Articles tagués : guerre

Nouvelle donne Trompeuse

Nouvelle année, nouvelle donne. Trump a changé l’histoire. Malgré sa posture de paon vantard, il incarne un courant profond de l’Amérique, qui durera après ses bouffonneries. C’est le courant réaliste en relations internationales, l’inquiétude face au risque de pénurie en ressources naturelles. Doublé d’une conception réactionnaire et fasciste des Etats et des relations internationales. Face à cela, la morale des Droits de l’Homme pèse peu.

Grossièreté de Trump, inculte qui ne lit jamais un livre, un article, ou même un rapport de collaborateur ; brutalité de Trump le dealer, affairé au fric comme personne, grande gueule narcissique, bouffon télévisuel. Il plaît au populo et aux classes moyennes déclassées, inquiètes de la désindustrialisation comme de la concurrence des minorités ethniques plus éduquées qui prennent les places, tout comme les femmes. Tout ce que les élites » libérales, aux États-Unis comme en Europe, favorisaient il y a peu encore.

Mais cette écume des choses politiques masque le fond : un rééquilibrage des puissances. Les États-Unis déclinent face à la Chine, de plus en plus vite : économiquement, technologiquement, militairement – moralement (ils n’ont plus confiance en eux). C’est la guerre :

– des ressources pour savoir qui aura les plus grosses,

– des droits de douane pour savoir qui protégera le plus son marché

– des normes pour interdire celles venues d’ailleurs.

– des armes : la Chine s’arme, les États-Unis prévoient de gros navires « Trump Defiant » et paradent avec « le plus gros » porte-avions du monde, l’USS Gerald R. Ford, au large du Venezuela.

Les institutions internationales, les traités, limitent la prédation. Pour les États-Unis, ces « Machins » (comme disait de Gaulle de l’ONU) sont devenus coûteux, intrusifs et inutiles.

La domination américaine est en fin de cycle, au profit de la Chine et des puissances émergentes, et le géant secoue ses liens. Le domaine réservé est le continent américain, d’où la volonté d’annexer le Groenland, l’Islande, le Canada, d’arraisonner le Venezuela, de bouter les Chinois hors de Panama, de bouter la gauche hors de Colombie, d’acheter les terres rares du Brésil. La doctrine Monroe est revivifiée. Le patriotisme de « la sécurité nationale » doit rassembler tous les Américains. Après la peur de l’immigration (d’où les expulsions massives), la nouvelle peur du manque de ressources, de la perte d’avance technologique, doivent mobiliser les électeurs. Jusqu’à la guerre ? Oui, mais seulement limitée, « isolationnisme » oblige. Les nationalistes conservateurs sont plus conservateurs qu’agressifs mais, comme le chien à l’attache de la niche, ils peuvent mordre si on les titille de trop près.

Ce pourquoi, outre ses affinités idéologiques conservatrices et ses affinités de comportement brutal (sans parler d’un éventuel kompromat), Trump voudrait se rapprocher de Poutine, dont l’immense territoire est riche de matières premières mal exploitées, et le détacher de la Chine, ennemi principal. Vaste programme qui a peu de chances d’aboutir, tant Poutine a choisi son ascendance mongole plutôt qu’européenne, et se pose en défenseur d’un Etat-civilisation voulant imposer son empire sur tout le continent européen. Trump désire une paix rapide en Ukraine afin de développer ses « affaires » en Russie, son obsession intime. D’où la rupture avec l’Europe, surtout les institutions de l’UE, accusées d’être une machine à règlements qui empêchent de faire des bonnes affaires en rond, entre requins de la finance et opérateurs milliardaires des réseaux. D’autant que les États-Unis se voient en miroir et prêtent aux États européens les hantises qui les rongent : la submersion migratoire, la majorité aux non-Blancs dès 2045, la faiblesse libérale, le wokisme.

C’est dire combien la donne a changé, et n’est pas près de revenir à celle d’avant.

  • Fini le libéralisme des mœurs, les libertaires jeunes en 1968, retour aux valeurs morales de la pruderie bigote de « la religion ».
  • Finie la liberté de s’informer, priorité auxfake news et aux belles histoires (storytelling).
  • Finie la liberté de penser, attaques en réseau et cancel à tous les étages pour celles et ceux qui ne pensent pas « droit » ; haro sur les outils de communication (Twitter pour le néonazi sud-africain Musk, les médias conservateurs US, C News et la presse Bolloré en France).
  • Finie la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes : ils sont sommés de prêter allégeance au « grand frère » le plus proche (la Russie de Poutine pour l’Ukraine, la Biélorussie, la Géorgie, la Moldavie, et bientôt les pays baltes ; le Canada, le Groenland, le Mexique et toutes l’Amérique latine pour les États-Unis – de même que l’Europe occidentale ; Taïwan et l’Asie du sud-est pour la Chine).

Ce qui survient au Venezuela est l’application pratique d’une théorie déjà énoncée par Curtis Yarvin en 2008, dans The Crown Theorist of the Empire. Il a critiqué la guerre en Irak et en Afghanistan, qui n’est pas allée assez loin pour prendre le contrôle du pays. Au lieu de chercher la conquête des cœurs et des esprits, il propose une « théorie réactionnaire de la paix » à la Carl Schmitt, juriste nazi absolutiste. C’est une méthode radicale pour transformer un pays occupé en « État-entreprise » sous une souveraineté absolue. Le monde pacifié des réactionnaires doit être composé exclusivement de souverains absolus et rationnels : des États gérés de manière compétente et cohérente dans un but purement d’efficacité financière – un délire d’informaticien de la Tech (ce que Yarvin est). Il exige un niveau absolu de sécurité et d’ordre pour que la société n’y connaisse plus les plaies de l’ère démocratique : blabla d’assemblées, idéalisme progressiste, droits de plus en plus divers et contraignants, immigration incontrôlée, bidonvilles, rues sales, gangs, narcotrafic… en bref la « religion » de la démocratie : l’universalisme, professé par ce qu’il nomme la Cathédrale — un complexe intello-médiatique qui contraindrait les gouvernements démocratiques à agir de manière idéaliste et donc irrationnelle, une ritournelle hypocrite répétée mécaniquement comme un credo de la foi. Il prône au contraire une stratégie d’occupation volontaire forte et sans compromis, fondée sur la répression immédiate, la surveillance technologique, et la mise en place d’une administration permanente dirigée par des étrangers. Ce qu’il appelle « grasp the nettle » (prendre le taureau par les cornes), afin de garantir la stabilité et la prospérité des territoires occupés.

L’Europe, plus grande que l’UE car avec le Royaume-Uni, la Norvège et la Suisse unis dans le même destin que les autres, est inféodée depuis la Seconde guerre aux États-Unis par le « traité » instituant l’Otan. Car le commandement intégré est américain, les normes militaires américaines, le renseignement américain, et la plupart des armes américaines (F35, missiles Patriot, munitions « standard Otan ») – sans compter que la force nucléaire britannique ne peut rien sans l’aval des États-Unis (les missiles Trident des sous-marin lanceurs d’engins missiles sont loués aux États-Unis et les sous-marins britanniques doivent régulièrement visiter la base navale de Kings Bay aux États-Unis pour leur maintenance) – au contraire de celle de la France. Trump a dit expressément que « l’article 5 » du Traité, instituant une protection mutuelle, n’était pas à déclenchement automatique, ni même impliquant la défense armée… Autrement dit, il s’assoit dessus. America First ! Si les intérêts « vitaux » des États-Unis sont menacés, alors ils interviendront ; pour le reste, débrouillez-vous. C’est ce qui se passe en Ukraine, où le désengagement américain est très avancé « pour faire pression » pour la paix, quoi qu’il en coûte. Au détriment des intérêts européens, mais l’Europe n’a qu’à se prendre en mains.

C’est ce qu’elle fait, lentement, lourdement, avec les divisions des uns et des autres, les budgets contraints par la gabegie sociale, la démagogie des petits partis politiciens sans vision globale, et la mal-administration. Avec la dispersion des ressources, l’absence de stratégie commune pour l’armement, le renseignement militaire, la production industrielle, la préférence européenne. Avec les populistes qui crient contre la guerre, comme tous les crypto-fascistes prêts à collaborer pour avoir la paix (on l’a vu en 40).

L’action politique commence par les pressions sur les politiciens ; leur remplacement par des jeunes mieux informés, plus allants, moins minables dans leurs petits jeux d’egos partisans. Par un budget voté, mais contraint par des règles drastiques de limitation annuelle des dépenses sans recettes raisonnables en face, comme l’a fait la Suède durant des années pour redresser ses comptes.

La nouvelle donne trompiste rebat les cartes, jusqu’aux nôtres. Je nous souhaite une joyeuse année !

Catégories : Géopolitique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Jean Lartéguy, Les mercenaires

Jean Lartéguy est né Lucien Pierre Jean Osty en 1920 et mort en 2011 à 90 ans. Il passe son enfance en Lozère, comme son héros, Pierre Lirelou ; comme lui il a un oncle prêtre, le chanoine Osty. Mais, au lieu de se faire curé, il passe sa licence d’histoire à Toulouse et s’engage à 19 ans en 1939 pour faire la « drôle de guerre » et de s’évader en 1942 pour devenir commando d’Afrique. Son Pierre envoie le froc aux orties à 17 ans pour baiser une gitane à qui il laisse « un fils » et partir s’engager chez les anti-franquistes en Espagne avant de faire le maquis et de s’engager dans l’armée Leclerc. C’est dire combien Les mercenaires sont inspirés de ce qu’a vécu l’auteur ou des personnages qu’il a rencontrés. Il est la réédition remaniée de son premier roman, Du sang sur les collines, passé inaperçu parce qu’il évoquait la guerre de Corée. Après le succès des Centurions, l’auteur a décliné les thèmes des Prétoriens puis des Mercenaires.

Ce ne sont pas des vendus au plus offrant ni des avides de gloire, à cette époque, mais des romantiques égarés dans le siècle. Imaginez une France frileuse, pacifiste après la Grande guerre (la plus con, celle de 14), sa démographie en berne à cause des classes creuses, le moral au plus bas face aux pouvoirs autoritaires qui l’entourent de plus en plus (Mussolini, Hitler, Staline, Franco), et empêtrée dans son parlementarisme de petits intérêts de petits partis, sans chef qui s’impose, ni projet politique. Tiens ! Cela vous dit quelque chose de notre époque ? Eh oui, si l’histoire ne se répète jamais, elle bégaie. Reviennent les idées des années 30…

Ces jeunes hommes écœurés de leur patrie, trop vieille et rassie,« combattent de 20 à 30 ans pour refaire le monde », dit l’auteur, avant de se ranger et de faire des enfants, s’ils ne sont pas tués. Lartéguy aura deux filles, Ariane et Diane. Pierre aura deux enfants, d’une juive israélienne qui bâtit son pays, et d’une congaï vietnamienne qui tente de construire un régime non colonial et non communiste. Mais, engagé dans le Bataillon français de Corée, il semble qu’il n’y survivra pas. C’est que la France a connu la guerre, sans interruption, de 1939 à 1962 avec la Défaite, la Résistance, l’Allemagne, l’Indochine, la Corée, l’Algérie. Ce pourquoi les années 60 enfin de paix retrouvée ont semblé un âge d’or, avec un chef légitime (de Gaulle), un plan économique, une monnaie stabilisée, une croissance forte (jusqu’à 7 % par an). Cet optimisme s’est manifesté par la natalité et l’ascension sociale. Jusqu’à ce que les crises du pétrole (1973 et 1979), puis les illusions de la gauche (trois dévaluations du franc de 1981 à 1983) cassent l’optimisme. Depuis, les Français vivent « en crise » permanente, d’où leur pessimisme, leur déclinisme, leur repli. Une atmosphère d’année 1940.

L’intérêt de relire Les mercenaires est de retrouver cette énergie de jeunesse, ces garçons qui partent combattre à 17 ans, ces lieutenants de 22 ans qui prennent avec leur section une ville entière, comme « M. » pour Lirelou, ces commandos entraîneurs d’hommes parce qu’ils les aiment. Si tous les personnages sont imaginaires dans ce roman, ils sont tous « vrais », car ce sont des types d’homme que l’on peut reconnaître dans la réalité. Tous différents, tous attirés par la guerre comme aventure, poursuite d’un rêve, surtout de camaraderie virile. Le médecin-capitaine Martin-Janet qui a quitté le confort de sa bibliothèque et de son cabinet parisien prospère pour faire ce qu’on n’appelle pas encore de « l’humanitaire », mais du soin aux blessés de toutes nations. Le capitaine Sabatier et le seconde classe « l’ignoble Bertagna ». Le capitaine Lirelou, après des « affaires » en Iran pour le lobby du pétrole, passé en Indochine où il a pacifié la plaine des Joncs avec le pirate Nguyen van Ty. Le lieutenant Dimitriev, fils de Russe blanc émigré en France, qui a trahi sans le savoir des résistants avant de tuer l’indicateur collabo et de s’engager dans l’armée d’Afrique. Le lieutenant Rebuffal, réserviste rengagé, aspirant débandé par la défaite de 40, blessé et soigné par la Wehrmacht. Le lieutenant Ruquerolles, Normale Sup, débandé lui aussi en 40 : « Tout un pays qui foutait le camp avec ses généraux, ses pompiers, ses ministres et ses catins. Une journée entière, je les ai regardés passer ; j’en étais soufflé. » Le sergent-chef Andreani, un Corse à l’oncle dans le Milieu marseillais, amoureux de sa femme Maria, à qui il dédie son héroïsme : il veut une médaille américaine pour pouvoir y émigrer. Et puis il y a le seconde classe Maurel, en réalité le lieutenant Jacques de Morfault, engagé dans la LVF (Légion des volontaires français contre le bolchevisme) après l’amère défaite de 40. « À cause de son nom, celui d’une des plus grandes familles huguenotes de France, de sa beauté, on en fit un officier après un stage rapide. La revueSignal publia la photo du nouvel archange de la collaboration sous le casque d’acier. »

Jean Lartéguy, laissé de côté par la mode intello parce qu’il était anticommuniste (donc du côté du « diable »), a été apprécié depuis sa mort par les généraux américains : son expérience de l’Indochine puis de l’Algérie a inspiré les techniques de contre-insurrection. Elles auraient permis de pacifier l’Irak si elles avaient été appliquées… mais voilà : l’arrogance yankee n’a que faire de la façon humaine de voir des Européens. A la psychologie et à la politique, elle préfère la technique, l’industrie ; les soldats ne sont pour eux que des robots efficaces, sans état d’âme. Dans le roman, le général US Crandall, en Corée, est de ceux-là : il n’hésite pas à sacrifier 1500 hommes pour prendre aux Chinois une série de collines qui l’ont séduites par sa beauté, les White Hills – pour rien. Ce n’était ni stratégique, ni nécessaire.

« Je crois même que je n’aime pas du tout la guerre » dit Lirelou à Dimitriev. « Mais elle crée parfois un certain climat dans lequel tout ce qui paraissait impossible devient soudain réalisable. Elle seule arrive parfois à ressembler un peu à ces rêves que l’on porte en soi depuis l’enfance : l’île déserte, la conquête d’un royaume. (…)Le mercenaire, c’est peut-être un type qui se bat pour un rêve qui l’a fait étant gosse ou qu’il a déniché dans quelque vieux roman d’aventure »

Jean Lartéguy, Les mercenaires (réédition remaniée 1960 Du sang sur les collines paru en 1954), Presses de la Cité 2012, 442 pages, occasion vintage hors de prix pour fana mili…

Jean Lértéguy, Les Mercenaires, Les Centurions, Les Prétoriens, Le Mal jaune, Les Tambours de bronze, Omnibus 2004, 1411 pages, €69,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Mythe des Amazones

Dans le Dictionnaire du Paganisme grec de Reynal Sorel que je lis article après article tant il est dense, les Amazones occupent une place de choix. Ces femmes guerrières, qui adorent le dieu Arès, sont l’antithèse même du mâle hellène de la cité civilisée. Car Arès est un fou furieux, un dieu sans esprit, à la tête pleine de vent et le cœur de fureur : la sauvagerie des instincts à l’état brut.

Les Amazones forment une société de femmes qui laisse les hommes aux marges ; ce sont des sauvages, déséquilibrées par l’absence de la reconnaissance de leur complément ; une humanité encore primitive. Elles ne sont guerrières, selon le mythe, que durant qu’elles sont vierges. C’est l’équivalent de l’éphébie, où les jeunes doivent s’entraîner et combattre avant de se ranger vers 30 ans, puis de s’accoupler pour produire une descendance. Il est dit que les Amazones vont pour cela enlever des mâles dans les peuplades voisines, et qu’elles leurs donnent les bébés garçons, ne gardant pour elles que les filles. Nombre de lesbiennes aujourd’hui font de même, niant l’autre sexe, la nécessaire harmonie des contraires.

L’ordre de la civilisation hellène va d’ailleurs faire disparaître cette aberration de l’histoire. Thésée, poursuivi par elles après en avoir enlevé une, va les battre à plate couture avec son armée de jeunes mâles disciplinés, liés entre eux et entraînés. Héraklès, déjà, les avaient affrontées, comme Bellérophon. Ces filles, qui vivent au nord de la mer Noire, sont en retard de civilisation : elles adorent Arès, un dieu archaïque et sans raison, « l’abruti de la famille olympienne » selon l’auteur, alors que les Hellènes adorent plutôt Athéna. Deux façons de faire la guerre : l’une sauvage et permanente avec Arès l’insatiable, l’autre réfléchie et protectrice avec Athéna. Quant à Artémis, la chasseresse, les Amazones honorent sa version exigeant le sacrifice de captifs étrangers, selon Euripide. En bref, des barbares carnassières. Une analogie avec Poutine se présente à l’esprit : point d’Athéna chez ce mafieux et sa clique de criminels de guerre, mais la fureur de faire mal et d’enlever de la descendance, sans souci d’harmonie à long terme.

En vainquant les Amazones, dans le même geste les Hellènes ont vaincu l’animalité féminine et la sauvagerie de l’étranger barbare. C’est ce que montre la sculpture classique du Ve siècle. Arès, c’est la guerre pour elle-même alors qu’elle n’est pas une fin en soi, ce qu’elles ne comprennent pas. Elles s’autodétruisent donc sous les coups de boutoir de la civilisation, comme peut-être la Russie le fait au nord de la mer Noire aujourd’hui.

« Le thème des Amazones est certainement le terrain de schéma d’inversion, de repoussoir et de transgression, mais ce champ offre aussi une formidable construction du paganisme, capable de tisser des légendes entre elles, de les relier à des dieux dont il assume autant la croyance en leur finalité et universalité que celle de supposer leur épuisement, et donc leur finitude, pour s’expliquer une des aberrations de l’histoire. » Les femmes Amazones, dont un texte hippocratique dit qu’elles se tranchaient un sein pour mieux tirer à l’arc ou pour lancer le javelot, sont reconnues vaillantes et courageuses… mais chez les barbares. Face aux Grecs civilisés et disciplinés, elles sont défaites et se soumettent – comme toute sauvagerie est vouée à reculer devant toute civilisation. Pour que la Russie s’en sorte, il ne faut pas qu’elle prenne la voie du sauvage, mais celle de l’humain. Quant à « la » civilisation, elle peut en inventer sa version, si elle ne veut pas se croire « humiliée » de copier celle des autres – les Chinois l’ont fait, pourquoi les Russes poutiniens en sont-ils incapables ?

« Il y a trop d’inversions, de subversions, de transgressions, toutes formatées au millimètre de l’échelle de la mentalité grecque pour admettre l’historicité du peuple des Amazones. Les Grecs l’ont certainement tenu pour réel, dès lors, et seulement dès lors, que cet anti-modèle de femmes-hommes est condamné à disparaître devant la discipline hoplitique et le ‘genre de vie’ hellène », conclut Reynal Sorel. L’Amazone était un bouc émissaire de tout ce qu’il fallait bannir de la cité : la sauvagerie, l’indiscipline, la fureur de la guerre pour la guerre, la négation de l’autre sexe.

Le mythe des filles sauvages rejoint celui des enfants sauvages : ils sont formatés pour la chasse, individualistes et sans limites. Rien à voir avec les véritables femmes guerrières, attestées dans l’histoire chez les Germains et les Vikings, sans parler de certaines tribus afghanes et de l’armée israélienne. Seul Trompe et sa bande de réactionnaires les voient d’un mauvais œil dans l’armée.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Grèce, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ers et Dugommier, Les enfants de la Résistance 2 – Premières répressions

Dans un village de l’est français, l’Occupation nazie incite François, Eusèbe et Lisa, des gamins de 13 ans (« presque 14 ») à se rebeller contre cet état de soumission. Le vieux maréchal encourage la collaboration, mais la fierté républicaine enseignée par l’école résiste. Dans le premier tome (chroniqué sur ce blog le 16 octobre), les gamins ont saboté l’écluse, ce qui a permis de retarder le transport des métaux vers l’Allemagne, vitaux pour son industrie d’armement. Aujourd’hui, les Boches se méfient et il faut être plus subtil.

