Jean-Jacques Dayries, Petits contes philosophiques de Saint-Barthélémy

Quand un homme d’affaires prend l’avion pour passer d’un continent à l’autre, le temps lui paraît long. Après avoir épuisé ses messages, ses rapports à lire, son courrier, il ne lui reste plus que les films insipides de la culture globish. Certains préfèrent utiliser leur temps de cerveau disponible à plus utile : par exemple écrire des contes ou des nouvelles.

L’auteur, administrateur de sociétés après en avoir dirigé une, s’y essaie avec bonheur dans ce petit recueil, publié par amusement. Le plaisir à les écrire se ressent à leur lecture, soutenu par les aquarelles fraîches de Caroline Ayrault.

Ce sont quatre contes légers mais dont la profondeur ne se ressent qu’après lecture. Ils sont « longs en bouche », comme on le dit d’un cru. Le premier évoque le baptême de l’île caraïbe de Saint-Barth, le second l’acculturation d’un iguane par la délicieuse nourriture importée jetée par un modèle femelle de luxe venue retrouver sa taille anorexique qui fait si bien sur les photos, le troisième est la vision du futur d’une tortue îlienne, le quatrième sur un caillou blanc porte-bonheur.

Cristoforo voulait épater le monde et ne pas faire comme tout le monde. Ce pourquoi il a cherché les Indes ailleurs : vers l’ouest et non vers l’est. Savait-il que la terre était ronde ? Il n’a trouvé la première fois que des îles, pas d’or ni d’épices. La seconde fois, en 1493, il s’est émancipé de son maître roi d’Espagne pour nommer une île du nom de son frère Bartolomeo. Lequel est « un fainéant de première classe [qui] y serait parfaitement heureux ». Une île au sol sec où les plantations ne sauraient prospérer, mais où une anse protège les bateaux, aujourd’hui port franc au carburant détaxé. Ainsi fut nommée Saint-Barth, 10 000 habitants dont l’ex-doyenne de l’humanité Eugénie Blanchard – et l’auteur. Cette collectivité d’outre-mer des Antilles françaises est aujourd’hui un paradis de milliardaires (dont Laurence Parisot, Harrison Ford, Beyoncé, Mariah Carey, Bill Gates, Warren Buffett, Paul Allen, la famille Rothschild – et Johnny Hallyday, en son temps). La température y oscille toute l’année entre 22° et 31° mais la fiscalité y est plus douce. Comme quoi d’un mal (pas d’or) peut surgir un bien (attirer l’or)…

Delicatissima fait référence à un saurien des Antilles, l’iguane nommé ainsi pour ses probables qualités gustatives. L’auteur retourne le compliment en faisant de l’animal un gourmet. Il est hélas soumis à la tentation de la nourriture mondialisée via une touriste de passage qui jette les fraises et les pains au chocolat cuisinés pour elle et qu’elle ne mange pas, pour maigrir. Ce gaspillage de la belle profite à la bête, laquelle se languit néanmoins de ces mets au point de délaisser la production locale. Comme quoi la mondialisation est un mal qui fait désirer ce qu’on n’a pas et qu’on est incapable de trouver localement ou de produire.

Autre réflexion écologique sur le futur de l’île, avec Carbonaria, une tortue philosophe. En observant les gens, les nantis qui viennent se poser sur l’île, elle imagine ce que sera Saint-Barth dans cinquante ans : une horreur. De grands immeubles, de gros bateaux, un essaim d’hélicos, une piste de jets rallongée. « Mais avec un grand souci de protéger la nature », ironise l’auteur. Des réserves de faune endémique préservées et nourries pour les touristes, un court de tennis au-dessus de Shell Beach, un grand champ d’éoliennes pour l’électricité indispensable aux 80 000 habitants prévus… Ou comment changer un paradis en clapier, en l’enrobant des vertes paroles du greenwashing.

Quant au caillou blanc, il fait rêver, comme tout porte-bonheur. Mais le petit Arawak qui l’a le premier donné, en échange d’une lame de fer, a préféré le réel au rêve, un instrument utile à un objet fétiche. L’Arawak est l’indigène premier de l’île : il pratique l’utilitarisme sans le savoir, préférant le rot au fumet, comme Rabelais.

(A noter pour une réédition que taureau ne s’écrit pas « toreaux » p.22 lorsqu’il s’agit d’animaux pour la corrida)

Jean-Jacques Dayries, Petits contes philosophiques de Saint-Barthélémy, 2018, Roche / Fleuri éditeur, 65 pages, €17,96

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Retour en Égypte

Il y a vingt ans, j’effectuais une croisière sur le Nil de Louxor à Assouan sur des felouques. Aujourd’hui, je désire effectuer la seconde partie du parcours, d’Assouan à Abou-Simbel, en dahabieh. Tout commence à Roissy, terminal 3, pour Louxor via la compagnie de charter égyptienne Nile Air. Dans la queue, beaucoup de vieux, un couple de papis avec une petite fille de 10 ou 11 ans blonde et bouclée, tout en rose, délurée. Très peu d’Égyptiens qui rentrent au pays mais beaucoup de Français qui partent en vacances pour la fameuse croisière sur le Nil via Fram et TUI, le nouveau nom de Nouvelles frontières. L’Airbus A320–200 est plein comme un œuf. Bien que ce soit un charter, un repas nous est servi à l’égyptienne avec trois olives en entrée, un plat de bœuf au riz très épicé. Tout ce qui est sucré est immonde, le jus de pomme chimique comme la génoise molle aromatisée.

Nous parvenons au Lotus hôtel vers minuit, un quatre étoiles offrant deux piscines, une vue sur le Nil et les collines au-dessus de la vallée des rois. La pollution de la ville me prend à la gorge. La ville a bien changé depuis vingt ans et s’est fort développée ; sa population a augmenté de plus de cent mille personnes. L’hôtel est situé sur la rive est, rue Khaled ibn el Waleed. Il est bien trop luxueux pour les quelques heures de nuit que nous allons y passer. Nous devons nous lever à 5h30 pour un rendez-vous à six heures.

Notre guide s’appelle Mo, il parle bien français, mais avec un accent prononcé ; il a surtout un mal fou à distinguer le P du B, ce qui donne des quiproquos de sens assez curieux. Évidemment marié, il a trois enfants très espacés, en fonction de l’élévation très progressive de son niveau de vie. L’aîné est en études de médecine, la seconde en troisième et la dernière en CE1. Le petit-déjeuner est un buffet de viennoiseries froides et fades sous film, de fruits coupés et, en plat chaud, du porridge anglais, des tomates et saucisses au cumin, de l’omelette faite sur demande. Le café n’est servi qu’en poudre et le thé en sachet ; pour un quatre étoiles, c’est plutôt minable. Le jus d’orange est reconstitué mais la boisson à l’hibiscus, rouge sang, est un accueil matinal très égyptien.

Dès sept heures, nous engouffrons dans un taxi brinquebalant pour la gare. Louxor est une ville peuplée, populeuse, bruyante. C’est la vie orientale telle que nous pouvons la fantasmer. Des écolières passent en uniforme, les plus grandes portent un voile sur les cheveux. Les garçons sont en polo ou chemise, le col peu ouvert, sauf un gavroche de 12 ans plutôt noir dont les trois boutons du haut ont sauté – mais il porte un débardeur dessous pour la pudeur. Il est étonnant de voir combien les corps se sont rhabillés depuis deux décennies.

Le train Louxor–Assouan a des premières classes et Mo nous explique qu’il y a au moins trois sortes de classes dans les trains égyptiens, la nôtre étant proche de la plus haute. Les fauteuils sont larges pour les gros culs des poussahs du pays et peuvent s’incliner suffisamment pour dormir. Selon la Banque mondiale, le coefficient de Gini, mesure des inégalités, est de 31,5 en 2017. 32,5 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. L’agence n’a pas pris de billet ni de réservation à l’avance car les trains ne sont jamais à l’heure ; il est recommandé de prendre le premier qui se présente, quitte à payer l’amende une fois à l’intérieur.

Notre groupe est très restreint, quatre personnes seulement plus Mo. Nous passons trois heures dans le train (pour 300 km) à écouter Prof qui parle beaucoup, du genre mettez une pièce et écoutez la chanson. Il a appris l’arabe égyptien mais n’ose pas le parler, bien qu’il connaisse nombre d’expressions et compulse sans cesse un dictionnaire spécialisé publié par l’École française d’archéologie au Caire. La climatisation dans le train de luxe est féroce, jusqu’à 20,5° centigrades alors qu’il fait plus de 30° dehors. Le grand luxe des nantis du tiers-monde est de gaspiller. Peu de passagers dans le wagon, le billet est cher en fonction du niveau de vie. Mo nous dit que 400 € par mois peut faire vivre une famille avec deux enfants.

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Stratis Tsirkas, L’homme du Nil

Yánnis Chatziandréas (ou Hadjiandra), dit Stratis Tsirkas (Takis dans la première nouvelle), est un Grec d’Alexandrie en Égypte, pays où il a vécu cinquante ans. Ces cinq nouvelles sont donc un aspect doublement décalé de l’Égypte. Quiconque y va en voyage et s’intéresse au pays, ne peut qu’être surpris par le décalage historique et par le décalage colonial en l’espace d’une seule vie.

L’Égypte évoquée par Tsirkas reste en effet celle du delta et de la colonie grecque, expulsée par Nasser au début des années soixante, comme les Juifs d’ailleurs. Le cosmopolitisme y a été éradiqué, arabité oblige, bien avant le rigorisme islamique porté depuis Le Caire par les Frères musulmans.

Le quartier d’Alana à Alexandrie, évoqué dans Le vert paradis, est hors du temps et de l’espace. C’est le quartier de l’enfance, les jeux entre garçons et les baisers et attouchement à l’âge requis de la seule fille, surnommée « Merde d’Anglais » parce que son père – grec émigré en Égypte comme les autres – a fait affaire avec un colonel britannique d’occupation pour récolter et vendre de l’engrais humain pour les cultures en plein essor du fait de la guerre. La fillette est rejetée dans les jeux, ostracisée socialement par le métier de son père. Mais elle accueille en secret chaque soir un garçon pour l’embrasser et lui laisser faire ce qu’il veut. L’auteur la retrouve vingt ans plus tard, tout aussi folle de son corps et dépendante des hommes. Nostalgie.

Le bateleur est le récit d’un baladin avec âne et chien savant, misérable petit peuple qui amuse le petit peuple misérable, avant d’offrir un spectacle gratuit aux otages politiques déportés d’Athènes qui attendant la nuit en train. C’est généreux et touchant.

Chemins difficiles est l’exploitation par amour d’une maquerelle boiteuse par un fils de famille grecque égoïste nommé Stephanos. Elle lui donne un tiers de sa dot pour qu’il le dépense à son gré. Il arrose sa famille, mais celle-ci n’en sait pas gré à la donatrice, socialement mise à l’écart. Pas question de religion, ni même peut-être de morale, mais de qu’en-dira-t-on : le degré zéro du conformisme.

Le Combat contre la murène est élevé au rang de légende épique. Un pêcheur voit monter dans sa yole une grosse murène, qui tente de lui bouffer le pied. Ces poisons-serpents ont en effet une large bouche et de grandes dents. Métaphore de la femme ? L’homme saute d’un côté à l’autre de la barque, mais la murène se met au milieu. Il plonge et est recueilli par des pêcheurs attirés par ses cris. L’un d’eux assomme la bête et la débite en tronçons. C’est une histoire enflée et racontée pour les blessés de guerre, isolés sous la tente en plein soleil.

L’homme du Nil est Nourredine dit « Bomba » pour son prestige physique à 25 ans. C’est un transporteur en felouque sur les affluents du Nil, raccourcis permettant des économies aux commerçants en coton et autres denrées. Il s’élève socialement, jusqu’à être rattrapé par les jalousies sociales, les commerçants Grecs attisant le Pacha musulman pour le rabaisser, tandis que les Anglais occupants se préoccupent de leurs intérêts pécuniaires bien compris. Nous sommes là encore dans la légende épique des résistants, que les Grecs ont connu un siècle auparavant contre les Turcs. Nourredine, comme le chat de la chanson allemande, est toujours vivant ; il en réchappe à chaque fois, jusqu’à la dernière où il semble avoir été pendu, encore que…

Plus rien de tout cela ne subsiste dans l’Égypte. contemporaine, qui a expulsé les Grecs et les Anglais, récusé tout cosmopolitisme, s’est islamisée jusqu’à l’os, et refuse toute ouverture sociale – ou politique. Tsirkas nous décrit un monde révolu, qu’il n’a pas vu puisqu’il est mort en 1980.

Stratis Tsirkas, L’homme du Nil (nouvelles), 1973, Points 1983, 215 pages, occasion €15,00, e-book Kindle €5,99

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Comment voler un million de dollars de William Wyler

Nicole (Audrey Hepburn) est la fille unique d’un riche héritier parisien dont la passion est la peinture. Il possède une belle collection, commencée par son père et qu’il a poursuivie. Surtout, il réalise des faux de génie que les collectionneurs cherchent à tout prix à lui acheter comme des vrais. C’est toujours la même histoire de la « fausseté ». Le fétichisme du « nom » fait le prix, alors que ce devrait être plutôt la qualité de l’œuvre. Mais « la loi » est faite ainsi qu’elle défend la propriété et les affaires plus que la beauté et le plaisir.

Un faux Monet réalisé par le grand-père est exposé dans une rétrospective d’art moderne au musée parisien (imaginaire) Kléber-Lafayette, dans le quartier très protégé de l’Élysée. Son directeur, Monsieur Grammont (Fernand Gravey), qui prépare la prochaine exposition, demande à Charles Bonnet, père de Nicole et collectionneur français réputé (Hugh Griffith), de lui prêter la Vénus dite « de Benvenuto Cellini » qu’il a chez lui. Bonnet accepte, au grand dam de sa fille Nicole qui sait qu’il s’agit d’un faux, réalisé par son grand-père qui a pris pour modèle sa grand-mère. Mais c’est l’illusion qui compte et elle ne peut rien faire, quoiqu’elle cherche la moindre faille pour tenter de casser l’œuvre avant qu’elle ne soit emballée pour le musée et emportée, escortée d’une armada de flics dans leur cube Citroën et leur Dauphine Renault pie. Le directeur roule évidemment en DS Citroën noire, la voiture de luxe à la française des années 60.

Le soir, alors que son père est parti à l’inauguration de l’exposition et qu’elle n’a pas voulu voir ça, elle lit dans sa chambre un Hitchcock Magazine. Elle entend du bruit et surprend un cambrioleur qui a prélevé un peu de peinture et décroché le faux Van Gogh que son père vient d’achever en imitant à la perfection la signature de Vincent. Le bandit est bel homme et gentleman (Peter O’Toole). Elle le menace avec un vieux pistolet pris sur une panoplie au mur, ignorant qu’il est chargé. Le coup part et blesse légèrement au bras l’homme aux yeux très bleus. Séduit par la belle, il fait semblant d’avoir mal pour qu’elle le soigne, puis de ne pouvoir remuer le bras pour qu’elle le reconduise « chez lui ». Le cambrioleur roule en Jaguar type E, la voiture de sport fétiche des années 60, et loge au Ritz, l’hôtel le plus cossu de la capitale. Nicole ne peut le dénoncer sans que la police cherche à en savoir plus sur le Van Gogh, et elle est elle-même séduite par la prestance du jeune homme.

Le lendemain, un assureur (Edward Malin) se présente à la villa des Bonnet. Il faut signer le contrat pour la Vénus prêtée, évaluée à un million de dollars. Il n’entrera en vigueur qu’après expertise, c’est la règle. Effondrés, le père et la fille s’aperçoivent que la supercherie va bientôt être dénoncée par les experts mandatés. Qu’à cela ne tienne, Nicole appelle au téléphone le beau cambrioleur pour qu’elle l’aide à voler son propre bien dans le musée où il est exposé.

Déjà amoureux, Simon Dermott la reçoit au café du Ritz où se mènent nombre d’affaires (encore aujourd’hui, j’en fus témoin). Devant un scotch, la boisson fétiche des années 60, Nicole lui expose sa volonté de voler ce qui lui appartient pour des motifs qui lui appartiennent, et lui demande de l’aider. Dermott accepte, à condition qu’il fasse tout ce qu’il lui ordonne. En spécialiste, il va rôder dans l’exposition, examiner les cachettes possibles, le plan pour désactiver l’alarme, le chemin de sortie. Chacun a ses règles, c’est l’un des charmes du film.

Ils se laissent enfermer le soir dans l’exposition en se cachant dans un placard à balais. Un gardien, dans sa ronde, s’aperçoit que la porte du réduit n’est pas fermée à clé et regarde dedans avant de verrouiller. Les deux qui se sont cachés ressurgissent et Dermott sort divers outils de sa poche, de sa cravate et de sa manche pour récupérer la clé et lui faire ouvrir la porte. C’est plutôt sophistiqué, un grand moment de suspense : l’aimant va décrocher la clé du tableau derrière le mur, lui fait suivre le chemin de la porte, le tout mesuré auparavant au mètre à ruban, la fait passer sous l’huisserie, puis ressortir par un fil car elle ne peut être actionnée que de l’extérieur. Tout un chemin symbolique et précis, comme la séduction amoureuse de l’homme pour la femme. La clé trouvera sa place dans la serrure et déverrouillera la porte, tout comme Simon trouvera sa place dans la vie et s’ajustera au corps de Nicole.

Pour l’alarme, il suffit de la déclencher plusieurs fois avec… un boomerang acheté dans le parc à un vendeur ambulant devant qui les gamins font la queue. L’alarme stridente affole les gardiens, fait venir fissa les flics en nombre et… réveille les pontes du gouvernement qui dorment dans le quartier. En fin psychologue, Dermott sait que le gardien-chef à moustaches (Jacques Marin) décidera que c’en est trop et qu’il va la désactiver. La seconde fois, il reçoit même un coup de fil courroucé du… président de la République ! Entre deux rondes, il suffit alors à Dermott d’attraper la statuette et son socle, de mettre à sa place la bouteille du gardien soûlographe (Moustache) planquée dans le seau à incendie. Pour la sortie, il déguise Nicole en femme de ménage et la fait suivre en brossant le sol à genoux les employées qui s’affairent de une à quatre heures du matin. Scène sexy où l’on peut contempler le postérieur de la belle, tendu par l’effort. Ils sortent par l’escalier repéré, lui déguisé en gardien, après un long baiser près de l’alarme remise qui stridule une troisième fois, mais trop tard.

Tous ces préparatifs sont l’objet de gags successifs concernant les gardiens sourcilleux mais stupides, les policiers qui viennent et reviennent en force et pour rien, dans un comique de répétition, la stupeur du gardien alcoolique de voir sa bouteille exposée comme une femme nue (l’alcool est sa maîtresse à lui).

Une fois la statuette récupérée, pas question qu’elle reparaisse. Elle n’a pu être assurée et il n’y a donc pas vol de la part de Bonnet. Dermott est avisé comme expert par un intermédiaire qui lui envoie un collectionneur américain très riche (Eli Wallach), désireux de l’acquérir si on la retrouve. Lequel collectionneur a persuadé Nicole de se fiancer avec lui, touché par sa ressemblance avec la statuette. Simon Dermott, qui s’avère non pas gentleman cambrioleur mais détective indépendant spécialisé dans les œuvres d’art et les systèmes de protection pour les musées et les assureurs, conclut un double deal. Il récupère la statue ni vu ni connu et la livre au collectionneur à condition qu’il en jouisse en privé sans jamais l’exposer ; et que ledit collectionneur ne revoie jamais, pour sa sécurité, sa fiancée Nicole.

Ce qui est réalisé sans heurt tant les yeux bleus dans le visage impassible sont persuasifs. Dermott convainc cependant Charles Bonnet de ne plus réaliser de faux et de ne pas se mettre en contravention avec la loi en vendant une œuvre. Jusqu’ici, il n’a fait que les prêter ou les montrer, mais il ne doit pas franchir les limites. Sauf qu’alors que les amoureux s’éloignent en Jaguar type E, se présente un sud-américain (Marcel Dalio) amoureux du Van Gogh et désireux de l’acquérir.

Une comédie bien tournée au charme malicieux, avec des acteurs fétiches des années 60, Audrey en robes Givenchy.

DVD Comment voler un million de dollars (How to Steal a Million), William Wyler, 1966, avec Audrey Hepburn, Peter O’Toole, Eli Wallach, Hugh Griffith, Charles Boyer, ‎ 20th Century Fox 2004, 1h58, €21,49

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Henri Queffélec, Un recteur de l’île de Sein

Un recteur en Bretagne est un curé de petite paroisse. Or Sein est une île, 242 habitant en 2018 et probablement guère plus en 1740. C’est l’époque, intemporelle, pré-révolutionnaire, où l’auteur situe son histoire : celle d’une communauté qui veut son curé. Le dernier a duré dix ans et a fini par partir, las des tempêtes qui submergent parfois toute l’île, ou la coupent en deux, las du vent violent incessant et de la pluie, quasi constante. Aucun autre curé n’a voulu être nommé dans ce purgatoire.

Cela ne fait pas l’affaire des habitants. Ils ont la foi simple dite « du charbonnier », parce qu’illettrés et soumis depuis des siècles au pouvoir royal chrétien. Mais c’est moins la foi qui compte que la communauté. Les gens de l’île veulent pouvoir se réunir autour d’un personnage qui les représente, les écoute et les « lave de leurs péchés » – autrement dit un maire et un psy à la fois. C’est ce qui est énoncé expressément partie 4 chapitre 1 : « Il ne leur déplaisait point, par leur religion, de se sentir unis avec la chrétienté tout entière ; néanmoins, avant de les unir aux autres, la religion les unissait entre eux. La religion pour eux c’était d’abord le corps matériel de la paroisse – l’assemblée des fidèles, le curé, le son des cloches. Le jour où le prêtre leur avait été supprimé, ils avaient tendu à se désagréger, ils avaient failli perdre le sens du village, et en poussant l’un d’eux d’entre eux à remplacer le prêtre, ils avaient obéi à l’instinct de la conservation. »

Si Dieu est partout, c’est une joie cependant de l’enfermer dans une église avec les gens présents. Sans recteur, point de communauté. Thomas Gourvennec, le sacristain plutôt frêle, se sent inspiré de parler devant tous. Il ne fait qu’exprimer ce que les gens ressentent de leurs conditions d’existence. Chacun le congratule, le félicite de donner des mots à leurs maux. Il récidive. Peu à peu, il en vient à jouer au curé, lui qui ne sait pas même lire. Mais il ne peut administrer les sacrements, sauf le baptême, puisque tout chrétien est habilité à le donner. Saint Augustin insiste sur le fait que, quel que soit le ministre, « c’est le Christ qui baptise ». Les Notes du Rituel (n° 16) énoncent qu’« en l’absence d’un prêtre ou d’un diacre, s’il y a péril de mort, et surtout si la mort paraît imminente, tout fidèle, et même toute personne animée de l’intention requise pour un tel acte, a le pouvoir et parfois le devoir de conférer le baptême. » Y compris un non-chrétien, en appliquant la formule baptismale trinitaire (« au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit »).

