Enfin le cottage de Milton. Dans la rue qui y mène, un panneau danger pour les conducteurs montre dans un triangle blanc bordé de rouge, deux vieillards à canne. Cela change des enfants courant vers l’école mais dit bien l’âge des touristes qui vont visiter le cottage… Nous allons découvrir un auteur peu connu, mais qui a eu une grande influence sur la littérature anglaise comme sur l’art et la façon de penser.
John Milton (né le 9 décembre 1608 et mort le 8 novembre 1674) était un poète, pamphlétaire et fonctionnaire anglais, considéré comme l’un des plus grands écrivains de la langue anglaise. Son œuvre la plus célèbre, Paradise Lost (1667), est un poème épique en vers libres qui explore la chute de l’homme, la tentation d’Adam et Ève par Satan, et leur expulsion du Jardin d’Éden. Il a également écrit Paradise Regained et Samson Agonistes. Milton était un défenseur de la liberté d’expression et de la presse, comme en témoigne son traité Areopagitica de 1644. Cet ouvrage a inspiré le Premier amendement de la Constitution américaine. Il a été le premier à utiliser le vers libre en dehors du théâtre ou des traductions et a inventé des mots de la langue anglaise comme debauchery, typography, exhilarating, airborne, satanic, self-desillusion, well-balanced, civilising, stunning, et beaucoup d’autres. Il a servi comme secrétaire pour les langues étrangères sous le Commonwealth d’Angleterre. Milton a étudié à Christ’s College, Cambridge, et a voyagé en Europe, rencontrant des intellectuels comme Galilée. Ses œuvres politiques et religieuses sont souvent controversées, et il a soutenu le républicanisme. Sa vie a été marquée par des tragédies personnelles, notamment la perte de sa vision en 1652 et des tensions familiales. Il est mort en 1674 à Londres et est enterré à l’église St Giles-without-Cripplegate. Son héritage littéraire reste immense, influençant des écrivains comme William Blake, Wordsworth et T.S. Eliot.
John Milton n’a passé que trois années ici, mais c’est à cet endroit qu’il a écrit son œuvre qui reste : Le Paradis perdu et le Paradis retrouvé. Le jardin d’Éden a pour l’auteur des aspects de campagne anglaise, la même qu’il arpente lors de ses promenades. La maison est petite, toute de briques rouges avec une cheminée extérieure qui prend sur la rue. Les pièces étroites sont basses de plafond pour avoir moins d’espace à chauffer. L’intérieur est sombre, ce pourquoi le jardin derrière, dès le printemps venu, éclate de lumière et de vie. La verdure s’y épanouit, comme l’espoir de l’homme. Une chaise paillée à haut dossier, réputée être « le fauteuil » de Milton, des tableaux dont un représente un Comus débauché, à demi-nu dans la forêt, devant la Dame du drame que Milton a écrit pour le comte de Bridgewater et autres titres en 1634 – joué au château de Ludlow avec les propres enfants du sire, dont sa fille de 15 ans. La Dame est délivrée, vierge, des rets du dieu des réjouissances populaires Comus, ce qui fait de cette pièce un ode à la chasteté. Un portrait de John Milton à 10 ans par Cornelis Janssen ; un autre à 21 ans par Benjamin van der Gueht.
FIN
D’autres voyages sur les traces des grands écrivains anglais sont programmés (je ne suis pas sponsorisé) :
Londres, le Kent et trois siècles de génie, de Shakespeare à Virginia Woolf, avec Charles Dickens, Virginia Woolf, Shakespeare, Chartwell résidence de campagne de Churchill, Bateman’s maison de Rudyard Kipling, Penshurst Place demeure ancestrale du poète élisabéthain Philip Sidney
Lacock est un charmant village, conservé dans son jus et administré par le National Trust. L’héritière a donné l’ensemble, terre et village, pour éviter les droits de succession. Des œufs de Pâques ornent en couronnes les maisons. Des œufs à Lacock, c’était couru. Les rues offrent leurs cottages bien anglais, en pierres grises. Dommage que les voitures garées tout le long du trottoir gâchent la perspective. Mais les occupants sont des gens riches et influents qui ne supporteraient pas de laisser leur véhicule dans un parking à l’entrée du site.
L’endroit sert aux tournages de nombreux films et séries, Harry Potter, Downtown Abbey. Il fait soleil mais très frais. En revanche, si vous voulez connaître la température de la journée, observez les kids. Si les jeunes garçons sont déjà en short et chemisette à col ouvert le matin par 8°, nul doute qu’il fera quelques 20° une fois l’après-midi commencée. Nous en voyons plusieurs spécimens, ce dimanche, qui effarent les grand-mamans venues de France. « Ils ne sont pas frileux ! » Ce sont de petits britanniques. Un jeune jardinier du Red Lion officie déjà en short et tee-shirt, à arroser les bacs de fleurs devant la façade.
Tour dans les rues, photos, visite des boutiques, tour au pub. Mais le Red Lion sert aussi d’hôtel et ne peut servir un thé à une vingtaine de personnes à la fois.
Bus pour Chalfont St Giles, où sera le déjeuner – compris ; il se situe à la Merlin’s Cave et se compose d’une cuisse de poulet au Yorkshire pudding dominical, avec ses légumes, pommes de terre, carotte, panais, verdure. Un crumble pomme et rhubarbe en dessert, dommage qu’il soit submergé de crème « anglaise » détestable. J’observe une famille venue pour le déjeuner du dimanche. Il y a le père et la mère, mais aussi la une grand-mère et deux enfants, une petite-fille et un garçon d’environ 12 ans. Il est très roux, la peau très blanche, sur-vêtu d’un T-shirt et d’une veste fermée jusqu’au cou. Sa mère a peur qu’il prenne froid mais, comme tous les gamins, il n’adapte pas sa vêture à la température. Il sort habillé une fois pour toute, et n’enlève rien lorsqu’il entre dans un endroit plus chaud. Il s’ennuie mais ne dit rien. À la fin du repas, il se lève et dit quelque chose à sa mère, une petite bourgeoise blonde insignifiante. Celle-ci semble refuser. Le gamin s’exclame alors : « why ? ». Elle réitère son opposition et il répète une fois de plus : « but why ? ». Peut-être voulait-il seulement aller faire un tour, mais c’est « non ». C’est un petit mâle qui a besoin de s’affirmer face à sa mère et aussi parce qu’il est l’aîné. Lorsqu’il va aux toilettes, je note sa démarche chaloupée de pré-viril. J’ai toujours de l’empathie pour les familles et les relations qui se montrent.
Nous avons deux heures de bus vers Bath, la ville d’eau. Nous déposons nos bagages au Hampton by Hilton, l’hôtel quatre étoiles de la même chaîne que les précédents. Nous effectuons ensuite une promenade à pied. Bath est la ville de Jane Austen, elle en parle dans Emma : « Pendant mon séjour à Bath j’ai été à même de constater des cures merveilleuses. D’autre part, les avantages de Bath pour les jeunes filles sont connus ; ce serait un excellent milieu pour vos débuts dans le monde. » Nous ne sommes plus des jeunes filles.
Nous montons vers le Circus, une architecture palladienne avec trois arcs de cercle, les bâtiments sur trois niveaux ornés de colonnes doriques, ioniques, corinthiennes. Il y a du soleil mais du vent, il fait chaud à l’abri des froids exposés. Un gamin blond de 10 ou 11 ans en chemisette blanche ornée de citrons, au col ouvert, vend de la citronnade au pied de son immeuble. Il n’est pas frileux et se fait un peu d’argent en ce samedi ou beaucoup de promeneurs circulent.
Le Crescent, au sommet de la colline, devant une pelouse et un parc, se présente comme un demi Circus, un demi-cercle aux 140 colonnes. L’architecte John Wood l’a créé en style géorgien. Nous visitons justement un jardin géorgien dont l’architecture est proche du jardin à la française, avec ses massifs de buis bien taillés. Des fouilles de 1985 ont révélé un jardin de 1770, restauré en 1990 selon les sources documentaires. Les plantes étaient semées comme des curiosités pour elles-mêmes, non pour l’effet qu’elles donnaient dans l’ensemble. On privilégiait les parfums et les fleurs doubles, les arbustes et les plantes annuelles.
Nous redescendons par les rues animées, passons devant le plus ancien pub de Bath, datant de 1713, à l’enseigne politiquement incorrecte de Saracens Head, la tête de sarrasin. Charles Dickens y aurait écrit les Pickwick Papers. Le pont Pulteney aux trois arches supportant des boutiques incorporées comme à Florence, est très couru par les touristes. Sous ses pierres coule la rivière et son déversoir. Au bord de l’eau, des jeunes sont assis sur la pelouse. Nous avons marché peu près deux heures dans la ville. Nous sommes samedis et les Anglais ont sorti leur kids, mais nous n’en voyons pas tant que cela, à croire qu’ils n’en font plus.
Au village de Stowey, nous devons attendre que le musée ouvre car nous sommes arrivés trop tôt. Le cottage est situé dans une petite rue qui descend vers le centre. Nous nous qui promenons un peu. Une église arbore sur son clocher un coq très français.
Samuel Taylor Coleridge (1772-1834) était un poète, critique littéraire, philosophe et théologien anglais, cofondateur du mouvement romantique en Angleterre et membre des « Lake Poets » aux côtés de William Wordsworth. Il est célèbre pour ses œuvres majeures telles que The Rime of the Ancient Mariner, Kubla Khan, Christabel, et Biographia Literaria. Il a introduit la philosophie idéaliste allemande dans la culture anglaise et a influencé Ralph Waldo Emerson. Il a également contribué à la critique littéraire, notamment sur Shakespeare, et a popularisé des concepts comme la « suspension volontaire de l’incrédulité ». Sa vie personnelle fut marquée par des troubles émotionnels, une santé fragile et une dépendance à l’opium. Malgré ces défis, son influence sur la poésie et la critique littéraire reste immense. Il a joué un rôle clé dans le développement de la poésie romantique, notamment par ses « poèmes de conversation » et son approche philosophique de la littérature. Coleridge est également reconnu pour ses contributions à la théologie anglicane et ses réflexions politiques, passant d’un radicalisme initial à une vision plus conservatrice. Il est enterré à l’église St Michael’s à Highgate, Londres.
Il reste surtout comme un poète romantique créant un nouveau style qui rompt avec les traditions. Il s’est inspiré des paysages du Somerset, de ses promenades avec Wordsworth dans le collines de Quantock, de la vie simple du peuple qu’il côtoyait. « Mer, collines et forêt », écrivait-il de son inspiration. Il marchait presque tous les jours dans les collines, un carnet à la main, y écrivant des mots ou des vers qu’il peaufinait ensuite à la maison.
C’est ici, à Neither Stowey qu’en 1798 que Samuel Coleridge et son ami William Wordsworth ont écrit les Ballades lyriques, genèse du mouvement littéraire romantique en Angleterre. Coleridge, arrivé en janvier 1797, a vécu trois ans ici avec son fils Hartley, 2 ans, et sa femme Sara. Politiquement radical, il a voulu se faire oublier à la campagne. Il voulait élever son fils simplement, loin de la ville, comme un paysan, avec les mêmes nourritures et les mêmes habits – rustiques – en pré-écolo puritain. Cela faisait travailler sa femme Sara qui devait faire bouillir le linge, le rincer, le battre, l’étendre au soleil – lorsqu’il y en avait. Dans la cuisine, la recette du Bread pudding – pain, sucre, lait et eau de rose. Dans le jardin, des oies et un cochon en fil de fer représentent les animaux qu’il devait y avoir. Un banc sur lequel le poète expliquait à son bébé le ciel et les étoiles, ou écoutait le chant du rossignol pour en tourner un poème.
Sentimental car orphelin à 8 ans, privé de son père et enfermé dans une pension où il a été très solitaire et malheureux, c’est un jeune homme peut être bipolaire, maniaco-dépressif, éventuellement homosexuel refoulé. Instable, il part en Allemagne, perd un second fils pendant son absence, Berkeley, mort à 8 mois de maladie après une réaction au vaccin contre la variole, il se sépare de sa femme en 1804. Il est mort trente ans plus tard, en 1834, à 62 ans.
Nous partons pour les landes de Cornouailles où Sherlock Holmes faisait errer son chien des Baskerville. Le vent parcourt toujours les étendues vallonnées où paissent parfois des moutons entre des buissons de genets. Le soleil est revenu depuis la fin de la matinée et rend le paysage bucolique plus qu’inquiétant. Il faut l’imaginer la nuit quand roulent de gros nuages et que la tempête sur la mer prépare les naufrages à voile.
C’est à l’auberge de la Jamaïque, où nous allons, que Daphne du Maurier a situé son roman gothique de naufrageurs. Elle est aujourd’hui l’attraction touristique du lieu, rachetée il y a quelques années pour en faire une sorte de Mourierland avec ses extensions, petit musée, bar, dégustation de fromages, boutique d’artisanat et de produits de ferme. L’exploitation commerciale de ce relais de poste en granit gris, bas de plafond, qui sert de décor au roman de naufrageurs, rabote le côté rude du paysage et de la construction.
L’auberge était isolée dans le roman, quelques maisons se sont construites depuis alentour, et le tout fait partie du village de Bolventor. Des rumeurs complaisamment reprises dans l’auberge font état de fantômes et autres bruits incongrus. Parmi les fantômes, un homme retrouvé mort sur la lande, et deux enfants, une petite fille du temps de Victoria aux longs cheveux blonds bouclés qui rit, et un petit garçon appelé Tommy qui semble avoir 5 ou 6 ans. Il a été aperçu au musée, dans les toilettes des dames et, bien sûr, dans la chambre numéro cinq. Tout cela pour exciter les imaginations et faire vendre, bien entendu. Mais nous n’avons pas dormi à l’Auberge, sait-on jamais ?
Le musée « des naufrageurs » n’a pas beaucoup d’intérêt, il est composé surtout d’images, de photos et d’articles concernant Daphne du Maurier. Mais un piège à homme trône dans l’entrée, une grosse mâchoire d’acier à craquer un tibia comme rien. Le gouvernement, début XIXe, en plaçait sur les hauts de falaise et dans les sentiers menant vers les plages pour dissuader les naufrageurs qui ne pouvaient les voir la nuit. Le musée comprend trois pièces qui recèlent quelques lettres de la Reine, du Prince Philip et du Prince Charles à Daphneet à son mari. On y trouve également des lettres personnelles de Daphne à sa meilleure amie Maureen Baker-Munton, révélant des secrets de sa vie privée, ainsi que de nombreuses photos anciennes d’elle et de sa famille. D’autres illustrations mettent en lumière les expériences de guerre de son mari : Frederick « Boy » Browning, commandant de la 1ère division aéroportée lors de la bataille d’Arnhem, dont le film « Un pont trop loin » est tiré. « L’Auberge de la Jamaïque se dresse aujourd’hui, accueillante et bienveillante, un établissement sans alcool sur la route de vingt miles entre Bodmin et Launceston. Dans le récit d’aventure qui suit, je l’ai imaginée telle qu’elle aurait pu être il y a plus de cent vingt ans ; et bien que des noms de lieux existants figurent dans les pages, les personnages et les événements décrits sont entièrement imaginaires.» Ainsi écrit Daphne du Maurier en 1936 dans la préface de son roman.
