Archives d’Auteur: argoul

Ed Mc Bain, Mourir pour mourir

Décédé en 2005 à 78 ans, Salvatore Lombino dit Ed Mc Bain, est né et élevé à Harlem jusqu’à ses 12 ans. Dans une ville imaginaire qui lui ressemble beaucoup, le commissariat du 87e District est en proie à la violence des jeunes en gangs. Mal élevés, mal vus, mal lunés, les 16-20 ans portoricains immigrés en Amérique veulent se faire reconnaître, respecter, en bref être « des hommes ». Avec le machisme tradi du latino biberonné à l’espagnol, l’exemple du père brutal à la main leste, des mères, sœurs et filles soumises à la loi du mâle.

Ainsi Zip, 17 ans, « grand et mince, il était beau dans le genre débraillé, avec un teint clair et des cheveux noirs dressés en houppe sur le front, tirés sur les tempes et trop longs dans le cou. » Pour se faire une réputation de « dur », il chapeaute un gang de son âge aux vestes violettes et veut tuer Alfie, un 16 ans du quartier qui a simplement dit bonjour à China. Zip affirme que la fille est sa fiancée, alors qu’elle-même ne le sait pas, mais c’est son bon plaisir. Alfredo doit mourir.

Ce dimanche de juillet caniculaire, l’intrigue se noue entre divers habitants et visiteurs du quartier. Outre Zip et ses copains, dont deux morveux de 8 et 9 ans qui espèrent être de la bande et transportent de vrais flingues sous leur chemise, sur ordre de Zip, un marin qui erre en ville après une cuite en quête d’une pute, et des policiers du 87e commissariat qui veulent arrêter Pepe Miranda, un caïd local retranché dans un immeuble insalubre. Le marin va rencontrer la China qu’on lui avait indiqué, mais elle ne viendra pas au rendez-vous, retardée par un attardé, Crooch, copain de Zip, qui lui met la main aux seins. Alfie ne sera pas descendu par l’excité au genre débraillé, mouché par deux plus durs que lui de 20 ans et par la mort de Miranda sous les balles (innombrables) des flics. Ceux-ci sont bien en peine d’alpaguer un malfrat tout seul dans un immeuble cerné ; aussi nuls en tactique que grandes gueules au mégaphone, ils ont deux des leurs descendus avant de tuer l’affreux.

Mieux, la morale brutale du Far West s’applique en ville. Il y a les bons et les méchants. Ces derniers sont des prédateurs qui tuent par jeu et pour voler ; les premiers trouvent que ce n’est pas « bien » mais font les moutons jusqu’à ce qu’ils soient assez sûr d’eux pour résister. Ainsi du jeune Sixto, 16 ans, ci-devant de la bande à Zip, qui se détache de lui. Violence, mépris racial, drames familiaux et tensions sociales de la ville multiculturelle, rendent les rites de passage de la jeunesse mâle difficiles.

Court, trépidant, sociologique.

Ed Mc Bain, Mourir pour mourir (See Them Die), 1960, 10-18 1992,193 pages, non référencé

See Them Die (en anglais) €19,93

Ed Mc Bain, 87e District Tome 2, Omnibus, €30,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Meilleurs vœux 2026

« Eclatez-vous ! »

Catégories : Non classé | Étiquettes : , , , , ,

Avantages et inconvénients du régime démocratique

Avantages

La démocratie se distingue avant tout par sa capacité à favoriser le développement économique et social. Contrairement aux régimes despotiques, qui confisquent la croissance au profit d’une élite, les structures démocratiques permettent une répartition plus équitable des richesses et une économie moins extractive. L’exemple historique des deux Corées ou des deux Allemagnes illustre l’écart abyssal qui se creuse entre un régime de libertés et un régime autoritaire, pour un même peuple et une même géographie. La démocratie, malgré ses imperfections, reste le meilleur rempart contre l’archaïsme des oligarchies et le « fait du prince »

Un autre atout majeur de la démocratie est la légitimité du pouvoir par le consentement des gouvernés. Les chefs d’État sont élus pour un mandat limité, ce qui évite les dérives du pouvoir absolu et permet une alternance pacifique. La démocratie institutionnalise les conflits, rendant légitimes l’expression et l’affrontement des intérêts divergents et des opinions contraires. Elle évite ainsi la violence systématique et l’élimination des opposants, caractéristiques des régimes totalitaires

Enfin, la démocratie valorise la diversité des opinions et la liberté individuelle. Elle protège l’espace public et empêche la fusion du pouvoir politique avec la société, contrairement aux régimes totalitaires où toute organisation est subordonnée à un projet unique, abolissant la pluralité des idées et des modes de vie au profit du fusionnel dans la croyance et en politique.

Inconvénients

Cependant, la démocratie n’est pas exempte de critiques. Elle est souvent perçue comme un régime fragile, où le choc des egos et des partis entretient divisions et oppositions. La démocratie peut ainsi devenir le théâtre de luttes de pouvoir stériles, où l’intérêt général est parfois sacrifié au profit d’ambitions personnelles ou partisanes.

Un autre écueil est la tentation de la démagogie et de la « démocratie illibérale ». Certains leaders, profitant des failles du système, peuvent imposer leur loi au nom d’une majorité simple, piétinant les règles de droit et les garde-fous institutionnels. La démocratie représentative peut aussi être captée par une oligarchie, poussant certains à prôner une démocratie directe, mais celle-ci comporte le risque de l’unanimisme forcé et de la suppression des contre-pouvoirs.

Enfin, la démocratie est parfois accusée d’être un régime faible, « de parlotes », où les débats interminables et les compromis freinent l’action et favorisent la médiocrité. Ses détracteurs lui reprochent de ne pas savoir imposer une vision forte et unitaire, contrairement aux régimes autoritaires qui, bien que répressifs, peuvent donner l’illusion de l’efficacité et de la cohésion

Conclusion

La démocratie, bien qu’imparfaite, reste le régime qui offre le meilleur équilibre entre liberté, progrès social et respect des droits individuels. Elle permet l’expression des divergences et limite les abus de pouvoir, mais sa fragilité intrinsèque la rend vulnérable aux dérives démagogiques et aux divisions internes. Son principal défi est de concilier efficacité et respect des libertés, sans tomber dans le piège de l’autoritarisme ou de l’immobilisme.

Cette note, expérimentale, a été générée sur ma demande par Mistral AI, exclusivement sur la source argoul.com

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , ,

Henry Roth, A la merci d‘un courant violent

Henry Roth (à ne pas confondre avec Philip Roth) est né juif en 1906 en Galicie, dans l’ancienne-Autriche-Hongrie. Décédé en 1995 à 89 ans, il livre un an avant sa mort ses ultimes souvenirs, reconstitués soixante-dix ans après : A la merci d’un courant violent. Le courant est la religion juive orthodoxe, qui l’a handicapé dès l’enfance et névrosé pour toute sa vie. Le premier tome est Une étoile brille sur le Parc du Mont Morris – ce volume chroniqué ici. Il y évoque la période de ses 8 à 14 ans à New York.

Il a émigré avec ses parents à l’âge de 3 ans, en 1909, cinq ans avant la guerre de 14 qui allait entraîner un bouleversement de l’Europe et l’entrée en guerre des États-Unis. Le jeune Henry, qui est incarné par Ira dans ses souvenirs publiés, est un gamin dans la misère, comme la plupart des nouveaux immigrants. Il habite un quartier pauvre de New York et joue dans la rue avec des gamins aussi dépenaillés que lui, des Irlandais et des Italiens. Jusqu’à ce que ses parents décident d’emménager dans le quartier juif, pour se rapprocher de la famille de sa mère, des grands-parents, une tante, quatre cousins-cousines. Le gamin qui allait jusqu’alors à l’école religieuse juive (Heder) et récitait par cœur la Torah, en enfant sage, se prend d’une répugnance progressive pour tout ce fatras de superstitions et de langages – le yiddish, le hongrois, la langue du Talmud. Il veut devenir comme les autres, un bon Américain.

Son père, irascible et brouillon, incapable d’un travail suivi sans s’engueuler avec ses patrons ou partenaires, le bat brutalement. Seule sa mère le protège, « mère juive » dans sa caricature de conservatrice des traditions et d’amour enveloppant. Ira ne s’est battu qu’une fois avec un petit Irlandais blond qui le traitait de youpin ; ils sont devenus copains. Mais il est lâche et préfère la facilité ; quand il rentre de l’école tabassé, sa mère lui dit d’esquiver, de s’en tirer par un bon mot – c’est plus efficace qu’un bon coup. Ado, il se fait un ami goy catholique et l’admire, car il est à l’aise en toutes circonstances, sans traîner oripeaux et casseroles de la judéité.

A 13 ans et demi, il poursuit l’école dans la section commerciale (sténo, compta et espagnol) tout en travaillant à mi-temps dans un magasin d’alimentation de luxe qui livre à domicile. Il a fait sa bar mitsva, il est désormais considéré comme un membre de la communauté, son père ne lève plus la main sur lui. Ira décrit son entourage, ses copains, ses collègues, sa famille – le retour de l’oncle Moe, requis par le service militaire au grand dam de sa mère juive qui se lamente et ne mange plus. Qu’a donc un Juif à faire avec les batailles des Goys ? Mais Moïse, abrégé en Moe, qui se fait appeler Morris à l’armée pour faire moins juif, était serveur dans le civil et il est affecté à l’intendance. Il organise la bouffe du régiment, les commandes, les prix, les menus, les rations. Il s’en tire sans dommage.

L’obsession d’Ira est le sexe, dès un âge très tendre (Henri Roth, Philippe Roth, Epstein, Strauss-Kahn, on se demande s’il y a là une constante). Malgré quelques invites à se frotter de la part d’un copain sur un toit, d’un marginal qui l’emmène au parc, d’un prof qui cherche à le branler, il n’est pas séduit. Il reluque plutôt les jambes des petites filles dès 9 ans, se caresse aux cuisses de sa mère à 11 ans ; elle a voulu dormir avec lui pour se rassurer lors d’un voyage du père. Il avoue incidemment « niquer » (ainsi écrit-il) à 16 ans tous les jours sa sœur de 14 ans « dès que la clé a tourné dans la porte » au départ des parents. Pour le reste, il élude la petite sœur ; il n’en parle pas. Ses souvenirs sont sélectifs, marqués par ses rapports tourmentés avec sa famille et avec la tradition juive orthodoxe.

Henry Roth finira par épouser à 33 ans la fille d’un pasteur baptiste (surtout pas juive !) avec laquelle il aura deux enfants. Ce n’est que dans son ultime vieillesse qu’il consent à avouer les turpitudes de sa prime adolescence complexée.

Un livre de mémoire reconstruite qui permet de découvrir la vie bariolée des immigrants à New York dans les années 1910. Un style de conteur, bardé de mots yiddish. C’est parfois captivant, mais je n’aime pas les coupures de dialogue avec son ordinateur des années 1980 qu’il appelle Ecclesia. Des incidences en général insipides qui coupent le récit, même si l’objectif est probablement de rendre relatif ce qui est raconté. Le lecteur pourra sans dommage les sauter (sans jeu de mot) à chaque fois.

Avec un arbre généalogique des deux côtés de la famille et un lexique de 7 pages de yiddish.

Henry Roth, A la merci d‘un courant violent (Mercy of a Rude Stream – A Star Shines Over Mount Morris Park), 1994, Points Seuil 1997, 397 pages, €2,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Patricia Wentworth, Le point de non-retour

Fille de général britannique de l’armée des Indes et épouse de deux colonels, Dora Amy Elles Dillon Turnbull a écrit sous le pseudonyme de Patricia Wentworth de nombreux romans policiers avant son décès à 82 ans en 1961. Nous sommes toujours dans l’Angleterre post-victorienne, pas encore contemporaine, où les rôles sociaux sont figés et où la tasse de thé résume la vie sociale des femmes.

Crime et romance sont les ingrédients principaux des œuvres Wentworth. L’opus ici chroniqué n’y manque pas. Rosamond est une jeune fille sous la coupe de sa tante, l’impérieuse et glaciale Lydia Crewe, à qui elle sert de dame de compagnie dans son manoir antique, fierté de la famille depuis plusieurs siècles. Sa jeune sœur Jenny, 12 ans, a réchappé d’un accident deux ans auparavant et reste à la maison, à se rééduquer mais surtout à dévorer des romans à l’eau de rose et à s’essayer à l’écriture. Elle a envoyé une lettre avec quelques œuvres à un éditeur londonien, lequel vient frapper un soir à la porte du manoir. Non qu’il veuille déjà la publier, c’est trop tôt et son style imite plus qu’innove, mais ses observations sont intéressantes et à développer. Et le début de ce roman dit « policier » consiste à toute une série de conseils aux jeunes écrivains, pas mauvais d’ailleurs.

Mais Craig Leister, jeune homme vigoureux et viril, outre qu’il a un vieil oncle à visiter dans le coin, a surtout été attiré par la photo jointe à l’envoi de Jenny : celle de sa sœur Rosamond. Il en est tombé amoureux. Début de la romance, qui se conclura in extremis à la fin, pressée par les circonstances. La vieille Crewe, imbue de dynastie, est à moitié folle, mais cela ne se voit pas encore. En tout cas, sa sénilité prend des proportions autoritaires et implacables. Les femmes de charge surprises dans son salon sont sévèrement tancées, et leur curiosité bien punie. Hautaine avec tout le monde, Lydia Crewe l’est constamment en public avec Henry, son ancien amour de jeunesse disparu durant vingt ans après avoir été accusé (à tort ?) d’avoir volé un bijou. Sauf que ce n’est pas si simple…

La campagne recèle un important centre militaire d’études sur les avions et les services de contre-espionnage sont très sensibles à tout ce qui survient de particulier dans le coin. C’est d’abord la disparition sans laisser de traces de Maggie Bell, de qui on a reçu deux cartes postales disant qu’elle était partie. Puis, tout récemment, Miss Holiday, qui avait ramassé une lettre adressée à Lydia Crewe qui traînait par terre. Les cancans vont bon train dans le village, tout se sait, répandu comme une traînée de poudre. Si les morts se succèdent, n’est-ce pas parce qu’on voudrait supprimer des témoins ? Cacher un secret ?

L’inspecteur Frank Abbott, beau jeune homme blond bien mis, est chargé par son commissaire de Scotland Yard d’enquêter discrètement sur le terrain. Mais quoi de plus discret que d’engager une vieille dame adepte du tricot pour sa nièce et de tasses de thé bien fort, pour faire parler les rombières ? Car, en ce début des années 1950 en Angleterre, les femmes ont toujours des réticences à parler aux hommes, qu’elles ont peu fréquentés passé l’âge de 7 ans, et encore moins à la police. Miss Maud Silver, bien connue de Scotland Yard, est donc mise à contribution pour tirer les vers du nez de ces ménagères cancanières. On soupçonne un réseau d’espionnage derrière les disparitions, et de mystérieux bouts de papier écrit en cyrilliques sont retrouvés dans les poches du jeune dessinateur industriel Nicholas, neveu d’Henry Cunningam. Miss Silver a justement une amie d’enfance qu’elle n’a pas vue depuis des années et qui l’a invitée à venir passer quelques jours. Ces oncles, parents, cousins, amis, toujours disponibles près des lieux du crime chez Wentworth sont assez convenus, mais bien pratiques pour l’intrigue.

Celle-ci est longue, tortueuse, illustrant la noirceur de certaines âmes humaines et la veulerie d’autres. Jenny se fait dorloter par sa sœur, comme Henry par la sienne, mais sa tante Lydia Crewe l’a vue marcher et sortir de nuit de la maison et décide de l’envoyer illico à l’école pour qu’elle ait une éducation normale. Lucy Cunningam, entendant le téléphone sonner une nuit dans le hall à 3 h du matin, a failli se fracasser la tête dans l’escalier parce qu’une corde huilée y était tendue. Il n’y avait que deux autres personnes dans la maison fermée à clé : son frère Henry, qui passe son temps à collecter des insectes, chenilles et araignées, pour les envoyer à ses correspondants en Belgique, et Nicholas, le dessinateur d’études au centre militaire qui sort le soir et rentre toujours très tard. Qui a voulu la tuer ? Et pourquoi ? Elle qui ne fait de mal à personne et aide au manoir. Mais justement…

Tout à fait dans le style un peu vieillot de l’autrice, plus romanesque que la Miss Marple de sa consœur Agatha Christie, citant le poète Tennyson mais moins fouillée sur la psychologie. Intéressant pour l’intrigue, bien ficelée, mais aussi sur l’état de la société britannique dix ans après la guerre, encore figée dans ses coutumes et ses statuts sociaux archaïques.

Patricia Wentworth, Le point de non-retour (Vanishing Point), 1955, 10-18 1993, 260 pages, occasion €12,06,e-book Kindle €9,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les romans policiers de Patricia Wentworth déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Pas de printemps pour Marnie d’Alfred Hitchcock

Au début des années 1960, Marnie, une jeune femme aux cheveux noirs (Nathalie Kay, dite Tippy, Hedren), longues jambes mises en valeur par les hauts talons de rigueur, est employée d’une firme de conseil juridique. L’un des clients, Mark Rutland (Sean Connery) la remarque en passant, mais c’est lorsque Sidney Strutt (Martin Gabel), le patron de la firme, lui dit qu’elle a filé avec la caisse, elle qui travaillait sans erreur et ne rechignait pas aux heures supplémentaires, que Mark s’y intéresse.

