Philosophie

Ne vous laissez pas prendre aux apparences, dit Alain

Un jour de fin 1910, alors qu’il relisait Voltaire, le philosophe constate que le héros, Zadig, « appelle à son secours la philosophie » parce qu’il est tombé amoureux de la reine. Il n’en est pas soulagé. C’est que les mots ne sont pas les choses, ni les sentiments. On a beau dire, donner des conseils, le cœur, le ventre, ne sont pas l’esprit et n’ont aucune raison. « Les maximes générales sont surtout bonnes contre les peines et les erreurs du voisin. Mais contre une fureur d’amour trompé ou d’ambition, ou d’envie, que pourrait une maxime ? »

On se souvient de la bourde célèbre de Frédéric Lefebvre, ancien secrétaire d’État, qui en 2011 a déclaré que son livre préféré était « Zadig et Voltaire », confondant ainsi le titre d’une œuvre de Voltaire, Zadig ou la Destinée, avec le nom d’une marque de vêtements pour femmes. Le secrétaire malheureux a fait passer sa passion pour le déstructuré sur le corps féminin avant son esprit littéraire. Peut-être se souvenait-il vaguement avoir eu Zadig au programme en classe de Quatrième, au moment où la puberté explose ?

« Savoir de vraie science, c’est percevoir clairement les choses présentes », analyse Alain. La connaissance vraie des choses est meilleure que toutes les maximes de sagesse, fût-elle populaire. Au lieu que les choses soient ce qu’elles sont, on voudrait qu’elles fussent autrement. Or c’est la connaissance vraie de l’objet, pourquoi il est comme cela, quelles causes le font voir ainsi, qui permet d’être « sauvé ».

« Toute passion se nourrit de fantômes et de notions confuses ; mais quand je me répéterais cela, quand je retrouverais dans ma mémoire tous les conseils de la philosophie et les meilleurs préceptes de la morale, cela ne me dispense toujours pas d’aller au fantôme et de voir ce que c’est », dit Alain. La reine avait-elle vraiment toutes les perfections que l’œil de Zadig y voyait ? Son regard qui papillonne, était-il jeu de séduction ou paupière sèche qui exigeait d’être humectée ? Oh, certes, c’est réduire l’amour à la gêne physique, c’est rapetisser la passion aux petits inconvénients du corps. Mais n’est-ce pas la vérité ?

Avant de monter sur ses grands chevaux en rêvant de chevaucher la reine, ne faut-il pas explorer plus avant ? « Tout le jeu des passions vient sans doute de l’idolâtrie, qui suppose des pensées dans les objets : et les yeux humains en sont un bel exemple », expose notre matérialiste. Il n’a pas tort. L’imagination est la pire des choses en ce qui concerne le vrai ; on se laisse avec elle toujours prendre aux apparences, sur lesquelles on bâtit une belle histoire. Sans savoir si cela se tient ou non. D’où les quiproquos, les avances qu’on accuse trop vite de « viol », les non qui veulent dire oui alors qu’ils signifient finalement non, mais seulement après, une fois qu’on a réfléchi et qu’on s’en persuade à bon compte.

Alain le regrette, mais c’est le tissu dont sont faits les humains : « Il n’est pas à craindre qu’on triomphe tout à fait des passions ; il ne s’agit que de les modérer, et d’amortir en quelque sorte une imagination qui vibre trop d’une erreur à l’autre ». Mieux vaut le savoir lorsqu’on juge quelqu’un. L’amour est aveugle, le désir submerge la raison, le consentement est une vaste blague tant il ne peut être ni raisonnable, ni éclairé sur le moment. Seules la discipline morale et la maîtrise de soi comptent – et cela vient non de la philosophie, ni des « grands principes », mais de l’éducation.

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Au-delà grec

Les Grecs n’ont aucun dogme sur l’au-delà. Ils ont différentes croyances selon les époques et les sectes.

Conception traditionnelle : « l’effroyable demeure d’Hadès » – un non-lieu.

Le terme désigne à la fois le royaume des défunts et le Dieu qui y règne. Hadès est le frère de Zeus et de Poséidon. Il est le maître d’un lieu impalpable, plongé dans une ombre brumeuse. Le dieu Hadès est un ravisseur universel, selon Callimaque. Il accumule les hommes comme des richesses. Sa seule crainte est que la terre s’ouvre pour mettre au jour aux yeux des autres dieux son royaume pourri. Comme tous les dieux il a droit à des offrandes et, dans son cas, c’est chaque mort inhumé selon les rites. Hadès partage son trône avec la froide Perséphone, fille de Zeus et de Déméter. Selon Homère, le pouvoir de Perséphone consiste à maintenir le reflet des défunts dans un dérisoire état vaporeux et amnésique. Hadès n’est pas Thanatos, il est Zeus souterrain et reçoit l’ombre du défunt qui s’y précipite naturellement à l’issue des rites funèbres. Le point d’accomplissement de la mort est le dieu en même temps que le lieu. Dans l’Hadès, tout est ténèbre, inconscience, inconsistance, réclusion définitive. C’est un empire de la nuit – mais pas un néant. Plutôt un reflet du vivant, un semblant de ce qui a eu vie. Le lieu Hadès est au-delà de ce qui a donné au monde sa figuration. Pour y accéder, on doit traverser le fleuve Okéanos, entité primordiale dont tous les êtres sont issus. Le dieu Hadès est la face invisible de l’ordre du monde.

Conception orphique

Elle réactive la mémoire de l’origine divine de l’âme et nie sa représentation homérique comme vaporeuse et amnésique. L’au-delà orphique est un lieu où l’âme oublieuse de son origine divine – qui a transgressé le double interdit de tuer et de consommer ce qui a vie – est vouée aux souffrances de l’existence terrestre en étant emprisonnée dans un nouveau corps. Seule l’âme qui a vécu de façon orphique, en s’écartant de toute propension à faire couler le sang, pourra progresser jusqu’à Perséphone. En qualité de juge, elle l’autorisera ou non à se rendre dans les saintes prairies. Des lamelles d’or découvertes sur la poitrine du défunt ou auprès de sa main rappellent aux âmes la bonne direction à prendre et le bon mot de passe à prononcer au gardien d’outre-tombe. Elles soulignent un au-delà orphique comme un paysage éclairé, avec une topographie repérable. Pour la croyance orphique, pas de néant non plus, mais la persistance de l’âme. Une croyance en forme de consolation pour nier la mort définitive.

Mystères d’Éleusis

L’Hadès éleusinien est baigné de clarté – mais seulement pour les initiés. L’au delà est toujours situé sous terre selon Pindare, mais l’initiation éleusinienne permet une sorte de répétition pour emprunter le bon itinéraire vers la clarté salvatrice. Cet au-delà de lumière s’ouvre aux seuls défunts aptes à découvrir le chemin, ceux qui ont éprouvé les rites sacrés. Il se ferme à tous ceux qui ont négligé l’initiation – un bon moyen clérical de retenir les adeptes.

Îles des bienheureux

Enfin, pour Hésiode, selon la volonté de Zeus, certains hommes de la race divine des héros échappent à la mort. Ils séjournent dans un au-delà apaisé, aux confins de la terre. Le lieu est situé au bord des tourbillons profonds d’Okéanos. Ainsi Pélée, Kadmos et Achille sont-ils des héros élus pour les îles. Mais elles sont aussi accessibles à tous ceux qui ont eu l’énergie de garder leur âme pure de mal, en suivant la route de Zeus. Platon, dans le Gorgias, associe explicitement les îles des bienheureux à l’idée de récompense d’une vie vertueuse. De façon pré-chrétienne, il fait de l’au-delà un jugement selon les modes de vie observés ici bas.

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Pensez le réel présent, dit Alain

Les faits divers font réfléchir, mais surtout imaginer. Or l’imagination est la folle du logis, celle qui devrait être enfermée, domptée, canalisée, pour ne pas nous rendre fou en totalité. C’est à la raison de le faire, pense Alain. « L’imagination est pire qu’un bourreau chinois ; elle dose la peur ; elle nous la fait goûter en gourmets. »

Ainsi d’un promeneur écrasé par une automobile, tué net. « Le drame est fini ; il n’a pas commencé ; il n’a point duré ; c’est par réflexion que naît la durée », analyse Alain. Celui qui pense à l’accident en juge très mal, car il n’est pas celui à qui c’est arrivé. « J’en juge comme un homme qui, toujours sur le point d’être écrasé, ne le serait jamais ». C’est insupportable, et mieux vaut un fait réel qu’une hypothèse sans cesse ressassée. « Un fait a cela de bon, si mauvais qu’il soit, qu’il met fin au jeu des possibles, qu’il n’est plus à venir et qu’il nous montre un avenir nouveau avec des couleurs nouvelles. »

On souffre de voir un malade, un vieillard Alzheimer, un ivrogne qui regrette un ami mort. « On souffre parce que l’on veut qu’ils soient en même temps ce qu’ils sont et ce qu’ils ne sont plus. » Mais ce n’est pas le réel. Ce qui est réel est l’instant suivant, pas le passé irrémédiable. « Un homme vieux, ce n’est pas un homme jeune qui souffre de la vieillesse ; un homme qui meurt ce n’est pas un vivant qui meurt », analyse le sage. Il n’y a que les vivants qui soient atteints par la mort et, si l’on y est sensible, c’est par empathie, pas par réalité de la mort en sa propre chair.

« De là un faux jugement sur la vie, qui empoisonne la vie, si l’on n’y prend garde. Il faut penser le réel présent de toutes ses forces, par science vraie, au lieu de jouer la tragédie. » Imaginer est la pire des choses lorsqu’elle fixe l’esprit sur le passé révolu. Le mort est mort, paix à son âme ; rien ne le fera revenir, si ce n’est, peut-être, les souvenirs de ceux qui l’ont connu et les œuvres, bonnes ou mauvaises, qu’il a laissé. Le vieillard ne redeviendra pas jeune, malgré les fantasmes des friqués de la tech qui « croient » cela possible. Il faut faire avec le réel, pas le regretter, ni le fantasmer. Il faut vivre au présent concret, et non dans l’imagination du peut-être.

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Le mal vient qu’on néglige le vrai, dit Alain

En décembre 1910, le philosophe relit Épictète. Et ce qu’il lit fait tilt : « Supprime l’opinion fausse, tu supprimes le mal », dit Épictète. Et il cite nombre d’exemples. C’est l’ignorance et la peur qui crée le mal, non la vérité. « Le remède est le même, contre toutes les peurs et contre tous les sentiments tyranniques, analyse Alain, il faut aller droit à la chose et voir ce que c’est. »

Les marins ont peur de la tempête alors qu’ils devraient avoir peur de leur savoir-faire ou de leur bateau. Ont-ils bien vérifié les voiles ? Bien vérifié les cordages ? Bien vérifié que la barre peut tenir ? Si des marins se couchent en voyant des rochers approcher, c’est bien de leur faute s’ils se fracassent dessus. Ce n’est pas la faute des rochers, mais de leur abandon, de leur peur de les affronter, de leur ignorance de ne les avoir pas vus. « Celui qui saurait penser simplement à des rochers, à des courants, à des remous, et en somme à des forces liées entre elles et entièrement explicables, se délivrerait de toute la terreur et peut être de tout le mal. »

Voir clairement ce que l’on fait est la seule façon de s’en tirer face au destin. Car le destin n’est que hasard qu’on laisse faire si l’on ne fait rien – ou manipulation par les auteurs des fausses vérité, ces fake news si prisées des dictateurs à la Trump ou Zemmour. Prenons comme exemple ce qui nous préoccupe aujourd’hui, la guerre possible contre la Russie dans quatre ans. Ciel, la guerre ! s’exclament les imbéciles. Au secours, virons pacifistes ! disent les lâches, en général de gauche, comme ceux qui ont voté en 40 les pleins pouvoirs à Pétain. Comme si être pacifiste avait un jour écarté le risque de guerre. Se soumettre à Hitler n’a pas empêché Hitler d’envahir la Pologne puis la France. Se soumettre à Poutine aboutirait au même résultat.

Il ne s’agit pas d’être va-t-en-guerre, il s’agit de préparer une guerre possible. La paix est à ce prix ? Or l’ogre de Moscou joue sur la peur, il adore rouler sur sa langue les mots de nucléaire ou de bombe, car il sait que cela fait peur aux frileux bourgeois hédonistes – ceux qui s’offusquent des tueries du narcotrafic mais n’en achètent pas moins leur shit (« la merde » en globish) auprès des trafiquants. Poutine sait que toute bombe lancée engendrera une bombe en retour et que son peuple en souffrira, et lui en premier. Peut-être est-il suicidaire ? Peut-être est-il en fin de vie ? Peut-être est-il assez malade dans son corps et dans sa tête pour le croire ? Peut-être, pense-t-il ainsi entrer dans l’histoire ? Comme Staline comme Hitler, comme Mao, comme Pol Pot, comme tous ces grands massacreurs de l’humanité. En tout cas, céder à la peur n’est pas la solution. Faire face à ce qui arrive est la bonne attitude. « Il faut aller droit à la chose et voir ce que c’est. »

Or, ce qui est est que la Russie est une nation qui s’affaiblit de jour en jour, la démographie s’effondre, les élites éclairées s’exilent, l’économie part à vau-l’eau, tout entière à la guerre. La Russie se vend à la Chine, gorgée de ces matières premières dont elle se fait gloire, mais qui sont déjà du passé : le pétrole, le gaz. La population est trop faible pour tenir l’au-delà de l’Oural, sous-peuplé jusqu’au Pacifique. Ces terres que les Chinois innombrables, dix fois plus nombreux que les Russes, investissent depuis des décennies à bas bruit.

