Crise ou pire encore ?

Article repris par Medium4You.

La crise financière 2007 a dégénéré en crise économique, comme chacun sait. Elle va plus loin, remettant en cause non seulement le doux pouvoir des États-providence, désormais à bout de souffle, la domination de l’hyperpuissance américaine sur le monde, mais aussi et surtout de la mentalité occidentale chrétienne blanche sur les continents… Déclin des Lumières, recul de la méthode expérimentale, de l’universalisme relativiste, de l’individualisme hédoniste. Déjà pointent à notre horizon proche le retour des passions, l’intolérance aux autres, les théories du complot, la pensée magique, tout ce qui fait le lit de la xénophobie et du nationalisme. Nous entrons avec la crise dans une ère de repli où chacun est sommé de dire qui il est et à quoi il fait allégeance.

Le dernier numéro de la revue ‘Le Débat’ (162, novembre-décembre 2010) offre une interprétation originale de Pierre Pascallon (professeur d’économie à l’université de Clermont-Ferrand), soumise aux feux critiques de Jean-Luc Domenach (spécialiste de la Chine), d’Hervé Juvin (consultant économiste) et d’Emmanuel Todd (démographe sociologue). L’intérêt du débat n’est pas de ridiculiser les autres ni de dénigrer leurs idées (ça, c’est bon chez les politicards). Il est de dégager des idées nouvelles pour penser l’avenir.

Que dit donc Pierre Pascallon ? Que nous sommes entrés dans la phase descendante du grand cycle Kondratiev, après les années 1980-2008 du cycle ascendant. Que cette phase est dangereuse parce qu’elle remet en question la domination d’un capitalisme d’État sur les autres. Que des crises ouvertes sont donc possibles avec l’émergence de la nouvelle superpuissance chinoise : peut-être une guerre avec les États-Unis ?

Jean-Luc Domenach n’y croit guère. La Chine dépend encore trop des exportations vers les pays développés pour exister sans elles. Tout ralentissement de croissance est potentiellement dangereux pour elle-même, tant la corruption et l’absurdité d’un système politique archaïque peut faire exploser les masses d’une province ou l’autre. La population vise au progrès et manque de toute habitude ou institution du compromis, ce qui la rend de plus en plus difficile à diriger. D’autant qu’elle vieillit à vitesse accélérée et que la croissance ne peut attendre. La Chine rêve de devenir les États-Unis et ses dirigeants y ont planqué leurs fortunes tandis que l’État garde la majeure partie de ses réserves de devises en bons du Trésor américain. La guerre paraît improbable – sauf entre pays d’Asie où les frustrations, les contentieux historiques et la puissance chinoise commencent à agacer ses voisins.

Hervé Juvin observe avec effarement les peuples occidentaux repus et naïf aller à la dérive avec une élite qui ne comprend rien, ou qui fait semblant. « Ils nous placent dans une bulle d’assurance, de compassion et de complaisance là où c’est de risque, d’exigence et de rigueur qu’il faudrait parler, et vite, avant l’explosion ! » Tout fout le camp, à commencer par qui nous sommes et ce que nous voulons ; les États se délitent, perclus de dettes et liés par traités.

Emmanuel Todd ne voit pas l’époque aussi noire. Il rappelle que la guerre de 1914 a émergé d’idéologies hystériques bien plus que d’intérêts économiques et que le projet collectif de la ‘revanche’ qui, en 14, touchait aussi bien les élites que le peuple, n’est pas là. Les classes privilégiées sont indécises, sans projet collectif, elles autodétruisent leurs industries par la délocalisation et la braderie des technologies. Il suffirait d’un peu de protectionnisme…

Ajoutons notre touche à ce débat passionnant. Nous sommes bien d’accord sur le fait qu’il n’y a pas de vraie politique aujourd’hui. La gauche sombre dans la démagogie du « pas touche à mes zacquis », n’offrant que le ‘care’ et les futurs emplois écologiques comme seul projet. La droite qui voulait réformer et redonner le goût du travail se vautre dans la protection, les économies, la sécurité et l’État-papa… Le monde ancien part à la dérive et rien ne pointe susceptible de le remplacer à horizon d’une génération. Mais nous sommes bien en train de changer de monde, je l’ai assez dit sur les blogs.

En revanche, je conteste l’interprétation théorique de Pierre Pascallon sur le cycle Kondratiev. Le cycle précédent s’est effondré dès 1929 par une crise financière, nécessaire à liquider la montagne de dettes accumulée par les ménages, les entreprises et les États. Ce préalable est indispensable pour susciter les investissements nouveaux dans les technologies révolutionnaires, de même que des marchés neufs s’ouvrent au commerce. Fin de la suprématie de la Livre sterling, passage du témoin de l’Angleterre aux États-Unis avec la guerre européenne 1939-45. Des innovations sont nées de la guerre (radar, pénicilline, avions à long rayon d’action, fusées, grosse informatique, énergie nucléaire) qui ont permis l’essor du cycle suivant, augmenté par la reconstruction d’après-guerre dans les pays développés (Europe et Japon).

Cette première phase haussière du cycle est morte en 1973, après l’abandon en 1971 de l’étalon-or par les États-Unis et avec la crise du pétrole. La seconde phase – baissière – est probablement en train de s’achever car nous sommes allés de crise en crise depuis 1973… La dernière étant financière, comme les autres fins de cycle. Nous sommes probablement en phase de transition vers un nouveau cycle de productivité menées par l’innovation (Internet, mobiles, nanotechnologies) et l’ouverture mondiale des marchés avec l’émergence de l’Asie, de l’Amérique du sud et de l’Afrique.

Si telle est la bonne hypothèse, les risques de guerre généralisée sont faibles. Les États-Unis vont résister jusqu’à ce que la Chine prenne le relais, ou l’Inde. Mais ce n’est pas pour tout de suite car la Chine dépend trop des capitaux étrangers et des délocalisations des pays développés : elle n’a ni la consommation intérieure, ni le système social suffisant, ni la monnaie convertible qui convient, pour devenir économie-monde. Quant à l’Inde, il s’agit d’un pays-continent plutôt fermé sur lui-même.

La crise financière 2007 est le dernier soubresaut d’une époque pure-occidentale, marquée par le primat du tout calculable et le délire de la raison égoïste. Mais le propre de l’Occident est de relativiser sa culture, ce qui lui donne une grande souplesse pour rebondir. Certes, le passage de témoin se fait, mais il n’est pas ce que la peur fait croire : ni la Chine, ni l’Inde, ni n’importe quel autre pays ne peut jouer le rôle des États-Unis après 1929.

Revue Le Débat, n°162, novembre-décembre 2010, pages 177-191, €17,50

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Être malade à Tahiti

J. est malade, il souffre le martyre depuis plus de huit jours, ne peut plus se lever sans hurler de douleur. Nous avons réussi à le faire hospitaliser en utilisant l’ambulance des pompiers, les routes sont une torture de plus pour le dos de J. Les quelques kilomètres séparent son domicile de l’hôpital ressemblent à la montée au calvaire. Des larmes pointent de ses yeux, ses doigts se crispent sur le brancard. Enfin dans un lit avec une poche de morphine. Ses nerfs lâchent, il craque et éclate en sanglots. L’hôpital, ici en Polynésie, est un lieu très particulier. On y entre à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, on bise les infirmières et les aides-soignantes qui sont cousins avec les malades. Ce matin, V. préoccupée part à 3 heures du matin rendre visite à son frère de lait. Ici, à la presqu’île, c’est le bout du monde. Chut ! Ne le dîtes pas car il paraît que dans le nouvel hôpital du Taone, c’est très strict… ouille, ouille, ouille.

C’est fait. Hier, avec V. nous avons parcouru les couloirs, les halls, les parkings du nouvel hôpital à la recherche du service de réanimation où se trouvait une connaissance de V. L’immeuble gigantesque en forme de nef de bateau est magnifique mais les indications pour trouver les services laissent à désirer. Durant un quart d’heure nous avons arpenté les lieux, questionné les infirmières, les malades rencontrés… pour finalement utiliser le téléphone portable et qu’on vienne nous chercher ! Quand nous sommes arrivées enfin, le malade était en soins car il avait arraché toute la tuyauterie qui le reliait aux machines.

Le manguier (vi popaa ou mangifera indica) fut introduit pour la première fois à Tahiti en 1848 par M. le contre-amiral Le Goarant de Tromelin. Les indigènes avaient remarqué la ressemblance de ses fruits avec ceux de Spondias dulcis (Vi Tahiti ou Pomme Cythère) ; ils les baptisèrent donc Vi Popa’a (Vi étranger), ce nom a été conservé. Les principales variétés de mangues récoltées à Tahiti sont pour les mangues greffées : la mangue Mission ; pour les mangues non greffées : atoni, huehue, maaro, ohurepio, opureva, painapo, tuea, tutehau. Déjà je vous avais parlé des mangues atoni d’E : une odeur merveilleuse mais beaucoup de fibres ; des mangues ohurepio de V. qui sont pour moi les meilleures ; et pour faire du pur jus de mangues pour notre malade J. nous avons décidé d’aller ramasser des mangues huehue. Deux énormes manguiers se trouvent dans le cimetière du haut. Nous nous étions munis de seaux. Arrivées sur place, il y avait des ouvriers qui travaillaient dans le cimetière.

V. me dit : « moi je vais aller parler et distraire les ouvriers pendant que tu seras ainsi libre d’emplir les seaux de mangues. Ils pourraient se demander ce que je fais tandis qu’une popa’a qui ramasse des mangues ne leur paraîtra pas bizarre… » Ainsi fut fait ! De retour à la maison, épluchages des mangues huehue… j’ai tiré 4,5 litres d’un succulent jus dont nous nous sommes régalés.

A 6 heures du matin départ pour l’hôpital nous portons à J. ce jus de mangues tout frais. L’histoire a déjà fait le tour des familles proches ! La mangue est une source de carotène (provitamine A), d’acide ascorbique (vitamine C) et de vitamines du groupe B. Le manguier est également une plante médicinale : la peau du fruit mûr a des propriétés antihémorragiques ; le noyau contient une amande amère, astringente, riche en acide gallique ; l’écorce du tronc, riche en tanins, est utilisée, en décoction pour faire des injections anti-leucorrhéiques ; la résine noire qui exsude du tronc, mélangée à du jus de citron, est employée en frictions contre la gale ; et en Polynésie le tronc est très apprécié pour la construction de pirogues. Mais pour tailler votre pirogue attendez un peu que l’arbre grandisse !

Hiata prend congé provisoirement, rendez-vous fin janvier.

Ia ora na i teie Noera e ia maitai’ i teie matahiti ‘api 2011

Hiata

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Lucky Luke contre Pinkerton

Morris était drôle, Morris et Goscinny très drôles, ce pourquoi nous sommes un peu déçu par le duo Pennac & Benacquista. Leur scénario se traîne durant un bon tiers, il dévalue Luc la Chance et fait des Dalton des scies répétitives dans la bêtise. L’album trouve son rythme de croisière vers le milieu et la mayonnaise finit par prendre. Il y a de l’action, de la virtuosité et de la morale, comme dans le vrai.

Mais, ne vous y trompez pas, vous avez affaire à un ersatz, un faux Lucky Luke comme il y a dans cet album un faux billet de deux dollars.

Les adultes retrouveront une nostalgie téléphonée, mais les enfants qui le découvriront ne goûteront pas tout le sel des gags déjà lus. Reste l’histoire, assez banale, d’un détective ambitieux qui a voulu industrialiser la profession de redresseur de torts. Le fichage généralisé est une manie post-11 Septembre destinée aux citoyens, le ‘tous coupables’ quelque chose qui passe par-dessus de la tête des bambins.

Sur le dessin, rien à dire, il a repris les tics de Morris et Lucky n’est jamais maladroit comme les successeurs de Jacques Martin peuvent l’être lamentablement. Seul le brin d’herbe systématique fait tache, qui remplace la clope politiquement incorrecte. Mais trop c’est trop. Les auteurs médiatiques se sont donné du plaisir ; ils n’ont pas prolongé Lucky Luke, ils se sont plutôt frottés avec. Le vintage des oldies but goodies est un métier…

Mais on peut y prendre plaisir quand même.

Lucky Luke contre Pinkerton, dessin Achdé, scénario Daniel Pennac et Tonino Benacquista, d’après Morris, éd. Lucky Comics, 2010, 46 pages, €9.45

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Cormac McCarthy, La route

Nous sommes quelque part (probablement aux États-Unis), dans notre siècle (sans doute dans une dizaine d’années), et après une catastrophe (peut-être nucléaire). Un père et son fils errent, avec pour seul objectif de rejoindre la mer et un lieu où il fasse chaud. Ils sont seuls, abandonnés de l’épouse et mère (qui a préféré la mort aux risques), laissés pour compte de la civilisation (qui a disparu dans l’apocalypse).

Quand rien de ce qui fait notre vie de tous les jours ne subsiste, qu’est-ce qui reste ?

– L’amour. Le plus primaire des sentiments, le plus brut, le plus profond. L’auteur aurait pu choisir l’amour maternel, qu’on croit le plus intime et le plus fort. Mais – est-ce l’époque qui veut ça, ou son pays, les États-Unis ? – Cormac McCarthy ne fait pas confiance à la femme. La variante femelle américaine est en effet égoïste, séductrice et volontiers mante religieuse. L’amour filial d’un père pour son fils lui paraît plus fort que l’amour maternel. Parce qu’il est un lien choisi plus que charnel, qu’il repose sur la raison plus que sur le ventre. Peut-être aussi parce qu’il est l’image biblique : le Père qui envoie son fils endurer l’humain sur la terre.

Il y a cette inspiration dans le calvaire du « petit ». Né au début de la grande catastrophe (c’est son père qui coupe le cordon), il est laissé par sa mère (qui se suicide pour échapper aux hantises de viol et d’esclavage qu’elle pressent venir). Seul le père veille sur son enfant. Il s’est promis de le tuer si lui-même ne parvient plus à vivre. Il est malade, il tousse, il crache le sang. Ses jours sont comptés, il le sait. Il a gardé une balle de revolver pour que son fils l’accompagne.

Car les mœurs, en cette fin du monde, sont celles de la barbarie. Des hordes de violents, sous l’égide d’un chef plus fort, écument la contrée en pillant, violant et tuant ceux qui résistent. Les autres sont réduits à les servir, femmes comme adolescents. Les enfants sont dévorés, rôtis à la broche en guise de viande car aucun oiseau ne vole plus, ni d’animaux ne courent dans les forêts. Le cataclysme a tout détruit.

Le gamin a sept ou huit ans, l’avenir est bouché, aucun rêve positif ne lui est offert. Son père ne veut même plus lui raconter le monde d’avant, tant il est impossible à imaginer pour qui ne l’a pas connu. Les deux vivent sur le pays, maraudant ici ou là dans les maisons abandonnées les vêtements et les conserves qui subsistent encore. Certains ont vu la catastrophe venir et ont bâti des abris bien remplis. Nous avons là une réminiscence de Y2K, cet an 2000 où « le bug » informatique devait mettre le chaos dans le monde. Des sites Internet listaient pour vous les armes et provisions à prendre, les nantis avaient acheté des chalets dans les montagnes Rocheuses et construit des bunkers pour résister, au cas où…

Le grand bug n’est pas venu, mais les attentats du 11-Septembre ont ravivé la crainte. C’est désormais la hantise des missiles qui domine, l’Iran et la Corée du nord sont au seuil du nucléaire, avec des fusées balistiques. Le repli sur soi et la peur du déclin hantent l’Amérique. ‘La route’ se situe dans ce courant d’opinion où tout peut arriver. Nous sommes bien loin de l’optimisme de ‘Sur la route’, le roman de Jack Kerouac publié juste 50 ans plus tôt que McCormac. Est-ce un hasard ? La Beat generation voyait « l’Est de mon enfance et l’Ouest de mon avenir » sur la route, chemin des pionniers, voie optimiste vers la vie… Tandis que les années 2000 voient dominer le no future.

Si vous aimez encore vous isoler pour lire, préférez nettement le livre au film. L’écriture minimale a une grande force émotionnelle. Elle laisse l’imagination prendre son essor et les personnages vivre sans vous imposer une image convenue par les acteurs. Pour moi, c’est celle du Gamin. J’imagine sans peine la vie que nous aurions eu tous les deux s’il était survenu un tel événement… « Il y avait des moments où il était pris d’irrépressibles sanglots quand il regardait l’enfant dormir, mais ce n’était pas à cause de la mort. Il n’était pas sûr de savoir à cause de quoi mais il pensait que c’était à cause de la beauté ou à cause de la bonté » p.118.

Quand vous lisez cela, l’émotion vous étreint. Elle est vôtre. Je ne vous dis pas la fin, mais elle est inévitable et, en même temps, ouvre sur la Providence. C’est très américain mais à ce moment-là, nous sommes tous Américains.

Cormac McCarthy, La route, 2006, Prix Pulitzer 2007, traduit en français par François Hirsch, Points Seuil 2009, 252 pages, €6.46

La route, CD mp3 texte intégral lu, Livraphone 2008, €12.28

La route, Film de John Hillcoat, Metropolitan video 2010, €18.99 blue-ray

Jack Kerouac, Sur la route, édition intégrale du rouleau manuscrit, Gallimard 2010

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Le Pen lance sa Marine

Article repris par Medium4You.

Marine Le Pen commence à effrayer la droite comme la gauche : pensez, elle prend à tout le monde ! Il n’y avait que quelques trois cents adhérents à Lyon lorsqu’elle a fait sa sortie provocatrice sur « l’occupation ». Les Musulmans occupent une part du territoire républicain par leur prière dans les rues chaque vendredi. Elle a attiré par curiosité 3,3 millions de spectateurs sur France2. Marine Le Pen est créditée de 27% d’opinions favorables dans un sondage Ipsos-Le Point (19% dans un sondage BVA-L’Express) et de 17% d’intentions de vote au premier tour de la présidentielle… en 2012.

Rien d’un raz de marée mais plutôt un brise-glace, il faut savoir raison garder : le fascisme n’est pas de retour, il a toujours été là, tapi comme l’herpès dans les profondeurs électorales. Briser les tabous de la moraline est son rôle. Mais Marine remplace Jean-Marie et, avec elle, la modernité femme submerge le vichysme lepénien à l’énergie bandée. Faute de jus, ce virilisme n’a pas éclaté, mais l’inversion est peut-être plus insidieuse : Marine est femme, plus séductrice, et renouvelle les thèmes de la droite extrême.

  • Elle a choisi d’éluder l’ordre moral au profit de la laïcité ferme.
  • De remplacer l’antibolchevisme par l’anticléricalisme – contre les imams et autres ayatollahs.
  • De substituer à l’antisémitisme traditionnel son autre versant (toujours sémite) anti-arabe.
  • D’opérer un tour de passe-passe de l’étatisme paternaliste à la Pétain au néo-jacobinisme botté de tendance plutôt mussolinienne dont les modèles d’aujourd’hui sont Poutine et le PC chinois.
  • De réévaluer l’Occupation sous la forme du Mal (contrairement à son père) en établissant l’équivalence (évidente dans les cercles d’extrême-droite israélienne) intégristes musulmans = nazis.

