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Ziad Takieddine, L’ami encombrant

« Rétrocommissions » : tout le monde en a entendu parler avec les affaires Karachi sur la vente de sous-marins au Pakistan et l’affaire des frégates à l’Arabie Saoudite. Mais sans savoir ce que c’est ni si c’est bien légal. Eh bien non ! C’est complètement illégal, seules sont autorisées les FCE, les « frais commerciaux extérieurs ». Ils sont dans les contrats et, même confidentiels, les signatures engagent les deux parties en toute transparence. Mais Chirac et le clan Chirac, la légalité, ils s’assoient dessus. Souvenez-vous de l’aveu à propos du CPE, à la télévision, devant des millions de citoyens stupéfaits : « je promulgue la loi mais je demande qu’elle ne soit pas appliquée ». Le pire président de la Vème République révélait au grand jour sa conception de la loi. C’est tout simple : l’État c’est moi et les règles sont pour les autres…

Oh, certes, Takieddine règle ses comptes avec les petits marquis de la haute fonction d’État, cette noblesse de robe qui se croit sortie de la cuisse de Jupiter parce qu’elle a été admise sur cooptation à l’ENA. Mais le système incestueux de la mafia d’État a déjà été décrit par le Naïf sans aucun sens politique jeté en diable dans le bénitier Clearstream : Dominique de Villepin. Je l’ai déjà évoqué et Ziad Takieddine ne fait que confirmer ce que tout investigateur peut découvrir sans peine. Sauf que « les médias » sont plus préoccupés de se placer « à gauche » dans la concurrence féroce qui règne entre journalistes pour avoir l’oreille des nouveaux hommes de pouvoir. Le professionnalisme laisse la place à la bêtise de meute : hurler avec les loups pour faire tomber la droite, et peu importe que les allégations soient vraies ou pas, vérifiées ou pas. Peu importe surtout que le système de corruption politique entre industrie et énarques perdure ! Les Français ont la presse minable qu’ils méritent et les politiciens affairistes qu’ils ont trop longtemps élus.

Mais laissons la parole à Ziad Takieddine dans ses meilleures pages.

« L’un des maux qui ronge la République française, à savoir un système de corruption étendu, tissé à la fois dans la complaisance des copains et des coquins, sous la responsabilité des protagonistes qui s’abritent derrière le politique et l’État, manifestant une condescendance mâtinée de mépris envers les clients potentiels, mais aussi une avidité de plus en plus gargantuesque, de sorte qu’acheter français devient de plus en plus hors de prix » p.80. Compétitivité ? Encouragement à l’exportation ? Sauvegarde de l’emploi ? Tous ces politiciens s’en foutent, Chirac le premier, fonctionnaire à vie nanti de cinq retraites (au moins), énarque en chef cupide des pots de vin exigés à la pelle pour financer ses campagnes. La guerre Balladur-Chirac a fait des morts, la guerre Chirac-Sarkozy a laissé des plaies. Sarkozy, non énarque, avait au moins le respect de la parole donnée. Mais « depuis 1995, la France n’a pratiquement rien vendu aux pays arabes (…). Ni dans l’aviation, ni dans les transports, ni dans les centrales nucléaires, ni dans l’armement, ni dans les hélicoptères, ni dans la désalinisation de l’eau de mer. Rien » p.82.

« Au niveau des grands contrats, qu’ils soient d’État à État ou de grandes sociétés à conglomérats, il importe d’être constant. Quand vous allez voir un client potentiel, non seulement il faut prendre le temps de le connaître, d’examiner ses ressorts psychologiques, mentaux, ses références culturelles, son échelle de valeurs et sa hiérarchie des priorités, mais aussi de lui expliquer comment vous fonctionnez. (…) N’oublions jamais que votre acheteur potentiel a d’abord besoin d’être rassuré et qu’il ne doit pas être mis en situation de découvrir, en cours de tractations, une faille qui n’était pas prévue dans les pourparlers ni dans le contrat. Sinon s’effondre le plier le plus important de la relation vendeur-acheteur : la confiance » p.88. Nombreux exemples sont donnés au fil du livre… Mais que connaissent les énarques, jamais sortis du fonctionnariat, aux relations humaines ? Que savent-ils de la production et de la vente, eux qui ne produisent que de l’organisation hiérarchique ? Les serviteurs administratifs les plus zélés et les plus bénis oui-oui politiques sont-ils aptes à prendre des risques d’entreprise ? « J’ai vu trop souvent le cas de grands patrons [énarques, NDLR] qui allaient se plaindre dans les ministères, à Matignon, voire à l’Élysée, de n’avoir pas été bien reçus et encore moins compris par les nouveaux riches de ces foutus pays émergents » p.89.

Ce qu’il faut à la France, c’est une cure de MOINS d’ETAT. Moins de fonctionnaires imbus d’eux-mêmes et incompétents en industrie, services et relations humaines. Moins de pantouflage incestueux dans les sinécures des grandes sociétés. Moins de financements politiques au détriment des exportations et de l’emploi.

Pour cela, peut-être faut-il plus de déontologie et de « cahier des charges », comme le normal-socialisme le met en place. Mais il faut surtout plus de CONTREPOUVOIRS : des juges indépendants y compris de leur idéologie « de gauche » bien-pensante pour aller aux faits et pas aux préjugés (l’annexe 1 du livre est éclairante à cet égard !) ; une presse d’investigation – et pas d’opinion – qui ne se contente pas de délivrer ses leçons de morale assise le cul sur son fauteuil, mais qui se bouge pour aller enquêter sur le terrain. « De ce point de vue, il y aurait une enquête passionnante à effectuer (…) : examiner tous les contrats d’exportation des industries du CAC 40 qui n’ont pas abouti, et les raisons de leur échec » p.83.

Mais, comme disent justement les médias : « faut pas rêver », hein !

Ziad Takieddine, L’ami encombrant, mars 2012, éditions du Moment, 195 pages, €13.77 

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John Burdett, Bangkok 8

Les auteurs contemporains anglosaxons sont plus cosmopolites que les auteurs français. Que l’on évoque Paul Theroux et l’Inde, Peter Robinson et l’Angleterre ou John Burdett et la Thaïlande. Avocat, Burdett s’est créé un fils métis en la personne de l’inspecteur Sonchaï de la police royale, attaché au district 8 de l’hyperville Bangkok, avec ses 16 millions d’habitants.

Sonchaï est flic et moine, non corrompu pour progresser dans ses réincarnations. Il est aussi un réel fils de pute, fruit des étreintes d’un GI américain en pause du Vietnam et d’une fille de bar. Ces contrastes détonants confrontent la culture occidentale (que nous croyons à tort « universelle ») à l’orient compliqué et profond.

‘Bangkok 8’ est un roman policier à vocation exotique. Le premier chapitre voit la mort par serpents d’un gigantesque sergent noir américain des Marines. Une mystérieuse femme a quitté la voiture peu avant, sur la moto d’un Khmer rouge shooté, mitraillette Uzi en bandoulière. La scène a eu pour seuls témoins des trafiquants d’alcool frelaté et un vieil ivrogne. Tout cela est bien énigmatique, d’autant que son colonel avait demandé à Sonchaï de filer le Noir depuis l’aéroport, sans lui dire pourquoi.

