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Octave Mirbeau, Le jardin des supplices

Curieux livre fait de bric et de broc, de textes raboutés, pour une vision impressionniste de ces tropismes humains que sont l’amour, le sexe et la mort. Ce roman, « décadent » à la suite de Baudelaire, écrit la dernière année du siècle comme pour l’expier. Il est dédié sous forme d’ironie « Aux prêtres, aux soldats, aux juges, aux hommes, qui éduquent, dirigent, gouvernent les hommes ». Autrement dit à tous ceux qui disciplinent et châtient pour brider la nature humaine.

Trois parties dans ce livre qui a fait exploser les désirs en les poussant au paroxysme en son temps.

Le « Frontispice » met en scène des intellos parisiens qui discutent avec détachement du meurtre comme un des beaux arts. Tuer est le propre de l’homme, ce prédateur sur la terre, justifié par son Dieu, et le meurtre est le fondement de toutes les sociétés humaines via ses prêtres, ses soldats, ses juges, ses pères omnipotents.

La seconde partie, « En mission », est une caricature des politiciens de la Troisième République parlementaire, avec son affairisme, sa corruption, ses copinages, sa gabegie des deniers publics pour des « missions » confiées aux protégés sans aucune justification scientifique. Le narrateur s’y vautre, ayant été élevé dans cette façon de faire.

La troisième partie est à proprement parler « Le jardin des supplices ». L’anglaise rousse aux yeux verts, femme fatale et incarnation de la féminité goulue, initie le narrateur à la vraie vie. Elle n’est que l’envers de la mort, son piment sexuel. Clara, après l’avoir épuisé et baisé sous toutes les coutures, l’a vu s’éloigner deux ans. Mais l’attrait de la chair est trop fort, il revient. C’est alors qu’elle lui fait visiter le bagne de Canton pour s’enivrer des supplices chinois infligés à des condamnés : le rat dans son pot qui dévore le fondement pour sortir, la cloche qui fait convulser et tue en 42 heures, la caresse incessante du pénis qui fait éclater en 5 heures – sans parler des pals, lits de fer, griffes d’acier, effets de scalpels, estrapades, et autres raffinement de torture inventés par la civilisation chinoise millénaire.

Dans leur salon parisien, les intellectuels en pleine affaire Dreyfus discutent tranquillement de la « loi du meurtre » qui régit les relations entre les hommes. « C’est un instinct vital qui est en nous… qui est dans tous les êtres organisés et les domine, comme l’instinct génésique.… » ; « le meurtre est une fonction normale – et non point exceptionnelle – de la nature et de tout être vivant ». La société y participe: « Le besoin inné du meurtre, on le refrène, on en atténue la violence physique, en lui donnant des exutoires légaux : l’industrie, le commerce colonial, la guerre, la chasse, l’antisémitisme… parce qu’il est dangereux de s’y livrer sans modération, en dehors des lois ».

D’ailleurs, les qualités récompensées par la société bourgeoise sont impitoyables.

Le commerçant a pour philosophie de « mettre les gens dedans ». Après tout, les affaires sont les affaires (titre d’une pièce qu’il a écrite).

Le collège encourage les combines pour gagner de l’argent et entuber ses camarades dans tous les sens du mot. Les prêtres du collège des jésuites Saint-François-Xavier de Vannes, dans lequel le jeune Octave a été placé jusqu’à ses 15 ans, l’ont chassé pour avoir dénoncé son viol par son maître d’études. Au prétexte qu’il entretenait une « amitié particulière » avec un camarade – procédé jésuite d’accuser l’autre de ses propres turpitudes, que Goebbels, puis Staline et Poutine reprendront avec délice (décrit dans son roman autobiographique Sébastien Roch).

Le politicien n’est véritable homme d’État digne d’être ministre que s’il a la manie profitable et conquérante de l’organisation. « Est-ce que l’homme de génie n’est pas un monstre, comme le tigre, l’araignée, comme tous les individus qui vivent au-dessus des mensonges sociaux, dans la resplendissante et divine immoralité des choses ?… »

Octave Mirbeau, journaliste, a bien connu les turpitudes de ses contemporains, et ne porte pas une vision romantique de la nature humaine. Mort en 1917, il s’inscrit dans le courant subversif qui a plaisir à décrire la réalité pour choquer le bourgeois et le bondieusard, tout en décrivant avec lyrisme les fleurs et les oiseaux, le sein doux de la Femme et son babil d’enfant. Mais le plaisir dans l’amour ne permet d’échapper qu’un instant à la réalité sans pitié. Baudelaire s’y est brûlé les ailes avec sa créole Jeanne Duval. Le désir ne s’apaise jamais ; il ne cesse de renaître, poussé par la libido, ce qui conduit l’individu à rechercher toujours plus de plaisir, dans une érotomanie des deux sexes qui pousse à tous les excès et ne s’achève qu’avec la mort. « Et c’est l’homme-individu, et c’est l’homme foule, et c’est la bête, la plante, l’élément, toute la nature enfin qui, poussée par les forces cosmiques de l’amour, se rue au meurtre, croyant ainsi trouver hors la vie, un assouvissement aux furieux désir de vie qui la dévorent et qui jaillissent, d’elle, en des jets de sale écume ! »

La fascination pour les chairs suppliciées, dans ce pays exotique et mystérieux qu’est alors la Chine, n’est offert que pour ancrer l’idée que la mort est une composante perverse de l’érotisme. L’imaginaire s’attache à la fleur, et Mirbeau en décrit complaisamment les diverses variétés tropicales, car elle est à la fois sexe par sa forme, et mort par son flétrissement après émission du pollen ou fécondation. « Ah ! les fleurs ne font pas de sentiments, milady… Elles font l’amour… Que l’amour… Et elle le font tout le temps et par tous les bouts… Elles ne pensent qu’à ça… Et comme elles ont raison !… Perverses ?… Parce qu’elles obéissent à la loi unique de la Vie, parce qu’elle satisfont à l’unique besoin de la Vie, qui est l’amour ?… » La femme, de même, a une apparence fragile et parfumée, tout en étant possédée par une sexualité animale. Même les bourgeoises mûres des salons qui jouent à la politique et se piquent de littérature. Au fond d’elles-mêmes, elles ne pensent qu’à ça…

Après être passé par les épreuves, et sorti de l’enfer en ramenant une Clara égarée qui fait une crise d’épilepsie, le narrateur comprend que son pays, la France, et sa culture, l’européenne, n’ont de civilisation que de surface. Sous les conventions artificielles, les humanistes restent barbares – et la Première guerre mondiale le montrera à peine quinze ans plus tard. Les valeurs sont de l’humour noir… « Ah oui ! le jardin des supplices !… Les passions, les appétits, les intérêts, les haines, le mensonge ; et les lois, et les institutions sociales, et la justice, l’amour, la gloire, l’héroïsme, les religions, en sont les fleurs monstrueuses et les hideux instruments de l’éternel souffrance humaine… »

Ne pas s’arrêter à la surface du sadisme des supplices complaisamment décrits ; ce roman anarchiste et libertaire s’élève à la morale universelle en dénonçant la prédation sous les oripeaux de la religion, du patriotisme ou de l’État. Les curés violent les corps et les âmes, l’armée encourage à la brutalité et à la tuerie, l’État envahit, conquiert, soumet les citoyens et les colonies, la Femme asservit et exige toujours plus. Dans cette lutte constante de tous contre tous, il ne faut pas être dupe : manger ou être mangé, voilà la question.

Octave Mirbeau, Le jardin des supplices, 1899, Folio classique 1988, 338 pages, €10,50

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D.H. Lawrence, La coccinelle

Une « novelle », ou court roman, intitulé en anglais The Ladybird, inspiré de la Première guerre mondiale. Lawrence était pacifiste, et réformé, il n’a pas fait la guerre mais en a vu toutes les conséquences horrifiques sur le physique des jeunes hommes, sur leur moral dévasté, sur les femmes qu’ils avaient épousées ou aimées. Toute la société, les normes, les mœurs, les classes, les rapports économiques – tout a été bouleversé par cette boucherie industrielle fomentée par des badernes imbéciles, sur des valeurs d’un autre âge. Quand je pense qu’on a « commémoré » il y a peu cet abrutissement d’État, ce suicide européen… « Les années 1916 et 1917 furent celles où l’esprit d’antan mourut à jamais en Angleterre », écrit lugubrement l’auteur p.546 Pléiade.