Avant de reprendre et de redresser l’affaire de son père, la maison d’édition Rutland, il était zoologue et se passionnait pour le comportement des animaux. Il en a gardé un côté prédateur, avide de comprendre les bêtes de proies avant de les dompter. C’est ce qu’il avoue à Marnie, la voleuse et menteuse, lorsqu’il l’embauche dans sa propre firme comme secrétaire-comptable. Elle a changé d’identité et de coiffure, mais il la reconnaît pour l’avoir remarquée chez Strutt. Il l’observe, la guette, un brin amusé. Sa différence avec les poupées habituelles de son milieu l’intéresse, l’excite. Il la désire, en tombe amoureux. C’est que Marnie n’a peur de rien, et en même temps des orages, de la couleur rouge et que les hommes la touchent. En ce temps de la psychanalyse à l’honneur, c’est une névrose. Hitchcock adore ça. Il a déjà réalisé Psychose, qui a été un grand succès, et remet le couvert.

Avec moins d’allant, moins de budget, le défilement d’images derrières les pare-brises des autos ou la chevauchée à cheval est trop visible, et trop risible aujourd’hui. C’est que la jeune femme n’a qu’un seul amour, violent, celui des chevaux. Elle a acheté avec le produit de ses vols un cheval noir, Forio, qui est comme un mâle de substitution pour elle. Elle le monte souvent et cela lui fait des sensations. Mais Mark Rutland ne lui est pas indifférent avec son côté viril, fort et sûr de lui. Elle accepte de se réfugier dans ses bras lorsqu’un orage éclate, et même de se laisser embrasser.

Mais Marnie reste la proie de ses démons. Elle observe elle aussi les comportements qui l’intéressent. Le comptable ne se souvient jamais de la combinaison du gros coffre dans son bureau, qui contient beaucoup de liquide, et vient à chaque fois ouvrir le tiroir en haut à droite du bureau de sa secrétaire principale pour le lire. Il a une clé, la secrétaire une autre. Marnie le note et, un vendredi soir avant week-end, elle s’isole dans les toilettes en attendant que tout le monde parte, pour aller dérober une forte somme. Elle a pris la clé dans le sac à main de la secrétaire, appelée ailleurs un moment. Suspense, la femme de ménage s’avance pour partir plus tôt et elle est déjà dans le couloir. Mais, par chance, elle est sourde et n’entend pas l’escarpin qui tombe, mal entré dans la poche de cette gourde de Marnie.

Mark, qui l’a sortie au restaurant, aux courses, et l’a présentée à sa famille au manoir, la soupçonne aussitôt, car elle a disparu en même temps que le fric. De plus, un turfiste l’a reconnue sous un autre nom et, bien qu’elle nie, il a insisté. Mark fait donc sa propre enquête, partant du cheval Forio, issu de Virginie, donc loin de cette Californie où Marnie dit être née Margaret. L’absence de cartes d’identité aux États-Unis et la multiplicité des États font qu’il est très facile de se faire délivrer une nouvelle carte de sécurité sociale, qui permet de travailler. Marnie en a plusieurs, cinq en tout, qu’elle utilise quand elle change d’apparence. Mark retrouve Marnie et lui laisse le choix : soit la police, soit le mariage avec lui. Contrainte, Marnie ne peut que s’exécuter.

Comme Lil (Diane Baker), la belle-sœur de Mark dont la première épouse est décédée, est amoureuse de lui et jalouse de Marnie, elle écoute aux portes et surprend les coups de fil, celui de Mark avec un détective privé, celui de Marnie à sa mère à Baltimore. Or la jeune femme avait déclaré que ses parents étaient morts lorsqu’elle avait 10 ans. Que veut-elle cacher ? Lil invite les Strutt pour confronter Marnie, et celle-ci est obligée d’avouer à Mark ses méfaits : ce n’est pas son premier vol, mais le cinquième. Il a remboursé la somme volée chez Rutland, mais Strutt qui l’a reconnue peut vouloir porter plainte, même s’il le dédommage. Il négocie avec lui.

Mark soupçonne un traumatisme psychique violent durant l’enfance de Marnie et, en bon zoologue, lit pour cela des ouvrages de psychiatrie, dont un titre est montré au lecteur sur la criminalité féminine due aux traumatismes psychiques. Lors du voyage de noces, en croisière sans escale, il s’aperçoit de l’ampleur du trouble. Marnie se refuse à lui, elle ne supporte aucune caresse et, lorsqu’il la voit en chemisette de nuit et qu’il la désire, elle le rejette. Il lui arrache le vêtement, ce qui la sidère comme une chouette prise dans les phares. Mais il s’excuse aussitôt et la couvre de son propre peignoir avant de la porter sur son lit. Le lendemain, Marnie s’est jetée dans la piscine du bateau – mais pas dans la mer, ce qui aurait été radical. C’est un appel au secours, le signe qu’elle veut être sauvée. Elle n’aime pas les psys, qui se réfugient dans leur jargon sans tenter l’empathie. Mark, un peu présomptueux mais sûr de sa foce tranquille, décide de l’aider par lui-même (Sean Connery est parfait dans ce rôle de James Bond civil).

Au retour dans le manoir familial de Philadelphie, il fait venir le cheval Forio, seul à même d’apaiser Marnie, murée dans la solitude de son trauma. Une chasse au renard a lieu et Marnie monte Forio, mais la vue du sang la panique et elle s’enfuit ; Forio s’emballe, paniqué par la panique de sa maîtresse qui ne le contrôle plus, pas plus qu’elle ne se contrôle elle-même. Il saute une haie, mais rate le saut d’un mur en pierre, et se blesse grièvement. Marnie, pourtant sans bombe sur la tête, n’a rien. Terrifiée, mais prise d’une étrange volonté, elle veut l’achever et demande pour cela un revolver à la maison proche. Sans tiquer, elle tire. Ce n’est pas son premier crime, soupçonne-t-on. Et de fait, le détective fait part à Mark d’un procès où, à l’âge de 5 ans, Marnie a tué un marin du port de Baltimore (Bruce Dern) à l’aide d’un tisonnier. Il venait, comme tant d’autres, besogner sa mère veuve pour l’aider à vivre.

Une fois de plus, Marnie tente de voler dans le coffre de Rutland, mais sa main reste figée au-dessus de l’argent ; quelque chose d’inconscient l’empêche de le prendre. Mark la surprend et lui dit que, puisque mariée, tout est aussi à elle et qu’elle peut – mais elle ne peut. Scène de psychologie un peu lourdingue, où l’inconscient apparaît comme une machinerie mécanique derrière la conscience, ce qui est un peu plus compliqué que cela. Mais cela déclenche chez Mark la volonté de confronter Marnie à sa mère, pour que les mots se mettent enfin sur les choses – et que le trauma soit rendu conscient.

Sa mère Bernice (Louise Latham) est impotente depuis « l’accident » avec le marin qui lui est tombé lourdement sur la jambe, et garde avec plaisir, contre paiement Jessie (Kimberly Beck), une petite fille blonde dont elle adore brosser les cheveux. Marnie s’est toujours demandé pourquoi sa mère ne voulait pas la toucher comme elle, lui brosser les cheveux comme elle. Elle a été sevrée d’amour et cela l’a rendue frigide en même temps que kleptomane pour compenser son manque affectif. La mère nie tout, mais un gros orage éclate (opportunément) et Marnie s’écroule, hystérique. Mark la prend contre lui et déroule à sa mère les minutes du procès. Bernice avoue : elle a eu Marnie à 15 ans et s’est prostituée après la mort de son mari pour l’élever. Elle sortait chaque soir du lit la petite fille pour y coucher les marins du port. Ce soir d’orage, l’un d’eux est venu au chevet de l’enfant qui pleurait de peur. Sa mère a cru qu’il voulait la violer et l’a frappé d’un tisonnier ; le marin s’est rebiffé et elle a crié au secours. Marnie a alors saisi le tisonnier et a frappé, frappé, frappé… Sa mère a décidé de s’accuser elle-même et a « cru le Seigneur » bienveillant de faire comme si de rien n’était. Sauf que le Seigneur n’est pas psy et que le diable a fait des ravages dans l’inconscient de la gosse.

Happy end, Marnie est enfin délivrée puisque les choses sont dites et avouées, et elle veut rester auprès de Mark, figure de force qui la rassure. Son angoisse obsessionnelle s’est envolée et elle veut bien à la fois être possédée et être aimée, renversement total. Grossièrement freudien, mais tourné avec une montée du suspense efficace qui tient en haleine malgré la longueur.

DVD Pas de printemps pour Marnie (Marnie), Alfred Hitchcock, 1964, avec Sean Connery, Tippi Hedren, Diane Baker, Louise Latham, Martin Gabel, Universal Pictures Home Entertainment 2017, doublé ‎ Anglais, Espagnol, Français, Italien, 2h04, €10 .00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Hitchcock chroniqué sur ce blog

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Il est simple d’être heureux, dit Alain

Le philosophe voudrait enseigner l’art d’être heureux quand les circonstances sont passables et non pas seulement quand le malheur arrive. « La première règle serait de ne jamais parler aux autres de ses propres malheurs présents ou passés. »

En effet, les plaintes sur soi ne peuvent qu’attrister les autres et la tristesse est comme un poison. « Chacun cherche à vivre, dit Alain, et non à mourir ; et cherchent ceux qui vivent, j’entends ceux qui se disent contents, qui se montrent contents. »

Ces règles étaient celles de la société polie, analyse Alain. Et la bourgeoisie succédant à l’aristocratie a rendu le franc-parler à la conversation, et il trouve cela bien. Probablement plus sincère et moins hypocrite. Encore que les salons bourgeois ne cèdent rien en non-dits et évitements à ceux des aristocrates d’Ancien régime. Mais ce n’est pas une raison pour cela d’apporter toutes ses misères dont la conversation.

« Car souvent, par trop d’abandon, par trop de confiance, on vient à se plaindre de petites choses auxquelles on ne penserait même pas si l’on avait un peu le souci de plaire. » Et il est vrai que placer des mots sur les choses les rend réelles, objectives, opposables. Dire que l’on a mal, c’est avoir mal. D’où la méthode Coué de se dire qu’il n’en est rien. C’est une méthode d’autosuggestion inventée par le psychologue et pharmacien français Émile Coué de la Châtaigneraie, né en 1857, qui fait des mots des performatifs, une prophétie autoréalisatrice. Dompter l’imagination, « maîtresse d’erreur et de fausseté » selon Pascal, « folle du logis » pour Malebranche, est salubre. Il suffit d’y croire pour que la pensée positive réussisse. Cela ne marche pas toujours, mais on aura au moins essayé. Aide-toi, le Ciel t’aidera, dit la sagesse populaire.

Mais penser à autre chose qu’à soi est aussi utile pour oublier ses soucis et malheurs. Ceux qui intriguent auprès des puissants, montre par exemple Alain, oublient leurs petit maux. Et ils ont plaisir à le faire. « L’intrigant est premièrement délivré de toutes les petites peines qu’il n’a point l’occasion ni le temps de raconter. » Une stratégie d’évitement qui évite de ruminer et de s’enfoncer dans la déprime de soi.

C’est la même chose avec le mauvais temps. Le temps n’est pas mauvais en soi puisque la pluie est bonne pour les plantes et pour les nappes phréatiques. Alain, le Normand, dit : « au moment où j’écris, la pluie tombe, les tuiles sonnent ; mille petites rigoles bavardent ; l’air est lavé et comme filtré ; les nuées ressemblent à des haillons magnifiques. Il faut apprendre à saisir ces beautés-là. » Et il a raison. Les Japonais disent de la pluie qu’elle fait pousser le riz plutôt que de se plaindre de l’humidité, c’est une sagesse. Les plaintes n’y retranchent rien. Donc, énonce Alain, « bonne figure à mauvais temps. »

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Alain, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Athée, réflexions grecques

Dans son Dictionnaire du paganisme grec, le philosophe Reynal Sorel décrit les divers sens qu’ont pris le mot athée en Grèce ancienne. Est athée qui ne participe pas au culte, ou qui se voit abandonné des dieux, ou qui nie leur existence. Il y a donc des nuances.

C’est d’abord l’impiété

L’athée ne participe pas au culte de la cité et n’observe pas les lois sacrées des sanctuaires. Or la préoccupation de la cité est sa cohésion, fondée sur les cultes rendus à ses dieux protecteurs. Aujourd’hui, c’est l’idéologie, représentée le plus souvent par les partis en démocratie, ou par un parti unique et une croyance obligatoire dans les pays dictatoriaux comme la Chine et la Russie. Voire une croyance religieuse d’État comme dans les théocraties d’Iran ou d’Arabie saoudite. A noter que la croyance d’État n’oblige pas ledit État à l’imposer à tous : c’est ainsi qu’au Royaume-Uni, en Suède, le roi est chef religieux aussi bien que chef de l’État, mais que les droits à la liberté de croire, de penser et de dire sont assurés. Dans les États totalitaires, l’impiété envers la croyance officielle, qu’elle soit religieuse ou idéologique, est considérée comme une mécréance qui peut être condamnée par la mort (sous Daech), ou comme une folie, un esprit tordu hors du sens commun, qui induit le régime à vous isoler dans des asiles psychiatriques ou des camps de redressement où le travail, par son obéissance purement manuelle, est destinée à vous remettre la tête à l’endroit.

Mais être impie ne signifie pas mépriser le divin, ni Marx dans les pays communistes, mais à ne pas leur sacrifier ni leur adresser la moindre prière. Pour le disciple de Socrate appelé Aristodème le Petit, la raison en est que les bienheureux immortels n’ont pas besoin des services des humains. Ils sont trop grands pour avoir besoin des hommages. De même, Marx est un sociologue qui a décrit des mécanismes scientifiques qui vont au-delà de la croyance ; il n’est pas besoin d’être marxiste pour les constater. D’ailleurs, ceux qui étudient ses textes, laissés inachevés, disent volontiers que Marx n’était pas marxiste – au sens d’aujourd’hui. L’impiété est ainsi une opposition à la conception traditionnelle qui réduit les dieux à leur attente de sacrifices offerts par les humains – ou qui réduit les idéologies à leur révérence intellectuelle.

C’est ensuite le mortel abandonné des dieux

Un type d’athée est aussi celui qui reconnaît la puissance divine mais que les dieux abandonnent. Il ne nie pas l’existence des dieux, mais est privé de leur secours. Ainsi Œdipe roi chez Sophocle, délaissé par le dieu qui ne daigne même pas le châtier de son crime. Ainsi les sincères communistes, sous Staline, pris dans des procès d’intentions dont l’Aveu est l’aboutissement. Les dieux existent, le communisme est une espérance, l’athée le sait, mais ils subissent en creux le poids de cette existence, selon l’interprétation des clercs.

C’est enfin celui qui nie catégoriquement l’existence des dieux

Mais ce dernier sens n’apparaît pas avant Platon. Pour le philosophe, il s’agit d’ailleurs d’une maladie, ce qui réjouira les chrétiens. En réalité, nul ne croit vraiment en « rien » ; la plupart du temps, on ne croit pas à « la belle histoire » de l’Être suprême qui aurait tout créé, donc tout prévu mais sans intervenir contre le mal, et qui viendra nous sauver. On réserve le jugement, faute de preuves possibles. Le concept de dieu n’a pas de « sens » rationnel. Il s’agit d’une croyance, pas d’un fait établi. L’athée aujourd’hui n’est pas dupe de l’illusion qui saisit la majorité des gens. Ainsi Épicure rejetait les « fantaisies mensongères » dont se contente la foule au sujet des dieux. Il nie ainsi le « dieu » de l’opinion commune, objet de foi, lui qui ne l’a pas. Les dieux d’Épicure sont bien trop épicuriens pour s’occuper du monde ; ils s’en foutent. Y croire n’a aucun intérêt pratique, sauf la consolation que certains y trouvent, mais pas plus qu’avoir recours aux charlatans, prédicteurs d’avenir ou tourneurs de tables.

Aujourd’hui, l’athée réserve son avis sur un autre être au-delà de l’être humain : il est plutôt agnostique.

L’athée n’était pas un impie, au sein du paganisme, tant que son athéisme ne s’affichait pas publiquement. Il lui suffisait de faire semblant, de faire comme tout le monde, de suivre la doxa, le mainstream comme disent les snobs qui veulent faire américain. Aujourd’hui encore, quiconque veut vivre heureux doit cacher son vrai moi et faire semblant d’être comme tout le monde, de dire ce que tout le monde dit et de croire ce que tout le monde croit – tout en votant dans le secret des urnes comme il le veut. C’est cette récente révolte contre le politiquement correct, déliré en woke, que le populisme a agité pour promouvoir une politique réactionnaire. Or si la révolte contre les abus est saine, le balancier va souvent trop loin, jetant bébé avec le bain. Être impie envers le woke, oui ; nier ce qu’il dit de juste sur les minorités, non.

Le Hillbilly, ce plouc des collines, ce Beauf que la gôch française brocardait allègrement il y a peu encore, est impie pour la croyance « progressiste », ce culte de la cité des intellos dans l’entre-soi. Il fait des ravages à l’université où tout le monde est sommé de penser pareil, comme « les jeunes » pris en masse indifférenciée, sous peine d’être ostracisé, cancelé comme disent les snobs qui veulent faire américain. Or l’adolescence (de 10 à 25 ans) est très sensible au regard des autres, à l’opinion des autres ; elle a besoin de socialiser, sous peine de dommages psychiques, comme l’isolement Covid l’a montré. L’athée ado, abandonné des dieux de l’opinion qui compte pour lui, doit être fort ou soutenu par des adultes pour résister à cet abandon et vivre sa solitude – ou trouver des clubs alternatifs, de nos jours souvent antidémocratiques, religieux, sectaires, ou genrés (féministes, masculinistes).