Le pire est que – les voies du karma sont impénétrables – le meilleur ami de Sonchaï, le flic moine Pichaï avec qui il a fait les quatre cents coups depuis l’enfance, a été piqué à l’œil par un cobra en faisant les premières constatations sur le cadavre de la victime. Il en est mort très vite, noyant l’inspecteur dans le chagrin. Celui-ci a juré de le venger. Bien que bouddhiste et pour cela respectueux de toute chose vivante, il a décidé de tuer tous le monde, tous les responsables de cette mort. Sauf que nous sommes en Asie et que l’apparence n’est jamais le réel. Rien n’est clair ni logique dans ce qui survient, tout s’imbrique et se relativise.

Nous pénétrons avec Sonchaï dans l’absence de logique thaï. Pour sa collègue du FBI venue enquêter sur le Marine et sur un trafiquant de jade associé, c’est un choc de culture. Ce qui nous donne de savoureuses remarques sur le simplisme occidental plaqué sur les comportements asiatiques.

Le sexe ? Il n’a pas cette connotation morale du puritanisme chrétien : le corps est joyeux et ne demande qu’à jouir, les enfants qu’à naître, ils sont élevés par l’ensemble de la famille et de la société, pas par d’étroits couples de parents qui se déchirent.

L’argent ? Qu’y a-t-il de mal à investir pour l’accumuler ? En Asie, l’argent n’est pas synonyme de pouvoir mais de vie bonne, faire des affaires demande un peu d’imagination et beaucoup d’organisation. Que vient faire la morale du Dieu unique là-dedans ? Ouvrir un café internet plutôt qu’un bordel ? « Imagine, dit sa mère à Sonchaï, d’un côté tu as un local plein de farangs (Occidentaux) qui peuvent te louer les filles à mille baths de l’heure ; de l’autre, ils tapent sur des claviers à quarante baths pour la même durée. Ça ne se compare pas » p.153.

La morale ? Il faut être pragmatique quand cela ne nuit pas aux gens, notamment aux enfants. Les filles aiment le sexe, l’argent et la chasse aux mâles ; les Occidentaux coincés ne savent pas jouir simplement et sont rejetés par leurs compagnes comme par la société dès 50 ans. Mettre les deux en relations pour un temps, en assurant aux filles hygiène et pécule pour s’installer, n’est-ce pas faire le bien qui permettra de progresser dans l’Octuple Sentier ?

Cet Occident si imbu de lui-même, ne voit-il pas qu’il a l’esprit étroit, une spiritualité quasi nulle et qu’il est mené surtout par ses bas instincts ? « J’ai eu beau étudier l’esprit occidental pendant des décennies, j’ai du mal à le comprendre, vu de près. L’idée que l’on doive satisfaire tous ses caprices, toutes ses envies (de crème glacée, de bite, ou autre), est choquante pour le fils de pute que je suis. Comme la plupart des primitifs, je crois que la moralité provient d’un état d’innocence primordiale à laquelle nous devons rester fidèles si nous ne voulons pas nous perdre complètement » p.158 L’humour n’est jamais absent chez John Burdett.

La culture non plus, qu’il distille à petites doses durant l’action. « Comme Jones [Miss FBI] n’est pas bouddhiste, je ne lui explique pas en quoi consiste le cycle sans fin des vies successives, chacune étant une réaction contre un déséquilibre dans la précédente, cette réaction engendrant un autre déséquilibre, et ainsi de suite. Nous sommes les flippers de l’éternité » p.202.

« Je suis un peu triste qu’elle pense que l’existence humaine a quoi que ce soit de logique. Je suppose que c’est l’illusion des Occidentaux, une souillure culturelle provenant de toutes ces machines qu’ils ne cessent d’inventer » p.207.

« La culture occidentale est en fait une culture de l’urgence : tornades au Texas, tremblements de terre en Californie, vague de froid à Chicago, sécheresses, inondations, épidémies, famines, drogues, guerres contre tout. Attention à ce météore ! Combien de temps le soleil va-t-il encore briller ? Il va de soi que si les Occidentaux n’étaient pas persuadés de pouvoir tout maîtriser, cette culture de l’urgence n’existerait pas » p.211.

En parallèle, l’action policière se déploie, entre influences et corruption, coups de main et tentations de baiser, rôle des gangs et des mafias chinoises, immoralisme américain et relations politiques, internet et circuits logistiques. Bangkok est une ville où tout arrive, John Burdett nous aide à mieux la pénétrer. Mais ne croyez pas que le stupre soit ici plus répandu qu’ailleurs ! « L’industrie du sexe en Thaïlande est moins importante, par habitant, qu’à Taiwan, aux Philippines ou aux Etats-Unis. Si elle est plus célèbre, c’est sans doute parce que les Thaïs sont moins saintes-nitouches que beaucoup d’autres peuples » p.421.

Car « chacun a sa conception du politiquement correct. Est-ce le signe d’une nouvelle élévation de caractère de l’humanité ou le produit d’une société de censeurs, de bigots autosatisfaits, à l’esprit étroit, qui tentent d’anticiper les tendances ? » p.260. Une excellente remarque pour voir nos propres comportements occidentaux avec d’autres yeux que les nôtres. Et donc pour progresser dans la voie de la vertu…

John Burdett, Bangkok 8, 2003, 10-18 2009, 421 pages, €8.36 

Retrouvez tous les romans policiers thaïs de John Burdett et la Thaïlande sur ce blog

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Nick Wilgus, Meurtre et méditation

Thaïlande, de nos jours : la ville trépidante est polluée de touktouks et autres véhicules à deux, trois ou quatre roues. La foule se presse, commerçants, affairistes, fonctionnaires royaux. Des adolescents virevoltent en mobylettes ou motos ; ils ont trouvé le filon pour s’acheter fringues, chaînes d’or et téléphones mobiles : soit vendre leur corps dans les parcs ou les boites, soit vendre leur agilité pour livrer de la drogue. C’est Bangkok. Mais il reste des oasis de calme et de méditation : les temples bouddhistes. Des adultes s’y retirent du monde pour se faire moine. Soit pour quelques années, soit pour leur reste de vie.

Tel est le cas de frère Ananda, la cinquantaine, ancien policier entré en religion parce que sa femme et son fils de 13 ans ont été tués par balles après une grosse saisie de drogue. Vengeance, faut-il se venger à son tour ? La voie bouddhiste n’est pas pour répéter à l’infini le cercle de la souffrance. Il faut au contraire le rompre en le transcendant, par la bienveillance. Le lecteur apprendra la différence entre amour et compassion, combien le premier est vague et souvent égoïste, tandis que la seconde souffre avec tous les êtres et s’efforce de les aider à se libérer. Ananda a aimé très fort son fils ; lui mort, il ne peut plus aimer, mais seulement aider. A moins que…

C’est le mérite de cet étrange roman de nous dépayser, de nous faire passer de nos coutumes catholiques aux coutumes bouddhiques, bien différentes, bien mieux intégrées dans la société même des hommes. En bouddhisme, il n’y a pas de dieu, seulement Bouddha, humain exemplaire qui aide chacun à trouver la voie pour se libérer du cycle des souffrances. Les moines ne répètent pas à l’infini un Vrai révélé, mais se mettent en sympathie avec les êtres souffrants pour les aider de leur sagesse acquise. Ils n’aiment pas leur prochain sur injonction mais compatissent aux erreurs et aux désirs. Car la souffrance d’être vient des désirs non maîtrisés et des erreurs de l’enfance. En Thaïlande, beaucoup d’enfants sont mal aimés, rejetés, battus et exploités. Beaucoup de parents avides les délaissent s’ils sont trop nombreux, ou les rendent orphelins en mourant du sida. Certains les vendent s’ils sont accros à la drogue. D’où ces enfants des rues, vivant de petits trafics et de prostitution.

