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Le naturel est un tempérament, dit Alain

Chassez la naturel, il revient au galop – ainsi dit la sagesse des nations. Alain dit qu’elle n’a pas tort, sans toutefois la citer. Il parle plutôt d’un « grand ami » à lui qui explique « que les hommes ne changent point. » Et quiconque a élevé des enfants voit ce qu’il veut dire : le petit est comme une fleur japonaise mise dans l’eau ; en grandissant, il est de plus en plus lui-même, malgré le milieu qu’il imite, et l’éducation qui l’enrichit et le polit.

« Dès qu’un individu est doué d’intelligence, il peut tout comprendre, dit Alain ; et, en ce sens, s’il travaille, il s’enrichira toute sa vie. Mais chacun a sa manière de saisir une idée commune, et chacun y laisse l’empreinte de ses doigts. » On s’approfondit, on ne se change pas. Après tout, pourquoi pas ? Nul humain ne naît « page blanche » comme le croyait le naïf Rousseau. « Chacun a des idées qui lui vont, et que sa nature produit plus volontiers ; il pourra comprendre les autres, mais il n’exprimera jamais bien que celles-là ; avec bonheur, alors, avec force, par l’harmonie de l’humeur, des gestes, et de la chose ».

Harmonie, tout est là. Chacun regarde le monde, évalue les gens et pense selon ses lunettes propres. Avec tout son être, instincts, passion et raison mêlés, comme les Grecs le disaient, Pascal aussi, et que Nietzsche a répété. Il est vrai que son siècle croyait trop fort en la seule raison, les instincts étant considérés comme barbares et laissés dès le Moyen Âge, tandis que les passions étaient bridées par la religion du XVIe au XIXe siècle. Le « progrès », croyait-on, serait « scientifique », autrement dit rationaliste et calculable.

Or, dit Alain, « le génie suppose une idée commune portée et nourrie par l’instinct et les humeurs. Si l’idée n’est pas une idée commune, ce n’est que folie ou manie ; mais aussi, quand l’idée commune est contre l’instinct et les humeurs, elle rend l’individu raisonnable, sans doute, mais en même temps ennuyeux. Il faut les deux. Il faut que les passions s’accordent avec une idée vraie ; sans quoi vous n’aurez ni éloquence, ni poésie, ni prise sur les autres. »

La raison seule est trop abstraite, glacée, considérant que tout se calcule – au mépris de l’humain et du réel.

La passion seule est trop emportée, dans le bruit et la fureur, considérant que tout s’emporte par la fougue – au mépris des autres humains et de la réalité des choses.

Les instincts seuls sont trop bruts et égoïstes, sans distance, considérant que le désir doit être assouvi – au mépris des conséquences et des autres.

Seuls les trois ensembles, hiérarchisés selon la raison, permettent de grandes choses comme de petites. Ainsi « aimer » ressort du désir, du cœur et de l’esprit. Travailler aussi, sauf à considérer que l’on fait le labeur d’une machine, ou que l’on obéit sans y penser. La politique, l’économie, ne sont pas des « sciences » ; elles ne sont pas calculables mais seulement probabilisables. Ce pourquoi se colleter « aux marchés » boursiers est si passionnant. Car le froid calcule de rentabilité ne rend jamais entièrement compte de la vitalité d’une entreprise ; « les chiffres » macroéconomiques ne disent rien de la santé morale d’un pays ; la spéculation ne préjuge pas des résultats futurs, mais la psychologie y aide.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Bonheur chez les Grecs

Ah, le bonheur ! Ce rêve naïf des Lumières énoncé dans la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique et dans les Déclarations françaises du 26 août 1789 et du 24 juin 1793 qui assignent le bonheur comme but de la société ! Le bonheur n’est qu’un état éphémère, disent sagement les Grecs, ces réalistes.

Rien n’est plus menacé que le bonheur humain. Étant mortel, chez lui rien ne peut durer. Le bonheur, vu du cosmos, apparaît comme une sorte de démesure des hommes qui prétendrait abolir l’instabilité – qui est au fondement de sa condition éphémère. Toute l’existence humaine alterne entre prospérité et détresse. Être un temps heureux, c’est être promis à la chute, selon Euripide.

C’est pourquoi les héros d’Homère ne s’épuisent pas à chercher ce qu’ils savent ne jamais pouvoir trouver. Achille préfère une vie courte, mais glorieuse, au bonheur d’une vie longue et tranquille, mais affectée de pertes, de maladies, de vieillesse, de déchéance. Le Grec préfère au bonheur qui ne dure pas la postérité qui dure, sa renommée glorieuse : c’est une belle mort en exemple, sa jeunesse fauchée sur un champ de bataille en pleine gloire. Ne cherchez pas à retenir l’instant heureux, vivez-le pleinement, en sachant qu’il ne peut jamais durer. Carpe diem, telle est la sagesse antique – dont nous ferions bien de prendre de la graine.

Une consolation tardive cependant. Pour les Grecs, la participation aux cérémonies des mystères, surtout d’Éleusis, permet d’espérer un sort bienheureux dans l’au-delà. Il ne s’agit pas d’un bonheur, par définition éphémère, mais d’une béatitude. Une constante après la mort, qui est définitive. C’est ce que le christianisme promettra pour l’éternité aux justes – à condition d’obéir aux commandements du Père revus par le Fils. Le futur défunt grec a l’espoir d’une « vie » meilleure après la mort, signe que le bonheur n’appartient pas à ce monde mais à l’autre, quand rien ne change désormais plus. Le bonheur est une forme d’éternité qui fige le temps et console les mortels de ne point être immortels. Mais alors, à chacun de bâtir son éternité figée, par sa vertu, par ses œuvres.

Les philosophes grecs font de la quête du bonheur une éducation, dans le souci de l’âme. Avoir une « vie bonne » veut dire exercer une sagesse pratique qui apporte plus de satisfactions que de désagréments, et laisser un bilan positif. La philosophie débusque la cause du malheur dans l’insatisfaction. Elle recommande donc de limiter les désirs à ceux qu’il est possible de satisfaire. « Désirer l’impossible » est donc absurde, sauf à en faire une quête idéale, sans croire à sa réalisation pleine et entière mais seulement comme force qui pousse à faire mieux. Ainsi la quête du Graal, jamais atteint, ou de l’Amour absolu, qui ne se résout qu’au-delà si Dieu existe. Selon les philosophes grecs, c’est la maîtrise de soi qui apporte le bonheur, défini comme le simple accord de l’être avec lui même. Le bonheur ne peut donc pas être un état permanent, mais une discipline de vie. Ce que les Français particulièrement ne comprennent pas, éternels insatisfaits qui ne font rien pour se prendre en mains et que cela change.

Le bonheur est souvent vu dans le passé, nostalgie du c’était mieux avant. Ainsi Christian Signol voit le bonheur dans son enfance – irrémédiablement enfuie. De même Bernard Clavel se souvient des bonheurs dans sa vie. Virginie Ducoulombier décrit à chacun ses petits bonheurs, ce qu’elle retient des instants de son existence. L’heur est ce qui arrive, dit Emmanuel Jaffelin, à chacun de choisir sagement s’il peut être bon-heur ou mal-heur. France et Christian Guillain voient leur bonheur sur la mer, une parenthèse dans l’existence, avec les enfants encore petits, la liberté du large et des corps offerts aux éléments.

Il ne faut juger de notre bonheur qu’après la mort, dit Montaigne, une fois que tout est fini et peut être soumis à jugement. A chacun de le construire.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Alain fustige les bureaucrates

En janvier 1911, Alain relit Dickens, La petite Dorritt, roman « que je préfère à tous les autres ». Car Dickens y parle des Mollusques, le nom qu’il donne aux bureaucrates. Toute une tribu, depuis les plus gros qui sont ministres, aux moyens qui sont parlementaires, et les petits qui sont la piétaille chargée de soutenir la tribu en lieu et place de l’opinion publique. Il y a des Mollusques détachés un peu partout (ils sont partout) et un grand banc de Mollusques au ministère des Circonlocutions.

La circonlocution est un enroulement autour d’un axe central. Dickens en fait un ministère voué à la bureaucratie qui tourne en circuit fermé, secrétant des papiers qui se répondent et tournent en boucle et dont tout le travail consiste à « ne pas le faire ». Népotisme et mascarades règnent chez les gouvernants, la « comédie des erreurs » côtoie les éléments de langage pour surtout ne rien changer au prétexte d’avancer. Les électeurs sont aveuglés et prennent leur caverne pour la liberté, comme chez Platon, et les ombres sur les murs comme des menaces qui les font voter « bien », c’est-à-dire Mollusque.

« Les Mollusques sont très bien payés, et ils travaillent tous à être payés encore mieux, à obtenir la création de postes nouveaux où viennent s’incruster leurs parents et alliés ; ils marient leurs filles et leurs sœurs à des hommes politiques errants, qui se trouvent ainsi attachés au banc des Mollusques, et font souche de petits Mollusques ; et les Mollusques mâles, à leur tour, épousent des filles bien dotées, ce qui attache au banc des Mollusques, le riche beau-père, les riches beaux frères, pour la solidité, l’autorité, la gloire des Mollusques à venir. Ces travaux occupent tout leur temps. Ne parlons pas des papiers innombrables qu’ils font rédiger par des commis, et qui ont pour effet de décourager, de discréditer, de ruiner tous les imprudents qui songent à autre chose qu’à la prospérité des Mollusques et de leurs alliés ». Cette charge amusante rappelle les critiques de l’énarchie, très en vogue en France, et plus généralement celle des élites que Trompe et Vance haïssent parce qu’ils n’en ont pas la culture ni l’aisance sociale.

La bureaucratie, c’est « l’État profond » des complotistes, l’anti-élitisme des populistes – comme si une nouvelle élite n’allait pas surgir des ruines de l’ancienne. Cela s’est pourtant passé après la chute de l’Ancien régime, des petits marquis tout neuf, dans leurs gros sabots, se sont empressés de lutter pour les places, jusqu’à la Terreur puis l’Empire. Cela s’est aussi passé après la chute du régime tsariste en Russie, où des commissaires politiques tout neuf, dans leur ignorance, ont mis en coupe réglée le pays, imposant leurs diktats à une masse ignare qui croyait ce qu’on voulait leur faire croire (« la terre aux paysans »… alors que les kolkhozes pointaient, « la liberté »… alors que la Tchéka sévissait, « le pain »… alors que la famine allait faire des millions de morts).

Rien ne neuf dans la manipulation de caste, que Dickens a démontée et qu’Alain se délecte à retrouver pour fustiger son temps, la république parlementaire incapable. « S’allier, se pousser, se couvrir ; s’opposer à toute enquête, à tout contrôle ; calomnier les enquêteurs et contrôleurs ; faire croire que les députés, qui ne sont pas Mollusques, sont des ânes bâtés, et que les électeurs sont des ignorants, des ivrognes, des abrutis. Surtout veiller à la conservation de l’esprit Mollusque, en fermant tous les chemins aux jeunes fous qui ne croient point que la tribu Mollusque à sa fin en elle-même. Croire et dire, faire croire et faire dire que la Nation est perdue dès que les prérogatives des Mollusques subissent la plus petite atteinte, voilà leur politique ». Mettez la droite sous le terme Mollusque, ou la gauche soumise aux insoumis, ou le patronat d’extrême-droite soucieux de conserver, préserver, rétablir les privilèges économiques, l’entre-soi ethnique, les valeurs d’antan. Les Mollusques seront toujours ces huîtres accrochées à leur rocher comme des rats dans un fromage (fût-il de Hollande).

Jusqu’au terme : « Ils perdront enfin la République si elle refuse d’être leur République ». Bordella ou bordélisation, le choix qui se profile par cette haine universelle, diffusée par ceux qui veulent tout changer pour mieux tout conserver, est dans l’air de notre temps : la fin de la République pour une variante autocratique.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Ne point trop connaître les autres rend civil, dit Alain

J’aime bien les Propos d’Alain. D’un petit fait de son quotidien, il s’élève à la sagesse, sans prétention, juste comme cela lui vient. Ainsi de ses voisins. Trop les fréquenter fait gémir sur ses petites misères et les grossir, donc se plaindre et se mettre en colère. « On s’est trop bien fait connaître pour se montrer en beau ». De même si on ne les connaît pas du tout. On ignore alors la somme de peine et d’exploitation sous les jolis robes et les jouets des enfants, alors qu’on compatit aux malheurs des domestiques ou d’un chien perdu. Faut-il alors garder sa distance et ne point trop connaître les autres ?

Alors, « chacun retient ses paroles et ses gestes, et par cela même ses colères. » On se montre à son avantage devant quelqu’un qu’on ne connaît pas, et ce rôle joué, dit Alain, « cet effort nous rend souvent plus juste pour les autres, et pour nous-mêmes ». Car endosser un rôle – celui du bon garçon, du voisin bienveillant, bon père bon époux – objective le soi ; le personnage que l’on présente n’est pas le vrai, mais tout de même un peu. Il est ce vrai que l’on voudrait incarner constamment, sans passions ni colère, raisonnable – le soi dans le regard des autres. « En dehors même des conversations, quelle amitié, quelle société facile sur le trottoir ! » Car le moment n’engage à rien, il permet d’être aimable à bon compte.

Donc ni trop près, ni trop loin, comme le dilemme du hérisson analysé par le philosophe Arthur Schopenhauer et le psychiatre Sigmund Freud. Trop près, on se pique, trop loin, on a froid. « Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles manières », analyse Schopenhauer.

