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Pierre-Henry Gomont, Slava 1 – Après la chute

La Russie de Poutine ne peut s’expliquer sans les années Eltsine. Vladimir Poutine, le dictateur mafieux criminel de guerre est l’héritier à la fois de l’efficace KGB soviétique et de la libéralisation affairiste des années 1990. A cette époque d’oligarques prédateurs, le patrimoine industriel et minier de la patrie a été bradé dans les mains d’une bande de compradores sans scrupules – tout droit sortis de la débrouille soviétique.

Tout ce qui a une quelconque valeur peut-être pillé par des maraudeurs audacieux et vendu à qui veut l’acheter, à l’est comme à l’ouest. Il suffit d’avoir les contacts. Dimitri Lavrine est tombé dans le trafic étant petit, sous l’ère Brejnev qui a fait de la démerde une institution : tout s’achète et tout se vend en régime de pénurie où la corruption règne car il n’y en a pas assez pour tout le monde ; il suffit d’un peu d’astuce. Il a compris du « capitalisme » que ce n’est pas acheter qui compte mais vendre, avant tout vendre. Il est flanqué d’un acolyte entraîné malgré lui par son entregent, le jeune Slava Segalov, peintre raté.

Slava a toujours été artiste et a connu un début de gloire en se posant comme peintre « engagé » ; sa rébellion contre le système en faisait quelqu’un d’intéressant pour la mode. Hélas ! Lorsque Gorbatchev est venu et a agi, le système s’est écroulé, rongé de l’intérieur, et la rébellion n’a plus eu aucun sens. L’artiste engagé a été dégagé vite fait des galeries car la mode a changé. Désormais, la Russie ressemble au monde de Hobbes où l’homme est un loup pour l’homme. Slava se souvient du philosophe anglais : « Aussi longtemps que les hommes vivent sous un pouvoir commun qui les tient tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun. Dans un tel État, il n’y a pas d’art, pas de lettres, pas de société, et ce qui est le pire de tout, la crainte et le risque continuel d’une mort violente. » Telle est la Russie post-soviétique. Poutine est celui qui a remis de l’ordre, d’où le vote massif populacier qui préfère bouffer et la sécurité ; moins le vote des éduqués qui savent user de leur liberté.

Slava tente de se faire une place dans ce monde nouveau et suit Dimitri à contrecœur pour en apprendre des leçons de débrouille. Ils viennent de piller un vaste bâtiment soviétique aux vitraux et marbres ostentatoires et partent dans leur camionnette UAZ-452 tout-terrain produite depuis 1965 par UAZ à Oulianovsk – la version soviétique du combi Volkswagen Type 2, bien connu des routards occidentaux. D’autres pillards les arrêtent sur la route et Slava, qui conduisait, fait un tonneau dans la neige. Les malfrats tirent mais une jeune fille à ski et à carabine les descend. Sauvés, ils la suivent jusqu’à un somptueux bâtiment de l’ère soviétique dans l’immensité russe – un ancien centre de détente avec spa pour apparatchiks. Elle vit là avec son père, Arkadi, un géant qui a souvent trop chaud et se balade en slip par -20° (un cliché russe).

C’est le début d’une amitié entre Slava et Nina, qui vont coucher ensemble, et d’un dégoût pour l’affairiste Dimitri, au fond peu doué pour les grandes affaires. Les ouvriers d’une mine sont très fier de leur outil de travail prolétaire, mais au chômage depuis que tout s’est arrêté. Un oligarque vient évaluer l’ensemble et propose de racheter. Il ne va pas investir pour sauver la mine, mais vendre à l’encan son matériel, bien plus cher que le prix qu’il a payé. Il trouvera ensuite des investisseurs pour racheter la mine débarrassée de ses actifs – encore moins cher. Les ouvriers refusent ; ils préfèrent vendre eux-même une machine ou deux, dont une foreuse dernier cri. Dimitri se propose, mais son passé de roublard cynique le rattrape, et il est attrapé par son ancien mentor Troubetskoï, qu’il a trahi. En mafia comme en affaires, trahir ne se fait pas ; il le paiera de sa vie. C’est Slava qui va conclure la transaction, malgré lui.

Un dessin minimaliste, où Slava a le visage de Poutine jeune ; des paysages de neige et de froid qui disent le regel russe après la chute ; des leçons d’affairisme utiles à ceux qui n’y connaissent rien. Le début d’une histoire en trois tomes sur la Russie d’aujourd’hui, avec la jeunesse et l’amour en prime.

BD Pierre-Henry Gomont, Slava 1 – Après la chute, Dargaud 2022, 104 pages, €22,95, e-book Kindle €13,99

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Ready Player One de Steven Spielberg

Wade Owen Watts (Tye Sheridan) n’est pas encore né, il ne naîtra qu’en 2027. Mais, en 2049, orphelin depuis longtemps, il vit à 22 ans dans un taudis à Columbus (Ohio) avec sa tante qui l’a recueilli et le beauf macho qui est son compagnon. La société s’est effondrée avec la crise énergétique et climatique, et la société américaine « développée » s’est réfugiée dans l’illusion. La « réalité » virtuelle a remplacé la réalité tout court, tout comme les fausses vérités de Trompe remplacent dès aujiourd’hui la vérité réelle.

C’est ainsi que des petits génies de la tech, James Donovan Halliday (Mark Rylance) et Ogden Morrow (Simon Pegg), ont créé la société Gregarious Games – et fait fortune. Halliday est un inadapté social qui a voulu que l’Oasis remplace le monde réel où il se sentait mal. Il a inventé un système mondial de jeu vidéo multijoueurs, accessible par des casques de réalité virtuelle, des gants et des combinaisons qui simulent les sensations tactiles depuis chez soi dans son taudis. Dans ce métavers idéal, chacun compense ses frustrations dans la vie réelle. Une « bonne » façon (américaine) de se faire un max de fric avec la solitude et la psychopathie créée par le système économique où l’homme est un loup pour l’homme.

D’ailleurs, la compétition est ici encore encouragée. Halliday ne quitte pas le système américain lorsqu’il propose dans une vidéo, à sa mort en 2040, de « donner » les actions de son entreprise à celui ou celle qui parviendra à « gagner » (à l’américaine, où tous les coups sont évidemment permis) l’easter egg (œuf de Pâques) caché dans l’Oasis. Le gagnant des trois clés permettant d’ouvrir le coffre de l’œuf aura 500 milliards de $ et les pleins pouvoirs sur le jeu. De quoi devenir Maître du monde, même s’il n’est que virtuel.

Depuis cinq ans, rien. Nul n’a réussi à avancer dans le concours. Wade, sous son avatar de Parzival (le Perceval de la Quête du Graal) qui le magnifie en blond à la coiffure proliférante et aux yeux bleu clair, le corps tatoué de partout sous son tee-shirt noir et veste de jean sans manches ornée d’une épée d’or dans le dos, décide de devenir lui aussi un chasse-œufs. Il se mesure aux Sixers de la société Innovative Online Industries (IOI) dirigée par Nolan Sorrento (Ben Mendelsohn). Cet entrepreneur qui n’a rien inventé veut mettre la main sur l’Oasis en remportant le concours, pour maximiser les profits avec de la pub. Wade veut que le jeu reste libre. Deux conceptions du capitalisme américain : le fric ou le divertissement – on ne sort pas du système, mais le jeune Parzival est plus sympathique que le technocrate Nolan qui s’est créé un avatar de gros con musculeux bien que lent du cerveau. D’autant que Parzival n’a pas une armée d’experts à sa solde, comme le business man qui les fait bosser à des horaires d’esclave, mais quatre amis et son astuce. Toujours le mythe du Pionnier, seul contre la nature hostile.

Il échoue dans l’épreuve de la course automobile, où il retrouve son grand ami Aech (sous avatar super-mâle Terminator et qui se révélera être… la fille Helen – Lena Waithe) et la fameuse Artémis (déesse de la chasse) sous l’avatar d’une jeune rousse à moto (Olivia Cooke). Il se tourne alors vers les archives de la vie d’Halliday, un ensemble d’enregistrements vidéo reconstitués en réalité virtuelle, guidé par le Conservateur du Journal d’Halliday. Il découvre que le fondateur d’Oasis regrette certaines de ses décisions et aurait voulu revenir en arrière : voilà comment il faut gagner la course, non en se précipitant en avant, comme les jeunes loups avides du système capitaliste, mais en arrière, pour les devancer à la fin de la boucle… Être à contresens permet de ne pas penser comme la horde. C’est le secret du génie.

La première clé obtenue permet un indice. Artémis l’imite, suivie par Aech ainsi que Daito (en vrai Toshiro – Win Morisaki) et Sho (Philip Zhao), autres amis de Parzival dans le monde virtuel. Notez que le politiquement correct est respecté dans la répartition des races dans le monde réel : un Blanc, une Blanche, une Noire, un Japonais et un Chinois (lequel est un geek de 11 ans). L’indice est « un pas non franchi ». Ce serait le regret d’Halliday de ne jamais avoir embrassé Kira, laquelle s’est accouplée avec son partenaire Ogden Morrow. Il semble qu’Halliday n’ait jamais fait l’amour à une femme, d’où sa fuite dans le virtuel. Parzival gagne son pari sur le Conservateur, qui croyait que Kira était mentionnée plus d’une seule fois. L’avatar lui donne alors une pièce de 25 cents, qui aura un rôle crucial par la suite.

Sorrento veut alors éliminer ce redoutable concurrent qui arrive mieux que ses équipes de petits besogneux à se retrouver dans le jeu. Il envoie son mercenaire i-R0k (T. J. Miller) rechercher l’identité réelle de Parzival, lequel a la niaiserie de révéler son nom à Artémis qu’il connaît à peine, dans une boite (virtuelle) où Halliday a rencontré Kira. Écouté par i-ROk, l’amoureux se vend, et comme le bataillon de Sixers ne parvient pas à le dézinguer dans la boite, il fait sauter la pile où il habite, pulvérisant sa tante et son mec. Le père de Wade est mort endetté dans un Centre de fidélité de IOI et a été contraint de servir pour payer ses dettes. Aussi, lorsque Sorrento propose à Wade de travailler pour lui pour un très gros salaire avec bonus s’il gagne le concours, il refuse.

Capturé par Artémis – qui est dans la vraie vie la rebelle Samantha Cook – il rejoint Aech, Daito et Sho et tous comprennent que la seconde clé se trouve dans une simulation de l’hôtel Overlook de Shining, le film que Halliday voulait voir avec Kira. Artémis est capturée, Parzival s’évade et rejoint ses trois autres amis dans un fourgon postal anonyme. Ils préparent la troisième épreuve, qui est de jouer sur la console de jeu favorite d’Halliday, l’Atari 2600. Elle se trouve dans une forteresse gardée par IOI et protégée par une orbe magique. Wade parvient à pirater le fauteuil de jeu virtuel de Sorrento, assez stupide pour avoir laissé écrit sur un post-it ses mots de passe, et à délivrer Samantha enfermée dans une cage de l’usine à jeu. Parzival lance alors un appel au peuple, comme une cagnotte virtuelle, pour attaquer en masse la forteresse. Le combat faite rage, Daito lutte contre le Mecha-Godzilla de Sorrento et meurt en virtuel, Aech aussi en Géant de fer, ce qui permet à Parzival, Artémis et Sho de pénétrer la forteresse. Pour que Samantha puisse s’enfuir de l’IOI, Parzival tue son avatar Artémis. Elle est cueillie dans le fourgon d’Aech, mais ils sont poursuivis par F’Nale (Hannah John-Kamen), cheftaine implacable des Sixers – une véritable executive woman yankee.

Sorrento, vaincu, réinitialise le jeu par une bombe qui anéantit tous les avatars… sauf un : Parzival, grâce à sa pièce de 25 cents, possède une vie supplémentaire. Il joue alors à Adventure pour y trouver l’easter egg en trouvant la salle secrète du jeu, et la troisième clé. Il découvre alors un avatar d’Halliday qui lui donne à signer le contrat de cession de ses actions. Mais Parzival est un pur ; il se souvient que qu’Halliday a perdu son seul ami, son partenaire Morrow, avec ce genre de contrat. Il refuse alors de signer – et Halliday est content. Cette tentation du veau d’or était la dernière épreuve (les Yankees restent très bibliques, et Sipelberg très dans les codes).

Après une dernière course-poursuite dans la tradition d’Hollywood (la trilogie grosses bagarres, grosse course, grosse explosion, auquel le film de Spielberg sacrifie largement), le Wade du monde réel décide de partager le contrôle de l’Oasis, qu’il a gagné avec leur aide, avec ses quatre amis. Le Conservateur était l’avatar de Morrow et il offre ses services de consultant pour un salaire de 25 cents. Le jeu qui aurait pu devenir totalitaire reste démocratique… jusqu’aux Tromperies depuis. Les cinq amis prennent la décision saluée d’interdire l’accès au jeu aux Centres de fidélité d’IOI. Ils prennent aussi une liberté très impopulaire : l’Oasis sera fermé deux jours par semaine, les mardis et jeudis. Il faut parfois être impopulaire pour le bien du peuple. Les gens doivent prendre du temps pour vivre et aimer dans le monde réel.

Le film a plu aux ados par ses nombreuses références à la pop-culture comme à la culture geek des jeux vidéo, des super-héros, des films et des séries télé cultes. Un film rempli d’effets spéciaux et sans aucune scène que la pudibonderie croyante pourrait réprouver (à peine un seul baiser, à la fin). D’innombrables souvenirs des années 80, ses jeux vidiots, ses héros super – toute une génération du divertissement, biberonnée à Hollywood sous Mitterrand, qui nous donne ces politiciens minables d’aujourd’hui. La génération des bébés boum, ceux qui animaient les boums et et y baisaient à loisir (et pas avec les curés), selon la nomenclature Bayrou. Pas la mienne. Reste un film qui se regarde une fois. Un vestige d’époque.

DVD Ready Player One, Steven Spielberg, 2018, avec Tye Sheridan, Olivia Cooke, Ben Mendelsohn, Warner Bros. Entertainment France 2018, anglais doublé français, allemand, italien, 2h18, €3,45

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Nicolas Gorodetzky, La limite de Hayflick

Nicolas G. n’en est pas à son coup d’essai. Ce thriller passionnant et bien découpé, qui mêle mythe de la vie éternelle, savant éthique et mafias diverses, est son sixième roman. Médecin pneumologue, ex-urgentiste, musicien de rock (groupes Weekend Millionnaire de 1978 à 1991, Dr Rock and the Famous Merengo), manageur médical de la sécurité (coupe du monde de foot 1998, du rugby 2007, Euro 2016 de foot) – et père d’un fils adulte, Yan et d’une fille Nathalia – ce touche-à-tout dynamique réussit à vivre à cent à l’heure sans pourtant se disperser. Comme les aventuriers (ou les chats) il a eu plusieurs vies et sublime son expérience dans ses fictions.

Imaginez : la science a découvert que les cellules humaines peuvent se diviser jusqu’à un certain point limite. Le microbiologiste américain Leonard Hayflick l’a montré en 1965. Cette sénescence réplicative pourrait être contrée si – et là on aborde le domaine de la fiction – l’on découvrait comment manipuler les télomères, ces capuches des brins d’ADN qui permettent la réplication. Dans le roman, un savant l’a réussi, ouvrant la voie à la vie éternelle des cellules. Malheureusement les bonnes cellules comme les mauvaises (par exemples les cancéreuses). Mieux : le savant a réussi à sélectionner les bonnes cellules. Dilemme : offrir cette découverte à l’humanité, ou la taire ? Car des questions éthiques se posent aussitôt : si chacun peut vivre éternellement (ou du moins très très longtemps), qu’en est-il de la démographie galopante, des ressources limitées, de la pollution inhérente à un excès d’humanité ? Dès lors, cette découverte engendrera-t-elle de la contrainte sur le le fait de donner naissance à des enfants ? Sera-t-elle réservée aux riches et aux puissants ? Utilisée à de mauvaises fins de chantage ? Vaste abîme de réflexion… Ce pourquoi le professeur « disparaît ».

Sauf que les mafias diverses, agissant pour le compte de commanditaires puissants, dont la paranoïa permet de croire qu’ils s’entendent pour régenter la planète, veulent mettre la main sur la découverte. Elle est contenue dans une petite clé USB cousue dans une couture du pantalon du savant, protégé par une légion « d’amazones », des femmes initialement kurdes, en guerre ouverte contre l’obscurantisme islamiste, mais qui ont agrégé autour d’elles toutes les dominées qui veulent résister à la puissance du mâle.

Il se trouve que le savant a une fille qui termine médecine. Ida doit encore soutenir sa thèse et officie comme interne au grand hôpital de Stockholm, ville où justement notre héros, Stanislas Verlaine, déjà rencontré dans les romans policiers précédents, se remet d’un choc amoureux, sa femme chérie étant morte, le laissant orphelin une fois de plus après la perte de sa mère étant enfant. Devant se mettre au vert après ses déboires avec le Mandarinia, où il a fait ami avec les abeilles, il a décidé de se perfectionner en criminologie dans le master spécialisé internationalement reconnu de l’université suédoise. Pour cela, il se fait héberger par sa tante, qui a épousé un Suédois aujourd’hui décédé, et qui habite une grande maison avec jardin dont une serre exotique où elle cultive des fleurs et élève des abeilles (ces petites bêtes joueront un rôle dans le thriller). Elle loue le sous-sol aménagé en studios à des étudiants. Il y a là Ida, mal fagotée et enlaidie, souvent de garde de nuit, et Erik, beau footeux suédois grand, beau, musclé, etc. Stan se lie d’amitié avec lui.

Mais il cherche un complément de revenus à sa maigre bourse universitaire et Erik lui parle d’un petit boulot que lui a proposé Ida récemment. Il ne convient qu’aux beaux gosses, jeunes et bien faits. Suspense. Suit alors un chapitre délicieux d’érotisme aux limites, sans jamais dépasser la bienséance. Les Suédois ont la réputation depuis la fin des années soixante d’être spécialistes du plaisir des corps. Un comte et sa comtesse convient à des dîners privés dans leur manoir suédois des riches âgés triés sur le volet, afin de leur faire goûter les désirs. Ils engagent pour cela une « reine » et un « roi » appelé le Phoenix, jeunes beaux, etc. pour s’exhiber en dévoilant lentement leurs corps, et se caresser, sans aller plus loin. Ce qui compte est la montée du désir, pas l’explosion, qui deviendrait pornographique. Après Le dieu du football, ce chapitre étonnant et, avouons-le, captivant tant il renverse les règles habituelles du jeu érotique, le lecteur plonge brutalement dans l’action.

Un commando lourdement armé fait irruption dans le manoir lors d’une soirée mensuelle, à laquelle Erik a décidé de ne pas participer, malgré Ida. Car Ida s’est révélée à Erik et son apparence habituelle n’est pas sa vraie nature. Erik en a été surpris, vexé ; bien que progressivement amoureux, il s’est éloigné pour y réfléchir. Tous les présents à la soirée sont tués, sauf trois filles qui ont pu se cacher, et deux autres enlevées – dont Ida.

Stan, dont les « exploits » s’étalent sur le net, est convié par le chef de la police à venir les épauler, car il a souvent des intuitions hors des procédures et connaît mieux que les autres Ida et Erik, qui lui a décrit le milieu. Un mystérieux sigle, TTAGGG, a été dessiné au sang sur un miroir ; une victime a commencé à écrire « Beati V » avant de mourir. Ce sont des signes que comprennent les initiés. Commence alors un jeu du chat et de la souris avec les tueurs sans scrupules, qui tiennent à ne laisser derrière eux rien ni personne, afin de lessiver toutes traces pouvant remonter à leurs commanditaires. Tout s’accélère, haletant, en chapitres courts. De la belle ouvrage, bien écrite, percutante.

Nicolas Gorodetzky, La limite de Hayflick, 2025, éditions Yanat, 249 pages, €20,00

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Mythe des Amazones

Dans le Dictionnaire du Paganisme grec de Reynal Sorel que je lis article après article tant il est dense, les Amazones occupent une place de choix. Ces femmes guerrières, qui adorent le dieu Arès, sont l’antithèse même du mâle hellène de la cité civilisée. Car Arès est un fou furieux, un dieu sans esprit, à la tête pleine de vent et le cœur de fureur : la sauvagerie des instincts à l’état brut.

