Livres

Mort de Mario Vargas Llosa

Mario Vargas Llosa, péruvien naturalisé espagnol, prix Nobel de littérature 2010 et membre de l’Académie française depuis 2021, s’est éteint le 13 avril de cette année à 89 ans. Il laisse une oeuvre et trois enfants.

J’ai chroniqué sept de ses romans sur ce blog.

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Martha Grimes, Le collier miraculeux

Un collier qui est un pub dans l’East End londonien et un qui est volé à une soixantaine de kilomètres de Londres, dans un village à la mode. S’il est « anodin » en anglais, il se transmute en « miraculeux » en français – mystère du traducteur. De fait, il est d’émeraude de fine eau, presque bleue, gravée en Égypte. Mais ce n’est pas ce qui importe. Malédiction de l’argent ou pas, il a tué, par deux fois, deux jeunes filles. Une fois à Londres dans le métro, une autre fois à une soixantaine de kilomètres, dans le village. Un chien a retrouvé un doigt, qu’une vieille fille a pris pour un os, avant de hurler et de prévenir « la police ». Qui n’est, dans ce petit village de Littlebourne, que municipale en la personne d’un agent unique, Peter Gere.

Le divisionnaire du Yard Racer arrache le commissaire Jury à son projet de week-end à la campagne, dans la propriété de son ami le douzième comte Ardry, lequel a renoncé à ses titres pour se faire appeler simplement Melrose Plant. Scotland Yard se doit d’enquêter sur ce meurtre sanglant d’une jeune fille, ce cadavre aux doigts coupés à la hache dans la forêt marécageuse où ne vont que les ornithologues fanatiques. L’enquête sera longue et hachée entre Londres et Littlebourne, et suffisamment tordue pour que le lecteur soit content, mais seulement à la fin.

Le sel de ce roman policier est ailleurs. Il réside dans la caricature des bons Anglais vus par une Américaine de l’Ohio, docteur ès lettres. Tout le village y passe – tout le monde se connait, à commencer par l’irascible et insupportable famille de sir Miles Bodenheim, qui se prend pour un Trump de village, imposant ses vues, parlant haut et fort, injuriant tout le monde, à commencer par les fonctionnaires de la poste ou de la police, à se demander pourquoi on les paye. Seule Emily Louise Perk échappe à leur snobisme et à leur mépris, parce qu’elle a 10 ans, pas les yeux dans sa poche ni sa langue, et qu’elle soigne admirablement les chevaux et poneys de ces aristos. Il y a aussi les sœurs Craigie, la forte en gueule qui aime les oiseaux et traque à la jumelle dans la forêt tous les matins la marouette ponctuée, et l’effacée au museau de mulot qui joue les diseuses de bonne aventure lors de la fête du village. Miss Pettigrew tient un salon de thé où l’on cause, la place du village n’étant qu’un estomac de la Grand-Rue, spécialiste des muffins à la carotte ou aux aubergines (!). Polly Praed au regard violet, est autrice de romans policiers d’une banalité déconcertante, mais forte en imagination pour tuer de multiples façons littéraires les quatre Bodenheim.

Chacun a reçu sa lettre anonyme, écrite au crayon de couleur, chaque missive d’une couleur différente, les accusant de diverses incongruités. Est-ce le fait du tueur ? Ou de la tueuse ? Mais à qui profite le crime ? Il se trouve que le secrétaire de lord Kennington a disparu il y a quelques mois avec un collier d’émeraude de grande valeur ; il l’a sans doute volé, après avoir fait main basse sur plusieurs autres bijoux du collectionneur invétéré qui croyait les avoir égarés. Mais où est-il ? Nul ne sait rien, ni du voleur, ni du bijou. Ils se sont comme volatilisés.

Sauf que des indices concordant relient Londres et Littlebourne, et que Jury va enquêter aux deux endroits. Les filles tuées se connaissaient, l’assassinée du bois, pressentie nouvelle secrétaire de la veuve Kennington, vivait à deux pas de la station de métro où la fille de 16 ans a été frappée à mort alors qu’elle jouait du violon pour se payer un jean de marque. Le commissaire va faire la connaissance de la famille Cripps, sortie tout droit de Dickens, avec la mère éléphantesque, pondant un gosse tous les ans et en ayant déjà six, braillards et dépenaillés, jouant sans culotte dans la rue, et le père exhibitionniste que le fils aîné – dans les 8 ans – commence à imiter. Il fera la connaissance au pub Le collier miraculeux d’un maître-sorcier, expert en jeu de rôles, dont une carte dessinée pourrait donner la clé de l’énigme.

En bref, du plaisir ironique, une enquête qui erre un peu mais trouve sa cohérence, un bonheur de lecture. Rappelons, pour la bonne rigueur, que l’ironie est le fait de se mettre à distance pour critiquer les contradictions humaines, tandis que l’humour est un tempérament qui englobe ces contradictions dans une humanité commune. Ce roman policier n’est pas anglais, mais émricain ; il manie l’ironie, pas l’humour.

Martha Grimes, Le collier miraculeux (The Anodyne Necklace), 1983, Pocket policier 2005, 352 pages, occasion €1,82, e-book Kindle

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Patricia Cornwell, Traînée de poudre

Un pavé policier scientifique comme l’autrice en a le secret. Un bon tiers en trop de dialogues au début, dans le stress et la grippe, qui sont plutôt ennuyeux, peut-être « écrits » au dictaphone. Des détails techniques maniaques sur le sang et les traces, qui sont plutôt vomitifs mais qui plaisent à nombre de lecteurs, et enfin une intrigue – tordue comme à son habitude.

C’est que la Cornwell, en bonne américaine fille de prêcheur, divorcée et dépressive, s’est aperçue au fond qu’elle est lesbienne ; elle a affublé de cet écart à la norme la nièce Lucy. De même, devenue paranoïaque dans la vraie vie, sa maison de Richmond ressemble à celle de son personnage, le docteur Kay Scarpetta, un camp retranché muni de diverses armes et alarmes. Patricia Cornwell est devenue riche, a eu beaucoup de succès dans les années 1990, mais le 11-Septembre 2001 la détraquée – comme la plupart des Américains. Cornwell (Daniels sur ses papiers) voit depuis la vie en noir, les étrangers comme des ennemis, les mâles comme des dangers publics, et les désaxés que produit son pays à la chaîne comme des « dysfonctionnements » humains. Quoi d’étonnant à ce qu’elle invente la pire sorte de psychopathes qu’on puisse imaginer ?

Elle prend celui du roman à 13 ans lorsqu’il regarde la mère d’un ami de collège se couler nue dans sa baignoire, après avoir eu des relations incestueuses avec son fils de 15 ans depuis ses 6 ans. Pas de quoi rendre un gamin normal. Mais ce n’est pas le fils, le psychopathe ; c’est son ami de 13 ans prénommé Daniel, qui restera petit et musclé toute sa vie, adorant jouer avec les jeunes femmes jusqu’à les voir mortes. Et reconstituer ainsi la scène primitive de ses fantasmes, celle de la mère dans sa baignoire. Il l’a tuée en la noyant.

Nul ne sait qui est le père de Daniel (on saura à la fin), et sa mère n’a plus de liens avec lui depuis ses 21 ans perturbés. Il est dans la nature et c’est peut-être lui le « Meurtrier Capital » que traque le FBI et Benton, le mari profileur de Scarpetta. Sauf que Benton est progressivement mis sur la touche par son supérieur, Ed Granby, qui semble entretenir une relation trouble avec le fonds d’investissement Double S, dirigé par Dominic Lombardi. Lequel escroque largement ses victimes, dont la dernière trouvée morte, Gail Shipton. Tout comme le fonds d’investissement Anchin a escroqué de plusieurs millions de dollars à l’autrice, si l’on en croit les informations. Shipton vient d’être découverte à 4 h du matin sur un terrain du MIT, ficelée dans un linceul, probablement asphyxiée, avec une mystérieuse poudre colorée répandue sur son corps. Cette Shipton était en relations avec Double S pour un litige de 100 millions de $ et venait de tenter d’escroquer la nièce Lucy, experte en informatique et développement technologique. Laquelle a aspiré tout le contenu de son téléphone avant que la police ne mette la main dessus.

Scarpetta est chef de l’institut médico-légal du Massachusetts et se charge des investigations scientifiques, tandis que le sergent Marino se charge de l’enquête de police. Le meurtre de Gail ressemble tant à trois autres meurtres récents, instruits par le FBI, que Benton s’en mêle, malgré son chef qui le voit d’un mauvais œil. Ses hypothèses fondées sur des observations, et ses théories constituées à partir de cas similaires, ne sont pas prises en considération. Il faudra de solides preuves matérielles, prélèvements, mails, appels téléphoniques, manipulations, pour que la vérité éclate enfin.

L’ADN, « reine des preuves », ne suffit pas, surtout si la banque de données du pays a été falsifiée… Mais qui a intérêt à camoufler un criminel sous l’identité d’un décédé ? Qui veut qu’il tue encore, sur ordre ? Et pour quels intérêts puissants ? La politique ? Les affaires ? Le délire de puissance ? Le meurtrier ressemble à un adolescent, fin et souple. Sportif et excité sexuellement, il court en survêtement moulant Lycra comme s’il était nu, malgré le froid de l’hiver, et est chaussé de « gants de pied » qui épousent le terrain. La police n’a rien vu, mais Benton en retrouve des traces. Kay croit l’avoir aperçu qui la regardait lorsqu’elle venait de sortir son vieux lévrier, avant de se rendre au MIT dans le SUV de Marino qui venait la prendre.

Ce thriller de police scientifique ne laisse pas un souvenir marquant. Il se lit, dans la lignée des Scarpetta tous un peu dans le même schéma : l’esseulement, les malades psychiques, les délires sexuels, le goût de faire le mal, les complots, la méfiance viscérale envers les institutions. En bref, la misère de l’Amérique, qui se croit encore le phare du monde. La première présidence de Tromp était en germe lors de l’écriture du roman, et nul ne doute que Cornwell vote républicain. Les ratés des Etats-Unis, décrits par elle avec dégoût, et auxquels elle n’oppose toujours qu’encore plus de technologie, devaient appeler un mâle fort et surpuissant – un fantasme de Sauveur. C’est cela qui est intéressant dans la lecture de ces romans populaires : voir comment évolue la mentalité du grand pays à peine encore démocratique, qui ne fait que dériver, depuis deux décennies, vers un néo-fascisme impérial et technologique.

Patricia Cornwell, Traînée de poudre (Dust), 2013, Livre de poche 2015, 618 pages, €9,90, e-book Kindle €8,49

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Les romans policiers de Patricia Cornwell déjà chroniqués sur ce blog

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Bernard Clavel, Les fruits de l’hiver

Dernier roman autobiographique sur « Julien », qu’on a connu apprenti pâtissier à 14 ans dans La maison des autres. Cette fois, nous sommes sous l’Occupation. Les parents de Julien, à la retraite, vivent dans leur petite maison de leur petit village du Jura, cultivant leur petit jardin, avec leurs petits soucis. Tout est étroit et racorni chez eux.

Il fait froid, les saisons sont marquées, pas comme maintenant. Le bois est le principal de leur préoccupation : il en faut pour le chauffage, la nourriture. Les commerçants en livrent peu, les Allemands en raflent la majeure partie. Il faut donc aller fagoter dans la forêt, malgré les vipères, ramener le tout avec la charrette à bras, alors que le vieux a déjà 71 ans et la mère plus de 55 ans. C’est dur, ils sont usés par le travail d’une vie.

Après le bois, le travail est le second maître mot. Boulanger par tous les temps, le père a beaucoup sollicité son corps, portant des sacs de farine de 20 kg, se levant à pas d’heure, allant livrer le pain par tous les temps. Il a vendu son fonds mais garde la boutique de boulangerie, ce qui lui fait un petit loyer – sa seule retraite, avec les enfants. La mère ne travaille pas, hors les tâches ménagères et un peu le jardin. Les temps sont durs avec les restrictions.

Ni eau courante, ni électricité, pas plus de poêle au charbon, les vieux vivent comme au Moyen Âge. C’était la France de 1940. Ils s’éteignent doucement, restreints à leur petit univers. Ils ne voient que de loin ce qui se passe autour d’eux, l’Occupation, la Résistance, la guerre, le bouleversement des mœurs. Pas de radio, puisque pas d’électricité ; des journaux en retard, quelques conversations de voisins. Mais surtout, un désintérêt pour tout ce qui n’est pas proche d’eux, de leurs soucis physiques – et ces deux fils qui ne s’entendent pas et ont pris des voies opposées.

Paul, fils aîné d’un premier lit, est commerçant. Pour cela, il doit être bien avec tout le monde, Occupants compris. Il est plutôt pour Pétain et soutient la Milice, qui fait régner l’ordre. Pas de commerce sans ordre. Julien, fils du second mariage du père avec la mère, est le chouchou de cette dernière. Placé apprenti dès 14 ans, il s’est émancipé du travail de pâtissier qu’il ne considère plus comme un vrai « métier », au grand dam du père. Lui veut peindre, vendre ses toiles, à la limite faire le décorateur. Ce pourquoi, après sa désertion d’une armée française en déroute, il s’est établi clandestin à Lyon, où il a rencontré Françoise, fille de communiste et active dans la Résistance. Il est recherché, et Paul conseille à son père, s’il le voit, de se rendre. Il sera jugé par le gouvernement de Vichy, mais pas fusillé. La hantise de la mère est que Paul le dénonce, mais ce n’est pas l’intention du fils aîné, Julien est quand même son demi-frère.

Ainsi vont les années, entre usure des corps et préoccupation pour les fils. La mère, sortie un matin dans la bise pour rattacher les sacs sur les cardons, est prise de pneumonie ; elle meurt rapidement. Le père, qui croyait partir le premier, se retrouve seul. Les fils ont leurs idées, qui ne sont pas les siennes. Au partage des biens, Paul rafle l’immobilier et dédommage Julien en argent. Il veut construire des garages pour ses camions sur le jardin du père, plutôt que de continuer à payer un loyer. Il n’y a pas de petits bénéfices lorsqu’on est commerçant. Il a été arrêté à la Libération mais, relations des deux côtés ou intervention de la résistante Françoise, il est mis hors de cause.

Le père est amer ; tout son univers s’effiloche. Il aurait voulu mourir paisiblement dans sa maison, entouré de son jardin, avec le hangar à bricolage au fond, mais tout est bouleversé. Paul voudrait le prendre chez lui, mais il refuse l’appartement sans lumière et la gêne de dépendre. Il se laisse aller. Une grippe l’emportera, non sans qu’il ait connu quand même son petit-fils, l’enfant de Julien et Françoise, un solide bébé blond comme son père, prénommé Charles.

C’était la France d’avant, celle qui n’était pas mieux, au contraire. Une vie de labeur au ras de terre, sans retraite ni confort, la hantise du lendemain, et les soins toujours loin et chers. Bernard Clavel fait ressentir toute la misère des travailleurs méritants, au soir de leur existence, dans un pays peu soucieux des vieux et dans une époque plus dure encore que les autres. Le père, comme la mère, ne savent pas vivre au présent. Il faut soit qu’ils radotent la nostalgie de leur enfance, de leur jeunesse, quand ils étaient vigoureux et optimistes – soit qu’ils anticipent toujours l’avenir en pire, sans aller pas à pas et voir ce qui survient. Ce n’est pas de la sagesse, mais du tourment. Ce pourquoi ils se recroquevillent sur eux-mêmes et se désintéressent de tout le reste. Revient-on à cette existence « écologique », centrée sur soi-même et son petit environnement ?

Prix Goncourt 1968
Bernard Clavel, Les fruits de l’hiver – La grande patience 4, 1968, J’ai lu 1979, 448 pages, occasion €2,17

Bernard Clavel, Œuvres tome 2, La grande patience, Omnibus 2003, 1201 pages, €21,85
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Benoît Marbot, La marraine amoureuse

Nous sommes en 1915. Clémence est une jeune bourgeoise, récemment veuve sans enfant d’un mari officier, tué dans les premiers mois de la guerre de 14. Comme cela se faisait beaucoup à cette époque patriotique où l’arrière cherchait à soutenir le front, sur les conseils d’une amie, Clémence a pris un filleul de guerre. Elle échange des lettres régulières avec ce soldat du front. Il a demandé à la rencontrer, et les voilà au parc Monceau à Paris, à se chercher devant « les colonnes ».

Anatole est un sergent de 18 ans, engagé volontaire à 17 ans après que ses deux frères aînés aient été tués. Il est vif, intelligent, plein de vie. Son supérieur a voulu en faire un officier, car on montait vite en grade ces années-là, à cause des vides qui se creusaient. Il a d’abord refusé, puis Clémence l’a convaincu sans le vouloir d’essayer. Car lui n’est pas un bourgeois, mais issu du peuple du Nord de la France. Il parle cru, se fagote mal, et n’apprécie pas les bibis portés par la jeune femme à leur juste valeur. Devenir officier va le polir, l’élever.

De fil en aiguille, année après année, 1915, 1916, 1917, 1918, ils se revoient en coup de vent. Lui est toujours vivant, et peut-être est-ce elle qui le fait tenir. La première fois il la défonce, en même temps que le sommier dans la chambre de la bonne. La seconde fois il lui fait un enfant. La troisième fois il rencontre le ventre où dort encore le bébé. La quatrième fois, le petit est né et reconnaît sa voix ; Anatole est désormais lieutenant, il avait « disparu », il était prisonnier.

« Clémence (au gardien) – j’ai retrouvé mon mari !

Anatole – Et nous allons vivre ! »Happy end.

Écart de classe, écart de genre, écart d’existences : comment Clémence et Anatole peuvent-ils se rencontrer, s’unir et envisager de faire leur vie ensemble, avec la guerre omniprésente, qui fauche son lot d’hommes à tout moment ? Parce qu’il est très jeune et qu’il touche en elle la fibre maternelle ? Parce que le désir vital est plus fort que la mort et qu’elle est emportée par cette virilité ? Parce que l’avenir n’est écrit nulle part et que le moment présent suffit au bonheur ?