Le propos de cette longue nouvelle est l’effet miroir. Lady Daphné a épousé un fils d’ancien ministre fort honorable, mais pauvre, et qui s’est retrouvé blessé et prisonnier des Turcs pro-allemands à Chypre. En 1918, il va être libéré et rentrer en Angleterre, défiguré, mais surtout châtré moralement. Sa mère, Lady Beveridge a vu ses frères et ses fils mourir à la guerre, mais son empathie native la pousse à aller visiter les blessés prisonniers à l’hôpital. Elle y rencontre une ancienne connaissance, le comte Johann Dionys Psanek, originaire de Bohême. Il a reçu deux balles dans la poitrine, mais se remet peu à peu.

Lorsqu’elle en parle à sa fille, celle-ci se souvient qu’il lui avait offert, à ses 17 ans, un dé à coudre doré orné d’un serpent et d’une coccinelle en pierre vert pomme, peut-être de la jade. La coccinelle est dans le blason des Psanek, venue droit du scarabée égyptien, animal qui a donné l’idée du soleil qui parcourt les mondes en roulant sa bouse entre ses pinces. Le comte est adepte initié d’une société occulte qui croit que « le véritable feu est invisible. (…) Le jaune du soleil, la lumière même, ce n’est que le regard latéral du véritable feu originel. (…) Même le soleil est noir » p.571. Tout ce que nous vivons n’est que l’envers du vrai. Même l’amour est « le sépulcre blanchi de l’amour vrai ».

Lady Daphné, en oie bête, est ensorcelée par ce magicien gnome, noir de poil et de petite taille, un rejeton d’une population préhistorique au centre de l’Europe, dit l’auteur, plutôt poussé vers les grands nordiques blonds. Dès lors, malgré son mari revenu, elle va se tourner vers le comte, lequel va bientôt repartir libéré vers la Bohême. Il prône des valeurs antérieures au christianisme, lorgnant vers l’Égypte et ses mystères, et la domination des plus forts – qui soumettront naturellement à leur aura la masse des faibles (dont les femmes). Elle est enchantée par une chanson triste qu’il murmure le soir en sa langue. Elle va lui vouer une pulsion amoureuse qu’il accepte, mais comme amour de la nuit, le jour étant réservé à son mari. L’amour habituel n’est que superficiel, social, conventionnel, alors que celui qu’elle a découvert lui apparaît comme le véritable, le viscéral, le seul vrai.

Cette fable entre le mari Basil (basileus le roi), la femme (Isis l’égyptienne), l’amant Dionys (Dionysos platonique) est revisitée en contraste. Apollon, le souverain nordique est solaire ; Dionysos, le trublion sensuel venu d’Asie est nocturne. Il inverse toutes les valeurs. Lawrence a mal digéré Nietzsche et cherche plutôt confusément à faire avec sa pensée des romans selon ses dadas : que le corps est esprit, que l’esprit va au-delà de l’amour pour chercher le fusionnel, en bref toutes ces sortes de choses obscures. Ce n’est pas vraiment réussi, même si cela plaît aux exégètes de l’auteur. Pour ma part, je trouve le thème et la psychologie tellement datés…

David Herbert Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley et autres romans, Gallimard Pléiade 2024, 1281 pages, €69,00

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Les romans de D.H. Lawrence déjà chroniqués sur ce blog

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Han Suyin, Ton ombre est la mienne

Étrange roman que celui-ci, publié en 1962 par une sino-belge qui deviendra médecin et égérie de Mao à cause du racisme blanc contre les métis eurasiens, avant de connaître le grand succès mondial avec son autobiographie, Multiple splendeur (dont Hollywood fera évidemment un film en 1955, La colline de l’adieu). Kuanghu Matilda Rosalie Elizabeth Chou, est née en 1917, s’est mariée trois fois, a adopté deux filles et est décédée à 95 ans en 2012 – une vie bien remplie.

Elle s’est intéressée à tout, aimant le chaos fertile où la réflexion peut naître, loin des conformismes. Mais elle s’est laissée happer par la propagande maoïste, méprisant le Tibet et les opposants concentrés dans les camps du Laogai. Sa célébrité l’a persuadée qu’elle avait toujours raison – ce qui est assez courant chez les gens de gauche qui n’ont pas la tradition pour les soutenir.

Ce roman est un écart dans son œuvre ; il est fondé sur l’histoire vraie de la petite hollandaise Maria Huberdina Hertogh, laissée seule en Indonésie après que ses parents eurent été emprisonnés après l’invasion japonaise, et recueillie par une femme du pays qui l’a élevée comme sa fille et l’a mariée à 13 ans avec un jeune musulman. Un jugement de Singapour l’a rendue à sa famille européenne, mais elle a voulu rester avec sa famille d’adoption – qui a fini, vu son jeune âge et la loi anglaise de Singapour, à la récupérer pour l’emmener en Hollande. Han Suyin, métisse qui en a souffert, prend cœur à romancer cette histoire en la transplantant au Cambodge, critiquant les certitudes des Blancs et et se plaisant à opposer la culture bouddhiste à la culture occidentale.

Au Cambodge, pays paisible, les Japonais ont fait irruption durant la Seconde guerre mondiale pour en chasser les Français favorables à Vichy et prendre possession des plantations d’hévéas. Comme toujours, le massacre des Blancs, le viol des femmes et des jeunes garçons, est un sport guerrier. « C’est arrivé à tant de gens  ! Cela arrive tous les jours. Ce que ces soldats vous ont fait, à vous et votre mère avant qu’elle ne meure, n’était que la représentation parodique de l’exercice de la puissance. C’est le lieu commun de toutes les guerres, repris par tous les soldats depuis des millénaires » p.29. L’astrologue du village khmer parle ainsi à Philippe, rescapé du massacre à 12 ans car laissé pour mort, frère de la petite Sylvie qui a été enlevée par un Japonais. Lequel a vu sa moto tomber en panne et a été tué par les ouvriers cambodgiens de la plantation, tandis que la fillette était adoptée par une villageoise qui passait par là avec son fils Rahit, de deux ans plus âgé. La petite blonde est devenue sa fille, malgré l’écart de race et de culture ; Rahit est devenu un beau jeune homme au corps harmonieux élevé dans la nature.

Dès lors, Philippe et Rahit sont décrits comme deux caractères qui s’opposent. Tous deux aiment Sylvie, devenue Devi, l’un comme un frère quasi incestueux, l’autre comme un fiancé promis dès son adoption. La « nature » penche pour Rahit, bien qu’il soit cambodgien, la « loi » penche pour Philippe, car il a des « droits » de famille sur sa sœur. Philippe s’est marié à Anne, malgré son viol, décrit complaisamment par l’astrologue qui a tout vu mais lui impose la vérité des faits : « Sur la véranda, maintenu par deux soldats dans une position favorable, vous étiez chevauché par l’officier comme un animal » p.31. Crudité du réel, que nie Philippe, tout comme son désir illégal pour sa sœur. Il a choisi Anne pour sa ressemblance avec elle mais ne l’a jamais aimée, ce pourquoi elle cherche des amants, dont le docteur Jacques, lui aussi tombé amoureux (mais dans les « normes ») de Sylvie, qui a désormais 15 ans. Sauf qu’il l’a tuée lui-même, la prenant lors d’une chasse de Blancs pour un faon.

La critique du monde blanc prend alors toute son ampleur : les Occidentaux se grisent de mots ; tout ce qui n’est pas nommé n’existe pas et seul existe la vérité qui est dite. C’est le règne de « la belle histoire », le film que chacun se fait pour se justifier et se conforter moralement. Philippe affirme qu’il a résisté aux Japonais pour défendre sa petite sœur, que c’est Anne qui n’a pas aimé leur couple, que Jacques ne pouvait par devoir désirer Sylvie, que sa sœur se souvenait de son frère et des bons moments passés avant son enlèvement. Mais la vie réelle n’est pas ainsi faite qu’elle obéisse aux fantasmes des uns et des autres. La reconnaissance de soi implique l’exorcisme du double, le personnage enflé que l’on s’est créé, le paraître dont on s’est maquillé. Sylvie ne peut – ne veut – se souvenir du traumatisme d’avoir assisté au massacre de sa mère, d’avoir été enlevée par un soldat sur une moto pétaradante, d’avoir été abandonnée en pleine forêt ; elle ne veut se souvenir que des bons moments après, passés avec sa nouvelle mère Maté et son grand frère Rahit, à qui elle se donne, juste adolescente. Il l’aime, elle l’aime. C’est ainsi.