Le restaurant « des naufrageurs » sert le pie du jour, mais aussi quelques plats classiques comme saumon, steak, côtelettes d’agneau, salade « Jamaïca Inn Burger », frites, patates rôties, pain à l’ail… La dégustation de fromages, comprise dans le prix d’entrée du billet, consiste en trois sortes produits localement : du brie, du bleu, et du yarg, un fromage à pâte sèche dont la croûte verte a pour origine les orties qui l’enveloppent durant sa maturation. En 1939, Alfred Hitchcock a réalisé en ce lieu son film de même nom que le roman, La Taverne de la Jamaïque. En 2005, la chanteuse Tori Amos a évoqué cette auberge dans sa chanson « Jamaica Inn » de l’ album « The Beekeeper ».
Daphne du Maurier, née en 1907, épouse de général, mère de trois enfants, était bisexuelle en raison d’un père qui détestait les garçons. Son héroïne de l’Auberge lui ressemble un peu. Mary Yellan est une jeune fille orpheline, élevée en garçon dans une ferme auprès de sa mère, et qui n’a pas froid aux yeux, même si elle ne réfléchit pas souvent. Dame Daphne du Maurier est née à Londres, Regent’s Park, dans une famille d’acteurs et d’auteurs. Elle passe son enfance à Hampstead et des étés à Fowey, dans la Maison Menabilly, louée à la famille Rashleigh en Cornouailles. Elle en a fait sa maison jusqu’en 1969. Daphne a épousé le Major (plus tard lieutenant-général) Frederick « Boy » Browning en 1932. Ils ont eu trois enfants, deux filles et un garçon, Christian, né en 1940. Elle devient Lady Browning après que son mari a été fait chevalier en 1946. Son premier roman, The Loving Spirit, est publié en 1931. Elle aimait le plein air et la marche. Elle est morte d’une insuffisance cardiaque dans son sommeil le 19 avril 1989, âgée de 81 ans, dans sa maison de Par en Cornouailles, qui avait été le décor de beaucoup de ses livres. Son corps a été incinéré en privé et sans service commémoratif (à sa demande), ses cendres éparpillées des falaises autour de Kilmarth et Menabilly.
Elle pouvait être froide et distante envers ses enfants, en particulier ses filles, lorsqu’elle était immergée dans ses écrits. Elle a souvent été peinte comme une recluse qui se mêlait rarement à la société ou pour donner des interviews. Cependant, beaucoup de gens se souviennent d’elle comme d’une personne chaleureuse et immensément drôle en privé, une hôtesse accueillante pour les invités à Menabilly. Son mari est mort en 1965 et Daphne a déménagé à Kilmarth, près de Par en Cornouailles. Helen Taylor affirme que Daphne du Maurier lui a avoué en 1965 qu’elle avait eu une relation incestueuse avec son père, un alcoolique violent. Elle déclare dans ses mémoires que, parce que son père avait voulu un fils, elle est devenue un garçon, dans une tentative d’obtenir son approbation. Dans une correspondance que sa famille a donnée à la biographe Margaret Forster, Daphne a expliqué qu’elle se sentait une personnalité composée de deux personnes distinctes – la partie aimante et la mère qu’elle a montrées au monde, et le côté amant, une « énergie résolument masculine », cachée à pratiquement tout le monde, qui était le pouvoir derrière sa créativité artistique. Elle a déploré d’avoir été classée comme « romancière romantique » parce que ses romans ont rarement une fin heureuse, et ont souvent des connotations et des ombres sinistres du paranormal.
Son roman Rebecca (1938) est son œuvre la plus réussie, dit-on. Il a été un succès immédiat, se vendant près de 3 millions d’exemplaires entre 1938 et 1965. Le roman a remporté le National Book Award. Rebecca a été adaptée à plusieurs reprises pour la scène et l’écran, notamment par Alfred Hitchcock dans son film de 1940. Son petit-fils Ned Browning a publié une collection de montres pour hommes et femmes en 2013, basées sur des personnages du roman Rebecca, sous le nom de marque Du Maurier Montres. Rebecca est une flamboyante et impérieuse épouse dont on se demande pourquoi le hobereau Winter l’a épousée. C’est que la société hypocrite cache les choses gênantes, qui ne se révèlent qu’avec le temps et après les épousailles… Rebecca, belle carrosserie et visage d’ange, est pourrie de l’intérieur et démoniaque. Roman de mœurs et roman policier, le livre a séduit.
J’ai fini hier soir Emma de Jane Austen. C’est un roman d’initiation et de caractères. Dans tous les groupes, il y a une Madame Éliott, snob qui se hausse du col, qui ramène tout à elle et qui sait tout mieux que les autres. C’est tout à fait actuel pour cette raison.
Les romans e Daphne du Murier chroniqués sur ce blog :
Nous partons à 8h30 dans notre bus chinois Yutong pour Fowey. Je prononce Fo-ouai, alors que les Cornouaillais disent foï – dont acte. C’est un superbe petit port protégé des vents par le ria. J’en garde un souvenir de voile, notre arrivée un week-end du mois d’avril pour les vacances de Pâques, nous étions très habillés depuis le large et nous avons trouvé des gamins en slip dans les rues. Le contraste m’avait frappé. Il y avait du soleil, mais du vent. Au large, on le sentait fort, mais dans la ville, protégée par les falaises du ria, la température s’élevait aussitôt de 5°.
Garés sur le parking de hauteur, nous descendons les ruelles par des pentes accentuées aux belles vues sur la rivière et le large. Il ne fait encore que 13°. Le soleil ne donne pas et il fait gris, un peu pluvieux. Passe un gamin en T-shirt et, de fait, il a raison, la température va vite grimper vers 20° avant midi. C’est toujours étonnant pour nous Français de prévoir le temps à l’habillement des jeunes. De même, une ado en top-crop, ventre à l’air dès le matin. Dès 13 ans, les filles font déjà femmes en réduction ; pas les garçons, qui mettent plus de temps à devenir mâles.
Fowey est aussi charmant depuis la terre que depuis la mer. De petites maisons de pêcheurs longent les quais, d’autres maisons de plaisance plus coquettes s’étagent sur les pentes, leur jardin aux pelouses bien tondues s’offrent au soleil et à l’air du large. Plus on s’élève, plus le paysage est magnifique, empli de lumière sur la mer. Daphne du Maurier a habité là, de l’autre côté de l’eau. Ce furent deux maisons successives louées à partir de 1941 à cause du blitz sur Londres. Son petit dernier venait de naître et elle est partie avec ses trois enfants pour la maison de vacances de Fowey, lieu qu’elle avait connu à 19 ans pour en tomber amoureuse. Ses parents y avaient acheté une résidence secondaire, Ferryside, en 1926. La géologie granitique de Cornouailles engendre un paysage à la bretonne de granit et de pins, de camélias en buissons et de genêts.
Nous déambulons dans les ruelles aux boutiques avenantes, souvenirs, artisanat, vêtements, boulangerie, restaurant. Une boutique de glace se nomme « Game of Cones ». Une maison affiche « Trinity Cottage », en référence au Trinity College de Cambridge (ou de Dublin). Une autre « Du Maurier Reach », l’extension Du Maurier. Nous avons vu sur la mouth, l’embouchure, le large. Une grande statue d’acier doux galvanisé du Rook with a Book, réalisée en 2018 par le sculpteur Thrussells, est Isla, la corneille au livre. Une référence à une nouvelle de Daphne du Maurier, Les oiseaux – dont Hitchcock a tiré un film de frissons. La maison Ferryside de Daphne du Maurier est derrière elle, juste en bas de la rivière au Bodninic. Une famille de quatre gosses bien anglais se promène, un garçon aîné puis trois filles, dont la dernière en poussette ; il est rare, et réjouissant, de voir autant d’enfants blancs d’une même fratrie aujourd’hui en Occident. Deux jeunes en tee-shirt passent en voiture dans les ruelles et trouvent hilarant de rencontrer des touristes ; ils me demandent de les prendre en photo, ce qui est plutôt italien. Derrière eux, un immonde mastiff à gueule baveuse, qui s’est malheureusement détourné lorsque j’ai appuyé sur le déclencheur.
Malgré le fameux sandwich au crabe du pays de Captain Hanks, réputé selon Véronique, je choisis de déjeuner avec d’autres près du port, d’où partent des excursions en bateau. On me sert un cornish pot composé de pommes de terre, carottes, petits pois, une sorte de hachis Parmentier enfourné avec du fromage anglais par-dessus. C’est très chaud et roboratif. Une bière lager dessoiffe à peine. Je discute au déjeuner avec le médecin et sa pharmacienne. Eux ont pris un fish & chips, le fish ou cabillaud largement servi est dans une panure légère bien grillée, les frites à l’ancienne, larges et rôties sans être grasses. Avec des petits pois en purée pour le côté verdure obligatoire à tout plat anglais. Nous avions envisagé de faire l’excursion en bateau de 30 minutes, mais les horaires ne correspondaient pas aux nôtres. Notre itinéraire exige en effet que nous partions assez vite pour rejoindre Torquay, en passant par la fameuse auberge de la Jamaïque.
Au musée de Torquay, ouvert exceptionnellement pour nous sur réservation, nous visitons la petite salle permanente consacrée à Agatha Christie. Y sont rassemblés ses romans sous vitrine, des manuscrits, un manteau de fourrure portée par la reine du crime, une veste prêtée par David Suchet, deux fauteuils des séries télévisées Hercule Poirot, un bureau carré qu’il affectionnait, décrit ainsi dans Hercule Poirot joue le jeu : « Le fauteuil carré face à la cheminée carrée du salon carré » p,222.
Le temps s’est couvert et il pleuvra en milieu de journée, une de ces pluies fines venues de la mer qui peuvent durer longtemps. Heureusement, je convaincs quelques copines de descendre de suite au fameux hangar à bateau qui ferme à 15 heures. Cela nous permettra de voir les points remarquables du circuit, les fleurs, les arbres et les vues sur la rivière avant de remonter visiter la maison elle-même. Bien nous en a pris. La pluie s’est mise à tomber quand nous étions juste entrés dans la maison. Aurions-nous fait l’inverse, nous n’aurions pas vu le hangar à bateau.
C’est un endroit fameux du roman qui nous a été donné hier, Poirot joue le jeu, publié en 1956. Nous avons ici le vrai paysage et nous pouvons resituer le décor du livre, même s’il n’est pas identique. Dommage, il n’y a pas de cadavre, cette jeune fille de 14 ans un peu niaise et alléchée par les choses du sexe ; le site aurait dû mettre un corps, allongé la corde au cou, juste pour l’ambiance. L’atmosphère n’est plus la même, mais au bord de la rivière, dans cet endroit sauvage où le hangar à bateau est construit, il en subsiste quelque chose. Ce hangar était plus une sorte de maison d’été qui servait aux baigneurs à se déshabiller et à se rhabiller. Les femmes descendaient dans la piscine à marée au niveau de l’eau, qui se remplissait à marée montante et se vidait à marée descendante, tandis que les hommes et les jeunes garçons plongeaient nus directement dans la Dart. A proximité, la batterie de vieux canons orientés vers le large, qui n’ont jamais dû servir à grand-chose. Ils étaient installés là parce que les autochtones craignaient une invasion des Français sous Bonny (Bonaparte en langage vulgaire).
La maison est un édifice rectangulaire blanc aux quatre-cinq-six fenêtres, à chaque fois plus petites du rez-de-chaussée au second étage. Il est flanqué de deux ailes en rez-de-chaussée à colonnades. L’intérieur est un bric-à-brac encombré de bibelots et d’objets d’art rapportés des voyages, des photos, du verre de Murano. Ce n’est pas toujours de bon goût, et surtout très entassé. Il n’y a pas que les objets d’Agatha et de son mari Max, mais ont été rassemblées ici toutes les collections de la famille, boites à pilule, tabatières à priser, aquarelles du Devon, assiettes aux décors bleus.
La vue depuis la chambre de l’écrivain est superbe sur la rivière en contrebas, derrière les arbres. Il fallait quatre jardiniers pour entretenir ce parc où fleurissent les magnolias, les camélias, les roses et d’autres essences, y compris des fougères arborescentes. Une ardoise nous apprend que le magnolia est l’une des plus anciennes fleurs de la terre, datant de plus de 100 millions d’années. Son nom vient du botaniste français Pierre Magnol. Ce ne sont pas les abeilles, mais les coccinelles, qui pollinisent les magnolias. La fleur symbolise la noblesse, la pureté et la grâce. Ils sont en pleine floraison à notre passage – c’est le printemps.
La chambre comprend un lit double, plus le lit de camp de Max, le mari archéologue. Il l’affectionnait particulièrement, au point de l’avoir rapporté d’Irak. Il a travaillé à Ur, puis à Ninive, avant d’être agent de l’Intelligence Service en Irak et de mourir en 1978, deux ans après Agatha. Il avait 14 ans de moins. Son bureau, avec téléphone et télex, jouxtait la chambre ; c’était plutôt un étroit couloir, la largeur étant mangée par des armoires tenant tout le mur. Dans le dressing, de nombreuses robes et des valises aux étiquettes exotiques rappelant les voyages.
La pluie nous chasse vers les boutiques, où sont rassemblés les souvenirs standards de tous les musées : un livret sur le site, quelques livres sur l’auteur, des livres de poche de l’auteur, des albums pour enfants, des mugs, des bougies parfumées, du miel plus ou moins local et des confitures des vieilles dames du pays ainsi que des alcools du coin, des casquettes et tee-shirts pour gamins, du matériel de scouts.
Nous nous rendons à Torquay, la ville où est née le 15 Septembre 1890 Agatha Mary Clarissa Miller, dite Agatha Christie. C’est une ville balnéaire très connue, développée au XIXe siècle, avec ses falaises de craie qui se dressent au-dessus d’une anse où la plage de sable permet de se baigner. C’est un endroit très couru en été. En ce début avril, nous ne voyons personne dans l’eau à 9°. Agatha Christie a servi comme infirmière pendant la Grande Guerre, à la mairie de Torquay devenue hôpital en 1914. Elle y a acquis une connaissance approfondie des poisons qui inspirera les intrigues de nombre de ses romans.