Frère Ananda, moine bouddhiste parmi les anciens du temple Mahanat, participe à la vie de la communauté en aidant les adolescents à méditer. De longues minutes à faire le silence en eux, à isoler leur ‘besoin’ de drogue ou de sexe, à contenir leur agitation, leur colère ou leur angoisse. Ils sont seuls comme dans la vie réelle, mais doivent apprendre à devenir adulte, sortis des pulsions infantiles, maîtres de leur conscience et de leur corps,. C’est ainsi qu’un maître bouddhiste guide sans contraindre, qu’il tente de redonner à ces ados déboussolés la maîtrise sur eux-mêmes. Il veut leur faire prendre conscience de leurs désirs, des causes de leurs souffrances, et leur offrir le choix de la volonté. Il faut pour cela des années d’entraînement, et être référent comme un père. Mais lui refuse d’oublier son vrai fils…

Un matin, le Supérieur effaré lui demande de venir voir la salle d’eau éloignée, peu utilisée par les moines. Un cadavre d’adolescent nu est à demi plongé dans la jarre aux ablutions, des brûlures de cigarette sur le torse, une grosse bougie enfoncée dans la gorge et les yeux arrachés. C’est Noï, l’un des jeunes recueillis par le temple. Orphelin, drogué, prostitué, il n’a jamais été aimé et cherche à oublier dans les fumées artificielles ou en offrant son corps à qui le veut du moment qu’on le prend dans ses bras. Qui a fait le coup ?

Aidé de Jak son garçon de chambre de 12 ans, frère Ananda (improprement appelé « père » par l’éditeur sur le modèle catholique), va s’efforcer de débrouiller les pistes ; il mettra au jour les relations incestueuses du monastère et du siècle. La corruption, très présente en Thaïlande, prend ici des tours inattendus. L’auteur, américain et ancien moine franciscain devenu journaliste au Bangkok Post depuis les années 1990, connaît bien le terrain. Il parsème ses têtes de chapitre de citations du Dhammapada, recueil des paroles du Bouddha. Nous sommes dans une autre société, un autre monde, une autre spiritualité. Wilgus est un bon passeur de culture, antichoc des civilisations. Le lecteur ne pourra qu’aimer frère Ananda, son humanité toute simple et son obstination au mépris du danger ; aimer Jak, l’éclopé orphelin plein de bonne volonté et éperdu d’amour ; aimer le monastère, ce fragment d’éternité et cette porte pour la libération en plein cœur d’une métropole engoncée dans la modernité.

Nick Wilgus, Meurtre et méditation (Mindfulness and Murder) – une enquête du père Ananda, 2003, Picquier poche 2007, 342 pages, €8.17

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Après le printemps arabe, quel été ?

Après Marx, avril, avaient coutume de dire les Groucho. Et après Kadhafi, Muhammad ? Oui, mais pas comme le croit la vulgate journalistique française. C’est ce que montre finement Mathieu Guidère, professeur agrégé d’arabe qui enseigne l’islamologie à l’université Toulouse II. Il publie un article dans la revue Le Débat (janvier-février 2012) et le développe dans un livre, Le choc des révolutions arabes, paru mi-2011.

Pour Mathieu Guidère, le terme même de « printemps arabe » ou autre « révolution » « exhale un léger parfum d’ethnocentrisme » occidental… Nous y voyons pour notre part ce tropisme « moral » des intellos hérités des clercs du moyen âge qui se croient investis de la Mission de guider les peuples enfants à trouver la lumière (divine, puis marxiste, enfin démocratique). Pour le professeur, cela « agit comme un écran de fumée empêchant de voir une réalité complexe ». Pire : cela « indique plus le contour flou de nos espérances au présent que la réalité effective de ce qui se passe sur le terrain ».

Dans les pays de culture arabe, révolution = division (fitna). La communauté des croyants préfère le réveil (nahda). Puisque notre civilisation n’est pas « supérieure », peut-être pourrions-nous en prendre de la graine pour réveiller nos Lumières ? « Malgré la diversité des situations locales, une majorité des manifestants se réclamaient d’une révolution de la ‘dignité’ (karama), autrement dit d’une symbolique de l’existence qui a atteint un paroxysme d’indignation au-delà de laquelle la peur de la mort cède la place à une dynamique de la ‘libération’ (tahrir). » Justice sociale et fin de la corruption ne sont pas revendication de « démocratie » comme nous l’entendons.

Certes, Facebook et autres Twitter ont été utiles, mais « on oublie souvent que l’infrastructure informatique et communicationnelle est archaïque dans beaucoup de pays arabe, quand elle n’est pas soumise au strict contrôle de l’État »… Seuls les habitués ont pu user de ces outils avec habileté : les mouvements islamistes. Car « il n’existe pas de penseur ni de philosophe des révolutions arabes. Le peuple apprend la liberté en marchant et les médias accompagnent ses pas hésitants ». Aucune idéologie puisque le socialisme arabe a fait faillite comme ailleurs, le libéralisme ultra vient d’exploser et que le nationalisme a sombré dans le népotisme et la corruption. « Cette absence d’idéologie a profité prioritairement à la seule mouvance radicalement opposée à l’ancien régime : l’islamisme ». Foi forte, programme simple, projet politique inédit : par défaut, pourquoi ne pas essayer. C’est un peu ce que sentent les lepénistes ou les mélanchoniens en France.

Mais, en pays arabes, « les structures anciennes sont toujours là : la famille reste un repère et le clan un refuge, les valeurs tribales n’ont jamais été aussi prégnantes. La révolution culturelle n’a pas eu lieu. Or, il semblerait que ‘toute révolution qui n’est pas accomplie dans les mœurs et dans les idées échoue’ (Chateaubriand). » Aujourd’hui, le mot démocratie ne signifie rien, « pur calque occidental qui se résume souvent à des élections pour désigner un vainqueur et un vaincu ». Il s’agit d’allégeance de type féodal, pas de citoyens libérés des appartenances qui voteraient pour un projet politique commun. « L’allégeance (wala) signifie concrètement qu’à un moment donné l’individu ou le groupe accepte de se soumettre à l’autorité d’un chef par-delà ses autres appartenances et réseaux d’intérêt. » Donc pas de société civile faute d’un État de droit qui permette l’expression libre hors des appartenances.

Chaque pays arabe a ses réseaux propres, issus de son histoire, mais tous combinent les trois appartenances fondamentales : la tribu, l’armée, la mosquée.