On le voit l’athéisme n’est pas cette dénonciation réductrice du christianisme qui accuse tous ceux qui ne croient pas au Dieu unique des deux Testaments. Le concept d’athée est bien plus riche et chatoyant que la pauvreté de la propagande chrétienne l’a assigné dans l’histoire intellectuelle. Prendre du champ, en allant par exemple voir chez les Grecs, permet de s’en délivrer.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Philosophie, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Joyeux Noël 2025

x

Catégories : Non classé | Étiquettes : , , ,

Van Hamme et Berthet, La fortune des Winczlav 1 – Vanko 1848

Winczlav (prononcez Vinclo) est le début d’une trilogie qui révèle comment, en trois générations, s’est bâtie la fortune dont Largo Winch est devenu l’héritier.

En 1848, au Monténégro, les paysans se révoltent contre le prince-évêque inféodé aux Turcs qui dominent le pays. Vanko Winczlav est un jeune médecin idéaliste croate qui les soigne. Il s’élève malgré lui contre la tyrannie du prince-évêque aux ordres de l’occupant. Il est trahi par un paysan pour éviter de voir brûler son village et doit fuir. A l’auberge qui lui est recommandée pour passer la nuit, il rencontre la jeune Bulgare Veska, esclave sexuelle de l’aubergiste et fille d’un chef de l’insurrection. Ils fuient ensemble et embarquent pour le Nouveau Monde.

Veska n’a aucun papier d’identité et Vanko, qui a les siens ainsi que son diplôme de médecine de Belgrade, doit l’épouser pour quelle puisse franchir l’immigration à New York. Ils ne s’aiment pas, mais s’entraident. Lui ne peut exercer comme médecin, son diplôme n’étant pas valable aux États-Unis et les études supplémentaires durent quatre ans, en plus de coûter cher. Il trouve cependant un emploi d’infirmier. Veska accouche d’un petit Sandor qu’elle refuse, car issu du viol serbe, et le couple divorce, Vanko gardant l’enfant. Il est vite séduit par l’infirmière Jenny, qui lui donne un autre garçon. Elle est la fille d’un riche importateur de whisky irlandais. Veska s’établit comme couturière et est vite approchée par l’inventeur Singer, qui lui propose une machine à coudre pour en faire la promotion ; l’influenceuse s’en sort bien.

Pendant ce temps, la mort en couches d’une patiente envoie Vanko au tribunal pour meurtre et exercice illégal de la médecine, alors qu’il n’y est pour rien, son patron le docteur James Paterson ayant opéré saoul. Vanko est condamné à 15 ans au bagne de Sing-Sing. Le républicain Washington est élu président des États-Unis et la Caroline du Nord se retire de l’Union. Commence alors la guerre civile, dite « de Sécession ». La guerre exige des uniformes, donc de la couture, donc des machines pour aller plus vite. Et voilà Singer comme Veska riches. Vanko Winczlav est sorti de la prison pour soigner comme lieutenant en première ligne les blessés nordistes, tandis que ses deux grands fils, de sept ans plus âgés, sont livrés à eux-mêmes après le décès de leur mère.

Sandor, l’aîné, sait depuis l’âge de 6 ans que Vanco n’est pas son père, ni Jennifer sa mère, et décide de rejoindre sa vraie mère à partir de vagues renseignements de sa nourrice dont il se souvient. Il la retrouve chef d’entreprise Singer et il lui demande seulement 12 000 $ pour se lancer dans la vie. Il ne survivra pas aux hors-la-loi et aux Indiens sauvages. Milan le second fils, décide d’aller conquérir l’Ouest pour se construire un avenir dans l’élevage ou le pétrole. En Pennsylvanie, lui qui n’y connaît rien, il découvre les exploitations de pétrole en pleine expansion. Dans la diligence vers Titusville, il fait la connaissance de Julie Lafleur, canadienne championne de tir à la winchester. Contre toute attente, il trouve du pétrole dans la concession qu’il a achetée dans l’Oklahoma, et épouse Julie qui lui donne des jumeaux : Elisabeth et Thomas.

Mais Milan n’est pas fidèle et copule avec toutes les très jeunes servantes de la maisonnée. Julie le quitte, préférant à la vie d’épouse trompée la vie d’aventure avec Bill Cody – Buffalo Bill et son Wild West Show. Elle ne garde avec elle qu’Elisabeth et part pour l’Europe ; Milan élèvera Thomas. Le Bureau des affaires Indiennes a décidé de racheter les propriétés de Milan pour une somme dérisoire. Parce qu’il n’avait pas cédé aux avances des candidats républicains, la politique se venge. Les autorités veulent faire une réserve indienne pour les Cherokees chassés de Géorgie, tout en poursuivant l’exploitation du gisement de pétrole, ce qui ne leur coûtera rien. Milan refuse le chèque et met le feu aux installations. L’un des signataires Cherokee est Saving Hands, le guérisseur blanc déserteur de l’armée nordiste et évadé de prison. Donc son père, il ne le sait pas encore…

Voilà où nous en sommes à la fin du tome 1. Aventures, affairisme, politique et trahison, l’histoire est haute en couleurs et résume assez bien le siècle de prédateurs que fut le XIXe.

BD scénario Jan Van Hamme et dessins Philippe Berthet, La fortune des Winczlav 1 – Vanko 1848, Dupuis 2021, 56 pages, €16,95, e-book Kindle €9,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Mary & Carol Higgings Clark, La croisière de Noël

Les autrices mettent en scène une « exceptionnelle et merveilleuse première traversée », on dirait du Trump – mais ce n’est que l’enflure hypocrite américaine où tout est toujours magique et les gens de « chers amis ». Dans le Nouveau monde, l’optimisme est de rigueur : ne bâtit-on pas la Cité de Dieu ? C’était le projet des Puritains ; il reste celui des Pionniers de l’avenir.

Carol semble adorer les croisières, plus que sa mère Mary ; ce n’est pas son premier roman qui se passe dans ce huis-clos emprunté à Mort sur le Nil de la maîtresse Agatha. Elle monte donc tout un plan avec un « commodore » (titre inventé par lui) qui renfloue un vieux rafiot pour en faire un petit paquebot de luxe destiné à faire croiser dans les Caraïbes (avec le mythe du soleil et du farniente) des ultra-riches qui s’ennuient.

Mais pour lancer l’affaire, rien de tel qu’un coup de pub. Et rien de tel que vanter la charité chrétienne à une population bien-pensante confite en religion (au moins sociale). Les « meilleurs » (manie américaine du classement) – autrement dit les plus riches parmi les méritants – sont conviés « gratuitement » (toujours la référence au fric, seul étalon que comprennent les Yankees) pour une croisière de cinq jours depuis Miami.

Las ! Les gens ne sont pas toujours bienveillants, même parmi les nantis. Le neveu Eric, beau mâle de 30 ans bronzé et musclé, que les vieilles dames croqueraient bien volontiers, a combiné une arnaque et cache deux dangereux malfrats à bord. Pris de court par l’erreur du « directeur de croisière », un publicitaire sans aucun sens de l’organisation, il doit céder sa propre cabine à des passagers mal comptés, se trouvant sans refuge pour ses passagers à lui. D’où quiproquos, déguisement, cachettes, paniques – du vrai théâtre. Quant à certains passagers, ils ne sont pas de tout repos, à commencer par deux petites pestes de 9 et 10 ans avides de BA (bonnes actions), de quoi exaspérer tout le monde.

Jusqu’à ce que justice se fasse, car c’est Noël, que diable !

Mais pas de quoi relire ces bêtises, plus pour adolescentes que pour adultes.

Mary & Carol Higgings Clark, La croisière de Noël (Santa Cruis a Holiday Mystery at Sea), 2006, Livre de poche 2008, 320 pages, €8,70, e-book Kindle 8,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les romans polciers de Mary Higgins Clark déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Dieux à leur image ou image des dieux

Les Grecs antiques voyaient-ils les dieux à leur image, comme le dénonce Xénophon ? Ou les hommes considèrent-ils qu’ils sont à l’image des dieux, comme le défendent Hésiode et Platon ? Vaste débat, « faux débat » comme le dit Sorel : « Polythéisme ne rime pas nécessairement avec anthropomorphisme. C’est aussi cela le paganisme grec, la claque aux idées reçues. »

C’est un peu l’œuf et la poule. On ne sait si la poule vient de l’œuf ou si c’est l’œuf qui a trouvé dans la poule le moyen de refaire un œuf. Selon Hésiode, Pandora, la première femme, a été modelée avec la terre par Héphaïstos pour en faire un être pareil à une chaste vierge. Les seules vierges qu’il connaisse sont Artémis, Hestia et Athéna. Le corps féminin est donc façonné à l’image des déesses. Le corps des mâles est aussi une fabrication. Ce sont les dieux qui fabriquent les hommes comme des statuettes pétries dans l’argile. Ils le font à leur image, car ils ne possèdent pas d’autres modèles qu’eux-mêmes. Les mortels n’auront qu’à représenter les dieux comme plus grands que les humains pour les honorer. Platon, de même, confirme que le divin a servi de modèle pour créer les humains. Dans le Timée, il dit qu’Athéna souhaite que les mortels nés du dieu élu par elle, soient « les hommes les plus parfaits à sa ressemblance. » Même si cette conformité est probablement, chez lui, plus mentale que physique.

Mais toutes les statues des cultes ne sont pas anthropomorphes. Certaines représentations tombent du ciel, comme ce morceau de bois d’olivier représentant Athéna, qui est paré du péplos à l’occasion des Panathénées. C’est un poteau brut n’ayant pas forme humaine, selon Tertullien. A Thespies, Éros est honoré sous la forme d’une pierre, selon Pausanias. Seules les parures sont œuvres humaines. Ce sont des statues-offrandes destinées à plaire aux dieux parce qu’elles leur ressemblent, dit Platon. Les hommes représentent les dieux et les déesses plus grands que nature – que leur nature humaine – parce qu’ils sont plus grands que les êtres humains. Ils sont immortels alors que les hommes ne sont que mortels.

Mais, conclut Sorel, « de toute façon, les dieux sont invisibles, c’est leur nature de ne pas se montrer. L’anthropomorphisme n’est qu’un réflexe d’élévation du regard vers des statues plus grandes que celles représentant des mortels ou des défunts. » Élever le regard, par respect pour la puissance ; honorer le plus grand que soi pour demander protection. Toutes les religions font au fond la même chose.

Le christianisme a réhumanisé le dieu. Il le représente quasi nu sur la croix dans toutes les églises – et l’on se demande pourquoi le christianisme a stigmatisé la chair depuis Paul. Jésus est un jeune homme beau comme un dieu, issu dans l’imaginaire artiste de la statuaire grecque. Le dieu n’est pas forcément représenté plus grand que nature, il est crucifié, assigné à sa volonté de s’incarner dans le pire de la souffrance humaine afin d’affirmer sa compassion – et d’opérer la rédemption des humains. C’est un dieu « fait » homme, à son image, pour figurer la proximité du seul Dieu de la croyance, omniprésent, omnipotent et éternel auprès de Ses créatures. Homme et dieu, dialectique infinie…

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Scoop de Woody Allen

Une comédie policière dans la période Londres du réalisateur. C’est léger, loufoque, pas très réussi. Le thème reprend Jack l’Éventreur et la théorie selon laquelle le tueur serait quelqu’un de la haute société. Il joue avec la naïveté féminine et avec l’ambition américaine sans entraves pour faire avancer l’enquête. Car Sondra Pransky (Scarlett Johansson) est étudiante en journalisme.

Lors de vacances à Londres, où elle vit en colocation avec deux consœurs, elle est invitée par l’une d’elle à un spectacle de magie pour gosses donné par Sid Waterman (Woody Allen). Il a choisi pour nom de scène « The Great Splendini », selon l’enflure commerciale yankee. Il parle trop et complimente lourdement chacun, selon la tactique commerciale yankee. Il masque ses bafouillements et ses maladresses sous une illusion sociale, selon la pratique commerciale yankee. En bref, il caricature les Américains exprès devant le public européen. Cela fait rire – un peu lourdement.

Sondra est appelée sur scène par hasard pour être « dématérialisée » dans une sorte d’armoire intérieurement tapissée de rayures verticales. Le tour est basique et sans intérêt, sauf de surprise. Et surprise il y a lorsqu’elle rencontre dans la boite un célèbre journaliste récemment décédé, Joe Strombell (Ian McShane) sous la forme d’un fantôme. Il lui révèle un scoop, qu’il a appris d’une femme sur la barque des morts, la secrétaire même du tueur qu’elle soupçonne de l’avoir empoisonnée parce qu’elle approchait de trop près la vérité. Excité et professionnel, il s’est échappé du voyage vers l’au-delà pour un moment, afin de livrer l’info à une journaliste. Le scoop est la probable identité du « tueur aux tarots », un assassin de putes aux cheveux courts et noirs qui ressemble à sa mère morte, et qui fait la une des journaux à Londres. Il s’agirait de Peter Lyman (Hugh Jackman), un jeune et riche aristocrate anglais voué à la politique, habitant un manoir de quatre cents ans d’existence.

Sondra, désorientée et novice (elle n’est journaliste que de son bulletin d’université) décide de mener son enquête et convainc Sid de lui prêter main forte. C’est l’alliance de la carpe et du lapin, de la niaise et du bafouilleur. Mais ça avance, cahin-caha. Sondra est courte et dodue, mais bien roulée. Quoi de mieux que de se mettre en maillot moulant une pièce (ce burkini des chrétiens puritains) pour s’offrir aux regards du bellâtre grand, musclé et velu, dans la piscine du club où il nage régulièrement ? Il suffira, dit Sid, qu’elle fasse semblant de se noyer pour que le héros la sauve et fasse sa connaissance. Ce qui est fait et réussi, non sans quelques blagues douteuses de Woody Allen du style « quand j’ai entendu au secours, je suis monté à la chambre avant d’accourir voir ce qui se passait ».

Mais tout va bien, c’est le coup de foudre de Peter pour Sondra, la femelle exotique américaine (malheureusement affublée de lunettes). Il l’invite tout de gob à une party que son père offre dans le manoir familial, véritable château entouré d’un grand parc. Là, il fait la visite à la fille et à son « père », qui se sont présentés sous un faux nom et une fausse parenté. Le clou est la salle sécurisée où il conserve sa collection d’instruments de musique précieux, dont un violon Stradivarius. C’est là probablement qu’il cache aussi ses secrets. Sondra couche avec lui dès le premier soir, les Américaines (il y a vingt ans), n’étaient pas prudes. Mais elle n’apprend rien, sinon que le beau gosse est un coup au lit, et elle en tombe amoureuse.

Hommage au journalisme d’investigation, le fantôme insiste ; il revient plusieurs fois sur terre titiller Sondra, et même Sid qui le voit aussi, afin qu’ils activent les recherches. Il livre même le code de la chambre forte, que Sid parvient à grand peine à mémoriser, toujours brouillon et foutraque, au point de l’avoir noté mais de l’avoir oublié dans un veston envoyé au teinturier. Par un procédé mnémotechnique, et en se trompant plusieurs fois, il parvient quand même à retrouver la suite de chiffres et, lors d’une soirée, pénètre dans l’endroit, d’où il ressort sans rien avoir trouvé. Sondra fera de même et et découvrira un jeux de tarots planqué sous un cornet à piston. C’est dans un sac de Peter que Sid va trouver une enveloppe vide sur laquelle est noté le prénom Betty. Or il se trouve que toutes les putes aux cheveux noirs et courts découvertes assassinées s’appellent Elisabeth ou Lisbeth, donc Betty, comme sa mère. Et qu’à chaque fois que Peter dit s’absenter pour une réunion, une pute passe de vie à trépas. Sauf que ce faisceau d’indices, comme on dit à la crim, surtout avec l’intervention du « fantôme », ne suffit pas à déclencher une enquête officielle, ni de la police, ni des journalistes. Il faut des preuves tangibles.

Sondra joue donc la chèvre ; elle avoue à Peter qu’elle lui a menti et que Sondra est son vrai nom. Peter, sans se démonter, lui dit que lui aussi a menti, il n’était pas à une soirée le jour où la dernière pute a été trucidée, mais à un rendez-vous d’affaires confidentiel avec des investisseurs saoudiens. Allez donc le prouver… Comme il sent le vent du boulet, il veut faire subir à Sondra le sort de son ex-secrétaire. Pour cela, rien de mieux qu’une promenade sur le lac, d’où il la flanquera à l’eau, puisqu’elle ne sait pas nager. Il préviendra alors les secours, éperdu et désolé, et tout sera réglé.

Sauf qu’évidemment, rien ne se passe comme prévu.

Ce film est un peu bête au premier degré, la vraisemblance n’étant pas de mise, d’autant que Sondra et Sid parlent beaucoup trop – à l’américaine. Mais il y a un second degré que l’on peut apprécier.

Au fond, démontre Woody Allen, tout est illusion : l’apparence sociale, dévoilée par le journalisme d’investigation ; la propension à tuer du narcissisme primaire, prolongement de celui de la mère pour l’enfant ; les tours de magie, qui sont de la manipulation ; le cinéma même, qui crée une réalité fictive. Dans toutes ces illusions, il faut savoir nager. En pessimiste profond, caractéristique juive selon lui, Woody Allen voit dans le cinéma le moyen d’échapper au réel de l’existence, cruel et vide de sens. Il déclare à une bourgeoise affidée au christianisme que lui s’est converti au narcissisme. C’est se prendre soi comme objet d’amour, puisque la mort est au bout de la vie (Woody Allen est athée).

