Romans policiers

Ann Rule, Jusqu’à ton dernier souffle

Sheila s’est mariée en 1982 à Allen Van Houte, avec lequel elle a eu deux filles. L’homme s’est déjà marié deux fois. Treize ans plus tard, elle est assassinée sur la commandite de son mari, qui la poursuivit d’une haine sans faille. Non qu’il aimait les enfants qu’elle lui a pris lors de leur divorce en 1987, mais il ne supportait pas qu’on lui résiste ou qu’on lui dise non. C’est donc l’histoire vraie d’un féminicide à la fin des années 90 que nous conte l’auteur, journaliste spécialisée dans les enquêtes de justice qui passionnent l’Amérique.

Allen est un pervers narcissique. Pas un psychopathe, au sens clinique du terme, mais quelqu’un dont l’enfance a été si massacrée qu’il n’a plus aucune empathie pour les autres. Il ne sait pas qui est son père, ce pourquoi il se choisira un nouveau nom, ce qui était très facile en Amérique. Il a choisi celui du personnage de Shogun, le roman populaire sur un samouraï blanc au Japon ; au XVIIIe siècle : Blackthorne. C’est sous ce nom qu’il a lancé une nouvelle société d’appareils médicaux, après avoir fait faillite à Hawaï à pillé le stock pour se relancer. Devenu millionnaire, tout lui semble possible, y compris son emprise sur son ex-femme et sur les deux filles, Stevie et Daryl qu’il a eues avec elle. Préférant les garçons, il leur a donné des prénoms de garçons. Cela ne l’empêche pas d’abuser sexuellement l’aînée avant qu’elle n’ait 7 ans. Ce fait n’a pas été condamné, ni clairement dénoncé, car, dans les années 1980 à 2000, la parole des enfants était sujette à caution et tout ce qui touchait la sexualité minimisé.

Allen croit que, puisqu’il a résisté aux mauvais traitements de sa mère et qu’il a finalement réussi une entreprise au Texas, tout lui est dû. C’est le syndrome du millionnaire arrivé, dont Trump est le dernier représentant. Les lois et le droit, il s’en fout. Seul compte son égoïsme sacré.

Il se remarie avec Maureen, avec laquelle il a deux petits garçons. Il aurait dû être content d’avoir divorcé et de vivre son bonheur dans cette nouvelle vie. Au lieu de cela, il ne cesse de harceler Sheila, son ancienne compagne, juste pour la tourmenter et la punir de l’avoir quitté pour mauvais traitements. Il va l’accuser de ses propres turpitudes, c’est-à-dire de fouetter ses filles sur les jambes, de leur donner des gifles, leur cogner la tête contre le mur. Cela n’empêche pas Sheila de cumuler courageusement deux emplois pour élever ses filles. Car leur père biologique refuse absolument de leur verser une pension alimentaire.

Mais la haine va plus loin. Il va commanditer « une bonne raclée » à sa femme, « et tant pis si elle meurt », déclare-t-il. Pour cela, il a demandé à un compagnon de golf qui, lui-même, va demander à un ami, qui contacte son cousin, un jeune assez benêt pour exécuter l’ordre sans réfléchir. Sheila, qui est partie vivre en Floride avec son nouveau mari Jamie et leurs quadruplés de deux ans, est tuée à son domicile en plein jour, devant les petits. Leur sœur aînée Stevie les retrouve tout nu et tout couverts de sang, pleurant auprès de leur mère morte.

Le procès va durer un certain temps, Allen s’entourant d’une brochette d’avocats très chers. Mais les procureurs de l’État comme les procureurs du FBI, puisque le crime s’est passé dans un autre État, vont s’acharner à dénoncer les manipulations d’Allen, ses mensonges et son implication dans le crime.

Allen Blackthorne sera finalement condamné deux fois à la perpétuité, ce qui n’a pas grand sens pour nous, mais qui en a un aux États-Unis, au cas où un vice de procédure annulerait la première condamnation. Il sera tué en prison par un gang à 59 ans, en 2014 (ce qui n’est pas dans le livre).

Ce fait divers a passionné l’Amérique et la journaliste Ann Rule en a fait un livre, selon son habitude et son talent. Ce n’est pas un thriller puisque l’on connaît la fin, mais, sauf quelques passages un peu longs sur les premiers temps d’Allen puis sur les détails du procès. Car tout est minutieusement détaillé dans ce livre de journaliste, de façon maniaque pourrait-on dire, car les Américains sont très pointilleux sur le droit. Soucieux de leur liberté, ils veulent d’infinies précisions quant à la pertinence de l’application d’une loi à leur encontre. Ce juridisme n’est pas toujours facile à rendre agréable à la lecture, mais ce récit dans l’ensemble se lit très bien.

Ann Rule, Jusqu’à ton dernier souffle (Every Breath you Take), 2001, Michel Lafon Poche 2022 ou occasion Livre de poche 2005, 441 pages, €7,60, e-book Kindle €7,99

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Eric Ambler, La croisière de l’angoisse

En janvier 1940, l’ingénieur en chef d’une usine d’armement britannique Graham est convié à Istanbul pour adapter de nouveaux canons à la flotte turque, face aux menaces de guerre. Contrairement à la Première guerre, la Turquie ne s’est pas mise aux côtés de l’Allemagne, devenue nazie. Elle reste neutre, mais d’une neutralité armée. Comme l’URSS contre le Japon, le pays déclarera la guerre à l’Allemagne… en 1945, par opportunisme, pour être du côté des vainqueurs. Cette neutralité permet aux Anglais de vendre des armes sans vergogne.

Il est curieux de faire voyager un si important personnage pour l’armement anglais, alors quela guerre est déjà déclarée depuis septembre 1939. D’ailleurs, des espions nazis vont tenter d’assassiner Graham, très naïf envers ces menaces. Après sa mission, alors qu’il a toutes ses notes dans la tête pour faire fabriquer ce qu’il faut, le représentant de sa firme en Turquie, un Russe du nom de Kopeikin, l’invite à dîner, puis au cabaret. Graham est fatigué et voudrait se retirer à l’hôtel, mais il n’en est pas question. Curieux aussi de s’afficher aussi ouvertement en public lorsqu’on est un personnage sensible. Au cabaret, il danse avec une entraîneuse qui lui fait remarquer un homme au complet froissé qui ne cesse de l’observer, puis est présenté à « Josette », une danseuse serbe qui fait sa tournée avec son mari José.

Au retour à l’hôtel, il n’a pas sitôt ouvert la porte de sa chambre qu’une balle lui frôle la joue, puis une seconde le blesse à la main droite. Il crie, tombe, et le tueur envoie une troisième balle qui se perd sur le mur, avant de s’enfuir par la fenêtre. Il faisait sombre, le couloir était mal éclairé, la silhouette de sa cible était peu distincte, d’où son ratage. Graham est sonné. Le directeur de l’hôtel lui suggère de ne pas appeler la police, de toutes façons il ne pourrait pas décrire son agresseur, il serait retardé par toute une paperasse, attirerait l’attention sur lui qui doit prendre un train le lendemain matin, et ce serait une mauvaise publicité pour l’hôtel. Graham se rend à ces raisons, mais téléphone à Kopeikin, qui vient le voir aussitôt.

Contrairement à ce que l’ingénieur croit, l’affaire est grave. Ce n’est pas un vulgaire cambrioleur surpris qui a tiré, puisque rien n’a été volé et que la valise, fermée à clé, n’a pas été ouverte : c’est un tueur qui veut supprimer l’ingénieur, conseiller de la marine turque. Kopeikin a prévenu le chef de la police secrète Haki, et le colonel les convie à venir le voir immédiatement en taxi. Un espion allemand, Moeller, a été vu à Sofia en compagnie d’un tueur à gage roumain bien connu des services, Banat. Sur les photos de divers espions qu’il lui montre, Graham reconnaît immédiatement l’homme au complet froissé qui l’observait au cabaret. C’est probablement lui, Banat, qui a voulu le tuer. Pas question que Graham prenne le train, lieu clos avec multiples arrêts qui permet d’assassiner quelqu’un avec facilité.

Il est aussitôt inscrit comme passager sur un bateau, le Sestri Levante, petit cargo italien qui assure la liaison entre Istanbul et Gênes pour le fret, acceptant une dizaine de passagers pour moins cher que les autres moyens de transport. Les avions sont exclus depuis la Turquie à cause de la guerre. Graham prendra en Italie le train jusqu’à Paris, puis obtiendra un visa pour Londres. Il faut se souvenir que l’Italie fasciste de Mussolini n’entrera en guerre contre la France qu’après la reddition de juin 1940. En janvier de cette même année, on pouvait encore voyager d’un pays à l’autre. Le service secret turc s’est assuré que les autres passagers du cargo ont tous pris leurs billets plus de deux jours avant la tentative de meurtre, et que leurs passeports ne sont pas fichés. Graham peut donc être tranquille, une fois le bateau sorti du port. Sauf qu’il n’en est rien, évidemment, et que Banat monte même comme nouveau passager lors d’une escale, sous un nom d’emprunt.

Tout le sel de l’histoire est concentré sur la croisière, les manigances, les intrigues et la peur qu’elles engendrent. Au fond, peu importe le décor et les pays belligérants, on s’en fout comme de l’an 40, cela pourrait se passer n’importe où et en dautres circonstances. Ce qui compte est le ressenti psychologique des personnages. Graham en perd sa raison froide puisque sa vie est menacée ; il lie amitié avec un vieil Allemand, le professeur Haller, qui lui raconte interminablement ses recherches sumériennes, et avec un commerçant en tabac turc, Kuvetli, puis avec un couple de Français, les Mathis. Il retrouve comme par hasard Josette et son José, et flirte avec la première, qui l’incite à « l’acheter » pour une semaine lorsqu’ils seront rendus à Paris.

Mais aucun personnage n’est ce qu’il paraît, et les confidences sont au risque et péril de celui qui les fait. Une mère italienne et son fils, beau jeune homme de 18 ans, raconte que son mari a péri lors du récent tremblement de terre turc, mais il a été en fait fusillé. N’est-ce pas louche ? Kuvetli dit n’avoir jamais mis les pieds à Athènes, qu’il veut visiter avec Graham en insistant bien, mais parle couramment grec. Etrange. José est un mari jaloux, mais consent à louer sa femme pour payer l’hôtel… Et pourquoi l’épouse du vieil allemand ne sort-elle presque jamais de sa cabine ?

Rien de probant ne peut se passer durant la croisière, il y a trop de monde présent et les cloisons sont minces, on entend tout. En revanche, une fois arrivé à Gênes… Les espions finissent par se dévoiler carrément et à proposer à Graham un marché : il aura la vie sauve s’il fait ce qu’ils disent. Il est prêt à accepter, mais un espion turc, qui se révèle lui aussi, le met en garde : ce marché est pour l’endormir, il sera bel et bien tué, façon la plus nette et la plus rapide de régler la question, qui reste d’empêcher la flotte turque d’obtenir ses nouveaux canons. Alors, que faire ? Tout est là. Tout est toujours là.

Graham, maladroitement, va se débrouiller pour déjouer tous les plans. La psychologie est reine dans ce thriller, l’action secondaire, même s’il y en a. Ce pourquoi ce roman a traversé le siècle, il se lit encore avec bonheur.

Eric Ambler, britannique devenu ingénieur avant d’être écrivain, puis lieutenant-colonel d’artillerie durant la Seconde guerre mondiale et producteur de cinéma, est décédé en 1998 à 89 ans. Il reste un maître de l’espionnage en version littéraire.

Ce roman a fait l’objet d’un film par Norman Foster et Orson Welles en 1943 sous le titre Voyage au pays de la peur.

Eric Ambler, La croisière de l’angoisse, 1940, Points Seuil 1985 (réédition 1997), 273 pages, occasion €1,92

DVD Voyage au pays de la peur (Journey into Fear),‎ Norman Foster et Orson Wellesavec Dolores Del Rio, Joseph Cotten, Orson Welles, Ruth Warrick, Everett Sloane, 1943, Éditions Montparnasse 2004, anglais sous-titré français, 1h08 €14,68

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Agatha Christie, Le flux et le reflux

« Il nous faut saisir le flot quand il nous est favorable », dit le poète (Brutus dans Jules César de Shakespeare). Agatha Christie en fait une intrigue que le subtil détective Hercule Poirot, un belge à guêtres et bottines pointues, aura du mal à élucider. C’est qu’il y a plusieurs meurtres, et peut-être pas du même meurtrier, bien qu’ils se rapportent à la même affaire…

La reine du crime nous propose un voyage dans le temps, le sien, celui du tout juste après-guerre, dans les clubs de gentlemen londoniens, des journaux qu’on lit à poignée le matin, des gros impôts des Travaillistes revenus au pouvoir qui laminent les classes laborieuses et moyennes, des femmes engagées durant la guerre et qui se retrouvent différentes, du personnel qu’on ne trouve plus, des petits villages perdus le long des trains à une cinquantaine de kilomètres seulement de la capitale.

Au Coronation club de Londres sous les bombes en 1944, le major Porter « retour des Indes » parle tout seul, en raseur de ces Messieurs. Poirot est le seul à l’écouter. Il évoque un ami à lui, Robert Underhay, peut-être mort des fièvres en Afrique, ou peut-être pas. Il avait fait un mariage malheureux avec une jeune Rosaleen de 20 ans. A cette époque, « se marier » était la seule façon de pénétrer une femme qui ne soit pas une pute ou une bonne. D’où la décision pressée – qui engage pour la vie. Disparaître, n’est-ce pas une façon de rendre sa liberté à l’épouse qui ne supporte pas la jungle, la chaleur, la poussière, les Noirs, et autres avantages de la vie en brousse ? Cet ami avait évoqué « Enoch Arden », le personnage qu’on croyait disparu et revenu des années plus tard – un poème d’Alfred Tennyson publié en 1864 que tous les collégiens connaissent.

C’est pourquoi en 1946, lorsqu’un fermier de Warmsley Vale vient trouver le célèbre détective qui a eu son portrait dans un magazine, il est intrigué. Un certain Enoch Arden vient de se faire assassiner dans l’une des deux auberges du village, et le fermier soupçonne qu’il serait peut-être ce frère soi-disant disparu au Nigeria. En question, l’héritage de leur oncle Gordon Cloade, décédé à 62 ans sous les bombes quinze jours après son mariage inespéré avec la veuve Rosaleen, jeunette de 24 ans. Laquelle a survécu au souffle, ainsi que son frère David – qui ne lui ressemble guère, dit-on. Le testament initial a été rendu caduc par le mariage, et un nouveau testament n’a semble-t-il pas été fait, à moins qu’il n’ait été détruit par le bombardement.

Toute la famille vivait plus ou moins au crochet de cet oncle Gordon, fort riche, qui avait promis à ses deux frères et à sa sœur de les aider leur vie durant. Or la fortune revient à l’épouse, en l’absence de dispositions formelles. Celle-ci est une petite jeune fille apeurée, veuve deux fois, assez bête et sans culture. Elle dépense en robes qui ne lui vont pas, faute de goût, et en manteau de loutre qui fait chic. La famille ne lui en veut pas, c’est le destin et la loi, mais soupçonne son frère David d’être avide. C’est un aventurier dans l’âme, ado attardé qui a fait merveille dans les commandos durant la guerre mais a du mal à se réadapter à la vie civile. Il est sans cesse aux limites de la loi et a semble-t-il peu de scrupules.

Est-ce lui qui a tué Enoch Arden à coups de pelle à charbon dans sa chambre d’auberge ? C’est bien son briquet en or qu’on a trouvé sous le cadavre, mais il ne portait aucune empreinte… La veuve, sans ciller, déclare ne pas reconnaître son ancien mari dans le cadavre qu’on lui présente, et même n’avoir jamais vu cet homme. Dit-elle la vérité ? Elle a fait du théâtre étant très jeune… Le commissaire Spence enquête, mais avance peu ; Hercule Poirot agite ses petites cellules grises, et l’intrigue prend forme peu à peu. Le coupable n’est évidemment pas celui qu’on peut soupçonner, encore que. Les horaires des trains et les subtilités techniques du téléphone de ces années-là fournissent matière à réflexion, tandis que les ressentiments des floués de l’héritage et les portraits de famille donnent matière à penser.

Revenir aux classiques fait du bien, parfois.

Ce roman a fait l’objet de plusieurs adaptations télévisées au Royaume-Uni et en France.

Agatha Christie, Le flux et le reflux (Taken at the Flood), 1948, Livre de poche policier 2023, 254 pages, €7,40

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Elisabeth Peters, La onzième plaie d’Égypte

Les actes du perturbateur sont un mauvais titre en anglais, bien qu’il vienne d’un ancien hymne à Osiris ; mais la onzième plaie d’Égypte n’en est pas un meilleur, laissant rêver ce qui n’est pas. Les Emerson père, mère et fils, Radcliffe, Amelia et Ramsès, sont retournés à Londres l’été 1896, après une saison de fouilles. Mais l’Égypte les poursuit sous le climat brumeux et pollué de la capitale de l’empire. En cause, le British Museum, où une momie donnée par un mécène aristocratique, fait parler d’elle. Un prêtre d’Isis, masqué et déguisé comme il se doit, surgit parmi la foule et interdit par exclamation de la toucher. Panique chez les bourgeois du dimanche…

La presse à sensation en fait ses choux gras et n’hésite pas, pour faire vendre, à impliquer Amelia Peabody et son époux le professeur Emerson. A eux deux, à l’en croire, ils vont se mêler de l’enquête et résoudre l’affaire ! Ce n’était pas l’intention du couple, mais… Amelia est toujours éperdue de curiosité pour la quête policière et le mystère criminel, tandis que Radcliffe adore mettre hors d’état de nuire les pilleurs de tombe et autres mécréants de la science.

