment survient cette anecdote, mais s’aperçoit très vite qu’elle n’est pas énoncée par hasard.

Son ami Macgillivray, qui œuvre dans les hautes sphères policières, lui annonce que trois otages ont été pris par une bande criminelle qui cherche à contrôler les esprits perturbés par les bouleversements sociaux et lui demande son aide. Leur but est assez confus, entre avidité pour l’argent, manipulation de cours, prévarication et domination du monde. Mais Adela fait partie des otages ; elle est la fille du riche banquier juif américain Victor, et fiancée du compagnon de guerre d’Hannay, le marquis de la Tour du Pin, dit « Turpin ». De même le jeune Lord Mercot, étudiant à Oxford de 19 ans, beau et athlétique. Enfin le jeune garçon de 10 ans Davie Warcliffe, fils unique et touchant enfant, peut-être l’otage le plus pathétique. C’est lui qui va finalement décider sir Richard Hannay, ancien militaire des services secrets de Sa Majesté, à tenter d’aider, même s’il ne voit pas bien comment. Au moins par un regard neuf.

Un poème énigmatique a été envoyé par les ravisseurs aux parents, qui évoque une aveugle filant, une grange norvégienne et « les Champs d’Éden »… Un effet du subconscient de Greenslade, qui l’aurait entendu quelque part avant que cela lui revienne comme « naturellement » ? De fil en aiguille, le conscient démêle par raison analytique ce que l’inconscient suggère par réminiscence sensorielle et affective. Hannay découvre que les Champs d’Eden » provient d’un cantique, Greenslade se souvient qu’un dénommé Dominick Medina lui en avait parlé et avait fredonné l’air. Medina est anglais mais son nom vient d’un lointain ancêtre espagnol. Il est, autrement dit entre ces années méfiantes entre-deux guerres, un métèque dont on doit se méfier. Le sieur est jeune, beau, charmeur, cultivé, impeccablement habillé et courtois, même si perce parfois chez lui un certain orgueil et une volonté froide. Hannay est sous le charme mais son ami le colonel Sandy Arbuthnot se méfie. Heureusement ! Car Hannay, invité chez Medina, se voit drogué et soumis à une séance d’hypnose. Prévenu, il parvient à s’en immuniser, jouant le jeu de l’esclave soumis alors qu’il n’en est rien.

Il en ressort cependant le lendemain avec un fort mal à la tête. Il va consulter le Dr Newhover, suggéré par Medina, qui l’oriente vers une masseuse nommée Madame Breda, flanquée d’une très jeune fille au regard vide, Gerda. Il est hypnotisé à nouveau par des passes effleurant le visage, mais reste une fois de plus réfractaire. Hannay est invité en boîte de nuit avec son ami Archie Roylance et aperçoit une jeune danseuse impassible et très maquillée, sous l’emprise du majordome de Medina, à la carrure d’ancien boxeur. Il est intrigué : que fait Odell ici ? La boite sert-elle de couverture à certaines activités de Medina ?

Convaincu que sir Hannay est à sa merci, Medina s’en fait un factotum et l’emmène partout pour se faire valoir en société. C’est ainsi qu’il rencontre Kharama, un Indien hypnotique et puissant que Medina, qui en a entendu parler sans l’avoir jamais vu, appelle « Maître ». Il lui dévoile ses projets et l’autre l’encourage. Le Dr Newhover doit de se rendre en Norvège et Hannay veut savoir pourquoi. Il informe Medina qu’il est malade et a besoin d’une semaine de repos chez lui. Il suit le docteur en avion et canot jusqu’à une ferme norvégienne isolée où il se rend compte que Lord Mercot est détenu. Le jeune homme parvient à fuir, Hannay le recueille, le retape et lui rend son esprit, avant de lui demander de retourner dans sa geôle pour quelque semaines seulement, en jouant le jeu, jusqu’à ce que l’on puisse localiser et délivrer en même temps les deux autres otages.

En consultant un vieux plan de Londres, Hannay trouve mention d’un lieu anciennement connu sous le nom de « Champs d’Éden ». C’est aujourd’hui un entrepôt de grossiste et une boutique d’antiquités. Là est le second otage, la chère Adela, hypnotisée elle aussi et qui danse chaque soir surveillée par Odell, le majordome boxeur. La police, aidé de l’épouse de Hannay, Mary, est soustraite au gang. Reste le jeune garçon. Mary le découvre chez Madame Breda sous le déguisement d’une très jeune fille, les cheveux longs et une simple robe sur le corps. Le gamin reprendra difficilement vie après cette expérience. Il faut que Mary menace de défigurer à l’acide un Medina acculé, ce qui mettrait à mal sa vanité, pour qu’il consente à le déshypnotiser et lui rende sa raison. La police intervient alors simultanément dans plusieurs pays et les conspirateurs sont arrêtés.

Du fameux « complot », on ne saura pas grand-chose ; l’auteur préfère laisser l’imagination courir en restant dans le flou. Ce qui lui importe est moins le mobile que l’enquête, donc l’action. Le lecteur est bien servi, les chapitres coulent et progressent ; le roman se lit très bien, encore aujourd’hui. Ce roman est plus d’aventure que véritablement « policier » ; c’est un genre qui ne se pratique plus guère, la mode préférant le « thriller ». Mais le roman d’aventures prenait la suite des feuilletons qui avaient fait les délices des lecteurs dans la presse à grand tirage entre 1850 et 1950.