Les Amazones forment une société de femmes qui laisse les hommes aux marges ; ce sont des sauvages, déséquilibrées par l’absence de la reconnaissance de leur complément ; une humanité encore primitive. Elles ne sont guerrières, selon le mythe, que durant qu’elles sont vierges. C’est l’équivalent de l’éphébie, où les jeunes doivent s’entraîner et combattre avant de se ranger vers 30 ans, puis de s’accoupler pour produire une descendance. Il est dit que les Amazones vont pour cela enlever des mâles dans les peuplades voisines, et qu’elles leurs donnent les bébés garçons, ne gardant pour elles que les filles. Nombre de lesbiennes aujourd’hui font de même, niant l’autre sexe, la nécessaire harmonie des contraires.

L’ordre de la civilisation hellène va d’ailleurs faire disparaître cette aberration de l’histoire. Thésée, poursuivi par elles après en avoir enlevé une, va les battre à plate couture avec son armée de jeunes mâles disciplinés, liés entre eux et entraînés. Héraklès, déjà, les avaient affrontées, comme Bellérophon. Ces filles, qui vivent au nord de la mer Noire, sont en retard de civilisation : elles adorent Arès, un dieu archaïque et sans raison, « l’abruti de la famille olympienne » selon l’auteur, alors que les Hellènes adorent plutôt Athéna. Deux façons de faire la guerre : l’une sauvage et permanente avec Arès l’insatiable, l’autre réfléchie et protectrice avec Athéna. Quant à Artémis, la chasseresse, les Amazones honorent sa version exigeant le sacrifice de captifs étrangers, selon Euripide. En bref, des barbares carnassières. Une analogie avec Poutine se présente à l’esprit : point d’Athéna chez ce mafieux et sa clique de criminels de guerre, mais la fureur de faire mal et d’enlever de la descendance, sans souci d’harmonie à long terme.

En vainquant les Amazones, dans le même geste les Hellènes ont vaincu l’animalité féminine et la sauvagerie de l’étranger barbare. C’est ce que montre la sculpture classique du Ve siècle. Arès, c’est la guerre pour elle-même alors qu’elle n’est pas une fin en soi, ce qu’elles ne comprennent pas. Elles s’autodétruisent donc sous les coups de boutoir de la civilisation, comme peut-être la Russie le fait au nord de la mer Noire aujourd’hui.

« Le thème des Amazones est certainement le terrain de schéma d’inversion, de repoussoir et de transgression, mais ce champ offre aussi une formidable construction du paganisme, capable de tisser des légendes entre elles, de les relier à des dieux dont il assume autant la croyance en leur finalité et universalité que celle de supposer leur épuisement, et donc leur finitude, pour s’expliquer une des aberrations de l’histoire. » Les femmes Amazones, dont un texte hippocratique dit qu’elles se tranchaient un sein pour mieux tirer à l’arc ou pour lancer le javelot, sont reconnues vaillantes et courageuses… mais chez les barbares. Face aux Grecs civilisés et disciplinés, elles sont défaites et se soumettent – comme toute sauvagerie est vouée à reculer devant toute civilisation. Pour que la Russie s’en sorte, il ne faut pas qu’elle prenne la voie du sauvage, mais celle de l’humain. Quant à « la » civilisation, elle peut en inventer sa version, si elle ne veut pas se croire « humiliée » de copier celle des autres – les Chinois l’ont fait, pourquoi les Russes poutiniens en sont-ils incapables ?

« Il y a trop d’inversions, de subversions, de transgressions, toutes formatées au millimètre de l’échelle de la mentalité grecque pour admettre l’historicité du peuple des Amazones. Les Grecs l’ont certainement tenu pour réel, dès lors, et seulement dès lors, que cet anti-modèle de femmes-hommes est condamné à disparaître devant la discipline hoplitique et le ‘genre de vie’ hellène », conclut Reynal Sorel. L’Amazone était un bouc émissaire de tout ce qu’il fallait bannir de la cité : la sauvagerie, l’indiscipline, la fureur de la guerre pour la guerre, la négation de l’autre sexe.

Le mythe des filles sauvages rejoint celui des enfants sauvages : ils sont formatés pour la chasse, individualistes et sans limites. Rien à voir avec les véritables femmes guerrières, attestées dans l’histoire chez les Germains et les Vikings, sans parler de certaines tribus afghanes et de l’armée israélienne. Seul Trompe et sa bande de réactionnaires les voient d’un mauvais œil dans l’armée.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Christian Brûlard, Sans excuse

Tout part d’une querelle banale entre frères. Sylvain, 17 ans, brute plutôt fruste, dragouille une meuf maladroitement tandis que son petit frère, Fabien, 11 ans, le tanne pour aller se défoncer aux autos tamponneuses. Une gifle part, retentissante, qui marque la joue encore le lendemain. Tout commence avec ce geste, une rupture tragique due à l’incompréhension réciproque. C’est qu’on ne fait guère attention à l’autre dans ce petit milieu breton ouvrier où les traditions et les convenances comptent plus que l’humain. Fabien est blessé, outré, humilié. Son père défend son fils aîné et trouve normal qu’il le « corrige » comme lui-même a été « dressé » par son père ; sa mère, qui pourrait compatir, se tait, elle préfère le silence des agneaux qu’on mène à l’abattoir, destin des femmes tradis face aux mâles.

Cette injustice absolue fonde la rage au cœur de l’enfant. Brusquement, à un âge où l’adolescence pointe ses hormones, où l’entrée en sixième émancipe de la famille, Fabien décide qu’un jour il se vengera. Cette passion mauvaise incruste en sa chair et en son âme sa « résilience ». Il va quitter le foot, ce jeu de gamins, pour s’inscrire à la musculation et au taekwondo, tout en poursuivant la natation parce que son frère déteste l’eau. Étrange pour un garçon si jeune de vouloir se renforcer, l’envie n’en vient en général que lorsque les muscles poussent, vers 13 ans et qu’alors l’apparence compte. Faut-il détecter en tout trop jeune garçon musclé le symptôme d’un mal intérieur, d’une angoisse qui noue le ventre en dessinant les abdominaux ?

L’histoire suit le destin non écrit de Fabien. Seule sa grand-mère Eugénie l’aime, de la façon inconditionnelle dont les parents devraient aimer leurs enfants. Mais elle est vieille, croyante, et ne remplace pas un père. Elle tente de faire lire quelques livres à Fabien, mais celui-ci est d’un tempérament plutôt pratique, manuel, que toute réflexion intellectuelle rebute. Avec ses handicaps, il n’est pas un héros. Il a du mal à l’école mais, comme au sport de combat, il s’accroche. Il tangente toujours la moyenne, jusqu’au bac. Malgré sa rancœur, il a des amis et, passé 15 ans, des amies. Il se compose peu à peu un carré de fidèles dont deux depuis la maternelle. Il garde un enfant handicapé, Benjamin, voisin de sa grand-mère, pour que Florence sa mère puisse avoir du temps pour elle et une vie de femme. Les parents d’Antoine, rencontré au lycée, vont lui ouvrir l’esprit et l’aider à choisir sa voie ; ils faut dire qu’ils sont de vrais parents, attentifs et aimants. Il fera un IUT de maintenance industrielle, puis une licence, avant de suivre une formation continue pour obtenir le titre d’ingénieur.

Mais ce ne sera pas sans péripéties. Dont la principale intervient tout à la fin du chapitre VIII, page 157. Ne pas en dire plus.

Dans ce premier roman, Christian Brûlard a tenté de mettre toute son expérience, acquise comme Breton d’adoption (à 11 ans), par une inscription très jeune en escrime, par sa vocation d’écrivain « nègre » pour politiciens en mal d’inspiration (ce que l’IA fera désormais plus vite), par sa fréquentation des écoles de commerce et des entreprises. Il s’en est conforté, mais parfois aussi perdu, tant vouloir en faire trop est l’ennemi de faire bien : « TROP, voilà l’accroc » énonce-t-il d’ailleurs p.133. S’il joue avec les mots et a des trouvailles heureuses (fabulette, chimistre, contagionnée), il en est d’inutiles lorsqu’existent déjà des mots précis (renominalisation au lieu de nouveau nom, déplaisance au lieu de déplaisir, extremum au lieu d’extrême…). Quant à certaines expressions, comme « accostent les vacances de Noël », elles sont inadéquates à la langue : n’accostent que des objets matériels (côte, bâtiment, personnage). Des phrases ressortent alambiquées de ne pas faire simple, tout simplement : « Tellement son discours s’alignait à coller aux espérances de l’espérée que l’inévitable rapprochement ultérieur avec l’évidence, créait déception et rancune, toutes dimensions du désarroi qui précède une rupture fraîchement provoquée » p.72 ; ou encore : « Antoine, moins holistique, y lit un espace à géométrie variable [avec des « s » inappropriés] dont les courses variées des pièces engendre une abscisse désordonnée et une ordonnée en forme d’abcès » p.97 ; ou toujours : « Élevée dans l’idée baroque d’une dot endogène prolongée par un mariage prestigieux, la mère de Chantal conclut une union évidée avec un officier de Marine, amèrement contingentée dans sa seule perspective marchande » p.147 (ouf !). Jouer avec les mots ne signifie pas se jouer du lecteur. Flaubert « gueulait » ses phrases avant de les accepter pour publication. Notons quelques erreurs à corriger comme, dans la même page 161, Pôle emploi et ANPE, dont le premier a remplacé l’autre en 2008… avant de devenir France Travail en 2024. Et p.258 le titre de l’ouvrage commis par Napoléon III, Extinction du paupérisme (et pas « de la paupérisation »). Je sais que les auteurs acceptent mal qu’on trouve des défauts à leur « bébé », mais je considère qu’une véritable critique doit être bienveillante, constructive et inciter à faire mieux. Un resserrement sur l’histoire et un toilettage du style assurerait incomparablement plus de puissance au livre.

Car il reste avec Sans excuse un roman puissant avec une histoire qui se tient, des personnages approfondis, des portraits sociologiques précieux à la Balzac – tout ce qui fait un véritable écrivain. Le lecteur est vite captivé, malgré les jeux de mots permanents, touché par le jeune Fabien qui s’accroche et s’endurcit, effaré par cette famille dysfonctionnelle qui produit du tragique par construction, édifié par le jeune adulte enfin stabilisé.

Un livre à lire et à recommander.

Christian Brûlard, Sans excuse, 2025, La route de la soie éditions, 385 pages, €25,00

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Nous restons monarchiques, dit Alain

Notre enseignement, dont nous sommes si fiers – ou du moins, nous étions – est un enseignement qui reste monarchique, dit le philosophe Alain. « J’entends un enseignement qui a pour objet de séparer ceux qui sauront et gouverneront de ceux qui ignoreront et obéiront. »

Et de prendre pour exemple un sien camarade de classe, furieusement myope, qui ne pouvait voir un triangle en entier, ne déchiffrant à chaque fois au bout de son nez qu’un des côtés. Il était sujet aux piques du prof de maths, de « son ironie un peu lourde ». Conclusion sans appel : « Cet enfant fut ainsi condamné publiquement à n’être qu’un sot parce qu’il était myope. »

Tout le système écrase les faibles. C’est le cas en tyrannie et en monarchie, mais aussi dans nos républiques démocratiques où les professeurs ont pour tâche de choisir dans la masse une élite – et « de décourager et rabattre les autres », dit Alain. « Et nous nous croyons bons démocrates parce que nous choisissons sans avoir égard à la naissance ni à la richesse. » En sélectionnant « quelques génies et un certain nombre de talents supérieurs, nous les décrassons, nous les estampillons, nous les marions confortablement, et nous faisons d’eux une aristocratie d’esprit qui s’allie à l’autre, et gouverne tyranniquement au nom de l’égalité, admirable égalité qui donne tout à ceux qui ont déjà beaucoup. »

Alain est sévère, mais ce qu’il dit n’est pas faux. Si toute société doit bien sélectionner une élite, même la société la plus communiste (nous l’avons vu dans l’histoire), cette sélection doit se faire à armes égales. Sans privilège, ni cooptation, ni mafia – ce qui n’a jamais été le cas dans les sociétés communistes, toute l’histoire nous l’a prouvé. Selon Alain, il faut réagir autrement. C’est à dire « instruire le peuple tout entier, se plier à la myopie, à la lourdeur d’esprit, aiguillonner la paresse, veiller à tout prix ceux qui dorment, et montrer plus de joie pour un petit paysan un peu débarbouillé que pour un élégant mathématicien qui s’élève d’un vol sûr jusqu’au sommet de l’École polytechnique. » Remplacez aujourd’hui paysan par immigré ou fils ou fille d’érémiste, et vous aurez la même chose. Mais cela demande du travail, des efforts, et pas d’incessants changements de programmes au nom d’on ne sait quelle idéologie qui change à chaque élection. Il faudrait des professeurs mieux formés, plus motivés, peut-être mieux payés, quoiqu’en fonction des jours travaillés cela puisse se discuter.

Ce que veut Alain le philosophe c’est que l’effort des pouvoirs publics devrait s’employer à éclairer les masses par le dessous et par le dedans, au lieu de faire briller quelques pics nés du peuple. Mais qui s’en préoccupe ? demande Alain. « Même les socialistes n’en s’en font pas une idée nette ; je les vois empoisonnés de tyrannie et réclamant de bons rois. Il n’y a point de bon roi ! » C’était en 1910, et les socialistes n’étaient pas encore entièrement communistes ; ce sera pire après Lénine.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Ers et Dugommier, Les enfants de la Résistance 2 – Premières répressions

Dans un village de l’est français, l’Occupation nazie incite François, Eusèbe et Lisa, des gamins de 13 ans (« presque 14 ») à se rebeller contre cet état de soumission. Le vieux maréchal encourage la collaboration, mais la fierté républicaine enseignée par l’école résiste. Dans le premier tome (chroniqué sur ce blog le 16 octobre), les gamins ont saboté l’écluse, ce qui a permis de retarder le transport des métaux vers l’Allemagne, vitaux pour son industrie d’armement. Aujourd’hui, les Boches se méfient et il faut être plus subtil.

Comment l’être sans entraîner les adultes ? La venue d’un prisonnier français évadé d’un camp allemand en est le prétexte. Les parents d’Eusèbe le recueillent, malgré les risques. Ils se mettent en relation avec le maire, le curé et les parents de François. Puis un deuxième, qui dort dans un champ, est informé par un message écrit sur du papier peint par les gamins que l’école l’accueillera. C’est le début d’une filière d’évasion vers la zone sud non occupée, plus tard vers l’Angleterre. Ce qui fait le lien ? Le « Lynx », le trio des 13 ans, incognito, qui galvanise les adultes.

Lesquels osent enfin prendre des risques à résister, en aidant un tirailleur sénégalais évadé à s’en sortir. Irruption des Noirs dans la Seconde guerre mondiale, fraternité républicaine, antiracisme affirmé contre le racisme nazi. Il n’y a pas de sous-race, il n’y a que des combattants ; il n’y a pas d’hommes supérieurs, il n’y a que des humains libres.

Mais les Boches se défendent, forts de leurs armes et de leurs blindages – sinon de leur idéologie, guère partagée chez les hommes de troupe. En arrêtant un train sanitaire pour y planquer le tirailleur noir, les résistants se font tirer comme des lapins. Le père d’Eusèbe, blessé, est arrêté, torturé et fusillé. Son fils a le temps de lui dire que « Lynx », c’est lui et ses copains ; le papa est très fier de lui et meurt content. Ce sont ces petits grains de sable isolés qui vont s’agglomérer avec l’espoir de la Libération. La machine nazie n’a qu’à bien se tenir. Jamais la force brute ne peut l’emporter contre la ruse et la volonté – Ulysse le Grec nous l’a déjà appris.

Jolis dessins, gamins plein de vie, gravité de la situation – qui rappelle que la guerre n’est pas toujours hors de chez nous, et que résister vaut mieux que sempiternellement « commémorer ». Une morale optimiste et orientée vers la liberté républicaine, qui réconforte en ces temps de régurgitation fasciste, de Trump à Poutine, Orban, Ciotti et Bardela. Un dossier en fin de volume instruit sur la guerre en ces temps d’Occupation.

Benoît Ers et Vincent Dugommier, Les enfants de la Résistance 2 – Premières répressions, 2016, éditions du Lombard, 56 pages, €13,45, e-book Kindle €5,99

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Daphné du Maurier, La chaîne d’amour ou L’amour dans l’âme

Ce premier roman, publié à 24 ans, campe le destin d’une famille de marins et charpentiers tournés vers la mer dans le village inventé de Plyn, décalque du réel Polruan, village en face de Fowey en Cornouailles. L’idée lui est venue de ce roman après avoir découvert l’épave d’une goélette appelée Jane Slade à Pont Creek, puis consulté les documents du chantier naval de la famille Slade, constructeurs au village voisin de Polruan. Dame Daphne du Maurier (sans accent sur le « e » en anglais), autrice de romans à succès, a été faite en 1969 chevalière de l’Ordre de l’empire britannique avant de décéder à 81 ans en 1989. Elle est surtout connue pour Rebecca, l’Auberge de la Jamaïque (chroniqués sur ce blog) et sa nouvelle Les Oiseaux qui a inspiré son film à Hitchcock.

Cette passionnée de voile et d’air marin conte une saga familiale sur un siècle et quatre générations. Elle commence par une femme, Janet, et se termine par une femme, Jenny ; entre elles, deux hommes, Joseph et Christopher.

Janet a une passion irrationnelle pour la mer et l’aventure ; elle ne sera que mère de famille au milieu de son siècle, le XIXe. Mais elle mettra au monde, avec son mari Thomas Coombe, pas moins de six enfants, dont Joseph, son préféré. C’est un gamin hardi qui ne pense qu’à l’eau salée, courant pieds nus dans les flaques, nageant nu dans les vagues, ramant en chemise ouverte sur la barque. Il est très fusionnel avec maman, qui voit en son troisième enfant cet homme libre sur la mer qu’elle-même aurait rêvé d’être. Son mari Thomas et ses fils Samuel et Herbert construisent une goélette qui portera le nom de Janet et dont la figure de proue sera sculptée à son effigie. Joseph, ayant obtenu son brevet de capitaine, sera le premier à commander le nouveau navire. Le jour de l’inauguration, c’est trop d’émotion : Janet meurt d’une crise cardiaque ; elle avait négligé les symptômes et brûlé sa vie par tous les bouts. Son esprit semble la quitter pour s’incarner dans la figure de proue.

Joseph ne vit que sur mer et pour la mer ; il aime à battre des records de vitesse avec sa goélette pour transporter des fruits et légumes depuis le continent, ou du poisson de Terre-Neuve. Il ne se marie que fort tard mais aura quand même quatre enfants, dont son aîné Christopher, qui a les yeux de sa grand-mère Janet. Hélas ! Le garçon déteste la mer, il en a le mal dès qu’il monte sur un bateau, et sa constitution frêle ne supporte pas la rudesse du métier de marin. Il tentera par deux fois de faire plaisir à son père, puis désertera pour aller se marier à Londres avec une grosse Bertha, fille de puritaine pas mal coincée qui lui donnera deux fils et une fille, la petite dernière nommée Jennifer.

C’est elle qui reprendra le flambeau de Janet et épousera John, son cousin né de Fred, fils d’Elisabeth, la petite sœur de Joseph. Après la chute de la marine à voile et des bateaux en bois au profit de la vapeur et du métal, le chantier Coombe est mis en faillite par l’infâme oncle Philip, né quatre ans après Joseph et jaloux de sa vitalité et de la préférence maternelle (le petit dernier se croit toujours le plus aimé). John recrée un chantier pour construire des voiliers de plaisance, avec le savoir-faire ancestral. Comme quoi rien n’est inéluctable, et quand on veut, on peut.