Agatha Christie est surnommée la « Reine du crime », célèbre pour ses 66 romans policiers et 14 recueils de nouvelles mettant en scène les détectives fictifs Hercule Poirot et Miss Marple. Elle a également écrit la pièce de théâtre la plus jouée au monde, The Mousetrap, en représentation depuis 1952. Ses œuvres, traduites dans de nombreuses langues, ont vendu plus de deux milliards d’exemplaires, faisant d’elle l’auteure de fiction la plus vendue de tous les temps. Née dans une famille aisée, elle a été éduquée à domicile. Son premier roman est The Mysterious Affair at Styles, en 1920. Elle a eu un seul enfant, Rosalind Margaret Clarissa, en août 1919. En 1926, elle a disparu mystérieusement pendant 11 jours, lorsque son mari a demandé le divorce. Après un premier mariage avec Archibald Christie, elle épousa l’archéologue Max Mallowan en 1930, ce qui influença plusieurs de ses romans situés au Moyen-Orient. Elle écrivit également sous le pseudonyme de Mary Westmacott pour explorer des thèmes plus personnels.
Christie a reçu de nombreuses distinctions, dont le titre de Dame Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique en 1971. Ses œuvres ont été adaptées en films, séries télévisées, jeux vidéo et pièces de théâtre. Elle est enterrée à Cholsey, Oxfordshire, et son héritage littéraire est géré par sa famille et l’Agatha Christie Limited. Ses romans, tels que les Dix petits nègres et Meurtre dans l’Orient Express, sont des classiques du genre. Christie est reconnue pour ses intrigues captivantes, ses personnages mémorables et ses dénouements surprenants.
Agatha Christie a acheté comme maison d’été Greenway House en 1938, une belle demeure dans le village de Galmpton, située sur un parc de 14 hectares au-dessus de la rivière Dart. Il est plus de 14 heures lorsque nous ici arrivons, juste le temps de déjeuner à la cafétéria du musée avant la visite. Je prends un Cornish pie, une tourte de pommes de terre au navet et à la viande, avec sa salade à côté.
À Dorchester est Max Gate, la maison de Thomas Hardy. Dans le Dorset, à géologie du dévonien, les hivers sont doux et le climat est le plus ensoleillé de Grande-Bretagne. Des genêts fleuris bordent la route. Les côtes sont inscrites au patrimoine de l’Unesco. C’est le calme campagnard à trois heures de la capitale. Les Anglais l’appellent la Jurassik Coast. C’est en cet endroit qu’Enid Blyton, morte d’Alzheimer en 1968 à 71 ans, a situé la plupart de ses romans pour enfants et adolescents, le Clan des sept, le Club des cinq, les Mystères.
Thomas Hardy était un enfant fragile. Marié deux fois, il n’a jamais eu d’enfant. Il était plus sentimental qu’attiré par le sexe. Il a été ami d’hommes notoires comme Lawrence d’Arabie, Yeats, Rudyard Kipling. Très porté sur la privacy, il a planté autour de la maison, qu’il a fait construire sur ses propres plans en briques rouges, deux centaines d’arbres pour cacher la vue. Le corps de logis de Max Gate est flanqué de deux mini tourelles d’angle, avec un cadran solaire sur celle de droite. Il l’a agrandie plusieurs fois, d’où ces ajouts en boursoufflures sur l’arrière, et une véranda. Sur l’avant, outre l’allée qui conduit à la grande entrée, une pelouse où jouer au croquet ou au tennis.
Sa salle à manger était équipée aux fenêtres de volets, du bas jusqu’à mi-hauteur, afin que les personnes qui passaient ne puissent voir celles qui étaient à l’intérieur. Pour se cacher, rester cosy. Murs sombres, mobilier sombre et profusion de bibelots et vaisselle. Du fouillis victorien. Dans le salon, aux meubles rapportés, un chien en peluche rappelle son favori, Wessex. Un cimetière des chiens est d’ailleurs sous les arbres, dans le parc et la plaque tombale dressée du « fameux » Wessex, 1913-1926 est bien nettoyée. À l’étage est son petit bureau ouvert sur le jardin, avec deux vitres sans croisillons au niveau des yeux pour ne pas avoir l’impression d’être dans une prison. Il n’a écrit là que des poèmes, dont une vingtaine sur Emma, sa première femme, décédée. Une vieille bénévole du National Trust nous lit un interminable poème qu’Anne-Cécile finit par interrompre en lui disant que nous n’avons pas beaucoup de temps. Dans la chambre, un lit double en bois sombre et une commode à vanité avec miroir.
Thomas Hardy, né en 1840 était un écrivain et poète connu pour ses romans réalistes et ses poèmes influencés par le romantisme. Originaire du Dorset, il critiquait la société victorienne, notamment le déclin des populations rurales. Bien qu’il se soit considéré surtout comme poète, il est devenu célèbre grâce à ses romans avant de se consacrer exclusivement à la poésie après 1896. Ses thèmes récurrents incluent la souffrance, le destin, et les contraintes sociales (Tess d’Uberville, Jude l’Obscur). Ses poèmes expriment souvent des émotions profondes, notamment après la mort de sa première épouse, Emma Gifford. Hardy a également été impliqué dans la préservation des bâtiments anciens et a reçu de nombreuses nominations pour le prix Nobel de littérature – sans jamais l’avoir jamais obtenu. Il est enterré en partie à Stinsford et en partie à l’Abbaye de Westminster. Ses maisons, Hardy’s Cottage et Max Gate, sont aujourd’hui gérées par le National Trust.
Thomas Hardy est mort ici, à Max Gate, en 1928. Il avait prévu un escalier assez large pour passer son cercueil sans devoir le lever ou l’incliner. Les meubles sont presque tous reconstitués car la femme de Thomas Hardy avait tout bazardé après sa mort.
Tes d’Uberville, film de Roman Polanski chroniqué sur ce blog :
Nous allons jusqu’à Winchester dans un paysage vert et boisé, C’est la capitale du royaume du Wessex, du VIe au XIe siècle. Sa cathédrale gothique (payante à la visite) a été construite sur les ordres du premier évêque normand Vauquelin en 1079, après que Winchester fut devenue la capitale de l’Angleterre vers 828. Elle a été bâtie à proximité d’une première cathédrale de 648, nommée Old Minster, démolie en 1093. De style normand, gothique « perpendiculaire », cette cathédrale a accueilli de nombreux événements importants (couronnements, mariages princiers). Une pelouse devant elle accueille des étudiants des deux seuls sexes autorisés par Trump, qui discutent assis au soleil comme toute la jeunesse du monde.
Sa nef aux douze travées forme une véritable forêt de pierre où les frondaisons des croisées d’ogives font comme des arbres dont les faîtes s’entremêlent. Elle recèle la tombe de Jane Austen, une faveur exceptionnelle due aux relations de ses frères aînés avec le clergé, notamment son aîné Henry. Elle fut le dernier civil à être enterrée à l’intérieur de la cathédrale. Nous marchons sur sa pierre tombale, tandis qu’un monument sur le mur est orné d’une plaque qui rappelle son nom et son œuvre. L’inscription sur la tombe mentionne : « En mémoire de Jane Austen, plus jeune fille du dernier révérend George Austen, ancien recteur de Steventon dans ce comté. Elle a abandonné la vie le 18 juillet 1817, âgée de 41 ans, après une longue maladie supportée avec la patience et la foi d’une chrétienne. » Suivent deux paragraphes de compliments. Sur la plaque de cuivre, d’autres compliments, qui se terminent par une citation des Proverbes : « Elle ouvre sa bouche avec sagesse et dans sa langue est la loi de la gentillesse. »
D’autres tombes sont ici, d’évêques, d’officiers militaires, et même celle du roi Canute. Il s’agit du viking Knut le Grand, fils cadet du roi Sven à la Barbe fourchue mort le 12 novembre 1035. Il est roi d’Angleterre à partir de 1016, roi de Danemark à partir de 1018 environ et roi de Norvège à partir de 1028. La tombe d’Henri de Blois, évêque de Winchester, 1129-1171. Puis celle de William de Waynflete, évêque de 1447à 1486, directeur du collège de Winchester, chancelier d’Angleterre et fondateur du Magdalen College d’Oxford. Et le tombeau en pierre de Stephen Gardiner, évêque de Winchester de 1531 à 1551 et de 1553 à 1555. Il a été secrétaire du roi et chancelier. Il a marié en juillet 1554 dans cette cathédrale le prince Philippe d’Espagne et la reine Mary Tudor.
Le chœur est le plus vieux des grands chœurs médiévaux d’Angleterre à avoir subsisté sans changement. Au centre de la cathédrale, dans la partie ancienne, une poutre romane aux trois niveaux. Sous une arche, dans la Chapelle du Saint Sépulcre, des fresques du début du XIIIe siècle montrent la déposition et la mise au tombeau de Jésus, ainsi que le Christ en gloire. Une chapelle dite « des anges gardiens » a été peinte en 1240 par le peintre du roi, Maître William. Il y a en effet une myriade de faces d’anges habillés au plafond. Des fonts baptismaux du XIIe en marbre de Tournai décrivent des scènes de la vie de saint Nicolas. Une statue en bronze est dédiée au scaphandrier Willim Walker, qui a sauvé la cathédrale de l’inondation en plongeant durant des jours pour renforcer ses fondations de 1906 à 1911.
Les rues de la ville sont ensoleillées. Des lycéens sortent en cette fin d’après-midi d’avril, en uniforme ou en simple T-shirt moulant. Il fait toujours grand soleil et du vent. Un kid cricket joue sur une pelouse en polo à col ouvert et en short. Nous faisons un détour vers le Winchester College, école secondaire réputée de la ville. Les maisons à pans de bois, soubassement de briques rouges et murs chaulés blancs, gardent un ton normand. Nous allons au numéro 8, College Street, voir la façade de la dernière maison que Jane Austen a habitée quelques mois avec sa sœur Cassandra pour se faire soigner en mai 1817. Elle y est morte le 18 juillet, à l’âge de 41 ans seulement et son cercueil a été transporté jusqu’à la cathédrale, porté à l’épaule par ses frères. Résidence privée, la maison ne se visite pas. Elle est d’ailleurs à vendre, les propriétaires ne goûtant probablement pas tous ces gens qui ne cessent de défiler devant en reluquant l’intérieur. Sa façade blanche aux trois niveaux, avec une fenêtre en bow-window, est sobre et sans cachet. Une maison fonctionnelle faite pour habiter. La librairie P.G. Wells se tient dans la même rue, très connue des étudiants du College. L’une de ses vitrines est évidemment consacrée à la gloire locale et une sculpture en résine représente Jane Austen en train d’écrire sur son fameux petit guéridon à douze pans – comme des douze travaux d’Hercule.
Romans de Jane Austen déjà chroniqués sur ce blog :
Pour les dieux, les humains sont un troupeau régenté par des pasteurs bienveillants. Le christianisme reprendra cette aubaine pour assurer son pouvoir, les évêques portant la crosse de berger, signe de pouvoir sur les bêtes moutonnières qui doivent bêler leur croyance et quémander protection.
Sous Kronos, l’humanité originelle est proche de la bestialité. Selon Platon, Kronos sait qu’aucun homme ne peut, de par sa nature, régler en maître absolu toutes les affaires humaines sans se gonfler de démesure et d’injustice. Socrate en tire la conséquence que le suicide est condamné parce que les humains sont la propriété des dieux.
Mais les humains sont surtout incapables de prévoyance et ignorants. Cette animalité autorise la plus extrême violence sur eux. Théognis a comparé la révolution populaire de Mégare en -575 à un retour à la vie bestiale des origines Les individus extérieurs au monde de la cité, à son mode de vie et à ses valeurs, occupent désormais le pouvoir. La sauvagerie fait irruption au cœur de la cité. Nous le voyons aujourd’hui avec les Trump, Poutine, Xi, Erdogan et autres dictateurs qui remplacent le droit par la force et la loi débattue par le pouvoir discrétionnaire, voire le bon plaisir.
L’humanité-bétail est, chez les Grecs antiques, celle qui n’a plus la parole. C’est le cas des citoyens devenus sujets, qui doivent se prosterner devant un roi perse – ou le diktat d’un caprice de président ; c’est le cas des femmes dans la tradition misogyne grecque ; c’est le cas des prisonniers de guerre, déchus en esclaves. Tout ce bétail humain est propriété non plus des dieux, mais des vainqueurs ou des plus forts.
Les esclaves sont ainsi le bétail des humains dominants, tout comme l’humanité est le bétail des dieux. Ils sont incapables de gérer par eux mêmes leur condition, et il leur faut des maîtres. C’est ce qu’affirment trop volontiers les socialistes, ou les écologistes : nous savons mieux que vous ce qui est bon pour vous. C’est prendre le citoyen des pays démocratiques pour des enfants, des mineurs incapables. C’est au fond les considérer comme des esclaves. Car l’esclave est l’homme imparfait, bloqué au stade de la forme sensitive et animale de l’âme. Il peut obéir mais non décider en sagesse. Incapables de philosopher, selon Platon, ces gens sont du bétail inapte à se donner un genre de vie puisant dans la sagesse. Ce genre d’humains asservis à leur animalité ignare est celui dont l’âme n’a pas encore atteint le stade de l’intellect. Il en est resté à celui de bête.
Quant à la domination d’un Grec sur un autre Grec, elle est illégitime – sauf lorsqu’une cité a été défaite, ce qui est la preuve de son infériorité naturelle, politique et morale. Alors le droit du plus fort s’impose. D’où le devoir de résistance, que les Européens apprennent à peine à exercer, face aux deux tyrans qui voudraient les asservir en étau, Trompe le trompeur et Poutine le barine.
Nous allons dans le Wessex, le Devon, et les Cornouailles, sur les pas de Daphné du Maurier, Agatha Christie, Jane Austen, Thomas Hardy, Samuel Taylor Coleridge et John Milton. A l’arrivée à la gare de St-Pancras à Londres, le car nous attend, conduit par Patrick. Ce premier voyage est (bien) organisé par l’agence Intermèdes avec Anne-Cécile Véron, diplômée d’histoire de l’art, enseignante à l’Ecole du Louvre.
Direction Chawton, pour voir la maison où habitait Jane Austen. Nous commençons par déjeuner au pub en face, le Greyfriar – le frère gris, probablement de l’ordre cistercien. Le pub est bondé à l’intérieur de tous les touristes anglais qui viennent visiter la maison.
La maison de Jane Austen, où elle a habité de 1809 à 1817, est en briques rouges de plain-pied sur la rue. Elle est flanquée d’un petit jardin avec quelques arbres, et de dépendances qui servent aujourd’hui de boutique. Une plaque sur la façade indique que Thomas Edward Carpenter en a fait dont en 1949 à la mémoire de son fils le lieutenant Philip John Carpenter du East Surrey Regiment mort dans l’action en 1944 au lac Trasimène. C’est une maison de campagne où le chauffage n’est assuré que par des cheminées au bois en briques rouges, et où les pièces sont réduites pour garder la chaleur. Le climat réchauffé d’aujourd’hui ne doit pas faire illusion sur celui sévissait hier. Deux kids en short et T-shirt qui baguenaudent parmi les touristes auraient été habillés de gilets et de vestes ainsi que de pantalons et de bonnets, à l’époque.