Quand tout est fini, tout recommence. Dominick Medina a été épargné et veut se venger. Son orgueil a été blessé. Sandy, qui s’était déguisé en mage Kharama pour le tromper, prévient Hannay qu’il cherche à se venger. Richard Hannay se rend alors avec toute sa famille dans un pavillon de chasse au cerf qu’il possède, isolé dans les Highlands d’Écosse. Medina l’apprend et se fait inviter tout près de là. Il veut simuler l’accident de chasse et tuer Hannay, mais celui-ci parvient à le déjouer. Le serpent tentateur ne mordra plus, mais quelles péripéties !

Ce roman a été adapté en série télé BBC en 1952 puis en 1972, et en feuilleton radio BBC en 2003. L’auteur, décédé à 64 ans d’une hémorragie cérébrale comme gouverneur du Canada et baron, a été avocat, militaire, espion et écrivain.

John Buchan, Les trois otages (The Three Hostages), 1924, Livre de poche policier 1966, 447 pages, €7,15

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)447 pages,

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , ,

Sylvie M. Jema, Les sarments d’Hippocrate

Un roman policier qui se passe quelque part, dans une région sans nom et dans une ville sans nom avec banlieue, qu’on soupçonne quelque part autour de Paris, mais ce n’est jamais dit. Nous sommes dans une maternité, l’auteur est médecin spécialiste en gynécologie obstétrique et les termes sont précis. C’est là que se produit l’envoi répété, tous les deux jours, d’une lettre anonyme aux lettres découpées dans Ouest France et collées sur un papier gaufré standard Carrefour, postée à la Poste centrale. Difficile de savoir qui les envoie.

Le médecin-chef à qui ces missives sont envoyées, Cyprien Desseaume, est un brillant gynécologue, adjoint au maire et père de six enfants déjà grands, sauf les dernières, des jumelles de 12 ans. Il aime sa femme mais commet quelques écarts, dus au stress et au pouvoir. Rien que de bien « naturel », direz-vous. Sauf que sa secrétaire, dernière amante en titre, est enceinte et veut divorcer pour vivre avec lui. Il n’en est pas question : réputation, métier, fortune… Le lendemain, elle est morte et retrouvée dans les archives de l’hôpital, au sous-sol par Cécile, l’une des filles Desseaume, elle aussi médecin. C’est sa sœur au curieux prénom masculin, Stéphane, motarde et flic, qui va mener l’enquête.

« Les Sarments » est le nom de la propriété bourgeoise des Desseaume, et la famille joue un grand rôle dans ce roman. Famille que l’on crée, dont on se détache, où l’on revient ; famille que l’on n’a pas eue, qui se délite ou se fracasse. On tuerait pour moins que ça. Second meurtre, celui de Desseaume lui-même, dans son bureau, à l’aide d’une statuette en bronze d’un accoucheur du siècle avant-dernier (le 19ème). Justement, le fils aîné Pierre est sculpteur, au grand dam de son père qui aurait préféré le voir suivre ses traces. Et c’est encore Cécile qui retrouve le cadavre de son père, alors qu’elle force la porte du bureau, gardée par le cerbère femelle qui a remplacée la secrétaire défunte, parce qu’on le demande d’urgence en salle d’accouchement et qu’il ne répond pas au biper.

Indices, interrogatoires, enquête, la secrétaire est bien morte empoisonnée et le docteur bel et bien assassiné. Pujol et Stéphane sont chargés des investigations, bien que Stéphane doit d’abord disculper sa sœur de toute culpabilité afin de ne pas être juge et partie. Mais finalement on tient l’assassin, le mari bafoué, un grand classique. Sauf qu’il dit que ce n’est pas lui, même si tout l’accable. Et qu’un autre se présente au commissariat pour avouer le meurtre du docteur, exalté et précis. Tout serait donc réglé ?

Des vacances bien méritées ? Même pas… C’est encore plus compliqué que cela. Il y a eu un troisième meurtre, celui de Marc, médecin du même hôpital qui a vu quelqu’un ou quelque chose, égorgé proprement par un droitier au scalpel. De quoi devenir fou. Stéphane craque, enfilant vodka sur vodka, suivies de clopes mauvaises pour sa santé. En outre, sa petite chatte siamoise est atteinte d’une tumeur cancéreuse et elle va mourir après treize ans. Le petit ami de sa sœur Cécile, Salvador, n’est pas souvent disponible ; il est lui aussi dans le même hôpital, stagiaire étranger en gynécologie. Et Clara, l’autre sœur, étudiante en médecine, s’est retrouvée enceinte de son petit ami et vient de faire une fausse couche. Quant à Geneviève, la mère, elle a fait un écart avec un beau jeune homme pour compenser ceux de son mari.

Lorsque tout se conclut – très vite – nul n’en revient : ni le lecteur, ni les protagonistes. C’était lui ?!

Une psychologie plutôt sommaire, des lieux incertains, mais une intrigue bien cousue qui laisse le suspense entier jusqu’au bouquet final. Mérite d’être lu.

Prix du Quai des Orfèvres 2004

Sylvie M. Jema, Les sarments d’Hippocrate, 2003, Fayard poche 2003, 343 pages, €16,00 , e-book Kindle €6,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , ,