L’ombre du vampire d’Elias Merhige

Faire un film sur un film, un parlant en couleur sur un noir et blanc muet – tel est le pari du réalisateur qui reprend Nosferatu le vampire, sorti en 1922, de l’expressionniste allemand Friedrich Wilhelm Plumpe, dit Murnau (John Malkovich). Il imagine que l’acteur Max Schreck, qui jouait le comte Orlock, avatar de Dracula que les ayant-droits n’avaient pas autorisé, était réellement un vampire. Il est vrai que l’on pouvait s’y tromper.

Avec sa tête triangulaire, ses oreilles en pointe, son nez crochu, ses grandes dents carnassières et ses yeux inquiétants roulant dans les orbites, sa grande taille squelettique voûtée, ses gestes raides et ses doigts griffus aux ongles démesurés, il fait vampire – il est LE vampire. D’ailleurs, la légende a couru. En 2000, Willem Dafoe n’aura qu’à reprendre ces traits, propres à inspirer la crainte, pour jouer le rôle à la perfection, servi par sa morphologie faciale.

Les surréalistes français ont adoré le film de Murnau. Ils y voyaient la poésie du tragique, les forces de la mort dont la vocation est d’aspirer les forces de vie. Le vampire, mort-vivant, suce le sang comme la goule suce le liquide séminal. La vamp sera d’ailleurs la version Hollywood du vampire femelle de tous les jours. Dans le film de Murnau comme dans celui de Merhige, Ellen/Greta (Catherine McCormack) est attirée et révulsée par le vampire ; son sexe veut se donner et sa raison le refuse, au prétexte du miroir qui ne renvoie aucune image du monstre au-dessus d’elle sur le lit où elle finit. L’ombre projetée du vampire est la métaphore de son absence physique comme de sa présence maléfique.

En 1922 débute le tournage en Allemagne puis il se décentre en Tchécoslovaquie. La locomotive à vapeur se nomme Charon – comme le passeur des enfers. Le village paysan a des rues resserrés, de fortes portes aux maisons et des croix dans les chambres. Les gens se méfient des loups-garous et des vampires. L’équipe technique s’installe, comme les acteurs. Greta fait sa mijaurée des villes et prend du laudanum pour supporter la situation. Celui-ci libère son inconscient et elle se roule seins nus en gémissant sur son lit, signe de ses désirs violents refoulés – et de son abandon final aux forces de sa nature.

Le réalisateur Murnau installe sa caméra, les projecteurs sont en place, le photographe prêt, le scénario écrit. Il présente alors le comte Orlock aux acteurs, qui le trouvent bizarre et patibulaire. Il refuse de manger avec eux et n’apparaît qu’à la nuit. On ne tournera pas de jour. Le jeune photographe qui s’est aventuré dans le souterrain où le comte vient de s’engouffrer, en revient groggy, comme drogué. En fait, il a été sucé (au cou). Il sera dès lors égaré, anémique, et sera remplacé par un jeune vigoureux photographe ramassé à Berlin (Cary Elwes) où Murnau est allé d’un coup d’avion frappé de la croix noire allemande (le réalisateur était aussi pilote et les coucous atterrissaient sur un pré).

Le personnage principal est un jeune clerc de notaire, Thomas Hutter (Eddie Izzard), marié avec Greta, qui part pour la Transylvanie afin de vendre une propriété dans la ville de Wismar au comte Orlock. Il vit dans un château sinistre et sort d’un souterrain lors de leur première rencontre. La signature des documents se fait à la lueur de la bougie dans une salle voûtée de catacombes. Au moment de signer, l’inquiétant Orlock aperçoit dans les mains de Hutter une miniature de Greta. Elle le fascine et il décide d’acheter en ville la maison la plus proche de celle du couple.

Le tournage se termine en Tchécoslovaquie, retour à Wismar. Le décor est la chambre à coucher du jeune couple, dont Hutter est absent. Le comte s’introduit chez Greta qui se sent mal à l’aise. L’actrice pique une crise en plein tournage lorsqu’elle s’aperçoit que « Max Schreck » ne se reflète pas dans le miroir ! Un peu de laudanum, et tout repart ; elle se laisse faire. Le comte ne peut plus résister et outrepasse le scénario ; il se penche sur elle et la suce. Malgré le pieu en bois de frêne que Greta tient à la main et dont elle doit se servir selon le script, elle se laisse faire, consentante comme un Olivier Faure devant le Mélenchon.

Le vampire a rompu le contrat signé avec Murnau – comme quoi tous les contrats avec les assoiffés de sang ne sont que des torchons de papier (que ce soit Mélenchon, Poutine, Hitler ou Staline). Pire, il a cassé la chaîne qui permet de lever une trappe pour que le soleil irradie dans la pièce fermée. Il veut tous les sucer, boire leur sang, les attirer avec lui dans la mort – par ressentiment. Sauf Murnau qui ôte ses lunettes de prise de vue (pour voir en noir et blanc, comme dans les films muets) et le dompte de son regard ferme – comme quoi il faut toujours résister sans faiblesse aux suceurs de sang. Le photographe lui tire dessus au pistolet, mais c’est peine perdue – il est sucé ; Murnau tente alors de l’étrangler à mains nues mais recule, le vampire est invincible. Mais il ne suce pas son maître réalisateur – car sa seule existence est dans les images… Tout comme celle des démagogues et tyrans qui n’ont de force que dans leurs mensonges et propagande – la réalité démontre leurs inanité et la vérité nue les tue sans merci.

La pièce est ouverte de l’extérieur et le soleil entre à flot, grillant la nuit et la mort de la chambre. Le vampire est vaincu par la clarté – la force vitale apollinienne comme les Lumières de la raison contre l’obscurantisme.

Ce film sur un film est envoûtant, surtout lorsque l’histoire se met en route en Transylvanie. Il faut bien sûr le voir sur un écran assez grand (et pas sur un petit téléphone), dans une pièce plutôt sombre (et pas sur la plage), dans une atmosphère suffisamment silencieuse (pour rester captivé). Un film d’acteurs, mais qui va au-delà : une réflexion sur les forces de mort qui fascinent, et la résistance qu’on peut (qu’on doit) leur opposer.

DVD L’ombre du vampire (Shadow of the Vampire), Elias Merhige, 2000, avec John Malkovich, Willem Dafoe, Cary Elwes, Aden Gillett, Eddie Izzard, StudioCanal 2001, 1h28, €33,99

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Giuliano di Empoli, Les ingénieurs du chaos

Bientôt le 4 novembre, et peut-être le bouffon Trump au pouvoir… Souvenons-nous de Giuliano di Empoli.

Dans un livre éclairant, l’auteur montre comment l’informatique et les réseaux sociaux ont utilisé le marketing commercial pour créer le populisme en politique. En six chapitres, il examine le mouvement italien des cinq étoiles, la dérision à la Waldo, le troll en chef Trump, l’illibéralisme d’Orban en Hongrie et le rôle des physiciens. La politique est un nouveau carnaval, plus proche des jeux télévisés que du débat sur l’agora. « Le nouveau Carnaval ne cadre pas avec le sens commun, mais il a sa propre logique, plus proche de celle du théâtre que de la salle de classe, plus avide de corps et d’images que de textes et d’idées, plus concentrée sur l’intensité narrative que sur l’exactitude des faits » Introduction. Ce n’est pas le Mélenchon et les pitreries d’ados de Troisième de ses affidés à l’Assemblée qui le contrediront.

Mais il y a pire : « Ce qui fait encore une fois de l’Italie la Silicon Valley du populisme, c’est qu’ici, pour la première fois, le pouvoir a été pris par une forme nouvelle de techno–populisme post–idéologique, fondée non pas sur les idées mais sur les algorithmes mis au point par les ingénieurs du chaos. Il ne s’agit pas, comme ailleurs, d’hommes politiques qui engagent des techniciens, mais bien de techniciens qui prennent directement les rênes du mouvement en fondant un parti, en choisissant les candidats les plus aptes à incarner leur vision, jusqu’à assumer le contrôle du gouvernement de la nation entière » chapitre 1. « Le modèle de l’organisation du mouvement 5 étoiles (est) une architecture en apparence ouverte, fondée sur la participation par le bas, mais en réalité complètement verrouillée et contrôlée par le haut » chapitre 2.

Mais les algorithmes ne sont rien sans les passions humaines. « Dans un livre publié en 2006, Peter Sloterdjik a reconstruit l’histoire politique de la colère. Selon lui, un sentiment irrépressible traverse toutes les sociétés, alimenté par ceux qui, à tort ou à raison, pensent être lésés, exclus, discriminés ou pas assez écoutés. (…) Bien plus que des mesures spécifiques, les leaders populistes offrent aux électeurs une opportunité unique : voter pour eux signifie donner une claque aux gouvernants. (…) Il est plus probable qu’Internet et l’avènement des smartphones et des réseaux sociaux y soient pour quelque chose. (…) Nous nous sommes habitués à voir nos demandes et nos désirs immédiatement satisfaits. (…) Mais derrière le rejet des élites et la nouvelle impatience des peuples, il y a la manière dont les relations entre les individus sont en train de changer. Nous sommes des créatures sociales et notre bien-être dépend, dans une bonne mesure, de l’approbation de ce qui nous entoure. (…) Chaque like est une caresse maternelle faite à notre ego. (…) La machinerie hyper puissante des réseaux sociaux, fondée sur les ressorts les plus primaires de la psychologie humaine, n’a pas été conçue pour nous apaiser. Bien au contraire, elle a été construite pour nous maintenir dans un état d’incertitude et de manque permanent » chapitre 3,

« La rage, disent les psychologues, est l’affect narcissique par excellence, qui naît d’une sensation de solitude et d’impuissance et qui caractérise la figure de l’adolescent, un individu anxieux, toujours à la recherche de l’approbation de ses pairs, et en permanence effrayé à l’idée d’être en inadéquation » chapitre 3. Les électeurs, infantilisés par la télé puis par les réseaux et les théories du complot qui sont si séduisantes parce qu’elles donnent une « raison » claire à ce qui est bien compliqué, sont restés des ados. « Le mégaphone de Trump est l’incrédulité et l’indignation des médias traditionnels qui tombent dans toutes ses provocations. Ils lui font de la publicité et, surtout, ils donnent de la crédibilité à sa revendication, a priori saugrenue pour un milliardaire new-yorkais d’être le candidat anti-establishment. (…) Les téléspectateurs de l’Amérique rurale n’ont qu’à observer la réaction scandalisée des élites urbaines face à la candidature de The Donald pour se convaincre que vraiment, cet homme peut représenter leur ras-le-bol contre Washington » chapitre 4.

Comment en est-on arrivé là ?

« Premièrement : une machine surpuissante, conçue à l’origine pour cibler avec une précision incroyable chaque consommateur, ses goûts et ses aspirations, a fait irruption en politique. (…) Deuxièmement : grâce à cette machine, les campagnes électorales deviennent de plus en plus des guerres entre software, durant lesquelles les opposants s’affrontent à l’aide d’armes conventionnelles (messages publics et informations véridiques) et d’armes non conventionnelles (manipulations et fake news) avec l’objectif d’obtenir des résultats : multiplier et mobiliser leurs soutiens, et démobiliser ceux des autres. » Chapitre six.

« Le rôle des scientifiques a été décisif. Facebook leur a permis de tester simultanément des dizaines de milliers de messages différents, sélectionnant en temps réel ceux qui obtenaient un retour positif et réussissant, à travers un processus d’optimisation continue, à élaborer les versions les plus efficaces pour mobiliser les partisans et convaincre les sceptiques. Grâce au travail des physiciens, chaque catégorie d’électeurs a reçu un message ad hoc (…) de plus, grâce à toutes les versions possibles de ces messages taillés sur mesure, les physiciens ont pu identifier celles qui étaient les plus efficaces, de la formulation du texte au graphisme » chapitre 6.

« Comme le Revizor de Gogol, le leader politique devient « un homme creux » : « les thèmes de sa conversation lui sont donnés par ceux qu’il interroge : ce sont eux qui lui mettent les mots dans la bouche et créent la conversation. » L’unique valeur ajoutée qu’on lui demande est celle du spectaculaire. « Never be boring » est la seule règle que Trump suit rigoureusement, produisant chaque jour un coup de théâtre, tel le cliffhanger d’une série télévisée qui contraint le public à rester collé à l’écran pour voir l’épisode suivant » chapitre 6.

Est-on condamné au chaos ?

« Le problème est qu’un système caractérisé par un mouvement centrifuge est, forcément, de plus en plus instable. Cela vaut pour les gaz naturels, comme pour les collectifs humains. Jusqu’à quand sera-t-il possible de gouverner des sociétés traversées par des poussées centrifuges toujours plus puissantes ? » chapitre 6.

« Les nouvelles générations qui observent aujourd’hui la politique sont en train de recevoir une éducation civique faite de comportements et de mots d’ordre illibéraux qui conditionneront leurs attitudes futures. Une fois les tabous brisés, il n’est pas possible de les recoller » chapitre 6. Cela veut dire les injures et invectives des bouffons de l’extrême-gauche comme de l’extrême-droite, le mépris de toute vérité commune, le tout tout de suite de gamin de 2 ans, et – de fait – le bordel à la Mélenchon à l’Assemblée nationale.

La démocratie représentative apparaît comme une machine conçue pour blesser les egos. « Comment ça, le vote est secret ? Les nouvelles conventions consentent, ou plutôt prétendent, à ce que chacun se photographient à n’importe quelle occasion, du concert de rock à l’enterrement. Mais si tu essaies de le faire dans l’isoloir, on annule tout ? Ce n’est pas le traitement auquel nous ont habitué Amazon et les réseaux sociaux ! »

« Si la volonté de participer provient presque toujours de la rage, l’expérience de la participation aux 5 étoiles, à la révolution trumpienne, aux Gilets jaunes, est une expérience très gratifiante, et souvent joyeuse ». Cette passion politique doit être reprise par les libéraux traditionnels pour vanter leurs projets et faire aduler leurs candidats. Une nouvelle ère politique commence, où la raison et la vérité sont éclatées. « Avec la politique quantique, la réalité objective n’existe pas. Chaque chose se définit, provisoirement, en relation avec quelque chose d’autre et, surtout, chaque observateur détermine sa propre réalité » Conclusion.

Attendons-nous à de nouveaux dégâts, même si le mouvement 5 étoiles a disparu dans les limbes, le Brexit laissé un goût amer aux Anglais qui y ont cru, et que les promesses de l’extrême-droite un peu partout montrent très vite leurs limites dans la réalité concrète (sauf peut-être en Italie, ce laboratoire politique de l’Europe de demain). Le pire serait un régime autoritaire usant des algorithmes pour museler toute déviance, un peu comme ce qui se fait en Chine communiste, et que Poutine tente d’acclimater chez lui, imité par Orban. Le Big Brother is watching you ! d’Orwell, était peut-être prophétique…

Giuliano di Empoli, Les ingénieurs du chaos, 2019, Folio 2023, 240 pages, €8,30 e-book Kindle (ou Kobo sur le site Fnac) €7,99

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Temple de Philae

Le temple d’Isis est peu encombré de groupes car nous sommes à l’heure du déjeuner. Seul un troupeau de Yankees narcissiques agace, se prenant en photo devant les ruines avec des poses de star comme à Disneyland. Les grandes juments blondes aux shorts très courts, et dont le haut sans soutien-gorge dégage toujours le nombril nu, cravachent les jeunes mâles bodybuildés par le sport universitaire, dont le cerveau semble réduit par compensation à un pois chiche. Le saut en l’air devant les ruines et au milieu du kiosque de Trajan semble le dernier must de la mode sur les réseaux sociaux.

Selon la légende égyptienne, le roi Osiris aurait été tué par son frère Seth, qui aurait dispersé son corps dans tout le pays. Son épouse Isis aurait récupéré les restes pour les rassembler ici, à Philae. Il aurait été érigé par les souverains lagides (dynastie hellénistique, 332-30 avant) sur un sanctuaire antérieur, qui serait l’œuvre d’Ahmôsis II (Amasis, 570-526 avant), pharaon de la XXVIe dynastie. La fermeture du temple est ordonnée vers 530 de notre ère sous Justinien.

Nous visitons les différents bâtiments, observons les gravures en hauts-reliefs souvent colorés, écoutons la énième description du pharaon faisant offrandes aux dieux en reculant devant les prêtres, goûtons le climat doux et léger de l’île sur laquelle le temple a été reconstitué. Je songe que si la mer doit monter en raison de la fonte des glaciers due au réchauffement climatique inévitable, alors le sauvetage des temples sera à refaire en Égypte. La trace noire de la crue du Nil arrive en effet à peine à 4 ou 5 m en dessous du niveau des bases. J’observe un marchand du temple musulman étaler son tapis pour faire sa prière en plein midi, en direction approximative de la Kaaba, mais sous un tamaris.

Nous reprenons la petite barcasse conduite par un grand Noir au visage riant, fan de Bob Marley (« c’est l’Afrique », me dit-il). Il est cette fois accompagné d’un mousse nubien d’une douzaine d’années qui se met à l’avant silencieusement pour faire la traversée. Il se place dos au mât de poupe et les bras écartés, comme offert en croix pour on ne sait quel sacrifice au tourisme. À mon avis, il joue à l’ankh. Il largue les amarres au départ puis les rattache à l’arrivée, ce qu’il lui vaut un petit bakchich, offrande traditionnelle entre Arabes. Il n’a pas dit un mot.