Alain élargit en sociologue. « La paix sociale résultera de rapports directs, de mélange d’intérêts, d’échanges directs, non par organisations,qui sont mécanismes, comme syndicats et corps constitués, mais au contraire par unités de voisinage, ni trop grandes ni trop petites. Le fédéralisme par régions est le vrai ». Propos d’un libéral, qui se méfie de l’État et des bureaucraties, et valorise l’esprit critique. Les organisations masquent les relations par leur règles anonymes et (surtout en France) leurs passions politiques. A l’inverse, une meilleure démocratie s’exerce dans les villages, les communautés de communes, les petites villes. C’est que le rapport au maire est direct, sans intermédiaires ; il est élu au suffrage universel sans étapes. Ce pourquoi la nouvelle loi PLM (Paris-Lyon-Marseille) qui fait élire le maire directement au lieu de passer par les conseils d’arrondissement, est une bonne chose.

Est-ce le début d’un fédéralisme « à la suisse », comme le rêvent parfois les Français dans les sondages ? Je ne le crois pas, tant l’histoire des deux pays est différente. La France s’est constituée comme une conquête royale des provinces, pas par une alliance comme en Suisse. Et les Français sont trop attachés à l’élection directe de leur Président pour accepter le parlementarisme fédéral à la suisse, avec présidence tournante des Conseillers fédéraux. Qui connaît le nom du président de la Confédération suisse ? – Il change chaque année.

Des relations de voisinage à la politique nationale, Alain voit une continuité. Je ne suis pas sûr de le suivre. Le Parlement n’est pas une fête des voisins, ni la prise de décisions nationale une assemblée de copropriété. Les entités sont trop vastes, et les intérêts de l’État trop complexes pour que le peuple décide de tout directement. Mais adapter certaines procédures de décision suisses, comme les référendums sur certains thèmes, serait justifié. Et encourager la décentralisation (comme par exemple le choix des profs pour former une équipe pédagogique à projet, par le proviseur, dans les collèges et lycées), ou les décisions d’économie locale, serait à poursuivre. La France, malgré les lois Deferre de 1982, suivie très tardivement par la révision constitutionnelle de 2003, n’est encore qu’un État « déconcentré » où le pouvoir central répugne à déléguer.

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Ne vous laissez pas prendre aux apparences, dit Alain

Un jour de fin 1910, alors qu’il relisait Voltaire, le philosophe constate que le héros, Zadig, « appelle à son secours la philosophie » parce qu’il est tombé amoureux de la reine. Il n’en est pas soulagé. C’est que les mots ne sont pas les choses, ni les sentiments. On a beau dire, donner des conseils, le cœur, le ventre, ne sont pas l’esprit et n’ont aucune raison. « Les maximes générales sont surtout bonnes contre les peines et les erreurs du voisin. Mais contre une fureur d’amour trompé ou d’ambition, ou d’envie, que pourrait une maxime ? »

On se souvient de la bourde célèbre de Frédéric Lefebvre, ancien secrétaire d’État, qui en 2011 a déclaré que son livre préféré était « Zadig et Voltaire », confondant ainsi le titre d’une œuvre de Voltaire, Zadig ou la Destinée, avec le nom d’une marque de vêtements pour femmes. Le secrétaire malheureux a fait passer sa passion pour le déstructuré sur le corps féminin avant son esprit littéraire. Peut-être se souvenait-il vaguement avoir eu Zadig au programme en classe de Quatrième, au moment où la puberté explose ?

« Savoir de vraie science, c’est percevoir clairement les choses présentes », analyse Alain. La connaissance vraie des choses est meilleure que toutes les maximes de sagesse, fût-elle populaire. Au lieu que les choses soient ce qu’elles sont, on voudrait qu’elles fussent autrement. Or c’est la connaissance vraie de l’objet, pourquoi il est comme cela, quelles causes le font voir ainsi, qui permet d’être « sauvé ».

« Toute passion se nourrit de fantômes et de notions confuses ; mais quand je me répéterais cela, quand je retrouverais dans ma mémoire tous les conseils de la philosophie et les meilleurs préceptes de la morale, cela ne me dispense toujours pas d’aller au fantôme et de voir ce que c’est », dit Alain. La reine avait-elle vraiment toutes les perfections que l’œil de Zadig y voyait ? Son regard qui papillonne, était-il jeu de séduction ou paupière sèche qui exigeait d’être humectée ? Oh, certes, c’est réduire l’amour à la gêne physique, c’est rapetisser la passion aux petits inconvénients du corps. Mais n’est-ce pas la vérité ?

Avant de monter sur ses grands chevaux en rêvant de chevaucher la reine, ne faut-il pas explorer plus avant ? « Tout le jeu des passions vient sans doute de l’idolâtrie, qui suppose des pensées dans les objets : et les yeux humains en sont un bel exemple », expose notre matérialiste. Il n’a pas tort. L’imagination est la pire des choses en ce qui concerne le vrai ; on se laisse avec elle toujours prendre aux apparences, sur lesquelles on bâtit une belle histoire. Sans savoir si cela se tient ou non. D’où les quiproquos, les avances qu’on accuse trop vite de « viol », les non qui veulent dire oui alors qu’ils signifient finalement non, mais seulement après, une fois qu’on a réfléchi et qu’on s’en persuade à bon compte.

Alain le regrette, mais c’est le tissu dont sont faits les humains : « Il n’est pas à craindre qu’on triomphe tout à fait des passions ; il ne s’agit que de les modérer, et d’amortir en quelque sorte une imagination qui vibre trop d’une erreur à l’autre ». Mieux vaut le savoir lorsqu’on juge quelqu’un. L’amour est aveugle, le désir submerge la raison, le consentement est une vaste blague tant il ne peut être ni raisonnable, ni éclairé sur le moment. Seules la discipline morale et la maîtrise de soi comptent – et cela vient non de la philosophie, ni des « grands principes », mais de l’éducation.

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Pensez le réel présent, dit Alain

Les faits divers font réfléchir, mais surtout imaginer. Or l’imagination est la folle du logis, celle qui devrait être enfermée, domptée, canalisée, pour ne pas nous rendre fou en totalité. C’est à la raison de le faire, pense Alain. « L’imagination est pire qu’un bourreau chinois ; elle dose la peur ; elle nous la fait goûter en gourmets. »

Ainsi d’un promeneur écrasé par une automobile, tué net. « Le drame est fini ; il n’a pas commencé ; il n’a point duré ; c’est par réflexion que naît la durée », analyse Alain. Celui qui pense à l’accident en juge très mal, car il n’est pas celui à qui c’est arrivé. « J’en juge comme un homme qui, toujours sur le point d’être écrasé, ne le serait jamais ». C’est insupportable, et mieux vaut un fait réel qu’une hypothèse sans cesse ressassée. « Un fait a cela de bon, si mauvais qu’il soit, qu’il met fin au jeu des possibles, qu’il n’est plus à venir et qu’il nous montre un avenir nouveau avec des couleurs nouvelles. »

On souffre de voir un malade, un vieillard Alzheimer, un ivrogne qui regrette un ami mort. « On souffre parce que l’on veut qu’ils soient en même temps ce qu’ils sont et ce qu’ils ne sont plus. » Mais ce n’est pas le réel. Ce qui est réel est l’instant suivant, pas le passé irrémédiable. « Un homme vieux, ce n’est pas un homme jeune qui souffre de la vieillesse ; un homme qui meurt ce n’est pas un vivant qui meurt », analyse le sage. Il n’y a que les vivants qui soient atteints par la mort et, si l’on y est sensible, c’est par empathie, pas par réalité de la mort en sa propre chair.

« De là un faux jugement sur la vie, qui empoisonne la vie, si l’on n’y prend garde. Il faut penser le réel présent de toutes ses forces, par science vraie, au lieu de jouer la tragédie. » Imaginer est la pire des choses lorsqu’elle fixe l’esprit sur le passé révolu. Le mort est mort, paix à son âme ; rien ne le fera revenir, si ce n’est, peut-être, les souvenirs de ceux qui l’ont connu et les œuvres, bonnes ou mauvaises, qu’il a laissé. Le vieillard ne redeviendra pas jeune, malgré les fantasmes des friqués de la tech qui « croient » cela possible. Il faut faire avec le réel, pas le regretter, ni le fantasmer. Il faut vivre au présent concret, et non dans l’imagination du peut-être.

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Le mal vient qu’on néglige le vrai, dit Alain

En décembre 1910, le philosophe relit Épictète. Et ce qu’il lit fait tilt : « Supprime l’opinion fausse, tu supprimes le mal », dit Épictète. Et il cite nombre d’exemples. C’est l’ignorance et la peur qui crée le mal, non la vérité. « Le remède est le même, contre toutes les peurs et contre tous les sentiments tyranniques, analyse Alain, il faut aller droit à la chose et voir ce que c’est. »

Les marins ont peur de la tempête alors qu’ils devraient avoir peur de leur savoir-faire ou de leur bateau. Ont-ils bien vérifié les voiles ? Bien vérifié les cordages ? Bien vérifié que la barre peut tenir ? Si des marins se couchent en voyant des rochers approcher, c’est bien de leur faute s’ils se fracassent dessus. Ce n’est pas la faute des rochers, mais de leur abandon, de leur peur de les affronter, de leur ignorance de ne les avoir pas vus. « Celui qui saurait penser simplement à des rochers, à des courants, à des remous, et en somme à des forces liées entre elles et entièrement explicables, se délivrerait de toute la terreur et peut être de tout le mal. »

Voir clairement ce que l’on fait est la seule façon de s’en tirer face au destin. Car le destin n’est que hasard qu’on laisse faire si l’on ne fait rien – ou manipulation par les auteurs des fausses vérité, ces fake news si prisées des dictateurs à la Trump ou Zemmour. Prenons comme exemple ce qui nous préoccupe aujourd’hui, la guerre possible contre la Russie dans quatre ans. Ciel, la guerre ! s’exclament les imbéciles. Au secours, virons pacifistes ! disent les lâches, en général de gauche, comme ceux qui ont voté en 40 les pleins pouvoirs à Pétain. Comme si être pacifiste avait un jour écarté le risque de guerre. Se soumettre à Hitler n’a pas empêché Hitler d’envahir la Pologne puis la France. Se soumettre à Poutine aboutirait au même résultat.

Il ne s’agit pas d’être va-t-en-guerre, il s’agit de préparer une guerre possible. La paix est à ce prix ? Or l’ogre de Moscou joue sur la peur, il adore rouler sur sa langue les mots de nucléaire ou de bombe, car il sait que cela fait peur aux frileux bourgeois hédonistes – ceux qui s’offusquent des tueries du narcotrafic mais n’en achètent pas moins leur shit (« la merde » en globish) auprès des trafiquants. Poutine sait que toute bombe lancée engendrera une bombe en retour et que son peuple en souffrira, et lui en premier. Peut-être est-il suicidaire ? Peut-être est-il en fin de vie ? Peut-être est-il assez malade dans son corps et dans sa tête pour le croire ? Peut-être, pense-t-il ainsi entrer dans l’histoire ? Comme Staline comme Hitler, comme Mao, comme Pol Pot, comme tous ces grands massacreurs de l’humanité. En tout cas, céder à la peur n’est pas la solution. Faire face à ce qui arrive est la bonne attitude. « Il faut aller droit à la chose et voir ce que c’est. »

Or, ce qui est est que la Russie est une nation qui s’affaiblit de jour en jour, la démographie s’effondre, les élites éclairées s’exilent, l’économie part à vau-l’eau, tout entière à la guerre. La Russie se vend à la Chine, gorgée de ces matières premières dont elle se fait gloire, mais qui sont déjà du passé : le pétrole, le gaz. La population est trop faible pour tenir l’au-delà de l’Oural, sous-peuplé jusqu’au Pacifique. Ces terres que les Chinois innombrables, dix fois plus nombreux que les Russes, investissent depuis des décennies à bas bruit.

La Russie veut faire peur car elle est de moins en moins crédible. Elle croit l’Occident faible, et notamment l’Europe qui a fléchi hier face à Hitler et qui fait aujourd’hui le gros dos face à Trump. Mais il faut craindre les réactions de ceux qui sont acculés le dos à la mer. On l’a vu en Ukraine, le peuple était plutôt pacifique, pro-européen, pro-hédoniste. Devant l’invasion, ils se sont rebellés, ils ont résisté, et ont bouté dehors la grande armée russe soi-disant invincible, qui ne parvient qu’avec de très gros efforts et de très lourdes pertes à récupérer quelques kilomètres carrés.

Seule une analyse du vrai permet de surmonter les obstacles et d’agir comme il le faut. Certainement pas les fantasmes, ni les croyances, ni la peur. Ni les fake news des complotistes qui préparent le pouvoir autoritaire !

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Chaque humain est éternel, dit Alain

Il dit « chaque homme », mais c’était avant que le féminisme maniaque impose à tous une torsion du sens. « Homme » signifie, depuis l’origine de la langue, non seulement le mâle (comme disent les Anglais) mais l’espèce humaine. Donc chaque humain est éternel, « dans ce qu’il exprime » avance Alain.