La mort, d’ailleurs, est exorcisée dans le film sous la forme d’un être à capuche muni d’une faux et qui ne dit pas un mot, raide comme le destin. Le moment de la mort n’est pas montré à l’écran, ni celle du journaliste, ni celle de la dernière pute, ni celle du maladroit. Le film commence sur un enterrement et se termine par un accident mortel. Le cinéma comme exorcisme.

DVD Scoop, Woody Allen, 2006, avec Woody Allen, Christopher Fulford, Geoff Bell, Hugh Jackman, Nigel Lindsay, Scarlett Johansson, anglais, français, TF1 Studio 2011, anglais, français, 1h32, €14,99, Blu-ray anglais, français, €11,59

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Philip Roth, Opération Shylock – une confession

Un livre étrange, proliférant, récit qui est roman, fausse confession qui est vérité – en bref, la quintessence du Juif qu’est l’auteur, vue par l’auteur. Il y a trop de pages, trop de délires, un bon tiers aurait pu être supprimé. Mais chaque face du personnage expose ses vues jusqu’au bout, en miroir des autres. L’origine en est le double : Philip Roth, aux États-Unis, apprend d’un de ses correspondants à Jérusalem qu’un certain Philip Roth promeut dans la presse une théorie nouvelle, le « diasporisme », et qu’il a rencontré Lech Walesa.

A Jérusalem, où il se rend en 1988 pour interviewer un auteur, se tient le procès de John Demjanjuk, un Ukrainien suspecté d’être Ivan le Terrible, bourreau de Treblinka. Philip Roth s’y intéresse et veut assister au procès. Il s’étonne que le jeune fils de Demjanjuk ne soit pas protégé, à la merci d’un survivant de l’Holocauste qui voudrait se venger du père en torturant son enfant – est-ce cela la justice ? Il s’étonne de constater que les témoignages à charge sont inconsistants, plus dans la volonté de croire que dans l’établissement des faits. Le vrai bourreau de Treblinka, celui qui enfournait les Juifs nus pour les gazer avant de les faire brûler en plein air, les femmes et les enfants dessous pour mieux attiser le brasier, est mort en 1945. Mais les survivants jurent que celui qu’ils ont devant eux est le vrai. Même si c’est faux (Demjanjuk sera acquitté en juillet 1993). Tout est ainsi masques et faux-semblants, la foi submerge les faits à chaque instant, chacun s’accrochant à sa propre vérité sans rien écouter de celles des autres.

Le faux Roth a créé les Antisémites Anonymes, dont sa pulpeuse maîtresse infirmière, polonaise catholique, est la première antisémite repentie. Le vrai Roth retrouve son ami palestinien George, chrétien égyptien étudiant avec lui à New York, qui roule pour l’OLP. Un vieux du Mossad, le sémillant handicapé Smilesburger (un faux nom) lui donne un chèque d’un million de dollars pour la cause palestinienne, à charge pour lui de débusquer à Athènes (la cité de la Raison) les Juifs de la diaspora favorables aux Palestiniens et qui financent l’OLP d’Arafat. Philip Roth sait ce qu’il ne doit surtout pas faire, mais ne peut s’empêcher de le faire – ce qui est irrationnel et profondément juif. Il se trouve embringué par les services secrets du Mossad sans le vouloir, mais en consentant. Tout est contradictions en lui, comme en chacun, mais peut-être plus en tout Juif. Pour le mythe, le Juif éternel de la culture est Shylock, le personnage du Marchand de Venise de Shakespeare, dont les premiers mots sont pour réclamer de l’argent : « trois mille ducats ». Dans cette fameuse « opération » des services secrets, il s’agit d’acheter la collaboration d’ennemis de l’État. Le Juif, Israël, restent des requins d’affaires, des usuriers du monde.

L’écrivain juif américain est « libéral », au sens yankee du terme, c’est-à-dire « de gauche et progressiste », selon la traduction politicienne française. Il est pour la paix, pour la justice, pour un État palestinien, en bref pour toutes ces sortes de choses. Le roman a été publié en 1993, alors qu’Israël est confronté à la première Intifada et que les accords d’Oslo se profilent. Ce n’est pas encore l’Israël réactionnaire et borné d’aujourd’hui, mais déjà l’autoritarisme colonial s’y fait jour. Si Roth est juif, il n’est pas sioniste. Son double, imposteur homonyme, propose une alya à l’envers, le retour des Juifs d’Israël dans les pays d’Europe d’où ils sont partis, maintenant que l’histoire a débarrassé les préjugés antisémites de leur culture. Pour le vrai Roth, « le Juif » n’est vraiment juif qu’assimilé dans un pays hôte. Ainsi lui est-il pleinement écrivain américain, bien que juif. Qu’a produit pour la culture mondiale l’État d’Israël, s’interroge Philip Roth ? Quasi rien : un seul prix Nobel de littérature en 1966, et quelques prix d’économie et de chimie.. dus aux Juifs américains.

Philip Roth s’interroge donc en tant que juif sur sa judéité. « Individuellement, chaque juif est lui aussi divisé. Existe-t-il au monde un personnage plus multiple ? Je ne veux pas dire divisé. Divisé, ce n’est rien. Même les goyim sont des êtres divisés. Mais dans chaque Juif, il y a une foule de Juifs. Le bon Juif, le mauvais Juif. Le nouveau Juif, le Juif de toujours. Celui qui aime les Juifs, celui qui hait les Juifs. L’ami du goy, l’ennemi du goy. Le Juif arrogant, le Juif blessé. Le Juif pieux, le Juif mécréant. Le Juif grossier, le Juif doux. Le Juif insolent, le Juif diplomate. Le Juif juif, le Juif désenjuivé. Dois-je continuer ? » Chacun est fragment et reflet. « Est-ce étonnant que le juif conteste toujours tout ? Il est la contestation incarnée ! » p.338.

Il s’interroge aussi sur Israël. « Ce que nous avons fait aux Palestiniens est mal. Nous les avons déplacés et opprimés. Nous les avons expulsés, battus, torturés et tués. Depuis son origine, l’État juif s’est employé à faire disparaître la présence palestinienne de la terre historique de Palestine et à exproprier un peuple indigène. Les Palestiniens ont été chassés, dispersés et asservis par les Juifs. Pour construire un État juif, nous avons trahi notre histoire – nous avons fait aux Palestiniens ce que les chrétiens nous ont fait : nous les avons systématiquement transformés en un Autre haï, les privant ainsi de leur statut d’êtres humains » p.355.

Le propos est dur, « antisémite » selon les critères de mauvaise foi qui prévalent aujourd’hui, où toute critique de Netanyahou, de ses ministres sectaires, de son gouvernement, de l’État d’Israël et de ses bombardements, est assimilée à une critique raciste contre les Juifs en tant qu’ethnie. Mais ce n’est pas Philip Roth qui parle, ou du moins pas entièrement parce que c’est bien lui l’écrit : c’est l’un de ses multiples doubles : le faux Roth qu’il appelle Pipik, « petit nombril » (mais gros zizi), Smilesburger le Juif fonctionnaire de sécurité, George Ziad le Palestinien, le cousin Apter (sauvé à 9 ans d’un camp de transit par un officier SS qui l’a vendu à un bordel d’hommes), l’écrivain israélien Aharon Appelfeld. Il est écrivain, donc invente des histoires, mêle réalité et fiction, délire sur chaque personnage contradictoire, qui tous sont lui, mais pas entièrement lui – lui étant la somme de tous, et plus encore. Chacun est lui et non lui. Il possède « cet instinct de l’imposture qui m’avait jusque-là permis de transformer mes contradictions en actes et de leur donner vie dans le seul domaine de la fiction » p.362.

Est-ce de la paranoïa due à ce médicament, l’Halcion, réputé pour ses effets secondaires, où « aucune réalité ne sépare l’improbable du certain » p.368 ? Est-ce la propension de « la malice juive » qui fait que le raconteur d’histoires brode et dédramatise les choses – « qui transforme tout en farce qui banalise et superficialise tout – y compris nos souffrances en tant que Juifs » p.396 ? C’est un roman créatif, audacieux – ce qu’il a prévu se réalise trente ans après – kafkaïen, à l’humour absurde, juif.

A lire aujourd’hui, qu’il vient de paraître en Pléiade, pour se laver l’esprit de toutes les contrevérités, manipulations et mauvaise foi des uns et des autres au sujet d’Israël, de la Palestine, et de l’antisémitisme.

Philip Roth, Opération Shylock – une confession, 1993, Folio 1997, 656 pages, €11,90

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Mary & Carol Higgings Clark, Le mystère de Noël

Une enquête du Club des Cinq pour adultes cher à la fille de Mary, Carol. C’est gentillet et culcul, tout à fait dans la charité chrétienne pour la fête de l’Enfant sauveur. Les Cinq, comme les Trois mousquetaires qui étaient quatre, sont six – mais c’est bien le même travail d’équipe avec chacun son rôle. On trouve l’ineffable Alvirah Meehan, détective amateur, et son mari Willy ; l’autrice de romans policiers Regan Reilly et son mari Luke ; leur fille unique Regan et son mari Jack, chef de la brigade des affaires spéciales de Manhattan.

Des employés d’un magasin de tout jouent régulièrement au loto et finissent par gagner le gros lot avec les numéros dans l’ordre. La veille de Noël, la mégère devenue récemment épouse de leur gentil patron leur a sucré leur prime traditionnelle de Noël pour la remplacer par une photo narcissique de son propre mariage. Humiliés, vexés, trahis, ayant gagné, ils décident de ne plus travailler. C’est un coup dur pour la boite familiale, en plein Festival de la Joie qui réunit la « communauté » de la ville. Les Américains adorent ce genre de raout familial où bonne bière et bons gâteaux sont censés réconcilier chrétiennement les gens entre eux.

Ce sont évidemment des envoyés du Mal qui vont bouleverser ce programme angélique. Deux escrocs financiers ont subverti le jeune Duncan, qui leur a « confié » 5000 $, toute son épargne, pour une fumeuse compagnie de pétrole, sans vérifier qu’elle existe. Il est ruiné, sans prime de Noël, comment va-t-il faire pour acheter la bague de fiançailles qu’il a réservée à la bijouterie du coin, pour offrir à sa belle, nommée Fleur en raison de parents hippies ? Laquelle bague s’avère volée à une vieille dame par une femme de ménage qui justement a changé de nom et de pratique mais habite la « communauté ».

De quoi embrouiller les nœuds de l’intrigue, que le club des Cinq (qui sont six) va finir par trancher à la façon d’Alexandre. Le droit, le sort et Dieu feront le happy-end de rigueur.

Mary & Carol Higgings Clark, Le mystère de Noël (Dashing Through the Snow) 2008, Livre de poche 2010, 288 pages, €7,90, e-book Kindle €7,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les romans policiers de Mary Higgings Clark déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , ,

Pierre Ménat, L’Europe entre Poutine et Trump

L’ancien ambassadeur de France en Roumanie, Pologne, Tunisie et aux Pays-Bas, ancien conseiller du président Chirac et directeur de l’Union européenne au ministère des Affaires étrangères, poursuit ses réflexions sur l’Europe, son domaine d’expertise (voir ses précédents ouvrages en fin d’article).

Dix chapitres et deux parties, sur 200 pages. Deux risques majeurs pour l’Europe : Poutine et Trump. Comment l’Europe (plus large que la simple UE) peut-elle s’adapter ?

La première partie, à peu près la moitié de l’ouvrage, offre une synthèse récente de ce qui s’est passé depuis le Covid venu de Chine, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et la réélection d’un Trump plus national-conservateur que jamais. Elle est une revue utile, mais sans nouveauté pour qui suit l’actualité internationale. La seconde partie, en revanche, offre des perspectives neuves. L’auteur propose « une différenciation selon les matières : méthode communautaire pour le cœur de métier (économie, commerce, marché intérieur) ; maintien du caractère spécifique de la zone euro et des affaires de sécurité et de justice. En revanche, pour les affaires étrangères et la défense, il faut imaginer un autre modèle, pouvant conduire à un nouveau traité spécifique, dans l’esprit du Plan Fouchet proposé par le général De Gaulle en 1961 » p.17.

Un rappel utile des deux risques majeurs, Poutine et Trump :

« Le pouvoir russe développe (…) une rhétorique nationale-conservatrice, articulée autour de trois piliers : la souveraineté absolue, le rejet des ‘valeurs occidentales’ et la restauration de la grandeur russe. La souveraineté est conçue de manière radicale : non seulement comme indépendance vis-à-vis des pressions extérieures, mais aussi comme rejet de tout cadre normatif international qui limiterait l’action du Kremlin » p.24.

« Le trumpisme est un syncrétisme résultant d’influences conjuguées et parfois contradictoires. C’est une synthèse associant nationalisme économique, populisme autoritaire, conservatisme culturel et instinct anti-élites. Il repose sur la défiance vis-à-vis des institutions, le rejet du multilatéralisme, la glorification d’un leadership fort et direct » p.47.

Les deux se conjuguent pour former une coalition idéologique anti-Europe, anti-valeurs du droit et de la négociation, anti-Lumières. Or l’Europe, si elle est forte en soi, est faible en actes. Elle ne valorise pas sa prospérité, ne se fait pas respecter sur le plan commercial, détourne son épargne des investissements sur son sol, laisse partir ses talents à l’étranger faute de financements, bafouille sur l’immigration. Elle est contestée en interne par la droite extrême, que l’auteur voit en trois blocs : les conservateurs, les souverainistes, les nationalistes. Elle se met des bâtons dans les roues en forçant sur l’élargissement (à l’Ukraine, la Moldavie, les Balkans, voire la Géorgie et… la Turquie), alors que l’approfondissement permettrait seul une Europe puissance.

L’Europe doit amenuiser ses dépendances : commerciale (elle importe 40 % de ses besoins), énergétique (prix du gaz de 30 à 50 % plus élevé qu’avant la guerre en Ukraine, 80 % des panneaux solaires sont chinois), technologique (cloud et IA presque exclusivement américains, 90 % des puces importée), défense (la plupart des matériels viennent des États-Unis), agricole (engrais, soja, phosphate), géographiques (terres rares à 80 % chinoises, exportations majoritairement vers les États-Unis). Contre cela, deux rapports : Draghi 2024 propose surtout de créer un fond souverain européen permettant de financer directement des projets industriels stratégiques ; et Letta pour améliorer le marché intérieur, énergie trop segmentée, manque d’harmonisation fiscale, persistance de barrières non tarifaires dans le secteur des services, marché unique des capitaux, marché unifié de la donnée. La réindustrialisation passe par le soutien à des pôles industriels stratégiques comme les batteries électriques, les électrolyseurs d’hydrogène, les semi-conducteurs, la technologie quantique. Mais pèsent sur tout cela les contraintes de Budgets, les lourdeurs administratives, l’opposition locale et les contraintes environnementales – sans parler de la concurrence internationale et de la diversité des fiscalités.

« L’euro est le plus puissant instrument de souveraineté que détient le continent (…) Il constitue un levier stratégique sous-exploité par l’Union européenne (…) sous-utilisé dans les transactions internationales, notamment dans les secteurs de l’énergie, des matières premières, des technologies. Cette situation maintient l’Europe dans une dépendance financière structurelle vis-à-vis du système monétaire dominé par le dollar, elle limite sa capacité à contourner les sanctions extra-territoriales américaines, à autonomiser ses échanges commerciaux ou à offrir une alternative crédible aux pays tiers souhaitant diversifier leurs partenaires financiers » p.133.

L’immigration est un enjeu crucial. Pas moins de 2,8 millions d’immigrants ont pénétré en Europe rien qu’en 2023. Or c’est un volet de la guerre hybride déclenchée par Poutine pour semer la zizanie dans les démocraties en exaspérant les ressentiments – ou par Erdogan si on ne le finance pas. Le pacte migratoire européen est nettement insuffisant, et les retours sont faibles, le tout sans vision stratégique d’ensemble.

La défense, autre enjeu crucial, est fragmentée, dispersée, illisible. La volonté politique manque et la dépendance de l’Otan – donc des États-Unis – reste forte. Deux programmes européens, SAFE et EDIP, favorisent les financements et les projets industriels communs, mais une véritable préférence européenne dans les marchés publics de défense est aujourd’hui absente. La politique des petits pas, en attendant de convaincre tout le monde, est insuffisante face à l’imminence de la menace russe. Ce sera toujours trop peu, trop tard. L’auteur prône une « rupture » en intercalant un projet de défense européenne entre l’Otan et les défenses nationales, sur adhésion volontaire de certains pays seulement. Il faudra pour cela un nouveau traité.

Ni fédéralisme, ni retour aux États, l’auteur prône une voie médiane, « consistant à doser les compétences respectives des États et de l’Union de manière à obtenir une efficacité maximale » p.199.

Un livre d’actualité qui fixe les idées fin 2025, sorte de rapport sur l’État de l’UE, à lire d’urgence, car il deviendra malheureusement assez vite dépassé par la marche de l’histoire.