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Jean-Jacques Dayries, Quatuor

Quatre personnages, quatre métiers solistes, quatre mouvements, appelés à jouer de concert comme dans un ensemble musical. Éloïse (déjà rencontrée avec son musicien dans Un être libre – chroniqué sur ce blog) est chef économiste d’une Institution ; Alphonse est violoncelliste reconnu ; Chloé est une journaliste d’investigation aux dents longues dans l’audiovisuel ; James, fils d’Éloïse, est journaliste à réseau d’un grand journal de presse écrite. Le thème ? La corruption dans les instances d’une institution internationale, des subventions publiques détournées à des fins privées car sous les montants surveillés.

Chacun sa vie, son âge, son ambition. Éloïse, passée de l’université au privé, rêve d’écrire un livre d’économie original ; Alphonse de jouer enfin aux États-Unis dans les orchestres bien nantis à la reconnaissance assurée ; Chloé de se faire une place à la télévision avec une émission percutante et étayée ; James d’assurer son couple avec ladite Chloé. L’Affaire, révélée par un lanceur d’alerte à Chloé, prend de l’ampleur. Chacun l’aide comme il peut pour qu’enfin tout cela finisse, car des menaces sont proférées, des agressions physiques pour voler des documents, une atmosphère de paranoïa sur les données.

L’art de l’auteur est de procéder dans le cadre contraignant du quatuor musical, adagio (tempo lent et détendu), andante (tempo modérément rapide), allegretto (tempo très vif, accéléré), grave (tempo lent, solennel, lourd). Cela l’oblige aux phrases courtes qui donnent un style haletant, aux découpages de scènes simultanées comme dans un thriller. Le mouvement s’accélère, jusqu’au finale qui tombe, comme un destin.

Le dernier tempo est inspiré par le Quatuor à cordes n°16 de Beethoven, sa dernière œuvre opus 135 intitulée « Der schwergefasste Entschluss » (La résolution difficilement prise). L’auteur conseille p.28 l’application de streaming Qobuz pour l’écouter « en haute-fidélité » – c’est toujours intéressant à apprendre. Le dernier mouvement porte une inscription en épigraphe de la main du compositeur : « Muß es sein? Es muß sein! », citée en tête du livre. La traduction courante est « Le faut-il ? Il le faut ! » – mais l’allemand mussen en appelle à la nécessité, au destin : « Cela doit-il être ? Cela doit être ! ». Ce qui a de la valeur contre ce qui reste léger : au fond, n’est-ce pas la leçon de vie de l’œuvre ? Chaque personnage recherche ce qui vaut le plus pour lui, au-delà du superficiel de son existence. Au-delà des tentations de la facilité aussi, des entorses à l’éthique de la profession, de la protection du couple toujours fragile.

Les caractères sont bien déterminés, complémentaires, les personnages crédibles. Le lecteur entre aisément dans chacun des métiers, dont on dirait que l’auteur a personnellement l’expérience. C’est documenté et bien mené, dans la lignée d’Alain Schmoll, chroniqué sur ce blog. En bref un thriller économico-social captivant dans la France d’aujourd’hui, ouverte sur le monde. Avec des remarques incisives sur l’air du temps.

Jean-Jacques Dayries, Quatuor, 2024, éditions Regard – Groupe éditorial Philippe Liénard, 151 pages, €21,50

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Grande muraille du Nil

Nous ne retournons sur le bateau que pour prendre nos bagages et nous enfourner dans un nouveau minibus Toyota pour trois heures de route. Nous nous arrêtons au bout d’une heure pour faire une pause, boire un café pour ceux qui le veulent et voir les mirages. Pas ceux vendus par la France à l’Égypte mais les reflets de lac sur le sable, dégagés par la chaleur au loin. Remonte en moi le souvenir d’enfance de L’or noir de Tintin où les Dupont se font avoir par les mirages. Les deux heures qui suivent nous assurent une somnolence dans le confort climatisé du véhicule. Le chauffeur ralentit parfois inexplicablement et, lorsque Mo, assis à côté de lui, lui pose la question, il énonce qu’il y a des radars. Nous ne voyons rien, mais la crainte du gendarme rend raisonnable.

Nous longeons la grande muraille du Nil pour protéger les canaux, construite par l’armée. Il s’agit d’un grillage de 2,50 m de hauteur augmenté de barbelés dont on se demande s’ils sont destinés à éviter que les bêtes du désert ne viennent boire ou à empêcher de passer d’éventuels ennemis venus du sud. Cela a permis d’occuper les soldats pendant un certain temps malgré la chaleur écrasante du désert la journée ; c’est un entraînement comme un autre. Mais les canaux à ciel ouvert évaporent l’eau et participent au gaspillage de la ressource.

Mo nous dit qu’il s’agit du projet Toshka ou nouvelle vallée, une entreprise « pharaonique » (évidemment) de double canal de 27 km de long pour favoriser l’irrigation et la culture de maïs et de blé dans les sables pour nourrir une population de presque 108 millions d’habitants – et fixer une démographie galopante souvent au chômage (dont 49 % des femmes à 24 ans) face à la frontière soudanaise.

La population a augmenté de 46% entre 1994 et 2014 ! Les femmes continuent, à la musulmane, d’être perçues comme inférieures et bonnes à donner des garçons et elles n’ont toujours pas leur mot à dire. Sur les 34 % de la population entre 0 et 14 ans, 18 millions sont des mâles et seulement 16 millions des femelles, c’est dire combien les petites filles font l’objet de moins de soins que les petits garçons. Cela ne se rééquilibre que passé 55 ans ! Seulement 65 % des filles à 15 ans savent lire. Ces chiffres sont tirés du CIA Fact Book 2022 accessible en ligne.

Le militaire rentre à Assouan avec nous, accompagné de sa fidèle maîtresse, la Kalachnikov. Le cuisinier vient aussi, il a de la famille à la ville.

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Sisters de Brian de Palma

Une fille et un gars se rencontrent lors d’un jeu télé débile qui consiste à faire réagir le public à une situation de voyeurisme. La fille est Danielle (Margot Kidder), ex-jumelle attachée à sa sœur Dominique, et séparée à l’âge adulte. Le gars est un Noir, gentil et en costume, qui la raccompagne chez elle et, parce qu’elle y consent, la baise. C’est assez osé aux Etats-Unis au début des années soixante-dix, mais ce n’est que le début de l’horreur.

Curieusement, un homme à lunettes et imper ne cesse de surveiller Danielle (William Finley). Il veut lui faire quitter le restaurant africain où les partenaires télé ont gagné un dîner pour deux dans une ambiance qu’on dirait aujourd’hui « raciste » alors qu’elle n’était alors que particulière, « ethnique » (gorille empaillé, cris de jungle, jazz nègre, coiffures afro, videurs musculeux – tout l’attirail des préjugés, non sans un certain humour). Il suit le couple jusqu’à l’appartement, où le Noir, en gentleman, part par la porte avant et revient par la porte de service avant de passer la nuit avec Danielle pour que l’homme à lunettes cesse sa surveillance.

C’est le premier indice que quelque chose ne vas pas. Un autre indice sont ces pilules rouges que Danielle s’empresse d’avaler dans la salle de bain, laissant les dernières (en femme légère) sur le bord du lavabo. Le Noir en s’éveillant, s’apercevant qu’il est tout seul dans le lit et Danielle en conversation avec quelqu’un dans la pièce voisine, ramasse ses habits et va dans la salle de bain, où un pan de sa chemise balaie les pilules laissées là par bêtise. Lorsqu’il revient dans la chambre, Danielle lui dit avoir parlé de leur anniversaire avec sa sœur jumelle Dominique qui a peur des gens, et lui demande de passer à la pharmacie tandis qu’elle appelle son docteur en urgence pour obtenir de nouvelles pilules. Sinon quoi ?

Le Noir gentil fait les courses puis, avisant une pâtisserie, va négocier l’achat d’un gâteau qu’il demande à la boulangère gouailleuse de décorer des deux prénoms de Danielle et Dominique. Lorsqu’il revient à l’appartement, assez longtemps après, Danielle est recouchée. Il passe dans la cuisine et sort un grand couteau à découper, cadeau de la chaîne de télé à la partenaire fille. Il revient près du lit pour couper le gâteau anniversaire dégoulinant de crème rose bonbon (l’horreur gastronomique à l’américaine), où il a planté quelques bougies. Le réveil de Danielle ne se passe pas comme prévu : elle empoigne le couteau et, au lieu de le planter dans le gâteau, en perfore le bide de son amant d’une nuit. Puis elle s’acharne sur lui qui vit encore, sur les jambes, sur la poitrine, sur le dos. Une vraie psychose, comme dans la douche de Hitchcock.

Le Noir survit toujours, comme s’il avait neuf vies (ce qui est suspect). Il rampe jusqu’à une vitre où il dessine de son sang un SOS. La fille journaliste qui habite en face et travaille devant sa fenêtre, Grace Collier (Jennifer Salt) le voit et appelle la police. Encore du voyeurisme, au quotidien et non plus à la télé (encore que les fenêtres fassent des écrans acceptables). Mais les flics sont bornés et procéduriers, en plus ils n’aiment pas les articles de la journaliste, même pas américaine mais canadienne, qui dénonce les manquements et les dérives. Il est vrai que les flics de New York, dans les années soixante, étaient très corrompus, lâches avec les forts, sévères avec les faibles. Un Noir qui se fait trucider par une fille qu’il a violée, on voit ça tous les jours, disent-ils.

En bref, ils ne se pressent surtout pas d’y aller voir. Il faut que Grace se mette en route pour qu’ils la suivent en feignant de la précéder. Ce temps perdu a permis à Danielle de rappeler son docteur, qui est venu en catastrophe. Ils ont planqué le corps dans le canapé-lit, il a nettoyé au détergent les traces de sang sur le sol et la fenêtre. Lorsque les cons de flics débarquent enfin, il est déjà dans l’escalier pour aller jeter les chiffons pleins de sang. Les bornés ne trouvent évidemment rien, et Danielle joue les filles normales, sans affect, à peine habillée. Un vrai dédoublement de personnalité.

Ce troisième indice d’un être psychopathe, est l’engrenage de l’horreur. Elle est folle et ne le sait pas. L’homme qui la surveille est son médecin, celui qui l’a séparée de sa jumelle, est tombé amoureux d’elle et a supprimé la sœur geignarde qui avait peur de tout. Il l’a baisée encore attachée, ce qui est bien tordu, Dominique regardait tandis que Danielle jouissait ; enceinte, Danielle a perdu son bébé, qui rendait trop jaloux Dominique. Une fois séparées, l’une était dans l’autre et l’empêchait de vivre autonome. Il a fallu la piquer. Le docteur psycho expédie le canapé au Canada dans un camion de déménagement, tandis qu’il emmène de force Danielle à sa clinique psychiatrique où il l’interne à coup de piqûres calmantes avant de la baiser – elle aime ça car elle se sent exister en tant que personne autonome, trop longtemps attachée par la cuisse à sa jumelle. Sauf que, depuis la mort de sa sœur piquée par le baiseur, cela se termine toujours mal pour elle ; elle est prise par l’autre, qui se venge.

Grace Collier n’a pas lâché. Une fois les flics partis, elle contacte un journaliste qui avait suivi l’odyssée des siamoises et fait un reportage sur leur séparation. Le journal est preneur d’un nouveau papier avec le meurtre mystérieux dont le corps a disparu. Mais, pour cela, elle doit engager un détective privé. Tel un pitbull, il ne lâche pas sa proie : l’appartement, où il ne trouve qu’un dossier sur les siamoises, et le canapé, trop lourd pour ne pas dissimule un corps. Il n’a pas le temps d’aller plus loin, les déménageurs arrivent et il les aide, feignant d’avoir lavé les carreaux. Il suit avec sa camionnette Ford le camion de déménagement jusqu’au Canada et attend celui qui viendra le réceptionner, tandis que la journaliste suit Danielle emmenée par son docteur jusqu’à la clinique.

Évidemment, elle s’y introduit, mais si l’on y entre gratuitement, la sortie est payante. Elle se retrouve prisonnière, sous calmants, hypnotisée pour qu’elle oublie tout ce qu’elle a vu. En une ellipse trop rapide, le film passe brutalement à sa délivrance par les flics qui ne l’avaient pas cru, sous l’influence de sa mère et du journaliste qu’elle avait contacté ; quant au cadavre, il est toujours sous canapé, et le détective reste à le surveiller… Quant à elle, elle nie avoir vu un cadavre, donc qu’il y ait eu un quelconque meurtre. Comme quoi les évidences ne sont jamais celles que l’on attend.

Un film petit budget, parfois déroutant, pas un grand film mais une bonne horreur pour « les plus de 16 ans » qui sont d’humeur.

DVD Sisters – Soeurs de sang, Brian de Palma, 1973, avec Margot Kidder, Jennifer Salt, Charles Durning, William Finley, Lisle Wilson, Wild Side Video 2004, 1h30, €24,83, Blu-Ray (anglais seulement) €47,60

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Henri Bosco, Le mas Théotime

Henri Bosco, mort en 1976, chantait la terre et la Provence, ce Lourmarin qu’il a habité à la fin de sa vie et où il est enterré. Lui qui a voyagé comme interprète et prof durant des années en Grèce, en Italie, en Serbie, au Maroc, il se sent de sa terre. Le Mas Théotime en est un hommage. La piété de l’errant à l’enraciné.

Pascal était un jeune garçon sauvage, fils unique comme l’auteur (ses quatre frères aînés étaient morts en bas âge). Il était de Sancergues, pays où cohabitaient les deux familles de sa mère et de son père, les Dérivat et les Métidieu. Il avait comme voisine Geneviève, une fillette à peu près de son âge, avec laquelle il jouait en ayant percé un trou dans la haie mitoyenne. Et puis, à 8 ans, lui avait pris un ton de sauvagerie qui l’avait fait s’éloigner. Il craignait d’aimer d’amour Geneviève, qui faisait la coquette et l’aimait bien aussi. Pourquoi ce refus d’aimer ? Cette rébellion de l’âme et du corps ? C’est un peu une énigme.

Pascal ne voulait pas être attaché à la vie médiocre de la reproduction familiale, se marier avec sa cousine, exploiter en commun sa terre, rester au ras du sol. Lui aspirait à la culture, à la connaissance des plantes, à quitter le giron familial et le village ancestral. « Théotime, que j’aime, s‘est attaché à moi, qui l’ai relevé de son sommeil. En dix ans de coexistence nous nous sommes mêlés tellement l’un à l’autre que quelquefois je me demande si j’ai vraiment une maison et une terre ou si, plus vraisemblablement, tout cela n’est pas le pays et le toit familier de ma vie secrète. Ainsi en moi c’est naturellement Théotime qui pense, qui aime, qui veut ; et je n’entreprends rien sans que ses lois imposent, peu ou prou, à ma volonté, leurs raisons, qui sont fortes et nobles, j’en conviens, mais dont s’accommode parfois difficilement la violence de mes désirs » p.234. Il a hérité le mas et les terres près de Puyloubier (à 20 km d’Aix-en-Provence) d’un grand-oncle qui portait ce nom.

Geneviève n’a pas cette placidité de tempérament. Elle a toujours été vivace, dansante à donner le tournis. Elle a donc fait la folle. Il l’a giflée à un mariage, à 12 ans ; l’a revue par hasard au pensionnat, à 15 ans. Elle s’est mariée, a divorcé, s’est remise avec un homme marié et père de famille, l’a épousé sur ses instances, puis l’a quitté, lassée. Brusquement, elle débarque au Mas Théotime, la terre qu’occupe Pascal tout seul, avec les Alibert ses métayers logés à quatre cents mètres. Elle vient se cacher de son ex, se ressourcer, elle est toujours amoureuse de son cousin Pascal. Qui l’est aussi mais résiste. Comme s’il ne pouvait accepter d’aimer à la fois une femme et la terre. Or il aime la terre, celle dont il a hérité, celle sur laquelle il vit, celle qu’il cultive et amende. « J’aime Théotime  ; mais Théotime tiens déjà à la montagne, par les racines, par les eaux, par la pierre dont on a bâti ses murailles. Théotime est un poste avancé des collines, et le lieu de rencontre où s’équilibre à leur sauvagerie l’aménité des premiers jardins et la forme des premiers blés. Son génie est aussi pastoral que l’agricole » p.415.

Il a de tout, Pascal, en véritable seigneur paysan, autarcique : des moutons pour la laine et le fromage, quelques vaches pour le lait et le beurre, un poulailler ; il cultive le blé et le maïs, fait pousser la vigne pour faire son vin, des oliviers pour l’huile pure, un verger pour les fruits, un potager… Ne manquent que les cochons – mais il y a les sangliers sauvages qu’il suffit de chasser. « Nous sommes les gens de ce lieu, les possesseurs héréditaires du quartier. Il est à moi, je suis à lui ; le sol et l’homme ne font qu’un, et le sang et la sève (…) Ils savaient simplement, de père en fils, que ces grands actes agricoles sont réglés par le passage des saisons ; et que les saisons relèvent de Dieu. En respectant leur majesté, ils se sont accordés à la pensée du monde, et ainsi ils ont été justes, religieux » p.423. Un rêve d’écolo, sans intrants, sans machines, avec seulement la force des bras et de la volonté, quelques chiens pour les bêtes et chevaux pour les labours et le foin. Sa philosophie n’est pas métaphysique mais terrienne : « Je tiens à ces variations du ciel, des eaux et de la terre par des liens mystérieux. Les mouvements qui les transforment me transforment aussi. Au ralentissement de mon sang alourdi par les fatigues de l’été, qui active ses fièvres, je pense que déjà s’accorde une langueur dans la sève des bois encore chauds. Ainsi tout se tient en ce petit monde des campagnes ; et c’est avec mon cœur que bat le cœur de la terre, suivant les hauts et les bas de l’année, le point saisonnier du soleil quand il se lève sur les crêtes, et la position des astres nocturnes » p.400.