Comment l’être sans entraîner les adultes ? La venue d’un prisonnier français évadé d’un camp allemand en est le prétexte. Les parents d’Eusèbe le recueillent, malgré les risques. Ils se mettent en relation avec le maire, le curé et les parents de François. Puis un deuxième, qui dort dans un champ, est informé par un message écrit sur du papier peint par les gamins que l’école l’accueillera. C’est le début d’une filière d’évasion vers la zone sud non occupée, plus tard vers l’Angleterre. Ce qui fait le lien ? Le « Lynx », le trio des 13 ans, incognito, qui galvanise les adultes.

Lesquels osent enfin prendre des risques à résister, en aidant un tirailleur sénégalais évadé à s’en sortir. Irruption des Noirs dans la Seconde guerre mondiale, fraternité républicaine, antiracisme affirmé contre le racisme nazi. Il n’y a pas de sous-race, il n’y a que des combattants ; il n’y a pas d’hommes supérieurs, il n’y a que des humains libres.

Mais les Boches se défendent, forts de leurs armes et de leurs blindages – sinon de leur idéologie, guère partagée chez les hommes de troupe. En arrêtant un train sanitaire pour y planquer le tirailleur noir, les résistants se font tirer comme des lapins. Le père d’Eusèbe, blessé, est arrêté, torturé et fusillé. Son fils a le temps de lui dire que « Lynx », c’est lui et ses copains ; le papa est très fier de lui et meurt content. Ce sont ces petits grains de sable isolés qui vont s’agglomérer avec l’espoir de la Libération. La machine nazie n’a qu’à bien se tenir. Jamais la force brute ne peut l’emporter contre la ruse et la volonté – Ulysse le Grec nous l’a déjà appris.

Jolis dessins, gamins plein de vie, gravité de la situation – qui rappelle que la guerre n’est pas toujours hors de chez nous, et que résister vaut mieux que sempiternellement « commémorer ». Une morale optimiste et orientée vers la liberté républicaine, qui réconforte en ces temps de régurgitation fasciste, de Trump à Poutine, Orban, Ciotti et Bardela. Un dossier en fin de volume instruit sur la guerre en ces temps d’Occupation.

Benoît Ers et Vincent Dugommier, Les enfants de la Résistance 2 – Premières répressions, 2016, éditions du Lombard, 56 pages, €13,45, e-book Kindle €5,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Les maux d’autrui sont durs à porter, dit Alain

Nous avons toujours assez de force pour supporter nos propres maux et il le faut bien. Alain le philosophe prend l’exemple des inondés qui s’adaptent et ne gémissent pas, mais au contraire campent pour le mieux, mangent et dorment de tout leur cœur. C’est la même chose pour ceux qui ont été à la guerre, dit-il. « Les grandes peines ne sont alors pas parce qu’on est en guerre, mais parce que l’on a froid aux pieds. On pense furieusement à faire du feu et l’on est tout à fait content quand on se chauffe. Plus l’existence est difficile, mieux on supporte les peines et mieux on jouit des plaisirs. » Cela parce nous sommes alors intensément au présent, sans regarder ni le passé – qui ne nous importe plus – ni le futur – que nous n’avons pas le temps d’imaginer.

L’action rend heureux ; l’oisiveté rend inquiet, aigri, malheureux. Voyez les professions qui ont beaucoup d’heures libres pour travailler à leur gré, comme par exemple les profs ou les intellos : ce sont les plus pessimistes, les plus désabusés, les plus catastrophistes. Qu’on évoque un quelconque changement, c’est aussitôt « une réforme », terme honni parce qu’il va falloir encore changer ses habitudes. Aussitôt, dans les médias, les syndicats se disent « inquiets », c’est un terme rituel. Rien ne va jamais, rien n’est fait comme il faut, c’est toujours de pire en pire… depuis l’origine de l’éducation au moins, si l’on en croit les textes. Ce pourquoi nombre d’entreprises reviennent sur le télétravail : non que l’on travaille moins, mais que l’on travaille moins bien, sans l’émulation des autres, du collectif qui stimule, de l’ambiance qui entraîne.

A l’inverse,« celui qui met toute son attention sur un acte assez difficile, celui-là est parfaitement heureux. Celui qui pense à son passé ou à son avenir ne peut pas être heureux tout à fait. » Avoir une mission, voilà ce qui importe – les moyens et l’initiative pour la remplir. Porter le poids de soi-même rend le chemin de l’existence rude. Car le monde change, les autres changent, les circonstances évoluent. Il faut sans cesse s’adapter, c’est usant pour les abouliques et les indolents, ceux qui préfèrent obéir et croire plutôt qu’agir et réfléchir soi-même. Il ne faudrait donc pas penser à soi.

« Le plaisant, dit Alain, c’est que ce sont les autres qui me ramènent à moi par leur discours sur eux mêmes. » Agir ensemble, ça va ; parler ensemble pour parler, ça ne va plus Car, très vite, viennent les plaintes, les récriminations, les griefs. « C’est un des grands fléaux de ce monde », dit Alain. En effet, pas deux minutes ne passent (faites-en l’expérience) que, déjà, les gens vous racontent leurs malheurs. Tout ce qui ne va pas. Tout ce qu’il faudrait faire mieux. Tout ce qu’ils ont dit et qui n’a pas été écouté.

« Sans compter que le visage humain est diablement expressif, analyse le philosophe, et arrive à éveiller des tristesses que les choses me faisaient oublier. » Au fond, nous ne sommes égoïstes qu’en société, lorsque les individus se parlent, se répondent l’un l’autre, avec la bouche, les yeux, le cœur. « Une plainte déchaîne mille plaintes ; une peur déchaîne mille peurs. Tout le troupeau court dans chaque mouton. Voilà pourquoi un cœur sensible est toujours misanthrope un peu. » Voilà pourquoi les maux d’autrui sont durs à porter.

Et il n’est pas égoïste de se protéger en prenant quelque distance. Ce n’est pas s’éloigner des proches et des amis parce qu’on ne les aime pas ; c’est au contraire parce que leurs émotions, leurs affects, leurs croyances et fausses vérités nous contaminent par mimétisme. MeToo est la meilleure et la pire des choses, tout comme les réseaux sociaux ou les cancans devant la machine à café. Parler des maux permet d’agir contre eux, mais la contagion de foule conduit aux excès du lynchage, du cancel et pire encore. Il faut savoir raison garder – et se préserver du mimétisme pour atteindre à la justice.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Alain, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Jules Sergei Fediunin, Les nationalismes russes

Le nationalisme apparaît trop souvent comme un archaïsme vilipendé et méprisé tant par les humanistes des Lumières, que par les romantiques hugoliens de la « République universelle », et que par l’internationalisme communiste. Hélas ! Il résiste, comme toute réalité ancrée dans les profondeurs de l’humain. L’auteur, docteur en sciences politique de l’Inalco et chercheur post-doc à l’université d’Oslo sur les idées politiques en Russie a enseigné à Sorbonne-Université ainsi qu’à l’Inalco et mené des recherches au CESPRA de l’EHESS. Préfacé par Stéphane Audouin-Rouzeau, historien de la Grande guerre de 14-18 et frère de Fred Vargas, écrivaine de romans policiers, Jules Sergei Fediunin commence par une longue introduction sur ce qu’est « le nationalisme », avant de plonger dans les différentes sectes russes.

Ce nationalisme est idéologiquement bicéphale, comme l’aigle des armoiries tsaristes : un courant stato-impérial voulant dominer des ethnies diverses autour d’un pouvoir centralisé à Moscou considéré comme Etat-civilisation ; un courant ethnocratique porté à valorisé la seule nation russe blanche pour former un État national. Mais cette division masque tout un « écosystème d’acteurs » dans la Russie d’aujourd’hui. Poutine, dirigeant suprême qui se veut dans la lignée de Staline, a louvoyé entre ces courants pour se servir. Il est sans idéologie, en pragmatique exécutant des services de force ; il utilise les idées comme moteur et justificatif de ce qu’il veut : la guerre.

Car Poutine a toujours aimé la guerre, depuis celle de Tchétchénie, ouverte dès ses premiers mois au pouvoir comme nouveau président, étendue ensuite à la Géorgie, à la Crimée, au Donbass, au soutien du régime syrien, jusqu’à cette acmé de l’agression de l’Ukraine en 2022. Sauf que ce « nationalisme de guerre » a son revers : la critique d’un pouvoir trop mou. Evgueni Prigojine s’est mutiné pour cette raison, faisant trembler Poutine. En bon dictateur, il l’a éliminé et réprimé le « nationalisme Z ». Car point trop n’en faut, conserver le pouvoir (et le fric qui va avec) est à ce prix. On a bien vu combien l’armée russe était faible, masquée sous le nombre et l’immensité du territoire.

Mais Poutine a récupéré ce nationalisme pour créer son objet-vaudou : « l’Occident collectif », ennemi héréditaire de la Russie depuis les origines, impérialisme que le « Sud global » doit combattre, l’État-civilisation russe en tête. Si le soutien à la guerre semble minoritaire en Russie (10 à 15 % selon des sondages indépendants début 2024, selon l’auteur), la propagande est intégrée et la méfiance envers « l’Occident » bien installée. Elle agit sur un terreau fertilisé par plus d’un demi-siècle de communisme soupçonneux, qui accusait « la CIA » dès qu’un événement négatif survenait dans feue l’URSS. Nationalisme russe transformé par l’entrée en guerre de 1914 qui a « brutalisé » la société par la banalisation des pratiques radicales des violences de masse contre « l’ennemi étranger », et par l’imaginaire d’une « nation unie et assiégée ». Le « national-étatisme » poutinien enrôle la société civile comme Hitler l’a fait, dès l’enfance, encourageant la xénophobie tout en éradiquant par la prison, le camp ou l’exécution, tout opposant. Car le concept de « guerre totale » de Ludendorff, chef d’état-major des armées allemandes pendant la Première Guerre mondiale, et associé de Hitler avant son arrivée au pouvoir, suppose une implication de la société entière et pas seulement des militaires. La guerre est vécue comme « une crise existentielle collective » et tous les moyens disponibles doivent servir la cause pour conduire à la victoire.

Trois partie, après un introduction substantielle : 1/ Idées et acteurs du « nouveau » nationalisme russe ; 2/ Les nationalismes non et para-étatiques à l’épreuve de la guerre ; 3/ Du nationalisme officiel poutinien.

Passons sur les origines, sur l’opposition du temps de Gorbatchev entre les libéraux plutôt démocrates et les national-communistes plutôt autoritaires, pour en arriver aux années récentes. « Pour les nationalistes orthodoxes comme l’historienne Natalia Narotchnitskaïa(née en 1948), l’empire est d’abord un principe spirituel, associé sur le plan historique à Byzance, avec son principe du césaropapisme. Selon elle, ‘la Russie ne peut être qu’un empire’ car il n’y a aucune contradiction entre le principe national russe fondé sur la tradition orthodoxe et le ‘grand projet’ impérial permettant de renforcer le ‘potentiel historique’ du peuple russe sur les plans démographiques, économiques ou culturels. » Les néo-eurasistes comme Alexandre Douguine font de la position géographique de la Russie, au croisement de l’Europe et de l’Asie, un « pôle de résistance » à la domination atlantiste des États-Unis. Enfin, la mystique impériale d’Alexandre Prokhanov, admirateur de Staline et du complexe militaro-industriel soviétique prône un stalinisme chrétien-orthodoxe et voit dans l’empire russe une symphonie harmonieuse d’espaces, de peuples, de cultures et de systèmes de croyances. Analogue à la « symphonie » (syn-phonia, accord des instruments qui jouent chacun une partition d‘ensemble) à laquelle aspiraient l’empire hellénistique d’Alexandre, la romanité, puis les empereurs de Byzance.

Poutine a choisi dans le catalogue des idées celles qui convenaient le mieux à la stabilité de son pouvoir personnel. « Ainsi, les expressions politiques des ethno-nationalistes sont systématiquement exclues, et les manifestations violentes réprimées. Ces acteurs non étatiques sont jugés trop autonomes du fait de leurs convictions, ou trop dangereux. En revanche, les nationalistes d’obédience étatistes ou impérialistes sont tolérés et, pour certains, cooptés par le régime, dans la mesure où ils acceptent la domination du régime en place ou mieux encore, glorifie ses bienfaits. » Les révolutions de couleur, dont la révolution orange en 2004 en Ukraine, « sont interprétées comme une menace majeure aux intérêts russes dans son ‘étranger proche’ et, par delà, à la stabilité même du régime russe. »

Dès ses débuts, Poutine a valorisé l’État et la notion de grande puissance. « Le poutinisme, c’est aussi un ‘code’ fait d’idées, d’attitudes propres – le désir du contrôle, le culte de la loyauté ou la quête de l’unité, par exemple – ainsi que d’une gamme d’émotions comme le respect, le ressentiment ou la peur. » Ce nationalisme poutinien relève d’une passion de gouverner qui est un désir de jouir du pouvoir. Le conservatisme a été continuellement revendiqué, mais la posture anti-occidentale affirmée progressivement.

« Soutenu par l’Église orthodoxe russe et le patriarche Kyrill, intronisé en 2009, Vladimir Poutine s’est (…) érigé en défenseur des valeurs dites traditionnelles, centrées sur le stéréotype d’une famille hétérosexuelle stable et nombreuse ». Ce n’est qu’au fil des années que l’Occident en est venu à incarner l’éternel ennemi dans le discours du Kremlin. La Russie cherche à se distinguer et à faire valoir son statut de puissance. « Car, historiquement, la Russie n’aurait aucune raison d’être une nation si l’Occident n’existait pas ». Vladislav Sourkov a théorisé une vision autoritaire de la démocratie qui refléterait la spécificité historique et culturelle de la Russie. C’est un système politique dirigé par une élite mandatée par le peuple, pour assurer la puissance et l’identité dans un monde globalisé. Cette doctrine apparaît peu après les révolutions de couleurs entre 2003 et 2005 et promeut une nouvelle normalité de démondialisation, re-souveranisation et nationalisme. En 2013, Poutine a explicitement cité le philosophe conservateur Konstantin Leontiev de la fin du XIXe siècle, qui considérait la civilisation russe comme « une complexité fleurissante. »

« Selon Poutine, les Occidentaux auraient nié les principes moraux et toute forme d’identité traditionnelle : nationale, culturelle, religieuse et même sexuelle. » Il oppose la mentalité russe spirituelle à une mentalité occidentale individualiste, voire égoïste. Les Russes seraient de « vrais » Européens, attachés aux valeurs traditionnelles que l’Europe délaisse : la morale chrétienne contre l’amoralisme libéral de la ‘Gayrope’ défendant les droits LGBTQIA+ et promouvant le multiculturalisme. Poutine poursuit des stratégies de légitimation contre la pression idéologique occidentale. Au XIXe siècle, on craignait la contagion des idées républicaines ; aujourd’hui, on répudie la démocratie imposée, le droit-de-l’hommisme hypocrite et l’interventionnisme humanitaire de la politique extérieure occidentale (Yougoslavie, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie). « Le poutinisme se lit comme une réaction identitaire plus ou moins systématique au projet libéral-démocratique de l’Occident, dont l’imitation serait nuisible au développement d’une culture et d’une forme politique authentiquement russe. »

Néanmoins, « le Kremlin n’est pas parvenu à formuler une doctrine cohérente et codifiée. (…) Mais une idéologie en tant que forme vide ou technologie de domination qui fonctionne comme un ensemble de pratiques performatives. » Autrement dit, la seule chose qui compte est la stabilité, intérieure en éradiquant toute opposition, extérieure en imposant un glacis d’inféodés, pour garder le pouvoir.

Un livre utile pour démêler les discours idéologiques venus de Russie – comme des naïvetés des éternels commentateurs occidentaux, qui se précipitent pour donner leur opinion alors qu’ils ne savent pas grand chose.

Jules Sergei Fediunin, Les nationalismes russes, Calmann Lévy 2024, 368 pages, €22,50, e-book Kindle €15,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Géopolitique, Livres, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Telo et Dorison, Les gorilles du général

Comme les Trois mousquetaires, ils étaient quatre, les « gorilles » du général. Les gorilles ne sont pas des singes, mais initialement des gros bras, chargés de la protection des personnalités. Le terme a été créé par Antoine Dominique en 1954 dans l’un de ses romans de la Série noire. « Il y a des BD de tout », me disait un libraire d’une grande chaîne de diffusion. Ce roman graphique revisite l’histoire en mettant à l’honneur les petites mains du général de Gaulle, lorsqu’il est revenu au pouvoir en 1958, appelé par la chienlit de la IVe République.

C’est de l’Histoire, mais c’est aussi une « belle histoire », autrement dit une vision romancée et adaptée, « plus vraie que la vérité », aime-t-on parfois dire. Alexandre Dumas, père des mousquetaires qui étaient quatre, disait volontiers qu’on peut violer l’Histoire (c’était avant Mitou) – si on lui fait de beaux enfants (c’était avant la peur d’enfanter). Les auteurs ne s’en privent pas, avec un scénario crédible et des dessins superbes. Milan, Bertier, Santoni et Zerf sont les personnages des vrais Sasia, Tessier, Comiti et D’Jouder. Seul le général joue son vrai rôle, comme Foccart, « le Chanoine », véritable éminence grise du gaullisme, décédé en 1997.

En 1959, de multiples attentats contre de Gaulle se préparent de la part des pieds noirs qui ne veulent pas lâcher l’Algérie, et d’une partie de l’armée acquise aux thèses de la « victoire » sur les fellaghas. Or de Gaulle sait que la situation n’est pas tenable à terme. Un million de Français contre huit millions d’Arabes, c’est impossible à tenir dans la durée sans une situation d’apartheid (incompatible avec les valeurs de la République française), ou à l’israélienne (et l’on voit comment cela finit). Il faut donc proposer, comme pour la Nouvelle-Calédonie aujourd’hui, trois solutions : l’intégration pleine et entière, faire des Arabes algériens de complets citoyens français (ce qu’on fait à Mayotte), ou la sécession et l’indépendance, avec les risques de vengeances internes et d’égorgements civils (ce qui est advenu), ou le gouvernement des Algériens par les Algériens dans le cadre d’une Union française.

Ce sont ces quelques mois avant le grand discours proposant le choix par référendum qui mettent les gorilles sur les dents. Aussi bien le FLN que l’OAS ne veulent pas de « la paix », ni de la libre détermination par le vote ; chacun veut imposer son pouvoir. Tuer de Gaulle, et ceux qui le soutiennent, est d’importance vitale pour frapper l’opinion.

Milan, adolescent de la Résistance, héros de la libération de Paris, para et judoka confirmé, engagé par le Sdece, commando devenu capitaine, ayant quitté l’armée pour devenir instructeur au FBI de Hoover, est chargé par le Chanoine d’évaluer les trois gorilles restant du général, l’un d’eux ayant été écarté. Ce sont de braves types, mais tout dans les muscles, pas grand-chose dans le cerveau, des gros bras à l’ancienne bons pour les meetings, pas contre les attentats. En revanche, ils sont dévoués. Milan va s’efforcer de se faire reconnaître et de les former à leur nouveau rôle.

Cela dans un Paris en effervescence où des gens tirent sur la foule, où des ménages sont inquiets de leur fils envoyé en Algérie, pays pour lequel ils n’ont aucun intérêt. Si cette histoire est une fiction, la véritable histoire lui ressemble. Une façon de découvrir, ou de se remémorer ces années sombres où la guerre antinazie se poursuivait dans les affres de la décolonisation. Une situation que l’on a trop oublié aujourd’hui, même si la guerre est revenue, ouverte en Ukraine, Cyber en Europe et tout particulièrement en France où des collabos pro-Poutine et des ennemis de l’intérieur pro-Trump minent les bases de la République pour imposer leur pouvoir autoritaire.

Julien Telo et Xavier Dorison, Les gorilles du général – septembre 59, 2025, Casterman, 96 pages, €21,95

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

L’ennui rend malheureux, dit Alain

Je ne sais quel temps il faisait, ce 29 janvier 1909 quand le philosophe Alain écrivit son Propos, mais il dissertait sur l’ennui. « Quand un homme n’a plus rien à construire ou à détruire, il est très malheureux ». A son époque, ce n’était pas le cas des femmes, toujours occupées à quelque couture, cuisine ou soin aux enfants ; c’est peut-être plus le cas aujourd’hui. Mais le propos est « vivre avec soi et méditer sur soi, cela ne vaut rien ».

Ceux qui ne font rien pensent, et la pensée diverge aussitôt du présent pour s’orienter sur le futur et sur l’avant. Que vais-je devenir ? Ah, comme c’était mieux « avant » ! Goethe imagine dans Wilhelm Meister, une Société de Renoncement. Ses membres ne doivent jamais penser à l’avenir, ni au passé. « Cette règle, autant qu’on peut la suivre, est très bonne, dit Alain. Mais pour qu’on puisse la suivre, il faut que les mains et les yeux soient occupés. Percevoir et agir, voilà les vraies remèdes. Au contraire, si l’on tourne ses pouces, on tombera bientôt dans la crainte et dans le regret. La pensée est une espèce de jeu qui n’est pas toujours très sain. Communément on tourne sans avancer ». S’occuper empêche de tourner en rond, de se faire des idées, donc de se morfondre ; d’imaginer on ne sait quoi, donc de craindre ou d’espérer sans fondement.