La Russie veut faire peur car elle est de moins en moins crédible. Elle croit l’Occident faible, et notamment l’Europe qui a fléchi hier face à Hitler et qui fait aujourd’hui le gros dos face à Trump. Mais il faut craindre les réactions de ceux qui sont acculés le dos à la mer. On l’a vu en Ukraine, le peuple était plutôt pacifique, pro-européen, pro-hédoniste. Devant l’invasion, ils se sont rebellés, ils ont résisté, et ont bouté dehors la grande armée russe soi-disant invincible, qui ne parvient qu’avec de très gros efforts et de très lourdes pertes à récupérer quelques kilomètres carrés.

Seule une analyse du vrai permet de surmonter les obstacles et d’agir comme il le faut. Certainement pas les fantasmes, ni les croyances, ni la peur. Ni les fake news des complotistes qui préparent le pouvoir autoritaire !

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Laissez-vous prendre… par les choses, dit Alain

À l’occasion d’un voyage en chemin de fer en 1910 déjà, notre philosophe réfléchit à ce qu’il entend des voyageurs. « J’entends toujours des gens qui disent, vous n’arrivez qu’à telle heure, comme ce voyage est long et ennuyeux ! Le mal est qu’il le croient ». En effet, le voyage n’est ennuyeux que si l’on s’y ennuie. Pas si l’on passe le temps imposé à regarder ce qui se passe autour de soi.

« Supprime le jugement, tu supprimes le mal, » disait le stoïcien. Et, dit Alain, « si l’on regardait les choses autrement, on serait conduit à considérer un voyage en chemin de fer comme un des plaisirs les plus vifs. » Il suffit d’observer le paysage et les gens, ou même son journal si l’on veut faire de ce temps immobilisé un temps utile. « La vie est pleine de ces plaisirs vifs, qui ne coûtent rien, et dont on ne jouit pas assez », écrit encore Alain.

Les raisonnables sont ceux qui gardent leur passion pour le juste moment, dit le philosophe. Ainsi, l’escrimeur efficace n’est pas celui qui frappe du pied la planche comme un terrible matamore (à la Poutine), mais ce flegmatique qui attend qu’une ouverture lui permette de porter son coup (à la Zelensky).

C’est ainsi que je voyage en train ou en avion, les yeux ouverts et les sens en alerte. Même lorsque c’était à titre professionnel, où il fallait être préparé et ne pas être en retard, rien ne m’empêchait de goûter l’atmosphère, le moment, les gens, le paysage. Et j’ai fait ainsi nombre d’observations heureuses ou édifiantes. On apprend toujours à observer sans juger. D’autant que rien n’empêche de juger ensuite, mais ce n’est qu’ensuite, après analyse et raisonnement.

Laissez être, dit Heidegger ; laissez-vous recevoir dit le voyageur ; « les choses n’attendent qu’un regard pour vous prendre et vous porter, » dit Alain.

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Chaque humain est éternel, dit Alain

Il dit « chaque homme », mais c’était avant que le féminisme maniaque impose à tous une torsion du sens. « Homme » signifie, depuis l’origine de la langue, non seulement le mâle (comme disent les Anglais) mais l’espèce humaine. Donc chaque humain est éternel, « dans ce qu’il exprime » avance Alain.

Certes chacun est unique et ne sera jamais reproduit, sauf par clonage de fiction. Et encore ! Ce ne seront que les caractéristiques biologiques : les gènes – et ni l’épigénétique, ni l’environnement familial, ni l’éducation, ni la culture, ni les circonstances historiques… Seul l’action de figer le Temps permettrait de reproduire l’identique.

C’est ce qu’ont tenté les sculpteurs, et le philosophe évoque « le buste d’un philanthrope » qu’il a vu « hier », donc le 20 novembre 1910. Tout ce qu’il voit le fait penser, avis aux intelligents. Il avait « l’air d’un sous-chef à son bureau. Peut-être de son vivant, avait-il cet air-là ; car les hommes prennent souvent un air déplaisant, dès qu’ils pensent qu’on les regarde ; et le sculpteur avait copié toutes les rides, ce qui fit dire peut-être, à la famille et aux amis, que c’était bien ressemblant. Tous ces témoins sont morts, et il nous reste un vilain bonhomme de marbre ». Autrement dit, copier le réellement réel ne rend pas justice à l’homme ; c’est du travail bête.

Alain n’évoque que « les anciens », mais les sculpteurs grecs savaient éterniser l’humain par leurs statues. Il ne « copiaient » pas servilement le réel mais l’embellissaient ; ils n’étaient pas « scolaires » (cet idéal du Français moyen, très conformiste) mais créateurs. Il faut oser modifier certains traits de la réalité pour faire surgir la personne. « Si vous faites un coureur en marche, il sera toujours immobile ; ce serait une faute si l’on copiait un moment de la course, il faut exprimer toute la course par une seule attitude. De même, il faut exprimer tous les mouvements d’un visage par des traits immobiles. »

Cela veut dire d’abord « se délivrer de la mode », dit Alain. « Elle nous cache l’homme ». Il faut « essentialiser les traits. » Car il y a un certain nombre de types. « Que reste-t-il d’un homme ? Une manière d’être humain. De grandes choses, et non pas de petites misères ; un portrait pour l’avenir, non pour les morts. Plus beau que l’homme ; plus homme que l’homme. »

Car, analyse Alain, « c’est l’expression qui nous trompe ; on appelle expression l’air de chacun, qui le fait reconnaître ; mais cela, c’est plutôt l’impression que l’expression ; l’impression est belle chez le vivant ; dans le marbre, elle est hideuse. L’expression suppose un langage ; quelque chose de commun et d’ordinaire, qui ait pourtant de la beauté et de la puissance. » C’est l’éternel qui est recherché en l’homme sculpté, pas l’individu réel ; celui-ci n’est que la pâle copie d’un idéal. Or on ne fixe que l’idéal, pas le réel, car le réel change à tout instant.

Ce pourquoi, et c’est mon avis qu’aucune sculpture contemporaine ne peut remettre en question, l’art grec m’apparaît comme le plus achevé de l’humanité dans l’histoire pour glorifier l’homme. Certes, il est l’expression d’une culture particulière, d’un univers différent des Bambaras ou des Ming qui ont chacun une autre signification de l’idéal humain. Mais nous sommes Européens avant d’être de l’humanité.

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Alain s’égare

Il commence par une description, puis le fil de sa plume parle d’autre chose ; il s’égare. D’ailleurs il n’a pas mis de titre, reprenant la première phrase : « Je revois une toute petite ville ». Le propos n’est pas la ville, mais tout d’abord, les femmes et les hommes. « Pourquoi les femmes en société et l’homme seul ? ». Ensuite la solitude, propice à la pensée.

On le voit, rien de net, un esprit d’escalier, un fil de plume. Cela fait plaisir, autant à écrire qu’à lire, mais apprend-t-on quelque chose ?

L’homme, souvent seul, serait plus inquiet ou plus triste. A moins que ce soit sa nature différente de celle de la femme, car « la femme est un moment de l’espèce, très exactement, puisqu’elle porte les œufs. L’enfant est une partie de la femme qui se détache et survit ». Un brin sexiste, en tout cas anachronique, vu de 2025. Mais on pensait ainsi en 1910.

Les hommes et les femmes ont une nature, et celle de l’homme serait « plus portée à regarder et moins à parler ». Est-ce nature ou éducation ? Ou tout simplement occasion ? Alain voit l’homme comme « poète, voyageur, inventeur, guerrier. Ses rêveries sont autour de lui. Il ne s’amuse point à sentir, penser est son lot. » Pas la femme ? C’est peut-être accorder trop d’importance à la nature et minimiser la culture. C’est qu’on n’éduquait pas les femmes autant que les hommes, en ce temps-là ; elles n’avaient pas même le droit de vote, ni celui d’ouvrir un compte bancaire.

Maintenant, la pensée. « Parlez-lui des choses », à l’homme, dit Alain, « le voilà hors de lui et content. Ramenez-le à lui, il tombe dans les passions chagrines. Or, qu’est-ce que parler le plus souvent ? C’est ressasser, c’est redire ce qui est passé ou ce qui recommence. » D’où la solitude. « Dans le fait, on a toujours vu des gens qui ne se plaisent pas trop en eux-mêmes rechercher la solitude monastique. La réflexion et le jeu, l’invention, ce sont encore des monastères. Penser, c’est s’oublier. » Bof… un peu faible, à mon avis. C’est parler pour parler, autrement dit ne rien dire. On n’est pas toujours inspiré.

La solitude n’est pas toujours oubli de soi ; c’est aussi un recueillement pour mieux observer la nature, les oiseaux, les plantes, les animaux humains. Jamais les écrivains ne sont meilleurs que lorsqu’ils voyagent seuls. Car ils se quittent, ils laissent leurs habitudes, leurs congénères, leur civilisation. Pour s’offrir tout entier, avec ce qu’ils sont, à l’atmosphère, au choc, à la nouveauté. Quant au jeu, même aux échecs, nul n’est solitaire ; il a toujours un adversaire, un autre qui veut gagner. Où est la solitude en ce cas ? A moins qu’être seul soit une nature humaine, auquel cas c’est bien parler pour ne rien dire.

Je ne sais ce qui a poussé Maurice Savin, qui a « choisi » un lot de Propos en Pléiade, à avoir retenu celui-là. A moins que je n’aie pas compris tout le sel de cette divagation – ce qui est toujours possible.

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Il est simple d’être heureux, dit Alain

Le philosophe voudrait enseigner l’art d’être heureux quand les circonstances sont passables et non pas seulement quand le malheur arrive. « La première règle serait de ne jamais parler aux autres de ses propres malheurs présents ou passés. »

En effet, les plaintes sur soi ne peuvent qu’attrister les autres et la tristesse est comme un poison. « Chacun cherche à vivre, dit Alain, et non à mourir ; et cherchent ceux qui vivent, j’entends ceux qui se disent contents, qui se montrent contents. »

Ces règles étaient celles de la société polie, analyse Alain. Et la bourgeoisie succédant à l’aristocratie a rendu le franc-parler à la conversation, et il trouve cela bien. Probablement plus sincère et moins hypocrite. Encore que les salons bourgeois ne cèdent rien en non-dits et évitements à ceux des aristocrates d’Ancien régime. Mais ce n’est pas une raison pour cela d’apporter toutes ses misères dont la conversation.

« Car souvent, par trop d’abandon, par trop de confiance, on vient à se plaindre de petites choses auxquelles on ne penserait même pas si l’on avait un peu le souci de plaire. » Et il est vrai que placer des mots sur les choses les rend réelles, objectives, opposables. Dire que l’on a mal, c’est avoir mal. D’où la méthode Coué de se dire qu’il n’en est rien. C’est une méthode d’autosuggestion inventée par le psychologue et pharmacien français Émile Coué de la Châtaigneraie, né en 1857, qui fait des mots des performatifs, une prophétie autoréalisatrice. Dompter l’imagination, « maîtresse d’erreur et de fausseté » selon Pascal, « folle du logis » pour Malebranche, est salubre. Il suffit d’y croire pour que la pensée positive réussisse. Cela ne marche pas toujours, mais on aura au moins essayé. Aide-toi, le Ciel t’aidera, dit la sagesse populaire.

Mais penser à autre chose qu’à soi est aussi utile pour oublier ses soucis et malheurs. Ceux qui intriguent auprès des puissants, montre par exemple Alain, oublient leurs petit maux. Et ils ont plaisir à le faire. « L’intrigant est premièrement délivré de toutes les petites peines qu’il n’a point l’occasion ni le temps de raconter. » Une stratégie d’évitement qui évite de ruminer et de s’enfoncer dans la déprime de soi.

C’est la même chose avec le mauvais temps. Le temps n’est pas mauvais en soi puisque la pluie est bonne pour les plantes et pour les nappes phréatiques. Alain, le Normand, dit : « au moment où j’écris, la pluie tombe, les tuiles sonnent ; mille petites rigoles bavardent ; l’air est lavé et comme filtré ; les nuées ressemblent à des haillons magnifiques. Il faut apprendre à saisir ces beautés-là. » Et il a raison. Les Japonais disent de la pluie qu’elle fait pousser le riz plutôt que de se plaindre de l’humidité, c’est une sagesse. Les plaintes n’y retranchent rien. Donc, énonce Alain, « bonne figure à mauvais temps. »

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Athée, réflexions grecques

Dans son Dictionnaire du paganisme grec, le philosophe Reynal Sorel décrit les divers sens qu’ont pris le mot athée en Grèce ancienne. Est athée qui ne participe pas au culte, ou qui se voit abandonné des dieux, ou qui nie leur existence. Il y a donc des nuances.