Une pièce jouée au Studio Hébertot jusqu’au 27 avril 2025

les jeudis, vendredis, samedi à 19 h, les dimanches à 17 h – 1h20 de spectacle

78bis Boulevard des Batignolles, 75017, 01 42 93 13 04 contact@studiohebertot.com

10 à 30 € en fonction des réductions

L’auteur a un parcours original, passionné de théâtre et auteur de nombreuses œuvres.

Benoît Marbot, La marraine amoureuse (théâtre), 2024, L’Harmattan, 95 pages, €13,00, e-book Kindle €9,99

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Le roi s’ennuie, dit Alain

Le roi, c’est une métaphore. Celle du tout-puissant dont tous les désirs sont réalisés. On peut être « roi » en étant dieu adoré de la multitude, chef d’un royaume entouré de courtisans, patron reconnu et puissant, pater familias respecté et craint de tous, enfant-roi unique et désiré que l’on satisfait à satiété… Mais être « roi » finit par ennuyer. Quand tous les désirs sont satisfaits aussitôt que formulés, quel intérêt a la vie ?

« Il est bon d’avoir un peu de mal à vivre et de ne pas suivre une route toute unie », dit Alain. Le désir est un aiguillon, et pas seulement sexuel. Désirer, c’est imaginer – ce qui est bien plus beau et plus gratifiant que posséder. D’où le post coïtum, animal triste que signalent les médecins antiques et les études modernes, ou la dépression post-partum que constatent les accoucheurs. « Lorsque l’on a les biens réels , on croit que tout est dit, et l’on s’assied au lieu de courir. Il y a deux richesses : celle qui laisse assis ennuie ; celle qui plaît est celle qui veut des projets encore et des travaux ». La puissance qui plaît est celle en action, car comment prouver sa puissance si l’on reste assis, content de soi ?

C’est ainsi que Poutine a tenté le sort, après un timide essai en Géorgie, un coup de force en Crimée, et une agression caractérisée en Ukraine. Lui se voulait puissant (ce qu’il n’est pas), il a voulu le prouver (et il s’est fait contrer par les plus petits que lui qu’il considérait comme des vassaux). De même le Bouffon yankee : signer une rafale de décrets, en dépit du droit et en piétinant amis et alliés, est pour lui une preuve de sa puissance (mais gare au retour de bâton). « Toutes les fois qu’il y a quelque obstacle sur la route, cela fouette le sang et ravive le feu », écrit Alain. Si la presse d’opposition ne criait pas au scandale à chaque énoncé de Trump, il ne serait pas poussé sans cesse à la surenchère. C’est la faute des Démocrates américains, et avec eux de toute « la gauche » européenne, de dire « chiche » à tous ceux qui testent leur puissance. Les ignorer vaudrait mieux, en réaffirmant tranquillement ce à quoi on croit. Poutine, Trump, sont des égocentrés qui ne songent qu’au fric. Le Veau d’or est leur seul dieu, l’idéologie conservatrice, anti-Lumières, leur prétexte à conserver l’état des choses – donc leur pouvoir. Et seuls les niais voient le doigt au lieu de la lune.

Mais « qui voudrait jouer aux cartes sans risquer jamais de perdre ? » s’interroge Alain. Et de poursuivre en affirmant que les courtisans ont appris à perdre pour que le roi ne se mette pas en colère. Or on ne peut pas toujours gagner : le « deal », si cher au clown capitulard yankee, n’est qu’une façon d’écraser le faible et de se coucher devant le plus fort – en affirmant qu’on l’a expressément voulu. C’est « pour la paix », pour éviter la « Troisième guerre mondiale », et autres excuses de chapon dont la vanité ne supporterait pas un échec. Quand un Zelensky oppose carrément un « niet ! » aux exigences de Trump, le roi est nu, devant toute la télé. Il a beau éructer « vous êtes viré », on n’est pas dans un jeu : la géopolitique, ce sont des gens, des peuples, des pays. Pas un divertissement pour bateleur qui s’ennuie. Deal et royauté sont deux concepts antagonistes : le roi veut son désir absolu, le deal exige la négociation, donc des concessions réciproques. Le premier est autocrate, le second prépare à la démocratie. Mais le bateleur vaniteux n’a que faire de la démocratie, il veut l’adulation pure et simple.

Les petits rois sont éternels, égoïstes, narcissiques, centrés sur eux-même. Même trop bien servis, trop flattés, leurs désirs prévenus, ils ne sont pas satisfaits. « Eh bien, ces petits Jupiter voulaient malgré tout lancer la foudre ; ils inventaient des obstacles ; ils se forgeaient des désirs capricieux, changeaient comme un soleil de janvier, voulaient à tout prix vouloir, et tombaient de l’ennui dans l’extravagance. » C’est ainsi que raisonnait Alain en janvier 1908, mais l’on croirait qu’il parle d’aujourd’hui, de Trump le trompeur, le gros bébé exigeant, le bouffon yankee. Comme quoi les travers humains ne changent jamais.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Marcel Robert, Occupé – Louis-Ferdinand Céline sous l’Occupation

L’auteur se met dans la peau d’un Céline aux abois, qui sait, et le répète à l’envie, que tout est foutu. Il éructe, Céline, il griffe la page blanche, il délire pour oublier, nier la réalité.

Car elle n’est pas rose. Comme rescapé de la Grande guerre, il a mal à la France, celle des capitulards en 40 ; comme médecin des pauvres dans le dispensaire de Bezons, il a mal aux gens, ces peureux geignards qui ne pensent qu’à leur peau. Comme Collabo littéraire, enfin plus littéraire que Collabo, il a mal au cul à rester entre deux chaises, ne sachant se décider du lard ou du cochon, vomissant le pédé Brasillach, écœuré du trop pur Drieu, méprisant l’outre pleine de vent du Brinon.

Il se compromet, Céline, en fréquentant ce sale monde ; il y participe en dénonçant « le Juif » chef de son dispensaire – même si son collègue le faux Maurice l’a déjà fait avant lui, et plutôt deux fois qu’une. Il s’entremet, Céline, pour sauver Pierre, mari de la jeune Marie, alpagué par la Gestapo « française ». Il va voir le diable en personne, le gros bœuf général teuton Bömelburg, qui dirige la Gestapo à Paris. Mais s’il est arrêté, c’est qu’il est coupable, n’est-ce pas ? L’Allemagne est seule détentrice la vérité, et ce qui est énoncé comme vrai doit l’être pour tout le monde.

Les vérités « alternatives » de Tromp étaient déjà celle de Hitler et de Staline. Ce que je dis est forcément la vérité, puisque c’est moi qui le dit. Le secrétaire général du Parti de l’Histoire, le Führer adulé des masses, le Duce du peuple romain, le président élu et réélu par les ploucs des collines et les shootés à la kétamine.

Hitler, Tromp, ces espoirs des peuples… Pour le peintre raté à la moustache, l’auteur se déchaîne : « L’Europe, elle a toujours été un peu fatiguée, pleine de luttes internes, et voilà qu’il débarque avec un discours bien burné, une promesse de renouveau… Il réveille les consciences, il fait vibrer les cœurs ! Pour ceux qui cherchent des repères, il est comme une étoile filante dans la nuit noire. On se dit que peut-être, juste peut-être, il peut apporter quelque chose de grand, une direction, une idée, un projet ! L’unité, la grandeur, le retour à un certain ordre, tout ça résonne comme une douce mélodie à l’oreille des désespérés… Et puis, il a cette vision, un rêve d’empire ! Il projette l’image d’une Europe forte, unie, où chacun aurait sa place, mais dans un cadre, bien sûr » p.64 Hitler a hissé son monde, Tromp a trompé le sien. Les deux sont un projet dans le nihilisme ambiant.

Céline y a-t-il cru ? Pas un instant. Il sait que tout est foutu. Son délire paranoïaque fait une fixette sur les seuls boucs émissaires dans l’air du temps : les Juifs. Et ça revient, le refrain, notamment en Europe où les autres sémites, les Arabes, haïssent les Juifs comme Abel et Caïn. Céline, revu Robert : « Et là, dans cette bouillie d’idéologies, l’antisémitisme, oh, c’est devenu la nouvelle mode, la marchandise qui se vend comme des petits pains chauds. » p.108 Le méchant con Mélenchon ne s’y est pas trompé, qui se délecte des électeurs potentiels pour sa « gauche ».

Mais « est-ce que le Reich de mille ans finira l’année ? » objecte mi-figue mi-raisin le Céline au gestapiste. Est-ce que l’empire trumpien finira aux mid-terms ? Dans quatre ans ? Dans huit ans si les idéologues du Bouffon réussissent à tordre la Constitution pour un troisième mandat ?

Occupé est le roman des années sombres… Celles de la Collaboration, mais aussi celles qui se préparent. Jamais l’aujourd’hui n’a tant ressemblé à l’hier. Explorer la France sous Occupation, par les yeux du délire d’écrivain, c’est aussi explorer notre présent.

Une remarque en passant : si la banlieue l’a été constamment, Paris a été effectivement bombardé intra-muros en 1943, mais que viennent faire ces « éclats d’obus » (p.13) s’il s’agit de bombes ?

Selon le siteBook.node, il est dit que Marcel Robert est le fils du caporal-chef Raymond Robert, mort en Indochine d’une cirrhose du foie et décoré de la Croix du combattant volontaire, et de la baronne Éléonore de Sorton-Braquemart, femme au foyer et héritière des établissements agrochimiques IG Braquemart, Marcel Robert a très tôt été confronté à la dureté de la vie. Enfant, il connaît la précarité d’une existence oscillant entre pension en Suisse et demeure familiale à Monte-Carlo. Intégrant grâce aux relations de sa mère une école privée spécialisée dans l’obtention de diplômes, il obtient avec succès en moins d’un an un Master de droit international privé des affaires économiques et financières. Cette réussite scolaire inattendue lui permet d’intégrer Sciences-Po Paris en parallèle d’HEC où il soutient un doctorat double-cursus remarqué sur le thème « Croissance et profitabilité de l’édition en ligne ». Une fois au chômage, il décide de reprendre l’enseignement, en tant que maître de conférence en littérature gore et philosophie naze. – Une biographie fantaisiste, cela va de soi.

Site perso: http://marcello.robert.free.fr/

Marcel Robert, Occupé – Louis-Ferdinand Céline sous l’Occupation, 2025, Carfree éditions, 186 pages, €19,00, e-book €9,88 – disponibles via le site de l’auteur en auto-édition

Louis-Ferdinand Céline dans le texte, chroniqué sur ce blog

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Jean Lartéguy, Enquête sur un crucifié

Notre époque a oublié la précédente, pourtant fertile en bouleversements du monde. La Seconde guerre mondiale et la Résistance, la décolonisation, les combats contre le communisme en Asie, contre les révolutions en Amérique latine, le journalisme d’investigation. Lucien Osty dit Jean Lartéguy, neveu du chanoine Osty qui traduisit la Bible qu’on lit encore, a vécu tout ce siècle. Né en 1920, il a été militaire, évadé, capitaine décoré, correspondant de guerre, écrivain, papa de deux filles. Il a écrit des récits, mais aussi des romans à propos de ce qu’il a vécu.

Enquête sur un crucifié évoque le Vietnam en 1970, envahi par une armée américaine de drogués et de hippies qui se reposait sur la grosse technologie du bombardement à haute altitude. Des guerriers, les Yankees ? De pauvres loques, manipulées par l’idéologie à la mode dans les campus, et par des stratèges en chambre au Pentagone. Où s’est-elle enlisée, la Mission de sauver le monde de la dictature froide des nouveaux curés rouges ? Dans l’héroïne, les putes à quelques piastres et les gamins orphelins qui se vendent avec plaisir pour survivre… L’époque de libération sexuelle semble littéralement obsédée par baiser les très jeunes ; l’auteur le relate, un brin dégoûté. Il faudra attendre quarante ans pour que cela devienne un délit moral et un crime puni par la loi.

L’auteur met en scène trois « jeunes hommes déboussolés qui se jettent dans les guerres en les haïssant, dans les dangers en les redoutant. Et, un jour, meurent où disparaissent sans que personne, même pas eux, ait connu les raisons qui les avaient poussés à se conduire de la sorte. » C’est le Christ, Ron Clark, flanqué de ses deux larrons, le drogué Jockey et le mercenaire Max. A trente ans, ils seront tous les trois exécutés par les Vietcongs, au Cambodge, dans l’affolement d’une retraite précipitée sous la poussée sud-vietnamienne.

Le juriste banquier neutre Hans Julien Brücker, est chargé par sa banque suisse de prouver que Ron est mort ou vivant. Il a pour le moment simplement « disparu » comme journaliste cameraman de la CBS, avec ses deux compagnons. Sa femme Andrea, comtessa italienne de pacotille, qui adore baiser avec n’importe qui et si possible avec deux éphèbes à la fois, voudrait bien qu’il soit déclaré mort pour toucher le pactole de sa fortune, alors qu’ils étaient en instance de divorce. Mais Ron n’a rien signé et la banque suisse, qui tient à garder les millions dans ses coffres, fait tout pour rechercher une preuve qu’il est encore vivant. Brücker est envoyé à la recherche d’une preuve.

C’est une véritable enquête de personnalité, qui le conduit tout d’abord aux États-Unis pour y rencontrer le père de Ron, un acteur américain célèbre, Edwin Clark, le double d’Errol Flynn dont l’auteur s’est inspiré (le Fletcher Christian du film Bounty de Charles Chauvel en 1933). Errol Flynn, comme Edwin Clark, était un homme à femmes, surtout mineures, à fêtes et à cuites. Pour les 18 ans de son fils Ron, Edwin Clark lui offre une pute de 15 ans sur un plateau, s’attendant à ce qu’il la prenne sur le champ, devant tous, comme c’était l’usage. A peine sorti de son collège suisse, l’adolescent est écœuré, mais June s’accroche à lui et le dissuade de mettre fin à ses jours. Ron a une demi-sœur, Sabrina, tout aussi paumée que lui, qui le recueille à Londres. Il va la quitter lorsqu’il rencontrera Andrea, trop belle pour lui, qui s’attachera comme une sangsue, profitant des dollars pour assouvir ses passions comme celle de son frère pédé et de son ami, fort amateur de petits garçons de Madère. Les années soixante avaient tellement désorienté les Yankees qu’ils avaient jeté toute morale et tout simple bon sens aux orties, contaminant le reste du monde occidental de leur argent et de leur tout-est-permis. Ron, élevé en Europe selon des principes calvinistes, en est révulsé.

Il n’aura de cesse de se plonger dans les aventures les plus extrêmes pour se prouver que l’argent qu’il a ne fait pas tout, qu’il existe en tant qu’homme, et qu’il peut témoigner des horreurs de la guerre. Les massacres à la bombe, mais aussi les trahisons, la drogue, les trafics, la prostitution. Cette mission personnelle lui sera fatale, lui qui rêvait, comme le Christ, de changer le monde. L’auteur se délecte à calquer la vie de Ron sur celle de Jésus, avec son faux père Erwin, June en Marie-Madeleine, Sabrina en sœur de Lazare, et les deux larrons. Manquent cependant son saint Jean et ses disciples.

Dans ce monde des années soixante où tous trichent et trahissent, où les religions et la morale ont disparu dans les petits intérêts commerciaux et doctrinaux, la vertu personnelle est la seule qui vaille. De même que Ron, le fils d’Edwin Clarck, Sean, le fils d’Errol Flynn, a lui aussi été porté disparu le 6 avril 1970, capturé par l’Armée populaire vietnamienne alors qu’il circulait sur les pistes du Cambodge en moto Honda. Et exécuté sans délai ; on relate aussi deux prêtres crucifiés comme leur Christ par les athées adeptes du petit Livre rouge.

Un beau roman d’aventure sous couvert d’une enquête quasi policière, qui fait se ressouvenir de cette époque tragique du jeu des puissances et de la tectonique des plaques idéologiques, au moment où un noveau mouvement des plaques se propage. Un livre introuvable sauf en recueil Omnibus, mais qui replace la grande histoire dans les esprits humains.

Jean Lartéguy, Enquête sur un crucifié, 1973, Flammarion, 507 pages, occasion €3,99

Jean Lartéguy, Le mal d’Indochine : Enquête sur un crucifié, L’adieu à Saïgon, Les naufragés du soleil, Le Gaur de la Rivière noire, Le cheval de feu, Le baron céleste, Omnibus 1976, €10,74

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Maxime Chattam, Lux

Maxime Chattam a été élevé partiellement aux États-Unis. Il en garde une foi de charbonnier pour ce pays, au point d’avoir donné des prénoms yankees passe-partout à ses gosses (Abbie et Peter), et la propension presque désespérée à se vouloir conforme : « un bon garçon » qui fait et pense comme les autres. D’où ses excès dans la pensée ultramoderne, plus ado et candidement bête que les ados, parlant un aussi mauvais langage qu’eux, et pour qui, au final, tout le monde est beau et gentil.

Dans ce roman de science-fiction sous les mânes de Barjavel, il réfléchit sur le monde futur probable avec son réchauffement climatique qui s’emballe, ses tempêtes de plus en plus fortes qui ravage les pays et détruit les villes, faisant de nombreux morts, la faute au patriarcat de vieux cons qui sont resté égoïstement dans leur petit confort en laissant à leurs descendants le soin de s’en démerder. D’ailleurs, plus de descendants : les jeunes ne font plus d’enfants. Trop de risques à élever des gamins, trop de risques à aimer l’autre. Méfiance et cocon au programme (un peu cliché).

Bon, l’adote Romy, personnage principal, est spontanée, sectaire, toute dans l’émotion, comme le sont les ados avant de savoir grandir. D’ailleurs elle est trans, née garçon pour faire bonne figure (on ne voit pas le rapport avec la suite, sinon singer la mode). De même le chef de l’État en France est une femme, évidemment lesbienne pour faire genre. Le seul personnage masculin positif, Pierre, jeune et plein d’allant étudiant en sociologie, mais plutôt macho, meurt lors d’une tempête gigantesque de « grade 4 », inhibant tout avenir naturel. Ce n’est pas Romy qui pourra faire un enfant. Quant à Zoé, la mère du trans, la quarantaine qui sent sa date de péremption arriver avec les mâles, c’est une romancière qui brasse son ego et qui peine à poursuivre.