Un métier à faire, c’est très bon, analyse le philosophe. Rester oisif, ou chômeur, n’est pas bon pour le moral car cela fait ruminer, devenir hypocondriaque, se « croire » ceci ou cela, atteint d’on ne sait quel défaut ou maladie. « Ce qui nous manque, ce sont de petits métiers qui nous reposent de l’autre. » Les femmes font du tricot à son époque, mais les hommes ? Ils ne font rien ; à l’époque, ils ne bricolent même pas car le bricolage est leur métier courant dans les campagnes où il y a toujours quelque chose à réparer ; ils boivent au café et discutent, s’engueulent et se battent. Ils « bourdonnent comme des mouches dans une bouteille », dit Alain. Il leur faudrait une bonne guerre ! éructaient les vieux de 14-18 lorsque j’étais enfant et qu’ils récriminaient contre la jeunesse. Je trouvais cette remarque indécente, mais elle avait un fond de vérité qu’Alain met en lumière : rester à ne rien faire au lieu d’agir, c’est mauvais pour tout le monde.

L’être humain est conditionné par ses millions d’années d’évolution à être nomade, curieux, sans cesse à l’affût de la nouveauté. « Il leur faut des actions nouvelles et des perceptions nouvelles. Ils veulent vivre dans le monde, et non en eux mêmes. Comme les grands mastodontes broutaient des forêts, ils broutent le monde par les yeux. » Lorsque la société n’offre pas ces dérivatifs, la guerre en est un. « La crainte de mourir est une pensée d’oisif, aussitôt effacée par une action pressante, si dangereuse qu’elle soit. Une bataille est sans doute une des circonstances où l’on pense le moins à la mort. D’où ce paradoxe : mieux on remplit sa vie, moins on craint de la perdre. »

Il existe quand même d’autres façons de s’occuper le corps, le cœur et l’esprit que la guerre. Lire un livre, voyager, s’occuper des autres, des enfants, créer une entreprise, inventer, écrire ou peindre, agir dans une association, organiser une fête… Rester en soi, ou entre soi, ferme l’esprit et le cœur, débilite le corps. Agir, fait mieux penser, mieux aimer, mieux être. Nous sommes fait pour cela.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Alain, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La canonnière du Yang-Tsé de Robert Wise

En 1926, une canonnière américaine évolue sur le fleuve Yang-Tsé Kiang pour protéger les intérêts américains, et notamment les missionnaires. Ceux-ci sont idéalistes et aveugles ; ils croient que les relations personnelles pourront les protéger des seigneurs de la guerre comme de la guerre civile entre nationalistes de Tchang Kaï-chek et communistes de Mao Tsé Toung. L’histoire est arrangée pour la gloire yankee, l’histoire réelle est celle des Britanniques contre un seigneur de la guerre du Sichuan dans la région des Trois Gorges cette même année, restée sous le nom d’incident de Wanhsien. S’y colle une histoire d’amour entre un matelot et une sino-américaine, devenue pute par nécessité dans un bordel fréquenté par les marins européens.

Avec le recul, on reconnaît bien là l’impérialisme yankee, sous des dehors de liberté démocratique. Les Chinois sont des coolies, embauchés pour quelques « grattes » afin de faire tout le sale travail du bateau : la cuisine, pelleter le charbon, huiler les machines, le ménage et la lessive. Les Yankees sont les maîtres qui ordonnent et surveillent – pas besoin de faire la guerre de Sécession pour régresser jusque là. Le trublion est le maître de première classe Jake Holman (Steve McQueen), transféré sur le San Pablo (prononcé sand peebles ou galets de sable, d’où le titre américain du film). Lui n’a pas cette habitude d’être servi et entend faire bien son métier en surveillant la machine. Les coolies sont des exécutants, des « singes » qui imitent ce qu’ils ont vu faire, pas des mécaniciens qui comprennent le fonctionnement. Ce pourquoi il va examiner les fonds, puis détecte un jeu dans une bielle qui pourrait mettre en danger la marche du bateau. Le coolie chef nommé Chien (ce qui fait drôle en français…) en perd la face ; il veut se rattraper en réparant et meurt écrasé. Jake, cumulant la réprobation des flemmards esclavagistes blancs et des coolies chinois, est réputé porter malheur.

Le capitaine (Richard Crenna) lui ordonne de former un nouveau coolie chef et Holman choisit Po-Han qui a l’air plus vif que les autres (Mako, d’origine japonaise, d’où sa musculature). Mais sa familiarité avec le Chinois indispose le Yankee de base, en la personne du gros brutasse macho « plouc des collines » Stawski (Simon Oakland). Tous font des paris sur qui pourrait l’emporter du coolie ou du marin. Malgré une boxe ridicule de Po-Han, celui-ci est encouragé par Holman et finit par frapper fort où il faut : dans le bide gras. Le racisme yankee n’en est que plus fort, et englobe Jake qui a soutenu son poulain. Le chef des chefs coolie, car la Chine est très hiérarchique, veut se faire bien voir de l’équipage et envoie Po-Han à terre lors d’une escale où les nationalistes sont virulents. Ils l’attrapent et, sous les yeux de l’équipage tout entier, le soumettent à la torture des Cents morceaux ou lingchi, ce qui consiste à couper des tranches de muscles sur la poitrine jusqu’à ce que mort s’ensuive. Malgré les ordres du capitaine de ne surtout pas tirer pour éviter l’incident diplomatique, Holman désobéit et achève d’une balle de miséricorde son ami qui hurle qu’on l’achève.

L’impéritie du capitaine fait que le San Pablo reste ancré sur la rivière Xiang à Changsha, parce que le niveau de l’eau est trop faible pendant l’hiver. Une foule hostile l’entoure dans de petites jonques mais laisse aller à terre le canot qui porte les dépêches au consulat. Comprenne qui pourra. C’est alors que débute une histoire d’amour entre le marin Frenchy (Richard Attenborough) et une métisse sino-américaine qui parle bien le yankee. Maily (Marayat Andriane, alias Emmanuelle Arsan, autrice immortelle du film porno chic Emmanuelle) est une belle prostituée que tous les Blancs réclament car elle fait moins chinoise que les autres. Elle a des dettes que Frenchy veut rembourser pour la sauver. Mais de gros porcs trafiquants, évidemment yankees, surenchérissent pour la foutre à poil devant tous. Une bagarre éclate, durant laquelle Frenchy, aidé de Jake, enlève la belle pour la mettre en lieu sûr. Il quitte régulièrement le bateau à la nage pour la voir et l’épouser, car les permissions sont interdites, mais le capitaine ferme les yeux. Comme c’est l’hiver, Frenchy attrape une pneumonie et finit par mourir dans le lit de Maily. Les Chinois, qui n’attendaient que cela pour provoquer un incident, cassent la gueule à Holman, tuent la métisse enceinte d’un bâtard blanc, puis accusent le marin de l’avoir tuée. Un procédé typiquement stalinien que Poutine reprend aujourd’hui sans vergogne. Le capitaine refuse de le livrer, malgré l’équipage qui l’exige.

Le capitaine est un officier faible, pris entre des ordres contradictoires. Les États-Unis doivent rester neutres dans la guerre civile, mais défendre les ressortissants américains. Ils ne doivent pas tirer, sauf pour défendre un citoyen américain et, bien-sûr, il y en a partout : des diplomates et leur famille, des commerçants et trafiquants, des missionnaires. Il doit évacuer tous les ressortissants en cas de danger immédiat, ce qui implique les évangélisateurs, même s’ils sont assez naïfs et stupides pour « croire » qu’ils ne risquent rien. D’où les errements du commandement, les ordres non exécutés sans aucune suite disciplinaire, l’indulgence coupable de l’officier envers l’équipage en rébellion. Le capitaine croira se racheter en se sacrifiant in fine pour défendre deux imbéciles qui refusaient sa protection, mais il ne fera que s’enfoncer dans une conception absurde de « l’honneur », complètement inefficace. S’exposer en pleine nuit en uniforme blanc n’est en effet pas très militaire ; s’exposer à découvert avec un fusil face aux murs où se dissimulent les tireurs non plus ; abandonner son navire au nom de l’honneur encore moins.

Jake, Frenchy, le capitaine, les marins, désobéissent aux ordres, en égoïstes typiquement yankees qui font passer leur intérêt personnel avant celui du bateau, de la mission, du pays. Aussi leur respect du « drapeau » apparaît-il grotesque. Est-ce une réaction à la guerre du Vietnam qui fait rage en 1966, lors du tournage du film ? Est-ce plutôt par déni de la réalité et la croyance ancrée en leur « mission », sans aucun souci des conséquences ? Trompe est aujourd’hui la caricature de ce comportement tellement yankee. Maily et Frenchy sont morts, le capitaine est tué, le missionnaire est tué (Larry Gates), l’ami milicien des missionnaires est tué avec tout un tas de Chinois, Jake Holman est tué – se demandant ce qu’il est venu foutre dans cette galère : beau bilan de la mission !

Un film très long, avec un début entièrement noir durant plusieurs minutes et un « intermission » (interlude) au milieu – ce qui est assez ridicule en DVD, convenons-en. Heureusement, Steve McQueen est un personnage de héros tranquille, qui suit son chemin sans en dévier dans le marigot des bourrins yankees, des intrigues à la chinoise et de la faiblesse du commandement. Les paysages, tournés à Taïwan (sur la rivière Keelung) et à Hong Kong (alors indépendant), sont de toute beauté, et le grouillement demi-nu de la foule chinoise bien rendu.

DVD La canonnière du Yang-Tsé (The Sand Pebbles), Robert Wise, 1966, avec Richard Attenborough, Richard Crenna, Candice Bergen, Emmanuelle Arsan, Steve McQueen, ‎20th Century Studios 2002,doublé français, anglais, italien, 2h55, €2,33, Blu-ray 2008, €16,71

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Trump en Mussolini

« Italia is back ! » aurait pu dire, en langue romaine, le Bouffon d’il y a un siècle. Il s’agissait, hier comme aujourd’hui, de la gloire de l’Empire, de l’autarcie du pays, de menacer les autres grâce aux gros canons, aux gros cuirassiers, aux avions innombrables… Trump n’est pas Mussolini, mais il lui ressemble beaucoup. Non par sa vie, le premier paysan pauvre et le second gosse de riche, mais par son tempérament : la brutalité et l’égoïsme narcissique. Plus on avance dans la lecture d’une biographie de Benito Mussolini, plus le parallèle avec Donald Trump saute aux yeux.

Trump change d’avis d’un jour à l’autre, tout aussi affirmatif et confiant dans ce qu’il dit. Il manie la brutalité en public comme moyen de pression. Zelenski en a fait l’expérience, en direct à la télévision depuis la Maison-Blanche. « Mussolini admet volontiers n’attacher que peu d’importance à la cohérence des idées et des opinions, mais la propagande n’en persiste pas moins à le représenter comme quelqu’un qui ne change jamais d’avis. Il sait l’impact de l’alternance entre la menace et la conciliation, cette aptitude à être, selon ses propres termes, « réactionnaire ou révolutionnaire », selon les circonstances. Il connaît aussi l’impact de la brusque violence et il est suffisamment illusionniste pour s’amuser à dérouter les multiples publics qu’il rencontre quotidiennement » p.146.

Trump sort une idée par jour, en général une provocation. Pour tenir en haleine ses partisans, électrisés de voir que le Chef agit – même si ce n’est qu’en paroles. Demain sera pire si on ne fait pas ce que je dis… « Il faut toujours savoir frapper l’imagination du public ; c’est en cela que réside le vrai secret de l’art de gouverner. En politique, il faut éviter de lasser ou de décevoir son public et, sans jamais perdre son pouvoir sur lui, maintenir le spectacle vivant, faire en sorte que les gens demeurent à leur fenêtre année après année, dans l’espoir angoissé de quelque grand événement apocalyptique » p.163.

Trump comme Mussolini a nommé ministres – exprès – des incapables ou des ignorants, pour montrer combien les élites étaient méprisables, et le « bon sens » popu le meilleur : Elise Stefanik, une America First, aux Nations Unies ; Robert Kennedy Jr, antivax et anti fluor Secrétaire à la Santé ; Lee Zeldin, pro-énergies fossiles à l’Agence américaine pour la protection de l’environnement ; John Ratcliffe, pro-russe, à la tête de la CIA ; Steven Witkoff, partenaire de golf et magnat de l’immobilier comme Envoyé spécial au Moyen Orient, Sean Duffy, ancien commentateur sportif, Secrétaire aux transports ; Linda McMahon, ex patronne de la fédération de catch comme ministre de l’éducation ; le fraudeur fiscal Charles Kushner ambassadeur des États-Unis en France… « Lorsqu’il s’agit de nommer un ministre, il reconnaît préférer un imbécile à quelqu’un de méritant et va parfois jusqu’à choisir de véritables escrocs » p.165.

Trump fait de la diplomatie de coups, pas de négociations – tout en affirmant haut et fort être grand maître incontesté de l’Art du Deal (un livre qu’il n’a pas écrit, seulement signé). Ainsi le Canada : au lieu de se rapprocher de son voisin pour faire avec lui une zone de libre-échange, il le taxe de droits de douanes iniques ; ainsi du Groenland : au lieu de se rapprocher de son allié danois et d’investir chez les Inuit, il braque tout le monde en usant du langage de la force, comme un impérialiste à l’ancienne. « Ses gestes spectaculaires servent à masquer son inefficacité et son absence de sens des réalités. Ils couvrent une incapacité à affronter les difficultés ou à prendre des décisions à un moment critique et lui permettent de dissimuler le fait qu’il préfère laisser aux événements le soin de dicter sa politique » p.168.

Trump croit que les relations internationales sont celles du vendeur face à l’acheteur : le coup de pied dans la porte pour sidérer et menacer, avant d’avancer ses arguments de vente. Tout ça pour la gloire. « L’Ukraine, je réglerai la question en 48h », fanfaronnait-il – sauf qu’il faut être deux pour négocier et, quand un Poutine ne veut rien entendre, comment fait-on ? On menace le maillon faible – sauf que lorsque ledit maillon résiste, comment fait-on ? On met de l’eau dans son bourbon… « A en croire ses propres explications, c’est délibérément qu’il cherche à confondre puis à apaiser ses adversaires en alternant tension et détente, emportement et raison. (…) Il est pratiquement prêt à signer n’importe quel accord international, sans se préoccuper de son contenu, pour autant que cela lui permette de se montrer un homme fort, décidé dans l’action » p.200.

Trump commence par menacer tout le monde avec le fracas d’un éléphant dans un magasin de porcelaines, avant de faire risette – car il ne veut pas la guerre – et d’attendre que le monde vienne voir ce que le monstre veut et lui offre quelque chose pour apaiser son courroux. Jusqu’à ce que le monde prenne la mesure de son impuissance mondiale de plus en plus avérée, et qu’il se détourne des rares leviers encore actionnables : le rôle de monnaie de réserve du dollar (remplacé par des tonnes d’or depuis peu), le « sans risque » des bons du Trésor américain (vendus massivement le 8 avril, d’où la volte-face immédiate de Trump après la réaction des marchés), le retrait des agences internationales d’aide et de santé (au profit immédiat de la Chine, pourtant grand rival), appui marqué à Netanyahou et à son gouvernement d’extrême-droite (qui braque les pays arabes de plus en plus, au détriment du rapprochement précédent contre l’Iran). « Il s’intéresse moins à la négociation en tant que moyen de résoudre des différends internationaux qu’à la création de tensions visant à effrayer les autres pays et à les forcer à acheter sa bienveillance » p.257.

Quant à la suite… on connaît la stratégie de Mussolini pour parvenir au pouvoir. Si Trump déclenchait une guerre avec le Canada, comme il le proclame, il pourrait instaurer l’état d’urgence aux Etats-Unis, et convoiter un troisième mandat sans respecter la Constitution, pas plus que Mussolini ne l’a fait…

Denis Mack Smith, Mussolini : a Biography, 1981, en anglais €24,03 – une traduction en français a paru chez Flammarion en 1985 mais n’est plus référencée.

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Géopolitique, Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Stefano Martino, Les Chroniques d’Atlantide 3 La rage du dieu serpent

L’Atlantide est un monde mythique qu’a évoqué Platon, un monde antique dont on ne sait rien, et qui excite les imaginations. Comme le niveau des mers a monté depuis l’Antiquité, la découverte de murs sous la mer par les archéologues n’a rien d’étonnant, mais ils font rêver à ce monde perdu. Est-il venu des étoiles ? D’une civilisation avancée qui s’est autodétruite par des guerres intestines ?

C’est la thèse de cette BD en trois tomes, dont la fin vient nous donner la clé : la guerre ne sert jamais à rien, qu’à détruire et à rendre triste. Eoden, le roi guerrier d’Atlantide, est réputé tué au combat. Mais c’est une ruse pour vaincre son ennemi juré, Thorun. Le grand prêtre Hak-na, le grand prêtre du culte de Rankoom qui attise la haine, s’avère un fils bâtard chassé du palais pour préserver la race.

Le général des armées de Mu va profiter de l’occasion pour attaquer le roi Leoden et la reine Naeel. Dans le temple du serpent à plumes, où Leoden se rend avec Naeel, l’ancienne menace se réveille. Il s’agit d’un grand oiseau préhistorique dont le bec garni de dents est redoutable. Leoden va le payer de sa vie, lui qui n’a qu’une épée humaine à opposer. Heureusement qu’une chercheuse a découvert la poudre et a offert à la reine une arme chargée. En lui faisant promettre de garder pour elle cette technique létale, car la guerre ne cesse de ressurgir dans les esprits humains, et tous les moyens sont alors utilisés pour imposer le droit du plus fort.

C’est ce qui a détruit Mars et sa civilisation avancée, qui a détruit l’Atlantide qui avait recréé un royaume sur la Terre. Sans cesse, l’histoire va recommencer. Car « la démocratie » est bien fragile, qui reste un choc des egos et des partis, entretient la division et les oppositions. Pourtant, existe-t-il un système moins mauvais ?

Un scénario convenu et un dessin un peu flou, qui aime à exagérer les attributs mâles ou femelles des héros, chevelures et poitrines. Une leçon de sagesse aux affidés des jeux violents, vidéo ou BD. « Qu’est-ce que cette guerre a résolu ? Qu’est-ce que les précédentes ont résolu ? Et que résoudra la prochaine ? Rien. Nous sommes destinés à nous entretuer et à souffrir… et je n’en peu plus », déclare le roi Eoden après l’ultime bataille.

BD Stefano Martino, Les Chroniques d’Atlantide, tome 3 La rage du dieu serpent, Glénat 2025, 68 pages, €15,95, e-book Kindle €11,99

(Mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , ,

Méfiez-vous de croire, dit Alain

N’allez pas consulter une voyante ou un mage, ni même une diseuse qui lit dans la main. Car, même si votre intelligence n’y croit pas et s’en moque, quelque chose en vous est attentif à ce qui peut survenir. S’il ne s’agit que de banalités en série, vagues à souhait pour s’adapter à tout, dit Alain, pas de problème, « il n’y a rien à croire ». Une fois sur deux la « prédiction » aura raison – pas mieux que le hasard. Mais s’il s’agit d’une prédiction portant sur une chose importante, un accident, un décès, un malheur, alors le simple fait que cela vous ait été « prédit » vous force malgré vous à accorder du crédit à cette parole. Vous la croyez. Elle agit donc sur vous. C’est ce que l’on appelle, chez les cuistres et les profs de collège, le « performatif » (les collégiens feraient mieux d’apprendre à bien lire, à mon avis, qu’apprendre du jargon abscons pour étudiants spécialisés).

Malgré toute raison, « il n’en est pas moins vrai que ses paroles resteront dans votre mémoire, qu’elles reviendront à l’improviste dans vos rêveries et dans vos rêves, vous troublant tout juste un peu, jusqu’au jour où les événements auront l’air de vouloir s’y ajuster. » Ce que vous croyez se réalise si vous y croyez ; ou, du moins, vous interprétez ce qui survient selon votre croyance. « Vous riez d’une prédiction sinistre et invraisemblable ; vous rirez moins si cette prédiction s’accomplit en partie ; le plus courageux des hommes attendra alors la suite ; et nos craintes, comme on sait, ne nous font pas moins souffrir que les catastrophes elles-mêmes. »

D’où la volonté de ne pas connaître l’avenir. Alain « aime mieux ne prévoir que devant [ses] pieds » Pourquoi ? Parce que « j’ai remarqué que tout ce qui arrive d’important à n’importe qui était imprévu et imprévisible ». Comment donc accorder foi à une « prédiction » qui ne dit rien ? Le hasard fonctionne par probabilité, pas par prévision. Il est des choses prévisibles, comme la démographie (les personnes qui mourront sont déjà nées) ; d’autres moins comme l’économie (qui dépend de multiples facteurs, dont certains psychologiques).

Or en psychologie, comme dans la plupart des sciences « humaines » (qui n’ont de science que le nom), la probabilité est la règle. Pas la prévision. « Il y a des chances que… compte tenu de telles ou telles circonstances, que les gens réagissent ainsi – ou pas ». Mais la psychologie est autoréalisatrice ; il suffit de « croire » pour avoir tendance à faire advenir ; il suffit que la croyance se propage pour que la foule se mette à attendre ce qui « doit » venir ; et cela finit par arriver (sauf le Messie, qu’on attend toujours). Ainsi la guerre, comme en 14. Même les paranoïaques ont des ennemis. Par exemple, à force de « croire » que l’Occident veut la peau de la Russie et de faire tout pour que cela advienne, le tyran Poutine risque fort que des bombes lui tombent un jour dessus.