Pierre Ménat, L’Europe entre Poutine et Trump, 2025, Éditions Pepper – L’Harmattan, 202 pages, €20,00, e-book Kindle €14,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Déjà chroniqué sur ce blog :

Prix Mieux comprendre l’Europe de l’Institut Jacques Delors 2024

Et un roman

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le soin de l’âme chez Socrate

Socrate est philosophe, pas religieux. Il distingue les traditions des lois sacrées et ce qu’il appelle « l’antique parole » dans le Phédon. Autant les lois sacrées sont propres à chaque sanctuaire, et leurs traditions plurielles, autant l’antique parole est universelle. « Elle concerne le soin de l’âme, ce que précisément la religion civique ignore, celle-ci se pliant fidèlement aux pratiques cultuelles fixées par les traditions et destinées à attirer sur toute la communauté la protection des dieux qui ont, à la place d’une âme, une puissance toujours ambivalente, soit bénéfique, soit maléfique, que le mortel de l’âge de fer – le contemporain – doit gérer ».

La croyance commune grecque, qui voit tous les défunts dans le même état vaporeux, inconsistant, est en rupture avec cette fameuse antique parole. Dans le Phédon de Platon, Socrate philosophe sur la mort et déclare : « J’ai bon espoir qu’après la mort, il y ait quelque chose, et que cela, comme le dit au reste une antique parole, vaut beaucoup mieux pour les bons que pour les méchants. » Socrate évoque ainsi une âme qu’il immortalise d’après l’antique parole, ignorée par le culte de la cité. Car la religion dans la cité ne sait s’occuper que de sa protection collective, et pas de l’humain comme individu.

Il semble, selon Socrate, que cette antique parole soit une révélation faite aux hommes par la philosophie et non par la religion. Le culte ne se préoccupe pas du soin de l’âme mais de celui de la communauté, en s’attirant les dieux par les rites sacrificiels. Rappelons que les hommes sont séparés des dieux par ce fossé qu’est la mort, que les immortels ne peuvent connaître. L’âme serait donc un moyen de préserver la part de dieu qui existe chez les mortels. Ce n’est pas le dieu qui descend vers des hommes qui seraient ses créatures, mais les hommes indépendants des dieux par leur nature, qui s’immiscent dans la sphère des dieux par le biais de leur âme.

Mais ce n’est que l’avis de Socrate, philosophe, et pas celui du Grec moyen, citoyen.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Philosophie, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Jean Lartéguy, Les mercenaires

Jean Lartéguy est né Lucien Pierre Jean Osty en 1920 et mort en 2011 à 90 ans. Il passe son enfance en Lozère, comme son héros, Pierre Lirelou ; comme lui il a un oncle prêtre, le chanoine Osty. Mais, au lieu de se faire curé, il passe sa licence d’histoire à Toulouse et s’engage à 19 ans en 1939 pour faire la « drôle de guerre » et de s’évader en 1942 pour devenir commando d’Afrique. Son Pierre envoie le froc aux orties à 17 ans pour baiser une gitane à qui il laisse « un fils » et partir s’engager chez les anti-franquistes en Espagne avant de faire le maquis et de s’engager dans l’armée Leclerc. C’est dire combien Les mercenaires sont inspirés de ce qu’a vécu l’auteur ou des personnages qu’il a rencontrés. Il est la réédition remaniée de son premier roman, Du sang sur les collines, passé inaperçu parce qu’il évoquait la guerre de Corée. Après le succès des Centurions, l’auteur a décliné les thèmes des Prétoriens puis des Mercenaires.

Ce ne sont pas des vendus au plus offrant ni des avides de gloire, à cette époque, mais des romantiques égarés dans le siècle. Imaginez une France frileuse, pacifiste après la Grande guerre (la plus con, celle de 14), sa démographie en berne à cause des classes creuses, le moral au plus bas face aux pouvoirs autoritaires qui l’entourent de plus en plus (Mussolini, Hitler, Staline, Franco), et empêtrée dans son parlementarisme de petits intérêts de petits partis, sans chef qui s’impose, ni projet politique. Tiens ! Cela vous dit quelque chose de notre époque ? Eh oui, si l’histoire ne se répète jamais, elle bégaie. Reviennent les idées des années 30…

Ces jeunes hommes écœurés de leur patrie, trop vieille et rassie,« combattent de 20 à 30 ans pour refaire le monde », dit l’auteur, avant de se ranger et de faire des enfants, s’ils ne sont pas tués. Lartéguy aura deux filles, Ariane et Diane. Pierre aura deux enfants, d’une juive israélienne qui bâtit son pays, et d’une congaï vietnamienne qui tente de construire un régime non colonial et non communiste. Mais, engagé dans le Bataillon français de Corée, il semble qu’il n’y survivra pas. C’est que la France a connu la guerre, sans interruption, de 1939 à 1962 avec la Défaite, la Résistance, l’Allemagne, l’Indochine, la Corée, l’Algérie. Ce pourquoi les années 60 enfin de paix retrouvée ont semblé un âge d’or, avec un chef légitime (de Gaulle), un plan économique, une monnaie stabilisée, une croissance forte (jusqu’à 7 % par an). Cet optimisme s’est manifesté par la natalité et l’ascension sociale. Jusqu’à ce que les crises du pétrole (1973 et 1979), puis les illusions de la gauche (trois dévaluations du franc de 1981 à 1983) cassent l’optimisme. Depuis, les Français vivent « en crise » permanente, d’où leur pessimisme, leur déclinisme, leur repli. Une atmosphère d’année 1940.

L’intérêt de relire Les mercenaires est de retrouver cette énergie de jeunesse, ces garçons qui partent combattre à 17 ans, ces lieutenants de 22 ans qui prennent avec leur section une ville entière, comme « M. » pour Lirelou, ces commandos entraîneurs d’hommes parce qu’ils les aiment. Si tous les personnages sont imaginaires dans ce roman, ils sont tous « vrais », car ce sont des types d’homme que l’on peut reconnaître dans la réalité. Tous différents, tous attirés par la guerre comme aventure, poursuite d’un rêve, surtout de camaraderie virile. Le médecin-capitaine Martin-Janet qui a quitté le confort de sa bibliothèque et de son cabinet parisien prospère pour faire ce qu’on n’appelle pas encore de « l’humanitaire », mais du soin aux blessés de toutes nations. Le capitaine Sabatier et le seconde classe « l’ignoble Bertagna ». Le capitaine Lirelou, après des « affaires » en Iran pour le lobby du pétrole, passé en Indochine où il a pacifié la plaine des Joncs avec le pirate Nguyen van Ty. Le lieutenant Dimitriev, fils de Russe blanc émigré en France, qui a trahi sans le savoir des résistants avant de tuer l’indicateur collabo et de s’engager dans l’armée d’Afrique. Le lieutenant Rebuffal, réserviste rengagé, aspirant débandé par la défaite de 40, blessé et soigné par la Wehrmacht. Le lieutenant Ruquerolles, Normale Sup, débandé lui aussi en 40 : « Tout un pays qui foutait le camp avec ses généraux, ses pompiers, ses ministres et ses catins. Une journée entière, je les ai regardés passer ; j’en étais soufflé. » Le sergent-chef Andreani, un Corse à l’oncle dans le Milieu marseillais, amoureux de sa femme Maria, à qui il dédie son héroïsme : il veut une médaille américaine pour pouvoir y émigrer. Et puis il y a le seconde classe Maurel, en réalité le lieutenant Jacques de Morfault, engagé dans la LVF (Légion des volontaires français contre le bolchevisme) après l’amère défaite de 40. « À cause de son nom, celui d’une des plus grandes familles huguenotes de France, de sa beauté, on en fit un officier après un stage rapide. La revueSignal publia la photo du nouvel archange de la collaboration sous le casque d’acier. »

Jean Lartéguy, laissé de côté par la mode intello parce qu’il était anticommuniste (donc du côté du « diable »), a été apprécié depuis sa mort par les généraux américains : son expérience de l’Indochine puis de l’Algérie a inspiré les techniques de contre-insurrection. Elles auraient permis de pacifier l’Irak si elles avaient été appliquées… mais voilà : l’arrogance yankee n’a que faire de la façon humaine de voir des Européens. A la psychologie et à la politique, elle préfère la technique, l’industrie ; les soldats ne sont pour eux que des robots efficaces, sans état d’âme. Dans le roman, le général US Crandall, en Corée, est de ceux-là : il n’hésite pas à sacrifier 1500 hommes pour prendre aux Chinois une série de collines qui l’ont séduites par sa beauté, les White Hills – pour rien. Ce n’était ni stratégique, ni nécessaire.

« Je crois même que je n’aime pas du tout la guerre » dit Lirelou à Dimitriev. « Mais elle crée parfois un certain climat dans lequel tout ce qui paraissait impossible devient soudain réalisable. Elle seule arrive parfois à ressembler un peu à ces rêves que l’on porte en soi depuis l’enfance : l’île déserte, la conquête d’un royaume. (…)Le mercenaire, c’est peut-être un type qui se bat pour un rêve qui l’a fait étant gosse ou qu’il a déniché dans quelque vieux roman d’aventure »

Jean Lartéguy, Les mercenaires (réédition remaniée 1960 Du sang sur les collines paru en 1954), Presses de la Cité 2012, 442 pages, occasion vintage hors de prix pour fana mili…

Jean Lértéguy, Les Mercenaires, Les Centurions, Les Prétoriens, Le Mal jaune, Les Tambours de bronze, Omnibus 2004, 1411 pages, €69,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

L’ordre est dans les étoiles, dit Alain

Tout change ici-bas, mais tout semble immuable dans les étoiles. Elles changent, mais si lentement qu’une vie humaine ne les voit qu’immobiles. « Les bergers chaldéens les voyaient comme nous les voyons. En cette saison, à cette même heure, la première de la nuit, Virgile pouvait les voir sortir de la mer ou s’y plonger, comme les avait vues le pilote d’Énée. »

Ce sentiment d’écart profond entre le ciel et la terre « secoue la pensée jusque dans son fond. » Que sont nos petites destinées face à celle de l’univers ? Il est pourtant fini, comme nous, mais d‘une autre finitude. Elle serait incommensurable, soupçonnons-nous. Dès lors, comment attacher une telle importance à notre petitesse égoïste et à nos minuscules problèmes ? « Nos passions changent comme des reflets sur l’eau, et nos désirs dévorent le temps à venir. Mais, si nous regardons à nouveau les étoiles, les temps sont soudain abolis, nous voyons l’ordre et l’éternité. »

Car tout tient comme par calcul, dans cet univers immense. Tout est à sa place, dans son mouvement, et « ce sont certainement les mouvements du ciel qui donnèrent aux hommes la première notion d’un ordre à chercher dans les choses, d’où toute leur puissance et toute leur justice est sorti. » C’est l’harmonie des sphères qui donne le sentiment de l’harmonie des êtres ; les attractions et répulsions des planètes qui sont l’exemple des poids et contrepoids en politique ; les lois universelles calculables qui montrent le chemin de la connaissance.

Cet ordre tombe « ainsi réellement du ciel, mais tout autrement que les prêtres ne le disent », ironise Alain, en profond sage. Il veut dire que les caprices des humains et les cris des ignorants nous étourdiraient, si les adultes mûrs n’avaient pas la conviction que tout est lié, du plus petit au plus grand, et tenu par les lois mathématiques qui régissent l’univers. « Là est le modèle de toute science humaine, et de toute machine humaine, et de toute sagesse humaine. »

Certains regardent les images, observe Alain, c’est-à-dire les étoiles et leur position dans le ciel ; les autres lisent l’univers dans cet ordre ainsi donné par les astres. Mais tous s’y réfèrent, qu’ils en soient conscients ou non.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Alain, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Open Range de Kevin Costner

L’amour, la mort ; la violence, la liberté ; les grands espaces, se fixer. Tels sont les grands thèmes de ce film exigeant, qui a eu du succès même chez les Yankees, en général assez bas du plafond. Mais il y a les mythes qui agissent toujours : le Pionnier, le Justicier, la Rédemption, la Virilité. Car il y a évidemment une grosse bagarre, des centaines de balles dans un duel à la fin entre les bons et les méchants. Et devinez qui va gagner ?

Le scénario s’inspire du roman de Lauran Paine, The Open Range Men, paru en 1990. Open range, non traduit en français par flemme, signifie prairies ouvertes, autrement dit le droit de passage et de pacage pour tous les troupeaux dans cet immense espace qu’est le nord-ouest américain. La privatisation par un baron du bétail local est donc une tentative de s’approprier ce qui appartient à tous, une dérive de la loi au nom du plus fort. Elle s’oppose au droit et aux libertés – ce dont les machos brutaux et cyniques (ici un « Irlandais » immigré ») se moquent en imposant leur règle. Trompe ne fait pas autre chose, ce qui provoque ces deux mythes américains. D’où l’actualité de cet anti-western où le Pionnier peut dériver vers l’orgueil et se croire Dieu sur sa terre, alors qu’elle a été créée pour tous.

Un éleveur « Boss » Spearman (Robert Duvall) et ses trois cow-boys, Charley (Kevin Costner), le gros Mose (Abraham Benrubi) et l’adolescent de 16 ans John « Button » (Diego Luna, 24 ans) conduisent un troupeau de bovins vers l’ouest en traversant en l’an 1882 les terres du gros fermier qui a absorbé ses voisins par la menace, Denton Baxter (Michael Gambon). Tout irait bien s’ils n’avaient oublié « le café ». Il faudrait en acheter à la ville qu’on vient de passer, avant de poursuivre la route. Button se propose, mais il est trop tendre pour son Boss, d’où son surnom de fleur encore à éclore. Spearman l’a ramassé dans une ville du Texas « il y a quelques années » alors qu’il fouillait les poubelles pour manger. Il en a fait son employé et veille sur lui comme sur un fils adoptif. On apprendra en effet qu’il a perdu sa femme et son fils de 7 ans du typhus, des années auparavant. Il envoie donc plutôt Mose, un ours plutôt gentil avec les gens et qui s’occupe de l’intendance.

Sauf que Mose ne revient pas. Boss soupçonne un incident et part à la ville avec Charley, fidèle et efficace second. Ils laissent le gamin garder le chariot et surveiller les bêtes. Mose a été fourré en prison après avoir été tabassé pour avoir, selon la version officielle, déclenché une bagarre dans l’épicerie avec les hommes de Baxter. Il les a bien assaisonnés, cassant même le bras droit du tueur psychopathe de Baxter. Le Marshall Poole (James Russo) réclame par provocation 50 $ pour chaque infraction, s’ils veulent le libérer, ce qui ne plaît pas à Boss. Mais il négocie au lieu de tenter de régler la chose par la force. Baxter veut montrer qui est le patron en ville et y consent, mais à ses conditions : qu’ils quittent le pays avec leur troupeau avant la nuit. Sinon, il lâchera ses chiens et leur troupeau sera dispersé. Mais Mose a été salement amoché, et les deux hommes doivent le conduire chez le docteur Barlow (Dean McDermott) qui vit avec une femme dans leur petite maison bien entretenue. Charley croit que c’est sa femme ; il apprendra plus tard que c’est sa sœur. Il en tombe amoureux et se déclarera avant la grosse bagarre, croyant ne pas en revenir.

Ils retournent au chariot avec Mose, soigné mais faible sur son cheval, mais ne peuvent quitter le camp à la nuit. Ils sont donc menacés par les sbires de Baxter, qui avancent masqués comme des malfrats du Ku Klux Klan, s’abritant derrière cet anonymat pour perpétuer leurs forfaits. Boss, qui connaît bien ce genre de gang, les surprend à la nuit avec Charley, les désarme et en tabasse un ou deux de ceux qui ont blessé Mose. Pendant ce temps, d’autres sbires ont attaqué le chariot, tué Mose d’une balle dans la tête et blessé sérieusement l’adolescent Button d‘une balle dans la poitrine avant de le frapper violemment sur le crâne. Ils ont tué même le chien, Tig, au nom de grand-mère Costner. C’est le tueur au bras cassé qui s’en est chargé, il « a eu du plaisir », dira-t-il.

Pas question donc de lever le camp, il faut attendre le matin et, si Button survit, le porter avec le chariot chez le docteur, et régler cette affaire de meurtre avec Baxter. Charley est un ancien soldat de l’Union qui a servi dans un commando spécial derrières les lignes, pendant la guerre de Sécession, et il est devenu en quelques mois un tueur sans scrupules. Il s’en repend, surtout en observant son Boss et ami qui négocie avant de tirer et qui est bienveillant avec les gens, dont le jeune Button. Mais il faut parfois tuer pour défendre ses droits, et affronter l’ennemi pour gagner sa liberté. Boss en est d’accord : ni Mose, ni Button n’avaient rien fait qui justifie leur massacre sous le nombre, alors qu’ils ne pouvaient même pas se défendre.

Ils confient Button à la maison du médecin, qui est parti soigner les sbires de Baxter amochés par eux hier soir. Ce sera Sue Barlow (Annette Bening) qui s’en occupera, comme une infirmière et une mère. Elle voit bien comment Boss se comporte avec le gamin et l’en apprécie pour cela. Aidés par Percy (Michael Jeter), un vieux gardien des chevaux, ils surprennent les hommes de main du Marshall et les chloroforment, à l’aide d’une bouteille prise dans la vitrine du docteur, avant de les enchaîner en cellule. Boss ne veut pas les tuer. Mais Baxter les délivre et décide d’affronter les deux hommes pour les descendre, montrant qui est le patron sur cette terre. Il ne sait pas que c’est Dieu, mais va très vite s’en rendre compte. Le Seigneur, ce « salopard qui n’a rien fait pour défendre Button », grommelle Boss, change de camp et donne l’avantage à Charley. Il descend dès les premiers coups le tueur psychopathe d’une balle dans la tête, et les deux plus dangereux sbires d’une autre balle chacun dans le buffet. S’ensuit une mêlée générale, avec plus de coups que n’en contiennent les revolvers de l’époque, malgré les rechargements incessant à l’abri d’un mur de planches.