Avec ces acteurs, Maxime fait du complot, de l’espionnage, de la croyance, au milieu de tensions militaires. Il se dit que c’est le dernier tome de la saga Autre monde de l’auteur – mais les personnages ne sont pas les mêmes ; on peut le lire sans avoir lu aucun des précédents. Ici, tout est mensonge entre États, et entre hauts fonctionnaires, évidemment hors sol et incultes (cliché). Ce mixage est curieux, pas mal tourné, mais orienté woke sans distance. Écrit avant le retournement de veste de Tromp depuis son élection, son retour à l’isolationnisme botté et à l’égoïsme sacré des affaires et de l’empire, je me demande comment Chattam va réagir, lui le colonisé yankee. Dans ce roman de fiction, il apparaît tellement à la pointe des tendances… qui viennent de s’écrouler brutalement !

Après une énorme tempête durant laquelle meurt Pierre, jeune un peu trop sûr de lui, surgit un événement mondial : l’apparition d’une sphère lumineuse de 800 m de diamètre, au-dessus exact de la ligne d’équateur. Nul satellite ne l’a vu surgir, elle est apparue comme depuis le néant. Aussitôt, les imaginations se déchaînent. Ce sont des extraterrestres, un signe de la vengeance de Dieu, une émanation de Gaïa qui réagit à l’espèce humaine toxique, une nouvelle forme d’engin militaire… L’ONU, curieusement sans la Russie, ni la Chine, ni l’Inde, est mandatée pour étudier le phénomène. Est-il hostile ou amical ? Les gouvernements ont chacun un quota de scientifiques et de penseurs à déléguer sur une plate-forme qui est assemblée juste sous la sphère, qui stagne à un kilomètre en altitude sans bouger d’un iota. Il s’agit de l’étudier et faire part au monde entier des observations et cogitations des savants – et d’un panel de la société civile (oh, le cliché mode !). Les marines militaires de tous les pays (sauf les trois, Chine, Russie et Inde) tournent autour pour protéger leurs ressortissants et se surveiller entre eux. Évidemment, la marine américaine est à l’honneur (encore un cliché)… bien qu’un sous-marin nucléaire russe « très avancé » (toujours un cliché) lui dame le pion.

Il n’y a pas que des « savantes et savants » (stéréotype du vocabulaire à la mode) dans les équipes, mais aussi des musiciens, des romanciers, des plasticiens, des « jeunes » et même un clebs. Il s’agit de « penser » large, au-delà des conventions et du connu, autrement dit d’imaginer n’importe quoi, on verra bien après. C’est très ado comme approche, et pas très fiable. D’ailleurs, le roman le montre malgré lui, ce sont les observations scientifiques qui font avancer la connaissance du sujet, pas les spéculations sur le sexe des anges. Tout ce petit monde s’aperçoit que la sphère ronronne, mais pas n’importe comment, en 432 Hz, la « note absolue » qui correspond à l’oreille humaine et permet d’accorder les instruments entre eux. Mais attention à la mystique, où les nazis s’étaient engouffrés sans savoir, les ondes électromagnétiques ne sont pas les mêmes selon qu’on évoque le son, la lumière ou l’activité du cerveau (là, les explications chattamesques ne sont pas vraiment claires).

Zoé est pressentie par l’Élysée pour intégrer l’équipe France sur la plate-forme. Elle ne se sent pas légitime et ne veut pas s’engager. C’est Simon, le père de Pierre qui a été tué, qui va la convaincre, en sociologue manipulateur (un cliché, l’auteur n’en manque jamais, comme les ados). Zoé accepte seulement si sa « fille » Romy vient aussi, elle pourra faire de la com avec la planète ado en postant des vidéos sur l’activité de la plate-forme. Romy accepte seulement si leur chien René (un nom de vieux patriarcat) vient aussi. Les voilà donc tous trois embarqués (embeded, disait le cliché sous Bush junior)

Tout commence et, en bref, sans dévoiler le sujet ni la fin (plutôt rationnelle), Zoé tombe amoureuse de Simon tandis que Romy la trans tombe amoureu(se) d’Alex, un beau musclé évidemment métis (pour la mode woke) et qui est préparateur cuisinier. Le lecteur se demande longtemps si le bel Alex est ce même Alexander, espion russe qui s’est infiltré sous couverture yankee parmi le personnel de la plate-forme, et qui est Russe comme un cliché : brutal, massif, imbu de sa supériorité raciale russe, « born to kill », expéditif et sans état d’âme comme un robot. Pour le reste, les scientifiques expérimentent, les littéraires bavassent, la com s’émet, et rien ne se passerait sans les études par instruments. On s’aperçoit que la sphère émet un gaz en haute altitude. Est-il nocif ? – Oui. Va-t-il toucher les humains à la surface ? – Non. A quoi sert-il ? – C’est assez subtil et scientifiquement osé… Je vous le laisse découvrir.

Je ressors de cette lecture mitigé. Les chapitres sont courts et assez prenants ; la description d’un monde futur possible déréglé fait toucher du doigt les conséquences pratiques d’un réchauffement qui s’emballe ; la naïveté ado (végan, non-binaire, privilégiant l’émotif, acceptant comme normales toutes les bizarreries sexuelles – sauf les politiquement incorrectes) est parfaitement décrite. En revanche, les personnages sont bien pâles, même Simon, le plus abouti, dont la vie n’a plus de sens sans son fils Pierre. Les politiciens sont de caricature, la Première dame, épouse de « la » Présidente a trop de ressemblance avec Brigitte Macron pour que ce soit un hasard. L’espion russe semble sorti des films de James Bond, la diplomatie est totalement ignorée, l’ONU invraisemblable sous la seule coupe des États-Unis, avec tous les pays du « sud » de concert.

Maxime Chattam adore se documenter sur Internet pour monter ses histoires. Mais il ne comprend pas toujours ce qu’il lit et use de raccourcis pour ne pas lasser l’attention clignotante de ses lecteurs/lectrices, un public ado ou ado attardé. C’est donc un roman séduisant mais assez creux, où l’action évidemment réduite à l’espace d’une plate-forme ne peut que stagner un moment, et où les personnages ne sont guère intéressants. Quant aux « grandes idées » sur la fin et le monde, le destin de l’Humanité et les astres, ça tourne en rond.

Maxime Chattam, Lux, 2023, Pocket 2025, 667 pages, €9,30, e-book Kindle €15,99

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Les romans de Maxime Chattam déjà chroniqués sur ce blog

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Aimez ce qui existe, demande Alain

Pour un 1er avril et ce n’est qu’un Propos. Nous sommes en 1908 lorsque le philosophe médite sur ce qui est. « Il y a des choses qu’il faut bien accepter sans les comprendre ; en ce sens, nul ne vit sans religion. L’Univers est un fait. Il faut ici que la raison s’incline ». Oh, certes, les primaires croient qu’il existe un grand horloger qui régule les pendules, un grand jardinier qui arrose ici ou arrache là. « Ils croient que tout ces faits dépendent de décrets arbitraires (…) C’est pourquoi ils prient. La prière est l’acte irréligieux par excellence ».

Car la religion (religere = ce qui relie) n’est pas de se soumettre à Papa et de le supplier d’agir en notre faveur ; elle est ce ressenti du lien profond que nous avons, nous humains, avec la nature, les bêtes, les arbres, les plantes, avec l’univers tout entier – dont nous sommes partie. « Celui qui a un peu compris la Nécessité, celui-là ne demande plus de compte à l’Univers. Il ne dit pas : pourquoi cette pluie ? pourquoi cette peste ? pourquoi cette mort ? car il sait qu’il n’y a point de réponse à ces questions. C’est ainsi, voilà ce que l’on peut dire. Et ce n’est pas peu dire. Exister, c’est quelque chose ; cela écrase toutes les raisons ».

Il faut aimer ce monde sans le juger, car qui sommes-nous pour connaître les nécessités des choses et les imbrications des forces ? En revanche, cela ne nous dispense pas d’agir et de penser. Au contraire ! « Je n’entends pas qu’il faut tuer sa propre raison, et comme se noyer dans le lac, on n’aurait plus rien alors à incliner ; la vie n’est pas si simple. Il faut respecter ce qu’on a de raison, et réaliser la justice autant qu’on le peut. Mais il faut savoir aussi méditer sur cet axiome : aucune raison ne peut donner l’existence, aucune existence ne peut donner ses raisons. » Incliner est ici au sens de désirer, pencher pour, tendre vers ; Alain use d’un vocabulaire précis, d’une langue riche non encore abâtardie par l’usage intensif des médias et – pire – des réseaux, et du mésusage des mots par la propagande de guerre hybride.

Vivre, c’est accepter ce monde. Ceux qui ne l’acceptent pas en sortent, la mort les attend, qui est fin de toute chose. A l’inverse, la vie est un « feu divin » allumé en chacun, un goût de vivre, un élan vital, une volonté vers la puissance. « Vous sentez bien que vous êtes fils de la terre aussi ; vous adorez ce vieux monde ; vous le prenez comme il est ; vous lui pardonnez tout. »

La nature renaît, comme en vous le feu se rallume. « Vous qui allez vers la Forêt Verte pour saisir autour des branches mouillées les premières vapeurs du printemps, vous trouverez bon que les feuilles s’étalent au nouveau soleil, qu’après cela les graines mûrissent et tombent sur la terre. » Vous aimez ce qui existe.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Laird Koenig, Labyrinth Hotel

Laird Koenig, décédé en 2023 à 95 ans, était un maître du thriller à l’américaine, au temps où les séries télé n’avaient pas dévasté la profession. Le thriller, à sa grande époque, était « écrit » ; il était découpé en séquences comme au cinéma ; il maintenait le suspense comme dans les romans policiers. Surtout, il faisait la part belle à la psychologie, au caractère des personnages. Le décor n’était qu’un prétexte pour mettre en avant les sentiments, les grandes questions humaines. L’auteur a fait des études de lettre et de psychologie, pas de cinéma ni de marketing. Les fraîchement retraités s’en souviennent, il a été coscénariste de Flipper le dauphin, série ado animale de 1964 à 1967.

Dans cet opus, nous sommes à New York en 1980. La ville est une Babylone soupçonnée de tous les péchés, la ville satanique par excellence où, en particulier à la fin des années 70, toute la faune marginale et désaxée se retrouve pour des crimes sans nom. Crise économique, irruption du Sida, prostitution, enlèvements, pauvreté. La police est débordée, corrompue, fonctionnaire. Elle touche, elle ramasse, elle ne fout rien. La ville se désagrège, la drogue fait des ravages et la violence est permanente. Comme le dit une journaliste dans le roman, une jeune femme seule le soir sur un trottoir a de grandes chances de se faire voler, violer, trucider – dans cet ordre.

Susannah Bartok, tout fraîchement débarquée de sa Californie, où elle a couvé un beau bébé blond aux yeux bleus de désormais 2 ans, l’apprend à ses dépens : tout peut arriver. Par exemple, son gamin vaut 100 000 $ sur le marché de l’adoption illégale. Elle a quitté le doux soleil californien qui a doré son bébé à cause de Scott, le géniteur qui l’a quittée pour une plus jeune. C’était l’époque décérébrée du Californien-type, trop magnifiée par ceux qui pensaient y voir la liberté : aucune lecture, baise à tout va, surf, et drogue en stimulant. Susannah a pris son enfant et des vêtements légers pour s’envoler voir son père, dans le nord-est des États-Unis. Elle n’avait pas prévu le retard d’avion, le froid polaire, la grande ville anonyme et dangereuse. C’est qu’une femme agit par impulsion, sans réflexion : nombreux sont les romans policiers américains à mettre ce genre de comportement en évidence, bon ressort d’intrigue. Les personnages doivent ressembler à leurs lectrices.

Au lieu de rester à son hôtel, voilà la gourde qui, en pleine soirée de fin décembre, à déjà 22 h, cherche à « aller faire des courses ». Elle emmène le petit dans les rues passantes où les passants passent indifférents. Sauf ceux qui vous zieutent, soupèsent votre bon poids en fric – et passent à l’action. Un tour de bonneteau, une giclée de macis ou d’ammoniaque dans les yeux, et hop ! Le bébé est subtilisé à la main de sa mère, qui ne voit plus rien et se débat comme une poule affolée. La foule s’en fout.

Un bébé flic vaguement noir s’émeut de sa détresse, mais n’a pas été « formé » pour y répondre ; il contacte son supérieur, qui embarque l’agitée dans le fourgon. Car Susannah se démène, veut rester sur place, chercher en tous sens, surtout ne pas quitter l’endroit, vite, vite, courir ici ou là. Hystérie sans effet. Elle est emmenée au poste, où un inspecteur lui assène des paroles lénifiantes, sans faire grand-chose que « signaler » la disparition et envoyer la photo du petit blond à tous les postes du quartier. Et de remplir un interminable questionnaire bureaucratique au lieu d’agir. La mère, amputée de son enfant, en devient folle.

Heureusement, Victoria, une journaliste underground, passait par là en quête de scoop. Elle la prend sous son aile. Solidarité de femme, peut-être désir de gouine, puisqu’elle l’est et vient de larguer sa mannequine blonde. Toujours est-il qu’elle met en branle sa connaissance intime de New York, son entregent de journaliste abonnée aux exclusivités, ses relations dans les milieux inavouables, pour tracer un plan de recherche. Elle liste les pistes à suivre : police, FBI, recherche de cas dans les journaux, voyant, bureaux d’adoption pour le marché noir des bébés, assistantes sociales, intuition…

Roy le drogué la renvoie pour 20 $ à Michelle, qui a vendu son bébé engendré lors d’une passe parce qu’elle ne voulait pas l’élever, laquelle pour 100 $ dit la marche qu’elle a suivie : un docteur, un avocat qui s’occupe de jouer les intermédiaires, et le bébé livré à l’adoption pour 500 $ avec faux papiers. Le célèbre voyant Zellner, être hypersensible assisté de son trop beau jeune Kurt, délivre ce qu’il voit pour avoir sa photo dans The Pressoù Victoria a décroché sa pige. La police n’aurait même pas eu l’idée d’enquêter dans ces milieux non respectables. Sauf que ça marche : le voyant voit le bébé dans une boite au milieu de nombreuses boites, il a froid. Est-ce la morgue ? Un saut audit lieu prouve que non. Alors où ? Un grand hôtel désaffecté est le bout de la piste, d’où le titre français. Là sont les malfrats qui, pour quelques piquouses, font tout ce que « la Chienne » leur dit de faire. Et justement, un couple de riches brésiliens leur a commandé via un avocat un exemplaire de petit garçon blond aux yeux bleus…

Tout va se jouer à la minute : trouver la planque, faire avouer les kidnappeurs, empêcher l’envol de l’avion, prévenir la police – mais quand tout est réglé, sinon les lenteurs de la procédure mettraient des bâtons dans les roues. Victoria va se sacrifier pour la cause du scoop et pour son amour naissant envers Susannah. Laquelle, en mère courage, va se révéler bien plus pugnace qu’elle ne croit elle-même, et le laisse paraître.

Un bon thriller qui vous agrippe par la bonne bouille du petit blond, espèce en voie de disparition avec le métissage, qui vous tient par la découpe haletante de l’action, qui vous inonde de joie au dénouement. A (re)lire : même si on l’a lu une fois et que l’on connaît la fin, on marche toujours. C’est la progression qui compte, pas le résultat.

Laird Koenig, Labyrinth Hotel (Rockabye), 1981, Livre de poche 1982, 381 pages, €3,21

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Rencontre avec Hadlen Djenidi

J’ai déjà parlé d’un poète inconnu, qui publié à compte d’auteur son premier recueil, imprimé à Singapour. Hadlen Djenidi est venu à une soirée poésie le mardi 25 mars, dans une petite salle du Café de la Mairie – le seul café de la place Saint-Sulpice à Paris dans le 6ème. Bien que les voix résonnent, l’endroit était dimensionné pour la quinzaine de participants.

Une seule poétesse française, un éditeur de droite (si j’ai bien compris), un travailleur aux archives de l’Armée, une Roumaine de gauche et une traductrice fan de Russie qui parle poutinien, une directrice d’agence de voyage avenue de l’Opéra en retraite, un affable gardien reconverti au musée au Louvre, le médecin Eric Durand-Billaud, dont j’ai chroniqué L’amputation – et quelques autres. Avec Guilaine Depis l’invitante, attachée de presse de l’auteur.

Hadlen Djenidi est un homme gentil. Orphelin de sa mère, puis de son père, de trop bonne heure, il est en carence d’affection et ressent très fort les émotions. Il a lu quelques poèmes, voulant omettre les plus sentimentaux, mais ce sont les meilleurs, avec ceux sur la nostalgie du papier buvard des écritures d’enfance à la plume sergent-major – et Guilaine en a lu pour lui. Né d’un père algérien, élevé dans les Cévennes, il a quitté la France à 19 ans pour œuvrer dans la vente de produits français de luxe en Asie, LVMH et Richemont surtout.

Il est venu avec son amie Jenny, son bon génie. Ils viennent de passer deux ans en Australie avant de rejoindre Singapour, d’où elle est originaire. Halden me dit qu’il va créer un site pour mettre des informations personnelles et de contexte pour promouvoir son livre, et qu’il finira un roman, commencé il y a trois ans. Je ne connaissais rien de tout cela il y a trois mois, lorsque j’ai chroniqué sa poésie, le recueil Et cetera, un bel « objet-livre », soigneusement édité.

Les canapés du café, au tarama trop rose et au saumon trop sec, étaient un peu mous, mais la part de quiche et sa salade sur assiette était confortable. Surtout avec le champagne bien frais Deutz dont l’assemblée a englouti plusieurs verres en écoutant se distiller les vers.