Philippe vient la récupérer au village, le droit avec lui ; Rahit va la rechercher à la ville, son amour avec lui. Elle suit l’un comme l’autre, sans comprendre l’amour des uns et des autres. Elle « aime être aimée », au fond (p.101). L’auteur les détaille et les contraste, ces façons d’aimer : l’amour d’occident est possessif, celui d’orient harmonique ; les deux garçons sont proches de l’inceste, mais Philippe plus que Rahit puisqu’il a fait de sa petite sœur, avec qui il jouait enfant, une image de pureté et d’angélisme hors du monde, tandis que Rahit vivait au jour le jour avec une sensualité partagée sous le même amour d’une mère commune ; Jacques représente l’amour normalisé européen bourgeois, rassurant mais tiède ; tandis que l’amour d’une mère, même adoptive, est inconditionnel. Que se passe-t-il dans l’amour, lorsqu’une guerre vient tout bouleverser ?

L’écart des façons de penser entre Orient et Occident est le principal du livre, au-delà du fait divers et de la réflexion sur l’amour – qui ne se confond pas avec le sexe, la scène du viol le montre. Tout change, et seul le silence peut pénétrer les âmes de chacun, dit l’astrologue. Impossible de s’abandonner ainsi, dit l’Européenne. « N’y a t-il rien de réel, alors ? Demanda Anne. N’y a-t-il rien de plus solide que les mots ? N’y a-t-il rien de sûr  ? Notre esprit se meut-il sur des sables mouvants ? Je refuse de vivre dans ces conditions. Je veux avoir quelque chose à quoi me raccrocher » p.95. Nous ne sommes que dans la Presque Vérité, enseigne le bouddhisme, aucun individu n’est seul et libre mais fait partie du Tout, avec les autres, et en interaction avec eux. Les Possibilités sont orientées dans le Devenir, et aucune volonté ne peut vraiment choisir. Les choses se font naturellement.

Han Suyin, Ton ombre est la mienne (Cast But One Shadow), 1962, Stock 1963, 185 pages, occasion €9,43

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D.H. Lawrence, Femmes amoureuses

Un roman écrit « sept fois » , coupé en deux, et dont la première partie L’Arc-en-ciel a été censurée lors d’un procès pour indécence de la part de l’évêque de Londres, en vertu d’une loi de 1857. L’auteur de moins de 30 ans décrit l’activité sexuelle à une époque où le conflit mondial pousse la moralité publique à se rigidifier. Il faudra encore quatre ans pour que la seconde partie, qui deviendra Femmes amoureuses, puisse enfin être éditée, après moult corrections et révisions, et d’abord aux États-Unis, à 1250 exemplaires seulement, avant le succès. L’édition anglaise de 1500 exemplaires, ne suivra que précautionneusement, l’année suivante, la critique trouvant le roman « absurde », voire « une abomination ». C’est que la religion, la bourgeoisie et le qu’en-dira-t-on ne badinent pas avec les convenances victoriennes. Et ce n’est qu’en 1960 qu’un nouveau procès à propos d’une œuvre ultérieure de l’auteur, L’amant de Lady Chatterley, balayera – enfin ! – ces réactions d’un autre âge.

« Ce roman ne prétend être qu’un témoignage sur les désirs, les aspirations et les luttes de son auteur : en un mot, un récit des plus profondes expériences du moi. Rien de ce qui vient de l’âme profonde et passionnée n’est mauvais, ni ne peut être mauvais. Il n’y a donc aucune excuse à présenter, sauf à l’âme elle-même, si l’on a donné d’elle une image mensongère. » C’est ainsi que l’auteur tente de se justifier dans un Projet de préface en 1919. Il est vrai que le roman parle du désir, de « l’amour », de ce qu’il est et de ce qu’il devrait être, l’ensemble de l’histoire baignant constamment dans une atmosphère érotique.

Deux jeunes femmes de 30 ans, déjà présentes dans L’arc-en-ciel, Ursula et Gudrun, songent à « s’établir » en société. Ce qui signifie, outre le métier, qu’elles exercent, plus ou moins le mariage. Pas d’autre fin dans la société chrétienne bourgeoise anglaise pour les filles. C’est qu’en l’absence d’avortement autorisé et de pilule pas encore inventée, tout « écart » peut engendrer un bébé, donc dévaluer la personne et la mettre au ban de la « bonne » société respectable. Sauf que l’émancipation est venue aux filles avec le siècle, Ursula enseigne en primaire tandis que Gudrun sculpte et dessine, artiste à peu près reconnue dans les milieux londoniens. Pas question, donc, de devenir des bobonnes assignées aux mômes, à la cuisine et à l’église. Toutes deux portent des prénoms wagnériens et sont adeptes de la volonté nietzschéenne, que l’auteur prisait fort.

Elles vont jeter leur dévolu, dans leur province minière aux alentours de Nottingham, sur deux hommes à peu près de leur âge, Rupert Birkin, inspecteur des écoles, qu’Ursula côtoie professionnellement, et Gerald Crich, fils aîné du patron des houillères locales, que Gudrun attire physiquement. Les deux jeunes hommes sont amis, et même « amoureux » l’un de l’autre, dépassant le magnétisme du corps pour viser la fusion des âmes.

Le corps, l’esprit, ne sont que des concepts ; dans la réalité des êtres, ils ne peuvent être dissociés. « Et elle sut, avec la clarté du savoir suprême, que le corps n’est que l’une des manifestations de l’esprit, la transmutation de l’esprit intégral inclut aussi la transmutation du corps physique » p.204. Conception très nietzschéenne, que l’auteur fait sienne, et qu’il décline chez les deux sexes. « Oh, la beauté de ses reins soumis, blancs et faiblement lumineux lorsqu’il grimpa sur le côté de la barque, cette beauté inspira à Gudrun une envie de mourir, mourir. La beauté de ses reins pâles et lumineux lorsqu’il grimpa dans la barque, son dos arrondi et doux… Ah, c‘en était trop pour elle, c’était une vision trop définitive. Elle le savait, c’était fatal. Le terrible désespoir du destin, et de la beauté, d’une telle beauté ! Pour elle, il n’était pas comme un homme, il était une incarnation, une grande phase de la vie » p. 192 Pléiade. Le corps a une aura qui attire, et le désir sexuel qu’il suscite est une étape vers le désir d’amour qui va plus loin. « Gerald s’approcha du lit et contempla Birkin dont la gorge était dévoilée, dont les cheveux en bataille retombaient de façon charmante sur son front chaud, au-dessus d’yeux si incontestés et si calmes dans ce visage satirique. Gerald, aux membres pleins et gonflés d’énergie, répugnait à s’en aller, il était retenu par la présence de l’autre homme. Il n’avait pas le pouvoir de partir » p.223. Gerald est un tombeur, sa beauté nordique, sa prestance musculaire, son aisance sociale font tourner les têtes des filles. « Gerald, qui maîtrisait à présent parfaitement la danse, avait à nouveau pour partenaire la cadette des filles du professeur, qui se mourait presque d’enthousiasme virginal, parce qu’elle trouvait son cavalier si beau, si superbe. Il la tenait en son pouvoir, comme si elle était un oiseau palpitant, une créature qui voletait, rougissante, aux abois » p.443.