Nous parcourons la cuisine, la salle à manger, le coin où Jane écrivait sur son mini guéridon dodécagonal, le piano-forte où elle jouait tous les matins sous des gravures de paysage et un tableau de petites filles (peut-être elle et sa sœur Cassandra). Elle était une tante aimée d’une trentaine de neveux et de nièces.
Dans la cuisine, de la porcelaine bleue et un cahier de recettes de ménage écrites à la main, ouvert sur la recette du blanc-manger. Dans la salle à manger, toujours de la porcelaine bleue et une soupe de poireaux pommes de terre. Jane débutait sa matinée par jouer du piano avant de préparer le petit-déjeuner ; elle veillait aussi sur les stocks de thé, de sucre et de vin. Le reste des tâches ménagères était dévolu à sa sœur Cassandra pour permettre à Jane d’avoir du temps pour son œuvre littéraire. Le guéridon est bien petit pour l’écriture, même si l’écrivaine rédigeait à la plume d’oie sur des papiers de petit format. Elle y voyait mal et pouvait transporter aisément ce guéridon vers la fenêtre, ou dehors s’il faisait beau. La fenêtre lui donnait vue sur la rue et les activités du village. Il a été donné en 1957 à la Jane Austen Society par la famille Knight, les descendants de son frère Edward Austen.
Il y a deux pièces en bas en plus de la cuisine, et trois chambres en haut. La chambre de Jane donne sur le jardin et comprend un lit double à baldaquin, un coin toilette dans un renfoncement à gauche de la cheminée, avec bassin de porcelaine bleue, une table de nuit et une chaise. Un portrait de Jane est dans un recoin au bout du couloir, il faut vraiment tout explorer. Il est au crayon et la montre jeune, souriante, dans une robe à col fermé et une coiffe sur la tête. C’est ce portrait, dont l’original est à la National Gallery, qui a servi au billet de 10 £ émis en 2017 pour les deux cents ans de la mort de Jane Austen. Dans une autre chambre, des lettres de Jane Austen collées aux murs.
Il fait soleil et vent. Dans le jardin, flottent sur les fils à linge des robes légères victoriennes, fleuries. Dans une dépendance, des chapeaux de paille pour se déguiser en fille du XIXe. Pour les gamins qui lanternent en attendant leurs parents, et que la culture des vieilleries ennuie, c’est déjà l’été et la mince veste de sweat tourneboulée sur les épaules ne servira que lorsque le soleil sera couché. Grêles jambes nues et torse filiforme de 10 ans, les garçons anglais sont moins sportifs et moins nourris que les nôtres. Celui que j’interroge ne sait même pas le nom du village qu’il visite. Il se contente de suivre ses parents.
Jane Austen était grande randonneuse et elle faisait de nombreuses promenades autour de son cottage. Selon Anne Cécile, le personnage d’Élisabeth Bennett dans Orgueil et préjugés est peut-être le plus proche d’elle.
L’auteur est Réunionnais qui a quitté son village de Sainte-Anne et son île après le bac pour étudier en Prépa à Paris, obtenir un Master de mathématiques financières de Paris Dauphine et un diplôme de statisticien économiste de l’ENSAE, École Nationale de la Statistique et de l’Administration Économique. Il a ensuite émigré aux États-Unis pour devenir statisticien dans le New Jersey. Il « s’est marié en Russie », dit-il, et a 42 ans.
Il s’est mis à écrire après un burn-out, comme il le confesse sur le site communautaire de la Réunion. La gestation a pris quatre ans pour accoucher d’un roman à deux voix, celles de deux jeunes garçons qui deviennent hommes en même temps que Trump parvient au pouvoir. Ils sont lambda, d’où leur noms, tirés du droit coutumier anglais où le plaignant inconnu est nommé John Doe, tandis que l’accusé anonyme est nommé Richard Roe. Dans son roman, Doe est le Démocrate et Roe le Républicain.
Ils sont des symboles incarnés des oppositions propres aux États-Unis entre progressistes, mais délirant woke, et conservateurs, mais fascinés par le suprémacisme raciste proche du nazisme. L’auteur pense que les débats de société américains sont souvent caricaturés en Europe. Probablement moins que les débats européens aux États-Unis, For Sure, comme disent les trompistes. Je m’inscris en faux : certes, une certaine presse comme C news ou certains réseaux ou blogs accentuent les contrastes, mais « l’honnête homme », comme on dit chez les libéraux, trouve aisément l’information et peut évaluer sans problème les enjeux. D’ailleurs, les niais qui ont voté Trompe se rendent compte, mais un peu tard, qu’ils ont élu un narcissique foutraque qui conduit l’Amérique à sa perte au prétexte de la sauver : il se retire du soft power sur le monde (ONU, Unesco, OMS, etc.) ; il insulte ses alliés (y compris Anglais dont il conteste – lui qui s’est défilé pour le service militaire – leur valeur en Afghanistan) ; il conteste l’utilité de l’Otan en déclarant que les Européens n’ont qu’à se débrouiller ; il laisse faire Poutine, qui veut envahir les territoires « acquis » par l’ex-URSS ; il agit en impérialiste prédateur au Venezuela, au Groenland, demain au Panama, au Canada, probablement à Cuba ; il envoie sa milice SA ICE traquer les Juifs immigrés dans les länder États démocrates ; il menace les juges, s’assoit sur le droit, complote une élection à vie… Non, ce n’est pas de la caricature, mais la triste réalité.
Pour autant, Rick élevé en petit frère toujours comparé à son détriment à son grand frère Tim brillant (« donc » de gauche ?), rêve de se valoriser auprès de son beauf de père (« évidemment » tradi) en adorant les armes (il lui a offert sa première carabine à 10 ans). Quittant le lycée sans poursuivre, après le divorce de sa mère qu’il supporte mal, Rick est un loser dans une Amérique hantée par le fric et l’ambition. Il se réfugie auprès de son ami harcelé Gavin, qui a créé des sites de désinformation où tout ce qui est scandaleux fait affluer les clics, donc attire la pub qui le rend riche. L’engrenage « politique » est là, dans ce mélange intime d’affairisme et d’idéologie à la mode. Trump lui-même s’empresse de faire du fric par son pouvoir de président. Rick ira jusqu’au Capitole le 6 janvier 2021, encouragé par le président battu mais qui conteste, son narcissisme trouvant inconvenant de ne pas être réélu, et tonnant contre le Complot des élites « pédophiles » (en niant ses liens avec le riche Epstein, amateur de très très jeunes filles qu’il partageait avec ses relations).
Quant à John, orphelin engagé dans l’armée, il en a tant vu en Irak qu’il en est resté post-traumatisé, un « vétéran » de 30 ans reconverti dans le photo-reportage de guerre pour l’adrénaline. Il nie les psys, mais a des cauchemars récurrent. Sa petite copine Alicia, gauchiste libérale au sens américain, court de manif en manif pour « dénoncer » sans résultat les tirs de la police sur les Noirs, les manifestations ouvertes des anti-avortement, des suprémacistes blancs. John la sort plusieurs fois de mauvais pas grâce à son entraînement. Il finira au Capitole, le fameux jour de l’émeute, une balle dans le bide tirée par un Rick aux abois qui voulait faire sauter une porte à l’explosif artisanal (recette trouvée sur le net) pour détruire les votes des Grands électeurs.
C’est toute l’Amérique récente qui est exposée par ces deux trajectoires, bien qu’on ressente peu d’empathie pour chacun des protagonistes. C’est le danger du roman moralisateur, qui prêche autant qu’il raconte. L’auteur pourtant français, biberonné à la littérature française tournée vers la psychologie, écrit plutôt à l’américaine, focalisé sur les faits (qui fait quoi et quand) plus que sur les motivations et l’histoire personnelle. Rick n’est pas un personnage sympathique ; John est un homme fade. Le premier est oppresseur sans le vouloir ; le second victime collatérale. En cause, le Système de croyances (bibliques, libertariennes, le lobby des armes), l’idéologie des fake news manipulées par la Tech, le communautarisme renfermé des « réseaux sociaux » manipulé par les bigots réactionnaires. En cela, ce roman montre les rouages de la machine à Tromper, chacun anodin, mais pour un engrenage fatal. Et qu’ils sont bêtes, ces gens de gauche anarchiques, pacifistes et braillards, face aux masses organisées, cultivant le corps et les armes, prêts à l’action pour leur président télévisuel hors limites !
Un premier roman qui, malgré ses manques, se lit agréablement et fait penser. J’en conseille vivement la lecture. A compléter, pour ceux qui veulent comprendre, par une analyse plus radicale et plus approfondie des groupes de droite qui soutiennent Donald Trump et son vice Vance.
Un autel, en Grèce ancienne, est un endroit où l’on honore les dieux. Plus que le temple, et d’ailleurs à l’extérieur, l’autel est le lieu du sacré. Il est nécessaire que les fumées du sacrifice montent vers les dieux, tandis que la viande grillée est partagée entre les fidèles. C’est un rite de communion entre la terre et le ciel, entre les hommes et les dieux, entre les mortels et les immortels.
Les autels se différencient selon les divinités. Les chthoniennes, celles du sous-sol, sont une fosse aménagée dans le sol. Les ouraniennes, pour les dieux célestes, sont sur un point élevé. Même si les dieux sont parfois célestes et infernaux, tel Zeus.
Le sacrifice sanglant d’un animal est offert en plein air. Il a lieu de jour pour les Olympiens, et à la nuit pour les chthoniens. Dans tous les cas, il s’agit d’un autel à feu. Le feu est en effet réputé sublimer la matière pour l’envoyer dans l’éther. Le sang de la bête immolée ne doit pas se répandre sur le sol profane, mais arroser l’autel ou la fosse sacrificielle. L’acte de piété est de verser le sang, d’égorger et de manger. Et peu importe qu’il n’y ait ni temple ni images cultuelles : le dieu est toujours présent sur son espace sacrificiel. C’est le seul élément indispensable d’un lieu sacré. Par le feu, le sang et la boucherie rituelle, il consacre un domaine comme sanctuaire.
Un autel peut être dévolu à plusieurs groupes de divinités, selon chaque cité. La surface de l’autel est alors compartimentée. Ainsi, le sanctuaire d’Amphiaraos à Oropos comprend cinq parties, selon Pausanias. La première pour Héraclès, Zeus, Apollon, guérisseur. La seconde pour les héros et les femmes de héros. La troisième pour Hestia, Hermès, Amphiaraos, son fils Amphilocos. La quatrième à Aphrodite et Panacée, Iasô, Hygie (santé) et Athéna. Une cinquième est réservée aux nymphes, à Pan et aux fleuves Achélôs et Céphise.
Parfois hommes et femmes sont séparés, les hommes à l’est de l’autel et les femmes à l’ouest. L’autel balise l’espace. Ainsi, l’autel de Dionysos occupe le centre du théâtre autour duquel le chœur chante son monologue. À Olympie la borne indiquant le tournant de la piste de l’hippodrome est surmontée d’un autel aux démons qui effraient les chevaux. Il existe aussi des autels qui ne sont pas arrosés du sang des bêtes sacrifiées, mais de céréales ou de fruits. Ni feu, ni victime sacrificielle, ce qui témoigne d’une certaine tolérance de la piété civique.
Un autel était censé protéger le droit des gens, autant l’innocent que le criminel. Euripide s’en offusque, car « au lieu d’installer aux autels les coupables, on devrait les en expulser. » Lycurgue évoque d’ailleurs le cas de Callistratos d’Anphidna, un homme politique condamné à mort par Athènes. Il a été averti par le dieu de Delphes que, s’il retournait à Athènes, il y « trouverait les lois ». En effet, lorsqu’il y est revenu et s’est réfugié à l’autel des Douze dieux, il fut mis à mort par le peuple. Pour un coupable, « trouver les lois », c’est subir le châtiment. L’autel est donc mieux qu’un rempart – mais à condition d’être innocent. Les dieux ne sont pas chrétiens et ne pratiquent pas le pardon inconditionnel car les humains, ces mortels, ne sont pas « leurs » créatures.
L’écrivain islandais Indridason nous livre ici un roman historique, pas un roman policier comme il en a l’habitude. L’occasion d’évoquer son pays, l’Islande, colonie du Danemark au XVIIIe siècle.
Il met pour cela en scène Jon, un humble horloger islandais qui a eu une vie difficile avant d’émigrer à Copenhague pour se faire artisan, et le roi fou écarté du pouvoir Christian VII (1749-1808). Un jour, Jon Sivertsen est convoqué au palais de Christianborg pour réparer une pendule. Il découvre dans une remise un butin de guerre oublié, une autre pendule ancienne, en ruines. Ce chef-d’œuvre avait été fabriqué en 1592 par Isaac Habrecht, un Suisse qui avait créé la grande horloge de la cathédrale de Strasbourg en 1574. La pendule de Copenhague indiquait les heures, les dates, les mois, le défilé des planètes. Les Rois mages en sortaient chaque heure pour aller se prosterner devant la statue de la Vierge et chantaient un psaume… islandais.
Le vieux roi déboule un soir que Jon travaillait à comprendre les mécanismes de l’horloge ; il est en robe de chambre, une bouteille de Madère à la main, il s’ennuie. Il se fait expliquer la présence d’un tel artisan en son palais, l’intérêt de l’horloge, et pourquoi un Islandais est ici au Danemark plutôt que sur son île perdue dans le froid parmi les moutons.
Jon, en bon conteur islandais, commence alors à dérouler son histoire personnelle. Son père a été condamné à mort par le père du roi actuel, Frédéric V, non seulement pour avoir fauté hors mariage, mais surtout pour avoir engrossé la mère du fils de son fils. Sauf que son fils n’était pas son vrai fils, seulement un enfant de sa femme défunte reconnu, ce que le père biologique ne veut pas reconnaître, par rancœur contre ceux qui l’ont évincé de son amour… Vous suivez ? Sigurdur demande donc à un voisin, contre forte rémunération, de se faire passer pour le véritable père de l’enfant. Ce fut là son erreur, car tout finit par se savoir dans une petite société où tout le monde épie tout le monde.
Les relations en Islande au XVIIIe siècle étaient compliquées en raison du faible nombre de la population. Les désirs se portaient souvent sur des cousines ou des belle-mères, voire des demi-sœurs. Sans toujours le savoir, car les gens mentaient, comme partout. D’où ce code nommé le Jugement suprême qui réglementait les relations sexuelles. Une infamie dénoncée en vers chantés par ce Psaume de la Passion de Hallgrimur Pétursson, reproduit en clochettes dans l’horloge. Fornication et usurpation de paternité ont suffit à faire condamner Sigurdur au billot et sa gouvernante Gudrun à la noyade dans l’eau d’une rivière pour la « laver de tous les péchés ».