Rien de neuf là-dedans, on ne change pas son électorat par décret. Les analyses faites il y a quelques semaines demeurent. Il y a simplement qu’un écho se propage, il résonne dans l’opinion et retentit sur les politiques affaiblis. D’où agitation et caquetages. Laïcité et ordre républicain ne sont-ils pas des thèmes de gauche ? Souverainisme et protection ne sont-ils pas des thèmes de droite classique ? Chacun se sent chatouillé, comme le dit joliment Jean-Louis Bourlanges, par la Bête qui monte, qui monte…

Est-ce inquiétant ? Pas plus qu’autre chose. Marine s’adresse au populaire, largement délaissé par la gauche socialiste et bien laissé pour compte par la droite ploutocratique (affaire Bettencourt, connivence minable Copé/Jacob pour exonérer les députés menteurs sur leur patrimoine). Seul Mélenchon occupe le terrain, s’amusant à faire du Marchais quand il dit « je prends tout ». Marine a plus de talent que Jean-Luc et elle va probablement croquer sur son audience car, elle, se garde bien de rien « prendre ». Elle n’a le couteau entre les dents que pour les étrangers : les Arabes et les technocrates de Bruxelles ou de Washington.

Dans une conjoncture de crise financière occidentale, les petits sont délaissés par les gros et les financiers cosmopolites dédouanés par les politiciens. La Chine, au jacobinisme botté de parti unique, y échappe. D’où la tentation d’y prendre modèle. Sur l’exemple des années trente, le parlementarisme laisse trop la place aux parlotes lentes, aux compromis boiteux et aux affaires cyniques. Le régime autoritaire est une tentation pour ceux qui cherchent un bouc émissaire et se veulent un avenir identitaire. La France n’est pas la seule en Europe à voir remonter sa droite extrême : il en est de même en Autriche, aux Pays-Bas, en Norvège, en Suède, en Italie, en Pologne, en Hongrie, en Belgique, en Serbie, en Russie…

Les thèmes sont porteurs, bien que démagogiques :

1. Le choc de civilisation entre deux millénaires chrétiens au compromis laïc depuis un siècle (loi de 1905) et l’irruption en une génération de 10% de la population d’origine musulmane. Religion qui se revendique haut et fort, avec pratique plus assidue des rites et menace de l’internationale terroriste. A cela, Marine Le Pen répond : laïcité intransigeante.

2. Le choc de la mondialisation en régime de libre-échange qui oblige à comprimer les salaires et à délocaliser, faisant s’effondrer des pans entiers d’industries. A cela, Marine Le Pen répond : sortie des traités et protectionnisme.

3. Le choc de l’immigration, des nomades aux sans-papiers qui encombrent l’espace médiatique par leurs écarts à la loi et leur misère sans que rien ne puisse tarir ce tonneau des Danaïdes. A cela, Marine Le Pen répond : égalité républicaine, mais pour les citoyens seulement, donc retour des frontières.

4. Le choc financier qui, après la quasi-faillite des banques sauvées par les États, voit ces mêmes États menacés par « les marchés financiers » avec dégradation de leur notation d’emprunt. A cela, Marine Le Pen répond : sortie de l’Europe, sortie de l’euro, dénonciation de l’OMC, révision de l’alliance OTAN.

Tout cela résonne en profondeur dans la population. Certains relativisent parce qu’ils ont fait des études, connaissent l’histoire, voyagent et voient plus loin. D’autres prennent les choses au premier degré, se constatant menacés ici et maintenant par le rapport différent de l’islam à la religion, par le chômage qui les saisit, par les aides sociales « qui vont toujours aux mêmes », ceux qui lapinent et font de leurs gosses des Français par le sol mais qui refusent de s’intégrer et trafiquent la drogue ou font tourner la Blanche, par les impôts qui augmentent pour payer les bonus des banquiers impunis et les frasques des politiciens au pouvoir.

La gauche a peur parce qu’elle est bridée par ses tabous antiraciste et anticolonial, réduisant tout au social, donc aux « moyens ». Elle ignore ce qui reste après formatage républicain : le faciès. Et déverser de l’argent ne suffit pas, on l’a vu dans l’Éducation nationale comme dans les programmes de réhabilitation des banlieues.

La droite prend peur parce que Sarkozy flanche. Lui qui avait si bien su ravir au tribun Le Pen nombre de ses électeurs par son approche sécuritaire et son avenir pour la France qui se lève tôt et qui travaille, a accouché de souris. Le karcher n’est pas passé sur les banlieues, les réformes coûtent cher et sont à refaire pour la plupart, le travail disparaît sans que les obstacles réglementaires n’aient vraiment changés, ni que les charges soient moindres…

Marine Le Pen profite de l’affaiblissement des forces traditionnelles : UMP, centre et PS. Elle peut donc gratter des voix à droite comme à gauche parmi les déçus du sarkozysme, des socialistes et même de Mélenchon. Mais cela donnera combien ? De 12 à 20% peut-être, comme dans les meilleures années Le Pen ou les meilleures années du Parti communiste français, l’ancien parti tribunicien. Et puis après ? Réussira-t-elle un nouveau 2002 en parvenant au second tour ? Pourquoi pas si les Socialistes sont toujours aussi divisés et peu crédibles – mais pour quoi faire ?

Marine n’a aucun programme crédible et l’avenir qu’elle présente est bouché. Il se réduit à la fin du monde, la fin de l’union en Europe, la fin de la monnaie mondiale-bis.

Le village gaulois, mais sans potion magique, est démagogique, donc sans prise sur le réel. On ne peut manipuler que les peurs et les fantasmes. KriegsMarine pèsera probablement – elle pèse déjà sur la Droite populaire. Tous les grands partis infléchissent leur discours vers ses thèmes. Peut-être (dans dix ans ?) le FN réussira-t-il à nouer une alliance à droite pour les élections car les petits gars de la Marine, très militants, sont présents sur le terrain. Peut-être auront-ils quelques députés si la proportionnelle est décidée (grande revendication de gauche !).

Mais il faudrait à mon avis un effondrement analogue à celui des années trente en Allemagne pour que Marine Le Pen parvienne à la présidence de la République !

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Niu niu a Hiata

La, la, la ! plus d’eau distribuée au robinet depuis ce matin ; il est 21 heures et toujours rien, il n’y a plus d’espoir, il n’y a plus d’espoir. Les habitants n’avaient pas été prévenus. Le cocasse est dans le Vaima parce que c’est grâce au Vaima que l’eau coule dans les fare du district de Teva I Uta et c’est la municipalité qui possède la source d’eau sur son territoire qui en est privée. Ce pourrait être une vendetta ? La mairesse a perdu sa majorité à cause des représentants de Clochemerle sur Vaima… La chaleur use les organismes, les orages sont fréquents. Les victimes ? Les punis ? Les habitants de Clochemerle sur Vaima qui n’ont pu faire leur lessive, qui n’ont pu faire la cuisine, qui n’ont pu laver la vaisselle, qui n’ont pu prendre leur douche. Je me suis enfuie chez mon ami E. La douche était délicieuse… Cela a encore duré deux jours avant que l’eau ne revienne jaillir dans les lavabos, douche et évier, avant que l’on ne puisse faire bénéficier les plantes du jardin potager. C’était une grosse canalisation qui avait été malmenée par un engin de chantier qui travaillait sur un terrassement.

La poule aux 7 poussins a déserté ; elle a été séduite par un amant au plumage magnifique. Les poussins ont grandi mais ont gardé en mémoire le chemin qui mène au ma’a. Ils viennent piailler et réclamer leur ration de riz, de pain et autres reliefs de repas. La table est si généreuse qu’une autre poule avec 4 enfants vient elle aussi réclamer et impose sa smala au détriment de nos 7 neveux orphelins ! Et ce matin une cane est venue nous présenter ses 3 canetons. Que de becs à nourrir !

Le rau, vous connaissez ? C’est le médicament préparé à base de plantes dont les recettes sont jalousement gardées par les Anciens. L. ce jeudi matin, a préparé avec l’aide du rau de sa mère une potion pour soulager les maux de J. Voilà 30 ans que Mamy I. a reçu ce rau de Huahine (Iles sous le Vent) sans en connaître la recette. Pour faire durer ses qualités, il suffit de rajouter régulièrement du haari oviri (eau de coco vert). Vous avez fracture, foulure ? Appliquez des compresses imbibées de ce rau plusieurs fois par jour et buvez-en un fond de verre durant trois jours. Les os brisés se rapprochent en faisant des craquements et se ressoudent ! Mamy I. m’a introduite auprès de personnes ayant eu les os ressoudés grâce à son rau, y compris son propre fils. Croyez ou ne croyez pas mes propos mais c’est réel et stupéfiant. Mais L. n’a pas pris garde en sortant ce rau du réfrigérateur et le bouchon de plastique lui a sauté dans l’œil. La déflagration était violente. L’œil est sévèrement touché, la cornée et la rétine pourraient avoir été sévèrement atteintes.

Que ce soit en français, en tahitien ou en latin, vous savez que le pacayer, cet arbre fruitier appelé pakai ou inga edulis, est originaire du Brésil et qu’il est très répandu à Tahiti. Les feuilles sont particulières et les fruits qui mûrissent en décembre sont des gousses volumineuses, arquées, portant 4 arêtes saillantes.

Les graines noires sont noyées dans une pulpe blanche, sucrée, de consistance cotonneuse qui représente la partie comestible. Faites comme les enfants, régalez-vous. Une autre précision, le pacayer appartient à la famille des Légumineuses et à la sous-famille des Mimosoidées.

Hiata de Tahiti

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Michel Houellebecq, La carte et le territoire

Cadeau incontournable des fêtes (italiquons comme l’auteur les mots du jargon mode), le dernier roman du maître est son plus abouti. Il transpose tout l’univers houellebecquien, de la vacuité de l’époque à l’inanité des relations, de l’artisanat besogneux de l’Hâârt jusqu’à la fiction d’une France ultime [en 2036, où Frédéric Beigbeder meurt à 71 ans comme il est dit]. La France vue facétieusement par Houellebecq sera réduite au tourisme sexuel (prestige des petites femmes de Paris) et aux écolo-ruraux, sans plus aucun immigré pour cause d’abandon de toute prestation sociale, avant le triomphe du végétal dans les siècles des siècles. Une sorte de Thaïlande à l’envers, quoi.

Un dessin vaut mieux qu’un long discours, de même une carte Michelin vaut mieux que la nature. Elle révèle la réalité du paysage mieux que la photo satellite. C’est que l’art est vérité pour l’homme, schématisant le réel pour les capacités (limitées) de son cerveau prédateur. C’est ainsi que Jed Martin (nom standard que portent tous les ânes) se préoccupe d’avancer dans la carrière, sans le vouloir, comme poussé par une nécessité organique. Sans vocation, fils d’architecte frustré et d’une mère juive suicidée (une sorte d’inverse absolu de la mère), il commence par photographier des boulons usinés au dixième de millimètre avant de passer aux cartes Michelin, puis de se convertir à la peinture à l’huile des vieux métiers. Il passe ainsi du territoire à la carte, de la photo à la peinture et des choses inanimées aux hommes (p.144).

Est-ce le destin de tout artiste que de devenir « artiste révolté (mais quand même riche) poursuivant un travail angoissé sur la mort » p.10 ? Houellebecq ne croit pas à cette idéologie marketing, faite pour interpeller l’intello et lui faire sortir ses ronds. « On en est à un point de toute façon où le succès en termes de marché justifie et valide n’importe quoi, remplace toutes les théories, personne n’est capable de voir plus loin » p.208. Aucune relation ne va au-delà des trajectoires de forces, menées par les carrières et les besoins élémentaires. Le modèle standard de la relation réussie à la satisfaction mutuelle dans notre société est la pute (pp.57 et 122). Même enseigner, beau métier, peut « se résumer au fait d’enseigner des absurdités contradictoires à des crétins arrivistes » (p.328). Le polytechnicien ouin-ouin de Michelin en est la technocrate caricature. Les enfants sont des chieurs et les familles des boulets ; les amis sont transitoires et liés aux activités.

Seule compte la technique dans ce capitalisme de consommation fonctionnelle. « Un hypermarché Casino, une station-service Shell demeuraient les seuls centres d’énergie perceptibles, les seules propositions sociales susceptibles de provoquer le désir, le bonheur, la joie » (p.195). Le Corbusier a admirablement bâti ses camps de concentration à habiter pour travailleurs et cadres englués dans la marchandisation du monde. Au fond, seule la voiture donne les satisfactions techniques les meilleures, notamment l’Audi Allroad A6 ou la Mercedes classe A. Dans l’ordre du vivant, le chien bichon qui ne peut se passer de son maître. Jed en vient même à parler à son chauffe-eau (p.398), pour lui plus présent que bien des êtres.

Le style Houellebecq use ainsi du naming, du happening et de la provocation.

Il reste plat parce qu’il se veut neutre, pur véhicule de communication du langage standard, sans effet de style, sauf un brin d’humour surgi de l’absurde. Ceux qui ne l’aiment pas n’aiment pas l’époque contemporaine (et on les comprend), mais ceux qui apprécient mesurent la continuité de Houellebecq avec Stendhal et Flaubert, du roman comme miroir promené au long d’un chemin au parler précis, quasi médical, pourfendeur des idées reçues. Ce style, l’auteur le revendique pour son peintre, « le même détachement, la même froideur objective (…) simple et direct : il décrit le monde » p.189. L’autoportrait de Houellebecq se trouve dans Tocqueville, cité p.261 : « Je n’ai jamais connu non plus d’esprit moins sincère, qui eût un mépris plus complet pour la vérité. Quand je dis qu’il la méprisait, je me trompe ; il ne l’honorait point assez pour s’occuper d’elle d’aucune manière… »

C’est ce que veut le marché, ce que veulent « les hommes d’affaires les plus riches de la planète. (…) Aujourd’hui pour la première fois ils ont l’occasion, en même temps qu’ils achètent ce qui est le plus à l’avant-garde dans le domaine esthétique, d’acheter un tableau qui les représente eux-mêmes » p.206. Ce sont les cons de Céline, dont l’auteur a parfois le regard anarchiste : « Ce que veut le con c’est un miroir pour son âme de con où il puisse s’admirer – … d’où le film et les romans d’immense tirage – ‘miroirs pour les âmes du plus grand nombre de cons possibles.’ Cette loi vaut aussi pour la psychologie, la graphologie, etc… » lettre de 1947, Pléiade p.932. « Je veux simplement rendre compte du monde », déclare Jed à une journaliste à la fin de sa vie (p.420). « Chaque jour est un nouveau jour » (p.422). Ainsi de Houellebecq.

Il se met en scène sous son nom, allant jusqu’à voir réaliser son portrait par le peintre qu’il invente, après avoir préfacé un catalogue pour son exposition. Mise en abîme technique, très Renaissance, époque d’ailleurs où, selon lui, l’art a quitté l’artisanat pour devenir industrie avec les ateliers des peintres célèbres. Il invite aussi Frédéric Beigbeder, son éditrice Teresa Cremisi et un certain nombre d’autres connus dont le sel nous échappe, ne passant pas notre temps devant la télé. Ils se reconnaîtront. Sans oublier les haines houellebecquiennes pour les journaleux « Comment est-ce que vous voudriez rencontrer quelqu’un qui travaille pour Marianne ou Le Parisien libéré sans être pris d’une envie de dégueuler immédiate ? » (p.147), ou du NouvelObs « les trous du cul de la place parisienne » (p.315), les « masochistes hargneux » de l’ultra-gauche (p.397), les ruraux de la France profonde « inhospitaliers, agressifs et stupides » (p.407) et l’ignare Pépita Bourguignon, chef de rubrique arts au journal Le Monde.

Tant d’ennemis ne peuvent que lui nuire. Dès la page 276 se noue une intrigue policière avec mise en scène de son assassinat en 2016 [Beigbeder a 51 ans]. Il est dans sa maison d’enfance où il s’est replié en cocon, n’ayant plus rien à dire au monde dont il se fout. Son village, Souppes dans le Loiret, est une reconstitution Potemkine du bon vieil autrefois par des urbains riches et intellos qui ont même nommé une rue Martin Heidegger et un rond-point qui ne mène nulle part Emmanuel Kant (p.280) ! L’intrigue est faible, le meurtre rituel sans objet, comme une dérision de plus d’un serial killer français (donc impuissant à œuvrer dans le lyrisme américain ?).

Écrit en chronique détachée, le bec acéré et le nihilisme réjoui, ‘La tarte et l’écritoire’ est un roman d’aujourd’hui, plus intéressant que beaucoup, qui a l’immense mérite de résumer tout Houellebecq depuis les origines. Qu’on se le lise !

Michel Houellebecq, La carte et le territoire, juillet 2010, Flammarion, 428 pages, Prix Goncourt 2010, €20.90

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Économie 2011 : comment la voyez-vous ?

Article repris par Medium4You.

Peu lisible : la crise est structurelle mais les mesures prises sont conjoncturelles. Tout ce qui était de règle auparavant a été utilisé : soulagement du crédit par la baisse des taux, soutien à la consommation par la relance budgétaire et fiscale, relance des exportations par l’affaiblissement de la devise – jusqu’au soutien aux banques pour garantir le système du crédit. Mais la reprise est molle, butant sur la montagne de dettes des ménages aux États-Unis, des États en Europe, et des monceaux de dollars dévalués dans les fonds souverains.

La relance montre ses limites, le relais doit être pris par la société. Mais elle est vieillissante en Occident et ce n’est pas en repoussant l’âge de la retraite que l’on crée ex-nihilo des emplois. Les banques centrales s’essaient aux mesures « non conventionnelles ». L’assouplissement quantitatif (Quantitative Easing) consiste à racheter des dettes d’États ou d’entreprises pour les porter à échéance, injectant ainsi du crédit directement sur les marchés. Mais nul ne connaît les limites d’une telle politique, ni son efficacité. Chacun avance en tâtonnant par essais et erreurs. De quoi affoler la volatilité des marchés. Est-on assez assuré de l’avenir pour investir ?

Qui croit vraiment à « la reprise » ? Les spécialistes doutent de la capacité de certains États à rembourser leur dette, les mettant sous pression pour se refinancer. Les économistes doutent de l’intérêt des entreprises à investir et à embaucher, tant la demande manque alors que l’offre des pays émergents est férocement concurrentielle. Les sociologues notent le désarroi croissant de la population qui craint pour son emploi, pour ses enfants, pour sa retraite et sa santé. Le populisme agite la politique à grands coups de yakas, ciblant les nomades refusant le travail, les assistés perpétuels, les immigrés délinquants, les Chinois retors, appelant à la fermeté, aux contrôles, au protectionnisme. Le pouvoir, lui, navigue à vue, sans boussole ni projet autre que durer – donc faire des économies après une génération de gabegie. Il n’y a que l’Allemagne qui tire son épingle du jeu, mais ses exportations vont surtout au reste de l’Europe : que seront-elles si ce reste s’effondre ? Est-ce que gagner du temps suffit pour retrouver la croissance d’avant ?

Milton Friedman, le monétariste, ne croyait pas à l’euro. Ni à sa naissance, ni à sa subsistance. En cause, l’absence de zone unie, de compensation entre régions monétaires restées États-nations jalousement indépendants. Pas de politique unifiée, ni de coordination économique, ni de convergence fiscale, ni de langue et pratiques communes notamment pour le travail… Ni même de culture ou même de sentiment d’appartenance dans ce caravansérail ouvert à tous les vents où chacun est bienvenu s’il adopte le droit communautaire ! L’Europe sans frontières est inefficace. Sans prise en compte des intérêts concrets, point de salut. Les Chinois veulent « aider », est-ce que l’Europe va devenir vassale de la Chine après l’avoir été des États-Unis ?

Les boursiers ont beau affirmer que 2011 est l’année du rebond, leur unanimité est suspecte. Ont-ils assez menti aux épargnants ces dernières années… Le premier trimestre devrait être bon, comme d’habitude aux États-Unis, mais ensuite ? Le chômage lourd ne se résorbe pas, le cycle des affaires ne devrait reprendre qu’en 2012, l’immobilier américain reste en berne, la réglementation des banques trop timide, les perspectives sur l’énergie sombre. Il n’y a que les pays émergents où l’essor continue. Les entreprises occidentales qui y vendent sont florissantes. Justement, pourquoi iraient-elles investir en Europe ou aux États-Unis alors que le marché est en Chine, en Inde, au Brésil ? En conséquence, pourquoi voulez-vous que la consommation reparte dans les vieux pays ? Est-ce que tout gain doit être dépensé plutôt qu’épargné au cas où ?

En Europe, et en France plus qu’ailleurs, les épargnants fuient les banques et les marchés financiers. Ils préfèrent l’immobilier ou la terre qui ont l’avantage d’être des biens réels, protégés de l’inflation inévitable, à l’abri des faillites bancaires, des fluctuations des actions et des risques de défaut des obligations. L’assurance-vie a encore les faveurs parce que les assureurs ne sont pas des banquiers et qu’il y a un attrait fiscal pour la transmission. Les plus riches achètent de l’or physique, des tableaux reconnus et prennent des participations dans des entreprises.

Tour de vis fiscal, chômage persistant, scandales affairistes à répétition, remise en jeu politique en 2012 en France comme aux États-Unis – pourquoi voudriez-vous que 2011 soit une « bonne » année économique ?

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Takashi Hiraide, Le chat qui venait du ciel

Les Japonais ont une approche de la nature et des êtres différente de la nôtre. Cela signifie-t-il que nous ne pouvons les comprendre ? Certes pas ! Ce petit livre de Takashi Hiraide, traduit en français sous le titre « Le chat qui venait du ciel » , en témoigne. Publié en 2001 au Japon, traduit en Picquier Poche en 2006, il ne fait que 131 pages et ne coûte que 6 € – mais c’est un bijou de poésie.

Il s’agit, bien sûr, d’une histoire de chat. Comment cet animal mystérieux, « parfaitement au-delà du monde des humains, un être n’appartenant ni au ciel ni à la terre » (p.117), peut-il apprivoiser les hommes ? Par sa grâce, par son imprévu, par le cadeau qu’il vous fait de s’intéresser à vous.

Un couple d’artistes vit dans une maison traditionnelle à jardin de Tokyo, dans les années 1980, lieu qui s’est fait de plus en plus rare avec l’envolée des prix de l’immobilier. Comme tous les chats, Chibi, est un explorateur né. Il a besoin d’aventures et de recoins à lui où fourrer son museau. Il passe alors dans les maisons voisines et fait de leurs jardins ses jardins. Chat « trouvé », adopté aussitôt par le petit garçon des voisins, cinq ans, Chibi se fait adopter aussi par le narrateur et sa femme. Insensiblement, de fil en aiguille, une relation se développe d’elle-même.

Il n’y a pas ce côté tranché d’Occident : on n’« achète » pas un chat, c’est lui qui vous choisit ; on n’en est pas « le maître », c’est lui qui consent à vous apprivoiser ; un jour il disparaît, sans explication, pour quelque temps ou pour toujours, sans dire adieu. Tel est le chat, si bien adapté à la mentalité asiatique qu’il est l’animal chéri des mythologies là-bas.

Épousant ce point de vue de l’animal, l’auteur développe son récit de façon ondoyante, sans cesse changeante, selon les humeurs. Et la vie alentour, qui pousse ou décrépit, humains, animaux ou végétaux ne sont que l’accompagnement d’une existence focalisée sur le chat. Cette bête rend le monde indécis, comme vu au travers d’une lanterne magique, « des lambeaux de nuages » (p.6). C’est la sagesse du chat : « pas la moindre trace de contrainte à l’égard des êtres humains » (p. 13). Pour survivre sans dommage, il nous faut faire de même car tout change, tout se bouleverse et peut, si l’on y prend garde, nous bouleverser.

Chibi lui-même est l’incarnation de cette grâce nécessaire : « une merveille (…) Il était mince et élancé, et réellement tout petit. (…) On remarquait de suite ses oreilles mobiles et pointues à l’extrême » p.14 Il ne se laisse jamais attraper, ni prendre dans les bras. Aucune sécurité, aucun repos : mais la vie même est ainsi. Il ne cherche pas à fuir mais il esquive avec vivacité, avec « un éclat pâle et froid ». Comme dans le zen, « l’attention qu’il portait aux choses se déplaçait avec une rapidité étonnante (…), sensible aux métamorphoses invisibles du vent et de la lumière. » p.15 Incarnation peut-être du dieu de la chasse, Chibi le chat escalade un arbre de façon si fulgurante qu’il joue « la capture de l’éclair » p.72.

A son contact l’auteur, écrivain et poète, quitte le monde de l’édition pour « une vie de liberté » (p.31) Et puis… Tout passe, tout arrive et s’en va, sur la pointe des pattes. Un poète disparaît, un vieillard meurt, une maison est démolie. Le Japon ancien et traditionnel se transforme, les petits garçons grandissent, les saisons se renouvellent. Je ne vous dirai rien du développement du récit, vous laissant le découvrir. Car c’est un magnifique livre, un accord qui se fait avec le monde et avec la nature, que vous lirez là. Un trésor de sensibilité et de poésie comme il est peu, en notre début de 21ème siècle.

Il vient du Japon, qui a sans doute beaucoup à nous apprendre.

Hiraide Takashi, Le chat qui venait du ciel , Picquier poche, 2006, 130 pages

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Tous mes Voeux de bonne année 2011

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Coucougnettes

Découverte d’un été, de délicates Coucougnettes toutes roses à croquer. Faire une « coucougne » signifie câliner dans le sud béarnais. Ainsi les mères coucougnent leurs petits, les éphèbes leurs nymphes et les couples mûrs leur moitié. Il s’agit de caresser (dans le sens du poil), de cajoler, attoucher, chatouiller, bichonner, bécoter, effleurer, flatter, dorloter, titiller, peloter… Que l’imagination est grande aux choses de l’amour !

Henri le Quatrième y était expert, ayant entretenu quelques 57 maîtresses et conçu pas loin de 24 batards selon les doctes parchemins. C’est en son honneur de Vert Galant, dit-on, que furent concoctées ces Coucougnettes-là. Elles sont en effet en pâte d’amande trempée dans du jus de framboise – puis enrobées de sucre pour les rendre plus désirables.

• Pour la fermeté, la pâte d’amande est mêlée d’amandes grillées ; elle ressemble ainsi à ce que vous savez

• Pour l’appétence, la pâte ridée se caramélise d’un jet d’eau de gingembre et d’une rasade d’eau de vie locale d’Armagnac ; cela pour donner envie de lécher et mâhcer, vous l’avez bien compris.

• Mais la boule serait molle si elle n’était armée, en son cœur, d’une amande douce entière, grillée comme il se doit et adoucie à l’enrobage de chocolat noir. Prenez deux boules en vos mains et vous aurez – mais oui – la sensation que vous recherchez.

L’ensemble est roulé à la main pour lui donner cette forme caractéristique que tout le monde reconnaît. L’ensemble des ingrédients vise à une seule chose : aviver le désir. Cela en souvenir du bon roi Henri, bien entendu. Celui qui a repeuplé la France tant avec sa poule qu’avec sa queue. L’une et l’autre se mettaient prestement en pot pour le plaisir bien humain.

L’amande est réputée aphrodisiaque par les Arabes et symbole du pur sexe féminin par les Chrétiens. Les anges (dont le sexe ne se discute pas, comme chacun sait), la portent derrière la tête sous la forme d’une mandorle (en forme d’amande donc, selon le mot italien). Certains réservent cette forme pure au seul Christ (qui fut loin d’être un ange, selon Dan Brown). Le chocolat contient une substance qui rassasie comme l’amour, disent les pharmaciens ; à petite dose, il y fait penser et appelle à plus de coucougnes entre amis. Quant au sucre « de canne » et à l’eau « de vie », leur raideur symbolique ou réelle fait espérer l’emboîtement parfait. L’ajout de sirop de sucre « inverti » n’a été exigé récemment que par le sexuellement correct qui proscrit toute discrimination du désir. Manque encore peut-être, pour la faire apprécier des jeunes bergers, le lait de chèvre…

Il vous faudra débourser quelques euros avant de mettre en bouche ces précieuses baloches, encoconnées dans leur sachet de cristal crissant. Mais vous aurez la récompense de voir les yeux des belles se voiler de tendresse et les jouvenceaux échanger des regards ironiques au spectacle de ces bijoux de famille ; surtout lorsqu’ils sont ingénument offerts dans la coupelle appropriée, après le bain, à l’heure du thé. Les bonbons ne tarderont pas à valser entre les doigts des unes et les mains des autres, le garçon offrant sa boule à croquer à l’élue, la fille faisant passer la réserve de précieuses, l’air de rien, aux compagnes qui l’entourent. Vous aurez pour récompense de voir une copine de votre gamin grignoter un grelot de ses dents ivoirines, suçoter la pâte rose et ferme à petits coups de langue comme une chatte son bol de crème, puis avaler le tout d’un coup de glotte sans barguigner, avec une mine d’intense plaisir. Irrésistible spectacle, d’autant que le garçon aura les yeux brillants, que ses narines frémiront, que sa main cherchera toute seule l’épaule ou les doigts partenaires, et que tous deux en couple ne tarderont pas, sous un quelconque prétexte, à quitter la bande des cousins et des copains pour aller coucougner ailleurs.

Et vous célébrerez la vie, une fois de plus.

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Harry Potter

A ma surprise – et sur les conseils du gamin lorsqu’il avait 12 ans – j’ai commencé du bout des yeux le premier tome des Harry Potter (le plus court). Il trouvait ces livres « tellement bien »… Je me suis retrouvé cinq jours plus tard à avoir dévoré le 4ème !

Harry Potter, écrit par une chômeuse mère de famille dans les pubs (parce qu’ils étaient chauffés), c’est magique…

Il y a de la fantaisie, des qualités humaines, des caractères, de l’intrigue. C’est très bien fait, très anglais, ce qui veut dire exotique pour nous français. Dans la même veine que le « Seigneur des anneaux » en plus actuel.

Harry, onze ans dans le premier tome, un an de plus à chaque volume, est scolarisé dans un collège de sorciers, un peuple « parallèle » à notre réalité. Où l’on découvre de quoi se nourrissent les Scrolls à pétard et que « troll » est la pire insulte pour une fille. Le message est subversif contre notre société vue par une exclue. Le nom du héros, par exemple, est un concentré de déviance : Harry est le diminutif d’Henri, mais il n’est pas connoté comme notre bon Henri IV de la poule au pot – il signifie pour les Anglais le diable, en référence à Henri VIII (Old Harry) ! Potter lui-même, banal potier, veut dire quand il est verbe (to potter) bricoler ou flâner, en bref ne travailler qu’en dilettante.

Son ennemi est le blond pur ethnique Draco Malfoy (mauvaise foi en ancien français), un musclé couard égoïste entouré d’une cour de faire valoir.

Pied de nez à la société tout-finance des années 2000, les romans prônent le retour à la bonne vieille magie antique et aux vertus classiques. Collège anglais dans les fins fonds écossais avec château gothique, forêt profonde et neige à Noël, Poudlard forme le caractère plus que l’intellect :

  • Être bon dans une équipe compte plus que réussir tout seul face à sa copie.
  • Il est nécessaire de travailler avec les autres, pas tout seul, ni seulement sur la théorie.
  • Le courage est la vertu exigée des jeunes Anglais.
  • L’intelligence, réclamée aux jeunes Français, ne vient qu’en second, plus tournée vers la pratique (le bon sens et la ruse plus que la spéculation abstraite).
  • La fidélité en amitié est plus précieuse que l’apparence physique ou l’origine.
  • On ne récompense jamais le délateur, même pour « bons » motifs (comme chez nos profs qui encouragent le « j’vais l’dire à la maitresse »). Mais plutôt la camaraderie et l’honneur.

Chaque aventure est une épreuve que le héros doit surmonter pour réanimer le Bien contre les forces du Mal. Cela entre deux cours pragmatiques de Divination (soporifique), de Potions et Poisons (astucieux), de Résistance aux forces maléfiques (utile), d’Histoire des sorciers (indispensable) et d’élevage des bêtes magiques (hum).

Plusieurs films en ont été tirés avec le jeune Daniel Radcliffe, qui grandit avec les aventures. L’avant-dernier film vient de sortir, le suivant sortira avant l’été prochain. Le héros est désormais majeur et l’on dit qu’il va enfin se montrer torse nu et sauter sa copine – comme dans la vraie vie, quoi.

J’ai toujours préféré les livres aux films car ils ne brident pas l’imagination. Le Gamin aussi. Mais il faut avouer que les décors et les effets spéciaux des films rendent bien l’atmosphère un peu folle et féérique des histoires. Et que les acteurs sont diablement sympathiques.

Pour moi, ces films ont l’âge du gamin. Harry Potter a grandi avec lui, a changé avec lui, découvrant les amis, les adversités et les amours en même temps que lui. Revoir ces films, c’est me replonger dans son enfance et adolescence, le voir se métamorphoser, s’élancer, mûrir. Cela me touche profondément.

Harry Potter, les 10-12 ans en raffolent ; les adultes lettrés apprécient. J’en suis.

Joanne Rowling, Harry Potter (6 volumes), Gallimard Jeunesse :

tome 1 L’Ecole des sorciers

tome 2 La chambre des secrets

tome 3 Le prisonnier d’Azkaban

tome 4 La coupe de feu

tome 5 L’ordre du Phénix

tome 6 Le prince de sang mêlé

tome 7 Les reliques de la mort

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Stevenson, L’île au trésor

Ce petit livre est à mes yeux un chef d’oeuvre de la littérature universelle, écrit par un Écossais formé en France, parti aux États-Unis et ayant terminé sa vie dans les îles du Pacifique. Plus fort que Le Clézio !

Parmi les romans qui ravissent les garçons entre 9 et 15 ans, celui de Robert-Louis Stevenson est probablement le plus fort. Winston Churchill lui-même avoue l’avoir lu, offert par son père, à sa sortie en volume (il avait 9 ans et demi) : « Je me souviens du délice avec lequel je dévorais ce roman ». Son image ressurgira spontanément à sa mémoire lorsque, jeune officier, il se fait envoyer comme observateur dans la guerre entre Espagnols et guérilleros à Cuba en 1895, à 21 ans. Si la quête des filles tourne autour de la perte du pucelage, la quête des garçons concerne la virilité. Elles est à découvrir, à maîtriser, à faire reconnaître. Quoi de meilleur alors que l’aventure ? Surtout entre mâles et si elle vise à déterminer ce qui est le bien et ce qui est le mal, le courage et la lâcheté, la vertu et le vice – tous les repères d’un très jeune homme.

Robert-Louis Stevenson commence ce roman pour adolescents en août, lors d’une saison des pluies en Écosse. Il n’est pas indifférent que ce soit son beau-fils Lloyd, 13 ans, qui l’ait inspiré. Ses coloriages l’amènent à dessiner une carte, puis à imaginer ce qu’il y a autour. Ce support du rêve, cette émulation entre une jeune âme et l’adulte écrivain, le soutien de la famille entière prise au jeu, vont faire de cette histoire un chef d’œuvre. « C’est bête et très amusant », écrit Stevenson à W.E. Henley le 25 août 1881. Il ajoute : « pas de femmes dans l’histoire, ordre de Lloyd ». Il s’agit en effet de devenir homme et les mères, sœurs et amies ne font que compliquer la mesure et décourager les épreuves.

Lloyd ayant 13 ans, est du même âge que Trelawney lorsqu’il s’engage dans la Navy. Ce modèle du « seigneur » Trelawney sera le père tutélaire de l’aventure et il est loisible de supposer que Jim Hawkins, le héros de ‘L’île au trésor‘ a cet âge. Son père biologique est mort de fièvre un peu avant le départ ; seuls lui restent le docteur, modèle de l’homme droit, adroit et direct, le seigneur riche mais au-dessus de tout cela – et Silver, marin à jambe de bois, ci-devant pirate. Autrement dit l’ingénieur, l’aristocrate et le bandit, les trois voies sociales du temps. Jim, roturier par naissance, même s’il est gentleman par action, aura à choisir entre les modèles de Silver et du docteur. Son âge malléable en fera un passeur de l’un à l’autre, intermédiaire et passe-muraille ; cette dialectique de relations le rendra homme.

Silver est cuisinier et pirate, pot-au-feu et théâtral, roublard et meneur d’hommes. Il reste mené par ses instincts malgré son intelligence et sa ruse. Il préfère l’action, l’or et une « négresse » – plutôt que rester établi aubergiste avec ce qu’il a déjà. Les pirates ses compères sont insouciants, gaspilleurs, vivant au jour le jour. Tout comme des enfants immatures malgré leur barbe. Jim voit bien où est la tentation ; il voit moins bien l’attirance qui sent un peu le soufre que Long John a peu à peu pour sa fraîche mine. Le docteur Livesey est scientifique, médecin et décidé. Il est le prototype de cet homme d’action généreux, moral et plein de ressources qui représente le modèle donné aux jeunes garçons anglais, et que Jules Verne donnera sous le type de l’ingénieur aux jeunes garçons français. Après avoir erré de l’un à l’autre, tenté par l’aventure au jour le jour et l’hédonisme avec Silver, rapproché du docteur par sa bonne éducation comme par son goût du travail bien fait, Jim trouvera par lui-même sa voie en trahissant l’un et l’autre.

Le trésor, c’est le rêve ; c’est aussi la virilité à prouver en le repêchant. L’île, c’est un mirage ; c’est aussi un bagne à vivre. Il y fait chaud comme sous les tropiques, les arbres et les sources y poussent d’abondance, tout comme les chèvres – mais l’île est loin de tout, bornée de marais à fièvres et de souvenirs hantés. Elle est comme la grotte pour le dragon, un écrin ambivalent – féminin – qu’il faut investir pour le vaincre et accéder à l’or caché en ses profondeurs. Elle n’est pas un but mais un réceptacle. L’initiation mènera le jeune Jim de l’innocence à l’expérience, des 12 ans enfantins aux 14 ans virils. Il éprouvera le mortifère de la jouissance, la dureté de la loi, la responsabilité qui va avec la liberté. Le capitaine Smolett verra en lui « un enfant gâté » (chapitre 33) ; Silver « un gamin qui a de la ressource » (ch. 28) ; Trelawney ne dira rien, peseur des âmes, référence sociale, juge des comportements.

La mer est le domaine des hommes – ceux qui savent manœuvrer une goélette. Elle exige savoir et discipline, mais elle permet la liberté et toutes les conquêtes. L’île est un domaine féminin – enveloppant, ensorcelant, enclos – elle permet l’insouciance par son abondance, promet son trésor, mais emprisonne à vie dans ses rets. Le bateau, l’île, le fort, sont des domaines fermés d’où Jim ne songe qu’à échapper, tout comme il s’est échappé de l’auberge familiale et du cocon maternel, et tout comme il s’échappera de la flatterie sexuelle un peu lourde de Silver. Le coracle, la jungle, les courants de marée, sont des domaines ouverts où il fait bon voyager, explorer, se tester, tout comme l’accomplissement du devoir prôné par le docteur. Ce qui vaut est le chemin, pas l’arrivée : la carte qui porte l’imaginaire importe plus que les doublons d’or à trouver. L’aventure vaut mieux que le trésor. Surmonter les épreuves est l’objectif, qu’importe au fond le résultat.