Hadlen Djenidi, Et cetera… Poèmes et proses, 2023, autoédition www.writeeditions.com 114 pages, €15.00

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Pour trouver le livre (qui n’est pas chez les vendeurs en ligne), demandez à l’attachée de presse en France (mél ou texto plutôt qu’appel) :

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Le nouveau site d’Hadlen Djenidi

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Ken Follett, Les armes de la lumière

De 1792 à 1824, le romancier Follett saisit sa ville anglaise imaginaire de Kingsbridge dans sa révolution industrielle et sociale. C’est fluide et prenant, sauf peut-être sur la fin où la bataille de Waterloo est racontée une énième fois côté anglais. Même si la « victoire » de Wellington n’a tenue qu’à un fil, un gros fil germain où Blücher a failli faillir. Pour le reste, c’est toujours d’émancipation dont parle l’auteur. Il se fend même d’une préface où il annonce tout de go : « la liberté est une anomalie ». Ce n’est pas le paon yankee récemment réélu qui va le contredire. La liberté, pour lui, est une vérité alternative : vous êtes libres de me suivre, sinon…

C’était la même chose dans l’Angleterre féodale du XVIIIe siècle. Les aristos avaient une trouille bleue de la Révolution qui venait de couper la tête du roi de l’autre côté de la Manche. Comme si les Anglais n’avaient pas coupé la tête du leur, Charles 1er en 1649… D’où le raidissement du Parlement, dominé par les gros propriétaires terriens et les récents industriels du textile. Ils votent des lois restreignant les libertés (pour le peuple), jusqu’à faire d’une « réunion » entre deux ouvriers un « syndicat » puni de mort. Ils sont dénoncés par leur patron, qui est aussi échevin et juge de paix, et qui peut à la fois être juge et partie. Ces lois de William Pitt, dit « le Jeune » (il avait 24 ans), le Seditious Meetings Act qui réduisait le droit de rassemblement et le Combination Act qui condamnait tout syndicat, étaient prises à la hâte, sur « réaction » aux troubles ouvriers qui faisaient face au renchérissement du pain à cause de la guerre contre Napoléon, et à la « presse » qui enrôlait de force les jeunes hommes dans la Navy. S’y ajoutaient l’arrogance des puissants qui voyaient leur pouvoir menacé et les nouvelles machines textiles, la mule jenny et l’introduction du métier Jacquard à vapeur, qui réduisaient drastiquement les emplois. Pitt ne s’est jamais marié ni n’a eu de maîtresse, ce qui laisse soupçonner qu’il était peut-être homosexuel – une tare aux yeux de l’Église.

Follett prend le gamin Kit (abréviation de Christopher) alors qu’il n’a pas encore 7 ans, fils de paysan dont le père va être écrasé par une charrette que le fils du hobereau local, Will Riddick, a trop chargée, persuadé malgré les conseils de ceux qui savent, d’avoir raison du fait de sa naissance. L’enfant va être employé comme cireur de chaussures dans la maison du maître avant d’être assommé par le sabot du cheval de Will, décidément peu soucieux des autres. Comme sa mère Sal va baffer le Will qui l’empêche de passer, ils seront chassés du village et iront s’embaucher comme fileurs à Kingsbridge.

La ville devient un lieu important de l’industrie textile avec fileuses, tisserands et couturiers. La mécanisation prend son essor et le jeune Kit s’y passionne. Il répare, puis bâtit des machines, jusqu’à copier le métier Jacquard français qui utilise des cartes perforées. D’ouvrier, il devient directeur de fabrique, puis monte sa propre société de machines. Lorsque survient une nouvelle technologie, ceux qui osent ont toujours la chance de réussir, même partis de rien. C’est toujours le cas aujourd’hui.

La crise historique sert de décor passionnant aux destins individuels. Sal se remarie avec un fort mais colérique mari, Jarge, qui sauvera le petit-fils de la pire ordure de la ville, Hornbeam, chef d’entreprise avide et cruel qui a commencé par voler en guenilles et pieds nus à Londres avant de voir sa mère pendue lorsqu’il avait 12 ans. Il condamnera sans scrupule à la pendaison comme juge de paix le jeune William, 14 ans, mourant de faim et qui avait volé un ruban de 6£. Son petit-fils, Joe, engagé dans l’armée à 15 ans malgré sa famille, lieutenant à 18 ans, échappe à la baïonnette d’un grognard grâce à Jarge qui embroche le soldat qui le sabre en même temps. Il a donné sa vie par honneur, pas par intérêt. Joe n’est pas comme son grand-père, plus humain et plus avisé, il sent que parler avec les hommes et les femmes lui permet de mieux donner des ordres, plus clairs, plus justes et mieux acceptés. C’est ainsi que la liberté croit.

Kit, qui adorait tout petit le frère de Will Riddick, Roger, finit par se mettre en couple avec lui tandis qu’une paire de lesbiennes vivent maritalement tout en sauvant les apparences. Il y a aussi deux adultères, dont le plus cocasse est celui de l’évêque anglican, qui n’a touché qu’une fois sa femme Arabella pour lui faire une fille, et qui se voit à nouveau père à plus de 60 ans… engendré par un autre. Il appellera ce fils Absalom, celui qui a trahi son père dans la Bible, tout en ne faisant semblant de rien pour les apparences. Quant à l’autre, il est croustillant. Le fils du comte Shirling n’aime que l’armée et les chevaux. Jane, par vanité, a voulu être comtesse alors qu’elle ne l’aime pas. Aucun enfant n’est né. En désespoir de cause, pour donner un héritier au titre et pour être enfin considérée dans la « bonne » société, Jane faute au bout de neuf ans avec un ami d‘enfance qu’elle n’avait pas voulu épouser. Un fils naît, qui sera comte, et dont le vrai père est parti de rien. C’est cela aussi, la liberté. Celle des femmes est plus subtile mais tout aussi redoutable que celle des hommes.

L’auteur semble considérer que la liberté anglaise naît par étapes successives : se détacher tout d’abord de Rome et du catholicisme, puis se détacher de l’église anglicane confite en bienséance et en conservatisme pour un méthodisme plus éclairé, avant peut-être les Lumières de la raison. Pour le roman, il oppose souvent de façon caricaturale les anciens et les modernes, anglicans et méthodistes, hobereaux et ouvriers, riches et pauvres. Même s’il existe des interactions permanentes entre eux. Mais c’est le lot d’un bon thriller, même historique, de bien cerner les bons et les méchants.

L’auteur reste meilleur dans l’histoire que dans le contemporain. Son précédent roman de 2021, Pour rien au monde, ne m’avait pas vraiment convaincu. Celui-ci est plus crédible.

Ken Follett, Les armes de la lumière (The Armor of Light), 2023, Livre de poche 2025, 1095 pages, €12,90, e-book Kindle €17,99

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Maxim Schenkel, Un jour nous vivrons ensemble

Hassan, Amine, Ali, trois générations qui se succèdent, Palestiniens bouleversés par la guerre entre Israël et le proto-état palestinien, formé (comme hier Israël, on l’oublie trop avec la Haganah) par les groupes armés, OLP, Fatah et Hamas. Hassan, né en 1927, a coulé des jours heureux à Tantura, village sur la côte méditerranéenne près de Haïfa. Les pères partaient à la pêche, les femmes cultivaient les légumes, les enfants jouaient libres dans les champs et sur la plage.

Survient 1948, la création d’un État artificiel décidé par l’ONU, Israël, sur les ruines du mandat britannique. Les Arabes ne l’acceptent pas : ils sont « chez eux » et occupent les terres. Certes, les Juifs ont souffert du nazisme et du soviétisme et il est légitime qu’ils aient un État, mais pas au point de régner en vainqueurs et de chasser les Palestiniens de leurs maisons, leurs villages, leurs terres. C’est pourtant ce qui se produit. Les régimes arabes alentour entrent immédiatement en guerre contre le nouvel état juif, ce qui le radicalise. Ils ne veulent plus être les moutons que les dominants conduisent à l’abattoir. Ils se veulent dominant à leur tour, traitant les dominés comme on les a traités en Europe : massacres, expulsions, déportations.

C’est ce qui arrive au village de Tantura ce 23 mai 1948, malencontreusement attribué à Israël par le plan de partage de l’ONU. Hassan a 21 ans. Il est amoureux de son amie d’enfance Fatima, avec qui il a joué sur la plage avant de découvrir à 17 ans qu’il veut l’épouser. Par crainte de l’avenir, les familles repoussent sans cesse le mariage, jusqu’au 22 mai. Voilà les deux jeunes enfin unis, ils sont heureux, c’est la fête. Mais à la nuit arrivent les soldats de la Haganah, organisation paramilitaire des Juifs de Palestine, saboteurs et terroristes contre les Anglais jusqu’à la création de l’État, où elle s’est fondue dans l’armée. Ivres de leur victoire, ils tuent ces « Arabes » qui veulent les empêcher de s’implanter sur cette terre que Dieu leur a donné (Dieu à toujours bon dos). Un soldat israélien miséricordieux, opposé à cette violence gratuite contre des civils désarmés, n’hésite pas à loger une balle dans la tête de ses copains déchaînés pour inciter Hassan et Fatima, les jeunes mariés, à fuir.

Et les voilà partis, traumatisés, vers un camp de réfugiés au nord du pays. Grâce à Gérard, un ami français qui voyageait beaucoup avant la Seconde guerre et était tombé amoureux de la Palestine, le couple obtiendra deux visas pour la France. Ils s’installeront en Normandie, pays où vit l’auteur, dans un village près de Saint-Lô où Hassan tiendra une épicerie après avoir œuvré dans le bâtiment pour la reconstruction après le Débarquement, et Fatima cuisinera dans le restaurant du village après avoir été employé de cantine. Ils finiront par faire un enfant, Amine, élevé comme un petit français, obtenant le bac.

Mais Fatima meurt d’un cancer alors qu’Hassan désirait ardemment revenir dans « son pays », la Palestine, dont les odeurs et le climat lui manquaient, ainsi que la convivialité arabe. Cela ne se fera pas. C’est Amine, adulte à 18 ans, qui force son père à parler, à dire ce qui s’est vraiment passé et pourquoi ils se sont exilés en France. C’est Amine qui décidera en 1980 d’aller en Palestine/Israël pour y suivre des études de lettres et vivre « chez lui », à Naplouse. Il rencontrera Lina, sœur de son ami Ahmed, ils tomberont amoureux, se marieront en 1987, juste avant l’Intifada, et auront un fils, Ali. Mais Amine est un révolté, il ne peut s’empêcher de provoquer les colons juifs, de se battre avec eux. La famille de sa femme est expulsée, leur maison rasée au bulldozer ; les Israéliens sont impitoyables avec les résistants à leur occupation qu’ils appellent « terroristes ». Pourtant, Gaza et la Cisjordanie étaient des territoires destinés aux Palestiniens, selon l’ONU. Amine crée un journal imprimé pour raconter ce qui se passe, ses actions, sa résistance ; il a du succès. Sa femme prend peur, elle le quitte et entre en clandestinité, laissant l’enfant à son père, qui va bientôt l’envoyer en France auprès de son propre père, Hassan, pour le protéger.

Ali, troisième génération, devient infirmier à Caen, il côtoie Sara, juive israélienne française, infirmière comme lui, et en tombe amoureux. Il décide d’aller sur la terre de ses ancêtres pour découvrir ses racines, ses cousins et chercher sa mère qui l’a abandonné. Sara comprend. Issue d’une famille juive libérale habitant Tel Aviv, elle est pour la cohabitation des deux peuples, pas pour la guerre. Ils s’aiment et pensent obscurément que les mariages mixtes permettront peut-être de créer cet État mélangé où, en Israël, juifs et arabes vivront en paix. La réalité est plus cruelle que les rêves, Ali s’en rendra compte à Gaza, bombardée après le pogrom du Hamas le 7 octobre. Car le roman va jusqu’à aujourd’hui, reliant l’histoire au présent. Il retrouvera sa mère, qui se terre, recherchée par le Hamas (dont le nom n’est jamais cité) et le Shin Bet (pas plus) pour avoir refusé de commettre des attentats, mais convoyé des armes. Ali sera blessé, perdra peut-être ses jambes, se mariera à Sara. Et puis… tentera de créer un avenir sur les ruines du passé.

C’est le premier roman d’un jeune auteur de 32 ans auparavant footballeur, complètement autodidacte mais curieux du monde et de ses habitants. « J’aime m’enrichir chaque jour intellectuellement grâce à des aventures, des expériences, des lectures, des rencontres qui me stimulent, qui me secouent et qui me font réfléchir », dit-il sur le site de son éditeur, Une autre voix, nouvelle maison d’édition destinée à contrer la censure implicite du politiquement correct ambiant.

C’est un beau roman une belle histoire. L’auteur dit s’être beaucoup documenté. Il écrit fluide, avec parfois des tics d’époque répétés à satiété, comme ce « mutique » sorti de la psychologie de magazine, alors que « muet » ou « sans voix » serait plus juste (le mutique a une incapacité à parler, le muet seulement une volonté provisoire de se taire). Il fait preuve d’un idéalisme de cœur pur à la Tintin, qui marche toujours quand on regarde les choses de loin. « Si tous les gars du monde… » – mais comment ? Physiquement, le jeune auteur ressemble d’ailleurs un peu à l’adolescent reporter du Petit Vingtième.

Mais il fait l’impasse sur les religions, ce qui est inexplicable, car les Palestiniens sont musulmans et croyants parfois fervents, les Israéliens sont juifs pratiquants et pour certains fanatiques, les chrétiens humanistes ne sont pas absents non plus. Il fait l’impasse aussi sur la « solidarité arabe », qui a manqué cruellement aux Palestiniens depuis la guerre perdue de 1967. La Jordanie comme l’Égypte, ou même l’Arabie saoudite, la Mecque de la religion musulmane, refusent absolument d’accorder une place aux déplacés, empêchant les plaies de se cicatriser, par des camps, décrétés « provisoires » depuis plus de soixante ans.

La photo de couverture est symbolique, bien choisie. Elle montre un adolescent palestinien ivre de vie sur une plage. Il est à la fois tout retourné (par l’histoire), en position acrobatique (face à la puissance d’Israël), mais prouvant son énergie (en équilibre entre deux rochers dangereux). Tolérance, compromis, bienveillance – il n’attend que cela, le jeune être. Raconter une histoire permet de faire connaître, de faire vivre, et peut-être d’influer sur les opinions pour qu’enfin une solution de paix soit trouvée.

Maxim Schenkel, Un jour nous vivrons ensemble, 2025, édition Une autre voix, 313 pages, €34,00, e-book €13,50

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Nadège Mazery, Les larmes de Potap

La Russie d’aujourd’hui, c’est le no future des jeunes. La mafia des services soumis à Poutine ne vise qu’à s’enrichir et à conserver le peuple sous une chape de répression. Pas de développement économique, le pays vit sur ses rentes pétrolière et en matières premières ; l’armée omniprésente dans les têtes pour affirmer sa puissance, colosse aux pieds d’argile, le David ukrainien l’a démontré à la face du monde. Le Goliath torse nu chevauchant un ours n’est qu’un tigre de papier.

Potap Kerenski est un jeune de Russie, il a tout juste 18 ans et la famille va célébrer son anniversaire… Son nom de Kerenski n’est pas par hasard, il est un descendant du chef du gouvernement provisoire en 1917, le guide de la liberté. La Russie, depuis, a basculé dans l’autoritarisme et la dictature avec Lénine, Staline et les autres jusqu’à Poutine. Les moujiks semblent préférer ça. Potap, nom grec qui signifierait « vagabond », est né à Tcheboksary en Tchouvachie, sur les bords de la Volga, à 600 km à l’est de Moscou. Il le dit, « juridiquement, je deviens pleinement responsable de mes actes ».

Or, ses actes se résument à se piquer avec ses deux copains Chadek et Ivan dans une cave glaciale et délabrée de l’immeuble voisin. Tout est glacial et délabré en Russie, sauf pour les riches qui vivent de trafics. Depuis un an, il concasse des comprimés de codéine, achetés en pharmacie, les mêle à de l’iode, des têtes d’allumette, de l’essence, pour se l’injecter ans les veines à l’aide de la même seringue, jamais nettoyée. Pas les moyens de s’acheter de la vraie héroïne, venue d’Afghanistan, dont le goût est venu via les militaires envahisseurs de l’empire colonial soviétique. Seuls les gosses de riche ont de quoi s’en payer. Les autres sont réduits au Krokodil, ce mélange infâme bricolé (tout est bricolé en Russie). De quoi oublier, s’envoler et en finir. Car Ivan est tabassé par son père, toujours imbibé de vodka, qui fait de même avec sa mère.

Il était pourtant « bien dessiné » à 17 ans, lors de son précédent anniversaire, dit son grand-père maternel Luka, qui l’aime mais n’a rien vu. Son père, ouvrier d’une usine de tracteurs, le méprise ; sa mère préfère son frère aîné, issu de son premier mariage, et sa fille Nina, 20 ans, qui va avoir un bébé. Personne n’aime Potap, il est inutile, non désiré, ni par sa famille, ni par les filles, ni par sa patrie. S’il a baisé une fois, c’est passivement, étant défoncé, avec une fille qui l’a chevauché en étant elle-même défoncée.

Arrive donc le jour fatidique de son anniversaire, celui de sa majorité. Sa mère a invité son demi-frère Maksimilian, son aîné de seize ans. Contrairement à Potap, 60 kg, qui s’est rabougri à se droguer et à ne rien faire, Mak est athlétique et a un visage attractif. Il a fait deux ans d’armée russe : l’enfer où les sous-officiers brutalisent les recrues, tabassant et violant. « Ce bizutage est censé endurcir les recrues. En fait, il les tue. La torture physique et psychologique demeure permanente. Personne ne respecte le règlement disciplinaire. Les anciens, au lieu de former les plus jeunes, passent leur temps à les humilier à les frapper, à les racketter, à les faire bosser pour leur propre compte… tout en les privant de sommeil et de nourriture. Si tu n’es pas protégé par un supérieur ou par quelqu’un de l’extérieur qui peut payer pour ta sécurité, tu ne représentes rien. » Toute la Russie de Poutine résumée en quelques mots : la brutalité, les protections, le comportement mafieux. Mak a ensuite effectué deux ans de « contre-insurrection » en Tchétchénie, d’où il est revenu tatoué de partout, avant d’être envoyé au Brésil et ailleurs, pour se faire oublier.