C’est d’abord l’impiété

L’athée ne participe pas au culte de la cité et n’observe pas les lois sacrées des sanctuaires. Or la préoccupation de la cité est sa cohésion, fondée sur les cultes rendus à ses dieux protecteurs. Aujourd’hui, c’est l’idéologie, représentée le plus souvent par les partis en démocratie, ou par un parti unique et une croyance obligatoire dans les pays dictatoriaux comme la Chine et la Russie. Voire une croyance religieuse d’État comme dans les théocraties d’Iran ou d’Arabie saoudite. A noter que la croyance d’État n’oblige pas ledit État à l’imposer à tous : c’est ainsi qu’au Royaume-Uni, en Suède, le roi est chef religieux aussi bien que chef de l’État, mais que les droits à la liberté de croire, de penser et de dire sont assurés. Dans les États totalitaires, l’impiété envers la croyance officielle, qu’elle soit religieuse ou idéologique, est considérée comme une mécréance qui peut être condamnée par la mort (sous Daech), ou comme une folie, un esprit tordu hors du sens commun, qui induit le régime à vous isoler dans des asiles psychiatriques ou des camps de redressement où le travail, par son obéissance purement manuelle, est destinée à vous remettre la tête à l’endroit.

Mais être impie ne signifie pas mépriser le divin, ni Marx dans les pays communistes, mais à ne pas leur sacrifier ni leur adresser la moindre prière. Pour le disciple de Socrate appelé Aristodème le Petit, la raison en est que les bienheureux immortels n’ont pas besoin des services des humains. Ils sont trop grands pour avoir besoin des hommages. De même, Marx est un sociologue qui a décrit des mécanismes scientifiques qui vont au-delà de la croyance ; il n’est pas besoin d’être marxiste pour les constater. D’ailleurs, ceux qui étudient ses textes, laissés inachevés, disent volontiers que Marx n’était pas marxiste – au sens d’aujourd’hui. L’impiété est ainsi une opposition à la conception traditionnelle qui réduit les dieux à leur attente de sacrifices offerts par les humains – ou qui réduit les idéologies à leur révérence intellectuelle.

C’est ensuite le mortel abandonné des dieux

Un type d’athée est aussi celui qui reconnaît la puissance divine mais que les dieux abandonnent. Il ne nie pas l’existence des dieux, mais est privé de leur secours. Ainsi Œdipe roi chez Sophocle, délaissé par le dieu qui ne daigne même pas le châtier de son crime. Ainsi les sincères communistes, sous Staline, pris dans des procès d’intentions dont l’Aveu est l’aboutissement. Les dieux existent, le communisme est une espérance, l’athée le sait, mais ils subissent en creux le poids de cette existence, selon l’interprétation des clercs.

C’est enfin celui qui nie catégoriquement l’existence des dieux

Mais ce dernier sens n’apparaît pas avant Platon. Pour le philosophe, il s’agit d’ailleurs d’une maladie, ce qui réjouira les chrétiens. En réalité, nul ne croit vraiment en « rien » ; la plupart du temps, on ne croit pas à « la belle histoire » de l’Être suprême qui aurait tout créé, donc tout prévu mais sans intervenir contre le mal, et qui viendra nous sauver. On réserve le jugement, faute de preuves possibles. Le concept de dieu n’a pas de « sens » rationnel. Il s’agit d’une croyance, pas d’un fait établi. L’athée aujourd’hui n’est pas dupe de l’illusion qui saisit la majorité des gens. Ainsi Épicure rejetait les « fantaisies mensongères » dont se contente la foule au sujet des dieux. Il nie ainsi le « dieu » de l’opinion commune, objet de foi, lui qui ne l’a pas. Les dieux d’Épicure sont bien trop épicuriens pour s’occuper du monde ; ils s’en foutent. Y croire n’a aucun intérêt pratique, sauf la consolation que certains y trouvent, mais pas plus qu’avoir recours aux charlatans, prédicteurs d’avenir ou tourneurs de tables.

Aujourd’hui, l’athée réserve son avis sur un autre être au-delà de l’être humain : il est plutôt agnostique.

L’athée n’était pas un impie, au sein du paganisme, tant que son athéisme ne s’affichait pas publiquement. Il lui suffisait de faire semblant, de faire comme tout le monde, de suivre la doxa, le mainstream comme disent les snobs qui veulent faire américain. Aujourd’hui encore, quiconque veut vivre heureux doit cacher son vrai moi et faire semblant d’être comme tout le monde, de dire ce que tout le monde dit et de croire ce que tout le monde croit – tout en votant dans le secret des urnes comme il le veut. C’est cette récente révolte contre le politiquement correct, déliré en woke, que le populisme a agité pour promouvoir une politique réactionnaire. Or si la révolte contre les abus est saine, le balancier va souvent trop loin, jetant bébé avec le bain. Être impie envers le woke, oui ; nier ce qu’il dit de juste sur les minorités, non.

Le Hillbilly, ce plouc des collines, ce Beauf que la gôch française brocardait allègrement il y a peu encore, est impie pour la croyance « progressiste », ce culte de la cité des intellos dans l’entre-soi. Il fait des ravages à l’université où tout le monde est sommé de penser pareil, comme « les jeunes » pris en masse indifférenciée, sous peine d’être ostracisé, cancelé comme disent les snobs qui veulent faire américain. Or l’adolescence (de 10 à 25 ans) est très sensible au regard des autres, à l’opinion des autres ; elle a besoin de socialiser, sous peine de dommages psychiques, comme l’isolement Covid l’a montré. L’athée ado, abandonné des dieux de l’opinion qui compte pour lui, doit être fort ou soutenu par des adultes pour résister à cet abandon et vivre sa solitude – ou trouver des clubs alternatifs, de nos jours souvent antidémocratiques, religieux, sectaires, ou genrés (féministes, masculinistes).

On le voit l’athéisme n’est pas cette dénonciation réductrice du christianisme qui accuse tous ceux qui ne croient pas au Dieu unique des deux Testaments. Le concept d’athée est bien plus riche et chatoyant que la pauvreté de la propagande chrétienne l’a assigné dans l’histoire intellectuelle. Prendre du champ, en allant par exemple voir chez les Grecs, permet de s’en délivrer.

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Le soin de l’âme chez Socrate

Socrate est philosophe, pas religieux. Il distingue les traditions des lois sacrées et ce qu’il appelle « l’antique parole » dans le Phédon. Autant les lois sacrées sont propres à chaque sanctuaire, et leurs traditions plurielles, autant l’antique parole est universelle. « Elle concerne le soin de l’âme, ce que précisément la religion civique ignore, celle-ci se pliant fidèlement aux pratiques cultuelles fixées par les traditions et destinées à attirer sur toute la communauté la protection des dieux qui ont, à la place d’une âme, une puissance toujours ambivalente, soit bénéfique, soit maléfique, que le mortel de l’âge de fer – le contemporain – doit gérer ».

La croyance commune grecque, qui voit tous les défunts dans le même état vaporeux, inconsistant, est en rupture avec cette fameuse antique parole. Dans le Phédon de Platon, Socrate philosophe sur la mort et déclare : « J’ai bon espoir qu’après la mort, il y ait quelque chose, et que cela, comme le dit au reste une antique parole, vaut beaucoup mieux pour les bons que pour les méchants. » Socrate évoque ainsi une âme qu’il immortalise d’après l’antique parole, ignorée par le culte de la cité. Car la religion dans la cité ne sait s’occuper que de sa protection collective, et pas de l’humain comme individu.

Il semble, selon Socrate, que cette antique parole soit une révélation faite aux hommes par la philosophie et non par la religion. Le culte ne se préoccupe pas du soin de l’âme mais de celui de la communauté, en s’attirant les dieux par les rites sacrificiels. Rappelons que les hommes sont séparés des dieux par ce fossé qu’est la mort, que les immortels ne peuvent connaître. L’âme serait donc un moyen de préserver la part de dieu qui existe chez les mortels. Ce n’est pas le dieu qui descend vers des hommes qui seraient ses créatures, mais les hommes indépendants des dieux par leur nature, qui s’immiscent dans la sphère des dieux par le biais de leur âme.

Mais ce n’est que l’avis de Socrate, philosophe, et pas celui du Grec moyen, citoyen.

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L’ordre est dans les étoiles, dit Alain

Tout change ici-bas, mais tout semble immuable dans les étoiles. Elles changent, mais si lentement qu’une vie humaine ne les voit qu’immobiles. « Les bergers chaldéens les voyaient comme nous les voyons. En cette saison, à cette même heure, la première de la nuit, Virgile pouvait les voir sortir de la mer ou s’y plonger, comme les avait vues le pilote d’Énée. »

Ce sentiment d’écart profond entre le ciel et la terre « secoue la pensée jusque dans son fond. » Que sont nos petites destinées face à celle de l’univers ? Il est pourtant fini, comme nous, mais d‘une autre finitude. Elle serait incommensurable, soupçonnons-nous. Dès lors, comment attacher une telle importance à notre petitesse égoïste et à nos minuscules problèmes ? « Nos passions changent comme des reflets sur l’eau, et nos désirs dévorent le temps à venir. Mais, si nous regardons à nouveau les étoiles, les temps sont soudain abolis, nous voyons l’ordre et l’éternité. »

Car tout tient comme par calcul, dans cet univers immense. Tout est à sa place, dans son mouvement, et « ce sont certainement les mouvements du ciel qui donnèrent aux hommes la première notion d’un ordre à chercher dans les choses, d’où toute leur puissance et toute leur justice est sorti. » C’est l’harmonie des sphères qui donne le sentiment de l’harmonie des êtres ; les attractions et répulsions des planètes qui sont l’exemple des poids et contrepoids en politique ; les lois universelles calculables qui montrent le chemin de la connaissance.

Cet ordre tombe « ainsi réellement du ciel, mais tout autrement que les prêtres ne le disent », ironise Alain, en profond sage. Il veut dire que les caprices des humains et les cris des ignorants nous étourdiraient, si les adultes mûrs n’avaient pas la conviction que tout est lié, du plus petit au plus grand, et tenu par les lois mathématiques qui régissent l’univers. « Là est le modèle de toute science humaine, et de toute machine humaine, et de toute sagesse humaine. »

Certains regardent les images, observe Alain, c’est-à-dire les étoiles et leur position dans le ciel ; les autres lisent l’univers dans cet ordre ainsi donné par les astres. Mais tous s’y réfèrent, qu’ils en soient conscients ou non.

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Âme des Grecs antiques

« En terrain grec, c’est la philosophie qui se préoccupe de l’âme, non la théologie qui est cette partie de la mythologie qui concerne les dieux », écrit Reynal Sorel. C’est donc un sujet physique, terrestre, qui appartient à l’humain.

Chez Homère, la psukhê n’est rien hors du corps, seulement fumée. Quand le corps est privé de psukhê, il s’effondre. Ce qui n’est pas forcément la mort, mais un évanouissement, une syncope, un coma. Ainsi, Andromaque s’évanouit-elle à l’annonce de la mort d’Hector. Ainsi Sarpédon s’évanouit-il lorsque Péladon lui extrait à vif une pique fichée dans la cuisse. La psukhê est une force de consistance mais pas de conscience. Elle anime le corps et les forces de vie dans la machine. L’âme n’a rien de divin mais tout d’humain.

C’est le Ve siècle grec avant qui a développé l’idée inconnue d’Homère de ce retour de l’homme à l’éther. Cette région éthérée du ciel est le lumineux absolu. Or, si les âmes des défunts montent vers ce lieu divin, c’est qu’elles sont autant d’étincelles de l’éther immortel, dit Euripide. Alors l’âme participe de l’immortalité des dieux. Il s’agit d’une modification radicale de conception. L’âme comme marque de faculté de discernement humaine, proche de celle des dieux mais à niveau inférieur. Cela permet aux vivants de comprendre les événements et de délibérer intérieurement. S’il y a persistance d’une conscience après la mort, alors l’âme s’intellectualise. Mais elle n’est toujours pas spiritualisée.

Cette étape suivante vient avec la tradition orphique et avec le philosophe Platon. L’âme immortelle devient ce que nous considérons comme une âme divine. Pour la tradition orphique, elle avait une double origine divine, titanesque et dionysiaque. Les Titans ont démembré et dévoré Dionysos. Ils ont été foudroyés par Zeus et se sont consumés alors en une suie d’où est apparu l’homme, à la fois contaminé par une pulsion meurtrière et tenaillé par une pureté dont son âme conserve le souvenir. Il a donc une âme immortelle à deux faces. La première prompte à la démesure issue des Titans, l’autre victime et pure, issue de Dionysos. « Le défunt qui a suivi le genre de vie orphique pourra enfin trouver le chemin menant aux saintes prairies de Perséphone. (…) Quant à l’âme impure, toujours soumise à la pulsion de démesure titanesque, toujours satisfaite de verser le sang (…), elle se trouve plongée dans le cycle infernal des réincarnations qui sont autant d’épreuves pour enfin tendre vers la pureté par l’ascèse orphique »

C’est avec Platon que la logique s’impose : si une âme est immortelle, alors il faut en prendre soin et tourner son esprit vers le souverain Bien et Beau, le Vrai accessible par la raison. L’âme se moralise et Platon conçoit l’existence de jugements et de châtiments à subir lorsqu’elle sera affranchie de son corps. Pour lui, l’homme est immortel et indestructible. Son âme peut prendre le divin pour spectacle et pour aliment, se débarrassant ainsi de l’humaine misère (Phédon). À la mort, l’âme se sépare du corps.