Jim, mi-homme mi-enfant, va impulser l’action et sauver le bien. Sa pulsion adolescente le rend « frais comme un gardon » ainsi que le complimente Silver (ch. 30) ; son énergie vitale séduit : « mon portrait craché, du temps où j’étais jeune et fringant » (Silver, ch. 26). L’histoire n’avance que grâce à sa jeunesse emplie de curiosité, de désirs, en quête de devenir : il découvre le complot, caché dans un tonneau de pommes ; trouve Ben Gunn lors de sa première fugue hors de la goélette ; se fait adopter par les pirates parce que Silver le désire; prend le bateau pour le cacher lors de sa seconde fugue hors du fort.

La première fois, c’est porté par les jeux offerts par l’île, que lui a fait miroiter Silver le tentateur : se baigner, courir après les chèvres, grimper au sommet pour voir tout l’horizon. Il découvre la jungle, les serpents, les marais, les oiseaux qui sonnent l’alarme. Il assiste à son premier meurtre de sang froid, par derrière, un coup de Silver, après avoir entendu le hurlement prémonitoire d’un autre marin fidèle assassiné. Il est libre, mais seul ; il court « comme en délire » dans l’air « surchauffé » de l’île, véritable étouffoir maternant. Il découvre Ben Gunn, son avenir possible : « j’étais un garçon poli… c’est allé de mal en pis » (ch.15).

La seconde fois, c’est après la bataille du fort. « Un accès de folie », cette fois personnel comme une bouffée d’hormones, le pousse à prendre la poudre d’escampette pour conquérir sa liberté. Notez les mentions de température : Jim a froid quand il est dans le fort au matin, engoncé dans sa vareuse, sous la protection des adultes ; dès la bataille annoncée, le soleil assez haut lui fait mettre « les manches de chemise retroussées jusqu’aux épaules » (ch.21). Il utilise sa mémoire pour trouver le coracle de Ben, ses muscles pour le manœuvrer jusqu’à la goélette, sa tête pour éviter que le câble trop tendu ne l’envoie balader. Cette seconde fois est l’heure d’une renaissance. Des commentateurs l’ont noté, le coracle en osier est comme le berceau de Moïse. Le gamin s’y endort, « bercé par une longue houle calme », ventre maternel fait de mains d’homme qui le prendra enfant pour le rejeter mâle.

Il est un autre à son réveil. Il se laisse ballotter, tant le coracle « ne supportait pas qu’on interférât dans sa manœuvre », tel une mère qui fait tout à son fils. Mais il veut rattraper la goélette devant lui et il apprend à maîtriser l’embarcation en surmontant sa peur et les embruns des vagues. « L’habitude venant », il va où il veut comme un homme – un professionnel, maître de lui et conscient de son devoir. La goélette le reconnaît par son bout-dehors phallique qui le sollicite brutalement. Il l’agrippe avec agilité au lieu de se laisser emboutir comme le coracle ; il est un peu plus viril déjà. Il va commander le navire, initié par un pirate blessé dont il n’est pas dupe malgré ses flatteries.

Poussé à bout, il tue son homme de deux pistolets chargés, engins phalliques ; il est cette fois pleinement viril. D’autant plus qu’il était resté impuissant quelques instants auparavant, pistolet à la main au pied du grand mât, la mer ayant castré son amorce. Cette fois, dans les hauteurs de la vigie, il a soigneusement changé les amorces, déchargé et rechargé chaque arme, maître de lui et organisé. Il a agi en adulte, il survit en homme. Il en garde même une glorieuse blessure de guerre qui fait couler son sang « dans son dos et sur sa poitrine » – comme une onction lustrale sur son torse nu

. La seconde, après l’estafilade aux doigts en prenant un coutelas juste avant la bataille du fort. Ce sont chaque fois des tatouages initiatiques ; il est marqué dans la chair et symboliquement. Le voilà déniaisé, définitivement plus un enfant.

C’est pourquoi il fera contre mauvaise fortune bon cœur lorsqu’il se retrouvera face aux pirates, dans le fort abandonné des autres. Dos au mur et cœur cognant dans sa poitrine, il tiendra un brave discours. Puis il tiendra sa parole de gentleman à Silver, qu’il voit pourtant sans cesse prêt à changer de camp, ambigu en politique comme en affection. Il refusera le tutorat du docteur qui encourage sa fuite derechef, malgré sa peur d’être torturé par les pirates inhumains. Il a vaincu sa solitude, ses émotions, sa terreur même ; il est resté sagace, prompt et moral. Il est digne d’être pleinement un homme désormais.

Nous en sommes heureux pour lui. Heureux enfant quand nous palpitions à ses aventures, écrites en courts chapitres haletants ; heureux adulte quand nous observons avec indulgence cette quête virile que chaque garçon, à son rythme et avec sa propre histoire, a vécu, vit et vivra.

Voilà un beau livre, qui en apprend beaucoup sur la condition humaine.

Robert-Louis Stevenson, L’île au Trésor , Livre de Poche.

La carte de l’île au Trésor a été dessinée par Stevenson et son beau-fils Lloyd.

L’Île au trésor (Treasure Island), téléfilm de Fraser Clarke Heston, 1990, avec Christian Bale dans le rôle de Jim (pas de DVD mais on trouve des scènes sur Youtube !).

Christian Bale dans Treasure Island

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Bêtes, hommes et dieux à Tahiti

Article repris par Medium4You

Il y a environ deux semaines apparaissait une poule, mère de sept poussins. Le plus souvent, elle se tapissait avec sa progéniture sous l’arbre pomme-étoile. Ces poules sauvages ont l’art de cacher leur ponte, de couver leurs œufs en toute discrétion et de débarquer un jour avec toute leur famille. Sept poussins, c’est beaucoup ici, et il est rare que la poule puisse conserver toute sa progéniture bien longtemps. V. et moi l’aidons en lui portant du pain, du riz. Maintenant, V. et moi « parlons poule ». Lorsque nous approchons avec la nourriture, Mère-Poule ne se gonfle plus comme un épouvantail. Elle laisse ses petits effrontés se précipiter sur le ma’a (la bouffe). Elle demeure à un mètre de distance de nous tout en continuant à encourager ses fils et filles à consommer la nourriture offerte ! Les petits sont moins méfiants, absorbés qu’ils sont à s’emplir le gésier ! Si nous sommes occupées, la poule vient devant notre porte réclamer. Si rien ne vient, alors Mère Poule et ses enfants s’attaquent aux granulés de Grisou, la chatte, qui les regarde faire sans broncher !

Vendredi soit au coucher du soleil, plus de télé, plus de radio, chants  et méditation, souhaits et prière. Repas froid préparé à l’avance. Samedi matin, bon sabbat, prière, petit déjeuner, église pour l’EDS (Ecole Du Sabbat), culte, repas en commun à l’église, chorale, enfants dans le pré jusqu’au coucher du soleil et reprise des activités normales.

Avant de venir en Polynésie, je n’avais jamais entendu parler de cette église. L’adventisme est une émanation du protestantisme. Leur église est appelée du Septième Jour. Sont-ils une « secte » ? Le terme est souvent politique, mais… Les Adventistes étudient la Bible, observent le Sabbat comme les Juifs, ne mangent ni porc, ni crustacé, ni poisson sans écailles, etc. Ils évitent de manger de la viande ou du poisson du large, ne boivent ni café, ni thé, ni alcool – en principe. Leurs pasteurs sont rémunérés (240 000 FCP) ici en Polynésie et ont été formés en France en Haute-Savoie dans leur université.

L’école du Sabbat est très instructive, des non-adventistes y participent, l’intervenant est secondé par un traducteur comme pour le culte bilingue. Certains membres sont très actifs, l’église est organisée avec beaucoup d’activités : jeunesse, femmes, stages, camps de vacances, entretien des lieux de culte, etc. Les Adventistes paient la dîme, soit 10% de leurs revenus. Ils pratiquent un prosélytisme très actif et j’ai la sensation qu’il vise plus particulièrement les autres Protestants.

Le baptême des nouveaux convertis se fait par immersion. J’ai assisté par deux fois à des baptêmes, des jeunes, des vieux, des familles entières. Certains baptisés étaient des personnes défavorisées qui vivent dans des conditions précaires et que les membres de l’église aident moralement, spirituellement et matériellement. Le samedi est pour ces personnes l’assurance d’avoir un bon repas, varié et généreux. Ils reçoivent également l’aide des membres de l’église pour éduquer leurs enfants, apprendre à cuisiner à moindres frais, apprendre à coudre, apprendre à construire ou réparer leur fare (baraque). Certaines de ces familles vivent en marge de toute société et c’est un devoir pour les Adventistes de les aider. Bien sûr il est des individus qui changent de religion comme de marcel !

Depuis une semaine, évangélisation à la presqu’île. Chaque église doit assurer l’évangélisation une semaine à tour de rôle. A la suite des campagnes d’évangélisation précédentes un certains nombre de personnes ont rejoint l’église adventiste pour le plus grand bonheur et honneur des prédicateurs. Ces campagnes ont un certain succès dans les districts de Tahiti et des îles. Certains viennent écouter le prêche du pasteur et les références bibliques, d’autres viennent écouter les chorales, certaines plus connues que d’autres, d’autres ne fréquentent l’évangélisation que le dernier jour de la campagne… jour du cocktail ! Il faut avouer que, dans les districts, les distractions ne sont pas légion, alors… Le Polynésien n’est pas un lecteur, il serait plutôt auditeur ou spectateur.

A Hawaï, le tourisme tire l’économie. Forte croissance à Maui mais l’on pense que l’économie hawaïenne ne sera pas guérie de la crise avant 2012 voire 2013. A Rapa nui, envoi de militaires chiliens pour mettre un terme à l’occupation de l’hôtel Hanga Roa par les autochtones qui assurent que l’hôtel est construit sur leurs terres. En Nouvelle-Zélande, le musée Te Tapa de Wellington écarte les femmes enceintes ou ayant leurs règles d’une exposition d’objets sacrés maoris.

M. se voit demander du travail par un jeune Polynésien. Je n’ai besoin de personne mais il serait bien d’encourager ce jeune. D’accord, viens demain et tu feras le jardin. Qui fut dit fut fait. Le jeune tondit la pelouse, nettoya le jardin. M. est satisfaite,  rémunère le travail effectué. – Si tu es contente Madame, tu dois m’engager. – Mais je n’ai pas besoin de quelqu’un chaque semaine. Le jeune revient  à la charge. Lassée, M. accepte qu’il jardine dans quinze jours. Quand le jeune arrive, il lui annonce : je passerai seulement la tondeuse, rien d’autre. Discussion, car l’entretien devait comprendre la tonte du gazon et le débroussage (débroussaillage) de la partie fleurie. A court d’arguments, le jeune finit par céder.

La mauvaise surprise sera pour M. Certes, le gazon est tondu mais le jeune a sectionné toutes les racines des fleurs et petits arbustes… On ne me reprendra plus à encourager des jeunes qui veulent « travailler » confiera M. !

Nana, au plaisir.

Hiata

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Le Clézio, Désert

Nul doute qu’il ne faille aller au désert pour apprécier ce long roman. J’en avais gardé un souvenir ému, notamment du petit berger muet Hartani, un personnage pourtant secondaire. A la relecture, 20 ans après, je n’ai pas retrouvé la fraîcheur du moment. Il faut dire que les années 1970 s’éloignent et que le style Le Clézio est furieusement daté.

On retrouve, ici comme ailleurs, l’opposition caricaturale entre passé mythique et présent trivial, vie traditionnelle en accord avec la nature et civilisation exploiteuse mortifère, enfants et adultes. Tout ce qui sonnait haut et fort dans les années qui ont suivi Mai 68 et qui, aujourd’hui, sonne quelque peu outré et immature. Le parti pris binaire de l’auteur a vieilli, sa culpabilité d’homme blanc hérisse, sa légende d’un âge d’or nomade des Touaregs brisé par l’arrivée des Chrétiens pour raisons financières ne résiste pas à l’analyse historique. Pourquoi n’évoque-t-il pas les maladies du désert, ces vieux et ces enfants qu’on laissait mourir, ces razzias sur les agriculteurs pauvres mais sédentaires, l’esclavage des Noirs harratines ? Il ne s’agit pas de défendre « la colonisation », mais de ne pas tomber dans la culpabilité automatique, ni dans la mythification d’un passé « littéraire ».

Donc je suis partagé sur ce roman, ne le préférant pas à tous les autres dans l’œuvre de Le Clézio. « Le chercheur d’or », à mon sens, sonne plus authentique. La quarantaine dans les années 70, moment de l’écriture de ‘Désert’, Jean Marie Gustave n’était manifestement « pas fini ». Son enfance errante et sans père l’a marqué plus qu’on ne le croit. Avez-vous noté que les ‘pères’ disparaissent très vite de ses histoires, y compris dans ‘Désert’ ? Le père du petit Nour, pourtant pieux et guide de caravane, l’abandonne à son destin à l’issue de la marche du cheick ; le père de Lalla disparaît tôt de sa vie ; celui de son enfant, le berger muet Hartani, s’est perdu dans les sables du désert… Les jeunes sont livrés à eux-mêmes, vivent entre eux et découvrent tout seul un « autre monde » que celui des adultes. Un monde non conventionnel, pas forcément meilleur. Telle était bien la Quête immature des années 70.

Le roman fait s’entrelacer les histoires de Nour, jeune Touareg 1910, et de Lalla, sa jeune descendante 1970. Le passé bien sûr, chez Le Clézio, est beau et tragique, le présent ne peut être que sordide et dramatique. Le Clézio ne peut développer sa veine littéraire que dans l’ailleurs. Hier les Blancs ont envahi le désert pour éradiquer les bandes de rezzous irréductibles, aujourd’hui les Blancs exploitent les Nordaf’ sur les chantiers de métropole ou dans des hôtels borgnes. A croire que la vie d’avant était ‘bien’ et la vie d’aujourd’hui ‘mal’ – position réactionnaire s’il en est… Même si elle paraît pré-écologiste, avec le recul des années. Le désert ? « Mais c’était le seul, le dernier pays libre peut-être, le pays où les lois des hommes n’avaient plus d’importance » p.14. Cette mer terrestre a séduit l’auteur, exilé permanent, comme les vagues le séduisent par leur perpétuel mouvement. « Dès la première minute de leur vie, les hommes appartenaient à l’étendue sans limites, au sable, aux chardons, aux serpents, aux rats, au vent surtout, car c’était leur véritable famille » p.25. Le désert dépouille, il rend vrai, réduit à l’authentique : « Les petites filles (…) apprenaient les gestes sans fin de la vie. (…) Les garçons apprenaient à marcher, à parler, à chasser et à combattre, simplement pour apprendre à mourir sur le sable » p.25. On le voit, nous sommes loin du ‘lire, écrire, compter’ de la civilisation défendue par les profs laïcs !

Nour, gamin non pubère, suit la longue marche de sa tribu de Smara à Tiznit pour échapper aux soldats chrétiens comme aux nomades qui ont fait allégeance et fantasment sur des terres où s’établir. Le cheikh Ma El Aïnine qui la mène, un saint homme qui guérit par imposition des mains et avec l’aide d’Allah, est peu à peu abandonné de ses fils et de ses fidèles ; il ne peut rien contre la marche de l’histoire. Nour échoue sur la côte, au débouché du fleuve Souss, proche d’Agadir. C’est là sans doute qu’il fonde une famille avant de s’en retourner peut-être au désert, le roman se contente de le suggérer. C’est à cet endroit, devenu bidonville et appelé « la Cité », que Lalla, sa probable petite-fille, connaît les premiers émois de la puberté avec El Hartani, jeune berger muet abandonné un jour par un Homme Bleu à la fontaine. Le gamin connaît les secrets des rochers et des bêtes. Il lui fera un petit, lors d’une tentative de fuite alors que Lalla allait être mariée de force à 15 ans, selon la coutume arabe. Ils filent tous deux au désert, ce grand vortex qui attire et ne rend plus. Lalla sera sauvée (ellipse de l’auteur qui ne nous en dit rien). Confiée à « la Croix Rouge internationale » (pleine de bonnes intentions « civilisatrices »), elle sera débarquée à Marseille (haut lieu de civilisation comme chacun sait). Enceinte du berger à peine adolescent, Lalla voudra travailler pour être indépendante. Elle évitera la facilité de la prostitution pour nettoyer un hôtel borgne. A 17 ans, elle fera des rencontres dérisoires, des pauvres comme elle, tele Radicz, le gitan vierge de 14 ans.

Ces dizaines de pages misérabilistes étaient bien dans le paysage sentimental de la lutte des classes années 70 ; elles se sont beaucoup usées. Un photographe qui aime sa beauté sauvage fera de Lalla une cover-girl presque célèbre. Cela ne lui tourne en rien la tête, elle n’est définitivement pas de « la » civilisation. Mais elle gagne ainsi de quoi retourner « au pays » pour mettre au monde son enfant toute seule, un jour à l’aube, entre la mer et le désert. L’auteur ne nous dit pas s’il est fille ou garçon – exprès.

Malgré le sacrifice aux modes de son temps, ce roman est un hymne au désert, cette grande solitude où chacun se retrouve face à lui-même. « Là, dans le pays du grand désert, le ciel est immense, l’horizon n’a pas de fin, car il n’y a rien qui arrête la vue. Le désert est comme la mer, avec les vagues du vent sur le sable dur, avec l’écume des broussailles roulantes, avec les pierres plates, les taches de lichen et les plaques de sel, et l’ombre noire qui creuse ses trous quand le soleil approche de la terre » p.180. L’entrelacement du passé et du présent est une technique efficace qui rend sa fierté mythique à ce qui pourrait paraître pauvre dans le contemporain. Les histoires particulières de Nour, de Lalla, d’El Hartani et de Radicz apparaissent comme un destin dans le grand Tout. Reste enfin que Le Clézio a une capacité d’empathie particulière, qui lui permet de se mettre dans la peau de ses personnages, fussent-ils les plus éloignés de sa propre culture. Et que c’est peut-être pour cela qu’il continue de séduire, malgré ses états d’âme trop datés.

Mais si vous voulez en savourer l’essence, lisez-le au désert, quand il n’y a rien autour de vous, rien que le ciel et le sable, et le vent qui passe. Là, l’humain prend toute son importance et le sentimentalisme vieilli passe mieux.

Le Clézio, Désert, 1980 Folio, 439 pages 7.31€

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Retour à Reykjavik

Article repris par Medium4You

Il fait 15° et la pluie s’arrête lorsque nous rentrons à Reykjavik. La conurbation commence loin du port, très tôt dans la campagne. La plupart des industries d’Islande sont là. Des lignes de bus orange desservent l’étendue où des bureaux de verre et d’acier et des entrepôts jouxtent de beaux immeubles d’habitation tout neuf à trois étages, dont les balcons loggias sont protégés de verre fumé.

Des filles blondes nous font des signes depuis le bus, en voyant passer le Mercedes rouge frappé de l’inscription « gens des montagnes ». Un adolescent Philippin glisse un sourire à nos faces barbues et bronzées de baroudeurs tandis que des gamins blonds se tournent vers le spectacle que nous sommes à l’arrêt au feu rouge.