  • « La tribu (est) l’extension maximale de la famille, fondée sur des liens du sang réels ou imaginairement vécus comme tels. C’est la plus ancienne des structures anthropologiques dans les sociétés arabes ». C’est le cas surtout au Yémen et en Libye.
  • « Il y a ensuite l’armée, sorte de tribu militarisée, dans laquelle les liens sont fondés sur les codes de l’honneur et de la virilité, c’est-à-dire sur la parole donnée entre hommes qui se craignent et se respectent. C’est la plus solide des institutions étatiques dans les pays arabes. » C’est le cas des armées de conscrits qui ont refusé de tirer sur la foule en Égypte et en Tunisie. Mais aussi des armées professionnelles de Syrie et de Mauritanie, où la caste est fière et jalouse de ses privilèges. Et encore les armées tribales de Libye, Yémen ou Jordanie. L’Algérie est un cas à part, proche du système turc, où l’armée a fondé le régime politique.
  • « C’est par la prière collective – qui n’est pas une obligation individuelle en islam – et par d’autres activités communautaires à connotation religieuse, que la mosquée en tant qu’institution tisse des liens de fraternité et d’allégeance forts entre les membres de la communauté des croyants, qu’elle soit réduite (Jamaa) ou étendue (Oumma). »

L’alliance qui suit le « printemps » arabe voit forces militaires et forces islamistes appeler un « parti de l’ordre » pour sauvegarder l’unité du pays et la concorde de la société musulmane. Rappelons simplement que l’islam est une religion et que l’islamisme est une idéologie à visée politique. « Il n’existe pas un seul mais plusieurs islamismes, en fonction des fins et des moyens employés au nom de l’islam ». Mathieu Guidère en distingue trois grands types :

  1. « Un islamisme populaire qui gère la sphère privée et qui est sensible aux symboles de l’islam (ce qu’on dit d’Allah, du prophète Mahomet, de ses Compagnons, etc.). Il est focalisé sur la réformation du comportement individuel (habits, paroles, attitudes, relations) ». Inspiration : l’Iran de Khomeiny.
  2. « Un islamisme politique qui gère la sphère publique et qui est sensible à la gouvernance et à la forme du gouvernement (participation au pouvoir, consultation, choura, etc.). Dans ses arguments, il est focalisé sur les questions de justice sociale (partage, solidarité, anticorruption), avec un souci de réforme sociétale et d’amélioration du cadre juridique dans un sens plus islamique (charia). » Inspiration : Turquie du parti AKP.
  3. « Un islamisme jihadiste qui gère le domaine international et qui est sensible aux rapports de force sur la scène internationale (dénonciation du colonialisme, de l’impérialisme, victimisation des musulmans, etc.). (…) [avec] le dessein de regagner la puissance d’antan du monde musulman (califat, panislamisme, hégémonie). » Inspiration : âge d’or salafiste et éphémère califat d’Afghanistan (1996-2001).

L’islam est donc au fondement de tous les États arabes. Mais ces trois islamismes y sont dans des proportions variables. Une République islamique est une théocratie dirigée par les religieux (ayatollahs, mollahs, imams, etc.) et sa politique est messianique. Une Démocratie musulmane est un État dirigé par des laïcs mais se réclamant des valeurs de l’islam dans la conduite des affaires.

Les limites à la modernité telle que nous la concevons sautent immédiatement aux yeux. Mathieu Guidère : « Malgré le rôle moteur joué par la jeunesse, il n’y a eu aucun mouvement de libération sexuelle ni de revendication libertine ou libertarienne, alors même que la question sexuelle est centrale dans les sociétés et dans l’imaginaire arabe. » Cela relève-t-il de l’impensable, car touchant à trop de liens et de valeurs dans la culture arabe (clan, virilité, morale dans le regard des autres) ?

Après le « printemps » arabe, que serait donc un « été » ? Pas une théocratie à l’iranienne, autocratique et répressive. Pas vraiment le modèle turc, autocratique, imposé d’en haut et contrôlé par l’armée. « Pour des raisons historiques et sociopolitiques, le monde arabe s’oriente plutôt vers une forme de démocratie musulmane, à l’instar de ce qui s’est passé en Europe à la fin du XIXe siècle avec la démocratie chrétienne. » En bref une société pluraliste avec mise en jeu du pouvoir par des élections, mais sous le regard de la morale religieuse. Car « il faudra du temps et une révolution des mentalités pour que se développent dans les sociétés arabes l’esprit et les pratiques propres au fonctionnement démocratique. Cela a pris quelques siècles en Occident et il serait naïf de croire que la ‘transition démocratique’ dans les pays arabes se fera du jour au lendemain, comme par enchantement. »

Nous devons donc « accompagner patiemment cette transition » et – évidemment – ne jamais transiger avec les principes que nous considérons universels sur la dignité et des droits de l’être humain. Pas plus à l’international qu’à l’intérieur de notre société.

Revue Le Débat, n°168, janvier-février 2012, Gallimard, 192 pages, €17.10, deux ensembles d’articles sur les spécificités allemandes en « modèle » (58 pages) et un point très instructif sur les révolutions arabes (63 pages).

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Thérèse Delpech, L’Ensauvagement

Article repris par Medium4You.

Thérèse Delpech est décédée le 18 janvier à Paris, à l’âge de 63 ans d’une « longue maladie » sur laquelle elle est restée très discrète jusqu’au bout. Pour parler du « retour de la barbarie au 21ème siècle », le sous-titre, voici un livre bien écrit. Ce n’est pas par hasard, l’auteur est agrégé de philosophie et chercheur au CERI (Centre d’Etudes et de Recherches Internationales) dépendant de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, et à l’Institut international d’études stratégiques de Londres. En hommage, je reprends ma chronique d’un de ses meilleurs livres. Elle a été membre du cabinet d’Alain Savary (1981-84), ministre de gauche, puis de celui d’Alain Juppé au Quai d’Orsay (1993-95), ministre de droite. Son livre sort donc des étiquettes étroitement partisanes (donc bornées) pour aborder le monde et son tragique. Prix Fémina, L’Ensauvagement a été choisi pour l’épreuve orael du concours 2011 de l’École de Guerre…

Cet ensauvagement est une façon à la Chevènement d’évoquer ce que les historiens ont appelé « la brutalisation ». C’est un autre nom pour l’habitude de la violence, de l’inhumanité qui ne fait plus réagir, de l’autoritarisme pratiqué, exigé, légitimé, après un conflit majeur où toutes les valeurs basculent.

Tolstoï, repris par Balzac, fait remonter l’ensauvagement des Européens à la Révolution française et à ses suites napoléoniennes, mais c’est bien la Grande Guerre de 14-18 qui a créé cette barbarie qui hante encore la troisième génération dont nous sommes. Avec la modernité en prime, celle de la mondialisation de toutes les relations – politiques et culturelles autant qu’économiques – et les pouvoirs énormes des industries et des nouvelles technologies. La terreur et la barbarie pénètrent chaque jour au cœur des foyers tandis que les rituels de torture et de mort des égorgements, tueries, massacres, déportations, viols, tortures, emprisonnements, prises d’otages, répressions, crimes en série et crimes d’État, deviennent une nouvelles « norme » qui règne dans le monde. Il est donc illusoire pour les Européens de se croire à l’abri dans leur société policée au niveau de vie confortable. Les jeunes soldats américains se battant en Irak ont souvent l’illusion de « killer » des « aliens », ils le disent – et ils trouvent ça « cool » (Evan Wright, Generation Kill, 2004, Putnam).