La romancière anglaise nous entraîne, avec un vrai talent de conteuse et une sensibilité pour les êtres, dans le siècle de 1830 à 1930, avec pour sel la mer, encore et toujours la mer. Il faut dire que, dans la région de Fowey (prononcez Foï, à la cornouaillaise) au sud-ouest de l’Angleterre – j’y suis allé jadis en voilier -, c’est tout l’océan Atlantique qui vient frapper, inlassablement, la côte rocheuse, sous le vent direct venu d’Amérique. Les femmes ne peuvent qu’être insoumises au can’t victorien, et les hommes ne peuvent que garder un peu de cette sauvagerie du large, confrontés en permanence aux flots et aux tempêtes. Dans ce milieu marin, les passions y sont exacerbées : amour, haine, vengeance et trahison y naissent et s’y épanouissent plus qu’à Londres.

Mais une chaîne génétique est née avec Janet, qui restera l’esprit tutélaire de ses descendants avec son portrait en figure de proue de la goélette en bois construite par son mari et ses fils, et qui voguera plus de quarante ans avant de s’échouer, un soir de tempête, en face du port. Christopher, qui s’était engagé comme sauveteur en mer, y a laissé la vie en voulant la sauver, se rachetant ainsi de sa lâcheté face aux flots, à son père et à sa grand-mère. Parfois mystique, le roman évoque un esprit d’amour qui se transmet par des visions, en général sur la falaise au-dessus de la mer – un titre tiré du poème « Self-Interrogation » d’Emily Brontë, cité en exergue. Reste de romantisme dans une littérature qui bascule, avec le siècle, vers la machine.

Daphne du Maurier s’est décrite en Janet Coombe, habitée comme elle du désir sauvage d’être libre. Elle a toujours lutté contre les façons de son milieu d’origine et désiré vivre avec l’absence de contrainte sociale d’un homme. Lorsqu’elle a découvert la Cornouailles, elle a dit : « Voici la liberté que je désirais, longtemps recherchée, mais encore inconnue. La liberté d’écrire, de marcher, d’errer. La liberté de gravir des collines, de tirer un bateau, d’être seule. » Dans l’imaginaire de ce roman, elle l’a fait. C’est ce qui lui donne sa puissance.

La Chaîne d’amour (The Loving Spirit — réédité aujourd’hui en français sous le titre L’Amour dans l’âme), 1931, Livre de poche 2014, 504 pages, €9,70, e-book Kindle €7,49

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Usual Suspects de Bryan Singer

Un navire amarré au port de San Pedro en Californie est incendié, et 27 personnes tuées lors d’un massacre. Seulement deux survivants, un Hongrois à l’hôpital (Morgan Hunter), gravement brûlé, qui se fait appeler Koskoskoskos, et Roger « Verbal » Kint (Kevin Spacey), petit escroc handicapé. L’agent des douanes Dave Kujan (Chazz Palminteri) vient de New York pour l’interroger à propos d’une supposée cargaison de drogue dans le bateau pour 91 millions de dollars.

Verbal, dont le surnom vient de ce qu’il parle beaucoup, mais sans « balancer », raconte. Ils étaient cinq, Keaton (Gabriel Byrne) et lui, aux côtés de Michael McManus (Stephen Baldwin), Fred Fenster l’extravagant à chemise ouverte et verbe haut (Benicio del Toro) et Todd Hockney (Kevin Pollak), présentés à un tapissage. Ils ont été arrêtés comme suspects habituels pour détournement de camion auquel ils nient avoir participé. « Ça ne s’arrêtera jamais ! » s’exclame Keaton qui s’est rangé des voitures sous le métier de financier – une autre façon d’escroc, plus respectable au pays de l’Oncle Sam. Relâchés grâce à l’avocate Edie (Suzy Amis), petite-amie de Keaton, McManus propose de se venger de la PD de New York en braquant l’une de leurs voitures qui sert de taxi à des trafiquants d’émeraudes, avec pot-de-vin à une cinquantaine de flics corrompus. Ils vont ensuite se mettre au vert en Californie, où un certain Redfoot (Peter Greene), qui refourgue les cailloux verts, leur propose un autre deal. Keaton est réticent, mais finit par accepter, poussé par la bande.

Dans le parking en sous-sol d’un hôtel, ils braquent le bijoutier censé détenir une fortune dans sa valise, mais celui-ci refuse de la remettre ; il est descendu. Puis les gardes du corps pour éviter les témoins. Las ! Dans la valise, point de bijoux, mais de l’héroïne. Ce n’était pas le deal. Après une altercation avec Redfoot, celui-ci révèle qu’il s’agissait d’un test organisé par un avocat du nom de Kobayashi (Pete Postlethwaite), qui prétend être un représentant de Keyser Söze, un chef de bande turc émigré aux USA qui épouvante tout le monde du crime. La légende prétend qu’il a lui-même tué toute sa famille devant une bande de Hongrois venue lui faire renoncer à son territoire, sa femme et ses enfants dont son petit garçon, par orgueil de ne rien céder. Puis, implacable, il a descendu tous les Hongrois, leur famille avec femmes et enfants, leurs amis, mis le feu à leurs entrepôts, magasins et cafés, en bref la terreur. C’est ce que raconte Verbal Kint à l’enquêteur des douanes. « C’est le diable ! »  conclut-il, en ajoutant, finaud en citant sans le savoir Baudelaire, « la plus belle ruse du Diable est de vous faire croire qu’il n’existe pas ». Ce n’était pas si bien dire, Kujan s’en apercevra trop tard. La police a un dossier sur ce Söze, mais il est insaisissable et la rumeur dans le Milieu veut qu’il s’abrite derrière une brochette de subalternes qui travaillent pour lui souvent sans le savoir.

Kobayashi déclare à Keaton et sa bande qu’ils ont, sans le vouloir, volé son argent par leurs braquages précédents et que, pour se racheter, il leur faut détruire une cargaison de drogue de 91 millions de dollars dans le port de San Pedro pour se venger des Hongrois. La came détruite avec le bateau et la bande qui le convoie, les dollars du paiement seront à eux et ils seront quitte. Keaton ne le croit pas, Fenster fuit et Kobayashi le tue avant d’être menacé à son tour d’être éliminé, jusqu’à ce qu’il les emmène à son bureau. L’avocate petite-amie Edie discute d’un arrangement d’extradition ; elle sera otage jusqu’à leur mission accomplie.

Ils sont donc forcé de le faire. Pas simple, le bateau est gardé par toute un clan d’Argentins passeurs de drogue et de Hongrois acheteurs. Chacun son rôle dans la bande de Keaton, le tireur d’élite et ceux qui s’avancent vers l’équipage avant de monter à bord. Le fusil à lunette fait plop, les fusils-mitrailleurs crachent, les pistolets aboient. Les hommes du bateau sont un à un descendus. Mais « pas de coke à bord ! » s’exclame Keaton. Seulement un prisonnier : les Argentins avaient l’intention de vendre Arturo Marquez aux Hongrois, un passeur qui a échappé aux poursuites en prétendant qu’il pouvait identifier Söze. Verbal, parce qu’handicapé, reste sur le quai en vigie ; Keaton lui ordonne de prévenir Edie si tout tourne mal. A lui aussi de piloter le van contenant les 91 millions. Verbal déclare avoir vu un assaillant invisible tuer Hockney, McManus, Keaton et entendu descendre un prisonnier dans une cabine. L’homme en contre-jour, à long manteau et chapeau, met alors le feu au cargo. C’est toujours Verbal qui raconte.

Kujan en déduit que Keaton était en fait Keyser Söze et qu’il a organisé l’attaque du bateau pour assassiner Marquez et simuler sa mort afin de changer de vie, avec le seul Verbal comme témoin. Il ne sera ainsi plus le suspect habituel qu’on arrête quand se passe un casse. Même sa petite-amie Edie a été tuée, reflet des mœurs du Turc implacable. Mais Söze veut dire « trop parler » en turc, autrement dit Verbal. Celui-ci a finalement avoué que Keaton était derrière tout, allant dans le sens de Kujan. Il lui a dit ce qu’il voulait entendre – c’est ainsi que le storytelling (la belle histoire) est crue par ceux qu’elle manipule. Les fausses vérités deviennent des vérités « alternatives » parce qu’on a envie d’y croire, et Trompe poussera la tromperie jusqu’à des sommets. L’Amérique y est déjà préparée par le monde d’illusions qu’elle ne cesse de créer, de la fausse liberté qui n’est que celle du fric à la fausse consommation qui n’est que malbouffe et mode éphémère, à la fausse générosité humanitaire qui n’est qu’impérialisme préparant la prédation des ressources.

Verbal refuse de témoigner au tribunal et est libéré sous caution. Kujan, en laissant errer son regard sur le panneau d’affichage encombré de notes et d’images du sergent qui lui a prêté le bureau, s’aperçoit que tous les noms cités par Verbal étaient sous ses yeux. Kobayashi était par exemple le fabricant de la tasse à café… Il comprend qu’il s’est laisser prendre par la « belle histoire » et qu’il a été intégralement enfumé. Il se précipite dehors pour rattraper l’handicapé, mais celui-ci a repris une marche normale et son complice, le faux Kobayashi, le prend en Jaguar pour l’emmener vers sa nouvelle vie. Pendant ce temps, un fax parvient à la brigade, représentant le portrait-robot de « Söze » tracé par les descriptions du Hongrois brûlé à l’hôpital : c’est… Suspense !

Tout en retours en arrière tissés par la narration de Verbal, le film permet de découvrir à mesure les couches de tromperie et de fake news, révélées dans la violence, avant le retournement final en beauté. Qui, ailleurs qu’au pays de l’arnaque, aurait pu réaliser un meilleur film sur l’arnaque ? C’était le film préféré de François Hollande, expert en manipulations socialistes, ainsi qu’il l’a déclaré à Nantes le 20 juin 2019 au festival SoFilm SummerCamp.

DVD Usual Suspects, Bryan Singer, 1995, avec Chazz Palminteri, Gabriel Byrne, Kevin Pollak, Pete Postlethwaite, Stephen Baldwin, MGM United Artists 2020, vo anglais doublé français, 1h42, €9,99, Blu-ray vo anglais sous-titré français ou néeerlandais, 20th Century Fox 2007, €19,66

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Pierre Nord, Le guet-apens d’Alger

Un grand thriller à la française qui prend pour décor un événement historique précis, le débarquement allié en Afrique du nord le 8 novembre 1942 – il y a exactement 83 ans. L’auteur, André Brouillard, est entré dans le contre-espionnage à 14 ans lors de la guerre 14-18 dans le Nord – d’où son nom de plume. Il a été arrêté à 16 ans, condamné à mort, et gracié en raison de son âge avant de faire Saint-Cyr et de devenir officier de chars. Catholique conservateur – ce qui devrait plaire de nos jours – il reste au Deuxième bureau en 40. Fait prisonnier, il s’évade et entre en résistance avec son ami Hubert de Lagarde. On ne s’étonnera pas de retrouver un Hubert comme meilleur ami dans ce roman.

Pierre Lestoquoist – un vrai nom du Nord – est jugé et condamné à mort à Alger en octobre 1942. Il a tué. Qui et pourquoi, on en le découvrira que progressivement, c’est ce qui fait le sel du livre. Dans sa cellule de condamné, en attendant d’être raccourci, il se remémore les événements qui l’y ont conduit. Il était capitaine dans l’armée d’Afrique, commandant un régiment d’indigènes, avant d’être muté en France en 40 dans la cavalerie des Ardennes (bien dérisoire face aux panzers allemands). Fait prisonnier avec d’autres, il réussit à s’évader après plusieurs tentatives, selon la même filière que le général Giraud, sous les ordres duquel il avait servi en Afrique.

Il se retrouve donc à Alger sous Vichy, département loin des Occupants mais surveillé par un commissaire allemand. La ville blanche grouille de militaires désœuvrés, de services rivaux, d’espions en tous genres. Mais la résistance s’organise ; elle veut se préparer pour un retour en France, avec l’aide des Alliés, notamment des Américains, moins marqués que les Anglais par le massacre de la flotte française à Mers-el-Kébir, due à l’inertie coupable de l’amiral commandant français qui n’a pas su prendre une décision face à l’ultimatum anglais qui lui demandait soit de rejoindre la Royal Navy, soit de se saborder. Comme quoi la bêtise administrative coûte en vies humaines lorsque le moment est venu de choisir.

Pierre est affecté à un Service cinématographique des armées, couverture sous laquelle il attend les ordres de mission. Il s’ennuie, mais ne tarde pas à retrouver ses amours de jeunesse folle, Isabelle et Axelle. La première est la sœur de son grand ami Hubert, déclaré mort par la Gestapo après avoir été fait prisonnier, mariée à un autre et veuve très vite, orpheline de ses deux petits enfants tué dans le bombardement d’Orléans ; la seconde est la maîtresse avide qui l’a ensorcelé de sexe… avant de se marier avec Hubert. Pierre est plus homme d’action que futé et ne comprend guère les femmes. Il les désire, il les aime, mais s’il sait le faire, il ne sait pas le dire. Donc ça colle avec Axelle mais pas avec Isabelle. Pourtant, c’est elle qu’il aime. Axelle, née Gottlieb, veuve d’un noble polonais, a pour père le renommé Dieudonné, riche commerçant d’Alger, devenu français par le décret Crémieux. Hubert mort, Axelle renoue ; Pierre se vautre dans le sexe car la belle cavalière, folle de chevaux, sait chevaucher.

La résistance prépare longuement le débarquement des Américains à Alger, Oran et autres ports, et a besoin pour cela d’organiser une vaste opération d’intoxe vis-à-vis des Allemands. Pierre est aux premières loges car son colonel « Christian » (officieusement devenu général) lui fait écouter une conversation entre le chef des renseignements nazis à Alger et son meilleur agent, « n°1 ». Il n’en croit pas ses oreilles ! Il connaît cette voix, il sait à qui elle appartient. Sa mission, dès lors, va consister à faire comme si de rien n’était, à continuer de jouer son rôle social et intime, et à distiller sciemment des renseignements faux sur le débarquement : les Américains viseraient plutôt Dakar pour leur aviation ; plutôt Malte pour tenir la Méditerranée ; ce ne serait pas avant fin novembre ou début décembre 42.

La vérité est qu’ils visent Alger, et dès le 8 novembre, mais chut !… Personne ne le sait, jusqu’au dernier moment. Le 8 novembre 1942 est justement la date à laquelle Pierre Lestoquoist doit être guillotiné. Un plan pour le faire évader avant échoué, par la faute d’un abcès dentaire mal soigné de son confesseur complice. Ses recours sont peu à peu épuisés, il ne compte plus que sur ses amis pour le sauver, lui qui n’a tué que sur ordre, pour protéger le débarquement en empêchant l’informateur allemand de parler au « n°1 ».

Bien découpé en chapitres qui distille chacun une bribe de l’histoire, bien conté comme un roman d’aventures pour adulte, bien servi par des personnages typés attachants – même dans le vice et la traîtrise. Un très bon roman d’espionnage fondé sur des faits vrais (rappelés parfois en notes de bas de page). Il montre que la guerre est surtout d’informations, et que vaincre un ennemi a lieu moins sur les champs de bataille qu’en amont, par la psychologie. L’essor du net (la « guerre hybride ») a amplifié ce phénomène qui existait déjà du temps de Sun Tzu et qui a fait florès durant la Seconde guerre mondiale.

Pierre Nord, Le guet-apens d’Alger, 1955, Livre de poche 1972, 378 pages €4,00

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Marini, Les aigles de Rome II

La suite des Aigles de Rome (chroniquée sur ce blog) qui a conté l’adolescence de deux garçons, Marcus Valerius Falco et Ermanamer latinisé en Arminius. Leur ardeur pubertaire a été disciplinée, ils ont été entraînés à la guerre, ils se sont affrontés par rivalité avant de devenir amis à vie. Ivresse des armes et plaisir des sens, il n’en faut pas plus aux ados pour se sentir heureux. Mais voici que l’amour s’en mêle…

C’est l’objet du tome II. En 9 après J.-C., Marcus revient de la guerre où il a été initié à la condition d’homme romain de la bonne société. Il se défoule chez Felicia, épouse de sénateur qui aime le plaisir. Il retarde le moment de retrouver son épouse légitime Silvia, qu’il n’a pas choisie mais que son père a arrangé pour la politique. Or Silvia l’aime, son beau corps de jeunesse musclée, son caractère ombrageux et son cœur passionné. Sauf que Marcus en aime une autre, rencontrée lors d’une course de chars cinq ans avant. Priscilla est déjà fiancée mais Marcus a le coup de foudre. Réciproque après un temps. Las ! Les pères décident pour les filles et Priscilla est mariée de force à un ami du papa, toujours pour raisons politiques.

De plus, Priscilla a pour mère la redoutable Morphea, une intrigante qui se sert de son corps et de son emprise sur les hommes importants pour faire avancer ses intrigues. Elle organise des orgies où les accouplements se font en public, pour le plaisir et pour la compromission. Elle veut conserver le beau et viril Marcus pour elle-même et est jalouse de sa fille qui a capté le cœur du jeune homme. Aussi, lorsque Marcus, chien fou, veut enlever Priscilla, il est assommé par le garde du corps nubien Cabar, montagne de muscles et fidélité à toute épreuve, puis conduit dans la maison de Morphea, attaché nu et fustigé sur la poitrine, avant d’être violé sous les yeux de Priscilla qui croit ainsi que Marcus la trompe. Elle se soumet alors au mariage arrangé tandis que Marcus, désespéré, se soumet à son ami Arminius, envoyé par l’empereur Auguste mater les révoltes en Germanie.

Rome reste corrompue par la volupté, l’ambition et les intrigues, et l’empereur n’est pas en reste. Pour dresser les garçons plein de fougue, il envoie Arminius, le Chérusque (Allemagne du nord) devenu romain, rétablir l’ordre de Rome et dompter la vitalité sauvage des peuplades germaniques par la sienne – mais mandater Marcus son ami et frère d’arme, lui-même issu de Germains par sa mère – pour le surveiller et rentrer en grâce auprès de son père.

Sauf que Morphea apprend à Marcus que Priscilla a suivi son mari en Germanie et lui demande de la protéger en lui adjoignant Cabar. De quoi alimenter le suspense pour la suite…

Un dessin toujours magnifique, les corps des jeunes gens sortis de l’adolescence pour devenirs purement virils, des femmes bien pourvues et lascives. Une nudité dans les plaisirs qui ne plaira pas au pudibonds moralement coincés, mais qui est d’une vitalité somptueuse. Les dessins présentent Rome comme si nous y étions et font attention aux détails, comme les fresques des murs, les graffitis des tavernes, les danseuses nues et les musiciens en plus simple appareil, les échansons, les échoppes, les courses de char, les statues du forum et des villas, les scènes de bataille. De la belle BD.

Marini, Les aigles de Rome II, Dargaud 2009, 60 pages, €17,50, e-book Kindle €6,99

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Les maux d’autrui sont durs à porter, dit Alain

Nous avons toujours assez de force pour supporter nos propres maux et il le faut bien. Alain le philosophe prend l’exemple des inondés qui s’adaptent et ne gémissent pas, mais au contraire campent pour le mieux, mangent et dorment de tout leur cœur. C’est la même chose pour ceux qui ont été à la guerre, dit-il. « Les grandes peines ne sont alors pas parce qu’on est en guerre, mais parce que l’on a froid aux pieds. On pense furieusement à faire du feu et l’on est tout à fait content quand on se chauffe. Plus l’existence est difficile, mieux on supporte les peines et mieux on jouit des plaisirs. » Cela parce nous sommes alors intensément au présent, sans regarder ni le passé – qui ne nous importe plus – ni le futur – que nous n’avons pas le temps d’imaginer.

L’action rend heureux ; l’oisiveté rend inquiet, aigri, malheureux. Voyez les professions qui ont beaucoup d’heures libres pour travailler à leur gré, comme par exemple les profs ou les intellos : ce sont les plus pessimistes, les plus désabusés, les plus catastrophistes. Qu’on évoque un quelconque changement, c’est aussitôt « une réforme », terme honni parce qu’il va falloir encore changer ses habitudes. Aussitôt, dans les médias, les syndicats se disent « inquiets », c’est un terme rituel. Rien ne va jamais, rien n’est fait comme il faut, c’est toujours de pire en pire… depuis l’origine de l’éducation au moins, si l’on en croit les textes. Ce pourquoi nombre d’entreprises reviennent sur le télétravail : non que l’on travaille moins, mais que l’on travaille moins bien, sans l’émulation des autres, du collectif qui stimule, de l’ambiance qui entraîne.

