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Elisabeth Peters, La onzième plaie d’Égypte

Les actes du perturbateur sont un mauvais titre en anglais, bien qu’il vienne d’un ancien hymne à Osiris ; mais la onzième plaie d’Égypte n’en est pas un meilleur, laissant rêver ce qui n’est pas. Les Emerson père, mère et fils, Radcliffe, Amelia et Ramsès, sont retournés à Londres l’été 1896, après une saison de fouilles. Mais l’Égypte les poursuit sous le climat brumeux et pollué de la capitale de l’empire. En cause, le British Museum, où une momie donnée par un mécène aristocratique, fait parler d’elle. Un prêtre d’Isis, masqué et déguisé comme il se doit, surgit parmi la foule et interdit par exclamation de la toucher. Panique chez les bourgeois du dimanche…

La presse à sensation en fait ses choux gras et n’hésite pas, pour faire vendre, à impliquer Amelia Peabody et son époux le professeur Emerson. A eux deux, à l’en croire, ils vont se mêler de l’enquête et résoudre l’affaire ! Ce n’était pas l’intention du couple, mais… Amelia est toujours éperdue de curiosité pour la quête policière et le mystère criminel, tandis que Radcliffe adore mettre hors d’état de nuire les pilleurs de tombe et autres mécréants de la science.

La momie d’une femme de la XIXe dynastie, même pas apparentée à la famille royale, a tué un gardien de nuit, retrouvé mort à ses pieds dans un monceau de débris. Un étudiant du directeur est ensuite trouvé mort au pied de l’obélisque de Londres, près de la Tamise. Comment ne pas évoquer la malédiction des pharaons ? Les aristos désœuvrés adorent les canulars, la presse adore les scoop mystère, le public adore les sensations fortes. Quant au directeur du Museum, c’est moins pour ses compétences (faibles) en égyptologie que pour ses pillages éhontés qu’il est parvenu par piston à ce poste. Tout cela concourt à la belle histoire.

C’est sans compter sur la rectitude scientifique du professeur Emerson, la foi morale de son épouse Amelia, et la sagacité du trop précoce fils surnommé Ramsès. Malgré la famille – un frère de Peabody, James, qui impose ses deux infects rejetons au couple durant « la cure » de leur mère, les époux et le gamin vont agir. Emerson en actionnant son réseau égyptien à Londres, Amelia en usant de ses relations orageuses avec deux journalistes, un Irlandais et une petite-fille de duchesse décatie, Ramsès en se déguisant fort adroitement en gamin des rues à la Dickens, pieds nus et chemise déchirée, pour espionner à loisir.

On veut la peau des Emerson, dans certains milieux aristos et peut-être familiaux. Heureusement qu’ils ne se laissent pas faire et qu’ils ont la tête dure. Radcliffe manie ses poings, Amelia son ombrelle d’acier et Ramsès son art d’écouter aux portes et de se déguiser pour mettre à mal les plans des tueurs. Jusqu’à un vieux manoir élisabéthain, où se déroulent d’étranges cérémonies sexuelles et sacrificielles pour guérir les maladies honteuses – et mortelles (la syphilis).

Ce cinquième opus de la série policière historique de l’écrivaine américaine Barbara Mertz, dite Elisabeth Peters, est toujours conté de façon enlevée et drôle, l’érudition ne pesant jamais, l’action ne manque pas, et les personnages restent hauts en couleur. Le complot familial double le crime de la momie.

Ramsès, né en juillet 1887, a 9 ans, parle couramment plusieurs langues, lit tout ce qui lui tombe sous la main, et n’hésite pas à corriger les erreurs de son père sur son manuscrit d’Histoire de l’Égypte antique. Son cousin Percy, du même âge, lui est mis dans les pattes et il ne l’aime pas. C’est un garçon anglais classique, gibier de pension, discipliné à être sournois ; sa petite sœur Violet est une gourde gourmande qui grossit en s’empiffrant de sucreries, elle est toujours du côté de son frère malgré les avances de son cousin. Percy fait faire à Ramsès de mauvaises choses en lui affirmant que l’autorisation en a été donnée par les adultes, tout en le dépouillant de ses biens (montre, couteau, argent de poche). Ramsès, qui a la rectitude de son père, subit sans rien dire, et sa mère ne s’aperçoit de rien avant longtemps. Mais le gamin est capable de se débrouiller tout seul, et il aime ses parents ; il fera tout pour les aider dans leurs aventures périlleuses, entraînant le majordome Gargery et le robuste valet Bob. Plus que les autres, il apparaît comme le héros de cette histoire.

Elisabeth Peters, La onzième plaie d’Égypte (The Deeds of the Disturber) suivi par Le secret d’Amon-Râ, 1988, Livre de poche illustré 2023, 960 pages, €15,90, e-book Kindle €10,99

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Les romans de la série policière historique déjà chroniqués sur ce blog

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J. Van de Wetering, Un vautour dans la ville

L’auteur, néerlandais ayant vécu aux États-Unis, a écrit divers romans policiers et œuvres pour enfants. Il a été volontaire comme réserviste dans la police d’Amsterdam, Amsterdam Special Constabulary, devenant sergent puis inspecteur. Il connaît bien la ville. Ses deux personnages principaux sont l’adjudant Grijpstra et le sergent De Gier. Leur supérieur, le commissaire, est censé partir en cure de bain de boue pour sa hanche, en Autriche ; il délègue à Grijpstra le soin de mener l’enquête. Mais, à la Mitterrand, il garde deux fers au feu et travaille en sous-main pour comprendre.

L’affaire est en effet compliquée. Un jeune proxénète noir s’est fait descendre à deux pas du commissariat, en plein centre d’Amsterdam, ce qui ne se fait pas. De plus, c’était avec une mitraillette Schmeisser, une arme allemande datant de la Seconde guerre mondiale et affectionnée des SS. Crime raciste ? Règlement de compte du Milieu ? Vengeance personnelle ? Luka Obrian a pour concurrents Lennie et Gustav, propriétaires de bordels prospères et dealers de drogue en gros. La police ferme plus ou moins les yeux, avec ce laxisme caractéristique en Occident de la période post-68, où l’interdit d’interdire était dans les mentalités. Sauf s’il y a meurtre : alors, la morale revient et fait respecter les règles, ce qui surprend tout le monde.

L’auteur, fantasque, digresse très souvent et s’attache à des détails incongrus, tels ces trois jeunes hommes en costume, circulant en patins à roulette à trois heures du matin en pleine ville, un attaché-case à la main. Ou la présence d’un vautour, charognard exotique, au-dessus des maisons du XVIIe siècle hollandais. Ces façons ressemblent à celles de Fred Vargas, à se demander si elle ne s’en est pas inspirée pour créer son atmosphère Adamsberg, commissaire pelleteur de nuages, toujours à penser à autre chose, sans méthode, avant de synthétiser la solution d’un coup, comme un composé chimique.

Tandis que Grijpstra et De Gier vont rencontrer l’étrange Jacobs, employé de la morgue qui a toujours une peur bleue que les SS viennent le prendre, quarante ans après la fin de la guerre, le commissaire va s’installer chez Nellie, une ancienne pute qui a acheté un hôtel et qui est amie avec son voisin Wise, guérisseur noir venu tout droit du Surinam (l’ex-Guyane néerlandaise). Le vaudou n’est pas loin et le crime serait prémédité… C’est que Luka était brutal et impérieux. Tout lui réussissait, et il suffisait d’un regard noir en coin pour que la femme la plus indépendante tombe à genoux devant lui pour lui tailler illico une pipe, en plein jour, sur le pont à touristes du vieux quartier. Ainsi Madeleine. Un agent de police surnommé Karaté n’hésite pas à se maquiller en femme pour enquêter dans les bars à putes chics ; une fille de 15 ans sollicite les clients de la violer en arrachant ses vêtements avant de l’emboutir profond, tout cela en public, une fois le ticket d’entrée payé : filles et alcool à gogo.

De longues digressions en courtes actions, de psychologie des personnages en sociologie de la ville, l’enquête progresse – et le dénouement est inattendu, disant beaucoup sur la morale post-68 et le libéralisme tendant vers la liberté totale du plus fort de cette époque-là. Amsterdam permettait tout, et des charters entiers de touristes sexuels venaient y déguster les filles, souvent mineures, et jouer avec les garçons, pas plus majeurs, en fumant diverses substances interdites partout ailleurs. De quoi faire des affaires… juteuses. Et provoquer des crimes, en réaction.

Tous les sens sont sollicités, comme chez Vargas, le bien-manger, la boisson, le climat d’Amsterdam, les plantes, les bêtes, les gens. On ne s’ennuie pas, même si l’on se demande au début où l’auteur nous emmène. Ce « style Vargas » peut agacer (il m’agace), ceux qui aiment sont ravis.

Janwillem Van de Wetering, Un vautour dans la ville (The Streetbird), 1983, Rivages noir 1988, 348 pages, occasion €1,82

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Qui a été tôt contraint devient anarchiste, dit Alain

Le philosophe prend l’exemple des pensionnaires qui ont passé l’essentiel de leur adolescence en collège fermé. Rien que cette odeur particulière de réfectoire leur fait se remémorer la prison. Car ils ont bien été « prisonniers de l’ordre et ennemi des lois ». Quand l’ordre vous contraint trop, vous ne pensez qu’à le transgresser, c’est humain.

L’enfant libéré est alors pareil au chien qui a rongé sa corde. Il se méfie, il se hérisse, il ne cède pas devant la plus appétissante pâtée. Toujours, il préfère la liberté à toute contrainte. Le Propos date de la rentrée scolaire de 1907, en octobre, mais s’applique encore aujourd’hui. Prenons Elon Musk. Cet immigré aux États-Unis né en Afrique du sud de parents Afrikaners, bien blancs et très conservateurs, a vécu toute son enfance et son adolescence en régime d’apartheid. Son père était brutal et impérieux, il le battait jusqu’à l’envoyer à l’hôpital. Ses copains d’école lui jetaient des pierres et son franc-parler sans aucun filtre (qu’il a gardé aujourd’hui) le faisait mal voir. Les grandes brutes de rugbymen tabassaient volontiers ce chétif, rebelle à la bande. Elon Musk semble en avoir gardé des séquelles : il ne supporte plus aucune entrave à sa propre liberté individuelle.

« Jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle, dit Alain ; ils auront trop craint pour pouvoir jamais respecter. Vous les verrez toujours enragés contre les lois et règlements, contre la politesse, contre la morale, contre les classiques, contre la pédagogie et contre les palmes académiques ». Ainsi est Musk, brut de décoffrage et impolis, malgré les livres qu’il a lus, brutal comme son maître Trump qui énonce n’importe quoi du moment qu’il l’affirme, imbu de lui-même jusqu’à pousser son ego à la démesure. Certes, en transgressant les règles et habitudes, Musk a construit une galaxie d’entreprises technologiques qui osent – une réussite jusqu’à présent. Mais il se mêle de politique, et d’imposer aux autres ses propres lois.

Où est la « liberté d’expression » dans le trolling, désormais autorisé sur tous les réseaux sociaux yankees, parce que cela coûte moins cher que la modération, et que distinguer le vrai du faux, les fake news des faits réels est une entrave à la liberté de dire n’importe quoi ? Où est la liberté du citoyen européen de choisir ses propres dirigeants, si un Ego musqué lui dit quoi penser et quoi voter en soutenant l’AfD en Allemagne et Nigel Farage en Grande-Bretagne ? Bientôt la France ?

Le propre du libertarien, adepte de la liberté absolue, est d’établir la loi du plus fort. Celle que les gamins ont imposé au petit Elon jadis. Il se venge. Devenu riche, devenu proche du plus puissant, il s’impose sans retenue. Lui est la Loi, qui établit de nouvelles règles. Mais « jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle », rappelle Alain de ceux qui ont subi un jour la loi du plus fort et la prison de l’État illibéral.

Tout se joue entre deux conceptions de la démocratie : ceux qui pensent que la majorité simple, guidée par des leaders démagogues, impose sa loi à tous – et ceux qui pensent qu’au-dessus de toute majorité existent des règles de droit, qui assurent un garde-fou aux démagogues et aux engouements de circonstance. Ainsi sont les Constitutions, les Principes du droit, les Droits de l’Homme. Musk les piétine, piétinons Musk. Il flotte autour de lui un relent de réfectoire.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Howard Buten, Quand j’avais cinq ans je m’ai tué

Howard Buten vient de mourir, le 3 janvier de cette année ; il avait 74 ans et vivait en France. Il était juif, clown et psychologue de l’autisme infantile. Il connaît bien les enfants en tant que clinicien, et compatit en tant que clown. Son premier roman met en scène un enfant de 8 ans qui se raconte depuis ses 5 ans. Il a été enfermé dans un hôpital psychiatrique pour avoir fait quelque chose à son amie du même âge Jessica, mais ne comprend pas ce qui est mal.

Il dit avec ses mots d’enfant ce qu’il a ressenti, ses délires entre la réalité et la fiction, son amour au fond pour la petite fille, semble-t-il partagé. Un jour qu’ils sèchent l’école, après la mort du père de Jessica, ils se promènent sous la pluie et, trempés, se réfugient chez elle. Tout le monde est parti, ils sont seuls. Jessica le fait monter dans sa chambre, sur son lit. C’est elle qui prend l’initiative, lui « remontant son élastique, serré, serré sous on ventre ». Et puis il s’est envolé.

Gilbert, dit Gil, est un petit garçon juif, nanti d’une sœur aînée, Sophie, avec qui il a peu de relations, et d’un frère aîné de probablement 10 ans, Jeffrey, avec qui il joue parfois. A 5 ans, il a vu à la télé une poupée qu’un présentateur montrait, disant qu’elle appartenait à une petite fille qui venait d’être tuée. Il a eu mal, est monté dans sa chambre, a pleuré. Puis il a « tordu le doigt avec lequel faut pas montrer » et l’a appuyé contre sa tête. « Et puis j’ai fais poum avec mon pouce et je m’ai tué » p.10. Il a trop d’empathie ; dans la société contemporaine, ça ne se fait pas.

Son meilleur copain est Schrubs, mais il est un peu bête et répond toujours « ch’ais pas » quand on lui pose une question. Gil se bagarre, se roule dans les flaques, déchire ses vêtements. Il est plein de vie car il joue au cow-boy ou à Zorro. Au zoo, quand il y va avec sa classe, il ôte sa chemise devant les singes pour jouer Tarzan dans la jungle. Il demande un costume de Spiderman pour son anniversaire car il est moulant et fait ressortir les muscles.

Mais il a déjà des sensations au zizi. Son adversaire dans la bagarre, islandais ou écossais, lui donne des coups de pied dans le zizi pour l’arrêter, et ça lui fait tout drôle. Sa mère a vu son zizi quand il enfilait son pantalon et il a eu honte – comme Titeuf, « j’ai oublié mon slip ! » Le psychiatre à l’hôpital lui serre une ceinture de contention autour du ventre et du zizi, et ça le calme. A 8 ans… Le zizi est-il plus sensible chez les « manches courtes » que chez les « manches longues » ? Ainsi s’interroge-t-il, avec humour souvent. Il aime se glisser par les fentes des caves à charbon, se faisant tout aplati. Son père lui demande pourquoi il ne se mettrait pas dans une enveloppe pour s’envoyer en Alaska. « – Mais c’est que je n’ai pas assez de timbres », lui répond Gil.

Il ne comprend pas qu’on le brime dans cet hôpital, il ne sait pas pourquoi on l’y a mis. C’est à cause de la mère de Jessica, et ses parents se sont soumis. Les rêves deviennent des symptômes cliniques et les psy remplacent le vivant par de la théorie. Rien de plus risible que ce document de psychiatre qui tente de réduire un enfant à ses cases préprogrammées, usant d’une logique formelle hors sol. Il n’écoute pas, il sait tout d’avance. Gil avait de l’amour, il a agi naturellement. Les adultes ne le comprennent pas, ne l’acceptent pas. « L’enfant refuse d’affronter la réalité du mal qu’il a fait à Jessica », écrit le psy p,43 – mais quel « mal » ? Qu’est-ce que « le mal » ? A-t-on expliqué au petit garçon ce qui est bien et mal ? A-t-on parlé de « ces choses » que les adultes taisent par honte et bêtise ?

Pour eux Gil est un monstre à rééduquer, pas un enfant à éduquer. « Ma manman m’avait dit qu’un jour quand je serais grand j’aimerais quelqu’un et ça voudrait dire que j’essayerais d’empêcher tout le monde de lui faire du mal » p.200. Eh bien c’est raté : la société ne veut pas qu’on aime les autres, elle veut qu’on s’en méfie. Surtout des garçons quand on est fille. Depuis la sortie du livre en 1981, c’est devenu encore pire.

Howard Buten, Quand j’avais cinq ans je m’ai tué (Burt), 1981, Points Seuil 2004, 224 pages, €7,90

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Voyage au centre de la terre d’Henry Levin

Un très bon film de la fin des années cinquante pour reprendre le roman de Jules Verne, chroniqué sur ce blog en 2011. Des personnages bien typés dans un décor somptueux. Évidemment, il y a des différences avec le livre : le professeur et son élève sont écossais, pas allemands (difficile après deux guerres mondiales), le descendant meurtrier du comte et la veuve, comme le cane, sont ajoutés pour pimenter l’histoire, et l’Atlantide est introduite fortuitement. Mais pour le reste, le mystère et le merveilleux scientifique demeurent.

Le professeur de géologie à l’université d’Édimbourg Oliver Lindenbrook (James Mason) a été fait chevalier. Ses étudiants le félicitent en lui offrant, outre une aubade, un encrier monté sur massacre de mouflon. Mais Alec McEwan (Pat Boone), son étudiant favori de première année de licence, ami de sa fille, lui offre en plus, avec le reste de la cagnotte récoltée, un morceau de lave négocié chez un antiquaire. Ce cadeau fait plus plaisir à Lindenbrook que le reste. Surtout que la lave, récoltée dans les épandages du Stromboli, est une lave d’Islande. Lindenbrook passe sa soirée à l’étudier pour percer le mystère de son poids, oubliant le dîner qu’il a commandé à sa gouvernante pour ses pairs. En tentant de faire fondre la lave, l’assistant fait exploser le four, ce qui révèle révèle un fil à plomb pris dans la lave, expliquant son poids. Il est gravé au nom d’Arne Saknussem, un célèbre savant islandais disparu pas moins de trois siècles auparavant (fin XVIe). Avec un message indiquant l’entrée du centre de la terre sur le volcan éteint Snæfellsjökull et l’entrée indiquée par le soleil levant passant entre les pics du volcan Scartaris.

Lindenbrook, saisi du démon de la science, part illico à Reykjavík. Alec, son étudiant, le suit, non sans lui avoir demandé la main de sa fille. Il est pauvre, il n’a que 18 ans, doit encore faire deux années de licence, rembourser ses parents – mais il est plein d’enthousiasme. Et que serait la science sans la jeunesse à qui transmettre sa flamme ? Le professeur a écrit à la sommité de la géologie européenne, le professeur suédois Göteborg (Ivan Triesault), mais celui-ci a disparu le lendemain de son message. Il est probablement parti trouver ce fameux centre de la terre tout seul, voulant coiffer Lindenbrook au poteau.

Qu’à cela ne tienne, Lindenbrook et Alec se retrouvent en Islande, où ils explorent les pentes du fameux volcan indiqué par Saknussem. Mais on leur met des bâtons dans les roues, les empêchant d’acheter du matériel d’alpinisme, puis en les assommant pour les enfermer dans une grange à duvet. C’est là que, entendant taper sur une paroi de bois, ils se font connaître du propriétaire, un grand jeune islandais, Hans Bjelke (Peter Ronson), et sa cane à lunettes apprivoisée Gertrud. A leur auberge, Göteborg n’est pas visible. Lindenbrook ruse pour connaître le numéro de sa chambre et s’y rend pour une explication. Ils découvrent tout un matériel prêt pour une expédition : cordes, piolets, lampes électrique à bobine à induction de Ruhmkorff, appareil de respiration, sacs à dos, provisions. Alec, dans la chambre à côté, trouve le professeur suédois mort. Des particules dans sa barbe montrent qu’il a été empoisonné au cyanure. Son épouse Carla (Arlene Dahl), qui survient sur invitation de son mari, est effondrée. Elle accuse Lindenbrook mais, lisant ensuite le Journal de son mari, détecte qu’il n’en est rien. Elle propose alors le matériel au professeur pour son expédition, à condition d’en faire partie.