Pour lui, la sexualité est une limite qui empêche d’aller au-delà du corps, vers l’âme. C’est un obstacle, la plupart du temps désagréable. « C’était le sexe qui transformait l’homme en moitié brisée d’un couple, la femme en autre moitié brisée. Et il voulait être une unité à lui seul, comme la femme serait une unité à elle seule. Il voulait que le sexe retournât au niveau des autres appétits, considéré comme un processus fonctionnel et non comme un épanouissement. Il croyait en un mariage sexuel. Mais par-delà, il voulait une union plus complète, où l’homme avait un être et la femme avait le sien, deux êtres purs, chacun constituant la liberté de l’autre, chacun équilibrant l’autre comme les deux pôles d’une même force, comme deux anges, ou deux démons. Il aspirait tant à être libre, et non sous la compulsion d’un besoin d’unification, et non torturé par le désir insatisfait » p.212. Pour elle, c’est au contraire l’amour qui est tout. « Elle croyait que l’amour surpassait de loin l’individu. Il disait que l’individu était supérieur à l’amour, ou à toute relation. Pour lui, l’âme brillante, isolée, acceptait l’amour comme une de ses situations, une condition de son propre équilibre. Elle croyait que l’amour était tout. L’homme devait se soumettre à elle, pour qu’elle pût le boire jusqu’à la lie. Qu’il fût entièrement son homme, et elle en retour serait son humble esclave, qu’il le voulût ou non » p.285. C’est cela qui est inacceptable pour Birkin, qui a quitté Hermione, trop dominatrice ; c’est aussi inacceptable pour Gerald, qui finira par presque tuer Gudrun pour échapper à son pouvoir, et fuira hors d’atteinte de ses rets. Laquelle Gudrun se pense comme Cléopâtre, la couguar dévoreuse d’hommes, à commencer par ses frères-maris dès 13 ans, les Ptolémée. « Cléopâtre avait dû être une artiste ; elle prélevait l’essentiel d’un homme, elle récoltait la sensation suprême, et jetait l’enveloppe » p.484.

Vampirisme féminin ou brutalité phallique, l’amour est une guerre des sexes, tandis que le mariage est une guerre des classes, et l’entreprise une guerre de domination sur la matière et sur les hommes. Tout est conflit, chez Lawrence. Il interprète la « volonté de puissance » de Nietzsche comme on le faisait en son temps pré-nazi, comme une volonté de domination. Alors que ce n’est pas cela, nous le savons aujourd’hui. De même, les amis s’affrontent, ils doivent être « les meilleurs ennemis » dit Nietzsche. C’est lorsqu’un troisième personnage intervient, comme un trublion, que la violence éclate. Ainsi Hermione avec Birkin, ou Loerke avec Gerald.

Ce que nous appelons « l’amour » est un combat, une lutte continuelle, où le désir physique de domination est roi, de l’aura magnétique des corps à la possession des étreintes et à l’imposition de sa volonté à l’autre. Homme comme femme. Gerald tente ainsi de posséder Birkin par la lutte japonaise. Les deux amis s’entraînent « nus » sur le tapis dans le salon, où ils ont poussé les meubles, porte verrouillée à cause des domestiques. « C’était comme si toute l’intelligence physique de Birkin et le corps de Gerald s’interpénétraient, comme si son énergie fine et sublimée entrait dans la chair de l’homme plus robuste, comme une puissance, ses muscles enfermant dans un filet étroit, dans une prison les profondeurs mêmes de l’être physique de Gerald » p.290. Fusion des corps comme amour des âmes. Gudrun est excitée par Gerald, fantasmant une absence complète de retenue licencieuse. « Elle se rappela les abandons de la décadence romaine, et son cœur s’embrasa. Elle savait qu’elle aspirait elle-même à cela aussi, ou à autre chose, à quelque chose d’équivalent. Ah, si se libérait ce qu’il y avait en elle d’inconnu et de refoulé, quel événement orgiastique et satisfaisant ce serait. Et elle le voulait, elle tremblait légèrement du fait de la proximité de l’homme qui se tenait derrière elle, suggérant la même noirceur licencieuse qui se dressait en elle. Elle la voulait avec lui, cette frénésie inavouée » p.308.

N’avoir que des relations entre sexes rend incomplet, inachevé, pense Birkin ; pas Gerald. « En fait, poursuivit Birkin, parce qu’on fait de la relation homme-femme la relation suprême et exclusive, c’est là qu’intervient toute la contrainte, la mesquinerie et l’insuffisance. (…) Il nous faut quelque chose de plus large. Je crois en une relation additionnelle parfaite entre hommes, additionnelle au mariage. (…) Gerald eut un mouvement de malaise. Tu sais, je ne sens pas cela. Il ne saurait y avoir entre deux hommes quelque chose d’aussi fort que l’amour sexuel entre un homme et une femme. La nature n’y fournit aucune base. – Eh bien, moi, je pense le contraire, évidemment. Et je crois que nous ne pourrons pas être heureux tant que nous ne nous serons pas établis sur cette base. Il faut se débarrasser de l’exclusivité de l’amour conjugal. Et il faut accepter entre deux hommes cet amour refusé. Cela offre plus de liberté pour tous, un plus grand potentiel d’individualité chez les hommes comme chez les femmes » p.380. Mais c’est Birkin qui va se marier, pas Gerald…

Un roman qui reflète le chaos de Lawrence, reflet du chaos de son monde, ce début du XXe siècle qui allait bouleverser les consciences, les mœurs, l’économie avec ses guerres mondiales, la perte des empires, l’émancipation de la religion – et la montée des individus.

En 1969, Ken Russell réalise Women In Love, un film tiré du roman.

David Herbert Lawrence, Femmes amoureuses (Women in Love), 1920, Folio 1988, 704 pages, €5,00

D.H. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley et autres romans, Gallimard Pléiade 2024, 1281 pages, €69,00

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L’homme d’Istanbul d’Antonio Isasi-Isasmendi

Un petit avion atterrit sur un plateau désertique turc attendu par un gang de Chrysler, véritables péniches des années soixante de modèle Plymouth. Un échange a lieu entre une valise de dollars et un homme, retenu en otage. La valise contient un million et l’homme est un savant atomiste, enlevé par des malfrats que le gouvernement américain veut récupérer. Las ! Une fois en l’air, l’avion explose ; une bombe avait été déposée dans les bagages de l’homme. Le million a été livré mais le savant s’est envolé.

Sauf que le FBI enquête. La radiographie d’un pied retrouvé dans les débris de l’avion, montre que ce n’est pas le pied du professeur. C’est donc un sosie qui a été négocié et le savant reste prisonnier. A quelles fins ? De puissance, probablement. Le FBI ne peut rien hors du territoire américain, sauf enquêter sur des citoyens américains ; ce sera donc à la diplomatie d’engager ses réseaux et son lent rituel impuissant.

Ce n’est pas du goût de Kenny (Sylva Koscina), rare agente du FBI alors, coiffée à la robot dans le style excentrique des swinging sixties. Elle décide son patron à lui donner un congé et part « en vacances » à Istanbul. Elle a en effet repéré sur les photos du crash une voiture dans laquelle un curieux observe l’événement. Il s’agit de Tony Mecenas (Horst Buchholz), gamin élevé à Chicago, orphelin tôt et qui s’est fait tout seul. L’acteur lui-même, Allemand né en 1933, a dû à 13 ans à Berlin se débrouiller lui aussi tout seul dans les ruines de la guerre. Tony est désormais propriétaire d’une boite de nuit où l’on pratique le jeu illégal et se joue de la police. Il est astucieux, rusé, amoral et énergique de jeunesse, mais n’y est pour rien dans l’enlèvement de l’atomiste. Kenny, qui se fait embaucher dans sa boite pour l’observer, en tombe amoureuse.

Car il finit par l’aider, moins par patriotisme (sa patrie l’a rejeté) mais par amour naissant pour cette femme volontaire au corps parfait. Il connaît Istanbul comme s’il y était né et a pour adjoints des hommes efficaces. Si Kenny réussit à récupérer l’appareil photo-cravate de l’avion détruit, Tony ne tarde pas à découvrir qui se cache derrière le bas masquant le visage de l’un des hommes qui a livré le faux professeur. Il le suit, se fait repérer, connaît une aventure dangereuse en haut d’un minaret de Sainte-Sophie, échappe à une tentative de lui faire quitter la route de la corniche dans sa Jaguar type E, trouve le repaire sous une blanchisserie, échappe aux tirs, se rend compte que les services chinois sont sur le coup, donne rendez-vous à un sbire qui est rejeté de la bande, se mesure à quatre Chrysler remplies de malfrats armés qu’il met en déroute, échappe de peu à une tentative de meurtre au bord de la piscine du Hilton, se bagarre avec le tueur sous l’eau, devant les yeux des clients en slip de bain, échappe à la police… En bref de l’action, du grand guignol mais sans la frime à la Belmondo, ni l’efficacité froide à la James Bond.