Autant penser que l’avenir n’est écrit nulle part… Nous verrons bien le moment venu.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Alain, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Jean Lartéguy, Enquête sur un crucifié

Notre époque a oublié la précédente, pourtant fertile en bouleversements du monde. La Seconde guerre mondiale et la Résistance, la décolonisation, les combats contre le communisme en Asie, contre les révolutions en Amérique latine, le journalisme d’investigation. Lucien Osty dit Jean Lartéguy, neveu du chanoine Osty qui traduisit la Bible qu’on lit encore, a vécu tout ce siècle. Né en 1920, il a été militaire, évadé, capitaine décoré, correspondant de guerre, écrivain, papa de deux filles. Il a écrit des récits, mais aussi des romans à propos de ce qu’il a vécu.

Enquête sur un crucifié évoque le Vietnam en 1970, envahi par une armée américaine de drogués et de hippies qui se reposait sur la grosse technologie du bombardement à haute altitude. Des guerriers, les Yankees ? De pauvres loques, manipulées par l’idéologie à la mode dans les campus, et par des stratèges en chambre au Pentagone. Où s’est-elle enlisée, la Mission de sauver le monde de la dictature froide des nouveaux curés rouges ? Dans l’héroïne, les putes à quelques piastres et les gamins orphelins qui se vendent avec plaisir pour survivre… L’époque de libération sexuelle semble littéralement obsédée par baiser les très jeunes ; l’auteur le relate, un brin dégoûté. Il faudra attendre quarante ans pour que cela devienne un délit moral et un crime puni par la loi.

L’auteur met en scène trois « jeunes hommes déboussolés qui se jettent dans les guerres en les haïssant, dans les dangers en les redoutant. Et, un jour, meurent où disparaissent sans que personne, même pas eux, ait connu les raisons qui les avaient poussés à se conduire de la sorte. » C’est le Christ, Ron Clark, flanqué de ses deux larrons, le drogué Jockey et le mercenaire Max. A trente ans, ils seront tous les trois exécutés par les Vietcongs, au Cambodge, dans l’affolement d’une retraite précipitée sous la poussée sud-vietnamienne.

Le juriste banquier neutre Hans Julien Brücker, est chargé par sa banque suisse de prouver que Ron est mort ou vivant. Il a pour le moment simplement « disparu » comme journaliste cameraman de la CBS, avec ses deux compagnons. Sa femme Andrea, comtessa italienne de pacotille, qui adore baiser avec n’importe qui et si possible avec deux éphèbes à la fois, voudrait bien qu’il soit déclaré mort pour toucher le pactole de sa fortune, alors qu’ils étaient en instance de divorce. Mais Ron n’a rien signé et la banque suisse, qui tient à garder les millions dans ses coffres, fait tout pour rechercher une preuve qu’il est encore vivant. Brücker est envoyé à la recherche d’une preuve.

C’est une véritable enquête de personnalité, qui le conduit tout d’abord aux États-Unis pour y rencontrer le père de Ron, un acteur américain célèbre, Edwin Clark, le double d’Errol Flynn dont l’auteur s’est inspiré (le Fletcher Christian du film Bounty de Charles Chauvel en 1933). Errol Flynn, comme Edwin Clark, était un homme à femmes, surtout mineures, à fêtes et à cuites. Pour les 18 ans de son fils Ron, Edwin Clark lui offre une pute de 15 ans sur un plateau, s’attendant à ce qu’il la prenne sur le champ, devant tous, comme c’était l’usage. A peine sorti de son collège suisse, l’adolescent est écœuré, mais June s’accroche à lui et le dissuade de mettre fin à ses jours. Ron a une demi-sœur, Sabrina, tout aussi paumée que lui, qui le recueille à Londres. Il va la quitter lorsqu’il rencontrera Andrea, trop belle pour lui, qui s’attachera comme une sangsue, profitant des dollars pour assouvir ses passions comme celle de son frère pédé et de son ami, fort amateur de petits garçons de Madère. Les années soixante avaient tellement désorienté les Yankees qu’ils avaient jeté toute morale et tout simple bon sens aux orties, contaminant le reste du monde occidental de leur argent et de leur tout-est-permis. Ron, élevé en Europe selon des principes calvinistes, en est révulsé.

Il n’aura de cesse de se plonger dans les aventures les plus extrêmes pour se prouver que l’argent qu’il a ne fait pas tout, qu’il existe en tant qu’homme, et qu’il peut témoigner des horreurs de la guerre. Les massacres à la bombe, mais aussi les trahisons, la drogue, les trafics, la prostitution. Cette mission personnelle lui sera fatale, lui qui rêvait, comme le Christ, de changer le monde. L’auteur se délecte à calquer la vie de Ron sur celle de Jésus, avec son faux père Erwin, June en Marie-Madeleine, Sabrina en sœur de Lazare, et les deux larrons. Manquent cependant son saint Jean et ses disciples.

Dans ce monde des années soixante où tous trichent et trahissent, où les religions et la morale ont disparu dans les petits intérêts commerciaux et doctrinaux, la vertu personnelle est la seule qui vaille. De même que Ron, le fils d’Edwin Clarck, Sean, le fils d’Errol Flynn, a lui aussi été porté disparu le 6 avril 1970, capturé par l’Armée populaire vietnamienne alors qu’il circulait sur les pistes du Cambodge en moto Honda. Et exécuté sans délai ; on relate aussi deux prêtres crucifiés comme leur Christ par les athées adeptes du petit Livre rouge.

Un beau roman d’aventure sous couvert d’une enquête quasi policière, qui fait se ressouvenir de cette époque tragique du jeu des puissances et de la tectonique des plaques idéologiques, au moment où un noveau mouvement des plaques se propage. Un livre introuvable sauf en recueil Omnibus, mais qui replace la grande histoire dans les esprits humains.

Jean Lartéguy, Enquête sur un crucifié, 1973, Flammarion, 507 pages, occasion €3,99

Jean Lartéguy, Le mal d’Indochine : Enquête sur un crucifié, L’adieu à Saïgon, Les naufragés du soleil, Le Gaur de la Rivière noire, Le cheval de feu, Le baron céleste, Omnibus 1976, €10,74

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

D.H. Lawrence, La poupée du capitaine

Une troisième novelle de 1917, publiée seulement en 1923 (traduite aussi par L’homme et la poupée) qui reprend les thèmes qui obsèdent l’écrivain : le trio amoureux antagoniste, le mari, la femme, l’amante, l’amour possession jamais accompli, le choc des volontés et des emprises. La situation est toujours la même, la fin de la guerre de 14-18, la démobilisation, les hommes déboussolés, les femmes émancipées, les âmes retournées.

Hannele, la comtesse exilée en Rhénanie occupée par les Alliés, et dont le titre aristocratique a été aboli par l’Allemagne de 1919, survit à Cologne en cousant des broderies et des poupées reconnues pour leur qualité. Elle en réussit une fort réaliste du capitaine Alexander Hepburn, son amant non consommé. La poupée du capitaine est donc en premier un objet réel qu’Hannele manipule à l’envi, « et c’était tout à fait indécent », note l’auteur. Mais elle peut représenter aussi son autrice, la comtesse elle-même, qui exorcise ainsi son « amour » (quel que soit le nom qu’on donne à cette emprise) et l’objective à ses yeux. Car le capitaine est « mince, délicatement fait, les épaules légèrement et élégamment voûtées (…) des yeux sombres grand ouverts, et cet air de hauteur et de parfaite modestie qui caractérise l’officier et le gentleman. (…) de belles jambes fines » p.704 Pléiade.

Par ailleurs, ce capitaine est incapable d’aimer, comme de vivre. Son épouse restée en Angleterre vient le reconquérir, amie du général commandant son mari. Elle a eu vent de rumeur d’une liaison et ne veut pas quitter sa situation confortable d’épouse ayant fait son devoir, donné deux enfants au capitaine, tout en le voyant peu, toujours avec courtoisie. Une indépendance dans la reconnaissance sociale, état enviable dans la société d’après-guerre. C’est pour cela qu’ayant vu la poupée, elle veut à tout prix l’acquérir, elle assure ainsi, comme dans le culte vaudou, son emprise sur son mari. Lequel la revoit à l’hôtel, couche avec elle si elle le désire – mais lui n’en a pas. Lorsque sa femme écrit à Hannele pour la menacer de la faire expulser si elle ne lui vend pas la poupée promise, le capitaine s’aperçoit qu’elle est tombée par la fenêtre et s’est tuée. Accident ou crime ? La coïncidence est troublante, mais le sujet est éludé au profit de la métaphore d’un oiseau en cage qui se serait enfin envolé.

Après cela, Hepburn rentre en Angleterre, quitte l’armée, établit ses enfants qui lui sont indifférents en pension, et liquide ses affaires. Il n’est attaché à rien, se contente de faire son devoir, de suivre les règles. La guerre a fait dégénérer les hommes, les a rendus lâches, soumis aux ordres, donc à leur femme au retour. Hannele s’en rend compte lorsqu’elle prend le thé avec l’épouse et le capitaine, ce ne sont de la part du mari que « oui, mon amie ! Certainement. Certainement j’irai » p.740. Le militaire est la poupée de la maîtresse de maison et Hannele ne l’avait pas vu ainsi. L’amour féminin est celui d’une goule : il enserre, emprisonne, soumet – dévirilisant le mâle pour en faire une poupée (p.791). Lawrence avait une peur bleue de cette dévitalisation.

Pour lui, comme pour ses personnages masculins, l’amour est une volonté d’absorber l’autre au lieu d’être une passion égale. D’où le choc des volontés : active pour le mâle, qui veut conquérir, dompter, se faire adorer ; passive pour la femelle, qui veut agripper, conserver, soumettre. Hepburn a été chevalier servant de la dame son épouse, il envisage désormais d’être vénéré comme un dieu par sa maîtresse, qu’il veut comme nouvelle épouse. Il reste objet, mais de poupée se veut statue, aussi froid et mort, inaccessible, que cette lune qu’il contemple dans son télescope les nuits claires. Hannele reste envoûtée par sa présence physique, comme une femelle animale soumise au mâle de par la nature.

Lawrence insiste beaucoup sur le côté physique des êtres humains. Leurs corps révèlent leur désirs, leurs passions, leur âme. Leur attrait fait leur beauté, et peut permettre le lien sensuel, affectif et spirituel que l’on englobe sous le terme fourre-tout « d’amour ». Ce serait au fond une attraction universelle des énergies, analogue au magnétisme pour le minéral. Lors d’une excursion dans le Tyrol, il note la nudité des « cous virginaux », des bras, des torses, rendant les jeunes hommes blonds des Siegfried wagnériens et les jeunes femmes robustes, « corsage déboutonné », des guerrières germaines (p.768). Lorsqu’il traverse le lac dans une barque pour prendre le thé avec Hannele qui l’a invité chez des amis, Hepburn aperçoit « un grand jeune homme coiffé d’un petit bonnet rouge et vêtu d’un minuscule pagne rouge autour de ses minces et jeunes hanches (…) Un garçon dont la mue est presque achevée » p.759. Il dit son admiration pour ce corps animal, « le garçon nu, qui marchait avec sang-froid. Il ferait un homme splendide, et il le savait » p.762. Lui aurait pu « aimer » son fils, s’il était comme cela.

L’altitude exalte l’énergie génésique, chez l’homme comme chez la femme. L’écrivain le décrit bien : « Elle détestait l’effort de l’ascension, mais l’air de l’altitude, le froid dans l’air, le hurlement de chat sauvage que produisait l’eau, ces affreuses parois de roche bleu foncé, tout cela l’exaltait, l’excitait, induisant un autre type de sauvagerie » p.767. L’ex-capitaine Hepburn veut aussi soumettre la propension au sublime des romantiques anglais qui ont inventé l’alpinisme, comme des romantiques allemands qui se sont laissés griser par les montagnes à la Caspar David Friedrich. Il déteste ces paysages grandioses où le minéral règne, où toute activité demande un effort, où des hordes de touristes en short arpentent les sentiers. Mais il veut vaincre, comme la nature qui semble se mordre elle-même dans une frénésie quasi sexuelle, « les grands crocs et balafres de glace et de neige plantés dans la roche, comme si la glace avait mordu dans la chair de la terre. Et de la pointe des crocs l’eau rauque poussait son cri natal en dégringolant » p.770. Ce pourquoi il monte sans assurance sur le glacier, juste pour prouver qu’il est supérieur aux forces naturelles : « c’était son unique désir, monter dessus » p.780. Une métaphore sexuelle, d’autant que « la glace parût si pure, comme de la chair. Non pas brillante, parce que la surface était douce comme un épiderme doux et profond, mais la glace était pure jusqu’à des profondeurs immenses » p.781.

Il aurait pu glisser, tomber, périr, et le lecteur un instant s’y attend, mais non. Ce n’est pas l’objet de la nouvelle. Elle est sur l’amour – impossible sans compromis. Pour lui, une femme qui aime ne doit pas faire une poupée de son mari, mais respecter les règles. Celles du mariage selon la bonne société et la religion, que Lawrence raille lorsqu’il est proféré que l’épouse doit honorer et obéir à son époux – « cela figure dans la cérémonie du mariage » p.793. Lui préfère « une épouse, aimée et chérie en tant qu’épouse, et non en tant que femme qui flirte » p.793. La fin offre une sorte d’amour, bancal, un os laissé à ronger au lecteur.

David Herbert Lawrence, L’homme et la poupée, Folio 1982, 352 pages, €9,50

D.H. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley et autres romans, Gallimard Pléiade 2024, 1281 pages, €69,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les romans de D.H. Lawrence déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Han Suyin, Ton ombre est la mienne

Étrange roman que celui-ci, publié en 1962 par une sino-belge qui deviendra médecin et égérie de Mao à cause du racisme blanc contre les métis eurasiens, avant de connaître le grand succès mondial avec son autobiographie, Multiple splendeur (dont Hollywood fera évidemment un film en 1955, La colline de l’adieu). Kuanghu Matilda Rosalie Elizabeth Chou, est née en 1917, s’est mariée trois fois, a adopté deux filles et est décédée à 95 ans en 2012 – une vie bien remplie.

Elle s’est intéressée à tout, aimant le chaos fertile où la réflexion peut naître, loin des conformismes. Mais elle s’est laissée happer par la propagande maoïste, méprisant le Tibet et les opposants concentrés dans les camps du Laogai. Sa célébrité l’a persuadée qu’elle avait toujours raison – ce qui est assez courant chez les gens de gauche qui n’ont pas la tradition pour les soutenir.

Ce roman est un écart dans son œuvre ; il est fondé sur l’histoire vraie de la petite hollandaise Maria Huberdina Hertogh, laissée seule en Indonésie après que ses parents eurent été emprisonnés après l’invasion japonaise, et recueillie par une femme du pays qui l’a élevée comme sa fille et l’a mariée à 13 ans avec un jeune musulman. Un jugement de Singapour l’a rendue à sa famille européenne, mais elle a voulu rester avec sa famille d’adoption – qui a fini, vu son jeune âge et la loi anglaise de Singapour, à la récupérer pour l’emmener en Hollande. Han Suyin, métisse qui en a souffert, prend cœur à romancer cette histoire en la transplantant au Cambodge, critiquant les certitudes des Blancs et et se plaisant à opposer la culture bouddhiste à la culture occidentale.

Au Cambodge, pays paisible, les Japonais ont fait irruption durant la Seconde guerre mondiale pour en chasser les Français favorables à Vichy et prendre possession des plantations d’hévéas. Comme toujours, le massacre des Blancs, le viol des femmes et des jeunes garçons, est un sport guerrier. « C’est arrivé à tant de gens  ! Cela arrive tous les jours. Ce que ces soldats vous ont fait, à vous et votre mère avant qu’elle ne meure, n’était que la représentation parodique de l’exercice de la puissance. C’est le lieu commun de toutes les guerres, repris par tous les soldats depuis des millénaires » p.29. L’astrologue du village khmer parle ainsi à Philippe, rescapé du massacre à 12 ans car laissé pour mort, frère de la petite Sylvie qui a été enlevée par un Japonais. Lequel a vu sa moto tomber en panne et a été tué par les ouvriers cambodgiens de la plantation, tandis que la fillette était adoptée par une villageoise qui passait par là avec son fils Rahit, de deux ans plus âgé. La petite blonde est devenue sa fille, malgré l’écart de race et de culture ; Rahit est devenu un beau jeune homme au corps harmonieux élevé dans la nature.

Dès lors, Philippe et Rahit sont décrits comme deux caractères qui s’opposent. Tous deux aiment Sylvie, devenue Devi, l’un comme un frère quasi incestueux, l’autre comme un fiancé promis dès son adoption. La « nature » penche pour Rahit, bien qu’il soit cambodgien, la « loi » penche pour Philippe, car il a des « droits » de famille sur sa sœur. Philippe s’est marié à Anne, malgré son viol, décrit complaisamment par l’astrologue qui a tout vu mais lui impose la vérité des faits : « Sur la véranda, maintenu par deux soldats dans une position favorable, vous étiez chevauché par l’officier comme un animal » p.31. Crudité du réel, que nie Philippe, tout comme son désir illégal pour sa sœur. Il a choisi Anne pour sa ressemblance avec elle mais ne l’a jamais aimée, ce pourquoi elle cherche des amants, dont le docteur Jacques, lui aussi tombé amoureux (mais dans les « normes ») de Sylvie, qui a désormais 15 ans. Sauf qu’il l’a tuée lui-même, la prenant lors d’une chasse de Blancs pour un faon.

La critique du monde blanc prend alors toute son ampleur : les Occidentaux se grisent de mots ; tout ce qui n’est pas nommé n’existe pas et seul existe la vérité qui est dite. C’est le règne de « la belle histoire », le film que chacun se fait pour se justifier et se conforter moralement. Philippe affirme qu’il a résisté aux Japonais pour défendre sa petite sœur, que c’est Anne qui n’a pas aimé leur couple, que Jacques ne pouvait par devoir désirer Sylvie, que sa sœur se souvenait de son frère et des bons moments passés avant son enlèvement. Mais la vie réelle n’est pas ainsi faite qu’elle obéisse aux fantasmes des uns et des autres. La reconnaissance de soi implique l’exorcisme du double, le personnage enflé que l’on s’est créé, le paraître dont on s’est maquillé. Sylvie ne peut – ne veut – se souvenir du traumatisme d’avoir assisté au massacre de sa mère, d’avoir été enlevée par un soldat sur une moto pétaradante, d’avoir été abandonnée en pleine forêt ; elle ne veut se souvenir que des bons moments après, passés avec sa nouvelle mère Maté et son grand frère Rahit, à qui elle se donne, juste adolescente. Il l’aime, elle l’aime. C’est ainsi.

Philippe vient la récupérer au village, le droit avec lui ; Rahit va la rechercher à la ville, son amour avec lui. Elle suit l’un comme l’autre, sans comprendre l’amour des uns et des autres. Elle « aime être aimée », au fond (p.101). L’auteur les détaille et les contraste, ces façons d’aimer : l’amour d’occident est possessif, celui d’orient harmonique ; les deux garçons sont proches de l’inceste, mais Philippe plus que Rahit puisqu’il a fait de sa petite sœur, avec qui il jouait enfant, une image de pureté et d’angélisme hors du monde, tandis que Rahit vivait au jour le jour avec une sensualité partagée sous le même amour d’une mère commune ; Jacques représente l’amour normalisé européen bourgeois, rassurant mais tiède ; tandis que l’amour d’une mère, même adoptive, est inconditionnel. Que se passe-t-il dans l’amour, lorsqu’une guerre vient tout bouleverser ?

L’écart des façons de penser entre Orient et Occident est le principal du livre, au-delà du fait divers et de la réflexion sur l’amour – qui ne se confond pas avec le sexe, la scène du viol le montre. Tout change, et seul le silence peut pénétrer les âmes de chacun, dit l’astrologue. Impossible de s’abandonner ainsi, dit l’Européenne. « N’y a t-il rien de réel, alors ? Demanda Anne. N’y a-t-il rien de plus solide que les mots ? N’y a-t-il rien de sûr  ? Notre esprit se meut-il sur des sables mouvants ? Je refuse de vivre dans ces conditions. Je veux avoir quelque chose à quoi me raccrocher » p.95. Nous ne sommes que dans la Presque Vérité, enseigne le bouddhisme, aucun individu n’est seul et libre mais fait partie du Tout, avec les autres, et en interaction avec eux. Les Possibilités sont orientées dans le Devenir, et aucune volonté ne peut vraiment choisir. Les choses se font naturellement.

Han Suyin, Ton ombre est la mienne (Cast But One Shadow), 1962, Stock 1963, 185 pages, occasion €9,43

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

François Lecointre, Entre guerres

L’ancien chef d’état-major des armées n’a pas connu de guerre sur son sol, il a fait sa carrière « entre guerres ». Mais cela ne veut pas dire qu’il n’a pas participé à des combats sur des terrains comme en Somalie, au Rwanda, à Sarajevo, en Irak. Il rend compte de son expérience humaine dans la guerre. Il dit ses doutes et la réalité que les politiciens ignorent. Il s’interroge surtout sur le sens de son action, pas toujours bien définie par les gouvernements. En cinq chapitres, il examine sa vocation, son rôle, la peur qui parfois peut saisir, le combat où la violence est inévitable, enfin la fraternité qui doit selon lui primer.