Il est hypocrite d’encourager les dictatures ailleurs dans le monde alors que l’on pérore ici sur les « droitsdelhomme » et autres ronflantes libertés commémorisées chaque année un peu plus. C’est faire trop confiance à « l’homme rationnel » comme à « l’homo oeconomicus » dont a vu, pourtant, le tout aussi rationnel délire entre 1914 et 1918 à l’ouest, entre 1917 et 1989 à l’est, entre 1933 et 1945 à l’ouest à nouveau, et autour de 1984 dans les Balkans – pour se limiter à l’Europe. Thérèse Delpech : « La politique ne pourra pas être réhabilitée sans une réflexion éthique. Sans elle, de surcroît, nous n’aurons ni la force de prévenir les épreuves que le siècle nous prépare, ni surtout d’y faire face si par malheur nous ne savons pas les éviter. Tel est le sujet de ce livre » p.30.

La passion égalitaire et démocratique, lancée par les révolutions française et américaine, est devenue universelle, même si les régimes ne le sont guère. « Cette universalisation est porteuse de mouvements révolutionnaires d’un nouveau type, dont le terrorisme n’est qu’une manifestation » p.50. Les printemps arabes ont montré ce que cette hypothèse avait de vraie.

Le ressentiment historique (Chine, Iran, Pakistan, Palestine) est un autre ressort de déstabilisation de régions entières du monde.

L’envie et l’imaginaire du Complot malfaisant visent en troisième lieu l’Occident, sans distinction aucune entre Américains et Européens. « La réalité historique contemporaine, plus instable qu’elle ne l’a été depuis des décennies, et porteuse de grands changements, est si profondément décalée par rapport à la volonté de repos des sociétés développées, que la prise de celles-ci sur les événements deviendra de plus en plus précaire » p.75. Avis aux retraités de l’esprit qui se croient « non concernés » ou « au-dessus de tout ça » : l’épicentre des affaires stratégiques du 21ème siècle sera l’Asie.

Que la plupart des Européens ne l’envisagent même pas montre combien l’Europe est devenue provinciale. Thérèse Delpech ne mâche pas ses mots : « Le mépris de la vie humaine, le refus de distinguer les civils des combattants, l’assassinat présenté comme un devoir, sont des provocations directes aux valeurs que nos sociétés sont censées défendre. Quel prix sommes-nous prêts à payer pour le faire ? A voir la réaction de l’Union Européenne au massacre de Beslan en Ossétie du sud en septembre 2004, on en conclut que ce prix ne doit pas être très élevé » p.120. Nous pourrions ajouter, dans un moindre registre, les palinodies autour du « gaz russe » livré à l’Europe qui vaut bien plus, semble-t-il, que la démocratie récemment confortée des Ukrainiens. Que la gauche « morale » ne vienne pas faire la leçon, elle qui n’a pas valorisée la révolte des syndicalistes polonais en 1982 sous Pierre Mauroy…

Le confort ne se bat jamais pour la morale, il faut le reconnaître, surtout à gauche où le moralisme donne cette bonne conscience qui suffit à dispenser de faire quoi que ce soit. La droite est plus préoccupée de ses intérêts, chacun le sait, économie d’abord, la morale ne sert qu’à la stratégie de puissance ; elle est moins menteuse en ne disant pas une chose tout en faisant son contraire.

Quatre chapitres rythment le propos,

  1. « le télescope », présentation de la méthode d’appréhension des choses,
  2. « 1905 », l’analyse de cette année pré-1914 cruciale pour le 20ème siècle,
  3. « le monde en 2025 », qui braque la lunette sur l’avenir possible, enfin
  4. « retour à 2005 » pour traquer dans l’aujourd’hui les prémisses des possibles.

Thérèse Delpech fait « trois paris sur l’avenir » en 2025 :

  1. Le terrorisme international continuera d’être un problème grave car les terroristes savent être patients, reconstituer leurs réseaux rapidement, s’adapter aux interdits et surtout gagner la bataille des idées ;
  2. Les armes de destruction massive vont proliférer, la Corée du Nord, l’Iran, plusieurs états du Moyen-Orient, devraient acquérir l’arme nucléaire ;
  3. La Chine représente la menace majeure par sa masse, son orgueil revanchard sur l’humiliation infligée durant des siècles par l’Occident et son obsession de « récupérer » un Taiwan qui a goûté à la démocratie et que des traités lient au Japon et aux États-Unis. Car la Seconde guerre mondiale, bien terminée en Europe, ne l’est pas en Asie lorsque l’on observe les « excuses » régulièrement proposées mais jamais suffisantes du Japon aux Indonésiens et aux Chinois pour les avoir colonisés, la Corée toujours non réunifiée (ni la Corée du sud, ni le Japon, ni la Chine n’y ont intérêt), ou les mensonges sur le rôle de Mao durant la guerre sino-japonaise (craignant en 1939 un pacte entre Allemagne et Japon, Mao a collaboré avec les services secrets japonais pour affaiblir Chiang Kai-chek et obtenir le soutien de Staline).

Trois chapitres pointent les problèmes futurs en germe dans l’actualité.

  1. Le premier, sur la Russie, montre l’archaïsme d’un pays replié sur lui-même et empressé d’en revenir aux recettes soviétiques, tandis que les Occidentaux, toujours fascinés par la puissance, retrouvent les vieux réflexes de soutenir les dirigeants plutôt que les peuples. « Le pays est devenu imprévisible, tenu par une étroite camarilla qui a du monde et de la Russie une vision fausse. Elle a démontré son incompétence en 2004 et 2005 avec la tragédie de Beslan, les erreurs grossières d’appréciation en Ukraine et la surprise qui a suivi le renversement du président Akaïev au Kirghizistan » p.256. Incompétence des forces spéciales privilégiées par le régime, corruption généralisée, mépris de la vie humaine, ensauvagement de tout soldat envoyé en Tchétchénie qui en revient enclin à l’intimidation, au gangstérisme et au meurtre, le pays est, selon Mme Delpech, infantilisé, en pleine phase de régression et susceptible de n’importe quelle agressivité revancharde.
  2. Le second, sur les deux Chine, fait de Taiwan une Alsace-Lorraine du 21ème siècle (propos de Chou En-laï en 1960 déjà). Or, rien de légitime dans cette revendication soi-disant « historique » : « depuis quatre siècles, Taïwan est peuplé de Chinois qui fuient l’arbitraire de l’empire. Il n’a été gouverné depuis la Chine continentale qu’entre 1945 et 1949 » p.280. Plus la Chine aura le sentiment qu’elle peut attaquer l’île en toute impunité, plus elle aura la tentation de le faire. Que les Chinois croient que les Etats-Unis n’interviendraient pas serait une erreur, la même que celle de Saddam Hussein et de Milosevic après celle de Hitler. Que fait l’Europe ? Pas grand-chose, et notamment la France, vouée au bon vouloir monarchique du « domaine réservé » présidentiel. Jacques Chirac préférait manifestement vendre des armes et livrer de la technologie pour affirmer son existence, plutôt que de penser à long terme. Depuis la rédaction du livre, Nicolas Sarkozy a été plus dynamique en Afghanistan, en Côte d’Ivoire, en Libye, mais la France a-t-elle encore les moyens de déployer des forces dans six ou sept endroits à la fois ? On ne sait pas ce que pense « la gauche » sur ces sujets, Hubert Védrine, conscient des enjeux, semble parler dans le désert…
  3. Le troisième chapitre porte sur « le chantage nord-coréen ». « Le jeu devient dangereux, précisément, quand Pyongyang a les moyens balistiques et nucléaires de jouer dans la cour des grands. Une des leçons principales de la crise des missiles de Cuba est que le péril essentiel est venu non de Moscou mais de Fidel Castro, qui était prêt à vitrifier la planète plutôt que d’accepter un compromis » p.308. Diffuser les documents disponibles sur les camps de travail, inhumains de la Corée du nord, devrait être la préoccupation première des médias occidentaux, plutôt que le chantage de Pyongyang sur ses armes supposées.