Le jour de son anniversaire, son grand frère surprend Potap dans la salle de bain. Il a baissé son pantalon pour… se piquer. Mak se rend compte tout d’un coup de la solitude de Potap, de son manque d’espoir infini et de son suicide programmé. Il décide alors de le prendre en main. Dès l’anniversaire terminé, direction la grande ville, où il fait jouer ses relations pour soigner son frère. La Russie nie la drogue, et aucun centre de désintoxication n’existe. « Nos camés se retrouvent soit emprisonnés, soit laissés à leur famille en accusant ces dernières d’avoir fauté à éduquer correctement leurs enfants. C’est-à-dire, en les ayant éloignés des valeurs religieuses et morales. Pour résumer, on abandonne nos drogués, comme on délaisse aussi nos séropositifs. Les deux représentent la honte du pays. » Seules des associations religieuses ouvrent des cliniques où les camés peuvent reprendre pied, mais sans méthadone. S’ils sont violents, on les frappe et on les menotte à leur lit de fer. S’ils persistent, le surveillant les envoie à la cave, les attache et les viole. En toute impunité. C’est comme cela en Russie de Poutine – et bientôt dans l’Amérique de Trump : soumettez-vous, ou vous êtes abandonné aux plus forts.

Sauf que Potap a un grand frère, et que celui-ci a une certaine puissance. Il paie des gens pour veiller sur lui et tabasse (seule relation que les Russes semblent comprendre) ceux qui touchent au jeune homme. Potap est examiné par une doctoresse, maîtresse de Mak, ses plaies soignées, mais quelques orteils amputés à cause des engelures prises dans la cave, ainsi que son bras gauche, celui des injections : il est trop gangrené. Potap se rebelle, veut en finir, mais il sent que quelqu’un enfin se préoccupe de lui et sans doute l’aime : son grand frère Mak. Il va peu à peu émerger de ses brumes, reprendre sa vie en main, envisager un futur. Un peu d’attention et d’amour, c’est tout ce qu’il demandait… Il va commencer par dessiner, car il en a le don, puis s’intéresser à ses petits camarades, écrire leurs histoires. Il renaît.

Un beau roman sur la fratrie, la Russie, le gel actuel. Bien informé, presque romantique, émouvant.

Nadège Mazery est née à Nantes, a grandi et étudié dans cette région avant de s’exiler deux ans outre-Manche. A son retour, petit job tranquille en Vendée avant un changement de cap et une nouvelle vie sur Paris. Deux jolis bébés plus tard, elle pose ses valises à la campagne, en Charente-Maritime, où elle vit et travaille, en tant que free-lance pour de nombreux magazines européens. Les déplacements hors frontières sont très courants. Pour les occuper, lecture et à présent écriture.

Dommage qu’elle ne publie qu’en auto-édition, son roman mériterait un véritable éditeur.

Site de l’auteur : http://caboclos.wixsite.com/nadege-mazery

Nadège Mazery, Les larmes de Potap, 2017,‎ Independently published, 333 pages, €13,99, e-book Kindle €2,99

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Pour être soi il ne faut pas être seul, dit Alain

Fin décembre 1907, le philosophe Alain se rend compte qu’« il y a de merveilleuses joies dans l’amitié ». Moins dans le sentiment lui-même, comme on tend à le penser, que dans la contagion de l’autre. « Il suffit que ma présence procure à mon ami un peu de vraie joie pour que le spectacle de cette joie me fasse éprouver à mon tour une joie. » On n’est joyeux que dans la joie partagée – pas tout seul.

« L’homme content, s’il est seul oublie bientôt qu’il est content ; toute sa joie est bientôt endormie ; il en arrive à une espèce de stupidité et presque d’insensibilité. » Le sentiment intérieur a besoin des humains ou des animaux domestiques pour exister ; pour apparaître au jour ; pour se révéler. C’est pourquoi la morosité des autres nous contamine, le « sérieux » pesant des politiciens nous déprime, l’atmosphère constamment critique démolit tout. La dérision n’est pas un rire, c’est une grimace ; elle n’amuse pas, contrairement à ce que croient les « amuseurs » ; elle rend triste. D’ailleurs, les clowns sont tristes, ils l’ont toujours été. Et l’humour juif est celui qui est le plus poignant parce qu’il ne fait pas rire.

« Il faut une espèce de mise en train pour éveiller la joie », dit Alain. Il la compare à ces branches sèches qui deviendront poussière si l’on n’y boute pas la flamme. Mais alors, quel feu ! Comme le petit enfant, il faut rire pour être joyeux – et non pas le contraire. « On a besoin aussi de paroles pour savoir ce que l’on pense », poursuit Alain. Ce pourquoi coucher sur le papier ses pensées permet tout simplement de penser. Sans les mots, tout ce qui est en nous reste informulé, informe, inexprimé. D’où la réflexion du philosophe que « tant qu’on est seul, on ne peut être soi ». Les plus primaires, manquant de mots pour le dire, parlent avec leurs poings. C’est un échec de l’éducation, la familiale comme la nationale : ne pas faire des adultes des enfants qui lui sont confiés – les laisser seuls.

Seuls les « nigauds de moralistes », dit Alain, pensent qu’aimer est s’oublier. C’est tout le contraire. Aimer, c’est réagir à l’autre et le faire réagir, donc exister. « Plus on sort de soi-même et plus on est soi-même ; mieux aussi on se sent vivre. » Vaste réflexion, comme en passant, sur une affinité courante : l’amitié. Tel est le sel de la philosophie, la vraie, celle qui propose une vie bonne.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alexandre Jardin, Le roman des Jardin

Alexandre, après Jean et Pascal, cultive avec amour son jardin. Il raconte de multiples anecdotes sur sa famille, dont il avouera quatorze ans plus tard qu’il les a inventées. Mais le mensonge dit beaucoup de la vérité. Tout l’écrivain est là, dans cette capacité d’inventer une vérité, plus captivante que la vraie, croit-il. Pour ma part, je suis déçu. Autant faire un roman, sans se parer des noms de vrais personnages, ni dire que l’on parle de sa famille.

Car, quelle famille ! Des foutraques post-68, après avoir été anarchistes de droite, et auparavant encore collabos tout en finançant la Résistance… Comment ne pas avoir la cervelle tourneboulée d’une telle éducation, la baise surveillée par la grand-mère nommée l’Arquebuse, qui tient un registre détaillé de toutes les frasques sexuelles des Jardin depuis leurs 11 ou 12 ans. Elle avait même fait aménager au bord du lac Léman, dans sa propriété de Vevey, un cabanon pour invités où les adultères chics étaient bienvenus, notamment ceux des personnalités en vue de la politique et du cinéma. Quant au père du narrateur, Pascal le Nain jaune, il distribuait à pleines valises les fonds du patronat collectés par « Ambroise R. » – R pour Roux – estinés à arroser la droite comme la gauche.

Le médecin de famille surnomme les Jardin « double-rates », cet organe ayant une fonction immunitaire. Les Jardin ont en effet tendance à vivre hors de la réalité, à ne pas travailler, à baiser à tout va, à prendre leur plaisir où ils le trouvent. Ils réunissent autour d’eux, avant 1980 et la mort du père, une brochette d’amis et de relations plus ou moins décalés, que la matriarche encourage à se lâcher. Seule la bonne, Zouzou, garde un semblant d’ordre et de morale dans le lot où la fantaisie règne. Un ami est même sodomite et zoophile, prenant pour femme au sens physique une guenon héroïno(quadru)mane, après avoir sodomisé à 17 ans un collabo que la Résistance l’avait chargé d’arrêter. C’est dire le degré de délire…

« Tout, dans ce livre, mérite d’être vrai », préface l’auteur. C’est qu’il ne l’est donc pas – pourquoi le faire croire ? Pour la télé ? Reste un exercice de virtuose, d’anecdote en anecdote, toutes originales, hors des normes, inventées – plus vraies que nature, mais fausses car il s’agit d’une fiction. L’auteur narrateur fait même intervenir François Mitterrand, Maurice Couve de Murville, Claude Sautet, Alain Delon. Cela ne me fait pas jubiler ; je ne marche pas. Ce livre ne restera pas dans ma bibliothèque.

Alexandre Jardin apparaît comme un auteur décidément « léger », dans tous les sens du terme. Il a du succès, ce qui n’est pas un gage de qualité mais de complaisance. Sans cesse à se composer un personnage, à jouer un rôle tel qu’il se désire, il demeure, à 40 ans lors de la publication de ce roman, un écrivain de seconde zone qui se disperse au cinéma, dans les médias et dans de multiples associations. Il ne sait pas, il n’ose pas, écrire enfin un livre où il se livre, sans les bouffonneries exigées pour plaire.

Alexandre Jardin, Le roman des Jardin, 2005, Livre de poche 2007, 320 pages, occasion €1,49

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Romans d’Alexandre Jardin déjà chroniqués sur ce blog :

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David Foenkinos, La délicatesse

Petit roman de confort écrit léger et qui prône l’anti-brutalisation tendance. La délicatesse à la française est ce ton de douceur dans les relations amoureuses, pas toujours orientées vers la baise torride des romances à la yankee. Nathalie erre, elle rencontre un François avec qui elle se sent bien – se sentir bien est le summum de la mode de notre temps. Ils se fiancent, tout va bien. Ils se marient, tout va bien. Cinq ans passent, ils retardent un enfant, trop bien dans leur état ; chacun travaille, c’est un état de bonheur permanent comme chantait l’autre.

Et puis paf ! Le drame. François qui a la mauvaise mode de courir avec de la bouillie entre les oreilles pour ne rien entendre, casque sur la tête en autiste trop bien dans son corps tout seul, se fait renverser par une camionnette. Coma, décès. Nathalie effondrée. Cette fois, elle n’est pas bien, elle erre à nouveau, elle ne « s’en sort pas ». Revenue au boulot, elle s’y investit comme jamais, comme une drogue, toujours cette propension à « être bien », même dans les addictions.

Charles, son patron, la drague, elle est indifférente ; Markus, un jeune suédois pas bien beau de la boite l’admire, elle l’embrasse sur un coup de chaleur. Elle fait cela pour « être bien », sans réfléchir. Markus est désorienté, lui qui a été moqué petit, bizuté ado, ignoré adulte. Il s’est fait tout petit, passe-partout, sans humour, indifférent aux autres. Et puis ça…

Cahin-caha, commence une autre histoire d’amour, où chacun veut être « bien ». Nathalie retrouve un équilibre à sa féminité orpheline, Markus trouve un avenir à sa virilité étouffée. Jusqu’à tout quitter pour être à deux, être bien à deux, on s’en fout des autres, au chaud sous la couette comme chantait l’autre (un autre autre).

Roman d’époque, où même Martine Aubry et Ségolène Royal font une apparition (!), où « la crise » – la sempiternelle crise qui jamais ne se résout car personne ne veut jamais qu’elle se résolve – encourage les gens à se réfugier dans l’entre-soi du couple, de la famille, des amis proches. C’est cela, la délicatesse, un air de ne pas y toucher, un frôlement de surface, les sentiments par les fleurs plutôt que par la racine.

Écrit court (les gens adorent), en chapitres encore plus courts (les zappeurs sont ravis), avec des inter-chapitres décalés souvent désopilants (les lecteurs respirent – et peuvent consulter leur smartphone). Un petit roman centré sur une femme (revanche d’époque) qui se laisse lire et fait passer un moment agréable. Malgré l’attention portée aux trois personnages principaux, le souvenir ne reste pas, ils ne sont pas longs en bouche comme on le dit d’un vin. On lit et on oublie. Mais c’est délicatement mené.

Pivot aurait aimé le livre, il a obtenu pas moins de dix prix (Prix Conversation, Prix des Dunes, Prix du 7e art, Prix Gaël Club, Prix littéraire des lycéens du Liban, Prix des Lecteurs du Télégramme, Prix Jean-Pierre Coudurier, Prix An Avel dans le vent, Prix Harmonia) et il est devenu un phénomène de vente en Folio avec plus d’un million d’exemplaires. Il est traduit en plusieurs langues, adapté pour la télé, arrangé en bande dessinée. Mais un écrivain qui est aussi musicien, dramaturge, scénariste et réalisateur n’est pas un véritable écrivain. Il est dans le zapping d’époque, qui effleure la surface des choses et des gens – ce qui plaît parce qu’il leur ressemble. Gageons qu’il ne passera pas à la postérité.

David Foenkinos, La délicatesse, 2009, Folio 2018, 224 pages, €8,50, e-book Kindle €8,49

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Laird Koenig, La petite fille au bout du chemin

Rynn, 13 ans, vit seule au bout d’une allée dans une petite ville côtière du Maine. Elle s’est installée quelques mois auparavant avec son père qui a payé un bail de trois ans, mais le père n’apparaît jamais, elle-même sort peu et ne fréquente pas l’école. Cela ne se fait pas dans les communautés américaines, férues de kermesses, matchs de foot et autres messes. L’agente immobilière Mrs. Hallet est intriguée. Cette femme autoritaire qui se croit propriétaire du coin puisque ses ancêtres s’y sont établis il y a deux siècles voudrait fourrer son nez dans la maison pour savoir. Lorsqu’elle va la voir en Bentley couleur foie de veau, elle trouve l’adolescente arrogante avec son accent anglais et son visage impassible. Elle la menace du conseil de discipline de la commune, qui peut envisager des mesures contraignantes d’assistance sociale.

Mais Rynn est futée : elle va consulter à la Mairie les dates dudit conseil, en prétextant un devoir à faire, et s’aperçoit que la vieille Hallet a menti sans vergogne, juste pour affirmer son emprise. Elle revient d’ailleurs pour voir son père et résilier le bail, mais il « est à New York ». Elle se contente en attendant de réclamer des bocaux à confiture, qui sont dans la cave, parce qu’elle veut faire de la gelée avec les coings qui mûrissent sur la propriété. Elle s’en empare sans vergogne, bien que la maison soit louée et que les fruits appartiennent en principe aux locataires. Rynn ne veut pas que la harpie aille dans la cave – on ne sait pourquoi mais on ne tardera pas à le savoir.

Pire est le fils détraqué sexuel de la Hallet. Franck a été pris plusieurs fois la main dans la culotte des petites filles et sa mère l’a mariée de force avec une bonniche flanquée de deux garçonnets pour faire taire les rumeurs. Franck Hallet profite d’Halloween pour venir tâter le terrain auprès de la jeune Rynn, heureusement que les deux gamins de 6 et 4 ans, déguisés en squelette et en monstre de Frankenstein, arrivent en courant du chemin…

La situation n’est guère tenable. Certes, Rynn affirme que son père traduit des œuvres et qu’il ne faut absolument pas le déranger, ou qu’il dort à l’étage, mais nul ne le voit jamais dans le village et les gens se posent des questions. Le policier municipal Miglioriti vient aux nouvelles ; il est sympathique et fait connaissance, impressionné par les livres de poèmes publiés par le papa. Mais il ne croit pas un mot de ce que lui dit l’adolescente. Comme il n’aime pas les Hallet (d’ailleurs, personne dans le coin ne les aime), il garde le silence mais surveille celle qu’il voit encore comme une enfant. Mais Rynn n’en est déjà plus une, ayant à se débrouiller seule après les événements familiaux qui l’ont conduite ici. Elle a un compte-joint avec son père à la banque, d’où elle peut retirer de l’argent pour vivre, ainsi qu’un paquet de travellers-chèques dans un coffre, qu’elle peut changer à sa guise sur sa propre signature.

Au début des années 1970, il n’y avait pas tous ces contrôles bancaires et l’anonymat existait encore. Aujourd’hui, il serait très difficile de vivre comme Rynn pouvait le faire. L’époque était aussi au sexe, et les tout juste pubères étaient incités au plaisir, c’était leur liberté. Ce pourquoi Rynn fait la connaissance de Mario le Magicien, un élève de deux ans plus âgé qu’elle, qui vient déplacer la Bentley de Mrs Hallet sur demande de son père garagiste. Il est d’une famille d’origine italienne nombreuse et a subi une attaque de polio qui le fait encore boiter mais, pour le reste, il a le ventre plat et musclé. Il va lier connaissance avec Rynn, fille unique d’origine juive, un contraste parfait. Ils feront l’amour, il l’aidera dans ses entreprises pour rester libre. Elle en tombera amoureuse.

Le parfum policier de cette œuvre (car il y a crimes) est accentué par l’atmosphère lugubre de ce bout de chemin isolé et de cette grande maison campagnarde dont les Hallet ont la clé. Ce sentiment de peur à la nuit, et d’inquiétude permanente pour le lendemain jusqu’à sa majorité, font de Rynn une adolescente attachante. Elle veut vivre à sa guise, selon les conseils de son père ; nul ne pourra l’en empêcher, même si Franck est séduit par ses pieds nus sur le paqruet ciré et sa silhouette gracile, et que Mario succombe à sa tunique marocaine blanche sous laquelle elle ne porte rien. Les personnages sont denses, ils ne sont pas des caricatures pour illustrer l’action, mais l’inverse : c’est l’action qui s’adapte à leurs caractères. Rynn joue tous les rôles, petite fille qu’on aimerait protéger, adolescente impertinente qu’on aimerait réduire, femme forte malgré sa solitude, maîtresse de maison bonne cuisinière, amoureuse transie.

Le dénouement est savoureux comme un financier au goût d’amande amère trempé dans un thé anglais infusé à la perfection.

Un film de Nicolas Gessner en a été tiré en 1976 avec l’inquiétant Martin Sheen en pervers et la délicieuse Jodie Foster, du même âge que l’héroïne, mais qui a fait doubler la scène nue par sa sœur de 20 ans (cela pour les esprits politiquement corrects). Je crains qu’il ne faille, comme souvent préférer le livre, plus dense, malgré le charme de la nymphette.