L’armée n’a pas vocation à se transformer en police des droits de l’homme dans le monde. Elle n’est pas faite pour cela. Ce fut le tort de la guerre de Bosnie ou de l’échec du Rwanda, que ces forces d’interposition sans but ni moyens adéquats. Le théâtre des politiciens n’est pas le théâtre de la guerre et les Kouchner ou les BHL ne sont pas militaires. Les casques bleus ne servent à rien comme force, ils sont seulement un étendard du droit. L’armée a pour fonction de défendre son pays, pas d’aller faire la morale au reste du monde. « Puisque nous sommes soldats, il ne faut pas nous envoyer à la bataille en imaginant que nous pourrions ne pas avoir à combattre. Ou que nous pourrions ne combattre que modérément, avec la retenue qui sied à nos pudeurs de démocrates. Un soldat ne peut pas se lancer dans la terrible mêlée sans être happé par cette exigence, puissante, du déchaînement de la violence. Il ne s’y confrontera avec toute son énergie, toute son intelligence, tout son courage. Avec tous les moyens disponibles également. Et qui doivent être rassemblés en qualité et en quantité suffisante pour vaincre. » (Pour quoi ?) Clausewitz l’avait déjà écrit, au temps de Napoléon.

La violence sans but supérieur peut dégénérer en barbarie. Les valeurs ne valent qu’en référence à la patrie. Subir sans pouvoir riposter, comme par exemple en Yougoslavie, n’est pas décent. Ce fut d’ailleurs le mérite de Chirac que de réagir contre cette imbécillité du pouvoir socialiste, plus épris de morale théâtrale et de coups médiatiques que d’efficacité sur le terrain..

Quant à la peur, elle peut être dépassée par l’estime de soi, et par le collectif.

« Je sais désormais que la fraternité n’est pas un simple sentiment (…) mais bien plus que cela. Il s’agit en réalité d’une disposition de l’esprit à laquelle chacun de nous doit s’astreindre. D’une posture morale par laquelle nous devons rechercher le besoin qu’inévitablement nous avons de l’autre, identifier lucidement chez lui les talents, la force ou les faiblesses des autres, et les nôtres qui les équilibreront. Être frère, c’est se défaire de soi, c’est accepter d’être dépendant. »

Ce livre d’expérience se lit bien et vite, il met à jour ce qu’est un soldat et une armée, en notre temps où la guerre, la vraie, revient sur le théâtre européen. A nos portes à cause du mafieux impérialiste Poutine.

François Lecointre, Entre guerres, 2024, Gallimard, 128 pages, €17,00, e-book Kindle €11,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Temples d’Abou Simbel 2

La façade, creusée dans la falaise, présentes quatre colosses à son effigie : le roi du Nord, le roi du Sud, le roi de l’Est et le roi de l’Ouest. L’un d’eux a été détruit par un tremblement de terre, le pharaon n’est donc plus le roi de l’un des points cardinaux. Les scènes célèbrent la bataille de Qadesh en 1275 avant, en l’an V du règne de Ramsès II, contre le roi hittite Muwatalli. Il a été découvert par hasard le 22 mars 1813 par l’historien suisse Johann Ludwig Burckhardt, car entièrement ensablé. Élevé en 1265 avant notre ère, le temple était à 200 m plus à l’est et 65 m plus bas à l’origine. Il a été haussé pour le sauver des eaux par un démontage en 1042 blocs de 20 tonnes chacun, « massacrés à la scie » disent les Égyptiens, selon Mo. Il a été remonté en 1968, cinq ans plus tard.

La première salle hypostyle, d’une hauteur de 10 mètres et profonde de 18 est soutenue par huit piliers osiriaques représentant le roi en dieu Osiris, bras croisés sur la poitrine et mains tenant les sceptres osiriens : le fouet nekhakha et le sceptre heka.

La seconde salle hypostyle présente les habituelles scènes d’offrandes, de guerre et de victoire.

Le roi Ramsès aimait beaucoup sa femme préférée Néfertari, ce pourquoi il lui a élevé un temple jumeau du sien. Entièrement creusé dans la roche, il comprend six colosses, quatre de Ramsès et deux de Néfertari. Les guides n’ont pas l’autorisation de parler à l’intérieur des temples, ce qui est heureux puisque la foule y est extrêmement dense. Aussi, Mo nous fait-il un exposé sur le parvis avant de nous laisser un long temps libre pour que nous puissions visiter et photographier à notre aise.

Catégories : Egypte, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jean-Philippe Bozek, Paul et Suzanne 1932-1950

De 1932 à 1950, que de bouleversements ! La montée du Front populaire et des congés payés, la guerre d’Espagne, la montée concomitante du fascisme puis du nazisme, la drôle de guerre puis la guerre ouverte t la défaite immédiate, le vote de 60 % des socialistes pour les pleins pouvoirs à Pétain, vieux maréchal ambitieux…

Tout commence en 40 par le bombardement de l’aviation allemande sur Ambleteuse, petite ville balnéaire peuplée de civils. Déjà la terreur. La famille ne cesse de se regrouper entre la proximité des usines et les villas loin du front provisoire, en Normandie. Entre les affaires et les enfants, le partage des tâches et vite trouvé : aux hommes les affaires, aux femmes les enfants, le ravitaillement, le soin aux blessés.

La saga familiale se poursuit dans l’esprit paternaliste et ingénieur du « capitalisme rhénan » propre à l’Europe continentale. Rien à voir avec l’esprit financier anglo-saxon, plus soucieux de profits que de production. Ce qui compte en France du nord, est de produire de bons produits sur la demande de bons clients. La guerre est évidemment le trublion dans cette façon irénique de voir l’entreprise.

Ce second tome est très vivant par son côté romanesque, reconstitué à partir des témoignages des membres encore vivants, des lettres, documents et photos. Il montre comment une famille aisée pouvait survivre en temps de guerre et d’Occupation. Comment les patrons d’usine devaient négocier avec l’Occupant pour éviter de trop servir l’effort de guerre, comment aussi faire tourner a minima les machines avec les rares ouvriers non mobilisés ou prisonniers.

La famille est partagée entre la production et l’élevage des enfants. Ceux-ci poussent en liberté, peu instruits par l’éloignement des villes. A Jullouville, dans le Cotentin, n’existe qu’une école primaire. Le petit Paul Jean-Marie (Paul JM), né en 1934, aura du mal à s’adapter aux contraintes et à la discipline lorsqu’il entrera en sixième chez les Jésuites à 11 ans, lui qui a vécu libre depuis ses 7 ans, voyant des avions descendus en flammes, des hommes sauter sur des mines, des morts et des blessés. Il reprendra l’usine, une fois adulte, mais ce sera pour le tome suivant.

Tome 3 à paraître sur l’époque contemporaine.

Jean-Philippe Bozek, Paul et Suzanne – Histoire de la famille Dubrule-Mamet, tome 2 Guerre et paix 1932-1950, éditions Place des entrepreneurs 2023, 256 pages, € 25,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaires)

Tome 1 : 1800-1932 déjà chroniqué sur ce blog

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Economie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Alberto Moravia, La Ciociara

Une ciociara est une paysanne du sud-est de Rome qui doit son nom à ses chaussures : des ciocie, sandales en rectangle retourné sur le pied et attaché au mollet par des lacets. Cesira a 16 ans lorsqu’elle quitte sa campagne pour se marier et vivre avec son mari à Rome, dans le quartier populaire du Transtevere, où il tient une petite boutique d’alimentation. Il est plus âgé qu’elle et, après lui avoir enfourné une fille, va batifoler ailleurs. Mais Cesira est heureuse, ils habitent l’appartement au-dessus de la boutique et elle n’aime rien tant que faire le ménage et la cuisine, briquer et lustrer avant d’aller au marché. Le sexe ne l’intéresse pas et, lorsque sa fille est née, elle aime à s’occuper d’elle tout en tenant les comptes de la boutique.

Mais son mari est vieux et meurt ; le fascisme mussolinien vit ses derniers mois ; les Allemands s’approchent de Rome pour l’occuper près la chute de Mussolini tandis que les Alliés débarquent en Sicile. Il faut quitter la ville où la pénurie alimentaire menace et se réfugier à la campagne, où il y a toujours quelque chose à manger. La fille, Rosetta, a désormais 18 ans et un fiancé parti combattre en Yougoslavie ; elle est belle et saine, douce et croyante. Toutes deux prennent le train vers le sud pour aller dans le village de Cesira, mais elles ne parviennent pas à destination car la voie est coupée par les bombardements. Il faut marcher, les valises sur la tête, ainsi que les femmes portent les charges lourdes à la campagne.

Les petites villes et villages ont été évacués et sont déserts. Les orangeraies masquent les fermes isolées, où il faut trouver refuge avant d’aller plus loin. Cesira et Rosetta s’installent chez une vieille flanquée d’un mari idiot et de deux fils déserteurs, louches et vulgaires. Mais il faut faire avec. Tout va bien tant qu’on a de l’argent et Cesira, prévoyante, a emporté tout ce qu’elle n’a jamais mis dans aucune banque. Mais la ferme est crasseuse, la paillasse dans la grange grouille de punaises, les repas payés se composent d’une soupe de pain. Et surtout, les fils commencent à reluquer la jeune fille. Il faut fuir.

Reprenant leurs valises un tôt matin, les deux femmes se dirigent vers la montagne. Un berger rencontré, après avoir ignoré ces réfugiées, prête l’oreille dès que Cesira lui dit qu’elle peut payer. Il les emmène dans un hameau de montagne, des cabanes construites par les bergers où une partie du village s’est réfugié pour fuir les Allemands et attendre la fin de la guerre. Ils vivent de peu, mais descendent régulièrement acheter farine, haricots, saucisses et saindoux à ceux qui peuvent encore vendre ; les paysans, qui ont rarement vu d’argent, sont fascinés par les billets et commercent volontiers. Cesira achète et fait provision sachant que l’argent se dévalue et qu’il ne se mange pas. La rareté progressive due aux rafles alimentaires des Allemands va faire monter les prix.

La guerre se prolonge et les mois passent ; les réfugiés en sont réduits à manger des herbes de la montagne et à négocier âprement les rares fromages que les bergers produisent. Les gens se replient sur leur maisonnée et c’est le chacun pour soi des périodes de famine. Les deux femmes, qui occupent une masure qui sert la journée au métier à tisser de la fille du propriétaire, se lient d’amitié avec le fils, Michel, un étudiant à lunettes déjà docteur (probablement en droit) et qui n’a pas été mobilisé. Il est naturellement antifasciste et même pro-communiste, mais Cesira, qui sait à peine lire, se moque de la politique. Ce qui lui importe, c’est l’ordre qui permet le petit commerce, tout le reste ne l’intéresse pas.

Les jours passent, des réfugiés aussi qui vont toujours plus vers le sud par les montagnes où les Allemands peinent à s’aventurer. Deux Anglais qui ont saboté des lignes n’ont pu rejoindre leur navire et sont recueillis par les deux femmes une journée, mais elles ne peuvent faire plus, faute de nourriture et par crainte des Allemands. Dont deux spécimens viennent d’ailleurs dès le lendemain, sur dénonciation. Ils ne trouvent évidemment personne mais le risque est grand : ils raflent en général tous les hommes en âge de travailler pour les envoyer en camps de construction pour défendre Rome. Michel y échappe de peu et va se cacher plusieurs semaines dans la montagne, ne revenant qu’à la nuit pour repartir au petit jour. Les deux femmes le suivent, cela brise la routine du hameau de bergers et elles aiment l’entendre discourir.

Il sera cependant pris par sa curiosité, venant voir un groupe d’Allemands qui ont fui les combats qui se rapprochent et les bombardements alliés des canons et des avions. Ils veulent rallier Rome par la montagne et exigent un guide. Ce sera Michel. Son père veut partir à sa place, mais pas question, les Allemands préfèrent la jeunesse. Il les guide mais ne reviendra pas, les nazis sont impitoyables avec les sous-hommes.

Comme la guerre est désormais sur eux et que les obus tombent sur le hameau, tous décident de redescendre dans la plaine où, au moins, « les Anglais » pourront leur assurer des vivres. Telle est la croyance véhiculée par la rumeur. Et en effet, les soldats américains donnent des boites de conserve aux habitants, en plus de caramels et de cigarettes. Mais, une fois partis plus au nord lorsque le front se déplace à mesure du recul allemand, c’est à chacun de se débrouiller.

Les goumiers marocains du général français Juin succèdent aux Américains et les deux femmes, qui cherchent à rejoindre le village des parents, en rencontre une bande alors qu’elles se reposent dans l’église du village. Elles sont immédiatement violées, surtout Rosetta, jeune et fraîche, sur laquelle passe tout le peloton. Ce sont les « maroquinades » d’après la bataille du Monte Cassino, longtemps mises sous le tapis par les gouvernements. Le commandement a, sinon laissé faire, du moins mollement réagi : les Italiens étaient coupables parce que fascistes et alliés proches des nazis ; ils ont payé. Ce sont à Naples les jeunes garçons (raconté par Malaparte), dans les campagnes les jeunes filles (raconté par Moravia).

Une fois déflorée et saccagée, Rosetta ne sera plus jamais la même. Elle devient indifférente, perd la foi (violée sous l’autel et l’image de la Vierge qui n’a rien fait pour la protéger !), et se prend à aimer avidement le sexe. Elle veut reproduire avec tous les hommes jeunes et plusieurs fois par jour ce que les Marocains lui ont fait subir. Cesira, femme mûre, a empoigné les couilles de son violeur qui l’a assommée ; elle n’a donc pas été pénétrée. Elle ne comprend plus sa fille, d’âme virginale devenue putain. Les deux vont entrer à Rome grâce aux relations de Rosetta avec les garçons, d’abord un chauffeur de car, puis ceux de la ferme où elles avaient été accueillies avant la montagne. La jeune fille a des rapports avec chacun d’eux, parfois à plusieurs successivement. Bizarre qu’elle ne tombe pas enceinte.

Le roman se termine par le retour à Rome avec un chauffeur de camion respectueux, qui les a prises avec lui alors que l’un des fils de la ferme, qui conduisait le car, ait été tué par des rançonneurs de la route qui profitaient de l’absence d’ordre pour établir le leur, comme dans toutes les guerres. Le lecteur ne saura pas si l’appartement et la boutique de Rome sont encore debout, après les bombes et les pillages, mais une nouvelle vie commencera.

L’intérêt de ce roman est l’expérience humaine de la guerre vue à ras de terre, avec la mentalité basique d’une paysanne qui a connu la ville. Cesira sait ce qu’est la vie, les dangers, la terre. Elle sait qu’il faut de l’argent, mais qu’il est préférable d’accumuler de quoi manger ; elle sait que les hommes sont avides des femmes et qu’il faut s’en défier et s’en protéger ; elle sait que la famille reste encore le plus refuge, avec la campagne.

Peut-être connaîtrons-nous un prochain jour ce bouleversement de la guerre sur notre sol, malgré le nucléaire, comme nos grands-parents l’ont connu lors de la dernière. Cette façon de voir de Cesira reste donc une leçon éternelle.

Vittorio de Sica en a fait un film, mais en rabaissant l’âge de Rosetta à 13 ans, ce qui était plus vendeur.

Alberto Moravia, La Ciociara, 1957, J’ai lu 1999, 350 pages, occasion €2,82

DVD La ciociara – la paysanne aux pieds nus, Vittorio De Sica, 1960, avec Sophia Loren, Eleonora Brown, Jean-Paul Belmondo, Raf Vallone, Carlo Ninchi, Andrea Checchi, LCJ Editions & Productions 2015, 1h40, €11,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Alberto Moravia déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Aveuglement

La génération Z croit que le monde est né avec elle. Mais deux générations avant eux, c’était la même réaction à l’impérialisme russe, le même effroi face à la menace de la guerre pour défendre les libertés, les mêmes lâches qui désiraient être « plutôt rouges plutôt que morts », les mêmes niais qui « faisaient le jeu » des maîtres du Kremlin, les mêmes gogos qui gobaient la même propagande. Voilà ce que c’est d’avoir traversé trois générations et de garder la mémoire longue. Les moins de 30 ans n’ont aucune idée du monde et des gens.

Elsa Vidal, qui parle russe et connaît bien la Russie et son peuple, écrit aujourd’hui La fascination russe, sur lequel je reviendrai en son temps. Hier, c’était Christian Jelen qui écrivait en 1984 (l’année de la dystopie d’Orwell sur le régime totalitaire) L’aveuglement. La faute, disait-il, aux idiots utiles, en bref la gauche et, pire, la gauche non communiste mais socialiste – fascinée par la force communiste. Les intellos et technocrates de bureau ont toujours et attirés par la violence politique comme les mouches par une grosse merde.

Pour Christian Jelen, l’aveuglement est d’origine. Il explique que la tromperie sur la nature réelle de la dictature léniniste a constitué une opération délibérée, due à l’initiative des socialistes français avant la scission de Tours, au moment où le jeune État bolchevik ne disposait bien évidemment d’aucun service suffisant de propagande extérieure. Le communisme, c’était l’Histoire, donc la Science, donc l’Avenir. C’était une Vérité révélée, seuls les moyens d’y parvenir pouvaient faire l’objet de discussions : fallait-il la violence persistante ? La terreur comme en 1793 ? Accepter une génération perdue ?

Il a fallu plus de 60 ans (deux générations) et plusieurs, chocs (la dénonciation des crimes se Staline au Congrès du parti en 1956, l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, la menace d’invasion en Pologne en 1981), pour que les intellectuels mettent en cause leur croyance au socialisme soviétique. Depuis, l’empire s’est effondré – par sa faute. Il a implosé. Dès que le mur de Berlin est tombé, tous les valeureux citoyens de l’avenir radieux se sont empressés de filer à l’Ouest où, si la vie était plus concurrentielle et moins protégée, au moins on pouvait faire ce que l’on voulait, acheter et vendre, consommer, entreprendre, s’exprimer.

Soljenitsyne notait que tous disaient en France « Russie » pour « URSS », et « Russes » pour « Soviétiques », en accordant toujours une certaine supériorité émotionnelle aux seconds : « les tanks russes sont entrés à Prague », l' »impérialisme russe » – mais « les exploits soviétiques dans le cosmos », « les succès du ballet soviétique ». La Russie est un territoire, une nation, alors que l’Union soviétique est une notion idéologique, un gouvernement dirigé par un parti. L’emprise mentale de la gauche et du marxisme empêchait d’analyser, ne permettait pas de voir, supposait aucune pensée critique. Les socialistes étaient persuadés d’avoir raison et que l’Histoire en marche était avec eux (Got mit uns, vantaient les ceinturons nazis).

Le choc polonais de 1982 était perçu moins comme le choc « habituel » d’un impérialisme en expansion qu’un choc idéologique, brutalement matérialisé dans le réel. Or il était les deux.

A l’époque, toute la gauche n’a compris que l’aspect idéologique, remis en cause brutalement par le pouvoir botté du pro-soviétique général Jaruzelski qui a réprimé le syndicat Solidarnosc et son leader Lech Walesa. Elle croyait jusque là que le socialisme « moins la liberté » n’était qu’une étape provisoire vers le communisme enfin réalisé, où la liberté n’aurait été qu’ajournée jusqu’à une période meilleure. Or, après soixante ans de communisme en marche, le chemin paraissait n’avoir quasiment pas avancé.

A l’époque aussi, toute la droite et le centre s’obstinaient à l’inverse à l’expliquer par les relations de puissance entre États, par la psychologie des dirigeants. Les formes de pouvoir politique déjà connues aveuglaient à droite tout autant que l’idéologie à gauche car elles montraient une autre idéologie, mais conservatrice : rien ne change jamais, tout se répète indéfiniment, le tsarisme, le servage, la Révolution française qui accoucha par ses excès d’un dictateur (en France Napoléon, en Russie Staline). Et la suite ? Est-ce qu’un exemple piqué dans l’histoire explique par lui-même l’avenir ? Non, nous l’avons vu in vivo depuis 1982.

Or, selon Jean-François Revel en 1976, « il n’y a pas de socialisme, il n’y a que des preuves de socialisme » (La tentation totalitaire). Nous disons aujourd’hui « il n’y a pas de paix possible, il n’y a que des preuves de pacification. Où donc les voyez-vous ? Ceux qui se couchent sont-ils des faiseurs de paix comme le chamane danse pour faire venir la pluie ? Ils auront la paix du goulag ou celle des cimetières, pas la paix armée qui, seule permet l’équilibre des forces, donc la véritable quiétude.

L’histoire ne se répète pas, mais les humains restent aussi ignares, flemmards, idiots de génération en génération. Ils sont tous prêts à « croire » plutôt qu’à analyser (ça prend la tête…).

Aussi bien les Russes qui élisent et réélisent indéfiniment le seul candidat présumé président d’une pseudo-élection à la soviétique.

Aussi bien les intellos occidentaux qui supposent naïvement que rien n’est grave, que tout peut se négocier, que tout s’arrange si l’on donne satisfaction, que se soumettre est la meilleur solution de confort. Que ne sont-ils devenus allemands, ces collabos !

Décidément, on connaissait la progression de la myopie due aux écrans, mais la progression de l’aveuglement due aux même écrans emplis de fausses infos et d’intox n’était pas attendue à ce point.