Thomas se rend à Audierne pour demander audience à l’évêque. Il a fait écrire par un sabotier de la ville, qui a suivi le séminaire sans prononcer ses vœux, une lettre qu’il porte. Évidemment, l’évêque est bien trop occupé et imbu de sa personne pour recevoir un tel manant sauvage. Ne dit-on pas de Sein qu’elle est l’île des naufrageurs, ceux qui allument des feux pour attirer les bateaux sur ses rochers et les piller ? N’a-t-on pas retrouvé sur la grève du continent deux naufragés tout nus, dépouillés de tout, de deux pièces d’or et jusqu’à leurs vêtements, et qu’on a déposés depuis Sein avec un bandeau sur les yeux ?

Le silence de l’évêque pousse Thomas, lui-même poussé par ses paroissiens, à entrer de plus en plus dans le rôle d’un curé. Veuf sans enfant, il s’abstient désormais de tout commerce charnel ; s’il rechigne à entendre en confession, il finit par s’y mettre car il est de bon conseil – et ne cancane pas ensuite. Des enfants meurent, il faut bien leur donner sépulture chrétienne, donc prononcer les mots de la liturgie. Il n’y a que pour les mariages, qui exigent un registre, qu’il faut encore aller sur le continent. Thomas apprend du sabotier à lire et à écrire, et à comprendre les paroles latines du rituel.

Les rumeurs d’un recteur de fait parviennent à l’évêque, qui envoie sur Sein un vrai curé, accompagné de six gendarmes. L’île serait-elle hérétique ? Mais le curé ne voit que de bons chrétiens, qui chantent haut et fort la venue du Christ et les vertus de leur sacristain faisant office de recteur. Ils lui sont très attaché. Il rend compte et l’évêque consent à former Thomas durant quatre ans pour en faire un vrai curé. Mais Thomas a du mal avec les lettres, il échoue à son examen. Ce qui ne l’empêche pas, de retour sur son île sans recteur, de reprendre son rôle de faisant-office. Jusqu’à ce que l’évêque, après des années, consente à considérer la pratique comme aussi utile que la théorie, et à l’ordonner prêtre…

Cette fable dit moins l’enracinement de la foi chrétienne en cette île du finis terrae, peuplée, jusqu’à l’ultime limite de la christianisation, par des prêtresses druidiques, que de l’esprit collectif de ces pêcheurs et marins. Ils veulent être réunis, chanter ensemble et célébrer Dieu tandis que les tempêtes font rage et que le vent se déchaîne. Même s’ils n’ont ni blé ni vigne pour créer le corps et le sang du Christ, et qu’ils doivent même importer parfois l’eau du continent durant les étés de sécheresse. Le roman est plus une célébration de l’île de Sein – et de ses habitants en âge de porter les armes qui sont massivement partis à Londres auprès de la résistance gaulliste – qu’une ode à la religion. Ce pourquoi il se lit encore. Les descriptions du paysage et des éléments sont réalistes et grandioses. Qui a vu Sein a vu loin. Ce roman y aide.

Henri Queffélec, Un recteur de l’île de Sein, 1944, Pocket 2018, 224 pages, €7,00, e-book Kindle €9,99

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Didier van Cauwelaert, Rencontre sous X

L’auteur adore raconter des histoires inouïes. Il manie le paradoxe à la perfection. Paradoxe que ce joueur sud-africain, mais blanc ; que ce contrat réservé aux majeurs, souscrit par un mineur ; que ce footeux qui ne joue jamais ; que ce riche jeune homme acheté et vendu comme une marchandise ; qu’une cascade de holdings détenus par ses entraîneurs, présidents de club et autres politiciens leur permettent de récupérer la plus grande part de ses gains. Paradoxe encore de tomber amoureux d’une actrice porno lors d’une scène de baise torride où il est la doublure impromptue.

De ces paradoxes, Didier van fait un joli roman. Il décentre la réalité pour nous la faire mieux voir. Avec une ironie féroce, réjouissante.

Ainsi ce milieu pourri du foot télévisé qui exploite les joueurs, les clubs, les sponsors, les hommes politiques, le public.

Ainsi ce cinéma porno industriel qui fait baiser à la chaîne et par tous les trous des filles prêtes à tout pour gagner et des gars prêts à tout pour bander – à l’aide pilules excitantes s’il le faut, au risque de la crise cardiaque s’il le faut.

Ainsi ce « féminisme » qui exige de mettre l’article au féminin pour les fonctions (« la » juge) mais qui « oublie » les expressions communes comme « le bouc émissaire » (« la chèvre », dit le narrateur à « la » juge qui vient de lui faire la leçon, au risque de se faire mal voir).

Ainsi ces injonctions « de santé » aussi assénées que ridicules, nouvelles prières des laïcs en mal de religion : « De toute façon je fume un paquet et demi, je bouffe des vaches folles, des légumes trans, je respire de l’amiante et je me nique le cerveau avec mon portable. Jamais on sait de quoi on crèvera en premier » p.40.

Ainsi cet Hâmour (comme disait Flaubert pour s’en rouler par terre de rire) qui exalte les midinettes soucieuses de coucher avec un champion, mais qui le le voient même plus lorsqu’il redevient ignoré.

Alors, oui, on parle beaucoup de bander, de bourrer, de la lui mettre, de défoncer, d’éjaculer, de sucer, dans ce petit roman par ailleurs bien sous tous rapports. Mais c’est le milieu commercial, l’industrie du sexe comme du foot, qui exige d’employer les mots du métier pour dire le réel.

Lui a 19 ans, elle aussi. Roy vient d’Afrique du sud, Natalia dite Talia d’Ukraine (avant l’invasion russe). Ils ont été pris par l’industrie mondialisée qui les exploite. Lui dans le foot sponsorisé, elle dans le porno. Ils tombent amoureux par le regard, tandis que la mécanique de leurs corps reste détachée, sous le regard des caméras. « Le jour où j’ai rencontré Talia, on a fait l’amour devant quarante personnes. Ensuite, on est allé prendre un verre », écrit l’auteur dans sa première phrase.

Cette « première phrase » d’un roman dit tout du reste selon les critiques pros. Il est vrai que le ton est donné : étonner au risque de choquer, allécher par un paradoxe bien senti jusque dans les fondements, afficher un style direct, sans mots de trop. Et l’histoire se déroule page après page. Faire connaissance, approfondir, jouer au Trivial pursuit, faire raccord.

Jusqu’au finale inattendu, mais au fond inévitable.

Didier van Cauwelaert, Rencontre sous X, 2002, Livre de poche 2004, 252 pages, €7,40, e-book Kindle €7,49

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Les romans de Didier van Cauwelaert déjà chroniqués sur ce blog

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Alice Ferney, Paradis conjugal

J’aime bien Alice Ferney, chercheuse économiste passée féministe et qui écrit des romans sur l’intimité des couples. J’ai ainsi chroniqué avec bonheur sur ce blog La conversation amoureuse, puis Grâce et dénuement.

Mais je renâcle sur Paradis conjugal. Je n’ai pu dépasser la page 120 sur 380 et j’ai stoppé ma lecture – ce qui est rarissime chez moi en ce qui concerne les romans. Je me suis surpris à sauter des phrases, à lire parfois en diagonale tout un paragraphe. De là à sauter carrément des pages ou même des chapitres, il n’y aurait eu qu’un pas. Mieux valait arrêter.

Pourquoi cet ennui ? Parce que l’autrice, qui publie à peu près un roman tous les deux ans, a cédé semble-t-il à la facilité. Je me souviens qu’à cette période d’écriture (2007-2008) avait éclaté une lourde crise économique et peut-être l’autrice, qui fait profession d’économie, en a-t-elle été perturbée ?

On dirait le texte dicté à la va-vite, délayé par l’oralité, sans substance. Des groupes interminables de phrases pour ne rien dire, ou pour répéter en maniaque les derniers mots que le mari a dits avant de partir travailler. Avec les interludes des enfants qui veulent chacun quelque chose.

Le thème du roman ? La perte de « l’amour » – ce mot si galvaudé qui amalgame bien imprudemment, en français, le désir sexuel, l’admiration érotique pour la beauté, l’attrait affectif, l’habitude du vivre ensemble, les projets en commun, les liens familiers de la vie quotidienne, et ainsi de suite. L’amour n’est pas le sexe, même s’il en contient ; l’amour n’est pas l’idéalisme benêt que Flaubert a stigmatisé en Hâmour et que diffusent à longueur d’antenne les « séries » télé ou les bluettes romancées pour ados, même si ce mythe social participe des rencontres. L’amour, est un lien spirituel et affectif qui se construit sur le long terme, après l’éventuel « coup de foudre » ou les premiers émois désirants.

Dans ce roman, une femme, ex-danseuse, s’ennuie en couple après quatre enfants, dont le dernier a 6 ans et l’aînée 16. Elle regarde en boucle un film ancien du réalisateur Joseph L. Mankiewicz, Chaînes conjugales. Toute l’histoire est bâtie sur l’effet-miroir de la fiction sur la réalité. Trois « amies » partent en voiture en délaissant leurs maris. Une quatrième leur écrit pour leur dire qu’elle est partie avec le mari de l’une d’elles. Mankiewicz raille la société américaine de son temps (les années 1940) et l’autrice a l’air de dire que rien n’a changé depuis cette époque, deux générations plus tard. Il y a toujours la femme-enfant capricieuse et immature, la femme fatale qui n’est qu’objet de séduction, l’épouse qui réussit au travail comme à la maison – et la vamp qui pique les mecs des autres par plaisir, selon son désir.

Où se situe-t-elle ? Elle ne le sait pas trop. La danseuse qui ne danse plus a atteint la limite d’âge. Elle se sent délaissée par son mari qui lui a dit peut-être ne pas rentrer ce soir, car lui aussi s’ennuie. Cette cascade d’ennuis suinte dans le roman, en tout cas dans le premier tiers que j’ai péniblement réussi à lire. Je n’irai pas plus loin.

Peut-être un lecteur/lectrice est-iel allé au bout de ce roman et en a-t-iel une autre vision que la mienne ?

Alice Ferney, Paradis conjugal, 2008, J’ai lu 2015, 384 pages, €7,30, e-book Kindle €11,99

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John Steinbeck, A l’est d’Éden

Steinbeck a voulu écrire le livre de sa vie, une véritable Bible de sa famille et de sa région, la vallée de Salinas en Californie du nord. Une Bible qui englobe tout, de la création du (nouveau) monde à la sueur de son front, du « croissez et multipliez » contrarié par le péché, de la leçon de vie donnée par Dieu. Avec une obsession renouvelée pour le mythe biblique de Caïn et Abel, le frère qui tue son frère – par jalousie de l’amour du Père. Que ce soit Charlie et Adam, ou Caleb et Aron (toujours des prénoms en C et en A), le meurtrier (abouti ou non) est exilé à l’est du Paradis, l’Éden biblique.

L’est est là où le soleil se lève, où tout peut recommencer sous l’œil dans la tombe qui regarde Caïn. L’ouest est au contraire toujours promesse de paradis retrouvé, de nouveau monde à défricher, de cité de Dieu à bâtir – d’où le tropisme puritain vers la terre promise des Amériques et, en Amérique, la ruée vers l’ouest des pionniers jusqu’à la Californie où coule, sinon le lait et le miel, du moins le coton et les oranges avant les filons d’or et la technologie. Au-delà, c’est la mer. Ceux qui se sont aventurés toujours plus vers l’ouest n’ont trouvé que les îles tropicales où se perdre dans l’oisiveté et le sexe, ou poursuivre inlassablement le monstre marin de Moby Dick.

C’est « l’histoire du bien et du mal, de la force et de la faiblesse, de l’amour et de la haine, de la beauté et de la laideur », écrit Steinbeck dans son Journal du roman. Il intercale l’histoire de deux familles dans le roman, la sienne, les Hamilton germano-irlandais un peu foutraques mais généreux, ses grands-parents maternels, et la famille Trask, inventée sur le modèle biblique avec un père dominateur et deux frères qui s’aiment et se haïssent. La mémoire et l’invention s’entremêlent. Cela donne un roman fleuve, contradictoire, immoral selon les normes du temps, addictif – au fond terriblement humain.

Il tourne sur l’interprétation dans la Bible du péché. « La plus grande terreur de l’enfant est de ne pas être aimé », écrit justement l’auteur sous son personnage du chinois domestique et philosophe Lee, p.1143 Pléiade. D’où la jalousie du fils délaissé à l’égard de son père, tel Caïn le laboureur, dédaigné au profit d’Abel l’éleveur, l’autre fils. Cette injustice délibérée au premier degré laisse pantois. Mais Dieu inscrit au front de Caïn un signe pour que personne ne le tue. Et le fils premier-né, chassé du regard du Père, s’exile à l’est d’Éden. Sur deux générations, les Trask vont reproduire le modèle – comme quoi être imbibé de Bible n’est pas bon pour la santé psychologique de l’humanité.

Charles offre à son père un couteau à lames multiples, avec l’argent qu’il a gagné en coupant du bois à la sueur de son front. Au lieu d’en être récompensé par un regard, une parole ou un geste d’amour, le père dédaigne le cadeau au profit de celui de son autre fils, Adam, qui se contente sans effort de lui offrir un chiot trouvé dans la forêt. Charles tabasse alors Adam en le laissant pour mort. Mais il ne l’est pas et, devenu père à son tour après un périple forcé dans l’armée, il reproduit le schéma : il reçoit en cadeau de son fils Caleb une grosse somme d’argent acquise par le travail des haricots et l’astuce de profiter de la montée des prix, pour compenser la perte d’un projet de vente de salades préservées dans la glace qui a échoué. Mais Adam refuse ce cadeau indignement (selon lui) gagné par la spéculation et préfère les bons résultats scolaires de son autre fils Aron. Caleb se venge en révélant à son faux jumeau Aron que leur mère n’est pas morte, mais une putain qui tient maison dans la ville après avoir tiré sur leur père et les avoir abandonnés. Effondré, Aron, à 17 ans, s’engage dans l’armée et se fait tuer dans la Première guerre mondiale.

C’est toute la différence entre l’être beau, obéissant et conformiste, et l’être moins doué par la nature mais qui compense par ses efforts. Le pur et le maléfique, l’ange et le démon. Dieu est bien injuste, lui qui a créé les hommes tels qu’ils sont, Abel comme Caïn. Aron ressemble à son père, orthodoxe et suivant les commandements à la lettre, tout désorienté lorsque la réalité vient contrecarrer ses rêves. Il n’aime pas sa fiancée Abra (au prénom qui vient d’Abraham), il aime l’idée idéalisée qu’il se fait d’elle. Au fond, il reste centré sur lui-même, égoïstement parfait, et le monde doit tourner autour de lui sans qu’il ne fasse rien pour.

Caleb ressemble à sa mère, la putain Cathy, depuis toute petite manipulatrice et sans affect, une parfaite psychopathe. Recueillie par Adam alors qu’elle était fracassée par son souteneur, après avoir simulé un viol qui a conduit l’un de ses professeurs au suicide, tué ses parents dans un incendie, elle l’a épousé pour mieux le détruire. Elle a couché avec lui et avec son frère Charlie pour affirmer sa liberté et, malgré une grossesse non désirée où elle a accouché de faux jumeaux, elle est partie en abandonnant mari et progéniture. Elle s’est instillée dans les bonnes grâce de la tenancière d’un bordel de Salinas avant d’empoisonner sa bienfaitrice qui l’instaurait légataire, et de pervertir les notables du coin par des pratiques sado-masochistes inusitées, dont elle conservait des photographies. Caleb la perce à jour, Aron en est effondré. Cathy, arthrosique et vieillissante, se suicide en laissant tout à Aron – qui laisse tout à sa mort sur le front.

Au fond, la Bible peut se lire de façon contradictoire : soit comme une soumission inconditionnelle à Dieu (ce que pratiquent les intégristes chrétiens, les puritains et… les musulmans), soit comme une liberté offerte à l’humain de construire sa vie selon ses choix successifs (ce que pratiquent les protestants, les catholiques après Vatican II et… les Juifs). La Parole de Dieu est soit un commandement absolu auquel il faut obéir à la lettre, soit un élément de réflexion à approfondir par soi-même. Steinbeck a choisi la modernité, et s’amuse de ce que Dieu « préfère l’agneau aux légumes » p.1142. Chacun est responsable de son destin et peut choisir le bien ou le mal à chaque instant. « Le mot hébreu timshel – ‘tu peux’ – laisse le choix. C‘est peut-être le mot le plus important du monde. Il signifie que la route est ouverte. La responsabilité incombe à l’homme, car si ‘tu peux’, il est vrai aussi que ‘tu peux ne pas’ » p.1177. Cal réussit à accepter ses fautes et à faire d’elles des forces pour aller de l’avant.

Le roman est plus riche que ce que je peux en dire en une seule note, et le cinéaste Elia Kazan en a tiré un film (chroniqué sur ce blog) qui recentre l’histoire sur Caleb et Aron, faisant du père Adam un monstre de rectitude borné, sans empathie, sûr de son bon droit moral issu du Livre – assez éloigné de l’Adam du roman.

Cette fresque familiale s’inscrit aussi dans l’histoire des États-Unis et du monde de 1863 à 1918, avec les guerres indiennes, la guerre de Sécession, la Première guerre mondiale, avec le développement du chemin de fer, de l’industrie automobile, du grand commerce et de la publicité, avec l’immigration venue de la vieille Europe et de la Chine. Tout cela incarné dans les petits gestes du quotidien, les situations sociales et l’amour. Plus que dans les vérités éternelles du Livre, les humains trouvent leur expérience dans la terre et dans la vie. « La production collective ou de masse est entrée aujourd’hui dans notre vie économique, politique et même religieuse, à tel point que certaines nations ont substitué l’idée de collectivité à celle de Dieu. Tel est le danger qui nous menace. (…) Notre espèce est la seule à être capable de créer, et elle ne dispose pour inventer que d’un seul outil : l’esprit individuel de l’homme. (…) C’est seulement après qu’a eu lieu le miracle de la création que le groupe peut l’exploiter, mais le groupe n’invente jamais rien. Le bien le plus précieux est le cerveau solitaire de l’homme » p.992

Un grand livre de l’humanité, le testament de l’auteur.

John Steinbeck, A l’est d’Éden (East of Eden), 1952, Livre de poche 1974, 631 pages, €10,40, e-book Kindle €9,99

John Steinbeck, Romans – En un combat douteux, Des souris et des hommes, Les Raisins de la colère, À l’est d’Éden, Pléiade 2023, 1664 pages, €72,00

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Christian Signol, Les menthes sauvages

Ce roman est la suite des Cailloux bleus, publié l’année précédente, mais peut se lire indépendamment. Christian Signol, né dans le Quercy en 1947, est l’un des petits-fils de la famille qu’il romance. Il aime le paysage et la terre, bien que le premier soit rude et la seconde pleine de cailloux. Il aime le climat changeant, très contrasté, caniculaire l’été et glacial l’hiver. Mais le printemps est explosif et fait jouir de la vie.

Philomène aime ses brebis ; son mari Adrien aime ses cailloux. Tous deux aiment la terre et le Quercy, ils ont bataillé très dur pour devenir propriétaires et assurer des récoltes régulières en blé, seigle, vigne pour le vin, et moutons pour la laine. Ils vivent en autarcie, comme la plupart des paysans avant 1945.

L’auteur met en scène le changement du monde qui fait passer, en deux générations, du Moyen Âge aux fusées interplanétaires. Il semble qu’en effet les campagnes isolées se désenclavent tous les 40 ans grâce à une nouvelle technique : le chemin de fer vers 1880, la radio vers 1920, la télévision vers 1960, et – mais ce n’est pas encore l’époque – l’Internet vers 2000 (sans évoquer encore l’IA qui vient).

Adrian, terrien et conservateur, bien que de gauche politiquement, est attaché à ce que rien ne change. Mais ses enfants ne l’entendent pas de cette oreille, notamment Guillaume, le fils aîné, qui préférerait vivre en ville plutôt que d’arracher de maigres ressources au sol pierreux du Quercy. Adrian s’est battu pour la terre, il a fait la guerre de 14 contre l’ennemi, il a été blessé et meurtri, il ne comprend pas que ses fils dédaignent ce patrimoine qu’il a fait fructifier pour eux. Philomène son épouse pousse la petite Marie au collège, mais elle ne supporte pas la solitude de l’internat et revient bien vite au village. Elle pousse alors Louise, sa petite dernière, qui réussit fort bien. Faute de bourse, car nous sommes sous l’Occupation et qu’il faut faire allégeance au pétainisme pour obtenir des subsides de l’État (tous les régimes autoritaires sont des mafias), Philomène se débrouille pour placer Louise auprès de sa sœur et la conduire jusqu’au bac, avant qu’elle-devienne professeur. Ce fut l’itinéraire au masculin de l’auteur.

Les cailloux bleus et Les menthes sauvages sont les premiers romans du terroir de Christian Signol. Ils ont connu un gros succès parce que la période était faste. Les années 1980 en France, en effet, voulaient « changer la vie » avec la gauche, ce qui faisait regretter le bon vieux temps des grands-parents. Les années 80 ont vu ressurgir les lampadaires municipaux en forme de lanterne, les sabots à la maison (mais suédois en cuir, et pas en bois), et du chèvre chaud dans la salade. Le chèvre était considéré comme un fromage qui sentait trop fort pour les bourgeois, donc une façon de renverser la table pour les néo-ruraux socialistes. Depuis, l’écologie l’a emporté sur le socialisme, et la paysannerie est allée à ses limites industrielles. Sans forcément reprendre les pratiques ancestrales, dévoreuses de temps et de fatigue, les paysans en reviennent aux exploitations plus modestes, au repos de la terre, à la diversification des cultures, à l’engrais naturel, et à certaines pratiques non mécaniques sur les sols. Adrien n’avait pas tort, bien qu’il n’ait pas eu tout fait raison.

Christian Signol décrit au galop trois générations qui se succèdent, depuis la guerre de 14 jusqu’au début des années 60. Les parents s’accrochent à la terre mais les enfants la quittent l’un après l’autre. Guillaume pour aller à la ville et s’acoquiner avec l’extrême droite, ce qui lui permettra de sauver son frère François arrêté par la Gestapo pour avoir voulu fuir en Angleterre, mais qui l’a obligé lui-même de fuir en Algérie à la Libération avant de gagner l’Indochine dans la Légion étrangère. Marie, qui avait refusé le collège, s’est mariée à un artisan en ville qui s’est mis à son compte tandis que Louise, devenu professeur à Montpellier, s’est mariée avec un autre professeur du même lycée. Tous ont eu des enfants, ce qui fait la joie des grands-parents lorsqu’ils viennent en vacances.