Récriminations machistes, objections victoriennes (l’histoire se passe en 1880), mais la femme est admise dans l’expédition d’hommes qui comprend déjà Lindenbrook et ses deux jeunes compères, Alec et Hans, avec sa Gertrud. Les voilà donc partis, suspendus à un fil au-dessus du gouffre indiqué par le rayon de soleil levant passant entre les deux pics du Scartaris. C’est la cane qui trouve une galerie qui s’enfonce en pente douce plutôt que le puits à pic et sans fond. Ils s’encordent et s’avancent, éclairés par leurs lampes. Ils trouvent de l’eau en abondance et campent dans les endroits plats, comme des spéléologues.

C’est alors que la veuve entend du bruit, des pas. Lindenbrook se moque du « rat dans le grenier » qu’entendent toutes les femmes qui fantasment de peur, mais deux hommes sont en effet passés au-dessus d’eux. Les ayant suivis, désormais ils les précèdent. Arne Saknussem a laissé trois marques pour indiquer les bonnes galeries, comme gravées sur le fil à plomb. Mais les intrus les masquent pour induire en erreur. C’est encore Gertrud qui retrouve la bonne piste. Dès lors, le paysage change : c’est une grosse boule de pierre qui dévale le corridor où ils fuient (reprise dans Indiana Jones), des gemmes énormes dans les sources d’eau où ils peuvent se laver, une suite de concrétions de sel dans laquelle Alec tombe et se perd, se dépoitraillant puis arrachant ses vêtements comme un gamin de 12 ans, à cause de la chaleur.

Il est retrouvé déshydraté et le torse souillé de sel par l’un des intrus qui n’est autre que le descendant Saknussem, le nouveau comte (Thayer David). Il considère l’endroit comme son royaume, et exige du jeune Alec qu’il lui serve de porteur, puisque le sien a succombé à l’effort. Le jeune homme refuse et le comte le blesse par balle au bras. Le coup de feu et ses échos indique l’endroit où il se trouve et le professeur Lindenbrook, muni d’un étrange gadget qui mesure l’angle du dernier écho, réussit à le rejoindre. Saknussem est jugé, condamné, son arme confisquée, mais personne ne veut l’exécuter ; ils l’emmènent donc avec eux. Une forêt de champignons comestibles offre une alternative au bœuf en boite, mais surtout des troncs pour construire un radeau. C’est en effet une vaste mer intérieure, la légendaire Téthys, qui s’ouvre devant eux. Malgré des dimétrodons préhistoriques égarés depuis près de 300 millions d’années qui survivent ici, ils réussissent à embarquer et à naviguer un moment à la voile. Mais une tempête magnétique qui leur arrache tous leurs instruments métalliques les rejette sur une côte.

Ils échouent épuisés, affamés, quasi nus, pour le plus grand plaisir des deux jeunes de 20 ans à exhiber leur corps devant la femme. Le ventre sur le sable, faisant corps avec la terre, ils récupèrent tandis que Saknussem, jeté plus loin, s’empare de la cane pour la bouffer toute crue, ne laissant que les plumes. Hans est fou de rage et veut étrangler le comte. Seraient-ils redevenus sauvages ? Les autres tentent de l’en empêcher malgré sa force, mais la nature agit pour lui et le double meurtrier comte s’écrase dans un gouffre, sous un empilement de rochers. Les rescapés découvrent, par la brèche ainsi ouverte, une cité engloutie, la fameuse Atlantide avec ses temples écroulés et la vasque d’autel en pierre dure. Le squelette du savant Saknussem gît au pied d’une ruine, mort à cause d’une jambe cassée, son bras indiquant la galerie de sortie. C’est une cheminée volcanique qui aspire l’air vers la surface, sauf qu’elle est obstruée par un gros rocher.

Qu’à cela ne tienne, les savants chez Jules Verne sont tous un peu ingénieurs et Lindenbrook a l’idée d’utiliser la poudre noire contenue dans le havresac de feu Saknussem, pour faire sauter l’obstacle. Ce qui réussit au-delà de toute espérance, malgré un saurien géant qui tente de les croquer in extremis, la vasque de pierre dans laquelle ils ont pris place est éjectée par le volcan Stromboli, entré en éruption, jusque dans la Méditerranée. Ils sont recueillis par des pêcheurs sauf Alec, projeté hors de la vasque, qui atterrit dans un pin, tout nu, au-dessus des bonnes sœurs d’un couvent.

De retour à Édimbourg, le professeur est adulé, mais il ne rapporte rien de l’expédition, ni échantillon, ni note. Il se contente de projeter d’écrire ses mémoires, et sollicite pour cela la veuve Göteborg, dont on pressent qu’ils se sont trouvés et vont convoler en justes noces. De même qu’Alec avec Jenny (Diane Baker), bien que l’énergique garçon, réchappé de tant de périls, se soit cassé la jambe… en tombant des marches de l’église.

DVD Voyage au centre de la terre (Journey to the Center of the Earth), Henry Levin, 1959, avec James Mason, Pat Boone, Arlene Dahl, Diane Baker, Thayer David, Twentieth Century Fox 2013, doublé espagnol, allemand, français, anglais 2h04, €16,89

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La nécessité commande toutes choses, dit Alain

Tel Platon partant d’un beau visage et d’un corps désirable et montait, par degré, jusqu’au suprême Bien, le philosophe Alain part d’une observation terre à terre, celle d’une simple écluse qu’il voit manœuvrer, pour appréhender « le changement de toutes choses et ce que c’est que la Nécessité ».

C’était en octobre 1907, et il admire une écluse « un des plus beaux spectacles qu’on puisse voir ». Pourquoi beau ? Parce qu’un bateau chargé de pierres avec son équipage et une famille pleine d’enfants est soulevé par la puissance de l’eau. L’écluse est le mécanisme technique qui permet de dompter l’eau en la faisant servir, tout comme le moulin sur la rivière.

Mais que l’eau soit relâchée et, libre, elle devient dévastatrice, une force en mouvement. Sans remonter au Déluge, mythe biblique, qu’il pleuve trop et les égouts parisiens débordent. L’inondation guette – la grande crue de 1905 était encore dans toutes les mémoires. Enfant, le petit Émile (qui est le vrai prénom d’Alain), a lancé des bateaux sur le ruisseau. Mais lorsqu’un grondement parvenait du moulin, il savait que le meunier avait lâché les vannes, et que l’eau accourait qui emportait tout sur son passage. « C’est là que pour la première fois j’ai éprouvé une espèce de terreur religieuse », avoue le philosophe. C’est en décembre 1995 le drame des enfants du Drac, sept morts dont une accompagnatrice et six enfants de CE1 d’une école privée près de Grenoble, dans un lâcher de barrage non prévu. EDF a été condamné, mais ni la commune ni l’Education nationale, foncièrement « irresponsable » par construction bureaucratique.

Même émotion quand, plus grand, Alain a vu la mer et son immensité, la force des tempêtes, l’ampleur des marées et la hauteur des vagues. Que peut-on contre le soleil qui se lève, s’interrogeait ironiquement Staline à propos du communisme, « loi de l’Histoire » ? Que peut-on contre l’eau qui monte, s’interroge sérieusement Alain, loi de la nature ? Même lorsque l’eau est prise dans les glaciers : ils avancent inexorablement, charriant les rocs et rabotant les montagnes sur leur passage vers la pente. Ou, s’ils fondent, ils sapent le terrain, préparant des glissements redoutables.

Prenons-nous conscience de cette force ? De cette inexorabilité des éléments ? Alain en doute : « Leçon importante, qui est bien dans les livres, mais à peu près comme Dieu est dans les églises », dit-il. On le sait, mais on n’y croit guère. Et pourtant, la Nécessité fait loi. Il a fallu le grand tsunami de 2004 en Thaïlande pour qu’on installe enfin des stations de surveillance sismique dans cette région instable. On dit qu’une nouvelle grande crue à Paris est prévue et que l’on a des plans au cas ou. Faut-il croire qu’ils seront réalistes ? Suffisants ? Bien anticipés ?

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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James Cain, Assurance sur la mort

L’auteur immortel du roman policier Le facteur sonne toujours deux fois a fait l’objet de nombreuses adaptions au cinéma (Visconti, Rafelson, Garnett). James Cain a fait la guerre de 14 côté américain et est décédé en 1977 à 85 ans. Il livre ici trois longues nouvelles policières ou psychologiques dont la dernière, Assurance sur la mort, a fait l’objet elle aussi d’un film.

Il s’agit d’une escroquerie à l’assurance décès, perpétrée par une épouse qui n’en est pas à son premier meurtre en toute impunité pour arriver, et d’un agent d’assurance bêtement tombé amoureux de ses formes. C’est assez bien troussé pour être crédible, le spécialiste aidant la volonté meurtrière. La fin sera épique, faisant intervenir d’autres personnages, dont la belle-fille de l’épouse et son petit ami, mais aussi le directeur de la compagnie d’assurance et son détective en chef.

Les deux autres nouvelles sont sur une escroquerie à la banque, et sur la rivalité d’un couple où seul l’homme est amoureux. Toujours le même schéma, l’homme spécialiste et la femme séductrice qui le manipule.

Sauf que dans Carrière en do majeur, l’homme se rebelle. Ingénieur en ponts et chaussées, inactif à cause de la grande Dépression des années 30, l’époux laisse faire sa femme qui se croit une vocation de chanteuse d’opéra. Mais elle ne suit pas le rythme et déraille. Le mari rencontre à cette occasion Cecil, véritable chanteuse d’opéra, qui trouve que lui a une belle voix de baryton et qu’il peut aisément la seconder, d’autant qu’il apprend vite les rôles. Et les voilà embarqués dans une tournée. Cela ne se passe pas trop mal, sauf que le chanteur néophyte ne garde pas toujours les yeux fixés sur le chef d’orchestre, et passe parfois la mesure. Erreur fatale à l’opéra. Le flop de l’épouse est compensé par le flop de l’époux – et les voilà réconciliés, lui toujours amoureux, elle rassérénée dans son narcissisme.

Ancien, mais efficace, ce recueil de nouvelles est un moment du roman policier psychologique, volontiers porté au cinéma.

James Cain, Assurance sur la mort (nouvelles Career in C Major, The Embezzler et Double Indemnity), 1944, Folio policier 2003, 370 pages, occasion €24,99, e-book Kindle 2017, €6,99

Autre édition (introuvable), utilisée pour cette note : Livre de poche 1964, 432 pages

DVD Assurance sur la mort, Billy Wilder, 1944, avec Fred MacMurray, Barbara Stanwyck, Edward G. Robinson, Porter Hall, Jean Heather, Arcadès 2009, anglais doublé français, 1h47, €8,80, Blu-ray €9,90

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D.H. Lawrence, L’amant de Lady Chatterley

Le mari, la femme, l’amant, le trio classique qu’affectionne Lawrence, écrivain très sexuel, et pour cela « interdit » jusqu’en 1960. Mais le sexe n’est pas tout, ce serait lire ce roman par le petit bout que de le croire. David Herbert Lawrence y est à son acmé, produisant sa meilleure œuvre. Elle fut longuement mûrie, de 1926 à 1928, en trois versions, la dernière publiée aux États-Unis à compte d’auteur. L’auteur est mort en 1930.

Beaucoup de films ont été tirés de ce roman, attiré par le côté sexuel et censuré, recette immanquable du succès dans les années soixante et suivantes. Mais le livre vaut mieux que tous les films, pour son portrait psychologique de l’homme et de la femme, de la société puritaine anglaise, des tabous et vilenies des gens du peuple comme des élites. Lawrence a probablement appris aux Anglais à faire l’amour – avec une femme.

Constance, dite Connie (ce qui sonne un peu niais en français…) n’est pas une beauté, plutôt une santé. Elle a vécu sa jeunesse en Allemagne, parmi les Wandervögel, cette jeunesse scoute adepte du plein air et du nudisme musclé. Elle y a connu, avec sa sœur, ses premiers amants de 16 et 17 ans. Puis la guerre est venue, qui les a séparés. Les jeunes hommes vigoureux ont été tués. Rentrées en Angleterre, les sœurs ont fréquenté l’université et les cercles littéraires. Connie y a connu Clifford et l’a épousé en 1917, car la guerre pressait, plus par attirance intellectuelle que physique. Aucun bébé n’est né de leur brève union. Lorsque Clifford est revenu en 1918, il était invalide, paralysé à partir du bassin. Il a vécu des rentes de la mine de charbon léguée par son père, et habité le manoir de Wragby.

Connie s‘est alors dévouée à son mari, malgré sa vingtaine en manque de contacts physiques. Elle a traité Clifford comme il le désirait au fond, en bébé, lui changeant ses couches, le portant sur sa chaise, lui donnant à manger, lavant son corps nu, le couchant et le bordant, lui lisant des histoires… Clifford s’est en effet piqué d’écrire des nouvelles conventionnelles qui ont connu un certain succès, grâce aux discussions avec sa femme. Mais la vie morne et sans relief ennuie vite la jeune Constance. Son mari le voit et l’autorise à voyager, à quitter cette campagne de temps à autre en automobile pour aller en ville, même à avoir un amant et, pourquoi pas, un bébé. Il serait élevé au manoir et en deviendrait l’héritier. Après tout, n’est-ce pas l’éducation qui compte ?

Après avoir obéi à son mari en testant pour amant Michaelis, un confrère dramaturge superficiel, donc à succès, Connie ne voit pas refaire sa vie avec ce corps de gamin et cet esprit plat, bien qu’il la presse de l’épouser. Elle est en revanche attirée par l’animalité mâle du garde-chasse Mellors, qu’elle rencontre lors d’une de ses promenades en forêt. Il est marié, mais séparé d’une grosse Bertha qui le harcèle et le blesse en ses parties intimes par son « bec » clitoris. Il a fui cinq ans en Inde, où son colonel l’a promu lieutenant. Oliver Mellors se retrouve dans cet entre-deux social du mineur et du bourgeois, il a lu quelques livres mais préfère l’action et la vie à la littérature.

Le toucher des corps produit la tendresse, donc l’attachement. De l’union physique vient naturellement l’union des âmes, d’autant que les deux amants parviennent assez vite à jouir en même temps, ce qui n’est pas si courant, notamment lorsque l’homme ne se préoccupe pas de la femme. Lawrence inflige une leçon de choses à ses contemporains, en même temps qu’une leçon sociale. Les femmes ont pris de l’indépendance durant la Première guerre mondiale, et deviennent des égales. Cela bouleverse les conventions, les mœurs, les couples, l’économie même. « Il semblait à Connie que tous les grands mots avaient perdu leur signification, pour elle et les gens de sa génération : amour, joie, bonheur, foyer, mère, père, mari – tous ces grands mots dynamiques étaient à moitié morts ; jour après jour, ils agonisaient. Le foyer n’était plus qu’un lieu où on habitait ; l’amour, une chose qui avait cessé de faire illusion ; la joie, un mot qui s’appliquait à un bon vieux charleston ; le bonheur, un terme hypocrite, de pure convention, fait pour donner le change ; un père, un jouisseur et un égoïste ; un mari, un homme avec qui on vivait et auquel il fallait toujours remonter le moral. Quant au sexe, le dernier de ces grands mots, c’était un nom de cocktail, une excitation qui vous faisait grimper un temps au rideau avant de vous laisser tomber comme une vieille chaussette ! Usée jusqu’à la corde ! C’était comme si l’étoffe bon marché dont l’époque était tramée s’effilochait par tous les bouts… » p.862 Pléiade.

Connie sort du manoir et de son atmosphère intellectuelle, pour s’immerger dans la nature et baiser nue dans la forêt, à même le sol. Elle retrouve ainsi le rythme naturel, dans le même temps que son mari Clifford se réintéresse à la mine, aux techniques industrielles. Lui est dans la physique de prédation, elle dans la biologie de l’accord. A lui le charbon, à elle les fleurs.

Se sentant enceinte, Connie prétexte un voyage à Venise avec son père et sa sœur pour prendre un amant de papier, un peintre italien ami, et avouer à Clifford sa grossesse. Mais pas question d’élever l’enfant à Wragby ; elle veut divorcer. Clifford lui avait fait promettre de toujours revenir auprès de lui car il a la hantise d’être abandonné, comme un petit garçon. Il ne consent pas au divorce et Connie est obligée de lui avouer que celui qui l’a mise enceinte est le garde-chasse. Ce déclassement en est trop pour Clifford. Il ne veut pas de l’enfant et sa femme lui répugne ; il consentira à divorcer, d’autant que sa femme lui a trouvé, quelques mois auparavant, une infirmière de mineurs qui l’adule et qui prend soin de lui. Mais Mellors n’a pas encore obtenu le divorce et les amants doivent vivre séparés pour qu’il n’y ait aucun obstacle. La société met des bâtons dans les roues de la nature, par conformisme et bêtise. L’auteur laisse ouvert l’avenir : le couple réussira-t-il à vivre heureux ? Auront-ils beaucoup d’enfants comme dans les contes ?

Ce livre n’est pas à « lire d’une seule main », comme on a longtemps pu le dire en société frustrée, mais les deux yeux ouverts. Lawrence, sur la fin de sa vie tuberculeuse, a éreinté sa société britannique, puritaine, hypocrite et menteuse. Surtout les classes moyennes anglaises : elles « sont tenues de mâcher trente fois chaque bouchée, tellement leur boyaux sont étroits, même qu’un petit poids suffirait à les constiper. Il faut voir la mesquinerie abyssale de cette bande de moutards efféminés ! Imbus d’eux-mêmes, morts de trouille à l’idée que les lacets de leurs godasses ne soient pas correctement noués, aussi pourris que du gibier laissé à faisander et ne reconnaissant jamais leurs torts » p.1039. Les humains ne vivront pas heureux tant qu’ils seront contraints par la religion et sa morale, l’industrie et ses dangers pour la santé, les convenances et leurs tabous. Seul l’amour, via le sexe coordonné, fera reverdir les prés labourés par la guerre, et régénérer les mineurs salis par la suie et déjetés par les galeries. Si Clifford a choisi le charbon et la littérature hors sol, Constance a choisi les fleurs et le charnel de baiser sur la terre.

David Herbert Lawrence, L’amant de Lady Chatterley (Lady Chatterley’s Lover), 1928, Folio 1993, 540 pages, €7,60, e-book Kindle €5,49

David Herbert Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley et autres romans, Gallimard Pléiade 2024, 1281 pages, €69,00

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L’art de vendre selon Alain

En 1907, le philosophe Alain intitulait son Propos L’art de vendre. Il n’était pas commerçant, fils de vétérinaire, mais ses grands-parents étaient commerçants. Alain était surtout observateur des mœurs de ses contemporains. Pour vendre, il faut faire désirer. Violemment. Jusqu’à l’extase.

Pour cela, fuir.

La voiturette de fleurs qui s’éloigne donne le regret de n’en avoir pas acheté sitôt vu. Le vendeur de journaux qui arrive après les autres mais réalise un chiffre plus important ne cesse de courir à droite et à gauche, comme s’il était sollicité de toutes parts. Le désir s’affole et l’action se met en branle aussitôt : j’en veux un ! Tout de suite ! Il s’agit « d’un mouvement instinctif de poursuite », analyse Alain. Ce qui n’est pas si faux. Regardez un chat, ce prédateur félin que l’Évolution a tout entier bâti pour chasser les proies. Il fixe, et si ça ne bouge pas, il attend. Dès que la proie remue d’un cil, il se précipite et la cloue dans ses griffes. De même entre deux matous qui se défient. Trop proches, ils s’immobilisent, et ce n’est que par des mouvements imperceptibles, drôles à regarder, que l’un d’eux se met à bouger, levant très lentement une patte, puis reculant d’un demi-centimètre. Tout mouvement de retrait brusque initierait l’attaque de l’autre.