Certes chacun est unique et ne sera jamais reproduit, sauf par clonage de fiction. Et encore ! Ce ne seront que les caractéristiques biologiques : les gènes – et ni l’épigénétique, ni l’environnement familial, ni l’éducation, ni la culture, ni les circonstances historiques… Seul l’action de figer le Temps permettrait de reproduire l’identique.

C’est ce qu’ont tenté les sculpteurs, et le philosophe évoque « le buste d’un philanthrope » qu’il a vu « hier », donc le 20 novembre 1910. Tout ce qu’il voit le fait penser, avis aux intelligents. Il avait « l’air d’un sous-chef à son bureau. Peut-être de son vivant, avait-il cet air-là ; car les hommes prennent souvent un air déplaisant, dès qu’ils pensent qu’on les regarde ; et le sculpteur avait copié toutes les rides, ce qui fit dire peut-être, à la famille et aux amis, que c’était bien ressemblant. Tous ces témoins sont morts, et il nous reste un vilain bonhomme de marbre ». Autrement dit, copier le réellement réel ne rend pas justice à l’homme ; c’est du travail bête.

Alain n’évoque que « les anciens », mais les sculpteurs grecs savaient éterniser l’humain par leurs statues. Il ne « copiaient » pas servilement le réel mais l’embellissaient ; ils n’étaient pas « scolaires » (cet idéal du Français moyen, très conformiste) mais créateurs. Il faut oser modifier certains traits de la réalité pour faire surgir la personne. « Si vous faites un coureur en marche, il sera toujours immobile ; ce serait une faute si l’on copiait un moment de la course, il faut exprimer toute la course par une seule attitude. De même, il faut exprimer tous les mouvements d’un visage par des traits immobiles. »

Cela veut dire d’abord « se délivrer de la mode », dit Alain. « Elle nous cache l’homme ». Il faut « essentialiser les traits. » Car il y a un certain nombre de types. « Que reste-t-il d’un homme ? Une manière d’être humain. De grandes choses, et non pas de petites misères ; un portrait pour l’avenir, non pour les morts. Plus beau que l’homme ; plus homme que l’homme. »

Car, analyse Alain, « c’est l’expression qui nous trompe ; on appelle expression l’air de chacun, qui le fait reconnaître ; mais cela, c’est plutôt l’impression que l’expression ; l’impression est belle chez le vivant ; dans le marbre, elle est hideuse. L’expression suppose un langage ; quelque chose de commun et d’ordinaire, qui ait pourtant de la beauté et de la puissance. » C’est l’éternel qui est recherché en l’homme sculpté, pas l’individu réel ; celui-ci n’est que la pâle copie d’un idéal. Or on ne fixe que l’idéal, pas le réel, car le réel change à tout instant.

Ce pourquoi, et c’est mon avis qu’aucune sculpture contemporaine ne peut remettre en question, l’art grec m’apparaît comme le plus achevé de l’humanité dans l’histoire pour glorifier l’homme. Certes, il est l’expression d’une culture particulière, d’un univers différent des Bambaras ou des Ming qui ont chacun une autre signification de l’idéal humain. Mais nous sommes Européens avant d’être de l’humanité.

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Alain s’égare

Il commence par une description, puis le fil de sa plume parle d’autre chose ; il s’égare. D’ailleurs il n’a pas mis de titre, reprenant la première phrase : « Je revois une toute petite ville ». Le propos n’est pas la ville, mais tout d’abord, les femmes et les hommes. « Pourquoi les femmes en société et l’homme seul ? ». Ensuite la solitude, propice à la pensée.

On le voit, rien de net, un esprit d’escalier, un fil de plume. Cela fait plaisir, autant à écrire qu’à lire, mais apprend-t-on quelque chose ?

L’homme, souvent seul, serait plus inquiet ou plus triste. A moins que ce soit sa nature différente de celle de la femme, car « la femme est un moment de l’espèce, très exactement, puisqu’elle porte les œufs. L’enfant est une partie de la femme qui se détache et survit ». Un brin sexiste, en tout cas anachronique, vu de 2025. Mais on pensait ainsi en 1910.

Les hommes et les femmes ont une nature, et celle de l’homme serait « plus portée à regarder et moins à parler ». Est-ce nature ou éducation ? Ou tout simplement occasion ? Alain voit l’homme comme « poète, voyageur, inventeur, guerrier. Ses rêveries sont autour de lui. Il ne s’amuse point à sentir, penser est son lot. » Pas la femme ? C’est peut-être accorder trop d’importance à la nature et minimiser la culture. C’est qu’on n’éduquait pas les femmes autant que les hommes, en ce temps-là ; elles n’avaient pas même le droit de vote, ni celui d’ouvrir un compte bancaire.

Maintenant, la pensée. « Parlez-lui des choses », à l’homme, dit Alain, « le voilà hors de lui et content. Ramenez-le à lui, il tombe dans les passions chagrines. Or, qu’est-ce que parler le plus souvent ? C’est ressasser, c’est redire ce qui est passé ou ce qui recommence. » D’où la solitude. « Dans le fait, on a toujours vu des gens qui ne se plaisent pas trop en eux-mêmes rechercher la solitude monastique. La réflexion et le jeu, l’invention, ce sont encore des monastères. Penser, c’est s’oublier. » Bof… un peu faible, à mon avis. C’est parler pour parler, autrement dit ne rien dire. On n’est pas toujours inspiré.

La solitude n’est pas toujours oubli de soi ; c’est aussi un recueillement pour mieux observer la nature, les oiseaux, les plantes, les animaux humains. Jamais les écrivains ne sont meilleurs que lorsqu’ils voyagent seuls. Car ils se quittent, ils laissent leurs habitudes, leurs congénères, leur civilisation. Pour s’offrir tout entier, avec ce qu’ils sont, à l’atmosphère, au choc, à la nouveauté. Quant au jeu, même aux échecs, nul n’est solitaire ; il a toujours un adversaire, un autre qui veut gagner. Où est la solitude en ce cas ? A moins qu’être seul soit une nature humaine, auquel cas c’est bien parler pour ne rien dire.

Je ne sais ce qui a poussé Maurice Savin, qui a « choisi » un lot de Propos en Pléiade, à avoir retenu celui-là. A moins que je n’aie pas compris tout le sel de cette divagation – ce qui est toujours possible.

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Il est simple d’être heureux, dit Alain

Le philosophe voudrait enseigner l’art d’être heureux quand les circonstances sont passables et non pas seulement quand le malheur arrive. « La première règle serait de ne jamais parler aux autres de ses propres malheurs présents ou passés. »

En effet, les plaintes sur soi ne peuvent qu’attrister les autres et la tristesse est comme un poison. « Chacun cherche à vivre, dit Alain, et non à mourir ; et cherchent ceux qui vivent, j’entends ceux qui se disent contents, qui se montrent contents. »

Ces règles étaient celles de la société polie, analyse Alain. Et la bourgeoisie succédant à l’aristocratie a rendu le franc-parler à la conversation, et il trouve cela bien. Probablement plus sincère et moins hypocrite. Encore que les salons bourgeois ne cèdent rien en non-dits et évitements à ceux des aristocrates d’Ancien régime. Mais ce n’est pas une raison pour cela d’apporter toutes ses misères dont la conversation.

« Car souvent, par trop d’abandon, par trop de confiance, on vient à se plaindre de petites choses auxquelles on ne penserait même pas si l’on avait un peu le souci de plaire. » Et il est vrai que placer des mots sur les choses les rend réelles, objectives, opposables. Dire que l’on a mal, c’est avoir mal. D’où la méthode Coué de se dire qu’il n’en est rien. C’est une méthode d’autosuggestion inventée par le psychologue et pharmacien français Émile Coué de la Châtaigneraie, né en 1857, qui fait des mots des performatifs, une prophétie autoréalisatrice. Dompter l’imagination, « maîtresse d’erreur et de fausseté » selon Pascal, « folle du logis » pour Malebranche, est salubre. Il suffit d’y croire pour que la pensée positive réussisse. Cela ne marche pas toujours, mais on aura au moins essayé. Aide-toi, le Ciel t’aidera, dit la sagesse populaire.

Mais penser à autre chose qu’à soi est aussi utile pour oublier ses soucis et malheurs. Ceux qui intriguent auprès des puissants, montre par exemple Alain, oublient leurs petit maux. Et ils ont plaisir à le faire. « L’intrigant est premièrement délivré de toutes les petites peines qu’il n’a point l’occasion ni le temps de raconter. » Une stratégie d’évitement qui évite de ruminer et de s’enfoncer dans la déprime de soi.

C’est la même chose avec le mauvais temps. Le temps n’est pas mauvais en soi puisque la pluie est bonne pour les plantes et pour les nappes phréatiques. Alain, le Normand, dit : « au moment où j’écris, la pluie tombe, les tuiles sonnent ; mille petites rigoles bavardent ; l’air est lavé et comme filtré ; les nuées ressemblent à des haillons magnifiques. Il faut apprendre à saisir ces beautés-là. » Et il a raison. Les Japonais disent de la pluie qu’elle fait pousser le riz plutôt que de se plaindre de l’humidité, c’est une sagesse. Les plaintes n’y retranchent rien. Donc, énonce Alain, « bonne figure à mauvais temps. »

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Le soin de l’âme chez Socrate

Socrate est philosophe, pas religieux. Il distingue les traditions des lois sacrées et ce qu’il appelle « l’antique parole » dans le Phédon. Autant les lois sacrées sont propres à chaque sanctuaire, et leurs traditions plurielles, autant l’antique parole est universelle. « Elle concerne le soin de l’âme, ce que précisément la religion civique ignore, celle-ci se pliant fidèlement aux pratiques cultuelles fixées par les traditions et destinées à attirer sur toute la communauté la protection des dieux qui ont, à la place d’une âme, une puissance toujours ambivalente, soit bénéfique, soit maléfique, que le mortel de l’âge de fer – le contemporain – doit gérer ».

La croyance commune grecque, qui voit tous les défunts dans le même état vaporeux, inconsistant, est en rupture avec cette fameuse antique parole. Dans le Phédon de Platon, Socrate philosophe sur la mort et déclare : « J’ai bon espoir qu’après la mort, il y ait quelque chose, et que cela, comme le dit au reste une antique parole, vaut beaucoup mieux pour les bons que pour les méchants. » Socrate évoque ainsi une âme qu’il immortalise d’après l’antique parole, ignorée par le culte de la cité. Car la religion dans la cité ne sait s’occuper que de sa protection collective, et pas de l’humain comme individu.

Il semble, selon Socrate, que cette antique parole soit une révélation faite aux hommes par la philosophie et non par la religion. Le culte ne se préoccupe pas du soin de l’âme mais de celui de la communauté, en s’attirant les dieux par les rites sacrificiels. Rappelons que les hommes sont séparés des dieux par ce fossé qu’est la mort, que les immortels ne peuvent connaître. L’âme serait donc un moyen de préserver la part de dieu qui existe chez les mortels. Ce n’est pas le dieu qui descend vers des hommes qui seraient ses créatures, mais les hommes indépendants des dieux par leur nature, qui s’immiscent dans la sphère des dieux par le biais de leur âme.

Mais ce n’est que l’avis de Socrate, philosophe, et pas celui du Grec moyen, citoyen.

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Dieux grecs ambivalents

Autant, le Dieu du Livre commande, autant les dieux grecs sont ambivalents. « Les dieux peuvent rendre fou l’homme le plus sage, tout comme ils savent inspirer la sagesse au moins raisonnable », dit l’Odyssée au chant 23. Car une même divinité égare ou conseille, libère l’esprit ou enchaîne dans la folie ; elle envoie la maladie et peut guérir. C’est ainsi que Déméter nourrit les mortels, mais peut aussi les affamer en retenant le grain en son sein ; que Dionysos libère les femmes autant qu’il les rend follement dépendantes et criminelles ; qu’Apollon est le dieu de la purification, mais que ses flèches peuvent semer la peste.

Les dieux sont donc écarteurs du mal ou destructeurs. Pourquoi ? « Une divinité a toujours des dispositions envers les mortels, mais ceux-ci éprouvent des difficultés de discernement à cause de leur incapacité à connaître leur attente », dit Sorel. Les hommes n’ont pas connaissance de ce que veulent les dieux. C’est pourquoi « l‘ambivalence est une manifestation divine, tandis que l’ambiguïté est une réception humaine. » Aux hommes d’avoir l’attitude pieuse qui est celle de la crainte envers les dieux. Il s’agit non pas de se soumettre à l’Absolu comme les musulmans, ni de redouter l’Enfer comme les catholiques, mais d’une prudence des Grecs, une sagesse humaine. « Les dieux sont ambivalents parce qu’ils prennent plaisir aux hommages des humains… qu’ils se complaisent à laisser dans l’incertitude ». Reste que les humains et les dieux sont des êtres à part entière, non subordonnés les uns aux autres. Les dieux sont immortels, les humains mortels est la principale différence.

Pour comprendre cette relation des hommes aux dieux, le mythe d’Hermès est fondamental. Le dieu Hermès indique le chemin, toute son activité tend vers les échanges. Mais il a aussi fabriqué le mal envoyé aux hommes par tous les Olympiens avec Pandora, la première femme. C’est elle qui a ouverte la fameuse « boîte de Pandore », d’où tous les maux se sont échappés. Pandora est mensonges, paroles séduisantes et manières trompeuses, selon Hésiode. Le dieu Hermès, qui l’a créée, est au creux du double sens et de l’énigme : il peut diriger ou égarer le voyageur, mais il reste le compagnon des hommes parce qu’il préside aux échanges et favorise les contacts. Or tout contact est un risque, tout « deal » peut être une Tromperie.