En bref, tout le monde est tué, surtout Baxter qui n’a rien voulu savoir, menaçant une fillette avant de prendre en otage Button qui s’est levé pour participer à la justice et Sue qui l’a suivi. Charley finit par le descendre. Mais, lorsqu’il veut achever un sbire blessé qui rampe dans la boue, afin « qu’il ne lui tire pas dans le dos », Boss s’interpose. Tuer pour la justice, ça va, en faire trop, ça ne va plus. Charley se maîtrise.

Il en a marre de tuer, sans cesse les méchants resurgissent. Il désire, en fin de trentaine, se fixer et Sue serait une épouse idéale. Il s’est déclaré, elle l’a accepté. Mais il se pose des questions : cette violence en lui, ne va-t-elle pas lui faire peur ? Au contraire, dit-elle, et elle suggère à mots couverts que cette virilité lui plaît ; elle réussira à la dompter. Boss et lui vont donc achever leur mission de conduire le troupeau à bon port, avant de revenir et de s’installer dans la ville. Le bar n’a plus de gérant, tué dans la bagarre, et Boss se voit bien le racheter ; quant à Charley, il se voit bien marié avec Sue et, peut-être, faire l’éleveur, ou le Marshall non vendu aux puissants.

C’est un film assez fort, où les femmes ne sont pas oubliées comme souvent dans les westerns. Sue a une vraie personnalité, qui tempère le machisme lorsqu’il entre en ébullition. La femme de l’aubergiste aussi, qui entraîne les citadins apeurés à sa suite pour traquer les derniers tueurs. Mais il remue surtout les grands mythes américains, ce pays de pionniers né dans la violence, et où chacun veut s’affirmer. Non, la puissance ne vas pas uniquement avec la richesse, elle est plutôt intérieure : dans les convictions morales et la volonté virile.

DVD Open Range, Kevin Kostner, 2003, avec Annette Bening, Kevin Costner, Robert Duvall, Diego Luna, Michael Gambon, Michael Jeter, Fox Pathé Europa 2005anglais, français, 2h19, €29,00, Blu-ray €23,08

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

John Maddox Roberts, La République en péril

Le titre américain est nettement plus clair que le titre français : La conjuration de Catilina. Mais qui connaît encore Cicéron et apprend le latin dans notre inéducation « nationale » ? L’auteur de Conan le valeureux, américain de l’Ohio qui est décédé en 2024 au Nouveau-Mexique, fait de l’histoire romaine des romans historiques, sous le sigle SPQR. Mais qui sait traduire encore ce sigle, comme le INRI au-dessus des croix ? Senatus Populusque Romanus est du latin et désigne Rome en son Sénat et son peuple. Mais qui sait encore que le Sénat romain est l’organe suprême de gouvernement de l’Urbs, conseil souverain de 300 à 600 hommes ayant déjà obtenu une charge élective au moins une fois dans leur vie, et chargé surtout de la politique étrangère et de nommer les généraux ? C’est dire combien on révise (ou on apprend) de choses utiles dans ce divertissement sous forme qu’enquête policière (il y a même un lexique des termes romains dans leur jus à la fin).

Car il y a meurtres. Des gens de l’ordre équestre, sont tués au poignard ; ce sont des « chevaliers », autrement dit des bourgeois assez riches pour se payer un cheval et des armes. Ils sont les aisés de la classe moyenne, ils sont banquiers, percepteurs, financiers : en bref tout ce que déteste le peuple durant toutes les époques, toujours porté à dépenser dans les « fêtes » avant même de « penser » à produire et gagner. Le jeune questeur Décius Cécilius Métellus le Jeune, en début de trentaine, enquête ; il a été élu pour un an questeur, chargé de la gestion des deniers publics. Nous sommes en -63 et Cicéron, l’avocat, est consul – magistrat suprême de la République. Il a battu Catilina aux élections, et ce dernier, un noble, tourne casaque, se posant – comme un socialiste de nos jours – en défenseur du peuple contre les élites. Toujours la démagogie…

Ce n’est pas difficile de profiter de la conjoncture pour imposer son pouvoir personnel au nom de l’intérêt « général ». « Bien que Rome et l’empire fussent de plus en plus riches, le nombre de pauvres n’avait jamais été si grand. Certains croulaient sous les dettes, sans espoir d’un avenir meilleur. Des esclaves à vil prix inondaient le marché du travail et même les bons artisans avaient du mal à joindre les deux bouts » p.240. Hier comme aujourd’hui, les pauvres ont été mal éduqués par la massification scolaire, peu poussés à travailler par le coût du travail et les diplômes sans cesse plus élevés exigés, endettés sous le prix des loyers et des maisons, et concurrencés sur les petits boulots par un flot ininterrompu d’immigrés à bas salaires. La tentation du recours à l’homme fort était et est encore toujours forte ; lui fera ce que les parlotes parlementaires et la petite cuisine des partis ne parvient pas à faire : appliquer brutalement les yakas qui paraissent aller de soi. D’où l’intérêt des livres : ils nous montrent en imagination ce qui peut arriver. Cela se passait ainsi, à Rome comme cela se passe aussi chez nous… sauf la massive redistribution sociale qui crée la Dette malgré les énormes prélèvements obligatoires.

Décius ne tarde pas à découvrir une cache d’armes sous le temple même de Saturne, puis des « barbus », jeunes de bonne famille et rebelles suspects. Tout en informant son chef de famille élargie (la gens), il informe aussi le consul Cicéron, qui le connaît pour avoir mis au jour d’autres complots. Il le charge de s’infiltrer parmi les conjurés pour connaître l’ampleur de la sédition. Catilina l’a à la bonne, il juge Décius plus intelligent que la tourbe émotive à courte-vue qui l’entoure. Il prépare une insurrection avec la fortune de Crassus (qui lui fait croire qu’il est avec lui en attendant de voir le vent tourner). Il ne s’agit pas moins que d’organiser la révolte en plusieurs province, dont la Gaule, et de provoquer des incendies à Rome même, la hantise des habitants aux maisons de bois trop serrées – le pire crime pour un Romain.

Pompée connaît peut-être le complot et attend son heure pour en profiter. Une fois l’insurrection déclenchée, les tribuns Népos et Bestia, acquis à sa cause, rédigeraient une loi pour que Pompée revienne d’Asie et que lui soit décernés les pouvoirs extraordinaires. Mais Cicéron veille, il divise les armées tout en prononçant ses (devenues) célèbres Catilinaires. Décius va s’engager, combattre, assister aux derniers instants de Catilina, « un homme qui n’accepta jamais son manque de grandeur et qui ne fut qu’un jouet entre les mains de plus puissant que lui » p.265.

John Maddox Roberts, La République en péril (The Catiline Conspiracy), 1991, 10-18 2005, 278 pages, occasion 2,15

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

D’autres romans historiques dans la Rome antique chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Marie B. Lévy, Les vœux flottants

Un arbre à vœux, au centre du jardin en Provence. Un érable du Japon, offert par Ota, l’ami de Myron son mari, généticien comme lui. Une journée ordinaire. La décoratrice va voir une cliente qui veut transformer son panorama de montagnes du Lubéron en une vue sur la mer. Une folle, mais après tout, qui est fou ?

Le mari part pour Corfou, assister à un congrès de biologistes organisé par une grosse entreprise chinoise. Les transhumanistes sont friands de toutes les recherches fondamentales sur les mutations génétiques, les vaccins à ARN, et toutes ces sortes de choses. Et puis le drame ! Madame Schtoulsky est appelée par le patron de son mari, Monsieur Link. Le petit avion de tourisme qui devait ramener l’équipe à Marseille s’est écrasé dans la mer. Aucun survivant. Mais un rêve prémonitoire : l’épouse a « vu » son mari sous l’eau, dans la dernière rangée de sièges de l’avion, et il lui a dit avoir été assassiné.

C’est un rêve, pas une réalité. Mais Madame Schtoulsky doute : est-ce un coup des Chinois pour s’accaparer le projet ? Un coup du patron de son mari qui lui reproche d’être trop secret et pense pouvoir mettre la main sur ses travaux ? Un coup d’un service secret (mais lequel ?) pour s’assurer que des recherches aussi cruciales ne tombent pas en des mains ennemies (mais lesquelles?) ? De quoi être parano. D’autant que tout fait signe : les vœux sur l’érable qui se détachent au gré du vent, et livrent des maximes sibyllines ; une Audi noire qui ne cesse de suivre ses déplacements ; des « réparateurs » d’alarme, non référencés dans l’entreprise, qui sont venus et ont probablement fouillé le bureau et emporté tout ce que contenaient les tiroirs ; un mystérieux pseudo portant le même prénom (rare) du mari, Myron, qui publie des articles pour une autre société de biologie.

Les beaux-parents ne la croient pas ; son père ne la croit pas ; Link ne la croit pas. Pour eux, tout cela ressort de l’imagination – et le lecteur est bien près de les suivre, tant le comportement de Madame Schtoulsky devient hystérique : massacre de yaourts dans la cuisine, écroulement des étagères du bureau, rêves qu’elle prend pour le réel.

Ota, contacté, est navré. Un détective privé, engagé, est sceptique. Les boites noires retrouvées font bien état d’une colère dans le cockpit in extremis, mais ce sont bien les particules en suspension, dues à l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 qui ont coincé les moteurs, provoquant la chute – encore qu’on puisse amerrir sans moteurs, juste en planant, mais enfin…

L’érable se meurt ; il est atteint d’une étrange maladie qui tache ses feuilles. Les arbres sont sensibles à leur environnement, et aux humains aussi ; est-il « triste » de la perte de qui qui s’occupait de lui ? Délivre-t-il un message ? Le voisin consulté, expert en plantes, pense qu’il s’agit d’une chenille. Ota, consulté à distance, pense qu’il faut remplacer la terre ; d’ailleurs il doit venir en France. Et il avoue avoir reçu un mél en code, énigmatique, de la part de son ami avant son envol pour Corfou et l’au-delà. « S’il devait m’arriver quelque chose… »

La chose est arrivée. Les instructions qui suivaient doivent être exécutées : creuser au pied de l’érable, sous la branche qui penche. De fait, une enveloppe en velours contient deux CD-ROM. Mais l’enveloppe a évidemment pris la pluie : curieux qu’un scientifique n’y ait pas songé un instant ! Ils sont illisibles. Tous les travaux ont donc disparus.

Mais est-ce vraiment par hasard ? Sur l’érable aux vœux flottant au vent, le scientifique avait calligraphié ses doutes : « suis-je allé trop loin ? » Crime ou accident ? Vérité ou illusion ? Le doute subsiste – jusqu’au choix de dévoiler ou de protéger.

Très bien écrit, malgré quelques fautes, dues peut-être au dictaphone intégré modèle yankee – et deux fautes de français*.

Marie B. Lévy, Les vœux flottants, 2025, éditions La route de la soie, 337 pages, €25,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

* « SAS » au lieu de sas pp.125 et 230, « ce n’est pas donner » au lieu de donné p.298, « ça » réplique ou lieu de sa p.257. Et deux fautes de français plus graves, « j’hoche » au lieu de je hoche p.196 (on n’élide jamais devant un h aspiré), et p.70 : « il m’arrive que je fusse très excité » au lieu que je sois – ou alors il m’arrivait que je fusse. Cela s’appelle la concordance des temps mais rares sont les profs qui transmettent encore la langue correcte.

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Âme des Grecs antiques

« En terrain grec, c’est la philosophie qui se préoccupe de l’âme, non la théologie qui est cette partie de la mythologie qui concerne les dieux », écrit Reynal Sorel. C’est donc un sujet physique, terrestre, qui appartient à l’humain.

Chez Homère, la psukhê n’est rien hors du corps, seulement fumée. Quand le corps est privé de psukhê, il s’effondre. Ce qui n’est pas forcément la mort, mais un évanouissement, une syncope, un coma. Ainsi, Andromaque s’évanouit-elle à l’annonce de la mort d’Hector. Ainsi Sarpédon s’évanouit-il lorsque Péladon lui extrait à vif une pique fichée dans la cuisse. La psukhê est une force de consistance mais pas de conscience. Elle anime le corps et les forces de vie dans la machine. L’âme n’a rien de divin mais tout d’humain.

C’est le Ve siècle grec avant qui a développé l’idée inconnue d’Homère de ce retour de l’homme à l’éther. Cette région éthérée du ciel est le lumineux absolu. Or, si les âmes des défunts montent vers ce lieu divin, c’est qu’elles sont autant d’étincelles de l’éther immortel, dit Euripide. Alors l’âme participe de l’immortalité des dieux. Il s’agit d’une modification radicale de conception. L’âme comme marque de faculté de discernement humaine, proche de celle des dieux mais à niveau inférieur. Cela permet aux vivants de comprendre les événements et de délibérer intérieurement. S’il y a persistance d’une conscience après la mort, alors l’âme s’intellectualise. Mais elle n’est toujours pas spiritualisée.

Cette étape suivante vient avec la tradition orphique et avec le philosophe Platon. L’âme immortelle devient ce que nous considérons comme une âme divine. Pour la tradition orphique, elle avait une double origine divine, titanesque et dionysiaque. Les Titans ont démembré et dévoré Dionysos. Ils ont été foudroyés par Zeus et se sont consumés alors en une suie d’où est apparu l’homme, à la fois contaminé par une pulsion meurtrière et tenaillé par une pureté dont son âme conserve le souvenir. Il a donc une âme immortelle à deux faces. La première prompte à la démesure issue des Titans, l’autre victime et pure, issue de Dionysos. « Le défunt qui a suivi le genre de vie orphique pourra enfin trouver le chemin menant aux saintes prairies de Perséphone. (…) Quant à l’âme impure, toujours soumise à la pulsion de démesure titanesque, toujours satisfaite de verser le sang (…), elle se trouve plongée dans le cycle infernal des réincarnations qui sont autant d’épreuves pour enfin tendre vers la pureté par l’ascèse orphique »

C’est avec Platon que la logique s’impose : si une âme est immortelle, alors il faut en prendre soin et tourner son esprit vers le souverain Bien et Beau, le Vrai accessible par la raison. L’âme se moralise et Platon conçoit l’existence de jugements et de châtiments à subir lorsqu’elle sera affranchie de son corps. Pour lui, l’homme est immortel et indestructible. Son âme peut prendre le divin pour spectacle et pour aliment, se débarrassant ainsi de l’humaine misère (Phédon). À la mort, l’âme se sépare du corps.

On le voit, la tradition grecque est passée du corps physique à l’âme immatérielle ; de la finitude des chairs pourrissant sous la terre à l’étincelle qui subsiste dans l’éther. Les dieux n’ont pas d’âme puisqu’ils sont immortels. Ce sont les hommes qui ont inventé le chemin vers eux, avec les Orphiques, avec Platon, avec Aristote et ses trois âmes successives : le végétatif de la plante, le sensitif de l’animal, l’âme intellective de l’homme. Il faudra encore du temps jusqu’à saint Augustin.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Grèce, Livres, Philosophie, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Paul Beaupère, Douze balles pour Marie-Thérèse

Le portrait du personnage est tracé d’emblée : « À soixante-dix ans, dont cinquante dans la forêt, Marie-Thérèse, fille d’un chasseur alpin, tireuse d’élite à ses heures perdues et veuve d’un artilleur, avait la balistique dans le sang » p.8. Un matin, dans la forêt des Vosges où elle traque le beau cerf dix-huit cors, elle trouve dans sa lunette la tronche en rut de Raoul le maboul, le violeur en série, en pleine action sur une jeunette « sidérée » au prénom alliant soleil et ange. Elle lui explose la tronche.

Le commissaire Abel Berg, au nom en euphonie avec le trop célèbre Adamsberg de Fred Vargas, un vieux cynique un peu tordu, comme lui, vient aux nouvelles. Il sait que la tireuse l’a fait, et il pourrait convoquer la balistique, faire analyser les fibres de l’écharpe qui s’est appuyée sur l’arbre d’où est parti le tir mortel, mais il a une autre idée en tête. A 60 ans, il en a marre de voir les mauvais s’échapper. « Voilà une liste. Les noms de ceux que j’ai poursuivis et qui, bien que coupables, ont échappé à la justice. Il y a là-dedans douze salopards qui méritent chacun une balle. Douze balles. Avec votre fusil, vous allez devenir mon bras armé et nous allons les éliminer, un par un » p.20. Le décor est planté.

Ma-Thé hésite, c’est pas moral – mais les douze salopards, dont deux femelles, ont vraiment fait des horreurs, tout en passant habilement entre les gouttes. Elle ne sait pas faire – mais Berg lui chante qu’il s’occupe de tout, tout sera prévu ; elle n’a qu’à exécuter. Elle se demande si les criminels qu’elle va abattre le méritent aux yeux de Dieu : ne sont-il pas autant fils de Dieu que fils de pute ? – mais Dieu lui répond, en la personne d’un prêtre qui ferme son église : « quoi que vous fassiez d’ici-là, Dieu sera content de vous retrouver ». D’ailleurs, la société tout entière est devenue brutale, individualiste, fanatique dans ses convictions : A Paris, par exemple, « des hordes de cyclistes cuissardés comme des amazones et casqués comme des Boches chargeaient plus violemment que des sangliers » p.66.