Pourquoi le roi Christian VII est-il fasciné par l’histoire de Jon, l’un des fils légitimes de Sigurdur ? L’horloger naïf l’apprend, bien que trop tard pour en tenir compte : Louise-Augusta, la dernière fille de Christian VII, est soupçonnée n’être pas de lui mais de son médecin allemand Struensee, surpris en train de forniquer avec la reine Caroline-Mathilde que le roi délaissait. On lui aurait demandé, pour la bienséance, de reconnaître le bébé, en usurpation de paternité. Ce qui est permis à un roi ne l’est pas à un fermier, voilà l’injustice qui tourmente le cœur de Christian VII. D’autant qu’enfant sensible, il a été fouetté régulièrement par son père, l’impitoyable Frédéric V qui a signé la condamnation à mort de Sigurdur et de Gudrun. Christian hait ce père qui ne l’a jamais aimé ; il a perdu sa mère trop tôt et s’est lancé dès l’adolescence dans la quête effrénée du plaisir, satyre des jeunes femmes et, dit-on des jeunes hommes ses compagnons, puis dans l’alcoolisme avant d’être atteint de démence (ou de la simuler).
Effervescence à la cour, où les escapades du roi auprès de l’horloger se savent – tout se sait en milieu fermé : le palais est comme l’île d’Islande. Jon alimenterait-il la folie du roi en colportant les rumeurs les plus sordides ? Chassé du palais, puis rappelé car il apaise le roi par ses récits, Jon finira par raconter toute son histoire, et avec elle celle de l’Islande, tout en remontant pièce à pièce l’horloge compliquée du Suisse. Le roi l’en remerciera, non sans une dernière crise qui remet tout en question.
C’est que le récit de Jon est comme une psychanalyse pour Christian VII ; il découvre ses blocages et leurs origines : le piétisme, la rigueur de son père. Toujours ce délire d’être plus pieux que son voisin, meilleur que les autres, se valoriser soi au détriment des autres. Ainsi le Jugement suprême islandais qui sanctionnait par la mort des situations somme toute banales. Jon démonte l’esprit de Christian sans le vouloir, comme il démonte les rouages de l’horloge. Le fondement est le temps, qui est compté et peut être démonté et remonté pour en saisir les rouages. D’une histoire simple, Indridason réussit au final une réflexion philosophique sur le temps, sur les vertus de la parole d’artisan pour ceux dont l’esprit a ses rouages dérangés, et un rappel historique des conditions de vie en Islande vers 1750. Un exploit qui se lit bien.
Cette reine est Ahotep, fille de la reine Téti la Petite, au XVIIIe siècle avant notre ère. Elle est décrite comme « grande majestueuse, les cheveux défaits, les yeux d’un vert lumineux et agressif » – tout l’inverse de sa mère. Téti règne sur Thèbes et ses proches alentours, tout ce qui reste des royaumes de Haute et Basse Égypte, après l’invasion et l’occupation des Hyksos. Ceux-ci sont venu du nord avec des chevaux, des chars de combat et des épées recourbées en bronze, les khépesh. Les soldats égyptiens, avec leurs flèches à pointe de silex et leurs épées rudimentaires, ne faisaient pas le poids.
L’occupation est dure. L’auteur dédie d’ailleurs ce roman historique « à toutes celles et ceux qui ont consacré leur vie à la liberté en luttant contre les occupations, les totalitarismes et les inquisitions de toute nature. » Il n’a pas de mots assez durs pour qualifier ce qui deviendra le poutinisme, le trumpisme et autres en germe vingt-cinq ans plus tard. Il pensait peut-être à Saddam Hussein, à Khadafi, ces despotes du début du XXIe siècle. Mais la tentation de la dictature est de toutes les époques. L’Hyksos Apophis, qui singe les pharaons par dérision, tout comme Poutine singe le tsar rouge Staline et Trompe un quelconque Père Ubu, privilégie la force. Il est impitoyable, n’hésitant pas à empaler, torturer et massacrer hommes et enfants et à réduire les jeunes à l’esclavage et les femmes à la prostitution. Son plaisir est le plus grand lorsqu’il livre les jeunes épouses et les filles des aristocrates égyptiens au harem, l’autre nom du bordel destiné aux plaisirs de tous les dignitaires qui le servent. Dont son fidèle second Khammoudi, un Prigojine ou un Vance, « violent, ambitieux, sans pitié, calculateur et menteur Bref, les qualités indispensables pour devenir un dignitaire. »
On ne sait de quelle race étaient les Hyksos, « maîtres des terres étrangères », peut-être un ramassis de Cananéens sémites, Anatoliens, Chypriotes, Caucasiens, Asiatiques, comme le dit l’auteur. Mais en tout cas sous la houlette d’un chef qui leur assurait la victoire et les prébendes, et savait châtier avec la plus grande rigueur toute critique ou tout écart à la ligne de son bon plaisir. L’occupation hyksos durera plus de cent ans. La nouvelle reine Ahotep sera historiquement l’âme de la libération, aidée de son pharaon .
Car Ahotep tombe raide dingue d’un jardinier de son palais réduit à presque rien, Sequen. Il est jeune, maigre, « un visage ingrat et un front trop haut », mais son regard a de la profondeur. Il aime la princesse qui, lorsque sa mère lui cédera le trône, fera de lui son pharaon, faute de nobles sur les rangs. Car il faut à l’Égypte un couple qui reflète l’harmonie de tradition, le souffle de Maat la rectrice, pour perpétrer la justice et la prospérité. L’inverse absolu d’Apophis qui, à Avaris, fait régner la violence et la mort du dieu Seth. Ils auront deux fils à dix ans d’intervalle, Kamès et Amosis, après avoir fait l’amour de multiples fois, selon l’auteur dans l’union et la fièvre. Et la reine insufflera l’esprit de résistance aux Thébains, tout près de se soumettre. Sequen s’entraînera, les entraînera, créera une base secrète sur la rive ouest (là où sera la Vallée des rois), et entreprendra de remonter vers le nord se confronter aux Hyksos. Sequen tombera les armes à la main, et sa momie conserve encore les traces de ses blessures. Le tome 1 se termine sur son combat et sa trahison par un espion hyksos auprès de la reine.
Son fils Kamès, devenu pharaon à 17 ans, reprend son combat pour reconquérir l’Égypte. Sous l’égide prestigieuse de sa mère Ahotep, qui dialogue avec les dieux et s’imprègne de leur magie. Elle galvanise les foules et empêche les couards de se soumettre au Mal, tandis que son fils donne l’exemple à l’épée. Plus que dans le premier tome, nous sommes dans l’action. La reconquête commence par le sud, pour immobiliser les Nubiens. Les forteresses hyksos sont reprises, souvent par la ruse, comme ces commandos dissimulés dans de grandes jarres d’eau, jusqu’à Elephantine. Une fois le sud pacifié, en avant vers le nord. Les Hyksos se croient invulnérables avec leurs chars de guerre et la terreur qu’ils font régner. Mais sous la peur sourd la révolte, et les chars ne servent à rien sur le Nil, ni dans les marais ou les villes. Les Égyptiens, désormais entraînés et mieux armés, taillent en pièces les soudards d’Apophis, le gros laid inféodé au Mal, flanqué de Khammoudi, le gros laid amateur de très jeunes filles et avide d’amasser une fortune tout en dégustant avec perversité, stimulé par sa mégère, les nymphettes. Kamès fait des merveilles, mais un espion hyksos, enkysté au cœur de Thèbes, finira par le faire empoisonner à 20 ans, après avoir fait tuer son père Sequen dans un combat. Qui est le mystérieux collabo hyksos à Thèbes ? Le lecteur le découvrira dans les derniers paragraphes du dernier chapitre du dernier tome.
C’est alors son jeune frère de 10 ans, Amosis, qui va devenir un an plus tard le nouveau pharaon. Il rencontrera une paysanne du Nil, Nefertari, pour qui il aura le coup de foudre à 17 ans, et l’épousera, reconstituant le couple d’harmonie de Maat. Il fera poursuivre le combat vers le nord. La femelle d’Apophis, une grosse hippopotamesque, ayant fait étrangler le bel artiste crétois Minos qui décorait les palais de son faux pharaon de mari, la sœur d’Apophis, Venteuse, obtient l’autorisation de ramener son cadavre en Crète, et de sonder les intentions du roi Minos. Elle lui livre deux secrets d’État : Khammoudi et l’amiral Jannas se haïssent et briguent chacun la succession d’Apophis ; la résistance à la dictature prend de l’ampleur avec la descente du Nil des armées de Thèbes. Minos envoie alors des émissaires à Ahotep pour la sonder sur une éventuelle alliance ; il craint en effet que la Crète soit soupçonnée de complot et ravagée par Jannas sur ordre d’Apophis. La reine n’hésite pas à s’embarquer elle-même sur un bateau en kit, après avoir fait un grand détour par le désert pour éviter les patrouilles hyksos, afin d’aller voir Minos.
Cela n’aboutira à pas grand-chose dans le tome 3, sinon à une certaine neutralité de la Crète. Avaris apparaît comme une forteresse imprenable, aux murs épais de dix mètres de haut et approvisionnée pour un an. Le pharaon Amosis se prépare longuement, construit des bateaux, puis des chars sur le modèle hyksos amélioré, selon une idée de sa mère. Ils sont plus légers et plus manoeuvrants. Il vole des chevaux aux Hyksos et apprend à les manier, puis enseigne à ses soldats. L’armée est prête, la dictature d’Apophis menacée au nord par les Hittites, minée de l’intérieur par les massacres selon le bon plaisir, les épurations constantes pour critiques ou complots (à la Staline et Poutine), Khammoudi et Jannas se jalousent et le premier fait exécuter le second. Mais c’est un tremblement de terre et l’explosion du volcan à Santorin qui va faire s’écrouler les murs d’Avaris et permettre à l’armée de Thèbes de s’emparer de la ville. Le pharaon est tué par Khammoudi, lui-même exécuté après avoir pris les pleins pouvoirs. Enfin la victoire ! La reine liberté a bien mérité de son pays ; elle a rétabli les équilibres cosmiques et sociaux. Amosis a un rejeton qui sera pharaon ; Ahotep peut alors se retirer dans le temple de Karnak pour finir son existence bien remplie.
De l’Histoire, Christian Jacq décline de belles histoires. Malgré le parti-pris d’aventures, le tome 1 est un peu faible, bourré d’invraisemblances et de « chances » inouïes pour les résistants. De plus, si la vie quotidienne et le vie religieuse sont bien rendues selon les sources, ses références sur les Hyksos sont plutôt anciennes. Plutôt qu’une forteresse de dictateur, Avaris était capitale marchande, idéalement située sur la route de Nubie au Levant. Quant au jugement sur les envahisseurs barbares Hyksos, ce sont les pharaons de Thèbes de la XVIIIe dynastie, à commencer par le pharaon Amosis, qui ont justifié leur destruction de la ville et son pillage. Libérer l’Égypte était un slogan porteur, même à l’époque, pour assurer son pouvoir contre un usurpateur.
Mais cette plongée dans l’Égypte ancienne délasse et reste une bonne introduction à la visite du pays. Et l’hymne à la résistance aux dictatures par une jeune reine, son jeune mari et ses jeunes fils successifs, reste d’une actualité sans cesse renouvelée. Ne boudons pas notre plaisir.
Christian Jacq, La reine liberté, Pocket 2011, 1196 pages, €11,94
Tome 1, L’empire des ténèbres, 2001,
Tome 2, La guerre des couronnes, 2002,
Tome 3, L’épée flamboyante, 2002
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Le terme désigne à la fois le royaume des défunts et le Dieu qui y règne. Hadès est le frère de Zeus et de Poséidon. Il est le maître d’un lieu impalpable, plongé dans une ombre brumeuse. Le dieu Hadès est un ravisseur universel, selon Callimaque. Il accumule les hommes comme des richesses. Sa seule crainte est que la terre s’ouvre pour mettre au jour aux yeux des autres dieux son royaume pourri. Comme tous les dieux il a droit à des offrandes et, dans son cas, c’est chaque mort inhumé selon les rites. Hadès partage son trône avec la froide Perséphone, fille de Zeus et de Déméter. Selon Homère, le pouvoir de Perséphone consiste à maintenir le reflet des défunts dans un dérisoire état vaporeux et amnésique. Hadès n’est pas Thanatos, il est Zeus souterrain et reçoit l’ombre du défunt qui s’y précipite naturellement à l’issue des rites funèbres. Le point d’accomplissement de la mort est le dieu en même temps que le lieu. Dans l’Hadès, tout est ténèbre, inconscience, inconsistance, réclusion définitive. C’est un empire de la nuit – mais pas un néant. Plutôt un reflet du vivant, un semblant de ce qui a eu vie. Le lieu Hadès est au-delà de ce qui a donné au monde sa figuration. Pour y accéder, on doit traverser le fleuve Okéanos, entité primordiale dont tous les êtres sont issus. Le dieu Hadès est la face invisible de l’ordre du monde.
Conception orphique
Elle réactive la mémoire de l’origine divine de l’âme et nie sa représentation homérique comme vaporeuse et amnésique. L’au-delà orphique est un lieu où l’âme oublieuse de son origine divine – qui a transgressé le double interdit de tuer et de consommer ce qui a vie – est vouée aux souffrances de l’existence terrestre en étant emprisonnée dans un nouveau corps. Seule l’âme qui a vécu de façon orphique, en s’écartant de toute propension à faire couler le sang, pourra progresser jusqu’à Perséphone. En qualité de juge, elle l’autorisera ou non à se rendre dans les saintes prairies. Des lamelles d’or découvertes sur la poitrine du défunt ou auprès de sa main rappellent aux âmes la bonne direction à prendre et le bon mot de passe à prononcer au gardien d’outre-tombe. Elles soulignent un au-delà orphique comme un paysage éclairé, avec une topographie repérable. Pour la croyance orphique, pas de néant non plus, mais la persistance de l’âme. Une croyance en forme de consolation pour nier la mort définitive.
Mystères d’Éleusis
L’Hadès éleusinien est baigné de clarté – mais seulement pour les initiés. L’au delà est toujours situé sous terre selon Pindare, mais l’initiation éleusinienne permet une sorte de répétition pour emprunter le bon itinéraire vers la clarté salvatrice. Cet au-delà de lumière s’ouvre aux seuls défunts aptes à découvrir le chemin, ceux qui ont éprouvé les rites sacrés. Il se ferme à tous ceux qui ont négligé l’initiation – un bon moyen clérical de retenir les adeptes.