« Hermès assume absolument son origine d’être issu de la parfaite jonction de polarités : né de l’union du céleste (Zeus l’Olympien) et du souterrain (Maia, filled’Atlas, logée dans une caverne) ». Il est la vertu d’intelligence des Grecs, celle de la ruse d’Ulysse. Il connaît toutes les formules pour abuser. La parole a toujours double sens, vraie ou fausse ; pour Hermès, elle peut même être l’absence de mots. Quand nous disons « un ange passe » (en général à 20 et moins 20, selon un film connu), le Grec antique dit « Hermès passe ». Car le dieu est médiateur de sens. Les échanges sont toujours ambivalence, mais Hermès indique les chemins. Il est le dieu de tous ceux qui cherchent.

Selon Eschyle : « en fait l’ambivalence divine est une chance pour l’homme qui peut toujours espérer son aspect bienveillant ». L’ambivalence des dieux reste le moindre mal, au contraire du Dieu unique jaloux, Pater familias impérieux, qui veut être obéi dans ses Commandements sans laisser aucune alternative à l’humain – sinon c’est « péché », qui sera « puni ».

Toute la différence entre un monde humain concret, qui accepte les dieux mais s’en méfie, et un monde spirituel abstrait, où la soumission est requise sans ergoter, au nom du Grand Dessein.

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Amour est un concept ambivalent, montre Alain

Alain le philosophe, reprend les maximes chrétiennes, non pour les évacuer, mais pour en montrer l’inanité morale. « Aimez-vous les uns et les autres », dit l’Évangile, « aime ton prochain comme toi même ». Fadaises pour catéchisme à ânonner, montre Alain. Rien de pratique, seulement des grands mots.

Certes, l’amour est la vraie richesse vitale ; certes, lorsque l’amour manque, par exemple dans l’extrême avarice, l’extrême fatigue ou l’extrême vieillesse, il n’y a plus rien à espérer des relations humaines. Mais, dit Alain, « ce régime de parfaite prudence nous approche de la mort et il ne dure guère. » Dans le courant de l’existence, c’est l’inverse. « L’ordinaire de la vie est un furieux amour de n’importe quoi ; chez les bêtes aussi. Car le cheval galope pour galoper ; et le moment où il va partir, le beau moment où il sent en lui-même la pression de la vie, c’est l’amour, créateur de tout. » L’amour est cette « volonté » de puissance nietzschéenne, cet élan vital qui fait sortir de soi pour résister aux forces de l’entropie qui mènent vers l’abandon, le renoncement, la mort. L’amour est la folie du lièvre de mars ou du chaton qui joue, l’exubérance irrationnelle des adolescents au printemps ou à la plage. L’amour est la vie même.

Mais cet amour n’explique rien des relations humaines. Suffit-il d’aimer « en soi » et de faire ce qu’on veut, comme le dit saint Augustin ? Aimer suffit-il sans règle ? « L’homme le plus vivant serait le plus juste, à ce compte. Or, ce n’est pas vrai », dit Alain. L’amour enlace, mais il étrangle aussi bien ; il est paix et guerre. « Le fanatisme dans son fond est aussi bien amour que l’enthousiasme », montre le philosophe. « Il y a de la générosité dans tout carnage, et dans toute cruauté active. Les amants éprouvent la même chose. Les héros qui se sacrifient le mieux sont aussi ceux qui tuent le mieux. » Aimer est une folie, une exaltation, une dévoration ; «  je vais te manger » disent souvent les mamans aux bébés. Manger, c’est faire soi, intégrer, dissoudre. Est-ce respecter l’autre et sa personne ? Attention donc à l’amour aveugle et absolu, il conduit non à conforter, mais à nier.

Faut-il alors orienter l’amour vers le prochain pour l’aimer comme soi-même ? Non dit Alain, après Nietzsche. « On ne s’aime point soi-même, ou bien ce n’est plus amour, c’est pauvreté, sécheresse, avarice. » S’aimer soi est narcissisme, volonté de ne voir que sa personne, en égoïste ; c’est refuser l’autre et les échanges pour tout ramener à soi. Tout pour ma pomme, comme dit à peu près Trompe, et que crèvent les aliens, même « alliés ». Aimer les autres comme soi-même est donc encore une ânerie à mettre au compte de la moraline chrétienne des curés pour mémères. Ni le conquérant, ni l’inquisiteur ne s’aiment eux mêmes. Encore moins leur prochain. Alain ne le dit pas, mais conquérir un peuple pour lui imposer sa loi ou torturer un faux croyant pour lui imposer la soi-disant vraie croyance, ne serait-ce pas de l’amour ? Vouloir le bien de l’autre malgré lui, en le niant au nom du souverain Bien et de la Vérité qu’on croit seule juste, est-ce aimer ? C’est poursuivre un peu loin la niaiserie.

Alain dit au contraire que « l’amour ne distingue point ; celui qui aime et ce qu’il aime, c’est tout un. » Ce pourquoi l’amant qui tue sa maîtresse adorée, se tue lui-même aussi ; ou l’inquisiteur qui annihile son humanité en niant la personnalité de l’autre – quant à Trump ou Poutine, j’ai dit combien ils poussaient leurs pays au suicide programmé… A l’inverse, dit Alain, « qui est doux aux autres est doux à lui-même ; qui est méchant aux autres est méchant à lui-même, du même mouvement. » Car, si l’amour est cet élan vers la vie, il est universel et envers tous. L’amoureux de la vie aime les êtres, il veut les voir épanouis, heureux – hommes, femmes, enfants, animaux, plantes. Il veut les voir vivre et échanger des bienfaits, des choses ou des idées avec eux. Il ne veut pas les dominer pour leur extorquer leur moelle (comme dans l’esclavage, le dressage ou le bonzaï), ni les assujettir à son ego (comme chez les histrions de télé, les bouffons politiciens ou les vaniteux de salon).

Sortons donc des niaiseries de la moraline chrétienne, montre ainsi le philosophe. Relisons plutôt les grands esprits de l’humanité, et Alain cite Platon, Marc-Aurèle, Kant – plus « tous ceux qui ont cherché quelques règles dans les idées, quelques règles contre l’amour et la guerre, dieux jumeaux. » Car l’amour, comme la guerre, sont des passions, et l’être humain est avant tout raison. Mettre de la raison dans les choses, donc des règles, est le propre d’Homo Sapiens – poursuivons son évolution au lieu de régresser à l’animalité Homo Erectus où « l’amour » n’existait pas.

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Nous restons monarchiques, dit Alain

Notre enseignement, dont nous sommes si fiers – ou du moins, nous étions – est un enseignement qui reste monarchique, dit le philosophe Alain. « J’entends un enseignement qui a pour objet de séparer ceux qui sauront et gouverneront de ceux qui ignoreront et obéiront. »

Et de prendre pour exemple un sien camarade de classe, furieusement myope, qui ne pouvait voir un triangle en entier, ne déchiffrant à chaque fois au bout de son nez qu’un des côtés. Il était sujet aux piques du prof de maths, de « son ironie un peu lourde ». Conclusion sans appel : « Cet enfant fut ainsi condamné publiquement à n’être qu’un sot parce qu’il était myope. »

Tout le système écrase les faibles. C’est le cas en tyrannie et en monarchie, mais aussi dans nos républiques démocratiques où les professeurs ont pour tâche de choisir dans la masse une élite – et « de décourager et rabattre les autres », dit Alain. « Et nous nous croyons bons démocrates parce que nous choisissons sans avoir égard à la naissance ni à la richesse. » En sélectionnant « quelques génies et un certain nombre de talents supérieurs, nous les décrassons, nous les estampillons, nous les marions confortablement, et nous faisons d’eux une aristocratie d’esprit qui s’allie à l’autre, et gouverne tyranniquement au nom de l’égalité, admirable égalité qui donne tout à ceux qui ont déjà beaucoup. »

Alain est sévère, mais ce qu’il dit n’est pas faux. Si toute société doit bien sélectionner une élite, même la société la plus communiste (nous l’avons vu dans l’histoire), cette sélection doit se faire à armes égales. Sans privilège, ni cooptation, ni mafia – ce qui n’a jamais été le cas dans les sociétés communistes, toute l’histoire nous l’a prouvé. Selon Alain, il faut réagir autrement. C’est à dire « instruire le peuple tout entier, se plier à la myopie, à la lourdeur d’esprit, aiguillonner la paresse, veiller à tout prix ceux qui dorment, et montrer plus de joie pour un petit paysan un peu débarbouillé que pour un élégant mathématicien qui s’élève d’un vol sûr jusqu’au sommet de l’École polytechnique. » Remplacez aujourd’hui paysan par immigré ou fils ou fille d’érémiste, et vous aurez la même chose. Mais cela demande du travail, des efforts, et pas d’incessants changements de programmes au nom d’on ne sait quelle idéologie qui change à chaque élection. Il faudrait des professeurs mieux formés, plus motivés, peut-être mieux payés, quoiqu’en fonction des jours travaillés cela puisse se discuter.

Ce que veut Alain le philosophe c’est que l’effort des pouvoirs publics devrait s’employer à éclairer les masses par le dessous et par le dedans, au lieu de faire briller quelques pics nés du peuple. Mais qui s’en préoccupe ? demande Alain. « Même les socialistes n’en s’en font pas une idée nette ; je les vois empoisonnés de tyrannie et réclamant de bons rois. Il n’y a point de bon roi ! » C’était en 1910, et les socialistes n’étaient pas encore entièrement communistes ; ce sera pire après Lénine.

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Les maux d’autrui sont durs à porter, dit Alain

Nous avons toujours assez de force pour supporter nos propres maux et il le faut bien. Alain le philosophe prend l’exemple des inondés qui s’adaptent et ne gémissent pas, mais au contraire campent pour le mieux, mangent et dorment de tout leur cœur. C’est la même chose pour ceux qui ont été à la guerre, dit-il. « Les grandes peines ne sont alors pas parce qu’on est en guerre, mais parce que l’on a froid aux pieds. On pense furieusement à faire du feu et l’on est tout à fait content quand on se chauffe. Plus l’existence est difficile, mieux on supporte les peines et mieux on jouit des plaisirs. » Cela parce nous sommes alors intensément au présent, sans regarder ni le passé – qui ne nous importe plus – ni le futur – que nous n’avons pas le temps d’imaginer.

L’action rend heureux ; l’oisiveté rend inquiet, aigri, malheureux. Voyez les professions qui ont beaucoup d’heures libres pour travailler à leur gré, comme par exemple les profs ou les intellos : ce sont les plus pessimistes, les plus désabusés, les plus catastrophistes. Qu’on évoque un quelconque changement, c’est aussitôt « une réforme », terme honni parce qu’il va falloir encore changer ses habitudes. Aussitôt, dans les médias, les syndicats se disent « inquiets », c’est un terme rituel. Rien ne va jamais, rien n’est fait comme il faut, c’est toujours de pire en pire… depuis l’origine de l’éducation au moins, si l’on en croit les textes. Ce pourquoi nombre d’entreprises reviennent sur le télétravail : non que l’on travaille moins, mais que l’on travaille moins bien, sans l’émulation des autres, du collectif qui stimule, de l’ambiance qui entraîne.

A l’inverse,« celui qui met toute son attention sur un acte assez difficile, celui-là est parfaitement heureux. Celui qui pense à son passé ou à son avenir ne peut pas être heureux tout à fait. » Avoir une mission, voilà ce qui importe – les moyens et l’initiative pour la remplir. Porter le poids de soi-même rend le chemin de l’existence rude. Car le monde change, les autres changent, les circonstances évoluent. Il faut sans cesse s’adapter, c’est usant pour les abouliques et les indolents, ceux qui préfèrent obéir et croire plutôt qu’agir et réfléchir soi-même. Il ne faudrait donc pas penser à soi.

« Le plaisant, dit Alain, c’est que ce sont les autres qui me ramènent à moi par leur discours sur eux mêmes. » Agir ensemble, ça va ; parler ensemble pour parler, ça ne va plus Car, très vite, viennent les plaintes, les récriminations, les griefs. « C’est un des grands fléaux de ce monde », dit Alain. En effet, pas deux minutes ne passent (faites-en l’expérience) que, déjà, les gens vous racontent leurs malheurs. Tout ce qui ne va pas. Tout ce qu’il faudrait faire mieux. Tout ce qu’ils ont dit et qui n’a pas été écouté.

« Sans compter que le visage humain est diablement expressif, analyse le philosophe, et arrive à éveiller des tristesses que les choses me faisaient oublier. » Au fond, nous ne sommes égoïstes qu’en société, lorsque les individus se parlent, se répondent l’un l’autre, avec la bouche, les yeux, le cœur. « Une plainte déchaîne mille plaintes ; une peur déchaîne mille peurs. Tout le troupeau court dans chaque mouton. Voilà pourquoi un cœur sensible est toujours misanthrope un peu. » Voilà pourquoi les maux d’autrui sont durs à porter.

Et il n’est pas égoïste de se protéger en prenant quelque distance. Ce n’est pas s’éloigner des proches et des amis parce qu’on ne les aime pas ; c’est au contraire parce que leurs émotions, leurs affects, leurs croyances et fausses vérités nous contaminent par mimétisme. MeToo est la meilleure et la pire des choses, tout comme les réseaux sociaux ou les cancans devant la machine à café. Parler des maux permet d’agir contre eux, mais la contagion de foule conduit aux excès du lynchage, du cancel et pire encore. Il faut savoir raison garder – et se préserver du mimétisme pour atteindre à la justice.