Déguisé en femme sous peignoir, il investit la boite de sauna féminin au-dessus de la blanchisserie puis fuit les tueurs (dont Klaus Kinski) quasi nu dans les rues d’Istanbul pour suivre le professeur drogué que l’on convoie sur un brancard à destination d’un yacht à moteur prêt à prendre le large. Kenny le suit. Ils réussissent à prendre le bateau, à exiler les marins sur un canot, à détruire le gang dans la cale, à découvrir qui est vraiment le chef (belle surprise !) et à délivrer le savant atomiste comme le million de dollars. Mais Tony ne fait plus confiance à l’Amérique : il donne bien volontiers le savant, mais garde pour lui le million et la belle Kenny, à qui il fait fiévreusement l’amour dans la cabine du train qui s’approche de la frontière.

C’est gai, enlevé, désinvolte, rempli d’action et délicieusement amoral – ou plutôt flirtant avec les limites conventionnelles de la société rassise de l’avant-68. Une sorte de parodie joyeuse des films de James Bond, produits dès 1961 par l’ineffable Albert R. Broccoli. Le jeune acteur de 30 ans qui incarne Tony est rempli de vitalité et exhibe son torse dès qu’il le peut. De quoi saisir petits et grandes, avec quelques scènes de second degré.

Diffusé sur Arte en septembre 2022, ce bon film de divertissement film n’a pas été édité en DVD à ma connaissance.

L’homme d’Istanbul (Estambul 65), Antonio Isasi-Isasmendi, 1965, avec Horst Buchholz, Sylva Koscina, Mario Adorf, Klaus Kinski, Perrette Pradier

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Tess de Roman Polanski

Le roman romantique de Thomas Hardy, publié en 1891, est adapté par un autre Roman – Polanski – dans un long film de près de trois heures. Tess d’Urberville est devenu un classique de la littérature, censuré en son temps par la pruderie victorienne. C’est que Tess, 18 ans (la superbe Nastassja Kinski qui n’en a que 17), est une avenante jeune femme, typique de la nature anglaise. Elle est en harmonie, malgré son père flemmard qui boit (John Collin), sa mère qui pond un gosse tous les deux ans (Rosemary Martin) et sa flopée de petits frères et sœurs. Lorsque le film commence, elle est fille de mai, habillée de blanc, dansant sur un pré reverdi par le printemps. Une fille de Botticelli.

Mais cette pureté va être souillée par la société, par l’étroitesse puritaine du christianisme anglais de l’époque Victoria (due d’ailleurs à son mari, le prince « qu’on sort » quand c’est utile). Et par la génétique, dont Darwin vient de montrer, à l’époque, qu’elle explique largement l’Évolution – autre nom du péché originel. En effet, le pasteur local salue en passant John Durbeyfield, le père de Tess d’un « bonjour, sir John ». Le poivrot met du temps à réagir, l’alcool ralentissant ses neurones déjà grevés par sa lourde hérédité. Il demande des explications, obligeamment fournies par le révérend : il a découvert dans les archives que les Durbeyfield descendaient probablement des d’Urberville, une famille de la conquête normande ; le nom aurait été déformé avec le temps, après la perte des terres et de la fortune par les héritiers affaiblis.

John se glorifie, lui qui n’est rien, d’avoir eu des ancêtres qui ont été tout. Cela l’encourage a encore moins travailler, et à encore plus boire pour oublier. Au point qu’il n’a plus de cheval et que sa famille s’appauvrit. Tess est alors encouragée par sa mère, qui se monte la tête avec les nobles origines supposées, à aller voir la vieille Madame d’Urberville en son manoir ; elle aura peut-être de l’ouvrage pour elle et pourra se faire accepter dans la famille. Tess, naïve, obéit à cette invite au proxénétisme. Mais la d’Urberville lui annonce tout de gob qu’elle n’est qu’une Stroke, le nom ayant été achetés par son mari puisque le titre était en déshérence. Néanmoins, elle veut bien confier à la jeune fille la gestion de son poulailler modèle, étant amoureuse des oiseaux et notamment des coqs.

C’est le début de l’engrenage. Alec, le fils d’Urberville (Leigh Lawson), est un coureur, beau jeune homme charmeur et moustachu, petit-bourgeois entiché de noblesse. Il tombe en désir pour sa « cousine » Tess (on ne peut vraiment parler d’amour, mais plutôt d’attirance sexuelle). Laquelle, oie blanche qui ne voit le mal nulle part, se laisse plus ou moins courtiser, résiste en disant non et montrant que oui, finit par repousser brutalement Alec qui se blesse à la tête avant de le soigner avec tendresse… Bref, elle se laisse avoir. Alec l’embrasse, la caresse, la viole. Sans méchanceté dans le film, mais avec l’égoïsme du fils de famille à qui rien ne doit être refusé. Il s’attache à Tess et veut l’attacher à lui. Mais, au bout de quatre mois, quand la jeune fille s’aperçoit qu’elle est enceinte, elle ne lui en parle pas, bien qu’il ait dit qu’il pourvoirait à tout s’il devait survenir un incident. Au contraire, elle quitte son emploi, le domaine et l’amant. Elle ne veut plus le voir. C’est ainsi que la hantise du « péché » victorien rend stupide les jeunes filles.

Pour la société du temps, ce sont des animaux qui doivent être domptés, à peine des êtres humains. La religion, la société, les pères, sont impitoyables aux filles qui ont commis le « péché » de chair hors des sacrements admis, reconnus et consacrés du mariage. Ce sont des païennes, des chiennes, des impures. Tess met au monde un fils souffreteux qui ne vit qu’une semaine. Son père a refusé de le faire baptiser par souci du Ciel et le pasteur refuse de l’enterrer au cimetière par souci du Qu’en-dira-t-on villageois. Tess baptise son enfant elle-même, selon les rites exacts de l’Église, ce qui est admis pour tout chrétien. Et elle l’enterre elle-même au bord du cimetière puisqu’il n’a pas le « droit » d’y être admis.

Elle retrouve du travail dans une laiterie où les vaches, comme les femmes, produisent du lait pour les enfants de la ville – d’ailleurs coupé d’eau car « trop riche » pour les amollis citadins. Les bidons partent chaque jour en train à vapeur pour Londres. Dans la ferme, un fils de pasteur apprend à devenir fermier ; il veut étudier les procédés avant de se lancer dans la culture. Angel Clare (Peter Firth) ignore les filles de ferme mais tombe sous le charme de Tess, en qui il voit une fille de la nature, paysanne saine et vierge, qu’il se souvient avoir vue au bal de mai. Il en ferait volontiers une épouse, pour l’aider aux travaux des champs et d’élevage qu’il projette. Son « amour » est ainsi biaisé par l’image idéale qu’il s’en fait, et par l’exploitation qu’il envisage de faire d’elle.

Tess sent bien que cet « amour », comme l’autre, est faux. Il est sur une image d’elle, pas sur ce qu’elle est vraiment. Elle tente d’en avertir Angel mais ne peut jamais lui parler, l’autre n’écoute pas – il ne parle que de lui, de son désir, de son romantisme ; elle lui écrit une lettre, mais en la glissant sous la porte, elle passe sous la carpette, donc il ne la voit pas – il ne voit d’ailleurs que ce qu’il veut, pas le réel. Ainsi envisage-t-il d’aller s’installer au Brésil, pays neuf dont il ne connaît rien et dont il reviendra quelques années plus tard, ayant enfin perdu son aveuglement. Le romantisme comme le puritanisme, leurre les sens, le cœur et la raison. Il voile la réalité et la colore selon le désir, créant de « fausses vérités » – comme les politiciens populistes en exploitent aujourd’hui. Ce n’est pas ainsi que l’on est « un homme ». Les femmes paraissent plus proches de la nature, donc du réel, qu’eux qui sont menés par leur désir immédiat plus que par la gestation à long terme.