Îles des bienheureux
Enfin, pour Hésiode, selon la volonté de Zeus, certains hommes de la race divine des héros échappent à la mort. Ils séjournent dans un au-delà apaisé, aux confins de la terre. Le lieu est situé au bord des tourbillons profonds d’Okéanos. Ainsi Pélée, Kadmos et Achille sont-ils des héros élus pour les îles. Mais elles sont aussi accessibles à tous ceux qui ont eu l’énergie de garder leur âme pure de mal, en suivant la route de Zeus. Platon, dans le Gorgias, associe explicitement les îles des bienheureux à l’idée de récompense d’une vie vertueuse. De façon pré-chrétienne, il fait de l’au-delà un jugement selon les modes de vie observés ici bas.
Contrairement au Dieu impérieux qui crée et qui exige une soumission de fils à père, les dieux grecs sont soucieux d’être reconnus par les humains, d’être crus et surtout honorés par des libations, des offrandes et des sacrifices d’animaux. Certes, ils sont immortels et ne se nourrissent pas de chair – mais ils se nourrissent du fumet des sacrifices, qui montre que l’on pense à eux.
Reynal Sorel cite la déesse Déméter, dans un hymne composé peu avant -610, qui craint de perdre de vue sa fille chérie Korê, mariée à Hadès aux enfers. Elle menace alors d’empêcher le grain de germer et, ainsi, de rayer de la surface de la terre la race débile des hommes. Ciel ! s’exclament alors les dieux de l’Olympe : nous serons « frustrés de l’hommage glorieux des offrandes et sacrifices ! » La famine menace donc plus les dieux que les humains. Zeus, en bon dieu grec, propose alors un compromis. Il sera que Korê vive six mois de l’année aux enfers (durant l’automne et l’hiver), et les six autres mois de l’année sur terre (durant le printemps et l’automne). Ainsi s’explique la germination du grain dès la venue des beaux jours.
Les dieux se soucient plus de recevoir que de donner, d’où la puissance des hommes sur eux. Les Grecs n’encensent pas les dieux parce qu’ils sont dieux, donc immortels ; ils savent bien que cet état leur est définitivement interdit. Ils les prient de leur accorder leurs faveurs, en échange des viscères des victimes, dit Aristophane dans Les Oiseaux. Et la poétesse Sapho d’insister sur la façon de donner pour demander : « C’est chose certaine que les Bienheureuses déesses voient d’un regard favorable celle dont la prière s’orne de fleurs et de grâce, et qu’elles se détournent de celles qui ne portent point de couronne. » Les dieux et les déesses ont leurs principes : « Déméter préfère les truies, Poséidon les taureaux, Dionysos les chèvres et les porcs, Athéna les vaches, Aphrodite les cochons, Arès et Hécate les chiens, Zeus les bœufs, Héra les génisses »
Quand celui qui sacrifie répond aux attentes des dieux, il peut espérer une certaine bienveillance divine en retour. Zeus le dit à propos d’Hector dans l’Iliade et à propos d’Ulysse dans l’Odyssée : ils ont bien sacrifié. Les dieux, comme les patrons et les politiciens, sont toujours inquiets de recevoir leurs honneurs.
Les sacrifices citoyens de la cité à ses divinités signifie la reconnaissance de la condition éphémère de l’homme, privée de toute filiation avec le divin. Le sacrifice sanglant n’est pas un rite de communion comme dans le christianisme. Il célèbre une immortalité inaccessible à l’homme. Le corruptible est mangé, l’incorruptible s’envole vers les dieux. Seul le genre de vie orphique favorise le végétarien et un genre de vie en totale rupture avec les conventions de la cité, mais ce n’est qu’une croyance.
Les dieux attendent surtout l’obéissance aux lois non écrites qui sont intemporelles : respecter ses parents, épargner les suppliants réfugiés dans un sanctuaire, se garder de toute relation d’inceste et de tout parjure, garantir aux messagers l’inviolabilité. Et que les humains ensevelissent leurs morts, ce qui est une façon d’épargner au dieu le spectacle de la négation.
On le voit, les relations des hommes et des dieux dans notre culture antique n’a rien à voir avec celle qui l’a submergée et subvertie au début de l’ère chrétienne. La religion impérieuse du Dieu unique restreint la liberté humaine de croire, de penser, d’agir. La conduite doit obéir à des Commandements codifiés expressément, le rituel à une Église qui s’est fait l’interprète de Dieu, toute déviance étant punie sévèrement dans tous les cas. Ni Dieu, ni Jésus ne « réclament » rien des humains ; ils les laissent en apparence libre de « pécher », mais tout péché est punis en ce monde par les clercs, seuls interprètes de ce qu’il faut penser et faire, et dans l’au-delà par le grill éternel. Étrange façon de rassembler les humains dans la cité.
« En terrain grec, c’est la philosophie qui se préoccupe de l’âme, non la théologie qui est cette partie de la mythologie qui concerne les dieux », écrit Reynal Sorel. C’est donc un sujet physique, terrestre, qui appartient à l’humain.
Chez Homère, la psukhê n’est rien hors du corps, seulement fumée. Quand le corps est privé de psukhê, il s’effondre. Ce qui n’est pas forcément la mort, mais un évanouissement, une syncope, un coma. Ainsi, Andromaque s’évanouit-elle à l’annonce de la mort d’Hector. Ainsi Sarpédon s’évanouit-il lorsque Péladon lui extrait à vif une pique fichée dans la cuisse. La psukhê est une force de consistance mais pas de conscience. Elle anime le corps et les forces de vie dans la machine. L’âme n’a rien de divin mais tout d’humain.
C’est le Ve siècle grec avant qui a développé l’idée inconnue d’Homère de ce retour de l’homme à l’éther. Cette région éthérée du ciel est le lumineux absolu. Or, si les âmes des défunts montent vers ce lieu divin, c’est qu’elles sont autant d’étincelles de l’éther immortel, dit Euripide. Alors l’âme participe de l’immortalité des dieux. Il s’agit d’une modification radicale de conception. L’âme comme marque de faculté de discernement humaine, proche de celle des dieux mais à niveau inférieur. Cela permet aux vivants de comprendre les événements et de délibérer intérieurement. S’il y a persistance d’une conscience après la mort, alors l’âme s’intellectualise. Mais elle n’est toujours pas spiritualisée.
Cette étape suivante vient avec la tradition orphique et avec le philosophe Platon. L’âme immortelle devient ce que nous considérons comme une âme divine. Pour la tradition orphique, elle avait une double origine divine, titanesque et dionysiaque. Les Titans ont démembré et dévoré Dionysos. Ils ont été foudroyés par Zeus et se sont consumés alors en une suie d’où est apparu l’homme, à la fois contaminé par une pulsion meurtrière et tenaillé par une pureté dont son âme conserve le souvenir. Il a donc une âme immortelle à deux faces. La première prompte à la démesure issue des Titans, l’autre victime et pure, issue de Dionysos. « Le défunt qui a suivi le genre de vie orphique pourra enfin trouver le chemin menant aux saintes prairies de Perséphone. (…) Quant à l’âme impure, toujours soumise à la pulsion de démesure titanesque, toujours satisfaite de verser le sang (…), elle se trouve plongée dans le cycle infernal des réincarnations qui sont autant d’épreuves pour enfin tendre vers la pureté par l’ascèse orphique »
C’est avec Platon que la logique s’impose : si une âme est immortelle, alors il faut en prendre soin et tourner son esprit vers le souverain Bien et Beau, le Vrai accessible par la raison. L’âme se moralise et Platon conçoit l’existence de jugements et de châtiments à subir lorsqu’elle sera affranchie de son corps. Pour lui, l’homme est immortel et indestructible. Son âme peut prendre le divin pour spectacle et pour aliment, se débarrassant ainsi de l’humaine misère (Phédon). À la mort, l’âme se sépare du corps.
On le voit, la tradition grecque est passée du corps physique à l’âme immatérielle ; de la finitude des chairs pourrissant sous la terre à l’étincelle qui subsiste dans l’éther. Les dieux n’ont pas d’âme puisqu’ils sont immortels. Ce sont les hommes qui ont inventé le chemin vers eux, avec les Orphiques, avec Platon, avec Aristote et ses trois âmes successives : le végétatif de la plante, le sensitif de l’animal, l’âme intellective de l’homme. Il faudra encore du temps jusqu’à saint Augustin.
Les humains sont mortels et les dieux immortels ; l’ambroisie sert de médiatrice entre les deux. Elle est « nourriture » en ce qu’elle est nécessaire aux dieux pour ne pas rester léthargiques, dans le kôma ; elle est nécessaire aux hommes pour croire aux dieux. « L’ambroisie est une invention humaine pour exprimer le fantasme d’un privilège divin (celui d’une absolue différenciation, d’une perpétuelle mise à distance de la mort). Elle souligne du même coup la duperie d’un tel espoir en mettant dos à dos ces dieux qui ne se suffisent pas à eux mêmes et ces humains sur lesquels les tentatives d’immortalisation restent vaines », écrit Sorel.
Privé d’ambroisie, un dieu païen ne meurt pas – puisqu’il est par essence immortel. Mais, selon la Théogonie d’Hésiode, si le dieu ne se nourrit pas d’ambroisie ou de nectar, « il reste gisant sans haleine et sans voix sur un lit de tapis : une torpeur cruelle l’enveloppe. » Car un dieu est à l’état originel inconsistant. Pour sortir de cette période d’évanescence, il lui faut un apport extérieur qui le tire de là : c’est l’ambroisie. Ainsi, le jeune Apollon est-il nourri de la fleur du nectar et de l’ambroisie et non pas du sein maternel de Léto. De même, Hermès, qui doit restaurer ses forces immortelles en consommant nectar et ambroisie afin de délivrer le message de Zeus à Calypso pour rendre Ulysse à son destin de mortel.
L’ambroisie est un succédané de l’allaitement. Mais les déesses ne sont pas de chair, elles n’ont pas de lait, et il faut inventer le nectar et l’ambroisie comme mythe. « Jamais un dieu n’a d’être par lui-même. Seul, il est sans vigueur, sans efficace. Son plein éclat est inféodé à cette obligation de consommation. La fumée sacrificielle adressée par les hommes aux Olympiens est aussi indispensable aux dieux que l’ambroisie. » Autrement dit, les dieux ne valent que si l’on croit en eux. Mais l’ambroisie ne rend pas immortel pour autant ; elle n’est qu’un accessoire des immortels. « Appliquer à des corps mortels, l’ambroisie n’a qu’une et une seule fonction, celle de préserver une apparence de fraîcheur à ce qui est voué à la décomposition. »
Inutile de se demander si l’ambroisie est une huile parfumée ou un miel sauvage. Rien de physique : il s’agit d’un produit mythique qui indique d’une part la reconnaissance que les dieux sont inconsistants et, d’autre part, la conscience triste de la condition réservée aux humains. « Les dieux sont spontanément fragiles au cœur de la conscience humaine : celle ci n’étant que conscience de sa mort, elle se doit de soutenir les dieux pour pouvoir croire », conclut Sorel. Mourir est inéluctable aux humains, mais leur croyance en l’existence des dieux leur permet d’espérer que l’immortalité puisse exister. C’est bien plus humble et plus réaliste que de « croire » aveuglément à un Père de l’univers qui fait tout, qui sait tout, qui peut tout. Et qui, manifestement, s’en fout.
Pour un mortel, l’immortalité relative consiste dans le souvenir qu’il laisse dans l’histoire. La permanence dans la mémoire des vivants de celle du défunt est ce qui est immortel chez les humains. Juste une trace. Ainsi Platon et Alexandre le Grand sont encore immortels, tout comme César et Napoléon, Churchill et le général De Gaulle. Et malheureusement Staline, Hitler et Mao. Pas sûr que Donald Trump ou Olivier Faure aient droit à l’immortalité du souvenir.
Autant, le Dieu du Livre commande, autant les dieux grecs sont ambivalents. « Les dieux peuvent rendre fou l’homme le plus sage, tout comme ils savent inspirer la sagesse au moins raisonnable », dit l’Odyssée au chant 23. Car une même divinité égare ou conseille, libère l’esprit ou enchaîne dans la folie ; elle envoie la maladie et peut guérir. C’est ainsi que Déméter nourrit les mortels, mais peut aussi les affamer en retenant le grain en son sein ; que Dionysos libère les femmes autant qu’il les rend follement dépendantes et criminelles ; qu’Apollon est le dieu de la purification, mais que ses flèches peuvent semer la peste.
Les dieux sont donc écarteurs du mal ou destructeurs. Pourquoi ? « Une divinité a toujours des dispositions envers les mortels, mais ceux-ci éprouvent des difficultés de discernement à cause de leur incapacité à connaître leur attente », dit Sorel. Les hommes n’ont pas connaissance de ce que veulent les dieux. C’est pourquoi « l‘ambivalence est une manifestation divine, tandis que l’ambiguïté est une réception humaine. » Aux hommes d’avoir l’attitude pieuse qui est celle de la crainte envers les dieux. Il s’agit non pas de se soumettre à l’Absolu comme les musulmans, ni de redouter l’Enfer comme les catholiques, mais d’une prudence des Grecs, une sagesse humaine. « Les dieux sont ambivalents parce qu’ils prennent plaisir aux hommages des humains… qu’ils se complaisent à laisser dans l’incertitude ». Reste que les humains et les dieux sont des êtres à part entière, non subordonnés les uns aux autres. Les dieux sont immortels, les humains mortels est la principale différence.
Pour comprendre cette relation des hommes aux dieux, le mythe d’Hermès est fondamental. Le dieu Hermès indique le chemin, toute son activité tend vers les échanges. Mais il a aussi fabriqué le mal envoyé aux hommes par tous les Olympiens avec Pandora, la première femme. C’est elle qui a ouverte la fameuse « boîte de Pandore », d’où tous les maux se sont échappés. Pandora est mensonges, paroles séduisantes et manières trompeuses, selon Hésiode. Le dieu Hermès, qui l’a créée, est au creux du double sens et de l’énigme : il peut diriger ou égarer le voyageur, mais il reste le compagnon des hommes parce qu’il préside aux échanges et favorise les contacts. Or tout contact est un risque, tout « deal » peut être une Tromperie.
« Hermès assume absolument son origine d’être issu de la parfaite jonction de polarités : né de l’union du céleste (Zeus l’Olympien) et du souterrain (Maia, filled’Atlas, logée dans une caverne) ». Il est la vertu d’intelligence des Grecs, celle de la ruse d’Ulysse. Il connaît toutes les formules pour abuser. La parole a toujours double sens, vraie ou fausse ; pour Hermès, elle peut même être l’absence de mots. Quand nous disons « un ange passe » (en général à 20 et moins 20, selon un film connu), le Grec antique dit « Hermès passe ». Car le dieu est médiateur de sens. Les échanges sont toujours ambivalence, mais Hermès indique les chemins. Il est le dieu de tous ceux qui cherchent.