Je ne crois pas qu’Adrien aime ses petits-enfants parce qu’il leur à constitué un patrimoine de terres et de vignes, comme semble le dire l’auteur. Adrien aime le vital tout simplement : les jeux et les rires des enfants, tout comme leur curiosité insatiable, sont l’expression même de la vie. Cette vitalité ragaillardit, sans pousser la réflexion plus avant. À 62 ans, Adrien est déjà fort décati par les travaux des champs et refuse le tracteur. Il mourra d’une crise cardiaque quelques années plus tard, pour ne pas avoir voulu suivre le progrès. Ce genre de résistance n’est pas positive, malgré le « c’était mieux avant » des aigris et des flemmards. Le conservatisme est acceptable jusqu’à certaines limites, mais pas au point de refuser tout changement. Ce sont les enfants qui le démontrent à leur père dans ce roman, et ce n’est pas si mal comme leçon.

Un bon roman du terroir qui se lit très agréablement, l’auteur est un conteur né.

Christian Signol, Les menthes sauvages, 1985, Pocket 2014, 480 pages, €7,70

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Fred Vargas, Sur la dalle

Adamsberg vague. D’une arrestation de bande à Paris à un village breton, tout est lié – et il est évidemment saisi de l’affaire. Il va donc travailler avec le commissaire Matthieu, de Rennes, dont dépend Combourg. La petite ville n’a qu’un peu plus de six mille habitants mais est réputée pour son château hanté et par le souvenir de l’écrivain politicien romantique François-René de Chateaubriand, qui y a passé son enfance. Son père le faisait passer exprès, à 8 ans, le soir tombé, dans tout le château lugubre pour gagner l’aile où était sa chambre. Il devait vaincre la peur.

De nos jours gyrovague dans Combourg un lointain descendant du vicomte : ce Josselin de Chateaubriand lui ressemble étonnamment. Il est l’attraction touristique du village et le maire comme l’aubergiste lui tapent sur l’épaule. Cette notoriété est loin de correspondre à son personnage plutôt falot de professeur raté, mais Josselin s’y fait. Il va serrer les mains de table en table, étonné mais ravi lorsqu’on ne « le » reconnaît pas. Adamsberg est présenté par Matthieu dans l’auberge de maître Johan, où ils prennent un bon déjeuner.

Comme rien n’est du au hasard dans les romans policiers, un meurtre survient inévitablement à Combourg, qui intéresse Adamsberg, commissaire à Paris. Matthieu le tient au courant, entre collègues. Mais voilà que le coupable désigné est Josselin ! Ramdam dans les hauteurs de la République : pas question que le nom de Chateaubriand soit associé à un crime ! Pour des raisons de prestige international, il faut y regarder à deux fois. Or, comme Adamsberg n’est pas convaincu, au contraire de l’évidence qui saute aux yeux de Matthieu, sa garde à vue est levée pour que l’enquête puisse approfondir. Et Adamsberg est saisi par la haute juridiction afin de mener l’enquête. Avec Matthieu, cela va de soi.

Ceux qui restent de la bande de malfrats arrêtés à Paris suivent Adamsberg à Combourg pour lui faire son affaire. Ils ont le tort de s’en prendre au lieutenant Rettencourt, plus facile d’accès parce qu’elle est une femme. Sauf qu’elle n’a pas froid aux yeux et pratique le close-combat comme pas deux. Elle se délivre elle-même pour livrer à la justice les bandits. Quel rapport avec l’enquête ? Aucun, c’était pour meubler le début tant la chasse est lente à démarrer. On sait le tueur faux gaucher, adepte du couteau Ferrand (connais pas), porteur de puces et délivrant un message via un œuf. En-dehors de ces indices, rien.

Or les meurtres se succèdent à Combourg. Au hasard ? En apparence seulement, mais il faut être grand clerc pour trouver le lien entre eux. Adamsberg divague, comme d’habitude, mais cette fois différemment. Il ne pellette plus les nuages mais cueille des bulles qu’il fait remonter du profond – allongé sur la dalle d’un dolmen, pour faire bonne mesure. Le dolmen est une tombe celte de trois à quatre mille ans, mais surtout du granit massif, cela peut aider. Le granit est légèrement radioactif mais l’autrice n’en parle pas. Elle garde cependant son caractère brumeux à son commissaire fétiche. Il pourrait dire, comme Montaigne en son âge mûr : « Mon âme me déplaît de ce qu’elle produit ordinairement ses plus profondes rêveries, plus folles et qui me plaisent le mieux, à l’improviste et lorsque je les cherche le moins ; lesquelles s’évanouissent soudain, n’ayant sur le champ où les attacher », chapitre V du Livre III des Essais.

L’enquête de voisinage, les surveillances, la médecine légale, les traces sur le net et le hacking sont cependant plus efficaces pour trouver qui et quoi, où et quand. Mercadet, qui dort toutes les quatre heures, est expert à ce jeu. Il parvient même à s’introduire « sans aucunes traces » (on n’y croit pas) dans le site du Ministère de l’Intérieur pour un joli coup de bluff. Il faut dire que la vie d’une fillette de 8 ans est en jeu, kidnappée par une autre bande d’ancien collégiens psychopathes de Combourg revenus sur les lieux de leurs forfaits d’enfance. On ne sait quelle dent a l’autrice contre les collèges de garçons, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, mais elle n’y va pas avec le dos de la cuillère. Pour elle, ce sont des nids de délinquance où les caïds de 12 à 16 ans entraînent les faibles sous peine de représailles : hier à éviscérer un vieux chien et à arnaquer une vieille gardienne, aujourd’hui à étrangler des chats. Rien de sexuel, curieusement, alors qu’on est dans les années 2020 et que Youporn fait des ravages…

Donc nous avons une première bande, arrêtée, un tueur local, insaisissable (encore qu’on le devine sur la fin), une seconde bande, coriace – et un finale assez inattendu concernant le mobile des crimes. L’histoire vagabonde à sauts et gambades, de chapitre en chapitre (il y en a 48). C’est parfois un peu gros ou à la limite de l’invraisemblable : la Rettencourt en super-woman, pas moins d’une centaine de policiers et gendarmes pour boucler la ville, l’étrange autisme du « ministère » sur la vie d’une fillette, les menus gastronomiques pour cinquante personnes à l’auberge. Car Adamsberg, quand il n’est pas sur la dalle, a la dalle. Il bouffe, il croque, il avale. Pas de grosses portions, il est maigre, mais il ne laisse pas son assiette. Pourquoi ? « Je ne sais pas », dit-il couramment – c’est son mantra. Les choses viennent, les enquêtes se résolvent, les lecteurs ont vécu. Point. Entre une vie de Club des cinq et une vie à la Belmondo.

Il ne faut pas chercher à comprendre, l’important est qu’on ne s’ennuie pas.

Fred Vargas, Sur la dalle, 2023, J’ai lu 2024, 575 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

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Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines de Ken Annakin

Il y a un peu plus d’un siècle, voler était encore un rêve industriel. Chacun bricolait dans son coin les plus invraisemblables coucous aptes à s’élever lourdement du sol en poussant des ahans de canard. Mais certains, plus affinés, mettaient déjà des moteurs de plusieurs dizaines de chevaux sur une armature légère en bois, ce qui leur permettait de parcourir de longues distances. C’est ainsi que l’ingénieur français Louis Blériot avait franchi la Manche en 1907 sur un avion prototype de son invention.

Qu’à cela ne tienne : en 1910 l’Angleterre, maîtresse des mers, se doit d’être aussi maîtresse des airs ! L’orgueil britannique, sous l’uniforme rouge d’un jeune officier blond très coincé, Richard Meys (James Fox), stimulé par son espoir de fiancer Patricia (Sarah Miles), entreprend le riche patron de presse et père de la promise lord Rawnsley (Robert Morley) pour qu’il organise une fête de l’aviation afin de réunir tous les prototypes actuels d’avions. Le vieux lord à cigare va donner sa fille au fringuant jeune militaire de la haute société car il a été avec son père à Oxford – cela crée des liens d’entre-soi incestueux tout à fait recommandables. Patricia voudrait bien être la première femme à voler dans les airs mais, à cette époque, il n’en est pas question. Déjà, elle fait de la moto à l’insu du paternel.

Néanmoins, le patron de presse est prêt au scoop. Il lance donc une course aérienne entre Londres et Paris dotée d’un prix de 10 000 livres sterling au vainqueur, ce qui fait à l’époque une belle somme. Les avions auront plusieurs aérodromes de relais pour faire le plein. Les pilotes dans le monde sont enthousiastes. Chacun est renvoyé à la caricature de sa nation par l’époque du film : le milieu des années 60.

L’Américain Orvil Newton (Stuart Whitman) se ruine pour participer avec un prototype de 70 chevaux (le Blériot n’en faisait que 25). Il ose et met de la puissance plutôt que de l’astuce. C’est un lourd et un cascadeur, mais aussi un bulldozer. Sa force et son audace séduisent la belle Patricia, qui le drague éhontément pour pouvoir enfin voler malgré l’interdiction de son père. Ce qu’elle réussira, faisant rayer Orvil de la course, avant d’intercéder pour qu’il puisse quand même participer parce que ce n’est pas de sa faute mais dû à son caprice de fille gâtée.

Le Français Pierre Dubois (Jean-Pierre Cassel), grand amateur du même type de femme – toujours la même malgré les prénoms qui changent (Irina Demick, 29 ans au tournage), est plus astucieux, même s’il n’a pas la puissance. Grand amateur de blagues, il ne tarde pas à se mettre à dos le gros colonel prussien qu’il ridiculise en l’incitant à plonger là où il n’y a pas d’eau, engendrant un duel. Comme il a le choix des armes, il opte pour le tromblon en ballon, ce qui est l’occasion d’une scène cocasse où le lourd teuton se ridiculise une fois de plus en plantant son casque à pointe dans son propre ballon, crevant le duel avec l’engin.

L’Allemand colonel Manfred von Holstein (Gert Fröbe) est mandaté par le Kaiser pour gagner la course. Il organise l’opération avec une rigueur toute militaire, marche au pas, musique martiale, lever des couleurs, obéissance aveugle au Manuel d’instruction de l’avion. Ni lui, ni le capitaine qu’il veut pour pilote n’a jamais touché un tel engin mais « un officier allemand est capable de tout faire ». Obstination et discipline ne lui réussiront pas : il perdra la course en plongeant en pleine Manche parce qu’il se fie trop aux instruction du Manuel et qu’il est incapable de gérer l’avion s’il n’a plus le texte sous les yeux.

Le comte italien Emilio Ponticelli (Alberto Sordi), toujours flanqué de la Mama et des bambini, pas moins de six dont trois garçons en costume marin, est tout dans l’apparence et la gouaille. Il achète n’importe quel prototype, s’il peut voler. Toujours légers, les Italiens… Son inventeur un peu taré lui propose même un modèle qu’il a conçu dans sa baignoire et dont l’hélice est derrière. Heureusement, il choisit un autre avion, qui faillira in extremis, ce qui permettra à l’Américain de faire un beau geste : se retarder – donc perdre – pour sauver le pilote comte.

Le Japonais Yamamoto (Yujiro Ishihara) se conduit comme un samouraï, mais pas kamikaze. On lui colle un modèle copié d’Occident, des ailes américaines sur un moteur français. Son avion n’ira pas jusqu’au bout, saboté par le perfide british Sir Percival aux dents du bonheur.

Les autres concurrents ne comptent pas, sauf la crapule très britannique de Sir Percival Ware-Armitage (Terry-Thomas) flanqué de son âme damnée domestique Courtney (Eric Sykes). Il veut gagner par la triche, faute de pouvoir le faire en fair-play. Il va donc scier le train d’atterrissage de l’avion américain tandis que Courtney va scier la queue de l’avion japonais. Mais il fait plus : il soudoie pour une forte somme un équipage de chalutier pour transporter de nuit son avion de l’autre côté de la Manche, tout en déclarant qu’il poursuit le vol pour la traverser. Le sort lui sera in fine défavorable puisqu’en suivant la voie ferrée (du futur TGV) qui relie Calais à Paris, il sera pris par la fumée du train à vapeur et atterrira sur les wagons, ses roues se bloquant entre deux rames – et un tunnel propice raccourcissant l’avion de ses ailes en moins de deux.

Outre les sketches, le capitaine des pompiers (Benny Hill) et l’auto à échelle qui roule partout mais ne sert à rien, l’amourette intéressée de Patricia avec Orvil et la jalousie de classe de Richard, mettent un peu de piment dans la sauce. Le film fait gagner évidemment les vainqueurs de la Seconde guerre mondiale encore proche, les Anglais d’abord, les Américains presque ex-æquo, le Français en troisième – Allemand, Italien et Japonais sont éliminés par leurs erreurs, rigidités et impuissance technique.

Malgré un « interlude » interminable sur le DVD, pour singer l’ambiance des films muets de 1910, ce divertissement à propos de l’aviation est agréable à suivre. On rit beaucoup et tout est bon enfant.

DVD Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines (Those Magnificent Men in their Flying Machines, or How I Flew from London to Paris in 25 Hours and 11 Minutes), Ken Annakin, 1965, avec Jean-Pierre Cassel, Stuart Whitman, Benny Hill, Sarah Miles, Alberto Sordi, Terry-Thomas, Yujiro Ishihara, 20th Century Studios 2005, 2h13, €20,05

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Laurent Chamontin, Ukraine et Russie pour comprendre

Laurent Chamontin, diplômé de l’École Polytechnique, a vécu et voyagé dans le monde russe, il est décédé en 2020 d’un cancer et du Covid. Déjà auteur en 2014 de « L’empire sans limites – pouvoir et société dans le monde russe », (aussi en e-book Kindle) il s’est rendu fin 2015 à Marioupol pour étudier les répercussions de l’Euromaïdan dans le Donbass. C’est donc un spécialiste sur le terrain, qui parle russe et a parlé avec des Russes et des Ukrainiens, qui livre son témoignage géopolitique en sept chapitres. Bien que datant de 2017, ils n’a rien perdu de son actualité !

Tout d’abord la Russie

« L’effarante entreprise de prédation dont la Russie a été l’objet dans les années quatre-vingt-dix de la part de ses élites est la raison déterminante pour lequel ce pays n’arrive pas aujourd’hui à trouver un équilibre », écrit l’auteur. La loi de la jungle a favorisé ceux qui ont les relations et l’absence de scrupules nécessaires pour capter une part des ressources, tandis que ceux qui ont moins de chance doivent se faire une place dans l’économie informelle et se soumettre aux rackets de toute sorte. La propagande patriotique de Vladimir Poutine a pour fonction de rendre acceptable ce nouvel ordre des choses. Poutine est intimement lié aux mafias russes, comme l’ont montré les enquêtes de Catherine Belton du Financial Times.

La démocratie en a été durablement flétrie dans l’opinion, dermocratiya signifiant merdocratie. L’effondrement incompréhensible d’un cadre de vie familier, comme dans l’Allemagne des années 20 a fait le reste : l’aspiration à l’ordre et à un minimum de pouvoir d’achat – d’où Poutine. De plus, analyse l’auteur, « la civilisation russe se caractérise par le développement d’un État qui ne se reconnaît aucune obligation par rapport à la société dont il émane, ou, en d’autres termes, par une allergie persistante à la séparation des pouvoirs. Cette tendance, déjà observable aux temps d’Ivan le Terrible et de Pierre le Grand, est toujours à l’œuvre de nos jours ; elle explique le statut précaire de l’individu et le faible enracinement des garanties juridiques, le destin souvent tragique des courants libéraux comme la corruption et la cécité de la Russie officielle vis-à-vis des attentes de la société, malgré l’emprise sans commune mesure des services secrets. »

Mais la Russie est fragile, en déclin partout : démographique, économique, diplomatique. « Quand on prend la peine de regarder au delà des images soigneusement entretenues – celles du « dirigeant puissant à la tête d’un pays à la fierté retrouvée » – on rencontre une Russie bloquée et saturée de violence, minée par la corruption et l’irresponsabilité de ses élites. » Désormais, la militarisation à outrance voisine avec une société précarisée, ce qui laisse mal augurer de l’avenir : révolte populaire ou fuite en avant nationaliste ? Pour le moment, Poutine dose la première avec la seconde, mais l’équilibre est précaire.

Aux racines du conflit : la décomposition de l’URSS.

Choc traumatique. Vladimir Poutine déclare que la chute de l’URSS est « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » et il touche une corde sensible dans son public. « En pratique, la politique de transparence, la glasnost, et la renonciation de plus en plus explicite au recours à la force conduisent en quelques années à la désagrégation de l’empire soviétique sous l’effet de forces centrifuges qui lui échappent désormais, et aussi sous celui d’une désaffection généralisée vis-à-vis de l’idéologie officielle ».

D’où la réaction nationaliste, analogue à celle des Allemands dans les années 30. L’assimilation de Poutine à Hitler est commode comme diabolisation mais, « aussi autoritaire qu’elle soit devenue aujourd’hui, elle ne présente pas pour autant les caractéristiques des grands systèmes totalitaires du XXe siècle ». Il s’agit plutôt de « nostalgie de la puissance perdue comme la persistance sur le long terme des méthodes des services secrets. »

Le surgissement de « l’étranger proche »

La chute de l’URSS en décembre 1991 a fait émerger une nouvelle réalité géopolitique entre la Russie et les pays nouvellement indépendants d’Europe centrale. Ces pays doivent compter avec un voisin russe incontournable et resté fort jaloux de sa prérogative impériale, tandis qu’Américains et Européens ont développé avec eux de nouveaux liens. L’étranger proche est la zone considérée comme d’intérêt vital pour la Russie.

Les pays baltes adhèrent à l’Otan, puis à l’UE, les révolutions de couleur en Géorgie, en Ukraine et au Kirghizstan en 2004 et 2005, soutenues par Washington pour les aider à en finir avec la corruption et le népotisme post-soviétiques, fâchent Moscou, bien que ce soient les électeurs qui votent et choisissent le droit et l’ouverture à l’Europe. L’ours russe a l’impression d’être encerclé, une forteresse assiégée dans ses valeurs traditionnelles, menacé par la puissance économique comme par l’attrait des libertés. La propagande russe a contribué à élargir la divergence de perception entre une population qui connaît mal le monde hors du périmètre soviétique et les peuples de l’Europe – Ukrainiens compris – qui connaissent le développement sans précédent d’Internet et des réseaux sociaux.

D’où, une fois de plus, la réaction du pouvoir qui confond puissance et capacité de nuisance. Il tente de maintenir l’illusion d’une parité renouvelée avec les États-Unis, et nie implicitement l’existence de l’Ukraine comme acteur autonome du jeu international. Bien que le référendum du 1er décembre 1991 ait consacré l’indépendance de l’Ukraine à 90,3 % (54,1 % pour la Crimée), Poutine nie l’existence même de ce pays. Cité par le quotidien russe Kommersant, il aurait déclaré au Président Bush : «  Tu comprends bien, George, que l’Ukraine n’est même pas un pays ! C’est quoi, l’Ukraine ? Une partie de son territoire, c’est l’Europe de l’Est, et l’autre partie, qui n’est pas négligeable, c’est nous qui lui avons donnée ! ».

Le choc de 2014

La révolution orange en Ukraine s’est déclenchée à la suite de fraudes massives, mobilisant près de 20 % de la population. La classe moyenne n’arrivait pas à sortir de la précarité à cause de la corruption du quotidien, clientélisme, copinage et trucage des marchés publics. Les petites et moyennes entreprises ont été très actives, y compris sur le plan politique comme le montre le Maïdan des entrepreneurs de 2010. Les associations très dynamiques dans des domaines variés traduisent le désir de pallier aux carences de l’État. Les lois de décommunisation ont clairement pour objectif de marquer une rupture avec ce passé et de remodeler l’identité nationale, à l’encontre de la nostalgie soviétique en vogue au même moment en Russie. 3 200 statues de Lénine ont été démontées en Ukraine entre 1991 et novembre 2015 sur les 5 500 initialement en place. Cet exemple effraie le pouvoir autoritaire de Moscou qui craint la contagion car la mafia prend tout, la corruption règne à tous niveaux en Russie aussi.

En février 2014, la fuite de Viktor Yanoukovitch sous la pression de la rue ukrainienne a incité Moscou à s’emparer de la Crimée subrepticement, son armée déguisée en petits hommes verts sans étiquette, puis à favoriser les pro-Russes du Donbass. La propagande moscovite directement inspirée par celle de Staline fait d’un peuple entier l’héritier d’un passé « nazi ». « La persistance de ce thème de propagande tient en fait à l’inquiétude qu’inspirait à Staline le nationalisme ukrainien, matérialisé par la résistance farouche des partisans de l’OuPA au-delà de la fin de la guerre : dans l’Ouest du pays, les derniers foyers de résistance ne furent réduits au silence par les troupes soviétiques qu’en 1950. » Mais le Kremlin fait silence sur sa propre collaboration avec Hitler lors de la signature en 1939 du pacte germano-soviétique – qui lui a permis d’envahir la Galicie, territoire ukrainien alors sous souveraineté polonaise.

Les traités sont pour la Russie des chiffons de papier. Par exemple, la signature du mémorandum de Budapest en 1994 fait renoncer l’Ukraine à son armement nucléaire contre la garantie de ses frontières par la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni…. Mais Poutine s’est assis dessus. Comment ne pas comprendre la crainte de l’impérialisme russe par tous les autres pays de l’étranger proche ?

L’Occident ignorant et pusillanime

La mentalité change peu à peu depuis la guerre à outrance de Poutine, ses massacres de civils sans état d’âme et ses mensonges réitérés. Mais subsiste en Occident la peur de la guerre, la fausse impression que Poutine puisse être rationnel dans tout ce qu’il fait et qu’il est impossibles que l’aventurisme militaire puisse être préféré à la croissance et à la stabilité des frontières. Eh bien, si !

D’autre part, le mythe de l’homme fort qui court-circuite les débats du parlementarisme, et le récit du héros pliant la réalité à ses désirs, restent une nostalgie chez certains. Ce qui est incompatible avec l’exercice des valeurs démocratiques d’écoute et de concertation. L’auteur écrit : « Dans la mesure où certains « gaullistes » d’aujourd’hui se laissent attirer par les sirènes du culte de Vladimir Poutine, il importe au passage de préciser quelques points à ce sujet, et en premier lieu, que l’homme du 18 juin est l’auteur de la déclaration définitive selon laquelle « un État digne de ce nom n’a pas d’amis » ; ensuite, qu’il était un lecteur averti de Custine, et qu’à ce titre il n’avait aucune illusion sur l’Union Soviétique, ni sur l’ouverture de la civilisation russe à la démocratie libérale ; et enfin, qu’il était porteur d’une vision et d’un sens de l’honneur dont l’ensemble de notre propos suggère qu’ils pourraient ne pas être le lot de l’homme du Kremlin. » chap.7

Si les États-Unis restent encore un élément essentiel de l’ordre du monde, ils sont moins concernés que les Européens par les échanges avec la Russie. Les hydrocarbures non conventionnels leur permettent d’être autonomes en énergie. Leur défi est plus chinois (1,4 milliards d’habitants) que russe (145 millions). Ce qui renvoie l’Europe à son faible poids démographique, sa relative pauvreté en ressources, et à sa division devenue handicap.