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Géopolitique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le discours de Vlad la Terreur

A l’Assemblée fédérale de Russie le 29 février 2024, autrement dit hier, Vladimir Poutine veut à la fois préparer sa population à une mobilisation militaire (impopulaire), tout en mobilisant les esprits patriotiques contre l’Occident (impie). Comme pour Hitler, la guerre est le moyen pour lui de rester au pouvoir indéfiniment ; il ne connaît que la force, comme les bagarreurs de rues dont il a été – il ne la lâchera pas comme ça. Ce pourquoi les appels candides à la « négociation » avec la Russie des (trop) belles âmes intéressées à « la paix » et à la « fin des massacres » est une illusion. Pour négocier il faut être deux. Or Vlad l’empaffeur ne veut rien négocier. Il est en position de force et en profite – qui ne le ferait ? Pour éviter la guerre, il faut la préparer. Vlad le rempileur n’a que trop profité en Tchétchénie, en Géorgie, en Crimée, au Donbass, des faiblesses et lâchetés occidentales. Il ne connaît que la force, seule la force peut limiter ses désirs immodérés.

Soyons réalistes et – surtout, écoutons ce qu’il a à dire. Dans son discours il parle de « nos objectifs stratégiques, des questions qui, à mon avis, sont d’une importance fondamentale pour le développement confiant et à long terme de notre pays. » La Russie est confrontée à des changements radicaux en raison des sanctions : repli sur soi, économie de guerre, militarisation du politique. «  Il est important pour nous d’accélérer le rythme de résolution des tâches sociales, démographiques, infrastructurelles et autres, tout en atteignant un niveau qualitativement nouveau d’équipement de l’armée et de la marine. »

Les grandes écoles sont transformées en casernes et en centre de propagande idéologique ; les universités sont mises au pas. « Les militaires et les vétérans ayant fait des études supérieures et possédant une expérience en matière de gestion, quels que soient leur grade et leur position, pourront participer à ce programme. L’essentiel est qu’il s’agisse de personnes ayant fait preuve de leurs meilleures qualités et ayant montré qu’elles étaient capables de diriger leurs camarades. » La militarisation de la société doit être du haut en bas, elle prépare la suite : la guerre perpétuelle. Les anciens vétérans, lorsqu’ils reviendront, seront la base de cette nouvelle élite patriote. « Ils devraient occuper des postes de premier plan dans le système d’éducation et de formation des jeunes, dans les associations publiques, dans les entreprises publiques, dans les affaires, dans l’administration nationale et municipale, à la tête des régions, des entreprises et, en fin de compte, des plus grands projets nationaux. » « Je le répète, la véritable élite, ce sont tous ceux qui servent la Russie, les travailleurs acharnés et les guerriers, les personnes fiables, dignes de confiance, qui ont fait leurs preuves, qui ont prouvé leur loyauté envers la Russie. »

Finies les oppositions, quiconque n’est pas avec le président est contre la Russie et sa civilisation. Exit les traîtres ! Emprisonnés, empoisonnés, suicidés, abattus, traqués dans le monde s’il le faut, la combat n’a aucune limite. Finies les privatisations juteuses : tous les oligarques soupçonnés d’être tièdes verront leurs propriétés confisquées « par l’État » (autrement dit la mafia proche de Poutine).

Comme Staline, Poutine veut renouveler les élites pour en mettre de nouvelles à sa botte. Staline avait fait entrer massivement de jeunes communistes incultes pour qu’ils votent en sa faveur et le considèrent comme un intellectuel ; Poutine a conspué la fête des « presque nus » de la jet-set moscovite. Pour lui, c’est une caste qui se croit des droits et des privilèges particuliers (tiens, pas lui ?) et qui ne rendent aucun service à la société (c’est vrai, Moscou n’est pas une fête). Les Occidentalisés ont déjà quitté le pays (autour de un million de personnes, croit-on) et les autres vont être mis au pas (dans des camps de redressement ?). Pour les anciens combattants en Ukraine (qui ont survécu, ce qui fait peu de monde ..), une nouvelle filière de formation va être mise en place pour leur assurer une place dans la société au retour de guerre. Comme après la 2GM en Occident… la Russie n’invente jamais rien.

L’enjeu ? « la Russie est le bastion des valeurs traditionnelles sur lesquelles s’est bâtie la civilisation humaine ». La Chine, empire millénaire, appréciera ; les chefferies africaines aussi. Mais Poutine n’en est pas à une contradiction près. Le combat doit être porté jusque chez l’adversaire par la subversion, la propagande, le hacking, l’enrôlement d’« idiots utiles ». Le poutinisme est un humanisme, tous les partis pour la tradition doivent se rallier à son kimono blanc. Utiliser la force de l’adversaire pour, habilement, le terrasser : telle est l’essence du judo, que Poutine pratique depuis son adolescence. Il faut quitter l’intégration économique dans les structures occidentales par l’exportation de matières premières et d’énergie (le piège où les Allemands, gros nigauds avides, se sont fait engluer) pour assurer l’autarcie russe – et exporter vers les ennemis de l’Occident : Chine, Iran, Afrique.

Car si la Russie est immense par son territoire, elle est un nain par sa population (145 millions d’habitants) : natalité en berne, mortalité forte, système de soins défaillant, alcoolisme et violences conjugales. Poutine, qui se tourne vers la Chine, a peur d’être absorbé. Pour l’instant, l’empire « du milieu » a d’autres préoccupations, mais dans l’avenir ? Poutine voudrait faire exister la Russie comme « grande puissance » à l’égal de l’URSS ; pour cela, il lui faut l’Europe. Non seulement les provinces irrédentistes peuplées de russophones et plus largement les territoires perdus de l’empire, mais toute l’Europe. Face au continent asiatique dominé par la Chine, au continent américain dominé par les États-Unis, le continent européen doit être dominé par la Russie, seul pays capable – selon Poutine – d’unifier les divisions.

Pour cela, travail-famille-patrie, la trilogie des fascismes. « Et bien sûr, l’objectif principal de la famille est la naissance d’enfants, la continuation de la race humaine, l’éducation des enfants, et donc la continuation de notre Peuple multinational. Nous voyons ce qui se passe dans certains pays, où l’on détruit délibérément les normes morales et les institutions familiales, poussant des peuples entiers vers l’extinction et la dégénérescence ». Aussi, « une famille nombreuse avec beaucoup d’enfants doit devenir la norme ». Hitler avait dit la même chose. Mais il n’a pas eu d’enfants – et Poutine ? Seulement deux…

Guerre ouverte, conquête de territoires, mais surtout menaces, sujétion par la peur, domination des esprits. Voilà le plan. A moins que, forces nucléaires aidant, la Russie soit à demi-vitrifiée – comme l’Europe – et que la Chine alors en profite de s’emparer de toute la Sibérie, quasiment vide de Russes. Poutine aura échoué, mais tout son peuple avec lui. Comme le disait Hitler, que périsse l’Allemagne puisqu’elle n’a pas été capable de vaincre.

Catégories : Géopolitique, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jean Orieux, Souvenirs de campagnes

Décédé à 82 ans en 1990, Jean Orieux le biographe et romancier a chanté la province en cette fin des années 1970 nostalgiques. C’était l’époque du patrimoine, des lieux de mémoire, du retour sur le passé (qui ne passe pas), de la gauche avide d’arriver – au pouvoir et surtout aux « affaires ». Sa province, bien qu’ayant des origines bretonnes et ayant vécu son enfance à Duras puis à Bordeaux, est le Limousin. Il y a été inspecteur de l’enseignement primaire durant des années. Sa vie a pris ensuite d’autres voies, dont celle du professorat et de l’écriture. Il conte ici ces années Limousin, avant 1938 (et Munich) et après. Durant la drôle de guerre, qui a achevé d’effondrer la France dans l’attentisme et l’ennui, il avait 32 ans. De mauvaise santé, il a été réformé.

Avant 1938, le Limousin, c’était la campagne, le Moyen-Âge. Les gens vivaient renfermés dans d’épaisses fermes de granit (radioactif) et ne se lavaient presque jamais. Ils étaient toute l’année en sabots dans la boue et la bouse. Ils vivotaient d’un peu de maraîchage, d’un peu d’élevage, en saison de cueillette des pissenlits, des cèpes et des châtaignes. Ils restaient ignorants, n’allant à l’école que lorsque le foin ou les chèvres n’avaient pas besoin d’eux, et sortaient à 12 ans sans avoir toujours le niveau du certificat d’études. Ah, non, le monde agricole, « ce n’était pas mieux avant » ! Il peut aujourd’hui tenir salon, c’était avant-guerre le monde de l’autarcie, de la petite patrie, de l’horizon borné.

L’auteur est amoureux du paysage, si vert et vallonné, et du climat, tempéré même si les hivers sont glacials (-23° parfois !). Les gens lui plaisent aussi, hantés de croyances et usés aux coutumes ancestrales, mais conviviaux lors des fêtes et de la tue-cochon.

Dès 1938, chez ceux qui lisent, la guerre devait arriver à grands pas. C’est toute l’astuce de Hitler de n’avoir rien fait durant une année entière, après la « déclaration de guerre » des Français et des Anglais en 1939 : lui s’est préparé, les autres sont restés inertes. Tout comme aujourd’hui avec Poutine : lui attend (pour se renforcer), nous restons inertes (en croisant les doigts sans rien faire – sauf Macron qui se décarcasse). Le lourd germain Scholz tergiverse, consulte, hésite, ne dit rien, laisse aller. Il n’ose pas. A l’envers, son prénom fait falot.

Jean Orieux décrit les affres de la mobilisation, l’inaction délétère, les réfugiés alsaciens qui bouleversent les écoles et les communes. Puis le déclenchement de l’offensive en mai 1940, brutale, mécanique, préparée. Une Blitzkrieg efficace portée par la jeunesse, l’audace, les chars et les avions – ce que les badernes galonnées en France (sauf le colonel de Gaulle) avaient repoussé comme non conforme aux règles de 14-18, toujours en retard mental d’une génération. L’auteur raille la propagande inepte, d’un optimisme imbécile, du gouvernement de Paul Reynaud, « un petit politicien qui promettait la victoire sans avoir fait la guerre. »

L’auteur raille aussi la nomination comme généralissime des armées françaises de Gamelin, 68 ans, qui avait été blessé déjà sous Napoléon III. Intelligent, il manque cependant de fermeté et d’esprit de décision et sa stratégie purement défensive du front continu, appuyé sur la Ligne Maginot, fut un grave échec : les Allemands sont passés (comme d’habitude) là où on ne les attendait pas, débordant les fortifications et filant directement vers la mer pour encercler l’armée française presque tout entière en Belgique. La faute aux politiciens de gauche, analyse l’auteur : « J’eus l’occasion, bien des années après la guerre, de lier amitié avec un brave homme que la politique avait poussé dans ces temps reculés d’avant-guerre, à un poste très élevé. Je me permis de lui demander pourquoi le gouvernement d’alors, auquel il avait appartenu, avait choisi Gamelin. Il parut embarrassé et il y avait de quoi. « Que voulez-vous, me dit-il, nous sortions du Front populaire, tous ces militaires ne nous inspiraient pas confiance, alors nous avons choisi le plus inoffensif. » Un généralissime inoffensif en face d’Hitler ! De ces mots-là, un pays ne se remet jamais tout à fait » (La ferraille patriotique). Souhaitons que les temps aient changé…

C’est ensuite « la débâcle et ses épaves », « l’exode des balais », « enfin l’armistice ». Jamais Pétain ne fut plus populaire qu’en 1940, lorsqu’il se coucha devant l’envahisseur. Tous les petits garçons se prénommaient alors Philippe. Les Français ne voulaient pas faire la guerre, le commandement était stupide, l’organisation de l’armée et du pays bordélique – le vieux « vainqueur de Verdun » leur permettait de respirer dans le (dés)honneur. Il préparait l’expiation : la Révolution nationale.

RN, les lettres sont les mêmes – le programme aussi. Jugez-en sur l’affiche « monumentale », alors placardée sur les murs des communes de France, avec Révolution nationale en « lettres d’un demi-mètre ». C’est « une œuvre de rénovation » (Reconquête), « pour le travail », « pour la famille », « pour la patrie ».

Il s’agit de « renoncer à la facilité » (de la dette et de l’assistanat), « à la faiblesse des politiciens » (la chienlit Nupes à l’Assemblée), « de revaloriser la famille qui assure la continuation de la race », « en encourageant la natalité » (réarmement démographique de la France), « en rappelant l’existence de Dieu » (l’empire médiatique Bolloré, catho tradi), « en renforçant l’autorité des parents ».

Il s’agit « de rendre toute sa force au sentiment de la patrie et de l’unité française » (contre les communautarismes et les divisions partisanes), « en renforçant l’autorité du gouvernement », « en créant chez tous les Français l’esprit de discipline et d’entraide », de « maintenir et de rendre productif tout le patrimoine matériel et spirituel de la France », « en protégeant les traditions régionales et la culture classique nationale », « de redonner à la France le rang politique auquel son histoire lui donne droit ».

En bref la RN hier est la mère du programme du RN aujourd’hui. Il semble que les Français reviennent au pétainisme dans toutes les périodes de crise.

Jean Orieux évoque des anecdotes, Madame de Pourceaugnac la Résistante imprudente, les affaires de famille dans les fermes où les frères se disputent la même femme et les mêmes enfants avant d’être évincés… par un prisonnier allemand qui fait son nid, la sorcière chevrière devenue soudainement adulée pour avoir du ravitaillement, les cochons clandestins et le marché noir. C’est truculent, bien écrit, et donne l’état des campagnes durant l’Occupation.

Un livre de souvenirs à relire de nos jours alors que les mêmes craintes de guerre et de restrictions reviennent en force.

Jean Orieux, Souvenirs de campagnes, 1978, Livre de poche 1981, 477 pages, occasion €13,70

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Georges Blond, Le survivant du Pacifique

George Blond est un ancien marin – donc hostile par préjugé ancré de la Royale à l’Angleterre. Après avoir collaboré avec l’Allemagne dans les années de guerre, il est amnistié en 1953 et devient romancier. Il écrit des histoires policières et des fresques historiques sur la guerre qui vient de se terminer. Il est décédé en 1989 à Paris à 82 ans. Il raconte très bien et son livre sur la guerre du Pacifique, chroniqué ici, est un survol magistral de ce que furent les opérations. Le « survivant » du Pacifique fut le porte-avion américain Enterprise, surnommé le Big E, qui a été souvent endommagé mais jamais coulé. Ayant fait toute la guerre et participé à toutes les opérations importantes, il est un lieu d’observation privilégié.

Ce navire mis en service en 1938, long de 246 m, armé par 2919 hommes et portant jusqu’à 90 avions, est arrivé quelques heures après l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en décembre 1941, qui a précipité les États-Unis « sidérés » dans la guerre. Comme d’habitude, on l’a vu le 11-Septembre 2001, ils n’avaient rien vus, ou plutôt ignoré la montée à la guerre. Les Japonais ont osé, étirant leurs lignes au maximum pour réduire Hawaï, île avancée dans le Pacifique, afin que la flotte américaine (3 porte-avions seulement sur le Pacifique) se replie sur la Californie et laisse le champ libre à l’expansion nippone en Asie du sud-est et du sud-ouest. Les sévères sanctions économiques prises par les Américains après l’invasion japonaise de l’Indochine française (collaborationniste) et des Philippines (protectorat américain), ont poussé le Japon à s’étendre pour assurer son espace vital et l’accès aux matières premières indispensables à son économie.

Mais cette « traîtrise » de Pearl Harbor a généré selon l’auteur une véritable haine contre « les petits hommes jaunes » (les Japonais étaient à l’époque, en fonction de leur alimentation, plus petits en taille que les Chinois). D’où le raid de Doolittle en avril 1942 pour bombarder Tokyo, où l’Enterprise a assuré la protection aérienne du porte-avions Hornet, porteur de 16 B-25. Ce raid audacieux, où les bombardiers n’ont pas regagné leur porte-avions mais ont été abattus ou se sont posés en Chine nationaliste ou en URSS, a permis de « venger » Pearl Harbor et de lancer la mécanique industrielle américaine pour la guerre.

En effet, la puissance des États-Unis ne s’est jamais montrée aussi forte que lorsque le pays était menacé. De quatre porte-avions dans le Pacifique contre onze pour les Japonais on est passé à une trentaine en quelques mois, sans compter les croiseurs, destroyers, frégates, vedettes rapides et autres engins de débarquement. Les avions américains se sont améliorés à grande vitesse, rendant le chasseur Mitsubishi Zero japonais si manœuvrant mais fragile, moins efficace. Les pilotes américains ont été formés dès 18 ans, car l’extrême jeunesse était plus habile à la manœuvre des avions ; les besoins de pilotage des bateaux de transport ont été aussi assurés par des jeunes aux formations en six mois. L’énergie, l’inventivité, la puissance américaine, ont gagné la bataille. Ce n’était qu’une question de temps.

L’Enterprise a participé à la bataille de Midway, la bataille des Salomon orientales, la bataille des îles Santa Cruz, la bataille de Guadalcanal dans les Salomon, la bataille de l’île de Renell dans les Nouvelles-Hébrides, le débarquement sur l’île de Tarawa puis de Kwajalein dans les Marshall, celui des îles Truk dans les Carolines, les Palaos, la bataille de Saipan la bataille de la mer des Philippines, la bataille du golfe de Leyte et un soutien aérien aux débarquements sur Iwo Jima et Okinawa, sous le feu des avions kamikaze. A chaque fois, les Japonais s’étaient fortifié largement et de façon inventive, les assauts n’étaient pas des parties de plaisir car les bombardements massifs – à l’américaine – laissaient intacts les ouvrages enterrés. La disproportion des morts dans les deux camps était abyssale, par exemple 21 000 tués japonais à Iwo-Jima contre 4500 morts ou disparus américains. L’honneur japonais exigeait le sacrifice jusqu’à la mort. Certains soldats sortaient quasi nus, en une excitation quasi sexuelle de la souffrance pour se faire hacher par les balles, percer par les baïonnettes, ou griller par les lance-flammes.

Cette fresque, outre un exemple de sacrifice patriotique où chacun « fait son boulot » pour accomplir la grande œuvre stratégique, montre combien la puissance économique et industrielle fait le sort des guerres. C’est la tare de la Russie actuelle de l’ignorer encore, commandée par des mafieux qui ne songent qu’à leur intérêt propre ; c’est l’objectif de l’Iran, qui évite tant se faire que peut la guerre ouverte pour se renforcer d’abord, malgré son régime religieux qui incite peu au patriotisme ; ce devrait être la préoccupation de l’Union européenne, engluée dans la paresse de la paix. Mais les nigauds préfèrent toujours leur fin de mois à la fin de leur monde.

Georges Blond, Le survivant du Pacifique – l’odyssée de l’Enterprise, 1957, Livre de poche 1962 réédité 1976, 442 pages, occasion €12,00 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

– édition pour les 9-12 ans adaptée par Raoul Auger en e-book Kindle, €6,99

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Dana Ziyasheva, Choc

Le choc, c’est celui du 11ème Choc, le régiment des opérations spéciales françaises ; c’est aussi celui des parents qui ne voyaient pas leur fils dans les commandos ; c’est enfin celui (relatif) du public face à des photographies particulières… Tout commence en effet par des tirages d’appareil photo jetable confiés par un jeune homme à une boutique de la station Les Halles à Paris. Le laborantin effaré aperçoit des cadavres éviscérés, des morceaux de chair humaine dans les mains de soldats asiatiques, et un jeune Blanc qui rit derrière eux. Il prévient la police ; le client est arrêté, interrogé. Il minimise : il était avec des soldats Karen en Birmanie, c’est la coutume là-bas de manger le foie et le cœur de ses ennemis. Mais le Journal du Dimanche en fait un article sur le Blanc cannibale…

Ce « roman » est tiré d’un fait divers cité par le JDD en 1996, dit-on car il n’a pas laissé de traces sur le net : un certain François Robin devenu mercenaire en Birmanie. L’autrice, Française originaire du Kazakhstan, ex-reporter télé dans son pays puis ex-diplomate Unesco, aujourd’hui scénariste à Hollywood, raconte « après sept ans d’enquête », en plus de cinq cents pages touffues et un peu longues, au vocabulaire parfois étrange, les errances d’un fils de la petite-bourgeoisie de Troyes, patrie des andouilles, un certain François Lefebvre, devenu mercenaire au plus offrant.

Élevé dans une famille catholique sans histoire avec une mère effacée, un petit frère dans les jupes de maman et un père sportif et sans alcool, le jeune François choisit l’armée dans ce qu’elle offre de plus ardu, les commandos des services spéciaux. Après le bac, malgré l’ire paternelle, il entre dans la formation à la dure du 11ème régiment parachutiste de choc destiné à former les commandos du groupe action du SDECE, devenu DGSE. Ce régiment a été dissout en 1993 par les socialistes après la première guerre du Golfe. Le gamin de 18 ans qui intègre la formation est tout fou, fana mili comme on disait alors, malgré son bac littéraire-langue A2. Il rêve plus d’en découdre que de patrie, plus de fraternité et de famille que de massacre. Il n’est pas psychopathe mais plutôt sans limites.