On le voit, la tradition grecque est passée du corps physique à l’âme immatérielle ; de la finitude des chairs pourrissant sous la terre à l’étincelle qui subsiste dans l’éther. Les dieux n’ont pas d’âme puisqu’ils sont immortels. Ce sont les hommes qui ont inventé le chemin vers eux, avec les Orphiques, avec Platon, avec Aristote et ses trois âmes successives : le végétatif de la plante, le sensitif de l’animal, l’âme intellective de l’homme. Il faudra encore du temps jusqu’à saint Augustin.

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Reliez le savoir à la nature, dit Alain

Le philosophe Alain 1910 rêve sur l’almanach. Les paysans le lisent, dit-il. « Quoi de plus beau pour eux ? Les jours qui viennent, et les mois, et les saisons, ce sont déjà jalons sur leur projet. »

Bon, mais tout commence par les étoiles. Leur départ et leur retour, qui est le squelette de l’almanach. « Une année, c’est un tour complet des étoiles. » Elles marquent les saisons. « Ce n’est pas un petit travail que d’expliquer la relation entre l’Ourse qui tourne au ciel et l’oiseau qui fait son nid. Mais encore faut-il commencer par la remarquer. Je dirais même par l’admirer. » Or, dit Alain, les paysans ont un peu oublié ce regard vers les étoiles. Le laboureur lit maintenant le journal. « C’est la ville qui imprime l’almanach et à la place des mois qui sont au ciel. Elle nous dessine des casiers sans couleur, des semaines et des dimanches, selon le commerce et les échéances. » Et de nos jours, les paysans ne sont plus guère des paysans, à part les bergers et les maraîchers bio peut-être. Ils sont devenus des industriels, plus portés à regarder le net et leurs applications météo que les étoiles.

Tel est le progrès, qui sort de terre pour aller en ville. Mais que connaissent les gens des villes de la nature ? Ou de la marche des saisons et des astres ? Restent les fêtes traditionnelles, précieuses pour se souvenir du lien entre les humains et le monde qui l’environne. « Heureusement, la nature célèbre aussi Noël et Pâques. Heureusement, la fête des Rameaux est écrite dans les bois. » Haro sur les woke qui voudraient éradiquer les fêtes traditionnelles au nom du « respect » des autres coutumes !

Alain, le philosophe, rêve donc d’un grand almanach qui servirait à tous, des écoliers aux adultes. « Dans l’almanach auquel je rêve, on verrait l’année tourner sur ses gonds ; c’est ouvrir de grandes portes sur l’avenir, et élargir l’espérance. Les hommes seraient plus près d’être poètes, et plus généreux, s’ils ne cessaient de lier leurs travaux à ce grand Univers. » Un rêve communiste de relier l’homme à sa propre nature, que le travail industriel parcellaire a brouillé.

Il a une fibre pré-écologiste, ce philosophe, au début du 20e siècle. Il garde un côté romantique à la Rousseau ou à la Chateaubriand, avec en plus ce souci positiviste du savoir et de l’instruction. Commencez par le tracé des étoiles, la course du soleil et les phases de la lune. D’où les saisons et les travaux des champs et du jardin. « On en parle assez dans tout almanach, et c’est le plus beau. Si on y mêlait les plus sûrs conseils de la chimie et de la médecine, l’almanach serait un beau livre. Quoi de plus ? Une bonne géographie de la région ». A partir de là, les ressources, les productions agricoles et industrielles, les échanges, le mouvement de la population. L’histoire viendrait tout naturellement. Au fond, l’instruction à l’école n’est autre chose que cette description systématique de l’univers et de ses liens avec les hommes, pense Alain.

De nos jours, la spécialisation vaut tout. Chacun ne voit que le petit bout de sa lorgnette, assis tout seul devant son ordinateur « personnel » (Personal Computer). Pas de synthèse, pas de vision globale, mais son petit travail tranquille de petit esprit dans son petit coin, à petit feu. D’où la difficulté à concevoir un avenir (no future), à envisager la Dette publique (je paye déjà trop d’impôts), de penser à l’intérêt général (les politicards ne regardent que leur ego). Heureusement que le climat se rappelle à nous de temps à autre (ouragans, canicules, sécheresses, inondations, tsunamis, glissements de terrain, tremblements de terre), en attendant des chutes d’astéroïdes ou une bonne vieille pandémie qui effraie – ou encore les sanctions des marchés et le recours au FMI. Ce n’est que dans la peur du réel que l’humain en revient au réel.

Dommage qu’il ait coupé ce lien avec la nature et les forces de l’univers, car il dérive dans l’imaginaire et le délire de l’utopie. Alain nous le rappelle avec son tout bête almanach.

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Le rire bizarre d’Alain

Émile-Auguste Chartier, qui philosophe sous le nom d’Alain, se méfie des systèmes et croit la vérité locale, ce pourquoi il s’exprime par fragments. D’où ce propos paradoxal sur « le rire » en août 1910, dix ans après l’essai de Bergson.

Il commence comme son collègue par plaquer du mécanique sur du vivant en observant les épaules et la respiration : quoi de moins humain et de plus technique ? « Pour comprendre ce que c’est que rire, il faut regarder attentivement un homme qui rit et comprendre que le mouvement convulsif des épaules y est le principal. Les mouvements du nez et de la bouche ne sont que des effets accessoires, résultant de ce que lorsque l’on rit, la poitrine souffle et aspire tumultueusement. Voilà donc le rire pris en gros. » Pas très drôle, ce décorticage du « propre de l’homme » selon Rabelais. C’est qu’Alain n’est pas rabelaisien mais cartésien : il prend tout au sérieux, avant tout la raison.

D’où ces trois-quarts du Propos qui dissèquent le rire comme il le ferait des soubresauts d’une patte de grenouille. Nous sommes déconcertés. Eh bien, c’est voulu ! Ce serait pour faire rire, nous moquer de nous-même, de notre « science » des comportements qui perd l’humanité en compartimentant l’analyse mécanique. « Dans le rire il y a une surprise, qui tout de suite disparaît, puis revient, et disparaît encore, et ainsi longtemps. Le clown tombe ; je ris parce que je suis, en un temps très court, effrayé et rassuré beaucoup de fois. On fait un jeu de mots ; je ris parce que j’y entends alternativement deux choses, l’une que j’attendais et l’autre que je n’attendais pas. »

Est-ce à se tordre ? Pas vraiment, mais c’est ce qu’Alain voudrait nous faire croire. Il termine sur un bon mot de Mark Twain que je vous laisse découvrir : il est déconcertant.

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Pourquoi Alain ?

Une question m’est venue de savoir pourquoi ce pseudonyme d’Alain. J’ai interrogé le Chat de Mistral AI (pour éviter l’impérialisme technologique yankee). Voici ce qu’il m’a répondu, qui est original :

« Le philosophe Alain, de son vrai nom Émile-Auguste Chartier, a choisi le pseudonyme « Alain » pour plusieurs raisons, principalement liées à la simplicité et à la symbolique :

Simplicité et universalité : « Alain » est un prénom court, facile à retenir, et qui évoque une forme d’universalité, sans référence particulière à une origine sociale ou géographique.

Hommage à la Bretagne : Alain est un prénom breton (équivalent d’Alan ou Alain en breton), et Chartier avait une certaine affection pour la Bretagne, région qu’il appréciait pour son caractère et sa culture. [Il était pourtant Normand]

Distance et humilité : En adoptant un pseudonyme, il marquait une distance entre sa personne privée et son activité publique d’écrivain et de philosophe, tout en restant accessible.

Référence historique et littéraire : Le prénom « Alain » rappelle aussi le chevalier Alain de Lille, philosophe et poète médiéval, ce qui pouvait résonner avec son propre engagement intellectuel.

Alain a commencé à utiliser ce pseudonyme dès ses premiers articles dans la presse, notamment à La Dépêche de Rouen et au Figaro, avant de le conserver pour l’ensemble de son œuvre.

En résumé, « Alain » incarne pour lui une forme d’idéal de clarté, de simplicité et d’engagement philosophique. »

***

Selon les wiki, l’étymologie d’Alain « pourrait être indo-européenne, issue de alun qui signifie beau, harmonieux, ou celte (s’agissant plus spécifiquement du prénom) : le nom viendrait du gallois et signifierait cerf, faon » – l’animal étant l’incarnation physique de cette même beauté harmonieuse.

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Amour est un concept ambivalent, montre Alain

Alain le philosophe, reprend les maximes chrétiennes, non pour les évacuer, mais pour en montrer l’inanité morale. « Aimez-vous les uns et les autres », dit l’Évangile, « aime ton prochain comme toi même ». Fadaises pour catéchisme à ânonner, montre Alain. Rien de pratique, seulement des grands mots.

Certes, l’amour est la vraie richesse vitale ; certes, lorsque l’amour manque, par exemple dans l’extrême avarice, l’extrême fatigue ou l’extrême vieillesse, il n’y a plus rien à espérer des relations humaines. Mais, dit Alain, « ce régime de parfaite prudence nous approche de la mort et il ne dure guère. » Dans le courant de l’existence, c’est l’inverse. « L’ordinaire de la vie est un furieux amour de n’importe quoi ; chez les bêtes aussi. Car le cheval galope pour galoper ; et le moment où il va partir, le beau moment où il sent en lui-même la pression de la vie, c’est l’amour, créateur de tout. » L’amour est cette « volonté » de puissance nietzschéenne, cet élan vital qui fait sortir de soi pour résister aux forces de l’entropie qui mènent vers l’abandon, le renoncement, la mort. L’amour est la folie du lièvre de mars ou du chaton qui joue, l’exubérance irrationnelle des adolescents au printemps ou à la plage. L’amour est la vie même.

Mais cet amour n’explique rien des relations humaines. Suffit-il d’aimer « en soi » et de faire ce qu’on veut, comme le dit saint Augustin ? Aimer suffit-il sans règle ? « L’homme le plus vivant serait le plus juste, à ce compte. Or, ce n’est pas vrai », dit Alain. L’amour enlace, mais il étrangle aussi bien ; il est paix et guerre. « Le fanatisme dans son fond est aussi bien amour que l’enthousiasme », montre le philosophe. « Il y a de la générosité dans tout carnage, et dans toute cruauté active. Les amants éprouvent la même chose. Les héros qui se sacrifient le mieux sont aussi ceux qui tuent le mieux. » Aimer est une folie, une exaltation, une dévoration ; «  je vais te manger » disent souvent les mamans aux bébés. Manger, c’est faire soi, intégrer, dissoudre. Est-ce respecter l’autre et sa personne ? Attention donc à l’amour aveugle et absolu, il conduit non à conforter, mais à nier.

Faut-il alors orienter l’amour vers le prochain pour l’aimer comme soi-même ? Non dit Alain, après Nietzsche. « On ne s’aime point soi-même, ou bien ce n’est plus amour, c’est pauvreté, sécheresse, avarice. » S’aimer soi est narcissisme, volonté de ne voir que sa personne, en égoïste ; c’est refuser l’autre et les échanges pour tout ramener à soi. Tout pour ma pomme, comme dit à peu près Trompe, et que crèvent les aliens, même « alliés ». Aimer les autres comme soi-même est donc encore une ânerie à mettre au compte de la moraline chrétienne des curés pour mémères. Ni le conquérant, ni l’inquisiteur ne s’aiment eux mêmes. Encore moins leur prochain. Alain ne le dit pas, mais conquérir un peuple pour lui imposer sa loi ou torturer un faux croyant pour lui imposer la soi-disant vraie croyance, ne serait-ce pas de l’amour ? Vouloir le bien de l’autre malgré lui, en le niant au nom du souverain Bien et de la Vérité qu’on croit seule juste, est-ce aimer ? C’est poursuivre un peu loin la niaiserie.

Alain dit au contraire que « l’amour ne distingue point ; celui qui aime et ce qu’il aime, c’est tout un. » Ce pourquoi l’amant qui tue sa maîtresse adorée, se tue lui-même aussi ; ou l’inquisiteur qui annihile son humanité en niant la personnalité de l’autre – quant à Trump ou Poutine, j’ai dit combien ils poussaient leurs pays au suicide programmé… A l’inverse, dit Alain, « qui est doux aux autres est doux à lui-même ; qui est méchant aux autres est méchant à lui-même, du même mouvement. » Car, si l’amour est cet élan vers la vie, il est universel et envers tous. L’amoureux de la vie aime les êtres, il veut les voir épanouis, heureux – hommes, femmes, enfants, animaux, plantes. Il veut les voir vivre et échanger des bienfaits, des choses ou des idées avec eux. Il ne veut pas les dominer pour leur extorquer leur moelle (comme dans l’esclavage, le dressage ou le bonzaï), ni les assujettir à son ego (comme chez les histrions de télé, les bouffons politiciens ou les vaniteux de salon).

Sortons donc des niaiseries de la moraline chrétienne, montre ainsi le philosophe. Relisons plutôt les grands esprits de l’humanité, et Alain cite Platon, Marc-Aurèle, Kant – plus « tous ceux qui ont cherché quelques règles dans les idées, quelques règles contre l’amour et la guerre, dieux jumeaux. » Car l’amour, comme la guerre, sont des passions, et l’être humain est avant tout raison. Mettre de la raison dans les choses, donc des règles, est le propre d’Homo Sapiens – poursuivons son évolution au lieu de régresser à l’animalité Homo Erectus où « l’amour » n’existait pas.