La momie d’une femme de la XIXe dynastie, même pas apparentée à la famille royale, a tué un gardien de nuit, retrouvé mort à ses pieds dans un monceau de débris. Un étudiant du directeur est ensuite trouvé mort au pied de l’obélisque de Londres, près de la Tamise. Comment ne pas évoquer la malédiction des pharaons ? Les aristos désœuvrés adorent les canulars, la presse adore les scoop mystère, le public adore les sensations fortes. Quant au directeur du Museum, c’est moins pour ses compétences (faibles) en égyptologie que pour ses pillages éhontés qu’il est parvenu par piston à ce poste. Tout cela concourt à la belle histoire.

C’est sans compter sur la rectitude scientifique du professeur Emerson, la foi morale de son épouse Amelia, et la sagacité du trop précoce fils surnommé Ramsès. Malgré la famille – un frère de Peabody, James, qui impose ses deux infects rejetons au couple durant « la cure » de leur mère, les époux et le gamin vont agir. Emerson en actionnant son réseau égyptien à Londres, Amelia en usant de ses relations orageuses avec deux journalistes, un Irlandais et une petite-fille de duchesse décatie, Ramsès en se déguisant fort adroitement en gamin des rues à la Dickens, pieds nus et chemise déchirée, pour espionner à loisir.

On veut la peau des Emerson, dans certains milieux aristos et peut-être familiaux. Heureusement qu’ils ne se laissent pas faire et qu’ils ont la tête dure. Radcliffe manie ses poings, Amelia son ombrelle d’acier et Ramsès son art d’écouter aux portes et de se déguiser pour mettre à mal les plans des tueurs. Jusqu’à un vieux manoir élisabéthain, où se déroulent d’étranges cérémonies sexuelles et sacrificielles pour guérir les maladies honteuses – et mortelles (la syphilis).

Ce cinquième opus de la série policière historique de l’écrivaine américaine Barbara Mertz, dite Elisabeth Peters, est toujours conté de façon enlevée et drôle, l’érudition ne pesant jamais, l’action ne manque pas, et les personnages restent hauts en couleur. Le complot familial double le crime de la momie.

Ramsès, né en juillet 1887, a 9 ans, parle couramment plusieurs langues, lit tout ce qui lui tombe sous la main, et n’hésite pas à corriger les erreurs de son père sur son manuscrit d’Histoire de l’Égypte antique. Son cousin Percy, du même âge, lui est mis dans les pattes et il ne l’aime pas. C’est un garçon anglais classique, gibier de pension, discipliné à être sournois ; sa petite sœur Violet est une gourde gourmande qui grossit en s’empiffrant de sucreries, elle est toujours du côté de son frère malgré les avances de son cousin. Percy fait faire à Ramsès de mauvaises choses en lui affirmant que l’autorisation en a été donnée par les adultes, tout en le dépouillant de ses biens (montre, couteau, argent de poche). Ramsès, qui a la rectitude de son père, subit sans rien dire, et sa mère ne s’aperçoit de rien avant longtemps. Mais le gamin est capable de se débrouiller tout seul, et il aime ses parents ; il fera tout pour les aider dans leurs aventures périlleuses, entraînant le majordome Gargery et le robuste valet Bob. Plus que les autres, il apparaît comme le héros de cette histoire.

Elisabeth Peters, La onzième plaie d’Égypte (The Deeds of the Disturber) suivi par Le secret d’Amon-Râ, 1988, Livre de poche illustré 2023, 960 pages, €15,90, e-book Kindle €10,99

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J. Van de Wetering, Un vautour dans la ville

L’auteur, néerlandais ayant vécu aux États-Unis, a écrit divers romans policiers et œuvres pour enfants. Il a été volontaire comme réserviste dans la police d’Amsterdam, Amsterdam Special Constabulary, devenant sergent puis inspecteur. Il connaît bien la ville. Ses deux personnages principaux sont l’adjudant Grijpstra et le sergent De Gier. Leur supérieur, le commissaire, est censé partir en cure de bain de boue pour sa hanche, en Autriche ; il délègue à Grijpstra le soin de mener l’enquête. Mais, à la Mitterrand, il garde deux fers au feu et travaille en sous-main pour comprendre.

L’affaire est en effet compliquée. Un jeune proxénète noir s’est fait descendre à deux pas du commissariat, en plein centre d’Amsterdam, ce qui ne se fait pas. De plus, c’était avec une mitraillette Schmeisser, une arme allemande datant de la Seconde guerre mondiale et affectionnée des SS. Crime raciste ? Règlement de compte du Milieu ? Vengeance personnelle ? Luka Obrian a pour concurrents Lennie et Gustav, propriétaires de bordels prospères et dealers de drogue en gros. La police ferme plus ou moins les yeux, avec ce laxisme caractéristique en Occident de la période post-68, où l’interdit d’interdire était dans les mentalités. Sauf s’il y a meurtre : alors, la morale revient et fait respecter les règles, ce qui surprend tout le monde.

L’auteur, fantasque, digresse très souvent et s’attache à des détails incongrus, tels ces trois jeunes hommes en costume, circulant en patins à roulette à trois heures du matin en pleine ville, un attaché-case à la main. Ou la présence d’un vautour, charognard exotique, au-dessus des maisons du XVIIe siècle hollandais. Ces façons ressemblent à celles de Fred Vargas, à se demander si elle ne s’en est pas inspirée pour créer son atmosphère Adamsberg, commissaire pelleteur de nuages, toujours à penser à autre chose, sans méthode, avant de synthétiser la solution d’un coup, comme un composé chimique.

Tandis que Grijpstra et De Gier vont rencontrer l’étrange Jacobs, employé de la morgue qui a toujours une peur bleue que les SS viennent le prendre, quarante ans après la fin de la guerre, le commissaire va s’installer chez Nellie, une ancienne pute qui a acheté un hôtel et qui est amie avec son voisin Wise, guérisseur noir venu tout droit du Surinam (l’ex-Guyane néerlandaise). Le vaudou n’est pas loin et le crime serait prémédité… C’est que Luka était brutal et impérieux. Tout lui réussissait, et il suffisait d’un regard noir en coin pour que la femme la plus indépendante tombe à genoux devant lui pour lui tailler illico une pipe, en plein jour, sur le pont à touristes du vieux quartier. Ainsi Madeleine. Un agent de police surnommé Karaté n’hésite pas à se maquiller en femme pour enquêter dans les bars à putes chics ; une fille de 15 ans sollicite les clients de la violer en arrachant ses vêtements avant de l’emboutir profond, tout cela en public, une fois le ticket d’entrée payé : filles et alcool à gogo.

De longues digressions en courtes actions, de psychologie des personnages en sociologie de la ville, l’enquête progresse – et le dénouement est inattendu, disant beaucoup sur la morale post-68 et le libéralisme tendant vers la liberté totale du plus fort de cette époque-là. Amsterdam permettait tout, et des charters entiers de touristes sexuels venaient y déguster les filles, souvent mineures, et jouer avec les garçons, pas plus majeurs, en fumant diverses substances interdites partout ailleurs. De quoi faire des affaires… juteuses. Et provoquer des crimes, en réaction.

Tous les sens sont sollicités, comme chez Vargas, le bien-manger, la boisson, le climat d’Amsterdam, les plantes, les bêtes, les gens. On ne s’ennuie pas, même si l’on se demande au début où l’auteur nous emmène. Ce « style Vargas » peut agacer (il m’agace), ceux qui aiment sont ravis.

Janwillem Van de Wetering, Un vautour dans la ville (The Streetbird), 1983, Rivages noir 1988, 348 pages, occasion €1,82

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James Cain, Assurance sur la mort

L’auteur immortel du roman policier Le facteur sonne toujours deux fois a fait l’objet de nombreuses adaptions au cinéma (Visconti, Rafelson, Garnett). James Cain a fait la guerre de 14 côté américain et est décédé en 1977 à 85 ans. Il livre ici trois longues nouvelles policières ou psychologiques dont la dernière, Assurance sur la mort, a fait l’objet elle aussi d’un film.

Il s’agit d’une escroquerie à l’assurance décès, perpétrée par une épouse qui n’en est pas à son premier meurtre en toute impunité pour arriver, et d’un agent d’assurance bêtement tombé amoureux de ses formes. C’est assez bien troussé pour être crédible, le spécialiste aidant la volonté meurtrière. La fin sera épique, faisant intervenir d’autres personnages, dont la belle-fille de l’épouse et son petit ami, mais aussi le directeur de la compagnie d’assurance et son détective en chef.

Les deux autres nouvelles sont sur une escroquerie à la banque, et sur la rivalité d’un couple où seul l’homme est amoureux. Toujours le même schéma, l’homme spécialiste et la femme séductrice qui le manipule.

Sauf que dans Carrière en do majeur, l’homme se rebelle. Ingénieur en ponts et chaussées, inactif à cause de la grande Dépression des années 30, l’époux laisse faire sa femme qui se croit une vocation de chanteuse d’opéra. Mais elle ne suit pas le rythme et déraille. Le mari rencontre à cette occasion Cecil, véritable chanteuse d’opéra, qui trouve que lui a une belle voix de baryton et qu’il peut aisément la seconder, d’autant qu’il apprend vite les rôles. Et les voilà embarqués dans une tournée. Cela ne se passe pas trop mal, sauf que le chanteur néophyte ne garde pas toujours les yeux fixés sur le chef d’orchestre, et passe parfois la mesure. Erreur fatale à l’opéra. Le flop de l’épouse est compensé par le flop de l’époux – et les voilà réconciliés, lui toujours amoureux, elle rassérénée dans son narcissisme.

Ancien, mais efficace, ce recueil de nouvelles est un moment du roman policier psychologique, volontiers porté au cinéma.

James Cain, Assurance sur la mort (nouvelles Career in C Major, The Embezzler et Double Indemnity), 1944, Folio policier 2003, 370 pages, occasion €24,99, e-book Kindle 2017, €6,99

Autre édition (introuvable), utilisée pour cette note : Livre de poche 1964, 432 pages

DVD Assurance sur la mort, Billy Wilder, 1944, avec Fred MacMurray, Barbara Stanwyck, Edward G. Robinson, Porter Hall, Jean Heather, Arcadès 2009, anglais doublé français, 1h47, €8,80, Blu-ray €9,90

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Serge Brussolo, Le château des poisons

Serge Brussolo est un conteur d’histoires, un aventurier de l’imagination. Il nous transporte ici au Moyen Âge, sous le règne de Louis IX (qui deviendra saint). L’hiver rude, la misère, la lèpre et les superstitions savamment entretenues par les clercs d’Église, qui se haussent ainsi du col et assurent leur pouvoir, sont le décor. L’amour et les machinations en sont le sel.

Jehan le bûcheron, défendant son seigneur à la hache, est distingué sur le champ de bataille et fait chevalier in extremis avant que le baron ne meure. Le chapelain est témoin et le consigne sur parchemin. Jehan est devenu Montpéril, chevalier errant, sans terre ni fortune. Il se loue à un gros moine qui transporte une somme d’argent pour quérir une relique de saint Jôme, réputée guérir de la lèpre. Les forêts ne sont pas sûres, domaine des loups en bande et des malandrins qui vous détroussent pour une paire de bottes ou un morceau de lard. Cette mission lui a été ordonnée par le riche seigneur Ornan de Guy, revenu de la Croisade. L’homme fait se croit atteint de la lèpre et veut épouser au plus vite la jeune Aude, 15 ans et un corps de gamine. La relique doit le guérir, il suffit d’y croire et de prier. Quant au moine Dorius, qui aime citer le latin, il doit être fait chapelain du fief.

Jehan rencontre une trobaritz, Irana, une trouvère, baladine allant chantant de cours en marchés les aubades des chevaliers et de la fine amor. La femme a une personnalité, sait lire et écrire, ce n’est pas une vulgaire femelle qu’on prend au débotté sur une botte de foin. Il en tombe plus ou moins amoureux, ce qui semble plus ou moins partagé. Ce flou fait beaucoup pour tendre les relations entre les personnages.

En effet, chacun se révèle peu à peu jouer un rôle – sauf Jehan, naïf car brut de décoffrage. La relique est menée à bon port, mais le baron décède empoisonné. Par qui ? Le goûteur officiel fait office de coupable idéal, car seul à même de saupoudrer le rôti de marcassin entre sa bouche et celle du baron. Il est brûlé pour cela comme sorcier, mais est-ce vraiment lui ? Les deux frères et la sœur du condamné, marchands drapiers bien fournis de pécunes, mandatent Jehan pour enquêter. Dans le même temps, Dorius a pris les choses en main au château en déshérence, et somme Jehan accompagné d’Irana de veiller sur la pucelle. Aude a en effet reçu la visite, en pleine nuit, d’un monstre bossu et contrefait qui lui a raconté des horreurs.

Cette machination pour empêcher les noces du baron et de la pucelle ne serait-elle pas le fait de l’amant éconduit, le jouvenceau Robert de Saint-Rémy, amoureux dès l’enfance de la belle Aude ? Ou du père de la jeune fille, que l’avarice de son épouse a poussé dans les bras du riche baron, mais que lui réprouve après que Jehan lui ait fait part des rumeurs de lèpre ? Ou d’Aude elle-même, qui susurre le mot de lèpre pour faire croire au baron qu’il va mourir ? Ou du chevalier Ogier, jaloux du succès du baron alors qu’il a fait moins que lui aux Croisades ? Ou du moine loui-même, ambitieux et prêt à tout suggérer pour assouvir son besoin de s’élever dans la hiérarchie ecclésiastique ?

De meurtres en rebondissements, Jehan trouvera tour à tour tout le monde coupable, avant de s’apercevoir qu’il a été joué de bout en bout. Au point que son épée rouillée lui tombe des mains lorsqu’il veut se venger. Mais il a réussi sa mission : il a trouvé qui, par un concours de circonstances, a conduit le goûteur au bûcher.

Roman policier historique et thriller fantastique, ce livre est une belle aventure pour adultes et adolescents. J’ai eu plaisir à la lire.

Serge Brussolo, Le château des poisons, 1997, Livre de poche 2001, 255 pages, €7,70

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William Diehl, Régner en enfer

Un très bon thriller de l’avant-Internet, donc bien écrit, bien construit, bien documenté. Cette fois-ci, pas un psychopathe individualiste (encore que) mais une plongée dans l’inconscient sociologique de l’Amérique : les tarés de la Bible, les prophètes d’Armageddon, les chrétiens intégristes. Ceux qui ont soutenu et voté Trump récemment, au bord de la guerre civile si leur dieu à mèche peroxydée ne l’avait pas emporté. Or, voici trente ans, on en parlait déjà, de ces fanatiques. Ils existaient à bas bruit, mais se préparaient en secret. Le FBI les avaient à l’œil, mais ils n’étaient pas populaires ; leurs outrances ne passaient pas. Et puis, après les attentats islamiques de Ben Laden, les immigrés musulmans devenus fous au volant de leur SUV, le virus chinois, la numérisation de tout et l’IA en espionnage généralisé, la montée des périls dans le monde, les tarés ont fait des émules ; ils sont devenus légion. Comme le Diable (« Mon nom est légion, car nous sommes beaucoup » Évangile de Marc). D’où l’intérêt de lire ou relire ce thriller haletant, bien au fait des groupes apocalyptiques et de leur psychologie.

L’efficacité du Sanctuaire allie le professionnalisme d’un général, ancien des opérations spéciales inavouables, et l’exaltation charismatique d’un prêcheur faux-aveugle, amateur de très jeunes filles (13-14 ans). Le second galvanise les foules et fait des adeptes prêts à se sacrifier pour la Cause de Dieu ; le premier organise les milices des églises et sélectionne les meilleurs éléments qu’il entraîne aux armes dans les conditions les plus rudes dès l’âge de 14 ans.

Le président des États-Unis est un ex-général issu de la haute société, que le général des opérations spéciales, parti de l’armée fédérale comme simple colonel avant de gagner ses étoiles dans la garde nationale du Montana, hait de toutes ses fibres. Haine sociale, haine personnelle, jalousie féroce. Il décide alors de déclencher l’Armageddon. Une nuit, un convoi transportant des explosifs militaires et des armes, est bloqué sur un col enneigé du Montana, l’escorte tuée (pas moins de douze citoyens américains), et le semi-remorque avec ses quatre tonnes d’explosif C4 dérobé. Le tout n’a duré que six minutes. Deux explosions ont enseveli des indices, seuls les corps des soldats tués ont été alignés dans des sacs militaires, comme un hommage dérisoire de combattants à combattants.

Le crime est signé ; le président y voit une déclaration de guerre, son attorney général (procureur général des États-Unis) un acte terroriste. C’est une femme, et on l’appelle général – non pour son grade, mais en raccourci de son titre. Elle est chargée de veiller au respect des lois et de la Constitution, et de conseiller le président. L’équipe de crise décide alors de constituer un « dossier RICO » – Racketeer Influenced and Corrupt Organizations (RICO) Act ou, en français, loi sur les organisations motivées par le racket et la corruption. Cette loi fédérale de 1970 prévoit des sanctions pénales étendues et une cause d’action civile pour les délits commis dans le cadre des activités d’une organisation criminelle. Dirigée initialement contre la Mafia, elle s’étend aux délits d’initiés en bourse, à la corruption organisée comme celle de la FIFA, et aux actes terroristes. Un procureur spécial est nommé, chargé d’enquêter et de monter le dossier juridique justifiant les poursuites fédérales.

L’attorney général Margaret Castaigne, portoricaine qui a gravi les échelons du droit jusqu’au sommet, propose le jeune procureur Martin Vail comme attorney général adjoint, chargé de monter un dossier RICO contre le Sanctuaire. Son équipe se met vite au travail, aidée par toute la machinerie policière et du renseignement intérieur, FBI, NSA, ATF (service fédéral chargé de la loi sur les armes, les explosifs, le tabac et l’alcool, créé en 1972). Au vu des indices concordants, un juge fédéral autorise la mise sur écoute, la surveillance publique et l’accès aux comptes bancaires de l’organisation et de ses filiales.