Notre hôtel est situé près de l’aéroport. C’est le Gardur Guesthouse de la chaîne Fosshotel, sur Hringbraut. Cette fois nous sommes tous ensembles car nous prenons l’avion tôt demain. Il n’y a que deux WC et douches sur chaque palier, un garçon et l’autre fille. Leur eau sent le soufre et est très chaude, alimentée sans doute par les volcans sans besoin d’énergie !


Douche et rangement des affaires avant un tour en ville. Nous errons par les rues commerçantes sans rien acheter, puis sur le port où sont les petits restaurants de pêcheurs un peu trop typiques. Nombre d’opérateurs proposent des tours en bateau pour voir les baleines et les phoques. Le bateau chic du copain de Bill Gates n’est plus à quai, il a repris la mer. Des filles maquillées et nattées déambulent en copines, zieutant les étrangers. Des ados s’éclatent en skate sur la place de l’Office du tourisme, portant seulement des tee-shirts malgré la température qui descend vers les 12°.

Est réservé le « restaurant-pizzeria » Hornid sur Greisgötu. Je prends une morue grillée rizotto et une bière Gull de 33 cl pour 22€, prix moyen du partage entre tous.

La moitié du groupe veut se finir en musique et cherche un café concert. L’autre rentre à l’hôtel pour une courte nuit. Lever à 4 h et petit-déjeuner rapide pour prendre le bus qui vient nous chercher et nous mener à l’aéroport. Belle lumière crépusculaire avec jeu de nuages sur le lac, le soir.

Le tableau d’affichage des vols montrent la hiérarchie du tourisme cette année : 3 vols pour Paris le 15 août, 3 vols pour les pays nordiques, 1 pour l’Allemagne, 1 pour le Royaume-Uni, 1 pour la Hollande et 1 pour Boston, USA.

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Joyeux Noël à tous !

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Charles de Foucauld à l’Assekrem

Dans le Hoggar en Algérie, un jour de février, nous sommes montés vers 8 h sur le plateau de l’Assekrem. Dans ce vaste paysage montagneux, au sommet des 2780 m, est bâti l’ermitage du Père de Foucauld. Il sert aujourd’hui de station météo. Trois Pères de l’Ordre des Petits Frères de Foucauld vivaient encore là-bas lorsque j’y suis allé, s’occupant d’observer le ciel pour la science et de prier Dieu pour les hommes. Je ne sais si le fanatisme mulsulman ne les en a pas chassés – « pour des raisons de sécurité » selon la langue de bois.

Le refuge officiel sur un col, au bas de l’ermitage, est immonde, exprès sans aucun doute. Ce pour quoi nous n’avons pas été y loger, ni même y camper ! Il n’est pas entretenu et très cher (30 dinars la nuit, 40 le repas, 10 la place pour camper alentour). Il s’agit de l’impôt des Musulmans sur les infidèles, confondu avec celui des bédouins sur les touristes.

Charles, Eugène de Foucauld de Pontbriand était un viveur lassé des excès de toutes sortes, expérimentés durant les longues années de sa jeunesse. Ce vicomte de noblesse périgourdine, né en 1858, a perdu ses parents à l’âge de 6 ans et fut élevé par son grand-père. Ayant besoin de discipline, il a choisi l’armée mais il en démissionne en 1882 après avoir été renvoyé pour mauvaise conduite puis réintégré. Un soir de 1886, au coucher du soleil sur le désert saharien, il a eu la révélation de l’Immensité. Il s’est « converti » ; il avait reconnu Dieu. C’était le Père qui lui manquait et qui devait le guider. Déjà Foucauld, lors de son exploration solitaire du Maroc en 1883, Chrétien déguisé en Juif, avait apprécié l’Islam qui lui avait paru une religion simple et ardente, créant de vrais croyants. Aidé par l’exemple de sa cousine et de l’abbé Huvelin, prêtre pédagogue qui le confessait, il avait retrouvé la foi de sa tradition catholique et approfondi sa vocation.

Il pèlerine en Terre sainte en 1888, entre à la Trappe en 1890 pour la quitter sept ans plus tard afin de se faire ermite chez les Berbères. Aussi excessif dans le dépouillement qu’auparavant dans le monde, sa vie en Afrique du nord lui avait appris que les biens et les richesses ne comptent pas, mais seulement la profondeur morale et les raisons de vivre.

Le Sahara lui révèle l’existence austère, réduite à l’essentiel, le retour aux valeurs simples – aussi primaires que les biens vitaux : l’eau pour boire, la semoule pour le pain, la poignée de dattes, le chameau qui transporte – et les relations humaines. Il s’installe en 1904 à Tamanrasset pour évangéliser. Charles de Foucauld a aidé les plus humbles de son époque, les Touaregs survivant en plein désert car, comme il le rappelle, le Christ a déclaré : « ce que tu fais aux petits, c’est à moi que tu le fais. » Il fera construire l’ermitage de l’Assekrem en juillet 1910 pour être loin du tumulte mais proche des hommes, accessible à tous et seul avec Dieu.

Ironie de la destinée : il est mort au pied de l’ermitage, face aux pics du Hoggar qui l’avaient tant impressionné, de la main d’un « petit ». Profitant de la réduction des troupes due à la guerre en Europe, un parti religieux islamiste fanatique (déjà), a organisé un rezzou hostile à la domination française sur le bordj du « marabout chrétien ». Il s’agissait de le tuer ou de le convertir à l’Islam. Ces Senoussistes, guidés par les esclaves haratines du coin, l’ont fait prisonnier. Ils lui ont lié les mains dans le dos tandis qu’ils pillaient l’ermitage et détruisaient de rage ce qu’ils ne pouvaient emporter, jetant les livres à terre, brisant les étagères. A un moment, deux méharistes arabes sont survenus. Des coups de fusils ont été échangés. Dans son affolement, c’est un jeune garçon de 16 ans, Sermi ag Thora, que l’on avait chargé de garder Charles de Foucauld, qui l’a tué d’un coup de feu à la tête. Le père avait 58 ans. Nous étions le 1er décembre 1916.

Son exemple a fait école et si les Touaregs sont attachés à la France plus peut-être qu’à l’Algérie du nord arabisante, c’est un peu grâce à lui. Il est sûr qu’ici, dans ce Hoggar qu’il a aimé, sur ce plateau de l’Assekrem face auquel se dressent les pics basaltiques rosis par le soleil levant, passe quelque chose du mystère qui l’a frappé. Ce calme de la nature, ce site grandiose, ces Touaregs si démunis encore, c’était une existence biblique qui s’offrait à cet ermite angoissé par la futilité du monde et de son milieu.

Il a écrit à Marie de Bouchy, qui a pieusement conservé sa correspondance depuis l’ermitage : « Il y a là-haut une vue merveilleuse, fantastique même, on domine sur un enchevêtrement d’aiguilles sauvages et étranges, au nord et au sud rien n’arrête la vue : c’est un beau lieu pour adorer le Créateur. » Le pic basaltique appelé Oul, en face, a la forme d’un coeur pointe en haut. Il sera rouge sang au soleil couchant. Est-ce pour cela que les Frères de Foucauld ont pris le coeur sanglant comme symbole de l’ordre, le surmontant d’une croix ?

Charles de Foucauld a vécu intensément le Christianisme et l’a porté à un point élevé de vérité humaine. Je suis tenté, au retour, d’en savoir un peu plus sur sa foi en lisant de ses oeuvres. Je me suis documenté avant le départ en lisant la biographie fervente que lui a consacré Marguerite Castillon du Perron.

Une chapelle très simple est bâtie ici : un autel de basalte, un toit de roseaux, point de bancs ni de chaises mais des tapis au sol, à l’arabe. A côté, une petite bibliothèque contient des livres religieux et des ouvrages sur le Sahara. J’ai feuilleté les écrits de Foucauld et j’ai envie d’accompagner un moment ce personnage qui voulait vivre comme le Christ. C’est une dimension d’Occident que nous ne pouvons ignorer, que nous ayons ou non cette foi en nous. En 1887, à Nazareth, il écrivait : « Je faisais le mal, mais je ne l’approuvais ni ne l’aimais. Vous me faisiez sentir, mon Dieu, un vide douloureux, une tristesse que je n’ai éprouvée qu’alors ; ce besoin de solitude, de recueillement, ce trouble de l’âme, cette angoisse, cette recherche de la vérité, cette prière, mon Dieu, si vous existez, faite-le moi connaître. » Ces mots sont affichés dans la bibliothèque, ici, en plein désert.

De même cette prière :

« Mon Père,

je m’abandonne à vous,

faites de moi ce qu’il vous plaira.

Quoi que vous fassiez de moi, je vous remercie.

Je suis prêt à tout, j’accepte tout,

pourvu que votre volonté se fasse en moi,

en toutes vos créatures.

Je ne désire rien d’autre, mon Dieu.

Je remets mon âme entre vos mains.

Je vous la donne, mon Dieu, avec tout l’amour de mon coeur.

Parce que je vous aime,

Et que ce m’est un besoin d’amour de me donner,

de me remettre entre vos mains, sans mesure,

avec une infinie confiance,

car vous êtes mon Père. »

Cette volonté de ne plus vouloir mais d’être voulu, de s’effacer pour ne se faire qu’instrument, est un renoncement à soi. Il m’apparaît si entier que je le vois comme abdication complète de la liberté qui fonde l’homme. Cette humilité est grande, profondément respectable, elle est celle d’un saint, mais je n’y puis souscrire. Il y a une sorte de masochisme à s’annihiler ainsi volontairement, à se complaire dans le refus de tout vouloir, comme dans l’attante de « l’autre » monde. Pour moi, un père n’est pas là pour dévorer ses enfants mais pour les aider à grandir. Encore faut-il l’avoir connu durant son enfance et Charles de Foucauld est resté marqué de ne l’avoir point connu. Mais il faut n’aimer pas la vie pour la redonner à ce point à son créateur…

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Dîner sympathique

Article repris par Medium4You

Il fait froid, la neige menace, le climat ne se réchauffe que chez les écolos. Lançons donc une invitation aux amis. Durant les fêtes, c’est de saison. Ce sera un repas chic.

Nous commencerons par un apéritif au champagne et foie gras, histoire de mettre en bouche les papilles et de lancer la conversation. Rien de tel que les bulles dans le verre (pas en bourse !) et la douceur du gras parfumé (sur la langue) pour faire pétiller les idées et rendre les mots plus doux. Contrairement aux idées reçues de ceux qui n’ont jamais essayé mais préfèrent s’en remettre au scolaire des profs de cuisine, le champagne va très bien au foie gras. Il opère par contraste, râpeux contre glissant, acide contre douceur, la longueur en bouche accompagnant la gorgée. Évitez le pain d’épice pour les toasts, j’ai préféré le tout bête pain de campagne au levain, coupé en fines tranches et grillé, avant d’en tartiner le foie gras.

En entrée, la mousse au fenouil, avec crevettes d’accompagnement pour la saveur. Mixer du fenouil blanchi avec une cuillérée de pastis (1 bulbe pour deux personnes), ajoutez par personne un jaune d’oeuf et son blanc monté en neige (après refroidissement), de la crème fleurette montée en chantilly et deux feuilles de gélatine. Laissez au frigo deux heures au moins. C’est doux et délicat, vous verrez.

La résistance opère sur la volaille. Continuité des saveurs, un poulet au vin jaune poursuit bien la lancée apéritive. Rien n’est pire que le choc de goût entre ce qui commence et ce qui vient. Imaginez des horreurs comme des toasts aux anchois et du pastis, par exemple, de quoi vous massacrer les papilles pour la suite ! Non, je n’ai rien contre les mets du sud, mais ils doivent être mis en harmonie avec la suite. Avec l’apéritif violent, pourrait suivre un bar grillé et un tian de poivrons, aubergine, tomate – là, pas de mise à mal. Mais ce n’était pas mon choix du dîner.

Le poulet au vin jaune doit longuement mijoter pour être savoureux. Le vin doit s’être évaporé aux trois-quarts pour perdre cette amertume qu’il peut avoir brut. Pour éviter de faire gras, j’ai choisi des filets sans peau plutôt que des cuisses ou un poulet entier en morceaux. Si vous laissez la peau, faites revenir les morceaux avant de dégraisser ; si vous utilisez comme moi des filets nus, évitez de les durcir en vous la jouant scolaire (faire revenir parce que c’est écrit dans les livres)… Pensez un peu tout seul : la chair du poulet est fragile (comme celle du lapin), si vous voulez qu’elle se parfume de la sauce, laissez-la telle qu’elle sans la raidir ! Donc une échalote émincée en fond de cocotte, les filets de poulet sans peau par-dessus, versez 40 cl de vin jaune et faites mijoter 40 mn. Pas de sel. Si vous êtes un malheureux accro, génétiquement tenu de consommer vos cinq kilos de sel par an en souvenir de la gabelle, salez aux deux-tiers de la cuisson. Pour ma part, pas de sel ; le goût du vin fournit la petite pointe nécessaire à le remplacer.

Préparez durant le mijotage vos morilles (ou autres champignons de goût). Une fois lavées si elles sont fraîches, éventuellement réhydratées selon les rites parce qu’on est fin décembre, mettez-les à cuire à feu doux dans une bonne dose de crème fraîche. Il faut qu’ils l’absorbent presque entièrement. Une fois les cuissons du poulet et des champignons faites, mélangez les deux dans le plat tenu chaud.

Vous pouvez, pour la variété de goût et pour l’œil, préparer un autre légume. J’ai choisi la douceur d’un mélange de navet jaune et de pomme de terre, cuits à la vapeur. J’ai accompagné ce met tout simple d’un mélange de poireau et d’oignon revenu au beurre, pour le contraste. Le tout se marie bien avec le poulet au vin jaune. Pour déguster, nous avons poursuivi au champagne, mais vous pouvez boire un vin blanc un peu sec, du genre Chablis ou côte du Jura.

Restons Jura avec le fromage, un Mont-Dore crémeux, servi dans sa boite à la cuiller. Il est accompagné d’une salade aux herbes avec une vinaigrette aux proportions inverses du manuel scolaire : deux cuillérées de vinaigre (de Xérès) pour une seule d’huile (de noix). Avec du poivre et éventuellement un peu de sel. Les herbes ont besoin d’être avivées. J’ai mélangé à de la laitue de l’estragon et de l’aneth (une botte à chaque fois). Cela change de la banalité. Vous pouvez évidemment remplacer une herbe que vous n’aimez pas par une autre, par exemple persil plat et menthe fraîche, ou coriandre et aneth.

Le dessert fut tout chocolat, cette fois acheté en pâtisserie, chez Mulot boulevard Saint-Germain (Pierre Hermé est excellent mais vraiment cher). Mais vous pouvez finir par une glace (bien que pas vraiment de saison), une crème brûlée ou une salade de fruits.

Tout cela nous a conduits de vingt heures à minuit, tranquillement, au gré des saveurs et des bons mots. Après tout il faut vivre. Comme pour le reste, autant le faire bien.

Je vous souhaite de bonnes fêtes et un bel appétit !

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Cascades de la côte sud d’Islande

Article repris par Medium4You

Ce matin, nous grimpons la falaise de palagonite. Nous avons vue sur la mer au large, sur la plage immense rayée d’une plantation d’oyats rectiligne, plus verte, pour fixer le sable. En face de nous, arrondi, le volcan Hekla puis, sur la droite, la blancheur du glacier Myrdalsjökull. La falaise recèle en ses creux des nids de fulmars. Les petits sont guettés par un grand labbe.

Nous nous arrêtons à Vik, joli village, pour des achats au N1, à al fois supermarché, station d’essence et boutique de souvenirs.

C’est là que les filles font provision de choses à rapporter (c’est marrant, pas les garçons…). Il y a des peaux de phoque, des pulls en laine, des statuettes de trolls, des figurines de dieux nordiques, des livres…

Nous allons à la cascade de Skogarfoss, très touristique et assez grandiose du haut de ses 62 m. La légende veut que le colon viking Thrasi y ait caché jadis son trésor. Un jeune garçon intrépide a voulu aller le repêcher et il a plongé nu sous la cascade, attaché à une corde. Mais l’eau tourbillonnante l’a tellement secoué dans tous les sens qu’il n’est parvenu qu’à agripper, à tâtons, qu’un anneau de coffre. L’endroit était trop dangereux pour que quiconque ait voulu recommencer. L’anneau est resté longtemps sur la porte de l’église, avant d’être depuis quelques années au musée de Skogar. Nous ne l’avons pas vu.

Toute une bande de 8-10 ans islandais accompagnés de quatre moniteurs grimpent le chemin escarpé qui conduit au balcon d’où l’on peut voir la chute aux deux tiers de sa hauteur. Un petit blond au col défait a des chaussures de montagnes un peu grandes pour lui et il a du mal à les lacer correctement car il reste le dernier, court derrière les autres, se fait mal au pied et doit être recueilli par un moniteur qui se penche sur son cas avant de suivre enfin. D’en bas, la cascade fait un bruit infernal et mouille autant que la pluie quand on s’approche trop près.

Autre chute d’eau de 65 m à Seljalandsfoss, sur la même route. Cette fois, la cascade est bifide et l’on peut même passer dessous. Nous n’y manquons bien sûr pas. Un sentier conduit dans les herbes grasses à une petite chute suivante, Gljufrabui. Nous sommes au bord du massif basaltique et toutes les eaux viennent du glacier Myrdal. Le sable, les alluvions, le recul marin, dégagent une courte bande de terre jusqu’à l’Atlantique à cet endroit, d’où la profusion de cascades. Devant la chute, un parking herbu qui sert aussi de camping sans commodités. Nous y pique-niquons pour la dernière fois. Il faut tout finir du jambon, du fromage en tranches, des harengs au vinaigre ou à la crème curry. Il n’y a que la soupe que nous pouvons laisser, en sachets elle se garde.

En face de nous, les îles Vestmann, à quelques milles de la côte, tirent leur nom des ‘hommes de l’ouest’, ses premiers habitants étant des Irlandais et des gens des Hébrides et des Orcades. Elles sont 18, dont la principale, Heimaey, est munie d’un petit aéroport. Elles servent de lieux de vacances et de week-end mais n’ont pas toujours été sûres : le 23 janvier 1973, la bourgade coquette de 5273 habitants a reçu sur la tête 10 millions de tonnes de tétra, des scories grosses comme des grains de suie. Le volcan Hellgafell, silencieux depuis 6000 ans, s’était réveillé. Il n’y eu qu’une seule victime – morte deux mois après. La coulée est épaisse de 40 m sur le tiers englouti du village, mais 4500 habitants vivent à nouveau sur l’île. La lave a été arrêtée par l’arrosage des hélicoptères américains de la base OTAN, formant une digue. Déjà en 1627, des pirates seldjoukides venus d’Algérie ont attaqué l’île, tué une quarantaine de personnes et emporté 242 autres, femmes, enfants et éphèbes, pour les vendre comme esclaves en Afrique du nord. L’esclavage d’Islam a été lui aussi une engeance. Au sud de cet archipel éminemment volcanique, pitons émergés d’une fissure sous-marine de 30 km, a surgie en 1963 l’île nouvelle de Surtsey. Elle a été conservée comme réserve naturelle où observer la colonisation végétale et animale.