Lorsque Tess finit par raconter à Angel son histoire, après le mariage, et parce qu’il lui a confessé avoir eu une liaison avec une autre avant de la rencontrer, elle croit que le pardon qu’elle lui, accorde va être réciproque. Sauf que l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas de mise dans la société chrétienne, bourgeoise et victorienne de l’Angleterre 1880. Les mâles sont libres comme des poulains au pré, leurs frasques sexuelles n’ont pas de conséquence sur la famille et l’héritage. Les femelles, en revanche, sont bridées car elles peuvent tomber enceintes, ce qui a d’inévitables conséquences sur la famille et l’héritage. Avant pilule et avortement (acquis du milieu du XXe siècle seulement), toutes les religions et les sociétés entravaient les désirs féminins pour ce motif. Tess se rend compte, à la tête que fait son mari, que ce qu’elle vient d’avouer entache leur union. Angel, malgré son prénom, n’a rien d’un ange. Il a épousé une image de jeune fille pure et se retrouve avec une femme souillée par un autre, qui a menti à Dieu, au prêtre et à son mari.

Il la quitte – sans divorcer – il a besoin de « réfléchir ». Comme il est fils de pasteur, frère de deux révérends, et peu éduqué car préférant les travaux pratiques de la ferme aux livres, il pense lentement. Trop lentement pour l’existence. Tess doit vivre durant ce temps. Elle retourne dans sa famille, mais son père est mort et sa mère est chassée de la maison car le bail était « à vie » pour le mari, mais pour lui seulement. Elle se retrouve à camper près de l’église avec sa marmaille.

C’est encore une fois Alec qui retrouve Tess, employée à déterrer des betteraves en hiver et à battre le blé avec la machine en été. Il lui propose de l’aider ainsi que sa famille. Elle commence par refuser, obstinée par réflexe, avant de consentir, faute de mieux. Tel son destin : obéir à sa condition et aux désirs des autres. Alec établit sa famille, envoie ses frères à l’école, et fait de Tess sa maîtresse car elle ne peut l’épouser étant déjà mariée.

Angel Clare revient de ses illusions brésiliennes et de son échec patent. Son orgueil est rabattu par le réel de la nature, sa raison a dompté son imagination. Il a « réfléchi » et veut bien reprendre Tess car, après tout (c’est l’évidence !) seul l’avenir compte, pas le passé sur lequel on ne peut rien. Il cherche Tess, qui a déménagé, retrouve sa mère, qui ne sait pas où elle est sauf le nom d’une ville en bord de mer. Lorsqu’il parvient à elle, elle lui déclare que « c’est trop tard », qu’il n’a jamais daigné écouter ses supplications, ni répondu à ses lettres, ni surtout accorder (chrétiennement !) son pardon. Car la foi n’est que singeries si elle n’est pas vécue, et la religion un prétexte hypocrite si elle sert la société avant les êtres humains.

Dans la chambre où Alec s’éveille, elle pleure et il la méprise pour cet abandon. Elle ne le supporte plus, son attention initiale pour elle ayant disparue avec la réalisation de son désir ; elle ne supporte plus sa condition de femme, soumise par sa condition et son hérédité – une « fin de race ». Elle le poignarde et quitte la maison en hâte pour la gare où, in extremis, elle parvient à sauter dans le train qui emporte Angel.

Dès lors, c’est la fuite du couple retrouvé. Mais Caïn a tué Abel et la Bible veut qu’il soit châtié mais non tué. Ici, c’est Tess qui a tué Alec et, en tant que femme, elle sera pendue. Angel ne peut jouer son rôle de protecteur jusqu’au bout, laissant son épouse étendue sur un autel païen de Stonehenge, ayant failli dès l’origine à pardonner. « Je vous croyais une enfant de la nature, mais vous êtes le rejeton tardif d’une aristocratie dégénérée. » Elle vient justement se régénérer dans le cercle de pierres de Stonehenge, au soleil qui se lève – dans l’axe du monument. Eve-Tess est coupable et Adam-Angel est chassé du paradis. Il gardera la trace du péché en lui à vie – lui qui aurait pu comprendre et pardonner. Tess a vécu son destin tragique en quelques années, depuis le moment où le pasteur a révélé à son père une origine noble douteuse jusqu’au moment où, deux fois flétrie, elle s’est condamnée à mourir par son crime.

Un film un peu long, un peu lourd, dédié « à Sharon », épouse de Roman assassinée enceinte par le sectaire Charles Manson et qui lui avait offert Tess d’Urberville pour qu’il fasse son cinéma. Un film qui déconstruit le romantisme, critique impitoyablement l’hypocrisie religieuse puritaine, qui expose l’exploitation des femmes dans l’Angleterre du XIXe. Beaux paysages, bonne musique accompagnante, bons acteurs malgré Nastassja Kinski qui reste retenue, comme sans désirs ni passion. Un bon film des années 70.

Césars 1980 du meilleur film, du meilleur réalisateur, de la meilleure photographie.

Oscars 1981 de la meilleure photographie, de la meilleure direction artistique, des meilleurs costumes.

Golden Globes 1981 du meilleur film étranger.

DVD Tess, Roman Polanski, 1979, avec Nastassja Kinski, Peter Firth, Leigh Lawson, John Collin, Rosemary Martin, Pathé 2014 version remastérisée 2012 doublée anglais-français ou vo, 2h44, €9,41, Blu-Ray €14,10

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Joseph Connolly, Vacances anglaises

L’humour anglais n’est pas à la portée de tous les esprits, mais si l’on entre dedans, quels délices ! La différence de l’humour avec l’ironie est que cela n’est jamais méchant. Plutôt un étonnement ravi devant les excentricités des gens. Ils sont ce qu’ils sont et persévèrent dans leur être, comme les chats, source de pitreries et folies sans nombre. Joseph Connolly, que je viens de découvrir jeté dans une boite à livres, est redoutable d’efficacité dans la satire cruelle et amusée de ses contemporains. Nous finissons par aimer chacun des personnages, même les plus incorrects.

Nous sommes dans la Grande Bretagne des années 90, subissant « la crise » comme tout le monde, c’est-à-dire à la fois la mondialisation économique qui bouleverse les économies et le retard politique qui ne comprend encore rien à rien. Les conséquences arrivent comme une vague sur les gens.

Deux couples de voisins en lotissement se décident d’aller passer une semaine de vacances au bord de la mer, sans aller pour une fois à l’étranger, de façon à « faire un break ». Mais qu’a-t-elle besoin de break, Elizabeth, épouse oisive du riche Howard, patron d’une agence immobilière florissante ? Elle dépense sans compter, tandis que lui finance pour avoir la paix. Un équilibre d’habitudes qui leur convient à tous les deux. D’ailleurs, lui décide de rester à Londres pour Zouzou, qu’il désire. Quant à leur fille, Katie, à peine 17 ans, elle leur apparaît encore comme une oie blanche alors qu’elle a déjà vu le loup, en étant à son deuxième avortement clandestin. Dès les premières pages, elle s’active d’ailleurs avec ferveur sous le bureau de Norman, l’employé de son père, avant de s’envoler pour Chicago avec lui, sous prétexte d’accompagner sa copine Ellie.

Dotty et Brian sont à peine sortis de la classe ouvrière, avec tout ce que cela emporte de jalousie de classe de la part de l’épouse qui « n’a rien à se mettre » devant son armoire pleine – mais démodée. Brian tombe de Charybde en Scylla par la faillite, l’endettement et la course au pognon pour rembourser, donc économiser à outrance. Dotty, qui ne travaille plus après la mort de leur petite fille Maria, voudrait prendre les mêmes vacances exactement qu’Elisabeth pour tenir son rang social. Mais son mari lui impose une autre façon, au même endroit. Colin, leur fils de tout juste 15 ans, se languit d’une fille – n’importe laquelle – avec qui enfin « le faire ». C’est de son âge. Il lorgne les seins de Katie, mais aussi ceux d’Elisabeth ; il va rencontrer une Carol de son âge, mais tergiverser alors qu’elle le veut bien (pas comme aujourd’hui), avant d’en finir d’un coup, une fois déniaisé par une autre.

Ceux qui partent emmènent aussi Melody, ancienne maîtresse d’Howard, jeune mère célibataire d’un bébé fille, Dawn, qui pleure tout le temps parce qu’elle n’a jamais le temps de s’en occuper. Dotty se prendra d’amour pour ce bout de chou, la gardera volontiers, l’apaisant immédiatement, et songera même à l’adopter si la mère n’en veut plus… A l’hôtel cinq étoiles, Elisabeth, Dotty et Melody font des connaissances. Elisabeth rencontre Lulu dont le mari est fou – de jalousie, mais probablement aussi tout court. Et le séducteur sûr de lui Miles McInerney, vendeur hors pair, marié, deux enfants, qui a gagné une semaine à l’hôtel pour ses performances. Melody l’adore, songeant à faire sa vie avec lui… Or il n’a qu’un but : coucher.