Seule la médisance de la campagne peut lui faire de l’ombre. En particulier un lointain cousin Clodius, vieux solitaire qui occupe les terres voisines et voudrait le chasser. Une paix armée règne entre eux, faite de petits incidents ; ils s’observent.

Jusqu’à ce que déboule Geneviève, comme une folle dans un jeu de quilles. Elle est curieuse de tout, soucieuse d’aller là où l’on ne veut pas qu’elle aille. Pascal l’a avertie, mais elle y va quand même. Et Clodius l’attrape sur ses terres, l’emmène chez lui, et la menace. Pascal intervient et la délivre mais, dès lors, la paix précaire est rompue. Clodius croyait pouvoir user de Geneviève pour faire déguerpir Pascal, il en est pour ses frais. Le jeune homme (la trentaine) préfère la terre à la femme. D’autant que Geneviève est liée par le mariage.

D’ailleurs son mari second, qu’elle a quitté alors que lui a tout quitté pour elle, la cherche. Il survient lui aussi au Mas Théotime une nuit d’orage où il fait noir comme dans un four. Clodius qui se méfie de tous, lui tire dessus au fusil et le blesse ; comme l’homme est armé, il riposte au pistolet. Une seule balle, en plein cœur. Clodius est mort. Pascal, sans le savoir, l’accueille comme un colporteur égaré et le loge pour un jour ou deux au grenier. Il ignore tout de l’homme.

Les gendarmes enquêtent, le juge expédie les interrogatoires, le notaire ouvre le testament de Clodius : il donne tout à Pascal parce qu’il lui reconnaît le même amour de la terre que lui. Peu à peu, Pascal découvre la vérité, fait partir l’homme et laisse le choix à Geneviève, qui le suit. Il sera arrêté un peu plus tard mais s’évadera et partira outremer. Quant à Geneviève, elle se réfugie dans la religion, comme la tante Madeleine chez les Trinitaires de Marseille, avant de partir en Orient.

Pascal redevient solitaire sur sa terre. Mais Jean, le fils du métayer, se marie ; sa sœur Françoise se marierait bien aussi, elle aime Pascal. Pourquoi pas ?

Un roman paysan qui met en rapport l’homme avec la terre, à une époque où ils étaient encore proches – avant l’industrie. Nostalgiques ou précurseurs peuvent se retrouver dans ce roman ancien d’un humaniste du sud.

Prix Renaudot 1945

Henri Bosco, Le mas Théotime, 1945, Folio 1972, 448 pages, €9,90, e-book Kindle €9,49

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Temples d’Abou Simbel 2

La façade, creusée dans la falaise, présentes quatre colosses à son effigie : le roi du Nord, le roi du Sud, le roi de l’Est et le roi de l’Ouest. L’un d’eux a été détruit par un tremblement de terre, le pharaon n’est donc plus le roi de l’un des points cardinaux. Les scènes célèbrent la bataille de Qadesh en 1275 avant, en l’an V du règne de Ramsès II, contre le roi hittite Muwatalli. Il a été découvert par hasard le 22 mars 1813 par l’historien suisse Johann Ludwig Burckhardt, car entièrement ensablé. Élevé en 1265 avant notre ère, le temple était à 200 m plus à l’est et 65 m plus bas à l’origine. Il a été haussé pour le sauver des eaux par un démontage en 1042 blocs de 20 tonnes chacun, « massacrés à la scie » disent les Égyptiens, selon Mo. Il a été remonté en 1968, cinq ans plus tard.

La première salle hypostyle, d’une hauteur de 10 mètres et profonde de 18 est soutenue par huit piliers osiriaques représentant le roi en dieu Osiris, bras croisés sur la poitrine et mains tenant les sceptres osiriens : le fouet nekhakha et le sceptre heka.

La seconde salle hypostyle présente les habituelles scènes d’offrandes, de guerre et de victoire.

Le roi Ramsès aimait beaucoup sa femme préférée Néfertari, ce pourquoi il lui a élevé un temple jumeau du sien. Entièrement creusé dans la roche, il comprend six colosses, quatre de Ramsès et deux de Néfertari. Les guides n’ont pas l’autorisation de parler à l’intérieur des temples, ce qui est heureux puisque la foule y est extrêmement dense. Aussi, Mo nous fait-il un exposé sur le parvis avant de nous laisser un long temps libre pour que nous puissions visiter et photographier à notre aise.

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Jean-Jacques Dayries, Un être libre

« Est-ce que l’on sait où l’on va ? » demande Diderot. Pas sûr. Évidemment, il y a la nécessité : ses gènes, son milieu, son éducation, les circonstances. Mais le chemin n’est pas tout tracé, il faut parfois choisir les bifurcations qu’il offre, au hasard. La liberté, c’est cela : choisir le hasard en fonction de sa nécessité. Il semble que notre époque aime réfléchir sur ce double de la chance et de l’exigence. Ce n’est pas le premier roman qui l’évoque, et j’en ai chroniqué sur ce blog.

Grégoire est un grand-père entrepreneur, qui a créé une société de mode. Il l’a laissée à son fils pour l’organiser et la développer. Aujourd’hui, c’est son petit-fils Jacques qui le conduit à Lausanne en limousine, une grosse Mercedes noire, comme il se doit. Jacques vient juste de sortir de l’école d’ingénieur et croit que tout est calculable, que la vie est une balance avantages/risques, et que la fatalité des nombres règne en maître sur le vivant. Grégoire, son maître, va corriger Jacques le fataliste, comme Diderot le fit en son temps.

Pour le philosophe, la vie est sans cesse mouvement, l’homme sage la prend comme elle vient, en profite et en tire leçon. Grégoire a fait de cette sagesse la sienne, et la fait partager. A son petit-fils tout d’abord, mais aussi à l’infirmière qui l’accompagne à son centre de soins suisse, Muguette ; puis au professeur de philo, rencontré sur le chemin faisant du stop ; puis à Ursula, son ancienne mannequin finlandaise, qui a pris sa retraite à 75 ans à Uzès ; et enfin aux parents de Charles, directeur d’un hôtel de charme qui lui a été recommandé près de Lyon.

Si le Jacques de Diderot contait ses aventures libertines à son maître, le Jacques de Dayries est de son temps – puritain : il conte ses libertinages, mais entrepreneuriaux, y compris sa rencontre avec Chou En Lai et Mao, il y a longtemps, qui a permis ses premiers succès commerciaux. Grégoire use de la liberté avec joie et fantaisie. Un arrêt ? Une rencontre ? Et hop ! On bifurque. Le chemin tout tracé vers le mouroir de luxe n’est pas pour lui, malgré ses presque 90 ans. Il va même trouver une idée grâce à la belle-mère de Charles, un savoir-faire grâce à Ursula, un nom de marque grâce au prof – et lancer une nouvelle société de mode, terroir et durable !

L’enthousiasme est déraisonnable, la raison ne fait que canaliser et orienter la vitalité qui est en vous. La volonté vers la puissance, disait Nietzsche. Il faut avec courage accepter ce qui est et son destin, amor fati, mais croire au fond de soi que là où la volonté de puissance fait défaut, il y a déclin.

Un conte philosophique adapté à notre temps d’incertitudes et de no future.

(Il y aurait quelques remarques de forme pour une réédition future, notamment éviter les noms en début de ligne comme au théâtre, au profit d’incises telles que « dit Untel », ajouter quelque piment d’aventures au périple autoroutier, et éviter aussi les leçons de morale trop lourdes parfois dans le courant du texte).

Jean-Jacques Dayries, Un être libre – La fatalité revisitée par la liberté, 2024, éditions Regards, 128 pages, €19,90

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Temples d’Abou Simbel 1

Nous sommes debout à cinq heures, peu de temps après la prière chantée par le muezzin de la mosquée voisine. Le jour se lève à peine, le soleil filtre ses rayons roses au travers des nuages, à l’horizon des collines est du Nil. Nous avalons juste un café en poudre et hop ! Nous serons les premiers à l’entrée du site qui n’ouvre qu’à six heures tapantes. Nous serons les premiers aussi dans le temple de Ramsès II. Ce sera bientôt la foule, compacte, serrée, sans masques. Pire encore une heure plus tard au temple de Néfertari. Les marchands du temple dans l’allée qui conduit à l’entrée du site ne sont pas encore ouverts, et nous évitons ainsi les accroches commerçantes pour des bibelots et tapis sans aucun intérêt. Les pires sont les gamins, dont la jolie frimousse incite à faire plaisir.

Abou-Simbel est le nom du paysan qui guidait les explorateurs au début du 19e siècle. Ces temples ont été élevés par Ramsès II dès sa montée sur le trône. Le pharaon devait en effet commencer tout de suite l’édification de son temple funéraire car il ne savait pas combien de temps il allait régner ni l’heure à laquelle la mort allait le prendre. Pour des raisons politiques, le grand roi Ramsès a décidé d’élever aussi un temple funéraire aux abords de la Nubie afin de marquer son territoire. Son véritable temple funéraire est dans la Vallée des rois.

Le naos contient quatre dieux : Ptah dieu créateur toujours dans l’ombre, Amon le premier à être caressé par le soleil levant, puis Ramsès et Horus. Nous avons la chance d’être entrés les premiers et de voir, sans personne ou presque, le soleil levant effleurer les statues une à une d’une chaude lumière rose puis dorée. Nous sommes la veille du 21 octobre qui est le jour anniversaire de la naissance de Ramsès II. Le seul autre jour de l’année où le soleil baigne ainsi les statues est le jour de son intronisation, le 21 février.

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Jean-Louis Curtis, Le thé sous les cyprès

Cinq nouvelles dont le décor est l’Italie et le thème l’amour. Avec toutes ses variations, ses permutations, ses désillusions.

Le thé sous les cyprès invite Alma, vieille fille auprès de son papa octogénaire expert en art, à rencontrer Jennifer, la fille d’une amie de son père, et son fiancé Sandro. Un bel Italien dont elle a connu le père, au point de presque se fiancer avec lui. Et puis… la vie l’a reprise et elle est restée vierge. Devant le jeune homme, resplendissant de jeunesse sous sa chemise blanche fluide, elle en a une pointe de regret. Il ressemble tant à son géniteur, Alma songe qu’il pourrait aussi être son fils. Rien de cela n’a eu lieu. Malgré tout, il faut imaginer Alma heureuse, comme Sisyphe.

Pierre et sa femme Yvette visitent enfin Venise, la quarantaine venue et l’aisance enfin conquise. La ville aurait pu être leur voyage de noce, mais ils n’avaient pas d’argent. Ils ont emmené les enfants, deux échalas contestataires de la période 68, cheveux longs, chemise à fleur et dénonciation de l’impérialisme américain et bourgeois sous le moindre prétexte. Pour les jeunes, le garçon en fac de philo et la fille en terminale, Venise est surfaite, même si l’on trouve à acheter – pas cher – des fringues et des bijoux à la mode. Ils critiquent la société de consommation, les gens, les restaurants, les touristes, eux qui ne sont encore que fils et fille à papa. Lequel, bourgeois promu, s’est fait tout seul dans un commerce de vins à Paris dont le fils aîné, 19 ans, a honte devant ses copains hippies du XVIe. Les jeunes en 68 ne sont pas exempts de contradictions, et l’auteur se plaît à s’en moquer gentiment. Ils seront les néo-bourgeois des années socialistes, sous Mitterrand, et leur « rébellion » n’aura duré que le temps de leur excès d’hormones. Mais les parents en souffrent, leur amour filial en est blessé. Au point que le cœur de Pierre entre en crise.

Un jeune Américain, études terminées, fait un grand tour en Europe. James Hoggarty IV est beau, riche, éduqué, issu d’une famille de Pionniers qui a réussi à bâtir une fortune. Il est snob et n’aime rien que se faire valoir, ni personne que lui-même. Ses aventures sentimentales ne sont que superficielles, comme les Yankees savent le vivre, « amis » sans se mouiller, prédateurs sexuels sans s’engager. Cela ne va pas sans crises de dépressions profondes, mais passagères, comme si l’inconscient savait le vide de sa vie. « Ces jeunes gars de la haute, bourrés de fric, qui ont l’air de posséder le monde. – Ils finissent par être possédés ». Ado prolongé jusqu’à la quarantaine, vieux beau qui se force à rajeunir par gymnastique, esthétique et cosmétiques après, vieillard précoce des noces qu’ils font. Ils cherchent l’amour sans jamais le trouver car ils ne s’investissent jamais dans l’autre mais préfèrent l’adulation de miroirs. L’âge venant, les aventures deviendront de plus en plus intéressées. L’amour de soi n’est pas l’amour.

Aldo, le macho italien marié, deux grands enfants, des petits-enfants, vit sa crise de la cinquantaine à Capri avec une jeunette pleine de vie. Il s’accroche bec et ongles à sa jeunesse, sans accepter le temps qui passe ni les siens à accompagner. Il est jaloux des beaux mâles de la marina, jeunes, trapus, athlétiques, tel ce batelier en seul jean qui rame pour eux vers la grotte azurée, puis se baigne nu dans l’eau transparente pour les reflets qu’il donne à ses muscles. Au retour, il ne peut donc s’empêcher de sermonner Sylvana en nuisette transparente, jusqu’à la crise inévitable : elle le quitte. Amour impossible, qui ne tient que par la chair, sans envisager l’âme. Tout comme ces jeunes gars du Midi, dont il voit un spécimen avec un vieil industriel de sa connaissance : « tout leur est bon. Tantôt pour les sous, tantôt pour le plaisir, et de préférence pour les deux ensemble. Rien ne les arrête. » Aldo aussi ne voit de Sylvana que son corps à admirer, à étreindre, pas sa personne. « Elle rayonnait le bonheur de vivre ; il savait que c’était cette vertu, en elle, son infatigable vitalité, qui le subjuguait. Peut-être valait-il la peine de souffrir un peu, si la souffrance était compensée par le bonheur de voir vivre près de soi une créature si revigorante, et de vivre dans la capiteuse irradiation de sa jeunesse. »

L’éphèbe de Subiaco est une statue sans tête de jeune garçon au bord de la puberté, découverte dans une villa de Néron à Subiaco, exposée au Musée national des Thermes à Rome. C’est aussi un jeune homme de 21 ans originaire de Subiaco, Luigino, qui vient la voir à sa descente du train, et que rencontre Minna, allemande de 38 ans habitant Rome, où elle donne des cours de langue. L’éphèbe orphelin, placé à 12 ans comme valet de ferme, est à peine dégrossi par le service militaire et elle se prend pour lui d’une affection quasi maternelle. Elle l’habille, le finance, l’éduque, en fait son amant mais s’efface vite devant ses maîtresses que sa jeunesse attire. Dont Rosemary, une jeune Américaine qui l’épuise, exigeant le coït plusieurs fois par jour et par nuit. Elle lui a promis de l’épouser, mais il ne tiendra pas sur la durée ; ce qu’elle veut, cette puritaine émancipée par les années soixante, est un gros vit qui la fasse jouir, pas un mari avec qui faire sa vie. Minna le pressent et, lorsqu’elle la rencontre à un cocktail d’Ursula, une amie peintre, elle le sait. L’amour n’est pas le sexe, la jeunesse ne le sait pas assez. L’amour est l’attachement, auquel le sexe contribue en ses jeunes années, mais qui se construit sur la durée. Il est plus proche de son amitié pour Ursula, à qui elle veut acheter une œuvre, que de l’obsession sexuelle intéressée de Rosemary.

L’éphèbe de Subiaco a donné un film, Chère Louise, avec Jeanne Moreau, réalisé par Philippe de Broca et sorti en 1972 (pas de DVD référencé).

Jean-Louis Curtis, Le thé sous les cyprès (nouvelles), 1969, J’ai lu 1972, 307 pages, occasion €5,84

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Les livres de Jean-Louis Curtis déjà chroniqués sur ce blog

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Vers Abou-Simbel

Après le déjeuner de purée de sésame, de tajine de poisson et de frites, de banane et d’orange, le bateau fonce sur Abou-Simbel pour que nous puissions voir le temple depuis le large, comme le pharaon le faisait lorsqu’il venait en visite il y a 3300 ans et 65 m plus bas. Car le temple a été remonté de cette hauteur et a été déplacé de 200 m pour rester sur la colline ; du large, nous en voyons la coque artificielle de l’arrière en béton. Nous faisons un tour d’honneur avant de repartir dans une anse du port, près du pont où s’effectue l’amarrage. Des gamins de pêcheurs piaillent et crient, allant même jusqu’à se baigner, mais tout habillé selon la pudeur rigoriste néo-islamique, un seul torse nu. Pourtant, ils sont cachés par les herbes et nul ne peut les voir.

Nous faisons un petit tour dans le quartier où s’ouvrent des boutiques le long de la rue principale. Nous croisons des commerçants, dont un avec sa machine à pain qui les enfourne sur une plaque tournante dont la durée de révolution suffit à cuire la pâte. Comme toujours, nous avons droit à des gamins accrocheurs, intrigués par ses touristes différents de ceux qui passent en car climatisé.

Nous allons assister, sauf Prof qui le snobe, au son et lumière de 18h30 qui dure 50 minutes devant le temple d’Abou-Simbel. L’ensemble est assez banal, le texte grandiloquent n’apporte pas grand-chose, l’intérêt principal est de voir les deux temples de Ramsès II et de Néfertari illuminés. Plus d’Espagnols que de Français ce soir et nous devons porter les écouteurs de traduction.

Nous ne dînons qu’après de jus de tamarin, d’une soupe minestrone, d’un curry de légumes et de bœuf, d’une salade mixte et de gombos épicés, enfin de melon d’eau. À midi, le plat principal était présenté en barquette d’aluminium comme s’il était décongelé. Peut-être le cuisinier a-t-il préparé en grande quantité ses plats à terre pour se simplifier la vie et les servir selon nombre de convives ?