Sur tous ces sujets, « l’incompréhension de l’Europe est totale » or, « si l’on prend au sérieux la mondialisation, il faut accepter ses effets dans le domaine de la sécurité » p.328. Les Européens se verraient bien en retraités de l’histoire. Adam Smith, le père de l’économie libérale, avait annoncé les périls qui guettent les nations où priment les seuls intérêts économiques : « les intelligences se rétrécissent, l’élévation d’esprit devient impossible », (cité p.358). Penser devient plus urgent encore lorsque « la violence et l’appel au meurtre se logent dans le vide béant qui se trouve au cœur de la modernité et qui peut accueillir de nouvelles utopies » p.363.

Loin des descriptions ou des conditionnels journalistiques, L’Ensauvagement reste un livre de réflexion rare pour aborder la vraie mondialisation, celle des relations historiques au présent entre les peuples, celles qui conditionnent, qu’on le veuille ou non, toutes les autres. Merci, Thérèse Delpech, de nous avoir écrit ce livre.

Thérèse Delpech, L’Ensauvagement, Grasset 2005, 370 pages, €18.05 

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Deon Meyer, 13 heures

Un roman policier sud-africain, cela change des éternels thrillers sordides des banlieues américaines ou des états d’âme des petit-bourgeois français. Nous sommes dans la « nouvelle » Afrique du sud, mosaïque ethnique multiculturelle où les Blancs sont minoritaires et les Noirs divisés entre Zoulous, Xhosas et autres Bantous. Sans compter les immigrés kenyans et zimbabwéens… Le pays va mal parce que l’ordre est loin de régner et que les chamailleries ethniques ont repris comme jamais. Peut-être est-ce une image prémonitoire de ce que sera l’Europe dans deux générations ?

La police n’échappe pas à ce mouvement de fond et les quotas cantonnent les Blancs comme les Zoulous et les Xhosas à des postes où le professionnalisme compte moins que l’appartenance ethnique. C’est dire si c’est le souk, où la bureaucratie amplifie l’incompétence tandis que certains en profitent. Rien de nouveau sous le soleil quand le peuple n’a plus d’unité. La police municipale méprise la police criminelle, que les douanes ignorent, tandis que les avocats s’en donnent à cœur joie pour défendre leurs clients nantis et que les pauvres se débrouillent dans les trafics.

Le roman est découpé en séquences horaires minutées, de 5h36 à 18h37. En 51 chapitres, eux-mêmes divisés en paragraphes de l’ordre du quart de page à une page, l’action se veut dynamique et haletante. Elle commence vivement mais hélas se perd dans les sables. Ce n’est que vers la page 350 qu’elle revient. Entre temps, tout un exposé lourdingue sur les particularismes locaux, le ressentiment ethnique et les ego misérables, l’arrivisme et l’alcool, la putasserie et les affaires. Rien de bien passionnant car la fragmentation d’une société est déprimante en soi. Même notre éventuel futur comme thème d’intrigue ne passionne pas.

Une Américaine est égorgée au matin tandis qu’une autre court la ville en jogging pour échapper… à qui ? Suspense. Est-elle une « mule » pour la drogue ? S’agit-il de trafic de chair blanche ? A-t-elle vu ce qu’elle ne devait pas voir ? Ceux qui la poursuivent sont une équipe mondialisée de Blancs et de Noirs, Afrikaans d’origines diverses, anglo-néerlando-russe d’un côté et xhosa-zoulou de l’autre. Ils sont tous jeunes, beaux, sportifs, armés, et évoluent en virtuoses dans une valse de 4×4 et autres puissantes bagnoles, sans aucune pitié. La séance de torture à laquelle nous fait assister l’auteur veut le prouver. Dans cet exposé de mondialisme exacerbé, Deon Meyer ne manque pas de caricaturer la « conne américaine » (ce n’est pas bien difficile…). La fille va trouver les bandits pour leur demander s’ils ont bien fait ce dont on a été témoin. C’est la meilleure façon de se faire égorger, mais les oies blanches de l’Indiana sont tellement connes que s’en est véridique ! Il y a évidemment les flics ripoux, la corruption sud-africaine, le papa américain qui a des relations, les maîtres du monde qui régentent les politiciens zoulous depuis Washington, et ainsi de suite.

Au total, le roman peut se lire mais traîne trop en longueur. Lorsque l’intrigue se dévoile sur la toute fin, le lecteur est un peu déçu : tout ça pour ça ? Meyer aime à compliquer une action banale sans que cela apporte d’épice à la lecture. La seule virtuosité technique (indéniable) ne remplace pas l’idée (indigente). Un pays qui a explosé en multiples baronnies et clans ethniques, pays qui se raccroche désespérément à l’international pour seulement exister, nous intéresse peu. Mais ne vous méprenez pas, ça se parcoure quand même. Lisez-le si vous avez un (très) long voyage en train (ce qui n’est pas rare avec la SNCF), sinon évitez l’heure de la sieste, ce serait mortel !

Deon Meyer, 13 heures, 2008, Points policier, Seuil, mars 2011, 566 pages, €7.41

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Shane Stevens, Au-delà du mal

Voici pour les vacances un pavé bien saignant et captivant. Pavé par ses 891 pages, saignant parce que plus d’une centaine de femmes violées, d’enfants fouettés, de meurtres par éventration s’y produisent. Captivant parce que l’auteur écrit direct, un fait à chaque paragraphe, qu’il panache comme des séquences de film. Le livre est en trois parties : le bandit, le journaliste enquêteur, la rencontre finale. Nous sommes dans un western, ce mythe de l’Amérique, qui passe de la côte californienne à la côte est, de Los Angeles où tout commence à New York où tout finit toujours.

Qui se souvient de Caryl Chessman ? Ce petit malfrat, braqueur avec armes et violeur récidiviste, a été condamné à mort. Aidé par les intellos contre la chaise électrique, il a engagé toutes les procédures, écrit quatre livres, passé 12 ans dans les couloirs de la mort avant de la rencontrer dans la chambre au cyanure. C’était en 1960. Et si ses viols avaient produit leurs fruits ? C’est ce qu’imagine l’auteur. Ainsi naît Thomas, garçon détesté par sa mère, haï par son père officiel qui sait qu’il n’est pas de lui et qui disparaîtra bientôt, minable, tué dans un braquage foireux. L’enfant est dressé par sa mère au fouet, habitué à la haine. Il finira par l’assassiner à 10 ans et à brûler son corps dans la chaudière. Interné pour cela, il apprendra à ruser pour se fondre dans la société des humains, à jamais amputé de toute empathie et de tout amour.

