Philosophie

Le bonheur ne se cherche pas, dit Alain

Il y a des gens qui cherchent le bonheur : ils sont inconséquents, expose Alain le philosophe. « Dès qu’un homme cherche le bonheur, il est condamné à ne pas le trouver ». Le bonheur n’est pas un objet, mais un état provisoire qui va et qui vient, selon chacun. « On ne peut raisonner ni prévoir au sujet du bonheur ; il faut l’avoir maintenant. »

Alain écrit souvent ses Propos au fil de la plume, le raisonnement ne venant qu’en chemin. C’est pourquoi il est parfois brouillon, allant au hasard, comme poussé par les mots pour faire surgir les idées. Ainsi du bonheur, dans un Propos de 1911 (bien avant la guerre de 14) qu’il intitule auparavant « victoires ». Il n’y a pas que « les poètes » qui « expliquent mal les choses ».

Toujours est-il qu’« il est impossible de poursuivre le bonheur, sinon en paroles ». Dans les faits, être heureux, c’est se mettre dans un certain état plaisant, ce qui ne va jamais sans un effort préalable. Ainsi de la boxe, qu’il faut apprendre avant d’y prendre plaisir ; ou de la lecture : « Il faut du courage pour entrer dans Balzac ; on commence par s’y ennuyer » (il parle pour lui).

« Un travail réglé et des victoires après des victoires, voilà sans doute la formule du bonheur », dit Alain. Ce n’est pas décisif, ni vraiment clair. Il faut sans doute apprendre le solfège et l’instrument, s’ennuyer longtemps et secouer sa paresse, pour enfin entrer dans l’univers de la musique et en apprécier la subtilité et les bienfaits. Ce pourquoi le bonheur ne vient qu’après l’effort. Mais écouter simplement sans avoir jamais fait de solfège ni pratiqué d’instrument est aussi un bonheur. Peut-être moins subtil, moins professionnel, mais réel.

Est-ce de même pour « la retraite », à laquelle « les Français » aspirent, dit-on ? Faut-il se fatiguer pour apprécier le repos ? Vivre l’épreuve de la « vallée de larmes » avec enfantements et labeur, avant de goûter au bonheur de l’infinie éternité ? Bof… En alternative à ces bondieuseries, Alain propose, d’un saut d’idées démocratiques et laïques, une autre formule du bonheur : « C’est dans l’action libre qu’on est heureux ; c’est par la règle qu’on se donne qu’on est heureux ; par la discipline acceptée en un mot, soit au jeu de football, soit à l’étude des sciences ». Le bonheur est alors un état de récompense. Rousseau disait de même que la liberté réside dans les règles qu’on accepte. Dans les limites, tout est permis.

Je dirais même plus : le bonheur est l’accord de l’être avec lui-même.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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La cité et le sacré grec

La cité grecque est d’abord un marché commercial, visant à l’autarcie. Même chose pour Trompe et sa doctrine Monroe revue Donroe, la lutte pour les ressources dans l’intérêt des États-Unis étant sa préoccupation première. C’est à la fois une autonomie économique (en Grèce antique fondée sur l’agriculture, aujourd’hui sur l’énergie et les terres rares) mais aussi un commerce entretenu avec les dieux. Toute cité s’organise autour des cultes honorant ses divinités protectrices – d’où le tropisme catholique de Vince et des conseillers de Trompe II, après les évangélistes de Trompe I ; ou encore celui de Poutine, rallié à l’orthodoxie comme jadis Staline pour sa GGP.

Les cités sont immortelles, dit Isocrate. Elles portent seules l’empreinte du divin, ce qui exclut tout monarque – une habitude qui viendra à l’époque hellénistique, et qui est le rêve des trumpistes. Pour la cité classique, par exemple, Athènes, aucune démesure mais l’égalité totale des citoyens par rapport aux lois et à l’accès aux prérogatives civiques. C’était le cas de la démocratie américaine avant l’autocrate vaniteux à mèche blonde. Tant pis pour les niaiseux, ils n’avaient qu’à ne pas voter pour lui. C’est ainsi que la police de la cité athénienne est assurée par des esclaves barbares, les archers scythes. Il s’agit d’instaurer un corps d’armée étranger pour le maintien de l’ordre public afin d’éviter qu’un citoyen puisse être en situation d’autorité par rapport à un autre citoyen. Tout pouvoir porte en effet à en abuser. L’ICE de Trompe serait-elle plus efficace si elle était composée de mercenaires immigrés pour faire respecter la légalité ?

Le citoyen est celui qui peut gouverner et être gouverné, selon Aristote. C’est cela l’isonomie, l’égalité devant et par la loi. Elle permet à l’homme-citoyen d’être tour à tour soldat, magistrat et prêtre. Aucun citoyen n’est le sujet d’un monarque. Les modes d’accession à la citoyenneté diffèrent selon la cité, il n’y a rien d’homogène. A Thèbes, la citoyenneté de plein droit revient à l’homme qui n’a pas fait commerce sur l’agora depuis dix ans, ce qui exclut volontairement les paysans. A Sparte, est citoyen celui qui a reçu une éducation particulière, un dressage qui le rend semblable aux autres. De 7 ans à 20 ans, les jeunes garçons sont embrigadés en troupeau, selon Plutarque, un entraînement à l’obéissance. Poutine en a repris l’idée avec la propagande patriotique et l’entraînement militaire dès le collège. Sparte entraîne sa jeunesse au vol, au pas vu pas pris, à la dissimulation, à la ruse, aux mensonges, au droit de tuer – en Russie, de quoi faire de parfaits clones des nervis du KGB. A Athènes, le citoyen est celui qui est né de père et mère athénien et ne doit faire l’objet d’aucune privation de ses droits en punition de comportements indignes.

L’imaginaire grec enracine la cité dans le sol, ce qu’Euripide appelle un terroir sacré dans Médée. Platon dans la République insiste sur le mythe d’autochtonie nécessaire. La cité est leur mère, leur nourrice. Les autres citoyens sont des frères sortis du même sein. L’Athénien est avant tout le fils légitime du sol. C’est ce que les nationalistes conservateurs réclament contre les hors-sol, les immigrés ou ceux qui ont soi-disant « deux patries », deux passeports au cas où.

La citoyenneté grecque est une administration du sacré, une qualité et non une reconnaissance de compétences. Tout candidat à la magistrature n’a pas besoin d’être qualifié, il lui suffit d’être citoyen. D’une cité à l’autre, tout peut changer : la langue, la monnaie, les poids et mesures, le régime politique, les lois, l’éducation, le panthéon, les cultes, le calendrier. Il peut y avoir un calendrier sacré et un calendrier des magistrats ainsi qu’un calendrier politique. Ce sont les principales fêtes des dieux de la cité qui donnent les noms des mois. Ce calendrier enserre le citoyen dans un tissu civique. Quant aux dieux, chaque cité mêle des divinités locales à quelques grands dieux du Panthéon classique. Nul dieu ne se manifeste pareillement dans la cité et ailleurs. Ce particularisme local est une revendication de l’identité civique. Le catholicisme de JD Vance est de ce type, différent semble-t-il de celui du pape Léon XIV, tout comme l’orthodoxie (affichée) de Poutine, élevé laïque communiste, diffère de celle de Kiev ou de Thessalonique. Celui qui quitte sa cité quitte ses références et devient « un étranger ».

Le régime des cités en Grèce classique entretient un état de guerre réciproque. Elle est saisonnière, on se bat en été, on arrête en hiver. Il s’agit toujours de légères rectifications de frontières. Pour être autonome, il faut empiéter sur le territoire des voisins pour avoir assez de terre à pâturer et cultiver. Trump fait exactement la même chose avec le Venezuela, Panama et le Groenland. Poutine fait pareil en revendiquant les territoires perdus de l’ex-URSS. Hitler parlait de lebensraum, de « territoire vital ». A quand le néo-impérialisme français sur l’Algérie et la Tunisie, ou celui de l’empire britannique sur les Indes ? Le citoyen est soldat, mobilisé en permanence, tout comme Poutine voudrait voir mobiliser les siens de 7 à 77 ans. L’Athénien doit par exemple à sa cité 42 ans de service militaire. Il est éphèbe de 18 à 20 ans, hoplite ou cavalier de 20 à 50 ans, puis ancien et vétéran jusqu’à 60 ans, requis pour monter la garde sur les remparts de la cité. Après 60 ans, le citoyen-soldat devient arbitre public.

Aristote dit du citoyen qu’il est celui qui participe à l’exercice des pouvoirs de juge et de magistrat prêtre. Le civique et le religieux sont imbriqués les uns dans les autres. Être citoyen, c’est pouvoir s’occuper des dieux en les honorant selon des traditions de la cité. Il partage les choses sacrées avec les autres citoyens, car il est interdit d’exercer plusieurs fois de suite la même charge. Jacqueline de Romilly dit que la religion grecque était laïque, et inversement la vie civique était religieuse. Il n’y a pas d’équivalent grec du mot « religion ». Il n’y en avait pas besoin car aucun dogme ne pouvait exister, étant donné l’éventail des traditions cultuelles et ancestrales particulières à chaque sanctuaire. Contrairement aux théocraties, qu’on pense par exemple à la théocratie chiite de l’Iran ou à la sunnite de l’Arabie Saoudite, la relation grecque au sacré est d’essence administrative. Il n’y a pas de culte universel, mais la préoccupation de rester fidèle à un rite local. C’est pourquoi n’importe quel magistrat pouvait devenir prêtre plusieurs mois durant, sans autre compétence que celle de faire respecter les lois sacrées.

Être citoyen, c’est s’inscrire sur le continuum de la vie qui va des animaux aux dieux. L’homme-citoyen dans la cité n’est pas un animal comme les autres ; il est politique, donc libre. Les non-citoyens sont a-politiques, privés du droit de prendre la parole ; donc parfaits animaux pour les politiques. On se demande si la mafia de l’ex-KGB ou la mafia de l’immobilier new-yorkais n’en seraient pas l’équivalent dans la politique moderne. Seuls sont décideurs ceux qui le décident, avec leur pouvoir de force ou leur fric, Trompe ou Poutine ; les autres sont des moutons à tondre et à guider.

Réfléchir sur la Grèce en dit au fond beaucoup sur notre époque.

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Le naturel est un tempérament, dit Alain

Chassez la naturel, il revient au galop – ainsi dit la sagesse des nations. Alain dit qu’elle n’a pas tort, sans toutefois la citer. Il parle plutôt d’un « grand ami » à lui qui explique « que les hommes ne changent point. » Et quiconque a élevé des enfants voit ce qu’il veut dire : le petit est comme une fleur japonaise mise dans l’eau ; en grandissant, il est de plus en plus lui-même, malgré le milieu qu’il imite, et l’éducation qui l’enrichit et le polit.

« Dès qu’un individu est doué d’intelligence, il peut tout comprendre, dit Alain ; et, en ce sens, s’il travaille, il s’enrichira toute sa vie. Mais chacun a sa manière de saisir une idée commune, et chacun y laisse l’empreinte de ses doigts. » On s’approfondit, on ne se change pas. Après tout, pourquoi pas ? Nul humain ne naît « page blanche » comme le croyait le naïf Rousseau. « Chacun a des idées qui lui vont, et que sa nature produit plus volontiers ; il pourra comprendre les autres, mais il n’exprimera jamais bien que celles-là ; avec bonheur, alors, avec force, par l’harmonie de l’humeur, des gestes, et de la chose ».

Harmonie, tout est là. Chacun regarde le monde, évalue les gens et pense selon ses lunettes propres. Avec tout son être, instincts, passion et raison mêlés, comme les Grecs le disaient, Pascal aussi, et que Nietzsche a répété. Il est vrai que son siècle croyait trop fort en la seule raison, les instincts étant considérés comme barbares et laissés dès le Moyen Âge, tandis que les passions étaient bridées par la religion du XVIe au XIXe siècle. Le « progrès », croyait-on, serait « scientifique », autrement dit rationaliste et calculable.

Or, dit Alain, « le génie suppose une idée commune portée et nourrie par l’instinct et les humeurs. Si l’idée n’est pas une idée commune, ce n’est que folie ou manie ; mais aussi, quand l’idée commune est contre l’instinct et les humeurs, elle rend l’individu raisonnable, sans doute, mais en même temps ennuyeux. Il faut les deux. Il faut que les passions s’accordent avec une idée vraie ; sans quoi vous n’aurez ni éloquence, ni poésie, ni prise sur les autres. »

La raison seule est trop abstraite, glacée, considérant que tout se calcule – au mépris de l’humain et du réel.

La passion seule est trop emportée, dans le bruit et la fureur, considérant que tout s’emporte par la fougue – au mépris des autres humains et de la réalité des choses.

Les instincts seuls sont trop bruts et égoïstes, sans distance, considérant que le désir doit être assouvi – au mépris des conséquences et des autres.

Seuls les trois ensembles, hiérarchisés selon la raison, permettent de grandes choses comme de petites. Ainsi « aimer » ressort du désir, du cœur et de l’esprit. Travailler aussi, sauf à considérer que l’on fait le labeur d’une machine, ou que l’on obéit sans y penser. La politique, l’économie, ne sont pas des « sciences » ; elles ne sont pas calculables mais seulement probabilisables. Ce pourquoi se colleter « aux marchés » boursiers est si passionnant. Car le froid calcule de rentabilité ne rend jamais entièrement compte de la vitalité d’une entreprise ; « les chiffres » macroéconomiques ne disent rien de la santé morale d’un pays ; la spéculation ne préjuge pas des résultats futurs, mais la psychologie y aide.

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Les centres du monde grec

Chaque peuple se veut le centre du monde, comme la mère est le centre du foyer, l’agora le centre de la cité et la terre le centre du cosmos. Les Grecs n’ont pas failli à cette constante.

Pour eux, la terre, qu’elle soit plate ou ronde, est le centre d’une sphère selon Anaxagore ; et le Poème de Parménide énonce que la terre « est gonflée comme une balle bien ronde, égal du centre à toutes les directions ». Tout ce qui est important est toujours au centre. Dans notre monde terrestre, c’est l’omphalos de Delphes qui est le centre du monde grec. Là siège Apollon, qui délivre ses oracles. Cette pierre sacrée probablement préhellénique symbolise la fécondité, le nombril du nouveau-né ou de la femme enceinte, en même temps qu’un phallus de fertilité. Du centre de la terre émane à la parole des dieux, leur approbation ou désapprobation aux questions posées, qui détermine les comportements des mortels à travers leur monde. C’est un imaginaire qui permet d’ancrer la croyance d’une communication avec les dieux. L’omphalos est le lieu exact où s’étaient retrouvés deux aigles envoyés par Zeus depuis les extrémités de la terre, selon Pindare et Plutarque. La parole exalte l’ordre du monde voulu par les dieux. Elle est un cercle invisible qui isole la Grèce de la barbarie. Le monde grec rayonnait ainsi à partir de son centre, comme comme une parole sacrée pour déployer l’ordre et la beauté du cosmos.

Le centre de la cité est l’agora, la place publique. C’est un lieu symbolique qui concentre en un seul point les magistratures civiques et religieuses. C’est l’autel-foyer d’Hestia où sont reçus les hôtes de marque et les ambassades. L’agora est un sanctuaire interdit aux criminels. Elle est un siège collectif placé au centre du regard des dieux protecteurs de la cité. Le centre n’est pas forcément celui d’un cercle car la cité, selon Hippodamos de Millet, est construite en carré. L’architecte urbain applique les règles droites pour que le cercle devienne carré – la fameuse quadrature du cercle. Les rues droites convergent toutes vers le centre, comme d’un astre rond partent en tous sens des rayons droits. Mais c’est aussi en ce centre que le sycophante passe son temps à profiter de la démocratie, de la parole libre, en lançant des accusations sans rien faire d’autre. Il a la parole tordue des démagogues, ces flatteurs de basses opinions. Nous en connaissons des exemples avec Trompe, Mélenchon et Zemmour notamment. Le centre de la cité devient alors le cœur noir de la crainte de la diffamation et du harcèlement.

Au centre de la maison est l’autel circulaire d’Hestia, déesse vierge. Dans ce foyer domestique, la flamme ne doit jamais s’éteindre, elle sert à purifier l’ensemble de la maison. C’est à partir du centre que chacun trouve sa place. Il est le point de distribution des fonctions autant que des devoirs. Mais c’est aussi le rappel du devoir féminin, l’immuable stabilité de la déesse, parfaitement immobile au centre de la maisonnée, qui fige l’univers statique des femmes. Le masculin, lui, est plutôt statufié en piliers quadrangulaires surmontés de têtes barbues d’Hermès. Ils sont dressés à l’extérieur, devant les portes des maisons ou des temples. Ils indiquent le mouvement, les directions possibles et la circulation des mâles. Mais tout citoyen, malgré toutes les voies offertes par les bornes Hermès à son cheminement, aboutit toujours au centre de la cité, l’agora.

On le voit, le centre est un repère, mais aussi une laisse. Il définit, mais retient. Chacun n’est jamais que d’une maisonnée, d’une cité, d’un pays. Les Romains emporteront Rome à la semelle de leurs souliers. Ainsi fait chacun : tous fils de la terre, mais pas équivalents. Dans le monde, les Grecs se différencient des barbares indistincts ; dans la cité, les citoyens bien nés en âge de voter se différencient des non-mâles, des étrangers, des esclaves et des criminels ; dans la maison, les femmes et les filles se différencient des hommes et des garçons. Elles restent dedans, régnant sur l’intérieur ; eux sont dehors, régnant sur le reste du monde. Et s’ils ont le choix de partir, d’explorer, ils sont irrémédiablement tenus par la cité, ses lois et coutumes, ses traditions. Ils rayonnent, dans l’ambivalence des centres.

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Faire plaisir, dit Alain

Rappelons que les Propos d’Alain sont des textes écrits au jour le jour dès 1906 pour La Dépêche de Rouen et de Normandie. Ils s’échelonnent jusqu’en 1936 pour le premier tome de leur recueil choisi dans la Pléiade. Ce sont donc des textes régionaux (intitulés avant guerre Propos d’un Normand), destinés à un lectorat peu lettré, et qui visent à donner un regard philosophique sur les événements du quotidien. Cette façon de voir est pour moi, le pragmatique, le meilleur de la philosophie. Je suis, comme la plupart des Grecs et des Romains, et en France jusqu’à Montaigne, éloigné des grandes théories métaphysiques qui ne sont que pures spéculations hors-sol, et à l’inverse proche des maximes de la vie bonne, d’une sagesse applicable ici et maintenant.

Ce pourquoi Alain parle en ce Propos de mars 1911 « d’un art de vivre qu’il faudrait enseigner ». La règle en est : « faire plaisir ». Oh, ce n’est pas être hypocrite, jouer au flatteur, au courtisan. Ou, du moins, ne pas en faire une stratégie. On peut jouer l’hypocrite et le courtisan pour obtenir par des voies détournées un avantage de la part d’un bouffon vaniteux. C’est ainsi que la diplomatie européenne agit face à Trompe, et avec un relatif succès, bien qu’une attitude plus résistante aurait peut-être aussi de bonnes chances de réussir. Mais c’est un choix tactique.

Pour Alain, qui parle de la vie quotidienne, il s’agit de « faire plaisir toutes les fois que cela est possible sans mensonge ni bassesse. » Or c’est presque toujours possible, explique-t-il. Certes,« quand nous disons quelque vérité désagréable avec une voix aigre et le sang au visage, ce n’est qu’un mouvement d’humeur, ce n’est qu’une courte maladie que nous ne savons pas soigner. » Dire le vrai sans forcer le ton a un impact plus grand, car l’interlocuteur comprend que c’est une critique de raison, et non de passion. Je l’ai constaté dans l’éducation de l’enfant, dès l’âge de comprendre. C’est sa propre raison qui la mesure, et non sa réaction passionnelle.

« Si l’on vous bouscule un peu dans une foule, ayez comme règle d’en rire ; le rire dissout la bousculade, car chacun rougit d’une petite colère qui lui venait. Et vous, vous échappez peut-être à une grande colère, c’est-à-dire à une petite maladie. » Il est vrai que faire monter le ton ne résout généralement rien, au contraire. Chacun se braque, exagère ses positions, bloque toute possibilité de conciliation ou de regret.

« D’où je tirerais ce principe de morale : ‘Ne sois jamais insolent que par volonté délibérée, et seulement à l’égard d’un homme plus puissant que toi’. » L’insolence, la colère, est une tactique, comme la flatterie, et pas plus qu’elle une stratégie. Jouer l’offensé face à Zelensky est un bon moment de télé, avoue Trompe le bouffon.

Facile à dire, me direz-vous, tant chacun peut être tiré par ses émotions immédiates. C’est discipline que de se maîtriser, et cela n’a rien de facile. D’où la maxime populaire de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de proférer une ineptie. Sept fois est un chiffre symbolique, Dieu ayant créé le monde en six jours et s’étant reposé le septième, instituant un cycle à reproduire. Disons que c’est laisser les secondes propices au cerveau évolué (Système 2 de Kahneman) pour réfléchir aux réactions réflexes de survie du cerveau reptilien (Système 1).

Pour faire passer la critique, enrobez-là dans les louanges, dit Alain. Tout comme lors de la première adolescence, la rébellion vers 2 ans, il est nécessaire de placer le morceau de jambon devant la purée sur la cuillère, pour faire avaler le tout au bébé. « Il y a à louer presque dans tout ; car les vrais mobiles, nous les ignorons toujours, et il n’en coûte rien de supposer plutôt modération que lâcheté, plutôt amitié que prudence. Surtout avec les jeunes ». Si vous faites un beau portrait de votre interlocuteur, il se croira ainsi, surtout s’il est encore incertain de qui il est, comme en adolescence. « Si c’est un poète, retenez et citez ses plus beaux vers ; si c’est un politique, louez-le pour tout le mal qu’il n’a pas fait », dit avec un humour certain Alain. Inutile d’essayer avec Poutine ou avec Xi, ils sont dans leur monde fermé, où toute concession n’est acquise que par force. Mais cela reste possible avec Trompe (peut-être pas avec Vance). Le Bouffon vaniteux est toujours sensible à l’opinion que l’on semble avoir de lui, et tend à revenir sur ses rodomontades (ainsi les fameux « droits de douane », à se rouler par terre). Lui suggérer qu’il perdrait la face s’il laissait Poutine lui dicter sa conduite est certainement de meilleure tactique que de dénoncer sa connivence ; montrer aux électeurs américains qu’il est en train de lâcher l’Ukraine, est probablement plus efficace que de protester diplomatiquement.

Dans la vie courante, « faire plaisir » est ce qu’Alain appelle, en son époque, la politesse. Non pas celle, compassée et faux-cul, des bourgeoises qu’on a eu l’outrecuidance d’effleurer sur un trottoir dont elles occupent sans vergogne la majeure partie, mais la civilité entre humains. « Être poli, c’est dire ou signifier, par tous ses gestes et par toutes ses paroles : ‘Ne nous irritons pas ; ne gâtons pas ce moment de notre vie. » Ce n’est point tendre l’autre joue des niaiseux du christianisme, qui confondent la bonté foncière avec la soumission au mal – comme s’il fallait « tout » accepter. Ou qui confondent l’impérialisme du Bien, lorsque « la bonté est indiscrète et humilie », selon Alain. « La vraie politesse est plutôt dans une joie contagieuse, qui adoucit tous les frottements. »

Or ce n’est pas ce que la société enseigne à ses jeunes. Ils sont plutôt laissé à leurs passions, voire encouragés à faire preuve de « caractère » – cet autre nom de la mauvaise humeur – ou « pas de vague », comme il est de bon ton à la soi-disant « éducation » nationale. « Dans ce que l’on appelle la société polie, j’ai vu bien des dos courbés, dit Alain, mais je n’ai jamais vu un homme poli. » C’est bien l’hypocrisie qui règne, pas la critique enrobée de louanges. D’où la force de l’humour, ce rire imbibé de tendresse, au contraire de l’ironie, qui fait rire là où cela fait mal.

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Bonheur chez les Grecs

Ah, le bonheur ! Ce rêve naïf des Lumières énoncé dans la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique et dans les Déclarations françaises du 26 août 1789 et du 24 juin 1793 qui assignent le bonheur comme but de la société ! Le bonheur n’est qu’un état éphémère, disent sagement les Grecs, ces réalistes.

Rien n’est plus menacé que le bonheur humain. Étant mortel, chez lui rien ne peut durer. Le bonheur, vu du cosmos, apparaît comme une sorte de démesure des hommes qui prétendrait abolir l’instabilité – qui est au fondement de sa condition éphémère. Toute l’existence humaine alterne entre prospérité et détresse. Être un temps heureux, c’est être promis à la chute, selon Euripide.

C’est pourquoi les héros d’Homère ne s’épuisent pas à chercher ce qu’ils savent ne jamais pouvoir trouver. Achille préfère une vie courte, mais glorieuse, au bonheur d’une vie longue et tranquille, mais affectée de pertes, de maladies, de vieillesse, de déchéance. Le Grec préfère au bonheur qui ne dure pas la postérité qui dure, sa renommée glorieuse : c’est une belle mort en exemple, sa jeunesse fauchée sur un champ de bataille en pleine gloire. Ne cherchez pas à retenir l’instant heureux, vivez-le pleinement, en sachant qu’il ne peut jamais durer. Carpe diem, telle est la sagesse antique – dont nous ferions bien de prendre de la graine.

Une consolation tardive cependant. Pour les Grecs, la participation aux cérémonies des mystères, surtout d’Éleusis, permet d’espérer un sort bienheureux dans l’au-delà. Il ne s’agit pas d’un bonheur, par définition éphémère, mais d’une béatitude. Une constante après la mort, qui est définitive. C’est ce que le christianisme promettra pour l’éternité aux justes – à condition d’obéir aux commandements du Père revus par le Fils. Le futur défunt grec a l’espoir d’une « vie » meilleure après la mort, signe que le bonheur n’appartient pas à ce monde mais à l’autre, quand rien ne change désormais plus. Le bonheur est une forme d’éternité qui fige le temps et console les mortels de ne point être immortels. Mais alors, à chacun de bâtir son éternité figée, par sa vertu, par ses œuvres.

Les philosophes grecs font de la quête du bonheur une éducation, dans le souci de l’âme. Avoir une « vie bonne » veut dire exercer une sagesse pratique qui apporte plus de satisfactions que de désagréments, et laisser un bilan positif. La philosophie débusque la cause du malheur dans l’insatisfaction. Elle recommande donc de limiter les désirs à ceux qu’il est possible de satisfaire. « Désirer l’impossible » est donc absurde, sauf à en faire une quête idéale, sans croire à sa réalisation pleine et entière mais seulement comme force qui pousse à faire mieux. Ainsi la quête du Graal, jamais atteint, ou de l’Amour absolu, qui ne se résout qu’au-delà si Dieu existe. Selon les philosophes grecs, c’est la maîtrise de soi qui apporte le bonheur, défini comme le simple accord de l’être avec lui même. Le bonheur ne peut donc pas être un état permanent, mais une discipline de vie. Ce que les Français particulièrement ne comprennent pas, éternels insatisfaits qui ne font rien pour se prendre en mains et que cela change.

Le bonheur est souvent vu dans le passé, nostalgie du c’était mieux avant. Ainsi Christian Signol voit le bonheur dans son enfance – irrémédiablement enfuie. De même Bernard Clavel se souvient des bonheurs dans sa vie. Virginie Ducoulombier décrit à chacun ses petits bonheurs, ce qu’elle retient des instants de son existence. L’heur est ce qui arrive, dit Emmanuel Jaffelin, à chacun de choisir sagement s’il peut être bon-heur ou mal-heur. France et Christian Guillain voient leur bonheur sur la mer, une parenthèse dans l’existence, avec les enfants encore petits, la liberté du large et des corps offerts aux éléments.

Il ne faut juger de notre bonheur qu’après la mort, dit Montaigne, une fois que tout est fini et peut être soumis à jugement. A chacun de le construire.

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Pour réussir, soyez ridicule, dit Alain

En relisant Balzac, le philosophe Alain tombe sur le bégaiement du père Grandet – uniquement lorsqu’il parle affaires. « C’est un bon moyen de cacher sa propre pensée et de faire sortir celle de l’autre, par la furieuse envie qu’il a bientôt de finir les phrases du bègue. Ainsi, le bègue est un profond diplomate en ce sens-là, et en cet autre sens qu’il est pris pour un niais par les sots ». Le génie Grandet est de dissimuler pour mieux étourdir.

Ne soyez pas beau parleur, analyse Alain ; ne paraissez pas jeune, beau, vif, intelligent. Au contraire, dissimulez vos qualités pour les rendre acceptables. Paraissez ridicule pour ne pas être dangereux aux arrivistes aux dents longues. Vous insinuerez vos idées sans les imposer, comme par hasard, et vous aurez du pouvoir sans le vouloir. « Et sans doute il n’inquiéta personne », dit Alain d’un camarade de collège bégayant et nasillard. « Et sans doute, il n’inquiéta personne, à cause de ses ridicules évidents ; ses chefs, l’aimèrent du premier mouvement, parce que sa jeunesse n’avait rien de cette vivacité et facilité qui irrite presque toujours un vieil homme, en lui faisant voir qu’il n’est plus comme il était. Quand le roi est chauve, les courtisans savent bien qu’il faut porter perruque ; mais le chauve est plus délicatement flatteur. » Les gens ne se méfient pas de qui paraît plus handicapé qu’eux. Au contraire, même, ils le protègent, assurés qu’il sera bien le seul à ne pas lui faire de l’ombre.

C’est ainsi que l’intelligence surprend le secret d’autrui sans jamais livrer le sien, trop embarrassé de paroles. Et en même temps, dit Alain, cette parole en vrille s’incruste dans les oreilles et s’imprime dans les mémoires. On la ridiculise en l’imitant, ce qui accentue sa portée. « Ce genre de pouvoir dépasse de fort loin la persuasion » – ce pourquoi les politiciens les plus ridicules, les plus imités par les bateleurs, gardent aujourd’hui cette puissance de rester gravés dans les esprits. Souvenons-nous de la marionnette de Mitterrand face à la marionnette du journaliste de gauche Haïm El Kabbach, dit Jean-Pierre Elkabbach : « le pouvoir !… Monsieur Elkabbach, le pouvoir !… ». Ou encore : « appelez-moi Dieu… » – c’est un peu plus fort que « Jupiter », n’est-ce pas ? Tout est dit du personnage. C’est ce que l’on retient le mieux de lui.

Alain le dit de son camarade bègue : « Mais faire le sphinx avec cela par nécessité, laisser tout à deviner, jeter les autres, par l’impatience, dans d’imprudents discours, et ne pouvoir s’échauffer soi même sans devenir alors tout à fait inintelligible, c’étaient de tels avantages qu’il s’éleva comme une fusée, et sans retomber ». Si vous n’avez pas cet « avantage » de naissance, feignez. C’est un procédé d’orateur de baisser la voix parfois pour mieux qu’on vous écoute ; c’est un procédé de haut fonctionnaire ou de politicien de parler sans cesse pour ne rien dire, laissant les autres imaginer ce qu’ils croient ; c’est un procédé de sagesse de se taire lorsqu’on n’a rien à dire – les autres croient alors que votre pensée est profonde et réfléchie.

Le petit Grandet a des choses à nous apprendre. Relisons Balzac.

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Les humains doivent s’élever au-dessus du bétail, chez les Grecs

Pour les dieux, les humains sont un troupeau régenté par des pasteurs bienveillants. Le christianisme reprendra cette aubaine pour assurer son pouvoir, les évêques portant la crosse de berger, signe de pouvoir sur les bêtes moutonnières qui doivent bêler leur croyance et quémander protection.

Sous Kronos, l’humanité originelle est proche de la bestialité. Selon Platon, Kronos sait qu’aucun homme ne peut, de par sa nature, régler en maître absolu toutes les affaires humaines sans se gonfler de démesure et d’injustice. Socrate en tire la conséquence que le suicide est condamné parce que les humains sont la propriété des dieux.

Mais les humains sont surtout incapables de prévoyance et ignorants. Cette animalité autorise la plus extrême violence sur eux. Théognis a comparé la révolution populaire de Mégare en -575 à un retour à la vie bestiale des origines Les individus extérieurs au monde de la cité, à son mode de vie et à ses valeurs, occupent désormais le pouvoir. La sauvagerie fait irruption au cœur de la cité. Nous le voyons aujourd’hui avec les Trump, Poutine, Xi, Erdogan et autres dictateurs qui remplacent le droit par la force et la loi débattue par le pouvoir discrétionnaire, voire le bon plaisir.

L’humanité-bétail est, chez les Grecs antiques, celle qui n’a plus la parole. C’est le cas des citoyens devenus sujets, qui doivent se prosterner devant un roi perse – ou le diktat d’un caprice de président ; c’est le cas des femmes dans la tradition misogyne grecque ; c’est le cas des prisonniers de guerre, déchus en esclaves. Tout ce bétail humain est propriété non plus des dieux, mais des vainqueurs ou des plus forts.

Les esclaves sont ainsi le bétail des humains dominants, tout comme l’humanité est le bétail des dieux. Ils sont incapables de gérer par eux mêmes leur condition, et il leur faut des maîtres. C’est ce qu’affirment trop volontiers les socialistes, ou les écologistes : nous savons mieux que vous ce qui est bon pour vous. C’est prendre le citoyen des pays démocratiques pour des enfants, des mineurs incapables. C’est au fond les considérer comme des esclaves. Car l’esclave est l’homme imparfait, bloqué au stade de la forme sensitive et animale de l’âme. Il peut obéir mais non décider en sagesse. Incapables de philosopher, selon Platon, ces gens sont du bétail inapte à se donner un genre de vie puisant dans la sagesse. Ce genre d’humains asservis à leur animalité ignare est celui dont l’âme n’a pas encore atteint le stade de l’intellect. Il en est resté à celui de bête.

Quant à la domination d’un Grec sur un autre Grec, elle est illégitime – sauf lorsqu’une cité a été défaite, ce qui est la preuve de son infériorité naturelle, politique et morale. Alors le droit du plus fort s’impose. D’où le devoir de résistance, que les Européens apprennent à peine à exercer, face aux deux tyrans qui voudraient les asservir en étau, Trompe le trompeur et Poutine le barine.

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Mélancolie n’est que maladie, dit Alain

Réfléchissant sur la mélancolie, après avoir vu un ami atteint de calculs dans les reins, le philosophe se dit qu’être mélancolique c’est être malade. Tout le surplus est imagination. Les médecins l’appelaient bile noire, qui est son nom en grec. « La profonde tristesse résulte toujours d’un état maladif du corps », dit-il ; « tant qu’un chagrin n’est pas maladie, il nous laisse bientôt des instants de paix, et bien plus que nous le croyons ; et la pensée même d’un malheur étonne plutôt qu’elle n’afflige, tant que la fatigue ou quelque caillou logé quelque part, ne vient pas aggraver nos pensées. »

Les mélancoliques « savent trouver en n’importe quelle pensée des raisons d’être tristes ; toute parole les blesse, dit Alain ; si vous les plaignez, ils se sentent humiliés et malheureux sans remède ; si vous ne les plaigniez pas, ils se disent qu’ils n’ont plus d’amis et qu’ils sont seuls au monde. Ainsi cette agitation des pensées ne sert qu’à rappeler leur attention sur l’état désagréable où la maladie les tiens. » Donc ils remâchent, ils ruminent, ils argumentent contre eux-mêmes. Il croient être tristes et avoir des raisons de l’être. On appelle cela aujourd’hui la dépression, et il existe des remèdes chimiques à cela, avant que l’on ne s’enfonce par la pensée encore plus profond, la tristesse engendrant la tristesse.

Mais « l’exaspération des peines vient sans doute de tous les raisonnements que nous y mettons, dit Alain, et par lesquels nous nous tâtons en quelque sorte à l’endroit sensible ». C’est une espèce de folie qui porte les passions jusqu’à la rage. Et on ne peut s’en délivrer qu’en se disant justement que la tristesse n’est qu’une maladie, sans tous ces raisonnements et fausses raisons.

Prendre son chagrin comme un mal de ventre permet de ne plus accuser, mais de simplement supporter. Ce repos de l’esprit est probablement la seule façon sensée de guérir. Ainsi agissait la prière, dit cet agnostique d’Alain. Et ce n’est pas si mal, au fond. « Devant cette justice impénétrable, l’homme pieux renonçait à former des pensées ; il n’y a certainement point de prière, faite de bonne volonté, qui n’ait aussitôt obtenue beaucoup ». La prière est un renoncement à comprendre, une demande comme un abandon à la Providence ou au Dieu. Ce détachement, très bouddhiste au fond, est une façon de sortir de soi, de laisser ses tourments pour un instant.

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Barbares, disaient les Grecs

Passant à la lettre B dans son Dictionnaire, le philosophe Reynal Sorel analyse cet Autre qu’est le « Barbare » pour les Grecs antiques. Est barbare qui ne parle pas grec, c’est bien connu. Ces gens qui borborygment, qui baragouinent, qui disent bar… bar.. comme on dirait blabla aujourd’hui.

Tous les Grecs parlaient des langues différentes, éolien, dorien, ionien, attique, chypriote, mais ils étaient capables de se comprendre. Pas les barbares. La langue grecque commune ne s’est imposée qu’à l’époque hellénistique sur la base du ionien (dont l’attique, le parler d’Athènes), Mais Homère évoque déjà le barbarophonos (celui qui parle barbare) à propos du guerrier venant de Carrie en Asie mineure. C’est un homme qui bafouille, qui articule mal, qui massacre la langue. Être barbare, c’est avant tout parler barbare. Les Grecs étaient fils de la lumière et, comme Apollon aimait trancher, ils accordaient une grande importance au langage articulé, messager de la parole nette. Comme dit Thésée chez Euripide, cette façon de parler en mots distincts fait l’humanité. Elle la différencie de la bestialité selon Isocrate. Mais, si le barbare est incompréhensible, il peut être assimilable dès lors qu’il fait l’effort d’apprendre la langue grecque.

Les excès de l’Orient avec les harems, les eunuques, les excentricités, déroute le grec. Les fourgons de Xerxès regorgent de bijoux, de vaisselle précieuse, de tentures brodées, de tables d’or et d’argent. Tout cela montre la démesure du Perse qui semble ignorer la modération exigée des dieux : le luxe ne sied pas aux humains. Pour le Grec, c’est le corps qui donne sa forme aux vêtements et non le vêtement qui redessine le corps. C’est l’inverse en Orient, où les afféteries couvrent la chair pour la dissimuler et l’orner. Nus, les barbares sont blancs et mous, les muscles relâchés et non pas affermis par la palestre. Être de lumière, le Grec aime plutôt montrer son corps, aller nu au sport et le moins vêtu possible à la ville, portant des tuniques carrées, dont certaines laissent à découvert, pour les hommes, le sein droit.

Le barbare, c’est le foutraque, celui qui ne fonctionne que dans l’excès et n’a aucune cohésion dans la bataille ; l’adepte des orgies à la Epstein, qui ont tant fascinées les hommes de pouvoir, Bill Clinton, Donald Trump, prince Andrew et beaucoup d’autres. Le barbare, c’est l’Autre, la figure de l’inversion, l’anti-modèle des Grecs. On peut retrouver aujourd’hui cette propension à juger de façon impériale (et colonialiste) chez Poutine comme chez Trump dans récent sa National Security Strategy. L’Europe, c’est ce que l’Amérique ne veut pas devenir et qu’elle récuse en elle. L’Europe, c’est ce que Poutine ne veut pas pour la Russie, un monde multiculturel et irréligieux, démocratique et frondeur, porté à l’hédonisme (discours de Karaganov en décembre 2025). Pas bon pour les affaires de l’entre-soi mafieux, tout ça.

Le barbare accepte la servitude, contrairement aux Grecs. Il est le sujet d’un Grand roi, et non pas le citoyen d’une cité. Le barbare se soumet à une autorité absolue, à un pouvoir despotique sans restrictions : le despotisme asiatique dira Marx ; l’autocratisme du tsar dira Lénine ; le totalitarisme communiste dira Hannah Arendt. Alors que la liberté grecque est une série de droits accordés à tout citoyen, et une obéissance consentie à la loi, expression de la volonté de l’ensemble. Euripide le dit : « Chez les barbares, chacun est esclave, sauf le seul qui commande. » Les barbares se prosternent devant un mortel – jamais un citoyen libre de Grèce. Ce qui nuira à Alexandre lorsqu’il exigera de ses généraux une telle attitude pour se conformer aux coutumes persanes. « C’est donc aux barbares à obéir aux Grecs, car eux sont des esclaves et nous sommes des hommes libres », dit Euripide dans Iphigénie en Aulide. C’est aux Européens de se soumettre aux lois et coutumes américaines, disent d’une seule voix Trump et Vance ; c’est aux Européens de se garder de menacer la Russie en s’opposant à ses désirs impérieux, dit Poutine.

Les barbares sont donc inférieurs sur le plan politique, car portés à la servitude. Le Grec, à l’inverse, obéit à la loi dans l’égalité, c’est à dire aux dispositions générales et non aux diktats d’un seul – fût-il bardé d’ogives nucléaires ou de services numériques. Car le barbare est soumis à ses désirs – pas le grec. Contrairement aux libertariens qui prônent le « tout est permis », le citoyen raisonnable contient ses désirs dans le cadre de la loi discutée par tous. « Un homme, ça s’empêche », disait Camus. La loi est faite pour dompter son chaos intérieur afin d’être libre. Car on n’est pas libre sous la loi de la jungle : le plus fort règne en maître, tous les autres se soumettent sans discuter. Le Grec antique – comme l’Européen d’aujourd’hui – vit selon la loi, non selon la force. D’où la conception du barbare comme ennemi, surtout les Perses, aujourd’hui les Russes – et de plus en plus les Américains.

L’Autre est déprécié, sauf lorsqu’il montre certaines qualités, par exemple le sens du commerce pour les Phéniciens, la pratique religieuse pour les Égyptiens, l’organisation constitutionnelle pour Carthage. De plus, le barbare est perfectible s’il adopte la culture grecque, selon Isocrate, qui parle en vers -380. « On appelle Helne plutôt les gens qui participent à notre éducation que ceux qui ont la même origine que nous », dit Isocrate dans son Panégyrique. Tout barbare peut donc devenir grec d’adoption par l’école, le gymnase et les concours, ainsi qu’en adoptant le mode de vie appelé philosophie (art de la vie bonne). Cet impérialisme culturel, qui vise à imposer aux autres ce qu’on est soi, peut être « barbare » si la population visée résiste. C’est cas des Ukrainiens face à l’agresseur Poutine ; c’est le cas des Européens braqués par Trompe le trompeur, faux allié qui préfère le fric. Russes et Américains ont raison d’imposer leurs lois et coutumes sur leur sol, en exigeant des immigrés qu’ils s’y adaptent ; mais tort de tenter de l’exporter dans leurs « zones d’influence », ce qui est du colonialisme, voire de l’impérialisme pur et simple avec les lois extraterritoriales. Convaincre par leur exemple vaudrait mieux : c’est ce qu’on appelle le soft power. Mais l’archaïsme primaire des nouveaux barbares à la Poutine et Trump le balayent par orgueil vantard d’avoir la plus grosse (fusée, économie, armée) au profit du hard power. De quoi encourager la résistance – des Ukrainiens, des Européens.

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Alain fustige les bureaucrates

En janvier 1911, Alain relit Dickens, La petite Dorritt, roman « que je préfère à tous les autres ». Car Dickens y parle des Mollusques, le nom qu’il donne aux bureaucrates. Toute une tribu, depuis les plus gros qui sont ministres, aux moyens qui sont parlementaires, et les petits qui sont la piétaille chargée de soutenir la tribu en lieu et place de l’opinion publique. Il y a des Mollusques détachés un peu partout (ils sont partout) et un grand banc de Mollusques au ministère des Circonlocutions.

La circonlocution est un enroulement autour d’un axe central. Dickens en fait un ministère voué à la bureaucratie qui tourne en circuit fermé, secrétant des papiers qui se répondent et tournent en boucle et dont tout le travail consiste à « ne pas le faire ». Népotisme et mascarades règnent chez les gouvernants, la « comédie des erreurs » côtoie les éléments de langage pour surtout ne rien changer au prétexte d’avancer. Les électeurs sont aveuglés et prennent leur caverne pour la liberté, comme chez Platon, et les ombres sur les murs comme des menaces qui les font voter « bien », c’est-à-dire Mollusque.

« Les Mollusques sont très bien payés, et ils travaillent tous à être payés encore mieux, à obtenir la création de postes nouveaux où viennent s’incruster leurs parents et alliés ; ils marient leurs filles et leurs sœurs à des hommes politiques errants, qui se trouvent ainsi attachés au banc des Mollusques, et font souche de petits Mollusques ; et les Mollusques mâles, à leur tour, épousent des filles bien dotées, ce qui attache au banc des Mollusques, le riche beau-père, les riches beaux frères, pour la solidité, l’autorité, la gloire des Mollusques à venir. Ces travaux occupent tout leur temps. Ne parlons pas des papiers innombrables qu’ils font rédiger par des commis, et qui ont pour effet de décourager, de discréditer, de ruiner tous les imprudents qui songent à autre chose qu’à la prospérité des Mollusques et de leurs alliés ». Cette charge amusante rappelle les critiques de l’énarchie, très en vogue en France, et plus généralement celle des élites que Trompe et Vance haïssent parce qu’ils n’en ont pas la culture ni l’aisance sociale.

La bureaucratie, c’est « l’État profond » des complotistes, l’anti-élitisme des populistes – comme si une nouvelle élite n’allait pas surgir des ruines de l’ancienne. Cela s’est pourtant passé après la chute de l’Ancien régime, des petits marquis tout neuf, dans leurs gros sabots, se sont empressés de lutter pour les places, jusqu’à la Terreur puis l’Empire. Cela s’est aussi passé après la chute du régime tsariste en Russie, où des commissaires politiques tout neuf, dans leur ignorance, ont mis en coupe réglée le pays, imposant leurs diktats à une masse ignare qui croyait ce qu’on voulait leur faire croire (« la terre aux paysans »… alors que les kolkhozes pointaient, « la liberté »… alors que la Tchéka sévissait, « le pain »… alors que la famine allait faire des millions de morts).

Rien ne neuf dans la manipulation de caste, que Dickens a démontée et qu’Alain se délecte à retrouver pour fustiger son temps, la république parlementaire incapable. « S’allier, se pousser, se couvrir ; s’opposer à toute enquête, à tout contrôle ; calomnier les enquêteurs et contrôleurs ; faire croire que les députés, qui ne sont pas Mollusques, sont des ânes bâtés, et que les électeurs sont des ignorants, des ivrognes, des abrutis. Surtout veiller à la conservation de l’esprit Mollusque, en fermant tous les chemins aux jeunes fous qui ne croient point que la tribu Mollusque à sa fin en elle-même. Croire et dire, faire croire et faire dire que la Nation est perdue dès que les prérogatives des Mollusques subissent la plus petite atteinte, voilà leur politique ». Mettez la droite sous le terme Mollusque, ou la gauche soumise aux insoumis, ou le patronat d’extrême-droite soucieux de conserver, préserver, rétablir les privilèges économiques, l’entre-soi ethnique, les valeurs d’antan. Les Mollusques seront toujours ces huîtres accrochées à leur rocher comme des rats dans un fromage (fût-il de Hollande).

Jusqu’au terme : « Ils perdront enfin la République si elle refuse d’être leur République ». Bordella ou bordélisation, le choix qui se profile par cette haine universelle, diffusée par ceux qui veulent tout changer pour mieux tout conserver, est dans l’air de notre temps : la fin de la République pour une variante autocratique.

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Ne point trop connaître les autres rend civil, dit Alain

J’aime bien les Propos d’Alain. D’un petit fait de son quotidien, il s’élève à la sagesse, sans prétention, juste comme cela lui vient. Ainsi de ses voisins. Trop les fréquenter fait gémir sur ses petites misères et les grossir, donc se plaindre et se mettre en colère. « On s’est trop bien fait connaître pour se montrer en beau ». De même si on ne les connaît pas du tout. On ignore alors la somme de peine et d’exploitation sous les jolis robes et les jouets des enfants, alors qu’on compatit aux malheurs des domestiques ou d’un chien perdu. Faut-il alors garder sa distance et ne point trop connaître les autres ?

Alors, « chacun retient ses paroles et ses gestes, et par cela même ses colères. » On se montre à son avantage devant quelqu’un qu’on ne connaît pas, et ce rôle joué, dit Alain, « cet effort nous rend souvent plus juste pour les autres, et pour nous-mêmes ». Car endosser un rôle – celui du bon garçon, du voisin bienveillant, bon père bon époux – objective le soi ; le personnage que l’on présente n’est pas le vrai, mais tout de même un peu. Il est ce vrai que l’on voudrait incarner constamment, sans passions ni colère, raisonnable – le soi dans le regard des autres. « En dehors même des conversations, quelle amitié, quelle société facile sur le trottoir ! » Car le moment n’engage à rien, il permet d’être aimable à bon compte.

Donc ni trop près, ni trop loin, comme le dilemme du hérisson analysé par le philosophe Arthur Schopenhauer et le psychiatre Sigmund Freud. Trop près, on se pique, trop loin, on a froid. « Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles manières », analyse Schopenhauer.

Alain élargit en sociologue. « La paix sociale résultera de rapports directs, de mélange d’intérêts, d’échanges directs, non par organisations,qui sont mécanismes, comme syndicats et corps constitués, mais au contraire par unités de voisinage, ni trop grandes ni trop petites. Le fédéralisme par régions est le vrai ». Propos d’un libéral, qui se méfie de l’État et des bureaucraties, et valorise l’esprit critique. Les organisations masquent les relations par leur règles anonymes et (surtout en France) leurs passions politiques. A l’inverse, une meilleure démocratie s’exerce dans les villages, les communautés de communes, les petites villes. C’est que le rapport au maire est direct, sans intermédiaires ; il est élu au suffrage universel sans étapes. Ce pourquoi la nouvelle loi PLM (Paris-Lyon-Marseille) qui fait élire le maire directement au lieu de passer par les conseils d’arrondissement, est une bonne chose.

Est-ce le début d’un fédéralisme « à la suisse », comme le rêvent parfois les Français dans les sondages ? Je ne le crois pas, tant l’histoire des deux pays est différente. La France s’est constituée comme une conquête royale des provinces, pas par une alliance comme en Suisse. Et les Français sont trop attachés à l’élection directe de leur Président pour accepter le parlementarisme fédéral à la suisse, avec présidence tournante des Conseillers fédéraux. Qui connaît le nom du président de la Confédération suisse ? – Il change chaque année.

Des relations de voisinage à la politique nationale, Alain voit une continuité. Je ne suis pas sûr de le suivre. Le Parlement n’est pas une fête des voisins, ni la prise de décisions nationale une assemblée de copropriété. Les entités sont trop vastes, et les intérêts de l’État trop complexes pour que le peuple décide de tout directement. Mais adapter certaines procédures de décision suisses, comme les référendums sur certains thèmes, serait justifié. Et encourager la décentralisation (comme par exemple le choix des profs pour former une équipe pédagogique à projet, par le proviseur, dans les collèges et lycées), ou les décisions d’économie locale, serait à poursuivre. La France, malgré les lois Deferre de 1982, suivie très tardivement par la révision constitutionnelle de 2003, n’est encore qu’un État « déconcentré » où le pouvoir central répugne à déléguer.

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Ne vous laissez pas prendre aux apparences, dit Alain

Un jour de fin 1910, alors qu’il relisait Voltaire, le philosophe constate que le héros, Zadig, « appelle à son secours la philosophie » parce qu’il est tombé amoureux de la reine. Il n’en est pas soulagé. C’est que les mots ne sont pas les choses, ni les sentiments. On a beau dire, donner des conseils, le cœur, le ventre, ne sont pas l’esprit et n’ont aucune raison. « Les maximes générales sont surtout bonnes contre les peines et les erreurs du voisin. Mais contre une fureur d’amour trompé ou d’ambition, ou d’envie, que pourrait une maxime ? »

On se souvient de la bourde célèbre de Frédéric Lefebvre, ancien secrétaire d’État, qui en 2011 a déclaré que son livre préféré était « Zadig et Voltaire », confondant ainsi le titre d’une œuvre de Voltaire, Zadig ou la Destinée, avec le nom d’une marque de vêtements pour femmes. Le secrétaire malheureux a fait passer sa passion pour le déstructuré sur le corps féminin avant son esprit littéraire. Peut-être se souvenait-il vaguement avoir eu Zadig au programme en classe de Quatrième, au moment où la puberté explose ?

« Savoir de vraie science, c’est percevoir clairement les choses présentes », analyse Alain. La connaissance vraie des choses est meilleure que toutes les maximes de sagesse, fût-elle populaire. Au lieu que les choses soient ce qu’elles sont, on voudrait qu’elles fussent autrement. Or c’est la connaissance vraie de l’objet, pourquoi il est comme cela, quelles causes le font voir ainsi, qui permet d’être « sauvé ».

« Toute passion se nourrit de fantômes et de notions confuses ; mais quand je me répéterais cela, quand je retrouverais dans ma mémoire tous les conseils de la philosophie et les meilleurs préceptes de la morale, cela ne me dispense toujours pas d’aller au fantôme et de voir ce que c’est », dit Alain. La reine avait-elle vraiment toutes les perfections que l’œil de Zadig y voyait ? Son regard qui papillonne, était-il jeu de séduction ou paupière sèche qui exigeait d’être humectée ? Oh, certes, c’est réduire l’amour à la gêne physique, c’est rapetisser la passion aux petits inconvénients du corps. Mais n’est-ce pas la vérité ?

Avant de monter sur ses grands chevaux en rêvant de chevaucher la reine, ne faut-il pas explorer plus avant ? « Tout le jeu des passions vient sans doute de l’idolâtrie, qui suppose des pensées dans les objets : et les yeux humains en sont un bel exemple », expose notre matérialiste. Il n’a pas tort. L’imagination est la pire des choses en ce qui concerne le vrai ; on se laisse avec elle toujours prendre aux apparences, sur lesquelles on bâtit une belle histoire. Sans savoir si cela se tient ou non. D’où les quiproquos, les avances qu’on accuse trop vite de « viol », les non qui veulent dire oui alors qu’ils signifient finalement non, mais seulement après, une fois qu’on a réfléchi et qu’on s’en persuade à bon compte.

Alain le regrette, mais c’est le tissu dont sont faits les humains : « Il n’est pas à craindre qu’on triomphe tout à fait des passions ; il ne s’agit que de les modérer, et d’amortir en quelque sorte une imagination qui vibre trop d’une erreur à l’autre ». Mieux vaut le savoir lorsqu’on juge quelqu’un. L’amour est aveugle, le désir submerge la raison, le consentement est une vaste blague tant il ne peut être ni raisonnable, ni éclairé sur le moment. Seules la discipline morale et la maîtrise de soi comptent – et cela vient non de la philosophie, ni des « grands principes », mais de l’éducation.

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Au-delà grec

Les Grecs n’ont aucun dogme sur l’au-delà. Ils ont différentes croyances selon les époques et les sectes.

Conception traditionnelle : « l’effroyable demeure d’Hadès » – un non-lieu.

Le terme désigne à la fois le royaume des défunts et le Dieu qui y règne. Hadès est le frère de Zeus et de Poséidon. Il est le maître d’un lieu impalpable, plongé dans une ombre brumeuse. Le dieu Hadès est un ravisseur universel, selon Callimaque. Il accumule les hommes comme des richesses. Sa seule crainte est que la terre s’ouvre pour mettre au jour aux yeux des autres dieux son royaume pourri. Comme tous les dieux il a droit à des offrandes et, dans son cas, c’est chaque mort inhumé selon les rites. Hadès partage son trône avec la froide Perséphone, fille de Zeus et de Déméter. Selon Homère, le pouvoir de Perséphone consiste à maintenir le reflet des défunts dans un dérisoire état vaporeux et amnésique. Hadès n’est pas Thanatos, il est Zeus souterrain et reçoit l’ombre du défunt qui s’y précipite naturellement à l’issue des rites funèbres. Le point d’accomplissement de la mort est le dieu en même temps que le lieu. Dans l’Hadès, tout est ténèbre, inconscience, inconsistance, réclusion définitive. C’est un empire de la nuit – mais pas un néant. Plutôt un reflet du vivant, un semblant de ce qui a eu vie. Le lieu Hadès est au-delà de ce qui a donné au monde sa figuration. Pour y accéder, on doit traverser le fleuve Okéanos, entité primordiale dont tous les êtres sont issus. Le dieu Hadès est la face invisible de l’ordre du monde.

Conception orphique

Elle réactive la mémoire de l’origine divine de l’âme et nie sa représentation homérique comme vaporeuse et amnésique. L’au-delà orphique est un lieu où l’âme oublieuse de son origine divine – qui a transgressé le double interdit de tuer et de consommer ce qui a vie – est vouée aux souffrances de l’existence terrestre en étant emprisonnée dans un nouveau corps. Seule l’âme qui a vécu de façon orphique, en s’écartant de toute propension à faire couler le sang, pourra progresser jusqu’à Perséphone. En qualité de juge, elle l’autorisera ou non à se rendre dans les saintes prairies. Des lamelles d’or découvertes sur la poitrine du défunt ou auprès de sa main rappellent aux âmes la bonne direction à prendre et le bon mot de passe à prononcer au gardien d’outre-tombe. Elles soulignent un au-delà orphique comme un paysage éclairé, avec une topographie repérable. Pour la croyance orphique, pas de néant non plus, mais la persistance de l’âme. Une croyance en forme de consolation pour nier la mort définitive.

Mystères d’Éleusis

L’Hadès éleusinien est baigné de clarté – mais seulement pour les initiés. L’au delà est toujours situé sous terre selon Pindare, mais l’initiation éleusinienne permet une sorte de répétition pour emprunter le bon itinéraire vers la clarté salvatrice. Cet au-delà de lumière s’ouvre aux seuls défunts aptes à découvrir le chemin, ceux qui ont éprouvé les rites sacrés. Il se ferme à tous ceux qui ont négligé l’initiation – un bon moyen clérical de retenir les adeptes.

Îles des bienheureux

Enfin, pour Hésiode, selon la volonté de Zeus, certains hommes de la race divine des héros échappent à la mort. Ils séjournent dans un au-delà apaisé, aux confins de la terre. Le lieu est situé au bord des tourbillons profonds d’Okéanos. Ainsi Pélée, Kadmos et Achille sont-ils des héros élus pour les îles. Mais elles sont aussi accessibles à tous ceux qui ont eu l’énergie de garder leur âme pure de mal, en suivant la route de Zeus. Platon, dans le Gorgias, associe explicitement les îles des bienheureux à l’idée de récompense d’une vie vertueuse. De façon pré-chrétienne, il fait de l’au-delà un jugement selon les modes de vie observés ici bas.

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Pensez le réel présent, dit Alain

Les faits divers font réfléchir, mais surtout imaginer. Or l’imagination est la folle du logis, celle qui devrait être enfermée, domptée, canalisée, pour ne pas nous rendre fou en totalité. C’est à la raison de le faire, pense Alain. « L’imagination est pire qu’un bourreau chinois ; elle dose la peur ; elle nous la fait goûter en gourmets. »

Ainsi d’un promeneur écrasé par une automobile, tué net. « Le drame est fini ; il n’a pas commencé ; il n’a point duré ; c’est par réflexion que naît la durée », analyse Alain. Celui qui pense à l’accident en juge très mal, car il n’est pas celui à qui c’est arrivé. « J’en juge comme un homme qui, toujours sur le point d’être écrasé, ne le serait jamais ». C’est insupportable, et mieux vaut un fait réel qu’une hypothèse sans cesse ressassée. « Un fait a cela de bon, si mauvais qu’il soit, qu’il met fin au jeu des possibles, qu’il n’est plus à venir et qu’il nous montre un avenir nouveau avec des couleurs nouvelles. »

On souffre de voir un malade, un vieillard Alzheimer, un ivrogne qui regrette un ami mort. « On souffre parce que l’on veut qu’ils soient en même temps ce qu’ils sont et ce qu’ils ne sont plus. » Mais ce n’est pas le réel. Ce qui est réel est l’instant suivant, pas le passé irrémédiable. « Un homme vieux, ce n’est pas un homme jeune qui souffre de la vieillesse ; un homme qui meurt ce n’est pas un vivant qui meurt », analyse le sage. Il n’y a que les vivants qui soient atteints par la mort et, si l’on y est sensible, c’est par empathie, pas par réalité de la mort en sa propre chair.

« De là un faux jugement sur la vie, qui empoisonne la vie, si l’on n’y prend garde. Il faut penser le réel présent de toutes ses forces, par science vraie, au lieu de jouer la tragédie. » Imaginer est la pire des choses lorsqu’elle fixe l’esprit sur le passé révolu. Le mort est mort, paix à son âme ; rien ne le fera revenir, si ce n’est, peut-être, les souvenirs de ceux qui l’ont connu et les œuvres, bonnes ou mauvaises, qu’il a laissé. Le vieillard ne redeviendra pas jeune, malgré les fantasmes des friqués de la tech qui « croient » cela possible. Il faut faire avec le réel, pas le regretter, ni le fantasmer. Il faut vivre au présent concret, et non dans l’imagination du peut-être.

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Le mal vient qu’on néglige le vrai, dit Alain

En décembre 1910, le philosophe relit Épictète. Et ce qu’il lit fait tilt : « Supprime l’opinion fausse, tu supprimes le mal », dit Épictète. Et il cite nombre d’exemples. C’est l’ignorance et la peur qui crée le mal, non la vérité. « Le remède est le même, contre toutes les peurs et contre tous les sentiments tyranniques, analyse Alain, il faut aller droit à la chose et voir ce que c’est. »

Les marins ont peur de la tempête alors qu’ils devraient avoir peur de leur savoir-faire ou de leur bateau. Ont-ils bien vérifié les voiles ? Bien vérifié les cordages ? Bien vérifié que la barre peut tenir ? Si des marins se couchent en voyant des rochers approcher, c’est bien de leur faute s’ils se fracassent dessus. Ce n’est pas la faute des rochers, mais de leur abandon, de leur peur de les affronter, de leur ignorance de ne les avoir pas vus. « Celui qui saurait penser simplement à des rochers, à des courants, à des remous, et en somme à des forces liées entre elles et entièrement explicables, se délivrerait de toute la terreur et peut être de tout le mal. »

Voir clairement ce que l’on fait est la seule façon de s’en tirer face au destin. Car le destin n’est que hasard qu’on laisse faire si l’on ne fait rien – ou manipulation par les auteurs des fausses vérité, ces fake news si prisées des dictateurs à la Trump ou Zemmour. Prenons comme exemple ce qui nous préoccupe aujourd’hui, la guerre possible contre la Russie dans quatre ans. Ciel, la guerre ! s’exclament les imbéciles. Au secours, virons pacifistes ! disent les lâches, en général de gauche, comme ceux qui ont voté en 40 les pleins pouvoirs à Pétain. Comme si être pacifiste avait un jour écarté le risque de guerre. Se soumettre à Hitler n’a pas empêché Hitler d’envahir la Pologne puis la France. Se soumettre à Poutine aboutirait au même résultat.

Il ne s’agit pas d’être va-t-en-guerre, il s’agit de préparer une guerre possible. La paix est à ce prix ? Or l’ogre de Moscou joue sur la peur, il adore rouler sur sa langue les mots de nucléaire ou de bombe, car il sait que cela fait peur aux frileux bourgeois hédonistes – ceux qui s’offusquent des tueries du narcotrafic mais n’en achètent pas moins leur shit (« la merde » en globish) auprès des trafiquants. Poutine sait que toute bombe lancée engendrera une bombe en retour et que son peuple en souffrira, et lui en premier. Peut-être est-il suicidaire ? Peut-être est-il en fin de vie ? Peut-être est-il assez malade dans son corps et dans sa tête pour le croire ? Peut-être, pense-t-il ainsi entrer dans l’histoire ? Comme Staline comme Hitler, comme Mao, comme Pol Pot, comme tous ces grands massacreurs de l’humanité. En tout cas, céder à la peur n’est pas la solution. Faire face à ce qui arrive est la bonne attitude. « Il faut aller droit à la chose et voir ce que c’est. »

Or, ce qui est est que la Russie est une nation qui s’affaiblit de jour en jour, la démographie s’effondre, les élites éclairées s’exilent, l’économie part à vau-l’eau, tout entière à la guerre. La Russie se vend à la Chine, gorgée de ces matières premières dont elle se fait gloire, mais qui sont déjà du passé : le pétrole, le gaz. La population est trop faible pour tenir l’au-delà de l’Oural, sous-peuplé jusqu’au Pacifique. Ces terres que les Chinois innombrables, dix fois plus nombreux que les Russes, investissent depuis des décennies à bas bruit.

La Russie veut faire peur car elle est de moins en moins crédible. Elle croit l’Occident faible, et notamment l’Europe qui a fléchi hier face à Hitler et qui fait aujourd’hui le gros dos face à Trump. Mais il faut craindre les réactions de ceux qui sont acculés le dos à la mer. On l’a vu en Ukraine, le peuple était plutôt pacifique, pro-européen, pro-hédoniste. Devant l’invasion, ils se sont rebellés, ils ont résisté, et ont bouté dehors la grande armée russe soi-disant invincible, qui ne parvient qu’avec de très gros efforts et de très lourdes pertes à récupérer quelques kilomètres carrés.

Seule une analyse du vrai permet de surmonter les obstacles et d’agir comme il le faut. Certainement pas les fantasmes, ni les croyances, ni la peur. Ni les fake news des complotistes qui préparent le pouvoir autoritaire !

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Laissez-vous prendre… par les choses, dit Alain

À l’occasion d’un voyage en chemin de fer en 1910 déjà, notre philosophe réfléchit à ce qu’il entend des voyageurs. « J’entends toujours des gens qui disent, vous n’arrivez qu’à telle heure, comme ce voyage est long et ennuyeux ! Le mal est qu’il le croient ». En effet, le voyage n’est ennuyeux que si l’on s’y ennuie. Pas si l’on passe le temps imposé à regarder ce qui se passe autour de soi.

« Supprime le jugement, tu supprimes le mal, » disait le stoïcien. Et, dit Alain, « si l’on regardait les choses autrement, on serait conduit à considérer un voyage en chemin de fer comme un des plaisirs les plus vifs. » Il suffit d’observer le paysage et les gens, ou même son journal si l’on veut faire de ce temps immobilisé un temps utile. « La vie est pleine de ces plaisirs vifs, qui ne coûtent rien, et dont on ne jouit pas assez », écrit encore Alain.

Les raisonnables sont ceux qui gardent leur passion pour le juste moment, dit le philosophe. Ainsi, l’escrimeur efficace n’est pas celui qui frappe du pied la planche comme un terrible matamore (à la Poutine), mais ce flegmatique qui attend qu’une ouverture lui permette de porter son coup (à la Zelensky).

C’est ainsi que je voyage en train ou en avion, les yeux ouverts et les sens en alerte. Même lorsque c’était à titre professionnel, où il fallait être préparé et ne pas être en retard, rien ne m’empêchait de goûter l’atmosphère, le moment, les gens, le paysage. Et j’ai fait ainsi nombre d’observations heureuses ou édifiantes. On apprend toujours à observer sans juger. D’autant que rien n’empêche de juger ensuite, mais ce n’est qu’ensuite, après analyse et raisonnement.

Laissez être, dit Heidegger ; laissez-vous recevoir dit le voyageur ; « les choses n’attendent qu’un regard pour vous prendre et vous porter, » dit Alain.

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Chaque humain est éternel, dit Alain

Il dit « chaque homme », mais c’était avant que le féminisme maniaque impose à tous une torsion du sens. « Homme » signifie, depuis l’origine de la langue, non seulement le mâle (comme disent les Anglais) mais l’espèce humaine. Donc chaque humain est éternel, « dans ce qu’il exprime » avance Alain.

Certes chacun est unique et ne sera jamais reproduit, sauf par clonage de fiction. Et encore ! Ce ne seront que les caractéristiques biologiques : les gènes – et ni l’épigénétique, ni l’environnement familial, ni l’éducation, ni la culture, ni les circonstances historiques… Seul l’action de figer le Temps permettrait de reproduire l’identique.

C’est ce qu’ont tenté les sculpteurs, et le philosophe évoque « le buste d’un philanthrope » qu’il a vu « hier », donc le 20 novembre 1910. Tout ce qu’il voit le fait penser, avis aux intelligents. Il avait « l’air d’un sous-chef à son bureau. Peut-être de son vivant, avait-il cet air-là ; car les hommes prennent souvent un air déplaisant, dès qu’ils pensent qu’on les regarde ; et le sculpteur avait copié toutes les rides, ce qui fit dire peut-être, à la famille et aux amis, que c’était bien ressemblant. Tous ces témoins sont morts, et il nous reste un vilain bonhomme de marbre ». Autrement dit, copier le réellement réel ne rend pas justice à l’homme ; c’est du travail bête.