Laird Koenig, La petite fille au bout du chemin (The Little Girl Who Lives Down the Lane), 1973, Livre de poche 1987, 277 pages, occasion €2,70

Laird Koenig, Œuvres thriller Tome 1 : Attention les enfants regardent – La petite fille au bout du chemin – La porte en face – Les îles du refuge, éditions Le Masque 1995, 762 pages, occasion €4,45

DVD La petite fille au bout du chemin,‎ Nicolas Gessner, 1976, avec Jodie Foster, Martin Sheen, Alexis Smith, Mort Shuman, Scott Jacoby, LCJ Éditions & Productions 2013, français et anglais, 1h34, €12,90

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Jérémie Foa, Survivre

En quatre parties, une analyse de la situation des gens en cas de guerre de religion. Ne croyons pas que ce soit du passé, et que la querelle catholiques-protestants (1562-1598) soit de l’histoire ancienne. Nous l’avons revécue, cette querelle, avec les fascistes et les humanistes entre les deux guerres, puis avec les communistes et les libéraux après-guerre, jusqu’à la querelle entre « socialistes » et libéraux-démocrates juste avant Macron. Nous sommes, depuis Trump 2, dans une nouvelle guerre de religion, celle des universalistes et des souverainistes, autrement dit du droit contre la force.

C’est dire combien il importe de lire l’histoire et d’en prendre des leçons. Jérémie Foa cite Montaigne, aristocrate humaniste, adepte de la vie bonne à l’antique, qui a su nager entre les écueils des religions. Lui-même était-il croyant ? Peut-être. Il ne croyait pas en revanche aux dogmes assénés par l’Église, se contentant, sagement, de faire à Rome comme les Romains.

L’historien examine le « qui vive ? » de reconnaissance, qui est une allégeance à un parti. Tous ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi, il n’y a pas de nuances. Sauf que l’ennemi est invisible, il ressemble à vous et moi, d’où la nécessité de « dire », de donner le mot de passe, d’affirmer sa croyance. D’où, pour ceux qui gardent leur quant à soi, l’exigence du trompe-l’oeil, du déguisement, de l’apparence. C’est l’habit qui fait le moine, pas ce qu’il pense ou croit. Montaigne fait route un moment avec un « gentilhomme huguenot » qui contrefait le catholique, en affichant ostensiblement les marques. Le philosophe avoue avoir été dupé, il n’a rien vu. Donc un « art de la fugue », dit joliment l’auteur. « Réalisons, par expérience de pensée, un lent travelling sur la marche d’un passant à travers une ville sans nom, au hasard de l’été 1589 : à l’indifférence polie qui rythmait ses pas s’est substituée une vigilance accrue aux détails, à la physionomie des êtres, aux vêtements qu’ils enfilent ou tentent de masquer. Il interprète les marques sur les maisons ou les affiches des façades, tente autant que possible de faire bonne figure. Une hyper-correction imprime à sa posture quelque chose de rigide ou de gauche, tout occupé qu’il est à émettre les signaux appropriés (…) comme à dissimuler les indices néfastes » (introduction). Toutes routines « normales » sont questionnées pour survivre en temps de guerre civile. « Ce que disent la plupart des textes, catholiques ou réformés, c’est que, pour survivre en ces guerres, l’intelligence, l’astuce sont indispensables ».

Chacun marque son territoire, comme le matou qui pisse aux quatre coins. On affiche, on met en demeure, on perquisitionne pour être sûr, jusque dans le lit conjugal, intime de l’intime. Donc on se cache, telle est la guerre civile. On se méfie des voisins, des jaloux qui pourraient dénoncer pour en profiter. Les catholiques marquent hier d’une croix les maisons protestantes ; les communistes aujourd’hui peuplent les murs d’affiche pour affirmer leur présence (bien minoritaire). Les « communautés » se regroupent par quartiers, par immeuble. On débaptise les rues aujourd’hui au nom du « woke » pour marquer l’idéologie contemporaine. A l’inverse de ceux qui braillent, le tout venant se tait et s’invisibilise. Pour vivre heureux vivons caché.

Comme la situation est durable, le parti pris des choses s’impose. Le monde devient en poupées gigogne, l’extérieur ne présageant pas des intérieurs successifs. Ce qui induit, pour chacun « une hyper-vigilance », de calculer ses dires et ses actions, de dissimuler ses lectures non-admises, d’éviter d’écrire – les écrits restent – ou de garder des photos ou des vidéos dirait-on aujourd’hui. Elles sont éléments de preuve en cas d’accusation. « Comment s’orienter dans un monde où l’opinion, l’émotion et le mensonge ont plus d’influence que la vérité ? Quelle refuge à la sincérité espérée quand tous trompent sans vergogne ? » (introduction).Vaste question que l’actualité remet au goût du jour avec les vérités « alternatives » de Trump le trompeur et les approximations de Marine Le Pen, collabo du dictateur criminel de guerre Poutine…

La guerre civile de tous contre tous marque la langue, observe l’auteur, le prétendu ment : la religion réformée est « prétendue » réformée, le cheval de Troie n’est pas une statue votive mais une machine de guerre, la charrette de légumes et de farine dissimule de la poudre et des armes. Les éléments de langage sont repris en boucle, formant autojustification. « Les épreuves de force, qui caractérisent tout conflit de valeurs, impliquent sans cesse de grandir les uns ou de rabaisser les autres, de mentir, d’euphémiser, de disqualifier les gloires d’antan au profit des vedettes du jour, de dire l’indicible ou de taire l’insoutenable ». Il faut coder son discours pour le distinguer du standard. Une novlangue naît des troubles, les mots du pouvoirs ont un pouvoir. La paradiastole triomphe : « ce que vous appelez religion, je le nomme hérésie ». Le ministère de la Guerre est nommé ministère de la Paix et l’envahisseur Poutine le chantre de la fin des combats. Il s’agit « d’ébranler les évidences du donné », de donner le tournis pour qu’on ne puisse se fier à rien ni à personne, le mensonge côtoyant la presque vérité (comme sur les vaccins). « La dystopie d’Orwell dénonce une langue mécanique, forgée pour que ses récepteurs ne saisissent plus l’incompatibilité des mots prononcés, et puissent soutenir en même temps et avec la même conviction deux opinions antithétiques ».

D’où la nécessité, lorsque la guerre civile s’apaise, de recréer du lien par la langue : « enfin Malherbe vint » à l’issue des guerres de religions en France. « L’insécurité sémantique découle de l’ébranlement politique », écrit l’auteur. Une instance neutre pour poser les définitions communes des mots est nécessaire pour que chacun puisse se reparler en relative confiance, sans n’en penser pas moins. « La langue de Malherbe exige que le lexique ne puisse plus insulter ni trancher, que la colère du monde soit, en amont, corsetée par des mots froids – que la violence soit impossible à mettre en œuvre car impossible à mettre en mots. Malherbe ficelle ensemble modération politique, civilité sociale et sobriété littéraire. » Ce pourquoi il est nécessaire de toujours enseigner la langue, définir les mots, user du grammaticalement correct pour se faire bien comprendre. Qui n’a pas de vocabulaire parle avec ses poings, qui énonce n’importe quoi n’exprime rien que pour sa bande.

Les mots tuent, lorsqu’ils sont mal utilisés. Ainsi « les Hutus » – ethnie qui résulte d’une classification arbitraire du colonisateur, sans fondements historiques – ou « les Juifs » – qui sont aussi divers, pratiquants ou non, pro-Netanyahou ou non, que les autres citoyens. « Si la langue témoigne du dissensus ambiant, par un puissant effet retour, elle participe à l’identification, donc à la création des groupes qu’elle prétend observer. » Chacun est « assigné » à l’image que l’on se fait de son groupe, race, religion. La langue en devient « satanique ». « Entre métaphore animalière et litote, la langue fournit des armes assassines aux hommes. Mais, en même temps qu’elle s’attache à déréaliser les gestes du tuer, la langue des troubles perd en référentialité, (…) pour finir par ne plus dire exactement ce qu’elle souhaitait, oscillant des codes aux slogans… » On ne tue pas, on « dépêche », voire envoie à « la corvée de bois ». Et c’est « la commune humanité », dit l’auteur, qui expliquerait l’acharnement avec lequel les coups pleuvent, souvent au visage. « Le massacre est l’occasion d’enfin faire taire cette troublante similarité ».

La leçon des guerres de religion ? Elle est paradoxalement positive, écrit l’historien. « Si l’historiographie a beaucoup parlé, à juste titre, des massacres et de la brutalisation des mœurs, les affaires abordées en ces pages ébauchent une autre histoire, qui insiste davantage sur l’exigence de maîtrise de soi, sur le contrôle des émotions, le stoïcisme corporel indispensable pour surmonter l’épreuve. Loin d’être sanguin, l’homme des troubles est de sang-froid. » C’est la « force civilisatrice de l’hypocrisie », dit Jon Elster. Mensonges et secrets exigent argumentation, ruse et crédibilité. « Face aux fausses évidences, aux routines du paraître, les hommes des troubles bannissent la crédulité, promeuvent l’expérience, mènent l’enquête, pèsent, mesurent, comparent, accumulent les indices. L’arme la plus tranchante de ces guerres civiles, c’est la critique. » Ainsi l’individu s’affirme contre le collectif. Les personnes modulent leur propre image afin de ne montrer que ce qu’elles veulent. Pas de sincérité, mais du paraître, « le droit de ne pas tout dire sur soi ». Le montrer l’emporte sur le croire.

Aujourd’hui, nous sommes en plein dedans.

Jérémie Foa est ancien élève de l’école normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, agrégé d’histoire et maître de conférences HDR en histoire moderne à Aix-Marseille Université.

Jérémie Foa, Survivre – Une histoire des guerres de religion, 2024, Seuil, 352 pages, €23,00, e-book Kindle €14,99

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Des vrais romanciers, selon Alain

Alain est un philosophe, et ses Propos sont courts, pas plus d’une page à chaque fois. Il embrasse donc de vastes sujets sans les développer, insinuant l’idée. Au lecteur d’en faire son miel et de la déployer.

Fin 1907, le romancier anglais Rudyard Kipling a reçu le prix Nobel de littérature. Alain en est content. Rien à voir avec « nos petits romanciers de quatre sous, couronnés par l’Académie française ». Qui se souvient encore, en effet, des romans de Mme Edgy, Mme Albérich Chabrol, M. Georges Lechartier, M. de Nions, M. Vanderem et Mme Marcelle Tinayre – tous lauréats de l’Académie en 1907 ? J’ai eu la curiosité de les rechercher : disparus à la trappe, du vent.

Pour Alain, Kipling n’est pas un sot, or les lauréats français le sont. « Et à quoi peut-on reconnaître un sot ? À ceci, qu’il n’explique pas quand il faudrait et qu’il explique quand il ne faudrait pas. » Les choses naturelles comme le courant d’air ou le mouvement du tournebroche sont ignorés des sots – pas de Kipling. Les sots s’attachent à la « psychologie », le lecteur saura tout sur les rouages du cerveau qui pense et aime, sur l’engrenage de ses désirs. Mais rien sur l’engrenage des événements et leur place dans le grand Tout du monde. Chez Kipling, il le saura. Ses décors ne sont pas de carton.

Le « petit romancier », à l’inverse du grand, « vous compose un caractère, d’où il fait sortir, hélas, des pensées, des projets, des actes. C’est faux comme une confidence, et même bien plus ; car dans une confidence, il y a vraiment des yeux qui regardent. Dans Kipling, au contraire, je retrouve l’homme tel que je le vois. » Les mots et les actes qu’il évoque sont pris dans le mouvement du monde, et pas hors sol, composés en salon. « Quand ils parlent, [les personnages de Kipling] on sent bien que leurs mots ne sont que les pauvres signes d’une grande et terrible chose, comme seraient les mouvements d’un baromètre dans un cyclone. »

Je ne sais comment traduire en conseil concret ces propos aux écrivains. Peut-être faut-il qu’ils soient réellement eux-mêmes ? Et qu’il aient quelque chose de vrai à dire ? Qu’ils créent des personnages vivants qu’ils aiment ? Et qu’ils les fassent agir comme eux-même agiraient ?

Pas facile d’être Kipling, ni Alain. Mais le premier nous fait vivre, et le second réfléchir.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Ann Rule, Jusqu’à ton dernier souffle

Sheila s’est mariée en 1982 à Allen Van Houte, avec lequel elle a eu deux filles. L’homme s’est déjà marié deux fois. Treize ans plus tard, elle est assassinée sur la commandite de son mari, qui la poursuivit d’une haine sans faille. Non qu’il aimait les enfants qu’elle lui a pris lors de leur divorce en 1987, mais il ne supportait pas qu’on lui résiste ou qu’on lui dise non. C’est donc l’histoire vraie d’un féminicide à la fin des années 90 que nous conte l’auteur, journaliste spécialisée dans les enquêtes de justice qui passionnent l’Amérique.

Allen est un pervers narcissique. Pas un psychopathe, au sens clinique du terme, mais quelqu’un dont l’enfance a été si massacrée qu’il n’a plus aucune empathie pour les autres. Il ne sait pas qui est son père, ce pourquoi il se choisira un nouveau nom, ce qui était très facile en Amérique. Il a choisi celui du personnage de Shogun, le roman populaire sur un samouraï blanc au Japon ; au XVIIIe siècle : Blackthorne. C’est sous ce nom qu’il a lancé une nouvelle société d’appareils médicaux, après avoir fait faillite à Hawaï à pillé le stock pour se relancer. Devenu millionnaire, tout lui semble possible, y compris son emprise sur son ex-femme et sur les deux filles, Stevie et Daryl qu’il a eues avec elle. Préférant les garçons, il leur a donné des prénoms de garçons. Cela ne l’empêche pas d’abuser sexuellement l’aînée avant qu’elle n’ait 7 ans. Ce fait n’a pas été condamné, ni clairement dénoncé, car, dans les années 1980 à 2000, la parole des enfants était sujette à caution et tout ce qui touchait la sexualité minimisé.

Allen croit que, puisqu’il a résisté aux mauvais traitements de sa mère et qu’il a finalement réussi une entreprise au Texas, tout lui est dû. C’est le syndrome du millionnaire arrivé, dont Trump est le dernier représentant. Les lois et le droit, il s’en fout. Seul compte son égoïsme sacré.

Il se remarie avec Maureen, avec laquelle il a deux petits garçons. Il aurait dû être content d’avoir divorcé et de vivre son bonheur dans cette nouvelle vie. Au lieu de cela, il ne cesse de harceler Sheila, son ancienne compagne, juste pour la tourmenter et la punir de l’avoir quitté pour mauvais traitements. Il va l’accuser de ses propres turpitudes, c’est-à-dire de fouetter ses filles sur les jambes, de leur donner des gifles, leur cogner la tête contre le mur. Cela n’empêche pas Sheila de cumuler courageusement deux emplois pour élever ses filles. Car leur père biologique refuse absolument de leur verser une pension alimentaire.

Mais la haine va plus loin. Il va commanditer « une bonne raclée » à sa femme, « et tant pis si elle meurt », déclare-t-il. Pour cela, il a demandé à un compagnon de golf qui, lui-même, va demander à un ami, qui contacte son cousin, un jeune assez benêt pour exécuter l’ordre sans réfléchir. Sheila, qui est partie vivre en Floride avec son nouveau mari Jamie et leurs quadruplés de deux ans, est tuée à son domicile en plein jour, devant les petits. Leur sœur aînée Stevie les retrouve tout nu et tout couverts de sang, pleurant auprès de leur mère morte.

Le procès va durer un certain temps, Allen s’entourant d’une brochette d’avocats très chers. Mais les procureurs de l’État comme les procureurs du FBI, puisque le crime s’est passé dans un autre État, vont s’acharner à dénoncer les manipulations d’Allen, ses mensonges et son implication dans le crime.

Allen Blackthorne sera finalement condamné deux fois à la perpétuité, ce qui n’a pas grand sens pour nous, mais qui en a un aux États-Unis, au cas où un vice de procédure annulerait la première condamnation. Il sera tué en prison par un gang à 59 ans, en 2014 (ce qui n’est pas dans le livre).

Ce fait divers a passionné l’Amérique et la journaliste Ann Rule en a fait un livre, selon son habitude et son talent. Ce n’est pas un thriller puisque l’on connaît la fin, mais, sauf quelques passages un peu longs sur les premiers temps d’Allen puis sur les détails du procès. Car tout est minutieusement détaillé dans ce livre de journaliste, de façon maniaque pourrait-on dire, car les Américains sont très pointilleux sur le droit. Soucieux de leur liberté, ils veulent d’infinies précisions quant à la pertinence de l’application d’une loi à leur encontre. Ce juridisme n’est pas toujours facile à rendre agréable à la lecture, mais ce récit dans l’ensemble se lit très bien.

Ann Rule, Jusqu’à ton dernier souffle (Every Breath you Take), 2001, Michel Lafon Poche 2022 ou occasion Livre de poche 2005, 441 pages, €7,60, e-book Kindle €7,99

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A.J. Cronin, Les années d’illusion

Le roman le plus optimiste de l’auteur, qui met en scène son parcours favori, tiré de son expérience personnelle : comment un jeune écossais, travailleur méritant, parvient à devenir docteur en médecine malgré ses handicaps, sociaux et physiques.

Duncan Stirling a eu une poliomyélite à 12 ans qui lui a atrophié le bras gauche. Il a compensé en travaillant bien à l’école, toujours devant Euen Overton, le fils du hobereau. Mais il n’a pas comme lui l’avenir tout tracé. Son père, ancien secrétaire du conseil de la commune, a été viré pour cause d’alcoolisme il y a des années, et l’ambition de sa mère, qui a subvenu aux besoins du ménage, est qu’il reprenne la place une fois ses études finies. Mais le jeune garçon ne l’entend pas de cette oreille.

Il veut devenir médecin car il a le don de soigner. Pour cela, il lui faut obtenir une bourse, mais il y a des centaine de candidats pour trois lots seulement. Tant pis, il va oser, tenter sa chance. Malgré sa mère, à qui il désobéit et qui le bannit de la maison séance tenante, en vieille rigide d’un autre âge ; en dépit des moqueries d’Overton et de Margareth, la jeune fille qu’il aime et qui se laisse courtiser, tout en ne voyant, en pleine égoïste, que le fric et la position sociale. Duncan peut-il les lui assurer ? Moins qu’Overton. Donc… aucune chance. Le lecteur verra combien elle est punie.