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Les morts vivent en nous, dit Alain

Dans un Propos de novembre 1907, le philosophe songe aux morts. C’est la Toussaint, c’est l’automne, saison où « il devient visible, par des signes assez clairs, que le soleil nous abandonne. (…) La fin d’une année est comme la fin d’une journée et comme la fin d’une vie ; comme l’avenir n’offre alors que nuit et sommeil, naturellement la pensée revient sur ce qui a été fait et devient historienne ».

Mais comment évoquer les morts ? se demande Alain. « Ulysse leur donnait à manger ; nous leur portons des fleurs ; mais toutes les offrandes ne sont que pour tourner nos pensées vers eux et mettre la conversation en train ». Ce ne sont pas les morts en corps que l’on veut évoquer, mais leur pensée, leur souvenir, l’exemple qu’ils ont donné. Fleurs, couronnes, cérémonies, ne sont que là pour fixer notre pensée, car elle dépend surtout de ce que nos sens appréhendent, voient, touchent, entendent. « Il est très raisonnable de se donner certains spectacles, afin de se donner en même temps les rêveries qui y sont comme attachées. Voilà en quoi les rites religieux ont une valeur. Mais ils ne sont que moyens ; ils ne sont pas fin. »

Tant que leur souvenir perdure, les morts ne sont pas morts mais toujours vivants en nous. C’est pourquoi les Juifs s’attachent autant au souvenir des déportés et de la Shoah, et que les officiels patriotes « commémorent » tant et plus les guerres de 14 et de 40, la Victoire des Poilus qui ont tenu et la reconquête des Résistants qui ont sacrifié leur vie. « Les morts pensent, parlent et agissent ; ils peuvent conseiller, vouloir, approuver, blâmer ; tout cela est vrai ; mais il faut l’entendre. Tout cela est en nous ; tout cela est bien vivant en nous. »

Les morts sont des exemples, on oublie ce qu’ils ont fait ou dit de malheureux. Ils sont réputés sages, car ils ont figé dans le temps leur personnalité dernière. D’où leur puissance de conseil, détachée du quotidien, des petites choses qui prennent la tête et empêchent trop souvent de penser en raison, pressé par le temps et « l’urgence » éternelle des choses. « Car exister c’est répondre aux chocs du monde environnant. C’est, plus de neuf fois par jour, et plus d’une fois par heure, oublier ce qu’on a juré d’être. Aussi cela est plein de sens de se demander ce que les morts veulent. »

Au fond, ce que les morts veulent, c’est vivre. Vivre en nous, prolonger leur personne et leur exemple par les vivants qui se souviennent d’eux et de ce qu’ils étaient. Combien d’entre nous ont-ils entendu les gens leur dire comment leur père se comportait, les conseils qu’il donnait, ce qu’ils ont retenu. Les mères aussi, mais différemment, moins dans les principes politiques que sur la morale quotidienne. « Les tombeaux nous renvoient la vie », dit Alain, ce mort qui nous parle encore. « J’ai regardé hier une tige de lilas dont les feuilles allaient tomber, et j’y ai vu des bourgeons ».

Tel est le sens du culte des morts à la Toussaint, non pas le chagrin du souvenir, mais l’exemple qu’ils laissent. D’une banalité du calendrier, Alain tire une philosophie. Il nous parle, il est toujours vivant.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Âge d’or

L’âge d’or, ce rêve des conservateurs qui veulent « revenir à », date des Grecs antiques. Reynal Sorel en fait une entrée dans son Dictionnaire. En fait, c’est une expression d’Ovide dans les Métamorphoses. Les Grecs parlent plutôt d’une « race d’or » ou du règne de Kronos. Cela désigne un genre de vie des humains périssables avant l’avènement de l’ordre de l’Olympe instauré par Zeus.

Selon Hésiode, l’historien de la religion grecque, la castration d’Ouranos est la condition de l’âge d’or. Kronos, son fils, a castré son père Ouranos qui ne cessait de copuler avec Gaïa sans permettre à ses descendants de voir le jour. Une fois castré, Ouranos s’éloigne définitivement de Gaïa, faisant lui le ciel et elle la terre. Kronos entame alors son règne dans un monde déplié.

Kronos est le dieu qui nie la génération en castrant son père, et la reproduction en avalant sa propre progéniture avec sa sœur Rhea, les futurs Olympiens. C’est le pouvoir brut qui se prend à fabriquer lui-même la première race d’homme périssable pour avoir matière à offrandes. Car la disparition de l’univers est toujours là sous la forme d’un couple issu de la nuit primordiale, Thanatos et Hypnos. Ces puissances ne peuvent rester vaines et inactives, d’où la nécessité des êtres périssables pour leur assurer du travail. Ces mortels, ce sont des hommes vivant comme des dieux. C’est-à-dire dans un temps suspendu. Ces préhumains succombent néanmoins au sommeil avant de renaître jusqu’à avoir épuisé leur stock de possibles. Ils vivent dans une nature qui produit sans cesse et sans problème. Kronos n’a pas fabriqué de véritables humains, mais seulement des asexués voués à périr.

Zeus va détrôner son père par ruse et le refouler dans l’obscurité brumeuse du Tartare. Fin de l’âge d’or. Introduction de la race des femmes, invention olympienne qui instaure l’âge de la nécessité de se nourrir soi et l’autre, mais également de se reproduire sexuellement. Platon, dans le Politique s’intéresse au genre de vie de l’ancienne humanité sous le règne de Kronos. Selon lui, il n’y avait point de constitution et point de de femmes ni d’enfants. Tous montaient du sein de la terre pour prendre vie et trouver une végétation toujours spontanée et généreuse pour leur permettre de vivre comblé, nus et a l’air libre. Mais Kronos parque les mortels en troupeaux régentés par des pasteurs divins. C’est ainsi que les hommes parlaient avec les bêtes.

Cet âge d’or du règne de Kronos semble a priori souhaitable : abondance de végétaux qui comble le moindre besoin, prise en charge des vivants répartis en troupeaux par des pasteurs divins. Aucune nécessité : ni celle de travailler, ni celle de se protéger, ni celle de se reproduire. Ce fut l’idéal du communisme soviétique – avant les dures réalités. Mais l’âge d’or vit dans l’absence : de mémoire, d’autonomie, de savoir-faire, de descendance. Aucun usage n’est fait de la partie rationnelle de l’âme : ce n’est pas un genre de vie au sens grec, mais une vie sans accomplissement – végétative. Ainsi la Russie issue de l’URSS a stagné depuis trente ans, à l’inverse de la Chine communiste, qui a pris son essor depuis trente ans. C’est que l’une a usé de pure obéissance, et l’autre d’intelligence.

Ce pourquoi Platon revient à la fin de sa vie sur le règne de Kronos comme mythe. Il évoque une forme d’autorité et d’administration particulièrement heureuse qui peut servir de modèle aux cités aujourd’hui. La nature incomplète de l’homme l’empêche de régner en maître absolu toutes les affaires humaines sans se gonfler de démesure et d’injustice. On le voit aisément avec Poutine (et Trompe). Kronos donne pour chefs des êtres d’une race supérieure aux hommes. Et aujourd’hui ? Sous le règne de Zeus, ce sont les humains qui dirigent les cités et nous devrions imiter Kronos pour faire des Meilleurs et des plus intelligents les dirigeants de nos troupeaux nationaux. Ce n’est pas toujours le cas, et la démocratie a ses inconvénients : on note la revanche envieuse des populistes attisée par Mélenchon, le faux bon sens populaire du RN incapable de nuances, la haine des hillbillies, ces ploucs des collines vantés par JD Vance.

Le mythe de la vie sous Kronos, l’âge d’or, est exemplaire.

Pour les revanchards conservateurs, tel Poutine, il s’agit de retrouver un moment historique de puissance et de stabilité sous un despote éclairé – comme les cochons d’Orwell.

Pour l’intelligence après Platon, il s’agit de s’affranchir de toute passion en se soumettant à ce qu’il y a d’immortel en nous. En surmontant la technique, l’internet, l’IA – et leurs dérives.

Bien sûr, l’âge d’or est un mythe. Une source d’enseignement pour les Grecs. Mais l’âge d’or n’est pas un âge humain. C’est à nous d’en tirer des leçons pour notre temps.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Soyez roi en vous, dit Alain

Gouvernez-vous vous-mêmes comme vous aimeriez que le pays soit gouverné. C’est ainsi que parle Platon, et le philosophe Alain le relit en 1910. « Ce gouvernement intérieur doit être aristocratique, c’est-à-dire par ce qu’il y a de meilleur sur ce qu’il y a de pire. Par le meilleur, il entend ce qui en chacun de nous sait et comprend. » Autrement dit la raison. L’aristocratie est le gouvernement des meilleurs (le contraire des Trump et Vance par exemple). Parce que le meilleur réside en l’intelligence – qui nous fait humains. Hélas, ce n’est pas l’intelligence, comme souvent, qui a causé la guerre de 14 qui allait surgir quatre ans plus tard. Mais les dirigeants ont la bêtise de leurs électeurs ou de leurs sujets.

Alain le sait bien. « Le peuple, en nous-mêmes, ce sont les colères, les désirs et les besoins ». Le populisme est l’agitation des bas instincts (la peur, la vengeance, l’envie) par les manipulateurs appelés populistes, ou par les rois par force ou tradition qui excitent le nationalisme égoïste du « eux contre nous ». Ainsi en 1914, ainsi en 1939, ainsi en 2022, ainsi depuis que Trump trompe son peuple et trahit ses alliés. Ils se font populaciers par ruse pour mieux berner les gogos, on dit aussi les cons. Et ça marche, la raison étant la chose du monde la moins partagée. Surtout lorsqu’on évite, par confort, par paresse, de penser par soi-même, de prendre du recul pour analyser, s’informer à plusieurs sources, réfléchir – pour suivre les autres, les proches, les voisins, la foule, les réseaux sociaux. Ah ! « être d’accord », quel soulagement ! Penser comme tout le monde, quelle facilité ! Suivre le vent, quelle aise ! On a ainsi bonne conscience d’être « comme tout le monde », on est ainsi heureux d’être dans le nid, le bon parti, forcément celui du Bien, d’imiter les autres : « Me too ! ».

Or les autres, les proches, la foule, les réseaux, sont des animaux sans tête, aveugles et sourds comme le rhino féroce qui charge sur des ombres (Ô Ionesco !). Ils ne se gouvernent pas, ils ne peuvent que se laisser manipuler et se déverser, jusqu’à ce qu’on les « sidère » par un massacre ou un bon vieux « bouc émissaire » qui va purger leurs instincts comme on décharge une pile. Aucune intelligence dans tout cela, il n’y a pas de raison – c’est l’animalité brute, la bête qui conduit à la bêtise, multipliée par le nombre.

A l’inverse, dit Platon, « dès qu’un homme se gouverne bien lui-même, il se trouve bon et utile aux autres, sans avoir seulement à y penser. » Alain s’élève donc contre la discipline et la chiourme, ces vertus si prisées des droites conservatrices, qui ravalent l’éducation au rang de barbarie et la morale au rang de doctrine obligée. Si vous établissez par la peur l’ordre dans l’État (comme font Poutine, Xi et Trump), vous aurez autant de tyrans à l’intérieur de chacun. « La peur tient la convoitise en prison. Tous les maux fermentent au dedans ; l’ordre extérieur est instable. Viennent l’émeute, la guerre ou le tremblement de terre, de même que les prisons vomissent alors les condamnés, ainsi, en chacun de nous, les prisons sont ouvertes et les monstrueux désirs s’emparent de la citadelle. » Les guerres civiles, les chienlits, les manifs à n’en plus finir finissent par la casse, la brutalité gratuite, voire le massacre si règne l’impunité.

Alain « juge médiocre » les « leçons de morale fondées sur le calcul et la prudence ». Tel qu’on l’enseigne au catéchisme, ou à l’école primaire jadis – ce que certains voudraient voir revenir : « soit charitable si tu veux être aimé, aime tes semblables afin qu’il te le rende, respecte tes parents si tu veux que tes enfants te respectent. » Ce gnangnan est du vent, le paravent de l’hypocrisie, car alors « chacun attend toujours la bonne occasion, l’occasion d’être injuste, impunément. » Dès qu’on ne les regarde plus, la charité s’efface, les autres sont un enfer, les parents des boulets – et les enfants des égoïstes. A qui la faute ?