D’ailleurs, tropisme très anglais, chacun ne pense qu’à baiser. Le puritanisme victorien a accouché d’une explosion de n’importe quoi, à la fois sordide et réjouissante. Les mâles ne pensent qu’à ça, les femelles qu’à se donner. Mais pas avec n’importe qui. Il faut être jeune et bien membré, baratiner assez pour qu’on les croie. Encore que Katie se contente du membre puisque Norman est vraiment nul pour le reste, et qu’Elisabeth goûte à l’extrême jeunesse, le seul luxe qu’elle n’ait pour l’instant pas encore eu. Quant à Dotty, elle préfère les bébés, même la bouche maculée « de ragoût de chien aux pruneaux » ou « comme si une bouse lui avait explosé au visage ».

« Mais pourquoi avons-nous besoin des hommes, s’enquit Lulu ? Parce que je veux dire, finalement, ils ne nous apportent que des ennuis, n’est-ce pas ? – Ce doit être affreux d’être un homme, affirma Dotty. Jamais je n’aurais voulu naître homme. Et toi, Elisabeth ? – Je n’arrive pas à imaginer ça… non, je crois que je demanderais à changer – parce que j’adore être une femme, j’adore tout ce qui est féminin. Ce doit être d’un ennui mortel, d’être un homme. Et puis il faut travailler et tout ça. – La seule fois où je ressens jamais le désir du pénis, déclara Lulu en souriant – ce qui mobilisa aussitôt, on s’en doute, l’attention des deux autres – c’est quand je fais la queue pour aller aux toilettes des dames… » p.309. Irrésistible, n’est-il pas ?

Ce roman a été adapté au cinéma en 2002 par Michel Blanc et transposé au Touquet, sous le titre Embrassez qui vous voudrez, avec lui-même, Carole Bouquet, Karin Viard, Charlotte Rampling, Jacques Dutronc, Gaspard Ulliel. Mais la comédie estivale à la française ne vaut pas le féroce humour britannique.

Joseph Connolly, Vacances anglaises (Summer Things), 1998, Points Seuil 2001, 462 pages, €17,99

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Emmanuel Berl, Sylvia

Autobiographie erratique à l’âge de 60 ans, au gré d’une mémoire en loque. Les images se télescopent et ne correspondent pas avec la chronologie. Emmanuel Berl est né malade de parents malade, son père mort lorsqu’il avait 15 ans et sa mère lorsqu’il en avait 18. Lui-même est resté bronchiteux durant toute son enfance, chétif, tuberculeux en 14, ce qui le fit réformer en 1916 après deux ans de combats. Juif, mais laïque, Emmanuel Berl n’a vu que la mort frapper autour de lui : son petit frère lorsqu’il avait 5 ans, son cousin révéré Henri Franck, Normalien modèle de la famille, trop jeune à 24 ans, son oncle, un adolescent fils d’une amie… Tout son siècle était mortifère.

Né à la fin du XIXe dans une famille d’industriels, le garçon a fait des études de lettres mais s’est obstinément refusé à passer le concours d’entrée à Normale Sup comme ses copains, et l’agrégation qui lui aurait donné un poste. Cela aurait été mourir à petit feu dans une case prévue. De même, s’il s’est marié trois fois, cela n’a jamais été avec « Sylvia », la fille qu’il croyait aimer et qu’il a revue épisodiquement toute sa vie durant, de l’enfance à la vieillesse, comme si leurs destins étaient liés. Sa dernière épouse fut la chanteuse Mireille. Mais Sylvia ressemblait à maman… voilà peut-être pourquoi cet attachement si profond.

Confident un temps de Proust, qui le recevait seul à seul chez lui, le souffreteux se reconnaissait dans le grand asthmatique, mais sans en avoir le cerveau aussi aiguisé par la marginalité sexuelle. Proust lui assénait des leçons morales du fond de son lit, avant de sortir faire sa cour en soirée, impérieux avec les faibles et souple avec les forts. « Il enseignait la solitude de l’homme et la fatalité des passions » p.130. Quant à la comtesse de Noailles, à qui il rend visite, elle lui sort cette monstruosité de diva sûre d’elle-même et dominatrice : « Comment pouvez-vous aimer les jeunes filles, ces petits monstres gros de tout le mal qu’ils feront durant cinquante ans ? » p.103.

Lui, le patriote et républicain fondateur en 1930 de l’hebdomadaire Marianne, le Juif en ces temps nazis et pétainistes, il fut ami de Drieu La Rochelle, fasciste notoire, suicidé pour cela; il a fondé avec lui un journal d’idées qui n’a pas résisté à l’avant-guerre. Puis il a rejoint la Résistance tandis que Drieu se perdait. Il a cette analyse aiguë de l’entre-deux guerre, alors que la modération et raison s’oubliaient dans les extrémismes marxistes et fascistes : « Je crois qu’une giration infernale séparait de plus en plus chacun des autres et d’ailleurs de soi-même. Car plus les partis, les appartenances développaient leur pouvoir, plus la solitude des individus, au lieu de diminuer, augmentait ; là où cessait l’hostilité, la rivalité commençait, et non pas la fraternité. Qui ne s’est pas brouillé avec qui ? Les malentendus devenaient de plus en plus difficile à éviter, impossibles à dissiper. Les mots entrés en folie ne faisaient que les susciter et que les grossir. Le langage, usé de toutes parts, ne servait plus de dénominateur commun. On parlait, et parfois dans une même phrase, de ‘la dignité de la personne humaine’ et ‘du matériel humain’. (…) Les mots : semblable, prochain, avaient perdu leur sens, et rien ne s’opposait plus au déferlement des guerres zoologiques, l’ennemi cessant d’appartenir à la même espèce que soi » p.186.

Un livre pas drôle d’un homme mal dans sa peau mais qui a connu les célébrités littéraires (Proust, Aragon, Drieu, Jouvenel, Malraux), en une époque contradictoire. Plus intéressant sur l’époque – qui ressemble de plus en plus fort à la nôtre – que sur l’auteur.

Emmanuel Berl, Sylvia, 1952, Folio 1972, 224 pages, €10,00, e-book Kindle €9,49

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Elisabeth Jane Howard, Nouveau départ

Un quatrième tome sur la famille Cazalet, ses déboires et ses espoirs, cette fois de 1945 à 1947. La guerre s’est terminée, l’austérité et Churchill sont balayés par un raz de marée travailliste et anticolonial qui rend l’Inde à son sort. Les conservateurs que sont les vieux Cazalet ne comprennent pas que le monde a changé ; les jeunes Cazalet s’y adaptent, non sans coûts d’ajustement, comme on dit en économie.

Les garçons n’ont plus de voie toute tracée, ni dans « l’affaire » familiale (qui périclite), ni dans l’armée (qui licencie). Faute de mieux, ils poursuivent des études comme Neville, ou se marient à une Américaine insatiable comme Teddy, ou quittent la marginalité de la ferme pour se faire moine, comme Christopher. Mal aimé de son père depuis l’enfance, ce neveu des Cazalet a trouvé un Père éternel après des déboires amoureux successifs : amour filial déçu, amour pour sa cousine Polly écarté, amour pour son chien Oliver achevé par sa mort. Ce n’est guère mieux pour les autres : son oncle Edward change d’épouse, son oncle Hugh, veuf, épouse sa secrétaire, son oncle Rupert, revenu de la guerre en France où il a été amoureux et a engendré un bébé qu’il ne peut revoir « par convenances », pousse son épouse Zoe à divorcer.