A l’inverse,« celui qui met toute son attention sur un acte assez difficile, celui-là est parfaitement heureux. Celui qui pense à son passé ou à son avenir ne peut pas être heureux tout à fait. » Avoir une mission, voilà ce qui importe – les moyens et l’initiative pour la remplir. Porter le poids de soi-même rend le chemin de l’existence rude. Car le monde change, les autres changent, les circonstances évoluent. Il faut sans cesse s’adapter, c’est usant pour les abouliques et les indolents, ceux qui préfèrent obéir et croire plutôt qu’agir et réfléchir soi-même. Il ne faudrait donc pas penser à soi.

« Le plaisant, dit Alain, c’est que ce sont les autres qui me ramènent à moi par leur discours sur eux mêmes. » Agir ensemble, ça va ; parler ensemble pour parler, ça ne va plus Car, très vite, viennent les plaintes, les récriminations, les griefs. « C’est un des grands fléaux de ce monde », dit Alain. En effet, pas deux minutes ne passent (faites-en l’expérience) que, déjà, les gens vous racontent leurs malheurs. Tout ce qui ne va pas. Tout ce qu’il faudrait faire mieux. Tout ce qu’ils ont dit et qui n’a pas été écouté.

« Sans compter que le visage humain est diablement expressif, analyse le philosophe, et arrive à éveiller des tristesses que les choses me faisaient oublier. » Au fond, nous ne sommes égoïstes qu’en société, lorsque les individus se parlent, se répondent l’un l’autre, avec la bouche, les yeux, le cœur. « Une plainte déchaîne mille plaintes ; une peur déchaîne mille peurs. Tout le troupeau court dans chaque mouton. Voilà pourquoi un cœur sensible est toujours misanthrope un peu. » Voilà pourquoi les maux d’autrui sont durs à porter.

Et il n’est pas égoïste de se protéger en prenant quelque distance. Ce n’est pas s’éloigner des proches et des amis parce qu’on ne les aime pas ; c’est au contraire parce que leurs émotions, leurs affects, leurs croyances et fausses vérités nous contaminent par mimétisme. MeToo est la meilleure et la pire des choses, tout comme les réseaux sociaux ou les cancans devant la machine à café. Parler des maux permet d’agir contre eux, mais la contagion de foule conduit aux excès du lynchage, du cancel et pire encore. Il faut savoir raison garder – et se préserver du mimétisme pour atteindre à la justice.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Christian Jacq, Le moine et le vénérable

Christian Jacq est surtout connu pour ses romans historiques dans l’Égypte antique (chroniqués sur ce blog). Marié à 17 ans, ébloui lors de son voyage de noces par le pays des pharaons, il a soutenu une thèse, mais ce qui l’intéresse est moins la fouille et la découverte que la religiosité égyptienne. Il relie volontiers la sagesse des papyrus aux symboles des cathédrales et à la franc-maçonnerie. Il cherche toujours la « révélation », arguant que les religions du Livre sont inspirées de la religion des pharaons. Il a créé en 1992 une « Maison de vie » à l’intérieur de la franc-maçonnerie, où la Règle communautaire est la base. Il a fait de cette idée ce roman.

Le Moine et le Vénérable ont réellement existé, dit-il. Le Vénérable franc-maçon s’appelait Edouard-José Laval, initié en 1926 au sein de la loge «Minerve» numéro 410 (créée en 1909) de la Grande Loge de France à l’Orient de Paris. Déporté pour faits de Résistance, Laval rencontre à Buchenwald un prêtre. Ils font tous deux le vœu, l’un de bâtir un temple, l’autre une chapelle, s’ils arrivent à sortir vivants du camp de la mort. Christian Jacq romance cette histoire vraie pour faire passer ses idées sur la religion, la Règle, la vie communautaire.

En 1944, un médecin franc-maçon, Vénérable de la loge secrète « Connaissance », est arrêté à Paris par la Gestapo et déporté dans un burg de l’Ordre noir SS. C’est une branche de l’Ahnenerbe (dont l’auteur oublie le « n » et place mal le « h »), la Société pour la recherche et l’enseignement sur l’héritage ancestral, créée en 1935 par Himmler pour étudier l’esprit, les hauts faits et le patrimoine de la race indo-européenne nordique. Dans le roman, le chef du burg a pour mission de traquer ce qu’il peut y avoir de vrai et d’utilisable dans les « pouvoirs » des astrologues, voyants, radiesthésistes, sourciers, guérisseurs et franc-maçons initiés. C’est ainsi que le Moine bénédictin enseigne la radiesthésie au chef, et soigne les malades par les plantes de la montagne qu’il va cueillir sous escorte, et que le Vénérable est sommé de poser par écrit les degrés d’initiation à la Règle et de justifier le pouvoir qu’elle a sur les membres de la loge.

L’intrigue avance par la concurrence des deux croyances, celle en Dieu et celle au Grand ordonnateur, et par la fraternité issue du nazisme comme ennemi commun. Les malades meurent un à un, faute de médicaments ; les franc-maçons sont tués un à un pour sauver la Règle ; seul un bombardement américain sur le burg permet aux rescapés de s’échapper – et de bâtir après-guerre leur temple ou leur chapelle. Piège sadique où les croyances doivent s’affronter sous l’œil des nouveaux maîtres du monde, chacun tenant pour la sienne, l’auteur opérant la synthèse sous la forme de la Règle originelle, issue des anciens bâtisseurs égyptiens, transmise aux bâtisseurs de cathédrales, donc aux ordres monastiques (Règle de saint Benoît), et à la franc-maçonnerie des Lumières : les valeurs sont supérieures aux actes ; la communauté des frères supérieure à la survie individuelle ; l’esprit est tout.

Se lit bien, confronte deux personnalités riches et solides, mais pas un « grand roman » : il manque de recul et de profondeur.

Christian Jacq, Le moine et le vénérable, 1985, Pocket 2003, 241 pages, €6,40, e-book Kindle €7,99

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Agnostique en Grèce antique

Les Grecs étaient très religieux, ils voyaient des dieux partout et leurs mains dans toutes choses. Relisez l’Iliade, ce ne sont qu’interventions divines à chaque coup d’épée. Mais s’ils « croyaient » aux dieux, ils n’en connaissaient rien. La faute aux dieux qui aiment à tromper les mortels ? La faute aux capacités humaines limitées ? La réflexion était grande dans le monde grec. Nous n’avons pas progressé depuis sur le sujet.

L’inconnaissance des mortels à propos des dieux vient que ces derniers préfèrent rester résolument inconnaissables. Cela ne signifie pas qu’ils n’existent pas, simplement qu’on n’en peut connaître, étant mortel. Protagoras aurait dit, selon Euripide, « des dieux, je ne puis rien savoir, s’ils sont ou s’ils ne sont pas, ni quelle forme est la leur ; bien des éléments m’empêchent de le savoir, ainsi l’obscurité de la question et la brièveté de la vie humaine. » Cela est impiété pour la cité (et Protagoras sera exilé), mais aussi vérité (trop dure à entendre pour le commun des mortels).

Mais ce constat réaliste n’est pas de l’athéisme, qui nie l’existence même des dieux. Protagoras ne prétend pas vivre sans dieux, et ne nie pas leur existence. Il déclare simplement qu’en tant que mortel, il ne peut rien savoir sur eux. Xénophon dira la même chose – et Pascal à peu près aussi : pour lui, la foi est un « pari ». Selon Jacqueline de Romilly, Protagoras utiliserait les mots dieu et divin de façon floue pour désigner ce qu’il y a de meilleur et de plus respectable dans la vie humaine. Les mortels se distingueraient ainsi des bêtes par la piété, le langage et toutes les inventions de la civilisation. D’où l’importance de croire aux dieux pour se civiliser : ils sont la matrice du monde tel qu’il doit être, les modèles à suivre pour les héros et héroïnes, les donneurs de lois et de leçons, le rappel de la Norme et de l’Harmonie. Longtemps, le christianisme bourgeois s’est résumé à cette « morale », la foi n’étant considérée que comme une exaltation de l’âme.

Cette exaltation est aujourd’hui valorisée chez les jeunes chrétiens, d’où le regain de foi, par imitation des croyants juifs et musulmans qui l’affirment dans la rue. Quant à la morale religieuse, elle est récupérée par les partis ultra-conservateurs, aux États-Unis comme en Europe, tout comme par le pouvoir russe ou celui d’Erdogan. Il est jusqu’à Xi Jinping, athée car communiste, qui récupère Confucius, le penseur de la morale de l’ordre.

Diogène donne cette réponse réaliste : à propos de ce qui se passe dans les cieux, « je n’y suis jamais monté ». De même pour « notre » Dieu juif-chrétien-musulman : il se serait « révélé » à Moïse sur la montagne, à Jérusalem sur la Croix, dans la grotte de Mahomet. Ces événements ont peu de preuves historiques, et nous en sommes réduits à les « croire » – pas à le savoir. Diogène se demande si les dieux existent et l’ignorent, mais il sait qu’ils sont utiles. La croyance en eux inspire la crainte et la justice, seule façon d’instaurer une vie policée au sein de la cité. Le Dieu tonnant, Chef des Juifs, « Père » des chrétiens et absolu Maître des musulmans, n’a pas d’autre rôle dans les sociétés humaines depuis deux mille ans.

Les hommes ne savent rien sur les dieux, mais ils ne savent pas non plus qu’ils n’existent pas, pas plus que nous ne savons si « Dieu » tout court existe ou non. Être agnostique est en ce sens le constat d’une incapacité humaine. D’où vient-elle ? Est-ce que les dieux en ont ainsi décidé, ou les humains sont-ils bornés par leur condition mortelle ? Nous avons tendance aujourd’hui à retenir ce dernier argument. Mais, si les humains sont bornés, le sont-ils selon la volonté des dieux immortels ou selon l’ordre de leur nature mortelle ?

Au fond, ce ne sont pas les dieux qui sont en question, mais l’obscurité du sujet. Aucune donnée sensible ne permet de trancher en faveur de l’existence des dieux ou non. Si l’homme est la mesure de toute chose, pourquoi ne serait-il pas aussi mesure de l’existence des dieux ? Est-ce une injonction des dieux ou est-ce parce que l’homme souhaite que ceux-ci existent ? Selon Freud, « Dieu » est une projection fantasmatique de l’esprit humain. Les « dieux » seraient des supermen, des êtres de condition supérieure imaginés à partir des critères humains. Sauf que Dieu et les dieux sont immortels « par nature », ce qui empêche tout humain, « mortel » par sa nature, de les imaginer entièrement, tels qu’ils sont.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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P.D. James, Un certain goût pour la mort

Une vieille fille de 65 ans, solitaire punaise de sacristie, et Darren, un gamin de 10 ans miséreux et fils de pute, se rencontrent sur le chemin de halage un matin vers huit heures et demie. Ils vont ouvrir l’église Saint-Matthew à Londres, épousseter et mettre des fleurs devant la BVM (Blessed Virgin Mary – la Bienheureuse Vierge Marie). Ils découvrent… deux hommes égorgés dans la sacristie de l’église. Ce n’est pas banal, d’autant que l’un d’eux est un clochard et l’autre un ancien ministre qui vient juste de démissionner. Double meurtre ou suicide ? Les indices sont maigres et les analyses donnent peu d’informations. Tout se joue, comme toujours, dans la psychologie des personnages, leurs habitudes, leur famille et relations.

Pour le vagabond alcoolique, pas grand-chose à dire, il était marginal, et se réfugiait dans ce lieu ouvert à tous – à condition d’en demander la clé au presbytère. C’est vraisemblablement l’autre personnage qui l’a fait entrer. Il s’agit de sir Paul Berowne, baronnet qui a obtenu le titre après la mort en Irlande de son frère aîné Hugo, militaire, et qui est devenu député conservateur, puis secrétaire d’État.

Adam Dalgliesh, commissaire à la tête de la toute nouvelle section des enquêtes sensibles mettant en cause des personnalités, officie ici sur un cas compliqué. Sir Paul avait connu ces deux derniers jours comme une révélation. Il avait attrapé la foi comme on attrape la grippe, aussi soudainement, aussi absolument. Son existence, pourtant réussie en apparence, ne le satisfaisait pas. Il avait pris le titre et la maison de son frère, il s’était remarié avec une fille belle et sotte surnommée Barbie après avoir tué sans le vouloir sa première femme dans un accident de voiture, et délaissé sa fille Sarah. Celle-ci, désormais adulte, s’est maquée avec un bourgeois révolutionnaire qui adore comploter et créer des cellules secrètes, faisant engager du personnel acquis à ses convictions pour espionner, et l’occuper ainsi pour le garder sous sa coupe. Quant à Swayne, le frère de Barbie qui aurait aimé être un Ken, il vit en parasite, délaissé par leur mère qui vole d’amant riche en amant riche. Sarah elle-même a pour amant le docteur Lampart, gynécologue et directeur d’une clinique très rentable d’accouchements et d’avortements. Règne sur la maisonnée la matriarche de 82 ans, fille de comte, Lady Ursula, qui garde les mystères de famille et du petit personnel sous sa morgue aristo. De plus, Barbie est enceinte… mais pas de son amant, qui a subi une vasectomie.

Le commissaire Dalgliesh, avec son adjoint inspecteur-principal Massingham et l’inspecteur femme Miskin, aime son métier et son équipe. Il « aime la mort » car elle révèle l’humanité des gens. Le titre est d’ailleurs tiré d’un poème d’Alfred Edward Housman : « There’s this to say for blood and breath,/ they give a man a taste for death » – il y a ceci à dire sur le sang et le souffle,/ ils donnent à l’homme le goût de la mort.

L’affaire a des ramifications dans le passé puisqu’un tract anonyme (mais orienté) accuse sir Berowne d’avoir provoqué la mort de sa femme et d’une infirmière de sa mère, retrouvée nue après s’être jetée alcoolisée dans la Tamise à la suite d’un avortement. On le soupçonne d’avoir été le père du fœtus, ce qu’il nie. Car il a convoqué Adam Dalgliesh plusieurs semaines avant sa mort pour lui faire part du tract anonyme, reçu au courrier, et d’un article de la Paternoster Review, feuille de chou confidentielle mais néanmoins conservatrice qui en reprend les termes. Le commissaire ne peut manquer de voir un lien entre ces morts successives et les égorgements de Saint-Matthew. D’autant que chacun ment sans arrêt, et presque sur tout. Il faut à chaque fois enquêter, vérifier, établir de façon irréfutable les faits avec preuves physiques et témoignages concordants, pour que les menteurs avouent candidement avoir menti à la police, par souci de bienséance.

Mais tout finit par se savoir et le lecteur connaîtra vers la fin qui a tué et pourquoi. Ce qui compte est comment le prouver, et surtout l’imprévu du dénouement final. La société anglaise des gosses de riches, des politiciens démagogues, mais aussi la bureaucratie des « services sociaux » n’en sortent pas grandis, et c’est ce qui fait tout le sel des romans de Phyllis Dorothy James.

Ainsi les députés de gauche qui proposent des lois imbéciles : « Si j’ai bien compris le raisonnement assez confus de mon honorable collègue, on demande au gouvernement de garantir à tous les citoyens l’égalité de l’intelligence, du talent, de l’énergie et de la fortune, et d’abolir le péché originel à partir de la prochaine année fiscale. Le gouvernement de Sa Majesté est prié de réparer par décrets statutaires l’échec éclatant que la divine providence connaît dans ce domaine » p.317.

Ou encore le besoin de religion jusqu’à l’absurde, rôle tenu dès les années 80 par l’antiracisme (touche pas à mon pote) et reprise aujourd’hui avec délice par LFI : « Le lycée polyvalent d’Ancroft avait eu sa religion lui aussi. Une religion à la mode et bien pratique vu qu’il était fréquenté par des élèves de vingt nationalités différentes : l’antiracisme. Vous ne tardiez pas à comprendre que vous pouviez vous permettre d’être aussi rebelle, paresseuse ou stupide que vous vouliez si vous connaissiez à fond cette doctrine fondamentale. Celle-ci ressemblait à n’importe quelle autre religion : on pouvait l’interpréter comme on voulait ; composée de quelques banalités, mythes et slogans, elle était facile à apprendre ; elle était intolérante, pouvait parfois servir de prétexte à une agression sélective et permettait d’ériger en vertu morale le fait de mépriser les gens qu’on n’aimait pas. Et par-dessus tout, elle ne vous coûtait rien » p.367. Délicieusement vrai…

Long roman, mais il le mérite.

Grand prix de littérature policière, meilleur roman étranger 1988

Phyllis Dorothy James, Un certain goût pour la mort (A Taste for Death), 1986, Livre de poche 1989, 575 pages, €8,90, e-book Kindle €7,99

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Les romans policiers psychologiques de P.D. James déjà chroniqués sur ce blog

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Accords et désaccords de Woody Allen

Une histoire légère, un héros superficiel, mais le charme Woody Allen. Au début on s’ennuie. Comment accrocher aux années 1930 et à ce jazzman inventé, Emmet Ray (Sean Penn avec une très fine moustache qui ne lui va pas), soi-disant « le deuxième meilleur guitariste de jazz au monde » (à l’exception du gitan Django Reinhardt) ? D’ailleurs, Emmet pleure quand il l’écoute, s’évanouit quand il le voit. Un mec ailleurs, pire qu’ado attardé, inadapté au monde tel qu’il est. « Je suis un artiste » est sa perpétuelle excuse pour éviter les relations sociales. Il baise et plaque les filles, il fait faux bond à ses patrons de club, il écorne ses contrats en arrivant bourré, il ne cesse de dépenser sans compter. Il part et ne cesse de partir, fuyant on ne sait quoi, probablement lui-même.

Ses loisirs ? Boire du bourbon, jouer au billard, tirer au revolver .45 nickelé sur les rats dans une décharge, et regarder passer les trains. Quand il drague les filles, car il en a sexuellement besoin, il tombe sur n’importe qui : une grande jument vulgaire en robe verte, une écrivaine assez vaine qui le pressure pour en faire un livre (Uma Thurman), la muette Hattie (Samantha Morton) qui baise tout de suite, à son grand étonnement, mais avec laquelle il aura le plus de conversation. Car il parle, il ne fait que parler, sans jamais s’engager. Il restera avec elle longtemps car elle ne le contredit jamais, mais la quittera subrepticement en laissant 500 $ sur la table de nuit. Seule l’écrivaine Blanche lui met le grappin dessus en se mariant avec lui, mais il la délaisse, dépense tout, et elle finit par le tromper avec son garde du corps Al Torrio (Anthony LaPaglia). La fin du mariage est sujette à caution car il faut préciser que le film est monté comme une histoire que raconte Woody Allen lui-même, avec divers spécialistes, comme s’il s’agissait d’un biopic de star : journalistes de jazz, témoins des protagonistes, historiens spécialistes,.

Emmet est pathétique, grossier, sauf à la guitare dont il tire des sons parfois romantiques, parfois endiablés. Pour apprécier le film, mieux vaut aimer le jazz, une musique qui fut moderne il y a un siècle. Il n’aime la compagnie des femmes que pour leur corps, restant misogyne égoïste comme un gamin de 12 ans, voire les mettant sur le trottoir pour se faire un peu de thune. Il est vantard (« j’ai baisé pour la première fois à 7 ans »), pulsionnel (il « veut » cette voiture, il l’aura), kleptomane pour compenser un manque – car il n’a plus de famille. Lorsqu’il cherchera à retrouver Hattie, blanchisseuse au casino où il a joué avec son quartet lorsqu’il l’a rencontrée, elle a un enfant (sans doute de lui) mais s’est mariée. Emmet ne fera jamais famille. Il se met dans des situations invraisemblables : voulant fuir la scène où un blagueur lui dit que Django Reinhart est dans la salle, il saute d’un toit, perfore un plafond, tombe sur une masse de faux billets… qu’il empoche pour se payer « sa » voiture désirée comme une sucette.