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Nous restons monarchiques, dit Alain

Notre enseignement, dont nous sommes si fiers – ou du moins, nous étions – est un enseignement qui reste monarchique, dit le philosophe Alain. « J’entends un enseignement qui a pour objet de séparer ceux qui sauront et gouverneront de ceux qui ignoreront et obéiront. »

Et de prendre pour exemple un sien camarade de classe, furieusement myope, qui ne pouvait voir un triangle en entier, ne déchiffrant à chaque fois au bout de son nez qu’un des côtés. Il était sujet aux piques du prof de maths, de « son ironie un peu lourde ». Conclusion sans appel : « Cet enfant fut ainsi condamné publiquement à n’être qu’un sot parce qu’il était myope. »

Tout le système écrase les faibles. C’est le cas en tyrannie et en monarchie, mais aussi dans nos républiques démocratiques où les professeurs ont pour tâche de choisir dans la masse une élite – et « de décourager et rabattre les autres », dit Alain. « Et nous nous croyons bons démocrates parce que nous choisissons sans avoir égard à la naissance ni à la richesse. » En sélectionnant « quelques génies et un certain nombre de talents supérieurs, nous les décrassons, nous les estampillons, nous les marions confortablement, et nous faisons d’eux une aristocratie d’esprit qui s’allie à l’autre, et gouverne tyranniquement au nom de l’égalité, admirable égalité qui donne tout à ceux qui ont déjà beaucoup. »

Alain est sévère, mais ce qu’il dit n’est pas faux. Si toute société doit bien sélectionner une élite, même la société la plus communiste (nous l’avons vu dans l’histoire), cette sélection doit se faire à armes égales. Sans privilège, ni cooptation, ni mafia – ce qui n’a jamais été le cas dans les sociétés communistes, toute l’histoire nous l’a prouvé. Selon Alain, il faut réagir autrement. C’est à dire « instruire le peuple tout entier, se plier à la myopie, à la lourdeur d’esprit, aiguillonner la paresse, veiller à tout prix ceux qui dorment, et montrer plus de joie pour un petit paysan un peu débarbouillé que pour un élégant mathématicien qui s’élève d’un vol sûr jusqu’au sommet de l’École polytechnique. » Remplacez aujourd’hui paysan par immigré ou fils ou fille d’érémiste, et vous aurez la même chose. Mais cela demande du travail, des efforts, et pas d’incessants changements de programmes au nom d’on ne sait quelle idéologie qui change à chaque élection. Il faudrait des professeurs mieux formés, plus motivés, peut-être mieux payés, quoiqu’en fonction des jours travaillés cela puisse se discuter.

Ce que veut Alain le philosophe c’est que l’effort des pouvoirs publics devrait s’employer à éclairer les masses par le dessous et par le dedans, au lieu de faire briller quelques pics nés du peuple. Mais qui s’en préoccupe ? demande Alain. « Même les socialistes n’en s’en font pas une idée nette ; je les vois empoisonnés de tyrannie et réclamant de bons rois. Il n’y a point de bon roi ! » C’était en 1910, et les socialistes n’étaient pas encore entièrement communistes ; ce sera pire après Lénine.

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Les maux d’autrui sont durs à porter, dit Alain

Nous avons toujours assez de force pour supporter nos propres maux et il le faut bien. Alain le philosophe prend l’exemple des inondés qui s’adaptent et ne gémissent pas, mais au contraire campent pour le mieux, mangent et dorment de tout leur cœur. C’est la même chose pour ceux qui ont été à la guerre, dit-il. « Les grandes peines ne sont alors pas parce qu’on est en guerre, mais parce que l’on a froid aux pieds. On pense furieusement à faire du feu et l’on est tout à fait content quand on se chauffe. Plus l’existence est difficile, mieux on supporte les peines et mieux on jouit des plaisirs. » Cela parce nous sommes alors intensément au présent, sans regarder ni le passé – qui ne nous importe plus – ni le futur – que nous n’avons pas le temps d’imaginer.

L’action rend heureux ; l’oisiveté rend inquiet, aigri, malheureux. Voyez les professions qui ont beaucoup d’heures libres pour travailler à leur gré, comme par exemple les profs ou les intellos : ce sont les plus pessimistes, les plus désabusés, les plus catastrophistes. Qu’on évoque un quelconque changement, c’est aussitôt « une réforme », terme honni parce qu’il va falloir encore changer ses habitudes. Aussitôt, dans les médias, les syndicats se disent « inquiets », c’est un terme rituel. Rien ne va jamais, rien n’est fait comme il faut, c’est toujours de pire en pire… depuis l’origine de l’éducation au moins, si l’on en croit les textes. Ce pourquoi nombre d’entreprises reviennent sur le télétravail : non que l’on travaille moins, mais que l’on travaille moins bien, sans l’émulation des autres, du collectif qui stimule, de l’ambiance qui entraîne.

A l’inverse,« celui qui met toute son attention sur un acte assez difficile, celui-là est parfaitement heureux. Celui qui pense à son passé ou à son avenir ne peut pas être heureux tout à fait. » Avoir une mission, voilà ce qui importe – les moyens et l’initiative pour la remplir. Porter le poids de soi-même rend le chemin de l’existence rude. Car le monde change, les autres changent, les circonstances évoluent. Il faut sans cesse s’adapter, c’est usant pour les abouliques et les indolents, ceux qui préfèrent obéir et croire plutôt qu’agir et réfléchir soi-même. Il ne faudrait donc pas penser à soi.

« Le plaisant, dit Alain, c’est que ce sont les autres qui me ramènent à moi par leur discours sur eux mêmes. » Agir ensemble, ça va ; parler ensemble pour parler, ça ne va plus Car, très vite, viennent les plaintes, les récriminations, les griefs. « C’est un des grands fléaux de ce monde », dit Alain. En effet, pas deux minutes ne passent (faites-en l’expérience) que, déjà, les gens vous racontent leurs malheurs. Tout ce qui ne va pas. Tout ce qu’il faudrait faire mieux. Tout ce qu’ils ont dit et qui n’a pas été écouté.

« Sans compter que le visage humain est diablement expressif, analyse le philosophe, et arrive à éveiller des tristesses que les choses me faisaient oublier. » Au fond, nous ne sommes égoïstes qu’en société, lorsque les individus se parlent, se répondent l’un l’autre, avec la bouche, les yeux, le cœur. « Une plainte déchaîne mille plaintes ; une peur déchaîne mille peurs. Tout le troupeau court dans chaque mouton. Voilà pourquoi un cœur sensible est toujours misanthrope un peu. » Voilà pourquoi les maux d’autrui sont durs à porter.

Et il n’est pas égoïste de se protéger en prenant quelque distance. Ce n’est pas s’éloigner des proches et des amis parce qu’on ne les aime pas ; c’est au contraire parce que leurs émotions, leurs affects, leurs croyances et fausses vérités nous contaminent par mimétisme. MeToo est la meilleure et la pire des choses, tout comme les réseaux sociaux ou les cancans devant la machine à café. Parler des maux permet d’agir contre eux, mais la contagion de foule conduit aux excès du lynchage, du cancel et pire encore. Il faut savoir raison garder – et se préserver du mimétisme pour atteindre à la justice.

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Les morts vivent en nous, dit Alain

Dans un Propos de novembre 1907, le philosophe songe aux morts. C’est la Toussaint, c’est l’automne, saison où « il devient visible, par des signes assez clairs, que le soleil nous abandonne. (…) La fin d’une année est comme la fin d’une journée et comme la fin d’une vie ; comme l’avenir n’offre alors que nuit et sommeil, naturellement la pensée revient sur ce qui a été fait et devient historienne ».

Mais comment évoquer les morts ? se demande Alain. « Ulysse leur donnait à manger ; nous leur portons des fleurs ; mais toutes les offrandes ne sont que pour tourner nos pensées vers eux et mettre la conversation en train ». Ce ne sont pas les morts en corps que l’on veut évoquer, mais leur pensée, leur souvenir, l’exemple qu’ils ont donné. Fleurs, couronnes, cérémonies, ne sont que là pour fixer notre pensée, car elle dépend surtout de ce que nos sens appréhendent, voient, touchent, entendent. « Il est très raisonnable de se donner certains spectacles, afin de se donner en même temps les rêveries qui y sont comme attachées. Voilà en quoi les rites religieux ont une valeur. Mais ils ne sont que moyens ; ils ne sont pas fin. »

Tant que leur souvenir perdure, les morts ne sont pas morts mais toujours vivants en nous. C’est pourquoi les Juifs s’attachent autant au souvenir des déportés et de la Shoah, et que les officiels patriotes « commémorent » tant et plus les guerres de 14 et de 40, la Victoire des Poilus qui ont tenu et la reconquête des Résistants qui ont sacrifié leur vie. « Les morts pensent, parlent et agissent ; ils peuvent conseiller, vouloir, approuver, blâmer ; tout cela est vrai ; mais il faut l’entendre. Tout cela est en nous ; tout cela est bien vivant en nous. »

Les morts sont des exemples, on oublie ce qu’ils ont fait ou dit de malheureux. Ils sont réputés sages, car ils ont figé dans le temps leur personnalité dernière. D’où leur puissance de conseil, détachée du quotidien, des petites choses qui prennent la tête et empêchent trop souvent de penser en raison, pressé par le temps et « l’urgence » éternelle des choses. « Car exister c’est répondre aux chocs du monde environnant. C’est, plus de neuf fois par jour, et plus d’une fois par heure, oublier ce qu’on a juré d’être. Aussi cela est plein de sens de se demander ce que les morts veulent. »

Au fond, ce que les morts veulent, c’est vivre. Vivre en nous, prolonger leur personne et leur exemple par les vivants qui se souviennent d’eux et de ce qu’ils étaient. Combien d’entre nous ont-ils entendu les gens leur dire comment leur père se comportait, les conseils qu’il donnait, ce qu’ils ont retenu. Les mères aussi, mais différemment, moins dans les principes politiques que sur la morale quotidienne. « Les tombeaux nous renvoient la vie », dit Alain, ce mort qui nous parle encore. « J’ai regardé hier une tige de lilas dont les feuilles allaient tomber, et j’y ai vu des bourgeons ».

Tel est le sens du culte des morts à la Toussaint, non pas le chagrin du souvenir, mais l’exemple qu’ils laissent. D’une banalité du calendrier, Alain tire une philosophie. Il nous parle, il est toujours vivant.

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Âge d’or

L’âge d’or, ce rêve des conservateurs qui veulent « revenir à », date des Grecs antiques. Reynal Sorel en fait une entrée dans son Dictionnaire. En fait, c’est une expression d’Ovide dans les Métamorphoses. Les Grecs parlent plutôt d’une « race d’or » ou du règne de Kronos. Cela désigne un genre de vie des humains périssables avant l’avènement de l’ordre de l’Olympe instauré par Zeus.

Selon Hésiode, l’historien de la religion grecque, la castration d’Ouranos est la condition de l’âge d’or. Kronos, son fils, a castré son père Ouranos qui ne cessait de copuler avec Gaïa sans permettre à ses descendants de voir le jour. Une fois castré, Ouranos s’éloigne définitivement de Gaïa, faisant lui le ciel et elle la terre. Kronos entame alors son règne dans un monde déplié.

Kronos est le dieu qui nie la génération en castrant son père, et la reproduction en avalant sa propre progéniture avec sa sœur Rhea, les futurs Olympiens. C’est le pouvoir brut qui se prend à fabriquer lui-même la première race d’homme périssable pour avoir matière à offrandes. Car la disparition de l’univers est toujours là sous la forme d’un couple issu de la nuit primordiale, Thanatos et Hypnos. Ces puissances ne peuvent rester vaines et inactives, d’où la nécessité des êtres périssables pour leur assurer du travail. Ces mortels, ce sont des hommes vivant comme des dieux. C’est-à-dire dans un temps suspendu. Ces préhumains succombent néanmoins au sommeil avant de renaître jusqu’à avoir épuisé leur stock de possibles. Ils vivent dans une nature qui produit sans cesse et sans problème. Kronos n’a pas fabriqué de véritables humains, mais seulement des asexués voués à périr.

Zeus va détrôner son père par ruse et le refouler dans l’obscurité brumeuse du Tartare. Fin de l’âge d’or. Introduction de la race des femmes, invention olympienne qui instaure l’âge de la nécessité de se nourrir soi et l’autre, mais également de se reproduire sexuellement. Platon, dans le Politique s’intéresse au genre de vie de l’ancienne humanité sous le règne de Kronos. Selon lui, il n’y avait point de constitution et point de de femmes ni d’enfants. Tous montaient du sein de la terre pour prendre vie et trouver une végétation toujours spontanée et généreuse pour leur permettre de vivre comblé, nus et a l’air libre. Mais Kronos parque les mortels en troupeaux régentés par des pasteurs divins. C’est ainsi que les hommes parlaient avec les bêtes.

Cet âge d’or du règne de Kronos semble a priori souhaitable : abondance de végétaux qui comble le moindre besoin, prise en charge des vivants répartis en troupeaux par des pasteurs divins. Aucune nécessité : ni celle de travailler, ni celle de se protéger, ni celle de se reproduire. Ce fut l’idéal du communisme soviétique – avant les dures réalités. Mais l’âge d’or vit dans l’absence : de mémoire, d’autonomie, de savoir-faire, de descendance. Aucun usage n’est fait de la partie rationnelle de l’âme : ce n’est pas un genre de vie au sens grec, mais une vie sans accomplissement – végétative. Ainsi la Russie issue de l’URSS a stagné depuis trente ans, à l’inverse de la Chine communiste, qui a pris son essor depuis trente ans. C’est que l’une a usé de pure obéissance, et l’autre d’intelligence.