C’était notre dernier jour de navigation. Nous nous couchons tôt car nous nous levons à cinq heures pour être à l’ouverture des temples d’Abou-Simbel avant tout le monde.

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La chambre du fils de Nanni Moretti

Un ménage italien moyen à Ancône, port italien sur la côte adriatique. Giovanni, barbu, dans le vent, est psychanalyste (Nanni Moretti), Paola travaille dans une maison d’édition (Laura Morante). Ils ont deux adolescents, Irene en seconde (Jasmine Trinca) – prononcez iréné – et Andrea en fin de collège (Giuseppe Sanfelice, bien que 17 ans au tournage). L’atmosphère est très familiale, petit-déjeuner et dîner en commun, conversation apaisée, parents qui se préoccupent des enfants, cohésion du chant dans la voiture. Le père assiste aux matchs de basket de sa fille et de tennis de son fils ; il lui semble que la fille a plus d’esprit de compétition que le fils. Mais il aime se sentir en sa compagnie et courir avec lui au matin. Même si son attitude est un peu artificielle, notamment lorsqu’il se prend à essayer de faire les gestes du sport devant son fils avec la maladresse de sa quarantaine.

Un jour, le principal du collège l’appelle (Renato Scarpa) : Andrea et son copain Luciano (Marcello Bernacchini) sont accusés d’avoir volé une ammonite en cours de sciences naturelles ; il s’agit d’un fossile rare. A force de discuter et d’argumenter, l’accusation est abandonnée sous la pression des parents. Pourtant, Andrea l’a bel et bien « emprunté » avec son copain pour « faire une blague », mais l’ammonite s’est cassée – il l’avoue à sa mère mais n’ose le dire à son père.

Ce pourquoi, lorsqu’un dimanche matin il part faire de la plongée sous-marine avec bouteilles dans les rochers, et qu’il meurt d’embolie pour avoir paniqué sous une grotte et lâché sa bouteille, le doute subsiste : s’est-il volontairement donné la mort par honte de lui-même ? Les patients de Giovanni lui en racontent de bien tristes sur le suicide, la névrose maniaque, la dépression, le sentiment de ne rien valoir… Justement, en ce dimanche matin, le père avait persuadé le fils de venir courir avec lui, et c’était décidé, au moment où un patient suicidaire avait téléphoné pour dire qu’il allait très mal. Le psy avait lâché sa famille pour se rendre chez son patient ; le père avait abandonné son fils à son destin. Il ne se le pardonne pas.

Quant à la mère, ce sont de grandes démonstrations d’émotions, pleurs et tremblements, refus de parler, chambre à part. Une hystérie à l’italienne plutôt pénible à voir pour les non-Italiens. Elle remarque au courrier une lettre adressée à son fils décédé et l’ouvre. C’est une lettre d’amour d’une copine rencontrée le dernier jour des vacances dernières, où Arianna (Sofia Vigliar) avoue à Andrea qu’elle s’est entichée de lui. La mère, curieuse et probablement un brin jalouse, veut la rencontrer. Le père trouve cela presque indécent. Ces deux tempéraments sont voués à s’opposer, donc le couple à se séparer.

Lui tente d’écrire à Arianna mais rien de simple ne lui va ; elle lui téléphone carrément et se heurte à une réticence de la fille car le temps a passé. Elle n’a jamais revu Andrea, dont on peut supposer qu’il avait à peine 15 ans, mais ils se sont écrit et le fils lui a envoyé des photos de sa chambre avec lui en situation, prises au déclencheur automatique. C’est un fils intime, bien que décent (rien à voir avec les selfies qui vont sévir dans les années Smartphone) ; il sourit et blague sous sa table ou sur son lit. Un fils que son père découvre, finalement. Il croyait le connaître mais l’adolescent réservait son coin secret, comme tous les ados. Dès lors, à quoi sert la psychanalyse si l’on ne parvient pas même à connaître son propre enfant ? Les patients, bien qu’attachés à leur séance et à leur psy de façon névrotique, disent que cela leur sert peu. L’un même casse tout dans le bureau lorsque Giovanni lui dit qu’il arrête la profession.

La fille qui leur reste, Irene, survit mais ses parents la délaissent. Elle devient agressive, se fait pénaliser au basket. On s’occupe du passé, pas du présent. C’est Arianna surgissant à l’improviste, lors d’une visite en passant, qui va remettre les pendules à l’heure. Giovanni la reçoit, voit les photos de la chambre du fils ; il comprend qu’il le connaissait peu. Paola revient du travail et s’amourache de l’ex-fiancée de son fils, qu’elle embrasse et étreint comme une bru. Mais Arianna a un petit copain, Stefano (Alessandro Ascoli), qui l’attend au pied de l’immeuble ; ils vont passer quelques jours en France en stop. Le temps passe, les amours changent, la vie continue. Andrea est mort, on ne saura jamais trop pourquoi ; Arianna est passée à autre chose, elle donne l’exemple à suivre. Irene le conçoit, les parents s’en aperçoivent. Ils accompagnent les deux ados, pour prolonger leur enfance et le sentiment qu’ils ont de leur responsabilité de parents, jusqu’à la frontière française. Si les ados sont si secrets envers leurs parents, n’est-ce pas parce que ceux-ci ne les reconnaissent pas en presque adultes ?

Naïveté du père et psy lorsqu’il demande à sa femme en désignant Arianna et Stefano : « tu crois qu’ils sont ensemble ? » Englué dans sa routine familiale et professionnelle, Giovanni a perdu le contact avec la réalité. Il ne voit ses patients qu’au travers des concepts et ses enfants que d’après l’image qu’ils donnent. La vraie vie est ailleurs… Mais, dans le deuil, il se referme sur lui-même au lieu de s’ouvrir aux monde et à ceux qui restent.

Film un peu lourd, certaines scènes trop appuyées privilégiant l’émotion à la psychologie, ce qui donne des caractères peu fouillés. Le père est omniprésent mais on en sait peu sur la mère, la fille, et surtout le fils. Je n’ai pas trop aimé, le film est déjà daté…

Palme d’or Festival de Cannes 2001

DVD La chambre du fils, Nanni Moretti, 2001, avec Nanni Moretti, Laura Morante, Jasmine Trinca, Giuseppe Sanfelice, Stefano Abbati, Universal Pictures 2002, 1h35, €21,30

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Arthur C. Clarke, 2001 l’odyssée de l’espace

Arthur C. Clarke fut un auteur génial de science-fiction, décédé en 2008. En 1968, lors de l’écriture de ce roman, il n’était pas optimiste pour sa planète (avec la guerre du Vietnam, la menace nucléaire soviétique, la pollution, les famines), mais très optimiste sur le futur de l’humanité. L’homme n’avait pas encore posé le pied sur la lune (ce sera fait un an après) qu’il imagine déjà un voyage vers Jupiter (« la plus grosse ») et Saturne, là où…

Mais reprenons au début. Il y a trois millions d’années, des pré-humains poilus vivaient dans des cavernes en Afrique et les mâles se défiaient à grands cris de part et d’autre d’un ruisseau ; les femelles étaient violées au jour le jour et mouraient si elles étaient blessées. Le cerveau de ces homininés n’était pas très développé, analogue à ceux de nos jeunes de banlieue si l’on en croit leur comportement. Mais un jour… un monolithe de cristal noir apparaît dans la vallée. Il est de proportions idéales, 1x4x9, les trois nombres premiers, et semble absorber la lumière. Lorsqu’ils s’approchent, les bêtes humaines semblent un peu moins obtuses ; des gestes se développent, l’homininé apprend sans le vouloir, tiré vers l’intelligence par une civilisation bien plus avancée.

« Extra »-terrestre ? Pas sûr. Peut-être une humanité d’il y a longtemps, tellement évoluée qu’elle a quitté la chair pour n’être plus que pur esprit, ondes et corpuscules, pouvant ainsi naviguer dans l’univers entier aussi vite que la lumière. Cet « esprit » de l’univers, étape ultime de la « vie » qui y est née, pratique la sélection comme le fermier pour ses vaches : il explore les innombrables planètes et, là où il voit une lueur d’intelligence, encourage par monolithes l’évolution des êtres.

C’est bien plus clair dans le livre que dans le film qu’en a tiré Stanley Kubrick la même année (chroniqué sur ce blog), surtout sur la fin. Dans le roman, le fil conducteur est l’Évolution – programmée. Dans le film, le réalisateur s’intéresse surtout à la technique, au coup d’État de l’ordinateur de bord du vaisseau spatial HAL 9000 (Carl en français pour Cerveau Analytique de Recherche et de Liaison).

Après trois millions d’années, l’humanité dans sa gloire scientifique s’est enfin installée sur la lune. Dans le cratère Tycho, le plus grand, elle y trouvent une Anomalie Magnétique de Tycho (ATM-1) : un monolithe de cristal noir. Un grand savant vient l’observer lorsque la poussière qui le recouvre est enlevée et, lorsque le soleil se lève, une puissante onde radio part dans l’univers, comme un condensateur qui libère son énergie. L’onde vise Saturne, d’où une expédition programmée en secret par les Américains pour y aller voir.

Explorator 1 est ce vaisseau, piloté par deux hommes et un ordinateur, plus trois techniciens en hibernation qui ne seront réveillés qu’à proximité de Saturne, six ans plus tard. C’est un voyage sans retour, même si un Explorator 2 est en train d’être construit pour rapatrier les astronautes par la suite. Tout se passe dans la routine, l’ordinateur assure la maintenance. Jusqu’au jour où il annonce aux deux hommes qu’un élément de l’antenne est défectueux et doit être réparé. L’un d’eux sort et le remplace, mais l’élément, une fois testé, ne montre aucune anomalie. La Terre, informée, teste elle aussi mais soupçonne plutôt une anomalie de l’ordinateur, un conflit de programmes.

Alors la machine Carl décide de prendre les commandes et d’éliminer les gêneurs. Une machine n’est pas intelligente, même si l’on parle d’IA, l’intelligence artificielle. Une machine est aussi conne qu’un guichet de Sécurité sociale où, si vous n’avez pas les bons papiers, vous vous heurtez à un mur de stupidité. Carl est programmé pour accomplir la Mission, même seul s’il le faut. L’humain lui est une gêne ? Il le supprime – sans état d’âme (puisqu’il n’en a pas). Voilà où est le danger de l’IA : confier à des robots (algorithmes et machines automatisées) des décisions vitales pour les humains de chair.

Son compagnon tué par la machine, au prétexte de changer une fois de plus l’élément défectueux, les hibernants sacrifiés en relâchant tout l’air du vaisseau par l’ouverture des sas, Bowman se retrouve seul, ayant réussi, par son astuce humaine, à échapper au danger systémique de la machine. Plus simplement que dans le film, il va débrancher les cartes mémoires supérieures de Carl pour le rendre légume, et prendre lui-même les commandes du vaisseau. La Terre lui révèle la mission, qu’il ne connaissait pas pour des raisons « de sécurité » (la paranoïa militaire) : joindre Saturne, approcher au plus près son satellite Japet, étonnamment brillant comme un œil qui regarde l’espace.

De plus près, l’œil a une pupille, un gigantesque monolithe de cristal noir de 900 m de haut, sur lequel Bowman décide de se poser en capsule, quittant le vaisseau où il est seul. Le monolithe se révèle un vortex, une sorte de trou noir qui est une « porte aux étoiles », permettant de passer d’un monde à l’autre, d’un bout de l’univers à un autre. La capsule est aspirée, Bowman incité à entrer dans un module extérieur… qui ressemble à une chambre d’exposition « vue à la télé ». Ce qui est d’ailleurs le cas : l’intelligence qui conçoit ce module se fonde sur des émissions télévisées terrestres d’il y a deux ans.

Le roman est dès lors bien plus clair que le film : Bowman est « initié » par les intelligences supérieures ; son corps ne lui sert plus et il « renaît » dans un bébé, lequel joue un temps avec un bloc de cristal, l’équivalent du monolithe pour les pré-humains. Mais l’homme est désormais bien plus intelligent et il saisit très vite : il devient comme les autres intelligence désincarnée, pur esprit. Ce qui lui permet de revenir sur la planète Terre juste à temps pour stopper une guerre nucléaire. L’Enfant est désormais maître du monde et ne sait pas encore ce qu’il va en faire.

Arthur C. Clarke, 2001 l’odyssée de l’espace, 1968, J’ai lu 2022, 288 pages, €7,90, e-book Kindle €9,99

DVD 2001 l’odyssée de l’espace (2001 : A Space Odyssey), Stanley Kubrick, €7,02, Blu-ray €9,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaires)

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Oiseaux du lac Nasser

Nous sommes à la moitié du séjour. J’ai passé une bonne nuit et mes narines s’ouvrent au petit matin aux odeurs d’eau douce et de terre, le plaisir du bateau. Le petit-déjeuner est à sept heures, une heure plus tard que d’habitude. Nous sommes tous levés avant. Les faucons ont leur nid un peu plus haut sur les rochers, ils surveillent les alentours.

Hier soir, un lézard et une araignée assez gros ont tenté de pénétrer sur le bateau par le câble d’amarrage. Ils ont été chassés à coup de balai, engendrant une cavalcade qui nous a un moment inquiétés. Les pêcheurs sont partis tôt ce matin en barques et leurs cabanes sont désertes. Ils vivent ici à l’année mais pas tous en même temps ; chacun passe trois mois, sauf le mois interdit qui se situe en mai.

Après un petit-déjeuner d’omelette et de Vache-qui-rit, nous partons pour deux heures de randonnée. L’objectif est de « voir les oiseaux ». Sur les rives où pousse le tamaris et le roseau, de nombreux oiseaux ont leur nid : les aigrettes, les hérons cendrés, les vanneaux à éperon, même les cigognes. Nous les voyons surtout de loin, nous sommes trop agités et trop bruyants pour eux. En revanche, d’innombrables traces marquent le sable ocre : les chèvres, un félin, le renard des sables, le lézard, les serpents. Des trous de fourmi-lion parsèment le sable. Tous les serpents ondulent vers l’eau.

Le campement du chevrier et (probablement) de son fils n’est pas établi au bord de l’eau, les fauves et les reptiles vont boire, mais à l’intérieur, sur le désert. Les matelas sont dressés sur des armatures de lit surélevé pour éviter les rampants. Pas de troupeau en vue, ni de chevrier. Des toiles d’araignée indiquent qu’ils sont partis depuis un moment, le troupeau ramené à son propriétaire, comme en témoigne un carnet à spirale laissé là qui liste une série de courses avec leur prix pour se faire rembourser. Un abri en briques séchées permet d’entreposer quelques bidons tandis qu’un enclos non terminé protège un peu les chèvres. Le sol est parsemé de crottes de bique et une chèvre morte pue dans un coin. Le coup d’un serpent, peut-être.

Nous retournons au bateau par une boucle dans le désert. La marche dans le sable est toujours aussi pénible au col du fémur, mais dure aujourd’hui moins longtemps. À 10 heures, nous sommes de retour sur le bateau où un grand gobelet de tamarin sucré bien frais nous attend.

Nous avons visité à l’aller les abris des pêcheurs. Une allée bordée de plantations d’herbes aromatiques, de basilic, de citronnelle et d’un plan de pastèque aboutit aux baraques qui sont ouvertes sur un côté. Des centaines de pains sans levain sèchent sur une claie et sur le pont d’une vieille barque. Des mouches agaçantes nous harcèlent lorsque nous sommes près des côtes la journée et les moustiques le soir.

Navigation et lecture jusqu’à une dune de sable jaune d’œuf qui tombe dans le lac. Le bateau amarré à la rive, nous pouvons à nouveau nous baigner. L’eau est encore glauque mais moins chargée cette fois, surtout rafraîchissante. L’un des hommes se baigne avec nous, non par plaisir mais pour déboucher une canalisation sous la coque. La plage est en pente et Prof s’y vautre, le roi n’est à ce moment-là pas son cousin.

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Patricia Highsmith, L’amateur d’escargots

Un recueil de onze nouvelles inégales, préfacé par Graham Greene. « Claustrophobie et irrationnel », dit-il en parlant de l’univers de l’autrice, née au Texas et terminant sa vie en Suisse en 1995. C’est que la vie même est sans raison et que les gens s’enferment dans leur existence sociale sans remède.

Patricia a une fascination pour les escargots, ces êtres lents qui portent leur maison sur leur dos et baisent entre eux, à la fois mâles et femelles. L’amateur d’escargots est un financier qui les élève ans son bureau et observe leurs comportement, tout comme l’autrice observe ses contemporains. Au point d’en être envahi jusqu’à succomber sous leur poids. Dans A la recherche du ***Claveringi, le professeur Claver part explorer seul une île déserte où, dit-on, les escargots sont géants, trois mètres de haut adultes. Il n’en reviendra pas tant ces petites bêtes, format géant, sont devenues des monstres.

Autre fascination pour les enfants, ou plutôt leurs rapports avec les adultes. La terrapène est une tortue qui se mange et que le gamin de 11 ans découvre dans le sac à provision de sa mère, égocentrée qui vit seule avec lui et veut le garder bébé, lui laissant des culottes ultra-courtes à son âge alors que les autres garçons portent déjà depuis un an des pantalons. Elle le gifle lorsqu’il n’obéit pas et tue la tortue en la plongeant vivante dans l’eau bouillante sous l’œil du garçon. Lequel en est traumatisé, ayant houé avec elle. Il va se venger, et c’est bien ainsi, même si ce n’est pas légal. L’héroïne est, à l’inverse, une jeune fille devenue gouvernante de deux beaux enfants de 9 et 5 ans, un garçon et une fille de la bourgeoisie américaine,jouant en salopette « sans chemise dessous » lorsqu’elle fait leur connaissance. Elle leur lit des livres, les surveille, leur donne leur bain. Elle est amoureuse de cette vie familiale dans la grande maison paisible, et de ces enfants à la peau douce et au fin duvet blond sur le dos. Jusqu’à vouloir les « sauver » d’une catastrophe qui, puisqu’elle ne survient jamais, doit être provoquée… Terrifiant !