Cette histoire peu accrocheuse avec un personnage central peu sympathique avec son air de faux-cul perpétuel donné par la moustache étirée, se lit cependant à plusieurs niveaux. Si l’on se laisse prendre peu à peu par le charme Woody Allen, c’est que le film est construit. Les scènes se répondent de façon symétrique, et le comique de répétition insiste sur le message. Telle est probablement la meilleure façon de décrire la névrose, le côté décalé, la vie dans l’illusion consolatrice – mais tragique. Emmet Ray disparaîtra un jour après avoir cassé sa guitare, la pute qu’il a emmené regarder les trains qui passe n’aimant pas le jazz ; nul ne l’a jamais revu. Il ne laisse que quelques disques cultes édités par RCA Victor, participant au mythe de l’Artiste météore, évidemment incompris.

Une précision encore : Emmet Ray n’existe pas, le guitariste du film est Howard Alden.

DVD Accords et désaccords (Sweet and Lowdown), Woody Allen, 1999, avec Anthony LaPaglia, Brian Markinson, Samantha Morton, Sean Penn, Uma Thurman, Metropolitan Video 2016, 1h35, anglais, français, €19,99

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Les morts vivent en nous, dit Alain

Dans un Propos de novembre 1907, le philosophe songe aux morts. C’est la Toussaint, c’est l’automne, saison où « il devient visible, par des signes assez clairs, que le soleil nous abandonne. (…) La fin d’une année est comme la fin d’une journée et comme la fin d’une vie ; comme l’avenir n’offre alors que nuit et sommeil, naturellement la pensée revient sur ce qui a été fait et devient historienne ».

Mais comment évoquer les morts ? se demande Alain. « Ulysse leur donnait à manger ; nous leur portons des fleurs ; mais toutes les offrandes ne sont que pour tourner nos pensées vers eux et mettre la conversation en train ». Ce ne sont pas les morts en corps que l’on veut évoquer, mais leur pensée, leur souvenir, l’exemple qu’ils ont donné. Fleurs, couronnes, cérémonies, ne sont que là pour fixer notre pensée, car elle dépend surtout de ce que nos sens appréhendent, voient, touchent, entendent. « Il est très raisonnable de se donner certains spectacles, afin de se donner en même temps les rêveries qui y sont comme attachées. Voilà en quoi les rites religieux ont une valeur. Mais ils ne sont que moyens ; ils ne sont pas fin. »

Tant que leur souvenir perdure, les morts ne sont pas morts mais toujours vivants en nous. C’est pourquoi les Juifs s’attachent autant au souvenir des déportés et de la Shoah, et que les officiels patriotes « commémorent » tant et plus les guerres de 14 et de 40, la Victoire des Poilus qui ont tenu et la reconquête des Résistants qui ont sacrifié leur vie. « Les morts pensent, parlent et agissent ; ils peuvent conseiller, vouloir, approuver, blâmer ; tout cela est vrai ; mais il faut l’entendre. Tout cela est en nous ; tout cela est bien vivant en nous. »

Les morts sont des exemples, on oublie ce qu’ils ont fait ou dit de malheureux. Ils sont réputés sages, car ils ont figé dans le temps leur personnalité dernière. D’où leur puissance de conseil, détachée du quotidien, des petites choses qui prennent la tête et empêchent trop souvent de penser en raison, pressé par le temps et « l’urgence » éternelle des choses. « Car exister c’est répondre aux chocs du monde environnant. C’est, plus de neuf fois par jour, et plus d’une fois par heure, oublier ce qu’on a juré d’être. Aussi cela est plein de sens de se demander ce que les morts veulent. »

Au fond, ce que les morts veulent, c’est vivre. Vivre en nous, prolonger leur personne et leur exemple par les vivants qui se souviennent d’eux et de ce qu’ils étaient. Combien d’entre nous ont-ils entendu les gens leur dire comment leur père se comportait, les conseils qu’il donnait, ce qu’ils ont retenu. Les mères aussi, mais différemment, moins dans les principes politiques que sur la morale quotidienne. « Les tombeaux nous renvoient la vie », dit Alain, ce mort qui nous parle encore. « J’ai regardé hier une tige de lilas dont les feuilles allaient tomber, et j’y ai vu des bourgeons ».

Tel est le sens du culte des morts à la Toussaint, non pas le chagrin du souvenir, mais l’exemple qu’ils laissent. D’une banalité du calendrier, Alain tire une philosophie. Il nous parle, il est toujours vivant.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Âge d’or

L’âge d’or, ce rêve des conservateurs qui veulent « revenir à », date des Grecs antiques. Reynal Sorel en fait une entrée dans son Dictionnaire. En fait, c’est une expression d’Ovide dans les Métamorphoses. Les Grecs parlent plutôt d’une « race d’or » ou du règne de Kronos. Cela désigne un genre de vie des humains périssables avant l’avènement de l’ordre de l’Olympe instauré par Zeus.

Selon Hésiode, l’historien de la religion grecque, la castration d’Ouranos est la condition de l’âge d’or. Kronos, son fils, a castré son père Ouranos qui ne cessait de copuler avec Gaïa sans permettre à ses descendants de voir le jour. Une fois castré, Ouranos s’éloigne définitivement de Gaïa, faisant lui le ciel et elle la terre. Kronos entame alors son règne dans un monde déplié.

Kronos est le dieu qui nie la génération en castrant son père, et la reproduction en avalant sa propre progéniture avec sa sœur Rhea, les futurs Olympiens. C’est le pouvoir brut qui se prend à fabriquer lui-même la première race d’homme périssable pour avoir matière à offrandes. Car la disparition de l’univers est toujours là sous la forme d’un couple issu de la nuit primordiale, Thanatos et Hypnos. Ces puissances ne peuvent rester vaines et inactives, d’où la nécessité des êtres périssables pour leur assurer du travail. Ces mortels, ce sont des hommes vivant comme des dieux. C’est-à-dire dans un temps suspendu. Ces préhumains succombent néanmoins au sommeil avant de renaître jusqu’à avoir épuisé leur stock de possibles. Ils vivent dans une nature qui produit sans cesse et sans problème. Kronos n’a pas fabriqué de véritables humains, mais seulement des asexués voués à périr.

Zeus va détrôner son père par ruse et le refouler dans l’obscurité brumeuse du Tartare. Fin de l’âge d’or. Introduction de la race des femmes, invention olympienne qui instaure l’âge de la nécessité de se nourrir soi et l’autre, mais également de se reproduire sexuellement. Platon, dans le Politique s’intéresse au genre de vie de l’ancienne humanité sous le règne de Kronos. Selon lui, il n’y avait point de constitution et point de de femmes ni d’enfants. Tous montaient du sein de la terre pour prendre vie et trouver une végétation toujours spontanée et généreuse pour leur permettre de vivre comblé, nus et a l’air libre. Mais Kronos parque les mortels en troupeaux régentés par des pasteurs divins. C’est ainsi que les hommes parlaient avec les bêtes.

Cet âge d’or du règne de Kronos semble a priori souhaitable : abondance de végétaux qui comble le moindre besoin, prise en charge des vivants répartis en troupeaux par des pasteurs divins. Aucune nécessité : ni celle de travailler, ni celle de se protéger, ni celle de se reproduire. Ce fut l’idéal du communisme soviétique – avant les dures réalités. Mais l’âge d’or vit dans l’absence : de mémoire, d’autonomie, de savoir-faire, de descendance. Aucun usage n’est fait de la partie rationnelle de l’âme : ce n’est pas un genre de vie au sens grec, mais une vie sans accomplissement – végétative. Ainsi la Russie issue de l’URSS a stagné depuis trente ans, à l’inverse de la Chine communiste, qui a pris son essor depuis trente ans. C’est que l’une a usé de pure obéissance, et l’autre d’intelligence.

Ce pourquoi Platon revient à la fin de sa vie sur le règne de Kronos comme mythe. Il évoque une forme d’autorité et d’administration particulièrement heureuse qui peut servir de modèle aux cités aujourd’hui. La nature incomplète de l’homme l’empêche de régner en maître absolu toutes les affaires humaines sans se gonfler de démesure et d’injustice. On le voit aisément avec Poutine (et Trompe). Kronos donne pour chefs des êtres d’une race supérieure aux hommes. Et aujourd’hui ? Sous le règne de Zeus, ce sont les humains qui dirigent les cités et nous devrions imiter Kronos pour faire des Meilleurs et des plus intelligents les dirigeants de nos troupeaux nationaux. Ce n’est pas toujours le cas, et la démocratie a ses inconvénients : on note la revanche envieuse des populistes attisée par Mélenchon, le faux bon sens populaire du RN incapable de nuances, la haine des hillbillies, ces ploucs des collines vantés par JD Vance.

Le mythe de la vie sous Kronos, l’âge d’or, est exemplaire.

Pour les revanchards conservateurs, tel Poutine, il s’agit de retrouver un moment historique de puissance et de stabilité sous un despote éclairé – comme les cochons d’Orwell.

Pour l’intelligence après Platon, il s’agit de s’affranchir de toute passion en se soumettant à ce qu’il y a d’immortel en nous. En surmontant la technique, l’internet, l’IA – et leurs dérives.

Bien sûr, l’âge d’or est un mythe. Une source d’enseignement pour les Grecs. Mais l’âge d’or n’est pas un âge humain. C’est à nous d’en tirer des leçons pour notre temps.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Jean-Charles, La foire aux cancres

Ce livre, publié en 1962 sous de Gaulle le Grand par Jean Louis Marcel Charles, licencié ès-lettres et prof un temps, prônait une réforme de l’Éducation nationale. Il était agrémenté de « perles » collectées dans les copies, les journaux et les bulletins professionnels pour faire rire et passer la pilule. Il ne s’agissait pas moins que de « payer plus » les profs, d’éliminer latin et grec au profit des maths, d’éviter la litanie des dates en histoire et des fleuves en géographie, d’apprendre les langues vivantes non plus ex-cathedra mais sur le terrain – avec la télé en aide pédagogique. En bref, des idées déjà modernes et toujours sur la table, même si les tablettes et Yousentube (cher au catho Bayrou, ex-ministre de l’éducation) ont remplacé la télé, trop vulgaire et trop privatisée.

Si ce petit pamphlet d’humeur reste dans les mémoires, est toujours réédité et lu aujourd’hui, c’est pour l’humour. Il a même inspiré un film en 1963, La Foire aux cancres de Louis Daquin, avec Jean Rochefort, Jean Carmet, Jean Bouise. Les « perles » des « cancres » sont retenues et citées comme des maximes d’école : les ancêtres vêtus de pauvres bêtes, le livre mes deux seins d’autrefois, les trois grandes époques de l’humanité que sont l’âge de pierre, l’âge du bronze et l’âge de la retraite… Les cancres en question se trouvaient évidemment dans le primaire (il est toujours facile de se moquer des primaires mal dégrossis, mal éduqués, mal comprenant, d’ailleurs ils sont cultivés dans le Midi de la France avec le vin et les tomates, écrit un cancre). Ils se trouvaient aussi dans les examens d’infirmières (« le nerf optique est celui qui amène les idées lumineuses au cerveau »), et même les thèses de médecine (« la médecine a ses limites : on n’a pas encore pu guérir le tropique du Cancer »). Bien-sûr chez nos ineffables politiciens (d’une criante actualité : « Il faut mettre un frein à l’immobilisme qui conduit en courant notre pays au gouffre » – un député), et chez les journalistes-donneurs-de-leçons (« Quatre jeunes soldats font le mur avec une voiture volée » – le Courrier de l’Ouest). Sans parler du fils de l’auteur, Jérôme (champion de France de Rubik’s cube en 1981), qui a raconté le naufrage du Titanic en disant « alors les requins arrivèrent et mangèrent les femmes et les enfants d’abord ». On notera la culture grammaticale et l’usage du passé simple, bien passé… de mode chez les faux-cultureux.

Donc on rit toujours. En Espagne, « sainte Thérèse Dalida » continue de susciter un culte, Henri IV d’être réputé « Vert Galant parce qu’il voulait que chaque Français eût sa poule le dimanche », avant « d’être tué dans un accident de voiture par un fou appelé Cadillac ». Idée reprise en URSS où « il y a des femmes collectives appelées kolkhozes. » Qui se souvient que Mahomet était « fils d’un chef de gare à Vannes », « chauffeur de chameaux », avant de se retirer dans le Coran de 622 ? Quant à l’Égypte, on connaît son histoire « par les fouillis que les savants ont fait » ; « du temps des fanfarons, les vivants embaumaient les morts pour qu’ils ne s’ennuient pas ». La Révolution a « voté la mort du roi Louis XVI à une demi-voix de majorité » avant de le raccourcir « sur l’échafaudage ». Pré-Mélenchonniste, « le Comité de Salut Public fut institué pour venir en aide aux malheureux. Il existe encore sous le nom d’Armée du Salut ». Pré-restrictions budgétaires ou pré-68, « les soldats de la République marchèrent tout nus en criant : ‘Vive la Liberté’ ! » Rassurons-nous sur le destin de Mélenchon : « Marat fut assassiné par Charlotte Brontë et Robespierre vit sa tête tomber sur l’échafaud. Son successeur qui s’appelait Thermidor fut remplacé par le Directoire ».

Mais on rit jaune. Car ces bourdes crient le manque d’instruction, les profs qui articulent mal, qui ne font pas répéter, qui n’écrivent pas le nom au tableau. Je me souviens en sixième d’une prof remplaçante en français qui nous fit faire une dictée. Elle avait l’accent du sud-ouest et parlait donc mal le français académique. « Une grand-mère entièrement coloriée posée sur le fauteuil », énonçait-elle. Cela nous avait interloqués ; nous avions été plusieurs à lui demander de répéter la phrase : « une grand-mère entièrement… » C’était insolite, surtout le mot « entièrement » (était-elle très maquillée ?), mais plausible : après tout, une grand-mère posée sur un fauteuil avait du sens, ce qui n’aurait pas été le cas si cela avait été un buffet ou un guéridon. Donc « grand-mère ». Et paf ! Grosse faute ! C’était « grammaire » qu’il fallait écrire. Faute injuste, car due au parler régional de la prof émigrée en Île-de-France, hors de ses élèves natifs. Depuis, je n’ai jamais pu saquer les profs-qui-savent-tout-et-qui-notent s’ils avaient un accent déformant le français standard. On dit gram’maire et pas grand-mère, méd’cin et pas mes deux seins – c’est écrit en phonétique dans les dictionnaires.

Ce qu’il faut tirer de ce recueil de perles est surtout cette façon stéréotypée de réagir à ce qu’on connaît mal ou pas du tout : on brode, on invente, on déforme. Mais jamais par hasard. Je l’ai montré en son temps dans ma thèse sur l’URSS dans la presse française : on n’invente qu’à partir de ce qu’on connaît, un vrai biais cognitif. Après tout, Ravaillac ressemble à Cadillac, et c’était effectivement lors d’un accident de la circulation qu’il a pu être tué. Les fouilles archéologiques font en effet assez fouillis à qui n’y connaît rien. Et les femmes et les enfants d’abord est la scie qu’on crie à chaque naufrage. Les cancres las ont hélas fini de rire.

Jean-Charles, La foire aux cancres, 1962, J’ai lu 1999, 122 pages, €1,66, e-book Kindle (édition revue et augmentée) €8,49

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Alain Denizet, Voyage de noces en 1853

Alexandre Dumas a voyagé vers la Suisse en 1832, Victor Hugo a voyagé en province à partir de 1835, Stendhal a voyagé en France en 1838, Flaubert et son ami Maxime du Camp ont voyagé en 1847 en Bretagne et Normandie – mais c’étaient des écrivains, non des bourgeois commerçants en voyage de noce. Le voyage est alors une invention anglaise, un Grand tour qui donnera le tourisme, à la portée des classes moyennes – un basculement culturel. Historien dans la lignée d’Alain Corbin, Alain Denizet fait le récit de ce tour du sud de la France en deux mois, matérialisé par un manuscrit de 50 pages déposé aux archives d’Eure-et-Loir. L’ouvrage est préfacé par Pascal Ory, Académicien français et professeur émérite en histoire culturelle et politique à Paris 1. En deux parties, le livre donne le contexte du voyage, publie le texte avec ses fautes et ses repentirs, les dessins de Jenny, et quelques illustrations des lieux visités en leur époque.

La pratique du voyage de noce n’apparaît en France qu’en 1829 et il semble que ce petit carnet de cuir d’Henry Pelé (25 ans) et de son épouse Jenny (20 ans), née Courtois, mariés le 25 avril 1853, soit la plus ancienne archive sur le sujet du voyage personnel. Les préventions sociales (l’isolement de l’épouse) et médicales (les règles, le voyage en train propice aux fausses couches – croit-on), la morale (l’exposition aux plaisirs des villes d’eau et lieux à la mode, les soubresauts des diligences et des chevaux qui peuvent « échauffer » la femme) étaient autant d’obstacles et de préjugés – sans parler des bains de mer (tout habillé et avec une duègne. Ce voyage est une démarche du couple sans la famille, déjà individualiste. La façon de faire reste genrée selon l’époque : Henry écrit, Jenny reste au second plan, même si elle participe et elle dessine.

Henry et Jenny sont issus de familles de bourgeois commerçants, Henry parvenu grâce au commerce des vins développé intelligemment par son père, Jenny établie par la fortune immobilière en terres et fermes de sa lignée. Henry a été envoyé au lycée et fait partie des 70 000 privilégiés de cette époque. Pour le père d’Henry, c’est l’affirmation de sa réussite sociale et de sa modernité.

Le couple sillonne la France en 32 étapes, cap exclusivement vers le sud. Tout le nord, l’est et l’ouest sont ignorés. Départ en diligence de 5 tonnes depuis Chartres vers Orléans, Sully-sur-Loire, Blois (où ils admirent le château), Chambord, Amboise, Poitiers (« Cette ville est laide et mal bâtie »). Puis vers Niort, Saintes, Blaye et la citadelle de Vauban, Bordeaux. Pour Pau, l’épreuve, un « trajet en voiture de 21 heures » toujours en diligence. Vers Tarbes, « paysage magnifique dans la dernière moitié du chemin », mais « pas un monument remarquable dans cette ville ».

Ils poursuivent vers Bagnères-de-Bigorre et le mont Bédat pour le romantisme. Henry note que « le paysan ne parle pas le français ». Vers Campan, « le bruit des eaux est un ennui que j’ai éprouvé dans toute cette partie des Pyrénées. Il distrait sans cesse et empêche l’âme de se recueillir. Pour admirer il faut le silence et il ; est impossible de l’obtenir dans ces solitudes bruyantes. » Source de l’Adour, cascades, Luchon, Bagnères de Luchon, « une belle ville très bien bâtie ». Ils aiment les Pyrénées et y retourneront une fois dans leur vie. Un court voyage d’une journée à cheval vers Bossost en Espagne, sur un sentier via un col. Toute une expédition ! Avec, à Bossost, la surprise de l’étrange étranger : « nous sommes assaillis par une multitude d’enfants qui nous demandent l’aumône insolemment et avec menaces ». « Sur un seul seuil, nous comptons 10 têtes, dont 8 enfants et 2 petits cochons ». L’Espagne n’est pas la France, déjà on compare, on juge, on déprécie.

Depuis Toulouse, voyage en barque de poste sur le canal du Midi jusqu’à Carcassonne. A Béziers, ce que retient surtout Henry est « le marché aux eaux de vie » (il est fils de commerçant en vins et alcools). La ville de Cette, musée, mer. Ce ne sont à chaque fois que des notes rapides, la liste des monuments visités. Montpellier par chemin de fer, Marseille par la mer en bateau à vapeur où Jenny est indisposée par le mal de mer. Henry assiste au lever de soleil à 4 h du matin, mais « ce spectacle ne correspond pas à ce que j’attendais d’un lever de soleil sur la mer. » Illusion des livres, ils avaient enflammé son imagination et le réel le déçoit. A Marseille, déjà, « nous rencontrons à chaque pas des étrangers et principalement des hommes portant des costumes de l’Orient, des grecs et des musulmans ». A Toulon, force casernes, l’arsenal, les forçats. Arles par chemin de fer : « le musée renferme de belles antiquités et en très grande quantité ». Tarascon, foire de Beaucaire, commerce de gros. Nîmes, Avignon, « un pont en fil de fer », « le château des papes est aujourd’hui une caserne ».