Au contraire, dit Alain « je parlerais tout à fait autrement aux jeunes lionceaux, dès qu’ils commencent à aiguiser leurs griffes sur les manuels de morale, sur les catéchismes, sur toutes coutumes, sur tous barreaux. Je leur dirais : ‘n’ayez peur de rien ; faites ce que vous voulez. N’acceptez aucun esclavage, ni chaîne dorée, ni chaîne fleurie. Seulement, mes amis, soyez rois en vous même.’ » Nietzsche ne disait pas autre chose en demandant à ses disciples de jeter la Morale abstraite et universelle au nom de leur propre morale – l’intérieure, issue d’eux-mêmes, de leurs propres jugements de valeur. Ce n’est pas de l’anarchie, c’est la domination de soi-même. « Soyez maîtres des désirs et de la colère, aussi bien que de la peur, dit Alain. Exercez-vous à rappelez la colère comme un berger rappelle son chien. Soyez roi sur vos désirs. »

Un roi gouverne, il ne se laisse pas aller. Les désirs sont dominés par la raison de ce qui est raisonnable. Les instincts sont canalisés vers l’action utile, les passions domptées vers l’action juste. Dès lors, point de Morale, ni de moraline ânonnée pour se couvrir et accusant les autres de ce qu’on ne fait pas soi-même, mais le règne du soi. « Puisque vous serez roi en vous, agissez royalement et faites ce qui vous semblera bon. » Au fond, saint Augustin résumait la doctrine chrétienne de même façon en disant « aime et fais ce que tu veux ». Platon, Augustin, Nietzsche, Alain, délivrent la même maxime de sagesse. Suivons-les au lieu de suivre les cons.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Tout est nombre, rappelle Alain

Pythagore l’avait dit avant lui, il y a 2500 ans déjà. Et cela reste vrai. « Les hommes se taisent encore aujourd’hui dès qu’ils viennent à penser à cette puissance des nombres. Pourquoi de nouvelles planètes comme les nombres l’exigeaient ? Pourquoi la conservation de l’énergie ? Pourquoi des formules en toute chose et des formules qui prédisent ? (…) Tout est nombre, tout est selon les nombres ! »

Tout est nombre, mais tout est-il calculable ? Non pas. Les seuls calculs possibles sur le futur sont par exemple des probabilités – non des certitudes. De même ceux sur l’émotion, le tempérament, la psychologie humaine ; ce sont des « sciences » (dans le sens de savoirs) mais « humaines » (dans le sens où non pleinement mathématiques).

Quiconque a tâté de la bourse connaît bien ce dilemme : si tout est calculable, alors des algorithmes judicieusement choisis devraient gérer comme des dieux. Sauf que non : ce qui vrai aujourd’hui ne l’est plus demain, les formules sont vides dès que les données changent. Or elles changent avec les émotions des investisseurs, la psychologie de marché, les aléas de la géopolitique, faits d’egos de dirigeants en même temps que de contraintes nouvelles. Les délires de la finance ont montré, en 1637 lors du krach des tulipes, en 1929 comme en 2008, combien le soi-disant calculable n’a rien d’absolu, les fameuses « queues de distribution » dans les probabilités calculées sur le futur étant d’incertitude.

Tout est nombre, ce pourquoi nous existons. Mais si les individus sont souvent imprévisibles, les espèces obéissent à des lois aussi régulières que la course des astres. La démographie de demain est inscrite dans celle d’aujourd’hui, et chacun sait qu’il mourra un jour, même s’il ne sait pas quand. Est-ce pour cela que « tout est écrit » ? Certains le croient, les niais, alors que l’expérience même nous démontre que non. Tout est nécessité, mais tout est aussi hasard ; le programme génétique calcule tout, sauf l’épigénétique qui survient et infléchit, puis le milieu qui nourrit et éduque, puis l’époque qui impose ou libère. A chacun d’exercer sa liberté relative, à l’intérieur des contraintes qui lui sont imposées. A noter que les sociétés démocratiques sont moins contraignantes que les sociétés autoritaires, permettant donc plus d’innovation, de création, de production, d’échanges – de libertés de penser, de dire et de faire.

Les mathématiques sont au fondement des choses, leurs rapports et leur harmonie sont déterminés par des lois dans notre univers (pour d’autres univers, on peut tout imaginer, mais on ne sait pas). De là à penser à la dictature de l’IA et des algorithmes, il n’y a qu’un pas. Que je m’empresse de ne pas franchir : si la plupart des humains sont des moutons qui se laissent aller où on leur dit d’aller, que ce soit à la télé, sur les réseaux ou dans leur couple, il y en a qui résistent et résisteront encore et toujours à l’envahisseur. Les robots peuvent dérailler, et le réseau X de Musk a récemment livré la pensée profonde de son fondateur – sans le vouloir – lorsqu’il a ôté les filtres… Le réel échappe parfois à la raison.

Le rationnel, oui, le rationalisme, non. Les ingénieurs du chaos l’ont tenté, ils n’ont pas vraiment réussi.

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La morale, c’est bon pour les riches, dit Alain

Et il n’a pas tort : 116 ans après, les gens n’ont fait aucun progrès. Comment faire la leçon à ceux qui n’ont rien ? L’hygiène – encore faut-il avoir de quoi se laver et se changer. Faire du sport – mais qui va payer les cotisations ? Éviter l’alcool – mais ceux qui boivent (trop) le font pour oublier. La maîtresse d’école maternelle, en 1909, qui commençait sa « leçon de morale » scolaire rougissait à chaque fois en regardant ses petits : celui-là n’avait pas de chaussettes ; cet autre une chemise inlavable car en loques ; ces jumeaux un père qui buvait. Comment leur faire honte devant tous les autres des maux qu’ils subissaient ?

« Une vie de pauvre est serrée par les événements ; je n’y vois ni arbitraire, ni choix, ni délibération », écrit le philosophe. En effet, on ne choisit pas de ne pas se laver – si l’on ne dispose pas de douches, ce pourquoi les boueux en ont revendiqué il y a quelques années. Pour les vêtements, c’est plus facile aujourd’hui car les bacs de recyclage en débordent et les associations en donnent volontiers. Mais ces injonctions imbéciles du Maître fonctionnaire d’État, quelles sont ridicules ! « Mangez cinq fruits et légumes par jour » – quoi une groseille et un melon, plus un chou entier et un navet, et encore une gousse d’ail en prime ? « Buvez, bougez, éliminez ! » – quelle stupidité, puisque c’est ce que chacun fait sans le savoir, du gosier à la selle sans s’en préoccuper. Et cette injonction à tout trier, de la minuscule attache de sachet au grand plastique d’enveloppe – alors que l’on sait pertinemment que rares sont les plastiques recyclables, faute d’y avoir pensé avant.

Quant aux niaiseries savantes des écolos autoproclamés, ils feraient mieux d’aller voir à la ferme, ou chez les ouvriers, ce qui est possible de « faire pour la planète ». Empêcher les biques de Monsieur Bové de chier et de péter à cause du méthane – gaz à effet de serre ? Empêcher les gens de prendre leur voiture pour aller à la pharmacie, ou à l’hôpital – parfois à 30 ou 50 km dans les zones rurales ? Empêcher les artisans qui tirent le diable par le queue de rouler en vieil utilitaire diesel en ville ? Empêcher l’avion pour se rendre de Paris à Nice, alors que le trajet SNCF coûte deux fois plus cher et met deux fois plus de temps de centre-ville à centre-ville ? De qui se moque-t-on ? En revanche, pas un mot sur la guerre de Poutine, ni celle de Netanyahou, qui envoient dans l’atmosphère des centaines de tonnes de gaz à effet de serre, sans parler des particules, ni de la pollution des sols ! La morale de certains connaît un poids mais deux mesures…

« Comment faire ? Ne point prêcher », dit Alain. Ce serait déjà ça. Pas d’injonction abstraite, mais de la pédagogie avec les moyens disponibles. Par exemple, Messieurs et dames députés et députes, commencez par assurer l’importation en lithium AVANT de produire des batteries ; puis encouragez la production des batteries en Europe AVANT d’exiger des voitures électriques ; puis organisez un réseau de bornes de recharges standard aussi fréquentes que les stations-service AVANT de décréter qu’on ne produira ni ne vendra plus de véhicule thermique d’ici dix ans ; enfin faites baisser le coût des voitures « propres » en le mettant au niveau des voitures à essence. Quoi ? Vous avez vu un moteur électrique ? Il n’y a pas grand-chose dedans, cela devrait moins coûter.

Mais non : les cons seront toujours des cons, et les postures médiatiques toujours plus faciles à prendre que les décisions réelles. « Pratiquer soi-même la justice et la bonté », conseille Alain. A la désassemblée nationale, on n’en prend pas le chemin. Ne pas se rengorger d’être bon et bien entre soi, dans le confort d’un bureau, dans une grande ville où tout est assuré sans longs déplacements. « Ne pas flatter, sans le vouloir, ceux qui ont la bonne chance d’être proprement vêtus et d’avoir des parents sobres. »

Gardez vos sermons, moralistes de tous bords. Commencez par vous regarder vous : êtes-vous bien sûrs de tout faire ce qu’il faut, comme il faut ? Sans sectarisme de posture, ni expiation imaginaire ? Prenez-vous votre vie en mains, au lieu de dire aux autres comment le faire ? « Dès que l’on a quelque chose au-delà du nécessaire, et un peu de loisir, dit Alain, c’est alors qu’on peut diriger sa vie, combattre les maux imaginaires. » Ce sont bien souvent les oisifs, bureaucrates, professions à faible temps de travail ou retraités, qui font la leçon – aux autres.

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Aider à vivre au lieu de pleurer, conseille Alain

Par un beau jour d’octobre, il y a déjà 116 ans, le philosophe Alain méditait sur la vie et sur la morale. « Si j’avais, par aventure, à écrire un traité de morale, je mettrai la bonne humeur au premier rang des devoirs », écrit-il. C’est la religion qui a déformé les humains en prônant « que la tristesse est grande et belle » et qu’il faut méditer sur la mort avant même que la vie ne finisse. Foutaises !

Faire craindre la mort, c’est imposer son pouvoir sur les vivants. En se posant comme intermédiaires indispensables (sous peine d’excommunication) entre les humains et leur dieu hypothétique, les clercs de quelque religion qu’ils soient sectateurs, maîtrisent les âmes. Leur pouvoir est d’interpréter Dieu pour les esprits, de dire ce qu’il faut faire aux corps. Pour cela, faire peur est encore la meilleure manière. La mort est la hantise par excellence des êtres vivants car, quels que soient les naïfs qui « croient » que certains en sont revenus, nul ne retrouve la vie une fois qu’elle l’a quitté.

Ce qui importe est de vivre, et de bien vivre, pas de se lamenter sur ce qui sera (inévitable), ni sur les flétrissures que le temps apportera. A 10 ans, après avoir visité La Trappe et ses cadavres exposés une semaine pour l’édification des autres moines, le jeune Alain conclut : « Tout mon être se révoltait contre ces moines pleurards. Et je me délivrais de leur religion comme d’une maladie. »

Même si la déchristianisation a avancé, grâce à Nietzsche, Marx, Freud, et quelques autres déconstructeurs (au grand dam des néo-conservateurs qui voient ce pouvoir puissant sur les âmes leur échapper…), l’empreinte religieuse subsiste. « Nous geignions trop aisément et pour de trop petites causes, » dit Alain. Avec raison : il suffit d’entendre le chœur des pleureuses dès qu’une réforme se profile dans l’État, le chœur syndical dès que l’on touche aux « zacquis » comme on disait sous le règne de Dieu (1981-1995), le chœur des grands malheurs que sont les petits bobos des mémères entre elles – et des vieux sans distinction en Ehpad. Ou encore les « hommages » hypocrites prononcés dès qu’une personnalité meurt – comme si sa vie somme toute moyenne était un exemple édifiant pour les enfants des écoles. « L’orateur est comme brisé, et les mots sont pris dans sa gorge », raille Alain. Rien d’un sage, tout d’un acteur, ce pleurard de circonstance.

« Ce n’est donc point un consolateur qui parle. Ce n’est donc point un guide pour la vie. Ce n’est qu’un acteur tragique ; un maître de tristesse et de mort. » Pourquoi donner aux survivants « le spectacle de passions déprimantes » ? Il faut, bien à l’inverse, se faire un « devoir alors que de me montrer homme et de serrer fortement la vie ; et de réunir ma volonté et ma vie contre le malheur, comme un guerrier qui fait face à l’ennemi ; et de parler des morts avec amitié et joie, autant que je le pourrai ».

Le malheur est contagieux, autant ne pas le répandre. Ni les déclamations tragiques ne valent – elles exposent l’hypocrisie sociale -, ni même les petits maux de la vie, « car tout se tient », dit Alain. « Ne point les raconter, les étaler et les grossir. » C’est se complaire dans le malheur au lieu d’y résister, s’y vautrer au lieu de s’en sortir, se faire une gloire du statut de « victime » – alors qu’il s’agit de lâcheté, de préférer passivement se faire plaindre plutôt que de réagir, de prétexter d’emprise au lieu d’éprouver sa vitalité par son courage.

« Être bon avec les autres et avec soi. Les aider à vivre, s’aider soi-même à vivre, voilà la vraie charité. La bonté est joie. L’amour est joie. » Ainsi parlait Alain. Et je crois qu’il a raison en étant de raison.

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La raison engendre la justice, dit Alain

Le philosophe relit le Gorgias de Platon, et y trouve toute sa philosophie politique : la raison engendre la justice, et le droit n’est pas celui du plus fort.

C’est Calliclès qui défend cette idée trumpo-poutinienne que la force prime le droit et qui se moque de la justice. « Car, dit-il, ce sont les poltrons qui ont inventé la justice, afin d’avoir la paix ; et ce sont les niais qui adorent cette peur à figure de justice. En réalité, aucune justice ne nous oblige à rien. Il n’y a que lâcheté et faiblesse qui nous obligent : c’est pourquoi celui qui a courage et force a droit aussi par cela seul ». Oh, que c’est bien dit ! Et tellement de notre époque. Mais Socrate s’élève contre.