Les risques montent pour l’Europe. En interne le populisme qui déstabilise les institutions, à l’extérieur la menace islamiste et la crise dite des migrants, à laquelle s’ajoute depuis 2020 l’imprévisibilité fondamentale du Kremlin, engagé dans une fuite en avant nationaliste qu’il sera infiniment plus difficile d’arrêter que de lancer, résume l’auteur.

Un livre à lire, « pour comprendre. »

Laurent Chamontin, Ukraine et Russie pour comprendre, 2017, Diploweb, 106 pages, e-book Kindle €6,49

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Robert Merle, Fortune de France

La 2 diffuse du 16 au 30 septembre une série tirée du roman qui retrace assez bien les péripéties de l’histoire. Robert Merle a en effet écrit à la fin des années 1970 toute une saga située au XVIe siècle durant les guerres de religion, reflet historique des rivalités et haines de la gauche et de la droite française dans ces années pré–Mitterrand.

Il s’agit de l’établissement d’un fils d’apothicaire devenu presque médecin à la faculté de Montpellier, mais forcé de quitter la ville juste avant la soutenance de sa thèse qui l’aurait fait docteur en titre, à cause d’un duel pour une fille, où il a tué un nobliau du coin. Jean de Siorac s’engage donc dans l’armée, où il va passer neuf ans, se faisant un ami pour la vie, Jean de Sauveterre de cinq ans plus âgé, avec qui, devant notaire, « ils s’adoptèrent mutuellement et se donnèrent l’un à l’autre tout leur bien présent et avenir ». Cette option du droit français existe toujours, on l’appelle la tontine.

Robert Merle a toujours été décalé, et il aime beaucoup surprendre. Cette façon originale de fonder une famille, où Jean se mariera à 29 ans tandis que l’autre Jean restera célibataire mais s’occupera aussi des enfants et du fief, n’est pas la seule.C’est ainsi que le jeune Pierre de Siorac dormira presque chaque nuit depuis l’âge de cinq ans avec la fille de sa nourrice, Hélix, de trois ans plus âgée que lui. Il s’initiera ainsi de façon douce et paisible aux gestes de l’amour et en gardera toute sa vie le goût des relations féminines. Autant dire que cet aspect des choses n’est pas vraiment repris dans la série télévisée familiale, attendant les 15 ans légaux pour s’y manifester. C’est que l’époque a changé entre les années 1970 et les années 2020. Pas en bien, les gens se sont repliés sur eux-mêmes et sont devenus peureux et frileux. Tant pis pour eux et pour la joie de vivre, comme pour l’optimisme du pays.

Car, en ces années de guerres de religion, l’optimisme régnait tout de même. L’auteur ne nous le fait ressentir presque à chaque page, tout malheur rebondissant en bonheur : des bandes de pillards armés que l’on réussit à détourner, des menées du seigneur voisin qui voudrait bien conquérir Mespech mais dont la fille tombe malade de la peste et qu’il implore Siorac, quasi médecin mais huguenot et ennemi, de la soigner en son château, du fils bâtard reconnu et élevé comme les autres, de la peste même qui sévit dans le pays et qu’une saine hygiène et une prophylaxie avisée permettent d’éviter, du jeune larron de 15 ans, Miroul (non repris dans la série TV) qui n’est pas pendu mais engagé sur les instances de Pierre qui, à 12 ans, l’a contré et garrotté.

Tout débute à la mort de François Ier en 1547, Jean de Siorac est revenu chevalier des guerres qu’il a menées avec les armées royales jusqu’à devenir capitaine d’une centaine d’hommes, tout comme son compagnon Sauveterre, blessé à la jambe et gardant boiterie. Les deux ont décidé d’acheter le château de Mespech près de Sarlat et des Eyzies en Périgord, laissé en déshérence. Jean de Siorac épouse Isabelle la catholique, la blonde de 15 ans, fille du chevalier de Caumont au château de Castelnau. Alors que lui-même tend, plutôt par raison et dégoût de la corruption de l’église, vers la religion prétendue réformée. Mais il doit compter avec la jalousie et les malheurs du temps, comme avec son épouse qui reste ardemment catholique, obéissante au pape, à l’Église, en dévotion devant la Vierge Marie et les superstitions des médailles et des saints. Cette prudence, dans la lignée de Montaigne (qui a 12 ans au début du roman) se combine avec « l’affabilité périgourdine » pour faire surnager la famille dans les tourments du siècle.

Jean de Siorac aura trois enfants vivants de sa femme Isabelle, plus un quatrième avec une bergère du village voisin où son père et son grand-père avaient des terres et un cinquième avec la chambrière de son épouse décédée, Fanchou. Il y aura donc François l’aîné, brun, prudent et même couard, trois ans plus tard Pierre le narrateur, blond châtain fougueux et généreux qui ressemble tant à son père, une semaine après lui Samson, le bâtard blond cuivré reconnu faute d’être légitimé, Catherine la blonde petite dernière, que la série oublie volontairement, tout comme le petit dernier, David de Siorac, que Jean a eu de Fanchon. Pierre et Samson sont très proches, frères-amis comme jumeaux, tandis que François est trop imbu de lui-même et mélancolique d’un amour impossible avec Diane, la fille du méchant seigneur voisin guérie de la peste.

Les épreuves ne manquent pas, depuis une nouvelle guerre fomentée par Henri II contre les Anglais, où le chevalier de Siorac revient avec le titre de baron, les attaques des brigands tziganes chassés d’Espagne dont Sauveterre négocie le départ après une attaque manquée, la haine du puissant voisin, baron lui aussi, et la peste qui dépeuple la contrée. Mais c’est surtout l’inquisition catholique, exigée par le successeur d’Henri II puis par « la marchande » Catherine de Médicis, qui jette périodiquement les catholiques contre les protestants, engendrant en retour l’intolérance des protestants contre les catholiques. Les rois sont faibles, les prétendants au trône agitent la religion pour acquérir le pouvoir tout comme des Mélenchon agitent la « démocratie » pour assurer leur emprise sur les faibles et crédules « socialistes ».

Pierre de Siorac a 4 ans lorsqu’il se ramentevoit ses souvenirs, et presque 15 ans à la fin du premier tome lorsqu’il chevauche, avec son frère Samson et Miroul son domestique, vers Montpellier où il doit faire médecine tandis que Samson fera droit. L’auteur dit dans sa préface qu’il ne savait pas si poursuivrait cette histoire, il a passé en fait tout le reste de sa vie à accumuler les tomes jusqu’au treizième, que la mort a interrompu mais que son fils a terminé pour lui. Je ne sais si la série TV se poursuivra en diverses saisons, mais ce serait avec bonheur.

Car il faut (re)lire la série Fortune de France, le livre étant plus plaisant que le film tant il abonde en mots savoureux (affiquets, bec jaune, branler, sotte caillette, calel, clabauder, fétot, rire à,gueule bec, lachère, niquedouille, ococouler, paillarder, pasquil, pensamor, picanier, la picorée, pimplocher, ribaude, tympaniser, vaunéant…) – sans que cela gène la lecture. Tant cela abonde en scènes attendrissantes ou édifiantes, amour du père pour ses enfants, de « l’oncle » Sauveterre pour la terre et pour ses « neveux », réflexions de raison, encouragées par la religion réformée, à penser par soi-même et à établir son jugement sur l’équité et le bon sens. « Je le croyais alors [à 13 ans] et je le crois toujours : il n’est point d’autre mûrissement que la franche appréhension par l’esprit de ce que nous faisons et subissons ». A méditer par nos politiciens, trop volontiers démagogues, en 2024 comme en 1977. Ou encore : « ramentevez-vous ce que disait Calvin : ‘ Or et argent sont bonnes créatures quand on les met à bon usage » – cela pour les patrons avares de profits et les fonctionnaires dépensiers de l’argent public sans vision de long terme. La scène de la découverte de la médaille léguée par sa mère au cou de son fils Pierre, qu’il voit tout nu après l’effort aux côtés de son frère Samson à 12 ans, en lui faisant jurer de la porter toujours, est bien plus forte que l’ersatz reproduit en série ; de même que l’histoire du quartier de bœuf conduit aux portes de Sarlat fermées par la peste est bien plus gaillarde et plus drôle.

Les années soixante-dix étaient encore optimistes envers la vie et l’amour débordait dans la vie de tous les jours. Le roman est plein de cet érotisme diffus qui fait admirer les tétons des belles nourrices, coucher « nus en leur natureté » les garçons au plus fort de l’été, éveiller l’intérêt des maîtres pour les jeunes filles et encourager le mariage des soldats employés au château en les établissant, qui dans une carrière de pierres, qui au moulin, qui en bergerie. « La guerre civile, la famine, la peste » étaient les maux du temps de Catherine de Médicis et de son roi de 11 ans Charles IX, mais n’empêchaient pas les Français de se mettre au travail pour tout constamment rebâtir.

Curieusement, ces maux sont les nôtres, toutes proportions gardées : la peste a été le Covid, la famine l’inflation due à la guerre coloniale russe en Ukraine, la guerre civile les menées des mélenchonistes avides de tout détruire. Mais rares sont les hommes de bonne volonté pour se remettre au travail, ce ne sont que chamailleries de cour et egos démesurés qui se haussent du col pour devenir roi à la place du roi. Lequel apparaît comme un faux intelligent, trop raisonneur pour être complet, moins soucieux du bien du pays tel qu’il est que de l’épure réformée qu’il s’en fait.

Robert Merle, Fortune de France, 1977, Livre de poche 1994, 505 pages, €9,70

DVD Fortune de France, avec Nicolas Duvauchelle, Lucie Debay, Ophélie Bau, Louis Durant, David Ayala, série France 2 en 6 épisodes de Christopher Thomson, France Télévision 2024, 5h12, €19,99

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Théophile Gautier, Le roman de la momie

Théophile Gautier, né en 1811, copain de Gérard de Nerval, est l’auteur de récitations et de romans d’aventures, dont Le capitaine Fracasse. Romantique, il participe à la bataille d’Hernani auprès de Victor Hugo. Egyptomane après Volney et Bonaparte, il livre un roman sur la momie d’après la Description de l’Égypte, une encyclopédie de savants issue de la campagne de Bonaparte de 1798 à 1801.

Gautier orne une trame simple d’une multitude d’émaux antiques, profusion de détails archéologiques et artistiques tirés des publications savantes. En le lisant, vous saurez tout sur Pharaon, la vie quotidienne, les décors et le mobilier, la moisson, les soldats et les femmes. Une excellente introduction à tout voyage en Égypte sur les traces de l’antiquité.

Evandale, un jeune lord anglais beau comme l’antique et riche comme un noble héréditaire, finance une expédition de fouilles d’un tombeau inviolé avec l’aide du docteur Rumphius, égyptologue allemand, et de la découverte de la lecture des hiéroglyphe par le français Champollion en 1824. La tombe, qui s’enfonce dans le sol calcaire de la vallée des Rois, sur la rive gauche du Nil en face de Louxor (écrit Louqsor à l’époque), reprend celle de Séthi 1er mais s’avère, dans le roman, celle d’une femme : Tahoser. « La seule femme a avoir été Pharaon », écrit l’auteur. En fait, il en eut cinq, dont Cléopâtre et Hatcheptsout. Taousert, grande épouse royale de Séthi II, a assuré deux ans la régence à partir de -1188. Elle est la première à être enterrée dans la vallée des Rois (KV14) et non des Reines. Son nom signifie « la Puissante ».

Le lord tombe amoureux de cette jeune femme dans sa fleur, d’une beauté sans égale, révélée sous les bandelettes. Il l’emporte dans son domaine anglais telle la Belle au bois dormant et n’épousera nulle autre de son vivant. Destin tragique du romantisme échevelé. Mais l’occasion de « découvrir » un papyrus sous son épaule, qui raconte son histoire.

Une histoire simple, banale au fond, d’un amour non partagé. Mais cela se situe au sommet de l’État, dans cette étroite élite de fille de grand prêtre, de Pharaon et d’intendant royal. Tahoser a 16 ans et brûle de désirs comme à cet âge : « seize est le nombre emblématique de la volupté », énonce le vieux Souhem qui en a vu. Elle est éperdument amoureuse de Poëri, intendant royal mais esclave hébreu, tandis que Pharaon, qui revient d’une guerre victorieuse, tombe raide dingue de la jeune fille qu’il aperçoit d’un œil lors du défilé des troupes dans Thèbes, appelée Oph à l’égyptienne dans le roman. Il n’a de cesse de la faire quérir, tandis que Tahoser file hors les murs, déguisée en pauvresse, pour aller se proposer à Poëri comme servante ; elle n’aspire qu’à être à ses côtés et le le voir tout le jour.

Mais, à la nuit, le jeune homme bien sous tous rapports, beau, gentil, lumineux (en bref, un Juif), quitte la maison d’intendance où la récolte est rentrée pour passer en solitaire le Nil et s’enfoncer dans le quartier misérable où les Hébreux sont parqués, forcés de travailler aux briques pour les palais de Pharaon. Tahoser le suit, s’épuisant à passer nue le Nil à la nage, en portant sa robe en boule au-dessus de sa tête. Il va rejoindre la belle Ra’hel dont il est amoureux, couple idéal beau, gentil, lumineux (en bref, romantique). Tahoser est effondrée, elle s’évanouit autant du choc de ses amours brisés que de fatigue d’avoir lutté contre le courant, et de froid d’être nue.

Ra’hel la recueille, la soigne, elle avoue son amour le soir suivant à Poëri, qui l’accepte, Ra’hel consentant elle-même généreusement à ce qu’il ait une seconde épouse. Mais la servante Thamar, vieille aigrie qui déteste les jeunes amoureuses et surtout les non-juives, la dénonce au palais et Pharaon vient lui-même la chercher dans la cahute. Il l’enlève et la mène dans son antre somptueuse, où elle est désormais physiquement sa prisonnière. Le faste, le luxe, le prestige, vont détourner son amour de Poëri vers Pharaon. Thamar peut prendre tout l’or qu’elle peut porter, et ses griffes rapaces (en bref, juives, selon les préjugés du temps) s’empressent d’en remplir un plein sac, qu’elle a beaucoup de mal à porter.

C’est à ce moment de l’histoire que Moïse intervient, vieux juif de 80 ans à la coiffure en cornes, flanqué de son frère Aaron magicien. Il veut que Pharaon autorise le peuple juif à aller au désert honorer le seul Dieu, YHWH. Pharaon, par orgueil du pouvoir, refuse ; ce sont alors les dix plaies d’Égypte citées dans la Bible, dont Gautier oublie la vermine. Lorsque son premier-né meurt, Pharaon lassé laisse les Hébreux fuir. Puis, pris d’un sursaut d’orgueil, les poursuit avec ses chars. La « mer des Algues » dit Gautier, s’ouvre sous le souffle de Dieu pour laisser passer son peuple élu, puis se referme sur les mécréants, noyant Pharaon et ses engins. Tahoser devient alors Pharaonne, mais pour quelques mois seulement, avant de mourir à à peine plus de 16 ans.

Théophile Gautier mélange l’histoire et la légende pour en faire un roman romantique. Nul n’est sûr qu’un personnage nommé Moïse ait vraiment existé, il pourrait être une image reconstruite à partir de plusieurs, dont un majordome de Séthi II (1200-1194) nommé Beya devenu chancelier d’Égypte, qui a intrigué avec Taousert. Quant à la tombe de la reine, si elle est bien dans la vallée des Rois, elle a été vidée avant le XIXe siècle, la momie ayant été reléguée ailleurs. Reste un éblouissement de bijoux, de fleurs et de corps féminins à peine voilés de gaze, un pays de cocagne à la civilisation avancée il y a plus de trois mille ans – en bref un mythe romantique agréable à lire malgré l’ampleur et la minutie des descriptions. Mais vous enrichirez votre vocabulaire : vous saurez ce qu’est un hypogée, une psychostasie, un calasiris, un thuriféraire, un dromos, un amshir, un basilico-grammate, la dourah, l’harpé, le népenthès, l’hypostyle, le psylle…

Théophile Gautier, Le roman de la momie, 1858, Livre de poche 2007, 192 pages, €5,90, e-book Kindle €1,99

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John Steinbeck, Les raisins de la colère

La Grande dépression fut le second trauma de l’Amérique, après la guerre de Sécession (et avant le terrorisme de masse du 11-Septembre). La crise financière de 1929 a précipité la crise économique et sociale des années 30, qui ne sera vraiment résorbée qu’avec la guerre mondiale. Elle se double, dans les États du sud, de la tempête de poussière due à l’aridité sur des terres surexploitées par le coton. Ironiquement, cette sécheresse qui débute le roman fait le pendant au déluge qui le termine. Entre les deux, l’exil, de l’Oklahoma (terre des hommes rouges) à la Californie (où l’exploitation de la misère va encourager les rouges).

L’auteur, dans ce roman fleuve comme un testament biblique, raconte l’exil des métayers ruinés vers la terre promise que vantent les prospectus envoyés par les propriétaires fermiers aux travailleurs saisonniers pour cueillir leurs récoltes. De la vie quotidienne réaliste d’une famille, l’auteur s’élève, par des chapitres intercalaires qui font un peu prêches, à la dénonciation de tout un système. Il démonte les rouages du moteur capitaliste comme l’un des protagonistes démonte le moteur d’une guimbarde. L’épuisement de la terre et le climat amenuisent les récoltes, ce qui endette les fermiers, vite forcés à vendre leurs terres aux sociétés foncières qui, possédées par des banques anonymes, exigent du rendement par une exploitation mécanique et extensive ; le lien du travail physique à la récolte, de la terre à l’humain se brise. Les générations qui ont bâti une ferme et engendré des récoltes sont expulsées ; elles doivent recommencer leur vie ailleurs.

C’est la ruée vers l’or de la cueillette en Californie, où les pêches, les poires, le coton, les pommes, ont chacun leur saison éphémère. Près de 300 000 migrants affluent, ce qui fait peur aux possédants en même temps que cela leur permet de baisser les salaires, tout en vendant des produits de première nécessité dans les camps, plus chers qu’en ville. S’il y a surproduction, pas de cueillette mais destruction de récolte pour tenir les marges – ce qui est un scandale humanitaire, au moment où ceux qui ne travaillent plus ont faim. Ils deviennent les « Okies », terme dépréciatif tiré d’Oklahoma mais équivalent de « bougnoules ». Tout est bon pour les mépriser, penser qu’ils ne sont pas même humains ! Ils sont sales, pauvres, maigres, hargneux… D’où l’embauche de milices privées pour défendre la propriété et leur justice expéditive. Tel est le Système.

L’exil forcé est le lot de la famille Joad, dont le nom est tiré de la Bible. Car tout leur périple est imbibé d’images d’Ancien testament, comme si les Yankees, même éloignés de l’Église comme Steinbeck, ne pouvaient que boire à la même source. Sauf que les mythes du Livre sont décalés dans la réalité : l’exil n’est pas volontaire, la terre promise une vaste blague, les patriarches éliminés durant le voyage, et Moïse devenue une femme : Ma, la mère de famille autour de laquelle tout tourne lorsqu’il n’y a pas de travail ni de maison. Seule la mère assure le courant, réunissant, abritant, nourrissant, se débrouillant pour faire durer, en attendant que les hommes remplissent enfin leur fonction de protéger et de rapporter de l’argent.

Les grand-père et grand-mère morts en route, Noah, le fils aîné un peu différent s’installe au fil du courant du premier fleuve de Californie, comme le Noé biblique, sans que l’on sache s’il va trouver son pharaon. Tom, le second fils qui vient de sortir de prison où il a purgé quatre ans sur sept, libéré pour bonne conduite après avoir tué un copain de beuverie qui l’avait planté au couteau, ne peut s’empêcher de réagir avec violence contre l’injustice. Ce sera sa croix comme Simon Pierre, l’adjoint de Jésus-Christ sur lequel bâtir son église. Ce J-C est dans le roman Jim Casey, ex-pasteur qui a perdu la foi divine et cherche une nouvelle foi humaine à tâtons : « le péché et la vertu, ça existe pas. Uniquement les choses qu’on fait » p.377. De même les fous de Dieu qui contemplent « le péché » des danseurs qui se collent aux danseuses, dans un bal bon enfant. Ces tarés du péché font plus de mal avec leur vertu en bandoulière, leur aigreur de ne pas oser le plaisir comme s’il était défendu, leur jalousie rancunière contre les gens qui vivent normalement au lieu de se torturer pour des Commandements, que le plaisir lui-même. Ma remettra à sa place une mégère de ce type, sorte d’évangéliste qui va jusqu’à la transe à éructer la description du « péché ».

Casey découvre sa nouvelle religion (« ce qui relie ») confusément dans le fait qu’être deux plutôt qu’un est le début d’un humanisme terrestre, encore mieux si l’on rassemble. Ce pourquoi, comme le Christ au Mont des Oliviers, il est frappé par les miliciens – le crâne fracassé – et que Tom, tel Pierre, saisit un gourdin pour tuer à son tour le tueur avant de fuir. Mais Jim Casey a mis en lui les germes de la nouvelle religion sociale du syndicalisme « rouge ».

Ce n’est pourtant pas l’idéal de l’auteur, ni celui de l’Américain moyen qui, comme Jefferson, préfère une communauté de petits propriétaires paisibles guidés par la raison. La grande propriété capitaliste a rompu le contrat social des Pionniers sur leur Terre promise ; la cité de Dieu reste donc à construire. Les Joad connaîtront toutes les étapes de la descente à la misère, ils boiront le calice jusqu’à la lie. Pauvres comme Job, ils n’auront pas la ressource de se tourner vers Dieu, qui reste manifestement indifférent au malheur, mais vers les autres, dans un sentiment de solidarité humaine spontanée. La dernière scène – forte – du roman, en est l’illustration.

Steinbeck observe avec détachement chaque âge et nous les rend à la fois proches et aimables. Les deux vieux récusent le déracinement et en meurent, l’un d’une attaque, l’autre de stress. Parmi les adultes, Pa est dévalorisé parce qu’il ne sait pas conduire, qu’il ne sait pas où aller, qu’il ne sait pas décider en situation de nomadisme, et qu’il ne gagne pas le pain de la famille. Ma prend sa place, en mère qui vit chaque moment à son rythme et assure la continuité de la vie. L’oncle John, 50 ans, se reproche sans cesse la mort de son épouse, il y a des années, d’une péritonite qu’il a minimisée avant qu’il soit trop tard. Il est hanté par « le péché », ce qui le rend aussi inutile qu’un vieux sac vide. C’est moins la Morale qui compte que ce que l’on fait, suggère l’auteur.