Le couple prend le bateau à vapeur sur le Rhône jusqu’à Lyon. Ils visitent Châlons et prennent un autre bateau à vapeur sur la Saône. Puis Dijon par chemin de fer, et Paris de même. Départ pour Chartres dès leur arrivée à midi (sans avoir vu Paris). La ville ne les intéresse pas : sont-ils pressés de rentrer, ou craignent-ils les tentations ou les mauvaises rencontres ? Toute capitale fait toujours peur aux provinciaux ; elle leur apparaît comme une Babylone du vice et de la dépense (tel New York pour les Hillbillies trompistes).

2700 km en 52 jours, 10 jours à la nature, 40 promenades, 120 monuments cités, le Moyen Âge privilégié, c’était la mode, mais aussi l’antiquité, dont on commençait à peine à découvrir les vestiges. Peinture à Marseille, Dijon. Parfois le théâtre, à Poitiers et Bordeaux. Ils évaluent et notent les hôtels ; les mieux notés sont les mieux situés, aux centres-villes. « Les transports dévorent vingt pour cent des deux mois du voyage ».

Le coût total du périple, évalué par l’auteur, tourne autour de 1400 francs, soit deux fois le salaire annuel d’un instituteur, ce qui fait une belle somme même aujourd’hui. Tel est le prix d’un voyage initiatique pour prendre la mesure de la France, goût né du romantisme et de la toute nouvelle sensibilité au patrimoine. Ils ont recherché en montagne ou sur la mer « le sublime » romantique : orages, immensités, rochers aigus, mer à l’infini. « La pause pyrénéenne est une parenthèse enchantée à laquelle le récit consacre près du tiers des pages du petit carnet, signe d’un dépaysement conjugué à des souvenirs très forts pour le couple », analyse l’auteur.

Ce qui manque : les sentiments, la sensualité, la sexualité. Çà ne se dit pas, ça ne se fait pas, « pédagogie de l’ignorance » à la Émile de Rousseau et des collèges chrétiens. Les élites s’emploient à discipliner leurs émotions et prônent moralement le puritanisme. Aucune remarque par exemple sur les incommodité, la chaleur, la poussière, l’encombrement, les actualités locales pourtant riches durant leur séjour. Ni sur la guerre de Crimée contre les Turcs qui se prépare à Toulon. Ce récit de voyage n’est pas un journal intime, reflétant la sensibilité du voyageur devant l’étrangeté des hommes ou l’impression que font les paysages. C’est plutôt un carnet de notes pour « alimenter la besace aux souvenirs des fruits de leur dépaysement ».

Après ce voyage expérimental, le couple se stabilise. Trois enfants naissent entre 1854 et 1858, deux garçons et une fille. A 52 ans, Henry prend sa retraite en cédant son entreprise à son fils aîné. Ce qui fait rêver aujourd’hui – mais il meurt en 1906 à 78 ans, n’en ayant profité que 26 ans, et Jenny en 1909 à 76 ans. L’espérance de vie de nos jours est nettement plus longue, de plus de dix ans, ce qui justifie que l’on reste plus longtemps au travail – d’autant que les études avant de travailler sont longues elles aussi.

Agrégé d’histoire-géographie, Alain Denizet a été professeur au collège de Bû jusqu’en 2021 Il préside depuis 2015 le prix du Manuscrit de la Beauce et du Dunois. Alain Denizet a notamment publié Enquête sur un paysan sans histoire, L’affaire Brierre, (prix du Manuscrit de la Beauce et du Dunois respectivement en en 2007 et 2014), Le roman vrai du curé de Châtenay, Le Messager de la Beauce et du Perche, Un siècle de faits divers en Eure-et-Loir et Ne vous tourmentez pas de moi en collaboration.

Alain Denizet, Voyage de noces d’Henri et Jenny 31 mai-17 juillet 1853, 2024, Ella éditions, 268 pages, €20,00, e-book Kindle €9,99

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Site de l’auteur

Éditions Ella, attaché de presse Christophe Prat

Un autre récit d’Alain Denizet :

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Soyez roi en vous, dit Alain

Gouvernez-vous vous-mêmes comme vous aimeriez que le pays soit gouverné. C’est ainsi que parle Platon, et le philosophe Alain le relit en 1910. « Ce gouvernement intérieur doit être aristocratique, c’est-à-dire par ce qu’il y a de meilleur sur ce qu’il y a de pire. Par le meilleur, il entend ce qui en chacun de nous sait et comprend. » Autrement dit la raison. L’aristocratie est le gouvernement des meilleurs (le contraire des Trump et Vance par exemple). Parce que le meilleur réside en l’intelligence – qui nous fait humains. Hélas, ce n’est pas l’intelligence, comme souvent, qui a causé la guerre de 14 qui allait surgir quatre ans plus tard. Mais les dirigeants ont la bêtise de leurs électeurs ou de leurs sujets.

Alain le sait bien. « Le peuple, en nous-mêmes, ce sont les colères, les désirs et les besoins ». Le populisme est l’agitation des bas instincts (la peur, la vengeance, l’envie) par les manipulateurs appelés populistes, ou par les rois par force ou tradition qui excitent le nationalisme égoïste du « eux contre nous ». Ainsi en 1914, ainsi en 1939, ainsi en 2022, ainsi depuis que Trump trompe son peuple et trahit ses alliés. Ils se font populaciers par ruse pour mieux berner les gogos, on dit aussi les cons. Et ça marche, la raison étant la chose du monde la moins partagée. Surtout lorsqu’on évite, par confort, par paresse, de penser par soi-même, de prendre du recul pour analyser, s’informer à plusieurs sources, réfléchir – pour suivre les autres, les proches, les voisins, la foule, les réseaux sociaux. Ah ! « être d’accord », quel soulagement ! Penser comme tout le monde, quelle facilité ! Suivre le vent, quelle aise ! On a ainsi bonne conscience d’être « comme tout le monde », on est ainsi heureux d’être dans le nid, le bon parti, forcément celui du Bien, d’imiter les autres : « Me too ! ».

Or les autres, les proches, la foule, les réseaux, sont des animaux sans tête, aveugles et sourds comme le rhino féroce qui charge sur des ombres (Ô Ionesco !). Ils ne se gouvernent pas, ils ne peuvent que se laisser manipuler et se déverser, jusqu’à ce qu’on les « sidère » par un massacre ou un bon vieux « bouc émissaire » qui va purger leurs instincts comme on décharge une pile. Aucune intelligence dans tout cela, il n’y a pas de raison – c’est l’animalité brute, la bête qui conduit à la bêtise, multipliée par le nombre.

A l’inverse, dit Platon, « dès qu’un homme se gouverne bien lui-même, il se trouve bon et utile aux autres, sans avoir seulement à y penser. » Alain s’élève donc contre la discipline et la chiourme, ces vertus si prisées des droites conservatrices, qui ravalent l’éducation au rang de barbarie et la morale au rang de doctrine obligée. Si vous établissez par la peur l’ordre dans l’État (comme font Poutine, Xi et Trump), vous aurez autant de tyrans à l’intérieur de chacun. « La peur tient la convoitise en prison. Tous les maux fermentent au dedans ; l’ordre extérieur est instable. Viennent l’émeute, la guerre ou le tremblement de terre, de même que les prisons vomissent alors les condamnés, ainsi, en chacun de nous, les prisons sont ouvertes et les monstrueux désirs s’emparent de la citadelle. » Les guerres civiles, les chienlits, les manifs à n’en plus finir finissent par la casse, la brutalité gratuite, voire le massacre si règne l’impunité.

Alain « juge médiocre » les « leçons de morale fondées sur le calcul et la prudence ». Tel qu’on l’enseigne au catéchisme, ou à l’école primaire jadis – ce que certains voudraient voir revenir : « soit charitable si tu veux être aimé, aime tes semblables afin qu’il te le rende, respecte tes parents si tu veux que tes enfants te respectent. » Ce gnangnan est du vent, le paravent de l’hypocrisie, car alors « chacun attend toujours la bonne occasion, l’occasion d’être injuste, impunément. » Dès qu’on ne les regarde plus, la charité s’efface, les autres sont un enfer, les parents des boulets – et les enfants des égoïstes. A qui la faute ?

Au contraire, dit Alain « je parlerais tout à fait autrement aux jeunes lionceaux, dès qu’ils commencent à aiguiser leurs griffes sur les manuels de morale, sur les catéchismes, sur toutes coutumes, sur tous barreaux. Je leur dirais : ‘n’ayez peur de rien ; faites ce que vous voulez. N’acceptez aucun esclavage, ni chaîne dorée, ni chaîne fleurie. Seulement, mes amis, soyez rois en vous même.’ » Nietzsche ne disait pas autre chose en demandant à ses disciples de jeter la Morale abstraite et universelle au nom de leur propre morale – l’intérieure, issue d’eux-mêmes, de leurs propres jugements de valeur. Ce n’est pas de l’anarchie, c’est la domination de soi-même. « Soyez maîtres des désirs et de la colère, aussi bien que de la peur, dit Alain. Exercez-vous à rappelez la colère comme un berger rappelle son chien. Soyez roi sur vos désirs. »

Un roi gouverne, il ne se laisse pas aller. Les désirs sont dominés par la raison de ce qui est raisonnable. Les instincts sont canalisés vers l’action utile, les passions domptées vers l’action juste. Dès lors, point de Morale, ni de moraline ânonnée pour se couvrir et accusant les autres de ce qu’on ne fait pas soi-même, mais le règne du soi. « Puisque vous serez roi en vous, agissez royalement et faites ce qui vous semblera bon. » Au fond, saint Augustin résumait la doctrine chrétienne de même façon en disant « aime et fais ce que tu veux ». Platon, Augustin, Nietzsche, Alain, délivrent la même maxime de sagesse. Suivons-les au lieu de suivre les cons.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Patrice Montagu-Williams, Brésil Les colères d’un géant

Le Brésil fascine toujours. J’ai déjà chroniqué ce livre.

A l’occasion de la quatrième édition de son ouvrage sur ce grand pays qu’il connait bien, dans cette belle collection qu’est L’âme des peuples, l’auteur a bien voulu répondre à nos questions :

1. Vous avez connu le Brésil, quels sont les éléments qui ont fait que vous vous êtes attaché à ce pays plutôt exotique pour nous Européens ?

Quand je me suis rendu dans ce pays la première fois, je n’avais jamais quitté l’Europe et j’eus la chance de rencontrer un géologue français qui travaillait en Ama zonie pour le BRGM, le Bureau de Recherches Géologiques et Minières. Il m’emmena avec lui dans son petit avion qui devait se poser sur la route, qui joignait le sud du Brésil à l’Amazonie, entre les camions pour faire le plein d’essence ! 1ᵉʳ choc. Le second choc fut de débarquer sur une île qui se trouvait dans le delta du fleuve Amazone et qui avait la taille de la Suisse, l’île de Marajó ! C’est là où j’assistais au phénomène de la Pororoca, ce mascaret tellement puissant que la vague de plusieurs mètres de haut remonte le cours du fleuve Amazone sur des centaines de kilomètres.

2. Il semble que le pays ait beaucoup changé depuis quelques années, tant à l’intérieur que vers l’extérieur. Pourriez-vous préciser en quoi et quelles sont les conséquences géopolitiques et économiques que vous observez.

Le Brésil a beaucoup changé ces dernières années. Il occupe à présent la place qui lui est due sur le plan mondial grâce à sa place dans les BRICS et à l’action du président Lula qui a beaucoup développé les représentations diplomatiques du pays à travers le monde.

Hélas, dans le même temps, la violence, déjà très présente au quotidien, a pris une dimension inquiétante, les gangs et les milices contrôlant une bonne partie du pays et, en particulier, l’Amazonie où coulent ce que l’on a appelé « les rivières de la cocaïne ». Le Brésil est en train de devenir un narco-État !

3. Si nous devions voyager au Brésil, quels seraient selon vous les lieux, les plats ou les livres ou films qu’il ne faut pas manquer pour comprendre « l’âme » de ce peuple ?

Concernant les lieux (en évitant les mois de décembre à février à cause de la chaleur), je dirai Rio et ses environs (comme Parati) et partout où l’on peut contempler le style colonial portugais tel que Ouro Preto, Congonhas do Campo, etc…(le lecteur trouvera tous les détails dans le petit livre sur L’Âme du Bresil)…

Concernant les livres, je conseillerais Machado de Assis (Dom Casmurro et L’Aliéniste), Graciliano Ramos (Sécheresse), Joerge Amado (Bahia de tous les saints) et Clarisse Lispector (Près du cœur sauvage).

La seule cuisine qui vaille la peine d’être mentionnée au Brésil est celle de Salvador de Bahia. C’est une cuisine originale aux fortes racines africaines. Les visiteurs trouveront des restaurants bahianais dans toutes les grandes villes, Rio et São Paulo en particulier…

Patrice Montagu-Williams, Brésil Les colères d’un géant, collection L’âme des peuples, NEVICATA 2019 réédition 2025, 96 pages, €9,00, e-book Kindle emprunt ou €7,99

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Les neuf reines de Fabian Bielinsky

L’Arnaque avec un grand Art. Ce film argentin bien mené met en scène un duo d’arnaqueurs en série dont le plus habile n’est pas celui qu’on croit.

Tous commence à Buenos Aires dans une station service. Juan Sebastian (Gastón Pauls), jeune homme en polo blanc à col ouvert, d’un abord sympathique, embobine la jeune caissière pour opérer une arnaque classique, dite dans le film « à l’uruguayenne » – et à laquelle j’ai assisté de la part de ménagères roms en Île-de-France. D’ailleurs, toutes les arnaques du film sont vraies. Celle-ci consiste à payer avec un gros billet puis, une fois la monnaie rendue sur la table, sortir l’appoint « égaré » dans une poche, le donner… et empocher le gros billet plus la monnaie, ni vu ni connu. Sauf que la caissière, qui rend son service, contrôle sa caisse dans arrière-boutique avec son directeur, qui s’aperçoit aussitôt de l’erreur. Au lieu de sortir et de se fondre dans la nuit de la rue, Juan l’idiot recommence avec l’autre caissière qui vient de prendre son service. Il est pris.

Intervient alors Marcos (Ricardo Darín), un autre client qui déambule dans le rayon tabac, lui qui avouera ne pas fumer. Il joue les inspecteurs de police, montre une crosse de pistolet dépassant de sa ceinture, et emmène avec lui le malfrat Juan « au commissariat ». En fait, le flingue est un jouet en plastique, fauché dans la boutique, et Marcos un escroc plus expérimenté. Mais Juan lui plaît. Il manque d’un partenaire pour la journée, « le Turc » lui ayant fait faux bond. Juan est réticent mais Marcos lui démontre que ses petites arnaques lui font prendre plus de risques qu’elles ne rapportent. Selon ses dires, il doit réunir 70 000 pesos pour payer la caution de son père en tôle, arnaqueur qui lui a appris l’arnaque, et il n’en a que 50 000. Qu’à cela ne tienne, rétorque Marcos, viens avec moi ! Et il l’entraîne arnaquer des vieilles en sonnant à la porte des immeubles à code : « tata ? » Il tombe de temps à autre sur une qui lui dit oui, et « envoie son ami » récupérer 50 ou 100 pesos « pour payer la dépanneuse », obligé « de garder la voiture mal garée ».

De retour « au bureau » (l’arrière-salle d’un café où il a ses habitudes), Marcos est appelé au téléphone par sa sœur Valeria (Leticia Brédice), qui travaille légalement comme maîtresse d’hôtel dans un grand établissement de la ville. Marcos est en froid avec elle car il l’a arnaquée, ainsi que leur frère Federico (le beau Tomás Fonzi de 18 ans) parce qu’il tente de capter pour lui tout seul l’héritage de leurs parents italiens décédés, et ne veut pas participer à l’aide aux grands-parents. Valeria le convoque pour convaincre Sandler (Oscar Nuñez), un ancien associé de Marcos dans le faux et l’arnaque, qui a fait un malaise cardiaque dans l’hôtel. Sandler ne veut voir que Marcos. Lequel vient, flanqué de son compère à la journée Juan.

Pour son dernier grand coup, Sandler a falsifié une planche de timbres très rares de la République de Weimar (en Allemagne), tirée à peu d’exemplaires car obérée par de multiples défauts. Ce sont les neufs reines qui donnent le titre au film. Il veut les vendre à un riche collectionneur espagnol, client de l’hôtel, mais qui doit partir dès le lendemain pour l’Europe. Vidal Gandolfo (Ignasi Abadal) est un homme pressé, mais passionné aussi. Marcos feint une conversation téléphonique à haute voix dans les toilettes de l’hôtel, où il a vu Gandolfo se rendre. Il évoque les timbres, leur extrême rareté dit qu’il a un acheteur, qu’il ne reste que le prix à débattre. Il est surpris par un flic qui l’interpelle et veut l’emmener. Gandolfo, appâté par les timbres, sort des chiottes, intervient et soudoie le flic avec quelques gros billets – dont on s’aperçoit qu’il est un complice de Marcos pour faire plus vrai – et demande à Marcos de lui expliquer l’affaire. Il flaire une arnaque pour la rencontre, mais veut les timbres. Il le reçoit dans sa chambre une heure plus tard, flanqué d’un avocat et d’un expert, pour étudier la planche des neufs reines. L’expert invoque, en bon prof syndiqué, l’absence de moyens pour enquêter dans les règles, mais examine à la loupe les timbres – bien réalisés, sur papier des années 20, les dentelures coupées à la main – et certifie leur authenticité. Mais le spectateur s’aperçoit, dans la rue, qu’il veut une commission pour avoir participé à l’arnaque. En fait, ce ne sont qu’arnaques en série durant tout le déroulement du film. Chacun négocie durement son pourcentage sur une somme elle-même négociée âprement.

Juan joue bien sa partition dans le duo ; il s’avère indispensable à Marcos en jouant les compromis, les fausses sorties, les élans empathiques. Ainsi négocie-t-il à la hausse la vente des timbres, de 250 000 à 450 000 $ ; ainsi convaincra-t-il Berta (Elsa Berenguer), la sœur de Sandler qui possède la planche authentique, de leur donner l’enveloppe, jouant sur ses sentiments philosémites à partir d’une affiche aperçue juste derrière elle lorsque, méfiante, elle entrouvre sa porte. C’est que, le temps de réunir la somme, Gandolfo leur a demandé de revenir avec les timbres en fin d’après-midi et que, vaguant dans la rue sans méfiance, tout à leur arnaque et bien que connaissant expressément les arnaques courantes dans la rue, comme Marcos les a détaillées à Juan au début, ils se font arnaquer à l’arraché par deux jeunes à moto. La serviette contenant les timbres est volée. Ils poursuivent l’engin qui zigzague dans la foule et sur les quais mais le passager qui explore la serviette ne voit que du papier et il jette les faux timbres… qui tombent dans le fleuve. Inutilisables. Il faut donc acheter les vrais moins chers à la sœur pour les revendre à Gandolfo. Marcos réunit 200 000 $ et Juan 50 000 $ pour la somme de 250 000 $ exigée par la vieille Berta, avide de rentrée de fonds pour payer son gigolo blond qui la fait jouir encore à plus de 70 ans.

Cette fois est la bonne, même si Juan soupçonne Marcos de l’arnaquer sans savoir comment. Gandolfo prend les timbres, mais à la seule condition que ce soit Valeria qui les apporte dans sa chambre et qu’elle couche avec lui. Marcos doit donc négocier avec sa sœur pour qu’elle accepte de faire la pute. Celle-ci, pas bégueule, consent contre sa part d’héritage, et l’aveu à Federico qui admire tant son grand frère Marcos, de la spoliation qui lui a été faite. Arnaque contre arnaque, tout se « deale » selon les bons préceptes du grand Trompe (à condition d’avoir quelque chose à vendre). L’aventure suit son cours, Valeria couche, Gandolfo est content, il lui donne l’argent. C’est un chèque certifié de la South American Credit Bank, dont les guichets vont ouvrir au matin.