« Tu oublies une chose, mon cher, c’est que la géométrie a une grande puissance chez les dieux et chez les hommes ». Ce que veut dire Socrate est que la nature est bien faite, elle a prévu chez l’humain des facultés autres que celles des pulsions : l’affectif, la raison. La force des pulsions est certes première, comme l’a bien montré Nietzsche (comme Freud et comme Marx, chacun dans leurs domaines), mais qu’elle est canalisée et domptée par l’intelligence, ce mixte d’affectif et de raison pure.

« Dès que l’on a éveillé sa Raison par la géométrie et autres choses du même genre, on ne peut plus vivre ni penser comme si on ne l’avait pas éveillée. On doit des égards à sa raison, tout comme à son ventre. Et ce n’est pas parce que le ventre exige le pain du voisin, le mange et dort content, que la raison doit être satisfaite. Même, chose remarquable, quand le ventre a mangé, la Raison ne s’endort point pour cela ; tout au contraire, la voilà plus lucide que jamais, pendant que les désirs dorment les uns sur les autres comme une meute fatiguée, la voilà qui s’applique à comprendre ce que c’est qu’un homme et une société d’hommes, des échanges justes ou injustes, et ainsi de suite ; et aussi ce que c’est que sagesse et paix avec soi-même… » C’est que, si le désir désire, la raison raisonne – et elle commande, chez l’être intelligent. Seules les brutes (formées au KGB), les inéduqués et illettrés (comme Trump à qui on a tout passé enfant et adolescent, et qui ne lit jamais), n’usent pas de leur raison. Mais de leur seule force : de nuisance (Poutine) ou de séduction (Trump).

Mais à la fin la Raison l’emporte, croit Alain comme Platon, car l’univers est ainsi fait qu’il est régi par des lois mathématiques, et que ce qui est juste est en harmonie avec l’univers, et que le droit reproduit ses lois. Est-ce idéaliste ? La raison ne provient-elle pas de l’expérience et de l’intérêt ? Non, dit Alain, la raison va au-delà : la faculté d’intelligence n’agit pas comme agissent les pulsions, « l’œil n’est pas le bras, quoiqu’ils soient tous deux fils de la terre », conclut-il.

L’équilibre de la terreur due à la force atomique a imposé le règne du droit international… Jusqu’à la trahison d’un seul, qui s’est dit Me too, comme une jeune fille violée : le traître Trump. Traître au droit, traître aux traités d’alliance stratégique, traître à la décence commune. La force ne devrait donc trouver ses limites… que si une nouvelle force la contraint. Celle du droit, prônée par le grand marché commercial européen ? Celle de l’harmonie du monde, prônée par les Chinois ? Celle de la puissance des pays qui montent, préférant un monde multipolaire ? L’histoire le dira.

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Réveillez-vous malgré l’automne, dit Alain

Aujourd’hui, l’automne. Octobre 1909, le philosophe voit les feuilles se flétrir et le soir tomber. Il médite sur la fatigue de la nature et la langueur qui saisit le vivant. « Il est très vrai qu’on s’endormirait maintenant avec toutes choses, si l’on se laissait aller. A mesure que les feuilles jaunissent, le sommeil tombe sur les yeux. » Avec le raccourcissement des jours (et le paiement des impôts), naît la dépression, les idées noires et l’envie de dormir. Les gens sont pessimistes en automne.

Alain en fait une théorie. « Le soir est l’heure du souvenir ». Et il est vrai que l’on écrit son Journal ou ses Mémoires plus volontiers le soir que le matin. « Ce n’est pas au milieu de la journée que l’on pense au temps ; on est tout à l’action ; on dévore le temps sans le compter. C’est le matin et le soir que l’on pense au temps. Le soir, on considère les sillons achevés ; et le matin, on imagine les sillons à faire. » C’est vrai des jours comme des saisons, comme d’une vie. C’est au matin du monde que l’on se dit que tout est possible, au matin de la jeunesse que tout peut commencer parce que tout est ouvert. C’est au soir de la vie que l’on fait fait le bilan, joies et amertumes, voie et bifurcations.

« Le soir, on constate ; le matin, on invente. C’est pourquoi les images du soir sont liées à l’idée du passé, et les images du matin à l’idée de l’avenir. » Mais chaque année revient l’automne, son obscurité grandissante, et avec elle la dépression humaine. On a envie de reposer, de s’endormir sur ses lauriers, ou de dormir pour oublier. C’est ce qu’il ne faut pas faire, dit Alain. Il faut se révolter contre cet engourdissement saisonnier. « Tout le progrès tient pourtant à cette révolte-là. Nous refusons d’être marmottes. C’est pourquoi il est beau que, justement dans ces temps-ci, les petits garçons traînent leur sac de livres et que les écoles s’allument. Il n’est plus temps de louer les abeilles ; quand elles s’endorment, c’est alors que nous nous éveillons par volonté. L’école du soir est une chose humaine. »

En effet, l’être humain n’est pas pleinement dépendant de son programme génétique, comme les abeilles, ni des conditions de son environnement, comme les autres bêtes. Il est capable de penser pour l’aménager, de le façonner pour mieux survivre : bâtir des maisons, chauffer la cheminée, cultiver pour avoir des réserves, tondre et tisser pour se vêtir, inventer des machines ou des procédés. Dans l’existence traditionnelle, si le printemps était la saison du grand ménage, l’automne était celle des engrangements : du blé, du raisin, des pommes, des noix, des salaisons de cochon, du foin, du bois. Il fallait préparer un hiver actif, à bricoler dans la maison, à tisser la laine et réparer ce qui devait l’être. On ne s’endormait pas, on préparait l’avenir, l’après-Noël et le retour des beaux jours où labourer et semer.

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La pitié est un fléau, dit Alain

Paradoxe ? Nous sommes tant habitués à voir la pitié comme un sentiment humain juste, généreux, empathique… Or, «nous sommes empoisonnés de religion », rétorque le philosophe Alain en 1909 à propos « de la pitié ». « Nous sommes habitués à voir des curés qui sont à guetter la faiblesse et la souffrance humaine, afin d’achever les mourants d’un coup de sermon qui fera réfléchir les autres. » Ne rions pas de cet anticléricalisme de son temps : nous avons nos cléricaux laïques aujourd’hui. Ce sont les militants des « Grandes » causes qui font la même chose que les curés hier, au nom de leur dieu « de gauche, forcément de gauche » comme disait la Duras. Pitié pour les Palestiniens, pitié pour les immigrés clandestins, pitié pour les terroristes islamistes (« ils ne savent pas ce qu’ils font, tendez l’autre joue »)…

Mais ce n’est pas de la pitié, qu’il leur faut, à ces « victimes » (« forcément victimes », comme disait la même). C’est « de la force de vie », dit Alain. Pitié : empathie douloureuse provoquée par les souffrances d’autrui, sans les partager ou les connaître directement, dit le dictionnaire de la langue française. Autrement dit se complaire à observer sans rien faire, se faire un cinéma sur les affres des autres, se raconter une belle histoire où l’on compatit pour se dédouaner. « Il y a une bonté qui assombrit la vie, une bonté qui est tristesse, que l’on appelle communément pitié, et qui est un des fléaux humains », écrit le philosophe. Une pitié qui enfonce, au nom du Bien. « Chacun vient lui verser encore un peu de tristesse ; chacun vient lui chanter le même refrain : Cela me crève le cœur, de vous voir dans un état pareil. »

Et après ? Qu’est-ce que cela change pour celui qui fait pitié ? En est-il ragaillardi ? Conforté ? Soigné ? On le voit, mais on ne pense pas à lui ; on lui dit des mots, mais ils restent superficiels. Une fois parti, l’interlocuteur s’empresse d’oublier. C’est cela, « la pitié ». Juste des expressions toutes faites d’affliction, comme si l’on se mettait une minute seulement dans son cas, un « il faut » par jeu, par rôle social.

« Comment donc faire ? Voici. Il faudrait n’être pas triste ; il faudrait espérer ; on ne donne aux gens que l’espoir que l’on a. Il faudrait compter sur la nature, voir l’avenir en beau et croire que la vie triomphera. C’est plus facile qu’on ne croit, parce que c’est naturel. Tout vivant croit que la vie triomphera, sans cela il mourrait tout de suite. » C’est notre force de vie qu’il faudrait lui donner, une amitié joyeuse. C’est cela qui conforte, par empathie inversée du souffrant au visiteur.

Chacun sait que lorsque l’on donne, celui à qui l’on donne n’est pas reconnaissant parce qu’il a honte de devoir recevoir. Qui n’est pas souffrant ne peut donner sa sympathie pour la souffrance ; il peut en revanche donner ce qu’il a en trop : sa joie de vivre, sa capacité d’espérer. Ainsi « la victime » ne se sentira pas enfoncée dans son rôle social (ou politique) de victime, mais se sentira tirée vers le haut, attirée par la vie, par l’élan de l’autre qui lui montre la voie. « Nul n’aime inspirer la pitié ; et si un malade voit qu’il n’éteint pas la joie d’un homme bon, le voilà soulevé et réconforté. La confiance est un élixir merveilleux », dit Alain.

N’a-t-il pas raison ? La pitié est un sentiment négatif, tout comme le ressentiment. Il faut être « cruel », dit Nietzsche. Cela signifie-t-il être dur avec les faibles et inhumain avec les souffrants ? Non pas – mais leur dire la vérité. Que l’on n’est pas indifférent à leur sort mais que c’est à eux de s’en sortir en premier, avec leur vitalité, leur vouloir vivre, leur volonté. Le vrai est inexorable : celui ou celle qui se complaît dans sa souffrance ne s’en sortira jamais. Il faut le lui dire. Ne pas jouer les hypocrites en compatissant faussement, pour de mauvaises raisons, soit pour se donner bonne conscience, soit pour manipuler l’opinion par raisons politiques. Ainsi Gavroche : misérable mais boule de vitalité ; Victor Hugo avec lui n’est pas misérable, il l’admire. Il compatit, mais ne l’enfonce pas dans sa mouise. « Les passions sont tristes. La haine est triste. La joie tuera les passions et la haine. Mais commençons par nous dire que la tristesse n’est jamais ni noble, ni belle, ni utile. » Ainsi parlait Alain.

Et encore : « Il faut prêcher sur la vie, non sur la mort ; répandre l’espoir non la crainte ; et cultiver en commun la joie, vrai trésor humain. C’est le secret des grands sages, et ce sera la lumière de demain. » Mieux vaut faire preuve de bienveillance que de pitié.

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Certains hommes sont des fusées sur la mer, dit Alain

Prenant propos de l’inauguration d’une plaque à la mémoire d’Évariste Galois à Bourg-la-Reine, ville où il est né, le philosophe Alain se prend à moraliser sur son destin. Évariste est en effet mort à 20 ans, en mai 1832, des suites d’un duel au pistolet qu’il ne pouvait gagner. Stupidité de « l’honneur » guerrier, dévoyé en susceptibilité bourgeoise. Nous étions pourtant après Napoléon le Grand.

« Je livre sa biographie aux moralistes et aux fabricants d’images édifiantes », écrit Alain, peu porté lui-même aux génies et à ceux qui sortent de la norme. En effet, éduqué par sa mère jusqu’à 12 ans, porté à la bizarrerie affectée et à l’originalité dans ses classes, Galois n’est bon élève qu’un temps, avant de ne s’intéresser qu’aux mathématiques. Ce qui ne se faisait pas en ces années d’humanités. D’où son échec aux grandes écoles, rebutant les profs imbus de leur position et de leurs méthodes.

Mais toujours, les génies sont méconnus, et les surdoués méprisés. Quiconque sort de la norme est mis à l’écart. Évariste le Galois résiste, encore et toujours à l’envahisseur. « A 15 ans, il dévore la Géométrie de Legendre. Il rejette les traités élémentaires d’algèbre, qui l’ennuient, et apprend l’algèbre dans Lagrange ; à 16 ans il commence à inventer. » Mais les profs n’aiment pas cet original à l’oral, et à propos de ses écrits, « les académiciens n’y voient goutte », dit Alain. Seule l’École normale le reçoit.

Mais le jeune gars est révolutionnaire, révolté par les curés qui ont conduit son père au suicide en 1829 par une campagne de calomnies, et contre le roi, le gros Louis XVIII diabétique et goutteux, viré réactionnaire dès 1820. Evariste Galois est emprisonné, saoulé, tombe amoureux dès qu’il sort d’une « infâme coquette » qui le rejette, ainsi qu’il l’écrit à son frère. D’où son duel avec le rival, un quidam particulé insignifiant que l’histoire a oublié. Il se prend une balle dans le bide, meurt d’une péritonite.

La veille au soir, il a révisé « son grand mémoire sur les équations », comme dit Alain qui n’y comprend rien, en fait Mémoire sur les conditions de résolubilité des équations par radicaux, daté du 16 janvier 1831. Il y jette les bases de la théorie des groupes qui fera fureur en mathématiques « modernes ».

Cet exemple – édifiant – pousse Alain à se demander pourquoi cet homme ? « Car il n’est pas vraisemblable qu’il ne naisse qu’un homme de temps en temps. Je croirais plutôt que tous les hommes pensent et veulent une fois ce que celui-là a pensé et voulu ; mais ils n’ont pas seulement le temps de prendre la plume », analyse le philosophe. Autrement dit, tous les humains ont les possibilités de l’Évariste, tous sont, petits, des Mozart en puissance. Mais ils sont assassinés par la routine, les conventions, l’éducation, les règlements. « Flatteries, fiançailles, succès, intrigues, traitements, décorations, conversations. La justice et l’opinion sont lourdes » – une prison dont seuls les génies osent s’échapper.