Martin Vail va interroger deux anciens militaires, ex-partisans du Sanctuaire et compagnons de son général, pour connaître un peu mieux les rouages. Mais le plus jeune, 27 ans, témoin protégé fédéral, est descendu dans sa ferme peu après sa visite. Un tueur mandaté avait suivi l’avion officiel, puis la voiture de location du procureur, et en avait déduit sur la carte l’endroit où devait se cacher le témoin. Il l’a descendu de deux balles tirées à 1200 m par un fusil à lunette, avant de filer par un itinéraire de repli jusqu’à son avion privé. Il était loin de la scène de crime au bout d’une heure, et n’avait laissé qu’un seul indice – volontaire – une suite de chiffres : 2-3-13. Une allusion nette à la Bible, lue littéralement.

L’enquête est bien menée et avance assez vite ; l’action est palpitante et bien décrite, les personnages puissants. La fin est du grand guignol, mais nous sommes aux États-Unis, et le spectacle est obligatoire. Sans explosions ni massacres, rien ne passe la rampe. Toujours est-il que le Diable est vaincu, lui qui se prenait pour Dieu, fanatisé plus par sa haine que par sa compréhension du texte religieux. Une citation de Pascal vient à propos : « Les hommes ne s’adonnent jamais au mal avec tant de joie et de démesure que lorsqu’ils y sont poussés par leurs convictions religieuses » (incipit du Livre III, p.235). Ce qui s’applique à l’islam djihadiste s’applique aussi au judaïsme extrémiste à Gaza et au christianisme dévoyé américain. Les fous de Dieu sont partout…

William Diehl, Régner en enfer (Reign in Hell), 1997, Livre de poche 2001, 511 pages, occasion 1,90

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P.D. James, Mort d’un expert

Morte il y a dix ans à Oxford, P.D. James est l’une des maîtresses du roman policier anglais. Elle utilise son sens de l’observation et ses souvenirs biographiques pour croquer des personnages plus vrais que nature. Ainsi la jeune Brenda Pridmore, 18 ans, à l’accueil du laboratoire de médecine légale de l’East-Anglia, n’est pas poussée aux études par des parents qui considèrent que ce n’est pas le rôle d’une fille. Le père de Phyllis Dorothy en a fait de même pour elle. Mais elle a résisté, suivant des cours du soir, comme Brenda, pour s’élever dans la hiérarchie. P.D. James deviendra haut-fonctionnaire dans la médecine légale au Ministère de l’Intérieur.

Pour elle, il s’agit d’apprendre ce que c’est d’être humain. Aussi le crime n’est-il jamais simple, bien que mû par des passions bien classiques : le sexe, l’argent, la haine. Son détective, Adam Dalgliesh, est commissaire du Yard. Il est mandaté pour couvrir un meurtre inexpliqué d’un directeur de labo dans les Fens, ces marnières autour de Cambridge. Tel un sauveur, il arrive de la capitale en hélicoptère…

Mais ce n’était que le second meurtre en quelques jours. Une jeune femme a été retrouvée étranglée dans les marnières, prétexte à dérouler les procédures de médecine légale. Le Docteur Kerrison officie, tandis que le docteur Lorrimer chapeaute les études biologiques, notamment les groupes sanguins (l’ADN n’est pas encore usité en 1977, il ne le sera qu’en 1994). L’expert judiciaire Lorrimer du Laboratoire Hoggatt, fondé par un colonel retour des Indes, n’était aimé de personne – sauf de Brenda, qu’il encourageait à étudier. Solitaire après un mariage raté, sa maîtresse l’avait quittée pour un autre. Il avait refusé un prêt à sa cousine Angela pour acheter le manoir où elle logeait, que son propriétaire était pressé de vendre. Il venait de descendre en flammes un collaborateur un peu lent à qui il faisait peur dans un rapport d’évaluation. Il s’était juste battu la veille avec un autre directeur du labo, expert en papiers. Nombreux sont donc celles et ceux qui pouvaient lui en vouloir.

Mais est-ce une raison pour tuer ? Surtout que le crime a été prémédité : les portes du laboratoires étaient fermées et seuls trois trousseaux existaient, tous retrouvés à leurs places. Qui l’a fait ? Pourquoi l’avoir fait ? Comment l’avoir fait ? C’est à ces questions classiques d’une enquête que va s’atteler Adam Dalgliesh et son adjoint plus jeune, l’inspecteur Massingham. D’interrogatoires en mijotages psychologiques, chacun va dérouler, par bribes, des passions familiales, les rancœurs du labo, du village et de cette campagne isolée à l’atmosphère sombre.

Le roman débute lentement car il faut mettre en place les pièces du puzzle. Tous les indices sont livrés au lecteur – mais celui-ci n’est pas amené à trouver par lui-même, emporté par le récit. C’est du bon P.D. James.

Phyllis Dorothy James, Mort d’un expert (Dead of an Expert Witness), 1977, Livre de poche 1991, 347 pages, €7,90, e-book Kindle €6,99, livre audio €0,00 avec offre essai

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Hubert Monteilhet, Les mantes religieuses

La mante religieuse est un insecte prédateur qui dévore tout ce qui passe à sa portée – y compris le mâle après copulation. Elle est dite religieuse de par la position de ses pattes avant, qui rappelle l’attitude de la prière. Un titre adéquat pour l’auteur, libertin qui donne ici son premier roman, dans le genre policier. Hubert Monteilhet, fils de magistrat, est décédé en 2019 à 90 ans et a écrit une soixantaine de romans policiers, historiques, d’essais, de littérature pour enfant. Malgré l’amoralisme affiché dans ses œuvres, il fut dit-on bon père et bon époux.

Il imagine les ravages de l’argent sur les femmes de son époque. Paul Canova, universitaire en Sorbonne, publie sur l’histoire romaine avec érudition. Marié, un fils, il souscrit avec l’héritage de sa grand-mère en Suisse deux assurances, une vie et une décès, pour des montants élevés. Son épouse meurt d’un cancer et il se remarie avec sa secrétaire, Vera, à qui il confie son fils durant son absence à Rome pour travaux universitaires. Curieusement, l’enfant décède de « fièvre » ; le médecin a des doutes, mais sans preuve évidente. Son épouse accuse la nouvelle assistante de vol, ce qui est faux, mais elle se suicide. Paul Canova est ainsi à merci : plus de fils, plus d’assistante.

Vera monte alors un complot avec un collègue de son mari, Christian Magny, plus jeune. Elle le persuade de lui présenter Béatrice, une de ses élèves, comme nouvelle assistante. Laquelle, poussée par Vera, devient la maîtresse de Paul. Vera pousse Christian à épouser Béatrice, devenue entre temps sa maîtresse. C’est un peu compliqué, mais le devient plus encore. Durant son voyage de noce, Béatrice soupçonne son mari de coucher avec Vera Canova et décide – nous sommes après-guerre dans l’essor de la technique – d’enregistrer à son insu ses conversations. Lors de l’une d’elles avec Madame Canova, Béatrice apprend qu’elle n’est qu’un rouage du complot qui aboutira à sa mort par balles, en même temps que celle de Paul Canova. Christian jouera en effet le mari bafoué surgissant chez lui en pleine intimité de sa femme avec son amant, ce qui lui permettra d’éliminer les obstacles. Madame Vera Canova pourra toucher les assurances vie et décès. Veuf, Christian pourra alors épouser la veuve Canova, après un délai décent, et profiter lui aussi des millions…

Béatrice se couvre par l’enregistrement ; elle en fait des copies, en dépose une avec son testament chez un notaire ; le fait savoir à son mari pour qu’il l’épargne, et à Madame Canova pour qu’elle la rétribue. Oie blanche jusque-là, elle découvre qu’un être peut être cynique et pervers, allant jusqu’à utiliser le crime pour parvenir à ses fins et assouvir son désir d’argent. Vera est en effet une Russe échappée à grand peine des griffes soviétiques ; elle a connu la pauvreté, les pénuries, et veut s’appropier la fortune bourgeoise sans aucun scrupule. Pour l’auteur, la simple description des mœurs doit éclairer le lecteur sur les faibles humains. Jouets de leurs propres passions, ils s’abîment dans leur folie au lieu d’user de leur raison. La vérité n’appartient à personne, mais la peinture est en soi une morale.

Paul Canova est tué, Christian est acquitté pour crime passionnel, mais Vera refuse de l’épouser, préférant le dédommager, d’autant que Béatrice refuse de divorcer – exprès. Révoltée par ce qu’elle a observé, elle va pousser à bout Christian et Vera pour, en cette vie, leur faire prendre conscience de leur crime et l’expier, sans attendre l’au-delà. Le mâle est miné, éliminé ; reste la femelle, la mante religieuse éhontée. Béatrice devra simuler sa propre mort de maladie pour que Vera, par crainte du testament révélateur de son crime, brûle ses billets acquis par l’assurance et apprenne… que finalement Béatrice lui a menti.

Le roman est composé comme les Liaisons dangereuses par lettres, rapports, journaux intimes, dépêches de presse. Cette mosaïque donne divers points de vue et évite à l’auteur de prendre parti. Il reste le démiurge, au-dessus des passions, le chroniqueur historien des faits. C’est un peu déconcertant pour le genre policier, mais s’apprécie sur la durée.

« L’amour paternel, la rigueur des contrats, la générosité des fiançailles, les espérances de la maternité, la valeur du sacrement, les joies du mariage, les privilèges de l’époux, la conscience de l’avocat, la majesté des tribunaux, la grandeur du remords, la crainte des fins dernières, le tragique de la pénitence, jusqu’aux affres de la maladie, tout a été foulé aux pieds, sataniquement, comme si le Malin avait voué quelques êtres à jeter un ridicule pathétique sur cette création dont il est privé » p.190. En effet, tout ça pour ça ! Certes, la morale est conventionnelle, mais elle est un garde-fou des passions destructrices. Être libertin, ce n’est pas dénier la morale commune, mais observer sans déni ni oeillères comment elle se pratique. La plupart portent un masque et affichent la vertu, tout en la transgressant ici ou là ; les pires nient la morale et entrent alors en territoire inconnu, où tout est permis.

Grand prix de littérature policière 1960

Hubert Monteilhet, Les mantes religieuses, 1960, Livre de poche 1971, 191 pages, €3,99, e-book Kindle €7,99

Hubert Monteilhet, Romans criminels, Omnibus 2008, 812 pages, €20,71

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Fred Vargas, Les jeux de l’amour et de la mort

Premier roman d’un auteur qui deviendra prolifique, en parallèle avec ses recherches scientifiques sur l’archéozoologie et la peste. A 29 ans, elle se lance dans le roman policier, le « rompol » comme aime à dire cette bobo de gauche activiste devenue écolo avec l’âge. Il y a de l’amour et de la mort, de la peinture et des mœurs, et un flic comme on n’en fait nulle part, ici Galtier, plus tard Adamsberg.

Fred Vargas s’attache moins à l’action et aux ressorts psychologiques qu’aux hasards paradoxaux et aux petits détails insignifiant qui signifient beaucoup. Tout l’art de sortir des rails pour se dire plus maligne. La pensée du flic, comme de tout enquêteur, même civil comme Jeremy, est forcément tortueuse, hantée de parasites venus d’on ne sait où, des profondeurs peut-être, qui font des êtres mal fagotés, mal dans leur peau, mal partout. Mais qui découvrent « la vérité ».

Ici Tom, peintre méconnu, s’incruste dans une soirée avec son dieu de la peinture, le grand Gaylor dont chaque toile vaut des millions. Il veut connaître son avis sur ce qu’il peint et traîne les photos de ses toiles dans la poche de sa veste. Il a pour cela abordé puis soudoyé de plusieurs verres bien chargés Robert Saldon, américain qui a connu Gaylor en sa jeunesse à San Francisco. C’était une époque hippie où la drogue et la sexualité débridée déviante côtoyaient les trafics et le crime. Le peintre a brusquement disparu de la ville un beau jour. Est-ce ce passé qui ne passe pas ? Est-il rattrapé par une horreur d’extrême jeunesse ?

Gaylor est désormais installé à Paris et organise l’une de ses rares soirées mondaines chez lui pour souffler sur les braises de son succès. Saldon s’y trouve invité, on ne sait par quelle combine : lui dit que c’est par l’épouse à qui il s’est présenté, elle dira que non. Toujours est-il que Saldon, une fois entré, reste saisi un instant, puis abandonne Tom pour aller discuter avec d’autres gens.

Thomas ne connaît personne et s’ennuie ; il n’attend que le moment propice pour aborder le peintre et accrocher son regard sur quelques-unes des photos qu’il a dans sa poche. Mais il n’ose pas. Rien ne se passe comme prévu. Il décide alors de laisser les photos de ses oeuvres dans une enveloppe avec un petit mot sur le bureau du Maître. Mais à l’étage, il découvre un mort, revêtu de la cape de Gaylor. Affolé, il s’enfuit, se faisant d’autant plus remarquer.

Ce que ne manquera pas de relever l’inspecteur Galtier, chargé de l’enquête pour meurtre. Saldon est mort, mais est-ce lui qui était visé ? Ne l’a-t-on pas confondu avec Gaylor, qui porte toujours cette cape fétiche, dont il a fait faire il y a des années cinq exemplaires ? Tom est soupçonné, arrêté, interrogé – puis remis en liberté faute d’indices matériels. Mais toujours dans le collimateur. On ne connaît pas encore l’ADN en 1986, non plus que le mobile, ni les caméras de surveillance ou l’Internet. Seule la psychologie à la Maigret compte.

C’est ce que Vargas exploite en long et en large depuis, à sa façon paradoxale et tordue, entremêlant les signes et les indices pour embrouiller la pensée, et tirant de ce magma une secrète jouissance de faire débrouiller le tout par un esprit sinueux. Certes, la raison ne va pas d’un coup ; elle a besoin des profondeurs des passions et des instincts, ce qu’on appelle le flair. Mais si les intrigues de Fred Vargas n’ont pas la paisible progression logique d’Agatha Christie, il en sourd une sorte de poésie prenante qui réhabilite les handicapés de l’entendement. Comme un gaucher qui prendrait sa revanche d’écrire plus droit qu’un droitier.

Ce premier roman n’est pas aussi abouti que la suite des Adamsberg, mais tous les germes y sont déjà, ce qui en fait une pépite archéologique pour qui veut connaître cet auteur femme.

Prix du premier roman du festival de Cognac 1986

Fred Vargas, Les jeux de l’amour et de la mort, 1986, Librairie des Champs-Élysées collection Le Masque 2012, 188 pages, €7,40

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Jussi Adler-Olsen, Miséricorde

Premier roman d’un éditeur danois aux études éclectiques, et premier d’une série policière de la Section V. Carl Mørk est « vice-commissaire » et vient de s’être fait tirer dessus ; son partenaire Hardy est resté paralysé. Ils n’ont rien pu faire contre des malfrats déterminés. Mais Carl est vieux, bougon et pas aimé. Le chef de la brigade criminelle profite d’une proposition de loi du Parti populaire danois approuvée par le Parlement pour créer un pôle des Cold cases, les affaires non résolues. Il est baptisé Département V, non pas le chiffre 5 romain, mais le V de l’alphabet, qui est la première lettre du nom du parti libéral : Venstre.

Qui de mieux que l’enquêteur hors pair mais misanthrope Carl Mørk pour en prendre la tête ? Le budget alloué à cette nouvelle entité – confortable – servira à toute la brigade criminelle, mais Carl aura les mains libres. On lui trouve un bureau (au sous-sol), un homme de ménage assistant (auprès du bureau de chômage), et quelques dossiers (poussiéreux) ignorés depuis longtemps pour l’occuper. A lui de voir.

Il voit. Rien que des enquêtes bâclées, mal menées, où des pièces manquent, des témoignages n’ont pas été relevés, des pistes pas suivies. La routine de la bureaucratie qui a trop d’affaires en cours et trop de pression sur les cas les plus médiatiques, sans parler des lacunes de la formation policière.

Une affaire retient particulièrement l’attention de son nouvel assistant : la disparition cinq ans auparavant de Merete Lynggaard, vice-présidente du parti Démocrate au Folketing (Parlement danois). C’était sur un ferry, avec son frère handicapé Oluf ; on a supposé qu’elle s’était noyée, mais… Le jeune homme, réfugié de Syrie pour raisons politiques, avait lu des articles dans les journaux évoquant cette affaires alors qu’il apprenait le danois.

Un curieux personnage que cet immigré de 1998 engagé comme homme de ménage et devenu chauffeur du vice-commissaire, puis carrément assistant. Il se fait appeler Hafez el Hassad – comme le dictateur syrien. Mais il reste mystérieux sur sa vie d’avant. Aurait-il été dans la police ? Les services secrets du régime ? Il a en tout cas l’œil affûté, l’esprit prompt et l’enthousiasme qui convient. Sauf qu’il ne connaît pas les procédures et met souvent les pieds dans le plat devant les suspects.

Toujours est-il que, partant de presque rien, le duo improbable va arriver à presque tout. Merete a été enlevée, elle ne s’est pas noyée. Elle est détenue depuis cinq années dans une cellule de pression d’un ancien laboratoire de pointe qui travaillait pour les centrales nucléaires. Les chapitres alternent entre le présent et le passé, permettant d’expliquer pas à pas tout en ménageant un certain suspense, ce pourquoi je ne dévoile pas grand-chose en disant cela.

Tout remonte à l’Accident primordial, le jour où Merete avait 14 ans. Elle chahutait avec Oluf à l’arrière de la voiture quand son père s’est mis à doubler une Ford sur la route enneigée. Les deux voitures ont embouti les arbres, les parents de Merete sont morts sur le coup, ainsi que le père et deux enfants de l’autre voiture. Deux autres enfants ont été blessés, Merete indemne et Oluf retardé dans sa croissance.

Elle disparaît du ferry juste après s’être disputée avec son frère Oluf. Est-elle tombée à la mer ? En ce cas, son corps aurait fini par être repêché, tant la Baltique est une mer fermée. Y aurait-il autre chose ? Une affaire crapuleuse, ou politique ? Un crime maquillé en accident ? Carl et Hassad reprennent l’enquête du début, sollicitent les témoignages pas pris en compte alors, reconstituent les derniers jours de la vice-présidente aux dents longues, recherchent les personnes non interrogées.