La condition des femmes est aussi l’objet d’observation. Quand la flotte était à Mobile décrit une jeune fille chassée de chez elle à l’adolescence puis devenu pute à matelots avant d’être épousée par un rigide qui la séquestre dans sa ferme et la bat, bien qu’elle fasse tout bien, ménage, cuisine, travaux. Elle l’endort au chloroforme acheté pour le vieux chien, et s’enfuit. Elle sera retrouvée sur demande du mari et retrouvera sa geôle. Quant à Mme Afton, elle fantasme un mari sportif auprès d’un psy, lequel la met sous emprise, alors qu’elle l’a inventé. Les larmes d’amour décrivent deux vieilles filles qui vivent ensembles et se haïssent, tout en ne pouvant se passer l’une de l’autre. C’est cruel, surtout pas le sentiment de solitude et d’enfermement que cela révèle.

Il est d’autres nouvelles avec une chatte et un « yuma », animal mystérieux, une amoureuse dépitée de ne recevoir aucune réponse et un amoureux de même, lequel va imaginer lui donner un faux espoir… En bref la vie, terne et tranquille, bouillonnante de passions rentrées et d’hypocrisies sociales. Un univers para policier qui ne parle pas de meurtre, mais pire, d’une existence vouée au rocher de Sisyphe.

Patricia Highsmith, L’amateur d’escargots (The Snail Watcher and other stories), 1945-1970, Livre de poche 1991, 312 pages, €7,20, e-book Kindle €7,49

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Temple d’Amada et tombe de Pennut

Nous nous levons à six heures comme d’habitude pour un petit-déjeuner à 6h15. Le départ est fixé tôt, à sept heures, avant que le soleil ne soit trop haut car nous avons trois heures de marche plus une heure et quart de visites. Nous allons voir deux temples décorés, colorés, et une tombe de prêtre important. Tous ces monuments ont été démontés et remontés au-dessus du Nil lors de l’élévation du barrage Nasser.

Nous partons depuis le bateau avec nos sacs marcher sur le sable ocre parsemé de pierres noires volcaniques et d’inclusions de grès. La marche est vite pénible aux genoux et au bas du dos car les chaussures chassent sur le sable et mettent en tension la position du corps. Avec la chaleur qui monte et devient vite accablante, plus de 35° au soleil. Mo a senti que le groupe était d’un âge certain, nous avons tous dépassé l’âge de la retraite, et fait sa première pause au col après une montée d’où nous pouvons voir le lac et sa descente vers les temples. Nous ferons deux autres pauses avant d’entamer la descente finale, plus facile aux genoux, dont une pour faire des photos à la mode comme sauter en l’air devant le paysage ou lancer une poignée de sable, le genre de niaiserie qui plaît sur les réseaux. Le paysage est désertique, fort semblable au Sahara des Tassili. Des traces se lisent bien sur le sable où l’on voit même quand le fennec se met à courir.

Lors de la première pause au col, Mo a parlé du militaire qui aurait dû nous accompagner mais dont il est bien content qu’il ne l’ait pas fait. Cela fait bizarre aux touristes de se voir maternés par un homme armé. Lui n’a pas fait son service militaire, ni Prof, ni le mari non plus. Je suis donc le seul à l’avoir fait dans le groupe. En Egypte, l’engagement est possible dès l’âge de 16 ans pour les garçons comme pour les filles. La conscription est normalement à 18 ans et dure de 14 à 36 mois, suivie d’une période de réserve obligatoire de 9 ans. La longueur du service actif dépend de son niveau d’éducation. L’armée est souvent une promotion sociale pour les peu éduqués ; elle gère (comme au Pakistan) des banques, des entreprises, des compagnies de navigation et de travaux publics.

Nous avons droit à un bref repos musculaire à l’ombre du premier temple de Derr en attendant que Prof, en short et sandales mais T-shirt, ait fini de discuter des paramètres de son dernier mobile Samsung avec Mo, appareil qui capte enfin dans sa province et qu’il a acheté en début d’année.

Le temple d’Amada se dresse dans un paysage entre désert et Nil ; il est le seul vestige des temples construits en Nubie lors de la XVIIIe dynastie. Il a été érigé sous les règnes de Thoutmôsis III, Amenhotep II puis agrandi par Thoutmôsis IV afin d’y faire son propre temple des millions d’années. Les scènes sculptées dont la couleur a été préservée par le plâtrage des chrétiens, représentent un bandeau supérieur pour Thoutmôsis III vénérant Amon et un bandeau inférieur pour Amenhotep II devant Rê-Horakhty. Le temple ne pouvant être démonté a été déplacé en son entier avec des cerclages de fer, des poutrelles en béton sous son assise, et son dépô

t sur une plate-forme munie de roues sur des rails. Cela sur 2,6 km et plus haut de 65 m.

Je l’ai plusieurs fois noté, l’intérieur des temples sent la goyave et je comprends pourquoi : ce sont des produits pour chasser les scorpions et les serpents que les gardiens répandent avant notre arrivée. Un gros scorpion jaune a d’ailleurs été capturé par le gardien qui lui a ôté sa queue à venin. Il ne pourra plus se nourrir et mourra.

Juste avant le bateau, la tombe de Pennut, officiel important probablement prêtre sous Ramsès VI (1143-1136 avant). Le pharaon est peint sur le mur est, ce qui est un honneur. D’autres murs contiennent des passages du Livre des morts.

À notre retour, ce n’est pas du karkadé cette fois mais du tamarin qui nous est servi glacé et sucré. Je trouve cela très bon. Le déjeuner est végétarien mais beaucoup trop copieux, comme si nous avions marché non pas trois heures mais trois jours : sur une assiette de riz sont posées en dôme des pâtes puis des spaghettis, le tout surmonté de lentilles sauce tomate, ail et piment, et d’oignons frits carrément brûlés. En dessert, c’est encore un farineux, une banane des rives du Nil. Une formation du cuisinier égyptien à la diététique, même sommaire, serait la bienvenue.

Nous bullons sur le pont supérieur abrité en lisant ou en écrivant. Une hirondelle du Nil vient lancer sa trille aiguë, posée sur le bastingage du pont supérieur où nous sommes. Elle réclame des miettes ; il y en a tous les après-midis à l’heure du thé avec le cake, et elle semble s’en souvenir d’un voyage à l’autre.

Au sud d’Assouan, sur une île, un fort romain n’a pas été déplacé ; il se nomme Kasr Ibrim. Il est en ruines et nous nous contentons de le longer sans nous y arrêter. A l’époque, avant le barrage, il était situé sur une falaise qui surplombait de 60 m le site d’Aniba où siégeait le gouverneur de la province. Sur la rive, les pitons sont en forme de pyramide, les Égyptiens n’ont rien inventé et ont copié les abords du désert de Nubie.

La crique sur une île du lac Nasser près de Toshka est occupée par des pêcheurs, amis du capitaine. Ils rentrent d’ailleurs en barque de leur travail du jour et s’installent devant leurs cabanes montées comme des bidonvilles ; ils y font du feu et la cuisine tout en discutant jusque fort tard dans la soirée. Avec notre équipage, bien entendu. Le cuisinier fou nous refait un repas plantureux : soupe des restes de midi, trop salée, boulettes de viande, poivrons et courgettes farcies, dessert à la noix de coco.

tombe de pennut

tombe de pennut

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Chow Ching Lee, Concerto du fleuve Jaune

Ce récit est la suite du Palanquin des larmes, publié en 1973 sous l’impulsion du journaliste Georges Walther, et déjà chroniqué sur ce blog. Chow Ching Lee est née dans la Chine féodale, mariée à 13 ans, mère à 14 ans, chassée de son piédestal bourgeois par la Révolution maoïste, réfugiée à Hong Kong puis exilée à Paris après avoir appris toute jeune le piano. Concerto du fleuve Jaune commence alors qu’elle a fait venir en Europe ses deux enfants, son fils Paul (Po) qui réussit bien à Cambridge, et sa fille Juliette (Lin) qui habite avec elle et son nouveau mari M. Tsing.

Mais l’ingénieur M. Tsing est jaloux, routinier et violent. La vie n’est qu’engueulades et orages. Chow Ching Lee, peu solide malgré sa volonté de s’en sortir et sa foi bouddhiste aux limites de la superstition, reste engluée dans les rets des hommes. Un certain Alain est amoureux d’elle, après son beau-frère Fong ; elle ne peut se dépêtrer ni de l’un ni de l’autre car elle ne sait pas dire non. Elle s’en rend compte avec sincérité sur la fin, lorsque sa fille est bouleversée. « C’est moi qui, à cause de ma vie sentimentale désordonnée, ai fait tout ce mal. Soudain, je me sens honteuse, indigne ». C’est un peu tard…

Pour être indépendante, Chow ouvre une boutique de vente d’articles chinois et d’antiquités dans la Quartier latin. Cela prospère, elle terminera en femme d’affaires avec sa fille à la vente et son fils à la comptabilité. Mais elle veut remercier son pays (et d’en être sortie à temps) en reprenant le piano, qu’elle a appris avec la grande Marguerite Long. Pour cela monter à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées, le Concerto pour piano et orchestre dit « du fleuve Jaune », « une très intéressante rencontre de la musique chinoise avec les instruments occidentaux », dit-elle. Cela lui permettra « d’honorer sa famille » qui a souffert à cause d’elle, « la capitaliste » – bien que n’y étant pour rien, ayant été mariée forcée avec un héritier de Shanghai. Le concert a eu lieu en décembre 1973 et ce fut un succès, moins peut-être en raison du talent pianistique de Chow Ching Lee qui avait eu du mal à le travailler, que du symbole politique qu’il représentait, l’année où la Chine Pop était reconnue par les États-Unis après être entrée à l’ONU.

C’est un destin de femme, née au Moyen Âge et entrée dans la modernité grâce à son obstination. Elle est féministe de fait, non de papier. Elle voit la Chine telle qu’elle est, avec ses grandeurs et ses petitesses, au-delà de la propagande et des fantasmes. Ce pourquoi il faut relire Chow Ching Lee.

Chow Ching Lee, Concerto du Fleuve jaune, 1979, Robert Laffont 2001, 278 pages, occasion €5,13, existe aussi en poche J’ai lu, non référencé occasion

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Débat polygamie

Nouvelle rêvasserie aux étoiles. Le dîner comprend une soupe avec des pâtes langue d’oiseaux, du poulet aux épices, des spaghettis et de la semoule à la mélasse en dessert, très étouffe–chrétien. Mo veut absolument nous initier au jeu de cartes intitulé Uno. Je n’en ai jamais entendu parler et c’est la première fois que j’y joue ; autant dire que j’en ai oublié les règles quasiment aussitôt. J’ai apporté un jeu de tarot, fort en vogue dans les groupes il y a vingt ans, mais cela n’intéresse aujourd’hui plus personne, semble-t-il. Ce doit être trop compliqué par rapport au Uno.

Un « débat », qui est surtout un monologue de Mo, est entrepris (par lui) sur la polygamie. Il tient absolument à nous convaincre que ce n’est pas l’horreur qu’il croit que nous croyons. Il est musulman, donc respectueux du Coran qui autorise un homme à prendre plusieurs femmes, mais avec des conditions. Il faut pouvoir l’entretenir, avoir l’assentiment de sa première épouse, respecter le dû de chacune – en bref, ce n’est pas très bandant. Il n’y aurait que 182 000 hommes seulement en Égypte à avoir plusieurs épouses, en général deux.

Nous sentons Mo agacé par les préjugés des Occidentaux sur le sujet. Il nous donne l’exemple de son grand-père, fervent musulman, qui a eu deux épouses. Mais il a demandé son accord à la première avant de prendre la seconde. Il voulait des fils pour cultiver les hectares de champs fertiles dont il avait hérité de son propre père dans le delta. Il a eu quatre fils et deux filles avec la première épouse, deux fils et trois filles avec la seconde. Il les traitait sur un pied d’égalité. Mo considère ses oncles tous au même niveau.

Il nous donne un autre exemple, bien que nous ne mettions aucune objection. L’un de ses oncles justement, marié à 16 ans avec une fille de 12 ans. Il était très amoureux mais est resté trente ans sans aucun enfant. Son épouse lui a demandé de prendre une seconde femme pour faire des héritiers, mais il est resté stérile, c’était de son fait. La seconde épouse avait déjà une fille car elle était divorcée d’un mariage précédent. Cette fille a engendré des fils.

Pour Mo, chez les musulmans, toute la famille est fondée sur la transmission du père au fils. Les filles sont respectées, mais secondaires. L’héritage revient toujours pour moitié au mâle le plus proche du décédé, soit son fils, soit son frère. Il nous conseille de lire le roman d’Alaa El Assouani né en 1957 (El Aswany en globish), L’Immeuble Yacoubian, qui décrit bien la vie quotidienne des Egyptiens du Caire des années 1930 aux années 2000.

Ce « débat » doit faire partie des instructions données aux guides pour faire valoir la culture musulmane en Egypte.

Mo nous demande cependant, mi-figue, mi-raisin, quoi dire pour draguer une gazelle étrangère. Ce n’est pas simple, il y a longtemps que cela nous est arrivé. Il faut sans doute la surprendre, s’intéresser à elle, la faire rire, se montrer protecteur. Il semble que Mo vive sa crise de la cinquantaine. Musulman moraliste qui réprouve l’adultère, il qui est tenté de goûter aux chairs mécréantes qui, selon lui, ne demandent que ça. Ce qui ne serait pas pêché selon les imams.

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Cujo de Lewis Teague

Tiré d’un roman de Stephen King paru en poche, ce film est d’une horreur absolue (réservée aux plus de 12 ans sous peine de cauchemars). Jamais peut-être le cinéma n’avait torturé autant un petit garçon à l’image. Stephen King a creusé l’angoisse la plus profonde d’un enfant, celle d’être croqué par un monstre. Le mythe de l’Ogre – sauf qu’un fait divers réel l’a inspiré.

Tout commence comme d’habitude par les scènes d’une vie idéale d’un couple idéal dans une maison idéale au milieu d’un paysage idéal. Vic Trenton (Daniel Hugh Kelly) est cadre dans la publicité et bien payé, sa femme Donna (Dee Wallace) lui a donné Tad, leur petit garçon blond (Danny Pintauro). Un amour de gosse qui, à 6 ans, a peur des monstres du placard (comme Stephen King). Son papa le rassure et écrit même un exorcisme à prononcer le soir pour qu’ils disparaissent. Ils habitent une grande maison de bois sur la côte californienne, et lui roule en Jaguar type E rouge, tandis que sa femme achève une vieille Ford Pinto, bagnole pourrie célèbre pour ses défauts de conception. Parallèlement, Cujo est un saint-bernard de cent kilos, le meilleur ami des enfants dont son maître Brett Camber, 13 ans (Billy Jayne), fils d’un garagiste à quelques kilomètres de la ville, en pleine campagne. Cujo adore batifoler et poursuivre les lapins qui pullulent dans les prés verdoyants.

Puis tout se dégrade. Cujo chasse un lapin qui se réfugie dans une petite grotte hantée par des chauves-souris. Agacées par ses aboiements idiots qui les réveillent en plein jour, l’une d’elle le mord au museau. Le chien se retire, blessé. Donna continue de subir les avances de Steve Kamp (Christopher Stone), un ami de lycée avec qui elle a récemment trompé son mari mais le regrette. Lui ne l’entend pas de cette oreille et la poursuit de ses assiduités en profitant de l’absence du mari. Lequel a vu l’une de ses pubs télé contestée par le client et doit régler le problème par un déplacement de dix jours. Dans le même temps, la Ford Pinto hoquette et doit être réparée. Il n’a pas le temps de s’en occuper avant son départ et sa femme doit la mener au garage dans les collines, où Vic a découvert un artisan efficace et disponible, celui de Joe Camber (Ed Lauter) alors que celui de la ville est engorgé.

L’épouse du garagiste a gagné 5000 $ à la loterie et a fait cadeau à son mari d’une machine pour son garage ; elle demande en retour de pouvoir partir une semaine chez sa sœur avec leur fils Brett. Lequel a bien vu que leur chien Cujo avait une attitude agressive et qu’il bavait, mais sa mère lui dit que son père s’en occupera lorsqu’il va le nourrir et qu’il ne faut pas lui en parler avant de partir car cela pourrait remettre en cause leur séjour. On le voit, remettre à plus tard les ennuis ne conduit qu’à en attirer de pires.

Vic part, Donna emmène la Ford au garagiste, accompagnée de Tad. Il fait chaud, c’est l’été, grand soleil sur la Californie. Mais Joe Camber n’est pas là et la maison est vide. En fait, voulant profiter de l’absence de sa femme et de son gosse, l’artisan primaire a voulu entraîner son ami et voisin aussi vulgaire que lui Gary (Mills Watson) pour un festival de « bières, putes et baseball » – c’est dire le niveau. Mais Gary ne répond plus. Agacé par le bruit des canettes de bière que Gary déverse sur son tas d’ordures, le chien Cujo l’a attaqué et bouffé. Lorsque Joe s’introduit dans la maison, Cujo le trouve et, bien qu’étant son maître, lui fait son affaire. Il est devenu un chien enragé. Comme quoi les chauve-souris, affectionnées des Chinois, donnent diverses maladies dont le Covid 19 est la dernière mais la rage depuis longtemps.