Parmi les enfants, Noah l’aîné, dans les 22 ans, s’efface, Rose of Sharon (encore un prénom tiré de la Bible) est enceinte de son Connie, 19 ans, au prénom bien nommé en français tant il est velléitaire et peu fiable (à 98 %, ce prénom est donné aux filles…). Le garçon, qui ne s’intéresse qu’au sexe, jure qu’il va travailler, bâtir une maison, prendre des cours du soir en radio, mais, contrairement à Tom, n’a aucune constance (Connie dériverait du prénom Constance). Il va d’ailleurs abandonner sa femme lorsqu’elle commencera à se plaindre sans rien foutre. Car Rosasharn (contraction phonétique de Rose of Sharon) est égoïstement centrée sur son bébé à naître, toujours fatiguée, toujours à se lamenter ; elle mériterait une bonne baffe pour se secouer – et c’est ce que lui dit sa mère. Elle ne s’élèvera au-dessus d’elle-même qu’à la fin, ayant perdu mari et bébé, réduite à coucher nue sous une couverture sale.

Tom, dans les 20 ans, tient de sa mère, il est solide et fiable, mais peut se laisser aller à des accès de violence. Il conduit la guimbarde, tout comme son jeune frère Al, 16 ans, qu’il aime bien. « Il y avait de l’affection entre ces deux-là » p.446, écrit sobrement l’auteur. Al est un queutard fini et cherche toujours une fille, avant d’envisager de « se marier » à la fin, lorsqu’ils sont dans la misère. « S’il pouvait lui arriver d’être un vrai bouc en rut, il était toutefois responsable de ce pick-up, de son bon fonctionnement et de son entretien » p.459. Sa passion à lui, outre les filles à défoncer, ce sont les moteurs à démonter : il les bricole, les répare ; il sait conduire et a décidé quelle vieille voiture d’occasion, une antique Hudson Super-Six pour 75 $, les mènera en Californie. Il l’a bien choisie, elle ne les laisse pas en rade. Il représente l’avenir mécanique en ville, loin de la terre des paysans.

Restent les deux petits, Ruthie et Winfield, la première, 12 ans, « prenait la mesure de la puissance, des responsabilités et de la stature contenue dans ses seins naissants » p.457 Pléiade. Le second, 10 ans, « était un jeune chien fou » en salopette, débraillé et crasseux.

Ce long roman puissant dénonce et illustre à la fois la condition des métayers chassés de leurs terres au début du XXe siècle. Il est intemporel tant chacun peut se reconnaître dans les situations (le chômage dû à l’externalisation ou à la mondialisation) ou les caractères (le velléitaire, celui qui vit d’un jour à l’autre, le résigné, l’égoïste, le baiseur, le consciencieux…)

John Steinbeck, Les raisins de la colère (The Grapes of Wrath), 1939, Folio 1972, 640 pages, €11,76

John Steinbeck, Romans – En un combat douteux, Des souris et des hommes, Les Raisins de la colère, À l’est d’Éden, Pléiade 2023, 1664 pages, €72,00

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Bilan d’Ainsi parlait Zarathoustra

Après avoir chroniqué chapitre après chapitre tout ce « cinquième Évangile », comme l’appelait Nietzsche, son « œuvre majeure » d’un nouveau style poétique et allégorique, l’heure est venue du bilan. Que tirer aujourd’hui de Zarathoustra, paru entre 1883 et 1885, et revu jusqu’en 1887 ?

Tout d’abord un constat :

Nous sommes des êtres « vivants », donc « la vie » est notre lot et notre but. Or la vie est « volonté de puissance », terme allégorique qui n’a rien d’une « volonté » au sens psychologique, ni d’une « puissance » au sens politique, mais une lutte éternelle des passions et instincts entre eux. Instinct de force qui veut dominer, instinct de génération qui veut se reproduire, instinct grégaire qui veut les relations avec les autres, instinct de fraternité et d’entraide qui veut le groupe parce qu’il est plus que l’individu, instinct de création qui veut la solitude…

Ensuite un but :

Car l’homme « supérieur » n’est pas encore « le surhomme », celui qui s’est surmonté et est devenu libre, créateur et artiste. Zarathoustra lui-même n’est pas un surhumain, il ne fait que l’enseigner. D’où son amour pour l’enfant innocent, troisième métamorphose de la voie, « un nouveau commencement et un jeu ». Sa liberté lui offrira tous les possibles, loin des dogmes de la foi, des conventions de la Morale, du qu’en-dira-t-on social.

Enfin un chemin :

Car Ainsi parlait Zarathoustra est sous-titré « un livre pour tous et pour personne ». S’il est destiné à être lu par tout le monde, il ne sera vraiment compris que de quelques-uns. Ceux qui feront l’effort de comprendre ne seront pas la masse, mais une élite, celle qui conduira les autres par son exemple. Or le chemin passe par l’exigence de se défaire du nihilisme, celui qui a saisi les hommes libérés de Dieu mais entraîné par les sciences à douter de tout et à seulement « déconstruire ». Il faut, après ce grand lavage, reconstruire l’humain, quitter les carcans de la Morale et de la Religion (y compris les dogmes scientifiques – oxymore tant « la » science est une méthode de constante remise en question). Il faut que chacun affirme sa propre morale et l’ajuste à celle des autres, pas qu’elle vienne d’ailleurs ou d’en haut.

Avec un nouveau style :

Pour ce « cinquième évangile » qui prêche de surmonter l’humain trop humain, Nietzsche use volontairement d’un nouveau style. Non plus le style didactique des exposés classiques de philosophie, mais le langage poétique dont chacun sent bien que les images, les sons et les rythmes vont au-delà des mots pour suggérer plus. Gaston Bachelard l’a bien compris, la dynamique de l’imaginaire surgit de la poésie plus que du discours de la pensée. L’air sec et pur des montagnes où erre Zarathoustra dit plus que les mots combien il veut s’élever au-dessus des petites ratiocinations philosophiques et au-delà des « grands problèmes » moraux. D’où ces virgules, tirets, retours à la ligne, qui donnent un rythme au texte et incitent le lecteur à la métaphore. Le style propre à Zarathoustra est le dithyrambe, ce genre poétique et musical grec utilisé comme action liturgique en l’honneur de Dionysos. Le dithyrambe va au-delà de la raison pour englober l’émotion et le délire. C’est, autrement dit, un style qui exprime en même temps les trois étages de l’humain : la raison certes, mais aussi la passion et les instincts.

Peu vendu à sa parution, Ainsi parlait Zarathoustra est devenu « le livre du havresac » des soldats allemands de la Première guerre mondiale, avant d’accéder à la célébrité en 1922. Heidegger en fera le dernier mot de la tradition métaphysique – qui cherche à penser tout ce qui est – par l’universel. Mais le penseur allemand, viré un temps nazi, se trompe, à mon humble avis, lorsqu’il assimile la « volonté de puissance » au triomphe faustien de la Technique. « L’être de l’étant » serait ce mâle blanc dominateur éperdu de rationalisme, qui veut tout contrôler grâce aux machines et à l’artificiel. Or Nietzsche récuse ce simplisme qui réduit l’humain à la froide raison raisonnante. Son « être » est grec, il englobe le tout de l’humain, ses trois niveaux, ses trois cerveaux. L’éternel retour du même n’est pas le retour à l’identique, mais la lutte éternelle des valeurs entre elles – des instincts entre eux – dans l’éternelle indifférence de la nature.

C’est cela pour moi, le message de Zarathoustra au monde.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Anna Véronique El Baze, Le dernier bistrot

Un bar à Paris dans la rue des Filles-du-Calvaire, le patron qui entend, qui attend, s’use à vivre. Sa femme s’est tirée avec sa fille il y a trente ans. Ce bistrot est sa vie, créé par son père, résistant juif à Pétain, chassé d’Algérie en 1962 avec son seul fils, après que le FLN ait tué d’une bombe sa femme et sa fille. Toujours tout reconstruire. Le fils, « à treize ans, il y faisait la plonge après l’école. À seize, il y travaillait à plein temps » p.16.

Bar popu dans un quartier popu, « le Bar de l’Avenir n’a rien des bars et restos design où se retrouvent bobos et cadres branchés du quartier. À midi, la clientèle est celle des bureaux et commerces avoisinants. Pas exigeante, évanescente, celle qui boit de l’eau en carafe et vide la corbeille à pain. Celle qui paie en Ticket-Restaurant, réclame la monnaie, ne laisse ni pourboire ni remerciement. (…) Au Bar de l’Avenir, les cœurs se consolent, se régénèrent, se réhabilitent. Duperie. Illusion parfaite, jusqu’à la fermeture, lorsqu’il faut vider son verre, partir, passer de l’illusion au réel, de la chaleur de l’alcool au froid du dehors » p.10

En cette veille de Noël, le soir, de rares clients, des solitaires. Fred jeune handicapé de l’armée qui mate les filles et rêve, Rokia la Sénégalaise alcoolo qui a laissé son bébé, Christophe la quarantaine qui a quitté Anna sa maîtresse parce qu’il est marié à vie à une épouse collante qui a constamment « besoin de lui », Nour, jeune battante à la direction du personnel, elle attend Ethan qui ne viendra pas, un Juif qui ne « ne s’autorise même pas un verre avec une musulmane un soir de shabbat » (jolie formule p.45), Maryline aux talons aiguilles qui attend elle aussi, puis un homme viril en chemise violette, Fabrice le « soignant » – ce sont les clients de ce soir. Un soir particulier.

Car le patron a décidé de fermer – avec les clients à l’intérieur. « Plus personne ne bouge ! » Un semi-automatique pour les braquer, et il est passé de l’autre côté, comme une libération. Nous sommes au chapitre 13, chiffre porte-malheur. Il est 21h30 dans le bistrot comme ailleurs. Désormais, finie l’indifférence, c’est lui qui donne les ordres. Revanche sur l’abandon de la France par deux fois – et sur le ravage de son bistrot par les « gilets jaunes », casseurs jouissant de tout casser et qui n’en ont rien à foutre du travail et de la peine des autres.

Face au danger, chacun revoit sa vie. Fred qui a sauté sur une mine et ne peut plus sauter sur les filles et se fait des scénarios ; Rokia qui a été larguée par son Blanc avec un fils métis, constamment menacée par l’assistante sociale qui rêve de lui ôter ; Christophe attaché à son couple par lâcheté d’habitude et qui vient de tuer sa maîtresse Anna qui voulait le retenir ; Maryline qui refuse son âge et veut encore séduire, son premier champagne à 14 ans suivi d’un viol pompier ; Fabrice l’infirmier psychiatrique toujours à s’occuper des autres et qui est désespérément seul dans la vie, parce qu’il n’est pas hétéro et ne veut pas l’avouer. Ce sont toutes ces vies pauvres ou ratées qui font le sel de ce roman. L’acte fou, par désespoir. Le choc sur les consciences, pour les réveiller. Il y a les passifs qui se laissent faire, les rebelles qui résistent, et les prudents pour qui il ne faut « pas insulter le crocodile quand [on] a encore les pieds dans l’eau » autre jolie formule p. 136.

La fin ? Inévitable. Mais entre temps une longue psychanalyse collective où l’hypocrisie sociale vole en éclats, où l’émotion rend les gens vrais. Le patron y prend un prénom et chacun sait pourquoi il a agi. Un petit roman intimiste sur le malheur des temps.

Anna-Véronique El Baze grandit dans le restaurant-bar de ses parents dans l’Eure. Diplômée de l’Institut Supérieur d’Interprétariat et de Traduction, elle débute comme traductrice indépendante avant une carrière dans la Communication et les relations Presse. Maman de jumeaux de 6 ans, elle publie son premier roman en 2004.

Anna Véronique El Baze, Le dernier bistrot, 2024 (parution 7 novembre), éditions de l’Archipel, 199 pages, €20,00, e-book €14,99

Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz emmanuelle@lp-conseils.com

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Le messager de Joseph Losey

Un film intimiste dans le huis clos d’un château victorien et ses alentours campagnards en 1900. Léo (Dominic Guard), un gamin d’à peine 13 ans de modeste origine mais bien élevé, invité pour les vacances d’été par son condisciple d’internat Marcus (Richard Gibson), va devenir un objet manipulé par les uns et par les autres au point de détruire sa sensibilité.

Adapté du roman du même titre de Leslie Poles Hartley en 1953 et le scénario écrit par Harold Pinter, le film décrit les manœuvres de Marian la fille aînée (Julie Christie), fiancée officiellement à Lord Hugh Trimingham (Edward Fox), vicomte balafré retour de la guerre des Boers, qui poursuit les galipettes érotiques avec son amant, le fermier du domaine bien bâti Ted Burgess (Alan Bates). Aussi bien Ted que Marian et Hugh se servent du Léo candide comme messager, Hugh allant même jusqu’à le surnommer Mercure, le serviteur de l’Olympe. Les aristos se sentent des dieux, ils considèrent avec un dédain affectueux le presque éphèbe comme leur garçon de course. Ils le feront parler à table  de ses lubies de gamin comme de jeter un sort ; ils le feront virevolter une fois rhabillé en costume vert Lincoln devant la société assemblée ; ils le feront jouer au cricket, comme Ted le métayer, pour affecter de frayer avec les inférieurs ; ils le feront chanter comme lui au banquet qui suivra. Son copain Marcus le lui fera bien sentir, le surnommant serin pour la couleur de son habit ou lui reprochant de n’avoir pas fermé son clapet au banquet.

C’est que Léo est encore niais. Il ne sait pas ce qu’est la hiérarchie sociale, pas plus que l’amour physique, ce que font les hommes aux femmes, ni comment viennent les poulains ou les enfants. Il demande à Ted le fermier, qui élude et le renvoie à son père, mais le garçon est orphelin ; il demande alors à Hugh, qui l’introduit dans le fumoir réservé aux hommes, mais ne lui parle qu’avec circonspection. Ces choses-là, dans la société puritaine anglaise, ne se disent pas. Elles se devinent à leur heure, même si des gravures érotiques ornent les murs du lieu des mâles, ce que fait remarquer le maître de maison Maudsely (Michael Gough), mais Léo ne les aime pas. Il est pudique mais voudrait savoir.

Il ressent de l’émotion pour la belle Marian, qui en est flattée et l’emmène en ville s’habiller pour l’été, car il ne porte qu’un costume toutes saisons du Norfolk, trop chaud pour les températures estivales de cette année (35° centigrades au thermomètre extérieur). Les garçons sont toujours collet monté, col fermé et cravate, portant veste sur leur chemise et parfois un sous-vêtement en dessous. La sensualité n’est admise que pour le sport, où les mâles se font admirer des spectatrices. Ils arborent alors une simple chemise à col ouvert, et même un décolleté sur leur poitrine nue jusqu’au sternum lors des exercices de cricket. S’ils se baignent dans le lac du domaine, c’est en maillot deux pièces. Cela dit, les garçons dorment ensemble et se déshabillent sous les yeux l’un de l’autre pour se mettre en pyjama. Les femmes et filles sont en robes et jupons, portant gants, chapeaux et ombrelles. La chair est masquée autant que faire se peut.

Marcus fait de Léo un jeteur de sorts au collège, et il est vrai que Léo croit aux formules et aux poisons, dont la belladone qui pousse dans l’ancien jardin du château. La bella donna est la belle dame, donc pour lui Marian ; elle est vénéneuse mais il ne le sait pas, en restant aux formules magiques. Vénéneuse pour sa classe sociale, car elle faute avec un inférieur, au point de tomber enceinte et de se trouver « obligée » de se marier vite ; vénéneuse pour la puberté naissante de Léo, impressionnable, qu’elle va stériliser à jamais par le spectacle de son impureté physique et de son laisser-aller moral.

Le jeune garçon, dont c’est l’anniversaire ce même mois, s’initie à la société par les femmes qui le manipulent pour le sexe et par les hommes qui en font autant pour poser la hiérarchie mâle. Il va délivrer les petits mots des uns aux autres, s’en lasse un peu et ose lire un billet de Marian à Ted où il est écrit deux fois « chéri » et lui fixe une heure et un lieu de rendez-vous. Il dit à Ted que c’est la dernière fois mais ce dernier lui promet de lui révéler, s’il continue, ce qu’il veut savoir sur les relations entre mâles et femelles, cheval et jument, homme et femme. Mais il ne tient pas parole. Il dit alors à Marian que c’est la dernière fois mais elle l’enjôle, le caresse et l’étreint pour qu’il continue, entre jeu et séduction érotique. La maîtresse de maison, mère de Marian, les surprend et soupçonne anguille sous roche. Léo ne dénonce personne et feint d’avoir perdu le message qu’il devait porter, mais la prude madame Maudsley (Margaret Leighton) n’est pas née de la dernière pluie… qui justement tombe à torrent pour le jour anniversaire de Léo.

Marian n’arrivant pas à temps pour le goûter et les cadeaux, sa mère envoie une voiture la chercher où elle a dit qu’elle serait, chez une vieille nannie au village. Elle n’y est pas. Madame Maudsley comprend alors que Léo ne lui a rien révélé du message par noblesse d’âme, mais c’en est trop. Elle le prend par le poignet et l’entraîne là où il sait qu’elle se trouve : la grange où Ted l’a troussée et la chevauche avec ardeur sur le foin. Léo comprend alors quelles sont les relations qu’il cherchait à connaître. Il en est blessé et marqué à vie, ne se mariera jamais, ne tombera pas amoureux, se desséchera malgré ses succès en finance.

Au soir de sa vie vers 1950, la vieille Marian le convoquera pour un dernier message. Léo âgé (Michael Redgrave) a vu son petit-fils, et combien il ressemble à Ted et non pas à Hugh ; elle veut faire dire à Ted que finalement seul compte l’amour et pas la classe sociale. Mais Léo l’a appris à ses dépens, « le passé est un pays étranger ». Ce retour du présent dans le futur est un montage réussi du film ; au début énigmatique pour le spectateur, il prend tout son sens à la fin.

Le garçon à cet âge charnière des 13 ans était étranger à la classe aristocratique, étranger au monde adulte, étranger à la nature campagnarde. Il y a été plongé malgré lui et en est ressorti estropié comme un oisillon trop tôt tombé du nid. La nature est la Chute dans le péché et le château le huis-clos cloisonné qui rend prisonnier des convenances. Cette fatalité est ponctuée par la musique triste et angoissante de Michel Legrand. Un grand film, qui a disputé la palme avec Mort à Venise au festival de Cannes 1971 – et l’a emporté, bien qu’à mon avis les deux le méritaient tout autant.

Palme d’or au Festival de Cannes 1971.

DVD Le messager (The Go-Between), Joseph Losey, 1971, avec Julie Christie, Alan Bates, Margaret Leighton, Michael Redgrave, Dominic Guard, ESC Editions 2022, 1h51, €9,74, Blu-ray €14,90

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Sylvain Tesson, Blanc

Pourquoi escalader les montagnes ? – Parce qu’elles sont là, tout simplement. Sylvain Tesson est un voyageur qui se ressource dans la solitude des paysages. Il ne se contente pas de gloser sur la nature, il la vit. L’auteur n’est pas un écrivain de bureau, ni un militant de cause abstraite, mais un voyageur. Un nomade, un « wandervogel », un « traveller », un errant – donnez-lui les noms que vous voudrez. Ce pourquoi il est contre les contraintes d’État, les contraintes sociales et les contraintes du politiquement correct. Cette salubrité fait l’attrait de ses livres.

Blanc est un dépouillement, un retour à l’essentiel – au Rien bouddhiste. C’est un récit médité d’une traversée des Alpes de Menton à Trieste, en quatre saisons, de 2018 à 2021. En plein confinement Covid pour la moitié, manière de marquer sa liberté à 46 ans sans empiéter sur celle des autres. Comment contaminer quelqu’un à 3000 m d’altitude, dans la solitude neigeuse du blanc ? « Nous étions des garçons bien élevés mais ce n’était pas à des ronds-de-cuir en chemise de décider de nos promenades. Plutôt qu’additionner nos voix aux protestations contre le nouvel ordre sanitaire, nous nous en soustrayions. En termes de contestation de l’autorité, je m’intéressais à l’escamotage davantage au sabotage » 222. Sylvain Tesson se révèle plus anarchiste que fasciste – contrairement aux préjugés envieux des « bonnes âmes » de l’édition du micro-milieu de Saint-Germain-des-Prés, trop vigilantes à exorciser le diable (mâle, blanc, bourgeois, parisien, héritier, aventurier) pour avoir son talent. Cette salubrité fait l’attrait de sa pensée.

Sylvain Tesson n’est pas parti seul dans cette aventure à skis. Son handicap dû à une chute de dix mètres en 2014, et sa lente et douloureuse rééducation, l’obligeait à être accompagné et à ne plus boire une seule goutte d’alcool. Il fait route avec Daniel du Lac, champion de France d’escalade, auquel se joint lors d’une étape Philippe Rémoville, ingénieur, père de famille, fasciné par le récit Sur les Chemins noirs de… Sylvain Tesson. Rencontre de hasard. Cette salubrité à le saisir fait l’attrait de l’auteur.

En quatre-vingt cinq jours, répartis sur quatre années, les chemins blancs sont arpentés. La montagne est toujours ce qui a séparé les hommes, alors que la mer les a unis. Le sommet, le col, sont des frontières naturelles entre « eux » et « nous ». Ce pourquoi Sylvain Tesson s’amuse de ce que les passeurs bénévoles accueillent les immigrés par les montagnes des Alpes, au nez et à la barbe des garde-frontières. L’effort, les conditions météo, les risques d’avalanche et de chute, donnent à ce périple la tension qui permet une pensée plus aiguë. Le contraste de la fatigue en journée et de la détente le soir donne sa pleine appréciation au fait de vivre tout simplement, naturellement. Avec des bagages réduits à l’essentiel : des vêtements, du matériel, de quoi chauffer le thé et des biscuits, un livre. Cette salubrité dépouillée fait l’attrait de l’existence.

Les Français, optimistes dans les années soixante, sont devenus peu à peu aigris et râleurs. La mondialisation, le rêve déchu et les mensonges de « la gauche », les normes de plus en plus proliférantes, la bêtise de masse véhiculée par les « réseaux sociaux » qui isolent et incitent au panurgisme, manipulée par les idées aberrantes testées Outre-Atlantique ou, plus récemment, par les fermes à troll de Poutine, les ont repliés sur eux-mêmes, se haussant du col par jalousie du succès des autres, faisant de la revendication par envie la nouvelle « valeur » du social. Sylvain Tesson, méditant depuis les pentes glacées de la montagne, a conscience de la chute. Il n’a pas de mots assez durs pour cette complaisance à soi, pour ces jérémiades de petit-bourgeois nantis (comparés aux pauvres du tiers-monde) qui en veulent toujours plus sans rien faire de mieux pour le mériter. « Que s’était il passé en quelques décennies pour que nous devinssions à ce point moroses, persuadés de notre place sur le podium du malheur planétaire ? À Paris, autour de moi, chacun se jugeait victime du sort, offensé par ses semblables, jamais reconnu à sa juste valeur, lésé par la vie et abandonné au mauvais vent par un État dont on exigeait le secours intégral tout en combattant la moindre immixtion. Même la gaieté avait rejoint le rang des vertus suspectes , remplacée par l’exercice d’indignation. La démocratie avait dépassé ses ambitions : tout le monde se gênait, chacun se haïssait » 169. Cette salubrité fait l’attrait de sa réflexion politique.