Ou les petits besogneux qui parviennent à se faire des idées tout seuls, à penser par eux-mêmes après des années d’efforts d’apprentissage, de maturation et de préjugés surmontés. Comme Alain. Comme la plupart de ceux qui ont une personnalité. Ceux qu’il faut, sans pour autant négliger les rares génies, encourager.

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Alain aime la pluie

« J’aime la pluie », affirme Alain. Certes il est Normand et la pluie est fréquente en cette région ; elle la rend verte d’herbe bien arrosée et de fruits bien pommés ; elle la rend transparente grâce à l’air lavé et aux couleurs tamisées. Mais c’était avant la pollution de la pluie par les PFAS et les néonicotinoïdes, dont nos « industriels des champs » (qui n’ont plus rien de « paysans) voudraient user et mésuser « parce que les autres le font ». Pourquoi pas moi ? Mitou ! Mitou ! L’exigence d’imitation est le propre de l’homme.

Mais la pluie, pour Alain, est plus philosophique. Il oppose la Normandie à la Grèce antique. « J’ai lu Homère ; ses héros sont de redoutables brutes, et les tragédies grecques sont assez ennuyeuses », dit-il. Je m’inscris en faux contre cela. La couleur, selon lui, manquerait, et il force son propos pour bien faire comprendre aux têtes de bois des lecteurs normands ce qu’il veut dire. « Cela est naturel, car le soleil mange les couleurs. A la vive lumière, remarquez-le, toutes les couleurs palissent. Le Midi saisit un homme du Nord par quelque chose de sec, de net, de rude dans les lignes. » Il fait du climat le socle d’un tempérament. C’est populaire de tout temps, ce n’est pas le réel : les gens qui changent de pays et de climat n’en deviennent pas différents – voyez les Anglais émigés aux Etats-Unis. Ils sont tous humains et s’adaptent plus aux lois et coutumes de leur nouveau pays qu’aux habitudes et exigences de celui qu’ils ont quitté.

Quand la lumière est douce et les ombres moins heurtées, dit Alain, la pensée est plus nuancée et fait observer autour de soi. A l’inverse, dans les paysages contrastés sous une lumière « de terre cuite », la pensée court sur l’horizon, les arguments font grimper aux rideaux, la passion se déchaîne. La « pensée n’a ni détail ni premier plan » mais est tranchante, rigide, fanatique. Le philosophe oppose aux certitudes des noireaux du Sud les P’tête ben qu’oui, p’tête ben qu’non des pâlots du Nord. Et il est vrai que les pays du Nord et de l’Ouest sont traditionnellement plus modérés en politique que ceux du Sud et du Sud-Est – mais est-ce dû au climat ou à l’anthropologie familiale ?

Alain est un libéral modéré et il passe par le climat pour expliquer ce tempérament. C’est une image. Comme toutes les images, elle est réellement fausse, mais dit quelque chose de vrai. Si les citoyens qui habitent près d’un volcan ne sont pas éruptifs, ni ceux des grandes plaines du Nord de la France passifs, la diversité des paysages, des climats et des mœurs engendre plus de dieux, donc de tolérance, que le désert brûlant où un seul Dieu s’impose, Unique, impérieux et écrasant.

Laïc, républicain et pacifiste de gauche, le philosophe Alain est un rationaliste critique porté à la modération. Pour lui, la raison est un outil incomparable du jugement, mais aussi une menace totalitaire en minimisant tout sentiment et toute sensation. Il est politiquement libéral, engagé dans la citoyenneté. Pour lui, chacun doit faire vivre la démocratie en usant de sa liberté de jugement. Ce pourquoi, un peu de pluie rafraîchit les consciences. « S’il avait plu sur le Forum, conclut-il, César aurait eu la tête plus fraîche, et nous n’aurions pas connu le catholicisme ». Une religion fanatique, en 1909, juste après la loi de 1905… Et qui tend à le redevenir, en mimétisme au fanatisme musulman et juif. Mitou ! Mitou !

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Pas d’à-quoi-bon mais agissez ! dit Alain

Était-ce le printemps ? Le joli mois de mai en cette année 1909 ? Le philosophe se sentait sage et plein de vie. Il avait 41 ans. Il parle avec « un ami des arbres » qui déplore la galéruque sur les ormeaux, cette petite chenille qui dévore les feuilles. Les ormeaux sont les ormes communs des chemins, très populaires sur les terrains calcaires, et que les poètes gascons ont chanté. Cet arbre est le symbole du familier, du milieu ambiant français, de la vie qui nous entoure.

L’invasion des chenilles annonçait leur fin prochaine, et le quidam de déplorer… sans rien faire. A quoi bon ? Ils sont partout, ils viennent d’ailleurs et on ne peut les arrêter, ils sont des millions, ils dévorent tout – comment lutter ? Tout est foutu, à quoi bon ?

Le sage, au contraire, prétend qu’il faut agir. A son petit niveau, avec ses faibles moyens, mais sans mollir. « Vous avez de l’argent, avec de l’argent on achète des journées de travail ». Même deux ouvriers seulement accompliront quelque chose contre l’invasion de ces chenilles, même si ce n’est qu’une goutte d’eau. Le courage me manque, dit l’autre… et de préférer fuir pour ne pas voir ça.

« Ô puissance de l’imagination, lui répondis-je. Vous voilà déjà en déroute avant d’avoir combattu. Ne regardez pas au-delà de vos mains. On n’agirait jamais, si l’on considérait le poids immense des choses et la faiblesse de l’homme. » Ainsi me disait une experte ménagère de mes proches amis, lorsque je lui objectait l’immensité du ménage à faire : « une pièce après l’autre, d’un jour à l’autre, pas plus ». Effectivement, loin de voir le tout, voyons la première tâche ; les autres s’ensuivront naturellement, à leur rythme, et le travail sera accompli. « Les chenilles elles-mêmes vous font la leçon. Qu’est-ce qu’une chenille auprès d’un ormeau ? Mais tous ces menus coups de dents dévoreront une forêt. Il faut avoir foi dans les petits efforts et lutter en insectes contre l’insecte. »

Ce qui vaut pour l’arbre vaut pour tout, et certains poussent même l’analogie de l’invasion à d’autres espèces que les chenilles. Sauver un arbre est sauver une vie ; il ne faut pas désespérer et entreprendre comme si nous devions réussir. Sans illusions, mais avec obstination dans l’effort. « La destinée est instable, dit Alain ; une chiquenaude crée un monde nouveau. Le plus petit effort entraîne des suites sans fin. »

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Comprendre l’emboîtement des choses, dit Alain

Il fait chaud, il fait froid, la nature nous semble hostile alors qu’elle n’est qu’indifférente. Le soleil donne, les orages grondent, l’air froid descend malgré le ciel pur, le rhume vient : les choses s’emboîtent et s’ajustent naturellement, sans aucune intention. Toutes les saisons, toutes leurs causes et conséquences sont « justes et raisonnables », dit Alain. Ou plus exactement « toutes ces forces sont d’aveugles brutes ».

Mais c’est penser en être humain. La nature ne pense pas, elle se déploie. Et il n’y a point de dieux – ou alors qui laissent se dérouler les choses, en suprême indifférence.

Fort heureusement, songe le philosophe. « Si je constatais quelque caprice des dieux, comment pourrais-je vivre après cela ? Ce qui me rassure, c’est cet ajustage parfait, cet emboîtement de toutes choses, ces chaînes entrelacées des biens et des maux ». La liberté s’établit sur la machine ; les choses sont, poursuivent aveuglément leur mécanisme comme la montre tictaque et donne toujours l’heure, et nous les humains comptons là-dessus pour nous y acclimater. Rien de pire que le caprice : on ne peut plus rien prévoir, se protéger, s’adapter – et alors vient la crainte, le repli sur soi.

Les tyrans – et Trompe aujourd’hui – jouent de cet effet psychologique pour imposer leur bon vouloir, leurs caprices de satrapes. Alain ne parle pas de politique dans ce Propos, mais la nature y mène, puisque la nature humaine en fait partie.

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Observons les feuilles de lierre, dit Alain

Le lierre est une plante grimpante, vite envahissante si l’on n’y met un terme. Le philosophe Alain, par un beau jour de janvier 1909, s’est pris à méditer dessus. Regardez les feuilles de lierre, dit-il ; elles ne sont pas identiques en bas de la plante, au milieu et au sommet. Elles sont largement échancrées en bas comme de petites mains, mais très allongées en haut comme des feuilles de lilas, avec toutes les formes intermédiaires entre deux. C’est qu’en bas, elles ont peu d’air et de lumière et qu’en haut elles en ont pléthore. « Chaque feuille se construit suivant le lieu qu’elle occupe. » Ainsi s’adapte-elle à son milieu. « Plus simplement, elle vit comme elle peut vivre ; elle pense moins aux ancêtres, et aux traditions du lierre, qu’aux conditions du milieu où elle vit. Elle est plutôt géographe qu’historienne. ».

Le préjugé veut qu’une plante se développe comme un œuf, conditionnée par son programme génétique. Et l’être humain aussi. Mais si c’était moins simple qu’il ne paraît, réfléchit Alain ? « Je me demande si nous ne supposons pas trop facilement un souvenir directeur et une tradition agissante, alors que le milieu, composé d’un organisme déjà existant et de mille choses autour, est peut-être le seul architecte. » Éternelle question de l’œuf et de la poule : est-ce l’œuf qui produit la poule – ou la poule qui a trouvé dans l’œuf le moyen de se reproduire ? Ou bien l’inné et l’acquis, le gène et son milieu.

De fait, inutile de poser une « contradiction » entre la génétique et l’environnement, entre l’inné et l’acquis : il y a alternance de l’un à l’autre, essai et erreurs, adaptation du génétique à l’environnement. « L’historien dit : nous avons des toits pointus parce que nos ancêtres en avaient ; mais le géographe dit : nous avons des toits pointus parce qu’il pleut beaucoup en Normandie. » Qui a raison ? Les deux mon philosophe ! Il pleut beaucoup, donc les toits sont en pente – et la tradition reprend cet usage, parce qu’il est utile ici et maintenant.

Au final, observer la nature nous permet de mieux comprendre le monde, comment il est agencé et comment il se développe. « Fermons notre livre d’histoire, et allons voir des feuilles de lierre », conclut Alain. On apprend plus par l’observation que par la théorie, malgré notre travers français de préférer les grands mots et l’abstraction à l’humble regard attentif sur ce qui marche.

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Cette perle de facteur, dit Alain

L’invention de la Poste est preuve de société. « Le facteur est bienvenu partout ». Il apporte des lettres et emporte des lettres, « c’est comme s’il tendait d’un lieu à l’autre mille liens d’intérêt et d’amitié ».

Ce pourquoi, comme on était en décembre, le facteur apportait aussi ses souhaits et un calendrier. Chacun donne ce qu’il veut. « Je lui ai donné cent sous (5 francs 1908, l’équivalent de 20 F 2001 et de 23 € aujourd’hui) et une poignée de main », dit le philosophe.

Parce que le gouvernement qui le paye a beaucoup d’autres choses à penser avant de penser à lui. « Présentement ils discutent sur les canons, les obus et les bateaux » – 1908 est une année où l’orage monte, l’Allemagne et la France s’écharpent sur le Maroc depuis 1905. Le facteur a fait son métier, fidèlement. Il demande donc une « contribution annuelle » à ses assujettis, « fixée par vous-même d’après vos ressources et d’après les services qui vous sont rendus ». Rappelons que l’impôt sur le revenu n’existe pas encore, il ne sera institué que durant la guerre de 14. Une grève des Postes aura lieu trois mois plus tard, en 1909, avec 600 révocations.

Alain estime que l’institution du facteur est un progrès de société. « Si je devais payer un messager pour chaque lettre, mes ressources n’y suffiraient pas ». Faire société permet de mettre en commun le messager, de mutualiser la dépense. Plus, connaître « son » facteur est un lien supplémentaire de confiance. « Ton amitié me fait crédit ; nos promesses mutuelles valent mieux qu’une loi. » C’est un contrat de confiance, un lien personnel. « Cela va plus vite qu’une discussion au Parlement ».

En effet, élire des représentants pour débattre et décider des règles et des actions, ne suffit pas. Aucun citoyen ne peut se dédouaner de son sort, ni de celui de sa société. Les lois générales doivent être complétées par les liens d’homme à homme. Elles ne les remplacent pas mais viennent en sus, pour l’application pratique et l’huile dans les rouages. Un fonctionnaire des Postes n’en est pas moins humain. Trop confier à la bureaucratie déshumanise les relations. Pire encore quand la bureaucratie délègue à son tour comme aujourd’hui les relations à des machines, distributeurs robots et sites internet, IA ou touches de téléphone à cliquer. L’exemple du facteur est, pour Alain, ce lien qui doit subsister entre l’Etat et le citoyen. Un lien humain, en plus des règlements.

Matérialisé par ce cadeau fait en échange du calendrier et, mieux, de la poignée de main qui l’accompagne. C’est une sorte de lien personnel qui scelle un contrat entre égaux, comme il scellait hier l’hommage d’un féal à son suzerain.

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