Dès lors s’enclenche la tragédie : personne n’est présent, ni à la maison des Trenton, ni à celle des Kemp. La Ford Pinto rend l’âme dans la cour du garage, impossible de redémarrer et la batterie ne tarde pas à s’épuiser, éliminant la possibilité d’user du klaxon. Pire, la ceinture de sécurité de Tad s’est coincée et sa mère se préoccupe de l’aider, sans apercevoir le chien baveux qui se précipite pour les dévorer. Elle réussit à grand peine à remonter la vitre de Tad et à refermer sa propre portière avant l’assaut enragé. Ils vont rester deux jours dans la voiture, isolés sans presque rien à boire et sous une chaleur de four. Le petit blond est terrorisé et réclame son père contre le monstre ; sa mère est impuissante. Elle tente bien, de façon dérisoire, de sortir du véhicule pour… elle ne sait quoi faire et, avec ses chaussures ridicules, sortes de claquettes à hauts talons, elle n’est pas vraiment mobile. Le chien l’attaque et la mord ; elle réussit à grand peine à le repousser hors de la voiture qu’elle n’aurait jamais dû quitter. A-t-elle chopé la rage ? Pendant ce temps Tad, presque nu, fait une crise. Il s’arrête de respirer de terreur et elle le ranime à grand peine.

Vic téléphone chez lui et retéléphone, mais personne ne répond. Inquiet de cette absence et de leur dispute récente à propos de Steve, il abandonne sa réunion importante et revient à la maison. Il la trouve vide, la porte ouverte, et saccagée. La police est prévenue, c’est Steve Kamp qui a fait le coup, outré du refus de Donna – mais il jure qu’il ne l’a pas enlevée, ni Tad. Elle devait aller faire réparer la voiture et le shérif se rend à la ferme garage. Un gros et lourd shérif comme souvent, pas très futé ni très sportif. Arrivé au garage, Cujo l’égorge en moins de deux car le balourd tremblant a perdu son revolver.

Donna, qui dormait, n’a pas l’idée de se ruer vers la voiture du shérif – une qui fonctionne et qui a la radio. Non, elle se contente, hébétée, de se demander quoi faire alors que le chien enragé continue de rôder et attaque à nouveau la voiture, cherchant à briser les vitres et à défoncer les portières, tous crocs écumants dehors. Tad est out, évanoui de terreur et déshydraté. Donna a alors la suprême énergie de réagir (enfin !). Elle quitte l’auto cercueil pour se battre. Elle a repéré la batte de baseball de Brett qui gît dans la cour et s’en empare. Elle défie le chien. Lequel, affaibli par sa maladie, n’est plus aussi fringuant. Elle le frappe, le frappe encore, l’esquive, et parvient à l’assommer mais au prix de casser la batte. Évidemment, avec ses chaussures de pétasse, elle tombe et le chien se rue sur elle ; il va lui faire son affaire mais… s’empale sur le morceau de batte. Ouf !

Ce n’est bien sûr que partie remise car le film n’est pas terminé. Donna extirpe son fils de la voiture, dont les portières ne s’ouvrent plus, en brisant la vitre arrière à l’aide de la crosse du revolver abandonné par le shérif. Elle l’emmène dans la maison où elle lui jette de l’eau sur le torse et lui en fait couler un peu dans la bouche. Tad est sur le point de passer l’arme à gauche mais sa mère lui fait du bouche à bouche et lui masse la poitrine : il renaît. C’est à ce moment que le chien, que Donna n’avait pas achevé d’une balle dans la tête, s’élance au travers de la vitre pour leur sauter dessus. Comme quoi il faut toujours finir ce que l’on a commencé, dans le combat comme dans la vie. Cette fois, elle tire. Inutile de me reprocher le « spoil » (mot à la mode), tout est déjà dévoilé pour les Wikipèdes et, je continue à le répéter, dans un bon film ce n’est pas la fin qui compte mais le chemin pour y parvenir. D’autant que la fin du livre est différente…

La cavalerie arrive trop tard en la personne de Vic venu à chevaux déchaînés de Jaguar voir ce qui se passe, mais juste à temps pour récupérer le fils dénudé des bras de sa mère, en piéta sur le seuil.

Filmé souvent de très près, ce qui affole l’œil, il a fallu pas moins de cinq chiens pour le rôle, sans parler d’une tête mécanique et d’un acteur sous fourrure. Mais le suspense est dosé et la sauce prend, bien que certains personnages soient d’une fadeur rare. Steve est une tare dont on voit mal comment Donna a pu s’enticher ; Vic est un père attentif mais un piètre mari ; ses collègues en pub de vrais losers ; Joe un gros con des campagnes et son ami Gary encore pire ; le shérif un nœud de première. Ce qui fait ressortir la mère en premier plan, d’abord effacée comme maman et comme amante, puis se révélant in extremis en battante qui ne compte que sur elle-même. Quant à Tad, il est trop mignon. Danny Pintauro obtiendra un Young Artist Awards pour son rôle dans Cujo en 1984, avant de faire son coming-out out homo à 21 ans. Il incarnait le type même du « petit blond craquant des années 70 » comme Hollywood les aimait. Le générique déclare qu’il a été « introduit » pour Cujo, j’espère que cela ne lui a pas fait trop mal. Il a joué la terreur à la perfection.

DVD Cujo, Lewis Teague, 1983, avec Dee Wallace, Daniel Hugh-Kelly, Danny Pintauro, Christopher Stone, Ed Lauter, Arcadès 2019, 1h35, €8,97, Blu-ray €10,12

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Robert Merle, En nos vertes années – Fortune de France 2

Si Fortune de France (chroniqué sur ce blog) a conté l’enfance de Pierre de Siorac, cadet du baron de Mespech, et de ses frères (et fait l’objet d’une série télé 2024), En nos vertes années conte son adolescence gonflée de vie et de tumulte. Né, comme on se ramentevoit (se souvient) le 28 mars 1551, Pierre n’a que 15 ans lorsqu’il est envoyé par son père à Montpellier, y apprendre en faculté la médecine. Il est accompagné de son demi-frère Samson du même âge que lui, et de son fidèle valet Miroul de trois ans plus âgé. Les trois compagnons entrent dans la belle ville du Languedoc en juin 1566.

Entre temps, que d’aventures ! Pierre n’a d’yeux que pour les garcelettes et les trousse à loisir quand leurs beaux yeux y consentent. Mais il ne les prend pas en soudard, aimant plutôt les envelopper de paroles et de compliments, tant il a appétit de leur chair fraîche et tendre. « Je le vois bien, c’est le piège que nous tend l’exquise beauté, en toutes ses parties, le corps de la femme. On cuide de se contenter de la rondeur d’un bras. Mais le bras qu’on vous abandonne, baisé et mignonné, l’appétit croît de sa nourriture même : il y faut tout » chapitre 10. Comme le jeune garçon est, à 15 ans, beau et bien fait, fort et courageux, elles consentent bien volontiers. Dès l’auberge de Toulouse, il doit besogner la soubrette puis l’aubergiste à la suite, en la verdeur de ses 15 ans.

Il est le chef de la troupe, son père en ayant décidé ainsi, Samson tenant les pécunes et Miroul surveillant ses excès, étant vite échauffé et de folle bravoure. Samson est un éphèbe grec, blond-roux bouclé et musclé comme une statue. Mais, élevé dès son âge tendre dans la religion réformée, il tient pour péché la chair et ne suit pas son frère bien-aimé Pierre en ses débordements. Celui-ci doit s’entremettre pour qu’il tombe amoureux de la belle Dame du Luc, Normande veuve en début de trentaine, qui fait pèlerinage à Rome en compagnie d’une troupe commandée par le baron de Caudebec. Samson est si beau que la dame en tombe raide ; elle ne tarde pas à l’initier aux plaisirs de la couche, Pierre intrigue pour cela, sans que le bienveillant et naïf Samson n’y touche. Il en a du remord car c’est péché pour la sainte religion, mais Pierre le convainc habilement que c’est péché bénin, Dieu nous ayant créé ainsi. La méchanceté est péché, pas l’amour. «Je sais qu’en lisant ceci d’aucuns vont aller sourcillant, me voyant tout entier à Vénus, et non content de courir moi-même le cotillon, d’en jeter un, et des plus ardents, dans le lit de Samson. Mais c’est la grande affection que j’avais de lui qui me fit faire cela, et tout autant, mon souci quasi paternel que l’être de Samson répondit à son apparence qui, certes, n’avait rien d’escouillé ni d’efféminé, car outre sa grande beauté, il était plus fort, robuste et musculeux qu’aucun fils de bonne mère en France, et c’était grande pitié, à mon sens, de voir ce bel étalon vivre comme nonne desséchée en cellule » chapitre trois.

Pierre se taille une réputation de vaillant capitaine en luttant contre les Caïmans qui écument les Cévennes, bandits de grand chemin qui rançonnent et qui tuent les voyageurs. Par ruse et stratégie, il défait la troupe, et le baron de Caudebec lui en sait gré, avant qu’il ne soupçonne qu’il soit huguenot. Ce que Pierre, par ruse, détourne en se confessant à la chevauchée à un moine sourd mais gourmand, auquel il baille un par un les gâteaux et tartelettes données par son aubergiste reconnaissante du plaisir qu’il lui a donné.

L’auteur, qui s’est documenté, nous fait découvrir l’état de la médecine en ce XVIe siècle de Rabelais et de Montaigne, laquelle consiste surtout à relire les Anciens en se méfiant de l’expérience et des dissections, condamnées par l’Église et à peine tolérées en faculté. Le trio loge chez Maître Sanche, un apothicaire marrane (juif faussement converti), chassé d’Espagne pour établir boutique de simples et de préparations dans Montpellier. Samson, voué initialement au droit, tombe en adoration devant cette profession, aimant par-dessus tout toucher aux remèdes plutôt qu’embarrassé à penser aux maladies. Ils font la connaissance de Fogacer, maigre et aux membres longs comme des pattes d’araignée, qui est Bachelier en médecine, tuteur des novices – et accessoirement sodomite.

Pierre, qui ne peut contenir sa crête haute, défie dès le jour de la rentrée des deuxièmes années qui veulent le chahuter malgré l’interdiction du Doyen, mais retourne la situation pour s’en faire des amis. C’est avec eux qu’il va déterrer deux cadavres dans un cimetière pour les disséquer, un orphelin de 8 ans mort de faim et une putain morte en couches, au logis d’un curé athée qui a écrit un libelle contre Dieu et le Diable, ne croyant ni à l’un, ni à l’autre. C’est dans ce cimetière sous la lune que Pierre est agrippée par une jeune folle, fille de sorcière et de sorcier brûlés pour cela, qui s’est fait prédire être engrossée à minuit par Belzébuth en cimetière. Pierre en profite, malgré lui, pour couvrir ses compagnons qui déterrent malgré les interdits. La fille lui happe sa semence, dont il espère qu’elle ne donnera pas naissance. Un peu plus tard, la fille sera brûlée pour blasphème et sorcellerie, tout comme le curé athée sera défroqué et brûlé lui aussi, moins pour ne pas croire que pour l’avoir écrit.

Dénoncé par le curé sous la torture, Pierre est obligé de se cacher, puis de fuir la ville au bout de quinze mois. Il a heureusement pris l’audace de faire la connaissance du vicomte de Joyeuse, père du magnifique petit garçon de 5 ans Anne de Joyeuse, qui fera sa gloire aux armées une fois adulte. Pierre a eu l’amabilité de donner au bel enfant des soldats de bois qu’il a fait sculpter par un caïman qui voulait l’’expédier, mais qu’il a sauvé, et ce jeu ravit tellement le garçonnet que son père en est tout ému et sa mère curieuse de faire sa connaissance. Pierre, en ses 15 ans, va donc conquérir l’esprit puis le cœur, enfin le corps de Madame de Joyeuse, la faisant vite se pâmer sous ses caresses manuelles et buccales, quasi nu sous son baldaquin, les suivantes renvoyées. Elle l’appelle son « petit cousin » pour une vague parenté de noblesse avec sa mère, née de Caumont. « Mon mignon, faites-moi cela que je veux », lui ordonne-t-elle sous les draps. Ce sont les Joyeuse qui recommandent Pierre aux Montcalm à Nîmes, pour qu’il aille avec son frère, le gentil Samson, et son valet fidèle, Miroul s’y mettrent au vert un moment.

Las ! C’est en cette année que les Protestants profitent des menaces des Catholiques, encouragée par la vipère changeante Catherine de Médicis, pour les attaquer dans les villes où ils ne sont pas assez nombreux, dont Montpellier et Nîmes. Pierre et sa suite se trouvent donc pris dans les Michelades de Nîmes, ce massacre de papistes opéré par les Huguenots, souvent convertis de fraîche date. Pierre en profite pour sauver l’évêque et le jeune frère de lait du capitaine huguenot. Il peut donc quitter Nîmes sain et sauf pour joindre le château de Barbentane, où Montcalm a pu se réfugier sur ses terres, avec sa femme et sa fille.

Mais d’autres Caïmans ont enlevé le trio, réclamant mille écus de rançon, avant de dépêcher les otages. Pierre de Siorac décide alors d’aller à leur recherche. Il s’adjoint des moines soldats d’une abbaye proche, plus l’intendant de Barbentane qui apportait la rançon, et maniant pistolet, arbalète, rapière, dague et arquebuse, réussit à occire tous les malfrats. Une fois au château, blessé au bras gauche, il fait l’objet de toute la reconnaissance de la famille et des soins attentifs des deux femmes. Il tombe amoureux de la fille unique, Angelina, qu’il séduit du plat de la langue en lui contant ses aventures, sans pousser physiquement ses avantages. Ils se promettent l’un à l’autre lorsque le père de Pierre et Samson, le baron de Mespech, vient les chercher en lourd équipage, en attendant des jours meilleurs.

Qu’il est bon de relire cette prose pleine de verdeur des années soixante-dix, qui chante l’adolescence et le plaisir en sus de l’étude et du combat, formant un homme complet ! Robert Merle nous a laissé un bain de jouvence dans ces livres d’aventures à la langue si mignonne du français qui se cherchait encore. Tous les aspects du temps sont abordés, de la condition des servantes à l’ingratitude des hommes, des plaisirs de la noblesse aux querelles de pensée, de l’avidité d’Église pour l’argent à la rude morale des soldats.

Robert Merle, En nos vertes années – Fortune de France tome 2, 1979, Livre de poche 1994, 667 pages, €10,68

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Temple Ramsès II de la Vallée des lions

Le dernier monument dans l’oasis est celui de Wadi El Séboua, ce qui signifie la vallée des Lions, en raison des sphinx rangés de part et d’autre de la cour d’entrée. Érigé entre l’an 35 et l’an 50 du règne, c’est un temple funéraire pour Ramsès II, avec rappel de sa victoire sur les Hittites, les captifs aux barbes asiatiques attachés par le cou ou empoignés par les cheveux. Il a été démonté et rebâti à un niveau supérieur à quatre kilomètres plus à l’ouest sur le site de la nouvelle Seboua. La cour intérieure est bordée d’une série de Sphinx, le vestibule en hauts-reliefs peints représente le pharaon et sa reine, quatre statues monumentales de Ramsès II hautes de six mètres dont une, du côté sud, dans l’attitude traditionnelle « de la marche militaire », dit Mo, jambe gauche en avant. Un dieu lui donne la vie par l’ankh, cette clé à boucle célèbre dans les pendentifs exposés à destination des touristes.

Les Égyptiens antiques célébraient dans chaque dieu l’énergie de la vie, sous la forme qu’il prenait. Même le crocodile était vénéré sous les traits de Sobek. Cet animal est certes dévorant, donc néfaste, mais aussi prolifique, donc fertile et faste. Le soleil était le plus grand dieu, il donne l’énergie à tout, aux plantes, aux animaux, aux hommes, à pharaon. Râ était au principe même de la vie. Akhénaton en fera son seul dieu, au détriment d’Amon, ce qui lui vaudra les foudres du puissant clergé de Thèbes et de voir son nom martelé sur toutes les pierres où il apparaissait une fois son règne terminé.

Au seuil du vestibule, sur la droite, au soleil, un long et très fin serpent ne bouge pas, caché derrière un néon d’éclairage au ras du sol. Il ne semble pas être une vipère au vu de sa tête non triangulaire, mais difficile de dire s’il est venimeux ou pas. Chacun passe cependant soigneusement au large.

Le bateau est venu s’amarrer tout au bord et l’échelle est mise, non pas la passerelle en bois peinte et glissante. Le karkadé frais et onctueux nous attend en bienvenue comme le bol de sang frais revigorant le vampire au matin. Nous reprenons la navigation avant de déjeuner. Certains prennent déjà une douche alors que la journée n’est pas terminée ; ils en reprendront une le soir venu ! L’eau est pourtant rare sur le bateau mais les habitudes comptent plus que la sobriété écologique – c’est dire pour le reste : électricité, carburant, déchets… Et pourtant, la COP 27 a eu lieu en Égypte en novembre 2022 – il est temps de charmer l’scheik. Au déjeuner, purée et pâtes baignées de viande, salade mixte, orange verte mais mûre, à peler.

Avant le remplissage du lac Nasser, quatorze temples ont été démontés grâce à l’UNESCO, dont quatre donnés aux pays qui ont participé, dont un aux États-Unis. Les dix restants ont été remontés plus haut sur les collines, dont les trois de ce matin et ceux que nous verrons ensuite, les plus célèbres : Philae et Abou-Simbel.