Pour compagnons de pensée, au fil des livres emportés ou trouvés dans les refuges, Rimbaud en voyant intuitif, Stendhal en volontaire énergique, un peu Proust en observateur aigu, vaguement Nietzsche. Tout en mettant en garde contre le délire de hauteur. « C‘était un danger de l’alpinisme : croire que le surplomb physique autorisait à mépriser le monde d’en bas. L’analogie était facile entre l’air de cristal et l’esprit pur, la grande santé et la haute pensée. Cette symbolique de comptoir avait inspiré une littérature d’acier sur les vertus purificatrices de la montagne où se confondaient conquête du sommet et domination morale. En réalité le sommet ne rehausse jamais la valeur de l’être. L’homme ne se refait pas » 77. Le décor ne fait pas le moine, pas plus que l’habit. Seul l’être intérieur compte, partout où il va. La nature, le dépouillement du roc et de la glace, peuvent seulement simplifier la pensée en faisant mouvoir le corps. Nietzsche pensait mieux en marchant, tout comme Montaigne à cheval.

Sylvain Tesson préfère Stendhal : « Comment devenir stendhalien  ? Il fallait tracer son sillage entre les marques de la splendeur et les effets de la fantaisie. Glisser à la surface des choses pour les sentir profondément. Ordre du jour : tout saisir, tout aimer, se garder des théories, mépriser les idées générales, rafler les impressions particulières » 244. Cette salubrité fait l’attrait de sa morale.

Un petit livre à lire, à relire, à méditer – à imiter. J’en témoigne, c’est dans l’effort de la marche et parmi les paysages de solitude que l’on est le plus profondément soi, prêt à converser le soir venu autour d’un feu et devant un thé, apte à réfléchir sur les autres et le monde. Comme Tesson, je suis un grand voyageur, même si je n’ai plus son âge. Pour faire cette traversée, il faut avoir, comme lui, moins de 50 ans. Avis aux amoureux.

Sylvain Tesson, Blanc, 2022, Folio 2024, 271 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

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Fred Vargas, Un lieu incertain

Adamsberg, le commissaire vargasien, n’est pas Maigret qui observe et médite, avant d’analyser avec sa raison. Pour faire genre, Fred Vargas récuse la raison, trop positiviste à ses yeux, pour « pelleter les nuages ». De ces brumes intuitives doivent ressortir des pistes qui mèneront aux comparses, puis aux criminels. De là ces entrelacs d’anecdotes sans queue ni tête, qui ne prennent sens que lorsque l’on a du recul et de la hauteur. Le lecteur est volontairement perdu dans des labyrinthes loufoques, avant que la tapisserie bigarrée révèle ses motifs.

D’où ces pieds coupés à Londres, devant le cimetière de Highgate cher à Bram Stoker, qu’un lord bourré annonce aux policiers qui passent dans la rue après un colloque ennuyeux. D’où ces questions de non-sens qui saisissent Adamsberg et son adjoint Danglard. Les dérives vers l’oncle bouffé par un ours et dont la veuve a fait mettre la peau comme tapis dans son salon. Et puis, dès sa rentrée à Paris, un meurtre étrange : un vieux massacré et éparpillé façon puzzle. Il y a plus de 460 morceaux dans toutes la pièce, en insistant sur toutes les articulations de locomotion (doigts, pieds, mains, genoux, coudes) et sur les organes de la vie (cœur, foie, cerveau), sans parler des dents, systématiquement broyées fin.

Un soupçonné coupable idéal : Émile, ancien taulard employé comme jardinier qui n’hésitait pas à,subtiliser au vieux des billets de temps à autre. Mais il jure qu’il ne l’a pas tué, au contraire, c’était sa poule aux œufs d’or. L’autre adjoint Mordent le met en garde-à-vue immédiate, malgré l’absence de toute preuve matérielle concrète : « ordre d’en haut », dit-il. Le commissaire, pourtant chargé de l’enquête, s’interroge. Pourquoi tant de hâte  et éviter de passer par lui ? Veut-on cacher quelque-chose ou protéger quelqu’un ? Émile ne fait qu’un bond pour s’enfuir, heurtant d’un bon coup là où il faut le Mordent et la Rettancourt qui l’entourent. Il n’est pas retrouvé – sauf par Adamsberg qui l’a fait parler et auprès de qui il a évoqué son amour pour son chien laissé en pension durant sa tôle. Mais on lui tire dessus – pourquoi donc ?

La brigade court après le taulard, mais le massacreur se manifeste chez Adamsberg directement, et ce n’est pas Émile. Il surgit un tôt matin sous la forme d’un jeune homme déguisé en gothique, tee-shirt noir portant des os blancs pour dessiner le squelette, langage brutal et injures assorties. Ne lui connaissant aucun nom, Adamsberg le surnomme le Zerk, abrégé francisé du mot allemand imprononçable Zerquestcher – le massacreur. Parce que d’autres crimes du même genre ont eu lieu en Europe, ce qui élargit la perspective. Il y a pire : le Zerk se présente comme « le fils » d’Adamsberg, qu’il aurait eu 29 ans plus tôt sans le savoir, lorsqu’il était encore adolescent, dans son village du pays basque avec une fille du coin, un soir près d’un pont. Coup unique, coup au but. Le commissaire en est abasourdi et laisse fuir le jeune homme qui, au fond, semble vouloir plus se venger de l’indifférence de son père que le tuer. Cela lui fait un second fils, le petit Tom d’un an et quelque étant en vacances en Bretagne avec sa mère de hasard.

Si vous suivez toujours, la brigade s’éparpille. Danglard poursuit ses chimères de pieds coupés anglais, Mordent veut absolument incriminer Adamsberg en essaimant des indices qui conduisent à l’incriminer (une douille, de la pelure de crayon), cela pour motif personnel : faire libérer sa fille droguée découverte en mauvaise compagnie alors qu’un crime a été commis dans un squat. Quant au commissaire, il part carrément en voyage en Serbie. Pour quoi faire ? Parce que nombre d’assassinés éparpillés en Europe avaient tous un nom commençant en Plog et que c’est dans un certain village écrit en cyrillique sur une carte postale du patron d’Émile que ces noms sont apparus dans l’histoire.

Le lecteur tombe de Charybde en Scylla, passant des pieds de Londres aux miettes de Paris puis aux vampires serbes. Car une tombe maudite est Plog, et l’on dit que les cadavres dévorent tout, comme l’ours a fait de l’oncle, si vous avez suivi. Je ne peux pas tout dire, mais c’est tout à la fois saugrenu et salé. Adamsberg manque d’y rester, saucissonné nu dans un caveau près d’une femme vampire – qui se contente de soupirer. Comment s’en est-il sorti ? Le chapeau de l’auteur est vaste et elle y trouve toujours quelque chose à en sortir en guise de pirouette.

Un roman policier peu classique mais savoureux, de la meilleure encre Vargas, intello archéologue de la peste qui ne se prend pas toujours au sérieux (du moins dans ses romans). Il faut s’accrocher, garder une bonne mémoire, mais le paysage est varié et riche en action. Le criminel, supérieurement intelligent, n’a qu’à bien se tenir !

Fred Vargas, Un lieu incertain, 2008, J’ai lu policier 2013, 384 pages, €8,60, e-book Kindle €8,49

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Mona Ozouf, Composition française

Mona Ozouf, née Sohier à Lanilis en Bretagne, est agrégée de philo à Normale Sup en 1955, année où elle épouse l’historien Jacques Ozouf, dont l’oncle fut le résistant Pierre Brossolette. Devenue historienne de l’école et de la Révolution française, la chercheuse Directrice au CNRS quitte la neutralité aride de la science pour évoquer ses propres déterminismes.

Ce qui l’a faite ? La maison, l’école, l’église. Entre ces trois pôles, elle s’est construite en relatif. De la maison, elle retient son père militant culturel bretonnant, tôt décédé, et sa mère, institutrice laïque. De l’école, elle retient l’abstraction de l’individu qui permet l’égalité formelle, mais aussi le mérite qui établit l’inégalité réelle. De l’église, via sa grand-mère soucieuse des rythmes et des rites, elle retient le besoin de foi, l’histoire longue de la tradition, mais rejette le conservatisme pouvant aller jusqu’au fascisme des années Pétain.

Nation ou universel ? C’est entre ces deux pôles que s’est constituée la France, pays fait de bouts rapiécés de cultures différentes, parlant des langues diverses, et que seule la Révolution après les rois a su rassembler. La France a une longue histoire ; ses particularismes ont sans cesse entretenus la crainte de l’émiettement, des frondes, du communautarisme. D’où la centralisation royale, le jacobinisme révolutionnaire, la technocratie parisienne moderne.

Pourtant, c’est de ses particularismes que la France tire sa richesse, de sa diversité ses contrastes, de sa dispersion l’aspiration à l’universel. Comment, dans la nuit du 4 août, les députés élus de provinces diverses, d’états sociaux différents, avec chacun des revendications particulières, ont-ils pu d’un coup renverser la table pour établir la France unitaire et indivisible ? C’est là le grand mystère, celui qui conduit à nos jours via l’école, qui enseigne l’abstrait et l’universel en adaptant les particuliers. « La tranquille assurance que dispense l’école. Elle vient d’un credo central, celui de l’égalité des êtres. (…) Les règles du jeu scolaire sont simples et fixes pour la plus grande sécurité de tous : il suffit de les connaître, de s’y tenir. (…) Les goûts individuels, si volatils, si inquiétants aussi, n’ont pas ici leur mot à dire. Seuls les raisonnements justesse ressemblent, ce sont eux qui peuvent se partager entre les hommes » p.112. L’école incite à la ressemblance ; la maison au droit égal à exprimer les différences ; la croyance chrétienne à l’égalité ultime de tous devant Dieu.

Le communisme a eu, un temps, le mérite de concilier la foi en l’universel, l’union vers un même but, et l’accueil des nationalités – mais Staline a eu vite fait d’y mettre le holà, avant Mao, et l’auteur n’est pas restée longtemps communiste après les naïvetés de Normale Sup. Toute foi se veut intransigeante et exige la pureté. D’où les épurations diverses de tout processus révolutionnaire : « C’est le syndrome Sieyès : on commence par expédier les aristocrates en Franconie, puis on se débarrasse des Monarchiens, des Feuillants, des Girondins, tous assimilés les uns après les autres aux ennemis de la nation. A ce prix, on peut se retrouver enfin unis, égaux, et pareils. Tel est le legs que nous a fait la Révolution française : la passion de l’uniformité » 194.

D’où la réflexion de l’auteur sur les polémiques contemporaines, la reconnaissance des langues régionales, la question du genre, la menace du voile, le communautarisme gai-et-lesbien ou islamiste, le populisme anti-parisien. La pluralité est-elle une menace ? Pourquoi les partis appellent-ils sans cesse au « rassemblement » ou à « l’union », comme si les citoyens s’émiettaient en multiples communautés indifférentes aux autres ? Ne Mélenchon pas tout, même si le prurit de la démocratie par acclamation vient des révolutionnaires poussés au délire : « Ce qui sous-tend le rêve de cette démocratie immédiate, permanente et fusionnelle, c’est moins encore le sentiment de l’égalité des êtres que celui de leur similitude : des êtres semblables ne peuvent que concourir identiquement au bien collectif. Aucune place ici pour la reconnaissance du particulier : on postule, d’emblée, la volonté unitaire du peuple. L’unité cordelière [club des Cordeliers qui surveillait l’Assemblée et agitait le peuple des faubourgs, suscitant la Terreur de 1972], supposée conjurer la déliaison des individus, est autoritaire et étatiste, imposé d’en haut et identique pour tous » p.208. Seule la démocratie tempérée par la représentation permet de préserver les voix des minorités, et leur droit de différence. Montaigne, « qui lisait en latin écrivait en français, parlait gascon » (p.224), était-il moins « français » que le seront Boileau ou Voltaire ? Chacun est multiple, et apte à concourir au bien commun.

L’homme n’est pas sans qualités, l’être humain sans déterminations. « En chacun de nous, en effet, existe un être convaincu de la beauté et de la noblesse des valeurs universelles, séduit par l’intention d’égalité qui les anime et l’espérance d’un monde commun, mais aussi un être lié par son histoire, sa mémoire et sa tradition particulières. Il nous faut vivre, tant bien que mal, entre cette universalité idéale et ces particularités réelles » 241. Non, toutes les attaches ne sont pas des chaînes. « Le discours intégriste des universalistes repose sur l’illusion d’une liberté sans attaches » 242. D’où la nation composée, la « composition française ».

Toute émancipation suppose une appartenance, base d’un choix. Mais toute appartenance doit permettre de s’en dégager. Ce pourquoi l’auteur ose dire (en 2009) ce qui paraît (aujourd’hui) une offense à la doxa éveillée : « La mise en évidence du lien nécessaire entre liberté et appartenance change notre regard sur la revendication culturelle. Si l’on tient la liberté pour un principe non négociable, tous les groupes ne se valent pas, toutes les cultures n’ont pas la même dignité, tous les attachements n’ont pas le même poids, toutes les situations n’ont pas la même autorité. On peut alors refuser d’accorder la moindre complaisance aux pratiques antidémocratiques, au motif qu’elles seraient justifiées à l’intérieur d’une culture particulière : esclavage, excision, répudiation, châtiment corporel pour les déviants de toute nature n’ont pas à être tolérés davantage que le sacrifice humain. Il est également impossible d’admettre la tyrannie du groupe sur les individus qui le composent ; nécessaire, en revanche, de les protéger contre le procès l’hérésie ou d’apostasie » 245.

Mona Ozouf, Composition française – Retour sur une enfance bretonne, 2009, Folio 2010, 218 pages, €8,30, e-book Kindle €7,99

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John Steinbeck, Des souris et des hommes

Le prix Nobel de Littérature 1962 livre l’un de ses grands romans de la veine réaliste socialiste. Il évoque les vrais gens en les faisant parler comme ils causent, c’est-à-dire pas très bien, avec des sentiments primaires mais profonds. Nous sommes en Californie chez les journaliers qui se louent à la saison dans les grandes fermes. Ils sont seuls, errants, sans attaches. Ils ne rêvent que d’une chose, la petite ferme autarcique où élever des vaches et des lapins. Mais pour cela il faut au moins être deux – pour se parler en hiver, pour s’entraider l’un l’autre.

George et Lennie sont le jour et la nuit, un petit rusé comme Astérix et un gros benêt comme Obélix, très fort mais très con. George a pris sous son aile Lennie car il se sent plus intelligent et plus responsable lorsqu’il est avec lui. Lennie le suit parce que sa tante décédée le lui a dit et que George le protège de son incapacité à retenir quoi que ce soit et des « bêtises » qu’il peut commettre. Car Lennie est trop fort : tout ce qu’il touche est broyé ou cassé. Ainsi une petite souris qu’il caresse, ou un chiot qu’on lui a donné. George et Lennie ont dû fuir la ferme des Webb parce que Lennie voulait toucher la robe rouge de la fille et qu’elle a pris peur. Comme toutes les pétasses qui veulent se rendre intéressantes, elle a crié qu’on l’avait violée alors qu’il n’y avait rien eu, et les hommes se sont mis à la recherche de Lennie pour le lyncher.

Dans la nouvelle ferme, Lennie abat le travail de deux hommes mais ne sait quoi faire le soir. Laissé seul un moment, il ne peut s’empêcher d’agir comme il ne faut pas. Le fils du patron, un jeune Curley qui a les couilles à la place du cerveau, provoque tous ceux qu’il suppose regarder sa femme. Laquelle est une immature qui rêve d’Hollywood et qui l’a épousé pour se détacher de la surveillance de sa mère. Seins en avant, lèvres pulpeuses maquillées, hanches en mouvement, elle ne peut s’empêcher d’aguicher les hommes. Juste pour parler, dit-elle, car elle se sent très seule avec Curley dont la conversation ne porte que sur la boxe, qu’il pratique en poids léger. Elle ne cherche de sortir de la ferme pour « chercher son mari » et s’empresse de demander à tous les mâles s’ils ne l’ont pas vu.

Jusqu’à Lennie, piégé dans la grange où il vient de tuer sans le vouloir le chiot qui lui a été donné à force de le « caresser ». Elle discute avec lui, attirée par le loup, et convient que caresser est un plaisir, d’ailleurs elle-même brosse ses cheveux tous les matins pour qu’ils soient soyeux à cajoler. Lennie veut-il essayer ? Évidemment c’est le drame, lorsque Lennie « caresse », c’est brutal ; la fille prend peur, il veut la faire taire – et lui brise la nuque.

Plus question de la vie à deux dans une petite ferme, avec peut-être le vieux Candy qui se joindrait à eux pour vivre sa fin. Un meurtre a été commis, et c’est plus grave qu’un attouchement. Lennie devra être pris et mis hors d’état de nuire, George en convient. Il ne lui est plus possible de le protéger, aussi préfère-t-il s’en charger.

Tout le monde est seul dans ce monde individualiste : seuls George et Lennie, seul Candy dont le très vieux chien vient d’être abattu, seul le Noir Crooks qui dort dans un réduit près de l’écurie parce qu’il est noir et que les autres refusent qu’il se mêle à eux, seule l’épouse de Curley, qui n’a même pas de prénom. L’objectif du roman est de faire partager cet état de fait afin que chacun prenne conscience des autres.

John Steinbeck, Des souris et des hommes (On Mice and Men), 1937, Folio bilingue 2024, 304 pages, €9,90

John Steinbeck, Romans – En un combat douteux, Des souris et des hommes, Les raisins de la colère, E l’est d’Éden, Gallimard Pléiade 2023, 1614 pages, €72,00

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Mary Higgings Clark, Souviens-toi

Cape Cod, le cap Morue, est une péninsule dunaire et marécageuse du Massachusetts où les pèlerins du Mayflower ont abordé en 1620 et où de nombreux navires à voiles ont fait naufrage après avoir heurté des bancs de sable dans la tempête. C’est devenu le lieu de villégiature des élites de Boston et de New York qui ont racheté de vieilles demeures « de capitaine » en guise de résidences secondaires.

Adam Nichols, avocat new-yorkais en début de trentaine, y a passé ses vacances enfant et conserve de bons amis parmi les résidents de la petite ville balnéaire de Hyannis. Sa femme Menley a perdu leur fils de 3 ans, Bobby, en passant trop tard sur un passage à niveau non gardé et elle en garde des cauchemars post-traumatiques allant jusqu’à des hallucinations et des comportements de panique. C’est pourquoi Adam, qui a failli divorcer après le drame, ce qui arrive la plupart du temps aux couples qui ont perdu un enfant, est toujours inquiet de la laisser seule. Surtout qu’un second enfant leur est né, une fille prénommée Hannah.

Il décide de prendre des vacances à Cap Cod en famille pour se retrouver et, pour cela, loue à son amie d’adolescence Elaine, qui tient une agence immobilière locale, la vaste demeure nommée Remember, qui date du XVIIIe siècle et qui se tient sur la falaise surplombant la mer. Le capitaine Freeman l’a fait bâtir par Tobias Knight pour son épouse Mehitabel, mais la rumeur a couru que celle-ci avait fauté avec l’entrepreneur pendant une course de son mari. Elle a été jugée et condamnée au fouet tandis que le capitaine emportait leur bébé fille avec lui pour deux ans, la répudiant. Mais Knight était un naufrageur et mentait comme il respirait : Mehitabel, qui avait toujours proclamé son innocence, était-elle coupable ?

Le vent qui siffle au travers des fenêtres de la vaste demeure reproduit son nom : Rememmmmberrr ! Ce qui incite Menley à écrire un nouveau tome de sa série pour enfants qui se passe au Cap Cod. David serait un mousse de 10 ans qui deviendrait capitaine et épouserait une femme injustement accusée. Elle s’investit tellement dans ce projet qu’elle en éprouve parfois quelques visions. Ainsi ces pleurs qu’elle entend dans la pièce d’à côté, ou ces appels de bébé dans la nuit, ou un berceau qui se balance tout seul, les peluches déplacées… Cela se mélange aux cauchemars qu’elle fait encore de temps à autre, où le bruit insoutenable du train qui arrive à grande vitesse lui rappelle sa faute.

D’autant qu’un fait divers dramatique survient au même moment. Un jeune couple, qui se prélassait en bateau à moteur non loin de la côte, a été saisi par une violente tempête alors qu’il faisait de la plongée, et la femme y est restée. Scott Covey, son jeune et beau mari, en est tout éploré. Mais il a été acteur et la rumeur soupçonne qu’il ne serait pas innocent, lui sans-le-sou, à la disparition de sa récente épouse Viv, riche héritière bien que mouton noir de sa famille. La mère de Viv, surtout, est avaricieusement attachée à une bague portant une émeraude entourée de diamants qui vient de la grand-mère et que sa fille portait continuellement. Elle n’a pas été retrouvée sur le cadavre, rongé par les animaux marins, et Scott déclare ne pas l’avoir. Ces soupçons déclenchent une enquête que le shérif Nat, consciencieux et obstiné comme un pitbull, va mener à charge.

Scott a fréquenté un temps Tina, la jeune serveuse jolie qui a le feu aux fesses, avant de rencontrer Viv, et Tina l’a revu depuis. L’Adonis et la Vénus se seraient-ils entendus pour se débarrasser de l’héritière trop collante et sujette à de fréquentes sautes d’humeur? Ou le blond et bronzé Scott, parce que trop jeune et beau, suscitant la jalousie, est-il un innocent injustement calomnié ?

Dans ces milieux clos d’entre-soi oisif où tout le monde se connaît, se jauge et se surveille, la rumeur et les mensonges battent leur plein. Mary Higgings Clark en joue en artiste du suspense. Menley va-t-elle devenir folle ou surmonter son traumatisme ? Scott va-t-il être enfin lavé de tout soupçon ? Dame Mehitabel sera-t-elle réhabilitée ? La dernière page, surtout, relie les personnages du passé et du présent d’une façon inattendue.

Un très bon cru Clark des années 90.

Mary Higgings Clark, Souviens-toi (Remember Me), 1994, Livre de poche 1997, 316 pages, €8,90, e-book Kindle €7,49

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Les romans policiers de Mary Higgins Clark déjà chroniqués sur ce blog :

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Nietzsche résume sa pensée

Dans les notes et aphorismes des Appendices d’Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche résume sa pensée en huit principes.

Un : Tous les anciens jugements de valeur sont fondés sur une connaissance fausse et illusoire des choses.

Deux : La foi n’est plus possible pour nous et nous devons placer au-dessus de nous une volonté forte qui retienne une série provisoire de valeurs fondamentales. « En réalité toute cette foi n’était pas autre chose, mais la discipline de l’esprit n’était pas alors suffisante pour qu’il eût pu supporter notre grandiose précaution »

Trois : « C’est la bravoure de la tête et du cœur qui nous distingue nous Européens ». Notamment le combat soutenu contre des religions devenues astucieuses et une rigueur cruelle.