Marcos a soudoyé un complice pour le braquer et subtiliser le chèque, frustrant de sa part Juan, mais celui-ci déjoue l’arnaque. Ils se rendent donc ensemble à la banque. Sauf qu’il y a émeute devant l’entrée : elle est fermée, faute d’argent. Les associés sont partis avec la caisse, 135 millions de pesos, et l’établissement a été fermé par la Banque centrale, aucun client ne peut plus retirer d’argent. Marcos se retrouve avec son chèque sans valeur, peut-être réussira-t-il à en retirer la seule somme garantie par le système bancaire (si elle existe en Argentine – en France, elle est plafonnée à 100 000 € par personne et par banque en faillite). Mais Juan l’abandonne, écœuré.

Il rejoint un entrepôt où tout le casting est réuni : tous complices de la grande arnaque dans les petites. Même la date de la fermeture de la banque était connue. Tous touchent leur pourcentage… La crise en Argentine de 1998 à 2002 connaît son mitan en 2000, date de la sortie du film, et chacun sait qu’il doit se débrouiller tout seul pour survivre dans la jungle sociale et financière à l’américaine. L’arnaque devient une entreprise comme une autre, avec ses patrons, ses salariés, ses experts. L’homme est un loup pour l’homme (sans parler de la femme qui croque ou se fait croquer). De pirouettes en retournement final, du grand Art… et de la niaque !

Prix du public et prix du meilleur réalisateur au Festival du film de Bogotá en 2001

Grand prix et prix du public au Festival du film policier de Cognac en 2002

DVD Les neuf reines(Nueve reinas), Fabian Bielinsky, 2000, avec Ricardo Darín, Gastón Pauls, Leticia Brédice, Elsa Berenguer, Graciela Tenembaum, TF1 vidéo 2003, 1h49, doublé espagnol (argot argentin), français, 21,10

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Herbert Lieberman, La 8e case

Décédé en 2023 à 89 ans, cet écrivain américain à succès a erré entre roman policier et roman psychologique. La 8e case est psychologique. Il a pour décor les forêts des domaines de Nouvelle-Angleterre, à l’extrême nord-est des États-Unis, parsemées de monadnocks, des buttes résiduelles d’érosion. Le foncier est imprécis, d’où le métier d’arpenteur régional. Cet homme, vigoureux à force de sillonner les bois et les reliefs, connaît les cartes anciennes et le jargon des parchemins d’héritage ; il guide les nouveaux propriétaires pour connaître les limites de leur domaine.

C’est le cas du docteur Cage, qui vient d’acquérir le manoir de son grand-père décédé, flanqué d’un vaste domaine boisé. Il arpente avec Rogers, son aide de 20 ans Tom, et les propriétaires voisins, les repères fixés depuis des décennies. En tout, dix personnes dans les bois denses. Presque tous cousins cousines, mariés entre eux, sauf trois pièces rapportées. Tous se connaissent depuis l’enfance, y compris Cage, qui venait en vacances chez son grand-père.

« Direction est, 18 chaînes, 44 maillons jusqu’à un noyer et un tas de pierres », dit l’arpenteur Albert Rogers. Et Tom Putney l’assistant de répéter, avant de se rendre à l’endroit indiqué, suivi des autres pour vérifier. La journée est avancée et le domaine est vaste ; les frontières sont longues à mesurer. Les gens se lassent. Sybil Jamison, épouse du pleurard Freddy, drague ouvertement le jeune Tom aux hanches étroites et aux épaules larges ; elle le frôle, lui caresse brièvement l’entre-jambes. Le garçon est gêné et fuit ; il a été confié à Rogers à l’âge de 5 ans par l’Assistance publique et l’arpenteur lui apprend le métier comme un père. Mais Rogers, s’il a une grande mémoire, est un peu simplet et Tom ne retient guère. Les autres, outre Cage, célibataire dans la quarantaine, sont les Garvix, mari et femme, Léo et Gladys. Léo est nabot depuis l’enfance, ce qu’il compense par de la musculation et une arrogance sans limites, à la Trump ; Gladys a été jeté dans ses bras par sa mère pour son fric. Car Léo, sans faire d’études, a réussi et créé une entreprise qui va être introduite en bourse. Ollie Gelston et John Bayles sont les cousins de Leo Garvix et de Sybil Jamison, eux-mêmes propriétaires des domaines voisins.

En fin de journée, alors qu’ils devaient prendre le chemin du retour, Rogers se met à se balancer d’avant en arrière et à proférer des paroles incohérentes. C’est une attaque, dit le docteur, autrement dit un AVC. Il en a déjà eu plusieurs, avouera Tom, mais à chaque fois s’en est remis. Peu probable à plus de 80 ans, soupçonne le docteur Cage, mais il le garde pour lui. Car, finalement, personne du groupe ne sait où est la maison. Tom a toujours suivi, il ne se repère pas ; les autres se sont toujours laissé conduire par le personnel spécialisé, comme les riches qu’ils sont ; Cage n’est pas du pays et ne connaît pas cette forêt.

Retour à l’état sauvage. Prégnance des émotions sur la raison dans la panique et la propension à l’obéissance ; difficulté à surmonter les apparences trompeuses et les vérités dérangeantes que masque habituellement la vie sociale ; incapacité à observer le monde alentour, les aliments possibles, la cueillette de plantes comestibles, peut-être la chasse, l’eau à trouver, les couches à construire ; accepter le destin et faire avec… La petite société en vase clos dans la nature est livrée à elle-même et les tempéraments se révèlent, se heurtent, s’affirment par la force. Leo Garvix prend la tête, lui qui en a deux de moins que les autres. Rien que par sa force de conviction : « nous serons rentrés dans un quart d’heure » – quatre jours plus tard, toujours rien, à la Trump qui fanfaronne en matamore, grande gueule et petits bras. Mais les autres le « croient » et c’est ce qui est essentiel pour le moral.

Seuls deux résistent, l’un passivement, le docteur Cage, porté à privilégier la cohésion du groupe pour ne surtout pas se séparer, ce qui serait mortel ; le second activement, John, lorsqu’il décidera au quatrième jour de rompre tout net et de partir vers ce qu’il a la conviction d’être la bonne direction, en suivant la litanie des orientations et chiffres répétés inlassablement par un Rogers insane. Car Leo Garvix est un manipulateur – comme Trump là encore – mais le roman a été publié en 1973. Il marque le tempérament hâbleur du commercial yankee dont le Bouffon dealer est la caricature faite président.

Et puis Leo entreprend son coming-out out : j’veux voir qu’une tête ! Je suis le Chef ! John Bayles parti, certains – certaines surtout – sont prêts à le suivre, Gladys, Freddy, Sybil : pas question ! Après le décès (inévitable) de Rogers, Garvix a circonvenu le jeune Tom, influençable, et en est devenu le mentor ; il a tué un écureuil et Tom et lui sont les seuls à en manger, marquant l’écart entre les prédateurs et les passifs. Sur un geste de Leo, Tom va sortir son couteau et poignarder Gladys dans les fourrés, en fuite pour suivre John. Gladys est pourtant la femme de Leo, mais il détestait son mépris et « le Chef » a mis à profit cette circonstance dramatique pour l’éliminer. « Unis, nous triompherons. Divisés, nous échouerons… Compris ?… » Et tous de le suivre, il connaît le chemin – et là où il y a une volonté, il y a un chemin, dit Nietzsche.

Ce n’est pas écrit explicitement, mais le groupe va retrouver la maison, à un quart d’heure cette fois-ci, comme Leo l’avait dit. Tom a vu le clocher de l’église lorsqu’il est grimpé à un grand arbre. Au fond, Leo Garvix a toujours su où il était, ayant arpenté la forêt depuis trente ans avec Rogers ; il a manipulé les autres pour asseoir son pouvoir sur eux – comme Trump -, instillant de la peur, faisant miroiter une rédemption, lançant des flèches impitoyables sur les faiblesses des uns et des autres. Pour se venger de sa naboterie, du regard des gens, de son passé avec ses cousines. L’épilogue, retour à l’enfance, dit tout.

Un roman étrange, qui commence trop lentement avant de révéler enfin les êtres, et de finir en résolution d’énigme.

Herbert Lieberman, La 8e case (The Eighth Square), 1973, 10-18 1990, 382 pages, occasion 2,71

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Gérard Leray, Vlaminck 1941-1946 – Un Fauve dans la tourmente

Ce livre est une commande en 2020 d’Anne Pendaries, conseillère juridique de Godeliève, la dernière fille de Vlaminck à Gérard Leray, professeur d’histoire-géographie et militant politique de gauche, chercheur micro-histoire en Eure-et-Loir. Elle voudrait réhabiliter la réputation de son père, ostracisé pour un « double passif » : son voyage de 17 jours en Allemagne avec d’autres artistes en 1941 organisé par la propagande, et son article virulent contre Picasso et le cubisme. L’historien cherche non à juger mais « à comprendre ». Il s’est appuyé pour cela sur tout un corpus fourni : les Archives nationales, une bibliographie de 31 livres dont trois de Vlaminck lui-même, mais aussi ceux de Pierre Assouline sur l’épuration, 17 périodiques dont l’Humanité, La France socialiste, le Figaro, Coemedia, Gringoire, Les Lettres françaises, Life magazine, les archives du fonds de dotation Maison Vlaminck, les archives personnelles d’Anne Pendaries comprenant des correspondances familiales, et divers sites internet dont les Archives de Paris, l’INA, le Journal du sculpteur Paul Landowski.

Le peintre, céramiste, graveur, poète et écrivain Maurice Edmond Devlaeminck, né à Paris en 1876 est mort en Eure-et-Loir à 82 ans en 1958. Il fut fauve (d’où le titre), commençant à peindre à 17 ans. Il a fait scandale lors du Salon d’Automne de 1905, appelé par les journalistes « La cage aux fauves ». Il était avec son ami André Derain, Henri Matisse et Raoul Dufy. Marié deux fois, il aura cinq filles.

En 1925, Vlaminck, écrit l’auteur « décline à l’infini des masures, des villages, des paysages de platitude, des bois et des étangs. La matière utilisée est toujours abondante. Seule évolution caractéristique (…) les couleurs criardes de la peinture fauve ont disparu. Elles sont remplacées par une dominante de tons sourds, l’expression d’un tourment intérieur structurel qui tranche avec l’autre trait essentiel du bonhomme, sa propension perpétuelle a provoquer, sa façon d’exister en société, coûte que coûte » ch.2. Il n’aime pas la mécanisation et la technique, comme Heidegger, et lui préfère la nature originelle, dans le ton des Wandervögel d’avant-guerre. « Pas étonnant qu’il ait été récupéré par l’État français pétainiste au début des années 40 pour la promotion de la ‘Révolution nationale’ dans sa dimension passéiste du ‘retour à la terre’. » Il reste avant tout anarchiste, la publication d’un de ses articles sur la guerre d’Abyssinie de Mussolini, qui critique violemment ce colonialisme armé dans l’Humanité en fait foi. Au fond, il était libertarien de tempérament, comme David Thoreau (prononcez zorro) – et aujourd’hui Sylvain Tesson.

C’est l’Allemagne qui a la première reconnu l’artiste, dès 1912 lors de l’exposition du « Sonderbund » de Cologne. Le marchand Kahnweiler expose six œuvres de Vlaminck, plus que pour Matisse ou Derain (Vlaminck est ostracisé dans sa fiche woke Wikipédia). Le peintre lie amitié avec le juif Léon Werth (Saint-Exupéry lui dédie Le Petit prince), qui critique Picasso et le cubisme ; ils ne rompront qu’en 1941. La réputation de Vlaminck pâtit encore de son fameux voyage en Allemagne organisé par la Propagandastaffel en novembre 1941. Un piège nazi habilement posé pour flatter son ego de 65 ans, lui qui était accusé peu avant encore d’artiste dégénéré, pour titiller son pacifisme et l’injustice faite à l’Allemagne vaincue par le traité de Versailles. On avait fait aussi miroiter aux artistes et intellos la libération de 300 prisonniers – qui n’aura jamais lieu : les dictatures mentent toujours et ne tiennent jamais (Hitler comme Poutine ou Trump).

La France vaincue ne méritait pas de faire camarade avec l’Occupant, ni les artistes de se commettre avec Vichy, même si l’on est comme Vlaminck antinationaliste et pacifiste, et si les communistes sont encore en faveur du pacte de Staline avec Hitler. Outre Vlaminck, ce voyage comprenait les peintres Otto Friesz, Kees van Dongen, André Derain, André Dunoyer de Segonzac, Roland Oudot, Raymond Legueult, Jean Janin, et les sculpteurs Louis-Aimé Lejeune, Paul Belmondo (père de Jean-Paul Belmondo), Charles Despiau, Paul Landowski, Henri Bouchard. Il y aura cinq voyages d’artistes et intellectuels français d’octobre 1941 à octobre 1942. Le voyage en Allemagne nazie a suscité plus d’ire intello que les voyages en URSS, en Chine de Mao, et l’adulation de Pol Pot ultérieurement, car vae victis ! (malheur aux vaincus). Mais les pays du goulag sont-il plus nobles intellectuellement que le pays des camps ?

Vlaminck, en autodidacte anti-élitiste, n’hésite pas à publier des articles attaquant les vaches sacrées du milieu tel Picasso, Matisse et Degas, « une véritable guerre de cinquante ans qu’il a menée contre Picasso et le cubisme ». Les milieux étroits où la concurrence est rude pour la reconnaissance engendrent des haines farouches. A la Libération, c’est la vengeance, d’autant que Picasso s’est fait communiste : le Comité national d’épuration l’interdit de vente et de production pendant… un an. C’est qu’en effet, il n’y a pas mort d’homme, mais critique légitime de la peinture. Maurice de Vlaminck a un nom en apparence à particule (son ancêtre s’appelle initialement Devlaeminck, nom flamand), ce qui fait « bourgeois » dans le marxisme d’ambiance après-guerre ; il a une personnalité robuste dont témoigne sa peinture, ce qui n’arrondit pas les angles.

L’après épuration voit Vlaminck faire profil bas ; il est vrai qu’il a plus de 70 ans. En peinture, « quelques masures campagnardes sur fond de paysage arborée. L’exaltation de l’air, de l’eau, de la terre et une relative mise en sourdine du feu. Du végétal, du minéral, une quasi absence de palpitation animale ou humaine. Le primat du durable sur l’éphémère » ch.6. Il meurt « terrassé par un arrêt du cœur » – autre façon de dire qu’on ne sait pas au fond de quoi.

En résumé, écrit l’auteur, Vlaminck est « un grand traumatisé de la vie », « se sent différent des autres », est « fabulateur », « narcissique, cynique et clivant », « cyclothymique », « autodidacte et instinctif », « limité dans sa technique », « aveuglé par son pacifisme viscéral hérité de la Grande guerre », « il en perd le sens critique », « est opportuniste en 1941 », « lâche en 1942 et 1943 »… N’en jetez plus ! Mais – car il y a un mais – écrit encore l’auteur en conclusion : « Pour autant, Vlaminck ne saurait être qualifié de collaborateur, ni de l’État français, ni de l’Allemagne nazie. D’ailleurs, sa condamnation en 1946 d’interdiction d’exposer et de vendre pendant un an (…) est purement symbolique. (…) Somme toute, il fut un sociopathe plus à plaindre qu’à blâmer » ch.7.

Un ouvrage documenté, non polémique sur un grand peintre volontairement oublié, par un historien de gauche mais honnête (notez le « mais », car c’est de moins en moins courant aujourd’hui – et on peut dire la même chose à droite). La raison et le bon sens étant de moins en moins partagés, au profit de l’émotion et des croyances, cet ouvrage de chercheur sur un peintre et écrivain polémique français qui a marqué son siècle mérite d’être examiné.

Gérard Leray, Vlaminck 1941-1946, Un fauve dans la tourmente, Ella éditions 2025, 172 pages, €20,00, e-book Kindle €7,99

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Vlaminck, Un instinct fauve, Skira 2008, 223 pages, €34,82

Ella éditions, attaché de presse Christophe Prat

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Alexandre Jardin, Mademoiselle Liberté

A 37 ans, déjà l’andropause ? Alexandre Jardin, auteur prolifique qui ne sait pas se poser, livre ici ce qui pourrait être son roman le plus enflé et le plus niais. Deux protagonistes s’aiment d’un amour hard. Lui, Horace, est coriace ; elle Liberté est l’idéal faite ado. Elle veut vivre l’Absolu, avec un grand Ah ! Lui reprend jeunesse auprès d’elle.

Horace est déjà une enflure. Virtuose du piano à 28 ans, il quitte la musique pour le golf où il devient champion, puis le golf pour traverser l’Atlantique à la nage, pas moins. On n’y croit pas. Décidé à se ranger dans la médiocrité la plus tarte – selon l’auteur : devenir proviseur et prof de philo dans un lycée de province, marié à une bourgeoise banale et sans envergure. Neuf ans et deux gosses plus tard, il se heurte à Liberté Byron, l’une de ses élèves post-bac, qui le provoque en philo.

Elle, descendante de l’homosexuel sceptique et misanthrope le plus célèbre de Grande-Bretagne (c’est dire !) a été élevée comme Émile, abreuvée de Bovary et de comtesse Sanseverina, de poèmes de Ronsard et de Byron – mais sans sexe, comme Rousseau l’a voulu. Une île artificielle, creusée par riche papa, lui offre sa robinsonnade. En bref, tout pour ma pomme et rien à foutre des autres. Elle n’a pas d’amis, ni « is » ni « ies ». La Liberté est emprisonnée dans le personnage qu’elle s’est créé : la figure pure de l’Idéaliste qui veut tout et ne lâche rien. A 18 ans, elle refuse d’être femme, elle veut la folie. Le bonheur est trop tiède, elle veut l’orgasme.

Ce n’est pas l’amour, cet accord de deux êtres par les sens, le cœur et l’esprit ; c’est le plaisir, forcément éphémère, toujours forcé car sans lendemain. Liberté va harceler de lettres l’épouse et le prof pour faire craquer leur couple. Elle veut plus pour lui, pas moins que la perfection, sans détester la bourgeoise – qui fait ce qu’elle peut selon son tempérament et son éducation.

D’où ces pages insipides et ces dialogues sans cesses recommencés où l’on rate son entrée jusqu’à la réussir, des pages que le lecteur saute volontiers tant c’est tarte. Horace cède à la coriace. Il ne va pas moins qu’opérer un strip-tease à sa fenêtre (ouverte) devant tous les pensionnaires du lycée. Puis se lancer dans une baise acrobatique « à 200 km/h » à contresens sur l’autoroute, avec une Liberté qui conduit. Accident, blessés, résultat : elle une simple entorse et lui une jambe cassée. Holà, niais ! A 200 km/h, il n’y a pas de blessés, seulement un écrabouillis de chair et de tôles ! Comment écrire aussi bête, à moins d’être enivré de bêtise ?

Non, je n’ai pas aimé ce roman, sorti des fantasmes enfiévrés d’un ado attardé. L’« amour vrai et pur » est un idéal, qui ne s’atteint qu’à certains moments éphémères où tout concourt d’un seul coup. Ce n’est pas un état permanent. « Une vie de passion n’existe pas davantage qu’un tremblement de terre permanent, ou qu’une fièvre éternelle », écrivait Lord Byron lui-même (Lettre à Thomas Moore du 5 juillet 1821). L’existence est faite d’imparfait, de compromis. La passion n’est pas le nec plus ultra de l’humain ; il vaudrait mieux le chercher dans la faculté intelligente. Ni le vit ou la vulve, ni le cœur et la ferveur, ne valent l’esprit et le discernement.

Un roman à fuir. Il est raté, l’auteur lui-même en convient dans sa préface 2003, où il dit avoir refait la fin. Je ne l’ai pas donné, ni abandonné, je l’ai jeté, déchiré et mis au recyclage. Il est de mauvais livres, celui-là en est un. Des livres qui confortent l’illusion que l’Absolu est de ce monde et que l’Adolescence est le seul être vrai. C’est faux, toute la vie ne cessera de le prouver.