Nous ne visitons rien de tout cela faute de temps. Mais le guide fait quitter au chauffeur la route principale en direction d’une bourgade de l’intérieur, Thorleifskot. Que veut-il donc nous faire faire ? Une dernière randonnée ? Le camion stoppe devant une petite église blanche, on nous invite à entrer dans l’enclos qui forme cimetière. « Retournez-vous, là, que voyez-vous ? » Nous voyons une pierre tombale où est inscrit Robert James Fischer. Cela ne nous dit pas grand chose, mais l’homme fut célèbre.

Bobby Fischer a été un grand joueur d’échecs du temps de la guerre froide. Poursuivi par la CIA pour avoir été illégalement jouer en 1972 contre Boris Spassky, dans l’URSS sous embargo, il a fini ses jours en Islande le 17 janvier 2008.

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René Hardy, La route des cygnes

Lorsque j’avais quinze ans, élevé avec Ulysse le rusé Grec et Roland neveu de Charlemagne, j’ai découvert Erik le Rouge et son fils Leif l’Heureux. Les sagas scandinaves des Vikings ont alors compté autant pour moi que l’Odyssée et les combats des preux. Cette période, autour de 1968, était de jeunesse et de redécouverte. Il fallait secouer les vieux classiques en histoire, la doxa marxiste à l’université et le gaullisme devenu lourd en politique. ‘La route des cygnes’ appartient à ce mouvement de renaissance. Il romance en douze veillées le conte de l’exploration vers l’ouest des marins nordiques vers l’an mil, tandis que l’Europe continentale se rencognait frileusement en ses terres, châteaux forts et monastères, dans l’attente de l’Apocalypse. Je me dis, en 2010, qu’il y a peut-être une leçon à tirer pour aujourd’hui.

J’ai dévoré ‘La route des cygnes’ durant les fêtes de Noël, en 1970. Les douze nuits les plus sombres de l’année sont propices à rêver d’ailleurs et d’avant, à écouter une geste qui galvanise pour l’année à renaître. En ce 21 décembre, jour de l’hiver, c’est l’occasion !

Tout commence par la mort du vieux Thorvald dans sa ferme, à vingt jours de mer du pays à l’est des vagues, ainsi qu’on appelle l’Islande. Banni de Norvège par le parlement des hommes libres, le jour de Thor, le vieux chef de clan était allé explorer l’île de glace et de feu vers l’ouest, où des ermites irlandais s’étaient déjà établis pour rêver à Dieu tout seul. Foin de bondieuseries ! Thorvald était païen et faisait deal avec les dieux avisés, commerçants et guerriers. Lui était plutôt fermier et il avait laissé l’en-haut choisir sa terre en jetant ses bois de lit gravés à la mer. Il s’était établi là où les courants et les vents (messagers des dieux) eurent touché la terre.

Le vieux Thorvald meurt, mais reste après lui son fils valeureux Erik. Il est dit le Rouge à cause de sa chevelure rousse flamboyante (tout comme Daniel Cohn-Bendit). Je note qu’Erik est né exactement mille ans avant moi, l’année 955. Il a dix-neuf ans lorsque meurt son père et qu’il devient majeur, chef de clan. Tout comme moi qui devint majeur sans le savoir, un beau jour de 1974, lorsque le nouveau président Giscard fit voter la majorité à dix-huit ans. J’aime à trouver ainsi des correspondances, elles donnent du présent à l’aventure passée.

Erik le fermier se marie l’année suivante et naît de suite un fils, Leif. Naîtront de lui encore deux fils, Thorvald et Thorstein, puis une fille avec une concubine, Freydis. Tous ses enfants sont différents, seule la fille dernière née lui ressemble, en moins sage. Leif sera le plus avisé. En 981, poussé par « la gauche au pouvoir » en Islande, ces jaloux dont le ressentiment provocant l’amènent à combattre bien malgré lui, Erik est banni pour meurtre de l’Islande. Qu’à cela ne tienne, il fait comme son père et part encore plus à l’ouest. Il découvre le Groenland, cette terre verte à laquelle il donne son nom. Le climat était plus chaud qu’aujourd’hui (eh oui) et entre les glaciers s’étendent des pâturages. Erik établit des fermes, revient en Islande et galvanise des colons qui le suivent.

Son fils Leif ira plus loin encore, découvrant le Canada, Terre-Neuve et ce qui deviendra la Nouvelle Angleterre. Il n’établit que des campements d’été pour ramener le bois, le raisin séché et les fourrures. Car la terre américaine est plus belle encore que l’Islande, plus chaude que la Norvège. Helluland (terre de glace), Markland (terre du bois) et Vinland (terre du vin) seront les trois établissements vikings au nord de l’Amérique. Les marins sur leurs ‘cygnes’ suivront les vents et les courants dominants pour joindre l’Islande au Groenland et au Canada, mais il fallait oser. Parfois la coque en bois est taraudée de vers lorsqu’elle a été remisée hors du flot trop longtemps. Et c’est le naufrage. Il faut choisir qui survivra sur le canot qui ne peut les contenir tous. Mais nulle anarchie : tous acceptent le sort qui les désigne.

C’est que le monde viking n’est pas encore chrétien, Erik le Rouge naît justement à la conjonction des croyances. Son fils Leif se convertira, mais pas lui, qui reste fidèle à Thor, le dieu guerrier au marteau à double tête. Les relations humaines des paysans-guerriers vikings horrifient les moines en robe qui se pâment de terreur devant la femme, la bataille et la boisson. Mais elles sont bien belles et bonnes, ces relations humaines : fidèles, chaleureuses, hardies. L’auteur prend un malin plaisir à provoquer les missionnaires chrétiens qui assistent à ses veillées, en l’an 1477, décrivant les combats d’honneur ou le désir pour Asa Longues cuisses ou la fière Feydis qui combat les indigènes Algonquins seins nus et longue épée franque à la main. La cabale des dévôts fera interdire par l’évêque de raconter ces payenneries !

D’où le juste retour à l’autonomie que sera le protestantisme pour tous les pays marginaux d’Europe, de l’Allemagne à la Scandinavie en passant par l’Angleterre. Le césarisme à prétentions totalitaires de l’Église de Rome restera insupportable à tous les peuples non latins. Cela dure encore avec la méfiance envers l’État et tout ce qui est supranational. La liberté ne se marchande pas, disent les libéraux !

1477 n’est pas choisie par hasard : c’est la date où Christophe Colomb fait escale en Islande pour consulter les vieux marins et les manuscrits des scaldes. Il veut trouver la voie vers la Chine par l’ouest et, pour lui, ces terres découvertes par les Vikings quatre siècles avant lui sont plutôt un obstacle !

Reste une geste en douze chapitres qui se lit aisément. Elle emporte l’imagination sur les faits réels d’il y a mille ans. Même si le livre n’est pas réédité et son auteur bien oublié, on le trouve encore d’occasion. Lisez donc cette passionnante Odyssée du nord, votre esprit s’ouvrira.

René Hardy, La route des cygnes, 1967, Robert Laffont, 437 pages, occasion 15€

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Jacqueline de Romilly faisait vivre la Grèce antique

Article repris par Medium4You

La doyenne de l’Académie française vient de s’éteindre à l’âge de 97 ans. Elle laisse la trace d’une éducation classique, au sens noble du terme, sens bien vieilli aujourd’hui. Elle a milité toujours pour que vive la Grèce, l’antique, ce pays vivace tourné vers le présent, vers l’aménagement politique de la cité et vers le bien vivre. Coincés qu’ils étaient entre la civilisation du mausolée et celle du monastère, entre l’Égypte éternisant la mort en cette vie et le catholicisme tout entier tourné vers l’au-delà, les Grecs étaient la lumière.

Heureusement pour nous, la Renaissance vint, qui fit redécouvrir la grande santé du corps, les élans du cœur et la logique de raison. Dans ‘Pourquoi la Grèce’, paru en 1992, Jacqueline de Romilly décrivait à merveille ce souffle léger de la liberté et l’amour de l’humain tel qu’il est, mesure de toute chose. L’historienne note « un surgissement extraordinaire », une pensée qui s’aiguise et, avec Homère « une densité intemporelle ». Le Vème siècle grec (avant JC) a eu « une influence incroyable » dans l’histoire de l’humanité. Ce siècle athénien a inventé la démocratie et la réflexion politique. Il a créé la tragédie et, en moins de cent ans, a vu se succéder trois auteurs immortels : Eschyle, Sophocle et Euripide, portés par leur société. Ce même siècle a donné forme à la comédie avec Aristophane, a inventé l’histoire comme objet d’étude scientifique avec Hérodote puis Thucydide. Il a vu la construction de l’Acropole et les statues de Phidias. Il a été le siècle de Socrate…

Le philosophe condamné pour pédophilie en son temps (il subvertissait les jeunes gens !) s’est suicidé à la cigüe. Mais Socrate, dans les dernières années de ce fameux Vème siècle, a formé les jeunes Platon et Xénophon, et ces disciples des Sophistes qui venaient d’inventer la rhétorique. Une nouvelle médecine fondée sur l’observation et l’expérimentation a vu le jour, sous Hippocrate.

Quel effort vers l’humain ! Quelle tension vers l’universel ! Les ruines de marbre comme les statues de pierre nue émeuvent encore, surgies de deux millénaires et demi. La fierté du maintien ne va pas sans pression d’un irrationnel volcanique qu’on sent dans l’inquiétude des yeux ou l’infime raidissement des muscles. La Grèce antique n’est pas l’idéal d’un monde hors du nôtre, peuplé de dieux, mais le naturel humain d’ici-bas tendu vers l’harmonie. Bien vivre, c’est être en équilibre. Ne pas nier les forces souterraines des instincts puissants et des passions délirantes mais les maîtriser par la raison, tels des étalons sous la poigne du dompteur. C’est un effort de chaque jour. D’abord une conquête de l’âge tendre vers l’âge adulte, d’où l’importance accordée à l’éducation du corps, de la raison et de l’âme avec les sports guerriers, la logique dialectique et la musique ou les mathématiques. Ensuite un effort adulte pour être à l’aise dans son existence : heureux dans sa cité, avisé en affaires, soucieux du droit et de la justice.

L’effort constant mène au tragique car des ombres venues de loin et du profond remettent en cause sans cesse l’élan vers la lumière. « La tragédie naît et meurt avec le grand moment de la démocratie athénienne » p.185. Elle participe du même mouvement fondamental que l’éloquence, la réflexion politique ou l’histoire. Le tragique est lucide, il n’a pas la froideur du penseur qui deviendra scientifique et qui croira tout savoir. D’où ces délires de la raison des départements carrés de notre Révolution, du positivisme technocrate qui sévit encore et des subprimes financières. Bercé trop longtemps aux téléologies platoniciennes et bibliques, nous avons oublié que le monde est tragique. Le mérite de Jacqueline de Romilly est d’ouvrir la Grèce à autre chose qu’à préparer le christianisme, ce que les écoles ont enseigné durant des siècles.

La tragédie conduit tout droit à la philosophie. Cette discipline est l’émancipation de l’esprit humain des superstitions et des injonctions cléricales dont le pouvoir se fonde sur la peur de l’au-delà. Plutôt que les discours habiles, masques des passions, Socrate pratique la maïeutique, la méthode critique qui apprend à penser par soi-même. Pourquoi la Grèce ? – mais parce qu’elle dit « liberté » ! Merci de nous l’avoir montré à la grande dame des lettres qui est partie.

Jacqueline de Romilly, Pourquoi la Grèce ? 1992, Livre de poche, 316 pages

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Phoques d’Islande

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Au débouché du lagon sur la mer, sous le pont de la route, des phoques jouent comme des gosses dans le courant. Des icebergs blancs et bleus sont déportés par la marée descendante vers le large et leurs aspérités au fond, qui résistent, créent de puissants courants d’eau qui font le bonheur des jeunes mâles. Ils se lancent dans le flot et nagent de tout leur corps, sautant comme des carpes, ondulant de la croupe en essayant de remonter la force. Puis ils se reposent comme des ados dans les zones de calme avant de recommencer. Sait-on que les phoques aiment la musique et qu’il faut chanter pour les attirer ? Tel est né le mythe de la sirène…

De petits icebergs libres se déposent sur la plage de sable noir et de galets. Le guide commente les roches éruptives et intrusives. Celles à cristaux invisibles se sont refroidies rapidement à la surface du globe, par exemple le basalte. Celles à cristaux visibles ont connu un refroidissement lent, dans les profondeurs, elles ne sont sorties qu’à la faveur d’une éruption ou par l’érosion de ce qui les recouvrait, par exemple le gabbro ou le granite. Le basalte est pauvre en silice, il en contient moins de 50%, mais il est riche en chaux. Il est très dur.

Ma vidéo des phoques jouant sur Dailymotion.

Nous pique-niquons face aux icebergs sous la bruine glacée. Puis nous allons boire un café au bar-restaurant-cartes postales du parking à touristes. Nous trouvons la cohue des mangeurs frigorifiés qui attendent que le ciel se découvre pour faire un tour en bateau. Une mère seule avec deux enfants, des Français. La fille à la blondeur et l’air languide des bords de Loire, un visage de roman de Balzac, elle peut avoir 14 ans. Son frère de 11 ans est dans le même ton, face ovale et traits fins, chevelure blond sable, je l’ai salué hier soir, de retour de randonnée. Ils étaient dans le même camp de Skaftafell. Un barbu bronzé, bonnet sur la tête, m’aborde. Je dois avoir l’air suffisamment baroudeur avec ma barbe de trois jours. C’est un Français lui aussi, dans la trentaine, qui me demande jusqu’à quelle heure partent les tours en bateau sur le lac ! Comme si je le savais, moi qui suis venu à pied par l’autre rive… Il trouve que le temps est trop brumeux pour partir tout de suite, mais n’aime pas attendre dans le bruit. Pourquoi donc voyage-t-il ? Ne sait-il pas s’adapter aux conditions qu’il trouve et faire son bonheur de la découverte de ce qui est ?

Nous reprenons le bus pour quatre heures de route vers le bourg le plus au sud de l’Islande, Vik i Myrdal. Il a quand même 300 habitants et sa plage est considérée comme l’une des plus belles du monde, protégée par le volcan Katla. Nous dormons tous à moitié, séchant de ce matin ou lisant vaguement les guides. Je m’aperçois que je ne me souviens même plus du premier jour de randonnée, d’où l’intérêt de prendre des photos et des notes ! La marche rythme le corps, apaise l’esprit. Sommeil, réveil, appétit se régulent selon l’effort et la fatigue. La machine physique va sans heurt et l’esprit est serein bien plus qu’en ville. Le contact permanent avec les éléments, la pluie, le vent, le soleil, maintiennent notre vigilance et font réagir le corps, régulant les fonctions organiques à notre satisfaction. Nous sommes faits pour cela, façonnés par des milliers d’années de nomadisme dans la nature.

Nous retrouvons le supermarché N1 de Kirkjubaejarklaustur pour un arrêt pipi. La boutique de spiritueux est cette fois ouverte, nous sommes dans les heures légales. Le rhum de Cuba est vendu 25€ la bouteille et le vin de Moselle à 15€. Il faut dire qu’il est présenté dans une jolie bouteille qui fait loupe sur une peinture régionale.

Il pleut toujours. Avant Vik, nous dressons un camp sauvage au pied de la falaise qui borde de loin la mer. Celle-ci est séparée de nous par le fameux estran de sable noir qui plaît tant aux plagistes. Les sardines de la tente mess, si dures à planter au pied du glacier, entrent dans ce sable comme dans du beurre.

Une Honda grise solitaire patiente au bout de la piste, juste avant le gué d’un petit ru. Ce sont trois Islandais qui reviennent d’avoir exploré le haut de la falaise pour contempler l’horizon. Ils ont eu besoin de solitude car la population de l’île triple en été et les Islandais se retrouvent noyés dans la masse des Germains, Latins et autres exogènes. L’Islande, pays des Vikings, apparaît comme une Norvège en plus vaste et plus libre, plus sauvage et plus dure aussi à vivre. Je comprends que l’endroit ait séduit leur individualisme et leur rude sensibilité. Le climat énergique tend la libido, la glace et le feu font contraste métaphysique, la variété des paysages et des couleurs incitent au pragmatisme. Ce milieu exigeant produit des enfants vigoureux, solitaires et un peu rêveurs. Manquent les relations humaines, pas simples avec les distances et la météo. D’où l’introspection, l’exploration poétique du monde intérieur.

Nous n’avons rencontré jusqu’ici que des commerçants dans les supermarchés, stations services, campings et chalets. Ici, ce sont trois vacanciers, une femme et deux adolescents. Ces derniers se tiennent par le cou, ils ont peut-être 14 ans, pas plus. Nous échangeons des saluts. Sont-ils de bons copains ou un garçon et une fille ? Les vêtements informes en raison de la température et de la pluie ne nous permettent guère de le distinguer. Ils ont l’air tendu, un peu perdu de ceux qui s’aiment, malgré leur curiosité pour notre présence incongrue. C’est beau l’amour, à 14 ans, sous le regard d’une mère. De dos, l’équivoque est levée : à la forme des fesses, ce sont un garçon et une fille.

La pluie s’arrête, mais le ciel reste encombré. Nous ne monterons pas sur la crête Hjörleifshofda ce soir. Un vent frais de sud-ouest souffle parfois. A l’abri, sur un panneau de bourg, il était annoncé cet après-midi 11°. Après une salade de tomates, de la morue frite et des pâtes, vient l’heure du chant. Le guide se lance dans une chanson islandaise qu’il a répétée à la guitare avec Robert cet après-midi. Robert lui a donné les paroles, mais pouffe de l’accent sur certains mots. Il se croit même obligé de quitter la tente pour rire à son aise, ne voulant pas vexer. Ainsi fonctionne la pudeur à l’islandaise. Au sortir de la tente, juste avant de se coucher, belle lumière sur la plaine, toutes les nuances de gris.

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Par creux et vagues à Tahiti

Du 10 au 12 novembre était la 19ème édition de Hawaiki Nui. C’est une course va’a (pirogues) de 130 km en 3 étapes : Huahine-Raiatea, Raiatea-Taha’a, et Taha’a-Bora Bora. Course de notoriété internationale puisque cette année encore, elle a accueilli plusieurs équipes étrangères.

Le départ est donné à 7h30 à Fare, chef-lieu de Huahine. D’habitude petite ville tranquille, lors de Hawaiki Nui le front de mer s’anime, vibre aux rythmes du pesage des va’a et des préparatifs.

La première étape conduit les rameurs au port d’Uturoa, ville principale de Raiatea. Les jeunes (Taure’ a) et les femmes (Vahiné) concourent chacun sur un circuit de 24 km juste après l’arrivée des séniors.

La deuxième étape, départ 9h, direction Tahaa. A peine 26 km pour les rameurs, c’est un sprint entre va’a. Les rameurs longent la côte ouest de Tahaa faite de baies échancrées. L’arrivée se juge au port de Patio, sur le versant nord du volcan. Taha’a produit les plus exquises des vanilles du monde.

Mais pas le temps d’aller visiter les vanilleraies de Taha’a, les rameurs se concentrent pour la dernière étape, celle qui les mènera à Bora Bora.  Il faut mériter les eaux cristallines du lagon ! L’arrivée des va’a s’achève sur le turquoise, le long de la plage de Matira, entre une haie de spectateurs qui n’hésitent pas à se jeter à l’eau.