Ce pourquoi Platon revient à la fin de sa vie sur le règne de Kronos comme mythe. Il évoque une forme d’autorité et d’administration particulièrement heureuse qui peut servir de modèle aux cités aujourd’hui. La nature incomplète de l’homme l’empêche de régner en maître absolu toutes les affaires humaines sans se gonfler de démesure et d’injustice. On le voit aisément avec Poutine (et Trompe). Kronos donne pour chefs des êtres d’une race supérieure aux hommes. Et aujourd’hui ? Sous le règne de Zeus, ce sont les humains qui dirigent les cités et nous devrions imiter Kronos pour faire des Meilleurs et des plus intelligents les dirigeants de nos troupeaux nationaux. Ce n’est pas toujours le cas, et la démocratie a ses inconvénients : on note la revanche envieuse des populistes attisée par Mélenchon, le faux bon sens populaire du RN incapable de nuances, la haine des hillbillies, ces ploucs des collines vantés par JD Vance.

Le mythe de la vie sous Kronos, l’âge d’or, est exemplaire.

Pour les revanchards conservateurs, tel Poutine, il s’agit de retrouver un moment historique de puissance et de stabilité sous un despote éclairé – comme les cochons d’Orwell.

Pour l’intelligence après Platon, il s’agit de s’affranchir de toute passion en se soumettant à ce qu’il y a d’immortel en nous. En surmontant la technique, l’internet, l’IA – et leurs dérives.

Bien sûr, l’âge d’or est un mythe. Une source d’enseignement pour les Grecs. Mais l’âge d’or n’est pas un âge humain. C’est à nous d’en tirer des leçons pour notre temps.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Soyez roi en vous, dit Alain

Gouvernez-vous vous-mêmes comme vous aimeriez que le pays soit gouverné. C’est ainsi que parle Platon, et le philosophe Alain le relit en 1910. « Ce gouvernement intérieur doit être aristocratique, c’est-à-dire par ce qu’il y a de meilleur sur ce qu’il y a de pire. Par le meilleur, il entend ce qui en chacun de nous sait et comprend. » Autrement dit la raison. L’aristocratie est le gouvernement des meilleurs (le contraire des Trump et Vance par exemple). Parce que le meilleur réside en l’intelligence – qui nous fait humains. Hélas, ce n’est pas l’intelligence, comme souvent, qui a causé la guerre de 14 qui allait surgir quatre ans plus tard. Mais les dirigeants ont la bêtise de leurs électeurs ou de leurs sujets.

Alain le sait bien. « Le peuple, en nous-mêmes, ce sont les colères, les désirs et les besoins ». Le populisme est l’agitation des bas instincts (la peur, la vengeance, l’envie) par les manipulateurs appelés populistes, ou par les rois par force ou tradition qui excitent le nationalisme égoïste du « eux contre nous ». Ainsi en 1914, ainsi en 1939, ainsi en 2022, ainsi depuis que Trump trompe son peuple et trahit ses alliés. Ils se font populaciers par ruse pour mieux berner les gogos, on dit aussi les cons. Et ça marche, la raison étant la chose du monde la moins partagée. Surtout lorsqu’on évite, par confort, par paresse, de penser par soi-même, de prendre du recul pour analyser, s’informer à plusieurs sources, réfléchir – pour suivre les autres, les proches, les voisins, la foule, les réseaux sociaux. Ah ! « être d’accord », quel soulagement ! Penser comme tout le monde, quelle facilité ! Suivre le vent, quelle aise ! On a ainsi bonne conscience d’être « comme tout le monde », on est ainsi heureux d’être dans le nid, le bon parti, forcément celui du Bien, d’imiter les autres : « Me too ! ».

Or les autres, les proches, la foule, les réseaux, sont des animaux sans tête, aveugles et sourds comme le rhino féroce qui charge sur des ombres (Ô Ionesco !). Ils ne se gouvernent pas, ils ne peuvent que se laisser manipuler et se déverser, jusqu’à ce qu’on les « sidère » par un massacre ou un bon vieux « bouc émissaire » qui va purger leurs instincts comme on décharge une pile. Aucune intelligence dans tout cela, il n’y a pas de raison – c’est l’animalité brute, la bête qui conduit à la bêtise, multipliée par le nombre.

A l’inverse, dit Platon, « dès qu’un homme se gouverne bien lui-même, il se trouve bon et utile aux autres, sans avoir seulement à y penser. » Alain s’élève donc contre la discipline et la chiourme, ces vertus si prisées des droites conservatrices, qui ravalent l’éducation au rang de barbarie et la morale au rang de doctrine obligée. Si vous établissez par la peur l’ordre dans l’État (comme font Poutine, Xi et Trump), vous aurez autant de tyrans à l’intérieur de chacun. « La peur tient la convoitise en prison. Tous les maux fermentent au dedans ; l’ordre extérieur est instable. Viennent l’émeute, la guerre ou le tremblement de terre, de même que les prisons vomissent alors les condamnés, ainsi, en chacun de nous, les prisons sont ouvertes et les monstrueux désirs s’emparent de la citadelle. » Les guerres civiles, les chienlits, les manifs à n’en plus finir finissent par la casse, la brutalité gratuite, voire le massacre si règne l’impunité.

Alain « juge médiocre » les « leçons de morale fondées sur le calcul et la prudence ». Tel qu’on l’enseigne au catéchisme, ou à l’école primaire jadis – ce que certains voudraient voir revenir : « soit charitable si tu veux être aimé, aime tes semblables afin qu’il te le rende, respecte tes parents si tu veux que tes enfants te respectent. » Ce gnangnan est du vent, le paravent de l’hypocrisie, car alors « chacun attend toujours la bonne occasion, l’occasion d’être injuste, impunément. » Dès qu’on ne les regarde plus, la charité s’efface, les autres sont un enfer, les parents des boulets – et les enfants des égoïstes. A qui la faute ?

Au contraire, dit Alain « je parlerais tout à fait autrement aux jeunes lionceaux, dès qu’ils commencent à aiguiser leurs griffes sur les manuels de morale, sur les catéchismes, sur toutes coutumes, sur tous barreaux. Je leur dirais : ‘n’ayez peur de rien ; faites ce que vous voulez. N’acceptez aucun esclavage, ni chaîne dorée, ni chaîne fleurie. Seulement, mes amis, soyez rois en vous même.’ » Nietzsche ne disait pas autre chose en demandant à ses disciples de jeter la Morale abstraite et universelle au nom de leur propre morale – l’intérieure, issue d’eux-mêmes, de leurs propres jugements de valeur. Ce n’est pas de l’anarchie, c’est la domination de soi-même. « Soyez maîtres des désirs et de la colère, aussi bien que de la peur, dit Alain. Exercez-vous à rappelez la colère comme un berger rappelle son chien. Soyez roi sur vos désirs. »

Un roi gouverne, il ne se laisse pas aller. Les désirs sont dominés par la raison de ce qui est raisonnable. Les instincts sont canalisés vers l’action utile, les passions domptées vers l’action juste. Dès lors, point de Morale, ni de moraline ânonnée pour se couvrir et accusant les autres de ce qu’on ne fait pas soi-même, mais le règne du soi. « Puisque vous serez roi en vous, agissez royalement et faites ce qui vous semblera bon. » Au fond, saint Augustin résumait la doctrine chrétienne de même façon en disant « aime et fais ce que tu veux ». Platon, Augustin, Nietzsche, Alain, délivrent la même maxime de sagesse. Suivons-les au lieu de suivre les cons.

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Tout est nombre, rappelle Alain

Pythagore l’avait dit avant lui, il y a 2500 ans déjà. Et cela reste vrai. « Les hommes se taisent encore aujourd’hui dès qu’ils viennent à penser à cette puissance des nombres. Pourquoi de nouvelles planètes comme les nombres l’exigeaient ? Pourquoi la conservation de l’énergie ? Pourquoi des formules en toute chose et des formules qui prédisent ? (…) Tout est nombre, tout est selon les nombres ! »

Tout est nombre, mais tout est-il calculable ? Non pas. Les seuls calculs possibles sur le futur sont par exemple des probabilités – non des certitudes. De même ceux sur l’émotion, le tempérament, la psychologie humaine ; ce sont des « sciences » (dans le sens de savoirs) mais « humaines » (dans le sens où non pleinement mathématiques).

Quiconque a tâté de la bourse connaît bien ce dilemme : si tout est calculable, alors des algorithmes judicieusement choisis devraient gérer comme des dieux. Sauf que non : ce qui vrai aujourd’hui ne l’est plus demain, les formules sont vides dès que les données changent. Or elles changent avec les émotions des investisseurs, la psychologie de marché, les aléas de la géopolitique, faits d’egos de dirigeants en même temps que de contraintes nouvelles. Les délires de la finance ont montré, en 1637 lors du krach des tulipes, en 1929 comme en 2008, combien le soi-disant calculable n’a rien d’absolu, les fameuses « queues de distribution » dans les probabilités calculées sur le futur étant d’incertitude.

Tout est nombre, ce pourquoi nous existons. Mais si les individus sont souvent imprévisibles, les espèces obéissent à des lois aussi régulières que la course des astres. La démographie de demain est inscrite dans celle d’aujourd’hui, et chacun sait qu’il mourra un jour, même s’il ne sait pas quand. Est-ce pour cela que « tout est écrit » ? Certains le croient, les niais, alors que l’expérience même nous démontre que non. Tout est nécessité, mais tout est aussi hasard ; le programme génétique calcule tout, sauf l’épigénétique qui survient et infléchit, puis le milieu qui nourrit et éduque, puis l’époque qui impose ou libère. A chacun d’exercer sa liberté relative, à l’intérieur des contraintes qui lui sont imposées. A noter que les sociétés démocratiques sont moins contraignantes que les sociétés autoritaires, permettant donc plus d’innovation, de création, de production, d’échanges – de libertés de penser, de dire et de faire.

Les mathématiques sont au fondement des choses, leurs rapports et leur harmonie sont déterminés par des lois dans notre univers (pour d’autres univers, on peut tout imaginer, mais on ne sait pas). De là à penser à la dictature de l’IA et des algorithmes, il n’y a qu’un pas. Que je m’empresse de ne pas franchir : si la plupart des humains sont des moutons qui se laissent aller où on leur dit d’aller, que ce soit à la télé, sur les réseaux ou dans leur couple, il y en a qui résistent et résisteront encore et toujours à l’envahisseur. Les robots peuvent dérailler, et le réseau X de Musk a récemment livré la pensée profonde de son fondateur – sans le vouloir – lorsqu’il a ôté les filtres… Le réel échappe parfois à la raison.

Le rationnel, oui, le rationalisme, non. Les ingénieurs du chaos l’ont tenté, ils n’ont pas vraiment réussi.

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La morale, c’est bon pour les riches, dit Alain

Et il n’a pas tort : 116 ans après, les gens n’ont fait aucun progrès. Comment faire la leçon à ceux qui n’ont rien ? L’hygiène – encore faut-il avoir de quoi se laver et se changer. Faire du sport – mais qui va payer les cotisations ? Éviter l’alcool – mais ceux qui boivent (trop) le font pour oublier. La maîtresse d’école maternelle, en 1909, qui commençait sa « leçon de morale » scolaire rougissait à chaque fois en regardant ses petits : celui-là n’avait pas de chaussettes ; cet autre une chemise inlavable car en loques ; ces jumeaux un père qui buvait. Comment leur faire honte devant tous les autres des maux qu’ils subissaient ?

« Une vie de pauvre est serrée par les événements ; je n’y vois ni arbitraire, ni choix, ni délibération », écrit le philosophe. En effet, on ne choisit pas de ne pas se laver – si l’on ne dispose pas de douches, ce pourquoi les boueux en ont revendiqué il y a quelques années. Pour les vêtements, c’est plus facile aujourd’hui car les bacs de recyclage en débordent et les associations en donnent volontiers. Mais ces injonctions imbéciles du Maître fonctionnaire d’État, quelles sont ridicules ! « Mangez cinq fruits et légumes par jour » – quoi une groseille et un melon, plus un chou entier et un navet, et encore une gousse d’ail en prime ? « Buvez, bougez, éliminez ! » – quelle stupidité, puisque c’est ce que chacun fait sans le savoir, du gosier à la selle sans s’en préoccuper. Et cette injonction à tout trier, de la minuscule attache de sachet au grand plastique d’enveloppe – alors que l’on sait pertinemment que rares sont les plastiques recyclables, faute d’y avoir pensé avant.