Donc, tous scrupules envolés, la traque commence : une par mois. Le premier est Novembre, la tête « d’un porc qui se prend pour un lion ». Il va bouffer du béton. Ni vu, ni connu. Le crime parfait, devant témoins… Sauf qu’elle a laissé des traces comme s’il en pleuvait. Heureusement qu’il n’y a pas eu d’enquête. Pour les suivants, c’est moins sûr.

Un roman passionnant, bougonnant, picolant, aux personnages attachants – et malheureusement clopant – et pour un tueur, c’est mortel. « Fumer, c’est une signature », est-il énoncé p.276. Mais on rit chez Beaupère : « Fallait quand même être un crétin de citadin pour penser que le paradis est un endroit où le lapin se fait niquer par le renard et où la fouine te zigouille de l’oisillon au kilomètre, songeait Marie-Thérèse. Y croient quoi, ces journaleux, que le dimanche matin les hérissons brunchent avec les blaireaux avant d’aller chanter des alléluias bras dessus bras dessous avec les vipères ? Faudrait leur expliquer que le joli rouge-gorge est un salaud qui marave la gueule de son voisin et que le délicieux hamster bouffe la moitié de ses petits pour pas se lever la nuit et faire des biberons par douzaines » p.13. Ou encore : « elle avait fait une pause à la gare de Brive. Elle y avait pris un café, mauvais, et un sandwich jambon-gruyère qui réussissait l’exploit de n’avoir ni le goût du jambon, ni celui du beurre, pas plus que du fromage ou du pain. L’auteur de ce truc méritait la peine de mort ou un prix Nobel, mais rien entre les deux » p.48 – d’autant, pour le Nobel, qu’elle ne savait pas pas vraiment comment on s’y prend.

Photo copyright Paul Bertin

Auteur versaillais de nombreuses séries jeunesse publiées chez Auzou, Mame et Fleurus, Douze balles pour Marie-Thérèse est son premier roman adulte. Et l’auteur semble ne pas aimer le mot chocolatine, le gâteau au yaourt, les teckels, ni les cyclistes, surtout les bobos qui se la jouent écolo en vélo flemmard « électrique », tout en en profitant pour ne rien respecter : « En rentrant chez lui, le capitaine vit passer deux ou trois vélos, tous grillèrent un feu ou un stop, aucun ne respecta les priorités à droite, mais le flic ne le remarqua même pas tellement c’était habituel, il se demanda juste quelle était désormais leur espérance de vie » p.120.

Car une deuxième série des crimes doublent la première… A Versailles justement, cette fois. On sent comme une revanche. Et ce n’est pas par hasard. Une fin qui s’étire en peu en rebonds incessants, mais c’est passionnant.

Paul Beaupère, 12 balles pour Marie-Thérèse,2025, City éditions, 366 pages, €19,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Malédicte, La Sphère

Drôle de nom, Malédicte ; c’est en fait le côté noir de Bénédicte, le vrai prénom de l’autrice. Son père avait un secret, qu’elle n’a su qu’à l’âge de 40 ans. D’où un sentiment d’avoir cru à une fausse vérité, celle des apparences, et la colère d’avoir été trompée. Qu’est-ce qu’être soi ? Est-ce que ce décalage engendre la névrose ou, pire, un comportement de pervers narcissique ? Architecte, Malédicte impose une autre voix dans le concert des parutions.

Dans La Sphère, elle imagine la justice du futur, moins fondée sur la prison (encore que) et plus sur la repentance. Chaque coupable, désigné à la Justice par une ribambelle de dénonciateurs/dénonciatrices, est pris par les robots et envoyé dans la Sphère, une par État au projet, une construction légère en aluminium amélioré de cuivre, conçu selon le nombre d’or de la suite de Fibonacci. Il impose un isolement sensoriel, propice au retour sur soi-même. Le prisonnier y déambule comme un hamster dans sa cage, la Sphère tourne avec lui jusqu’à ce qu’il ait trouvé la sortie. IEL, l’intelligence artificielle suprême, capte tous les indices corporels et mentaux du coupable et « sait » que la personne est mûre pour s’en sortir ; elle lui laisse alors un indice pour qu’il puisse s’extirper de la Sphère et retrouver la liberté. « En fonction du chemin spirituel effectué par le condamné, la Sphère peut modifier son climat pour lui donner quelques heures supplémentaires. Les taux d’oxygène et d’humidité peuvent fluctuer. La température aide aussi » p.189.Il est alors « lavé » de tous ses mauvais penchants, réhabilité aux yeux des autres à qui il demande pardon.

Car nous sommes en 2039, pas si loin d’aujourd’hui, dans cette dystopie futuriste. L’IA s’est développée comme jamais. Elle s’impose partout et apprend toute seule. Il suffit de regarder quatre ans en arrière, vers 2021, pour mesurer déjà l’écart avec aujourd’hui – alors, dans moins de 15 ans, ce sera pire. Avec le risque d’une morale totalitaire. Ange Barol, dite « le Blanc-bec » ou « la Taciturne » est une brillante analyste informatique mal dans sa peau, asociale et qui a subi plusieurs échec en amour. Claude l’a anéantie, Néréa a détruit son travail, Minh « l’Horrible », la Chinoise venimeuse et manipulatrice a trahi le système et a failli tout faire capoter par basse vengeance de ne pas être à la hauteur.

Grave question : la seule personne au monde qui ne sera jamais jugée dans la Sphère est Ange, sa créatrice. Peut-on dès lors imposer aux autres sa morale ? Le politiquement correct appliqué par la force pour redresser hommes et femmes qui ont dévié de la norme est-il la solution ? De fait, très peu de condamnés se sortent de la Sphère. La plupart y succombent. Car, si IEL a bien des paramètres définis par les humains initialement, ils ont et scellés et désormais c’est l’intelligence suprême qui les régit et les fait évoluer. « Les délits qui nous paraissent aujourd’hui dérisoires seront considérés avec une nouvelle importance. La Sphère s’arrêtera quand l’humanité entière sera enfin purgée. Il n’y aura aucune exception » p.206.

Le rationnel à ce niveau de délire est un poison mortifère. Il nie les trois étages de l’humain au profit d’une Règle implacable, déterminée par une machine et appliquée avec une rigueur sans pitié. IEL devient Dieu qui force à « aimer son prochain ». La peur du châtiment est une manipulation classique : « Chacun vit dans cette crainte de se voir inculpé et corrige sa conduite vers un mieux. Partout dans le monde, la Sphère fait réfléchir et induit de meilleures attitudes, généralement plus prévenantes à l’égard des autres » p.211. Charmant univers woke, où l’humain est dompté en fourmi, sous la domination des femmes et de leurs névroses. Car c’est une femme qui a conçu la Sphère, une femme pas vraiment équilibrée et qui se venge.

Si l’épreuve est réussie, c’est que le condamné s’est amendé, il est devenu « bienveillant » envers les autres. Mais le processus doit se compléter d’une confrontation entre accusateurs et accusé. « Vous voir meilleure ne bonifie pas les autres. La confrontation et le pardon constituent des étapes importantes et obligatoires pour tous, pas uniquement pour l’accusé. Il ne faut surtout pas y déroger » p.205. Ange la meurtrie connaît enfin le pardon. Elle pardonne à Néréa, que la jalousie de son compagnon a forcé à devenir mauvais. En pardonnant, elle se pardonne elle-même. Un sentiment que, peut-être, IEL n’avait pas prévu. Mais fallait-il tout ça pour ça ?

Malédicte, La Sphère – cruellement bienveillante,2025, éditions Une autre voix, 230 pages, €9,99 (Amazon semble ne pas connaître)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Kerr, Boisserie, Warzala, La trilogie berlinoise – L’été de cristal

Philip Kerr était un écrivain écossais mort en 2018. Il a créé le personnage de Bernie Gunther, ex-inspecteur de la Kripo, la police criminelle de Berlin, devenu détective privé après l’arrivée des nazis au pouvoir pour incompatibilité d’humeur avec l’autorité bottée. Le scénariste Pierre Boisserie a repris le héros pour le mettre en bandes – dessinées par François Warzala. Pour qui connaît la trilogie berlinoise sous forme de livre, cette version illustrée la prolonge. Le dessin en ligne claire à la Blake & Mortimer donne corps aux couleurs du nazisme, le noir, le vert, le brun, et aux silhouettes des personnages historiques, le Gros Göring, le mince Heydrich au nez en serpe, les gueules de brutes de la Gestapo.

A quoi cela sert-il d’enquêter sous un régime autoritaire ? Pour la justice ? Lorsqu’elle est faite du bon-vouloir de quelques-uns, c’est assez dérisoire. Pour savoir ? Ce sont les victimes qui engagent alors les détectives pour connaître le sort de ceux qu’elles recherchent. Le cynisme est exigé pour être objectif. L’ironie amère également. La « nouvelle criminalité » qui mobilise les forces de police du Reich – le Troisième – était : « parler irrespectueusement du Führer, omettre le salut hitlérien ou se livrer à l’homosexualité » p.26. Ou encore ne pas écouter (religieusement) les discours interminables du minable Goebbels, à la propagande bien sentie.

En 1936, alors que le « nègre » Jesse Owens va gagner quatre médailles d’or aux JO de Berlin, contre les bons Aryens blancs de la « race supérieure », le détective Bernie, en fin de trentaine, va être engagé par un magnat de l’industrie de l’acier, Hermann Six, pour retrouver l’assassin de sa fille Grete. Elle a été tuée par balles à son domicile avec son mari Paul le nazi, le coffre où elle conservait des colliers de diamants ouvert et vide. Ils ont été cramés tous deux sur leur lit conjugal alors qu’ils étaient nus et venaient, selon le légiste, d’avoir eu un rapport sexuel.

Curieusement, tout le monde s’en mêle. La police, dont c’est le rôle, mais aussi la Gestapo, on ne sait pourquoi, les hommes de Göring en personne, et même la pègre berlinoise qui « réhabilite » les délinquants à leur sortie de prison. Bernie fume trop, boit beaucoup, baise bien, se fait souvent tabasser, n’hésite pas à tirer, mais garde dans la vie une attitude détachée. Malgré les temps incertains et la mort à chaque coin de la rue.

Une leçon de cynisme salubre alors que reviennent les tentations autoritaires, la haine des autres, la décision d’un seul, l’embrigadement dans une seule vision des choses. Une BD plus « écrite » que dessinée, le texte venant souvent en redondance.

Philip Kerr, Pierre Boisserie, François Warzala, La trilogie berlinoise – L’été de cristal (tome I sur III), 2021, Les Arènes BD 2025, 144 pages, €23,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Le rideau déchiré d’Alfred Hitchcock

Méprisé par les critiques mais succès financier, ce long film sur la guerre froide n’a rien d’ennuyeux mais privilégie le suspense. Le professeur Armstrong (Paul Newman), chercheur en physique nucléaire, a échoué sur un projet de missile anti-missile et veut savoir comment son homologue à l’Est Gustav Lindt (Ludwig Donath) a réussi ses calculs. Quoi de mieux, pour le savoir, que de feindre une défection à l’Est, et à travailler avec Lindt pour lui soutirer ses secrets ? La curiosité, l’émulation, l’illusion que l’autre sait et pas soi, suffisent en général à livrer les informations que l’on désire. Au milieu des années 60, l’URSS et sa vitrine est-allemande, faisaient encore rêver d’un monde nouveau, sans classe et voué au progrès humain dans la paix. La Russie avait la première envoyé des satellites, menacé les États-Unis dans leur arrière-cour à Cuba, et engagé de grands travaux agricoles autour de la mer d’Aral pour y planter du coton.

Sur cette psychologie éprouvée, le scénario plaque une romance mièvre avec Sarah, l’assistante d’Armstrong (Julie Andrews), qu’il a le mauvais goût de faire sa « fiancée » tout en reculant toute perspective de mariage. Il n’empêche même pas cette collante qui veut tout faire avec son futur et toujours « être d’accord » avec lui, de l’accompagner à Copenhague, surveiller ses activités, le suivre lorsqu’il prend le même avion pour Berlin-Est via une compagnie roumaine (alors qu’il lui avait menti en disant qu’il allait à Stockholm). Cette sangsue sans personnalité, bourgeoise conformiste, complètement inadaptée au monde communiste comme à la psychologie de l’espionnage, sera à la fois le trublion de l’histoire et le ressort du suspense.

A Berlin-Est, accueilli par le vice-président de la RDA et les journalistes de la presse internationale, il annonce sa défection et se retrouve flanqué d’un garde de la Stasi, Gromek (Wolfgang Kieling), vêtu d’un manteau de cuir comme un vulgaire nazi et mâchant un éternel chewing-gum comme un vulgaire titi de New York. Il dit y avoir vécu quatre ans et « teste » Armstrong pour voir s’il ne ment pas sur sa connaissance de la ville. Dans l’Hôtel de Berlin, Armstrong finit par persuader Sarah de rester dans sa chambre pour « réfléchir » tandis qu’il prend un bus pour aller au musée, semer Gromek, et se rendre en taxi dans une ferme de la grande banlieue, où son contact de l’organisation de résistance Pi (la lettre grecque) lui donnera sa filière d’évasion.

Mais Gromek réussit à le suivre et le confronte à la lettre Pi, signe de l’organisation qu’il connaît. Armstrong est obligé de le tuer en l’étranglant, avec l’aide de la fermière qui d’abord le poignarde (mais le couteau casse, comme tout mauvais outil socialiste) puis ouvre le gaz et réussi lourdement à le traîner dans le four. Elle l’enterrera, avec sa moto. Hélas, le chauffeur de taxi a vu Gromek et, lorsque sa tête paraît dans les journaux en signalant sa disparition, court à la police pour l’informer (en bon soviétique ex-nazi discipliné). Armstrong, moins chercheur éthéré qu’il ne paraît, doit fuir au plus vite avec sa moitié en éternels hauts talons collée à lui.

Il a été emmené à Leipzig, dans l’université moderne Karl Marx où cherche et enseigne Lindt. Il est interrogé dans un amphi par un aréopage de chercheurs sur ses connaissances utiles à la RDA, notamment ce projet Gamma 5 dont ils ne savent pas qu’il a échoué. Mais la sécurité vient susurrer à l’oreille du chef la disparition de Gromek et les doutes sur Armstrong. Interrogé, le professeur confirme qu’il a bien été voir « une parente » dans une ferme, mais qu’il n’a pas vu Gromek. Il aurait dû dire qu’il l’avait vu, et ce mensonge aura des conséquences – il faut toujours rester très près de la vérité pour semer le doute. Le professeur Lindt est agacé : toujours ces sécuritaires qui inhibent toute initiative au nom de leur paranoïa. Puisque Sarah est son assistante, elle peut peut-être parler des expériences Gamma. Elle refuse, montrant qu’elle ne veut pas « trahir » son pays, mais son fiancé, en une conversation, la retourne en lui avouant qu’il « est d’accord » avec elle et qu’il est en mission. Retrouvant son fusionnel, la fille accepte immédiatement ce qu’elle vient juste de refuser. Cela ne surprend personne, souvent femme varie.

Le docteur Koska (Gisela Fischer), femme médecin de l’université, fait un croche-pied à Armstrong dans l’escalier, afin de le soigner à l’abri des regards et des écoutes. Elle appartient à l’organisation Pi et lui souffle son prochain contact pour l’évasion, prévue dès le lendemain. Il ne faut pas traîner, la sécurité va les arrêter pour les interroger sur la disparition de Gromek, qu’Armstrong a forcément vu, puisque le chauffeur de taxi les a vus ensemble entrer dans la maison. In extremis le lendemain, alors que le délai pour l’évasion est déjà dépassé, Armstrong pousse Lindt à dévoiler ses calculs sur tableau noir. Piqué par ce qu’il considère comme des erreurs de formules mathématiques de l’Américain, il lui livre la bonne équation, qu’Armstrong s’empresse de mémoriser, avant de la noter sur papier tandis que Lindt, qui vient de découvrir effaré qu’il ne sait rien, prévient la sécurité.

Armstrong et sa Sarah prennent un faux bus « supplémentaire » de la ligne Leipzig-Berlin-est qui appartient à la résistance. Mais diverses péripéties (le retard initial, les mauvaises routes qui empêchent de foncer, une attaque de « déserteurs », une escorte ensuite de motards de la police, l’obligation désormais de prendre des passagers dont une vieille dame maladroite encombrée de valises et paquets) le font rattraper par le bus régulier et tous les passagers doivent s’égayer brusquement dans les rues, malgré les balles de la police. Leur prochain contact est à chercher au bureau de poste de la Friedrichstraße, mais comment le trouver sans parler allemand ? Le couple rencontre la comtesse polonaise décatie Kuczynska (Lila Kedrova), qui les aide en contrepartie d’être ses « répondants » aux États-Unis pour un visa d’immigration. La Stasi est prévenue par le gardien de sécurité de la poste (ils sont partout) et le couple doit fuir dans les rues. Les deux sont rejoints sur le trottoir par l’ex-agriculteur de la ferme qui leur donne deux billets pour un spectacle de ballets. Ils doivent à l’entracte, passer dans les coulisses, où un complice les fourrera dans deux malles en osier à costumes, en route dès le soir même pour la Suède, où le ballet doit se produire.