Il apprend beaucoup par la télévision, notamment sur les mille manières de se fondre dans la société américaine très libre (avant le Patriot Act) où il suffit d’une date de naissance et d’une adresse pour se procurer tous les papiers d’identité nécessaires. Thomas s’évade à 25 ans de l’hôpital psychiatrique en se faisant passer pour mort : il assassine froidement son co-évadé et il lui met son portefeuille et ses vêtements, défonçant son visage pour qu’on ne le reconnaisse pas. Il a subtilisé ses photos et empreintes dans les dossiers de l’hôpital. Le voilà neuf, il ne songe qu’à se venger. Il adule celui qu’il croit son vrai père, Caryl Chessman, il viole et tue en son honneur. Beau gosse, il attire. La baise lui répugne, préférant les pipes, jouissant surtout de se vautrer dans le sang. De ville en ville, il sème son lot de cadavres.

Nous suivons le tueur, l’enquête des polices locale et fédérale, la quête du journaliste d’investigation. Mais l’auteur ne se contente pas d’un thriller sur un tueur en série. Il veut mettre en scène toute l’Amérique. Il passe donc en revue les regards indifférents des voisins de campagne sur l’enfant battu, la solitude des filles seules autour de trente ans, l’enchevêtrement des lois et règlements entre états et fédération, la corruption politique, la spéculation immobilière, les liens des politiciens avec la pègre, la naïveté bobo des psy sur la cure des détraqués, l’usage politique des informations de presse, les maîtresses obligées de tout homme de pouvoir, les petites manipulations entre amis, l’envie de lynchage des « bons citoyens » outrés, l’ère de paranoïa Nixon… C’est une radiographie des États-Unis des années 1970 qui surgit de l’action.

‘Pour cause de démence’ (titre américain d’Au-delà du mal) est un grand livre. Il donne le pourquoi de l’ère Reagan qui suivra, dans les années 1980. Et il se lit comme un thriller, ce qui n’est pas rien en vacances !

Shane Steven, Au-delà du mal (By Reason of Insanity), 1979, Pocket février 2011, 891 pages, €8.45

DVD Crimes of the 20th Century avec bonus : By Reason of Insanity, Sanctuary 2004, €12.49 (en anglais)

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Clearstream révèle l’inceste politico-industriel français

Le nouveau procès de l’affaire Clearstream est débarrassé des enjeux politiques des protagonistes puisque Villepin a échoué à déstabiliser Sarkozy. Il est devenu président et n’est plus plaignant. La justice dira si Dominique de Villepin a profité des circonstances pour manipuler l’affaire des listings, directement ou indirectement. Mais c’est un détail de l’histoire, un leurre qui brille pour attirer les médias ailleurs que là où ça fait mal.

Car la vérité est que cette affaire montre les relations incestueuses du pouvoir et de la politique. Dans un État centralisé comme la France, tenu par une caste très restreinte de gransécolâtres, l’industrie attire la politique parce que là est l’argent. Le livre de Dudouet et Grémont sur ‘Les grands patrons en France’, paru en 2010, étudie ce microcosme avec sérieux.

On l’avait vu jadis avec l’affaire du Crédit Lyonnais, où un énarque de gauche avait fait perdre 16 milliards d’euros aux contribuables avec son petit jeu de lego dans la communication. Les moralistes vertueux parlent de faire rendre gorge aux affreux capitalistes mais, quand il s’agit d’un inspecteur des finances socialiste, il n’est condamné qu’à 59 000€ d’amende et toutes les grandes orgues morales s’empressent de se taire pour passer à autre chose.

On l’a vu avec l’affaire Elf où des sommes issues de surfacturations réapparaissaient dans les comptes des partis politiques. Encore avec Luchaire, et le raid mené en 1987 contre la Société générale par le pouvoir politique pour la renationaliser discrètement…

On le voit aujourd’hui avec l’affaire Renault où un service de sécurité monte des affaires de toutes pièces pour justifier son budget, jouant sur la paranoïa des « services » français assez ignares en économie…

La résurgence du listing truqué Clearstream n’est que la énième révélation de la corruption rampante que connaît la France entre ses fonctionnaires et l’argent. Monsieur de Villepin a vendu la mèche, avec cette naïveté antipolitique qui est souvent la sienne. Dans une « Note à Messieurs les juges D’Huy et Pons sur l’affaire Clearstream », qu’il a rendue publique en 2007, il se défend comme un beau diable plongé par malveillance dans un bassin d’eau bénite.

Il décrit surtout la cascade des « affaires industrielles » qui naissent inévitablement de la relation incestueuse de l’économie et du pouvoir d’État. Quand les entreprises dépendent, les jeux de pouvoir ne sont pas loin. Et quand le pouvoir excite, quelle puissance est mieux à même de le servir que l’argent ? Peut-être la « déviation politique de cette affaire n’est-elle qu’un leurre », comme l’affirme M. de Villepin. Elle masque une plus vaste affaire de corruption et d’ego qui se servent de l’État pour leur profit personnel. Pour cela cette « Note », au-delà du personnage de l’ex-Premier ministre, est de salubrité républicaine.

Dès le préambule, la succession des « affaires » est évoquée :

  •  « les frégates de Taiwan dont le problème des rétro-commissions pour un montant de plusieurs centaines de millions d’euros n’est toujours pas élucidé,
  • « le système Clearstream » connu depuis 2001 comme pouvant favoriser le blanchiment : le livre ’Révélations’ par Denis Robert, journaliste d’investigation auquel la cour de Cassation a reconnu en février dernier le bienfait de contrepouvoir nécessaire en démocratie
  • « les rivalités industrielles EADS/Airbus et plus largement au sein des industries de l’armement français, avec en toile de fond le conflit Thomson/Lagardère des années 1990. »

A la page 7 de la note, l’enchevêtrement des « intérêts » du privé et de l’État est présenté comme « normal » dans la République. Ne s’agit-il pas de « défense nationale » ? Les ministres deviennent alors des décideurs industriels, certains ont une influence personnelle sur les groupes privés, des personnes, organismes ou partis bénéficient sans vergogne de « rétro-commissions », les uns instrumentent les autres pour servir leurs rivalités au sein des entreprises… La « Note » évoque des « clans » et du « meccano industriel ».

L’Annexe 4, « retranscription lettre de Jean-louis Gergorin à mon intention (…) 15 novembre 2004 » est à cet égard effarante ! S’en dégage l’impression que la seule distraction des hauts fonctionnaires dans les palais de la République est de faire et défaire les rois et chambellans dans les grandes entreprises françaises ! Alain Bauer, observateur de la délinquance et accessoirement ancien Maître maçon du Grand Orient de France, est « ami de Gergorin mais prestataire de service pour Airbus » p.9. Voire « un ami de Philippe Delmas et un proche de Nicolas Sarkozy » p.13.