C’est long, c’est tordu, c’est bien découpé : une belle enquête qui tient en haleine. Certes, le personnage d’Hafez el Hassad paraît plus sympathique au lecteur que le vieux flic Carl Mørk – et les autres policiers, comme les journalistes, sont dépeints plus noirs qu’ils ne sont peut-être dans la réalité. Mais l’auteur a de l’humour et n’hésite pas à le dégainer. La fin se précipite, mais les suites sont étonnantes.

Un bon vieux roman policier du nord, pessimiste sur la nature humaine et réaliste sur le crime.

Grand prix des lectrices de Elle 2012, Prix des lecteurs sélection 2013

Jussi Adler-Olsen, Miséricorde, 2007, Livre de poche 2013, 527 pages, €9,70, e-book Kindle €9,49, Livre audio €0,99 avec abonnement

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Henning Mankell, Le retour du professeur de danse

Les hantises du Millénaire : ce roman policier, écrit en 1999 et publié en 2000, ressasse le passé nazi de la Suède et ses réminiscences dans le présent. Il semble n’y avoir aucun futur, mais la répétition indéfinie d’un passé qui ne passera jamais. En décembre 1945, des tortionnaires nazis ont été pendus mais certains en ont réchappé ; en octobre 1999, cinquante quatre ans plus tard, un ancien policier suédois a été assassiné sauvagement. À sa retraite, il avait élu domicile en solitaire dans une région perdue comme pour se cacher, un chalet au milieu de la forêt dont le plus proche voisin était à une dizaine de kilomètres. C’est là que les ombres l’ont rattrapé, les ombres de son passé.

Son ancien adjoint à la police, Stefan Lindman, apprend l’assassinat de son collègue en même temps que son cancer à la langue. Tout s’écroule autour de lui, sa vie, sa fonction, son pays. Il voit la vie en noir mais n’a plus rien à perdre. Faute de mieux, pour oublier et s’étourdir, il décide de partir en voyage. Au lieu de Majorque initialement prévu, il décide au dernier moment de se rendre en voiture à l’autre bout de la Suède, dans le Härjedalen, pour voir la maison de son ex-partenaire de police, Herbert Molin.

Il n’est pas chargé de l’enquête, mais s’immisce dans celle en cours de la police locale. Lorsqu’il visite la maison du crime, en clandestin, une fois la police scientifique passée, il découvre des traces sanglantes sur le parquet. Elles dessinent un pas de tango. Quel rapport avec la victime, dénudée et fouettée à mort ?

De fil en aiguille, d’hésitations en faux départs puis en retours comme fasciné, Stefan va découvrir des traces de campement, interroger une mystérieuse femme solitaire elle aussi qui venait rendre visite à Herbert, découvrir le passé militaire, nazi dans la Waffen SS allemande, puis le changement de nom de son ancien collègue policier, ainsi que la face sombre de la Suède contemporaine. Y compris les idées de son propre père, qu’il n’avait jamais devinées. Il semble que le nazisme ait été florissant dans les années 1940. La fin de la guerre et la révélation des atrocités nazies n’ont fait que mettre un couvercle sur ce qui demeure le socle de convictions des gens dans les pays nordiques, pourtant présentés longtemps comme des modèles de social-démocratie. Le nationalisme raciste et xénophobe survit, non seulement dans les groupements néonazis de jeunes en déshérence, mais surtout dans une organisation secrète bien financée qui poursuit les buts hitlériens vers un Quatrième Reich.

Ce qui est intéressant, est que 25 ans plus tard, cette révélation d’auteur de roman policier paraît prémonitoire. Jamais le conservatisme xénophobe ne s’est mieux porté, en Europe comme dans le monde. Jamais le nazisme n’a resurgi aussi fort, surtout parmi les perdants de la Seconde guerre mondiale. C’est une ironie de l’histoire que les anciens « sous-hommes » slaves et juifs du nazisme, dans la Russie de Poutine et l’Israël de Netanyahou, aient pris « objectivement » (comme on disait chez les marxistes) des comportements de nazis, en Ukraine et à Gaza, au prétexte de sauver le pays, le lebensraum et la race.

C’est une longue enquête qui débute pour retrouver le meurtrier d’Herbert et celui de son voisin, tué lui aussi, mais par balles. Par le même tueur ? Il s’agit de découvrir les motifs, savoir s’il existe un ou plusieurs assassins. Le lecteur se plonge dans les affres des mauvais souvenirs de l’histoire, dans un paysage triste et gris d’hiver nordique où il semble que le futur de l’Europe s’abîme lentement.

Henning Mankell, Le retour du professeur de danse, 2000, Points policier 2007, 544 pages, €10,20, e-book Kindle €8,99

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Jean-Jacques Dayries, Quatuor

Quatre personnages, quatre métiers solistes, quatre mouvements, appelés à jouer de concert comme dans un ensemble musical. Éloïse (déjà rencontrée avec son musicien dans Un être libre – chroniqué sur ce blog) est chef économiste d’une Institution ; Alphonse est violoncelliste reconnu ; Chloé est une journaliste d’investigation aux dents longues dans l’audiovisuel ; James, fils d’Éloïse, est journaliste à réseau d’un grand journal de presse écrite. Le thème ? La corruption dans les instances d’une institution internationale, des subventions publiques détournées à des fins privées car sous les montants surveillés.

Chacun sa vie, son âge, son ambition. Éloïse, passée de l’université au privé, rêve d’écrire un livre d’économie original ; Alphonse de jouer enfin aux États-Unis dans les orchestres bien nantis à la reconnaissance assurée ; Chloé de se faire une place à la télévision avec une émission percutante et étayée ; James d’assurer son couple avec ladite Chloé. L’Affaire, révélée par un lanceur d’alerte à Chloé, prend de l’ampleur. Chacun l’aide comme il peut pour qu’enfin tout cela finisse, car des menaces sont proférées, des agressions physiques pour voler des documents, une atmosphère de paranoïa sur les données.

L’art de l’auteur est de procéder dans le cadre contraignant du quatuor musical, adagio (tempo lent et détendu), andante (tempo modérément rapide), allegretto (tempo très vif, accéléré), grave (tempo lent, solennel, lourd). Cela l’oblige aux phrases courtes qui donnent un style haletant, aux découpages de scènes simultanées comme dans un thriller. Le mouvement s’accélère, jusqu’au finale qui tombe, comme un destin.

Le dernier tempo est inspiré par le Quatuor à cordes n°16 de Beethoven, sa dernière œuvre opus 135 intitulée « Der schwergefasste Entschluss » (La résolution difficilement prise). L’auteur conseille p.28 l’application de streaming Qobuz pour l’écouter « en haute-fidélité » – c’est toujours intéressant à apprendre. Le dernier mouvement porte une inscription en épigraphe de la main du compositeur : « Muß es sein? Es muß sein! », citée en tête du livre. La traduction courante est « Le faut-il ? Il le faut ! » – mais l’allemand mussen en appelle à la nécessité, au destin : « Cela doit-il être ? Cela doit être ! ». Ce qui a de la valeur contre ce qui reste léger : au fond, n’est-ce pas la leçon de vie de l’œuvre ? Chaque personnage recherche ce qui vaut le plus pour lui, au-delà du superficiel de son existence. Au-delà des tentations de la facilité aussi, des entorses à l’éthique de la profession, de la protection du couple toujours fragile.

Les caractères sont bien déterminés, complémentaires, les personnages crédibles. Le lecteur entre aisément dans chacun des métiers, dont on dirait que l’auteur a personnellement l’expérience. C’est documenté et bien mené, dans la lignée d’Alain Schmoll, chroniqué sur ce blog. En bref un thriller économico-social captivant dans la France d’aujourd’hui, ouverte sur le monde. Avec des remarques incisives sur l’air du temps.

Jean-Jacques Dayries, Quatuor, 2024, éditions Regard – Groupe éditorial Philippe Liénard, 151 pages, €21,50

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Patricia Highsmith, L’amateur d’escargots

Un recueil de onze nouvelles inégales, préfacé par Graham Greene. « Claustrophobie et irrationnel », dit-il en parlant de l’univers de l’autrice, née au Texas et terminant sa vie en Suisse en 1995. C’est que la vie même est sans raison et que les gens s’enferment dans leur existence sociale sans remède.

Patricia a une fascination pour les escargots, ces êtres lents qui portent leur maison sur leur dos et baisent entre eux, à la fois mâles et femelles. L’amateur d’escargots est un financier qui les élève ans son bureau et observe leurs comportement, tout comme l’autrice observe ses contemporains. Au point d’en être envahi jusqu’à succomber sous leur poids. Dans A la recherche du ***Claveringi, le professeur Claver part explorer seul une île déserte où, dit-on, les escargots sont géants, trois mètres de haut adultes. Il n’en reviendra pas tant ces petites bêtes, format géant, sont devenues des monstres.

Autre fascination pour les enfants, ou plutôt leurs rapports avec les adultes. La terrapène est une tortue qui se mange et que le gamin de 11 ans découvre dans le sac à provision de sa mère, égocentrée qui vit seule avec lui et veut le garder bébé, lui laissant des culottes ultra-courtes à son âge alors que les autres garçons portent déjà depuis un an des pantalons. Elle le gifle lorsqu’il n’obéit pas et tue la tortue en la plongeant vivante dans l’eau bouillante sous l’œil du garçon. Lequel en est traumatisé, ayant houé avec elle. Il va se venger, et c’est bien ainsi, même si ce n’est pas légal. L’héroïne est, à l’inverse, une jeune fille devenue gouvernante de deux beaux enfants de 9 et 5 ans, un garçon et une fille de la bourgeoisie américaine,jouant en salopette « sans chemise dessous » lorsqu’elle fait leur connaissance. Elle leur lit des livres, les surveille, leur donne leur bain. Elle est amoureuse de cette vie familiale dans la grande maison paisible, et de ces enfants à la peau douce et au fin duvet blond sur le dos. Jusqu’à vouloir les « sauver » d’une catastrophe qui, puisqu’elle ne survient jamais, doit être provoquée… Terrifiant !

La condition des femmes est aussi l’objet d’observation. Quand la flotte était à Mobile décrit une jeune fille chassée de chez elle à l’adolescence puis devenu pute à matelots avant d’être épousée par un rigide qui la séquestre dans sa ferme et la bat, bien qu’elle fasse tout bien, ménage, cuisine, travaux. Elle l’endort au chloroforme acheté pour le vieux chien, et s’enfuit. Elle sera retrouvée sur demande du mari et retrouvera sa geôle. Quant à Mme Afton, elle fantasme un mari sportif auprès d’un psy, lequel la met sous emprise, alors qu’elle l’a inventé. Les larmes d’amour décrivent deux vieilles filles qui vivent ensembles et se haïssent, tout en ne pouvant se passer l’une de l’autre. C’est cruel, surtout pas le sentiment de solitude et d’enfermement que cela révèle.

Il est d’autres nouvelles avec une chatte et un « yuma », animal mystérieux, une amoureuse dépitée de ne recevoir aucune réponse et un amoureux de même, lequel va imaginer lui donner un faux espoir… En bref la vie, terne et tranquille, bouillonnante de passions rentrées et d’hypocrisies sociales. Un univers para policier qui ne parle pas de meurtre, mais pire, d’une existence vouée au rocher de Sisyphe.

Patricia Highsmith, L’amateur d’escargots (The Snail Watcher and other stories), 1945-1970, Livre de poche 1991, 312 pages, €7,20, e-book Kindle €7,49

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Dix petits Indiens de George Pollock

Une reprise du roman célèbre d’Agatha Christie, Dix petits Nègres. Ici, les nègres sont devenus indiens, comme dans l’adaptation ciné 1945 de René Clair. Après guerre, les « Nègres » qui se sont battus dans l’armée ne peuvent plus être dépréciés et l’on se rabat sur les Indiens (qui ne disent rien). Agatha Christie a repris la comptine anglaise Ten Little Niggers, adaptée en 1869 par Frank Green d’une autre chanson américaine écrite en 1868 par Septimus Winner qui s’intitulait Ten Little Indians. Mais aujourd’hui ? Comment serait intitulé le film ? Ils étaient dix ? Et il n’y en eu plus aucun ? Ces deux titres ont euphémisé ce que le mot en N ou en I pouvait avoir de choquant pour les nombreuses minorités qui se font entendre.

Bref, nous sommes en 1965 et George Pollock en fait tout un cinéma. La fin du film diffère de la fin du roman, mais reprend sans inventer la fin de la pièce de théâtre que dame Agatha avait écrite au vu du succès de son roman policier.

L’histoire est connue : dix personnes se trouvent invitées à passer un week-end tous frais payés dans une station d’altitude par un riche personnage qui signe ici A.N. O’Nym dans la VF. Sept l’ont été par une relation d’un de leurs amis, une secrétaire et deux domestiques par leur agence de placement. Tous ont quelque chose à se reprocher, en général un crime direct ou provoqué. Tous s’avouent coupables, à l’exception de deux qui éludent. Tous sont voués à mourir successivement, après avoir avoué devant tous. Tous doivent subir ce que la comptine dit, dans l’ordre. Jusqu’au dernier ?

Le suspense reste. Je le laisse. Il est inattendu. Il y a même un chat qui regarde les figurines restantes, dans l’attente d’un coup de patte.

Bien qu’assez conventionnel dans les caractères et la façon de jouer des acteurs, l’atmosphère devient peu à peu dramatique lorsque les personnages se rendent compte de leur isolement total, après que la télécabine ait été sabotée. Perchée au sommet d’une montagne, la résidence en plein hiver est inaccessible, sauf à des alpinistes chevronnés. C’est ensuite le courant qui ne passe plus, rendant les coins d’ombre particulièrement angoissants. Chacun soupçonne tous les autres, et malgré cela, tous se divisent en petits groupes au lieu de rester ensemble. Ils cherchent dans toute la maison au lieu de rester dans le salon commun. En bref, ils se divisent, s’éparpillent, se rendent vulnérables. Le tueur ou la tueuse en profite à chaque fois, sans que cela serve aux autres de leçon. Sur le plateau des cocktails, les dix petits Indiens quasi nus donc vulnérables qui brandissent dérisoirement leur tomahawk sont un par un sciés à la base lorsqu’un mort s’ajoute à la liste.

Un bon divertissement classique en noir et blanc, version anglaise sous-titrée ou doublage en français.

DVD Dix petits Indiens (Ten Little Indians), George Pollock, 1965, avec Hugh O’Brian, Shirley Eaton, Fabian, Leo Genn, Stanley Holloway, BQHL Éditions 2024, 1h31, €18,00, Blu-ray €19,99

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Fred Vargas, Sur la dalle

Adamsberg vague. D’une arrestation de bande à Paris à un village breton, tout est lié – et il est évidemment saisi de l’affaire. Il va donc travailler avec le commissaire Matthieu, de Rennes, dont dépend Combourg. La petite ville n’a qu’un peu plus de six mille habitants mais est réputée pour son château hanté et par le souvenir de l’écrivain politicien romantique François-René de Chateaubriand, qui y a passé son enfance. Son père le faisait passer exprès, à 8 ans, le soir tombé, dans tout le château lugubre pour gagner l’aile où était sa chambre. Il devait vaincre la peur.

De nos jours gyrovague dans Combourg un lointain descendant du vicomte : ce Josselin de Chateaubriand lui ressemble étonnamment. Il est l’attraction touristique du village et le maire comme l’aubergiste lui tapent sur l’épaule. Cette notoriété est loin de correspondre à son personnage plutôt falot de professeur raté, mais Josselin s’y fait. Il va serrer les mains de table en table, étonné mais ravi lorsqu’on ne « le » reconnaît pas. Adamsberg est présenté par Matthieu dans l’auberge de maître Johan, où ils prennent un bon déjeuner.

Comme rien n’est du au hasard dans les romans policiers, un meurtre survient inévitablement à Combourg, qui intéresse Adamsberg, commissaire à Paris. Matthieu le tient au courant, entre collègues. Mais voilà que le coupable désigné est Josselin ! Ramdam dans les hauteurs de la République : pas question que le nom de Chateaubriand soit associé à un crime ! Pour des raisons de prestige international, il faut y regarder à deux fois. Or, comme Adamsberg n’est pas convaincu, au contraire de l’évidence qui saute aux yeux de Matthieu, sa garde à vue est levée pour que l’enquête puisse approfondir. Et Adamsberg est saisi par la haute juridiction afin de mener l’enquête. Avec Matthieu, cela va de soi.

Ceux qui restent de la bande de malfrats arrêtés à Paris suivent Adamsberg à Combourg pour lui faire son affaire. Ils ont le tort de s’en prendre au lieutenant Rettencourt, plus facile d’accès parce qu’elle est une femme. Sauf qu’elle n’a pas froid aux yeux et pratique le close-combat comme pas deux. Elle se délivre elle-même pour livrer à la justice les bandits. Quel rapport avec l’enquête ? Aucun, c’était pour meubler le début tant la chasse est lente à démarrer. On sait le tueur faux gaucher, adepte du couteau Ferrand (connais pas), porteur de puces et délivrant un message via un œuf. En-dehors de ces indices, rien.

Or les meurtres se succèdent à Combourg. Au hasard ? En apparence seulement, mais il faut être grand clerc pour trouver le lien entre eux. Adamsberg divague, comme d’habitude, mais cette fois différemment. Il ne pellette plus les nuages mais cueille des bulles qu’il fait remonter du profond – allongé sur la dalle d’un dolmen, pour faire bonne mesure. Le dolmen est une tombe celte de trois à quatre mille ans, mais surtout du granit massif, cela peut aider. Le granit est légèrement radioactif mais l’autrice n’en parle pas. Elle garde cependant son caractère brumeux à son commissaire fétiche. Il pourrait dire, comme Montaigne en son âge mûr : « Mon âme me déplaît de ce qu’elle produit ordinairement ses plus profondes rêveries, plus folles et qui me plaisent le mieux, à l’improviste et lorsque je les cherche le moins ; lesquelles s’évanouissent soudain, n’ayant sur le champ où les attacher », chapitre V du Livre III des Essais.