Quant aux niaiseries savantes des écolos autoproclamés, ils feraient mieux d’aller voir à la ferme, ou chez les ouvriers, ce qui est possible de « faire pour la planète ». Empêcher les biques de Monsieur Bové de chier et de péter à cause du méthane – gaz à effet de serre ? Empêcher les gens de prendre leur voiture pour aller à la pharmacie, ou à l’hôpital – parfois à 30 ou 50 km dans les zones rurales ? Empêcher les artisans qui tirent le diable par le queue de rouler en vieil utilitaire diesel en ville ? Empêcher l’avion pour se rendre de Paris à Nice, alors que le trajet SNCF coûte deux fois plus cher et met deux fois plus de temps de centre-ville à centre-ville ? De qui se moque-t-on ? En revanche, pas un mot sur la guerre de Poutine, ni celle de Netanyahou, qui envoient dans l’atmosphère des centaines de tonnes de gaz à effet de serre, sans parler des particules, ni de la pollution des sols ! La morale de certains connaît un poids mais deux mesures…

« Comment faire ? Ne point prêcher », dit Alain. Ce serait déjà ça. Pas d’injonction abstraite, mais de la pédagogie avec les moyens disponibles. Par exemple, Messieurs et dames députés et députes, commencez par assurer l’importation en lithium AVANT de produire des batteries ; puis encouragez la production des batteries en Europe AVANT d’exiger des voitures électriques ; puis organisez un réseau de bornes de recharges standard aussi fréquentes que les stations-service AVANT de décréter qu’on ne produira ni ne vendra plus de véhicule thermique d’ici dix ans ; enfin faites baisser le coût des voitures « propres » en le mettant au niveau des voitures à essence. Quoi ? Vous avez vu un moteur électrique ? Il n’y a pas grand-chose dedans, cela devrait moins coûter.

Mais non : les cons seront toujours des cons, et les postures médiatiques toujours plus faciles à prendre que les décisions réelles. « Pratiquer soi-même la justice et la bonté », conseille Alain. A la désassemblée nationale, on n’en prend pas le chemin. Ne pas se rengorger d’être bon et bien entre soi, dans le confort d’un bureau, dans une grande ville où tout est assuré sans longs déplacements. « Ne pas flatter, sans le vouloir, ceux qui ont la bonne chance d’être proprement vêtus et d’avoir des parents sobres. »

Gardez vos sermons, moralistes de tous bords. Commencez par vous regarder vous : êtes-vous bien sûrs de tout faire ce qu’il faut, comme il faut ? Sans sectarisme de posture, ni expiation imaginaire ? Prenez-vous votre vie en mains, au lieu de dire aux autres comment le faire ? « Dès que l’on a quelque chose au-delà du nécessaire, et un peu de loisir, dit Alain, c’est alors qu’on peut diriger sa vie, combattre les maux imaginaires. » Ce sont bien souvent les oisifs, bureaucrates, professions à faible temps de travail ou retraités, qui font la leçon – aux autres.

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Aider à vivre au lieu de pleurer, conseille Alain

Par un beau jour d’octobre, il y a déjà 116 ans, le philosophe Alain méditait sur la vie et sur la morale. « Si j’avais, par aventure, à écrire un traité de morale, je mettrai la bonne humeur au premier rang des devoirs », écrit-il. C’est la religion qui a déformé les humains en prônant « que la tristesse est grande et belle » et qu’il faut méditer sur la mort avant même que la vie ne finisse. Foutaises !

Faire craindre la mort, c’est imposer son pouvoir sur les vivants. En se posant comme intermédiaires indispensables (sous peine d’excommunication) entre les humains et leur dieu hypothétique, les clercs de quelque religion qu’ils soient sectateurs, maîtrisent les âmes. Leur pouvoir est d’interpréter Dieu pour les esprits, de dire ce qu’il faut faire aux corps. Pour cela, faire peur est encore la meilleure manière. La mort est la hantise par excellence des êtres vivants car, quels que soient les naïfs qui « croient » que certains en sont revenus, nul ne retrouve la vie une fois qu’elle l’a quitté.

Ce qui importe est de vivre, et de bien vivre, pas de se lamenter sur ce qui sera (inévitable), ni sur les flétrissures que le temps apportera. A 10 ans, après avoir visité La Trappe et ses cadavres exposés une semaine pour l’édification des autres moines, le jeune Alain conclut : « Tout mon être se révoltait contre ces moines pleurards. Et je me délivrais de leur religion comme d’une maladie. »

Même si la déchristianisation a avancé, grâce à Nietzsche, Marx, Freud, et quelques autres déconstructeurs (au grand dam des néo-conservateurs qui voient ce pouvoir puissant sur les âmes leur échapper…), l’empreinte religieuse subsiste. « Nous geignions trop aisément et pour de trop petites causes, » dit Alain. Avec raison : il suffit d’entendre le chœur des pleureuses dès qu’une réforme se profile dans l’État, le chœur syndical dès que l’on touche aux « zacquis » comme on disait sous le règne de Dieu (1981-1995), le chœur des grands malheurs que sont les petits bobos des mémères entre elles – et des vieux sans distinction en Ehpad. Ou encore les « hommages » hypocrites prononcés dès qu’une personnalité meurt – comme si sa vie somme toute moyenne était un exemple édifiant pour les enfants des écoles. « L’orateur est comme brisé, et les mots sont pris dans sa gorge », raille Alain. Rien d’un sage, tout d’un acteur, ce pleurard de circonstance.

« Ce n’est donc point un consolateur qui parle. Ce n’est donc point un guide pour la vie. Ce n’est qu’un acteur tragique ; un maître de tristesse et de mort. » Pourquoi donner aux survivants « le spectacle de passions déprimantes » ? Il faut, bien à l’inverse, se faire un « devoir alors que de me montrer homme et de serrer fortement la vie ; et de réunir ma volonté et ma vie contre le malheur, comme un guerrier qui fait face à l’ennemi ; et de parler des morts avec amitié et joie, autant que je le pourrai ».

Le malheur est contagieux, autant ne pas le répandre. Ni les déclamations tragiques ne valent – elles exposent l’hypocrisie sociale -, ni même les petits maux de la vie, « car tout se tient », dit Alain. « Ne point les raconter, les étaler et les grossir. » C’est se complaire dans le malheur au lieu d’y résister, s’y vautrer au lieu de s’en sortir, se faire une gloire du statut de « victime » – alors qu’il s’agit de lâcheté, de préférer passivement se faire plaindre plutôt que de réagir, de prétexter d’emprise au lieu d’éprouver sa vitalité par son courage.

« Être bon avec les autres et avec soi. Les aider à vivre, s’aider soi-même à vivre, voilà la vraie charité. La bonté est joie. L’amour est joie. » Ainsi parlait Alain. Et je crois qu’il a raison en étant de raison.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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La raison engendre la justice, dit Alain

Le philosophe relit le Gorgias de Platon, et y trouve toute sa philosophie politique : la raison engendre la justice, et le droit n’est pas celui du plus fort.

C’est Calliclès qui défend cette idée trumpo-poutinienne que la force prime le droit et qui se moque de la justice. « Car, dit-il, ce sont les poltrons qui ont inventé la justice, afin d’avoir la paix ; et ce sont les niais qui adorent cette peur à figure de justice. En réalité, aucune justice ne nous oblige à rien. Il n’y a que lâcheté et faiblesse qui nous obligent : c’est pourquoi celui qui a courage et force a droit aussi par cela seul ». Oh, que c’est bien dit ! Et tellement de notre époque. Mais Socrate s’élève contre.

« Tu oublies une chose, mon cher, c’est que la géométrie a une grande puissance chez les dieux et chez les hommes ». Ce que veut dire Socrate est que la nature est bien faite, elle a prévu chez l’humain des facultés autres que celles des pulsions : l’affectif, la raison. La force des pulsions est certes première, comme l’a bien montré Nietzsche (comme Freud et comme Marx, chacun dans leurs domaines), mais qu’elle est canalisée et domptée par l’intelligence, ce mixte d’affectif et de raison pure.

« Dès que l’on a éveillé sa Raison par la géométrie et autres choses du même genre, on ne peut plus vivre ni penser comme si on ne l’avait pas éveillée. On doit des égards à sa raison, tout comme à son ventre. Et ce n’est pas parce que le ventre exige le pain du voisin, le mange et dort content, que la raison doit être satisfaite. Même, chose remarquable, quand le ventre a mangé, la Raison ne s’endort point pour cela ; tout au contraire, la voilà plus lucide que jamais, pendant que les désirs dorment les uns sur les autres comme une meute fatiguée, la voilà qui s’applique à comprendre ce que c’est qu’un homme et une société d’hommes, des échanges justes ou injustes, et ainsi de suite ; et aussi ce que c’est que sagesse et paix avec soi-même… » C’est que, si le désir désire, la raison raisonne – et elle commande, chez l’être intelligent. Seules les brutes (formées au KGB), les inéduqués et illettrés (comme Trump à qui on a tout passé enfant et adolescent, et qui ne lit jamais), n’usent pas de leur raison. Mais de leur seule force : de nuisance (Poutine) ou de séduction (Trump).

Mais à la fin la Raison l’emporte, croit Alain comme Platon, car l’univers est ainsi fait qu’il est régi par des lois mathématiques, et que ce qui est juste est en harmonie avec l’univers, et que le droit reproduit ses lois. Est-ce idéaliste ? La raison ne provient-elle pas de l’expérience et de l’intérêt ? Non, dit Alain, la raison va au-delà : la faculté d’intelligence n’agit pas comme agissent les pulsions, « l’œil n’est pas le bras, quoiqu’ils soient tous deux fils de la terre », conclut-il.

L’équilibre de la terreur due à la force atomique a imposé le règne du droit international… Jusqu’à la trahison d’un seul, qui s’est dit Me too, comme une jeune fille violée : le traître Trump. Traître au droit, traître aux traités d’alliance stratégique, traître à la décence commune. La force ne devrait donc trouver ses limites… que si une nouvelle force la contraint. Celle du droit, prônée par le grand marché commercial européen ? Celle de l’harmonie du monde, prônée par les Chinois ? Celle de la puissance des pays qui montent, préférant un monde multipolaire ? L’histoire le dira.

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Réveillez-vous malgré l’automne, dit Alain

Aujourd’hui, l’automne. Octobre 1909, le philosophe voit les feuilles se flétrir et le soir tomber. Il médite sur la fatigue de la nature et la langueur qui saisit le vivant. « Il est très vrai qu’on s’endormirait maintenant avec toutes choses, si l’on se laissait aller. A mesure que les feuilles jaunissent, le sommeil tombe sur les yeux. » Avec le raccourcissement des jours (et le paiement des impôts), naît la dépression, les idées noires et l’envie de dormir. Les gens sont pessimistes en automne.

Alain en fait une théorie. « Le soir est l’heure du souvenir ». Et il est vrai que l’on écrit son Journal ou ses Mémoires plus volontiers le soir que le matin. « Ce n’est pas au milieu de la journée que l’on pense au temps ; on est tout à l’action ; on dévore le temps sans le compter. C’est le matin et le soir que l’on pense au temps. Le soir, on considère les sillons achevés ; et le matin, on imagine les sillons à faire. » C’est vrai des jours comme des saisons, comme d’une vie. C’est au matin du monde que l’on se dit que tout est possible, au matin de la jeunesse que tout peut commencer parce que tout est ouvert. C’est au soir de la vie que l’on fait fait le bilan, joies et amertumes, voie et bifurcations.

« Le soir, on constate ; le matin, on invente. C’est pourquoi les images du soir sont liées à l’idée du passé, et les images du matin à l’idée de l’avenir. » Mais chaque année revient l’automne, son obscurité grandissante, et avec elle la dépression humaine. On a envie de reposer, de s’endormir sur ses lauriers, ou de dormir pour oublier. C’est ce qu’il ne faut pas faire, dit Alain. Il faut se révolter contre cet engourdissement saisonnier. « Tout le progrès tient pourtant à cette révolte-là. Nous refusons d’être marmottes. C’est pourquoi il est beau que, justement dans ces temps-ci, les petits garçons traînent leur sac de livres et que les écoles s’allument. Il n’est plus temps de louer les abeilles ; quand elles s’endorment, c’est alors que nous nous éveillons par volonté. L’école du soir est une chose humaine. »

En effet, l’être humain n’est pas pleinement dépendant de son programme génétique, comme les abeilles, ni des conditions de son environnement, comme les autres bêtes. Il est capable de penser pour l’aménager, de le façonner pour mieux survivre : bâtir des maisons, chauffer la cheminée, cultiver pour avoir des réserves, tondre et tisser pour se vêtir, inventer des machines ou des procédés. Dans l’existence traditionnelle, si le printemps était la saison du grand ménage, l’automne était celle des engrangements : du blé, du raisin, des pommes, des noix, des salaisons de cochon, du foin, du bois. Il fallait préparer un hiver actif, à bricoler dans la maison, à tisser la laine et réparer ce qui devait l’être. On ne s’endormait pas, on préparait l’avenir, l’après-Noël et le retour des beaux jours où labourer et semer.

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La pitié est un fléau, dit Alain

Paradoxe ? Nous sommes tant habitués à voir la pitié comme un sentiment humain juste, généreux, empathique… Or, «nous sommes empoisonnés de religion », rétorque le philosophe Alain en 1909 à propos « de la pitié ». « Nous sommes habitués à voir des curés qui sont à guetter la faiblesse et la souffrance humaine, afin d’achever les mourants d’un coup de sermon qui fera réfléchir les autres. » Ne rions pas de cet anticléricalisme de son temps : nous avons nos cléricaux laïques aujourd’hui. Ce sont les militants des « Grandes » causes qui font la même chose que les curés hier, au nom de leur dieu « de gauche, forcément de gauche » comme disait la Duras. Pitié pour les Palestiniens, pitié pour les immigrés clandestins, pitié pour les terroristes islamistes (« ils ne savent pas ce qu’ils font, tendez l’autre joue »)…

Mais ce n’est pas de la pitié, qu’il leur faut, à ces « victimes » (« forcément victimes », comme disait la même). C’est « de la force de vie », dit Alain. Pitié : empathie douloureuse provoquée par les souffrances d’autrui, sans les partager ou les connaître directement, dit le dictionnaire de la langue française. Autrement dit se complaire à observer sans rien faire, se faire un cinéma sur les affres des autres, se raconter une belle histoire où l’on compatit pour se dédouaner. « Il y a une bonté qui assombrit la vie, une bonté qui est tristesse, que l’on appelle communément pitié, et qui est un des fléaux humains », écrit le philosophe. Une pitié qui enfonce, au nom du Bien. « Chacun vient lui verser encore un peu de tristesse ; chacun vient lui chanter le même refrain : Cela me crève le cœur, de vous voir dans un état pareil. »

Et après ? Qu’est-ce que cela change pour celui qui fait pitié ? En est-il ragaillardi ? Conforté ? Soigné ? On le voit, mais on ne pense pas à lui ; on lui dit des mots, mais ils restent superficiels. Une fois parti, l’interlocuteur s’empresse d’oublier. C’est cela, « la pitié ». Juste des expressions toutes faites d’affliction, comme si l’on se mettait une minute seulement dans son cas, un « il faut » par jeu, par rôle social.