Quatre : Les mathématiques ne sont exactes qu’en fonction de la justesse de la pensée logique mais on commence par arranger et par simplifier le réel, ce qui n’est pas le nec plus ultra de la connaissance.

Cinq : Ce n’est pas parce que nous croyons fortement quelque chose quelle est certaine, « cela résulte peut-être d’une condition d’existence de notre espèce ». D’autres êtres pourraient formuler d’autres hypothèses et c’est cela « l’absurdité fondamentale ».

Six : Nous voulons exécuter strictement notre mesure et tendre à la plus grande puissance sur les choses.

Sept : Comment voulons-nous que soit l’avenir de l’humanité ? De nouvelles tables de valeur sont nécessaires et la lutte contre les représentants des anciennes valeurs dites « éternelles » est la grande affaire.

Huit : Notre impératif n’est plus dans le ‘tu dois’ il n’y a que le ‘il faut que je’ du créateur, donc la volonté, indépendante de tout dogme.

Donc tout est illusion, la foi n’était qu’une volonté extérieure, les maths ne sont qu’une description logique simplifiée, et nous devons remplacer tout cela par le courage. L’absurdité fondamentale est que nos hypothèses ne sont qu’humaines et pas universelles (au sens de l’univers). Ce que nous devons, c’est être au maximum, autrement dit prendre toute notre mesure et chassant les anciennes valeurs inculquées par les traditions et religions. Seule notre volonté nous rend libres, donc créateurs.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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L’obsédé de William Wyler

Dangers de l’inadaptation aux normes sociales : Freddie Clegg (Terence Stamp), un jeune employé de banque moqué par ses condisciples au collège, puis par ses collègues au bureau, a gagné 510 000 £ au loto foot, une belle somme qui lui permet d’acheter une demeure ancienne et isolée dont il découvre avec un frisson de joie les caves voûtées lors d’une chasse aux papillons particulièrement fructueuse. Car l’homme est un collectionneur névrotique. Peu importe qu’il tue des centaines de papillons, il les pique et expose leur beauté à sa seule admiration. Il a gagné un prix pour un « arrangement » en forme de tableau, mais ce qui l’intéresse est de les posséder. C’est son trésor.

En revanche, côté sexe, c’est le désert. Il est inhibé envers les femmes, sans pour cela se sentir en apparence attiré par les hommes – encore qu’une psychanalyse pourrait révéler que sa distance est peut-être le signe d’une absence de désir féminin. Comme souvent les impuissants, ou les homos refoulés, il idolâtre les femmes, une à une, comme les papillons. Il admire leur beauté, leur aisance, leur façon de marcher. Dans sa camionnette de tueur en série, il en suit une, la surveille, veut tout savoir sur elle. Il agit envers la jeune femme comme envers un papillon dans toute la gloire de son vol.

Il ne tarde d’ailleurs pas à lancer son filet pour capturer la belle élève d’une école d’art Miranda Grey (Samantha Eggar). Il désire le fragile, le diaphane, l’éphémère. Le papillon est ainsi, la jeune femme aussi – à ses yeux. Il traque par désir obsessionnel, il chloroforme la beauté et enferme dans son bocal la vilaine chenille devenue éblouissant papillon par la métamorphose de l’art et de la culture.

Dès lors, le huis-clos commence. Un drame psychologique car s’il désire, il est trop coincé pour ne pas « respecter » et trop inhibé pour savoir comment se faire aimer. Il déploie donc les codes sociaux de ce qui se fait : offrir des fruits, un bain, du champagne, un repas fin devant la cheminée. Mais rien n’y fait. Son péché originel est le rapt : nul ne peut aimer dans la violence, sauf si la cruauté et l’attaque sont suffisamment fortes pour engendrer le « syndrome de Stockholm » où les otages s’attachent à leur bourreau. Mais Freddie en est incapable, là encore inhibé.

Il en est touchant et la femme le sent. Il est sincère lorsqu’il dit désirer qu’elle soit son épouse et qu’elle cohabite avec lui – sans la toucher – juste comme un bel objet mort de sa collection. Mais ce n’est pas ce que désire une femme, elle le luit dit ; elle désire être prise et fusionner physiquement avec l’homme qu’elle épouse. Lui est toujours froid, tiré à quatre épingles, conventionnel d’extérieur mais solitaire d’intérieur. Miranda le ressent et en joue. Carrément hostile et révoltée au début, elle ruse et joue la séductrice ensuite, se faisant serpent pour manipuler Freddie et le pousser à faire des erreurs. Elle tente alors de profiter de la moindre occasion pour se faire connaître de l’extérieur ou s’évader : en faisant déborder la baignoire alors qu’un raseur de colonel voisin vient se présenter en passant, en dégageant sa poitrine pour affoler les sens du jeune homme et l’amener à relâcher sa surveillance, en laissant tomber ses objets de toilette pour qu’elle puisse saisir une bêche laissée à portée et lui asséner un bon coup sur la tempe.

Mais rien n’y fait. Freddie aux yeux de glace reste distant, ce pourquoi son désir apparaît moins sexuel que fétichiste. Il aime collectionner le bel objet, il ne désire pas faire l’amour avec lui. L’amoureux transi n’est qu’une image qu’il se donne : au dedans, il est machiavélique, inquiétant, psychopathe. Il n’est pas en recherche d’affection, mais de collection. Ce pourquoi Miranda est destinée à ne jamais reparaître au jour et que, si elle disparaît, une autre la remplacera. C’est ce que le spectateur soupçonne peu à peu et ce suspense fait beaucoup pour un film au fond assez statique. L’angoisse monte : que Freddie arrive à ses fins ; que Miranda parvienne à se manifester au colonel ; qu’elle réussisse à tuer son bourreau ; que celui-ci ait été trop atteint et qu’elle reste enfermée jusqu’à mourir de faim dans cette cave profonde et insonorisée. D’ailleurs il doit passer trois jours à l’hôpital et elle est seule, mouillée, sans nourriture ni chauffage…

Tiré d’un roman de John Fowles, paru en 1963, le film est plus envoûtant tant il se centre sur les deux personnages antagonistes et liés entre eux, à la manière d’une pile. La scène au sortir de la baignoire où les corps se mêlent dans la force du bourreau, le baiser langoureux qu’elle offre au dîner alors qu’elle veut le séduire, la manœuvre sous la pluie qui révèle les formes sous les habits autant que les esprits de chacun (lui vigoureux, elle fragile), restent des moments privilégiés de cette attirance-repoussoir. Freddie Clegg n’a jamais surmonté l’enfance pour accéder à l’adulte. Miranda la sensitive le lui lance carrément à la face : « Tu as eu ce rêve avec moi, (…) ce n’est pas de l’amour. C’est une sorte de rêve qu’ont les jeunes garçons lorsqu’ils atteignent la puberté, et que tu as fait devenir réalité ».

L’apprentissage de la contrainte sociale (costume chic, cravate, visage impassible, manières de gentleman) ne suffit pas à socialiser l’individu. Freddie, issu du peuple, en est ressorti guindé et complexé. A l’inverse, Miranda l’artiste, de bonne bourgeoisie, plutôt fantasque et qui est capable de sympathiser avec n’importe qui, montre que c’est le tempérament qui fait l’humanité, pas les règles. La civilité, l’amitié, l’amour, sont des sentiments venus de l’intérieur, ils ne peuvent être assurés par les seuls codes ni par l’influence des seuls milieux sociaux. Les codes engendrent des refoulements, donc des névroses, s’ils sont imposés de façon trop rigide et rituelle. Wyler dénonce ici, sans le vouloir ni peut-être le savoir, les dangers de l’éducation disciplinaire à l’anglaise, dont les public schools (privées) formatent des inadaptés en série avant l’éclatement des mœurs en 1968. La première image du film, où l’on voit un jeune homme solitaire muni d’un filet à papillon errer dans une prairie vide, résume toute son histoire.

DVD L’obsédé (The Collector), William Wyler, 1965, avec Terence Stamp, Samantha Eggar, Mona Washbourne, Maurice Dallimore, Wild Side Video – Les Incontournables 2014, 1h54, €15,09

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Alexandre Jardin, Le Petit Sauvage

Quatrième roman de l’auteur, publié à 27 ans, tissé de souvenirs personnels et de fantasmes d’enfance. Alexandre écrit sur Alexandre, mais son héros s’appelle Eiffel, descendant du Gustave de la tour. Il a dix ans de plus que l’auteur et s’interroge sur sa vie d’adulte. Il regrette le temps béni de l’enfance où tout était instant. Sa grand-mère, née Sauvage comme la grand-mère de l’auteur, appelle son petit-fils Alexandre « le Petit Sauvage », nom qui lui va bien tant il est primesautier, facétieux et constamment au présent. C’est son Petit Prince à lui, Jardin.

Adulte, Alexandre a réussi une entreprise de fabrication de serrures et s’est marié avec une belle Finlandaise qui ne veut pas d’enfant encore à 30 ans pour ne pas abîmer ses seins. Mais le jeune entrepreneur s’interroge : a-t-il réalisé ses possibles d’enfant ? Il s’est rangé, est devenu sage, conforme, formaté par Science Po comme l’auteur, s’est marié une première fois selon les normes sociales comme l’auteur. Mais est-il heureux ?

La rencontre sur le quai aux oiseaux à Paris du perroquet de son enfance, oiseau réputé vivre très longtemps, lui rappelle ce que son papa, mort d’un cancer, lui disait : « Le petit Sauvage, tu es un fou ! » Fou, il n’est pas demeuré. La folie est un excès selon les normes sociales, excès de sentiments, de passion, d’émotions. Elle est liée souvent à l’exaltation des hormones ou d’une gaieté de vie, comme on le dit d’un adolescent, d’un chiot ou d’un lièvre de mars. L’enfant est souvent « fou », comme les chevreaux (kids) ou les chatons qui jouent avec leur queue. C’est une griserie qui échappe à la raison, une exubérante irrationnelle mais vitale. Au fond, c’est l’expression de l’instinct de vie. Ce pourquoi Nietzsche fait du retour à l’état « d’enfant » l’ultime métamorphose de son processus d’homme surmonté.

Alexandre Jardin fait passer quelque chose de la philosophie de Nietzsche dans son roman. Son héros se remémore cet instant où, à 13 ans, ému par une belle femme, sa voisine de plus de trente ans, il s’est trouvé en slip et bandant comme un fou sur le bateau où ils étaient partis plonger. « Selon toute apparence, Fanny céda involontairement au penchant brutal qui l’entraîna. Bousculant sa honte, elle m’embrassa avec une infinie douceur et, dans la foulée, se livra aux dernières privautés buccales sur ma personne. Quelle PIPE ! » p.40. Il lui en est resté reconnaissant. Il l’observait depuis une haute branche d’un arbre de son jardin, dans la propriété Mandragore sur les rives de la Méditerranée près de Nice, sans savoir que sa fille, de six ans plus jeune que lui, l’observait à son tour dans une branche de figuier de son propre jardin, follement amoureuse de ce garçon que sa mère emmenait nager.

Dès lors, Alexandre Eiffel quitte tout, épouse, usine, montre et costume pour s’exiler sur la Côte d’Azur et racheter la Mandragore, demeure de son enfance, devenue un hôtel pour bobos riches. Il ne veut plus, comme les adultes qui l’entourent, « se croire obligé » p.54. Il sort sa grand-mère Sauvage, dite Tout-Mama, de sa maison de retraite où elle végète et la réintroduit maîtresse de la maison, tandis que le vieux jardinier Célestin revient s’occuper du jardin. « ‘Je ne connais pas d’autre vérité que celle de mes désirs’, avait elle coutume de répéter » p.78. C’est cela l’état d’enfance et il lui obéit. « Est-on né pour mûrir si mûrir signifie se résigner à toutes les scléroses qui frappent les sentiments ? La véritable maturité n’est-elle pas de s’enfanter chaque jour ? Vive le mouvement ! » p.100. Il rend les clés de l’usine de serrures à son adjoint Louis et le charge de le faire divorcer. Puis il publie son annonce de décès pour rompre avec la vie sociale qu’il a menée jusqu’ici.

Fanny occupe toujours la maison voisine et sa fille Manon, volcanologue, est revenue pour les vacances. Elle ressemble tant à sa mère lorsqu’elle était jeune que l’Alexandre adulte en est émoustillé. Il ne réclame pas du sexe, mais simplement auprès d’elle les sensations qu’il avait lorsqu’il n’était pas encore pubère. C’est elle qui lui avoue son désir enfantin, puis le viole carrément, avant qu’ils ne s’accordent par le génital, puisque c’est ce que font les adultes avec leur âme d’enfant. Ils font l’amour toujours et partout, jamais rassasiés l’un de l’autre. Mais Manon doit se marier avec Bertrand, un médecin, et partir au Canada. Elle demande à Alexandre de choisir, mais lui n’a pas encore accompli sa métamorphose, il n’est pas sorti de sa chrysalide d’adulte engoncé dans les préjugés et les habitudes. Il lui faut un peu de temps.

Pour cela, accomplir la promesse qu’il avait faite enfant, avec quatre autres gamins de ses 12 ans à la pension : aller vivre en Robinson sur l’île Pommier, au large de la côte. Ses amis du Club des Crusoé l’ont lâché. L’un les a dénoncés enfant et a été exclu, un autre est mort, ne restent que Tintin et Philo, qui finissent par le rencontrer. Mais ils sont vieillis et rassis et ne désirent surtout pas quitter leur état d’adulte pour des enfantillages. Alexandre part donc seul et passe quatre mois sur l’île, en sauvage. Il y rencontre même Dieu en levant la tête dans l’ancien phare désaffecté. « Peu à peu je pris un timide plaisir à exister, à accueillir des sensations infimes, des états naissants, des commencements d’émotions, à me laisser charmer par ma seule présence, sans que cette douce jouissance n’eût rien de narcissique, et dans cette quiétude mes sensations se dilataient, ma conscience s’éveillait, je communiais avec la nature qui devenait une extension de moi-même… » p.172. Il a découvert l’état d’éveillé, en pleine conscience.

Il est rapatrié par une jeune fille qui va épouser le Christ en se faisant nonne, et qui passe son dernier jour civil à se baigner nue sur la plage de l’île déserte. Manon ne l’a pas attendu, elle s’est mariée. Lui va dès lors la poursuivre de ses assiduités pour la reconquérir, jusqu’à faire craquer le mariage tout neuf. La folle du logis – son imagination – va lui faire inventer mille tours, comme lorsqu’il était enfant : composer un parfum de femme, décorer sa future maison de couple improbable. La graphie du livre s’adapte d’ailleurs à cette fantaisie avec dessins, calligrammes, pages noircies.

Il est revenu mue accomplie. « Mon aventure n’avait de sens que si, en ressuscitant l’enfant que j’avais été, je devenais un jour véritablement adulte » p.160. Il s’agit, une fois mué, de « ne pas perdre le secret du mouvement perpétuel » p.189. Être un enfant qui joue à l’adulte, c’est se garder frais et émerveillé comme aux premiers jours, prêt « à réenchanter le réel » p.230. Apte à tous les possibles, sans cesse adapté aux changements, capable de jeu plus que de je. Aux adultes de ne plus « tolérer plus longtemps d’être expropriés de leur vie, et d’eux-mêmes » p.230.

Las ! Son hérédité le rattrape. A 46 ans, comme le père l’auteur, Alexandre se trouve atteint du cancer, cette maladie de la modernité industrielle. Il va mourir, non sans avoir mis Manon enceinte. Il lègue à son futur enfant, mâle ou femelle, cette leçon : « Mon chéri, ma chérie, je t’en supplie, respecte ta singularité, soit intime avec toi, cultive tes DÉSIRS, non tes caprices, évite de conjuguer les verbes au futur ou au passé, n’écoute pas les aigris qui te conseilleront des compromis, reste digne de celui que tu seras à 5 ans, rebelle au diktat de la raison, folâtre peut-être, rieur sans doute, mène une vie qui te ressemble, et surtout n’oublie pas que la réalité ça n’existe pas, seule ta VISION compte » p.251.

La parution du roman a eu lieu en cette époque socialiste du début des années 1990, avec son cortège de scandales (Urba, sang contaminé, révélation du cancer Mitterrand), Bernard Tapie ministre et signature du traité de Maastricht. La « normalité » adulte ne faisait en effet guère envie. Le retour à la spontanéité de l’enfance n’apparaît pas comme une régression mais comme une renaissance. « L’enfant est innocence et oubli, un nouveau commencement et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, un oui sacré. Oui, pour le jeu de la création, mes frères, il est besoin d’un oui sacré. C‘est sa volonté que l’esprit veut à présent, c’est son propre monde que veut gagner celui qui est perdu au monde », Nietzsche.

Ainsi parlait Zarathoustra.

Alexandre Jardin, Le petit Sauvage, 1992, Folio 2003, 251 pages, €7,80

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Christian Jacq, La pyramide assassinée et la suite

Christian Jacq, docteur en Sorbonne en 1979 sur les rites funéraires égyptiens sous la direction de Jean Leclant, a été séduit – comme moi – à 13 ans par le pays des Pharaons. Son voyage de noces, à 17 ans, fut pour ce pays dont il était tombé amoureux. Écrivain un temps de romans policiers, il décide de lier ses deux passions en donnant naissance au juge Pazair, 21 ans, dont le nom et l’obstination sonnent comme panzer, et qui connaîtra une ascension fulgurante dans sa charge jusqu’à devenir, dans le dernier tome, vizir d’Égypte.

Les critiques (qui n’ont en général rien écrit) ont beau gloser sur le style pauvre, le vocabulaire limité et l’aspect feuilleton des livres de Christian Jacq, le succès est venu – donc la jalousie des impuissants. Pour ma part, j’aime ces romans délassants où l’auteur vous emmène dans un autre monde. Non, ce n’était « pas mieux avant », c’était différent. L’humanité reste régie par les mêmes vices et les mêmes vertus, quelles que soient les civilisations et les âges : l’argent, le pouvoir, le sexe. La vanité n’a jamais de limites, mais la conscience de soi non plus. Pazair est un « petit juge » (comme on disait dans les années 90 de parution, en Italie anti-mafia comme en France Mitterrand). Il est intègre, rigoureux, fervent serviteur de la Loi.

En Égypte antique, c’est la loi de Maât, la déesse de l’harmonie cosmique, de la rectitude (ou conduite morale), de l’ordre et de l’équilibre du monde, de l’équité, de la paix, de la vérité et de la justice. Fille de Rê le dieu solaire, elle rectifie le chaos toujours possible et assure l’équilibre du monde et des humains. C’est une femme. Elle veut que le monde soit en concorde. Christian Jacq nous fait vivre in vivo cette foi dans la raison et l’ordre neutre de la loi. Il incarne les personnages et nous les rend vivants. Même s’il ne s’agit pas de reconstitution scientifique mais d’une transposition romanesque, tout lecteur pourra sentir l’Égypte ancienne, sa vie quotidienne, ses maladies et ses remèdes, la façon de concevoir le monde. Ce n’est déjà pas si mal. La science s’étiole de trop rester dans la froideur des labos. Pour faire aimer la discipline, rien de mieux que de solliciter les imaginations – en sachant bien qu’il s’agit de roman.

Tout commence dans le premier tome par le viol de la pyramide de Khéops, proche du Sphinx. Cinq conjurés, dont une femme, assassinent les gardes et pénètrent dans le passage secret qui mène à la Grande Pyramide. Là vient se régénérer le Pharaon, « en absorbant la puissance née de la pierre et de la forme de l’édifice. » Là se trouvent les objets symboles de la légitimité du roi : le masque d’or de la momie, le collier et le scarabée, l’herminette en fer céleste (de météorite), la coudée en or et – le principal – un petit étui contenant le testament des dieux. Un texte qu’il doit montrer au peuple lors de son jubilé.

Par leur vol délibéré, les conspirateurs font à Ramsès II la promesse du chaos. Le vieux médecin Banir est chargé par la Cour d’une mission : trouver le juge adéquat au tribunal de Memphis, la grande cité du nord où réside Pharaon. Il se rend dans son village près de Thèbes où officie le jeune juge Pazair qu’il connait et lui confie la charge. « Assez grand, plutôt mince, les cheveux châtains, le front large et haut, les yeux verts teintés de marron, le regard vif, Pazair impressionnait par son sérieux ; ni la colère, ni les pleurs, ni la séduction ne le troublaient. Il écoutait, scrutait, cherchait, et ne formulait sa pensée qu’au terme de longues et patientes investigations. Au village, on s’étonnait parfois de tant de rigueur, mais on se félicitait de son amour de la vérité et de son aptitude à régler les conflits. Beaucoup le craignaient, sachant qu’il excluait la compromission et se montrait peu enclin à l’indulgence ; mais aucune de ces décisions n’avait été remise en cause » tome 1 p.18.

Monté à la capitale, le petit juge va devoir signer une demande de non-lieu pour la disparition de cinq gardes, mais il ne trouve pas les causes des décès. Il va donc enquêter, et mettre le pied dans un nid de frelons où chacun se tient par la barbichette, ment à loisir et s’éclipse derrière la paperasse. Il révèle peu à peu un vaste complot qui unit des hommes de pouvoir et d’influence dont le général Asher, la princesse hittite Hattousa l’une des épouses de Pharaon, le chef de la police Mentmosé, le gros transporteur Dénès et sa femme ambitieuse Nénophar, le dentiste de la cour Qadash, le chimiste métallurgiste Chéchi qui cherche à fondre le fer céleste pour en faire des armes invincibles – et « l’avaleur d’ombre », un tueur mystérieux mandaté par eux, qui va tenter plusieurs fois d’éliminer le juge trop obstiné.

Comme aide, outre son maître Branir (qui finira assassiné), son ami aventureux et musclé Souti (qui tuera le général Asher), la belle Néféret qui apprend la médecine et devient son épouse puis médecin-chef de la Cour, le jardinier Kani qu’il a réhabilité et qui devient grand-prêtre du temple de Karnak, le policier nubien Kem et son babouin policier, et ses animaux, le chien Brave et l’âne Vent du Nord. Quant à l’entrepreneur Bel-Tran qui organise l’intendance du palais, est-il un vrai ami ?

Le juge Pazair sera déporté dans un bagne mais parviendra à s’enfuir. Innocenté, il poursuivra son enquête grâce au vieux vizir Bagey l’incorruptible, mettra en cause le général Asher qui fuira vers la Libye, et le chef de la police qui sera révoqué. A la fin du premier tome, il est réputé mort. Mais ce n’était qu’un faux. Meurtres, enlèvements et corruption se multiplient mais Pazair, devenu à la fin du second tome vizir d’Égypte, défie le ministre des Finances dont le but est de renverser Ramsès le Grand pour prendre le pouvoir et se gorger de richesses.

Une belle suite d’aventures à rebondissements, écrites sans temps mort et avec le découpage habituel des thrillers modernes, mais en ménageant des tranches de vie détaillées sur l’Égypte antique, ses maisons, sa cuisine, ses médicaments et ses techniques. De quoi passer de bons moments.