Autre recette, frapper le regard.

Un homme qui vendait des coupons hurlait et jetait ses coupons aux acheteurs, ce qui attirait l’attention des badauds. Il s’était de plus coiffé d’un chapeau rouge, et « on sait que le rouge éveille les passions ». Ainsi font les bateleurs, déguisés en clown ou extravagants de geste. La publicité en a tiré les fruits, visant à choquer d’un coup pour retenir l’attention. Une femme nue de dos qui déclare « demain, j’enlève le bas », à la fin des années 70, capte l’esprit par l’histoire qu’elle commence et le désir qu’elle fait monter. Un homme torse nu qui repasse, dans les années 80, détonne car ce sont habituellement les femmes qui le font. Un adolescent chemise ouverte qui saute en l’air dans ces mêmes années intrigue, car la publicité pour le sucre suscite l’idée d’énergie, quasi sexuelle. De nos jours, choquer n’est plus de mise. Les ligues de vertu religieuse et autres associations LGBTQIA+ restent en embuscade pour jouer les chiennes de garde. C’est tout juste si Dior dénude une épaule féminine. La provocation reste en revanche libre sur les écrans des réseaux sociaux ; les vertueuses se gardent bien de toucher aux doudous de la majorité. Il n’y a guère que la bouteille brune des yankees qui ose encore, en français, déclarer qu’elle a « embrassé des milliards de gens » ; ils l’ont plutôt sucée, mais bon… Pour les mac, « chez nous, devenez un client chiant » est vulgaire mais réaliste. Dommage : la vulgarité ne choque plus guère, depuis que tout le monde en est.

Dernier truc de vendeur, celui-là bien établi sur les marchés, du moins encore durant mes jeunes années : casser la vaisselle.

Les produits mal finis ou dépareillés sont bradés en-dessous de leur prix. Mais, si aucun acheteur (ou plutôt acheteuse) ne se décide, vlan ! On les flanque par terre. Rien de tel que de voir cassée la si belle vaisselle qu’on hésitait à prendre que l’on cède au lot suivant. Priver l’acheteur, c’est du génie, conclut Alain. Car frustrer le désir ne fait que l’amplifier… pour une vente future.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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D.H. Lawrence, La poupée du capitaine

Une troisième novelle de 1917, publiée seulement en 1923 (traduite aussi par L’homme et la poupée) qui reprend les thèmes qui obsèdent l’écrivain : le trio amoureux antagoniste, le mari, la femme, l’amante, l’amour possession jamais accompli, le choc des volontés et des emprises. La situation est toujours la même, la fin de la guerre de 14-18, la démobilisation, les hommes déboussolés, les femmes émancipées, les âmes retournées.

Hannele, la comtesse exilée en Rhénanie occupée par les Alliés, et dont le titre aristocratique a été aboli par l’Allemagne de 1919, survit à Cologne en cousant des broderies et des poupées reconnues pour leur qualité. Elle en réussit une fort réaliste du capitaine Alexander Hepburn, son amant non consommé. La poupée du capitaine est donc en premier un objet réel qu’Hannele manipule à l’envi, « et c’était tout à fait indécent », note l’auteur. Mais elle peut représenter aussi son autrice, la comtesse elle-même, qui exorcise ainsi son « amour » (quel que soit le nom qu’on donne à cette emprise) et l’objective à ses yeux. Car le capitaine est « mince, délicatement fait, les épaules légèrement et élégamment voûtées (…) des yeux sombres grand ouverts, et cet air de hauteur et de parfaite modestie qui caractérise l’officier et le gentleman. (…) de belles jambes fines » p.704 Pléiade.

Par ailleurs, ce capitaine est incapable d’aimer, comme de vivre. Son épouse restée en Angleterre vient le reconquérir, amie du général commandant son mari. Elle a eu vent de rumeur d’une liaison et ne veut pas quitter sa situation confortable d’épouse ayant fait son devoir, donné deux enfants au capitaine, tout en le voyant peu, toujours avec courtoisie. Une indépendance dans la reconnaissance sociale, état enviable dans la société d’après-guerre. C’est pour cela qu’ayant vu la poupée, elle veut à tout prix l’acquérir, elle assure ainsi, comme dans le culte vaudou, son emprise sur son mari. Lequel la revoit à l’hôtel, couche avec elle si elle le désire – mais lui n’en a pas. Lorsque sa femme écrit à Hannele pour la menacer de la faire expulser si elle ne lui vend pas la poupée promise, le capitaine s’aperçoit qu’elle est tombée par la fenêtre et s’est tuée. Accident ou crime ? La coïncidence est troublante, mais le sujet est éludé au profit de la métaphore d’un oiseau en cage qui se serait enfin envolé.

Après cela, Hepburn rentre en Angleterre, quitte l’armée, établit ses enfants qui lui sont indifférents en pension, et liquide ses affaires. Il n’est attaché à rien, se contente de faire son devoir, de suivre les règles. La guerre a fait dégénérer les hommes, les a rendus lâches, soumis aux ordres, donc à leur femme au retour. Hannele s’en rend compte lorsqu’elle prend le thé avec l’épouse et le capitaine, ce ne sont de la part du mari que « oui, mon amie ! Certainement. Certainement j’irai » p.740. Le militaire est la poupée de la maîtresse de maison et Hannele ne l’avait pas vu ainsi. L’amour féminin est celui d’une goule : il enserre, emprisonne, soumet – dévirilisant le mâle pour en faire une poupée (p.791). Lawrence avait une peur bleue de cette dévitalisation.

Pour lui, comme pour ses personnages masculins, l’amour est une volonté d’absorber l’autre au lieu d’être une passion égale. D’où le choc des volontés : active pour le mâle, qui veut conquérir, dompter, se faire adorer ; passive pour la femelle, qui veut agripper, conserver, soumettre. Hepburn a été chevalier servant de la dame son épouse, il envisage désormais d’être vénéré comme un dieu par sa maîtresse, qu’il veut comme nouvelle épouse. Il reste objet, mais de poupée se veut statue, aussi froid et mort, inaccessible, que cette lune qu’il contemple dans son télescope les nuits claires. Hannele reste envoûtée par sa présence physique, comme une femelle animale soumise au mâle de par la nature.

Lawrence insiste beaucoup sur le côté physique des êtres humains. Leurs corps révèlent leur désirs, leurs passions, leur âme. Leur attrait fait leur beauté, et peut permettre le lien sensuel, affectif et spirituel que l’on englobe sous le terme fourre-tout « d’amour ». Ce serait au fond une attraction universelle des énergies, analogue au magnétisme pour le minéral. Lors d’une excursion dans le Tyrol, il note la nudité des « cous virginaux », des bras, des torses, rendant les jeunes hommes blonds des Siegfried wagnériens et les jeunes femmes robustes, « corsage déboutonné », des guerrières germaines (p.768). Lorsqu’il traverse le lac dans une barque pour prendre le thé avec Hannele qui l’a invité chez des amis, Hepburn aperçoit « un grand jeune homme coiffé d’un petit bonnet rouge et vêtu d’un minuscule pagne rouge autour de ses minces et jeunes hanches (…) Un garçon dont la mue est presque achevée » p.759. Il dit son admiration pour ce corps animal, « le garçon nu, qui marchait avec sang-froid. Il ferait un homme splendide, et il le savait » p.762. Lui aurait pu « aimer » son fils, s’il était comme cela.

L’altitude exalte l’énergie génésique, chez l’homme comme chez la femme. L’écrivain le décrit bien : « Elle détestait l’effort de l’ascension, mais l’air de l’altitude, le froid dans l’air, le hurlement de chat sauvage que produisait l’eau, ces affreuses parois de roche bleu foncé, tout cela l’exaltait, l’excitait, induisant un autre type de sauvagerie » p.767. L’ex-capitaine Hepburn veut aussi soumettre la propension au sublime des romantiques anglais qui ont inventé l’alpinisme, comme des romantiques allemands qui se sont laissés griser par les montagnes à la Caspar David Friedrich. Il déteste ces paysages grandioses où le minéral règne, où toute activité demande un effort, où des hordes de touristes en short arpentent les sentiers. Mais il veut vaincre, comme la nature qui semble se mordre elle-même dans une frénésie quasi sexuelle, « les grands crocs et balafres de glace et de neige plantés dans la roche, comme si la glace avait mordu dans la chair de la terre. Et de la pointe des crocs l’eau rauque poussait son cri natal en dégringolant » p.770. Ce pourquoi il monte sans assurance sur le glacier, juste pour prouver qu’il est supérieur aux forces naturelles : « c’était son unique désir, monter dessus » p.780. Une métaphore sexuelle, d’autant que « la glace parût si pure, comme de la chair. Non pas brillante, parce que la surface était douce comme un épiderme doux et profond, mais la glace était pure jusqu’à des profondeurs immenses » p.781.

Il aurait pu glisser, tomber, périr, et le lecteur un instant s’y attend, mais non. Ce n’est pas l’objet de la nouvelle. Elle est sur l’amour – impossible sans compromis. Pour lui, une femme qui aime ne doit pas faire une poupée de son mari, mais respecter les règles. Celles du mariage selon la bonne société et la religion, que Lawrence raille lorsqu’il est proféré que l’épouse doit honorer et obéir à son époux – « cela figure dans la cérémonie du mariage » p.793. Lui préfère « une épouse, aimée et chérie en tant qu’épouse, et non en tant que femme qui flirte » p.793. La fin offre une sorte d’amour, bancal, un os laissé à ronger au lecteur.

David Herbert Lawrence, L’homme et la poupée, Folio 1982, 352 pages, €9,50

D.H. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley et autres romans, Gallimard Pléiade 2024, 1281 pages, €69,00

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Amour peut être folie, dit Alain

Etait-on sage en juillet 1907 ? Alain en doute, tant la passion amoureuse, fouettée de pulsions hormonales, tient au ventre des jeunes gens, embrase leur cœur et submerge leur esprit. « Don Juan était devenu à peu près fou de l’amour qu’il témoignait pour la belle Elvire. »

Mais celle-ci est sage femme, une Minerve, nom romain d’Athéna, qui règne avec Jupiter et Junon dans l’Olympe. Elvire n’exclut pas la passion, mais elle la juge à sa juste mesure, selon l’humeur antique portée à la tempérance, et qui se garde avant tout de l’hubris. Ce vertige d’orgueil et de pouvoir qui transgresse toutes les normes, piétine toutes les lois, n’affirme que soi et sa démesure. Don Juan serait bien de ceux-là…

« Elle, en des discours sensés, rappelait des vérités trop connues, analysait les causes et les effets des passions, se transportait dans le temps à venir, expliquait d’avance l’ingratitude et l’injustice des amants, les tristesses qui suivent les joies, comme aussi les sévères jugements du monde, et terminait par un magnifique éloge de la sérénité, de l’amitié, de la paix et de la raison ». Quoi, pas d’enthousiasme chez cette Elvire, pas de transports, pas de possession par la passion ? Don Juan n’est qu’un spectacle pour elle, une curiosité à analyser. Et « que peut faire la force, dès qu’on cherche consentement ? », demande malicieusement Alain.

Don Juan se sent comme un démon sans puissance, son énergie soufflée par cette belle santé sensée. Il part se pendre. Mais, au dernier moment, il aperçoit par la fenêtre une autre belle jeune femme qui lui envoie des baisers. Il délaisse aussitôt le nœud coulant et s’empresse auprès d’elle, la séduit et la possède. « Elle se donne à lui en gémissant de bonheur ». Cette fois, il a réussi, et la belle consent avec jubilation. Don Juan est-il comblé ?

Non point, tant le désir est insatiable, tant le feu consume tout, tant ce qui est pris n’a plus de goût. « Il s’aperçoit bientôt, à n’en pas douter, que cette femme est véritablement une folle, que sa famille tient enfermée par ce qu’elle pense et agit tout le long du jour comme elle vient de faire tout à l’heure ». Alors Don Juan comprend en un éclair que la frénésie sexuelle n’est pas l’amour, que lui est fou comme elle, la nymphomane guidée par son vagin, c’est-à-dire inadapté à ce monde humain de raison sociale et de passion domptée. Cette fois, il se pend.

L’amour, comme toute passion, doit être contenue, maîtrisée, domptée, suggère Alain. Certes, c’est plus facile à énoncer qu’à accomplir, mais telle est la sagesse – il en montre la voie. Cela ne veut pas dire abstenez-vous, comme les pères de l’Église, aimez, mais ne faites pas n’importe quoi : l’autre existe lui aussi, il ressent comme vous, il ne faut pas le blesser. Votre passion ne doit pas le dévorer, mais l’envelopper, le réchauffer, l’entraîner. Séduire n’est pas violer ; aimer n’est pas butiner de fleur en fleur en les prenant toutes avant de les jeter pour une autre plus jeune, plus belle, plus désirable.

Cela s’applique aux deux sexes, bien entendu ; les garçons n’ont pas le monopole du désir sexuel hors limites. Le satyriasis et la nymphomanie sont des pathologies du sexe, des obsessions qui n’ont rien à voir avec « l’amour ».

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Jean-François Coatmeur, Des croix sur la mer

Décédé en 2017 à 92 ans, Jean-François Coatmeur, enseignant en lettres breton, est surtout l’auteur de romans policiers. Des croix sur la mer est son seul roman classique, où les croix font bien dans le titre, mais ne sont absolument pas représentatives du contenu. Inspiré d’un événement biographique brièvement relaté en préface, l’histoire laisse la religion accessoire. Il faut dire que l’auteur a subi les curés lors de ses études secondaires.

Sébastien Palu, le personnage principal, est infirmier « auxiliaire » après avoir entrepris des études de médecine, interrompues par la tuberculose. Puis la guerre est venue, la Seconde, l’effondrement de l’armée française « la plus puissante du monde », mais archaïque à cause des badernes qui la gouvernent ; toute la France est occupée, y compris un petit village breton qu’aucun Astérix ne défend, sauf quelques trop jeunes, exaltés de la dernière heure, au moment où les Allemands se replient.

Ils prennent des otages pour couvrir leur fuite. Ils sont sans cesse harcelés par les partisans, attaqués au coin de chaque bois. Ils raflent les villageois qui ont le malheur, ou plutôt la bêtise, de passer dans la rue, comme si de rien n’était. Or tout « est », justement, et les plus imbéciles se font pincer, au lieu de rester chez eux en attendant que la tempête vert de gris passe. Les soldats en fuite sont les plus dangereux, tout le monde le sait, ou devrait le deviner – mais non, il y a toujours des plus malins qui « croient » que…

En ce mois d’août 1944, la chaleur règne sur la Bretagne et les Américains repoussent l’armée allemande qui se replie en véhicules et tient les otages, dix-sept raflés parce qu’ils passaient par là. Dont Sébastien Palu, infirmier à ausweis, mais dont la soldatesque se fout comme de l’an 40. Heureusement, l’officier commandant est blessé à la cuisse et réclame un docteur. Palu en fait office, pansant sa plaie, pas bien grave car ni l’os ni les tendons ne sont atteints ; il suffit que la chair ne s’infecte pas. L’officier, un brin philosophe, garderait bien l’infirmier pour son repli, il peut toujours servir, mais le niais écoute l’appel d’un benêt qui est venu le chercher pour « soigner » sa mère soûlarde, une fois de plus beurrée à mort. C’est pour cela qu’il s’est fait pincer, en allant la secourir. Et le benêt en rajoute une couche en l’appelant à nouveau, pour lui cette fois, car il n’a pas su rester tranquille, il s’est fait salement tabasser. Une fois pansé, il croche la main de l’infirmier, ne veut pas qu’il le quitte. Et le niais cède – une fois de plus. Palu, au nom de maladie, n’est pas une personnalité forte, ni même sympathique.

Par d’incessants retours en arrière, l’auteur nous apprend qu’il a non seulement engrossé trop jeune la fille de hobereaux qui ont dû consentir au mariage, et l’ont méprisé, lui et sa famille, mais qu’il a échoué en médecine, pour cause de maladie, échoué à entrer dans la Résistance comme le cousin de sa femme, pour cause de faible santé, échoué à élever son fils Olivier, qu’il voit très peu, échoué à dire non au benêt inopportun, échoué à revenir auprès de l’officier allemand… En bref un « perdant » congénital.

De plus, cet être sans volonté, qui se laisse ballotter par le destin, a envisagé de dénoncer le jeune cousin fringuant, qui tringle sa femme en aparté. Il les a surpris en plein ébats lorsqu’il est revenu en vélo d’une tournée. Il s’est bien gardé d’apparaître et de jeter dehors le défonceur de chatte, faute de virilité. Avec ses 31 ans, il ne se sent pas de force contre un jeune homme en pleine vigueur de ses 18 ans. Il a donc écrit par vengeance de ressentiment une lettre de dénonciation à la Kommandantur, sur beau papier, toute en pleins et déliés tracés sur des lignes tirées à la règle. Comme si la maniaquerie du style compensait la lâcheté du procédé. Cette lettre, il a eu la faiblesse de ne pas l’envoyer, oh, pas pour de nobles motifs, mais par couardise d’avoir à en supporter les conséquences. Il a même eu la faiblesse ultime de ne pas la brûler, comme il en avait vaguement l’intention au moment où le benêt, au prénom inadéquat de Valentin, est venu gémir à sa porte pour le tanner de le suivre.

Lorsqu’il sait qu’il va être fusillé, comme les autres otages, les otages comme les partisans blessés pris sur le fait, cette lettre l’obsède. Il l’a enfermée à clé dans un tiroir, mais elle est intacte, et lui mort, elle survivra. Palu le cocu, connu de tout le village, sera vengé, mais dans le déshonneur d’avoir trahi un compatriote alors que l’ennemi est vaincu. Pas bien beau, comme souvenir pour le fils Olivier… Comme Marie, la putain des boches, passe pour donner de l’eau, il voit une sorte de double rachat en lui demandant, à voix basse, d’aller détruire cette lettre qu’elle trouvera dans le tiroir du bureau, dont la clé est dans le pot à tabac sur le meuble. Marie, qui a cédé trop facilement à l’argent allemand pour soigner son vieux père irascible, fera une bonne action, et lui Palu sera soulagé de gommer sa succession d’erreurs et de faiblesses.

Tout cela est pitoyable, pas tragique, même si la mort est au bout. L’auteur n’est pas un bon romancier car il privilégie trop, comme dans les romans policiers, le fil du récit à la profondeur des personnages, et il ne brosse les décors qu’avec un excès d’adjectifs. Malgré le « prix », donné pour motifs régionalistes, le livre reste de série B. Il se lit – et s’oublie.

Le roman a fait l’objet en 2001 d’un téléfilm de Luc Béraud, édité en DVD pour 9,99 euros. Il est probablement meilleur que le livre – une fois n’est pas coutume.

Prix Bretagne 1992

Jean-François Coatmeur, Des croix sur la mer, 1991, Presses Pocket 1993, 215 pages, occasion €3,64, e-book Kindle €5,49

DVD Des croix sur la mer, Luc Béraud, 2001, avec Laurent Malet, Isabelle Renauld, Marie Guillard, Jérôme Pouly, Stéphane Brel, LCJ Editions & Productions 2014, 1h35, €9,90

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Se connaître soi-même, prône Montaigne

Suite du chapitre XIII du Livre III des Essais, l’ultime texte de Montaigne où il expose à la fin de sa vie sa vision du monde tirée « de l’expérience » (titre du chapitre). « Le jugement tient chez moi un siège magistral, au moins il s’en efforce soigneusement ; il laisse mes appétits aller leur train, et la haine et l’amitié, voire et celle que je me porte à moi-même, sans s’en altérer et corrompre. S’il ne peut réformer les autres parties selon soi, au moins ne se laisse-il pas déformer à elles : il fait son jeu à part. » Il faut savoir raison garder, même en ses instincts pulsionnels et ses passions affectives.