Selon Eschyle : « en fait l’ambivalence divine est une chance pour l’homme qui peut toujours espérer son aspect bienveillant ». L’ambivalence des dieux reste le moindre mal, au contraire du Dieu unique jaloux, Pater familias impérieux, qui veut être obéi dans ses Commandements sans laisser aucune alternative à l’humain – sinon c’est « péché », qui sera « puni ».
Toute la différence entre un monde humain concret, qui accepte les dieux mais s’en méfie, et un monde spirituel abstrait, où la soumission est requise sans ergoter, au nom du Grand Dessein.
La Russie de Poutine ne peut s’expliquer sans les années Eltsine. Vladimir Poutine, le dictateur mafieux criminel de guerre est l’héritier à la fois de l’efficace KGB soviétique et de la libéralisation affairiste des années 1990. A cette époque d’oligarques prédateurs, le patrimoine industriel et minier de la patrie a été bradé dans les mains d’une bande de compradores sans scrupules – tout droit sortis de la débrouille soviétique.
Tout ce qui a une quelconque valeur peut-être pillé par des maraudeurs audacieux et vendu à qui veut l’acheter, à l’est comme à l’ouest. Il suffit d’avoir les contacts. Dimitri Lavrine est tombé dans le trafic étant petit, sous l’ère Brejnev qui a fait de la démerde une institution : tout s’achète et tout se vend en régime de pénurie où la corruption règne car il n’y en a pas assez pour tout le monde ; il suffit d’un peu d’astuce. Il a compris du « capitalisme » que ce n’est pas acheter qui compte mais vendre, avant tout vendre. Il est flanqué d’un acolyte entraîné malgré lui par son entregent, le jeune Slava Segalov, peintre raté.
Slava a toujours été artiste et a connu un début de gloire en se posant comme peintre « engagé » ; sa rébellion contre le système en faisait quelqu’un d’intéressant pour la mode. Hélas ! Lorsque Gorbatchev est venu et a agi, le système s’est écroulé, rongé de l’intérieur, et la rébellion n’a plus eu aucun sens. L’artiste engagé a été dégagé vite fait des galeries car la mode a changé. Désormais, la Russie ressemble au monde de Hobbes où l’homme est un loup pour l’homme. Slava se souvient du philosophe anglais : « Aussi longtemps que les hommes vivent sous un pouvoir commun qui les tient tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun. Dans un tel État, il n’y a pas d’art, pas de lettres, pas de société, et ce qui est le pire de tout, la crainte et le risque continuel d’une mort violente. » Telle est la Russie post-soviétique. Poutine est celui qui a remis de l’ordre, d’où le vote massif populacier qui préfère bouffer et la sécurité ; moins le vote des éduqués qui savent user de leur liberté.
Slava tente de se faire une place dans ce monde nouveau et suit Dimitri à contrecœur pour en apprendre des leçons de débrouille. Ils viennent de piller un vaste bâtiment soviétique aux vitraux et marbres ostentatoires et partent dans leur camionnette UAZ-452 tout-terrain produite depuis 1965 par UAZ à Oulianovsk – la version soviétique du combi Volkswagen Type 2, bien connu des routards occidentaux. D’autres pillards les arrêtent sur la route et Slava, qui conduisait, fait un tonneau dans la neige. Les malfrats tirent mais une jeune fille à ski et à carabine les descend. Sauvés, ils la suivent jusqu’à un somptueux bâtiment de l’ère soviétique dans l’immensité russe – un ancien centre de détente avec spa pour apparatchiks. Elle vit là avec son père, Arkadi, un géant qui a souvent trop chaud et se balade en slip par -20° (un cliché russe).
C’est le début d’une amitié entre Slava et Nina, qui vont coucher ensemble, et d’un dégoût pour l’affairiste Dimitri, au fond peu doué pour les grandes affaires. Les ouvriers d’une mine sont très fier de leur outil de travail prolétaire, mais au chômage depuis que tout s’est arrêté. Un oligarque vient évaluer l’ensemble et propose de racheter. Il ne va pas investir pour sauver la mine, mais vendre à l’encan son matériel, bien plus cher que le prix qu’il a payé. Il trouvera ensuite des investisseurs pour racheter la mine débarrassée de ses actifs – encore moins cher. Les ouvriers refusent ; ils préfèrent vendre eux-même une machine ou deux, dont une foreuse dernier cri. Dimitri se propose, mais son passé de roublard cynique le rattrape, et il est attrapé par son ancien mentor Troubetskoï, qu’il a trahi. En mafia comme en affaires, trahir ne se fait pas ; il le paiera de sa vie. C’est Slava qui va conclure la transaction, malgré lui.
Un dessin minimaliste, où Slava a le visage de Poutine jeune ; des paysages de neige et de froid qui disent le regel russe après la chute ; des leçons d’affairisme utiles à ceux qui n’y connaissent rien. Le début d’une histoire en trois tomes sur la Russie d’aujourd’hui, avec la jeunesse et l’amour en prime.
Dans le Dictionnaire du Paganisme grec de Reynal Sorel que je lis article après article tant il est dense, les Amazones occupent une place de choix. Ces femmes guerrières, qui adorent le dieu Arès, sont l’antithèse même du mâle hellène de la cité civilisée. Car Arès est un fou furieux, un dieu sans esprit, à la tête pleine de vent et le cœur de fureur : la sauvagerie des instincts à l’état brut.
Les Amazones forment une société de femmes qui laisse les hommes aux marges ; ce sont des sauvages, déséquilibrées par l’absence de la reconnaissance de leur complément ; une humanité encore primitive. Elles ne sont guerrières, selon le mythe, que durant qu’elles sont vierges. C’est l’équivalent de l’éphébie, où les jeunes doivent s’entraîner et combattre avant de se ranger vers 30 ans, puis de s’accoupler pour produire une descendance. Il est dit que les Amazones vont pour cela enlever des mâles dans les peuplades voisines, et qu’elles leurs donnent les bébés garçons, ne gardant pour elles que les filles. Nombre de lesbiennes aujourd’hui font de même, niant l’autre sexe, la nécessaire harmonie des contraires.
L’ordre de la civilisation hellène va d’ailleurs faire disparaître cette aberration de l’histoire. Thésée, poursuivi par elles après en avoir enlevé une, va les battre à plate couture avec son armée de jeunes mâles disciplinés, liés entre eux et entraînés. Héraklès, déjà, les avaient affrontées, comme Bellérophon. Ces filles, qui vivent au nord de la mer Noire, sont en retard de civilisation : elles adorent Arès, un dieu archaïque et sans raison, « l’abruti de la famille olympienne » selon l’auteur, alors que les Hellènes adorent plutôt Athéna. Deux façons de faire la guerre : l’une sauvage et permanente avec Arès l’insatiable, l’autre réfléchie et protectrice avec Athéna. Quant à Artémis, la chasseresse, les Amazones honorent sa version exigeant le sacrifice de captifs étrangers, selon Euripide. En bref, des barbares carnassières. Une analogie avec Poutine se présente à l’esprit : point d’Athéna chez ce mafieux et sa clique de criminels de guerre, mais la fureur de faire mal et d’enlever de la descendance, sans souci d’harmonie à long terme.
En vainquant les Amazones, dans le même geste les Hellènes ont vaincu l’animalité féminine et la sauvagerie de l’étranger barbare. C’est ce que montre la sculpture classique du Ve siècle. Arès, c’est la guerre pour elle-même alors qu’elle n’est pas une fin en soi, ce qu’elles ne comprennent pas. Elles s’autodétruisent donc sous les coups de boutoir de la civilisation, comme peut-être la Russie le fait au nord de la mer Noire aujourd’hui.
« Le thème des Amazones est certainement le terrain de schéma d’inversion, de repoussoir et de transgression, mais ce champ offre aussi une formidable construction du paganisme, capable de tisser des légendes entre elles, de les relier à des dieux dont il assume autant la croyance en leur finalité et universalité que celle de supposer leur épuisement, et donc leur finitude, pour s’expliquer une des aberrations de l’histoire. » Les femmes Amazones, dont un texte hippocratique dit qu’elles se tranchaient un sein pour mieux tirer à l’arc ou pour lancer le javelot, sont reconnues vaillantes et courageuses… mais chez les barbares. Face aux Grecs civilisés et disciplinés, elles sont défaites et se soumettent – comme toute sauvagerie est vouée à reculer devant toute civilisation. Pour que la Russie s’en sorte, il ne faut pas qu’elle prenne la voie du sauvage, mais celle de l’humain. Quant à « la » civilisation, elle peut en inventer sa version, si elle ne veut pas se croire « humiliée » de copier celle des autres – les Chinois l’ont fait, pourquoi les Russes poutiniens en sont-ils incapables ?
« Il y a trop d’inversions, de subversions, de transgressions, toutes formatées au millimètre de l’échelle de la mentalité grecque pour admettre l’historicité du peuple des Amazones. Les Grecs l’ont certainement tenu pour réel, dès lors, et seulement dès lors, que cet anti-modèle de femmes-hommes est condamné à disparaître devant la discipline hoplitique et le ‘genre de vie’ hellène », conclut Reynal Sorel. L’Amazone était un bouc émissaire de tout ce qu’il fallait bannir de la cité : la sauvagerie, l’indiscipline, la fureur de la guerre pour la guerre, la négation de l’autre sexe.
Le mythe des filles sauvages rejoint celui des enfants sauvages : ils sont formatés pour la chasse, individualistes et sans limites. Rien à voir avec les véritables femmes guerrières, attestées dans l’histoire chez les Germains et les Vikings, sans parler de certaines tribus afghanes et de l’armée israélienne. Seul Trompe et sa bande de réactionnaires les voient d’un mauvais œil dans l’armée.
L’âge d’or, ce rêve des conservateurs qui veulent « revenir à », date des Grecs antiques. Reynal Sorel en fait une entrée dans son Dictionnaire. En fait, c’est une expression d’Ovide dans les Métamorphoses. Les Grecs parlent plutôt d’une « race d’or » ou du règne de Kronos. Cela désigne un genre de vie des humains périssables avant l’avènement de l’ordre de l’Olympe instauré par Zeus.
Selon Hésiode, l’historien de la religion grecque, la castration d’Ouranos est la condition de l’âge d’or. Kronos, son fils, a castré son père Ouranos qui ne cessait de copuler avec Gaïa sans permettre à ses descendants de voir le jour. Une fois castré, Ouranos s’éloigne définitivement de Gaïa, faisant lui le ciel et elle la terre. Kronos entame alors son règne dans un monde déplié.
Kronos est le dieu qui nie la génération en castrant son père, et la reproduction en avalant sa propre progéniture avec sa sœur Rhea, les futurs Olympiens. C’est le pouvoir brut qui se prend à fabriquer lui-même la première race d’homme périssable pour avoir matière à offrandes. Car la disparition de l’univers est toujours là sous la forme d’un couple issu de la nuit primordiale, Thanatos et Hypnos. Ces puissances ne peuvent rester vaines et inactives, d’où la nécessité des êtres périssables pour leur assurer du travail. Ces mortels, ce sont des hommes vivant comme des dieux. C’est-à-dire dans un temps suspendu. Ces préhumains succombent néanmoins au sommeil avant de renaître jusqu’à avoir épuisé leur stock de possibles. Ils vivent dans une nature qui produit sans cesse et sans problème. Kronos n’a pas fabriqué de véritables humains, mais seulement des asexués voués à périr.
Zeus va détrôner son père par ruse et le refouler dans l’obscurité brumeuse du Tartare. Fin de l’âge d’or. Introduction de la race des femmes, invention olympienne qui instaure l’âge de la nécessité de se nourrir soi et l’autre, mais également de se reproduire sexuellement. Platon, dans le Politique s’intéresse au genre de vie de l’ancienne humanité sous le règne de Kronos. Selon lui, il n’y avait point de constitution et point de de femmes ni d’enfants. Tous montaient du sein de la terre pour prendre vie et trouver une végétation toujours spontanée et généreuse pour leur permettre de vivre comblé, nus et a l’air libre. Mais Kronos parque les mortels en troupeaux régentés par des pasteurs divins. C’est ainsi que les hommes parlaient avec les bêtes.
Cet âge d’or du règne de Kronos semble a priori souhaitable : abondance de végétaux qui comble le moindre besoin, prise en charge des vivants répartis en troupeaux par des pasteurs divins. Aucune nécessité : ni celle de travailler, ni celle de se protéger, ni celle de se reproduire. Ce fut l’idéal du communisme soviétique – avant les dures réalités. Mais l’âge d’or vit dans l’absence : de mémoire, d’autonomie, de savoir-faire, de descendance. Aucun usage n’est fait de la partie rationnelle de l’âme : ce n’est pas un genre de vie au sens grec, mais une vie sans accomplissement – végétative. Ainsi la Russie issue de l’URSS a stagné depuis trente ans, à l’inverse de la Chine communiste, qui a pris son essor depuis trente ans. C’est que l’une a usé de pure obéissance, et l’autre d’intelligence.
Ce pourquoi Platon revient à la fin de sa vie sur le règne de Kronos comme mythe. Il évoque une forme d’autorité et d’administration particulièrement heureuse qui peut servir de modèle aux cités aujourd’hui. La nature incomplète de l’homme l’empêche de régner en maître absolu toutes les affaires humaines sans se gonfler de démesure et d’injustice. On le voit aisément avec Poutine (et Trompe). Kronos donne pour chefs des êtres d’une race supérieure aux hommes. Et aujourd’hui ? Sous le règne de Zeus, ce sont les humains qui dirigent les cités et nous devrions imiter Kronos pour faire des Meilleurs et des plus intelligents les dirigeants de nos troupeaux nationaux. Ce n’est pas toujours le cas, et la démocratie a ses inconvénients : on note la revanche envieuse des populistes attisée par Mélenchon, le faux bon sens populaire du RN incapable de nuances, la haine des hillbillies, ces ploucs des collines vantés par JD Vance.
Le mythe de la vie sous Kronos, l’âge d’or, est exemplaire.
Pour les revanchards conservateurs, tel Poutine, il s’agit de retrouver un moment historique de puissance et de stabilité sous un despote éclairé – comme les cochons d’Orwell.
Bien sûr, l’âge d’or est un mythe. Une source d’enseignement pour les Grecs. Mais l’âge d’or n’est pas un âge humain. C’est à nous d’en tirer des leçons pour notre temps.
A l’occasion de la quatrième édition de son ouvrage sur ce grand pays qu’il connait bien, dans cette belle collection qu’est L’âme des peuples, l’auteur a bien voulu répondre à nos questions :
1. Vous avez connu le Brésil, quels sont les éléments qui ont fait que vous vous êtes attaché à ce pays plutôt exotique pour nous Européens ?