Alain n’évoque que « les anciens », mais les sculpteurs grecs savaient éterniser l’humain par leurs statues. Il ne « copiaient » pas servilement le réel mais l’embellissaient ; ils n’étaient pas « scolaires » (cet idéal du Français moyen, très conformiste) mais créateurs. Il faut oser modifier certains traits de la réalité pour faire surgir la personne. « Si vous faites un coureur en marche, il sera toujours immobile ; ce serait une faute si l’on copiait un moment de la course, il faut exprimer toute la course par une seule attitude. De même, il faut exprimer tous les mouvements d’un visage par des traits immobiles. »

Cela veut dire d’abord « se délivrer de la mode », dit Alain. « Elle nous cache l’homme ». Il faut « essentialiser les traits. » Car il y a un certain nombre de types. « Que reste-t-il d’un homme ? Une manière d’être humain. De grandes choses, et non pas de petites misères ; un portrait pour l’avenir, non pour les morts. Plus beau que l’homme ; plus homme que l’homme. »

Car, analyse Alain, « c’est l’expression qui nous trompe ; on appelle expression l’air de chacun, qui le fait reconnaître ; mais cela, c’est plutôt l’impression que l’expression ; l’impression est belle chez le vivant ; dans le marbre, elle est hideuse. L’expression suppose un langage ; quelque chose de commun et d’ordinaire, qui ait pourtant de la beauté et de la puissance. » C’est l’éternel qui est recherché en l’homme sculpté, pas l’individu réel ; celui-ci n’est que la pâle copie d’un idéal. Or on ne fixe que l’idéal, pas le réel, car le réel change à tout instant.

Ce pourquoi, et c’est mon avis qu’aucune sculpture contemporaine ne peut remettre en question, l’art grec m’apparaît comme le plus achevé de l’humanité dans l’histoire pour glorifier l’homme. Certes, il est l’expression d’une culture particulière, d’un univers différent des Bambaras ou des Ming qui ont chacun une autre signification de l’idéal humain. Mais nous sommes Européens avant d’être de l’humanité.

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Alain s’égare

Il commence par une description, puis le fil de sa plume parle d’autre chose ; il s’égare. D’ailleurs il n’a pas mis de titre, reprenant la première phrase : « Je revois une toute petite ville ». Le propos n’est pas la ville, mais tout d’abord, les femmes et les hommes. « Pourquoi les femmes en société et l’homme seul ? ». Ensuite la solitude, propice à la pensée.

On le voit, rien de net, un esprit d’escalier, un fil de plume. Cela fait plaisir, autant à écrire qu’à lire, mais apprend-t-on quelque chose ?

L’homme, souvent seul, serait plus inquiet ou plus triste. A moins que ce soit sa nature différente de celle de la femme, car « la femme est un moment de l’espèce, très exactement, puisqu’elle porte les œufs. L’enfant est une partie de la femme qui se détache et survit ». Un brin sexiste, en tout cas anachronique, vu de 2025. Mais on pensait ainsi en 1910.

Les hommes et les femmes ont une nature, et celle de l’homme serait « plus portée à regarder et moins à parler ». Est-ce nature ou éducation ? Ou tout simplement occasion ? Alain voit l’homme comme « poète, voyageur, inventeur, guerrier. Ses rêveries sont autour de lui. Il ne s’amuse point à sentir, penser est son lot. » Pas la femme ? C’est peut-être accorder trop d’importance à la nature et minimiser la culture. C’est qu’on n’éduquait pas les femmes autant que les hommes, en ce temps-là ; elles n’avaient pas même le droit de vote, ni celui d’ouvrir un compte bancaire.

Maintenant, la pensée. « Parlez-lui des choses », à l’homme, dit Alain, « le voilà hors de lui et content. Ramenez-le à lui, il tombe dans les passions chagrines. Or, qu’est-ce que parler le plus souvent ? C’est ressasser, c’est redire ce qui est passé ou ce qui recommence. » D’où la solitude. « Dans le fait, on a toujours vu des gens qui ne se plaisent pas trop en eux-mêmes rechercher la solitude monastique. La réflexion et le jeu, l’invention, ce sont encore des monastères. Penser, c’est s’oublier. » Bof… un peu faible, à mon avis. C’est parler pour parler, autrement dit ne rien dire. On n’est pas toujours inspiré.

La solitude n’est pas toujours oubli de soi ; c’est aussi un recueillement pour mieux observer la nature, les oiseaux, les plantes, les animaux humains. Jamais les écrivains ne sont meilleurs que lorsqu’ils voyagent seuls. Car ils se quittent, ils laissent leurs habitudes, leurs congénères, leur civilisation. Pour s’offrir tout entier, avec ce qu’ils sont, à l’atmosphère, au choc, à la nouveauté. Quant au jeu, même aux échecs, nul n’est solitaire ; il a toujours un adversaire, un autre qui veut gagner. Où est la solitude en ce cas ? A moins qu’être seul soit une nature humaine, auquel cas c’est bien parler pour ne rien dire.

Je ne sais ce qui a poussé Maurice Savin, qui a « choisi » un lot de Propos en Pléiade, à avoir retenu celui-là. A moins que je n’aie pas compris tout le sel de cette divagation – ce qui est toujours possible.

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Il est simple d’être heureux, dit Alain

Le philosophe voudrait enseigner l’art d’être heureux quand les circonstances sont passables et non pas seulement quand le malheur arrive. « La première règle serait de ne jamais parler aux autres de ses propres malheurs présents ou passés. »

En effet, les plaintes sur soi ne peuvent qu’attrister les autres et la tristesse est comme un poison. « Chacun cherche à vivre, dit Alain, et non à mourir ; et cherchent ceux qui vivent, j’entends ceux qui se disent contents, qui se montrent contents. »

Ces règles étaient celles de la société polie, analyse Alain. Et la bourgeoisie succédant à l’aristocratie a rendu le franc-parler à la conversation, et il trouve cela bien. Probablement plus sincère et moins hypocrite. Encore que les salons bourgeois ne cèdent rien en non-dits et évitements à ceux des aristocrates d’Ancien régime. Mais ce n’est pas une raison pour cela d’apporter toutes ses misères dont la conversation.

« Car souvent, par trop d’abandon, par trop de confiance, on vient à se plaindre de petites choses auxquelles on ne penserait même pas si l’on avait un peu le souci de plaire. » Et il est vrai que placer des mots sur les choses les rend réelles, objectives, opposables. Dire que l’on a mal, c’est avoir mal. D’où la méthode Coué de se dire qu’il n’en est rien. C’est une méthode d’autosuggestion inventée par le psychologue et pharmacien français Émile Coué de la Châtaigneraie, né en 1857, qui fait des mots des performatifs, une prophétie autoréalisatrice. Dompter l’imagination, « maîtresse d’erreur et de fausseté » selon Pascal, « folle du logis » pour Malebranche, est salubre. Il suffit d’y croire pour que la pensée positive réussisse. Cela ne marche pas toujours, mais on aura au moins essayé. Aide-toi, le Ciel t’aidera, dit la sagesse populaire.

Mais penser à autre chose qu’à soi est aussi utile pour oublier ses soucis et malheurs. Ceux qui intriguent auprès des puissants, montre par exemple Alain, oublient leurs petit maux. Et ils ont plaisir à le faire. « L’intrigant est premièrement délivré de toutes les petites peines qu’il n’a point l’occasion ni le temps de raconter. » Une stratégie d’évitement qui évite de ruminer et de s’enfoncer dans la déprime de soi.

C’est la même chose avec le mauvais temps. Le temps n’est pas mauvais en soi puisque la pluie est bonne pour les plantes et pour les nappes phréatiques. Alain, le Normand, dit : « au moment où j’écris, la pluie tombe, les tuiles sonnent ; mille petites rigoles bavardent ; l’air est lavé et comme filtré ; les nuées ressemblent à des haillons magnifiques. Il faut apprendre à saisir ces beautés-là. » Et il a raison. Les Japonais disent de la pluie qu’elle fait pousser le riz plutôt que de se plaindre de l’humidité, c’est une sagesse. Les plaintes n’y retranchent rien. Donc, énonce Alain, « bonne figure à mauvais temps. »

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Athée, réflexions grecques

Dans son Dictionnaire du paganisme grec, le philosophe Reynal Sorel décrit les divers sens qu’ont pris le mot athée en Grèce ancienne. Est athée qui ne participe pas au culte, ou qui se voit abandonné des dieux, ou qui nie leur existence. Il y a donc des nuances.

C’est d’abord l’impiété

L’athée ne participe pas au culte de la cité et n’observe pas les lois sacrées des sanctuaires. Or la préoccupation de la cité est sa cohésion, fondée sur les cultes rendus à ses dieux protecteurs. Aujourd’hui, c’est l’idéologie, représentée le plus souvent par les partis en démocratie, ou par un parti unique et une croyance obligatoire dans les pays dictatoriaux comme la Chine et la Russie. Voire une croyance religieuse d’État comme dans les théocraties d’Iran ou d’Arabie saoudite. A noter que la croyance d’État n’oblige pas ledit État à l’imposer à tous : c’est ainsi qu’au Royaume-Uni, en Suède, le roi est chef religieux aussi bien que chef de l’État, mais que les droits à la liberté de croire, de penser et de dire sont assurés. Dans les États totalitaires, l’impiété envers la croyance officielle, qu’elle soit religieuse ou idéologique, est considérée comme une mécréance qui peut être condamnée par la mort (sous Daech), ou comme une folie, un esprit tordu hors du sens commun, qui induit le régime à vous isoler dans des asiles psychiatriques ou des camps de redressement où le travail, par son obéissance purement manuelle, est destinée à vous remettre la tête à l’endroit.

Mais être impie ne signifie pas mépriser le divin, ni Marx dans les pays communistes, mais à ne pas leur sacrifier ni leur adresser la moindre prière. Pour le disciple de Socrate appelé Aristodème le Petit, la raison en est que les bienheureux immortels n’ont pas besoin des services des humains. Ils sont trop grands pour avoir besoin des hommages. De même, Marx est un sociologue qui a décrit des mécanismes scientifiques qui vont au-delà de la croyance ; il n’est pas besoin d’être marxiste pour les constater. D’ailleurs, ceux qui étudient ses textes, laissés inachevés, disent volontiers que Marx n’était pas marxiste – au sens d’aujourd’hui. L’impiété est ainsi une opposition à la conception traditionnelle qui réduit les dieux à leur attente de sacrifices offerts par les humains – ou qui réduit les idéologies à leur révérence intellectuelle.

C’est ensuite le mortel abandonné des dieux

Un type d’athée est aussi celui qui reconnaît la puissance divine mais que les dieux abandonnent. Il ne nie pas l’existence des dieux, mais est privé de leur secours. Ainsi Œdipe roi chez Sophocle, délaissé par le dieu qui ne daigne même pas le châtier de son crime. Ainsi les sincères communistes, sous Staline, pris dans des procès d’intentions dont l’Aveu est l’aboutissement. Les dieux existent, le communisme est une espérance, l’athée le sait, mais ils subissent en creux le poids de cette existence, selon l’interprétation des clercs.

C’est enfin celui qui nie catégoriquement l’existence des dieux

Mais ce dernier sens n’apparaît pas avant Platon. Pour le philosophe, il s’agit d’ailleurs d’une maladie, ce qui réjouira les chrétiens. En réalité, nul ne croit vraiment en « rien » ; la plupart du temps, on ne croit pas à « la belle histoire » de l’Être suprême qui aurait tout créé, donc tout prévu mais sans intervenir contre le mal, et qui viendra nous sauver. On réserve le jugement, faute de preuves possibles. Le concept de dieu n’a pas de « sens » rationnel. Il s’agit d’une croyance, pas d’un fait établi. L’athée aujourd’hui n’est pas dupe de l’illusion qui saisit la majorité des gens. Ainsi Épicure rejetait les « fantaisies mensongères » dont se contente la foule au sujet des dieux. Il nie ainsi le « dieu » de l’opinion commune, objet de foi, lui qui ne l’a pas. Les dieux d’Épicure sont bien trop épicuriens pour s’occuper du monde ; ils s’en foutent. Y croire n’a aucun intérêt pratique, sauf la consolation que certains y trouvent, mais pas plus qu’avoir recours aux charlatans, prédicteurs d’avenir ou tourneurs de tables.

Aujourd’hui, l’athée réserve son avis sur un autre être au-delà de l’être humain : il est plutôt agnostique.

L’athée n’était pas un impie, au sein du paganisme, tant que son athéisme ne s’affichait pas publiquement. Il lui suffisait de faire semblant, de faire comme tout le monde, de suivre la doxa, le mainstream comme disent les snobs qui veulent faire américain. Aujourd’hui encore, quiconque veut vivre heureux doit cacher son vrai moi et faire semblant d’être comme tout le monde, de dire ce que tout le monde dit et de croire ce que tout le monde croit – tout en votant dans le secret des urnes comme il le veut. C’est cette récente révolte contre le politiquement correct, déliré en woke, que le populisme a agité pour promouvoir une politique réactionnaire. Or si la révolte contre les abus est saine, le balancier va souvent trop loin, jetant bébé avec le bain. Être impie envers le woke, oui ; nier ce qu’il dit de juste sur les minorités, non.

Le Hillbilly, ce plouc des collines, ce Beauf que la gôch française brocardait allègrement il y a peu encore, est impie pour la croyance « progressiste », ce culte de la cité des intellos dans l’entre-soi. Il fait des ravages à l’université où tout le monde est sommé de penser pareil, comme « les jeunes » pris en masse indifférenciée, sous peine d’être ostracisé, cancelé comme disent les snobs qui veulent faire américain. Or l’adolescence (de 10 à 25 ans) est très sensible au regard des autres, à l’opinion des autres ; elle a besoin de socialiser, sous peine de dommages psychiques, comme l’isolement Covid l’a montré. L’athée ado, abandonné des dieux de l’opinion qui compte pour lui, doit être fort ou soutenu par des adultes pour résister à cet abandon et vivre sa solitude – ou trouver des clubs alternatifs, de nos jours souvent antidémocratiques, religieux, sectaires, ou genrés (féministes, masculinistes).