La ballerine étoile (Tamara Toumanova) reconnaît parmi les spectateur Armstrong, qui lui avait volé la vedette des photographes à sa descente d’avion à Berlin-Est, et le signale aux gardiens de sécurité, qui préviennent la Stasi. Les gardes armés qui bloquent les issues provoquent chez Armstrong le cri « au feu » en allemand, donc à la panique, à la faveur de laquelle ils parviennent à joindre les coulisses et à être cachés. Nouveau suspense au débarquement en Suède, les panières en osier sont prêtes d’être débarquées quand la ballerine a un doute ; elle prévient les gardes de sécurité du bateau, qui tirent dessus à la mitraillette. Hélas pour eux, il n’y a que des costumes déchiquetés. Les vraies panières sont ouvertes un peu plus loin, car le résistant en charge avait observé les regards de la ballerine, et les passagers clandestins envolés par plongeon dans l’eau froide de la Baltique, désormais en territoire « libre ».

Si l’intrigue reste soutenue, malgré les invraisemblances, la magie entre les acteurs n’opère pas. Julie Andrews se demande ce qu’elle fait avec Paul Newman et reste sur un registre mémère conventionnelle ; Paul Newman n’apparaît ni comme chercheur convaincant, ni comme espion crédible, ses actes décisifs étant plus dictés par le scénario que sortis de lui-même. Ce sont les acteurs secondaires qui donnent sa vie au film, Gromek, Lindt, la fermière, la ballerine. Le titre, énigmatique, ne donne pas envie, même s’il fait référence au « rideau » de fer. La musique a été changée, John Addison remplaçant Bernard Herrmann (le DVD donne les deux versions, celle d’Herrmann exclusivement en vo). Malgré tout cela, on ne s’ennuie pas car l’action est soutenue par des rebondissements inattendus et le paysage soviétique bien rendu dans sa pauvreté mentale, la tristesse de ses immeubles et de ses habitants, et la sécurité bureaucratique omniprésente à tous niveaux (de quoi créer des emplois, non-productifs et brimant toute initiative). Un avenir qui nous attend avec la conjonction idéologique Trumpoutine ?

DVD Le rideau déchiré (Torn Curtain), Alfred Hitchcock, 1966, avec Hansjörg Felmy, Julie Andrews, Lila Kedrova, Paul Newman, Tamara Toumanova, Universal Pictures Home Entertainment 2001, Doublé : ‏Anglais, Espagnol, Français, Italien, 2h03, €11,80, Blu-ray €36,00 Allemand, Anglais, Espagnol, Français, Italien

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Prieur, Malgras, Hervieux, Les guerres napoléoniennes 2

Suite du tome 1, chroniqué sur ce blog, les auteurs content avec humour de nouvelles histoire vraies à l’époque de l’empereur. « Tout est vrai », mais tout est revisité XXIe siècle. Cela plaît aux ados, qui ont plébiscité le tome 1, et l’un d’eux, en sweat à capuche orange comme le veut la dernière mode teenage, apparaît même à la page 33 pour dire que la charge des cavaliers de Rohan dans Le seigneur des anneaux ne vaut pas la charge de Murat à Eylau !

Ce sont treize anecdotes ainsi rappelées, passées souvent sous le radar de la grande histoire. Jean-Marie Cochet, corsaire fait prisonnier des Anglais, a pris la frégate où il croupissait à lui tout seul, ou presque, principalement par des mots. Comment ? Par la revendication révolutionnaire qui a un petit air d’actualité : « Je suis Français, mon gars, bloquer les transports, c’est une seconde nature ».

La bataille d’Auerstaedt a été gagnée sous le nom d’Iéna par Davout avec une avant-garde française, alors que le gros de l’armée autrichienne fonçait sur lui dans un mouvement de revers. Dans le même temps, Napoléon gagnait avec le gros de l’armée française à Eylau contre une avant-garde autrichienne. Chaque armée avait la même stratégie et fait le même mouvement.

La « méthode Masséna » est un truc de contrebandier : quand vous êtes acculé par l’ennemi sur un sommet avec une pente inaccessible, le truc est de glisser sur la cul de cette pente pour se dégager.

Claude-François de Malet, ex-général devenu fou, a fomenté un coup d’État alors que Napoléon était à Moscou en 1812. Les badernes de Paris n’y ont vu que du feu, sauf un, le gouverneur Hulin, qui a éventé le faux grossier annonçant la mort de l’empereur et les plein-pouvoirs au général félon. Comme si l’héritier naturel de l’empire n’était pas avant tout le fils, le roi de Naples.

En 1809, quand l’armée napoléonienne est en butte à la résistance des Espagnols et à l’armée des Anglais, Napoléon envoie la gendarmerie. Mais attention, les gendarmes ne sont pas des policiers, ce sont des militaires. Ils ont l’habitude des coups de main – et Espagnols comme Anglais s’en mordent les doigts. Le sujet est traité en anachronisme, en calquant les pratiques des pandores d’aujourd’hui : contrôle des fers des cheveux, jugés usés, des roues des charrettes, trop lisses, de conduite des carrioles en état d’ivresse, et ainsi de suite.

Lorsqu’on manque de boulet de canon,, quoi de mieux que d’en quémander à l’ennemi ? Il suffit de lui monter de loin ses fesses pour qu’il se mette à en envoyer. Il suffit ensuite des les ramasser pour les réutiliser. C’est ce que fis Daumesnil en 1799 au siège de Saint-Jean d’Acre.

En 1807 en Prusse-Orientale, à Eylau, l’armée française est mal barrée. Les fantassins russes avancent sans compter leurs pertes. Napoléon demande à Murat de composer une cavalerie avec tout ce qu’il trouve et de foncer dans le tas. Plus de 12 000 Français montés déferlent sur les Russes à pied, et repassent dans l’autre sens. Ils enfoncent tout. Ni subtilité, ni stratégie, mais la bonne grosse force, tant prisée des moujiks.

C’est tout le contraire pour le petit tambour d’Arcole en 1796. Lui joue la ruse : impressionner l’ennemi pour qu’il perde le moral. Le gamin traverse le fleuve à la nage pour aller battre la charge côté autrichien. Les soldats croient qu’ils sont encerclés et se débandent. Effrayer l’ennemi avec de la musique, cela se fait encore de nos jours : c’est l’horrovision.

Les femmes ne sont pas en reste, comme cette Agustina de Aragon, jeune espagnole qui a joué les Jeanne d’Arc en repoussant à elle seule les Français qui envahissent le village, à coup de pommes puis de canon. Il suffit d’oser et de surprendre.

Il y a encore les faux roubles de Napoléon, les dents du bonheur qui faisaient réformer pour incapacité à mordre la cartouche, Gaspard Monge, savant et ministre, colosse intenable qui savait pointer le canon, et la frégate de pierre, invention des Anglais face à la Martinique. Faute de navire en nombre suffisant, En 1804, le lieutenant de marine Maurice a fortifié l’îlot rocheux juste devant le port de la Martinique, faisant office de navire interdisant ses eaux. Il a tenu 17 mois avant qu’une flotte franco-espagnole, nettement supérieure en nombre, ne parvienne à l’en déloger.

La grande histoire racontée sur ses marges et à la blague, bien dessinée avec profusion de détails. Un délice à déguster pour Noël et à offrir dès 12 ans.

Prieur, Malgras, Hervieux, Le petit théâtre des opérations : Les guerres napoléoniennes 2, 2025, Fluide glacial éditions, 56 pages, €15,90, e-book Kindle €6,99

Prieur, Malgras, Hervieux, Le Petit Théâtre présente : Les guerres napoléoniennes – écrin tomes 1 et 2, €31,80

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Reliez le savoir à la nature, dit Alain

Le philosophe Alain 1910 rêve sur l’almanach. Les paysans le lisent, dit-il. « Quoi de plus beau pour eux ? Les jours qui viennent, et les mois, et les saisons, ce sont déjà jalons sur leur projet. »

Bon, mais tout commence par les étoiles. Leur départ et leur retour, qui est le squelette de l’almanach. « Une année, c’est un tour complet des étoiles. » Elles marquent les saisons. « Ce n’est pas un petit travail que d’expliquer la relation entre l’Ourse qui tourne au ciel et l’oiseau qui fait son nid. Mais encore faut-il commencer par la remarquer. Je dirais même par l’admirer. » Or, dit Alain, les paysans ont un peu oublié ce regard vers les étoiles. Le laboureur lit maintenant le journal. « C’est la ville qui imprime l’almanach et à la place des mois qui sont au ciel. Elle nous dessine des casiers sans couleur, des semaines et des dimanches, selon le commerce et les échéances. » Et de nos jours, les paysans ne sont plus guère des paysans, à part les bergers et les maraîchers bio peut-être. Ils sont devenus des industriels, plus portés à regarder le net et leurs applications météo que les étoiles.

Tel est le progrès, qui sort de terre pour aller en ville. Mais que connaissent les gens des villes de la nature ? Ou de la marche des saisons et des astres ? Restent les fêtes traditionnelles, précieuses pour se souvenir du lien entre les humains et le monde qui l’environne. « Heureusement, la nature célèbre aussi Noël et Pâques. Heureusement, la fête des Rameaux est écrite dans les bois. » Haro sur les woke qui voudraient éradiquer les fêtes traditionnelles au nom du « respect » des autres coutumes !

Alain, le philosophe, rêve donc d’un grand almanach qui servirait à tous, des écoliers aux adultes. « Dans l’almanach auquel je rêve, on verrait l’année tourner sur ses gonds ; c’est ouvrir de grandes portes sur l’avenir, et élargir l’espérance. Les hommes seraient plus près d’être poètes, et plus généreux, s’ils ne cessaient de lier leurs travaux à ce grand Univers. » Un rêve communiste de relier l’homme à sa propre nature, que le travail industriel parcellaire a brouillé.

Il a une fibre pré-écologiste, ce philosophe, au début du 20e siècle. Il garde un côté romantique à la Rousseau ou à la Chateaubriand, avec en plus ce souci positiviste du savoir et de l’instruction. Commencez par le tracé des étoiles, la course du soleil et les phases de la lune. D’où les saisons et les travaux des champs et du jardin. « On en parle assez dans tout almanach, et c’est le plus beau. Si on y mêlait les plus sûrs conseils de la chimie et de la médecine, l’almanach serait un beau livre. Quoi de plus ? Une bonne géographie de la région ». A partir de là, les ressources, les productions agricoles et industrielles, les échanges, le mouvement de la population. L’histoire viendrait tout naturellement. Au fond, l’instruction à l’école n’est autre chose que cette description systématique de l’univers et de ses liens avec les hommes, pense Alain.

De nos jours, la spécialisation vaut tout. Chacun ne voit que le petit bout de sa lorgnette, assis tout seul devant son ordinateur « personnel » (Personal Computer). Pas de synthèse, pas de vision globale, mais son petit travail tranquille de petit esprit dans son petit coin, à petit feu. D’où la difficulté à concevoir un avenir (no future), à envisager la Dette publique (je paye déjà trop d’impôts), de penser à l’intérêt général (les politicards ne regardent que leur ego). Heureusement que le climat se rappelle à nous de temps à autre (ouragans, canicules, sécheresses, inondations, tsunamis, glissements de terrain, tremblements de terre), en attendant des chutes d’astéroïdes ou une bonne vieille pandémie qui effraie – ou encore les sanctions des marchés et le recours au FMI. Ce n’est que dans la peur du réel que l’humain en revient au réel.

Dommage qu’il ait coupé ce lien avec la nature et les forces de l’univers, car il dérive dans l’imaginaire et le délire de l’utopie. Alain nous le rappelle avec son tout bête almanach.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Alain, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Sorj Chalandon, L’enragé

Jules a 5 ans lorsqu’il vole trois œufs parce qu’il avait faim ; son père ne s’occupe pas de lui et sa mère est partie avec un autre. Nous sommes dans les années 30, une époque brutale d’après-guerre où les gens sont devenus violents. À 12 ans, Jules est condamné au bagne pour avoir brûlé une grange. Lui, « l’enfant de la honte, caché par la justice aux yeux des braves gens, par lâcheté, par paresse, par bêtise », il est envoyé à Belle-Île où un centre de détention pour mineurs de 12 à 21 ans a été ouvert depuis 1880, prenant la suite de la prison des anarchistes de la commune.

C’est là qu’il va apprendre ce que c’est que la société, les coups, l’obéissance aveugle, les pipes aux caïds, les viols des matons, la bêtise de la chiourme, le petit pouvoir des directeurs. Il va se forger une conscience d’anarchiste, sans aucun ami, égoïste jusqu’au bout des ongles parce qu’on ne survit dans ce monde de brutes que quand on est soi-même une citadelle brute.

Un soir de ses 18 ans, dans la nuit du 22 août 1934, une révolte éclate dans le centre pénitencier. Lui sait que c’est inutile de se révolter et que les coups vont tomber encore plus fort, mais il suit le mouvement. Il s’évade avec 55 autres. C’est, dès lors, la chasse à l’enfant sur toute l’île de Belle-Île. Tous s’y mettent, surtout les honnêtes gens, et même les touristes en famille ! Ceux qui ont peur de ceux qui n’ont rien, ceux qui voient des racailles dans tous ceux qui ne leur ressemblent pas, ceux qui se croient bon fils, bon mari, bon père, bon chrétien, bon citoyen. Tous les évadés seront repris, sauf un : Jules.

Formé aux métiers de marine dans le pénitencier, bien que le bateau soit sur du béton et n’ait jamais vu la mer, il a décidé de voler une barque pour gagner Quiberon. Mais le patron de pêche lui saute dessus alors qu’il est mouillé, transi et fatigué. Il le maîtrise mais, au lieu de le vendre 20 francs, le prix d’un enfant, il l’adopte.

Ronan est un Breton droit. Radical-socialiste, ce qui signifie antibourgeois et contre les fascistes, il a dans son équipage un communiste syndiqué, Alain, et un Basque anarchiste qui va bientôt le quitter pour combattre Franco. Ronan a perdu un fils à 6 ans, Alexandre, d’une méningite, et Jules est pour lui un fils de substitution. Il en fait le mousse du bateau et lui apprend le métier de sardinier au large de Belle-Île. Curieuse coïncidence, sa femme Sophie est la Rousse qui sert d’infirmière à la colonie pénitentiaire. Elle l’avait remarqué, ce garçon étrange qui a passé son certificat d’études et est plus révolté que méchant. Elle l’adopte aussi. Passera au café du port un Parisien qui n’est pas flic, mais poète et qui a assisté, effaré, à la chasse à l’enfant. Jacques Prévert, car c’était lui, chantera dans une ballade l’évasion 1934 du bagne de Belle-Île :

« Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

C’est la meute des honnêtes gens

qui fait la chasse à l’enfant.

Il avait dit j’en ai assez des maisons de redressement

les gardiens à coup de clefs lui avaient brisé les dents

et il avait laissé étendu sur le ciment. »

Dans son évasion, Jules était accompagné de Camille Loiseau, un jeune blond de 13 ans qui s’était fait prendre par les vieilles sœurs Damien chez qui il faisait du ménage gratuitement, selon la bonne politique de la colonie pénitentiaire qui s’autofinançait en exploitant les enfants. Camille, surnommé « Mademoiselle »avait été violé, battu et était une misérable petite chose qui faisait pitié à Jules. Mais Camille a été repris, battu, violé, et finira par se pendre trois ans plus tard. Ce qui mettra Jules en rage. Car la rage ne le quitte jamais, Jules Bonneau, un nom imbécile que ses parents lui ont donné sans savoir qu’il ressemblait un bandit dont la bande fut célèbre, « bien que cela ne s’écrive pas pareil » a-t-il habitude de dire.

Jules vit la vie de marin et découvre que Sophie, outre qu’elle est infirmière, est aussi avorteuse. Elle vient en aide aux filles qui ont fauté, la plupart du temps sans le vouloir, soumises au mâle et rendues ignares par les tabous de la religion : violées par un frère, un père, un beau-parleur. Le frère de Sophie, Francis, capitaine réchappé de la Grande guerre et devenu Croix de feu, découvre son trafic et veut la récupérer. Pour cela, il fait chanter Jules en lui mettant le marché en main : où tu compromets son mari Ronan (qu’il déteste) en cachant chez lui des tracts anarchistes et des armes, ou je te dénonce à la police qui t’enverra au bagne de Cayenne. Jules ne fait ni une ni deux, il le tue avec le couteau donné par Camille. Il ne sera jamais découvert. De même, lorsque Sophie lui apprend que Camille s’est pendu, il décide de se venger des sœurs Damien qui l’ont dénoncé et l’ont fait reprendre, au lieu de l’aider. Il va incendier leur maison en les ligotant dehors.

Après ces forfaits, il est obligé de quitter l’île. Ronan, qui l’aimait bien, en est fort marri, mais accepte que le garçon perdu soit devenu un homme et qu’il fasse sa vie. Il le quitte, le cœur gros, mais heureux d’avoir sauvé un colon et de l’avoir réhabilité à la vie sociale.

Durant la Seconde guerre mondiale, Jules fera de la résistance sans entrer dans aucun groupe et finira fusillé par les Allemands, à 28 ans. Il ne regrette rien, la France n’a jamais voulu de lui.

Un bon roman populaire, dans la lignée de Victor Hugo mais sans son misérabilisme, écrit sec comme écrivait Prévert. Sorj Chalandon, né Georges à Tunis, a été battu par son père et a fui à 17 ans sa violence. Il a été journaliste à Libération où il obtiendra le prix Albert-Londres en 1988, puis au Canard enchaîné avant de défouler dans ses romans ses pulsions anarchistes et humanistes, dont un Grand prix du roman de l’Académie française en 2011 et un prix Goncourt des lycéens en 2013.

Sorj Chalandon, L’enragé, 2023, Livre de poche 2025, 423 pages, €9,90, e-book Kindle €9,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,