Alexandre Jardin, Mademoiselle Liberté, 2002 raté revu 2003, Folio 2004, 243 pages, €8,00

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Tout est nombre, rappelle Alain

Pythagore l’avait dit avant lui, il y a 2500 ans déjà. Et cela reste vrai. « Les hommes se taisent encore aujourd’hui dès qu’ils viennent à penser à cette puissance des nombres. Pourquoi de nouvelles planètes comme les nombres l’exigeaient ? Pourquoi la conservation de l’énergie ? Pourquoi des formules en toute chose et des formules qui prédisent ? (…) Tout est nombre, tout est selon les nombres ! »

Tout est nombre, mais tout est-il calculable ? Non pas. Les seuls calculs possibles sur le futur sont par exemple des probabilités – non des certitudes. De même ceux sur l’émotion, le tempérament, la psychologie humaine ; ce sont des « sciences » (dans le sens de savoirs) mais « humaines » (dans le sens où non pleinement mathématiques).

Quiconque a tâté de la bourse connaît bien ce dilemme : si tout est calculable, alors des algorithmes judicieusement choisis devraient gérer comme des dieux. Sauf que non : ce qui vrai aujourd’hui ne l’est plus demain, les formules sont vides dès que les données changent. Or elles changent avec les émotions des investisseurs, la psychologie de marché, les aléas de la géopolitique, faits d’egos de dirigeants en même temps que de contraintes nouvelles. Les délires de la finance ont montré, en 1637 lors du krach des tulipes, en 1929 comme en 2008, combien le soi-disant calculable n’a rien d’absolu, les fameuses « queues de distribution » dans les probabilités calculées sur le futur étant d’incertitude.

Tout est nombre, ce pourquoi nous existons. Mais si les individus sont souvent imprévisibles, les espèces obéissent à des lois aussi régulières que la course des astres. La démographie de demain est inscrite dans celle d’aujourd’hui, et chacun sait qu’il mourra un jour, même s’il ne sait pas quand. Est-ce pour cela que « tout est écrit » ? Certains le croient, les niais, alors que l’expérience même nous démontre que non. Tout est nécessité, mais tout est aussi hasard ; le programme génétique calcule tout, sauf l’épigénétique qui survient et infléchit, puis le milieu qui nourrit et éduque, puis l’époque qui impose ou libère. A chacun d’exercer sa liberté relative, à l’intérieur des contraintes qui lui sont imposées. A noter que les sociétés démocratiques sont moins contraignantes que les sociétés autoritaires, permettant donc plus d’innovation, de création, de production, d’échanges – de libertés de penser, de dire et de faire.

Les mathématiques sont au fondement des choses, leurs rapports et leur harmonie sont déterminés par des lois dans notre univers (pour d’autres univers, on peut tout imaginer, mais on ne sait pas). De là à penser à la dictature de l’IA et des algorithmes, il n’y a qu’un pas. Que je m’empresse de ne pas franchir : si la plupart des humains sont des moutons qui se laissent aller où on leur dit d’aller, que ce soit à la télé, sur les réseaux ou dans leur couple, il y en a qui résistent et résisteront encore et toujours à l’envahisseur. Les robots peuvent dérailler, et le réseau X de Musk a récemment livré la pensée profonde de son fondateur – sans le vouloir – lorsqu’il a ôté les filtres… Le réel échappe parfois à la raison.

Le rationnel, oui, le rationalisme, non. Les ingénieurs du chaos l’ont tenté, ils n’ont pas vraiment réussi.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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P.D. James, Meurtres en blouse blanche

Un hôpital dans la campagne proche de Londres ; une école d’infirmière attenante, dans laquelle une inspectrice de la DASS anglaise s’apprête à observer une séance pratique où le patient doit être nourri par sonde gastrique. Une élève infirmière, Heather Pearce, joue le rôle du patient. Toute la salle est attentive. On procède selon les rites, la sonde est introduite, le lait réchauffé à la température du corps est versé par l’entonnoir… Et là, catastrophe ! Un hurlement sauvage, la victime qui se tord de douleur et qui finit par décéder malgré tous les soins apportés par le médecin chirurgien présent.

Ce n’est pas un accident, c’est un assassinat et le Yard est prévenu. Le commissaire Adam Dalgliesh et son inspecteur Masterton (alors 28 ans), se chargent d’interroger tous les présents. La médecine légale montre que le « lait » a été remplacé par un détergent, dont justement la bouteille des toilettes a disparu. Ce n’est pas la première fois que l’on confond ce détergent avec du lait, on se demande pourquoi le fabricant n’a pas l’injonction de le colorer. Mais nous sommes en 1970, et les soucis environnementaux ou de santé publique sont de faible importance.

Est-ce une blague qui a mal tourné, ou en voulait-on vraiment à Heather Pearce, fille guère aimée dans ce milieu clos des filles entre elles ? Suit presque aussitôt la mort de Joséphine Fallon, autre élève infirmière, studieuse mais peu liante, découverte au matin dans son lit. Empoisonnement ? Se serait-elle suicidée, avouant ainsi son crime ? Ou l’a-t-on fait taire pour d’obscures raisons ? Il s’avère que, là encore, l’assassin a pris ce qu’il avait sous la main, en l’espèce de la nicotine pure qui servait à désinsectiser les roses de la serre. Qui avait accès à cette serre ? Qui connaissait ce poison ? Pas de hasard, les infirmières apprennent les poisons et l’acte a été accompli sciemment. Il y a donc nouveau crime. Les deux sont-ils liés ?

Dalgliesh et Masterton vont sonder les âmes, de façon un peu plus physique pour le jeune Masterton qui n’hésite pas à payer de sa personne auprès d’une jeune fille et d’une femme mûre pour extirper des renseignements. Mais chacun craint pour sa position, son pouvoir, la respectabilité de l’établissement. Les infirmières, fortes de leur savoir reconnu, se méfient des hommes, qu’elles trouvent portés à l’égoïsme. Peu à peu, le puzzle se met en place. Dans ce huis-clos où tout se sait, tout le monde se connaît, tout fermente, le passé ressurgit et conduit au chantage. Les caractères névrosés se révèlent.

Phyllis Dorothy, qui connaît bien le milieu médical pour y avoir travaillé, fouille les personnalités de ces filles qui veulent exercer un métier de soins. Parfois empotées et banales dans le civil, certaines se révèlent empathiques et à l’écoute de leurs patients ; d’autres se vengent de leur enfance malheureuse sur leurs pairs. La directrice Mary Taylor gère ces egos tandis que le grand patron, le docteur Courtney-Briggs, content de lui et compétent, avoue avoir eu une liaison avec l’une des victimes. Le commissaire Dalgliesh va tirer de tout ce fatras humain et psychologique un fil conducteur – et parvenir à la vérité. Qui rebondit au dernier moment, faisant de ce roman du grand art – et qui a assuré alors le succès de l’auteur.

Phyllis Dorothy James, Meurtres en blouse blanche (Schroud for a Nightingale), 1971, Livre de poche1991 , 351 pages, €3,50, e-book Kindle €6,99

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Les romans policiers de PD James déjà chroniqués sur ce blog

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Adresses aux dieux grecs

Un Grec antique s’adresse aux dieux comme un homme – autrement dit comme un citoyen libre qui prie et demande, mais qui aussi reproche et invectives. Les dieux sont immortels, mais n’existeraient pas sans les mortels. Car le sacré, pour les Antiques, est ambivalent, ni entièrement bon, ni entièrement mauvais. Pas de « Père » éternel qui protège ses « enfants » contre le Mal, l’ange déchu, le Diable, mais chaque dieu et déesse bonne ou mauvaise, selon les circonstances.

On invoque les dieux pour savoir l’avenir : faut-il combattre ; pour faire une promesse : jurer devant un dieu engage l’humain ; pour insister : la réponse donnée n’a-t-elle pas changé ; pour offrir un sacrifice : se priver de vin ou de nourriture en faveur des dieux (qui ne boivent ni ne mangent au sens physique) pour manifester une parole de déférence. « Ni entièrement bon, ni entièrement mauvais, un dieu peut s’offrir aux sollicitudes des mortels quand ceux ci savent s’y prendre à force d’adresses gestuelles ou rhétoriques. » L’attitude des Européens face à Trump est de ce type. Mais faire de ce bouffon un dieu est quand même assez risible. C’est que nous n’avons pas pris les mesures nécessaires pour acquérir la puissance, nous laissant mener par l’impérialisme protecteur yankee… jusqu’à sa remise en cause par l’égoïsme sacré. Et les dieux ne sont pas toujours favorables. « Quand Achille, les yeux dans les cieux, répand le vin à terre pour la victoire et le retour de Patrocle envoyé au combat, Zeus accueille favorablement la première adresse, mais refuse la seconde », dit l’auteur.

Alors on invective les dieux, dont la conception de la justice est parfois incohérente. Le poète Théogonis, le tragédien Euripide, le comédien Aristophane, n’hésitent pas à mettre dans la bouche de leurs acteurs et actrices leur indignation envers les dieux. Iphigénie, sacrifiée aux vents sur injonction d’Artémis trouve cela absurde, c’est faire des dieux des méchants. N’avons-nous pas la même attitude envers le dieu Trompe ? C’est que les dieux ne sont pas « Dieu », le Père tonnant autoritaire des Juifs ; les dieux grecs sont des alliés ou des adversaires, des exemples ou des empêcheurs, des êtres supérieurs. Ils ne sont pas incommensurablement distants des humains.

« La cité s’adresse aux dieux pour garantir son ordre ; l’individu, pour revendiquer ses doléances ». Ambivalence de l’invocation provocation. Les humains s’adressent aux dieux comme à des êtres d’égale dignité. Chacun son royaume, mortel pour les humains, immortel pour les dieux – mais une même terre pour les deux. « Les Hellènes de l’époque classique ne s’emmurent pas dans un silence propice à la divinisation d’un mortel : ils s’adressent directement aux dieux, sans génuflexion, pour leur demander de toujours reconsidérer leur justice vis-à-vis de ceux qui les font exister : les mortels. Comme le souligne Burckert, on ne dit pas « mon dieu » en grec ancien. »

Dans l’Odyssée, Zeus réplique en mettant en cause les humains. Ce sont « eux, en vérité, [qui] par leur propre sottise, aggravent les malheurs assignés par le sort » (Odyssée I 32-34). Et c’est bien vrai : se défausser de ses propres turpitudes sur « les dieux » ou « les autres », ne renvoie qu’à nos propres manques. A l’illusion de tout savoir sur tout, d’avoir le seul raisonnement juste, de n’écouter personne. Les séries policières sont pleines de ces « commandantes » femmes, soucieuses avant tout de s’imposer parmi les hommes, qui n’en font qu’à leur tête, persuadées d’avoir raison seules contre tout le monde. L’homme faisant de même (comme James Bond) n’est plus illustré depuis des années. La fiction fait que parfois ça marche, en rattrapage acrobatique peu convaincant. Mais, dans le réel, ce comportement névrotique est nuisible. Qu’il soit promu à la télé est un signe des temps.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Frenzy d’Alfred Hitchcock

L’avant-dernier film d’Hitchcock se passe à Londres au début des années 70. Durant un discours sur les quais de la Tamise, pour vanter « bientôt » la pureté de l’eau du fleuve (on a connu ça avec la Seine, et ses promesses non tenues depuis 60 ans), un corps de femme entièrement nu (interdit alors aux moins de 12 ans, donc gros succès commercial) émerge sur la rive. Elle a été étranglée avec une cravate (on en portait encore). Ce n’est pas la première victime de « l’Étrangleur à la cravate », un psychopathe impuissant qui déteste les femmes et veut les voir souffrir. Un nouveau Jack l’Éventreur ?

Richard Blaney (Jon Finch), ancien chef d’escadrille de la RAF et divorcé après dix ans de mariage, est viré de son travail de barman dans un pub près de Covent Garden pour avoir soutiré un double cognac – qu’il avait l’intention de payer. Mais le patron (Bernard Cribbins) ne l’aime pas car il saute la barmaid Babs Milligan (Anna Massey) que le macho de directeur voudrait bien se faire. Richard erre dans le quartier et rencontre son pote Bob Rusk (Barry Foster), grossiste en fruits et légumes sur le marché de Covent Garden (comme le père d’Alfred Hitchcock). Rusk le console, lui donne du raisin vert et un tuyau sur une course de chevaux à venir à 20 contre 1. Mais Blaney n’a pas d’argent à parier et est amer lorsqu’il apprend par le journal que le canasson est arrivé premier. Rien ne va ce jour-là.

Sur une suggestion de Rusk, il rend visite à son ex-femme Brenda (Barbara Leigh-Hunt), qui dirige une agence matrimoniale qui marche bien depuis deux ans. Il se plaint haut et fort, ils se disputent brièvement, il frappe sur la table – mais elle l’invite à dîner et lui glisse de l’argent dans la poche de son imper sans qu’il le sache, ce pourquoi il dort dans un refuge de l’Armée du Salut. La secrétaire de Brenda à l’agence, la rigide frigide Monica (Jean Marsh), n’aime pas les hommes, dont elle se méfie ; elle en a vu passer qui cherchaient des femmes dans l’agence. Elle entend la dispute et les coups depuis son bureau et croit que l’ex violent frappe sa patronne. Laquelle lui dit que ça va et d’aller faire ses courses. Lorsque l’assistante revient au bureau à 14 h le lendemain, elle voit sortir de l’immeuble Richard, présent au mauvais moment et au mauvais endroit. Elle monte à l’agence, suspense assez long avec la caméra immobile, puis « Ahhh ! » le cri hystérique habituel des femmes de cinéma qui découvrent un cadavre. Humour grinçant, mais humour quand même : ce cri est tellement conventionnel et stéréotypé.

Sauf que le spectateur sait que ce n’est pas Richard le coupable, mais bel et bien Rusk, qu’il a vu opérer toute cravate dehors dans la scène précédente (interdite aux moins de 12 ans). Brenda en sort trépassée, avec la langue qui lui sort de la bouche comme une saucisse rose. Humour grinçant, puisque l’on associe ladite saucisse à ce que vous devinez. Mais humour subtil, car il suggère que Rusk n’a pas réussi à violer, malgré ses insultes et sa rage, et que la bouche femelle est un substitut. Toujours est-il que Richard Blaney est accusé d’avoir zigouillé Brenda Blaney et, puisqu’il n’y a aucune autre piste, toutes la série des femmes précédentes.

L’inspecteur-chef Timothy Oxford (Alec McCowen) est chargé de l’enquête. Il s’empiffre d’un breakfast anglais à midi devant son adjoint le sergent Spearman (Michael Bates) qui le regarde opérer, jaloux mais impassible. Humour british, c’est que la femme de l’inspecteur-chef (Vivien Merchant) est mauvaise cuisinière, s’efforçant par snobisme de singer les cours de « cuisine gauloise » avec sa soupe de poisson où nagent des têtes de congre et des tentacules de poulpe (débectantes), ses cailles aux raisins (acceptables), ses pieds de porc en sauce (immangeables). Timothy aurait tellement voulu le bon vieux steak avec ses pommes de terre au four ! Il détaillera plus tard toute la cuisine de bistrot qu’il aime : saucisses, frites, haricots à la tomate, patates ou four – en bref, rien à voir avec ce que tente son épouse.

La description de la secrétaire est tellement précise que Richard est obligé de se cacher. Il va trouver Babs dans son ancien pub pour qu’elle récupère ses affaires et la convaincre de son innocence. Ils finissent dans un hôtel chic à 10 £ la journée pour baiser, mais se font remarquer. Le rat d’hôtel découvre son portrait-robot dans le journal tout frais apporté et prévient la police. Quand elle débarque dans un crissement de freins, elle trouve le nid vide : ils sont partis par l’escalier d’incendie. Dans le parc où ils se bécotent, Richard et Babs se font héler par Johnny Porter, un ancien copain de la RAF (Clive Swift), devenu riche et qui doit s’envoler pour Rome ouvrir un pub anglais le lendemain. Il offre à Richard de passer la nuit chez lui, puis de partir pour Rome lui aussi.

C’est d’accord, mais le tueur à la cravate récidive avec Babs, rencontrée à la sortie du pub après qu’elle ait rendu son tablier au patron. Il l’invite à dormir chez lui, dit qu’il sera absent. Comme il est « un ami », elle accepte. La caméra opère un travelling arrière dans l’escalier, préparant le spectateur à ce qui va évidemment suivre : il la viole et l’étrangle, puis fourre son corps nu dans un sac à patates qu’il va fourguer la nuit dans un camion du marché qui part pour livraison le lendemain matin. Erreur, malheur, la fille a agrippé son épingle de cravate en (faux ?) diamants, ornée de son initiale R. Pas question de laisser cet indice accusateur ! Rusk est obligé de retourner dans le camion chercher où cette foutue épingle a pu passer. Humour noir, il se débat avec un cadavre nu rigide parmi les patates qui roulent autour de lui. De plus, le camion démarre et il est dedans ! Et l’épingle est serrée dans la main droite de la fille par la rigidité cadavérique. Il doit casser les doigts un par un (interdit aux moins de 12 ans) pour extraire son bien. Et attendre un arrêt – le seul du trajet – dans un routier où il peut enfin sortir, s’épousseter et rentrer à Londres. Non sans se faire remarquer… Le camion de patates est arrêté par la police alors qu’il perd son chargement sur la route, le hayon arrière n’ayant pas été refermé par Rusk, décidément bien lourdaud. Humour noir, les jambes nues du cadavre dépassent du hayon, blanches sous les phares, le ventre semblant accoucher d’une horde de patates.

Richard est naturellement accusé de ce nouveau meurtre, puisque Babs était sa maîtresse, le patron de pub en témoigne. Sauf qu’il était chez son copain de la RAF et sa femme hautaine qui ne veut pas d’ennui (Billie Whitelaw), le soir et toute la nuit. Vont-ils témoigner ? Ils le pourraient, mais la police ne va pas les croire ; ils devront rater leur avion pour Rome ; rester à la disposition pour l’enquête. Avec regret, ils disent à Richard qu’il ne feront rien. Blaney va donc voir Rusk, qui lui avait promis de l’aider s’il en avait besoin. Le faux-cul l’invite à se cacher chez lui et, par précaution, part devant avec son sac, Richard devant le rejoindre par une autre voie sans rien porter, ce qui paraît plus naturel. Une fois chez Rusk, Richard n’a pas le temps de se retourner car les flics débarquent et l’embarquent. Rusk l’a dénoncé et, pire, a fourré dans son sac des affaires de Babs pour le faire accuser.

Procès expéditif, condamnation inévitable. Blaney hurle haut et fort qu’il est innocent et que c’est Rusk le coupable, lui qui l’a trahi. L’inspecteur Oxford (selon la tradition de l’université dont il porte le nom) a des doutes. Il charge le sergent d’enquêter sur les allées et venues de Rusk les jours des meurtres et découvre vite le routier, la poussière des patates, le témoignage de la tenancière. Pendant ce temps, Blaney a juré de se venger et, pour cela, simule une chute dans l’escalier de la prison, ce qui le conduit à l’hôpital, d’où il s’évade avec l’aide de ses codétenus. Il endosse une blouse blanche, qui le déguise en médecin respectable, pique une grosse voiture de ponte d’hôpital et va droit à Covent Garden chez Rusk. La porte est ouverte, des cheveux blonds émergent des draps. Blaney croit qu’il s’agit de Rusk et frappe avec un cric, mais c’est un nouveau cadavre de femme – nue – étranglée avec une cravate. A l’annonce de son évasion, l’inspecteur-chef a compris où Blaney allait se rendre et se précipite chez Rusk. Il surprend Richard en pleine action, mais chut !… Un bruit dans l’escalier. C’est Rusk qui revient, débraillé et sans cravate, portant une grosse malle qui cogne sur les marches. Pris sur le fait, il est arrêté et Blaney innocenté.

Ouf ! C’était moins une que la corde élimine Richard Blaney pour une série de meurtres qu’il n’avait pas commis. Comme quoi la justice tient à peu de choses. Spectaculaire, sarcastique, empli de ces petites scènes d’humour noir bien anglais qu’affectionne Hitchcock et qui brocardent la société, c’est un film que l’on peut voir et revoir, car on connait très vite l’assassin et le plaisir réside dans la progression de l’intrigue.

DVD Frenzy (Frénésie), Alfred Hitchcock, 1972, avec Alec McCowen, Anna Massey, Barbara Leigh-Hunt, Barry Foster, Jon Finch,‎ Universal Pictures Home Entertainment 2017, doublé anglais français espagnol italien, 1h51, €14,69, Blu-ray €14,17

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