L’enquête de voisinage, les surveillances, la médecine légale, les traces sur le net et le hacking sont cependant plus efficaces pour trouver qui et quoi, où et quand. Mercadet, qui dort toutes les quatre heures, est expert à ce jeu. Il parvient même à s’introduire « sans aucunes traces » (on n’y croit pas) dans le site du Ministère de l’Intérieur pour un joli coup de bluff. Il faut dire que la vie d’une fillette de 8 ans est en jeu, kidnappée par une autre bande d’ancien collégiens psychopathes de Combourg revenus sur les lieux de leurs forfaits d’enfance. On ne sait quelle dent a l’autrice contre les collèges de garçons, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, mais elle n’y va pas avec le dos de la cuillère. Pour elle, ce sont des nids de délinquance où les caïds de 12 à 16 ans entraînent les faibles sous peine de représailles : hier à éviscérer un vieux chien et à arnaquer une vieille gardienne, aujourd’hui à étrangler des chats. Rien de sexuel, curieusement, alors qu’on est dans les années 2020 et que Youporn fait des ravages…

Donc nous avons une première bande, arrêtée, un tueur local, insaisissable (encore qu’on le devine sur la fin), une seconde bande, coriace – et un finale assez inattendu concernant le mobile des crimes. L’histoire vagabonde à sauts et gambades, de chapitre en chapitre (il y en a 48). C’est parfois un peu gros ou à la limite de l’invraisemblable : la Rettencourt en super-woman, pas moins d’une centaine de policiers et gendarmes pour boucler la ville, l’étrange autisme du « ministère » sur la vie d’une fillette, les menus gastronomiques pour cinquante personnes à l’auberge. Car Adamsberg, quand il n’est pas sur la dalle, a la dalle. Il bouffe, il croque, il avale. Pas de grosses portions, il est maigre, mais il ne laisse pas son assiette. Pourquoi ? « Je ne sais pas », dit-il couramment – c’est son mantra. Les choses viennent, les enquêtes se résolvent, les lecteurs ont vécu. Point. Entre une vie de Club des cinq et une vie à la Belmondo.

Il ne faut pas chercher à comprendre, l’important est qu’on ne s’ennuie pas.

Fred Vargas, Sur la dalle, 2023, J’ai lu 2024, 575 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

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Fred Vargas, Un lieu incertain

Adamsberg, le commissaire vargasien, n’est pas Maigret qui observe et médite, avant d’analyser avec sa raison. Pour faire genre, Fred Vargas récuse la raison, trop positiviste à ses yeux, pour « pelleter les nuages ». De ces brumes intuitives doivent ressortir des pistes qui mèneront aux comparses, puis aux criminels. De là ces entrelacs d’anecdotes sans queue ni tête, qui ne prennent sens que lorsque l’on a du recul et de la hauteur. Le lecteur est volontairement perdu dans des labyrinthes loufoques, avant que la tapisserie bigarrée révèle ses motifs.

D’où ces pieds coupés à Londres, devant le cimetière de Highgate cher à Bram Stoker, qu’un lord bourré annonce aux policiers qui passent dans la rue après un colloque ennuyeux. D’où ces questions de non-sens qui saisissent Adamsberg et son adjoint Danglard. Les dérives vers l’oncle bouffé par un ours et dont la veuve a fait mettre la peau comme tapis dans son salon. Et puis, dès sa rentrée à Paris, un meurtre étrange : un vieux massacré et éparpillé façon puzzle. Il y a plus de 460 morceaux dans toutes la pièce, en insistant sur toutes les articulations de locomotion (doigts, pieds, mains, genoux, coudes) et sur les organes de la vie (cœur, foie, cerveau), sans parler des dents, systématiquement broyées fin.

Un soupçonné coupable idéal : Émile, ancien taulard employé comme jardinier qui n’hésitait pas à,subtiliser au vieux des billets de temps à autre. Mais il jure qu’il ne l’a pas tué, au contraire, c’était sa poule aux œufs d’or. L’autre adjoint Mordent le met en garde-à-vue immédiate, malgré l’absence de toute preuve matérielle concrète : « ordre d’en haut », dit-il. Le commissaire, pourtant chargé de l’enquête, s’interroge. Pourquoi tant de hâte  et éviter de passer par lui ? Veut-on cacher quelque-chose ou protéger quelqu’un ? Émile ne fait qu’un bond pour s’enfuir, heurtant d’un bon coup là où il faut le Mordent et la Rettancourt qui l’entourent. Il n’est pas retrouvé – sauf par Adamsberg qui l’a fait parler et auprès de qui il a évoqué son amour pour son chien laissé en pension durant sa tôle. Mais on lui tire dessus – pourquoi donc ?

La brigade court après le taulard, mais le massacreur se manifeste chez Adamsberg directement, et ce n’est pas Émile. Il surgit un tôt matin sous la forme d’un jeune homme déguisé en gothique, tee-shirt noir portant des os blancs pour dessiner le squelette, langage brutal et injures assorties. Ne lui connaissant aucun nom, Adamsberg le surnomme le Zerk, abrégé francisé du mot allemand imprononçable Zerquestcher – le massacreur. Parce que d’autres crimes du même genre ont eu lieu en Europe, ce qui élargit la perspective. Il y a pire : le Zerk se présente comme « le fils » d’Adamsberg, qu’il aurait eu 29 ans plus tôt sans le savoir, lorsqu’il était encore adolescent, dans son village du pays basque avec une fille du coin, un soir près d’un pont. Coup unique, coup au but. Le commissaire en est abasourdi et laisse fuir le jeune homme qui, au fond, semble vouloir plus se venger de l’indifférence de son père que le tuer. Cela lui fait un second fils, le petit Tom d’un an et quelque étant en vacances en Bretagne avec sa mère de hasard.

Si vous suivez toujours, la brigade s’éparpille. Danglard poursuit ses chimères de pieds coupés anglais, Mordent veut absolument incriminer Adamsberg en essaimant des indices qui conduisent à l’incriminer (une douille, de la pelure de crayon), cela pour motif personnel : faire libérer sa fille droguée découverte en mauvaise compagnie alors qu’un crime a été commis dans un squat. Quant au commissaire, il part carrément en voyage en Serbie. Pour quoi faire ? Parce que nombre d’assassinés éparpillés en Europe avaient tous un nom commençant en Plog et que c’est dans un certain village écrit en cyrillique sur une carte postale du patron d’Émile que ces noms sont apparus dans l’histoire.

Le lecteur tombe de Charybde en Scylla, passant des pieds de Londres aux miettes de Paris puis aux vampires serbes. Car une tombe maudite est Plog, et l’on dit que les cadavres dévorent tout, comme l’ours a fait de l’oncle, si vous avez suivi. Je ne peux pas tout dire, mais c’est tout à la fois saugrenu et salé. Adamsberg manque d’y rester, saucissonné nu dans un caveau près d’une femme vampire – qui se contente de soupirer. Comment s’en est-il sorti ? Le chapeau de l’auteur est vaste et elle y trouve toujours quelque chose à en sortir en guise de pirouette.

Un roman policier peu classique mais savoureux, de la meilleure encre Vargas, intello archéologue de la peste qui ne se prend pas toujours au sérieux (du moins dans ses romans). Il faut s’accrocher, garder une bonne mémoire, mais le paysage est varié et riche en action. Le criminel, supérieurement intelligent, n’a qu’à bien se tenir !

Fred Vargas, Un lieu incertain, 2008, J’ai lu policier 2013, 384 pages, €8,60, e-book Kindle €8,49

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Mary Higgings Clark, Souviens-toi

Cape Cod, le cap Morue, est une péninsule dunaire et marécageuse du Massachusetts où les pèlerins du Mayflower ont abordé en 1620 et où de nombreux navires à voiles ont fait naufrage après avoir heurté des bancs de sable dans la tempête. C’est devenu le lieu de villégiature des élites de Boston et de New York qui ont racheté de vieilles demeures « de capitaine » en guise de résidences secondaires.

Adam Nichols, avocat new-yorkais en début de trentaine, y a passé ses vacances enfant et conserve de bons amis parmi les résidents de la petite ville balnéaire de Hyannis. Sa femme Menley a perdu leur fils de 3 ans, Bobby, en passant trop tard sur un passage à niveau non gardé et elle en garde des cauchemars post-traumatiques allant jusqu’à des hallucinations et des comportements de panique. C’est pourquoi Adam, qui a failli divorcer après le drame, ce qui arrive la plupart du temps aux couples qui ont perdu un enfant, est toujours inquiet de la laisser seule. Surtout qu’un second enfant leur est né, une fille prénommée Hannah.

Il décide de prendre des vacances à Cap Cod en famille pour se retrouver et, pour cela, loue à son amie d’adolescence Elaine, qui tient une agence immobilière locale, la vaste demeure nommée Remember, qui date du XVIIIe siècle et qui se tient sur la falaise surplombant la mer. Le capitaine Freeman l’a fait bâtir par Tobias Knight pour son épouse Mehitabel, mais la rumeur a couru que celle-ci avait fauté avec l’entrepreneur pendant une course de son mari. Elle a été jugée et condamnée au fouet tandis que le capitaine emportait leur bébé fille avec lui pour deux ans, la répudiant. Mais Knight était un naufrageur et mentait comme il respirait : Mehitabel, qui avait toujours proclamé son innocence, était-elle coupable ?

Le vent qui siffle au travers des fenêtres de la vaste demeure reproduit son nom : Rememmmmberrr ! Ce qui incite Menley à écrire un nouveau tome de sa série pour enfants qui se passe au Cap Cod. David serait un mousse de 10 ans qui deviendrait capitaine et épouserait une femme injustement accusée. Elle s’investit tellement dans ce projet qu’elle en éprouve parfois quelques visions. Ainsi ces pleurs qu’elle entend dans la pièce d’à côté, ou ces appels de bébé dans la nuit, ou un berceau qui se balance tout seul, les peluches déplacées… Cela se mélange aux cauchemars qu’elle fait encore de temps à autre, où le bruit insoutenable du train qui arrive à grande vitesse lui rappelle sa faute.

D’autant qu’un fait divers dramatique survient au même moment. Un jeune couple, qui se prélassait en bateau à moteur non loin de la côte, a été saisi par une violente tempête alors qu’il faisait de la plongée, et la femme y est restée. Scott Covey, son jeune et beau mari, en est tout éploré. Mais il a été acteur et la rumeur soupçonne qu’il ne serait pas innocent, lui sans-le-sou, à la disparition de sa récente épouse Viv, riche héritière bien que mouton noir de sa famille. La mère de Viv, surtout, est avaricieusement attachée à une bague portant une émeraude entourée de diamants qui vient de la grand-mère et que sa fille portait continuellement. Elle n’a pas été retrouvée sur le cadavre, rongé par les animaux marins, et Scott déclare ne pas l’avoir. Ces soupçons déclenchent une enquête que le shérif Nat, consciencieux et obstiné comme un pitbull, va mener à charge.

Scott a fréquenté un temps Tina, la jeune serveuse jolie qui a le feu aux fesses, avant de rencontrer Viv, et Tina l’a revu depuis. L’Adonis et la Vénus se seraient-ils entendus pour se débarrasser de l’héritière trop collante et sujette à de fréquentes sautes d’humeur? Ou le blond et bronzé Scott, parce que trop jeune et beau, suscitant la jalousie, est-il un innocent injustement calomnié ?

Dans ces milieux clos d’entre-soi oisif où tout le monde se connaît, se jauge et se surveille, la rumeur et les mensonges battent leur plein. Mary Higgings Clark en joue en artiste du suspense. Menley va-t-elle devenir folle ou surmonter son traumatisme ? Scott va-t-il être enfin lavé de tout soupçon ? Dame Mehitabel sera-t-elle réhabilitée ? La dernière page, surtout, relie les personnages du passé et du présent d’une façon inattendue.

Un très bon cru Clark des années 90.

Mary Higgings Clark, Souviens-toi (Remember Me), 1994, Livre de poche 1997, 316 pages, €8,90, e-book Kindle €7,49

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Les romans policiers de Mary Higgins Clark déjà chroniqués sur ce blog :

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Christian Jacq, La pyramide assassinée et la suite

Christian Jacq, docteur en Sorbonne en 1979 sur les rites funéraires égyptiens sous la direction de Jean Leclant, a été séduit – comme moi – à 13 ans par le pays des Pharaons. Son voyage de noces, à 17 ans, fut pour ce pays dont il était tombé amoureux. Écrivain un temps de romans policiers, il décide de lier ses deux passions en donnant naissance au juge Pazair, 21 ans, dont le nom et l’obstination sonnent comme panzer, et qui connaîtra une ascension fulgurante dans sa charge jusqu’à devenir, dans le dernier tome, vizir d’Égypte.

Les critiques (qui n’ont en général rien écrit) ont beau gloser sur le style pauvre, le vocabulaire limité et l’aspect feuilleton des livres de Christian Jacq, le succès est venu – donc la jalousie des impuissants. Pour ma part, j’aime ces romans délassants où l’auteur vous emmène dans un autre monde. Non, ce n’était « pas mieux avant », c’était différent. L’humanité reste régie par les mêmes vices et les mêmes vertus, quelles que soient les civilisations et les âges : l’argent, le pouvoir, le sexe. La vanité n’a jamais de limites, mais la conscience de soi non plus. Pazair est un « petit juge » (comme on disait dans les années 90 de parution, en Italie anti-mafia comme en France Mitterrand). Il est intègre, rigoureux, fervent serviteur de la Loi.

En Égypte antique, c’est la loi de Maât, la déesse de l’harmonie cosmique, de la rectitude (ou conduite morale), de l’ordre et de l’équilibre du monde, de l’équité, de la paix, de la vérité et de la justice. Fille de Rê le dieu solaire, elle rectifie le chaos toujours possible et assure l’équilibre du monde et des humains. C’est une femme. Elle veut que le monde soit en concorde. Christian Jacq nous fait vivre in vivo cette foi dans la raison et l’ordre neutre de la loi. Il incarne les personnages et nous les rend vivants. Même s’il ne s’agit pas de reconstitution scientifique mais d’une transposition romanesque, tout lecteur pourra sentir l’Égypte ancienne, sa vie quotidienne, ses maladies et ses remèdes, la façon de concevoir le monde. Ce n’est déjà pas si mal. La science s’étiole de trop rester dans la froideur des labos. Pour faire aimer la discipline, rien de mieux que de solliciter les imaginations – en sachant bien qu’il s’agit de roman.

Tout commence dans le premier tome par le viol de la pyramide de Khéops, proche du Sphinx. Cinq conjurés, dont une femme, assassinent les gardes et pénètrent dans le passage secret qui mène à la Grande Pyramide. Là vient se régénérer le Pharaon, « en absorbant la puissance née de la pierre et de la forme de l’édifice. » Là se trouvent les objets symboles de la légitimité du roi : le masque d’or de la momie, le collier et le scarabée, l’herminette en fer céleste (de météorite), la coudée en or et – le principal – un petit étui contenant le testament des dieux. Un texte qu’il doit montrer au peuple lors de son jubilé.

Par leur vol délibéré, les conspirateurs font à Ramsès II la promesse du chaos. Le vieux médecin Banir est chargé par la Cour d’une mission : trouver le juge adéquat au tribunal de Memphis, la grande cité du nord où réside Pharaon. Il se rend dans son village près de Thèbes où officie le jeune juge Pazair qu’il connait et lui confie la charge. « Assez grand, plutôt mince, les cheveux châtains, le front large et haut, les yeux verts teintés de marron, le regard vif, Pazair impressionnait par son sérieux ; ni la colère, ni les pleurs, ni la séduction ne le troublaient. Il écoutait, scrutait, cherchait, et ne formulait sa pensée qu’au terme de longues et patientes investigations. Au village, on s’étonnait parfois de tant de rigueur, mais on se félicitait de son amour de la vérité et de son aptitude à régler les conflits. Beaucoup le craignaient, sachant qu’il excluait la compromission et se montrait peu enclin à l’indulgence ; mais aucune de ces décisions n’avait été remise en cause » tome 1 p.18.

Monté à la capitale, le petit juge va devoir signer une demande de non-lieu pour la disparition de cinq gardes, mais il ne trouve pas les causes des décès. Il va donc enquêter, et mettre le pied dans un nid de frelons où chacun se tient par la barbichette, ment à loisir et s’éclipse derrière la paperasse. Il révèle peu à peu un vaste complot qui unit des hommes de pouvoir et d’influence dont le général Asher, la princesse hittite Hattousa l’une des épouses de Pharaon, le chef de la police Mentmosé, le gros transporteur Dénès et sa femme ambitieuse Nénophar, le dentiste de la cour Qadash, le chimiste métallurgiste Chéchi qui cherche à fondre le fer céleste pour en faire des armes invincibles – et « l’avaleur d’ombre », un tueur mystérieux mandaté par eux, qui va tenter plusieurs fois d’éliminer le juge trop obstiné.

Comme aide, outre son maître Branir (qui finira assassiné), son ami aventureux et musclé Souti (qui tuera le général Asher), la belle Néféret qui apprend la médecine et devient son épouse puis médecin-chef de la Cour, le jardinier Kani qu’il a réhabilité et qui devient grand-prêtre du temple de Karnak, le policier nubien Kem et son babouin policier, et ses animaux, le chien Brave et l’âne Vent du Nord. Quant à l’entrepreneur Bel-Tran qui organise l’intendance du palais, est-il un vrai ami ?