D’où le conseil d’Apollon, gravé au fronton de son temple de Delphes : Connais-toi. « L’avertissement à chacun de se connaître doit être d’un important effet, puisque ce dieu de science et de lumière le fit planter au front de son temple, comme comprenant tout ce qu’il avait à nous conseiller. Platon dit aussi que prudence n’est autre chose que l’exécution de cette ordonnance, et Socrate le vérifie par le menu en Xénophon. » Sauf que ce n’est pas si simple, avoue Montaigne. « Encore faut-il quelque degré d’intelligence à pouvoir remarquer qu’on ignore », et chacun se croit toujours assez intelligent pour le croire. Mais est-ce le cas en vérité ? « D’où naît cette platonique subtilité que, ni ceux qui savent n’ont à s’enquérir, d’autant qu’ils savent, ni ceux qui ne savent, d’autant que pour s’enquérir il faut savoir de quoi on s’enquiert. Ainsi en celle-ci de se connaître soi-même, ce que chacun se voit si résolu et satisfait, ce que chacun y pense être suffisamment entendu, signifie que chacun n’y entend rien du tout. » Montaigne prend plaisir à jargonner en logique pour dire une chose bien claire : que la seule chose que l’on doit savoir, c’est qu’on ne sait rien.

Montaigne se juge à cette aune. Il se sait faible, ce qui le rend modeste, obéissant aux croyances prescrites (sans forcément y croire), « à une constante froideur et modération d’opinions » (qui lui permet de juger sans passion) – et surtout « la haine à cette arrogance importune et querelleuse, se croyant et fiant tout à soi, ennemie capitale de discipline et de vérité. Ecoutez-les régenter : les premières sottises qu’ils mettent en avant, c’est au style qu’on établit les religions et les lois. » Autrement dit, ils assènent d’autorité comme des dieux, ce qui leur permet de se passer d’étudier et de savoir. Combien de « spécialistes » mettent-ils en avant leur autorité de pontes pour affirmer sans preuve, qui que l’hydroxychloroquine soigne le Covid, qui que la terre est plate, qui que l’humain n’est pour rien dans le réchauffement climatique, qui que les vaccins ne servent à rien, et ainsi de suite. « C’est par mon humaine expérience que j’accuse l’humanité d’ignorance », affirme Montaigne au soir de sa vie. « L’affirmation et l’opiniâtreté sont signes de bêtise », assène-t-il. Ce qui se vérifie tous les jours.

C’est, dit-il parce que « dès mon enfance, [je me suis] dressé à mirer ma vie dans celle d’autrui ». Il étudie tout, ce qu’il faut fuir, ce qu’il faut suivre. Ainsi a-t-il le jugement assez sûr sur ses amis, ce qui les étonne.

Quel bilan tire-t-il de cette masse d’essais écrits au fil du temps ? « Toute cette fricassée que je barbouille ici n’est qu’un registre des essais de ma vie, qui est, pour l’interne santé, exemplaire assez, à prendre l’instruction à contrepoil. Mais quant à la santé corporelle, personne ne peut fournir d’expérience plus utile que moi, qui la présente pure, nullement corrompue et altérée par art et par opination . L’expérience est proprement sur son fumier au sujet de la médecine, où la raison lui quitte toute la place. » Pour être en bonne santé, « même lit, même heures, même viandes, et même breuvage. Je n’y ajoute du tout rien, que la modération », dit Montaigne. Les habitudes, c’est le secret des centenaires, interrogés depuis par les journalistes. « Ma santé, c’est maintenir sans trouble mon état accoutumé », résume Montaigne.

Pour le reste, « il faut apprendre à souffrir ce qu’on ne peut éviter », dit encore le philosophe périgourdin. Imaginer, c’est périr avant même d’être touché. Et de s’étendre à pleines pages sur ses maladies. Avant de donner un conseil à la jeunesse : « Il n’est rien qu’on doive en recommander à la jeunesse que l’activité et la vigilance. Notre vie n’est que mouvement. » Lui dort beaucoup – huit ou neuf heures par nuit – n’est pas impétueux mais a de la résistance, il marche longtemps et n’apprécie rien, depuis l’enfance, qu’être à cheval. « Il n’est occupation plaisante comme la militaire, occupation noble en exécution (car la plus forte, généreuse et superbe de toutes les vertus est la vaillance), et noble en sa cause ; il n’est point d’utilité ni plus juste, ni plus universelle que la protection du repos et grandeur de son pays. La compagnie de tant d’hommes vous plaît, nobles, jeunes, actifs, la vue ordinaire de tant de spectacles tragiques, la liberté de cette conversation sans art, et une façon de vivre mâle et sans cérémonie, la variété de mille actions diverses, cette courageuse harmonie de la musique guerrière qui vous entretient et échauffe et les oreilles et l’âme, l’honneur de cet exercice, son âpreté même et sa difficulté… » N’en jetez plus. Montaigne aime son état de noble, donc guerrier au service, entouré de jeunesse et vivant simplement, tout dans l’action et l’observation de ce qui survient.

Après moult gloses sur les antiques et leurs prescriptions de vie saine, vient la phrase qui résume Montaigne en sa personne. « Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. » Si l’on traduit en termes contemporains, nul doute qu’il ne faut vivre qu’au présent, sans lâcher son imagination ailleurs ni plus loin. C’est cela le bonheur, l’accord de soi et du monde, au temps présent. Carpe diem : cueille le jour présent. La vie, dit Montaigne : « il y a de l’art à la jouir : je la jouis au double des autres, car la mesure en la jouissance dépend du plus ou moins d’application que nous y prêtons. »

Quelques maximes, ciselées pour la fin, dans ce chapitre ultime des Essais :

« Pour moi donc, j’aime la vie et la cultive telle qu’il a plu à Dieu nous l’octroyer. »

« Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste. »

« C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être. (…) Au plus élevé trône du monde, nous ne sommes assis que sur notre cul. »

Et la toute dernière phrase : « Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance. » Autrement dit vivre en humain, pleinement humain, est la beauté même : c’est accomplir pleinement notre destinée. Suit une dernière remarque sur la vieillesse, puis une citation d’Horace, poète romain épicurien et stoïcien, né en 65 avant, qui plaisait fort à Montaigne, qui résume tout : santé, facultés, vieillesse pas avilissante, écriture.

C’est ainsi que nous avons chroniqué l’intégralité des essais de Montaigne, depuis 2011.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Kurt Vonnegut Jr, Le berceau du chat

Étonnante destinée pour un roman de science-fiction : il est devenu une thèse d’anthropologie, acceptée par l’université de Chicago en 1971. Voilà donc le romancier docteur. Il est décédé en 2007, non sans que Le berceau du chat, titre issu d’un jeu de ficelle, soit devenu culte.

C’est que la naïveté humaine à croire n’importe quoi, et la bêtise de vouloir inventer n’importe quoi, est le thème du livre. Il est écrit loufoque, avec beaucoup d’ironie. Jonas, comme celui avalé par la baleine biblique, se prénomme en réalité John. Mais Jonas lui va bien, parce qu’il est toujours avalé par plus gros que lui. A commencer par son livre, Le jour de la fin du monde, qui veut relater le jour où tomba la première bombe atomique sur Hiroshima. Il veut pour cela rencontrer le Dr Hoenikker, physicien qui a participé de très près au projet Manhattan.

Mais il est mort, de façon curieuse. Ses trois enfants l’ont retrouvé figé dans son fauteuil, « gelé » par l’une de ses inventions bizarres, la glace-9. En rencontrant les enfants adultes, notamment Newt (probablement un diminutif de Newton) le journaliste se trouve invité sur l’île indépendante San Lorenzo, aux Caraïbes. Le climat est clément, les indigènes vivent quasi nus, le président est « Papa » Manzano qui menace du supplice du « croc » tout opposant, et la religion est le Bokonon, écrite par un Noir qui vit caché en ermite car son ventre est pis à prix pour le croc. C’est une religion cynique, qui démonte les faux-semblants.

Jonas tombe amoureux de la négresse blonde Mona qui, elle, aime qui doit l’aimer, c’est-à-dire tout le monde et personne. Elle fait ce qu’on lui dit de faire, comme son père adoptif Papa l’ordonne. Le successeur pressenti du président qui se meurt d’un cancer refuse le poste et le propose à Jonas. Le journaliste est tenté de refuser cet honneur encombrant, mais le prix est Mona, et il finit par accepter pour la baiser.

Le jour de l’investiture, Papa Manzano décède volontairement par l’ingestion d’un fragment de glace–9 qu’il portait autour du cou, cadeau de l’un des fils du savant fou. Les avions à hélice de la chasse de San Lorenzo font une démonstration de tir à la cible et le palais présidentiel s’écroule sous le bruit des explosions. Le lit-cercueil de Papa tombe alors à la mer et tout se gèle instantanément. Avec le froid brutal sur la terre, une succession de tornades et de tempêtes se lèvent, qui ne s’apaiseront qu’avec les jours.

Les rares survivants, dont Jonas, se réunissent sur une terre désertée et se demandent bien ce qu’ils font là. Mona se suicide, n’ayant jamais aimé personne et ne trouvant plus de partenaires à tester. Quant au nègre Bokonon, il écrit le dernier texte de sa bible, : s’il était plus jeune, il écrirait une histoire de la bêtise humaine. » Voilà qui est fait par Kurt Vonnegut Jr.

Kurt Vonnegut Jr, Le berceau du chat (Cat’s Cradle), 1963, J’ai lu 1974, 254 pages, occasion rare €54,99 ou Points Seuil €49,00

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Patrick Rambaud, Il neigeait

C’est le leitmotiv du célèbre poème fleuve du Totor national dans Les Châtiments, versificateur au kilomètre, qui cette fois prend le ton de l’épopée. Nous sommes en 1812 et Napoléon le Grand a envahi la Russie du tsar Alexandre qui se terre. Il a laissé Moscou, a vidé la ville et la fait incendier par ses partisans restés aux alentours. On accusera les Français.

Après avoir conté dans La Bataille, Grand prix du roman de l’Académie française, Essling en 1809, l’auteur nous fait suivre la Grande armée de 500 000 hommes, dont 150 000 venus de France, le reste étant les alliés. Elle occupe la capitale déserte et loge dans les palais restés debout, mais cherche à nourrir les milliers d’hommes. La nourriture a été emportée, noyée, les puits empoisonnés. Les armées russes se dérobent, sachant peut-être qu’elles ne vaincront pas un petit caporal devenu empereur, tant il a montré de génie dans la stratégie sur le champ de bataille. Comme d’habitude, les Russes font confiance à l’immensité, au climat, à la boue des marais de leur territoire. Quant au tsar, il renie sa parole, son « alliance » avec la France.

Napoléon relit l’histoire de Charles XII, souverain suédois conté par Voltaire. Lui aussi a envahi la Russie, lui aussi s’est trop attardé, lui aussi a été vaincu par le général Hiver. Mais il n’en tire aucune leçon, comme tous les hommes de pouvoir laissés seuls devant leur égotisme. Ils croient trop en leur génie pour écouter les autres, la raison, ou le simple bon sens. Le tsar ne « l’aime » pas, contrairement à ce qu’il croit ; il n’a que des intérêts, et les Anglais lui font miroiter le commerce pour contourner le Blocus continental.

Patrick Rambaud nous raconte alors l’épopée du retour, le désordre, le froid glacial, le passage de la Bérézina, le harcèlement des cosaques. C’est le chacun pour soi, l’égoïsme féroce pour un bout de cheval mort ou une sac d’orge moisi. Les civils, qui ont fait de juteuses affaires à Moscou fuient eux aussi, n’ayant rien su prévoir. Ils perdent tout par leur bêtise de ne penser qu’à gagner de l’argent – même la vie.

Dans ce roman, écrit aux sources de la documentation historique, les anecdotes priment sur l’ensemble, mais l’atmosphère est bien rendue : nous y sommes. Les personnages sont un peu pâles, servant à lier l’histoire. Le capitaine d’Herbigny est revenu vivant mais aveugle ; le commis aux écritures Sébastien, enrôlé pour sa trop belle écriture comme l’un des secrétaires de l’empereur et qui a rencontré Henri Beyle (qui deviendra Stendhal), revient mûri, avec un poste à Paris ; Ornella l’actrice, trop jeune pour être avisée, offre son corps pour survivre, mais disparaît dans la steppe. Elle ne peut passer les ponts flottants de la Berezina, que Napoléon fait brûler une fois ses troupes passées ; elle est prise par les Kalmouks, dénudée entièrement avec les autres prisonniers civils, laissée dans la neige par moins vingt degrés, puis livrée aux moujiks qui se vengent, sur l’instigation des popes qui crient au diable. Tout y est.

Quant à l’empereur, il reste visionnaire sur l’Europe, mais a pris pour bouc émissaire commode de ses erreurs les Anglais. Il voudrait la paix avec le tsar son « frère », mais celui-ci ne répond pas. Au lieu d’agir, Napoléon attend. Trop tard pour faire retraite honorablement. Il « croit » que le climat lui laissera quelques semaines de plus, mais ce n’est pas le cas. C’est alors la débâcle, la débandade, la fuite à marche forcée avec une armée qui se réduit chaque jour. Trois cents mille morts au moins dans cette aventure extrême de survie. Pour rien. La France en ressortira affaiblie, 1815 se profile, ses 130 départements seront réduits, Napoléon déboulonné. Sylvain Tesson, deux cents ans plus tard, refera le chemin de la déroute dans un side-car Oural. Il le raconte dans Berezina, chroniqué sur ce blog.

Un honnête roman qui fait revivre l’histoire – et rappelle que la Russie est moins imprenable par la capacité de ses dirigeants que par l’ampleur de son territoire.

Patrick Rambaud, Il neigeait, 2000, Livre de poche 2002, 286 pages, €6,90, e-book Kindle, €5,49

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Serge Brussolo, Le château des poisons

Serge Brussolo est un conteur d’histoires, un aventurier de l’imagination. Il nous transporte ici au Moyen Âge, sous le règne de Louis IX (qui deviendra saint). L’hiver rude, la misère, la lèpre et les superstitions savamment entretenues par les clercs d’Église, qui se haussent ainsi du col et assurent leur pouvoir, sont le décor. L’amour et les machinations en sont le sel.

Jehan le bûcheron, défendant son seigneur à la hache, est distingué sur le champ de bataille et fait chevalier in extremis avant que le baron ne meure. Le chapelain est témoin et le consigne sur parchemin. Jehan est devenu Montpéril, chevalier errant, sans terre ni fortune. Il se loue à un gros moine qui transporte une somme d’argent pour quérir une relique de saint Jôme, réputée guérir de la lèpre. Les forêts ne sont pas sûres, domaine des loups en bande et des malandrins qui vous détroussent pour une paire de bottes ou un morceau de lard. Cette mission lui a été ordonnée par le riche seigneur Ornan de Guy, revenu de la Croisade. L’homme fait se croit atteint de la lèpre et veut épouser au plus vite la jeune Aude, 15 ans et un corps de gamine. La relique doit le guérir, il suffit d’y croire et de prier. Quant au moine Dorius, qui aime citer le latin, il doit être fait chapelain du fief.

Jehan rencontre une trobaritz, Irana, une trouvère, baladine allant chantant de cours en marchés les aubades des chevaliers et de la fine amor. La femme a une personnalité, sait lire et écrire, ce n’est pas une vulgaire femelle qu’on prend au débotté sur une botte de foin. Il en tombe plus ou moins amoureux, ce qui semble plus ou moins partagé. Ce flou fait beaucoup pour tendre les relations entre les personnages.

En effet, chacun se révèle peu à peu jouer un rôle – sauf Jehan, naïf car brut de décoffrage. La relique est menée à bon port, mais le baron décède empoisonné. Par qui ? Le goûteur officiel fait office de coupable idéal, car seul à même de saupoudrer le rôti de marcassin entre sa bouche et celle du baron. Il est brûlé pour cela comme sorcier, mais est-ce vraiment lui ? Les deux frères et la sœur du condamné, marchands drapiers bien fournis de pécunes, mandatent Jehan pour enquêter. Dans le même temps, Dorius a pris les choses en main au château en déshérence, et somme Jehan accompagné d’Irana de veiller sur la pucelle. Aude a en effet reçu la visite, en pleine nuit, d’un monstre bossu et contrefait qui lui a raconté des horreurs.

Cette machination pour empêcher les noces du baron et de la pucelle ne serait-elle pas le fait de l’amant éconduit, le jouvenceau Robert de Saint-Rémy, amoureux dès l’enfance de la belle Aude ? Ou du père de la jeune fille, que l’avarice de son épouse a poussé dans les bras du riche baron, mais que lui réprouve après que Jehan lui ait fait part des rumeurs de lèpre ? Ou d’Aude elle-même, qui susurre le mot de lèpre pour faire croire au baron qu’il va mourir ? Ou du chevalier Ogier, jaloux du succès du baron alors qu’il a fait moins que lui aux Croisades ? Ou du moine loui-même, ambitieux et prêt à tout suggérer pour assouvir son besoin de s’élever dans la hiérarchie ecclésiastique ?

De meurtres en rebondissements, Jehan trouvera tour à tour tout le monde coupable, avant de s’apercevoir qu’il a été joué de bout en bout. Au point que son épée rouillée lui tombe des mains lorsqu’il veut se venger. Mais il a réussi sa mission : il a trouvé qui, par un concours de circonstances, a conduit le goûteur au bûcher.

Roman policier historique et thriller fantastique, ce livre est une belle aventure pour adultes et adolescents. J’ai eu plaisir à la lire.

Serge Brussolo, Le château des poisons, 1997, Livre de poche 2001, 255 pages, €7,70

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Il faut être égoïste, dit Alain

Ou plutôt ne pas avoir peur d’être soi-même face aux différents. Dans un Propos de juillet 1907, il distingue les familles où chacun a la prévenance des phobies des autres, des familles où règne au contraire la fantaisie. Les premières sont silencieuses, compassées, immobiles. Les secondes anarchiques, mais joyeuses.

A force de tenir compte de ce que les autres n’aiment pas (le bruit le soir, le poisson ou le mouton au menu, le parfum des fleurs, s’habiller pour le dîner, les fenêtres ouvertes), on ne vit plus. Chacun se rencogne pour ne pas déranger ; on n’invite plus que les semblables, ceux qui ont les mêmes phobies ; on vit entre soi. « Ces deux espèces de gens fuient leurs contraires et cherchent leurs semblables par le monde ». Ce sont deux conceptions de l’éducation, dit Alain. Et de la société pourrions-nous ajouter.

« Il y a des familles où il est tacitement reconnu que ce qui déplaît à l’un est interdit à tout les autres. » La paix règne, mais morne, la conversation est bornée, l’ambiance ennuyée. Aucune différence acceptée, qu’elle soit de tempérament, de goûts, de sexe, de musique ou de littérature. On se gêne pour ne pas gêner. Mais la prévenance tue la prévenance. « Seulement comme, tout compte fait, chacun est plus gêné par tous les autres qu’il ne les gêne, tous se croient généreux. » Chacun est saisi par la bonne conscience de l’abandon de soi sous forme de « don ». Par les convenances des restrictions faites à soi-même, les privations, l’expiation sans concession de simplement exister tel qu’on est. Par la pudibonderie des attitudes et des corps à se corriger sans cesse pour ne plus être soi. Est-cela la vie ? Une société morne à force de contraintes ? Un jardin « à la française » où les buis sont tous taillés et alignés au cordeau ?

De quoi donner une démocratie où l’empilement des règles est un obstacle à tout ce qui veut avancer, ou le « ne pas » dégénère en NPA avant la Nupes, avec censure à répétition et chahut de boutonneux à l’Assemblée ; où « l’interdit » et « la taxation » font expier toute initiative ou talent. Où des normes « écologiques » sont sans cesse renforcées, au détriment de la réalité des choses et des gens. Où le principe de précaution inhibe toute avancée un peu osée, pas encore testée – comme cette IA dont on nous rebat les oreilles alors qu’elle n’est qu’un outil, au service des bien comme des mal intentionnés. Une attitude finalement « réactionnaire », qui consiste constamment à « réagir » à ce que sont ou font les autres, plutôt que de proposer quoi que ce soit de positif qui engage à débattre de ce qui est souhaitable, mais aussi possible.