On le voit l’athéisme n’est pas cette dénonciation réductrice du christianisme qui accuse tous ceux qui ne croient pas au Dieu unique des deux Testaments. Le concept d’athée est bien plus riche et chatoyant que la pauvreté de la propagande chrétienne l’a assigné dans l’histoire intellectuelle. Prendre du champ, en allant par exemple voir chez les Grecs, permet de s’en délivrer.

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Le soin de l’âme chez Socrate

Socrate est philosophe, pas religieux. Il distingue les traditions des lois sacrées et ce qu’il appelle « l’antique parole » dans le Phédon. Autant les lois sacrées sont propres à chaque sanctuaire, et leurs traditions plurielles, autant l’antique parole est universelle. « Elle concerne le soin de l’âme, ce que précisément la religion civique ignore, celle-ci se pliant fidèlement aux pratiques cultuelles fixées par les traditions et destinées à attirer sur toute la communauté la protection des dieux qui ont, à la place d’une âme, une puissance toujours ambivalente, soit bénéfique, soit maléfique, que le mortel de l’âge de fer – le contemporain – doit gérer ».

La croyance commune grecque, qui voit tous les défunts dans le même état vaporeux, inconsistant, est en rupture avec cette fameuse antique parole. Dans le Phédon de Platon, Socrate philosophe sur la mort et déclare : « J’ai bon espoir qu’après la mort, il y ait quelque chose, et que cela, comme le dit au reste une antique parole, vaut beaucoup mieux pour les bons que pour les méchants. » Socrate évoque ainsi une âme qu’il immortalise d’après l’antique parole, ignorée par le culte de la cité. Car la religion dans la cité ne sait s’occuper que de sa protection collective, et pas de l’humain comme individu.

Il semble, selon Socrate, que cette antique parole soit une révélation faite aux hommes par la philosophie et non par la religion. Le culte ne se préoccupe pas du soin de l’âme mais de celui de la communauté, en s’attirant les dieux par les rites sacrificiels. Rappelons que les hommes sont séparés des dieux par ce fossé qu’est la mort, que les immortels ne peuvent connaître. L’âme serait donc un moyen de préserver la part de dieu qui existe chez les mortels. Ce n’est pas le dieu qui descend vers des hommes qui seraient ses créatures, mais les hommes indépendants des dieux par leur nature, qui s’immiscent dans la sphère des dieux par le biais de leur âme.

Mais ce n’est que l’avis de Socrate, philosophe, et pas celui du Grec moyen, citoyen.

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L’ordre est dans les étoiles, dit Alain

Tout change ici-bas, mais tout semble immuable dans les étoiles. Elles changent, mais si lentement qu’une vie humaine ne les voit qu’immobiles. « Les bergers chaldéens les voyaient comme nous les voyons. En cette saison, à cette même heure, la première de la nuit, Virgile pouvait les voir sortir de la mer ou s’y plonger, comme les avait vues le pilote d’Énée. »

Ce sentiment d’écart profond entre le ciel et la terre « secoue la pensée jusque dans son fond. » Que sont nos petites destinées face à celle de l’univers ? Il est pourtant fini, comme nous, mais d‘une autre finitude. Elle serait incommensurable, soupçonnons-nous. Dès lors, comment attacher une telle importance à notre petitesse égoïste et à nos minuscules problèmes ? « Nos passions changent comme des reflets sur l’eau, et nos désirs dévorent le temps à venir. Mais, si nous regardons à nouveau les étoiles, les temps sont soudain abolis, nous voyons l’ordre et l’éternité. »

Car tout tient comme par calcul, dans cet univers immense. Tout est à sa place, dans son mouvement, et « ce sont certainement les mouvements du ciel qui donnèrent aux hommes la première notion d’un ordre à chercher dans les choses, d’où toute leur puissance et toute leur justice est sorti. » C’est l’harmonie des sphères qui donne le sentiment de l’harmonie des êtres ; les attractions et répulsions des planètes qui sont l’exemple des poids et contrepoids en politique ; les lois universelles calculables qui montrent le chemin de la connaissance.

Cet ordre tombe « ainsi réellement du ciel, mais tout autrement que les prêtres ne le disent », ironise Alain, en profond sage. Il veut dire que les caprices des humains et les cris des ignorants nous étourdiraient, si les adultes mûrs n’avaient pas la conviction que tout est lié, du plus petit au plus grand, et tenu par les lois mathématiques qui régissent l’univers. « Là est le modèle de toute science humaine, et de toute machine humaine, et de toute sagesse humaine. »

Certains regardent les images, observe Alain, c’est-à-dire les étoiles et leur position dans le ciel ; les autres lisent l’univers dans cet ordre ainsi donné par les astres. Mais tous s’y réfèrent, qu’ils en soient conscients ou non.

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Âme des Grecs antiques

« En terrain grec, c’est la philosophie qui se préoccupe de l’âme, non la théologie qui est cette partie de la mythologie qui concerne les dieux », écrit Reynal Sorel. C’est donc un sujet physique, terrestre, qui appartient à l’humain.

Chez Homère, la psukhê n’est rien hors du corps, seulement fumée. Quand le corps est privé de psukhê, il s’effondre. Ce qui n’est pas forcément la mort, mais un évanouissement, une syncope, un coma. Ainsi, Andromaque s’évanouit-elle à l’annonce de la mort d’Hector. Ainsi Sarpédon s’évanouit-il lorsque Péladon lui extrait à vif une pique fichée dans la cuisse. La psukhê est une force de consistance mais pas de conscience. Elle anime le corps et les forces de vie dans la machine. L’âme n’a rien de divin mais tout d’humain.

C’est le Ve siècle grec avant qui a développé l’idée inconnue d’Homère de ce retour de l’homme à l’éther. Cette région éthérée du ciel est le lumineux absolu. Or, si les âmes des défunts montent vers ce lieu divin, c’est qu’elles sont autant d’étincelles de l’éther immortel, dit Euripide. Alors l’âme participe de l’immortalité des dieux. Il s’agit d’une modification radicale de conception. L’âme comme marque de faculté de discernement humaine, proche de celle des dieux mais à niveau inférieur. Cela permet aux vivants de comprendre les événements et de délibérer intérieurement. S’il y a persistance d’une conscience après la mort, alors l’âme s’intellectualise. Mais elle n’est toujours pas spiritualisée.

Cette étape suivante vient avec la tradition orphique et avec le philosophe Platon. L’âme immortelle devient ce que nous considérons comme une âme divine. Pour la tradition orphique, elle avait une double origine divine, titanesque et dionysiaque. Les Titans ont démembré et dévoré Dionysos. Ils ont été foudroyés par Zeus et se sont consumés alors en une suie d’où est apparu l’homme, à la fois contaminé par une pulsion meurtrière et tenaillé par une pureté dont son âme conserve le souvenir. Il a donc une âme immortelle à deux faces. La première prompte à la démesure issue des Titans, l’autre victime et pure, issue de Dionysos. « Le défunt qui a suivi le genre de vie orphique pourra enfin trouver le chemin menant aux saintes prairies de Perséphone. (…) Quant à l’âme impure, toujours soumise à la pulsion de démesure titanesque, toujours satisfaite de verser le sang (…), elle se trouve plongée dans le cycle infernal des réincarnations qui sont autant d’épreuves pour enfin tendre vers la pureté par l’ascèse orphique »

C’est avec Platon que la logique s’impose : si une âme est immortelle, alors il faut en prendre soin et tourner son esprit vers le souverain Bien et Beau, le Vrai accessible par la raison. L’âme se moralise et Platon conçoit l’existence de jugements et de châtiments à subir lorsqu’elle sera affranchie de son corps. Pour lui, l’homme est immortel et indestructible. Son âme peut prendre le divin pour spectacle et pour aliment, se débarrassant ainsi de l’humaine misère (Phédon). À la mort, l’âme se sépare du corps.

On le voit, la tradition grecque est passée du corps physique à l’âme immatérielle ; de la finitude des chairs pourrissant sous la terre à l’étincelle qui subsiste dans l’éther. Les dieux n’ont pas d’âme puisqu’ils sont immortels. Ce sont les hommes qui ont inventé le chemin vers eux, avec les Orphiques, avec Platon, avec Aristote et ses trois âmes successives : le végétatif de la plante, le sensitif de l’animal, l’âme intellective de l’homme. Il faudra encore du temps jusqu’à saint Augustin.

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Reliez le savoir à la nature, dit Alain

Le philosophe Alain 1910 rêve sur l’almanach. Les paysans le lisent, dit-il. « Quoi de plus beau pour eux ? Les jours qui viennent, et les mois, et les saisons, ce sont déjà jalons sur leur projet. »

Bon, mais tout commence par les étoiles. Leur départ et leur retour, qui est le squelette de l’almanach. « Une année, c’est un tour complet des étoiles. » Elles marquent les saisons. « Ce n’est pas un petit travail que d’expliquer la relation entre l’Ourse qui tourne au ciel et l’oiseau qui fait son nid. Mais encore faut-il commencer par la remarquer. Je dirais même par l’admirer. » Or, dit Alain, les paysans ont un peu oublié ce regard vers les étoiles. Le laboureur lit maintenant le journal. « C’est la ville qui imprime l’almanach et à la place des mois qui sont au ciel. Elle nous dessine des casiers sans couleur, des semaines et des dimanches, selon le commerce et les échéances. » Et de nos jours, les paysans ne sont plus guère des paysans, à part les bergers et les maraîchers bio peut-être. Ils sont devenus des industriels, plus portés à regarder le net et leurs applications météo que les étoiles.

Tel est le progrès, qui sort de terre pour aller en ville. Mais que connaissent les gens des villes de la nature ? Ou de la marche des saisons et des astres ? Restent les fêtes traditionnelles, précieuses pour se souvenir du lien entre les humains et le monde qui l’environne. « Heureusement, la nature célèbre aussi Noël et Pâques. Heureusement, la fête des Rameaux est écrite dans les bois. » Haro sur les woke qui voudraient éradiquer les fêtes traditionnelles au nom du « respect » des autres coutumes !

Alain, le philosophe, rêve donc d’un grand almanach qui servirait à tous, des écoliers aux adultes. « Dans l’almanach auquel je rêve, on verrait l’année tourner sur ses gonds ; c’est ouvrir de grandes portes sur l’avenir, et élargir l’espérance. Les hommes seraient plus près d’être poètes, et plus généreux, s’ils ne cessaient de lier leurs travaux à ce grand Univers. » Un rêve communiste de relier l’homme à sa propre nature, que le travail industriel parcellaire a brouillé.

Il a une fibre pré-écologiste, ce philosophe, au début du 20e siècle. Il garde un côté romantique à la Rousseau ou à la Chateaubriand, avec en plus ce souci positiviste du savoir et de l’instruction. Commencez par le tracé des étoiles, la course du soleil et les phases de la lune. D’où les saisons et les travaux des champs et du jardin. « On en parle assez dans tout almanach, et c’est le plus beau. Si on y mêlait les plus sûrs conseils de la chimie et de la médecine, l’almanach serait un beau livre. Quoi de plus ? Une bonne géographie de la région ». A partir de là, les ressources, les productions agricoles et industrielles, les échanges, le mouvement de la population. L’histoire viendrait tout naturellement. Au fond, l’instruction à l’école n’est autre chose que cette description systématique de l’univers et de ses liens avec les hommes, pense Alain.

De nos jours, la spécialisation vaut tout. Chacun ne voit que le petit bout de sa lorgnette, assis tout seul devant son ordinateur « personnel » (Personal Computer). Pas de synthèse, pas de vision globale, mais son petit travail tranquille de petit esprit dans son petit coin, à petit feu. D’où la difficulté à concevoir un avenir (no future), à envisager la Dette publique (je paye déjà trop d’impôts), de penser à l’intérêt général (les politicards ne regardent que leur ego). Heureusement que le climat se rappelle à nous de temps à autre (ouragans, canicules, sécheresses, inondations, tsunamis, glissements de terrain, tremblements de terre), en attendant des chutes d’astéroïdes ou une bonne vieille pandémie qui effraie – ou encore les sanctions des marchés et le recours au FMI. Ce n’est que dans la peur du réel que l’humain en revient au réel.

Dommage qu’il ait coupé ce lien avec la nature et les forces de l’univers, car il dérive dans l’imaginaire et le délire de l’utopie. Alain nous le rappelle avec son tout bête almanach.

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Le rire bizarre d’Alain

Émile-Auguste Chartier, qui philosophe sous le nom d’Alain, se méfie des systèmes et croit la vérité locale, ce pourquoi il s’exprime par fragments. D’où ce propos paradoxal sur « le rire » en août 1910, dix ans après l’essai de Bergson.

Il commence comme son collègue par plaquer du mécanique sur du vivant en observant les épaules et la respiration : quoi de moins humain et de plus technique ? « Pour comprendre ce que c’est que rire, il faut regarder attentivement un homme qui rit et comprendre que le mouvement convulsif des épaules y est le principal. Les mouvements du nez et de la bouche ne sont que des effets accessoires, résultant de ce que lorsque l’on rit, la poitrine souffle et aspire tumultueusement. Voilà donc le rire pris en gros. » Pas très drôle, ce décorticage du « propre de l’homme » selon Rabelais. C’est qu’Alain n’est pas rabelaisien mais cartésien : il prend tout au sérieux, avant tout la raison.

D’où ces trois-quarts du Propos qui dissèquent le rire comme il le ferait des soubresauts d’une patte de grenouille. Nous sommes déconcertés. Eh bien, c’est voulu ! Ce serait pour faire rire, nous moquer de nous-même, de notre « science » des comportements qui perd l’humanité en compartimentant l’analyse mécanique. « Dans le rire il y a une surprise, qui tout de suite disparaît, puis revient, et disparaît encore, et ainsi longtemps. Le clown tombe ; je ris parce que je suis, en un temps très court, effrayé et rassuré beaucoup de fois. On fait un jeu de mots ; je ris parce que j’y entends alternativement deux choses, l’une que j’attendais et l’autre que je n’attendais pas. »

Est-ce à se tordre ? Pas vraiment, mais c’est ce qu’Alain voudrait nous faire croire. Il termine sur un bon mot de Mark Twain que je vous laisse découvrir : il est déconcertant.