Le juge Pazair sera déporté dans un bagne mais parviendra à s’enfuir. Innocenté, il poursuivra son enquête grâce au vieux vizir Bagey l’incorruptible, mettra en cause le général Asher qui fuira vers la Libye, et le chef de la police qui sera révoqué. A la fin du premier tome, il est réputé mort. Mais ce n’était qu’un faux. Meurtres, enlèvements et corruption se multiplient mais Pazair, devenu à la fin du second tome vizir d’Égypte, défie le ministre des Finances dont le but est de renverser Ramsès le Grand pour prendre le pouvoir et se gorger de richesses.

Une belle suite d’aventures à rebondissements, écrites sans temps mort et avec le découpage habituel des thrillers modernes, mais en ménageant des tranches de vie détaillées sur l’Égypte antique, ses maisons, sa cuisine, ses médicaments et ses techniques. De quoi passer de bons moments.

Christian Jacq, La pyramide assassinée – Le juge d’Égypte 1, 1993, Pocket 2001, 416 pages, €7,70

Christian Jacq, La loi du désert – Le juge d’Égypte 2, 2001, Pocket 1994, 416 pages, €7,70

Christian Jacq, La justice du vizir – Le juge d’Egypte 3, Pocket 2001, 384 pages, €7,70

Christian Jacq, Le juge d’Égypte – l’intégrale, coffret Pocket 2011, €24,99

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Plein soleil de René Clément

Alain Delon en héros solitaire, self-made man qui, par imitation, veut prendre la place du gosse de riche oisif et incapable. Tom Ripley (Alain Delon) est un jeune homme pauvre mais intelligent – un véritable pionnier américain. Mandaté par le père de Philippe Greenleaf pour ramener son fils noceur (Maurice Ronet) à San Francisco, Tom se coule dans le rôle du copain à tout faire, cuisinier, homme de chambre, confident, souffre-douleur. Philippe, qui se sait minable, adore humilier celui qu’il considère inférieur. Par sa naissance et son argent, il a le pouvoir sur les autres et en use comme de jouets pour son bon plaisir.

Adapté du roman de Patricia Highsmith publié en 1955, Monsieur Ripley, René Clément épure l’intrigue et donne une fin différente, pour en faire un film où Tom est jaloux de Philippe au point de lui prendre non seulement son identité, mais aussi sa fiancée. C’est seulement le destin qui brisera ce rêve tout près d’aboutir.

Si Tom avait payé les 500 000 lires restantes pour l’achat du bateau, il aurait peut-être coulé des jours heureux. Philippe était en effet propriétaire d’un cotre racé de 18 m fabriqué au Danemark en 1940 pour le roi du Danemark et offert à Eva Braun, la petite-amie d’Hitler. Mais Tom n’aime pas la mer, il craint l’eau. S’il apprend avec Philippe à hisser les voiles, barrer et tenir un cap, le bateau n’est pas sa tasse de thé. Lorsque Philippe, par caprice après un coup de barre malheureux de Tom, le jette à demi-nu dans la yole attachée à l’arrière du bateau, que le filin se rompt et que Tom est laissé au large un long moment avant que Philippe et sa fiancée Marge (Marie Laforêt) ne s’en aperçoivent, Tom est déshydraté et brûlé par le soleil. Le bel animal, concurrent de Philippe, est dompté.

C’est à ce moment que Tom, s’apercevant que Philippe n’a nulle intention de revenir en Amérique avec lui, décide de le tuer. Le père de Tom ne lui donnera pas les 5 000 $ promis, mais c’est moins l’argent qui l’intéresse (dans le film) que Marge. Celle-ci prépare un livre sur Fra Angelico et Philippe s’en fout. Il ne s’intéresse pas à ce qu’elle fait, ni à ce quelle est, il déclare seulement qu’il « l’aime ». Mais il n’existe pas d’amour en soi (contrairement à la niaiserie platonico-chrétienne dans laquelle se complaisent les midinettes) : il n’existe que des preuves d’amour. Parce qu’il discute entre garçons avec Tom, et que Marge l’interrompt pour qu’il lui prête attention, Philippe l’enfant gâté soupe-au-lait se fâche. Il empoigne tous les papiers d’études de Marge et les jette par-dessus bord. C’en est trop pour la fiancée : elle se fait débarquer.

Philippe regrette, mais seulement de ne pas maîtriser la situation. Aime-t-il vraiment Marge ? la poupée sexuelle qu’elle représente ? ou l’image de « l’Hâmour » qu’il s’en fait ? « Je comprends que vous aimez un Philippe qui n’existe pas », dira Tom à Marge. A l’inverse, Tom est attentif à la personne ; il a du sentiment pour Marge, jusqu’à l’amour au final. Lorsqu’ils sont tous les deux, les grands gamins se défient au poker. Philippe payera Tom s’il joue à quitte ou double la montre que le père de Philippe lui a donné. Ainsi, il sera défrayé de sa mission car Philippe ne veut pas retourner à San Francisco et continuer le farniente et la bella vita de la jeunesse dorée. Il a surpris Tom à endosser ses vêtements et à imiter sa voix devant la glace ; il se demande si leur complicité garçonnière irait jusqu’à devenir lui, en miroir. Tom lui avoue cyniquement que oui : il lui suffirait de le tuer, d’imiter sa signature, d’écrire sa correspondance avec sa machine à écrire portative et de falsifier son passeport.

Philippe en est bluffé ; il perd volontairement en trichant pour payer Tom et s’en débarrasser, mais celui-ci s’en aperçoit. Philippe le défie et Tom lui plante froidement un couteau de marin dans le cœur, celui-là même avec lequel il a coupé le saucisson de son en-cas. D’ailleurs à chaque fois qu’il tue, en vrai prédateur, cela lui donne faim. Il l’enveloppe ensuite dans des cordages et, mauvais marin, au lieu de stopper le bateau en affalant les voiles pour avoir le temps de tout préparer, envoie le cadavre de Philippe lesté d’une ancre et tout ficelé à la mer. Il revient alors à terre, rejoint le quai comme maladroitement, en le cognant un peu, puis décide de s’en débarrasser. Mais cela prend du temps.

Juste assez de temps pour réaliser son plan : faire croire que Philippe s’isole après sa rupture avec Marge, lui faire écrire plusieurs lettres puis un testament à la machine ; vider le compte en banque en imitant sa signature après s’être entraîné au mur avec un projecteur ; prendre des chambres d’hôtel et un appartement. Malheureusement, le hasard vient mettre son grain de sable. Freddy (Billy Kearns), l’ami lourdaud et riche de Philippe, a obtenu son adresse par l’agence de bateaux et débarque à l’appartement que loue Tom sous le nom de Philippe. Il n’a jamais apprécié Tom, qui n’est pas de leur milieu, et se méfie de lui qui prend trop à son gré les vêtements et les manières de Philippe. Par un quiproquo de la concierge, Tom est obligé de tuer Freddy, et de se débarrasser de son corps dans la campagne.

C’est alors que la police ouvre une enquête et remonte la piste. Tom est interrogé, mais fait semblant d’avoir été absent de Rome et de rentrer le lendemain. Il revoit Marge, qui boude dans son coin, et fait « mourir » Philippe en signant un testament envoyé par avion à ses parents depuis Mongibello, et un mot pour laisser les liasses de lires en liquide à Marge. Cela fonctionne et Marge, qui sait maintenant que Philippe n’est plus, répond aux avances de Tom. Ils sortent ensemble et vont même se baigner. Tom a enfin réussi ; en plein soleil sur la plage, un verre à la main, il n’a jamais été aussi heureux.

Puis Marge est appelée pour la vente du bateau, que les chantiers navals sortent de l’eau… Et tout est remis en question.

Un thriller psychologique impeccablement mené, avec un héros attirant, souple comme un félin, fascinant de cynisme et d’un appétit de vivre à la James Dean. Bien meilleur à mon avis que la copie américaine 1999 d’Anthony Minghella qui tire Tom du côté de l’homosexualité avec un Matt Damon au torse de dieu grec, alors que René Clément en fait un enfant d’après-guerre, amoral aux dents longues. Guido di Pietro, dit Fra Angelico, le pauvre absolu qui use d’une lumière très forte qui annule les ombres, est le peintre des anges : Alain Delon en est un d’apparence, ce pourquoi il séduit Marge dans la fiction, avant Romy Schneider dans la réalité, petite-amie de Freddy dans le film.

Une ambiguïté qui trouble : jusqu’où une ambition de pauvre peut-elle aller lorsque le riche la provoque ? Le strip-tease dans la cabine au moment où il ôte sa chemise pour monter sur le pont torse nu est un grand moment de rivalité mimétique. Philippe comme Marge regardent sa sauvage beauté sensuelle. Alain Delon, 24 ans, domine le casting. Maurice Ronet et surtout Marie Laforêt (pourtant au beau visage) apparaissent bien pâles, mal fagotés dans leurs corps, en comparaison avec la bête jeune et souple au charme magnétique. Eux jouent alors que lui vit ; ils sont comédiens et lui acteur.

Pour l’anecdote, j’ai noté une petite ressemblance du visage d’Alain Delon dans les premières scènes avec celui d’Emmanuel Macron en 2017.

DVD Plein soleil, René Clément, 1960, avec‎ Alain Delon, Marie Laforêt, Maurice Ronet, Elvire Popesco, Erno Crisa, StudioCanal 2013 remastérisé, 1h53, €12,84

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Les romans Ripley de Patricia Highsmith sur ce blog

Le talentueux Mr Ripley d’Anthony Minghella, 1999, avec Matt Damon

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Patricia Macdonald, J’ai épousé un inconnu

Ce n’est pas un grand menu Macdonald mais un burger honnête. On y trouve comme souvent la jeune femme belle, intelligente, professionnelle qui a le coup de foudre pour un jeune homme beau, intelligent, professionnel. Ils vont se marier, Emma déjà enceinte ; ils sont resplendissants, David pressenti pour deux interviews.

Et puis patatras ! La lune de miel se transforme en lune de fiel sous l’influence d’une méchante sorcière, recyclée gibier d’asile psychiatrique pour la modernité. C’est souvent comme cela dans l’Amérique Macdonald : la jeunesse et la richesse sont confrontées au Mal. Le couple va passer le jour d’après dans un chalet en rondins isolé. David sort couper du bois et Emma, seule dans la maison, se fait agresser par une personne à capuche et cagoule, qui a tout simplement pris la hache de David, lequel a disparu. Elle manque d’être trucidée, tandis qu’un chasseur qui passait par là avec son chien prend le coup à sa place et lui permet de se sauver.

Mais où est passé David ? Elle ne voulait pas rester seule et il l’a laissée. Il devait couper du bois et il est parti faire une promenade. Les flics le retrouvent, boueux et égaré. Serait-il le coupable de la tentative de meurtre ? Ce sont souvent les proches en ces cas-là. Mais pourquoi juste après le mariage ? Et pourquoi s’être marié ? Le refus d’Emma de faire un contrat de mariage pour préserver ses intérêts y est-il pour quelque chose ? Regrette-t-il sa vie libre de célibataire souvent en reportages à l’étranger ? A-t-il peur de se lier avec une femme et déjà un bébé ?

Emma est blessée mais son fœtus va bien (c’est très souvent le cas avec l’autrice, qui aime les enfants). Elle rentre chez elle et refuse, butée comme une ado stupide, l’aide de sa mère qui veut rester, ou l’emmener se soigner à la maison. David lui promet de ne pas l’abandonner et de la protéger. Mais il part aussitôt à New York, appelé comme un toutou par son rédac-chef pour interviewer « un écrivain français » qui est Bernard Werber (auteur de thrillers, pas vraiment de la littérature). Interview qu’il ne fera pas, le voyage de l’écrivain étant retardé, mais il ne le dit pas en rentrant.

Pendant ce temps, Emma se voit affublée d’une infirmière à domicile, payée par son beau-père. Mais elle prend l’initiative, butée comme une ado stupide, de sortir malgré les consignes, sans rien dire à l’infirmière, pour « vérifier » un cadeau qu’elle a reçu pour le mariage et qui contient une souris morte. Ce que la police pouvait très bien faire mais que la blessée fait quand même, pour se prouver qu’elle existe et qu’elle n’en fait qu’à sa tête. Le récit est raconté par elle-même, mais le lecteur (en tout cas moi) ne la trouve pas vraiment sympathique : Emma la psychologue aime trop faire n’importe quoi, en se croyant toujours dans son bon droit, tout comprendre des gens et avoir raison avant les autres.

Toujours est-il que, de fil en aiguille, David le jeune mari reste le premier suspect aux yeux de la police, de la famille et même d’Emma parfois. Il lui « ment », ce péché absolu de la mentalité yankee qui croit que la transparence intégrale permet seul les relations saines (autrement dit le droit du plus fort). Il a fermé à clé un tiroir de son bureau ; il ne dit pas pourquoi il est rentré tard de New York ; il a été aperçu par un témoin au chalet un mois auparavant alors qu’il affirme qu’il n’y a pas mis les pieds depuis ses 12 ans ; il jure de protéger Emma mais n’est jamais là en cas de besoin.

D’autres suspects émergent, tel Burke, le patron de la clinique psy dans laquelle Emma travaille, ami d’enfance de David, mais qui a perdu sa femme Natalie, suicidée du haut d’un pont parce que pas très bien dans sa tête (et carrément folle à l’occasion). Ou encore Devlin, le père incestueux d’une ado patiente d’Emma qui s’est suicidée, anorexique, et qu’Emma soupçonnait d’abuser d’elle, puis aujourd’hui de sa petite sœur de 12 ans Alida, qui devient brusquement très sexualisée et s’habille en haut mini effrangé alors qu’elle n’est qu’en cinquième. Ou peut-être un dégénéré punk de la forêt, isolé et psychopathe.

Le lecteur ne saura qu’à la fin que tout est plus compliqué qu’il n’y paraît et que la culpabilité n’est pas en noir et blanc. Ce pourquoi le roman se termine de façon un peu bancale, avec de « bonnes intentions » à l’américaine clairement forcées. Mais, au total, on passe un bon moment à observer comment la fille ado attardée Emma parvient à surmonter ses épreuves initiatiques et laissant toujours à quelques pas derrière elle le beau David solitaire.

Patricia Macdonald, J’ai épousé un inconnu (Married to a Stranger), 2006, Livre de poche 2008, 409 pages, €7,90, e-book Kindle €7,49

DVD Patricia Macdonald, J’ai épousé un inconnu de Serge Meynard (2015, 93′), Le Poids des mensonges de Serge Meynard (2017, 91′), Une mère sous influence d’Adeline Darraux (2015, 91′), avec Déborah François, Philippe Bas, Sara Martins, Thierry Godard, Caroline Anglade, Elephant films 2020, 4h35, €24,90

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Jean-Christophe Grangé, Rouge karma

Jean-Christophe Grangé, journaliste, s’est lancé dans l’écriture de thrillers. Il en fait trop : trop de documentation, trop d’excès dans le massacre et les horreurs, trop d’obstination paranoïaque chez ses personnages. Mais il se renouvelle, et sait conter une histoire. Celle-ci est prenante, et la longueur du livre engendre une véritable ambiance (à condition de ne pas lire seulement dix pages pour reprendre plus tard, en ayant regardé trente fois ses messages, répondu à quiconque vous interrompt, et allé voir si le sanglier sur le feu ne brûlait pas…) Un bon thriller exige un certain recueillement et la longueur des heures. On le lit à grandes goulées de cent ou deux cents pages, sinon rien.

Dès la première page, c’est la révolution. Celle des étudiants – naïfs et utopiques en mai 68 à Paris. Des rêveurs qui cassaient le vieux monde pour y mettre à la place les paradis artificiels et le sexe. Sauf les Mao UJC-ML de Normale Sup, froids et organisés, sous la houlette de profs de philo agrégés… partis à l’asile (Louis Althusser et Robert Linhart) – p.157. Des cinglés qui agitent les âmes faibles, pour le compte de la Chine communiste pas fâchée de servir d’exemple social au monde et de nouvelle religion à sa jeunesse.

Dans le bordel ambiant (celui que Mélenchon et ses sbires rêvent de reproduire aujourd’hui pour y faire émerger leur pouvoir), « la gauche » avec Mitterrand et Mendès-France a peine à se faire entendre. D’ailleurs, trop, c’est trop. Les Français sont las des pénuries d’essence et des produits essentiels, las des casseurs, souvent « provos », qui scient les arbres centenaires du boulevard Saint-Michel et brûlent des voitures. Le monôme hormonal ne durera pas. Fin juin, Pompidou Premier ministre a conclu avec les syndicats les accords de Grenelle, le Vieux revenu ragaillardi de Baden-Baden va dissoudre l’Assemblée, et une manif monstre de pro-gaullistes va envahir les Champs-Élysées, présageant l’élection d’une nouvelle chambre introuvable, avec majorité absolue pour l’ordre et le travail. Même si l’on a vécu aux marges de cette période mythique – et si l’on sait que l’auteur n’avait que 7 ans à l’époque – plonger dans l’histoire avec un thriller est une cure de jouvence – et un recul salutaire.

Car, en ces temps troublés, les criminels pouvaient s’en donner à cœur joie en toute impunité. Les flics étaient occupés ailleurs et la médecine légale était en grève. Donc un premier crime, horrible, l’éviscération d’une jeune fille nue pendue par les pieds. L’une des trois copines d’Hervé, étudiant en histoire brillant à la tête d’une barricade. Son handicap est de tomber amoureux très vite et il ne sait pas choisir ni se stabiliser. Suzanne, Cécile, Nicole – trois intellectuelles en philo qui suivent le mouvement et débattent en Sorbonne avec les étudiants (et les marginaux venus squatter la cour). Suzanne est retrouvée dans sa chambre, les tripes sur la gueule, dans une position reconstituée de yoga. Il faut dire qu’elle pratiquait cette nouvelle discipline orientale à la mode et qu’elle avait invité une fois Hervé à une séance dans le Xe arrondissement. Après Suzanne, c’est le tour de Cécile, retrouvée idem, nue et les tripes sorties au crochet par l’utérus (Grangé adore être glauque jusqu’à l’écœurement, cela fait partie de la fascination qu’il exerce). Elle aussi en position de yoga. Quant à Nicole, bonne bourgeoise du 7ème arrondissement sous ses airs rebelles et féministes, elle n’échappe que de peu au tueur, un « danseur » revêtu de noir qui s’est introduit jusque chez elle on ne sait comment.