Quant à M. Gergorin, il est présenté comme « agité » p.17, fabulateur p.18, « manipulateur » note 9, « obsessionnel », « obsédé du complot », « très intelligent et fort convaincant » note 13 – en bref carrément paranoïaque. L’Express du 13 décembre 2004, sous la plume du très informé journaliste d’investigation Jean-Marie Pontaut, le décrit ainsi : « Âgé de 58 ans, cet ancien élève de l’X et de l’ENA, à l’intelligence fulgurante et imaginative, a notamment été chef du Centre d’analyse et de prévision du Quai d’Orsay de 1979 à 1984, date à laquelle il intègre le groupe Matra. Devenu rapidement l’un des chouchous de Lagardère, une sorte de fils spirituel, Gergorin participe à l’essor du groupe. Avec, chevillée au corps, une ambition permanente: défendre coûte que coûte les intérêts de son entreprise. Ce qui le conduira à ferrailler violemment contre Alain Gomez, à l’origine, selon lui, de toutes les tentatives de déstabilisation du groupe Lagardère. »

Et c’est à ce genre de personnage que « le système » de notre République offre un boulevard pour manipuler et déstabiliser toute une industrie !

Les déboires qu’a connus Airbus ne sont pas uniquement industriels : l’intervention politicienne y est aussi largement pour quelque chose ! De telles turpitudes de fonctionnaires en mal d’ego viennent sans cesse interférer avec l’objet social, faute de contrepouvoir.

La France est-elle meilleure que ces dictatures arabes à qui elle donne des leçons ? Une élite minuscule, contente et sûre d’elle-même, ne fait-elle pas comme le clan Ben Ali ou Kadhafi avec les bijoux de l’industrie nationale ?

Le Corruption Index de l’organisation Transparency International place la France au 25ème rang mondial, derrière la Suède (4ème), le Canada (6ème), la Suisse (8ème), l’Allemagne (15ème), le Japon (17ème), le Royaume-Uni (20ème) et les Etats-Unis (22ème)

Le rapport 2010 Transparency International 

Voir aussi Denis Robert, Clearstream l’enquête, 2006, éditions les Arènes, €18.81

Denis Robert, L’affaire des affaires, t.1, 2009 Dargaud, en bande dessinée, €20.90, L’enquête, t.2, €20.90

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Sociologie polynésienne

Article repris par Medium4You.

Jusqu’en 1964, les 60 000 Polynésiens vivaient en autarcie. Quelques-uns voulaient goûter au « modernisme » et partaient travailler à Makatea dans les phosphates, d’autres émigraient en Nouvelle-Calédonie dans le nickel, au Vanuatu dans les plantations, un petit nombre dans les commerces de Papeete, et d’autres enfin devenaient fonctionnaires.

De 1966 à aujourd’hui, la France a déversé une manne d’argent, a introduit la télévision, a installé un système éducatif, a offert la consommation à une partie de la population. Tout ça anti-écolo, totalement déphasé avec l’environnement des Polynésiens. La manne nucléaire a stoppé l’émigration traditionnelle, stimulé les naissances par les allocations familiales, encouragé l’immigration. Actuellement, la population est de 267 000 habitants dont 180 000 sur l’île de Tahiti.

A Tahiti, les infrastructures inadaptées font que l’on a parfois l’impression de vivre dans un pays sous-développé. Depuis 2004, l’économie s’éteint. En 10 ans, le tourisme a chuté de 50%, le prix de la perle a chuté de 75% en 20 ans et de 90% en 30 ans. Heureusement, les transferts de l’Etat continuent (solidarité, aides, salaires et retraites, salaires des fonctionnaires territoriaux).

La nouvelle génération fait de longues études, des bacs +5 ou 6 à la pelle, mais ces jeunes cadres choisissent le confort douillet du secteur public. Les SEM, EPIC, même OPT ont été pillées par les dirigeants du fenua. La crise n’en finit pas, le coût social est énorme, un vrai coup ! Même le secteur privé est dépendant de la « rente française ». Savez-vous combien vous versez, vous autres les Gaulois ? 150 milliards par an ! Comme cela ne suffit pas, alors on va taparu (quémander) l’Europe. Ceux qui manifestent sont ceux qui reçoivent déjà beaucoup mais qui demandent à garder leurs multiples avantages et à en obtenir d’autres. On utilise les fonds de la DGSE (Dotation globale sociale et économique, ne confondez pas avec la DGSE de métropole !), soit 18 milliards. Cela en abandonnant l’investissement économique au profit du social, le paiement à fonds perdus de salaires et autres avantages. Cela n’a pas suffi, alors « niu niu Paris ! » : on veut encore des sous. Vite un virement de 6 milliards en juillet, puis un autre en décembre 2010. Pudiquement on dit ici que c’étaient des sommes dues ou une avance… Si vous gagniez au loto ou autre jeu, ben pensez à la Polynésie !

Surtout que la gabegie et la corruption existent. Air Tahiti Nui est toujours cher, même si vous avez cherché sur Internet le billet d’avion le moins cher possible pour vous offrir Tahiti… Si vous étiez parent proche ou éloigné d’un employé de la compagnie ATN, vous n’auriez aucun souci pour voyager avec un billet GP (« vieille pie » ou VIP en français continental). La compagnie fait voyager 500 GP par semaine soit l’équivalent de 2 avions pleins sur les 5 possédés par la compagnie ! Rappel : la population de la Polynésie française est de 267 000 personnes, bébés compris !

L’enterrement des affaires judiciaires en Polynésie pourrait être une spécificité tahitienne. Il n’en demeure pas moins que les « vices » de procédure semblent être favorisés par le climat, le soleil et le fenua. Les enquêtes et les plaintes déposées contre certains politiques n’aboutissent pas. Cela traîne en longueur  et si la traîne dépasse trois ans, le Saint Graal de la prescription intervient. Stratégie tenue de mains de maîtres par les experts de cette combine bien réglée. Et c’est merveilleux comme ça ronronne !

Alors chacun se débrouille. Un enseignant-chercheur a mené une enquête pendant 4 ans et vient de publier un livre. Il a suivi une quarantaine de ménages modestes dans le quartier urbain de Pamatai (Faa’a) et le quartier rural de Maatea (Moorea). Il constate qu’il y a des échanges très nombreux entre ces familles modestes et les districts de Tahiti et des îles. Elles reçoivent des produits pêchés, chassés, agricoles, en échange de produits qui ne peuvent être trouvés dans les îles. On constate que le fret entre Tahiti et les îles est plus important que le fret commercial. Actuellement, on a remplacé le taro et l’uru par le riz, présent dans 50% des repas. En Polynésie, bien manger c’est manger beaucoup. Pour honorer ses invités, le Polynésien présente des plats en abondance ; un ventre bien plein indique un repas abondant. Les Tahitiens font un seul gros repas par jour, les deux autres prises seront les restes de la veille et le café-pain-beurre du soir, avec beaucoup de grignotages en cours de journée. Le week-end, on mange énormément.

« Nourritures, abondance et identité : une socio-anthropologie de l’alimentation à Tahiti » est un livre  de Christophe Serra Maillol, 545 pages, éditions Au vent des îles, 2010, €36.01.

Hiata de Tahiti

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