Nous allons prendre notre premier bain de lac, autrement dit dans le Nil. Le fleuve en amont du barrage est plus propre qu’en aval car moins de gens résident sur ses rives. L’eau est douce mais limoneuse, assez chaude, pas transparente. Je n’ai vu ni crocodile, ni serpent, ni autres nageurs. Pendant ce temps, Prof monte la dune jaune d’œuf d’El Malqui qui plonge directement dans le lac aux eaux vertes. Il ne veut pas faire comme les autres. Il ne porte pas de chaussures de marche fermée mais des sandales et se brûle les pieds au sable chauffé depuis ce matin par un soleil implacable. Il ne peut aller qu’à la moitié du sommet avant de redescendre.

Nous avons deux heures de navigation avant de nous amarrer sur la rive d’une crique. Le temps de prendre le thé avec un cake fait sur place par le cuisinier ; il a embaumé un bon quart d’heure avant d’être servi. Une fois le bateau éteint, nous effectuons une montée rituelle sur la colline pour « voir le coucher du soleil ». À nos pieds toujours ces pierres volcaniques dentelées, piquetées et trouées. Avec les bombes volcaniques, toutes rondes et fort jolies, nous montons un petit cairn.

Je prends ma douche du soir, froide mais pas fraîche. L’eau a été réchauffée toute la journée dans son réservoir. Ce doit être l’eau du Nil, le bateau n’emporte pas assez d’eau douce purifiée pour tous nos besoins. Peut-être y a-t-il un filtre. La nuit tombée, un fennec, attiré par la curiosité, détale sur la rive. Des libellules biplans avec deux fois deux paires d’ailes comme les avions de 1914, nous ont suivies à la montée et disparaissent avec le jour. Nous avons rencontré les traces de chèvres et d’autres animaux sur la rive sableuse. C’est le coin où elles vont boire.

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Gaspard Koenig, Humus

Un roman puissant qui brasse la nouvelle religion de l’époque : l’écologie. Tout doit être désormais « durable », soutenable, environnemental. La presse s’en mêle, les politiques y souscrivent, les financiers y voient des opportunités de faire du nouvel argent. Et les jeunes s’y engouffrent : enfin une Mission !

C’est pourquoi Kevin (sans accent sur le e) et Arthur se rencontrent sur les bancs d’AgroParisTech en écoutant une conférence de Marcel Combe, un vieux jardinier devenu géodrilologue et prof de « grande » école sur le ver de terre. L’éphèbe blond issu de parents ouvriers agricoles intermittents du Limousin et le fils d’avocat parisien spécialisé dans la défense des causes radicales lient amitié. Ils sont les seuls à « croire » que le ver de terre sauvera les sols, lessivés et tués par les intrants chimiques que les agriculteurs FNSEA déversent à pleines cuves sur les champs depuis des décennies.

Une fois leurs études terminées, leur diplôme d’ingénieur en poche, les deux amis vont prendre des voies différentes. Kevin se laisse porter par les circonstances : il lance un projet de composteurs à vers pour les particuliers, qui répugne à la plupart des clients, avant qu’une fille rousse issue de la haute industrie ne le ferre pour sa propre ambition. Il crée avec elle (et malgré lui) une start-up de vermicompostage industriel, recyclant dans un premier temps les déchets de l’Oréal avant d’aller prospecter les financiers américains. Tout en la baisant de façon mécanique sur sa demande, lui qui préfère les corps consentants sans distinction de sexe mais avec la sensualité de la peau. Le départ de la boite est fulgurant et Kevin se retrouve adulé dans la presse, sollicité par les émissions de radio et de télé, pressé de toutes parts pour « participer » aux rituels de la nouvelle religion (faire « durable », soutenable, environnemental).

Quant à Arthur, le bifurqueur, il opte pour le néo-rural : retour à la terre, la vraie, dans la ferme de son grand-père délaissée par son père, et dont le voisin a racheté tous les champs attenants. Arthur pense revitaliser les sols qui lui restent en y implantant des lombrics. Il part avec Anne, une Science Po haute bourgeoise mais piercée de toutes parts pour faire rebelle, et à laquelle il s’ajuste bien sexuellement. Ils veulent constituer une unité autarcique à la Thoreau dans la campagne normande. Rénovation bricolée, plantation d’un potager en permaculture, replantation de haies, fertilisation du sol mort par les vers – la Mission prend un tour pratique. Mais qu’il est dur d’éprouver sa religion… Les vers ne se soumettent pas, ils meurent faute d’avoir à bouffer dans cette terre morte. Seul le potager devient florissant, permettant de vivre un peu mieux qu’avec le RSA – d’ailleurs supprimé après enquête d’une inspectrice à cheval sur les règlements complexes, élaborés par des fonctionnaires qui n’ont que ça à faire pour emmerder les Français. Quant au voisin, au nom prédestiné de Jobard, il conteste en justice l’implantation des haies trop de près de ses champs, au rebours de l’article machin du Code truc qui impose une norme bureaucratique standard de deux mètres.

L’auteur, par ailleurs essayiste, tacle sans pitié les travers de la société française contemporaine. Il a été Young Leader, a côtoyé les ministres en étant la plume de Christine Lagarde à l’Économie, connu les banquiers d’affaires à la BERD. Il sait de quoi il parle. Quand Marcel Combe, issu de la génération des années cinquante et qui n’a comme diplôme que le certificat d’études, tente une phrase démago, c’est la réprobation morale des jeunes conformistes des nouvelles façons de penser. « Au fond, la reproduction du ver de terre, c’est du sexe homo suivi par une PMA entre filles. (…) Plusieurs étudiants se levèrent, scandalisés. Ils firent comprendre en termes crus à Marcel Combe qu’on ne plaisantait pas avec ces sujets-là » p.16. Pauvres jeunes cons… formatés fumistes.

Ou encore le tuteur Agro du projet de Kevin, « expert en stratégie et accompagnement du changement. (…) Il visionnait compulsivement des TED Talks américains pour ne rater aucun embryon de concept. Après la disruption économique était venu le temps de la singularité informatique puis de l’effondrement écologique. Il modifiait ses slides en fonction de ses trouvailles, enthousiasmé une année sur les progrès du deep learning, déprimé l’année suivante par le recul de la biodiversité. Comme n’importe quel nécromancien, il devait se montrer aussi assertif et tranché que possible » p.130. En bref du jargon clérical pour réciter le credo de la nouvelle religion, celle du marketing « durable », soutenable, environnemental. Du greenwashing, comme on éructe en globish. De l’illusion de faire avec seulement des mots, en agitant des « croyances ».

Kevin va s’en apercevoir assez vite lorsqu’une experte de sa société détecte le mensonge de Philippine, son associée commerciale et stratégique : les deux-tiers des déchets acceptés ne finissent pas dans les bacs de recyclage par les vers mais… en incinérateurs, comme le tout venant. Ecoeuré du mensonge, et peu soucieux de « gagner du fric » en « faisant du business » – ces deux mantras de sa génération Z – il écrit aux médias, à son personnel, aux financiers, et démissionne de sa start-up. Il redevient celui qu’il a toujours été, nomade amoureux de la nature, qui préfère vendre sa solution aux particuliers, d’homme à homme, plutôt qu’aux grandes industries qui s’en foutent.

Arthur va s’en apercevoir aussi assez vite lorsqu’Anne va le quitter, lassée de travailler pour rien, renfermée dans la ferme au village, elle qui n’a vécue jusqu’ici qu’à Paris, dans un quartier huppé, avec ses contacts et ses amies. La terre ne ment pas : elle déclare qu’elle fait grève. Arthur vivote de son potager bio, no future. Sauf à entrer dans la radicalité la plus dure… Mais je ne vous en dis pas plus, la fin est apocalyptique et peu encourageante à avoir foi en la nouvelle religion écolo. Tous ceux qui « croient » avoir la seule Vérité sont, par essence, poussés à la radicalité la plus destructrice des autres.

Échec du sexe et de la vie en couple, échec de la réglementation administrative sensée ordonner la société, échec de l’écologie industrielle, échec de l’écologie à la base : où est la solution ? Ce roman d’apprentissage n’en offre pas. Il y en a probablement une, faite d’essais et d’erreurs, de lentes transformations malgré les Cassandre qui prévoient la fin du monde toute proche depuis des millénaires. Ce roman s’en amuse, il pose les bonnes questions : celle de la foi qui ne devrait être que science, celle du jargon branché qui prend les mots pour les choses, celle du conformisme qui fait penser en horde comme si le monde commençait avec la nouvelle génération aux études. Ce n’est pas si mal vu.

« Dans une société très polarisée sur tous les sujets, il est important de se rappeler cette leçon qui est celle de Montaigne: comprendre, avant de juger, et même sans juger », déclare l’auteur.

Prix Interallié 2023, prix Transfuge 2023, prix Jean-Giono 2023, prix public 2024 €8,90

DVD Gaspard Koenig, Humus, 2023, J’ai lu 2024, 509 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

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Temples du lac Nasser

Nous visitons le temple Dakka consacré à Thot, le dieu lunaire à tête d’ibis. Habile au calcul, il est le maître des écrits et a donc la fonction de messager entre les dieux. Le temple était exceptionnellement orienté vers le Nord afin que la barque de Thot ramène la Déesse Lointaine dans l’île de Philae, où le grand pylône du temple est tourné vers le sud pour l’accueillir. Il a été érigé par le roi Ergamène, contemporain du pharaon lagide Ptolémée II. Il a régné de -295 à -275 comme roi de Meroë. La déesse Lointaine était la fille du Soleil. Elle personnifie Tefnout mais aussi Sekhmet et abandonne son père sous forme de lionne pour fuir dans le désert oriental en Nubie. C’est une référence à la morsure du soleil au désert. Râ envoie Thot sous forme de babouin pour l’apaiser et la faire revenir. Le dieu verse du vin dans le Nil et la lionne boit ce qu’elle croit du sang ; apaisée par le breuvage, elle se réveille en chatte. Le temple de Dakka a été déplacé dans les années 1960 de 50 km au sud-ouest.

Ce temple est simple et pédagogique, organisé de façon standard. Mo, qui se dit « égyptologue » pour avoir suivi quelques années d’études d’histoire de l’Égypte antique en plus de sa licence de langue française, nous expose le plan-type du temple égyptien. Il s’agit d’une pyramide renversée sur le côté, montrant la hiérarchie progressive du sacré. Au début, la base : les pylônes qui ouvrent sur la cour intérieure à ciel ouvert, le public est admis ; ensuite le pronaos ou salle à colonnes, plus restreinte, ou un public plus étroit peut tenir ; ensuite la salle hypostyle ou vestibule, réservée aux élites, encore plus petite et couverte d’un toit ; l’antichambre, réservée aux prêtres et aux nobles plus bref que la salle précédente, enfin le sanctuaire, strictement réservé aux prêtres et au pharaon, avec au centre le naos, l’endroit le plus secret, où le Dieu lui-même est enfermé pour protéger l’espace sacré. Dans la niche figure la statue du dieu qui est lavé et habillé chaque matin lorsque le soleil pointe à l’horizon, et nourri d’offrandes deux fois par jour. Les offrandes contiennent un message, un don humain qui doit entraîner un contre-don divin. Tout est purifié par l’eau du Nil, l’eau de vie. Chaque temple a sept portes, chiffre symbolique, et le saint des saints est réservé, tout comme le sommet de la pyramide qui touche le ciel, est réservé à pharaon comme lien le plus pointu avec le dieu soleil. Les quatre angles du temple sont fixés d’après la position des étoiles face à la Grande Ourse. Le temple est un espace clos et une réduction du monde, et le pharaon, héritier du démiurge solaire, agit dans ce lieu préservé pour lier les dieux à l’univers. L’offrande est un retour d’énergie des hommes aux dieux, un échange vital qui fonde une économie du monde. Elle renouvelle l’acte créateur.

Les parois du temple montrent le pharaon aux deux couronnes enchâssées l’une dans l’autre, celle de haute et celle de basse Égypte. Le pharaon jeune est représenté mettant le doigt dans sa bouche ou avec une mèche qui lui pend le long du visage comme c’est la mode chez certains pré-ados aujourd’hui. Nous distinguons la déesse lionne Sekhmet incarnant l’œil du soleil qui grille les ennemis du créateur, le dieu faucon Horus jeune homme triomphant comme le soleil et fils d’Isis, le dieu chacal Anubis gardien des nécropoles, le dieu bélier Amon le caché totem de la ville de Thèbes. Le pharaon brûle de l’encens de la main droite et verse du vin de la main gauche, tout en reculant face aux prêtres qui s’avancent en portant la barque des dieux. Cette scène d’offrande se retrouve pratiquement dans tous les temples. Dans le pronaos subsistent quelques traces de peintures chrétiennes, lorsque le lieu fut transformé en église. Une scène intéressante montre l’arbre sacré sous lequel se trouve le babouin de Toth tandis que le dieu du Nil verse de l’eau sur ses feuilles.

Le temple Meharraka est d’époque gréco-romaine, entre -30 et plus 14 de notre ère. Il est inachevé et ses chapiteaux sont originaux, en rondelles accolées dites « papyriformes ». L’un des gardiens profite de notre présence pour balayer une merde d’âne qui gît sur le sol, le temple étant ouvert à tous les vents. Temple Dakka

Temple Meharraka

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Chow Ching Lie, Le palanquin des larmes

Au début des années soixante-dix a éclot en France un intérêt tout neuf pour la Chine communiste. Il faut y voir surtout les suites de la visite en Chine du président américain Nixon en 1972, qui allait aboutir à la reconnaissance de la République populaire au détriment de Taïwan, « l’autre Chine ». Georges Pompidou, président français, l’a suivi en septembre 1973. Mais il faut y voir aussi chez les intellos les suites du mouvement de mai 68 qui avait fait succomber les étudiants aux sirènes simplistes du Petit livre rouge du président Mao. Le ministre gaulliste Alain Peyrefitte s’est même fendu d’un ouvrage devenu célèbre, Quand la Chine s’éveillera…, tandis que les journalistes de gauche du Nouvel Observateur y cherchent à la même époque une voie nouvelle pour une doctrine « socialiste » qui n’a jamais au fond existé, ne sachant pas se détacher de sa fascination névrotique pour le marxisme.

C’est alors que la pianiste d’origine chinoise Chow Ching Lie qui se fait appeler en Occident Julie, arrivée en France en 1965 pour travailler avec Marguerite Long, est invitée par la télévision en décembre 1973 dans l’émission littéraire Italiques. L’écrivain journaliste Georges Walter la décide à écrire sa biographie. Ou plutôt à la lui dicter. Le livre paraît en 1975, préfacé par Joseph Kessel qui y voit le passage en trois générations du Moyen Âge au XXe siècle. Dans ce livre, écrit-il, « il n’est pas un détail de l’existence quotidienne qui ne nous intéresse, nous charme où nous étonne ».

Née en 1936 dans la Chine féodale pillée par les seigneurs de la guerre et par les étrangers, Chow Ching Lie était de Canton par sa mère et de Shanghai par son père. Mariée à 13 ans, mère à 14 ans, veuve à 26 ans après deux enfants, elle ne doit son salut qu’à la Révolution. En effet, écrit elle, « dans la tradition chinoise, la femme était tenue à trois obéissances principales : envers son père, envers son mari, envers son fils quand celui-ci avait l’âge d’homme – et quatre morales : ne pas faire de dépenses inconsidérées, être travailleuse, ne pas chercher à séduire, être toujours prête à se sacrifier pour les autres » chapitre quatre.

C’est dire combien la condition de la femme, dans cette Chine traditionnelle, était celle d’un objet ou d’un animal domestique, analogue à celle que prône le Coran dans les pays musulmans. La fille était vendue à la famille de son mari qui, dès lors, avait tout pouvoir sur elle. Seul les garçons comptaient, parce qu’ils s’occupaient de leurs parents âgés et de leurs sépultures. Les filles, exilées dans leur belle-famille, n’avaient pas voix au chapitre et se devaient d’obéir. D’où ce « palanquin des larmes » qui emmenait la jeune fille hors de chez ses parents. « À 13 ans, écolière, je suis vendue à l’une des plus riches familles de la Chine, contrainte, à l’âge où l’on ne connaît de l’amour que son nom, d’épouser un inconnu que je n’aime pas et qui n’a rien de ce que j’aime. Je résiste. La cupidité familiale et 10 000 ans d’obéissance sont les plus forts : sur mon image du Prince charmant il ne me reste plus qu’à faire une croix. Peu à peu, les attentions persévérantes d’un homme profondément amoureux me désarment. Je l’accepte comme mari. Les deux enfants qu’il me donne deviennent la raison de ma vie. Ses souffrances me touchent » chapitre 18.

La révolution de Mao Tsé toung a prôné l’égalité entre les hommes et les femmes et interdit les pratiques féodales – malheureusement six mois trop tard pour la jeune fille. Dès lors, elle peut s’inscrire dans une école où elle apprend la musique, car elle a été subjuguée d’entendre une œuvre au piano lorsqu’elle avait 6 ans. La femme peut également travailler « pour le peuple », ce qui permet à Chow Ching Lie d’enseigner en même temps aux élèves plus jeunes, d’obtenir un poste de fonctionnaire, puis de se produire en concert dans la Chine communiste. La Révolution a décidé d’y aller doucement avec les « capitalistes » et les « bourgeois nationalistes », dans une transition, certes rapide, mais sans trop de heurts, jusqu’à ce que les caprices politiques du président Mao ne gâtent la situation.

Ce sont les Cent fleurs en 1957 qui permettent au président, en autorisant les critiques, de faire surgir toutes les oppositions puis de les réprimer sévèrement. C’est ensuite le Grand bon en avant, de 1958 à 1960, qui effondre l’économie en collectivisant l’agriculture et en coupant tous les ponts avec l’étranger pour se suffire à soi-même, engendrant une grande famine. C’est enfin la Révolution culturelle de 1966 à 1976 qui renversera tous les cadres communistes, à la façon de Staline, pour promouvoir des jeunes, inféodés au président, et qui empêchera désormais Chow Ching Lie, devenue en Occident Julie, de revenir en Chine.