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Pourquoi Alain ?

Une question m’est venue de savoir pourquoi ce pseudonyme d’Alain. J’ai interrogé le Chat de Mistral AI (pour éviter l’impérialisme technologique yankee). Voici ce qu’il m’a répondu, qui est original :

« Le philosophe Alain, de son vrai nom Émile-Auguste Chartier, a choisi le pseudonyme « Alain » pour plusieurs raisons, principalement liées à la simplicité et à la symbolique :

Simplicité et universalité : « Alain » est un prénom court, facile à retenir, et qui évoque une forme d’universalité, sans référence particulière à une origine sociale ou géographique.

Hommage à la Bretagne : Alain est un prénom breton (équivalent d’Alan ou Alain en breton), et Chartier avait une certaine affection pour la Bretagne, région qu’il appréciait pour son caractère et sa culture. [Il était pourtant Normand]

Distance et humilité : En adoptant un pseudonyme, il marquait une distance entre sa personne privée et son activité publique d’écrivain et de philosophe, tout en restant accessible.

Référence historique et littéraire : Le prénom « Alain » rappelle aussi le chevalier Alain de Lille, philosophe et poète médiéval, ce qui pouvait résonner avec son propre engagement intellectuel.

Alain a commencé à utiliser ce pseudonyme dès ses premiers articles dans la presse, notamment à La Dépêche de Rouen et au Figaro, avant de le conserver pour l’ensemble de son œuvre.

En résumé, « Alain » incarne pour lui une forme d’idéal de clarté, de simplicité et d’engagement philosophique. »

***

Selon les wiki, l’étymologie d’Alain « pourrait être indo-européenne, issue de alun qui signifie beau, harmonieux, ou celte (s’agissant plus spécifiquement du prénom) : le nom viendrait du gallois et signifierait cerf, faon » – l’animal étant l’incarnation physique de cette même beauté harmonieuse.

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Amour est un concept ambivalent, montre Alain

Alain le philosophe, reprend les maximes chrétiennes, non pour les évacuer, mais pour en montrer l’inanité morale. « Aimez-vous les uns et les autres », dit l’Évangile, « aime ton prochain comme toi même ». Fadaises pour catéchisme à ânonner, montre Alain. Rien de pratique, seulement des grands mots.

Certes, l’amour est la vraie richesse vitale ; certes, lorsque l’amour manque, par exemple dans l’extrême avarice, l’extrême fatigue ou l’extrême vieillesse, il n’y a plus rien à espérer des relations humaines. Mais, dit Alain, « ce régime de parfaite prudence nous approche de la mort et il ne dure guère. » Dans le courant de l’existence, c’est l’inverse. « L’ordinaire de la vie est un furieux amour de n’importe quoi ; chez les bêtes aussi. Car le cheval galope pour galoper ; et le moment où il va partir, le beau moment où il sent en lui-même la pression de la vie, c’est l’amour, créateur de tout. » L’amour est cette « volonté » de puissance nietzschéenne, cet élan vital qui fait sortir de soi pour résister aux forces de l’entropie qui mènent vers l’abandon, le renoncement, la mort. L’amour est la folie du lièvre de mars ou du chaton qui joue, l’exubérance irrationnelle des adolescents au printemps ou à la plage. L’amour est la vie même.

Mais cet amour n’explique rien des relations humaines. Suffit-il d’aimer « en soi » et de faire ce qu’on veut, comme le dit saint Augustin ? Aimer suffit-il sans règle ? « L’homme le plus vivant serait le plus juste, à ce compte. Or, ce n’est pas vrai », dit Alain. L’amour enlace, mais il étrangle aussi bien ; il est paix et guerre. « Le fanatisme dans son fond est aussi bien amour que l’enthousiasme », montre le philosophe. « Il y a de la générosité dans tout carnage, et dans toute cruauté active. Les amants éprouvent la même chose. Les héros qui se sacrifient le mieux sont aussi ceux qui tuent le mieux. » Aimer est une folie, une exaltation, une dévoration ; «  je vais te manger » disent souvent les mamans aux bébés. Manger, c’est faire soi, intégrer, dissoudre. Est-ce respecter l’autre et sa personne ? Attention donc à l’amour aveugle et absolu, il conduit non à conforter, mais à nier.

Faut-il alors orienter l’amour vers le prochain pour l’aimer comme soi-même ? Non dit Alain, après Nietzsche. « On ne s’aime point soi-même, ou bien ce n’est plus amour, c’est pauvreté, sécheresse, avarice. » S’aimer soi est narcissisme, volonté de ne voir que sa personne, en égoïste ; c’est refuser l’autre et les échanges pour tout ramener à soi. Tout pour ma pomme, comme dit à peu près Trompe, et que crèvent les aliens, même « alliés ». Aimer les autres comme soi-même est donc encore une ânerie à mettre au compte de la moraline chrétienne des curés pour mémères. Ni le conquérant, ni l’inquisiteur ne s’aiment eux mêmes. Encore moins leur prochain. Alain ne le dit pas, mais conquérir un peuple pour lui imposer sa loi ou torturer un faux croyant pour lui imposer la soi-disant vraie croyance, ne serait-ce pas de l’amour ? Vouloir le bien de l’autre malgré lui, en le niant au nom du souverain Bien et de la Vérité qu’on croit seule juste, est-ce aimer ? C’est poursuivre un peu loin la niaiserie.

Alain dit au contraire que « l’amour ne distingue point ; celui qui aime et ce qu’il aime, c’est tout un. » Ce pourquoi l’amant qui tue sa maîtresse adorée, se tue lui-même aussi ; ou l’inquisiteur qui annihile son humanité en niant la personnalité de l’autre – quant à Trump ou Poutine, j’ai dit combien ils poussaient leurs pays au suicide programmé… A l’inverse, dit Alain, « qui est doux aux autres est doux à lui-même ; qui est méchant aux autres est méchant à lui-même, du même mouvement. » Car, si l’amour est cet élan vers la vie, il est universel et envers tous. L’amoureux de la vie aime les êtres, il veut les voir épanouis, heureux – hommes, femmes, enfants, animaux, plantes. Il veut les voir vivre et échanger des bienfaits, des choses ou des idées avec eux. Il ne veut pas les dominer pour leur extorquer leur moelle (comme dans l’esclavage, le dressage ou le bonzaï), ni les assujettir à son ego (comme chez les histrions de télé, les bouffons politiciens ou les vaniteux de salon).

Sortons donc des niaiseries de la moraline chrétienne, montre ainsi le philosophe. Relisons plutôt les grands esprits de l’humanité, et Alain cite Platon, Marc-Aurèle, Kant – plus « tous ceux qui ont cherché quelques règles dans les idées, quelques règles contre l’amour et la guerre, dieux jumeaux. » Car l’amour, comme la guerre, sont des passions, et l’être humain est avant tout raison. Mettre de la raison dans les choses, donc des règles, est le propre d’Homo Sapiens – poursuivons son évolution au lieu de régresser à l’animalité Homo Erectus où « l’amour » n’existait pas.

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Nous restons monarchiques, dit Alain

Notre enseignement, dont nous sommes si fiers – ou du moins, nous étions – est un enseignement qui reste monarchique, dit le philosophe Alain. « J’entends un enseignement qui a pour objet de séparer ceux qui sauront et gouverneront de ceux qui ignoreront et obéiront. »

Et de prendre pour exemple un sien camarade de classe, furieusement myope, qui ne pouvait voir un triangle en entier, ne déchiffrant à chaque fois au bout de son nez qu’un des côtés. Il était sujet aux piques du prof de maths, de « son ironie un peu lourde ». Conclusion sans appel : « Cet enfant fut ainsi condamné publiquement à n’être qu’un sot parce qu’il était myope. »

Tout le système écrase les faibles. C’est le cas en tyrannie et en monarchie, mais aussi dans nos républiques démocratiques où les professeurs ont pour tâche de choisir dans la masse une élite – et « de décourager et rabattre les autres », dit Alain. « Et nous nous croyons bons démocrates parce que nous choisissons sans avoir égard à la naissance ni à la richesse. » En sélectionnant « quelques génies et un certain nombre de talents supérieurs, nous les décrassons, nous les estampillons, nous les marions confortablement, et nous faisons d’eux une aristocratie d’esprit qui s’allie à l’autre, et gouverne tyranniquement au nom de l’égalité, admirable égalité qui donne tout à ceux qui ont déjà beaucoup. »

Alain est sévère, mais ce qu’il dit n’est pas faux. Si toute société doit bien sélectionner une élite, même la société la plus communiste (nous l’avons vu dans l’histoire), cette sélection doit se faire à armes égales. Sans privilège, ni cooptation, ni mafia – ce qui n’a jamais été le cas dans les sociétés communistes, toute l’histoire nous l’a prouvé. Selon Alain, il faut réagir autrement. C’est à dire « instruire le peuple tout entier, se plier à la myopie, à la lourdeur d’esprit, aiguillonner la paresse, veiller à tout prix ceux qui dorment, et montrer plus de joie pour un petit paysan un peu débarbouillé que pour un élégant mathématicien qui s’élève d’un vol sûr jusqu’au sommet de l’École polytechnique. » Remplacez aujourd’hui paysan par immigré ou fils ou fille d’érémiste, et vous aurez la même chose. Mais cela demande du travail, des efforts, et pas d’incessants changements de programmes au nom d’on ne sait quelle idéologie qui change à chaque élection. Il faudrait des professeurs mieux formés, plus motivés, peut-être mieux payés, quoiqu’en fonction des jours travaillés cela puisse se discuter.

Ce que veut Alain le philosophe c’est que l’effort des pouvoirs publics devrait s’employer à éclairer les masses par le dessous et par le dedans, au lieu de faire briller quelques pics nés du peuple. Mais qui s’en préoccupe ? demande Alain. « Même les socialistes n’en s’en font pas une idée nette ; je les vois empoisonnés de tyrannie et réclamant de bons rois. Il n’y a point de bon roi ! » C’était en 1910, et les socialistes n’étaient pas encore entièrement communistes ; ce sera pire après Lénine.

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Les maux d’autrui sont durs à porter, dit Alain

Nous avons toujours assez de force pour supporter nos propres maux et il le faut bien. Alain le philosophe prend l’exemple des inondés qui s’adaptent et ne gémissent pas, mais au contraire campent pour le mieux, mangent et dorment de tout leur cœur. C’est la même chose pour ceux qui ont été à la guerre, dit-il. « Les grandes peines ne sont alors pas parce qu’on est en guerre, mais parce que l’on a froid aux pieds. On pense furieusement à faire du feu et l’on est tout à fait content quand on se chauffe. Plus l’existence est difficile, mieux on supporte les peines et mieux on jouit des plaisirs. » Cela parce nous sommes alors intensément au présent, sans regarder ni le passé – qui ne nous importe plus – ni le futur – que nous n’avons pas le temps d’imaginer.

L’action rend heureux ; l’oisiveté rend inquiet, aigri, malheureux. Voyez les professions qui ont beaucoup d’heures libres pour travailler à leur gré, comme par exemple les profs ou les intellos : ce sont les plus pessimistes, les plus désabusés, les plus catastrophistes. Qu’on évoque un quelconque changement, c’est aussitôt « une réforme », terme honni parce qu’il va falloir encore changer ses habitudes. Aussitôt, dans les médias, les syndicats se disent « inquiets », c’est un terme rituel. Rien ne va jamais, rien n’est fait comme il faut, c’est toujours de pire en pire… depuis l’origine de l’éducation au moins, si l’on en croit les textes. Ce pourquoi nombre d’entreprises reviennent sur le télétravail : non que l’on travaille moins, mais que l’on travaille moins bien, sans l’émulation des autres, du collectif qui stimule, de l’ambiance qui entraîne.

A l’inverse,« celui qui met toute son attention sur un acte assez difficile, celui-là est parfaitement heureux. Celui qui pense à son passé ou à son avenir ne peut pas être heureux tout à fait. » Avoir une mission, voilà ce qui importe – les moyens et l’initiative pour la remplir. Porter le poids de soi-même rend le chemin de l’existence rude. Car le monde change, les autres changent, les circonstances évoluent. Il faut sans cesse s’adapter, c’est usant pour les abouliques et les indolents, ceux qui préfèrent obéir et croire plutôt qu’agir et réfléchir soi-même. Il ne faudrait donc pas penser à soi.

« Le plaisant, dit Alain, c’est que ce sont les autres qui me ramènent à moi par leur discours sur eux mêmes. » Agir ensemble, ça va ; parler ensemble pour parler, ça ne va plus Car, très vite, viennent les plaintes, les récriminations, les griefs. « C’est un des grands fléaux de ce monde », dit Alain. En effet, pas deux minutes ne passent (faites-en l’expérience) que, déjà, les gens vous racontent leurs malheurs. Tout ce qui ne va pas. Tout ce qu’il faudrait faire mieux. Tout ce qu’ils ont dit et qui n’a pas été écouté.

« Sans compter que le visage humain est diablement expressif, analyse le philosophe, et arrive à éveiller des tristesses que les choses me faisaient oublier. » Au fond, nous ne sommes égoïstes qu’en société, lorsque les individus se parlent, se répondent l’un l’autre, avec la bouche, les yeux, le cœur. « Une plainte déchaîne mille plaintes ; une peur déchaîne mille peurs. Tout le troupeau court dans chaque mouton. Voilà pourquoi un cœur sensible est toujours misanthrope un peu. » Voilà pourquoi les maux d’autrui sont durs à porter.

Et il n’est pas égoïste de se protéger en prenant quelque distance. Ce n’est pas s’éloigner des proches et des amis parce qu’on ne les aime pas ; c’est au contraire parce que leurs émotions, leurs affects, leurs croyances et fausses vérités nous contaminent par mimétisme. MeToo est la meilleure et la pire des choses, tout comme les réseaux sociaux ou les cancans devant la machine à café. Parler des maux permet d’agir contre eux, mais la contagion de foule conduit aux excès du lynchage, du cancel et pire encore. Il faut savoir raison garder – et se préserver du mimétisme pour atteindre à la justice.

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