Il ne sait pas se tenir. Pour aller contre son père qui ne boit pas d’alcool, il se saoule et, en permission après l’entraînement où il est bien placé dans la sélection, il pille un tronc d’église par désœuvrement et rosse les gendarmes venus l’arrêter. Il est donc viré du centre d’entraînement du 11ème Choc à Margival, qui ne tolère pas de soldats qui n’ont pas de conduite. Son ami et compagnon d’armes Olivier a lui aussi été viré, mais pour avoir dans sa famille un oncle gauchiste. La soldatesque ne tolère aucune déviance à la ligne.

François est donc sur le carreau, orné de ses pectoraux impressionnants et de sa carrure d’athlète, possédant à la perfection l’art du combat à mains nues et expert en tir de précision. La violence de son entraînement a lessivé toute personnalité en lui : il n’est qu’un outil aux mains de ses commanditaires. Il est embauché par une entreprise de sécurité – d’extrême-droite comme il se doit. Il fait aussi des piges auprès du DPS de Jean-Marie Le Pen. Au Département protection sécurité, beaucoup sont d’anciens militaires ou policiers. François est jeune et il s’en fout. Il est pour les Blancs et contre les racailles, c’est tout.

Lorsqu’il a l’opportunité d’aller exercer ses talents en Bosnie, il n’hésite pas ; il se retrouve côté musulman contre les Serbes orthodoxes, Blanc contre Blanc. C’est cela la géopolitique, les luttes claniques, les egos des chefs. Puis il est appelé par ses copains en Birmanie où la guérilla Karen ne cesse de tailler des croupières à l’armée birmane dans le nord-est du pays. C’est là que les deux adolescents soldats de 15 et 16 ans sont tués à l’arme blanche puis dépecés par les Karen qu’il accompagne. Naïf et stupide, il prend des photos. Il ira ensuite aux Comores en septembre 1995, participer à un énième coup d’État sous les ordres de Bob Denard qui croyait au soutien des Services avec un « feu orange », mais qui s’est trompé car la Françafrique sous Mitterrand ressort plus du niais Papamadit que du décati Jacques Foccart. En bon mercenaire sans foi ni loi, Bob Denard ne tenait pas plus que ça à « la patrie » : catholique de souche, il s’est converti au judaïsme au Maroc, à l’islam aux Comores. François, lui, est plus simple : il ne croit à rien. « La guerre établissait son identité : François était un mec qui faisait un travail dur. Il était donc un dur. Les rares individus au courant de son activité le respectaient. Malgré l’échec de Margival, il avait réussi à se caser dans une niche, se stabiliser dans une strate, sans compromettre ses rêves » p.221. Son ami Olivier a au moins une vision romantique de la vie qu’il faut croquer à pleines dents sans songer au lendemain. Pas François – il n’est rien, qu’une coque vide qu’on remplit, un bel outil prêt à servir qui le veut.

Il passe dix-huit mois de prison en France à la suite du raid aux Comores mais pour cannibalisme en Asie et en profite pour tuer un codétenu avec une dose qui lui a été donnée par un adversaire de foot ; il est reconnu comme un caïd. Lorsqu’il sort, car il est relaxé faute de « parties civiles », son CV ne permet pas de l’engager à nouveau dans la sécurité, le Front national désirant devenir « respectable ». Désespéré par le déménagement de la fille qu’il avait baisée et rebaisée avant de partir en mission, et qu’il avait dans la peau, solitaire, abandonné des siens, il se suicide en janvier 2000 en se tranchant la gorge puis, comme ce n’était pas suffisant, d’une balle de calibre 11.43 dans la tête. Il avait 28 ans.

Ce roman-récit d’un mercenaire blanc ravira ceux qui rêvent de combats et d’exotisme, tout en leur montrant quand même le vide intérieur qu’il faut développer pour devenir ce robot tueur, ce professionnel de la guerre sans aucune conviction autre que celle de ceux qui le payent. François a aimé tuer ; il pensait qu’il y avait trop de monde sur terre, notamment dans les pays du sud. Mais il aimait surtout la technique pour abattre, l’alignement de la mire sur le fusil, la belle mécanique des armes, le tir parfait.

S’il avait attendu quelques mois, la seconde guerre du Golfe après le 11-Septembre l’aurait probablement rappelé, avant l’Afghanistan et l’Irak puis, aujourd’hui l’Ukraine. Il y a toujours du travail pour les bons professionnels de la guerre qui ne croient en rien.

Dana Ziyasheva, Choc, 2023, autoédition Amazon, 502 pages, e-book Kindle €4,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jerzy Kosinski, L’oiseau bariolé

Un petit garçon juif né en 1933 est livré par ses parents à une paysanne pour le cacher sous une fausse identité catholique durant la guerre qui commence en Pologne ; il a 6 ans et ses parents l’abandonnent. Ce n’est pas la première fois où un couple se débarrasse d’un enfant devenu une gêne pour survivre, sous le prétexte « belle âme » de le sauver. On se souvient du Tanguy de Michel del Castillo. Toujours est-il que le petit juif Jozef se transforme en petit catholique Jerzy pour vivre à la campagne chez Marta, une vieille qui ne se lave que deux fois l’an, et encore seulement le visage et les bras.

Elle ne tarde pas à mourir et le gamin est livré à lui-même, devenant Juif errant, enfant orphelin qui ne vit que de rapines ou de petits boulots comme berger ou boy à tout faire dans les fermes. Il récuse constamment l’accusation d’être Juif, ou encore Bohémien, par souci littéraire de faire de ce roman auto-fictionnel une histoire exemplaire de la victime livrée nue et vulnérable aux bourreaux ; mais aussi peut-être parce qu’il ne se sent pas « juif » au sens où ses parents et sa famille l’ont laissé sans culture. Toujours est-il que l’enfant a les cheveux noirs dans un pays où la blondeur domine, et les yeux noirs perçants, insondables, parmi une ethnie aux yeux clairs et limpides. Les paysans polonais sont particulièrement arriérés au milieu du XXe siècle, loin de tout centre culturel et industriel. Ils cultivent leurs lopins en autarcie, élèvent des bêtes, se jalousent et s’entrebaisent comme des bêtes, se mêlant parfois à elles.

Car c’est l’enfer de Goya que décrit ingénument le jeune garçon sur le ton du conte. De chapitre en chapitre, il est pourchassé, à peine protégé par ceux qui l’exploitent, souvent battu, les vêtements arrachés, roué de coups par les jeunes bergers à peine plus grands que lui, enfoncé dans une fosse à merde par les fidèles de l’église parce qu’il a laissé tomber le lutrin de l’Évangile, trop lourd pour ses petits bras, pendu par les mains sous la menace des crocs d’un chien féroce s’il laisse aller les jambes, à demi-violé et enfoncé sous la glace par une bande à peine adolescente, condamné à être fusillé par les Allemands, assommé par les Kalmouks… De ses 6 à ses 12 ans, de 1939 à 1945, ce ne sont que sévices qui lui tombent dessus et le tourmentent. Le lecteur se demande comment le garçon a pu s’en tirer, même s’il est intelligent, observateur et débrouillard.

Quelques personnages prennent soin de lui, Olga la « sorcière » qui connaît les plantes et lui apprend, l’Oiseleur qui capture la gent ailée et s’amuse, quand il est triste, à peindre un oiseau de couleurs diverses avant de le relâcher parmi ses congénères. Ils ne le reconnaissent pas car il n’est pas conforme et le tuent à coups de bec. L’enfant se sent comme ces oiseaux marqués, un étranger parmi les siens.

Oh, comme il aimerait ressembler au jeune officier nazi dans toute la gloire de sa haute stature musclée, de son visage de marbre et de ses cheveux de soleil, bien pris dans son uniforme noir aux éclairs d’argent ! « Il me paraissait le modèle de la perfection incorruptible : des joues satinées et fermes, des cheveux d’or sous la casquette, des yeux de pur métal. Chaque mouvement de son corps semblait harmonieusement produit par quelque force souveraine. (…) Je ressentis tout à coup un élancement de jalousie passionnée que je n’avais jamais connu » p.161.

Cette admiration mimétique aurait pu l’invertir, comme cela est arrivé à Tanguy. Mais le garçonnet, à 10 ans, connaît déjà la femme, une Ewka de 18 ans énamourée qui le frotte, l’érige et plante en elle ce qu’il peut lui donner, mais sollicite surtout des caresses dont elle est avide et qui la font jouir. Tout comme son frère de 19 ans, son père Makar ou même un bouc excité par le frère et livré tout debout à ses emportements (p.206). Les amours paysannes sont dans la fièvre et l’intersexualité. L’auteur fantasme sans doute un brin lorsqu’il décrit ses amours de garçonnet avec la jeune fille. « Elle s’étendait nue à côté de moi et me caressait les jambes, m’embrassait les cheveux et me déshabillait d’une main preste. Nous nous enlacions, Ewka se pressait contre moi, me demandait de l’embrasser partout, ici et puis là. J’obéissais à tous ses désirs, essayant toutes sortes de caresses, même si elles me paraissaient douloureuses ou absurdes. (…) Puis elle me grimpait dessus, puis elle me faisait asseoir sur elle, puis elle me serrait de toutes ses forces entre ses jambes… » p.199.

A la fin de la guerre, le petit Jerzy de 11 ans voit déferler sur le village les Kalmouks, ces Mongols renégats de l’empire soviétique collaborant avec les Allemands, qui les laissent piller et violer tant qu’ils peuvent. Ils refluent devant l’Armée rouge qui est toute proche et se déchaînent. A demi-nus, ils violent les femmes, les filles et les fillettes, debout, couchés, nus à cheval, devant et derrière, à un ou a plusieurs, pris de frénésie et saouls, s’accouplant parfois entre eux, dans une bacchanale de sauvages déchaînés. « Un jeune soldat trouva dans une cabane une fillette de 5 ou 6 ans. Il la souleva à bout de bras, pour la montrer à ses camarades. Puis il déchira sa robe. Il lui envoya un coup de pied dans le ventre, sous les yeux de sa mère, qui rampait dans la poussière, en criant grâce. Tout en maintenant la fillette d’une main, il défit lentement son pantalon et transperça tout à coup l’enfant qui exhala une plainte déchirante » p.243. Ce sont ces images sexuelles fortes qui font de ce livre un roman mythique. Elles s’impriment dans la mémoire et je me souviens encore de celled-ci, plus de quarante ans après. L’auteur s’identifie vraisemblablement à cette fillette qui a l’âge qu’il avait lorsqu’il a été livré aux manants ; il aurait pu être violé ainsi, crucifié parce qu’étranger sur la terre.

Ce roman métaphorique a eu beaucoup de succès à sa parution aux États-Unis et a été traduit en plusieurs langues ; il a été interdit en Pologne soviétique, « le peuple » s’étant indigné de se voir peint sous de tels traits barbares. Mais on sait aujourd’hui par les travaux de Jan Tomasz Gross, Les Voisins, un massacre de Juifs en Pologne, combien « le peuple » polonais haïssait les Juifs et les Tziganes durant la guerre, n’hésitant pas à tuer même leurs propres concitoyens sous ce prétexte racial pour s’approprier leurs biens. Des pratiques qu’ils voudraient bien oublier et dont l’extrême-droite actuelle censure toute évocation. Mais les faits sont les faits ; la guerre débarrasse de toute morale et ce sont les instincts purs, grégaires et sexuels, qui se reprennent le dessus sans aucune bride.

Décédé aux États-Unis en 1991 à 57 ans, après y avoir émigré en 1957, Kosinski a obtenu de nombreux prix littéraires et a été président du Pen Club américain.

Jerzy Kosinski (né Jozef Lewinkopf), L’oiseau bariolé (The Painted Bird), 1965, J’ai lu 2007, 314 pages, €6,20 , e-book Kindle (version retraduite en texte « non censuré ») €2,54

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Opération Eye in the Sky de Gavin Hood

Dix ans déjà mais la technologie reste neuve. L’usage de drones pour surveiller et punir est ici détaillé avec le dilemme éthique : faut-il tuer des terroristes s’il y a risque de dommage collatéral ?

La partie la plus palpitante est l’action. Le colonel Katherine Powell (Helen Mirren), de l’espionnage britannique, commande depuis les sous-sols de Londres une opération conjointe avec les Kényans (ex-colonie britannique) pour capturer trois dangereux terroristes blancs convertis au fanatisme islamique et alliés aux Shebabs somaliens : une Anglaise et deux Américains. Le drone qui surveille la maison où une réunion est susceptible de se tenir, et dont la révélation a coûté la vie à un informateur kényan, est surveillée par un drone américain, piloté depuis une base du Nevada, tandis que la reconnaissance faciale des images est effectuée dans une base de Hawaï. L’internationale anglo-saxonne du réseau Échelon donne ici toute sa mesure.

Sauf que la politique s’en mêle. Nous sommes « en guerre » contre le terrorisme mais les institutions mettent les politiciens au-dessus des militaires. Si l’opération a été discutée à haut niveau par les Anglais, les Américains et les Kényans, chaque modification doit être approuvée par toute la hiérarchie. C’est une contrainte juridique afin d’être couvert par le droit international. Même si on peut se demander pourquoi tant de légèreté pour une mission grave : les différentes options n’ont-elles pas été discutées et validées a priori ? Les Kényans opèrent sur place avec un oiseau robot qui transmet par caméra les vues de près, puis un scarabée drone qui peut pénétrer à l’intérieur des maisons, opéré par Jama, un Kényan des services (Barkhad Abdi). Comme dans un jeu vidéo. Chacun peut donc être informé en temps réel de la menace et du déroulement de l’opération.

Un commando kényan est près à intervenir mais les terroristes, étrangers et somalis, arrivés en voiture dans la cour de la maison, la quittent trop tôt pour qu’on puisse agir, d’autant que la certification de l’Anglaise recherchée n’a pu se faire ; elle porte voile et marche tête baissée, la maison a des rideaux à toutes les fenêtres. Dans le doute, le drone suit la voiture qui s’engage dans un quartier chaud tenu par les Shebabs, jusqu’à une autre maison où le drone scarabée parvient à identifier formellement les terroristes présents. Il faudrait alors intervenir, mais pas question de commando dans ce quartier, ce serait la guerre civile et de nombreux morts. Donc un missile lancé par le drone, et attendre qu’ils bougent.

Mais le scarabée, qui suit depuis le plafond les terroristes dans la maison, révèle plusieurs gilets explosifs tout préparés, que chacun s’empresse de revêtir avant de faire une vidéo-suicide. Un grave attentat se prépare donc – et il est imminent. L’opération change alors de sens : plus question de capturer pour juger, il faut éliminer. Mais les membres de la cellule de validation, à Londres, tergiversent. Juridiquement, le procureur général de la Couronne dit que l’opération est légale, tous les critères de menace, d’imminence et de proportionnalité étant réunis. Une conseillère est humainement contre : pays étranger, trop de dommages collatéraux dus à l’estimation entre 65 et 85 % de létalité dans un rayon d’une dizaine de mètres autour de l’impact. Le sous-ministre anglais ne veut pas prendre la décision, il veut être couvert. Le ministre des Affaires étrangères anglais est évidemment à Hong-Kong où il inaugure on ne sait quelle opération commerciale, en plus il a la chiasse et est de mauvaise humeur ; contacté finalement, il renvoie aux Américains qui approuvent de suite le changement d’opération de tirer pour tuer.

Cependant la décision n’est pas unanime, une petite fille vient de surgir le long du mur de la maison visée ; elle est envoyée par sa mère vendre du pain fait maison. Le lieutenant américain Steve Watts (Aaron Paul), chargé d’appuyer sur la détente refuse de tirer ; il veut lui laisser une chance de partir avant. La colonelle demande aux Kényans de faire acheter tout le pain pour qu’elle évacue la zone mais Jama est repéré par un Shebab armé et est forcé de fuir. Est-il humainement possible, et juridiquement valable, de tuer cinq terroristes parés à se faire exploser en causant au moins 80 morts, ou de risquer la vie d’une seule fillette innocente ?

Le dilemme est entre l’humanisme, qui dit non, et l’efficacité de la guerre, qui dit oui. Suspense – et nouveau recours aux « autorités » pour se couvrir. Le Premier ministre anglais qui est à Singapour pour jouer au ping-pong avec des étudiants pour on ne sait quelle opération diplomatique, est joint et donne son accord à la modification d’objectif. Mais il veut l’accord de la Maison blanche. Nouveaux appels, c’est oui partout, sauf dans la salle de commandes ; le ministre anglais présent cale, il n’ose pas. La colonelle demande alors à l’évaluateur de recalculer l’estimation de dommages autour du point d’impact en choisissant un point qui assure moins de 50 % de risque létal. Pendant ce temps, les terroristes sont tous équipés et s’apprêtent à quitter la maison. Il faut une décision – immédiate ! Ordre est enfin donné de tirer.

Le lieutenant tireur hésite toujours, c’est son premier tir ; il commence la check-list interminable en prenant son temps. Jama a réussi a semer ses poursuivants et mandate un gamin pour aller acheter tout le pain de  la fillette, ce qui est fait, à 40 secondes de l’impact. Le missile, lancé, met 50 secondes avant de toucher sa cible. Le gamin part en courant mais la fillette, obsessionnelle, tarde, elle replie sa nappe, range son couffin, enfin quitte le mur contre lequel elle est adossée.

Mais l’explosion est trop forte. Bien que déjà à cinq mètres, elle est projetée au sol. La caméra du drone l’observe, elle remue, elle n’est pas tuée. A 22 000 pieds d’altitude (6700 m), le drone fouille les décombres pour identifier les cadavres. La terroriste anglaise bouge encore ; il faut un second missile Harper. Lequel explose la terroriste et ceux qui pouvaient bouger encore mais sans plus aucun dommage collatéral, les murs ayant disparus et le souffle pouvant se disperser sans projeter de débris. Mission accomplie – mais une fillette est sérieusement blessée. Conduite à l’hôpital, elle décède, mais hors caméra du drone. Elle a donné sa vie sans le savoir pour en sauver plusieurs dizaines, dont des enfants comme elle.

Le dilemme est connu, faut-il en tuer un seul pour en sauver plusieurs ? Mais il se double de la lâcheté des politiciens qui veulent à tout pris se couvrir par le « droit » ou « les autorités supérieures », au risque de faire capoter toute l’opération. Après tout, un attentat dans un pays de bougnoules est-ce plus grave pour leur image qu’une image sur YouTube dénonçant le meurtre militaire d’une fillette par des Anglais ?

Poutine, Xi et les autres dictateurs doivent bien se marrer devant cette soupe de scrupules bêlants. La vie est tragique et la guerre n’est pas un exercice de salon. Certes, tirer depuis des milliers de kilomètres comme dans un jeu vidéo n’est pas très « guerrier », mais le terrorisme n’a aucune règle et si on lui fait la guerre, il faut la faire selon les règles de la guerre – et pas celles de la paix.

« Juger » un fanatique n’a aucun intérêt, pas même pédagogique ; ce qui importe est de l’empêcher de nuire. Par la capture et la prison si c’est possible (avec l’espoir un peu vain qu’un fanatique puisse abjurer sa foi…) ; par la mort si aucune autre option n’est offerte (lui la donne avec libéralité et ne craint pas d’aller au « paradis » des fanatiques – c’est-à-dire, si on lit les livres saints, quelque part en enfer).

L’humanisme à bon dos pour excuser ce qu’il faut bien appeler la lâcheté. Le droit, certes, quand les gens jouent les règles ; mais la force quand ils ne les jouent pas. Eux ou nous, il faut choisir.

Antigone l’a prouvé, aucune solution n’est totalement dans le camp du Bien, seulement pour le meilleur bénéfice de l’intérêt général. Devait-elle enterrer son frère contre l’édit du roi et être condamnée à mort pour transgression, ou vivre et laisser le frère aimé sans les rites funéraires qui lui permettraient de trouver le repos ? Elle a choisi le mieux selon ses critères : enterrer son frère – donc mourir. Toute action a ses inconvénients, toute guerre ses dommages collatéraux, c’est cela qu’on appelle le tragique.

L’important est de proportionner les inconvénients avec les avantages. Placé devant l’alternative, auriez-vous tiré ou pas ? Chacun jugera en sa conscience.

L’humanisme n’est pas l’humanitarisme ; il met plutôt en avant le rôle actif des capacités intellectuelles humaines, opposées à l’automatisme mécanique ou réflexe. Donc réfléchir avant d’agir, exercer son esprit critique plutôt que d’obéir comme un robot à un Commandement (divin ou politique). Ce qu’Albert Camus a mis en scène dans Les justes. A noter que, dans ce film anglais, les Américains sont plus directs et plus conscients de ce qui vaut le mieux que les politiciens anglais, qui cherchent tous à se défausser sur les autres.

Un bon film d’action qui met en scène tous les gadgets récents de la technologie appliquée au militaire. Un suspense prenant entre discussions stériles et actions concrètes. Une réflexion sur l’humain et la technique : outil à son service ou jouet efficace dont on ne peut que se servir ?

DVD Opération Eye in the Sky (Eye in the Sky), Gavin Hood, 2015, avec Helen Mirren, Aaron Paul, Alan Rickman, Barkhad Abdi, Phoebe Fox, TF1 studios 2016, 1h42, €7,20Blu-ray €14,44

Catégories : Cinéma, Géopolitique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pascal Quignard, Les désarçonnés

C’est un carnet de notes, nées de livres et de réflexions selon l’esprit de l’escalier. Il semble que l’auteur ait une mère juive, d’où son pessimisme fondamental qu’il creuse dans des essais issus de ses réflexions de lecture. Pour lui, tous ceux qui ont fait une chute grave, de cheval pour la plupart, sont nés à nouveau, comme neufs. Ils voient la vie autrement.