A l’inverse, dit Alain, « il y a aussi d’autres familles où la fantaisie de chacun est une chose sacrée, chose aimée, et où nul ne songe jamais que sa joie puisse être importune aux autres. » Des entrepreneurs savent contourner les routines, changer les habitudes, inventer du neuf. Voyez Elon Musk : personnage déplaisant, peut-être mutant génétique avec son autisme et ses rejetons jumeaux ou triplés, plus un transgenre – mais génie de la technique : la voiture électrique AVEC son environnement, la fusée réutilisable malgré la NASA, le voyage vers Mars réputé impossible, c’est lui. Il ne s’interdit rien, il teste tout, il entraîne à sa suite. Sans peur de gêner les autres, de démontrer leurs lourdeurs bureaucratiques ou leurs esprits trop étroits. Ni de faire des erreurs : les erreurs, ça se corrige, et ceux qui n’en font jamais ne font jamais rien.

« Mais ne parlons point de ceux-là, ce sont des égoïstes » – conclut malicieusement Alain. Ce sont des gens qui n’ont pas peur d’être eux-mêmes et de prouver ce qu’ils valent. Je crains qu’il ne faille mieux être égoïste que borné par les autres. Ainsi firent les romantiques contre les classiques, les intellectuels contre les bourgeois ; ainsi font les entrepreneurs contre les bureaucrates.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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D.H. Lawrence, Le renard

Deux femmes, une bête et un homme, pour cette novelle de 1918 – plus intéressante que la précédente. L’histoire se passe dans le sud de l’Angleterre à la fin de la guerre de 14-18. Les hommes commencent à être démobilisés, les femmes se sont émancipées et ont tenu des rôles inédits durant leur absence. Deux amies, Banford et March, ont décidé de vivre dans une ferme, en quasi autarcie. Elles forment un couple sans le dire, dans cette société bouleversée où les mâles manquent. Elles se sont isolées à la campagne loin du qu’en-dira-t-on et de l’existence artificielle des villes.

Mais on ne s’improvise pas paysan. Banford a financé l’achat de la ferme à un grand-père ; il les a aidées un an, puis est mort. Les deux filles de 30 ans (l’âge fétiche de Lawrence) se sont débrouillé seules, plutôt mal. Les génisses s’enfuyaient de leur pré, elles ont vendu les génisses. Les poules somnolaient après la pâtée, elles ont changé l’horaire. Mais rien n’y fait, elles n’ont pas la main verte. Pire : le rusé renard roux rôde – et dérobe un volatile à l’occasion. Le roux est la bête noire de March, l’homme de la maison, fille en combinaison d’agricultrice qui marche à grandes enjambées comme un adolescent.

Un jour, March dont l’esprit vague souvent sans objet, se rend compte que le renard est prêt d’elle, la regarde attentivement, et se moque même. Elle a sa carabine, mais elle est paralysée par la présence mâle ; elle ne tire pas. Cette langueur d’algue marine accroché au fond de la mer et qui se laisse battre par le flot est l’image que Lawrence se fait de la Femme, femelle en attente du mâle.

Celui-ci se présente sous la forme d’un jeune soldat de 20 ans, tout juste revenu du front d’Orient après avoir été mobilisé au Canada où il était parti voici trois ans, ne pouvant s’entendre avec son grand-père. Il a vécu jusqu’à ses 17 ans dans cette ferme et ignore la mort du vieux. Avisant les deux femmes, leur incapacité à gérer le domaine, il se dit qu’il pourrait ruser pour en épouser une et regagner la ferme. Il est robuste, blond brun, la voix enjôleuse. March en est toute retournée. Elle voit en lui l’incarnation du renard, animal emblème de Loki, le dieu nordique de la ruse maléfique. La notice de la Pléiade ne le mentionne pas, bien que Lawrence ait été fasciné par la mythologie du nord. March apparaît aussi comme un garçon manqué, habillée en homme malgré sa grâce encore adolescente. Le jeune mâle Henry est attiré par cette androgynie ; comme Lawrence, il aime qui lui ressemble, tout en repoussant toute idée homosexuelle. March sera digne de lui, plus que Banford, pense-t-il.

Banford gémit et s’insurge contre la proposition de mariage, mais March reste curieusement passive, comme n’attendant que cela. Elle dit oui en pensant non, puis écrit non en pensant oui. Henry opère sa transition d’adolescent à homme en tuant tout d’abord le renard, un beau mâle puissant digne de lui et dont la jeune fille caresse la queue en rêvant… Puis en investissant de sa personne dans la conquête de March. Elle est son étoile fantasmée, la planète de son soleil, la femme de sa vie. Il est prêt à l’envelopper de tout son amour, à condition qu’elle soit entièrement à lui, soumise à son aura. Il donne, elle doit donner en retour, sans condition. Le « véritable démon » qui volait ses poules s’est incarné pour March en ce jeune homme qui s’introduit dans sa vie. Elle est réticente, elle a appris l’indépendance avec et malgré son amie, mais son âme est vague ; elle se laisse faire pour combler son néant intérieur. Sa relation avec Banford ne mène à rien, elle reste insatisfaite. Ses rêves parlent pour elle, le renard la mord, sa queue de feu lui brûle la bouche, Banford est ensevelie dans le coffre de la cuisine. Aussi March marche, elle est une proie pour Henry le renard.

Le jeune soldat Henry doit rejoindre son régiment pour être démobilisé et, durant le temps où elle n’est plus sous « emprise », March retrouve ses habitudes et lui écrit une lettre où elle rompt sa promesse de l’épouser. Mais Henry ne l’entend pas de cette oreille. Il lui faut l’éloigner de l’influence de Banford pour qu’elle soit entièrement sienne. Il demande une permission de 24 h à son capitaine, enfourche un vélo, et parcourt en quatre heures les quelques cent kilomètres jusqu’à la ferme, poussé par la colère. En lui le mâle veut dominer ; ce n’est pas une femelle qui fera la loi.

Arrivé sur place, avec les parents de Banford, il avise un arbre mort que March tente de faire tomber. Mais ses bras ne sont pas assez puissants pour bien manier la hache et c’est lui qui, en deux coups, achève le travail. Il a prévu que l’arbre allait vriller dans sa chute et qu’une grosse branche pouvait toucher Banford, et ainsi l’éliminer. C’est ce qu’il désire, mais la prévient de s’éloigner au cas où. Rien de tel que de donner un conseil à quelqu’un qui ne vous aime pas : il s‘empressera d’agir dans l’autre sens. Banford ne bouge pas, une branche l’atteint à la tête, elle crève – mission accomplie.

Désormais, Henry a March tout à lui. Mais où cela aboutira-t-il ?

David Herbert Lawrence, Le renard, Sillage 2009, 128 pages, €9,50

D.H. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley et autres romans, Gallimard Pléiade 2024, 1281 pages, €69,00

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Les romans de D.H. Lawrence déjà chroniqués sur ce blog

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Il n’y a pas de justice, dit Montaigne

Le chapitre XIII du Livre III des Essais, est l’ultime chapitre de tous les Essais. Il est long, Montaigne semblant y fourrer tout ce qu’il n’a pas encore dit. Ce pourquoi, par exception, j’en ferai deux notes avant d’abandonner notre philosophe, ayant lu tous ses livres et m’en ayant fait miel.

Au début, Montaigne dit que « l’expérience » (titre de son chapitre) montre que « la justice » n’a rien de juste, mais beaucoup d’humaine bêtise. « Les lois se maintiennent en crédit, non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois. C’est le fondement mystique de leur autorité ; elle n’en n’ont point d’autre. Qui bien leur sert. Elles sont souvent faites par des sots, plus souvent par des gens qui, en haine d’équalité, ont faute d’équité, mais toujours par des hommes, auteurs vains et irrésolus» Les lois sont faites par des ignorants, imbus de leur personne, et s’imposent par l’autorité qu’elles ont par elles-même. Ces gens haïssent l’égalité (équalité, dit Montaigne directement du latin), probablement par élitisme et goût du pouvoir, et ne sauraient servir l’équité. Rappelons que l’égalité est la même chose pour tous alors que l’équité adapte la chose à chacun.

Déjà la bureaucratie et le commandement pointaient leur nez en France. Nous ne sommes qu’au XVIe siècle, mais déjà la prolifération des lois, règlements et papiers d’autorité visent à régenter les gens. Montaigne s’en aperçoit, lui qui est juriste : « Car nous avons en France plus de lois que tout le reste du monde ensemble, et plus qu’il n’en faudrait à régler tous les mondes d’Épicure (…) ; et si, avons tant laissé à opiner et décider à nos juges, qu’il ne fut jamais liberté si puissante et si licencieuse. Qu’ont gagné nos législateurs à choisir cent mille espèces et faits particuliers, et y attacher cent mille lois ? Ce nombre n’a aucune proportion avec l’infinie diversité des actions humaines. » Epicure défendait la thèse de l’infinité des mondes. Non seulement les législateurs sont des sots, dit notre philosophe, mais en plus ils ne savent pas ce qu’ils font. A vouloir tout embrasser, ils étreignent mal. Créez un bureau, et il fera des règles ; laissez créer des règles, et elles feront des contentieux ; ces litiges exigeront des juges et des greffiers ; leurs jugements prendront du temps et s’imposeront malgré les faits (on parle non de vérité réelle, mais de « vérité judiciaire ») – c’est ainsi que la bureaucratie paralyse un pays, inhibe toute initiative, met des obstacles à toute entreprise. La France a choisi cette tendance, dit Montaigne. Nous en subissons encore le poids aujourd’hui.

Laissons être les choses et ne les corrigeons qu’à la marge, soutient Montaigne, en bon libéral de tempérament. L’homme est bien sot de croire qu’il va commander aux choses, mieux vaut s’y adapter et ne faire que des lois générales. « Il y a peu de relation de nos actions, qui sont en perpétuelle mutation, avec les lois fixes et immobiles. Les plus désirables, ce sont les plus rares, plus simples et générales ; et encore crois-je qu’il vaudrait mieux n’en avoir point du tout que de les avoir en tel nombre que nous avons. Nature les donne toujours plus heureuses que ne sont celles que nous nous donnons. »

D’autant que la sottise et la vanité des législateurs transforment le vocabulaire de tous les jours en jargon ésotérique, incompréhensible sauf aux initiés. Ils le font exprès pour mettre une illusion de profondeur aux banalités qu’ils profèrent. Ainsi Apollon, qui inspirait la sibylle : restez obscurs, vous serez admiré ; soyez clair, vous serez attaqué. « Pourquoi est-ce que notre langage commun, si aisé à tout autre usage, devient obscur et non intelligible en contrat et testament, et que celui qui s’exprime si clairement, quoi qu’il dise et écrive, ne trouve en cela aucune manière de se déclarer qui ne tombe en doute et contradiction ? Si ce n’est que les princes de cet art, s’appliquant d’une pécuniaire attention à trier des mots solemnes [solennels, ronflants] et former des clauses artistes, ont tant pesé chaque syllabe, épluché si primement chaque espèce de couture, que les voilà enfin enfrasqués [embringués] et embrouillés en l’infinité des figures et si menues partitions, qu’elles ne peuvent plus tomber sous aucun règlement et prescription ni aucune certaine intelligence. » Notez le « pécuniaire » : traduire le jargon mérite salaire – ainsi font les avocats… Dans cette confusion, les juges sont rois : ils disent ce qu’ils veulent, tordant les bouts de lois à leur manière. Le langage, c’est le pouvoir ; le jargon, c’est le pouvoir des technocrates ; l’interprétation des lois, c’est le pouvoir des juges. Le roi et le parlement se sont opposés dès l’origine – et ce dernier a vaincu, en 1789. Nos députés qui font les lois ne sont guère meilleurs que les législateurs d’Ancien régime : une bande de singes braillards peut-elle énoncer ce qui est juste à l’intérêt général ? L’invective et la posture peuvent-elle susciter l’intelligence ? En quoi Montaigne est toujours actuel… « Qui ne dirait que les gloses augmentent les doutes et l’ignorance » ?

Non, décidément, il n’y a pas de justice dit Montaigne. « Considérez la forme de cette justice qui nous régit  : c’est un vrai témoignage de l’humaine imbécilité, tant il y a de contradictions et d’erreurs. » Et de citer ces paysans qui viennent l’avertir qu’ils ont trouvé un homme mourant dans la forêt, mais n’ont pas osé le secourir de peur d’encourir les foudres de la justice, d’être accusés de l’avoir blessé, ou dépouillé. Est-ce cela « la justice » ? Ou encore d’un condamné pour homicide, innocent mais jugé tel, qu’avant sa pendaison on trouve le vrai coupable, mais que les juges ne veulent pas se dédire : ce qui est jugé est vérité. Point à la ligne. Et voilà l’innocent comme le coupable condamnés tous deux à mort par l’imbécilité des juges et l’inanité de « la justice ».

C’est que les gens préfèrent leur rôle et leur uniforme à leur personnalité. Leur intelligence ne leur sert qu’à conserver le pouvoir dans leur caste, pas à exercer « la justice ». Au contraire de Montaigne, qui prône la conscience de soi, le penser par soi-même. « D’apprendre qu’on a dit ou fait une sottise, ce n’est rien que cela ; il faut apprendre qu’on n’est qu’un sot, instruction bien plus ample et importante. (…) Si chacun épiait de près les effets et circonstances des passions qui le régentent, comme j’ai fait de celles à qui j’étais tombé en partage, il les verrait venir, et ralentirait un peu leur impétuosité et leur course. »

D’où la suite du chapitre, sur l’importance de se connaître soi-même.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Paulo Coelho, L’Alchimiste

Ce roman qui venait du Brésil a connu un succès mondial, et la mode en France s’y est mise à la fin des années 90. C’est qu’il est d’un cœur simple, un conte initiatique, donnant le sens de la vie. Oh, pas une grande innovation – mais la simple reprise de la philosophie antique, la vie bonne à la Montaigne.

Un jeune berger andalou nommé Santiago a été assigné au séminaire par ses parents jusqu’à 16 ans pour obtenir une situation. Mais lui s’est rebellé intimement, il a voulu devenir berger. Il est allé, avec ses moutons, par les chemins et par les prés, l’homme et les bêtes s’apprivoisant l’un l’autre. Et puis un soir, au pied d’un sycomore poussant dans une église en ruines, l’odeur du désert apporté par le vent du sud, venu du Sahara, a poussé le garçon à se demander si sa vie allait n’être que cette stabilité trouvée. Allait-il épouser la fille du commerçant, rester expert en brebis et en laine, et revivre jour après jour le même jour ?

Première leçon : un roi lui est apparu dans un rêve, pas moins que le Melchisédech de la Bible, qui l’enjoint à découvrir sa Légende personnelle. Autrement dit à devenir soi-même. Trouver sa voie. Bâtir sa vie. Rien de très neuf, on le voit… Le berger vend ses moutons, après avoir prélevé la dîme pour le roi conseiller. Il va trouver une gitane qui prédit la bonne aventure. Elle lui apprend qu’il découvrira un trésor au pied des pyramides d’Égypte, et ne veut pas se faire payer, préférant 10 % du trésor lorsqu’il l’aura découvert.

Seconde leçon : voilà donc notre ex-berger parti, nanti du pécule obtenu de la vente des moutons, par-delà la mer jusqu’à Tanger. Là, misère, tout le monde parle arabe, ne boit surtout pas de vin, et le jeune homme ne sait trop comment aller en Égypte. Un jeune Arabe l’aborde et lui parle en espagnol ; il lui fait confiance, malgré le cafetier qui vocifère en arabe. Le jeune homme a eu tort, il est naïf, n’a rien compris au nouveau pays, croyant qu’il était comme le sien. Il a fait confiance sans savoir – et le jeune Arabe le vole en emportant son argent au prétexte d’aller acheter deux chameaux pour l’Égypte. Toute bêtise se paye en ce monde.

Troisième leçon : ne pas se laisser abattre. A nouveau pauvre comme Job, le garçon se propose comme employé d’un magasin de cristaux, s’offrant à nettoyer les objets contre un repas. Le patron, qui est musulman et a l’obligation religieuse de donner à manger à ceux qui le demandent, accepte. Les cristaux qui reluisent à nouveau attirent des clients ; le bouche à oreille – dit téléphone arabe – fait son office. Le jeune employé propose d’établir un éventaire à l’extérieur pour montrer la marchandise. Les clients se multiplient. Comme le magasin est isolé en haut d’une côte, les clients sont essoufflés et ont soif. Le garçon propose de servir le thé, assis, et dans les coupes de cristal de la boutique. Succès accentué, les clients sont ravis et voient comme un luxe les cristaux, qu’ils rapportent à leurs femmes ou donnent en cadeau. Le patron, qui avait proposé de payer son employé par un pourcentage des bénéfices, sans croire au succès, renfloue l’ex-berger volé. Celui-ci peut donc partir en Égypte s’il le veut.

Quatrième leçon : mais va-t-il le faire ? Le voilà commerçant avisé, nanti d’une expérience plus riche et d’un pécule qui lui permet soit de s’associer au cristallier, soit de retourner en Andalousie pour racheter ses moutons et épouser la fille. Dilemme. Quelle est sa Légende personnelle ? Croit-il à son Trésor ? S’il y croit, il doit suivre son destin. Ce qu’il fait, non sans avoir hésité. Il joint une caravane qui traverse le Sahara vers l’Égypte. Il fait la connaissance d’un Anglais féru d’alchimie, qui cherche la vérité dans les livres. Sa Légende personnelle est de trouver la Pierre philosophale afin de pouvoir transformer le plomb en or, et l’Élixir de longue vie. Mais trouve-t-on la philosophie uniquement dans les livres ? Et l’or pour quoi faire ? Et la vie longue pour quel but ? Le jeune garçon préfère observer le désert et suivre un chamelier qui lui apprend les Signes.

Cinquième leçon : la bonne philosophie est de se laisser être. Tout peut être signe à qui observe attentivement. La sagesse est de s’accorder au monde et cette harmonie fait que tout vient à point à qui sait attendre – et voir. Ainsi le garçon observe-t-il deux éperviers au soir qui tracent le signe d’une menace. Les tribus bédouines se font la guerre et l’une d’entre elle, affaiblie, songe à envahir l’oasis. Or, par tradition religieuse au-dessus des tribus, tout oasis est une zone de paix où sont les femmes et les enfants. Le jeune homme va trouver les chefs et leur expose les signes. Ceux-ci ne le croient guère mais le chef des chefs – qui est chef parce qu’il est avisé et prudent – se dit qu’il vaut mieux prévenir. Les hommes se réarment au cas où. Et l’attaque survient, par ruse, comme les Arabes savent le faire. Mais à rusé, rusé et demi : les guerriers qui sortent leurs sabres courbes dessous leur djellaba sont entourés, massacrés, leur chef pendu. Le garçon est regardé avec respect, payé de cinquante pièces d’or, et nommé Conseiller de l’oasis. Une fois encore, va-t-il se reposer sur ses lauriers et épouser la jeune Fatima, qui lui apparaît comme la femme de sa vie, et réciproquement ? Il rencontre un Alchimiste qui lui apprend qu’il ne faut jamais se relâcher, aimer le désert mais ne pas s’y fier entièrement. Donc rester soi, sans s’abandonner aux choses, ni aux êtres. Il l’encourage donc à poursuivre.

Sixième leçon : aller jusqu’au bout. Le jeune homme hésite, puis se décide : il ira au terme de son voyage, il verra les pyramides. Les apprentis alchimistes qui cherchent seulement l’or ne trouvent rien car ils cherchent le trésor de leur Légende personnelle sans vivre cette même légende. Or c’est la voie qui compte, pas le but – le zen japonais l’enseigne depuis deux millénaires, tout comme les moines d’Occident. « Les sages ont compris que ce monde naturel n’est qu’une image et une copie du Paradis », dit l’Alchimiste au jeune homme p.172 (pagination J’ai lu édition 1996). Autrement dit, tout se trouve dans la nature, il suffit de le comprendre. Quand on est dans le désert, il faut se plonger dans le désert. L’âme du monde est dans le moindre grain de sable. Mais la raison observatrice et analytique ne suffit pas, il faut aussi écouter son cœur, faire la paix avec lui, ses craintes et ses emballements.