Il se trouve qu’Hervé a un grand demi-frère inspecteur à la brigade criminelle, Jean-Louis. Lorsqu’il découvre Suzanne éventrée en lui apportant un matin des croissants, il le prévient en téléphonant d’un café (pas de mobile à l’époque). Jean-Louis va quitter sa mission « d’infiltration » chez les étudiants (où il fait de la provocation pour faire sortir du bois les leaders – sauf qu’il n’y en a pas…). Il va être chargé de l’enquête, puisque personne n’est disponible. Avec Hervé et la survivante Nicole, le trio va réfléchir, chercher, visiter les salles de yoga, interroger les hindouistes de Paris.

Peu à peu va se dessiner une sombre machination ésotérique autour d’une secte indienne, la Ronde, fondée par une occidentale enrichie dans le commerce de caoutchouc en Asie du sud-est. Elle ne propose pas moins que la libération mentale par divers exercices de pensée œcuménique – dont une forme de tantrisme. Il s’agit de se libérer de la chair en pratiquant le sexe assidûment. La « Mère » de la secte a été assassinée, dit-on, et sa réincarnation est en attente. Or il se trouve qu’Hervé a sur l’avant-bras une marque révélatrice…

Rien de plus pour relier les meurtres parisiens à la secte indienne, et pour que le trio s’envole pour Calcutta, avant d’aller errer jusqu’à Varanasi au bord du Gange, là où l’on crame les cadavres sur des bûchers au bord de l’eau sacrée où se baignent rituellement nus les fidèles tous les matins. Après le bordel parisien, c’est le bordel indien. Tout part à vau l’au dans ce pays grouillant de gosses et sujet à la pauvreté, à la prostitution, aux trafics, à la famine et aux maladies sans nombre. La chair ne vaut rien, seule l’âme doit être sauvée et les religions comme les sectes pullulent.

La source du Mal est en Inde et Hervé est sa cible. Des liens mystérieux de génération le relient en effet à la secte via la Mère et à son demi-frère qui n’a jamais connu son père. C’est embrouillé et tordu à souhait, comme souvent chez Grangé qui semble avoir quelques comptes à régler avec les relations familiales et l’Église catholique. Car l’hydre du Mal a plusieurs têtes – et l’une se trouve au Vatican ! Cette dernière partie se trouve vite expédiée car le roman était déjà trop long. On en est un peu frustré.

Mais le lecteur passe plusieurs heures évadé dans le passé parisien puis dans le kaléidoscope misérable et chatoyant de l’Inde de l’époque, d’ailleurs sous les déluges de mousson, où l’auteur recycle son premier reportage sur Calcutta en 1990.

Jean-Christophe Grangé, Rouge karma, 2023, Livre de poche 2024, 761 pages, €10,40, e-book Kindle €9,99

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John Connolly, Laissez toute espérance

Billy Purdue est un paumé qui doit sa pension alimentaire à sa femme Rita, qui l’a plaqué pour violences conjugales et doit élever leur fils de 2 ans, Donnie. Charlie Parker, dit Bird à cause du jazzman, détective privé, est engagé par Rita et se retrouve face à Billy qui le menace et le balafre avec un couteau ; il lui donne cependant la moitié de la pension qu’il doit en billets neufs de cent dollars. Le lendemain, Rita et le gamin sont retrouvés assassinés. Billy est soupçonné mais quelque-chose dit à Bird que ce n’est pas lui.

Il se trouve que Billy a empoché une grosse somme d’argent et que cela a peut-être quelque-chose à voir avec une fusillade qui s’est produite sur la plage du lac entre trafiquants, dont deux Cambodgiens et un flic du Canada. Le mafieux Tony Celli, qui a joué avec l’argent de ses clients, comptait sur ce coup pour rembourser mais en est pour ses frais. Il poursuit donc Billy le voleur et envoie ses malfrats pour le descendre avant que lui-même ne soit descendu par plus haut que lui dans la mafia pour avoir perdu autant de dollars.

Cela fait beaucoup de personnages et d’actions compliquées, imbriquées les unes dans les autres, et Bird se retrouve au milieu de ce sac de nœuds. Il a perdu sa femme et sa fillette l’année d’avant, tuées après avoir été torturées par un sadique – qu’il a fini par descendre dans les marais de Louisiane. Depuis, des images le hantent, des fantômes de victimes. Billy Purdue cherchait ses origines, enfant placé et malmené en familles d’accueil. Pour le retrouver avant la police, qui va l’inculper de meurtre sans plus chercher, au vu de ses antécédents, Bird doit remonter la piste.

Elle conduit à des cadavres successifs, comme si quelqu’un cherchait lui aussi Billy et effaçait ensuite les traces. Cela fait penser au Caleb Kyle du grand-père de Billy, ancien flic qui avait eu maille à partir avec lui. Ce Caleb était un gamin perdu du Maine, orphelin de père avec une mère sadique qui le fouettait de chaînes enfant et l’a violé dès qu’il a pu bander, le « punissant » ensuite de cette perversité en le jetant tout nu dans la boue des cochons ou l’attachant sous la pluie. A 15 ans, retrouvé à poil couvert de merde par la police locale, il est rentré chez lui, a tué sa marâtre et l’a donnée à bouffer aux cochons qui n’ont laissé que sa salopette et son anneau. Incarcéré vingt ans, Caleb n’a plus fait parler de lui.

Jusqu’à cette traque de Billy… Des jeunes filles sont retrouvées éviscérées et l’utérus découpé, pendues comme des pantins à des arbres en forêt, une vaste étendue mise en coupe réglée après une cinquantaine d’années de pousse du bois. Caleb s’y terre, vieux grand musclé qui effraie même les chiens tant il a accumulé de haine pour les femmes à cause de sa mère tortionnaire. Il cherche désespérément un fils pour se reproduire, et passe par cela par des femmes qu’il séquestre. L’une d’elle, jadis, lui a fait croire qu’elle avait fait une fausse couche, mais Billy pourrait bien être le fruit préservé de cette union morbide…

L’auteur soigne ses personnages, surtout les pervers. Tout un luxe de détails sont fournis pour montrer à quel point ils ont été malmenés par leurs parents et leurs aidants avant de se prendre en main et de faire jouer la loi du talion. L’Amérique est individualiste et biblique, ses tueurs psychopathes aussi. Vous saurez tout sur les bagnoles et les armes, car c’est ce qui plaît aux machos du coin. J’ai du regarder sur le net pour m’en faire une idée, tant ces modèles cités parlent immédiatement aux lecteurs yankees.

Reste que, si les débuts sont un peu laborieux tant les personnages divers surgissent à foison, avec chacun leur petite histoire, l’action n’est jamais absente et Bird se fait tabasser, assommer, blesser par balles, défoncer. On se demande comment il peut en ressortir indemne. Mais il le fait en retrouvant une femme, Rachel, psychologue à l’université et ex-profileuse d’une saison pour la police. S’il tue, c’est pour ne pas être tué ; il n’est pas absorbé par son acte au point d’y trouver du plaisir, contrairement à ceux qu’il traque sans merci. Il est aidé par Louis et par son petit-ami Angel, deux marginaux selon les critères américains : un noir et un latino, tous deux pédés mais fidèles en amitié.

Un bon thriller, écrit par un Irlandais, ce qui explique la qualité de la narration et l’absence de lourds clichés.

John Connolly, Laissez toute espérance (Dark Hollow), 2000, Pocket 2003, 543 pages, occasion €1,82, e-book Kindle €12,99

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Patricia Highsmith, Sur les pas de Ripley

Un soir, Tom Ripley va boire un café au bar de son village. Un jeune garçon d’environ 15 ans en veste de jean le dévisage ; la tenancière lui apprend que c’est un Américain qui parle français, employé depuis quelques jours comme jardinier chez une dame du village d’à côté. La situation est déjà étrange, en cette fin des années 70, mais elle l’est encore plus lorsque l’adolescent suit Ripley lorsqu’il rentre chez lui à pieds, suivant la route dans la nuit noire. Va-t-il l’agresser ? Non pas, le garçon se présente et lui révèle ce qu’il a appris de lui dans les journaux après l’affaire des faux Derwatt. Son père en possède un, ce pourquoi son nom a été évoqué à table ; il voulait le connaître.

Mais pourquoi le garçon est-il en France ? A-t-il fugué ? Pourquoi justement Ripley ? Pourquoi semble-t-il se cacher sous un faux nom, un faux passeport, un faux âge ? Piqué par la curiosité, et par un certain penchant amical, Ripley l’invite à prendre une bière chez lui avant de le ramener chez la dame qui l’emploie, et qui le loge dans un cabanon de son jardin en le payant 50 francs par jour. L’adolescent avoue ; il se fait appeler Billy mais il se nomme Franck. Il est parti de la vaste demeure de milliardaire où personne ne s’intéresse à personne sur un coup de tête, après la mort de son père, tombé en fauteuil roulant de la falaise au bout de la propriété, et alors que sa petite copine Teresa ne répondait pas au téléphone, toujours partie avec des amis.

Franck a eu un père qui s’est fait tout seul, devenu très riche et très connu à la tête d’un empire alimentaire. Il a 16 ans, même s’il fait plus jeune, et a emprunté le passeport de son frère Johnny qui en a 19 pour entrer en France. A cette époque pas si lointaine, les contrôles aux frontières ne sont pas très stricts et falsifier un passeport est plus aisé qu’aujourd’hui où tout est numérisé. Dans la rue de la dame qui emploie Billy, deux hommes en voiture partent lorsque l’auto de Ripley se gare ; ils ne veulent pas être reconnus. La vieille dame vient prévenir Billy qu’on l’a demandé à plusieurs reprises et que deux hommes vont revenir. Ripley engage alors Billy/Franck à faire sa valise et à venir résider chez lui, avant de retourner aux États-Unis.

Le garçon accepte, et c’est le début d’une relation presque filiale. Tom Ripley devient à la fois père de substitution (le précédent étant autoritaire et peu aimant) et maître pour son disciple (Franck est fasciné par la réputation trouble de Tom Ripley). A 16 ans, on se cherche un modèle, surtout lorsqu’on porte un secret trop lourd – et que votre seul amour (le premier, romantique, le plus fort) vous fait faux bond.

Franck s’attache aux pas de Tom et suit ses directives. Il cherche à tester son attachement en se cachant une fois pour voir si Tom est inquiet (il l’est) ; il lui fait un cadeau une autre fois pour le remercier de son attention (une robe de chambre en soie) ; il dîne avec lui, sort avec lui, dort avec lui deux fois dans le même lit ; se montre une fois nu en rejetant volontairement sa serviette dans la douche alors que Tom lui apporte un jean. En bref tout ce qu’un garçon normal fait avec un proche, sans jamais franchir les bords de la sensualité. Franck est en quête affective, et il rencontre un Tom en quête de transmettre, comme souvent les hommes en milieu de trentaine.

Il fallait un long développement touristique pour que le lecteur finisse par le comprendre, ce qui désoriente un peu car l’action se fait attendre. Mais c’est à Berlin, ville improbable, que Franck, éloigné deux minutes pour pisser dans le Grünewald, se fait enlever. Après des démêlés rocambolesques, Tom va s’investir physiquement pour le récupérer tout seul.

Dans ce Berlin interlope, où les jeux de sexe et de travestissements explosent, l’autrice joue aux limites. Tom est sexuellement abstinent comme on dit aujourd’hui, ne baisant sa femme Héloïse que quelques fois par an (elle aime ce qu’il lui fait et s’en contente). Mais il emmène Franck dans un bar à pédés, puis se travestit en femme pour le récupérer, le déshabille entièrement pour le coucher alors qu’il est dans les vapes, dort avec lui sur le même canapé-lit. A la parution du livre, c’est l’époque : ce piment sexuel attise la curiosité, sans franchir les bornes de la morale ni de la loi. Bien que Franck soit séduisant et même « mignon » à 16 ans (surtout, dit l’auteur, quand il dort tout nu), Tom ne manifeste aucun désir ; Franck se calque sur sa conduite et continue de rêver à Teresa qu’il a tenté de baiser une fois sans conclure, parce qu’elle a ri.

Une fois Franck récupéré, la rançon restituée, le garçon ne consent à être rapatrié aux États-Unis que si Tom l’accompagne. Sa mère n’est pas venue l’accueillir à l’arrivée, prise par la crise d’une vieille servante, ce qui montre ses priorités. Seul son frère aîné Johnny se préoccupe un peu de lui, mais en bon copain, sans affection particulière. Il lui balance même tout à trac que Teresa s’est mise avec un autre garçon plus âgé, qu’il lui a présenté. Franck se retrouve tout seul avec son secret, qu’il n’a franchement avoué qu’à Tom qui l’avait plus ou moins deviné. Mais Ripley n’est pas son père, ni un parent, seulement un ami d’aventures. Il semble même ne pas le vouloir et va repartir en France pour laisser Franck à son destin. Il aurait pu lui enseigner à recommencer à zéro, comme lui l’a fait, ce que demande Franck, mais il ne l’envisage pas un instant.

Il montre ainsi sa double face : ses capacités de chaleur humaine pour un plus jeune sont réelles, mais ne vont pas jusqu’à s’investir dans une tutelle durable. Franck aurait besoin de directives, de suivi, d’affection permanente. Ripley n’y songe même pas. D’où la chute finale du roman.

Patricia Highsmith, Sur les pas de Ripley (The Boy who Followed Ripley), 1980, Livre de poche 2002, 479 pages, €3.45

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Toni Anderson, Dans l’ombre de la loi

J’ai lu dans l’avion, sur ma récente liseuse Kobo, une « romance » américaine à la mode. C’est un livre gratuit, Dans l’ombre de la loi de Toni Anderson. J’y retrouve la matrice du mâle américain et de la femelle qui en veut. C’est assez mauvais, avec un scénario conventionnel et des personnages stéréotypés, mais écrit avec le savoir-faire des séries télévisées.

Alex est un tueur d’assassins, des violeurs de femmes et des pédocriminels. Il est mandaté par un groupe privé de riches qui veulent la justice sans les procédures en excès. Le beau gosse de la trentaine est un ancien militaire des commandos en Afghanistan, décoré pour bravoure, embauché par la CIA pour liquider des trafiquants. Il a été emprisonné au Maroc pour avoir laissé la vie à l’un d’eux parce que sa fille de 12 ans venait d’entrer dans la pièce et qu’il aurait dû l’exécuter aussi. Il est sorti de geôle par l’organisation privée américaine sous condition par contrat d’obéir aux ordres de tuer durant deux ans.

Il a déjà descendu deux meurtriers violeurs avant que la police ne les trouve. Il est à chaque fois renseigné par l’organisation qui a ses sources au FBI et dans la police des États. Il intervient rapidement et utilement, sans laisser aucune trace, et les autorités officielles sont prévenues après par un appel anonyme afin de clore le dossier. C’est efficace, rapide et sans appel, tout à fait dans la mentalité yankee.

La onzième femme enlevée du dernier meurtrier est sauvée par notre héros, elle n’a pas eu le temps d’être violée puis torturée. Les dix précédentes non pas eues cette chance entre les pattes du prof de maths pervers. Deux balles entre les deux yeux règlent son compte au monstre sans autre forme de procès. Une sorte de loi de Lynch déléguée à un professionnel par ceux qui se sont instaurés gardiens du droit et de la morale (de leur temps).

Est ainsi présentée un modèle du respect des règles : respect des ordres hiérarchiques, respect de la femme que l’on baise avec préservatif, respect du consentement. La nouvelle norme en vigueur. Qui, depuis Yankeeland, DOIT se diffuser au monde entier. C’est cela le soft power.

Mallory, jumelle d’une fillette enlevée et tuée il y a 18 ans est fraîche émoulue de l’école de police. Dans le dernier crime du tueur tué, elle soupçonne quelque chose. Trois criminels ont été descendus de la même façon avant l’arrivée de la police ces derniers mois, et ce ne peut être pour elle le hasard. Alex, qui est officiellement consultant au FBI et a créé sa boîte de sécurité en couverture, la rencontre, constate ses soupçons, et la fait muter au service fédéral afin qu’elle trouve la taupe qui a failli faire capoter la dernière opération en prévenant la police trop tôt. Car Alex a à peine eu le temps de s’éloigner de la maison des horreurs et a failli se faire prendre la main sur le pistolet encore chaud.

Mais il tombe raide dingue de la fille, évidemment belle, sportive, enquêtrice obstinée, bonne professionnelle et fille de sénatrice. Elle est en outre vulnérable parce que le kidnappeur de sa sœur ressurgit et la menace. Il lui envoie une bague personnalisée et le pyjama de la petite fille de jadis. Elle veut le piéger, Alex veut la protéger, la police ne les aide pas. Seuls contre tous, mais unis, voilà aussi une face de la morale des Pionniers remise au goût du jour.

Ils sont jeunes, beaux, professionnels aguerris, et connaissent l’attirance irrésistible, le contact électrique et l’extase renouvelée des rêves de midinettes. Les descriptions de scènes de sexe, complaisamment détaillées dans leur progression, toujours attentifs l’un à l’autre, occupent une place de plus en plus grande au détriment de l’action, qui s’étiole et connaît des ratés – avant une conclusion trop rapide comme une éjaculation précoce. Le scénario est presque bâclé au profit du désir.

C’est ce qui compte au fond dans la « romance » et fait le succès de ce genre de livre, acheté et lu surtout par des femmes jeunes et des adolescentes. Ce sont des consommables à l’envie, comme les séries télévisées. Livres vite achetés, vite lus entre deux trajets, vite oubliés après l’orgasme de lecture, ils visent à provoquer l’extase par procuration comme une piqûre d’héroïne (légale). Le choc érotique entre deux êtres parfaits, aux standards américains, doit forcément aboutir à l’Amour romantique, puis au couple conventionnel avec deux enfants. Mais pas avant l’initiation des héros, le mâle par la guerre, la femelle par la police, enfin adultes après avoir traversés les épreuves.