Duncan part à pied à la ville, à plusieurs dizaines de kilomètres. Il couche dans un buisson, puis la pluie – inévitable en Écosse – se met à tomber et il échoue piteusement, complètement trempé, dans une grange où Jeanne, la fille du docteur du coin, le découvre et le convie à venir se sécher. Le vieux docteur lui trouve du caractère, il le loge et le nourrit, l’encourage pour la bourse.

Et le jeune homme va l’avoir, non sans affres et regrets des erreurs qu’il a pu faire aux examens. Il va pouvoir étudier la médecine, sa vocation. Comme il loge pas cher dans une minuscule chambre au-dessus du port, dans une famille de pêcheurs, il fait la rencontre d’Anna, venue d’Autriche exercer ici. Il découvre qu’elle est très connue et qu’elle a dû s’exiler, probablement à cause du nazisme qui monte et parce qu’elle est juive. Mais c’est une chirurgienne célèbre. Sous ses dehors froids et rationnels, elle encourage Duncan. Elle irait bien au-delà de l’amitié, malgré la différence d’âge, mais Duncan tient à sa Margareth.

Elle lui prouve cependant son amour par l’opération qu’elle tente sur son bras, en chirurgienne avertie. Il va enfin pouvoir en retrouver l’usage et cesser de se morfondre de ce handicap qui l’empêche d’agir naturellement et l’inhibe en société. Il devient docteur, il s’affirme, il fait des remplacements, il réussit des guérisons.

Mais le pacte faustien qu’il a signé avec Anna exige qu’il l’aide dans sa recherche ; ils forment un tandem parfait à la fondation Wallace. Le poste de directeur va se libérer et Anna pousse Duncan à être candidat. Il coiffera sur le poteau le don Juan imbu de lui-même et fat d’Overton et il fera du bon travail. Mais les circonstances – et le caractère du jeune homme – vont contrarier cette fausse ambition.

Duncan a toujours voulu soigner d’abord, la recherche en éprouvettes et statistiques passant ensuite. Le poste de directeur d’une clinique de recherche ne le satisfait pas ; il ne se présente pas au dîner de présentation où il doit se faire connaître des membres du conseil. Il part au contraire dans la montagne soigner le vieux docteur, écrasé sous un bâti de chantier du barrage hydroélectrique qui s’est effondré. Il a la colonne vertébrale cassée et on ne lui donne que quelques heures à vivre. Mais Duncan met toute sa science pour le sauver – et y parvient, gagnant le respect de tous.

Margareth, qu’il a cru aimer, n’est qu’une écervelée qui a préféré la richesse et la société et, deux ans plus tard, elle s’en repend. Son mari Euen Overton court les filles sans aucun respect pour elle et ses airs de mijaurée. Duncan, à qui elle fait de nouvelles avances, la repousse. Il va épouser Jeanne, la fille du vieux docteur, et reprendre sa mission de soigner les gens de la montagne. Il reste ami avec Anna, mais lui laisse la direction de la clinique et la recherche. Son bonheur est ailleurs, à sa place, là où il aime.

Leçon de l’ambition qui n’accomplit pas. Suivre sa voie vaut mieux que « réussir » socialement en n’étant point heureux. Ni l’argent, ni la célébrité, ne font le bonheur. On ne le trouve que dans l’accord avec soi-même, ses aspirations profondes et son milieu aimant. Un beau roman.

Ce roman a fait l’objet d’une série télévisée en 1977 par Pierre Matteuzzi.

Archibald Joseph Cronin, Les années d’illusion (The Valorous Years), Livre de poche 1956 réédité plusieurs fois, 256 pages, €8,40

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Flattez toujours, conseille Alain

La lecture de Sterne, dans son Voyage sentimental, fit songer Alain en 1907 à la flatterie. L’auteur a voulu voir jusqu’où on pouvait aller en une soirée à flatter quelqu’un sans cesser de lui plaire. En général, tout excès finit par indisposer – mais pas dans le cas de la louange. C’est même tout le contraire !

« Il fit l’épreuve sur trois personnes qui n’étaient pas sans mérite ; il commença par les écouter, ce qui est une flatterie très agréable ; ensuite il en redemanda ; et enfin il les reconnut supérieurs comme ils voulaient l’être, sans restriction ». Et plus il exagérait, plus le flatté y trouvait du plaisir. Pour ma part, je me méfie toujours des compliments, ils cachent une quête de reconnaissance, ou un service à demander. Flattez et vous serez flattés, aimez et vous serez aimés. Sauf quand l’hypocrisie fait jouer un rôle, difficile à tenir dans la durée… Ce pourquoi il vaut mieux rester vrai.

Mais en politique, dans les administrations, les entreprises, dans les milieux où la concurrence est féroce comme chez les littéraires, les diplomates, les médias, la flatterie marche toujours. Coucher aussi, mais c’est aller plus loin, donner de son corps en plus de la langue ; il y faut une disposition particulière. « Bref, pour avoir été trois fois flatteur dans cette soirée, et impudemment flatteur, il se fit trois amis, trois vrais et fidèles amis, qui ne l’oublièrent jamais et lui rendirent mille services sans qu’ils le demandât. Voilà de ces terribles histoires, dont le sel est bien anglais. » Humour ? Ironie plutôt, car il est amer de constater que jouer un rôle fait plus avancer qu’être simplement soi. Les gens aiment qu’on se soumettent.

Tout le monde aime les éloges, tout critique le sait, et l’auteur de ce blog particulièrement. Lorsque je rends compte d’un livre ou d’une œuvre d’un vivant, les quelques restrictions que je peux formuler sont prises comme des attaques en règle. Un mouvement d’humeur engendre une pensée rétractile, un ressentiment d’instinct, comme si j’avais touché la chair. Les auteurs seraient-ils vaniteux, narcissiques, imbus d’eux-mêmes ? Pas vraiment, ou pas tous ; mais ils ont livré leur cœur et leur âme dans le livre, et ne pas les suivre aveuglément leur fait mal. Même si la raison l’emporte avec le temps et que, réfléchissant, ils admettent les critiques. Mais convenons qu’il y faut une force d’âme qui n’est pas le tempérament le plus courant.

Comment être « diplomate » et n’avancer une critique qu’après moult louanges ? Ou balancer le mauvais par le meilleur en alternant les remarques ? De fait, rien n’y fait : « On dit bien qu’il y a un art de louer ; c’est vrai, mais il tient en cette règle simple : louez toujours sans restriction », conclut Alain. D’où la force du commercial, celui qui présente tout le monde comme son « meilleur ami », l’auteur le plus génial qu’il ait jamais lu, le livre qui ose dire ce que personne n’ose…

Chacun croit qu’il a le jugement bon, alors qu’il n’est relatif qu’à lui-même, à sa condition et à son moment. Une bonne part des auteurs ne lisent jamais les critiques, préférant ignorer ce qu’on dit d’eux pour éviter une épine parmi les roses. Mais est-ce ainsi que l’on grandit ? Que l’on se grandit ?

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Eric Ambler, La croisière de l’angoisse

En janvier 1940, l’ingénieur en chef d’une usine d’armement britannique Graham est convié à Istanbul pour adapter de nouveaux canons à la flotte turque, face aux menaces de guerre. Contrairement à la Première guerre, la Turquie ne s’est pas mise aux côtés de l’Allemagne, devenue nazie. Elle reste neutre, mais d’une neutralité armée. Comme l’URSS contre le Japon, le pays déclarera la guerre à l’Allemagne… en 1945, par opportunisme, pour être du côté des vainqueurs. Cette neutralité permet aux Anglais de vendre des armes sans vergogne.

Il est curieux de faire voyager un si important personnage pour l’armement anglais, alors quela guerre est déjà déclarée depuis septembre 1939. D’ailleurs, des espions nazis vont tenter d’assassiner Graham, très naïf envers ces menaces. Après sa mission, alors qu’il a toutes ses notes dans la tête pour faire fabriquer ce qu’il faut, le représentant de sa firme en Turquie, un Russe du nom de Kopeikin, l’invite à dîner, puis au cabaret. Graham est fatigué et voudrait se retirer à l’hôtel, mais il n’en est pas question. Curieux aussi de s’afficher aussi ouvertement en public lorsqu’on est un personnage sensible. Au cabaret, il danse avec une entraîneuse qui lui fait remarquer un homme au complet froissé qui ne cesse de l’observer, puis est présenté à « Josette », une danseuse serbe qui fait sa tournée avec son mari José.

Au retour à l’hôtel, il n’a pas sitôt ouvert la porte de sa chambre qu’une balle lui frôle la joue, puis une seconde le blesse à la main droite. Il crie, tombe, et le tueur envoie une troisième balle qui se perd sur le mur, avant de s’enfuir par la fenêtre. Il faisait sombre, le couloir était mal éclairé, la silhouette de sa cible était peu distincte, d’où son ratage. Graham est sonné. Le directeur de l’hôtel lui suggère de ne pas appeler la police, de toutes façons il ne pourrait pas décrire son agresseur, il serait retardé par toute une paperasse, attirerait l’attention sur lui qui doit prendre un train le lendemain matin, et ce serait une mauvaise publicité pour l’hôtel. Graham se rend à ces raisons, mais téléphone à Kopeikin, qui vient le voir aussitôt.

Contrairement à ce que l’ingénieur croit, l’affaire est grave. Ce n’est pas un vulgaire cambrioleur surpris qui a tiré, puisque rien n’a été volé et que la valise, fermée à clé, n’a pas été ouverte : c’est un tueur qui veut supprimer l’ingénieur, conseiller de la marine turque. Kopeikin a prévenu le chef de la police secrète Haki, et le colonel les convie à venir le voir immédiatement en taxi. Un espion allemand, Moeller, a été vu à Sofia en compagnie d’un tueur à gage roumain bien connu des services, Banat. Sur les photos de divers espions qu’il lui montre, Graham reconnaît immédiatement l’homme au complet froissé qui l’observait au cabaret. C’est probablement lui, Banat, qui a voulu le tuer. Pas question que Graham prenne le train, lieu clos avec multiples arrêts qui permet d’assassiner quelqu’un avec facilité.

Il est aussitôt inscrit comme passager sur un bateau, le Sestri Levante, petit cargo italien qui assure la liaison entre Istanbul et Gênes pour le fret, acceptant une dizaine de passagers pour moins cher que les autres moyens de transport. Les avions sont exclus depuis la Turquie à cause de la guerre. Graham prendra en Italie le train jusqu’à Paris, puis obtiendra un visa pour Londres. Il faut se souvenir que l’Italie fasciste de Mussolini n’entrera en guerre contre la France qu’après la reddition de juin 1940. En janvier de cette même année, on pouvait encore voyager d’un pays à l’autre. Le service secret turc s’est assuré que les autres passagers du cargo ont tous pris leurs billets plus de deux jours avant la tentative de meurtre, et que leurs passeports ne sont pas fichés. Graham peut donc être tranquille, une fois le bateau sorti du port. Sauf qu’il n’en est rien, évidemment, et que Banat monte même comme nouveau passager lors d’une escale, sous un nom d’emprunt.

Tout le sel de l’histoire est concentré sur la croisière, les manigances, les intrigues et la peur qu’elles engendrent. Au fond, peu importe le décor et les pays belligérants, on s’en fout comme de l’an 40, cela pourrait se passer n’importe où et en dautres circonstances. Ce qui compte est le ressenti psychologique des personnages. Graham en perd sa raison froide puisque sa vie est menacée ; il lie amitié avec un vieil Allemand, le professeur Haller, qui lui raconte interminablement ses recherches sumériennes, et avec un commerçant en tabac turc, Kuvetli, puis avec un couple de Français, les Mathis. Il retrouve comme par hasard Josette et son José, et flirte avec la première, qui l’incite à « l’acheter » pour une semaine lorsqu’ils seront rendus à Paris.

Mais aucun personnage n’est ce qu’il paraît, et les confidences sont au risque et péril de celui qui les fait. Une mère italienne et son fils, beau jeune homme de 18 ans, raconte que son mari a péri lors du récent tremblement de terre turc, mais il a été en fait fusillé. N’est-ce pas louche ? Kuvetli dit n’avoir jamais mis les pieds à Athènes, qu’il veut visiter avec Graham en insistant bien, mais parle couramment grec. Etrange. José est un mari jaloux, mais consent à louer sa femme pour payer l’hôtel… Et pourquoi l’épouse du vieil allemand ne sort-elle presque jamais de sa cabine ?

Rien de probant ne peut se passer durant la croisière, il y a trop de monde présent et les cloisons sont minces, on entend tout. En revanche, une fois arrivé à Gênes… Les espions finissent par se dévoiler carrément et à proposer à Graham un marché : il aura la vie sauve s’il fait ce qu’ils disent. Il est prêt à accepter, mais un espion turc, qui se révèle lui aussi, le met en garde : ce marché est pour l’endormir, il sera bel et bien tué, façon la plus nette et la plus rapide de régler la question, qui reste d’empêcher la flotte turque d’obtenir ses nouveaux canons. Alors, que faire ? Tout est là. Tout est toujours là.

Graham, maladroitement, va se débrouiller pour déjouer tous les plans. La psychologie est reine dans ce thriller, l’action secondaire, même s’il y en a. Ce pourquoi ce roman a traversé le siècle, il se lit encore avec bonheur.

Eric Ambler, britannique devenu ingénieur avant d’être écrivain, puis lieutenant-colonel d’artillerie durant la Seconde guerre mondiale et producteur de cinéma, est décédé en 1998 à 89 ans. Il reste un maître de l’espionnage en version littéraire.

Ce roman a fait l’objet d’un film par Norman Foster et Orson Welles en 1943 sous le titre Voyage au pays de la peur.

Eric Ambler, La croisière de l’angoisse, 1940, Points Seuil 1985 (réédition 1997), 273 pages, occasion €1,92

DVD Voyage au pays de la peur (Journey into Fear),‎ Norman Foster et Orson Wellesavec Dolores Del Rio, Joseph Cotten, Orson Welles, Ruth Warrick, Everett Sloane, 1943, Éditions Montparnasse 2004, anglais sous-titré français, 1h08 €14,68

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Emmanuel Lincot, Le Très Grand Jeu

« Une fois de plus, le devenir du monde se décide en Asie centrale ». Car la région est un carrefour planétaire des rêves impériaux. Nationalisme, communisme, panturquisme, panislamisme, orthodoxie, s’y croisent et s’y affrontent. Avec l’aiguillon du commerce pour contrer une éventuelle fermeture du détroit de Malacca, et l’avidité pour les matières premières et l’énergie.

Historien, spécialiste de la Chine contemporaine, Emmanuel Lincot est professeur à l’Institut catholique de Paris, chercheur associé à l’IRIS et directeur de la revue Asia Focus. Il parle le mandarin et a beaucoup arpenté depuis des décennies ces pays dont il commente les intérêts géopolitiques. Je dois ajouter, à titre personnel, qu’il est cultivé, bon vivant et très sympathique.

Après un chapitre sur « l’imaginaire » de cette Asie centrale, depuis Alexandre le Grand jusqu’au « rêve soviétique », un chapitre sur les « mythologies politiques » avec entre autres « le coran de Tachkent », « le tombeau de Timour », « lobservatoire astronomique d’Ouloug Beg à Samarcande », le soufisme, un chapitre sur le « thème très ancien » des routes de la soie, où l’eurasisme s’avère un néo-conservatisme anti-moderne qui rencontre le rêve chinois comme le rêve de l’islam. Le chapitre IV explore la rencontre des mondes chinois et musulman, la résistance des Ouïghours et l’ethno-nationalisme han, et les offensives stratégiques chinoises vers le Moyen-Orient.

Arrive enfin « le Très grand jeu », qui fait l’objet du chapitre V. Il adapte au XXIe siècle le Grand jeu théorisé par l’officier britannique Arthur Conolly en 1840 et illustré par Rudyard Kipling dans son roman Kim, publié en 1901 et Peter Hopkirk dans Le grand jeu. Le tsar Pierre 1er de Russie vise l’accès aux mers chaudes, au Caucase et aux richesses minières de l’Afghanistan. Il se heurte aux ambitions anglaises de conserver ouverte la route des Indes et de contenir le Heartland, zone pivot des continents eurasiatiques, théorisée par le géographe Mackinder à Londres en 1904. La domination de l’Eurasie serait la clé de la suprématie mondiale et le Royaume-Uni, puissance maritime, ne pourrait conserver sa suprématie en Asie du sud-est. Bien que Poutine ait repris cette théorie et vise à reprendre l’influence soviétique sur l’étranger proche de la Russie, en marginalisant l’Europe, c’est surtout Pékin qui voit une convergence avec ses propres intérêts économiques, géopolitiques et stratégiques. D’où le nouvel « Axe » Pékin-Moscou-Téhéran pour tenir la région.

Le chapitre Vi examine dix « vues de » : Pékin, Téhéran, New Delhi, Ankara, Islamabad, Moscou, Riyad, Doha, Bruxelles, Washington. Chaque capitale a son propre angle de vue sur l’activisme de la Chine. Le chapitre VI analyse les « amis et ennemis » des différents pays de l’Asie centrale, et le suivant les heurs et terreurs des chocs d’idéologies dans la région : la répression des minorités chinoises avec le Xinjiang comme « Palestine chinoise », le terrorisme islamiste, les partisans d’Asie centrale, les errances du Peace building américain, les théories du complot en Chine, la guerre idéologique contre l’Occident, et les (dé)routes de la soie – qui investissent mais endettent, et assujettissent…

L’empire du milieu noue des relations avec l’empire russe, l’empire turco-mongol dont les ambitions renaissent, et l’empire iranien qui n’a jamais abandonné la recherche d’une influence régionale. Les « routes de la soie », comme on dit en Occident, sont le moyen d’assurer vivres et énergie par la voie terrestre, tandis que les détroits peuvent être bloqués ou contrôlés par la marine américaine, jusqu’ici supérieure sur les mers. « Capter les ressources du monde » est l’objectif chinois pour alimenter sa gigantesque économie. « C’est un projet de société qui est à l’œuvre à travers les Nouvelles routes de la soie : rendre à la Chine son rang de grande puissance mondiale. En cela, les NRS constituent un projet d’affirmation de puissance et la volonté pour Xi Jinping que son pays n’ait à subir aucun risque de secousse sociale lié à des pénuries alimentaires ou énergétiques. »

Il existe une convergence entre le conservatisme national han et le conservatisme religieux islamique, tout comme avec le nouvel impérialisme Russe de Poutine. Alexandre Douguine ne dit pas autre chose que le parti communiste chinois ou l’imam iranien : il s’agit toujours de conserver la société traditionnelle dans ses mœurs et sa religion. Alexandre Douguine « est influencé par la Révolution conservatrice allemande (Carl Schmitt) et par la Geopolitik (Karl Haushofer) ainsi que par le traditionalisme intégral (René Guénon Julius Evola). (…) Ce sont tous des antimodernes. » Pour la Chine, la religion est un « néo-confucianisme (…) aujourd’hui réhabilité au nom de l’ordre moral et social comme marqueur identitaire distinguant la Chine du monde occidental ». L’idéologie commune reste travail, famille, patrie.