Septième leçon : le trésor n’est jamais loin, si on le cherche vraiment. Des guerriers dans le désert font prisonnier le jeune homme et l’Alchimiste. Celui-ci leur donne l’or du garçon, qui redevient à nouveau pauvre. Mais il reste en vie, ce qui est, convenons-en, la plus grande richesse. Il l’encourage à apprivoiser le vent. « Il n’y a qu’une chose qui puisse rendre un rêve impossible : c’est la peur d’échouer » p.191. Le simoun souffle tellement qu’ils peuvent illusionner les guerriers et partir. « Et le jeune homme se plongea dans l’âme du monde, et vit que l’âme du monde faisait partie de l’âme de Dieu, et vit que l’homme de Dieu était sa propre âme. Et qu’il pouvait, dès lors, réaliser des miracles » p.203. La sagesse, c’est aussi simple que ça.

Enfin, les pyramides d’Égypte s’étalent dans la plaine. Le garçon creuse, mais ne trouve rien. Des hommes surviennent, qui le menacent et le forcent à creuser pour ce trésor qu’il doit trouver, mais rien. Leur chef dit alors qu’il est idiot, que lui-même a fait un rêve semblable, un trésor au pied d’un sycomore poussant dans une église en ruines, en Andalousie. Foutaises ! Le jeune homme a l’illumination : il a trouvé son trésor. Il est là où il a toujours été, pas besoin de courir le monde. Sauf que courir lui a permis de devenir, et que cette initiation du voyage et de l’expérience a fait de lui un homme.

Comme on le comprend, rien de neuf en sagesse. Le succès – 150 millions d’exemplaires en 80 langues – est dû à la forme du conte, qui fait rêver ; aux chapitres très courts, qui permettent de zapper entre temps vers le smartphone ; au langage minimal, que même les peu lettrés arrivent à comprendre ; aux aphorismes bien tranchés, qui font des slogans cultes ; à sa philosophie de la vie rejetant les livres et la culture, qui demandent trop d’efforts, contre la simple observation et l’accord avec ce qui survient – qui convient à la flemme fondamentale d’aujourd’hui. Un livre de philosophie pour les nuls, adapté à l’individualisme croissant qui frise l’égoïsme narcissique – en bref, tous les tropismes de la jeunesse depuis trente ans.

Cela dit, sa lecture est agréable et les leçons qu’il donne toujours bonnes.

Paulo Coelho, L’Alchimiste (O Alquimista), 1988, J’ai lu 2021, 160 pages, €7,90, e-book Kindle €5,49

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René Masson, Les jeux dangereux – Les gamins du Roi-de-Sicile

Qui se souvient de René Masson ? Il a connu le succès, puisque que publié en collection de poche. Né en 1922, il fut récompensé en 1955 par le Prix Eugène-Dabit du roman populiste après avoir coscénariste Les Diaboliques de Clouzot (où Johnny Hallyday apparaît, à 14 ans). Ses romans évoquent le Paris populaire des immigrés d’Europe centrale après-guerre, la misère des taudis, les gamins livrés à eux-mêmes sous la coupe d’une fille de 14 ans qui monte les coups et organise la bande.

Ne voilà-t-il pas qu’elle a remarqué qu’une splendide Cadillac vient régulièrement à la lisière de son quartier parisien mal famé livrer un jeune garçon de la haute société, vêtu d’un complet veston avec cravate de soie et chaussures sur mesure ? Le garçon prend des leçons particulières avec un agrégé d’université réduit à compléter sa maigre pension (car « la retraite », confort d’aujourd’hui qui semble naturel, n’a pas existé avant les lois de 1945 en France, et ceux qui avaient travaillé avant n’avaient pas cotisé).

L’élève a 14 ans et se nomme Cric Stein, Cric étant le surnom pour Christian. Un prénom catholique, qui marque l’abandon de la religion juive par ses parents, dont quelques allusions permettent de penser qu’ils ont immigré depuis la Bessarabie avant ou après la guerre. Fleur a le même âge et ses seins n’ont guère encore poussé sous sa robe déchirée, mais elle mène sa bande d’une main de fer car elle est cohérente et sait ce qu’elle veut. Il y a les grands de 16 ou 17 ans, qui travaillent parfois aux Halles comme débardeurs, repérant ainsi les camions où chaparder, et les petits de 12 ou 13 ans qui font le guet, détournent l’attention et planquent la came. La bande se réunit dans la cave de l’immeuble de la rue du Roi-de-Sicile, dans le 4ème arrondissement, parallère à la rue des Rosiers. Fleur y croupit avec sa mère infirme, et la photo de son frère aîné Gyuri. Il s’est fait poisser pour le meurtre de deux cognes et qu’on va guillotiner.

Fleur a décidé d’enlever Cric et de lui faire écrire une lettre pour réclamer une rançon. Qui croira que ce sont des mômes qui ont enlevé un môme ? La police ne saura pas où chercher ; quant aux parents, ils s’empresseront de payer pour récupérer leur fils unique… Ce n’est pas vraiment ce qui va se passer. Fleur est trop naïve si elle croit que les parents aiment à ce point leurs enfants, et qu’il n’y a que des incapables de flics pour enquêter.

Au sortir d’une leçon, alors que la Cadillac avec chauffeur n’est pas encore arrivée au bas de l’immeuble du prof pour reprendre le garçon, Fleur aborde Cric pour lui vendre des allumettes, puisqu’elle voit qu’il sort un paquet de cigarettes qu’il a demandé au chauffeur en cachette de ses parents. Il n’en veut pas. Fleur lui montre alors un petit carnet rempli de photographies obscènes, ce qui attire derechef l’attention du prime adolescent. Lorsqu’il sort son portefeuille gravé à ses initiales pour la payer, un gamin le lui chipe avant de s’enfuir. Fleur l’encourage à le poursuive car il boite, et le rattraper sera aisé. Le gamin enfile les rues, est repris, le portefeuille rendu, mais un grand surgit qui dit qu’il est son frère et qu’il va le corriger, mais que Cric doit venir l’expliquer à sa mère pour lui faire la leçon. Le naïf se laisse faire.

Il lui en cuira bientôt. Amené, rue après rue, devant un immeuble crasseux de la rue du Roi-de-Sicile, il est poussé dans la cave et enfermé avec la bande. Là, chacun guigne un vêtement : qui la cravate, qui les grolles, qui le veston, qui le pantalon. Cric se rebelle mais est frappé au visage, il saigne. Il se retrouve bientôt pieds nus en caleçon – pauvre comme Job. Fleur, charitable, ordonne qu’on lui jette un pantalon troué et un vieux chandail. C’est ainsi misérablement vêtu, meurtri, sans pouvoir se laver, que Cric va vivre quelques jours.

Il avoue prendre quelque plaisir ambigu aux vêtements qui le grattent, à la saleté dans laquelle il se vautre, à l’argot parigot du ghetto, aux combines troubles des gamins. Un matin qu’il se trouve seul avec Fleur, il détourne son attention pour qu’elle découvre le vasistas afin de voir le jour, s’empare d’une bouteille et lui tape dessus. Elle est groggy, il s’évade. Mais il a le malheur de rencontrer, dès la porte de l’immeuble, le reste de la bande qui revient en retard d’une maraude. Il fuit dans les étages, se cache, est rattrapé…

Son père, plus prêt de ses intérêts et de sa réputation que de son fils, n’a pas appelé la police mais a mandaté un privé pour enquêter. Près de ses sous et, une fois encore de sa réputation, il a choisi la plus petite agence, inconnue, dans un mauvais quartier. Cric doit sa survie qu’à l’astuce de l’ancien flic de la PJ qui a monté seul son agence d’enquêtes en tous genres. La police a repéré des faux-monnayeurs et l’homme aux cheveux blancs devenu détective a repéré une très jeune fille qui en écoule. Il la suit, note son adresse. C’est pourquoi il revient dans l’immeuble, accompagné de deux flics. Ils veulent poisser la bande de voleurs à la tire, de complices de faux-monnayeurs et de commerce d’image pornographiques.

Cric est mal en point, récupéré tabassé dans la cave in extremis, soigné à la hâte, et ramené en famille. Il retrouve sa chambre, ses parents. Lesquels n’ont pas porté à son affaire toute l’attention qu’elle méritait: son père, financier, n’a pu se libérer « d’une réunion d’actionnaires » pour le voir sauvé, sa mère « s’est alitée » sous le choc et se contente de geindre.

Sous cette fable écrite quasiment pour le jeune âge, l’auteur contraste les classes sociales. Bien que de même milieu juif échappé des enfers de la Seconde guerre mondiale, la famille Stein et la bande de voleurs rue du Roi-de-Sicile n’ont rien en commun. L’argent fait la différence. D’où la vie entre soi : enfance unique solitaire pour Cric, enfance grouillante de frères et sœurs et de copains de bande pour Fleur et les autres. École privée ou école de la rue ; avenir tout tracé ou débrouille au jour le jour. Venir d’ailleurs exige de s’intégrer, mais comment y parvenir sans aide, dans la pauvreté ? Une fois intégré, l’immigré récuse les nouveaux immigrés par réflexe de classe. Il poursuit l’argent dans la finance, la considération dans un quartier chic, la discrétion en ne faisant surtout pas appel à la police.

Une curiosité de roman, qui nécessite parfois le Dictionnaire de l’argot pour entraver la jactance des années cinquante qui a beaucoup vieilli.

D‘après le roman Les Gamins du Roi-de-Sicile, Pierre Chenal a tiré un film intitulé Les Jeux dangereux en 1958.

René Masson, Les jeux dangereux – Les gamins du Roi-de-Sicile, 1950, J’ai lu 1971, 250 pages, €7,00

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Rien ne sert de courir, dit Alain

Comme le philosophe, j’ai toujours été agacé par ces gens qui vont voir « toutes » les expositions, voyagent dans « tous » les pays à la mode, lisent (qu’ils disent…) « tous » les livres dont on parle – mais seulement eux. Juste pour en parler, pas pour leur culture personnelle. « Les voyageurs », les appelle Alain en août 1906. Déjà les bourgeois des villes, qu’on n’appelait pas encore les bobos, avaient coutume de « voir les choses en courant ».

Mais pour quoi faire ? « Ainsi celui qui parcourt le monde à toute vitesse n’est guère plus riche de souvenirs à la fin qu’au commencement. » Ils voient, mais ne regardent pas. Or le regard exige le détail, la lenteur, la minutie. De prendre son temps, d’y réfléchir, de penser, d’y revenir. « Tout » voir est une boulimie, une pathologie de l’appétit ; de quoi rendre obèse, en mauvaise santé mentale. Trop d’images tue l’image, trop d’idées embrouille l’esprit. La cohérence exige la petite dose, de prendre son temps, au risque du renoncement à l’esprit (qui réfléchit) pour seulement l’émotion (qui jouit).

Ce pourquoi notre époque de trop-plein est celle du zapping, une idée chasse l’autre, comme l’événement. Qu’il dure et il lasse – comme la guerre de Poutine à l’Ukraine, pourtant pays proche de nous, par la géographie, la culture, la race et la mentalité. Laissons faire, détournons le regard pour zapper sur une autre « nouvelle » – encore plus nouvelle – et nous serons aveugles à ce qui nous menace : la domination russe sur nos mentalités, nos énergies, nos économies, nos cultures. Même chose à Gaza : l’extrémisme religieux juif qui pousse à la guerre à outrance déconsidère Israël, le judaïsme, mais aussi « nous » qui aidons ou laissons faire sans rien dire, par peur de déplaire au lobby juif, redoutable dans les élites américaines ou françaises. C’est la même chose sur le climat, les pesticides, les lobbies industriels, et ainsi de suite. Toujours minimiser, éviter, dénier – pour ne pas déplaire aux puissants.

« Si je vais de torrent en torrent, je trouve toujours le même torrent », analyse Alain. Mais si je vais de rocher en rocher, le même torrent devient autre à chaque pas. » Cela s’appelle observer au lieu de voir ; et analyser au lieu de mémoriser sans distance. « Il ne s’agit que de choisir un spectacle varié et riche, afin de ne pas s’endormir dans la coutume. » Remettons donc en cause l’hypnose médiatique sur Poutine et sur Netanyahou, et sur le reste ; analysons et pensons par nous-mêmes – au risque d’un retour de bâton inattendu si nous ne pensons pas.

L’habitude, la routine, le flot des événements – voilà qui nous endort, nous anesthésie. Notre choix, l’approfondissement, la sélection de ce qui compte – voilà qui nous éveille.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Octave Mirbeau, Le jardin des supplices

Curieux livre fait de bric et de broc, de textes raboutés, pour une vision impressionniste de ces tropismes humains que sont l’amour, le sexe et la mort. Ce roman, « décadent » à la suite de Baudelaire, écrit la dernière année du siècle comme pour l’expier. Il est dédié sous forme d’ironie « Aux prêtres, aux soldats, aux juges, aux hommes, qui éduquent, dirigent, gouvernent les hommes ». Autrement dit à tous ceux qui disciplinent et châtient pour brider la nature humaine.

Trois parties dans ce livre qui a fait exploser les désirs en les poussant au paroxysme en son temps.

Le « Frontispice » met en scène des intellos parisiens qui discutent avec détachement du meurtre comme un des beaux arts. Tuer est le propre de l’homme, ce prédateur sur la terre, justifié par son Dieu, et le meurtre est le fondement de toutes les sociétés humaines via ses prêtres, ses soldats, ses juges, ses pères omnipotents.

La seconde partie, « En mission », est une caricature des politiciens de la Troisième République parlementaire, avec son affairisme, sa corruption, ses copinages, sa gabegie des deniers publics pour des « missions » confiées aux protégés sans aucune justification scientifique. Le narrateur s’y vautre, ayant été élevé dans cette façon de faire.

La troisième partie est à proprement parler « Le jardin des supplices ». L’anglaise rousse aux yeux verts, femme fatale et incarnation de la féminité goulue, initie le narrateur à la vraie vie. Elle n’est que l’envers de la mort, son piment sexuel. Clara, après l’avoir épuisé et baisé sous toutes les coutures, l’a vu s’éloigner deux ans. Mais l’attrait de la chair est trop fort, il revient. C’est alors qu’elle lui fait visiter le bagne de Canton pour s’enivrer des supplices chinois infligés à des condamnés : le rat dans son pot qui dévore le fondement pour sortir, la cloche qui fait convulser et tue en 42 heures, la caresse incessante du pénis qui fait éclater en 5 heures – sans parler des pals, lits de fer, griffes d’acier, effets de scalpels, estrapades, et autres raffinement de torture inventés par la civilisation chinoise millénaire.

Dans leur salon parisien, les intellectuels en pleine affaire Dreyfus discutent tranquillement de la « loi du meurtre » qui régit les relations entre les hommes. « C’est un instinct vital qui est en nous… qui est dans tous les êtres organisés et les domine, comme l’instinct génésique.… » ; « le meurtre est une fonction normale – et non point exceptionnelle – de la nature et de tout être vivant ». La société y participe: « Le besoin inné du meurtre, on le refrène, on en atténue la violence physique, en lui donnant des exutoires légaux : l’industrie, le commerce colonial, la guerre, la chasse, l’antisémitisme… parce qu’il est dangereux de s’y livrer sans modération, en dehors des lois ».

D’ailleurs, les qualités récompensées par la société bourgeoise sont impitoyables.

Le commerçant a pour philosophie de « mettre les gens dedans ». Après tout, les affaires sont les affaires (titre d’une pièce qu’il a écrite).

Le collège encourage les combines pour gagner de l’argent et entuber ses camarades dans tous les sens du mot. Les prêtres du collège des jésuites Saint-François-Xavier de Vannes, dans lequel le jeune Octave a été placé jusqu’à ses 15 ans, l’ont chassé pour avoir dénoncé son viol par son maître d’études. Au prétexte qu’il entretenait une « amitié particulière » avec un camarade – procédé jésuite d’accuser l’autre de ses propres turpitudes, que Goebbels, puis Staline et Poutine reprendront avec délice (décrit dans son roman autobiographique Sébastien Roch).

Le politicien n’est véritable homme d’État digne d’être ministre que s’il a la manie profitable et conquérante de l’organisation. « Est-ce que l’homme de génie n’est pas un monstre, comme le tigre, l’araignée, comme tous les individus qui vivent au-dessus des mensonges sociaux, dans la resplendissante et divine immoralité des choses ?… »

Octave Mirbeau, journaliste, a bien connu les turpitudes de ses contemporains, et ne porte pas une vision romantique de la nature humaine. Mort en 1917, il s’inscrit dans le courant subversif qui a plaisir à décrire la réalité pour choquer le bourgeois et le bondieusard, tout en décrivant avec lyrisme les fleurs et les oiseaux, le sein doux de la Femme et son babil d’enfant. Mais le plaisir dans l’amour ne permet d’échapper qu’un instant à la réalité sans pitié. Baudelaire s’y est brûlé les ailes avec sa créole Jeanne Duval. Le désir ne s’apaise jamais ; il ne cesse de renaître, poussé par la libido, ce qui conduit l’individu à rechercher toujours plus de plaisir, dans une érotomanie des deux sexes qui pousse à tous les excès et ne s’achève qu’avec la mort. « Et c’est l’homme-individu, et c’est l’homme foule, et c’est la bête, la plante, l’élément, toute la nature enfin qui, poussée par les forces cosmiques de l’amour, se rue au meurtre, croyant ainsi trouver hors la vie, un assouvissement aux furieux désir de vie qui la dévorent et qui jaillissent, d’elle, en des jets de sale écume ! »

La fascination pour les chairs suppliciées, dans ce pays exotique et mystérieux qu’est alors la Chine, n’est offert que pour ancrer l’idée que la mort est une composante perverse de l’érotisme. L’imaginaire s’attache à la fleur, et Mirbeau en décrit complaisamment les diverses variétés tropicales, car elle est à la fois sexe par sa forme, et mort par son flétrissement après émission du pollen ou fécondation. « Ah ! les fleurs ne font pas de sentiments, milady… Elles font l’amour… Que l’amour… Et elle le font tout le temps et par tous les bouts… Elles ne pensent qu’à ça… Et comme elles ont raison !… Perverses ?… Parce qu’elles obéissent à la loi unique de la Vie, parce qu’elle satisfont à l’unique besoin de la Vie, qui est l’amour ?… » La femme, de même, a une apparence fragile et parfumée, tout en étant possédée par une sexualité animale. Même les bourgeoises mûres des salons qui jouent à la politique et se piquent de littérature. Au fond d’elles-mêmes, elles ne pensent qu’à ça…

Après être passé par les épreuves, et sorti de l’enfer en ramenant une Clara égarée qui fait une crise d’épilepsie, le narrateur comprend que son pays, la France, et sa culture, l’européenne, n’ont de civilisation que de surface. Sous les conventions artificielles, les humanistes restent barbares – et la Première guerre mondiale le montrera à peine quinze ans plus tard. Les valeurs sont de l’humour noir… « Ah oui ! le jardin des supplices !… Les passions, les appétits, les intérêts, les haines, le mensonge ; et les lois, et les institutions sociales, et la justice, l’amour, la gloire, l’héroïsme, les religions, en sont les fleurs monstrueuses et les hideux instruments de l’éternel souffrance humaine… »

Ne pas s’arrêter à la surface du sadisme des supplices complaisamment décrits ; ce roman anarchiste et libertaire s’élève à la morale universelle en dénonçant la prédation sous les oripeaux de la religion, du patriotisme ou de l’État. Les curés violent les corps et les âmes, l’armée encourage à la brutalité et à la tuerie, l’État envahit, conquiert, soumet les citoyens et les colonies, la Femme asservit et exige toujours plus. Dans cette lutte constante de tous contre tous, il ne faut pas être dupe : manger ou être mangé, voilà la question.