« Comment donc faire ? Voici. Il faudrait n’être pas triste ; il faudrait espérer ; on ne donne aux gens que l’espoir que l’on a. Il faudrait compter sur la nature, voir l’avenir en beau et croire que la vie triomphera. C’est plus facile qu’on ne croit, parce que c’est naturel. Tout vivant croit que la vie triomphera, sans cela il mourrait tout de suite. » C’est notre force de vie qu’il faudrait lui donner, une amitié joyeuse. C’est cela qui conforte, par empathie inversée du souffrant au visiteur.

Chacun sait que lorsque l’on donne, celui à qui l’on donne n’est pas reconnaissant parce qu’il a honte de devoir recevoir. Qui n’est pas souffrant ne peut donner sa sympathie pour la souffrance ; il peut en revanche donner ce qu’il a en trop : sa joie de vivre, sa capacité d’espérer. Ainsi « la victime » ne se sentira pas enfoncée dans son rôle social (ou politique) de victime, mais se sentira tirée vers le haut, attirée par la vie, par l’élan de l’autre qui lui montre la voie. « Nul n’aime inspirer la pitié ; et si un malade voit qu’il n’éteint pas la joie d’un homme bon, le voilà soulevé et réconforté. La confiance est un élixir merveilleux », dit Alain.

N’a-t-il pas raison ? La pitié est un sentiment négatif, tout comme le ressentiment. Il faut être « cruel », dit Nietzsche. Cela signifie-t-il être dur avec les faibles et inhumain avec les souffrants ? Non pas – mais leur dire la vérité. Que l’on n’est pas indifférent à leur sort mais que c’est à eux de s’en sortir en premier, avec leur vitalité, leur vouloir vivre, leur volonté. Le vrai est inexorable : celui ou celle qui se complaît dans sa souffrance ne s’en sortira jamais. Il faut le lui dire. Ne pas jouer les hypocrites en compatissant faussement, pour de mauvaises raisons, soit pour se donner bonne conscience, soit pour manipuler l’opinion par raisons politiques. Ainsi Gavroche : misérable mais boule de vitalité ; Victor Hugo avec lui n’est pas misérable, il l’admire. Il compatit, mais ne l’enfonce pas dans sa mouise. « Les passions sont tristes. La haine est triste. La joie tuera les passions et la haine. Mais commençons par nous dire que la tristesse n’est jamais ni noble, ni belle, ni utile. » Ainsi parlait Alain.

Et encore : « Il faut prêcher sur la vie, non sur la mort ; répandre l’espoir non la crainte ; et cultiver en commun la joie, vrai trésor humain. C’est le secret des grands sages, et ce sera la lumière de demain. » Mieux vaut faire preuve de bienveillance que de pitié.

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Certains hommes sont des fusées sur la mer, dit Alain

Prenant propos de l’inauguration d’une plaque à la mémoire d’Évariste Galois à Bourg-la-Reine, ville où il est né, le philosophe Alain se prend à moraliser sur son destin. Évariste est en effet mort à 20 ans, en mai 1832, des suites d’un duel au pistolet qu’il ne pouvait gagner. Stupidité de « l’honneur » guerrier, dévoyé en susceptibilité bourgeoise. Nous étions pourtant après Napoléon le Grand.

« Je livre sa biographie aux moralistes et aux fabricants d’images édifiantes », écrit Alain, peu porté lui-même aux génies et à ceux qui sortent de la norme. En effet, éduqué par sa mère jusqu’à 12 ans, porté à la bizarrerie affectée et à l’originalité dans ses classes, Galois n’est bon élève qu’un temps, avant de ne s’intéresser qu’aux mathématiques. Ce qui ne se faisait pas en ces années d’humanités. D’où son échec aux grandes écoles, rebutant les profs imbus de leur position et de leurs méthodes.

Mais toujours, les génies sont méconnus, et les surdoués méprisés. Quiconque sort de la norme est mis à l’écart. Évariste le Galois résiste, encore et toujours à l’envahisseur. « A 15 ans, il dévore la Géométrie de Legendre. Il rejette les traités élémentaires d’algèbre, qui l’ennuient, et apprend l’algèbre dans Lagrange ; à 16 ans il commence à inventer. » Mais les profs n’aiment pas cet original à l’oral, et à propos de ses écrits, « les académiciens n’y voient goutte », dit Alain. Seule l’École normale le reçoit.

Mais le jeune gars est révolutionnaire, révolté par les curés qui ont conduit son père au suicide en 1829 par une campagne de calomnies, et contre le roi, le gros Louis XVIII diabétique et goutteux, viré réactionnaire dès 1820. Evariste Galois est emprisonné, saoulé, tombe amoureux dès qu’il sort d’une « infâme coquette » qui le rejette, ainsi qu’il l’écrit à son frère. D’où son duel avec le rival, un quidam particulé insignifiant que l’histoire a oublié. Il se prend une balle dans le bide, meurt d’une péritonite.

La veille au soir, il a révisé « son grand mémoire sur les équations », comme dit Alain qui n’y comprend rien, en fait Mémoire sur les conditions de résolubilité des équations par radicaux, daté du 16 janvier 1831. Il y jette les bases de la théorie des groupes qui fera fureur en mathématiques « modernes ».

Cet exemple – édifiant – pousse Alain à se demander pourquoi cet homme ? « Car il n’est pas vraisemblable qu’il ne naisse qu’un homme de temps en temps. Je croirais plutôt que tous les hommes pensent et veulent une fois ce que celui-là a pensé et voulu ; mais ils n’ont pas seulement le temps de prendre la plume », analyse le philosophe. Autrement dit, tous les humains ont les possibilités de l’Évariste, tous sont, petits, des Mozart en puissance. Mais ils sont assassinés par la routine, les conventions, l’éducation, les règlements. « Flatteries, fiançailles, succès, intrigues, traitements, décorations, conversations. La justice et l’opinion sont lourdes » – une prison dont seuls les génies osent s’échapper.

Ou les petits besogneux qui parviennent à se faire des idées tout seuls, à penser par eux-mêmes après des années d’efforts d’apprentissage, de maturation et de préjugés surmontés. Comme Alain. Comme la plupart de ceux qui ont une personnalité. Ceux qu’il faut, sans pour autant négliger les rares génies, encourager.

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Alain aime la pluie

« J’aime la pluie », affirme Alain. Certes il est Normand et la pluie est fréquente en cette région ; elle la rend verte d’herbe bien arrosée et de fruits bien pommés ; elle la rend transparente grâce à l’air lavé et aux couleurs tamisées. Mais c’était avant la pollution de la pluie par les PFAS et les néonicotinoïdes, dont nos « industriels des champs » (qui n’ont plus rien de « paysans) voudraient user et mésuser « parce que les autres le font ». Pourquoi pas moi ? Mitou ! Mitou ! L’exigence d’imitation est le propre de l’homme.

Mais la pluie, pour Alain, est plus philosophique. Il oppose la Normandie à la Grèce antique. « J’ai lu Homère ; ses héros sont de redoutables brutes, et les tragédies grecques sont assez ennuyeuses », dit-il. Je m’inscris en faux contre cela. La couleur, selon lui, manquerait, et il force son propos pour bien faire comprendre aux têtes de bois des lecteurs normands ce qu’il veut dire. « Cela est naturel, car le soleil mange les couleurs. A la vive lumière, remarquez-le, toutes les couleurs palissent. Le Midi saisit un homme du Nord par quelque chose de sec, de net, de rude dans les lignes. » Il fait du climat le socle d’un tempérament. C’est populaire de tout temps, ce n’est pas le réel : les gens qui changent de pays et de climat n’en deviennent pas différents – voyez les Anglais émigés aux Etats-Unis. Ils sont tous humains et s’adaptent plus aux lois et coutumes de leur nouveau pays qu’aux habitudes et exigences de celui qu’ils ont quitté.

Quand la lumière est douce et les ombres moins heurtées, dit Alain, la pensée est plus nuancée et fait observer autour de soi. A l’inverse, dans les paysages contrastés sous une lumière « de terre cuite », la pensée court sur l’horizon, les arguments font grimper aux rideaux, la passion se déchaîne. La « pensée n’a ni détail ni premier plan » mais est tranchante, rigide, fanatique. Le philosophe oppose aux certitudes des noireaux du Sud les P’tête ben qu’oui, p’tête ben qu’non des pâlots du Nord. Et il est vrai que les pays du Nord et de l’Ouest sont traditionnellement plus modérés en politique que ceux du Sud et du Sud-Est – mais est-ce dû au climat ou à l’anthropologie familiale ?

Alain est un libéral modéré et il passe par le climat pour expliquer ce tempérament. C’est une image. Comme toutes les images, elle est réellement fausse, mais dit quelque chose de vrai. Si les citoyens qui habitent près d’un volcan ne sont pas éruptifs, ni ceux des grandes plaines du Nord de la France passifs, la diversité des paysages, des climats et des mœurs engendre plus de dieux, donc de tolérance, que le désert brûlant où un seul Dieu s’impose, Unique, impérieux et écrasant.

Laïc, républicain et pacifiste de gauche, le philosophe Alain est un rationaliste critique porté à la modération. Pour lui, la raison est un outil incomparable du jugement, mais aussi une menace totalitaire en minimisant tout sentiment et toute sensation. Il est politiquement libéral, engagé dans la citoyenneté. Pour lui, chacun doit faire vivre la démocratie en usant de sa liberté de jugement. Ce pourquoi, un peu de pluie rafraîchit les consciences. « S’il avait plu sur le Forum, conclut-il, César aurait eu la tête plus fraîche, et nous n’aurions pas connu le catholicisme ». Une religion fanatique, en 1909, juste après la loi de 1905… Et qui tend à le redevenir, en mimétisme au fanatisme musulman et juif. Mitou ! Mitou !

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Pas d’à-quoi-bon mais agissez ! dit Alain

Était-ce le printemps ? Le joli mois de mai en cette année 1909 ? Le philosophe se sentait sage et plein de vie. Il avait 41 ans. Il parle avec « un ami des arbres » qui déplore la galéruque sur les ormeaux, cette petite chenille qui dévore les feuilles. Les ormeaux sont les ormes communs des chemins, très populaires sur les terrains calcaires, et que les poètes gascons ont chanté. Cet arbre est le symbole du familier, du milieu ambiant français, de la vie qui nous entoure.

L’invasion des chenilles annonçait leur fin prochaine, et le quidam de déplorer… sans rien faire. A quoi bon ? Ils sont partout, ils viennent d’ailleurs et on ne peut les arrêter, ils sont des millions, ils dévorent tout – comment lutter ? Tout est foutu, à quoi bon ?

Le sage, au contraire, prétend qu’il faut agir. A son petit niveau, avec ses faibles moyens, mais sans mollir. « Vous avez de l’argent, avec de l’argent on achète des journées de travail ». Même deux ouvriers seulement accompliront quelque chose contre l’invasion de ces chenilles, même si ce n’est qu’une goutte d’eau. Le courage me manque, dit l’autre… et de préférer fuir pour ne pas voir ça.

« Ô puissance de l’imagination, lui répondis-je. Vous voilà déjà en déroute avant d’avoir combattu. Ne regardez pas au-delà de vos mains. On n’agirait jamais, si l’on considérait le poids immense des choses et la faiblesse de l’homme. » Ainsi me disait une experte ménagère de mes proches amis, lorsque je lui objectait l’immensité du ménage à faire : « une pièce après l’autre, d’un jour à l’autre, pas plus ». Effectivement, loin de voir le tout, voyons la première tâche ; les autres s’ensuivront naturellement, à leur rythme, et le travail sera accompli. « Les chenilles elles-mêmes vous font la leçon. Qu’est-ce qu’une chenille auprès d’un ormeau ? Mais tous ces menus coups de dents dévoreront une forêt. Il faut avoir foi dans les petits efforts et lutter en insectes contre l’insecte. »

Ce qui vaut pour l’arbre vaut pour tout, et certains poussent même l’analogie de l’invasion à d’autres espèces que les chenilles. Sauver un arbre est sauver une vie ; il ne faut pas désespérer et entreprendre comme si nous devions réussir. Sans illusions, mais avec obstination dans l’effort. « La destinée est instable, dit Alain ; une chiquenaude crée un monde nouveau. Le plus petit effort entraîne des suites sans fin. »

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