Tous ceux qui ont vécu cette course sont unanimes à dire que la fin de course est un instant magique. Si les rameurs n’ont guère le temps d’admirer le paysage, de festoyer et de s’amuser aux escales, il n’en est pas de même pour les suiveurs et les touristes. Puisque le tourisme en Polynésie est fort souffrant, pourquoi ne pas proposer de suivre cette course avec, aux escales, des visites : la tournée des marae à Huahine, l’escalade du plateau Te Mehani Rahi à Raiatea, le monde de la vanille à Taha’a et une plongée ou un « snorkelling » dans le lagon de Bora Bora ? J’oubliais, les vainqueurs, comme l’an passé, ce sont les gars de l’OPT (P et T polynésiens).

Les six piroguiers de Shell  Va’a remportent la course de Molokai pour la 5ème fois consécutive. Sept équipes tahitiennes se placent dans le top 13 des 120 équipages. La pirogue O Tahiti Nui Freedom affronte des vents de près de 200 km/h et une houle de 6 m du typhon « Chaba » au nord des Philippines.

A Tahiti, tournage du film de Mathieu Kassovitz « L’ordre et la morale » dans les rues de Papeete et dans l’ancien hôpital Vaiami transformé pour l’occasion en gendarmerie. La ministre M-Luce Penchard déclare à son départ de Papeete que les jeux des hommes politiques de Tahiti lui donnent « mal à la tête ». Bénédiction du nouvel hôpital du Taone lors d’une cérémonie œcuménique en l’absence de Gaston Flosse, « père du projet ».

Météo France évalue le risque de cyclone à 24% pour la saison chaude dans laquelle nous sommes entrés. Il pleut, il pleut bergère, rentre tes blancs moutons. Ah ! cela n’a rien à voir avec le crachin breton. C’est un déluge qui dure des jours et des nuits sans arrêt. Un exemple, dans la maison ce jour, 28°6C, 83% d’humidité tandis que les gouttes ont masqué la montagne, plombé le ciel, que les coqs se sont tus et que tombe la pluie. Presqu’un temps cyclonique. Et aïe, les douleurs articulaires.

Matari’ii ni’a sont le lever des Pléiades, signe d’abondance. Les arbres généreux ploient sous le poids des fruits. Les mangues pullulent en ce mois de novembre. Après les abiu, les pommes-étoiles, voici les mangues. Alors plutôt que de les laisser pourrir, cartons de fruits pour ceux qui se présentent à la porte, fruits au petit-déj, salade de fruits au déjeuner ou au dîner… Certains fruits chutent pour le plus grand plaisir des merles, poules et coqs. D’autres sont attaqués à même l’arbre. Les volatiles ont une technique pour consommer les fruits tombés. Ils consomment la pulpe et ne laissent que peau et graine (noyau), voyez le travail des artistes, virtuoses du bec.

Le manguier de V. n’en peut plus, ses branches ploient sous le poids des fruits. Alors, c’est mangues tout le jour, sous diverses formes : tanches de mangues, mangues en salade, mangues en jus. Je vais passer la fin de semaine chez E. J’emporte un carton de mangues ‘Ohure Pi’o’ (cul tourné).  Quand je débarque chez E. avec mes mangues, sa cuisine regorge de mangues ‘Atoni’, certes une autre race – mais quand même ce sont toujours des mangues !

Désolée de ne pas vous en apporter, mais vous habitez un peu trop loin.

Nana, au plaisir.
Hiata

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Jules Verne, Deux ans de vacances

Lorsque j’étais enfant, j’aimais beaucoup Jules Verne. Parmi ses œuvres, « Deux ans de vacances », écrit en 1888, était l’une de mes préférées. Non que je n’aimasse point l’école, mais l’aventure me semblait une école plus réaliste de la vie. J’étais heureux de cette atmosphère de groupe, cette fraternité de bande qui régnait dans le roman. Jules Verne a bien rendu cet âge entre 8 et 15 ans.

Quinze préados et ados sont entraînés par la tempête durant leur sommeil hors du port d’Auckland où ils étaient amarrés, à 1800 lieues de là. Ils échouent sur une île déserte comme Robinson. Sauf qu’ils sont encore des enfants et qu’ils sont plusieurs. Sur ce thème, l’amoureux de jeunesse qu’est Jules Verne va déployer ses talents. Il a le sens de la mise en scène, le style enlevé qui ne craint pas les clins d’œil au lecteur, les caractères tranchés. S’ajoutent à ces ingrédients de base l’encyclopédisme « fin de siècle », l’hymne au savoir du positivisme d’époque et la morale patriotique de rigueur aux débuts de la IIIème République.

Le groupe d’enfants réunit ce que l’Occident produit de mieux à la fin du 19ème siècle : des Anglais, un Américain, deux Français. Plus un Noir de 12 ans, Moko, qui est mousse. L’aîné du groupe, Gordon, a 14 ans et est Américain. Ses deux seconds sont le français Briant et l’anglais Doniphan, 13 ans tous deux – donc en concurrence. Les autres gravitent autour de ces deux-là, les petits en faveur de Briant qui les aime et s’occupe d’eux, les autres en faveur de Doniphan dont ils admirent la prestance physique et l’aisance intellectuelle. Chacun des trois « grands » incarne à lui seul une vertu et manque des autres. Gordon est la prudence, Briant le dévouement, Doniphan l’intrépidité. Les caractères nationaux prennent des proportions métaphysiques. Le cœur, bien sûr, devant l’emporter à terme, « à la française ».

Gordon, l’Américain, est orphelin comme sa nation l’est de sa marâtre Angleterre. Self-made man, « esprit pratique, méthodique, organisateur », il a le goût « naturel » de fonder une colonie qui deviendra sa famille. Surnommé « le Révérend », élu premier chef démocratique de l’île, il est – à l’américaine – la religion et la loi. Il sera toujours le médiateur, en bon sens et raison.

Briant, le Français, est fils d’ingénieur, bourgeon idéalisé de l’auteur. Grand frère d’un petit Jacques trop expansif et turbulent, très protecteur avec les « petits », heureux de les voir rire, il est proche aussi du mousse qu’il respecte et protège « malgré » sa race (nous sommes fin 19ème). Peu laborieux mais intelligent, Briant assimile vite et retient fort. Il apparaît audacieux, entreprenant, adroit. Il est vif et serviable, vigoureux et plutôt rebelle. Toujours actif, bon garçon, débraillé, très inventif, il est l’idéal en herbe du Français positiviste qui croit en la Science.

Doniphan, c’est la morgue anglaise. Avec ses immenses qualités d’opiniâtreté, de stoïcisme et d’exemple ; et ses immenses défauts d’orgueil, d’excessive discipline et d’arrivisme. Fils de riche propriétaire de Nouvelle-Zélande, élégant, soigné, distingué, il se croit né pour commander. Intelligent et studieux, il tient à ne jamais déchoir. Son orgueil de caste le pousse à toujours être le meilleur, autant par désir de prouver que pour s’imposer. Impérieux avec ses camarades, il se croit – comme à l’époque – issu de la race élue pour guider les autres. Churchill s’en moquera un demi-siècle plus tard, ayant connu semblable enfance. Passionné de sport, très habile au fusil, il est intrépide par excellence, d’instinct chasseur et guerrier.

Comme à la scène, nous avons les trois nations incarnées dans un type : le prêcheur juriste (Gordon), l’entraîneur sportif (Doniphan), le politique sentimental et organisateur (Briant). De ces trois ordres, on voit le Français réduit au tiers-état par tradition révolutionnaire. La morgue aristocratique anglaise apparaît comme l’obstacle principal à la démocratie, vertu américaine et française. La bande est formée d’égaux sur l’île. Seuls l’âge et le savoir hiérarchisent les enfants – mais bien moins qu’à terre et que dans les pensions anglaises, puisque tous sont embarqués « sur le même bateau ». L’île (déserte) n’est qu’un bateau de terre ferme. La distinction de nature ou de classe cède le pas à la réalité des choses : les qualités humaines indispensables à la survie de groupe – dont Briant semble pourvu plus que les autres.

L’initiative enseignée dans les pensions anglaises, l’affectivité du tempérament français, le souci d’ordre de l’Américain orphelin, vont devenir les piliers de la colonie. « Que tous les enfants le sachent bien – avec de l’ordre, du zèle, du courage, il n’est pas de situations, si périlleuses soient-elles, dont on ne puisse se tirer. » Telle est la morale du livre, tirée dans les dernières pages, pour édifier les jeunes cervelles enfiévrées d’aventures. L’ordre Gordon, le zèle Briant, le courage Doniphan : tous complémentaires.

Briant, le « grand frère » de tous, est bel et bien « brillant ». Son nom n’est pas un hasard… L’histoire veut d’ailleurs que Jules Verne ait ainsi honoré le collégien Aristide Briand qu’il aimait bien et connaissait dans sa ville de Nantes (il deviendra 11 fois président du Conseil). Sa rivalité avec Doniphan, bourré lui aussi de qualités, suscite la passion du jeune lecteur. C’est dire si leur réconciliation est un moment fort du livre, au 22ème chapitre sur les 30.

Mais mon plaisir ultime, enfant, fut de découvrir sur un atlas que l’île Chairman où s’échouèrent les enfants existait bel et bien ! Elle porte le nom d’île Hanovre et est située dans un archipel au large des côtes sud du Chili, à 30 milles à peine du continent, au débouché ouest du détroit de Magellan.

Pourquoi les enfants d’aujourd’hui ne seraient –ils pas enthousiasmé comme je le fus, s’ils aiment encore lire ?

Deux ans de vacances en e-book

Jules Verne, Deux ans de vacances, en poche fac-similé collection Hetzel 5.22€

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Quelle faillite en Irlande ?

L’Irlande est un pays celtique anglo-saxon, dans l’Union européenne mais dont 49% des importations et  38% des clients sont américains et anglais. Un peu plus de 4 millions d’habitants, mais une importante diaspora aux États-Unis, au Canada et en Angleterre. L’Irlande est donc un pays libéral mais dans la zone euro, attiré par le dynamisme anglo-saxon mais hanté par l’anémie de croissance européenne.

C’est ainsi qu’il faut comprendre l’engrenage de la crise en Irlande. Elle est venue non de l’économie, à l’attractivité forte et à la productivité élevée, mais du système bancaire, mal contrôlé par le politique. Ce n’est pas le capitalisme qui est en cause mais la faillite des politiciens. Lorsque des relations incestueuses se nouent entre l’État et les banques, entre les politiciens et les riches, alors surgissent les problèmes.

L’Irlande était pauvre il y a vingt ans, émergeant tout juste de l’emprise coloniale séculaire du Royaume-Uni. L’Union européenne l’a aidée à prendre son essor, les fonds de cohésion communs finançant la modernisation des infrastructures et de l’éducation. Mais l’Irlande n’est pas restée passive. Elle a joué de son statut hybride, parlant anglais et adoptant la monnaie unique et les règlements européens. Ayant peu d’industries (à part le whisky et la bière…), l’Irlande a su attirer les grandes entreprises américaines par une fiscalité attractive. L’impôt sur les sociétés est passé de 20% dans les années 1990 à 12,5% depuis 2003 ; il apporte à l’État 10% de ses recettes. Les multinationales emploient directement 13% de la population active, sans parler des emplois induits (7% de plus). C’est dire si cette attractivité fiscale fait partie du modèle économique irlandais.

Le budget était bien tenu et la main d’œuvre qualifiée prenait tranquillement son essor. Le système libéral était sain.

La crise est venue de l’oligopole des trois grandes banques : Anglo Irish Bank, Allied Irish Bank et Bank of Ireland. Quand le marché local est étroit, les banques sont tentées de prendre des risques à l’étranger et dans d’autres secteurs. Les dépôts issus de la croissance rapide du pays ont été investis surtout dans l’immobilier, faisant gonfler les prix et les crédits hypothécaires. Lorsqu’on est gérant de fonds et promoteur en même temps, que l’on a l’oreille complaisante d’un gouvernement qui accorde des aides fiscales à l’immobilier, et que la zone euro vous offre des taux très bas sans rapport avec votre inflation interne, la bulle n’est pas loin. Personne n’a rien vu, rien voulu voir : ni Dublin, ni Bruxelles, ni l’OCDE, ni le FMI, ni les tests de résistance des banques. Ce « triangle toxique » entre politiciens, banquiers et promoteurs, le grand krach les a croqués !

La crise américaine des subprimes et la défiance des banques entre elles a fait grimper les taux et s’écrouler les actifs immobiliers. Le ralentissement d’activité n’a pas touché que le bâtiment, elle a entraîné du chômage et un surcroît de défauts de paiement. Le surendettement immobilier poussé par des crédits attractifs, rend la situation intenable. On estime l’endettement des seuls ménages à 100% du PIB du pays ! Faute politique, le gouvernement irlandais a garanti l’ensemble des dépôts et des prêts des établissements bancaires irlandais… pour trois fois le PIB. C’est donc le pays tout entier qui se trouve endetté pour longtemps, à cause d’une dérive de cupidité contre laquelle le système politique n’a rien fait. La nationalisation à 100% de l’Anglo Irish et de l’Allied Irish, à plus de 50% de la Bank of Ireland, ne sont que le constat d’échec du système politicien : la socialisation des pertes. Le déficit public a atteint 32% du PIB en 2010.

Devant ce laisser-faire, tout capitaliste conscient du risque va voir ailleurs : les dépôts dans les banques irlandaises ont fui, ce qui aggrave le problème, mais c’est bien normal. C’est au gouvernement irlandais, indigent à contrôler la bulle, de résoudre l’équation : recapitaliser les banques, assurer un moratoire sur les crédits des particuliers et faire remonter ses recettes fiscales… Pas simple !

Plan d’austérité intérieur avec coupure des dépenses et hausse des impôts, aide européenne, intervention du FMI, le système libéral ne peut se sauver qu’au prix de l’intervention collective. Mais comme ce n’est pas l’économie qui est en cause, seulement le système bancaire, inutile de jeter le bébé avec l’eau du bain, dans une Grande lessive à-la-française où « yaka » caporaliser tout le système. Les mesures libérales sont maintenues et accentuées : baisse du salaire minimum (à 7,65€ de l’heure), maintien du taux très bas d’imposition des entreprises, renégociation probable de l’accord avec les syndicats de la fonction publique, remise à plat fiscale et instauration d’une taxe foncière (qui n’existait pas).

La population râle et, dans le même temps, n’est pas prête à se diluer dans le marasme vieillissant des Européens avec leur croissance à 2% l’an les meilleures années contre 8% pour l’Irlande dans la décennie 2000. L’attractivité du territoire irlandais ne peut être que fiscale, faute d’autre chose (tourisme ou industrie). Le spectacle de l’Europe incapable d’une stratégie mondiale face à la Chine et aux États-Unis, inapte à répondre au chômage de masse persistant, n’incite pas les Irlandais à voir dans le modèle allemand ou pire, français, un quelconque attrait.

Contrairement au prurit administratif français du « tous pareil », il faut admettre que l’Europe est une mosaïque de peuples et de traditions différentes. Qu’on ne fera jamais une Franceurope comme en rêvent parfois l’UMP et le PS, tous deux jacobins, adeptes de gros impôts pour un gros État clientéliste (sans parler du FN et du PSG ou du PC). L’Irlande a raison de défendre son modèle économique, il n’a pas été si mal et l’Irlande se classe toujours au deuxième rang européen pour la productivité et la flexibilité. C’est toujours l’investissement des entreprises qui crée l’emploi, même en France. Si les politiciens avaient joué leur rôle, qui est de donner les règles et de contrôler, le pays n’en serait pas là. Ont-ils mieux réussi ailleurs ?

Ce pourquoi le prêt européen n’est pas la charité mais une aide sur sept ans et demi à taux double du taux d’emprunt allemand : 5,8%. Ce n’est pas vraiment un cadeau ! En contrepartie, le gouvernement irlandais conserve s’il le veut sa fiscalité attractive aux multinationales (88% des exportations irlandaises), à charge pour lui de trouver d’autres recettes. Et, comme il s’agit d’un pays démocratique où Dublin ne règle pas tout comme Paris, ce gouvernement-ci va remettre en jeu son pouvoir par des élections au printemps.

Mais l’exemple irlandais, bien plus pédagogique que le grec, pousse l’Europe à se remuer enfin. L’idée qu’un politicien est fait pour émettre des règles et les contrôler fait son chemin. La monnaie unique n’est un rempart que si l’on a confiance en elle. Les Allemands poussent à l’austérité, les Français à la régulation, et tous deux ont raison.

  • Est instauré un Mécanisme de stabilité européenne (rééchelonnement de dette, baisse des taux exigés, décote) qui aidera les pays à condition qu’ils fassent des efforts eux-mêmes et que le secteur privé participe aux pertes, au cas par cas.
  • La supervision bancaire sera renforcée et des tests de résistance des banques seront mis en œuvre chaque année sous le contrôle d’un organisme créé récemment : l’Autorité européenne de supervision bancaire.
  • Le Conseil européen a mis en place le 28 octobre dernier une surveillance macroéconomique pour évaluer les éventuelles faiblesses de chacun des pays membres.

Faut-il que la situation explose pour que les politiciens fassent enfin leur travail ?

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Icebergs en Islande

Au matin il fait gris et, très vite, il pleut. Nous sommes vendredi 13 et notre chance a été le soleil d’hier. Imaginons la longue randonnée sous la pluie !

Le bus nous mène jusqu’à la lagune glaciaire de Jökulsarlon où nous allons marcher sans sac. C’est dans ce paysage Groenlandais que nous mesurons combien l’équipement doit être varié en Islande. Les pierres volcaniques râpent les chaussures plus qu’ailleurs, l’alternance de soleil, de vent, de pluie, rendent les vêtements humides et nécessitent plusieurs couches ! Il faut un coupe-vent, une veste polaire et des sous-vêtements synthétiques qui sèchent vite. Le coton est à proscrire mais la laine est possible pour avoir chaud.

Curieusement, la lumière peut être vive, surtout lorsqu’elle est diffuse sous les nuages bas et les lunettes de glacier comme la crème solaire pour les peaux sensibles sont indispensables, de même que le couvre-chef pour les hommes qui se dégarnissent. Nous sommes tous revenus très bronzés de nos deux semaines islandaises, plus qu’en deux semaines de soleil breton !

Contre le vent une écharpe, des gants ou un col qui monte bien sont utiles, de même qu’un surpantalon. Ne pas oublier la housse de sac, avec lacets serrant, pour ne pas mouiller tout l’intérieur. La pluie, si elle est rarement diluvienne, est persistante et s’immisce un peu partout. La cape tient trop chaud, claque au vent (et peut se déchirer), elle encombre tous les mouvements. Elle est à réserver pour les pluies fortes, pas les pluies d’été en Islande.

Nous marchons vers le lac glaciaire profond de 200 m où le glacier Breithamerjökull déverse ses icebergs. Ils se cassent de la moraine à marée haute lorsque l’eau salée de la mer vient réchauffer le lac. Ils flottent sur 20 km². La glace y est plusieurs fois millénaire, grise de cendres ou bleue. Des scies diesel rompent le silence, ce sont des véhicules amphibies qui font visiter le lac aux icebergs aux touristes venus en voiture sur le parking à l’opposé.

L’oiseau grand labbe est agressif. Si l’on s’approche trop près du nid, il pique sur vous et se rapproche à chaque boucle si vous ne vous éloignez pas. L’imprudent se voit flanquer un coup d’aile, voire un coup de bec. Toujours regarder derrière soi quand il y en a dans les airs. Ces gros oiseaux ont l’air pataud de canards lorsqu’ils sont assis sur leur aire, en général sur un rocher plat où l’on voit l’orbe de leur ventre qui a creusé l’herbe. Mais quelques ossements subsistent au fond, qui ne sont pas petits : aussi gros que des os de poulet !