Christian Jacq, La pyramide assassinée – Le juge d’Égypte 1, 1993, Pocket 2001, 416 pages, €7,70

Christian Jacq, La loi du désert – Le juge d’Égypte 2, 2001, Pocket 1994, 416 pages, €7,70

Christian Jacq, La justice du vizir – Le juge d’Egypte 3, Pocket 2001, 384 pages, €7,70

Christian Jacq, Le juge d’Égypte – l’intégrale, coffret Pocket 2011, €24,99

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Vanité selon Montaigne

Dans le long chapitre IX du Livre III des Essais, notre philosophe parle de la vanité. Au fond, elle est toute humaine, de part en part. « C’est toujours vanité pour toi, dedans et dehors, mais elle est moins vanité quand elle est moins étendue. (…) Il n’en est une seule si vide et nécessiteuse que toi, qui embrasse l’univers ; tu es le scrutateur sans connaissance, le magistrat sans juridiction et, après tout, le badin de la farce ». Ainsi parlait le dieu de Delphes, l’oracle, selon Montaigne. Autrement dit, et plus simplement, « si les autres se regardaient attentivement, comme je fais, ils se trouveraient, comme je fais, plein d’inanité et de fadaise. »

Vanité est d’écrire à saouler le lecteur ! Écrire est vain et vanité, mais plus il avance en âge, plus Montaigne se sent obligé de conter sa vie et ses pensées. « Qui ne voit que j’ai pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j’irai autant qu’il y aura d’encre et de papier au monde ? Je ne puis tenir le registre de ma vie par mes actions : fortune les met trop bas ; je le tiens par mes fantaisies. » Aucun regret, mais la pensée qui va comme la vie. « J’ajoute, mais je ne corrige pas. »

Vanité est aussi d’écrire si longuement sur tout. Mais c’est un fait exprès, Montaigne l’avoue volontiers – pour notre malheur de lecture, car elle en devient pesante. « Parce que la coupure si fréquente des chapitres, de quoi j’usais au commencement, m’a semblé rompre l’attention avant qu’elle soit née, et la dissoudre, dédaignant s’y coucher pour si peu et se recueillir, je me suis mis à les faire plus longs, qui requièrent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation, à qui on ne veut donner une seule heure, on ne veut rien donner. » Certes, mais c’est pesant – et brouillon. « Je m’égare, mais plutôt par licence que par mégarde. Mes fantaisies se suivent, mais parfois c’est de loin, et se regardent, mais d’une vue oblique. »

Car Montaigne aime voyager, que dis-je, se déporter, décentrer, être ailleurs. Il ne se sent bien que pour partir, encore que revenir lui est un bien aussi. C’est ainsi pour son domaine, qu’il laisserait volontiers gérer par un autre ; ou pour sa femme, qu’il se plaît à laisser vaquer à son initiative plutôt que d’être toujours sur son dos ; ou encore pour son État, le royaume de France, qui va mal, mais pas plus mal que d’habitude. « Il y a toujours quelque pièce qui va de travers. » C’est vanité que de chercher à redresser sans cesse les choses ou ce qu’on croit être des fautes.

D’où un certain conservatisme ou, si l’on veut, un proto-libéralisme : laissons les choses aller comme elles vont, de toutes façons, les contraindre n’y changeraient rien – que de la tyrannie, l’exemple de l’URSS, de l’Allemagne nazie et de la Chine de Mao l’ont amplement démontré. « Rien n’accable un État que l’innovation : le changement donne seul forme à l’injustice et à la tyrannie. Quand quelque pièce se démanche, on peut l’étayer : on peut s’opposer à ce que l’altération et corruption naturelle à toutes choses ne nous éloignent trop de nos commencements et principes. Mais d’entreprendre à refondre une si grande masse et à changer les fondements d’un si grand bâtiment, c’est à faire à ceux qui pour décrasser effacent, qui veulent amender les défauts particuliers par une confusion universelle et guérir les maladies par la mort. » La fortune y pourvoit, il est plus sage de s’y adapter. « Je me contente de jouir le monde sans m’en empresser, de vivre une vie seulement excusable, et qui seulement ne pèse ni à moi, ni à autrui. » Le reste est vanité – et vaine course. « Tout ce qui branle ne tombe pas », dit Montaigne.

Même si les mêle-tout voudraient s’en charger, remodelant sans cesse la Constitution pour en faire un jardin à la française, alors que les Anglais, par exemple, laissent leur jardin pousser plus librement et leurs coutumes s’adapter lentement. « Qui que ce soit, ou art ou nature, qui nous imprime cette condition de vivre par la relation à autrui, nous fait beaucoup plus de mal que de bien. Nous nous frustrons de nos propres utilités pour former les apparences à l’opinion commune. (…) Les biens mêmes de l’esprit et la sagesse nous semblent sans fruit, s’ils ne sont jouis que de nous, s’il ne se produisent à la vue et approbation étrangère ». C’est bien de la vanité que de considérer d’abord comment les autres nous jugent que de juger par soi-même.

Montaigne aime la France, Paris « qui a mon cœur dès mon enfance. (…) Je l’aime tendrement, jusqu’à ses verrues et à ses taches. Je ne suis français que par cette grande cité ; grande en peuples, grande en félicité de son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et diversité de commodités, la gloire de la France, et l’un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loin nos divisions ! Entière et unie, je la trouve défendue de tout autre violence. Je l’avise que de tous les partis le pire sera celui qui la mettra en discorde. Et ne craint pour elle qu’elle-même. » Avis est donné à nos trublions trotskistes, mauvais Français et mauvais hommes, qui attisent les divisions pour leur seule et égoïste gloire.

« J’estime tous les hommes mes compatriotes », dit Montaigne. « Les connaissances toutes neuves et toutes miennes me semblent bien valoir ces autres communes et fortuites connaissance du voisinage. Les amitiés pures de notre acquêt emportent ordinairement celles auxquelles la communication du climat ou du sang nous joignent. Nature nous a mis au monde libres et déliés ; nous nous emprisonnons en certains détroits. » Universel est Montaigne ; pas nationaliste ni xénophobe pour un sou. Il reconnaît la raison et l’amitié où il les trouve, et s’en trouve bien de goûter les nourritures étrangères. « Le voyager me semble un exercice profitable. L’âme y a une continuelle exercitation à remarquer les choses inconnues et nouvelles ; et je ne sache point meilleure école, comme je dis souvent, a former la vie que de lui proposer incessamment la diversité de tant d’autres vies, fantaisies et usances, et lui faire goûter une si perpétuelle variété de formes de notre nature. » Les frileux, les rassis, les casaniers, sont la honte de l’humanité, pense Montaigne. « J’ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sorte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Ou qu’ils aillent, ils se tiennent à leur façon et abominent les étrangères. (…) Ils voyagent couverts et resserrés d’une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu. » On ne craint que ce que l’on ne connaît pas. Donc voyager pour connaître, lire pour se frotter à d’autres esprits, expérimenter en société pour exercer différemment son corps et ses talents.

Le domaine, la femme, les enfants, les amis, l’âge ? Tous ces liens qui enserrent ne sont que vanités. Laissons à ceux qui savent et sont sur place le soin de gérer les biens, l’éloignement est un bienfait à ceux qui restent pour ce que le retour est une fête et, qu’entre temps, liberté est laissée de faire et de penser. Quant à l’âge, « que m’en chaut-il ! Je ne l’entreprends ni pour en revenir, ni pour le parfaire ; j’entreprends seulement de me branler pendant que le branle me plaît. Et me promène pour me promener. Ceux qui courent un bénéfice ou un lièvre ne courent pas ; ceux-là courent qui courent au barres, et pour exercer leur course. » Se branler, dans la langue de Montaigne, n’a pas le sens pornographique que le dictaphone intégré Google lui prête, remplaçant le mot par des étoiles dans la pruderie imbécile des Yankees. « Se branler » signifie se bouger, se remuer. Autrement dit vivre. Branlez-vous donc !

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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John Steinbeck, En un combat douteux

Roman social américain d’une grève attisée chez les saisonniers cueilleurs de pommes de Californie, ce livre est aussi un manuel pratique d’agit-prop. Deux communistes, Mac et Jim, se rendent sur le terrain pour susciter de l’agitation afin de faire plier les propriétaires exploitant les terres et les hommes. Les salaires ont été baissés parce que les prix du marché ont baissé, et les saisonniers grommellent. Mais chacun dans son coin, se résigne au fond à ce qui est. Mac le leader et Jim le suiveur vont les convaincre de résister avec ce mantra : ensemble on est plus fort.

Le Parti communiste américain dans les années 30 n’est pas aussi organisé que les partis frères européens, mais la révolution bolchevique a instillé des méthodes et des idées. L’idée est que l’exploitation de l’homme par l’homme doit avoir ses limites, même s’il ne s’agit pas vraiment de « renverser le capitalisme ». Plutôt chez Steinbeck de l’aménager pour assurer plus que le simple salaire de survie. Le mythe américain du Pionnier reste en effet présent, bien plus qu’en Russie ou en Europe, et chacun rêve d’être enfin propriétaire de son petit lopin avec sa fermette où élever deux vaches et une couvée de volailles.

Mais l’industrie casse ce rêve autarcique et individualiste pour engendrer un salariat à la merci des gros. C’est cela que Mac veut briser, ce sentiment qu’on n’y peut rien et qu’il faut accepter le salaire qu’on vous donne ou mourir de faim. Au début des années 30, la « crise de 29 » suivie de la Grande dépression, se fait sentir à plein. Chacun se replie sur son égoïsme. Ce chacun pour soi, les agitateurs veulent le renverser pour agglomérer les hommes en une seule volonté sur l’idée qu’un groupe est plus que ses parties. Comme chez les animaux, les hommes peuvent former une « phalange ». Même l’échec de la grève fera exemple et montrera que l’on peut relever la tête et ne pas accepter le destin sans réagir. Steinbeck s’inspire de deux grèves de 1933 et 34 en Californie, l’une sur la cueillette des pêches et l’autre sur celle du coton. Il a interrogé les syndicalistes impliqués, les grévistes, les propriétaires. Il en fait un roman.

Mac et Jim sont des hommes sans attaches, Mac parce qu’il est devenu ce « révolutionnaire professionnel » appelé par Lénine, outil standard au service exclusif de la révolution. Jim parce que ses parents sont morts, son père révolté pour rien, et qu’il veut « servir » une cause – n’importe laquelle – pour se sentir exister. Jim est l’intello qui veut agir et qui a de l’intuition, tandis que Mac, qui le prend sous son aile, est le bon ouvrier activiste qui malaxe la pâte humaine.

La première scène où Mac s’improvise accoucheur alors qu’il n’a jamais travaillé dans un hôpital, est un morceau d’anthologie : aucun affect, les gestes accomplis les uns après les autres avec une vague idée que l’hygiène est tout, soutenir le moral de la mère et la nature fait le reste. Cet acte fondateur va permettre de s’introduire par la réputation chez les saisonniers et de s’en faire entendre. Mais pas question d’en prendre la tête : ils doivent élire un chef, Mac restant toujours dans l’ombre, éminence grise qui « suggère » ce qu’il faut faire.

Évidemment, les gars n’ont aucune idée de comment agir, et suivre celui qui en apparence sait où il va les soulage. C’est la base de la politique que de manier les foules et Mac a été formé pour ça. Il sait qu’il faut être clair et persuasif lorsqu’on est chef, ne jamais se mettre en colère et même baisser parfois la voix pour attirer l’attention, poser des questions évidentes à la foule pour qu’elle y réponde d’un mot et ainsi la souder. Il faut aussi assurer l’intendance, la bouffe étant primordiale pour le moral de tous, et les tentes pour protéger de la pluie. Il faut enfin donner une tâche à chacun pour les mouiller et les faire participer à l’action commune. Si les individus se prennent par les sentiments, la foule se prend par les tripes. Pas de complicité dans la masse, seulement les instincts primaires : peur, colère, enthousiasme. Verser le sang ou connaître une victime dans ses rangs exalte et lance la machine. Le chef ne peut alors plus rien que se laisser porter, feignant d’être l’instigateur d’un mouvement qu’il a lancé mais qui va tout seul.

Avec son expérience des grèves, Mac sait que les propriétaires vont s’organiser, et lui s’organise en retour pour ne pas donner prise à la sanction de la loi. Les saisonniers quittent donc les vergers des privés pour s’établir, avec l’autorisation du propriétaire dont le fils est sympathisant, sur un terrain labouré. Un camp de toile est établi, supervisé par un docteur en médecin pour qu’il ne contrevienne pas aux normes d’hygiène du comté, avec une collecte de fonds pour ravitailler en haricots et en viande les grévistes. Un autre militant venu d’ailleurs s’occupe de cette intendance, Dick, payant parfois de sa jeune et agréable personne pour convaincre les grosses fermières ayant dépassé leur date limite, de donner des sacs de haricots ou deux vaches.

Les propriétaires tentent la négociation, mais qu’y a-t-il à négocier sinon le salaire ? Ils tentent l’intimidation, mais cela ne peut fonctionner que sur les individus, pas sur le groupe soudé. Ils tentent la division par des « jaunes » appelés en renfort, des indics infiltrés parmi les saisonniers, des tabassages ou enlèvements d’isolés. Le shérif, mandaté par le juge du comté, lui-même d’une famille de gros propriétaires, nomme un milliers « d’adjoints » revêtus de l’étoile et munis de fusils pour empêcher de sortir du camp et d’aller perturber les récoltes. Des miliciens autoproclamés, de jeunes lycéens persuadés de défendre le droit et la loi, vont tabasser à quinze un ou deux isolés, et mettre le feu à la grange du propriétaire qui héberge les grévistes. Il y a quelques morts, des biens saccagés, mais on n’a rien sans rien. Pour les révolutionnaires, ce qui compte est la révolution, pas les hommes.

Ce pourquoi les moyens justifient la fin – et la fin ressemblera aux moyens comme il est dit dans le livre. Lénine, par des méthodes de voyous, engendrera un régime de voyous, fondé sur la force et la délation. Cela, Steinbeck ne l’évoque qu’en filigrane, d’après les propos du docteur sympathisant. « L’homme a affronté tous les ennemis possibles, à l’exception d’un seul. Il est incapable de remporter une victoire sur lui-même. L’humanité se déteste elle-même » p.196 Pléiade. Car le métier de révolutionnaire n’est pas la révolution. Aspirer au bonheur des humains peut-il se passer d‘empathie envers les humains ? C’est cela, le « combat douteux ». Jim ne tarde pas à dépasser Mac lorsqu’il le voit faire le boulot sans état d’âme : accoucher sans savoir, tabasser un lycéen pour faire un exemple, persuader le propriétaire de prêter son terrain alors que sa ferme sera saccagée par rétorsion. Quand la Cause dépasse l’humanité, où est l’humanisme ? Le communisme n’est pas un humanisme…

John Steinbeck, En un combat douteux (In Dubious Battle), 1936 , Folio 1972, 380 pages, €9,40

John Steinbeck, Romans – En un combat douteux, Des souris et des hommes, Les raisins de la colère, E l’est d’Éden, Gallimard Pléiade 2023, 1614 pages, €72,00

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Nouvelle « idéologie » russe

Fin juillet, Alexandre Douguine, l’idéologue ultra-nationaliste et néofasciste qui parle à l’oreille des chevaux, dont Poutine, s’est fendu d’une tribune au Club d’Izborsk pour affirmer que « la Russie a désormais une idéologie ». Ce club, fondé en 2012, est nationaliste et slavophile, évidemment.

Oh ! rien d’extraordinaire : il s’agit en premier d’être « contre » ou « anti ». Ensuite, on verra. Une fois tout détruit, la construction viendra d’elle-même. Mais comme on ne construit jamais sur rien, « les valeurs traditionnelles et les lumières historiques » seront mises à contribution. La Tradition selon Douguine est plutôt tirée de l’ésotérisme de Julius Evola, cher à la Nouvelle droite d’Alain de Benoist dans les années 1970. Alexandre Douguine a rencontré Alain de Benoist en 1989, l’a invité à Moscou en 1992, publié un livre d‘entretiens avec lui en 2012, et a fondé une revue clone d’Eléments en Russie : Elementy. Jean-Marie puis Marion Maréchal Le Pen sont ses amis.

Julius Evola défendait des valeurs aristocratiques, monarchistes, masculines, traditionalistes, héroïques et résolument réactionnaires – rien que ça. Son « idéalisme magique » prônait une connaissance surnaturelle éternelle avec des valeurs d’autorité, de hiérarchie, d’ordre, de discipline et d’obéissance. Le « principe mâle » serait autoritaire tandis que le « principe féminin » serait démocratique et « la liberté » une dissolution totale des liens de société. Douguine est « pour le génocide des crétins », dans lesquels il place les Ukrainiens.

Est-ce que cela suffit à créer « une idéologie » ? C’est un peu court, vieil homme (62 ans), serait-on tenté de rétorquer en paraphrasant une réplique célèbre (la Tirade des nez de Cyrano de Bergerac).

Ce que l’on comprend, c’est que la Russie veut exister pour elle-même, être « un État-civilisation ». C’est qu’elle ne l’était donc pas ? Il est vrai que parler de « civilisation russe » est un peu étirer l’histoire, tant ce pays (immense) a été composé d’apports divers, des Slaves aux Mongols en passant par les Allemands et les Français. « La » civilisation russe n’est qu’une variante (tradi, conservatrice et archaïque) de la civilisation européenne. Le pays a été fondé par les Vikings, christianisé par Byzance, soumis au joug mongol, les tsars irrigués de sang allemand, important l’armement de Suède et d’Allemagne, l’architecture de France et d’Italie, la philosophie d’Allemagne et de France. Les élites ont été « éclairées » par les Lumières françaises avec Voltaire et Diderot, puis se sont inspirées du juif allemand Marx pour faire la révolution, tout en acclimatant le système de contrôle des populations de l’Église catholique et l’organisation administrative de la Poste française…

Avec ça, affirmer que la Russie est « une civilisation » à part entière est un abus de langage.

Douguine définit l’idéologie de cette pseudo-civilisation comme un rejet total : « Nous rejetons en Occident, tout d’abord, le Nouvel Âge – l’antichristianisme, l’athéisme, le libéralisme, l’individualisme, les LGBT (interdits en Russie) et la postmodernité. Mais il faudra à un moment donné s’attaquer au capitalisme, un phénomène également occidental et dégoûtant, anti-russe. » Le terme « dégoûtant » est peu philosophique et n’a rien de rationnel. Sinon, Douguine apprendrait que « le capitalisme » est un système d’échanges sur marché libre – et qu’il exige en premier « la liberté ». Les Chinois après Mao l’ont très bien compris, ce pourquoi la Chine devient une grande puissance, ce que la Russie ne semble pas prêt de devenir avec ce genre d’idée.

Bien qu’elle y aspire… Le rêve secret des nationaux-socialistes à la Douguine est en effet de constituer la terre eurasienne, dont la Russie est le cœur géographique, opposé au pouvoir maritime et atlantiste de l’Occident. Une fois toute la masse continentale d’Eurasie englobée, l’État-civilisation russe deviendrait aussi un État-continent qui pourrait parler d’égal à égal avec l’Amérique dirigée par les États-Unis, une Russie alliée à l’Asie sous la houlette de la Chine. Moscou serait alors la « troisième Rome », vieux rêve théocratique des tsars.

Douguine ne veut pas copier mais, crise d’ado, tout rejeter en bloc pour exister. Certes, mais avec quoi ? Il liste en premier « l’orthodoxie ». Mais c’est insuffisant et peu parlant… Donc développer.

C’est là où ça se gâte… Tout ce qui suit dans le texte est soit naïf, soit redondant : « le lien organique et subtil entre les choses et les personnes, la solidarité, l’amour, famille fidèle, l’exploit, le saut du devenir à l’être, la grande volonté de construire le pouvoir, la justice, le salut de l’homme et du monde face à l’enfer qui nous attend. »

Autrement dit : croire en Dieu et appliquer les commandements orthodoxes, avec un zeste de Heidegger (cher à Alain de Benoist pour « l’être »). Point à la ligne. Cela devrait « suffire » à sauver la Russie. De quoi ? De sa dilution dans la civilisation occidentale ? De l’incroyance qui augmente ? De la mondialisation économique ? Du métissage démographique ?

On sent, à ce terme de « foi », l’angoisse profonde d’un Russe de disparaître en tant qu’être original. Déclin démographique, déclin économique, déclin géopolitique – la Russie n’a pas fini de dévaler la pente depuis l’immobilisme brejnévien. L’ère soviétique a été bénéfique pour « passer du moujik au spoutnik », comme le disait l’ineffable Georges Marchais (stipendié par les fonds secrets russes) ; mais l’essor s’est arrêté avec le dogme figé des années Brejnev. Les secrétaires généraux Andropov et Gorbatchev ont tenté de desserrer la rigidité du parti et des vieux caciques, mais il s’agissait déjà de rigidité cadavérique, en témoigne le puputsch lamentable de l’été 1991. Il a porté un ivrogne au pouvoir, mais aussi l’image de la liberté – au fond la seule « valeur » qui devrait importer au peuple russe en lieu et place « d’idéologie ». Hélas ! Rien que le mot « liberté » conduit au « libéralisme » !…

« L’Occident se veut universel, il dicte à tous les autres ce qu’est un être humain, la vie, le corps, le temps, l’espace, la société, la politique, l’économie. Et c’est contre cela que nous, en tant qu’État-civilisation, avançons aujourd’hui notre idée de l’homme russe , de la vie russe, du corps russe, du temps russe, de l’espace russe, de la société russe, de la politique russe, de l’économie russe », écrit Douguine. Mais qu’à cela ne tienne, soyez « Russes » ! Qui vous en empêche ? Nous sommes bien Français ou Anglais, ou Allemands, tout en étant Européens et Occidentaux, sans nous perdre dans le grand gloubi-boulga globalisé.

Affirmer que les entrepreneurs actuels doivent être « remplacés par ceux qui ne savent pas quoi faire et comment le faire, mais qui savent qu’il est absolument impossible de le faire comme l’Occident l’ordonne », est d’une inanité sans nom. Il faut « faire » de façon efficace et raisonnée, pas en imitant ou en rejetant on ne sait quoi d’indéfini. Quant à « faire à la manière russe » en ce qui concerne les entreprises, on attend de voir. L’expérience depuis un siècle a été plutôt indigente en ce domaine, surtout lorsque la Russie a décidé d’appliquer une méthode artificielle, plaquant du politique sur tout le système et contrôlant toute déviation « étrangère » (forcément de la CIA, aujourd’hui du « sionisme », comme disent les Iraniens, aussi éperdus de « foi » et de théocratie que Douguine).

Alors, oui, « L’avenir de la Russie est ouvert.(…) il est inspiré par l’ouverture de l’éternité elle-même, il tend la main à la Providence de Dieu, afin que Dieu lui-même travaille à travers les Russes ».

En Occident, on dit « aide-toi, le Ciel t’aidera ». Dans la Russie de Douguine, ce serait plutôt l’inverse : oh mon Dieu, inspirez-moi !

C’est décidément un peut court, vieil homme.

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