Il fallait que je fasse l’expérience de ce genre de style. Je n’y reviendrai pas.

Toni Anderson, Dans l’ombre de la loi – tome 1 Le sommeil des justes, éditions d’auteur Amazon, 414 pages, €16,08, e-book Kindle €0,00 (gratuit)

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Paul-Loup Sulitzer, La vengeance d’Esther

Paul-Loup Sulitzer, orphelin juif roumain à la signature tourmentée en bâtons comme autant de barreaux de prison, est devenu entrepreneur par son énergie. Il n’est pas un écrivain mais un expert du marketing. Il a su, par exemple, fourguer des gadgets commerciaux aux communistes de Pif dans les années soixante-dix. Depuis les années quatre-vingt, il met en scène des livres haletants, écrits par une équipe, qui connaissent le succès facile de la série télé mise en pages. Ce n’est pas de la littérature, mais du divertissement, et cette façon de faire a sa place, notamment en voyage lorsque vous devez vous distraire avec des romans peu sérieux. Lire, ce n’est pas entrer dans une église pour se prosterner devant les saints Grands auteurs, mais aller « à sauts et gambades », comme dit Montaigne de sa vie, dans le plaisir de butiner ce qui se publie. Je suis un fervent aficionado de cette façon de faire, passant de Flaubert ou Montaigne à Sulitzer ou Clancy.

Esther est une jeune fille tourmentée comme Paul-Loup ; elle est juive ukrainienne d’origine, avec un coupage de républicain espagnol. Élevée par sa grand-mère Nina, artiste sensible qui a fui l’Holodomor pour devenir résistante en France, elle a étudié (fantasme de l’auteur) à la fois l’histoire de l’art et le droit des affaires. Mais il lui est arrivé deux ans auparavant une mésaventure grave qui l’a blessée intimement, et dont elle veut se venger. Pas bien morale, la vengeance personnelle, mais lorsque les sires sont trop puissants et que la justice trop lente et précautionneuse, existe-t-il une autre solution ? Il n’y aura pas mort d’homme, rassurez-vous, mais une « expédition » à la MeeToo et Wikileaks rondement menée.

C’est toute cette mise en place qui est palpitante. Elle fait appel à des personnages improbables, tous aussi sympathiques, énergiques et inventifs que possible – bien qu’experts de l’arnaque dans chacun de leur domaine. Sauf un. Le dénommé Fabrice est un jouvenceau de 20 ans, fils de « bourge », esseulé et angoissé de ce que son père, un ponte de la médecine, ne l’aime pas et l’ignore carrément. Il tente un hold-up de supermarché minable pour exister à ses yeux – et échoue. Heureusement qu’Esther passait par-là. Elle a repéré sa belle gueule d’ange vulnérable et s’est dit qu’il ferait bien l’affaire – pour son projet et plus tard peut-être pour son lit.

Il fallait bien une histoire d’amour, retenue jusqu’à la fin, comme ingrédient à pimenter l’histoire. Voilà donc Fabrice sauvé par un coup de pied de maîtresse, enlevé en moto, et conduit dans le vent de la course vers une villa cossue isolée en banlieue parisienne. C’est là que la bande d’arnaque se terre, prépare ses coups et partage le butin. C’est un phalanstère où tout le monde est égal, nourri, logé, habillé, disposant d’argent de poche, le reste étant voué aux bonnes œuvres choisies des éclopés et exclus de la société égoïste d’hyper-consommation de la fin des années quatre-vingt dix (les années Jospin, que la gauche ressort justement de sa naphtaline).

Cette école du cirque de l’arnaque et larcins en tous genres comprend cinq membres, comme les doigts de la main. Il y a un Arabe, un Noir, une Roumaine, un bâtard italien – et le fils de bourge nouvellement promu Fabrice – toute « la diversité » française de rigueur dans le politiquement correct. Djamel, dit Too Much parce qu’il parle trop, a sauvé Esther de l’abîme du désespoir un soir sur une plage de Nice ; Tucky, rappeur déchaîné, est fils d’immigré malien ; Marion est la comptable rigoureuse de la bande ; Giovanni est son sex-boy, un petit prince de la toile et du software qui sait craquer et hacker tout ce qui comporte une puce (sauf les chiens).

Il ne faut rien dire de ce qui pousse Esther à la vengeance, ni comment la petite bande y parvient. Toujours est-il que l’on ne s’ennuie pas, les meilleures ficelles du suspense sont actionnées en temps et en heure. Bon, c’est un livre qu’on ne relit pas, non qu’il soit mal écrit mais, lorsque l’on sait la fin, l’intrigue perd de sa saveur, contrairement aux romans d’Agatha Christie. C’est ce qui fait toute la différence entre la littérature, même policière, et la série marketing. Mais on ne s’est pas ennuyé une seconde et les personnages sont vraiment sympathiques.

Paul-Loup Sulitzer, La vengeance d’Esther, 2001, Livre de poche 2003, 416 pages, occasion €1,24

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Patricia Highsmith, Ripley et les ombres

Patricia Highsmith aime bien Mister Ripley, sa créature. Elle a pour nous éternellement les traits à 25 ans d’Alain Delon dans Plein soleil, le film tiré du premier roman d’une série de cinq. Ripley, c’est replay, « rejouer » ou réplique. Tom Ripley, en effet, n’existe pas par lui-même mais toujours en relation avec un autre qu’il imite, dont il prend les traits, la signature, la fortune. Cet être mimétique, car orphelin trop jeune, n’est pas à franchement parler « homosexuel » ni « bi » comme il est affirmé par des critiques sans profondeur, mais en miroir. Il se trouve dans le corps d’un autre. Hier Dickie Greenleaf, fils de famille riche ; aujourd’hui Philip Derwatt, peintre décédé en Grèce par noyade (comme les parents de Tom).

Après avoir acquis frauduleusement un héritage de Dickie, s’être marié par convenances avec une Hélène fille de famille aussi amorale que lui, avec qui il ne couche que pour la présence de son corps contre le sien, comme la maman qu’il n’a jamais eue, Tom Ripley a bâti une arnaque avec la peinture de Derwatt. Le peintre a acquis une certaine célébrité après sa mort et ses tableaux se sont enfin bien vendus. Mais le filon se tarit et rien de mieux que de fabriquer des faux dans le style de Derwatt pour assurer un flux régulier de revenus. Ripley ne fait que donner l’idée et toucher un pourcentage, et deux Londoniens persuadent un peintre, ami du défunt Derwatt, de poursuivre son œuvre. Un autre mimétisme, qui rend ce Bernard Tufts peu attaché à sa petite amie Cynthia, sauf comme simple amie. Une sorte de double de Ripley.

Ce pourquoi celui-ci va tout faire pour l’aider lorsqu’un Américain met les pieds dans le plat, en bon ingénieur tenant mordicus à son idée, ignare en peinture mais apte à distinguer chimiquement un violet de cobalt d’un mélange de rouge et de bleu. Le peintre avait abandonné le cobalt, pourquoi y serait-il revenu après sa mort ? Certains tableaux sont « donc » des faux. Catastrophe pour le quatuor de faussaires qui vivent – bien – de l’escroquerie. Car, après tout, qu’importe « la vérité » si les acheteurs sont contents et apprécient les tableaux ? Qu’est-qu’un « faux » lorsqu’il prolonge le style de l’auteur initial ? Le vrai participe-t-il de la Morale ?

Comme Ripley n’en a pas, préférant savoir nager plutôt qu’obéir à des règles ineptes qui lui ont volé ses parents et sa vie, il joue le jeu. Il vient ainsi à Londres pour se déguiser en Derwatt revenu du Mexique, où il est censé vivre en solitaire sans voir personne, et peindre à son gré. Cela pour confronter Murchinson et lui affirmer que le tableau qu’il affirme « faux » est bien de lui.

Mais le mieux est l’ennemi du bien. Ripley redevenu lui-même aborde à Londres Murchinson au bar de son hôtel et lui dit qu’il l’a vu à la galerie où il a rencontré Derwatt. Il s’intéresse à sa théorie des couleurs et lui propose de venir voir les deux tableaux qu’il possède de Derwatt dans sa propriété française près de Fontainebleau. Nous sommes à la fin des années soixante et le téléphone fonctionne très mal (le fameux 22 à Asnières !) et le seul aéroport international (largement suffisant pour l’époque) est Orly.

Murchinson s’invite donc à Belle ombre, la grande demeure au milieu d’un parc et brodée d’un bois. Il regarde les tableaux de Derwatt accrochés par Ripley, mais n’est pas convaincu. Il déclare aller mandater un expert à Londres et trouver la police pour enquêter sur les faussaires dont il est persuadé de l’existence. Tom Ripley cherche à le convaincre de renoncer, mais l’obsédé s’obstine et Ripley le tue en cave à coup de bouteille de Margaux. Mais, comme il est sans cesse entre deux rendez-vous, lui l’oisif, il bâcle l’enterrement du corps dans une tombe qu’il creuse fraîchement dans le bois voisin et se contente de déposer la valise, le pardessus et le tableau de Murchinson devant la porte des départs à Orly.

Madame Murchinson ne tarde pas à se manifester auprès de la police de Londres, qui mandate la gendarmerie de Melun pour interroger Ripley qui a reçu l’Américain chez lui et envoie un inspecteur directement. Tom se voit donc obligé de déplacer le corps en catastrophe, alors qu’il reçoit déjà Chris, un cousin Greenleaf de 20 ans rempli de curiosité pour tout, et Bernard, dépressif depuis qu’il se sent traqué. Il implique Bernard, qui l’aide à déterrer le corps et à aller le jeter depuis un pont dans le Loing.

Les gendarmes trouvent la tombe, mais rien dedans, sauf une pièce de 20 centimes de 1965. Bernard devient-il fou ? Il simule son suicide par pendaison dans les WC de la cave, ce qui horrifie Hélène qui vient de rentrer de trois mois en Grèce, mais ce n’était qu’un mannequin. Puis il disparaît, avec toutes ses affaires. Va-t-il dénoncer l’escroquerie ? On ne peut le laisser faire… Ripley va retourner à Londres avec un faux passeport (facile à se procurer à cette époque) pour rejouer Derwatt une dernière fois, manière d’égarer les soupçons de la police, puis va se mettre en quête de Bernard.

Lequel resurgit, l’agresse et le laisse pour mort dans le trou de Murchinson. Mais Ripley s’en sort. Il va le retrouver à Salzbourg, ville autrichienne qu’a évoqué le peintre fou qui a des tendances suicidaires. Là, il va régler la question et revenir pour présenter à l’épouse, la police et aux critiques d’art une histoire cohérente.

Ce qui compte est moins la fin que le chemin. Le lecteur jubile à suivre Tom Ripley, son amoralité vivace qui le rend apte à survivre à tout comme un chat à neuf vies. Il n’est pas impulsif ni « antisocial » comme il est trop rapidement dit par ceux qui adorent coller la réalité dans des étiquettes rassurantes qui ne décrivent rien. Ripley est plutôt indifférent à tout ce qui n’est pas lui, faute d’avoir été considéré et aimé tout petit.

Il a fait de la mentalité positive américaine son modèle : tous les moyens sont bons pour arriver – le reste, la morale, la religion, les valeurs, ne sont que justifications idéologiques sans intérêt pragmatique. Le cousin Chris, par exemple, le séduit par sa jeunesse ardente, et il le reçoit volontiers alors qu’il aurait pu éluder. Son épouse Hélène n’est pas qu’un bel objet à présenter, ni une excuse sociale pour vivre comme il l’entend, il a un réel besoin d’elle, une sorte d’affection due à la proximité, et il répond à ses besoins à elle d’ancrage dans la vie sociale.

Tom Ripley n’est pas psychopathe.

Patricia Highsmith, Ripley et les ombres (Ripley Under Ground), 1970, Livre de poche 1991, 315 pages, €1,30, e-book Kindle (nouvelle édition 2021) €10,99

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Mr Ripley déjà chroniqué sur ce blog :

Livre Ripley entre deux eaux (tome 5 de la série)

DVD Le talentueux Mr Ripley d’Anthony Minghella

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William McGivern, Une question d’honneur

Si vous trouvez par hasard ce roman policier dans les bacs d’occasion ou les armoires à livres, n’hésitez pas à le prendre car c’est un bon livre. Il a été écrit soigneusement, à une époque où n’existait ni Internet, ni séries télévisées, ni téléphone mobile, ce qui oblige l’auteur (pour son dernier roman avant sa mort) à construire une intrigue et à la faire progresser de chapitre en chapitre sans tout mélanger pour désorienter et étonner.

Un jeune soldat noir est assassiné par balles à Chicago. Il venait de rentrer d’Allemagne où il servait parmi les troupes d’occupation face à l’Union soviétique à l’époque. Ce serait un crime banal si ce n’était le troisième meurtre en quelques mois du même genre. Tous des soldats noirs, tous deuxième classe seulement, tous jeunes et sans guère de moyens. Y a-t-il un lien ? Évidemment, mais toute l’enquête va devoir le prouver.

Le lieutenant de police Weir, à Chicago, est le fils unique du général Tarbert Weir, l’un des rares militaires à avoir obtenu la médaille de l’honneur et qui a pris sa retraite. Son fils, qu’il a laissé tomber après la mort de son épouse lorsque le gamin avait huit ans, ne lui a pas parlé depuis une décennie. Mais il renoue avec lui à titre professionnel pour en savoir un peu plus sur ces militaires qui se font descendre un à dans son secteur.

C’est le début d’un engrenage qui va mettre en branle une journaliste, la police locale, les services secrets et l’armée, afin de mettre au jour tout un système de corruption entre l’Allemagne de l’Ouest de l’Otan et les États-Unis où l’héroïne commence à faire des ravages.

Il y a de l’action et du suspense, des caractères bien trempés et de l’amour, et ce roman noir se lie admirablement. Il est reposant après les divagations mal écrites en scènes hachées des romanciers policiers d’aujourd’hui.

William McGivern, Une question d’honneur (A Matter of Honor), 1983, Livre de poche policier 1987, 381 pages, occasion €0,55 à €3,00 ou broché occasion €4,00

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Jean-François Coatmeur, Yesterday

Yesterday, c’est la chanson des Beatles qu’un juge vieux, laid et malade se remémore lorsqu’il a rencontré la femme plus jeune qui vit avec lui. Un juge antiterroriste qui a mis sous les verrous la plupart des membres du groupe gauchiste ARES qui visait à déstabiliser la société pour installer un pouvoir populaire de type trotskiste – autrement dit la dictature d’un seul sous l’acclamation des masses, à la sud-américaine. Mais ARES ressurgit. Le groupe lance un avertissement dans un communiqué selon lequel il visera cette fois à la tête.

La tête, c’est le président de ce pays de l’Ouest, imaginaire mais où l’on reconnaît sans peine (et non sans une certaine malice) la France de Mitterrand. La gauche « modérée » est parvenue au pouvoir pour contenir les surenchères communistes, mais c’est trop ou ce n’est jamais assez. Trop pour une fraction radicale de l’armée qui menace en termes à peine voilés de fomenter un putsch comme à Alger en 1962 et de prendre le pouvoir. Jamais assez pour une frange de gauche radicale qui voudrait que le mouvement engendre le mouvement et ne cesse d’agiter les masses. Mitterrand, devenu président en 1981, a été aux prises avec ces deux tendances et l’auteur les amplifie et les déforme pour en faire un thriller politique.

On y retrouve le doute sur le pouvoir qui taraude tout président, la liaison cachée avec une maîtresse malgré la façade du couple uni, les ambitions de la cour très proche qui se verrait bien calife à la place du calife, les magouilles des services plus ou moins secrets qui se tirent dans les pattes et voudraient tirer la couverture à eux. Tout à fait les années Mitterrand vous dis-je !

Le président au prénom russe – Igor – et au nom du sud – Lauza – est assassiné, comme il a été indiqué par ARES. Mais qui manipule qui ? A la veille d’être tué, ce même président convoque le juge Melchior au nom d’une ancienne camaraderie d’enfance et d’un amour commun pour la même gamine à l’époque, la fille de l’instit qui venait faire ses devoirs sur l’estrade de son père, laissant entrevoir aux garçons à peine pubères sa petite culotte blanche. Mais pourquoi cette convocation ? Pour lui dire quoi ? Le juge se trouve lui-même condamné par un cancer en phase terminale et voudrait bien boucler cette enquête qui remet en cause tout son travail d’antiterrorisme jusque-là.

Le tueur est un jeune homme de la mafia corse manipulé par un parrain qui grenouille avec certaines factions politiques peu claires. Tout est parfaitement organisé sauf que… comme toujours, le sexe vient enrayer la machine. La liaison cachée du président le rend faible, le couple mal assorti du juge le rend mou, la rencontre d’une fille par le tueur avant son acte le rend niais. Il n’appliquera pas les consignes, se fera repérer, trouvera la mort d’une blessure mal soignée qu’il aurait pu éviter. La liaison du président a failli être éliminée mais elle a de la ressource. La liaison du juge se terminera comme il se doit : dans les bras d’un éphèbe de 28 ans, architecte et beau comme un dieu. Lui-même s’effacera comme le vieil écrivain Gustav Aschenbach de Mort à Venise, en regardant au loin un jeune garçon en seul bermuda rouge sur la plage. Symbole de la vie qui continue, de l’inanité des ambitions politiques.

Au fond, tout ça pour ça… Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu présidentiel corrompt absolument. Malgré les quarante ans passés depuis, ce thriller hors du temps se lit toujours. Pour moi, c’est une relecture de hasard. Why she had to go, I don’t know… Now I long for yesterday.

Jean-François Coatmeur, Yesterday, 1985, Livre de poche policier 1988, 319 pages, occasion 4,00 e-book Kindle €6,49

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