Après Brantôme et Gourville, Montaigne, qui ne s’est mis à écrire ses Essais qu’après une chute. Ou Paul, devenu saint après qu’il ai été terrassé par la révélation sur la route de Damas. Ou Agrippa d’Aubigné laissé pour mort après une chute de cheval et qui, ressuscité, écrit les Tragiques. Ou Abélard une fois castré qui rédigea l’histoire de ses malheurs. Ou George Sand qui s’engloutit dans l’étang, sous l’emprise d’un vertige de la mort, et que sauve en la poussant son cheval nommé Colette. « Écrire n’est pas vivre, c’est survivre » p.57.

Le reste est composé de notes éparses, objets de réflexion non toujours développée. En général sur la liberté.

« Winnicott a décrit le ressentiment qu’éprouvent les névrosés à l’encontre des visages qui sont attirants. Tous les corps enchantés de vivre les mettent mal à l’aise » p.21. S’explique alors cette curieuse haine des intellos malingres pour les sportifs musclés, des mal dans leur peau pour les gens normaux, des tourmentés pour ceux qui vont droit.

« Devant un homme qui accuse, il ne faut pas présenter de défense car aussitôt votre justification vous emprisonne comme un sujet qui reconnaît la faute dont on le menace au même titre qu’il légitime le droit qu’on lui applique » p.25. S’applique à tous…

« La guerre de masse est le régime référent, normé, normalisant, continu, des sociétés constituées. L’ordre est toujours un ordre de bataille. La cérémonie du pouvoir est toujours hiérarchique. Le rapport de force est la seule lecture du lien social. (…) La politique c’est la guerre (officiers supérieurs, soldats, instructeurs, sentinelles) continuée par d’autres moyens qui ne sont pas plus pacifiques (magistrats, policiers, éducateurs, surveillants). Michel Foucault : le pouvoir a en charge de défendre la société. Il a en charge d’assurer sa reproduction (contrôler la sexualité des femmes). De renforcer sa production (organiser la mort des proies). D’accroître chez les puissants la jouissance de dominer (le pouvoir de vie ou de mort) » p.30. La France, « terre de commandement », est aux premières loges.

« Pourquoi les hommes n’ont-ils pas la force de désirer la liberté ? Parce que le qui-vive de la mort hante le sujet depuis sa naissance : depuis l’instant où, seul, laissé à lui-même, il serait mort » p.127. La liberté, c’est la solitude ; l’instinct grégaire fait préférer la pensée du troupeau – du réseau social et de la pensée conforme.

« Freud a écrit : la jouissance est asociale. Chaque éjaculation affaiblit le besoin social. La fréquence des plaisirs augmente l’individualisme. L’inhibition sexuelle favorise l’obéissance à l’autorité du groupe » p.134. Ce pourquoi tous les totalitaires méprisent et répriment le plaisir, Hitler avec les hédonistes, Poutine avec les LGBTQA2+, l’islamisme (mais aussi le catholicisme intégriste) avec tout ce qui est pensée critique et plaisir personnel. Penser par soi-même et jouir sans entraves sont les deux ennemis de toute tyrannie qui veut enrôler les esprit et asservir les corps.

« La guerre est la fête humaine par excellence. Ce sont les grandes vacances de la vie normale, harassée, divisée, malheureuse, obéissante, serve, contrainte, familiale, reproductrice, amoureuse » p.214. Se battre est une des plus anciennes joies animales, dit l’auteur. Le plaisir de lutter, l’affranchissement des contraintes sociales, la fraternité du combat – cela compte pour beaucoup dans le déclenchement des guerres. Israël et Hamas, vieille histoire.

« S’il faut se désolidariser du pire, la vertu sera toujours esseulement, évidement, vide, fragmentation, indivi-dualisation, ascèse » p.28. Relire Nietzsche, tout est dit.

« C’est en 1794 que Robespierre lança l’argument décisif : – la vertu sans terreur est impuissante » p.280. Le monde nouveau est l’instauration du monde à l’envers. Si tu ne dénonces pas, on te dénonce. Tout citoyen non tué est un criminel en puissance, un Suspect. « Avec la Terreur française, la Révolution s’échangea au sacrifice. La passion politique s’avoue comme la cérémonie du pouvoir de tuer à l’état nu, exhibitionniste, spectaculaire » p.281. Ce que Mélenchon voudrait voir revenir.

Le style est aride et pourtant assez prenant. Il y a des fulgurances, des chocs d’événements, d’images et de mots. Une mine de réflexion – qui ne se lit pas comme un roman.

Pascal Quignard, Les Désarçonnés (Dernier Royaume, tome VII), 2012, Folio 2014, 351 pages, €7,90, e-book Kindle €7,49

Pascal Quignard, Les ombres errantes (Dernier royaume, tome I), déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Le maître du monde de William Withney

De Robur le Conquérant publié par Jules Verne en 1886 et de sa suite Le maître du monde, publié en 1904, le scénariste Richard Matheson tire un film hollywoodien à grand spectacle – mais bien plus pauvre que les romans. Les personnages par exemple, à l’exception de Robur et de Strock, sont d’une insignifiance sans bornes.

Le thème est traité de façon très « américaine » : il s’agit, par la technique, de devenir « maître du monde », le grand rêve des pragmatiques Yankees. Un jour, une montagne éructe en Pennsylvanie, où « il ne se passe jamais rien » selon un protagoniste. Serait-ce un volcan ? Et pourquoi entend-t-on tonner une voix qui déclame la Bible ?

Un représentant du gouvernement est envoyé sur place. Les géologues déclarent que cette chaîne n’est absolument pas volcanique et qu’il doit s’agir d’autre chose. Une menace ? L’inspecteur Strock (Charles Bronson) commandite alors un ballon à la société aérostatique de Philadelphie, où les plus lourds que l’air bataillent avec les plus légers que l’air, et les « avec hélice à l’avant » ou les « avec hélice à l’arrière ». Ces querelles de chiffonniers sont aussi ridicules que sectaires : il suffit de tester !

Embarquent avec Strock l’arrogante nullité Prudent (Henry Hull), président d’usines d’armement qu’il vend… à tous ceux qui veulent les payer, sa fille Dorothy (Mary Webster) qui apporte une touche de raison dans toute cette testostérone, et son fiancé le fourbe et lâche Phillip (David Frankham). Le ballon doit survoler les sommets pour observer à la lunette ce qui peut bien exploser.

C’est très vite une fusée qui rase le ballon, puis une seconde qui le crève. La bande des quatre se retrouve par terre, sonnés mais vivants et pas blessés. Ils sont vite enlevés et se réveillent dans une machine volante – plus lourde que l’air et avec une hélice à l’avant, à l’arrière et plusieurs au sommet. Ils sont dans l’Albatros, le pré-hélicoptère inventé par l’impressionnant capitaine Robur (Vincent Price). Il est de nationalité incertaine, peut-être ancien ministre argentin ou lord anglais récusé et son but est ‘imposer la paix sur la terre par la force. Sa puissante machine, secrète et inégalée, interviendra pour briser toute force de guerre en la bombardant depuis les airs. Ainsi est-il fait d’une frégate américaine, après les sommations d’usage à quitter le navire dans les 20 mn sous peine de destruction massive.

Dorothy est choquée par l’inhumanité du procédé, Prudent est outré que l’inventeur ne vende pas cette machine de guerre incomparable aux États-Unis, Phillip s’embrase sur « l’honneur », lui qui ne sait pas ce que c’est. Quant à Strock, il reste calme et observe. Il attend son heure. Apparaissant plus viril et moins hâbleur que Phillip, Dorothy en pince pour lui, ce qui rend jaloux le bellâtre qui cherchera dès lors sans cesse à se venger par les procédés les plus ignobles.

Robur parade, en conquérant du ciel, en maître du monde. Il voudrait associer les quatre à son dessein d’imposer la paix à la terre entière, selon les préceptes de la Bible, et déclare rationnellement qu’il vaut mieux en sacrifier quelques centaines pour en sauver quelques millions. Mais, non, la fin ne justifie pas les moyens. Et si Strock joue son jeu au début pour voir où il veut en venir, s’il est en accord avec l’objectif, les moyens brutaux employés lui répugnent. En 1961, à la sortie du film, c’est le rappel du dilemme nucléaire de 1945, ravivé par la crise des missiles soviétiques de Cuba : faut-il tirer préventivement pour faire une démonstration de puissance, ou négocier pas à pas ?

Comme Robur devient parfois excité au point de n’être plus lui-même, et de larguer bombes sur bombes sur des hordes de nègres demi-nus qui se battent au sabre contre des cavaliers en chameau, la question de sa démesure et de sa santé mentale se pose. Même son équipage, tout acquis à son capitaine, a des doutes. Strock n’en a plus aucun. Il convainc sans peine l’arrogante nullité Prudent comme la sensible Dorothy à son plan : saboter l’Albatros. L’appareil, en effet, n’atterrit presque jamais et l’inconsistant Phillip, qui voulait sauter dans l’eau d’un lac irlandais lors d’un ravitaillement en vol à vitesse ralentie, se voit ramené à sa légèreté.

Lors d’une tempête, certaines hélices sont endommagées et le vaisseau perd de l’altitude malgré Turner le maître d’équipage qui se démène (Wally Campo) et le robuste marin Alistair (Richard Harrison) qui tient la barre torse nu. Robur parvient avec adresse à éviter le choc contre une montagne en faisant éclater la roche à coup de fusées, mais il faut réparer. Pour cela jeter l’ancre sur une île déserte. Qu’à cela ne tienne, le moment est propice pour le sabotage et l’évasion.

Strock et Phillip vont fracturer l’armurerie pendant que l’équipage est occupé avec les hélices de sustentation pour minuter l’explosion de la poudre, tandis que le vieux Prudent et sa fille Dorothy descendent à terre par la corde de l’ancre. Au dernier moment, le jaloux et lâche Phillip assomme Strock pour le laisser à bord, bien que l’homme lui ait sauvé la vie déjà une fois. Mais tout se terminera bien, Phillip et Strock blessés parviendront à terre, couperont la corde de l’ancre avec le canif bowie-knife ou « cure-dent de l’Arkansas » popularisé par le colonel Bowie à Fort Alamo et que Jules Verne a célébré dans son roman. L’Albatros explosera et finira sa course dans l’océan, dans une débauche d’explosions en chaîne hollywoodiennes, tandis que l’équipage en son entier, que son capitaine a ordonner d’évacuer en radeaux, fait bloc autour de Robur pour finir avec lui. Ils auraient en effet été condamnés à mort par n’importe quel pays pour crime de guerre.

La dernière image montre Prudent et Phillip partant d’un côté en contre-jour sur la crête, tandis que Dorothy et Strock s’attardent, amoureux.

DVD Le maître du monde (Master of the World), William Withney, 1961, avec Vincent Price, Charles Bronson, Henry Hull, Mary Webster, David Frankham, Sidonis-Calysta 2023,1h38, €16,99 Blu-ray €22,99

Jules Verne, Robur le Conquérant, Livre de poche 1976 avec gravures d’origine, 174 pages, €5,30 e-book Kindle €0,99

Jules Verne, Maître du monde, Independently published 2022, 129 pages, €6,30

Jules Verne romens et films tirés de ses romans déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Cinéma, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Christian Signol, Les vignes de Sainte-Colombe

L’histoire du domaine du Solail, sur la terre du Languedoc, « une grande bâtisse aux allures de château, coiffée de tuiles roses » p.12, commence en 1870 avec les 18 ans de Léonce. Il est le fils aîné de Charles Barthélémie, lui-même fils d’Éloi et, comme lui, royaliste conservateur. Beau, brun, sec, robuste, Léonce adore baiser les jeunes filles entre les vignes, surtout Amélie, fille de Firmin le régisseur, qui l’a dans la peau et succombe dès qu’il s’approche. C’est un macho despotique, comme son père, un patron, un propriétaire de la terre. Il va, « poussé par une force contre laquelle il ne résistait plus, malgré les risques » p.15. La force des hormones, de cet élan vital qui pousse l’adolescence au sexe pour se reproduire, surtout lorsqu’on est sûr de soi et dominateur. Il a tiré un mauvais numéro et doit partir à la guerre contre la Prusse, décidée par vanité par le chamarré Badinguet, à moins que le pater familias, qui veut garder son bien le plus précieux en la personne de son héritier, ne paye un remplaçant. Ce sera Calixte, le frère de lait, effacé et fluet mais qui aime Léonce assez pour le remplacer.

La sœur Charlotte, 15 ans, est plus souple et ouverte. Elle a été baisée à 13 ans lors d’une « mascarée » où les filles coupeuses de grappes lors des vendanges et qui en avaient oubliée une de plus de sept grain sur les ceps, se faisaient poursuivre par les garçons. Ils la saisissaient pour l’immobiliser, lui barbouillaient le visage « et plus selon les humeurs ». Charlotte avait été mascarée par un garçon vigoureux un peu plus âgé et elle n’avait jamais oublié cette sensation délicieuse, sensuelle et charnelle. C’est qu’elle est attachée à la terre, Charlotte, à la nature et aux vignes, au domaine. Elle le défendra bec et ongles, malgré son frère aîné intransigeant, malgré son frère cadet négociant fraudeur, malgré la révolte des ouvriers mal payés et travaillés de révolution, malgré l’oïdium, le phylloxera et le mildiou qui touchent la vigne, malgré la chute des prix et les impôts toujours dus.

C’est qu’ils ne sont pas beaux, les politiciens, tous des chiens à poursuivre leur os perso et se foutre du pays et des gens. Napoléon III et sa guerre imbécile contre un ennemi mieux préparé ; le ministre de l’Intérieur du cabinet Clémenceau sous la IIIe République qui fait tirer la troupe lors de la révolte des vignerons de 1907 à cause des vins falsifiés incontrôlés, du sucrage officiel des importations d’Algérie ; les badernes ineptes en 14 qui « pour l’honneur » envoient des soldats en pantalons rouges bien visibles et des officiers sans casque se faire massacrer par des Teutons bien mieux armés et disciplinés ! Charlotte se moque de la politique, elle défend son domaine – la terre mais aussi ses gens qui travaillent dessus depuis des générations.

Le roman est un hymne à la terre paysanne, à la solidarité de métier, à la nature. La garrigue chante, les vents se font favorables ou les orages violents, la vigne demande du soin constant. Mais la vendange est le dernier coup de rein avant la fête, le « Dieu-le-veut » où l’on picole et l’on bâfre avant d’aller baiser par couples, repus de labeur, de nourriture et de sexe. Une célébration païenne des noces des humains et de la terre.

Charles, affaibli, meurt en 1872, Léonce à 20 ans affirme son autoritarisme, mais « la crise » – qui est à chaque fois un manque d’adaptation à ce qui survient – le rattrape. Le phylloxera, dénié d’abord, puis traité trop tard, le ruine ; il est obligé de partager la propriété avec Charlotte, qui n’en avait par héritage qu’une part avec son dernier frère Émile. Charlotte a épousé Louis, avocat à la ville, qui lui a fait deux garçons, Hugues et Renaud. Le second mourra à la guerre de 14 tandis que le premier, officier, survivra mais ébranlé par la bêtise de l’armée, le peu de prix que les généraux accordent à la vie de leurs hommes, la vengeance des institutions contre les soldats du midi révoltés en 1907 envoyés en premières lignes. Léonce, cardiaque comme son père, devient invalide en 1902 et son fils, Arthémon lui succède, engendré avec Victorine qu’il a mariée en 1880. La mère va vivre à Carcassonne avec sa fille, le fils aîné reste. C’est Arthémon qui, avec Charlotte, tient le domaine à bout de bras. La stupide guerre de 14-18 a permis quand même de réévaluer le prix du vin et l’aisance revient au domaine. Il est sauvé, malgré les maladies de la nature, les éléments, les impôts.

Ce roman est l’histoire d’une passion amoureuse pour la terre et son produit. Le Languedoc est chanté comme jamais. Une galerie de personnages hauts en couleur, impétueux et généreux, érotiques et violents, est brossée avec soin. Le lecteur entre en empathie avec eux et avec le pays. C’est ce que l’on demande à un bon roman.

Prix des lecteurs du Livre de Poche 1996

Christian Signol, Les vignes de Sainte-Colombe, 1996, Livre de poche 1998, 445 pages, €8,40 e-book Kindle €7,99

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Elisabeth Jane Howard, Confusion

Voici le tome III de la saga des Cazalet, cette famille anglaise typique, saisie de 1937 dans le premier tome, à la fin de la guerre en 1945 dans le troisième. En gros un gros volume pour deux années. J’ai déjà chroniqué le tome I Etés anglais en 2022, et le tome II A rude épreuve en 2023 – voici le tome III. Il vaut mieux les lire dans l’ordre sous peine de perdre le fil, malgré un résumé d’introduction dès le second tome, et un arbre généalogique de la (pléthorique) famille en en-tête.

Nous sommes en 1942, au plus fort de la guerre. Hitler a envahi l’URSS et l’Afrique du nord, occupé toute la France. Stalingrad et Monty n’ont pas encore inversé la tendance et l’époque est au gris pessimiste. Le Royaume-Uni résiste, encore et toujours, et les familles font ce qu’elles peuvent. Ceux qui ont l’âge de servir se sont engagés, les autres attendent leur tour – ou le mariage pour les filles, ce qui est un autre moyen de servir l’Angleterre sans penser à leur plaisir.

Les deux patriarches sont hors-jeu, le Brig aveugle et la Duche épuisée. Leurs enfants abordent la cinquantaine et ont les tourments de leur âge : la lutte pour les affaires ou le démon de midi. Rupert, le dernier-né de 40 ans, est toujours porté disparu en France. La fin du tome apportera de ses nouvelles après cinq ans d’absence. Sa fille Clary l’espère toujours vivant et tient un journal des événements familiaux pour son retour, mais elle désespère et se demande si c’est encore la peine. Son fils Neville est harcelé à 14 ans dans sa pension et il faut qu’un ami de son père, Archie, prenne les choses en main pour le rassurer et négocier le changement d’école où – enfin, il semble trouver sa voie en s’essayant à un peu de tout. Rupert n’a jamais vu encore sa dernière fille, Juliet, née en 1940 alors qu’il était pris dans la tourmente de Dunkerque.

C’est à la fois la liberté et le drame de ces grandes famille encore victoriennes de laisser les enfants se dépatouiller tout seul dans le grand bain de l’existence. On leur donne une morale stricte, on fait dresser les garçons en pensions chères, mais on s’abstient de les aimer ouvertement et même de leur parler vraiment. C’est pire encore lorsque le père est absent parce qu’à la guerre : les oncles se défaussent de leurs devoirs et laissent à qui le veut bien le soin de recueillir les confidences et de changer l’orientation. Les filles sont à peine mieux loties, les mères, tantes et nounous sont là, et plus proches de leurs problèmes de cœur ou d’amour, mais le sexe est un mot tabou. L’apparence, donc l’hypocrisie, règne en maître.

Louise, l’aînée des petits-enfants Cazalet, a suivi son école de théâtre et reste amourachée de son acteur de trente ans, elle qui en a dix de moins. Il finit par la convaincre de l’épouser, bien que les feux soient moins vifs. Il en profite pour lui enfourner derechef un petit Sebastian, à charge pour elle d’accoucher seule et de l’élever, lui étant sans cesse occupé dans la marine. Sa mère Zee adore son petit-fils, comme d’ailleurs tous les garçons, mais elle hait les femmes, à commencer par l’épouse de son fils chéri. Elle aurait désiré qu’il reste avec son grand ami Hugh, à la grecque, et qu’ils adoptent un petit ensemble – ou comment les mères abusives poussent leurs garçons à devenir pédés. Il y a de l’humour chez Miss Howard, sous un ton de ne pas y toucher, on ne le dira jamais assez.

Polly et Clary, nées la même année 1925 de Hugh le fils aîné et de Rupert le fils dernier des Cazalet, habitent ensemble à Londres pour suivre des cours de sténodactylo. Elles veulent ainsi trouver un emploi intéressant dans les Wren (femmes engagées dans l’armée) mais il y a pléthore et cela ne se fera pas. Chacune trouvera un emploi particulier, chez un écrivain, chez un médecin. Elles qui se disaient tout sont en rivalité pour les amours ; elles se parlent moins. Elles cherchent un modèle adulte que leurs tantes sont bien incapables de leur donner : Rachel la lesbienne s’épuise à « soigner » les vieux de la famille au détriment de son amour femelle, Zoë s’éprend de Jack, un photographe américain juif anéanti par la découverte du sort de ses coreligionnaires en Europe occupée, mais ne peut l’épouser car elle n’est ni veuve ni vraiment encore mariée, Rupert étant dans un néant administratif.

En bref, la vie continue, ambigüe et obstinée, chacun suivant sa voie sans vraiment savoir où il va. Mais tant que dure la guerre, chacun, la famille, la nation tout entière ont un semblant de but.

Elisabeth Jane Howard, Confusion – La saga des Cazalet III, 1993, Folio 2023, 608 pages, €10.20

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,