Octave Mirbeau, Le jardin des supplices, 1899, Folio classique 1988, 338 pages, €10,50

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D.H. Lawrence, La coccinelle

Une « novelle », ou court roman, intitulé en anglais The Ladybird, inspiré de la Première guerre mondiale. Lawrence était pacifiste, et réformé, il n’a pas fait la guerre mais en a vu toutes les conséquences horrifiques sur le physique des jeunes hommes, sur leur moral dévasté, sur les femmes qu’ils avaient épousées ou aimées. Toute la société, les normes, les mœurs, les classes, les rapports économiques – tout a été bouleversé par cette boucherie industrielle fomentée par des badernes imbéciles, sur des valeurs d’un autre âge. Quand je pense qu’on a « commémoré » il y a peu cet abrutissement d’État, ce suicide européen… « Les années 1916 et 1917 furent celles où l’esprit d’antan mourut à jamais en Angleterre », écrit lugubrement l’auteur p.546 Pléiade.

Le propos de cette longue nouvelle est l’effet miroir. Lady Daphné a épousé un fils d’ancien ministre fort honorable, mais pauvre, et qui s’est retrouvé blessé et prisonnier des Turcs pro-allemands à Chypre. En 1918, il va être libéré et rentrer en Angleterre, défiguré, mais surtout châtré moralement. Sa mère, Lady Beveridge a vu ses frères et ses fils mourir à la guerre, mais son empathie native la pousse à aller visiter les blessés prisonniers à l’hôpital. Elle y rencontre une ancienne connaissance, le comte Johann Dionys Psanek, originaire de Bohême. Il a reçu deux balles dans la poitrine, mais se remet peu à peu.

Lorsqu’elle en parle à sa fille, celle-ci se souvient qu’il lui avait offert, à ses 17 ans, un dé à coudre doré orné d’un serpent et d’une coccinelle en pierre vert pomme, peut-être de la jade. La coccinelle est dans le blason des Psanek, venue droit du scarabée égyptien, animal qui a donné l’idée du soleil qui parcourt les mondes en roulant sa bouse entre ses pinces. Le comte est adepte initié d’une société occulte qui croit que « le véritable feu est invisible. (…) Le jaune du soleil, la lumière même, ce n’est que le regard latéral du véritable feu originel. (…) Même le soleil est noir » p.571. Tout ce que nous vivons n’est que l’envers du vrai. Même l’amour est « le sépulcre blanchi de l’amour vrai ».

Lady Daphné, en oie bête, est ensorcelée par ce magicien gnome, noir de poil et de petite taille, un rejeton d’une population préhistorique au centre de l’Europe, dit l’auteur, plutôt poussé vers les grands nordiques blonds. Dès lors, malgré son mari revenu, elle va se tourner vers le comte, lequel va bientôt repartir libéré vers la Bohême. Il prône des valeurs antérieures au christianisme, lorgnant vers l’Égypte et ses mystères, et la domination des plus forts – qui soumettront naturellement à leur aura la masse des faibles (dont les femmes). Elle est enchantée par une chanson triste qu’il murmure le soir en sa langue. Elle va lui vouer une pulsion amoureuse qu’il accepte, mais comme amour de la nuit, le jour étant réservé à son mari. L’amour habituel n’est que superficiel, social, conventionnel, alors que celui qu’elle a découvert lui apparaît comme le véritable, le viscéral, le seul vrai.

Cette fable entre le mari Basil (basileus le roi), la femme (Isis l’égyptienne), l’amant Dionys (Dionysos platonique) est revisitée en contraste. Apollon, le souverain nordique est solaire ; Dionysos, le trublion sensuel venu d’Asie est nocturne. Il inverse toutes les valeurs. Lawrence a mal digéré Nietzsche et cherche plutôt confusément à faire avec sa pensée des romans selon ses dadas : que le corps est esprit, que l’esprit va au-delà de l’amour pour chercher le fusionnel, en bref toutes ces sortes de choses obscures. Ce n’est pas vraiment réussi, même si cela plaît aux exégètes de l’auteur. Pour ma part, je trouve le thème et la psychologie tellement datés…

David Herbert Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley et autres romans, Gallimard Pléiade 2024, 1281 pages, €69,00

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Être soi, c’est être naturel, enseigne Montaigne

L’avant dernier Essai de Montaigne, au Livre III, chapitre XII, s’intitule « De la physionomie ». Il correspond à ‘la face’ asiatique, l’apparence que donne le visage à son moi intérieur. « Si mon visage ne répondait pour moi, si on ne lisait en mes yeux et en ma voix la simplicité de mon intention, je n’eusse pas duré sans querelle et sans offense si longtemps, avec cette liberté indiscrète de dire à tort et à droit ce qui me vient en fantaisie, et juger témérairement des choses. Cette façon peut paraître avec raison incivile et mal accommodée à notre usage, mais outrageuse et malicieuse, je n’ai vu personne qui l’en est jugée, ni qui se soit piqué de ma liberté, s’il la reçue de ma bouche ».

Socrate, en effet, est l’exemple de simplicité populaire que nos sociétés de cour ne comprennent plus ; ils le révèrent, par convention culturelle, mais sans pénétrer sa justesse. Or, dit Montaigne, Socrate parle simplement, il fait intervenir des paysans, des menuisiers, des maçons. Bien loin des afféteries et autres jargons pseudo-philosophiques qui rendent en apparence profondes les banalités – à condition qu’elles soient obscures. Quand personne n’y comprend rien, celui qui fait semblant se valorise ; il est un initié aux mystères, il se croit d’une élite peu commune. « Notre monde n’est formé qu’à l’ostentation : les hommes ne s’enflent que de vent, et se manient à bonds, comme les ballons. » Peut-être est-ce pour cela que le foot est devenu un sport si populaire… Chacun, marquant le ballon, s’élève au ballonnement au lieu de rester simplement lui-même. Au contraire de Socrate, qui représente notre âme « ni élevée, ni riche ; il ne la représente que saine, mais certes d’une bien allègre et nette santé. » Le simple et le naturel est sagesse, alors que toute enflure et outrance ne sont que vent. Socrate, selon Montaigne, « ramena du ciel, où elle perdait son temps, la sagesse humaine, pour la rendre à l’homme, où est sa plus juste et plus laborieuse besogne, et plus utile. »

Revenez au naturel, enseigne Montaigne – après Socrate. « La plupart des instructions de la science à nous encourager ont plus de montre que de force, et plus d’ornement que de fruits. Nous avons abandonné nature et lui voulons apprendre sa leçon, elle qui nous donnait si heureusement et si sûrement. » La science pour Montaigne, c’est le savoir, pas l’expérience scientifique que son temps ne connaissait pas. Je suis toujours fâché de voir aujourd’hui tant de gens qui ne savent plus vivre, qui se bardent de manuels pratiques et de tutoriels vidéos sur la manière de cultiver son jardin, d’écrire un texte lisible, de faire à manger, de bien baiser, d’élever les enfants. Alors qu’il suffit simplement d’être soi, et de juger en raison à chaque circonstance. C’est ce que dit Montaigne, en ses vieux ans, après des décennies d’expériences mouvementées en ces divers sujets. « Cette raison qui se manie à notre poste, trouvant toujours quelque diversité et nouvelleté, ne laisse chez nous aucune trace apparente de la nature. Et en ont fait les hommes comme les parfumiers de l’huile : ils l’ont sophistiquée de tant d’argumentations et de discours appelés du dehors, qu’elle en est devenue variable et particulière à chacun, et a perdu son propre visage, constant et universel, et nous faut en chercher témoignage des bêtes, donc sujet à faveur, corruption, ni à diversité d’opinions. » A force de nuancer, de compliquer, de déconstruire, les ‘raisons’ ont disparu sous le jargon et le « ou pas », toute affirmation étant balancée par son contraire, voire niée au nom d’un dogme supérieur, jamais discuté, ou avec de mauvaises raisons…

A quoi cela sert-il, ce ‘principe de précaution’ si cher au fout-rien Chirac, ce ‘il faut tout prévoir’ du service météo qui dérape par excès de scrupules, ce ‘on ne sait jamais’ qui fait que l’on craint avant de vivre et que l’on ne fait jamais rien de peur que ce soit pire ? Le gouvernement Bayrou échappera-t-il à cette plaie d’époque ? Montaigne donne sa leçon : « Que te sert-il d’aller recueillant et prévenant ta male fortune, et de perdre le présent par la crainte du futur, et être à cette heure misérable parce que tu le dois être avec le temps ? » Vivez le jour présent, les maux se présenteront à leur heure.

Y compris la mort, dit Montaigne. Or c’est idiot, notre mort viendra parce que nous sommes nés et que rien ni personne ne dure toujours. C’est ainsi. L’important est de bien vivre, pas de préparer sa mort. « Si nous n’avons su vivre, c’est injustice de nous apprendre à mourir et de difformer la fin de son tout. Si nous avons su vivre constamment et tranquillement, nous saurons mourir de même. (…) Mais il m’est avis que c’est bien le bout, non pourtant le but de la vie ; c’est sa fin, son extrémité, non pourtant son objet. Elle doit être elle-même à soi sa visée ; son dessein, sa droite étude est de se régler, se conduire, se souffrir. » Le but de la vie n’est pas de faire une belle fin (édifiante, exemplaire, reconnue), mais d’avoir bien vécu tout ce temps. La mort est la fin de la vie, pas son objectif – malgré les religions qui font croire à un au-delà bien incertain. Socrate est-il mort autrement, qu’à son heure et après avoir vécu selon son énergie, son cœur et ses idées ? D’avoir aimé Alcibiade, mais plus son âme que son beau corps, d’avoir enseigné aux jeunes gens dont il était plaisir à voir le jugement s’ouvrir sous les muscles frémissants, d’avoir défendu sa cité, supporté une mégère, réfléchi sur l’existence. Le plaidoyer qu’il fait à ses disciples sur sa fin est « sec et sain », reconnaît Montaigne.

Croyant, bien que sceptique aux églises qui se battaient en son temps pour des billevesées, Montaigne accorde plus de foi à la raison humaine qu’aux dogmes. Socrate une fois encore donne le parfait exemple d’un homme accompli, tel qu’il devrait être : « Et cette raison, qui redresse Socrate de son vicieux pli, le rend obéissant aux hommes et aux dieux qui commandent dans sa ville, courageux à la mort, non parce que son âme est immortelle, mais parce qu’il est mortel. Ruineuse instruction à toute police, et bien plus dommageable qu’ingénieuse et subtile, qui persuade au peuple la religieuse croyance suffire, seule et sans les mœurs, à contenter la divine justice. L’usage nous fait voir une distinction énorme entre la dévotion et la conscience. » Se contenter d’obéir à des codes n’est ni intelligence, ni justice, ni sagesse ; agir en conscience, si. Montaigne donne deux exemples de ce qui lui arriva, et comment il fut sauvé grâce à son visage ouvert, ainsi que « liberté et fermeté de mes paroles ». Être soi, c’est être naturel.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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William Diehl, Régner en enfer

Un très bon thriller de l’avant-Internet, donc bien écrit, bien construit, bien documenté. Cette fois-ci, pas un psychopathe individualiste (encore que) mais une plongée dans l’inconscient sociologique de l’Amérique : les tarés de la Bible, les prophètes d’Armageddon, les chrétiens intégristes. Ceux qui ont soutenu et voté Trump récemment, au bord de la guerre civile si leur dieu à mèche peroxydée ne l’avait pas emporté. Or, voici trente ans, on en parlait déjà, de ces fanatiques. Ils existaient à bas bruit, mais se préparaient en secret. Le FBI les avaient à l’œil, mais ils n’étaient pas populaires ; leurs outrances ne passaient pas. Et puis, après les attentats islamiques de Ben Laden, les immigrés musulmans devenus fous au volant de leur SUV, le virus chinois, la numérisation de tout et l’IA en espionnage généralisé, la montée des périls dans le monde, les tarés ont fait des émules ; ils sont devenus légion. Comme le Diable (« Mon nom est légion, car nous sommes beaucoup » Évangile de Marc). D’où l’intérêt de lire ou relire ce thriller haletant, bien au fait des groupes apocalyptiques et de leur psychologie.

L’efficacité du Sanctuaire allie le professionnalisme d’un général, ancien des opérations spéciales inavouables, et l’exaltation charismatique d’un prêcheur faux-aveugle, amateur de très jeunes filles (13-14 ans). Le second galvanise les foules et fait des adeptes prêts à se sacrifier pour la Cause de Dieu ; le premier organise les milices des églises et sélectionne les meilleurs éléments qu’il entraîne aux armes dans les conditions les plus rudes dès l’âge de 14 ans.

Le président des États-Unis est un ex-général issu de la haute société, que le général des opérations spéciales, parti de l’armée fédérale comme simple colonel avant de gagner ses étoiles dans la garde nationale du Montana, hait de toutes ses fibres. Haine sociale, haine personnelle, jalousie féroce. Il décide alors de déclencher l’Armageddon. Une nuit, un convoi transportant des explosifs militaires et des armes, est bloqué sur un col enneigé du Montana, l’escorte tuée (pas moins de douze citoyens américains), et le semi-remorque avec ses quatre tonnes d’explosif C4 dérobé. Le tout n’a duré que six minutes. Deux explosions ont enseveli des indices, seuls les corps des soldats tués ont été alignés dans des sacs militaires, comme un hommage dérisoire de combattants à combattants.

Le crime est signé ; le président y voit une déclaration de guerre, son attorney général (procureur général des États-Unis) un acte terroriste. C’est une femme, et on l’appelle général – non pour son grade, mais en raccourci de son titre. Elle est chargée de veiller au respect des lois et de la Constitution, et de conseiller le président. L’équipe de crise décide alors de constituer un « dossier RICO » – Racketeer Influenced and Corrupt Organizations (RICO) Act ou, en français, loi sur les organisations motivées par le racket et la corruption. Cette loi fédérale de 1970 prévoit des sanctions pénales étendues et une cause d’action civile pour les délits commis dans le cadre des activités d’une organisation criminelle. Dirigée initialement contre la Mafia, elle s’étend aux délits d’initiés en bourse, à la corruption organisée comme celle de la FIFA, et aux actes terroristes. Un procureur spécial est nommé, chargé d’enquêter et de monter le dossier juridique justifiant les poursuites fédérales.

L’attorney général Margaret Castaigne, portoricaine qui a gravi les échelons du droit jusqu’au sommet, propose le jeune procureur Martin Vail comme attorney général adjoint, chargé de monter un dossier RICO contre le Sanctuaire. Son équipe se met vite au travail, aidée par toute la machinerie policière et du renseignement intérieur, FBI, NSA, ATF (service fédéral chargé de la loi sur les armes, les explosifs, le tabac et l’alcool, créé en 1972). Au vu des indices concordants, un juge fédéral autorise la mise sur écoute, la surveillance publique et l’accès aux comptes bancaires de l’organisation et de ses filiales.

Martin Vail va interroger deux anciens militaires, ex-partisans du Sanctuaire et compagnons de son général, pour connaître un peu mieux les rouages. Mais le plus jeune, 27 ans, témoin protégé fédéral, est descendu dans sa ferme peu après sa visite. Un tueur mandaté avait suivi l’avion officiel, puis la voiture de location du procureur, et en avait déduit sur la carte l’endroit où devait se cacher le témoin. Il l’a descendu de deux balles tirées à 1200 m par un fusil à lunette, avant de filer par un itinéraire de repli jusqu’à son avion privé. Il était loin de la scène de crime au bout d’une heure, et n’avait laissé qu’un seul indice – volontaire – une suite de chiffres : 2-3-13. Une allusion nette à la Bible, lue littéralement.

L’enquête est bien menée et avance assez vite ; l’action est palpitante et bien décrite, les personnages puissants. La fin est du grand guignol, mais nous sommes aux États-Unis, et le spectacle est obligatoire. Sans explosions ni massacres, rien ne passe la rampe. Toujours est-il que le Diable est vaincu, lui qui se prenait pour Dieu, fanatisé plus par sa haine que par sa compréhension du texte religieux. Une citation de Pascal vient à propos : « Les hommes ne s’adonnent jamais au mal avec tant de joie et de démesure que lorsqu’ils y sont poussés par leurs convictions religieuses » (incipit du Livre III, p.235). Ce qui s’applique à l’islam djihadiste s’applique aussi au judaïsme extrémiste à Gaza et au christianisme dévoyé américain. Les fous de Dieu sont partout…

William Diehl, Régner en enfer (Reign in Hell), 1997, Livre de poche 2001, 511 pages, occasion 1,90

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Mieux vaut suivre la nature que sa volonté, dit Alain

Le philosophe Émile Chartier, qui a choisi comme nom de plume le prénom que je porte, m’a toujours été familier. Bien que mort en 1951, avant ma naissance, sa sagesse balancée pleine de bon sens m’est proche, écrite quotidiennement et de façon accessible durant trente ans, en près de cinq mille Propos. C’est l’un des premiers livres de la collection de la Pléiade que j’ai acheté, lorsque j’étais encore lycéen.

C’est que sa philosophie part du concret, du quotidien ; elle est simple et vise à une vie bonne. Foin des grandes théories, qui ne passent en général pas les siècles, ni des concepts, soumis à ratiocinations. Ce qui compte est d’observer ici et maintenant et d’analyser avec sa raison personnelle, commune à tous les humains Sapiens. « Je le mets au rang de Montaigne et de Montesquieu », écrit André Maurois dans sa préface.

Dans le recueil des quelques six cents propos choisis en deux volumes, le premier est « Le Lion ». Cet animal est un roi qui décide où bâtir une ville. Et ainsi fut fait, en grandes pompes, avec discours au public et prières aux dieux. Mais que serait la ville sans commerces ? Et lesdits commerçants, lorsqu’ils s’installèrent, choisirent les points où il y avait de l’eau. Point de pompe grandiloquente de mots et de théâtre, mais la pompe utlitaire qui fait monter l’eau de la nappe phréatique. « Bâtisses et jardins suivirent l’eau »… on pourrait presque dire ‘naturellement’.

Car il ne suffit pas de dire ‘je veux’ pour que cela soit – seul le Dieu biblique est censé le pouvoir. Les rois se plient à la nature et aux hommes. Aussi le roi Lion 1er, qui était sage, a repris sa lance pour la planter là où étaient les maisons, et pas là où il avait voulu son palais de gouvernement. « Et ce simple acte était bien mieux cette fois qu’une prière aux dieux : c’était un hommage à la Nature. »

Écrit en juillet 1906, ce Propos reflète à la fois une sagesse immémoriale – l’utilitarisme – et un souci d’harmonie de l’homme avec son environnement – la nature. « Car les villes ne poussent point selon la volonté des conquérants. Elles suivent l’eau, comme fait la mousse des arbres. » Ainsi Paris ou Londres sont-elles devenues des cités prospères, grâce à l’eau du fleuve ; ainsi les cités mayas et la capitale moghol Fatehpur-Sikri en Inde du nord ont-elles été désertées, faute d’eau.

La sagesse, montre Alain, n’est pas de contraindre la nature par la volonté : c’est voué à l’échec. Mais de s’y adapter en profitant de ce qu’elle offre, sans le gaspiller. Avis aux communistes et aux technocrates, qui pensent le contraire, que la volonté politique peut tout et que le reste n’est rien que complot « capitaliste » ou « ignorance ».

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Han Suyin, Ton ombre est la mienne

Étrange roman que celui-ci, publié en 1962 par une sino-belge qui deviendra médecin et égérie de Mao à cause du racisme blanc contre les métis eurasiens, avant de connaître le grand succès mondial avec son autobiographie, Multiple splendeur (dont Hollywood fera évidemment un film en 1955, La colline de l’adieu). Kuanghu Matilda Rosalie Elizabeth Chou, est née en 1917, s’est mariée trois fois, a adopté deux filles et est décédée à 95 ans en 2012 – une vie bien remplie.

Elle s’est intéressée à tout, aimant le chaos fertile où la réflexion peut naître, loin des conformismes. Mais elle s’est laissée happer par la propagande maoïste, méprisant le Tibet et les opposants concentrés dans les camps du Laogai. Sa célébrité l’a persuadée qu’elle avait toujours raison – ce qui est assez courant chez les gens de gauche qui n’ont pas la tradition pour les soutenir.