Vivent ici aussi des pluviers, des sternes et des eiders. Mais je vois une sterne poursuivre un grand labbe, qui ne demande pas son reste. Les sternes seraient-ils plus agressifs et plus rapides que les grands labbes ? Un eider a pêché un poisson qu’il a du mal à tenir dans son, bec. Il le livre aux petits qui tournent autour de lui et qui le déchiquettent.

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Faillite française

Combien de fois faudra-t-il le dire et le répéter pour que cela entre dans les caboches des technocrates – surtout de gauche ? Comparée à l’Allemagne, pays très semblable à elle depuis deux siècles, la France va mal. Aucun yaka ne peut renverser la vapeur. Il faut un rigoureux changement de mentalité pour adapter le pays au monde – et cesser de feindre une fois pour toute que c’est au monde de s’adapter à nos mœurs.

Jacques Mistral, directeur des études économiques à l’IFRI après une carrière comme professeur des universités, analyse la France au miroir allemand dans le dernier numéro de la revue ‘Le Débat’ (162, novembre-décembre 2010). Il m’a fait comprendre de façon lumineuse pourquoi les ères Mitterrand et Chirac m’ont toujours laissé mal à l’aise. Il s’agit du déni. Autant de Gaulle avait pour objectif de moderniser la France pour l’adapter au monde actuel, autant Mitterrand-Chirac ont joué en défense le pansement social qui consistait à protéger les Français du monde en leur disant ‘c’est pas grave’.

Mais, si, c’est grave ! Voilà pourquoi la France est en faillite et fait comme s’il n’en était rien.

L’Allemagne s’est redressée après le choc de la mondialisation et l’abandon du mark. La France s’est enfoncée malgré une démographie plus optimiste et la bénédiction de l’euro. Aujourd’hui, l’écart des modèles est criant : la France penche vers la Grèce dans la gabegie publique dépensière, tandis que l’Allemagne fait jeu égal avec les grands du monde pour son industrie. MALGRÉ la force relative de l’euro, la compétition internationale et les délocalisations !

Pourtant, ce n’était pas écrit, au contraire. « Il y a quelques chose de stupéfiant à constater l’absolu parallélisme, depuis 1870, des niveaux de productivité dans les deux pays, en 1913, 1950, 1973, 1989 et finalement aujourd’hui », analyse Jacques Mistral. Mais la part de l’industrie, qui n’est qu’à peine supérieure en Allemagne en 1870, creuse l’écart dès la première moitié du XXe siècle : elle emploie 45% de la main d’œuvre en 1973 contre 38,5% pour la France. L’économie allemande se spécialise pour un tiers de plus que la France dans les secteurs exigeant plus de capital. La conclusion de l’analyse est « que la France se singularise de très longue date par l’insuffisance de l’épargne des entreprises (le taux d’autofinancement de leurs investissements est actuellement tombé à un niveau très bas) et par les déficits publics récurrents. Ces deux points constituent la différence macroéconomique majeure avec l’Allemagne. »

Il y a une « préférence française pour la dépense » qui ne dégage pas les ressources complètes qu’exige la modernisation industrielle. Ce qui explique les dévaluations monétaires, véritables dopant de cette anémie en capital ! « En se bornant aux principales étapes, on retiendra les dévaluations du Front populaire puis celle de la Libération, celles de la décolonisation et de l’entrée dans le Marché commun, celles des Trente glorieuses et celles de l’Union de la Gauche et les dernières, celles d’Édouard Balladur. » Le mark vaut 1,23 franc constant en 1913 et 3,35 francs constant en 1998 !

Malgré cela, la croissance du PIB français est restée voisine de celui de l’Allemagne. C’est qu’il existe différentes variantes du capitalisme : libéral en Angleterre, coordonné en Allemagne et en Scandinavie, il est d’État en France. D’où l’influence chez nous de la politique. « En résumé, les années 1958-1981 sont une période où les réponses à la ‘contrainte extérieure’ ont été définies comme l’instrument d’une grande ambition nationale : réussir le pari européen. A partir de 1983 se développent les craintes face à la mondialisation et, pour faire bouger un pays devenu plus rétif, les gouvernements utilisent les ‘contraintes européennes’ comme levier d’adaptation. » La mue libérale de l’économie française sous les Socialistes post-1983 se double d’un dolorisme d’État qui victimise tous ceux qui sont touchés et s’engage dans l’éternel pansement public.  « Ce qui va progressivement engourdir le pays dans une sorte d’anesthésie sociale ». Le volontarisme gaullien échoue dans le toilettage du soin Aubry…

Tout ce qui permet d’adapter la France au monde qui change s’effectue désormais « en cachette », montre Jacques Mistral. « La gauche, sous la présidence de François Mitterrand, et malgré les positions dissonantes de Jacques Delors et de Michel Rocard, n’assumera jamais explicitement ces orientations qui seront présentées comme les inévitables concessions à une mondialisation qui, en bref, ‘n’autorise pas le progrès social dans un seul pays’. » Les gouvernements de droite sous Chirac « aggraveront ces travers en échouant, en 1995, à réformer la protection sociale avant d’adopter à leur tour la rhétorique de la fracture sociale. Dans un tel contexte, l’adhésion au moins tacite aux bienfaits de l’ouverture internationale s’effrite et la demande de protection ne cesse de s’étendre. » La gauche n’a pas voulu expliquer la modernisation, la droite y a renoncé (l’éternel abandon Chirac) « allant jusqu’à inscrire le principe de précaution dans la Constitution » !

Pourtant la vitalité démographique existe en France. Ce pourquoi la campagne présidentielle 2007 a fait naître un tel espoir d’ouverture au changement. Parmi les 500 premières entreprises mondiales, 27 sont françaises, à comparer aux 28 anglaises et 19 allemandes. En regard de ces atouts, la compétitivité de l’économie française se dégrade par répugnance à simplifier la bureaucratie des contrôles et des taxes ; le solde de la balance courante reste en déficit dans tous les secteurs, et surtout en zone euro ! Ce n’est donc ni la faute à la force de l’euro ni à la concurrence de la Chine : c’est bien de notre faute à nous si nous faisons moins bien que nos voisins concurrents. Cette faute est « l’excès de demande, la dégradation des coûts et le désordre des finances publiques. » Hausse de la consommation et coûts salariaux unitaires de +8% par rapport à l’Allemagne, envol de la dette publique. La France est bien cigale, à vivre au-dessus de ses moyens en endettant la génération suivante. Seule la monnaie unique a jusqu’ici évité la sanction…

« Pour une économie ouverte et en situation d’excès de demande, il n’y a qu’une politique qui autorise la progression du pouvoir d’achat, c’est celle qui mise sur une offre compétitive. » Les réformes de l’ère Sarkozy ont cherché à accroître la flexibilité (heures supplémentaires, simplification du licenciement). En même temps d’augmenter le potentiel de croissance (loi de modernisation économique, dotation aux universités). Mais les réformes ont été partielles et coûteuses pour acheter ‘la paix sociale’ ; elles sont donc peu efficaces à court terme et à reprendre à long terme – la dernière réforme des retraites est emblématique. La gestion des finances publiques « est certainement ce qui a le plus gravement compromis le déroulement de ce quinquennat », analyse Jacques Mistral. La dette structurelle augmente sans qu’existe, comme en 1958, une grande ambition nationale.

On parle retraite et sécurité alors qu’il faudrait plutôt mettre son énergie sur les emplois compétitifs de demain ! Hélas, la gauche ne propose aucune alternative crédible.

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Contre le Front national

« Qu’est ce qui justifie un tel mépris de ce parti, de ces militants ? C’est ça la vraie question de fond ! » Tel est le récent cri du cœur d’un jeune tenté par l’extrémisme lepénien. Cette interpellation est juste, il nous faut y répondre. Il n’y a de tabous que pour les croyants ou pour ceux qui ne savent pas quoi dire.

Marine n’est pas Martine, elle ne prend pas le ‘t’, mais elle en a le caporalisme. Elle proclame la priorité à la nation, État fort et protectionnisme. Cela veut dire abandonner l’euro, quitter l’Europe et autoriser (comme la Fed) la Banque de France à créer de la monnaie sur demande du gouvernement (« sortir de la loi de 1973 »). Les ennemis sont imaginés (version Épinal) et amplifiés par la propagande pour souder les militants. Ils sont clairement identifiés : le mondialisme (américain), l’islamisme (arabe) et les financiers (évidemment juifs, mais c’est subliminal).

Politiquement, les « totalitarismes » désignés par le Front national sont des idéologies cosmopolites issues des Lumières, de libérales à libertaires. Ces mauvaises idées voudraient débiliter l’identité française (essentielle, pas historique) pour la métisser d’immoralisme (mai 68), d’intolérance islamiste, de petits compromis marchands et d’allégeance à la toute-puissante Amérique du melting pot racial. Ces contraintes s’appellent donc traités européens, marchés financiers, euro, OTAN, world culture (Disney, Coca, McDo, rock, Hollywood…). Comme chez Orwell, « la liberté c’est la contrainte » ; dénoncer les traités et la coopération avec les autres nous laissera seuls – donc soumis à l’État total (vieux rêve fasciste issu des César romains, du Pape catholique et de la monarchie absolue louisquatorzienne). Le FN incarne une volonté collective de discipline dont la vertu s’incarne dans un chef. Il s’agit de substituer à la stagnation parlementaire, qui fait alterner le pouvoir d’une clientèle à l’autre, un destin de peuple homogène dont l’État est l’instrument. Tel était le fascisme mussolinien, tel reste le Front national français.

Économiquement, le prix Nobel d’économie français Maurice Allais est récupéré. « Les trois grands économistes qui m’ont de loin le plus influencé », disait-il, sont Léon Walras, Vilfredo Pareto et Irving Fisher. Lui qui se disait ‘libéral socialiste’ qu’a-t-il à voir avec le Front national ? Il a prôné une certaine forme de protectionnisme, a eu des doutes sur l’euro et préférait un jacobinisme tempéré et une confédération d’États plutôt qu’une Union européenne. Mais il était libéral – non par idéologie mais par rigueur scientifique. Il préférait nettement le marché à l’arbitraire inefficace du Plan des technocrates. Il a condamné les dévaluations politiques et la démagogie fiscale. Or le jeu de l’économie n’existe pas dans l’État organique : tout est soumis à la politique donc au parti au pouvoir. Quand il n’existe plus de traités, de Banque centrale indépendante et de contrats internationaux, tout passe par l’État, qui décide de tout.

Socialement, le Front national réunit les aigris. Les petits commerçants effarés de la concurrence des grandes surfaces, les petits agriculteurs exploités par la grande distribution, les petit-bourgeois effrayés par la petite délinquance, les plus de 65 ans angoissés par les incivilités, les 16-24 ans en concurrence pour les postes peu qualifiés, les redressés du fisc et les recalés des prêts bancaires. En bref tous ceux qui se sentent déclassés ou menacés dans leur existence péniblement acquise, ou à l’avenir incertain parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi. Le fond culturel du FN fait de l’homme un sauvage qu’il s’agit de discipliner par la contrainte collective pour lui faire servir le Peuple incarné dans l’État. La civilisation et son processus social n’est qu’hypocrisie, seuls comptent les rapports de force. Les fascistes sont des petit-bourgeois sérieux, durs à la peine.

En termes d’image de soi, chacun se compare à ses pairs et aux groupes sociaux immédiatement inférieurs. Il s’agit de se valoriser aux yeux des semblables et de se sentir légitime aux yeux des immédiatement inférieurs. C’est là où la haine des racailles, la peur des banlieues et l’alarme islamiste entonnent les trompettes populistes. Tout tourne autour, revient sans cesse à ces faits sociaux bruts. Ce sont de vraies questions, mais elles sont de société et de culture avant d’être ethniques. Il n’existe aucune « race gauloise », la France s’est peuplée de divers apports aussi bien germains que latins, celtes que vikings, avec nombre d’apports italiens, espagnols, polonais, russes, allemands et autres dès avant le XIXe siècle.

A ces interrogations légitimes sur l’identité, l’ascension sociale et l’avenir culturel, les élites bobos n’apportent pas de réponses. Elles vivent en ghetto, s’auto-congratulent dans les médias, font snobisme de l’existence jet-set et de l’art contemporain comme placement, méprisent les bons vieux auteurs littéraires, les chansons ou les peintres ‘pompiers’, dédaignent même de parler français au profit des anglicismes. En bref tout ce qu’aime bien le populaire. La bourgeoisie mêle la politique et les affaires et se reproduit en vase clos, écoles privées, lycées et prépas élitistes, grandes écoles et rallyes réservés. Mais les réponses du Front national sont simplistes : repli sur soi, xénophobie, protectionnisme, sortie de l’euro, les étrangers dehors…

La différence avec l’autre souverainisme, celui de De Gaulle saute aux yeux : le général déclarait Français tous ceux qui bâtissent la France debout, sans exclusive d’origines ; il avait pour ambition d’adapter la France au monde et pas de la replier sur son passé. Pour cela, il considérait le temps long et la géopolitique : le savoir-faire français (qu’il appelait la grandeur, on dit aujourd’hui les avantages compétitifs) et l’Europe de l’Atlantique à l’Oural dans un monde multipolaire.

Le Front national préfère une France du Maréchal où seule la terre ne ment pas (tous les autres investissements sont ploutocrates ou pire… juifs ! ce bouc émissaire de tous les maux). Des frontières hérissées de flics anti-immigrés, anti-capitaux et anti-marchandises chinoises, un ministère de l’Intérieur hypertrophié, des interdits partout et le triomphe de la Morale. Ce serait le retour à l’Ancien régime, si cher à ceux qui n’ont jamais accepté la révolution française. Or la France a un double héritage que tout patriote ne peut que prendre tel qu’il lui est transmis parce qu’il vit en 2010 et pas en 1780. Selon le mot de l’historien, le Français véritable « vibre au sacre de Reims comme à la fête de la Fédération ». Il y a d’autres réponses que celles du Front national aux vraies questions qui taraudent le populaire.

Il faut lire le ‘Gilles’ de Drieu la Rochelle, le ‘Qu’est-ce que le fascisme’ de Maurice Bardèche et les mémoires d’Albert Speer ‘Au cœur du Troisième Reich’ pour comprendre le conservatisme foncier de ce courant de droite qui se dit « révolutionnaire ». Leur révolution n’est pas celle des Lumières mais celle des astres. Nous sommes dans le 360° : hantise de la souillure, obsession purificatrice, retour aux origines fantasmées, régression foetale, éternel retour du même, rencogné sur le cocon social-national. Surtout pas de progrès mais l’essence des choses, l’inné des êtres et les ordres professionnels figés, au service d’un État total.

C’est ça la politique, rien à voir avec l’objectivité, la science, la vérité ou même le bon sens. Nous ne vivons tout simplement pas dans le même monde.

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Sur le Kristinartindar du Vatnajökull

Le camp s’éveille, lentement. Il y a la queue aux toilettes mais nous en trouvons d’éloignées où il y a moins de monde. Nous partons dès 8h45 pour éviter la foule qui fera le même itinéraire balisé que nous.

Nous montons sur le verrou glaciaire jusqu’au col du Kristinartindar, à 1126 m. Quatre heures de montée nous mènent jusqu’au pique-nique, à 1037 m. Notre approche est lente parce que le sentier est fort caillouteux, du style à vous faire faire un pas en arrière pour deux en avant. Le pierrier le plus raide est juste avant le col !

La langue glaciaire s’étend devant nous. Elle paraît étroite vue de haut, mais la carte nous révèle qu’elle est large de plusieurs kilomètres ! Le glacier se fissure longitudinalement dans la pente et transversalement sur les bords, en fonction des frottements de la glace.

Un couple de Danois de la soixantaine vient pique-niquer non loin de nous, de vrais montagnards avec le visage buriné et le matériel. Ils déballent réchaud et casseroles alu pour un repas chaud comme chez eux. La femme, qui parle un peu français, me demande de faire une photo d’eux avec leur appareil.

Cette « longue » randonnée qui en inquiétait certains, se révèle moins fatigante que celle il y a deux jours. Il y a surtout moins de montées et de descentes successives avec un objectif visible et un peu d’entraînement en plus.

Mais la descente de huit kilomètres vers la vallée de Morsardalur est pénible sous le soleil. Du pierrier pentu qui descend du col, le chemin se fait presque plat, serpentant jusqu’à l’autre glacier, son verrou et ses cascades, sa rivière et ses flancs verts. La grande cascade de Svartifloss est entourée d’orgues basaltiques.

Puis le chemin devient désertique, caillouteux et interminable. Il finit par finir sur une crête qui domine la plaine de lave déblayée déjà par le volcan Laki au XVIIIe siècle avant le récent rabotage de 1996.

Mais le sentier n’aboutit pas encore. Ce n’est que lentement qu’il s’incline vers la forêt naine d’aulnes et de lentisques, bien agréable à voir mais qui ne donne pas d’ombre à moins de ramper. Si tu es perdu dans la forêt islandaise, dit le dicton, lève-toi ! Quelques campanules ajoutent leur tache mauve et vive aux pissenlits. Le chemin de descente est différent de celui de la montée pour éviter, dans les deux sens, le troupeau des touristes dilettantes en sandales. Il est aménagé de marches en bois transversales tous les deux ou trois mètres en fonction de la pente. Cela pour retenir la terre et les pierres lors des grandes pluies.

Nous arrivons enfin, après 8h30 de balade, sous le soleil qui cuit et déshydrate. Pas un nuage au ciel ! Le camping est presque vide parce qu’il n’est que 17h. Il se remplit vers le soir par l’arrivée de mobil-homes familiaux tout frais, prêts pour la promenade du lendemain. Il y a surtout des Allemands et des Hollandais qui, tous, bronzent au soleil qui descend, les gamins jouant au foot le torse nu – mais en pantalon, signe de la montée de la pudeur due aux islamistes, et aux nouveaux intégrismes chrétiens en réponse dans toute l’Europe.

Le dîner est ce soir facile à préparer mais long : du gigot d’agneau au barbecue et des pommes de terre rôties dans la braise sous papier alu. Deux gigots suffisent largement pour douze. Ils cuisent en 1h30 sur l’un des barbecues disséminés dans le camp à disposition des usagers. Les gigots ont été enduits d’une sauce à l’ail pour l’un et à la moutarde pour l’autre, occasion de goûter des deux préparations.

Nous allons voir les 10 mn de film documentaire sur l’éruption de 1996 dans la boutique de souvenirs du camping. Les images sont impressionnantes sur cette force de nature, mais la musique d’épopée et le commentaire en anglais empli d’optimisme à l’américaine laisse dubitatif. On chante l’homme contre la nature.

A la nuit qui tombe, trois gros 4×4 islandais viennent ronfler à nos portes. Vont-ils se mettre juste derrière nous alors qu’il y a un grand terrain vide un peu plus loin ? Certes oui, c’est l’amour de la vie en communauté ! Comme nous faisons exprès du bruit en chantant, criant et tapant sur des casseroles pour les inciter à aller un peu plus loin, Kinder surprise ! Un bambin de trois ans vient soulever par curiosité le bas de la tente pour montrer son auto. Un petit Islandais qui n’a froid ni aux yeux ni au reste car il est en tee-shirt.

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