Quand je me suis rendu dans ce pays la première fois, je n’avais jamais quitté l’Europe et j’eus la chance de rencontrer un géologue français qui travaillait en Ama zonie pour le BRGM, le Bureau de Recherches Géologiques et Minières. Il m’emmena avec lui dans son petit avion qui devait se poser sur la route, qui joignait le sud du Brésil à l’Amazonie, entre les camions pour faire le plein d’essence ! 1ᵉʳ choc. Le second choc fut de débarquer sur une île qui se trouvait dans le delta du fleuve Amazone et qui avait la taille de la Suisse, l’île de Marajó ! C’est là où j’assistais au phénomène de la Pororoca, ce mascaret tellement puissant que la vague de plusieurs mètres de haut remonte le cours du fleuve Amazone sur des centaines de kilomètres.
2. Il semble que le pays ait beaucoup changé depuis quelques années, tant à l’intérieur que vers l’extérieur. Pourriez-vous préciser en quoi et quelles sont les conséquences géopolitiques et économiques que vous observez.
Le Brésil a beaucoup changé ces dernières années. Il occupe à présent la place qui lui est due sur le plan mondial grâce à sa place dans les BRICS et à l’action du président Lula qui a beaucoup développé les représentations diplomatiques du pays à travers le monde.
Hélas, dans le même temps, la violence, déjà très présente au quotidien, a pris une dimension inquiétante, les gangs et les milices contrôlant une bonne partie du pays et, en particulier, l’Amazonie où coulent ce que l’on a appelé « les rivières de la cocaïne ». Le Brésil est en train de devenir un narco-État !
3. Si nous devions voyager au Brésil, quels seraient selon vous les lieux, les plats ou les livres ou films qu’il ne faut pas manquer pour comprendre « l’âme » de ce peuple ?
Concernant les lieux (en évitant les mois de décembre à février à cause de la chaleur), je dirai Rio et ses environs (comme Parati) et partout où l’on peut contempler le style colonial portugais tel que Ouro Preto, Congonhas do Campo, etc…(le lecteur trouvera tous les détails dans le petit livre sur L’Âme du Bresil)…
La seule cuisine qui vaille la peine d’être mentionnée au Brésil est celle de Salvador de Bahia. C’est une cuisine originale aux fortes racines africaines. Les visiteurs trouveront des restaurants bahianais dans toutes les grandes villes, Rio et São Paulo en particulier…
Un Grec antique s’adresse aux dieux comme un homme – autrement dit comme un citoyen libre qui prie et demande, mais qui aussi reproche et invectives. Les dieux sont immortels, mais n’existeraient pas sans les mortels. Car le sacré, pour les Antiques, est ambivalent, ni entièrement bon, ni entièrement mauvais. Pas de « Père » éternel qui protège ses « enfants » contre le Mal, l’ange déchu, le Diable, mais chaque dieu et déesse bonne ou mauvaise, selon les circonstances.
On invoque les dieux pour savoir l’avenir : faut-il combattre ; pour faire une promesse : jurer devant un dieu engage l’humain ; pour insister : la réponse donnée n’a-t-elle pas changé ; pour offrir un sacrifice : se priver de vin ou de nourriture en faveur des dieux (qui ne boivent ni ne mangent au sens physique) pour manifester une parole de déférence. « Ni entièrement bon, ni entièrement mauvais, un dieu peut s’offrir aux sollicitudes des mortels quand ceux ci savent s’y prendre à force d’adresses gestuelles ou rhétoriques. » L’attitude des Européens face à Trump est de ce type. Mais faire de ce bouffon un dieu est quand même assez risible. C’est que nous n’avons pas pris les mesures nécessaires pour acquérir la puissance, nous laissant mener par l’impérialisme protecteur yankee… jusqu’à sa remise en cause par l’égoïsme sacré. Et les dieux ne sont pas toujours favorables. « Quand Achille, les yeux dans les cieux, répand le vin à terre pour la victoire et le retour de Patrocle envoyé au combat, Zeus accueille favorablement la première adresse, mais refuse la seconde », dit l’auteur.
Alors on invective les dieux, dont la conception de la justice est parfois incohérente. Le poète Théogonis, le tragédien Euripide, le comédien Aristophane, n’hésitent pas à mettre dans la bouche de leurs acteurs et actrices leur indignation envers les dieux. Iphigénie, sacrifiée aux vents sur injonction d’Artémis trouve cela absurde, c’est faire des dieux des méchants. N’avons-nous pas la même attitude envers le dieu Trompe ? C’est que les dieux ne sont pas « Dieu », le Père tonnant autoritaire des Juifs ; les dieux grecs sont des alliés ou des adversaires, des exemples ou des empêcheurs, des êtres supérieurs. Ils ne sont pas incommensurablement distants des humains.
« La cité s’adresse aux dieux pour garantir son ordre ; l’individu, pour revendiquer ses doléances ». Ambivalence de l’invocation provocation. Les humains s’adressent aux dieux comme à des êtres d’égale dignité. Chacun son royaume, mortel pour les humains, immortel pour les dieux – mais une même terre pour les deux. « Les Hellènes de l’époque classique ne s’emmurent pas dans un silence propice à la divinisation d’un mortel : ils s’adressent directement aux dieux, sans génuflexion, pour leur demander de toujours reconsidérer leur justice vis-à-vis de ceux qui les font exister : les mortels. Comme le souligne Burckert, on ne dit pas « mon dieu » en grec ancien. »
Dans l’Odyssée, Zeus réplique en mettant en cause les humains. Ce sont « eux, en vérité, [qui] par leur propre sottise, aggravent les malheurs assignés par le sort » (Odyssée I 32-34). Et c’est bien vrai : se défausser de ses propres turpitudes sur « les dieux » ou « les autres », ne renvoie qu’à nos propres manques. A l’illusion de tout savoir sur tout, d’avoir le seul raisonnement juste, de n’écouter personne. Les séries policières sont pleines de ces « commandantes » femmes, soucieuses avant tout de s’imposer parmi les hommes, qui n’en font qu’à leur tête, persuadées d’avoir raison seules contre tout le monde. L’homme faisant de même (comme James Bond) n’est plus illustré depuis des années. La fiction fait que parfois ça marche, en rattrapage acrobatique peu convaincant. Mais, dans le réel, ce comportement névrotique est nuisible. Qu’il soit promu à la télé est un signe des temps.
Le juge Ti est un mandarin chinois, juge de district dans la hiérarchie des fonctionnaires de l’empire T’ang. « Ti Jen-tsié » est devenu « Di Renjie » dans la nomenclature anglo-saxonne – donc évidemment internationale. Mais restons francophone : le juge Ti a réellement vécu de 630 à 700 de notre ère, sous nos derniers Mérovingiens, rois fainéants dont le fameux roi Dagobert « qui a mis sa culotte à l’envers ». En Chine, on est plus évolué et la Justice est déjà exercée à la façon de Sherlock Holmes par les juges flanqués de leurs assistants, avec des éléments de médecine légale du Contrôleur des décès. Rendu célèbre par les affaires résolues, Ti est devenu Ministre de la Cour impériale sous l’impératrice Wou, et les lettrés chinois en ont fait leur modèle pour les romans policiers. Robert van Gulik, diplomate néerlandais décédé à 57 ans d’un cancer du fumeur en 1967, parlait le javanais, le malais, le chinois, le japonais, l’anglais – en plus du néerlandais. Sinologue et affecté dans des missions en Asie, il a publié dès 1948 des romans policiers inspirés de la vaste littérature chinoise ancienne, reprenant le juge Ti comme personnage.
En 668, le juge Ti vient d’être nommé dans la petite ville (fictive) de Pou-yang, sur les bords du Grand canal de Chine qui relie Pékin à Hangzhou. Une voie commerciale qui permet la prospérité aux commerçants et des communications faciles aux trafiquants de sel (pour éviter la taxe impériale). Il n’est pas sitôt installé que trois affaires requièrent sa vigilante attention. Le viol suivi de meurtre de la jeune fille d’un boucher, le mystérieux enrichissement depuis deux ans du monastère bouddhiste, et une plainte pour meurtre et harcèlement de la part d’une femme qui cherche la justice depuis vingt ans.
Le juge Ti n’est pas religieux, et il se méfie des « croyances ». En bon confucéen, il est moral et rationnel ; il croit en la logique et en la justice. Fonctionnaire, il obéit à ses supérieurs, mais surtout à la Loi. De façon habile, on le verra. Ti est assisté de ses fidèles, qu’il a connu au fil des années et qui se sont attachés à lui : le sergent Hong Liang, conseiller qu’il connaît depuis l’enfance ; Tao Gan, ancien escroc sauvé par le juge et fin connaisseur des procédés de duperie, y compris le déguisement ; Ma Jong et Tsiao Taï, anciens bandits appelés « chevaliers des vertes forêts » selon la poétique chinoise, experts en boxe et arts martiaux et bons connaisseurs de la faune des bas-fonds. Il n’en faudra pas moins pour démêler les embrouilles et manipulations des uns et des autres.
Les trois affaires ne sont pas liées, mais simultanées, comme c’était le cas quotidien des juges dans l’ancienne Chine, dit l’auteur. Celui-ci se délecte à décrire les coutumes, vêtements, mangeaille et autres traditions d’époque, ce qui rend pittoresque ses enquêtes. Dans le cas de la fille Pureté-de-Jade violée, son petit ami Wang, étudiant candidat aux Examens littéraires, est accusé à tort, les traces d’ongles trouvés sur le cou de la victime nue et la corde de tissu ramenée dans la chambre au deuxième étage le prouvent ; dans le cas du monastère de l’abbé Vertu-Spirituelle, sa richesse vient des dons de femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfants, qui viennent y prier la déesse Kouan-yin, déesse de la charité réincarnée 33 fois, et qui repartent souvent enceintes… de plusieurs jeunes moines surgis dans la même nuit malgré la porte scellée ; dans le cas de la femme Lin, à moitié folle, un rouleau de documents rappelle l’histoire de sa famille et les procès successifs intentés à la riche famille rivale, autrefois très amie, qui a réussi à ruiner et à tuer tous ses fils, filles et petit-enfants.
Le juge Ti fera la justice, aidé des sbires du tribunal, des notables de la cité, et des mendiants du cru, aidé aussi de jeunes putes de la campagne vendues par leurs parents à l’âge nubile, nommées Abricot et Jade-Bleu, qu’il aide à s’en sortir puisqu’elles l’aident à confondre les bouddhistes dépravés. Les vrais coupables seront confondus, attrapés et jugés, condamnés à mort selon les supplices prescrits par la loi. Le juge Ti n’hésite pas à lui-même se déguiser pour en savoir plus, et à manier les poings ou l’épée contre les malfrats dans le feu de l’action.
La cloche fait référence au piège que l’un des protagonistes a tendu au juge et à ses assistants dans un temple abandonné qui jouxte sa demeure près du grand canal. Lors d’une fermeture de monastère, on descend la cloche pour éviter qu’elle ne tombe. Sauf que, dans ce cas précis, le juge a découvert un squelette dessous, avant d’y être lui-même enfermé. Il ne devra qu’à son astuce et à l’aide de ses affidés, de s’en sortir et de confondre le puissant marchand fraudeur et criminel qui a voulu sa disparition après avoir intrigué dans les hautes sphères pour qu’il soit muté.
Du beau, du bon, du bonnet noir carré à ailes de soie, insigne des juges. Entre Sherlock Holmes et Agatha Christie, une détection juste qui réhabilite l’intelligence de la Chine. Malgré l’ancienneté de leur parution, il ne faut pas se priver des enquêtes du juge Ti. « L’homme est peu de choses, la justice est tout », résume la calligraphie offerte par le ministère des Cérémonies et des rites au juge pour son succès.
La pensée grecque antique est profonde et peu connue ; moins pratique que la romaine, mais plus aboutie en réflexion. Reynal Sorel, docteur en philosophie de Paris IV, l’étudie en détail dans son Dictionnaire du paganisme grec, paru en 2015, dont je vais chroniquer à mesure certains articles. Aujourd’hui : Abandon des dieux.
Ainsi, « les dieux » grecs sont une essence supérieure d’êtres, pas de ceux avec qui l’on communie. S’ils sont immortels, ils se méfient de la mort, qui n’est pas leur destin. Ils s’éloignent donc des humains devenus cadavres, même s’ils ont lié amitié avec les mortels durant leur vie, comme Apollon abandonne Admeste et Hector, ou Artémis son bien-aimé Hippolyte. De même, les dieux abandonnent l’homme décrépit : c’est son destin, pas le leur. A chacun sa destinée : les uns doivent être malheureux, les autres heureux.
Donc les dieux ne sont pas des hommes ; ils ne sont pas compatissants parce que ce n’est pas leur rôle. Ils restent impassibles à la destinée des mortels.
En revanche, ils célèbrent comme les humains la vie jaillissante, la jeunesse, l’action, la lumière. Ils élèvent au rang de héros – de demi-dieux – les humains qui poussent leur destinée au maximum de ses possibles. La vie est inaltérable, et seuls les dieux en jouissent pour l’éternité. Ils donnent l’exemple aux humains de ce qu’est un être supérieur. Ils ne sont pas « meilleurs » que les hommes, ils connaissent la colère, le désir, la jalousie, la vengeance – mais ils restent ancré dans la vie et pour la vie.
Bien loin du dieu chrétien représenté agonisant sur une croix, le corps souffrant, tout son message appelant à l’au-delà. Pour les Grecs, il ne s’agit pas de délaisser la vie ici-bas – au contraire, elle est la seule que l’on aura jamais. Ni réincarnation, ni banquet éternel auprès d’un Père, ni fusion dans un Tout éternel : la vie est unique et éphémère. C’est ainsi.
Ce pourquoi on ne célèbre pas la mort, comme les chrétiens le font, avec leur faste et leur austère mépris de cette vie-ci. La mort vient, à son heure, comme elle doit. Antigone n’attend rien des dieux et obéit à sa morale transcendante, à laquelle les dieux mêmes sont soumis : la norme, le destin, ce qui doit être accompli.
Seuls les humains meurent – seuls. Aucun dieu pour les consoler, il n’en est pas besoin. Quiconque naît se condamne à mourir, c’est la loi universelle. Le seul paradis est le souvenir qu’on laisse : vivant avec les enfants, moral par son exemple plus ou moins imparfait, spirituel par ses écrits. Ce pourquoi vivre est si important, célébrer la santé, la vigueur, l’enthousiasme.
« Argoul participe au Programme Partenaires d’Amazon EU, un programme d’affiliation conçu pour permettre à des sites de percevoir une rémunération grâce à la création de liens vers Amazon.fr »
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