Ce roman est un écart dans son œuvre ; il est fondé sur l’histoire vraie de la petite hollandaise Maria Huberdina Hertogh, laissée seule en Indonésie après que ses parents eurent été emprisonnés après l’invasion japonaise, et recueillie par une femme du pays qui l’a élevée comme sa fille et l’a mariée à 13 ans avec un jeune musulman. Un jugement de Singapour l’a rendue à sa famille européenne, mais elle a voulu rester avec sa famille d’adoption – qui a fini, vu son jeune âge et la loi anglaise de Singapour, à la récupérer pour l’emmener en Hollande. Han Suyin, métisse qui en a souffert, prend cœur à romancer cette histoire en la transplantant au Cambodge, critiquant les certitudes des Blancs et et se plaisant à opposer la culture bouddhiste à la culture occidentale.

Au Cambodge, pays paisible, les Japonais ont fait irruption durant la Seconde guerre mondiale pour en chasser les Français favorables à Vichy et prendre possession des plantations d’hévéas. Comme toujours, le massacre des Blancs, le viol des femmes et des jeunes garçons, est un sport guerrier. « C’est arrivé à tant de gens  ! Cela arrive tous les jours. Ce que ces soldats vous ont fait, à vous et votre mère avant qu’elle ne meure, n’était que la représentation parodique de l’exercice de la puissance. C’est le lieu commun de toutes les guerres, repris par tous les soldats depuis des millénaires » p.29. L’astrologue du village khmer parle ainsi à Philippe, rescapé du massacre à 12 ans car laissé pour mort, frère de la petite Sylvie qui a été enlevée par un Japonais. Lequel a vu sa moto tomber en panne et a été tué par les ouvriers cambodgiens de la plantation, tandis que la fillette était adoptée par une villageoise qui passait par là avec son fils Rahit, de deux ans plus âgé. La petite blonde est devenue sa fille, malgré l’écart de race et de culture ; Rahit est devenu un beau jeune homme au corps harmonieux élevé dans la nature.

Dès lors, Philippe et Rahit sont décrits comme deux caractères qui s’opposent. Tous deux aiment Sylvie, devenue Devi, l’un comme un frère quasi incestueux, l’autre comme un fiancé promis dès son adoption. La « nature » penche pour Rahit, bien qu’il soit cambodgien, la « loi » penche pour Philippe, car il a des « droits » de famille sur sa sœur. Philippe s’est marié à Anne, malgré son viol, décrit complaisamment par l’astrologue qui a tout vu mais lui impose la vérité des faits : « Sur la véranda, maintenu par deux soldats dans une position favorable, vous étiez chevauché par l’officier comme un animal » p.31. Crudité du réel, que nie Philippe, tout comme son désir illégal pour sa sœur. Il a choisi Anne pour sa ressemblance avec elle mais ne l’a jamais aimée, ce pourquoi elle cherche des amants, dont le docteur Jacques, lui aussi tombé amoureux (mais dans les « normes ») de Sylvie, qui a désormais 15 ans. Sauf qu’il l’a tuée lui-même, la prenant lors d’une chasse de Blancs pour un faon.

La critique du monde blanc prend alors toute son ampleur : les Occidentaux se grisent de mots ; tout ce qui n’est pas nommé n’existe pas et seul existe la vérité qui est dite. C’est le règne de « la belle histoire », le film que chacun se fait pour se justifier et se conforter moralement. Philippe affirme qu’il a résisté aux Japonais pour défendre sa petite sœur, que c’est Anne qui n’a pas aimé leur couple, que Jacques ne pouvait par devoir désirer Sylvie, que sa sœur se souvenait de son frère et des bons moments passés avant son enlèvement. Mais la vie réelle n’est pas ainsi faite qu’elle obéisse aux fantasmes des uns et des autres. La reconnaissance de soi implique l’exorcisme du double, le personnage enflé que l’on s’est créé, le paraître dont on s’est maquillé. Sylvie ne peut – ne veut – se souvenir du traumatisme d’avoir assisté au massacre de sa mère, d’avoir été enlevée par un soldat sur une moto pétaradante, d’avoir été abandonnée en pleine forêt ; elle ne veut se souvenir que des bons moments après, passés avec sa nouvelle mère Maté et son grand frère Rahit, à qui elle se donne, juste adolescente. Il l’aime, elle l’aime. C’est ainsi.

Philippe vient la récupérer au village, le droit avec lui ; Rahit va la rechercher à la ville, son amour avec lui. Elle suit l’un comme l’autre, sans comprendre l’amour des uns et des autres. Elle « aime être aimée », au fond (p.101). L’auteur les détaille et les contraste, ces façons d’aimer : l’amour d’occident est possessif, celui d’orient harmonique ; les deux garçons sont proches de l’inceste, mais Philippe plus que Rahit puisqu’il a fait de sa petite sœur, avec qui il jouait enfant, une image de pureté et d’angélisme hors du monde, tandis que Rahit vivait au jour le jour avec une sensualité partagée sous le même amour d’une mère commune ; Jacques représente l’amour normalisé européen bourgeois, rassurant mais tiède ; tandis que l’amour d’une mère, même adoptive, est inconditionnel. Que se passe-t-il dans l’amour, lorsqu’une guerre vient tout bouleverser ?

L’écart des façons de penser entre Orient et Occident est le principal du livre, au-delà du fait divers et de la réflexion sur l’amour – qui ne se confond pas avec le sexe, la scène du viol le montre. Tout change, et seul le silence peut pénétrer les âmes de chacun, dit l’astrologue. Impossible de s’abandonner ainsi, dit l’Européenne. « N’y a t-il rien de réel, alors ? Demanda Anne. N’y a-t-il rien de plus solide que les mots ? N’y a-t-il rien de sûr  ? Notre esprit se meut-il sur des sables mouvants ? Je refuse de vivre dans ces conditions. Je veux avoir quelque chose à quoi me raccrocher » p.95. Nous ne sommes que dans la Presque Vérité, enseigne le bouddhisme, aucun individu n’est seul et libre mais fait partie du Tout, avec les autres, et en interaction avec eux. Les Possibilités sont orientées dans le Devenir, et aucune volonté ne peut vraiment choisir. Les choses se font naturellement.

Han Suyin, Ton ombre est la mienne (Cast But One Shadow), 1962, Stock 1963, 185 pages, occasion €9,43

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P.D. James, Mort d’un expert

Morte il y a dix ans à Oxford, P.D. James est l’une des maîtresses du roman policier anglais. Elle utilise son sens de l’observation et ses souvenirs biographiques pour croquer des personnages plus vrais que nature. Ainsi la jeune Brenda Pridmore, 18 ans, à l’accueil du laboratoire de médecine légale de l’East-Anglia, n’est pas poussée aux études par des parents qui considèrent que ce n’est pas le rôle d’une fille. Le père de Phyllis Dorothy en a fait de même pour elle. Mais elle a résisté, suivant des cours du soir, comme Brenda, pour s’élever dans la hiérarchie. P.D. James deviendra haut-fonctionnaire dans la médecine légale au Ministère de l’Intérieur.

Pour elle, il s’agit d’apprendre ce que c’est d’être humain. Aussi le crime n’est-il jamais simple, bien que mû par des passions bien classiques : le sexe, l’argent, la haine. Son détective, Adam Dalgliesh, est commissaire du Yard. Il est mandaté pour couvrir un meurtre inexpliqué d’un directeur de labo dans les Fens, ces marnières autour de Cambridge. Tel un sauveur, il arrive de la capitale en hélicoptère…

Mais ce n’était que le second meurtre en quelques jours. Une jeune femme a été retrouvée étranglée dans les marnières, prétexte à dérouler les procédures de médecine légale. Le Docteur Kerrison officie, tandis que le docteur Lorrimer chapeaute les études biologiques, notamment les groupes sanguins (l’ADN n’est pas encore usité en 1977, il ne le sera qu’en 1994). L’expert judiciaire Lorrimer du Laboratoire Hoggatt, fondé par un colonel retour des Indes, n’était aimé de personne – sauf de Brenda, qu’il encourageait à étudier. Solitaire après un mariage raté, sa maîtresse l’avait quittée pour un autre. Il avait refusé un prêt à sa cousine Angela pour acheter le manoir où elle logeait, que son propriétaire était pressé de vendre. Il venait de descendre en flammes un collaborateur un peu lent à qui il faisait peur dans un rapport d’évaluation. Il s’était juste battu la veille avec un autre directeur du labo, expert en papiers. Nombreux sont donc celles et ceux qui pouvaient lui en vouloir.

Mais est-ce une raison pour tuer ? Surtout que le crime a été prémédité : les portes du laboratoires étaient fermées et seuls trois trousseaux existaient, tous retrouvés à leurs places. Qui l’a fait ? Pourquoi l’avoir fait ? Comment l’avoir fait ? C’est à ces questions classiques d’une enquête que va s’atteler Adam Dalgliesh et son adjoint plus jeune, l’inspecteur Massingham. D’interrogatoires en mijotages psychologiques, chacun va dérouler, par bribes, des passions familiales, les rancœurs du labo, du village et de cette campagne isolée à l’atmosphère sombre.

Le roman débute lentement car il faut mettre en place les pièces du puzzle. Tous les indices sont livrés au lecteur – mais celui-ci n’est pas amené à trouver par lui-même, emporté par le récit. C’est du bon P.D. James.

Phyllis Dorothy James, Mort d’un expert (Dead of an Expert Witness), 1977, Livre de poche 1991, 347 pages, €7,90, e-book Kindle €6,99, livre audio €0,00 avec offre essai

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Les romans policiers de P.D. James déjà chroniqués sur ce blog

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D.H. Lawrence, Femmes amoureuses

Un roman écrit « sept fois » , coupé en deux, et dont la première partie L’Arc-en-ciel a été censurée lors d’un procès pour indécence de la part de l’évêque de Londres, en vertu d’une loi de 1857. L’auteur de moins de 30 ans décrit l’activité sexuelle à une époque où le conflit mondial pousse la moralité publique à se rigidifier. Il faudra encore quatre ans pour que la seconde partie, qui deviendra Femmes amoureuses, puisse enfin être éditée, après moult corrections et révisions, et d’abord aux États-Unis, à 1250 exemplaires seulement, avant le succès. L’édition anglaise de 1500 exemplaires, ne suivra que précautionneusement, l’année suivante, la critique trouvant le roman « absurde », voire « une abomination ». C’est que la religion, la bourgeoisie et le qu’en-dira-t-on ne badinent pas avec les convenances victoriennes. Et ce n’est qu’en 1960 qu’un nouveau procès à propos d’une œuvre ultérieure de l’auteur, L’amant de Lady Chatterley, balayera – enfin ! – ces réactions d’un autre âge.

« Ce roman ne prétend être qu’un témoignage sur les désirs, les aspirations et les luttes de son auteur : en un mot, un récit des plus profondes expériences du moi. Rien de ce qui vient de l’âme profonde et passionnée n’est mauvais, ni ne peut être mauvais. Il n’y a donc aucune excuse à présenter, sauf à l’âme elle-même, si l’on a donné d’elle une image mensongère. » C’est ainsi que l’auteur tente de se justifier dans un Projet de préface en 1919. Il est vrai que le roman parle du désir, de « l’amour », de ce qu’il est et de ce qu’il devrait être, l’ensemble de l’histoire baignant constamment dans une atmosphère érotique.

Deux jeunes femmes de 30 ans, déjà présentes dans L’arc-en-ciel, Ursula et Gudrun, songent à « s’établir » en société. Ce qui signifie, outre le métier, qu’elles exercent, plus ou moins le mariage. Pas d’autre fin dans la société chrétienne bourgeoise anglaise pour les filles. C’est qu’en l’absence d’avortement autorisé et de pilule pas encore inventée, tout « écart » peut engendrer un bébé, donc dévaluer la personne et la mettre au ban de la « bonne » société respectable. Sauf que l’émancipation est venue aux filles avec le siècle, Ursula enseigne en primaire tandis que Gudrun sculpte et dessine, artiste à peu près reconnue dans les milieux londoniens. Pas question, donc, de devenir des bobonnes assignées aux mômes, à la cuisine et à l’église. Toutes deux portent des prénoms wagnériens et sont adeptes de la volonté nietzschéenne, que l’auteur prisait fort.

Elles vont jeter leur dévolu, dans leur province minière aux alentours de Nottingham, sur deux hommes à peu près de leur âge, Rupert Birkin, inspecteur des écoles, qu’Ursula côtoie professionnellement, et Gerald Crich, fils aîné du patron des houillères locales, que Gudrun attire physiquement. Les deux jeunes hommes sont amis, et même « amoureux » l’un de l’autre, dépassant le magnétisme du corps pour viser la fusion des âmes.

Le corps, l’esprit, ne sont que des concepts ; dans la réalité des êtres, ils ne peuvent être dissociés. « Et elle sut, avec la clarté du savoir suprême, que le corps n’est que l’une des manifestations de l’esprit, la transmutation de l’esprit intégral inclut aussi la transmutation du corps physique » p.204. Conception très nietzschéenne, que l’auteur fait sienne, et qu’il décline chez les deux sexes. « Oh, la beauté de ses reins soumis, blancs et faiblement lumineux lorsqu’il grimpa sur le côté de la barque, cette beauté inspira à Gudrun une envie de mourir, mourir. La beauté de ses reins pâles et lumineux lorsqu’il grimpa dans la barque, son dos arrondi et doux… Ah, c‘en était trop pour elle, c’était une vision trop définitive. Elle le savait, c’était fatal. Le terrible désespoir du destin, et de la beauté, d’une telle beauté ! Pour elle, il n’était pas comme un homme, il était une incarnation, une grande phase de la vie » p. 192 Pléiade. Le corps a une aura qui attire, et le désir sexuel qu’il suscite est une étape vers le désir d’amour qui va plus loin. « Gerald s’approcha du lit et contempla Birkin dont la gorge était dévoilée, dont les cheveux en bataille retombaient de façon charmante sur son front chaud, au-dessus d’yeux si incontestés et si calmes dans ce visage satirique. Gerald, aux membres pleins et gonflés d’énergie, répugnait à s’en aller, il était retenu par la présence de l’autre homme. Il n’avait pas le pouvoir de partir » p.223. Gerald est un tombeur, sa beauté nordique, sa prestance musculaire, son aisance sociale font tourner les têtes des filles. « Gerald, qui maîtrisait à présent parfaitement la danse, avait à nouveau pour partenaire la cadette des filles du professeur, qui se mourait presque d’enthousiasme virginal, parce qu’elle trouvait son cavalier si beau, si superbe. Il la tenait en son pouvoir, comme si elle était un oiseau palpitant, une créature qui voletait, rougissante, aux abois » p.443.

Pour lui, la sexualité est une limite qui empêche d’aller au-delà du corps, vers l’âme. C’est un obstacle, la plupart du temps désagréable. « C’était le sexe qui transformait l’homme en moitié brisée d’un couple, la femme en autre moitié brisée. Et il voulait être une unité à lui seul, comme la femme serait une unité à elle seule. Il voulait que le sexe retournât au niveau des autres appétits, considéré comme un processus fonctionnel et non comme un épanouissement. Il croyait en un mariage sexuel. Mais par-delà, il voulait une union plus complète, où l’homme avait un être et la femme avait le sien, deux êtres purs, chacun constituant la liberté de l’autre, chacun équilibrant l’autre comme les deux pôles d’une même force, comme deux anges, ou deux démons. Il aspirait tant à être libre, et non sous la compulsion d’un besoin d’unification, et non torturé par le désir insatisfait » p.212. Pour elle, c’est au contraire l’amour qui est tout. « Elle croyait que l’amour surpassait de loin l’individu. Il disait que l’individu était supérieur à l’amour, ou à toute relation. Pour lui, l’âme brillante, isolée, acceptait l’amour comme une de ses situations, une condition de son propre équilibre. Elle croyait que l’amour était tout. L’homme devait se soumettre à elle, pour qu’elle pût le boire jusqu’à la lie. Qu’il fût entièrement son homme, et elle en retour serait son humble esclave, qu’il le voulût ou non » p.285. C’est cela qui est inacceptable pour Birkin, qui a quitté Hermione, trop dominatrice ; c’est aussi inacceptable pour Gerald, qui finira par presque tuer Gudrun pour échapper à son pouvoir, et fuira hors d’atteinte de ses rets. Laquelle Gudrun se pense comme Cléopâtre, la couguar dévoreuse d’hommes, à commencer par ses frères-maris dès 13 ans, les Ptolémée. « Cléopâtre avait dû être une artiste ; elle prélevait l’essentiel d’un homme, elle récoltait la sensation suprême, et jetait l’enveloppe » p.484.

Vampirisme féminin ou brutalité phallique, l’amour est une guerre des sexes, tandis que le mariage est une guerre des classes, et l’entreprise une guerre de domination sur la matière et sur les hommes. Tout est conflit, chez Lawrence. Il interprète la « volonté de puissance » de Nietzsche comme on le faisait en son temps pré-nazi, comme une volonté de domination. Alors que ce n’est pas cela, nous le savons aujourd’hui. De même, les amis s’affrontent, ils doivent être « les meilleurs ennemis » dit Nietzsche. C’est lorsqu’un troisième personnage intervient, comme un trublion, que la violence éclate. Ainsi Hermione avec Birkin, ou Loerke avec Gerald.

Ce que nous appelons « l’amour » est un combat, une lutte continuelle, où le désir physique de domination est roi, de l’aura magnétique des corps à la possession des étreintes et à l’imposition de sa volonté à l’autre. Homme comme femme. Gerald tente ainsi de posséder Birkin par la lutte japonaise. Les deux amis s’entraînent « nus » sur le tapis dans le salon, où ils ont poussé les meubles, porte verrouillée à cause des domestiques. « C’était comme si toute l’intelligence physique de Birkin et le corps de Gerald s’interpénétraient, comme si son énergie fine et sublimée entrait dans la chair de l’homme plus robuste, comme une puissance, ses muscles enfermant dans un filet étroit, dans une prison les profondeurs mêmes de l’être physique de Gerald » p.290. Fusion des corps comme amour des âmes. Gudrun est excitée par Gerald, fantasmant une absence complète de retenue licencieuse. « Elle se rappela les abandons de la décadence romaine, et son cœur s’embrasa. Elle savait qu’elle aspirait elle-même à cela aussi, ou à autre chose, à quelque chose d’équivalent. Ah, si se libérait ce qu’il y avait en elle d’inconnu et de refoulé, quel événement orgiastique et satisfaisant ce serait. Et elle le voulait, elle tremblait légèrement du fait de la proximité de l’homme qui se tenait derrière elle, suggérant la même noirceur licencieuse qui se dressait en elle. Elle la voulait avec lui, cette frénésie inavouée » p.308.

N’avoir que des relations entre sexes rend incomplet, inachevé, pense Birkin ; pas Gerald. « En fait, poursuivit Birkin, parce qu’on fait de la relation homme-femme la relation suprême et exclusive, c’est là qu’intervient toute la contrainte, la mesquinerie et l’insuffisance. (…) Il nous faut quelque chose de plus large. Je crois en une relation additionnelle parfaite entre hommes, additionnelle au mariage. (…) Gerald eut un mouvement de malaise. Tu sais, je ne sens pas cela. Il ne saurait y avoir entre deux hommes quelque chose d’aussi fort que l’amour sexuel entre un homme et une femme. La nature n’y fournit aucune base. – Eh bien, moi, je pense le contraire, évidemment. Et je crois que nous ne pourrons pas être heureux tant que nous ne nous serons pas établis sur cette base. Il faut se débarrasser de l’exclusivité de l’amour conjugal. Et il faut accepter entre deux hommes cet amour refusé. Cela offre plus de liberté pour tous, un plus grand potentiel d’individualité chez les hommes comme chez les femmes » p.380. Mais c’est Birkin qui va se marier, pas Gerald…

Un roman qui reflète le chaos de Lawrence, reflet du chaos de son monde, ce début du XXe siècle qui allait bouleverser les consciences, les mœurs, l’économie avec ses guerres mondiales, la perte des empires, l’émancipation de la religion – et la montée des individus.

En 1969, Ken Russell réalise Women In Love, un film tiré du roman.

David Herbert Lawrence, Femmes amoureuses (Women in Love), 1920, Folio 1988, 704 pages, €5,00

D.H. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley et autres romans, Gallimard Pléiade 2024, 1281 pages, €69,00

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