Elle a eu l’autorisation de quitter Shanghai pour Hong Kong, où vivent ses beaux-parents qui se meurent, puis de quitter la colonie britannique pour la France, grâce à l’amitié d’une pianiste chinoise qui lui permet d’obtenir un visa puis d’intégrer l’école de Marguerite Long à Paris. Non sans brimades de sa belle-sœur aînée, puis des avances jusqu’au viol de son beau-frère cadet avant le départ. Elle fera venir trois ans plus tard en France ses deux enfants, Paul et Juliette.

Ce récit est palpitant de bout en bout, raconté en phrases simples, sans omettre aucun élément de la vérité. Le relire aujourd’hui est un bonheur, alors que la Chine modernisée, devenue toute-puissante, s’oriente résolument vers le futur, en oubliant trop volontiers la boue d’où elle est péniblement sortie il y a à peine plus d’un demi-siècle.

Un film portant le même nom a été tiré de ce récit par Jacques Dorfmann et sorti en 1988.

Chow Ching Lie, Le palanquin des larmes, 1975, J’ai lu 2020, 448 pages, €8,40, e-book Kindle €9,99

DVD Le palanquin des larmes, Jacques Dorfmann, 1988, avec Yi Qing, Huai-Qing Tu, Jie Chen, Wen Jiang, Yiemang Zhou, G.C.T.H.V., 1h49, €15,00

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Marche au désert

Ce matin, lever à six heures mais je suis réveillé avant car nous nous sommes couchés tôt hier soir. Je goûte le bonheur des petits matins sur le Nil même s’il s’agit ici d’un estomac du Nil que ce lac de barrage. Le petit-déjeuner est de crêpe feuilletée au fromage, accompagnée de mélasse, de confiture, d’un œuf dur, d’une salade de tomates et concombres. Je bois cinq gobelets successivement de café, de thé, d’anis et d’eau plate. Je suis lesté pour la randonnée, car nous allons passer quelques heures dans le désert, au bord du lac, avant la visite des trois temples. Nous commencerons par le dernier pour finir par le plus beau, selon Mo.

Nous naviguons une dizaine de minutes avant de descendre à terre, chaussures aux pieds et sac au dos. D’innombrables traces dans le sable montrent la vie nocturne : le renard, le lézard, les serpents, les chèvres et diverses espèces d’oiseaux – où se mêlent parfois des traces de semelles de randonneurs. Tout au bord du lac fleurit une culture de melon jaune et autres courges, sous protection de plastique, avec arrosage ou goutte-à-goutte, une eau du Nil pompé au diesel. Les plants encore bébés sont protégés par un gobelet de plastique souple, le même que celui du karkadé que l’on nous sert en bienvenue. Si nous bannissons le plastique, il fait florès encore dans tout le tiers-monde fier de sa modernité. Cela pour ne pas que les oiseaux mangent les jeunes pousses. Mo nous dit que le terrain est gratuit, concédé par le gouvernement et sans aucune charge durant cinq ans, jusqu’à ce que la production s’établisse ; ensuite un impôt est prélevé, mais c’est souvent l’occasion pour les agriculteurs de s’en aller faire autre chose ailleurs.

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Dix petits Indiens de George Pollock

Une reprise du roman célèbre d’Agatha Christie, Dix petits Nègres. Ici, les nègres sont devenus indiens, comme dans l’adaptation ciné 1945 de René Clair. Après guerre, les « Nègres » qui se sont battus dans l’armée ne peuvent plus être dépréciés et l’on se rabat sur les Indiens (qui ne disent rien). Agatha Christie a repris la comptine anglaise Ten Little Niggers, adaptée en 1869 par Frank Green d’une autre chanson américaine écrite en 1868 par Septimus Winner qui s’intitulait Ten Little Indians. Mais aujourd’hui ? Comment serait intitulé le film ? Ils étaient dix ? Et il n’y en eu plus aucun ? Ces deux titres ont euphémisé ce que le mot en N ou en I pouvait avoir de choquant pour les nombreuses minorités qui se font entendre.

Bref, nous sommes en 1965 et George Pollock en fait tout un cinéma. La fin du film diffère de la fin du roman, mais reprend sans inventer la fin de la pièce de théâtre que dame Agatha avait écrite au vu du succès de son roman policier.

L’histoire est connue : dix personnes se trouvent invitées à passer un week-end tous frais payés dans une station d’altitude par un riche personnage qui signe ici A.N. O’Nym dans la VF. Sept l’ont été par une relation d’un de leurs amis, une secrétaire et deux domestiques par leur agence de placement. Tous ont quelque chose à se reprocher, en général un crime direct ou provoqué. Tous s’avouent coupables, à l’exception de deux qui éludent. Tous sont voués à mourir successivement, après avoir avoué devant tous. Tous doivent subir ce que la comptine dit, dans l’ordre. Jusqu’au dernier ?

Le suspense reste. Je le laisse. Il est inattendu. Il y a même un chat qui regarde les figurines restantes, dans l’attente d’un coup de patte.

Bien qu’assez conventionnel dans les caractères et la façon de jouer des acteurs, l’atmosphère devient peu à peu dramatique lorsque les personnages se rendent compte de leur isolement total, après que la télécabine ait été sabotée. Perchée au sommet d’une montagne, la résidence en plein hiver est inaccessible, sauf à des alpinistes chevronnés. C’est ensuite le courant qui ne passe plus, rendant les coins d’ombre particulièrement angoissants. Chacun soupçonne tous les autres, et malgré cela, tous se divisent en petits groupes au lieu de rester ensemble. Ils cherchent dans toute la maison au lieu de rester dans le salon commun. En bref, ils se divisent, s’éparpillent, se rendent vulnérables. Le tueur ou la tueuse en profite à chaque fois, sans que cela serve aux autres de leçon. Sur le plateau des cocktails, les dix petits Indiens quasi nus donc vulnérables qui brandissent dérisoirement leur tomahawk sont un par un sciés à la base lorsqu’un mort s’ajoute à la liste.

Un bon divertissement classique en noir et blanc, version anglaise sous-titrée ou doublage en français.

DVD Dix petits Indiens (Ten Little Indians), George Pollock, 1965, avec Hugh O’Brian, Shirley Eaton, Fabian, Leo Genn, Stanley Holloway, BQHL Éditions 2024, 1h31, €18,00, Blu-ray €19,99

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Sur le lac Nasser

Nous naviguons jusqu’au soir, nous marcherons demain. Le bateau met le cap direct au sud. Les heures de la sieste sont propices à écrire son carnet ; j’ai pour ma part un peu dormi dans la voiture. Sur un îlot, des cabanes de pêcheurs émergent ; pas un être vivant à l’horizon, ils rentreront le soir. Les pêcheurs viennent de toute l’Égypte et exploitent en exclusivité quelques mois par an un secteur loué par le gouvernement. La contrainte est qu’un mois entier est interdit totalement à la pêche, au moment de l’alevinage. Les pêcheurs se relaient en famille de façon à garder toujours deux ou trois personnes sur place. Ils font sécher leurs poissons lorsqu’ils ne peuvent pas les livrer par camions frigorifiques.

Nous abordons une crique, à Madiq, où le bateau s’amarre tout simplement à un rocher. Il n’y a ni marées ni courants. Nous descendons à terre pour échauffer un peu la machine, par une échelle cette fois métallique car la pente est importante. Nous regardons se coucher le soleil sur l’horizon brumeux. Les pierres sont en dentelle, effet probable du vent de sable et du soleil. Des pierres rondes comme des bombes volcaniques parsèment le sol avec parfois du grès inclus en elle comme un jaune d’œuf. Cela fait de jolis coquetiers qu’une fille aimerait rapporter, mais son mari lui dit que c’est très lourd dans le sac et qu’il est interdit d’emporter tout élément naturel du pays. Des rapaces planent dans le ciel, des faucons en couple, des corbeaux. Des échassiers guettent dans la partie marécageuse au loin, entre deux îlots. La nuit tombe vite, il est tôt mais nous sommes bas vers le tropique.

Rentrés au bateau, assis à la proue, nous regardons se lever les étoiles, dont Vénus (qui n’est pas une étoile) en premier. Mo a une appli sur les astres sur l’un de ses trois téléphones et vise le ciel pour distinguer les constellations. Nous voyons passer de multiples satellites d’orientation sud-ouest–nord-est ; on dit que l’on peut apercevoir la station spatiale.

Le dîner est à 19h30, la nuit est déjà tombée depuis plus d’une heure. Le cuisinier nous rejoue le ragoût de bœuf épicé au riz que nous avons eu dans l’avion, avec ses légumes verts et ses carottes en dés. Après le dîner, des énigmes. Prof demande quel est le seul mot masculin en français qui se termine par -ette. Personne ne trouve : il s’agit de squelette. Il y a quand même l’Hymette et le Lycabette (mais ce sont des noms propres), le porte-serviette ou le fume-cigarette (mais ce sont des mots composés), le crapette (mais c’est un mot régional pour avare), le pépette (mais c’est un mot belge pour le cul). Il nous demande aussi, fort de ses études en maths, quelle question poser à un gardien de porte qui contrôle avec son collègue celle qui donne sur la liberté et celle qui donne sur la mort, sachant que l’un des gardiens ment et que l’autre dit toujours la vérité. Je crois me souvenir que la réponse est : « est-ce que la porte de ton collègue mène à la liberté ? » S’il ment, il dira oui, donc la sienne est la bonne porte ; s’il dit la vérité, il dira non pour celle de son collègue et la bonne porte reste la sienne. Sur ce, fatigués de notre nuit courte, nous allons nous coucher.

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Delphine Bell, Loterie

L’existence est faite de hasard et de nécessité : comme les individus. C’est ce que disait Démocrite, vieux Grec du IVe siècle avant : « Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité ». Et le biologiste moléculaire Jacques Monod, prix Nobel 1965, d’ajouter, en 1970 : « Le hasard pris sur l’aile, préservé, reproduit par la machinerie de l’invariance et ainsi converti en ordre, règle et nécessité. Un processus totalement aveugle peut par définition conduire à n’importe quoi ; il peut même conduire à la vision elle-même ». L’autrice, fille de son temps, réfléchit sur le concept de loterie – 46 ans en 2022 si l’on en croit son livre (de fait, elle est née en 1971 et se rajeunit un peu, sauf au chapitre 25).

Toute la vie est sans cesse, à chaque instant, une loterie : de gagner au loto ou subir un cancer, de tomber sur de bons parents qui s’aiment ou dans une famille toxique, d’avoir un frère à ses côtés qui organise ou personne, d’être marié à quelqu’un qui vous soutient ou qui vous bat. Tout ce livre égrène les divers moments de « loterie » : le passé, la solitude, la vison du monde, l’écriture, la jeunesse, un lieu, le développement personnel, les normalité, les petits triomphes, la paresse ou la volonté, les chiffres, l’héritage, la gentillesse, les lecteurs/lectrices, la cagnotte – et j’en passe : en tout 34 chapitres de loteries.

Il est écrit comme un journal intime au ton très familier, avec des fautes récurrentes, d’orthographe, d’accent, de majuscules, et des citations approximatives comme « vanita de vanitae » en place de « vanitas vanitatum et omnia vanitas » – un clic, et gogol permet de vérifier.

La littérature est, selon la conception de l’autrice, diplômée en Science politique, une quête qui mène vers son destin en retraçant sa généalogie. Après Roi et toisur son père, Dernière liberté sur sa mère, vient le temps de la famille : Loterie. « Peut-on vraiment tout revivre par l’écriture ? » p.11. N’est-ce pas une « illuscience » ? « L’écriture est une illusion, une uchronie d’un temps bien réel, une fouille de ce qui doit rester » p.36. Peut-on ainsi faire son deuil en faisant parler, sous forme de personnages fictifs, des fantômes ? « Le deuil est un non-reconcement, au fil du temps » p.150.

Être soi entre hasard et nécessité, loterie et stratégie ? Pas facile, en ce monde, en cette époque, en cette vie. Même l’argent, même la beauté, même la célébrité, ne vous mettent pas à l’abri. « Faire le job », disait sa mère comme un mantra. Ainsi Camus imaginait-il Sisyphe. « Elle esquivait les faibles, les idiots, les sans-cœur, les médiocres. Son objectif essentiel était sa famille, et cela lui suffisait », dit l’autrice de sa mère p.113. Telle était la nécessité personnelle qui la conduisait dans les hasards du monde et lui faisait éviter « la méchanceté ».

C’est peut-être une leçon.

Delphine Bell, Loterie, 2024, éditions du Flair, 191 pages, €12.00, e-book Kindle €10,99

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Assouan

À Assouan, nous prenons encore un taxi pour deux heures de route jusqu’à notre port d’embarquement, au sud des deux barrages. Il s’agit cette fois d’un beau Toyota climatisé et confortable, du même genre que celui qui nous a conduit de l’aéroport à l’hôtel hier soir. Je constate avec plaisir le nombre élevé de Peugeot 504 plus ou moins neuves qui roulent dans les rues – ce fut ma première voiture. Le modèle a été produit au Nigeria jusqu’en 2005. La conduite est lente dans la ville car d’innombrables piétons, des véhicules divers, et des chauffeurs imprévisibles ne cessent d’aller et venir dans tous les sens, sans aucun respect pour la signalisation, ni les bandes continues, ni les feux rouges. Des ralentisseurs en plastique traversent la chaussée, ils sont minces mais très efficaces. Avant de les aborder, tous les chauffeurs mettent en route leurs warnings pour prévenir du ralentissement jusqu’à presque l’arrêt, afin de les passer sans heurt.

Les deux barrages hydroélectriques sont à péage, celui des Anglais en 1902 et celui de Nasser en 1970. Le premier a été établi sur 2.5 km et 54 m de haut sur la sixième cataracte pour arroser les champs de coton devant être exporté au Royaume-Uni. Le second est la gloire de Gamal Abdel Nasser, le raïs socialiste panarabe égyptien, 3.6 km de long et 111 m de haut ; sa construction titanesque a duré dix ans et vise à produire de l’électricité pour la population de plus en plus nombreuse, et à réguler les inondations du Nil qui coule depuis ses deux sources sur 6650 km jusqu’à la mer. Il forme le lac Nasser, long de 500 km et large de 16 km, qui occupe 6216 km² d’eau, dont une partie au Soudan (où il s’appelle lac de Nubie). La police est partout, car ces ouvrages sont considérés comme stratégiques pour le pays. Un policier va d’ailleurs nous accompagner durant tout le séjour ; il porte sa vieille Kalachnikov dont le bout du canon est cassé. Nous ne le verrons quasiment pas, il ne viendra pas randonner avec nous comme, paraît-il, les précédents mais restera flemmarder sur le bateau, en vacances.

Suit une route droite dans le désert, rochers gris et sable jaune d’œuf qui ressemble à celui du Tassili. Avant et après le barrage, le paysage reste une étroite bande verte et cultivée de part et d’autre du Nil. De nombreux camions et pick-ups empruntent la route, des bulldozers sont stationnés pour des travaux incongrus sur nulle part. Le chauffeur parvient à rouler à 120 et même 130 km/h. Il met souvent son clignotant en message énigmatique aux non-initiés de la route égyptienne. Est-ce pour dire qu’il se déporte pour éviter le sable qui a envahi le bord de la route ? Ou simplement pour signaler un véhicule au loin à ceux qui voudraient le doubler ? Il le met parfois sans raison compréhensible. Les véhicules en face lui font des appels de phares, de façon tout aussi énigmatique car aucun flic n’est à l’horizon.

Nous arrivons à Garf Hussein, un hameau de pêche où est amarré un grand bateau blanc moderne, tout au bout de la route qui s’arrête ici. Sa passerelle est minimaliste, pour jeunes et agiles, avec des planches clouées en marches inégales. Heureusement que la pente n’est pas trop forte pour notre équilibre précaire après autant d’heures de transport. Le cuisinier du bateau nous accueille avec un karkadé froid de bienvenue, c’est une infusion de fleurs d’hibiscus de la couleur et de la consistance qu’aiment tant les vampires. La plante ferait baisser la tension et traiterait les intoxications alimentaires, dit-on – tout les maux des touristes en Égypte.

Nous avons chacun une cabine car nous sommes très peu nombreux, ce qui me permet d’étaler mes affaires sur le lit d’en face, tout comme Prof ; le couple a droit à une cabine double avec un grand lit matrimonial. Les lits sont perpendiculaires à l’axe du bateau mais celui-ci ne sera jamais en route lorsque nous dormirons. Le lac Nasser est calme le soleil grand. Pleut-il un jour par an ici ? Il faut croire que non, selon les statistiques, seulement quelque chose comme 3 mm par an… avant le réchauffement climatique !

Malgré un en-cas fourré de foul (purée de fèves), puis un autre de falafels (boulettes de purée de pois chiche aux herbes et épices), acheté en voiture ce matin par Mo, nous avons un déjeuner de poisson du lac frit, de riz, de purée de graines de sésame, de crudités et de melon jaune coupé en morceaux. Nous prenons le thé, le café, des infusions sur le pont supérieur, à l’abri du toit où des panneaux solaires accumulent l’électricité pour la nuit. Le capitaine est tout fier de nous vanter ses panneaux solaires qui font écologique, la grande mode des touristes de notre époque. Ce n’était pas le cas il y a vingt ans. Le paysage que nous côtoyons est désertique, minéral, fait de roches brutes et de langues de sable.

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