Il s’agit d’un sharp power, un pouvoir de taraudage de chacun des pays par une vision commune. Contrairement au soft power, qui agit par envie et imitation, le sharp power agit par le bas, par les peuples, qui veulent conserver leurs habitudes, mœurs et traditions. Ce pouvoir « est à la fois intrusif dans l’imposition de ces normes discursives et d’un révisionnisme systématique en matière d’interprétation historique. L’objectif est simple : nettoyer le passé des scientifiques étrangers (…) sur le sol chinois, récupérer un patrimoine que l’on fait sien, et in fine rehausser le rôle primordial de la Chine dans le développement des civilisations de l’Eurasie ». C’est ainsi que l’impérialisme chinois tente de s’imposer dans les divers pays de la région, renouant avec « l’empire mongol », « vision totalitaire associé au souvenir de sanglantes conquêtes, visant à prendre le contrôle des différentes routes commerciales entre la Chine et le monde méditerranéen ». Car « Le projet des nouvelles routes de la soie montre ainsi un tout autre visage. C’est celui d’une sinisation à marche forcée des régions de l’ouest proches de l’Asie centrale, suivant en cela un processus au long cours. »

Les empires ont trouvé un ennemi dans « l’Occident », représenté surtout par les États-Unis de l’universalisme et du woke, mais en utilisant le prétexte anticolonial dont le souvenir reste brûlant dans les pays jadis occupés par l’Europe. Comme si les Chinois et les Russes d’aujourd’hui ne colonisaient pas leur étranger proche… La faillite des États-Unis depuis 2001 et l’époque de George Bush junior encourage ces impérialismes à relever la tête. Il n’existe plus une seule superpuissance, mais de multiples, qui tentent de s’allier provisoirement sur des intérêts précis, et la Chine tente de les fédérer sous sa bannière grâce à l’Organisation de coopération de Shanghai.

Malheureusement, le dealer expert réélu à la Maison blanche tend à s’aligner par conviction anti-Lumières et par goût de l’argent à ces empires autoritaires ; il veut le sien, du Panama à l’Arctique. Il est pour cela prêt à piétiner ses alliés et à capituler devant la force, donnant raison à Poutine et à Xi Jinping avant même d’avoir « dealé ». L’Europe des libertés et des Lumières se retrouve isolée par la trahison du Bouffon foutraque yankee… D’où l’intérêt de comprendre les enjeux de l’Asie centrale, son pétrole et son gaz, ses terres rares, ses routes de commerce, l’hégémonie intéressée de la Chine. Ce livre y aide grandement.

Emmanuel Lincot, Le Très Grand Jeu – Pékin face à l’Asie centrale, 2023, éditions du Cerf, 275 pages, €24,00, e-book Kindle €17,99

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Agatha Christie, Le flux et le reflux

« Il nous faut saisir le flot quand il nous est favorable », dit le poète (Brutus dans Jules César de Shakespeare). Agatha Christie en fait une intrigue que le subtil détective Hercule Poirot, un belge à guêtres et bottines pointues, aura du mal à élucider. C’est qu’il y a plusieurs meurtres, et peut-être pas du même meurtrier, bien qu’ils se rapportent à la même affaire…

La reine du crime nous propose un voyage dans le temps, le sien, celui du tout juste après-guerre, dans les clubs de gentlemen londoniens, des journaux qu’on lit à poignée le matin, des gros impôts des Travaillistes revenus au pouvoir qui laminent les classes laborieuses et moyennes, des femmes engagées durant la guerre et qui se retrouvent différentes, du personnel qu’on ne trouve plus, des petits villages perdus le long des trains à une cinquantaine de kilomètres seulement de la capitale.

Au Coronation club de Londres sous les bombes en 1944, le major Porter « retour des Indes » parle tout seul, en raseur de ces Messieurs. Poirot est le seul à l’écouter. Il évoque un ami à lui, Robert Underhay, peut-être mort des fièvres en Afrique, ou peut-être pas. Il avait fait un mariage malheureux avec une jeune Rosaleen de 20 ans. A cette époque, « se marier » était la seule façon de pénétrer une femme qui ne soit pas une pute ou une bonne. D’où la décision pressée – qui engage pour la vie. Disparaître, n’est-ce pas une façon de rendre sa liberté à l’épouse qui ne supporte pas la jungle, la chaleur, la poussière, les Noirs, et autres avantages de la vie en brousse ? Cet ami avait évoqué « Enoch Arden », le personnage qu’on croyait disparu et revenu des années plus tard – un poème d’Alfred Tennyson publié en 1864 que tous les collégiens connaissent.

C’est pourquoi en 1946, lorsqu’un fermier de Warmsley Vale vient trouver le célèbre détective qui a eu son portrait dans un magazine, il est intrigué. Un certain Enoch Arden vient de se faire assassiner dans l’une des deux auberges du village, et le fermier soupçonne qu’il serait peut-être ce frère soi-disant disparu au Nigeria. En question, l’héritage de leur oncle Gordon Cloade, décédé à 62 ans sous les bombes quinze jours après son mariage inespéré avec la veuve Rosaleen, jeunette de 24 ans. Laquelle a survécu au souffle, ainsi que son frère David – qui ne lui ressemble guère, dit-on. Le testament initial a été rendu caduc par le mariage, et un nouveau testament n’a semble-t-il pas été fait, à moins qu’il n’ait été détruit par le bombardement.

Toute la famille vivait plus ou moins au crochet de cet oncle Gordon, fort riche, qui avait promis à ses deux frères et à sa sœur de les aider leur vie durant. Or la fortune revient à l’épouse, en l’absence de dispositions formelles. Celle-ci est une petite jeune fille apeurée, veuve deux fois, assez bête et sans culture. Elle dépense en robes qui ne lui vont pas, faute de goût, et en manteau de loutre qui fait chic. La famille ne lui en veut pas, c’est le destin et la loi, mais soupçonne son frère David d’être avide. C’est un aventurier dans l’âme, ado attardé qui a fait merveille dans les commandos durant la guerre mais a du mal à se réadapter à la vie civile. Il est sans cesse aux limites de la loi et a semble-t-il peu de scrupules.

Est-ce lui qui a tué Enoch Arden à coups de pelle à charbon dans sa chambre d’auberge ? C’est bien son briquet en or qu’on a trouvé sous le cadavre, mais il ne portait aucune empreinte… La veuve, sans ciller, déclare ne pas reconnaître son ancien mari dans le cadavre qu’on lui présente, et même n’avoir jamais vu cet homme. Dit-elle la vérité ? Elle a fait du théâtre étant très jeune… Le commissaire Spence enquête, mais avance peu ; Hercule Poirot agite ses petites cellules grises, et l’intrigue prend forme peu à peu. Le coupable n’est évidemment pas celui qu’on peut soupçonner, encore que. Les horaires des trains et les subtilités techniques du téléphone de ces années-là fournissent matière à réflexion, tandis que les ressentiments des floués de l’héritage et les portraits de famille donnent matière à penser.

Revenir aux classiques fait du bien, parfois.

Ce roman a fait l’objet de plusieurs adaptations télévisées au Royaume-Uni et en France.

Agatha Christie, Le flux et le reflux (Taken at the Flood), 1948, Livre de poche policier 2023, 254 pages, €7,40

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Regardez la vie différemment, conseille Alain

En novembre 1907, il pleut. Mais Alain ouvre son parapluie et ne s’en préoccupe pas plus avant. Pourquoi, en effet, maudire ce sale temps et gémir contre les chaussures qui vont prendre l’eau ? Ce qu’on ne peut éviter, il faut s’y faire, et ne pas ajouter du mal aux maux. « Il y a pourtant assez de maux réels ; cela n’empêche pas que les gens y ajoutent, par une sorte d’entraînement de l’imagination ».

L’imagination, tout est là, portée par le discours. Mettre des mots sur les maux, c’est déjà les exagérer, faire une caricature des faits, formater dans des cases préparées ce qui vous arrive. L’a-t-on assez entendu, ce prof qui dit, selon Alain, « instruire de jeunes brutes qui ne savent rien et qui ne s’intéressent à rien ». On le répète assez aujourd’hui, sans savoir que c’était déjà le cas en 1907. Et de se plaindre que c’était mieux avant !…

Est-ce bien raisonnable ? N’est-ce pas crier pour éviter de penser ? Qui sont ces jeunes brutes ? Ne faudrait-il pas tenter de les comprendre ? S’ils ne savent rien, d’où cela vient-il ? Des parents qui sont trop égoïstes, qui ont trop de boulot, adultes médiocres et qui reproduisent leur médiocrité ? De la société qui ne s’intéresse qu’au fric, des médias qui ne voient que l’émotion et le scoop, de la télé qui attise la concurrence et monte en boucle n’importe quel propos de mémère, des jeux vidiots qui abêtissent comme une drogue ? Il n’est pas vrais que « les jeunes », en tas, sans discrimination, ne s’intéressent à « rien ». Ou alors ce « rien » est formé de tout ce qui vous intéresse vous, prof, et pas ce reste qui peut intéresser la jeunesse.

Au fond, peut-être ne savez-vous pas enseigner ? Peut-être vous réfugiez-vous dans « le manque de moyens » et le « pas assez formé », qu’on entend à longueur d’antenne si l’on écoute les médias, bien complaisants avec vos lamentations syndicales sur les postes (et foutre du Budget !) et vos jérémiades de pauvres petits fonctionnaires jamais assez payés ? Comme si d’autres métiers étaient mieux lotis : les infirmières à l’hôpital, les policiers dans les banlieues, les juges sous la paperasse, les vendeurs qui travaillent le soir, les chauffeurs de train le dimanche – et ainsi de suite. « Remarquez une chose, dit Alain, c’est que cela est sans fin, et que tristesse engendre tristesse. Car, à vous plaindre ainsi de la destinée, vous augmentez vos maux, vous vous enlevez d’avance tout espoir de rire, et votre estomac lui-même s’en trouve encore plus mal ».

Comment aller mieux si vous ne vous aimez pas vous-mêmes ? Pourquoi avoir choisi ce métier, autrement que pour de mauvaises raisons, s’il vous insupporte ? « Un auteur ancien a dit que tout événement a deux anses, et qu’il n’est pas sage de choisir pour le porter celle qui blesse la main. » Pourquoi ne pas sourire, au lieu de grimacer ? C’est une disposition d’esprit de percevoir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Une disposition que les aigris, les haineux, les faibles, ne savent pas prendre, préférant attendre tout de l’État, tout en s’en méfiant comme de la peste ; préférant payer moins d’impôts, en réclamant toujours plus de prestations ; toujours jaloux des autres « qui ont plus et pas moi ».

Alain cite Marc-Aurèle, l’empereur philosophe : « Je vais rencontrer aujourd’hui un vaniteux, un menteur, un injuste, un ambitieux bavard ; ils sont ainsi à cause de leur ignorance. » De quoi penser peut-être que les enseignants qui ne cessent de récriminer (pas tous, mais ceux que l’on entend le plus) sont de vrais ignorants : injustes, menteurs, vaniteux, ambitieux bavards ? Ce serait dommage pour ce métier qui transmet l’avenir aux êtres qui se forment au présent.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Toshikazu Kawaguchi, Le café où vivent les souvenirs

Adapté d’une pièce de théâtre de l’auteur, ce petit roman a connu un grand succès au Japon. Il est court, ramassé sur quelques personnages, un brin fantastique pour faire rêver, et parle des grands problèmes humains : l’amour, le temps, le passé, l’humeur.

A Hakidate, sur l’île d’Hokkaido, est le plus vieux poteau télégraphique carré en béton du Japon. Le port est étagé sur la pente et compte 19 rues ; dont une sans nom. A mi-pente, un café, le Dona Dona, où l’on peut voyager dans le temps, comme au café Funiculi Funicula de Tokyo (titre d’un autre roman de l’auteur, dont un film est sorti en 2018). Mais on ne serait pas au Japon si cette possibilité n’était soumise à des conditions réglementées très précises, à suivre de façon maniaque.

On ne peut rencontrer que des personnes qui ont mis les pieds au moins une fois dans ce café, la réalité ne changera pas quoi qu’il en soit, une seule personne peut occuper la place à la fois, le retour dans le passé n’est possible que durant le temps qu’un café refroidisse – à l’exclusion de toute autre boisson.

S’agit-il d’une légende urbaine ? En tout cas, des clients y croient et viennent occuper la chaise qu’un « fantôme » occupe la plupart du temps ; il suffit d’attendre qu’il se rende aux toilettes – même si des toilettes, pour un fantôme… Saki est la petite fille de 7 ans qui sert le café, en l’absence de sa mère, car une autre règle maniaque du procédé est que le pouvoir ne se transmet que de mère en fille. La fillette lit avec passion, des livres difficiles mais surtout un, qui fait fureur au Japon : Et si le monde devait s’effondrer demain ? En 100 questions.

Défilent alors les clients près au voyage. Il y a Yayoi, jeune orpheline qui en veut à ses parents morts dans un accident de voiture de l’avoir conçue égoïstement, puis de l’avoir laissée seule. Il y a Todoroki, humoriste qui a remporté un grand prix à Tokyo, ce que sa femme décédée depuis peu n’a pu savoir, elle qui l’avait tant encouragé. Et Reiko, dont la sœur à disparue. Enfin Rieji, jeune homme qui vient travailler à mi-temps au café, où défilent tant de touristes, et qui réalise combien il aime au fond son amie d’enfance. Chacun veut ce qu’il n’a plus, au lieu de vivre le temps présent et de se rendre compte de sa chance.

L’auteur explore avec empathie cette nostalgie douce des jeunes qui se croient déjà vieux mais regrettent ce qui fut ou ce qui aurait pu être. La vie n’est pas ce qu’on veut. Ce n’est pas doux amer, car l’amertume se dissipe comme la brume, il suffit de parler avec les autres. Le café est un microcosme où se résument les vies et où, finalement, la réponse à toutes les questions se trouve dans ce livre énigmatique que lit la petite fille. Et si le monde devait s’effondrer demain ? Qu’est-ce qui est le plus important ? Qu’est-ce qui compte pour vous? Voilà les vraies questions, et ni le regret, ni les remords.

Pas un grand livre – l’excès de succès n’est jamais signe de qualité durable – mais une gentille leçon de vie. A la mode internationale de notre temps.

Toshikazu Kawaguchi, Le café où vivent les souvenirs, 2018, Livre de poche 2024, 221 pages, €7,90, e-book Kindle €7,49

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Je hais les jeunes gens qui ne disent pas de sottises, dit Alain

Paradoxe : le philosophe qui prône la sagesse reconnaît la sottise. Non comme but, ni comme mode de vie, mais comme faculté d’oser penser différemment du troupeau.

Prenez un phonographe, dit Alain ; en 1907, c’était une technique à la pointe de la nouveauté. Certains reproduisent bien le son, d’autres grincent et nasillent. C’est pareil pour un jeune, certains sont lisses et conformes, d’autres grattent et se rebellent.

« Un bon phonographe, dit Alain, je veux dire un jeune homme disposé naturellement à l’obéissance, formé dès le jeune âge à ne dire que ce qui se dit, doué avec cela d’une collection suffisante de rouleaux vierges, un tel jeune homme est promis aux plus hautes destinées. Toujours il chante l’air qu’on lui demande, et il le chante comme il faut ; c’est un recueil de bonnes réponses. » Le lecteur reconnaît sans peine le bon élève, celui qui répète ce qu’on lui dit, régurgite le cours, et n’ose surtout pas en sortir. Il n’a pas d’idée, il n’a que des réponses toutes faites, des attitudes convenables. Avec le net et bientôt ChatGPT, je lui souhaite bien du plaisir ! Ce perroquet qui se contente de sa mémoire et des méthodes éprouvées sera bientôt remplacé. Tous les métiers qu’il pourrait viser lui seront fermés, les datas traitées par les algorithmes feront bien mieux, bien plus vite, et sans maladies, langueurs ou émotions, le boulot exigé.

A l’inverse, le phonographe qui fait des erreurs, nous voulons dire un jeune garçon ou fille (ou woke) qui exerce naturellement son esprit critique sur ce qu’on lui apprend ou ce qu’il lit sur les écrans, qui ose poser les questions incongrues ou inconvenantes, qui ne se démonte pas et est prêt à recommencer malgré les rebuffades, un tel jeune est promis à se tromper. Il aura des « pensées confuses, mal conçues et surtout et mal exprimées », dit Alain, un « pénible travail d’accouchement ». Mais c’est comme cela que l’on avance, et que la génération suivante monte sur les épaules de celle qui la précède. « L’invention et le progrès sont là en germe, et cette fumée est le signe d’un feu ».

Pour inventer, innover, créer, il faut oser dire tout d’abord des sottises, tâtonnant avant d’avancer pas à pas, de polir l’idée, d’en préciser les modalités. Ainsi Poincaré et Einstein : le premier était intelligent, bien formaté, avait toutes les données à sa disposition – mais c’est le foutraque second, qui a eu du mal à apprendre à lire et à passer son Abitur, qui a découvert la relativité, ce qui a révolutionné la physique…

Sans sottises, point de neuf.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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