Ce n’est pas mieux côté filles. La tante Rachel, seule fille des patriarches Cazalet qui abordent leurs 90 ans, peut enfin se mettre en ménage avec son « amie » amoureuse Sid, à près de 50 ans, sans savoir « comment faire » lorsqu’il s’agit de coucher avec. Louise, l’actrice égoïste qui se croit toujours plus belle et plus compétente qu’elle n’est, quitte son peintre Michael et lui laisse leur enfant Sebastian. Ce qui compte à son narcissisme est la liberté, bien que, à 24 ans, « sans compétences particulières ni qualifications », ni sentiment maternel. Polly, amoureuse déçue d’Archie, un ami de la famille nettement plus âgé, puis éconduisant Christopher, trouve enfin son bonheur avec Gerald, faciès et corps de grenouille, timide mais gentil et héritier d’une baraque impossible, qu’elle va rénover durant des années. Clary, sa cousine, désespérée de son patron écrivain – un foutu égoïste – avorte d’un écart de conduite avec lui et se trouve jetée dehors, désespérée ; elle trouve à s’épancher auprès de Polly, puis d’Archie. Il l’encourage à se prendre en main, à enfin grandir sans tout attendre des autres, à écrire son fameux roman. Elle s’y met, il en est amoureux malgré la différence d’âge et – ô surprise ! – elle aussi. Pour une fois, tout est bien qui finit bien.

Au fond, dans cette famille pléthorique où les enfants et leurs conjointes, les neveux et cousines, les autres », tout ne tient que par les patriarches : le Brig (pour Brigadier) et la Duche (pour duchesse). Exit le Brig, trop vieux pour encore vivre ; reste la Duche, observatrice, attentive et clairvoyante, toujours de bon conseil. Les liaisons se font aussi par « l’Ami de la famille », un ami d’études d’Edward, devenu confident et conseiller de tous, et apprécié pour cela : Archibald dit Archie, désormais la quarantaine. Cette « pièce rapportée » devient partie intégrante de la famille élargie.

La vie après-guerre au Royaume-Uni n’est pas facile car tout manque, des aliments de base aux tissus pour les vêtements, et au charbon pour se chauffer. Faute de mieux, les jumeaux de 7 ans de la secrétaire de Hugh vont par exemple passer des vacances en Ecosse en short et sans chaussettes, avec seulement deux chemises et un pull – ils disent adorer rester en maillot de bain toute la journée… Où l’on mesure la tendresse d’Elisabeth Jane Howard pour les enfants. Le rationnement est maintenu car le pays n’est plus assez agricole depuis longtemps. Lorsque Louise va aux États-Unis, elle est frappée de la richesse des plats et de l’abondance des biens dans les boutiques. Le monde change et les États-Unis industriels et militaires remplacent l’empire britannique qui s’écroule en quelques années. Il n’est pas simple pour les vieilles familles à traditions de s’adapter au monde nouveau, ni pour la morale victorienne puritaine de se faire aux nouvelles mœurs.

Notre monde actuel, plus d’un demi-siècle plus tard, est confronté aux mêmes effets, sur des causes différentes. A nouveau un dictateur impérial veut dominer l’Europe, à nouveau un empire établi vacille, à nouveau des pénuries de biens ou d’énergie surgissent, à nouveau la morale précédente se trouve remise en cause. A chacun de se débrouiller avec ça – le roman nous y aide en suivant les trajectoires contrastées de chacun. Un dernier tome, écrit dix-huit ans plus tard par une écrivaine de 90 ans, décrira La fin d’une ère, clôturant la saga (chronique à venir sur ce blog).

Elisabeth Jane Howard, Nouveau départ (Casting Off) – La saga des Cazalet IV, 1995, Folio 2023, 735 pages, € 10,40, e-book Kindle €9,99, Livre audio €0,99 avec abonnement

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Les autres tomes de la Saga des Cazalet déjà chroniqués sur ce blog :

Tome 1

Tome 2

Tome 3

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The Servant de Joseph Losey

En anglais, le « servant » est un serviteur, mais moins un domestique que quelqu’un qui se met « au service ». Ainsi appelle-t-on les clercs de Dieu ou les fonctionnaires du Civil Service, ainsi conclut-on les lettres guindées par « your obedient servant ». Quand le vocabulaire est celui des Normands, le mot a un sens noble. C’est pourquoi le personnage principal du film, Hugo Barrett (Dirk Bogarde), est plus qu’un boy ou un valet de chambre, mais apparaît plutôt comme un gouvernant (comme on dit gouvernante).

Le beau jeune blond aristocrate anglais jusqu’au bout des ongles Tony (James Fox), est un brin idéaliste et au fond paresseux. Rentré d’Afrique (du sud), il emménage à Londres le temps de proposer ses services d’architecte à un projet mirifique de bâtir des villes dans la jungle en Amérique du sud. Ainsi Brasília est-elle devenue la nouvelle capitale du Brésil, sortie de rien à l’intérieur des terres en 1960. Le projet, comme tant d’autres de Tony, n’aboutira pas. Pas plus que ses fiançailles interminables avec la jeune blonde haute-bourgeoise anglaise jusqu’au bout des ongles Susan (Wendy Craig). Mais le spectateur ne le sait pas encore.

Tony, pour se libérer des contingences matérielles, engage un domestique qui sera aussi cuisinier et gouverneur de sa maison. Hugo Barrett lui convient mieux que les deux autres qu’il a déjà vu (du moins le déclare-t-il – les a-t-il vus ? rien n’est moins sûr). L’homme est organisé, froid, il a servi dans l’aristocratie après avoir fait l’armée. Il surveille les travaux de rénovation, tient le ménage, concocte des plats savoureux. En bref une perle. Si ce n’est qu’il est omniprésent et que Susan, la fiancée, en prend ombrage, un brin jalouse. Elle veut son homme pour elle toute seule et le domestique le couve trop, comme s’il en était le tuteur ou, pire, l’aspirant amant. Il y a de la fascination homosexuelle (thème très anglais) car le brun Hugo admire la classe tout en prenant de l’emprise sur le blond Tony.

Mieux, il fait inviter sa « sœur » Vera (Sarah Miles) pour servir de bonne. Celle-ci est une fille vulgaire et délurée, qui porte les jupes courtes et dévoile sans vergogne ses jambes sexy. Elle réveille Tony qui dort torse nu dans son lit et s’en émeut ouvertement, Tony qui s’en aperçoit remontera son drap sur sa poitrine. Elle finira par le séduire alors que Barrett joue à ne pas être là, et il la baisera sur le fauteuil. Le spectateur ne verra que ses jambes nues qui s’agitent dans les soubresauts de la passion.

Tony est dès lors doublement accroché : par Hugo qui le materne et tient sa maison, par Vera qui l’excite et assouvit ses besoins sexuels. Susan est reléguée, à son grand dam. Le maître devient servant, tandis que le serviteur domine. Les bruns ont soumis les blonds, comme une revanche des esclaves saxons sur les Normands envahisseurs. Il y a de la lutte des races dans cette lutte des classes, mais aussi une lutte des sexes, le mâle dominant prenant l’ascendant pour manipuler tous les autres. L’escalier est le point central de la maison, un ascenseur social en même temps qu’un lieu de passage où tout se joue, la surveillance, la relégation et même le jeu gamin.

Tony est un faible. Né dans la soie, il n’a pas été confronté à la brutalité de l’existence ; il préfère se laisser faire, en oisif content de le rester. A noter que l’assistance de plus en plus grande des machines en nos vies, y compris « l’intelligence » artificielle, nous conduira peut-être, nous aussi, à une sorte de démission à terme. Il est doux de se laisser dominer, en échange de protection et de réconfort. Ainsi agissaient les féodaux, ainsi agissent les dictateurs, même les mafieux comme Poutine. Les Russes n’ont, comme tous les peuples, que les dirigeants qu’ils méritent ; et les Chinois sont fiers de leur réussite économique, en contrepartie de leur soumission intégrale au Parti. C’est ce que l’ami de Montaigne, La Boétie, appelait si justement la servitude volontaire. Au début des années soixante au Royaume-Uni, c’était ainsi que Losey voyait la décadence. Exilé parce que soupçonné de sympathies communistes, il avait lu Marx et Trotski et pensait que « le capitalisme » produirait la corde pour le pendre (comme si un système de production économique était un être vivant !).

Le cinéaste enrichit son huis-clos par les relations du quatuor : la domination de volonté de Barrett sur Tony, la domination sexuelle de Vera sur Tony, avant celle de Barret au final sur Susan, les tentatives de Susan de faire réagir son fiancé, puis sa soumission à sa déchéance dans une scène finale outrée, qui passe mal aujourd’hui tant elle est caricaturale. Le renversement progressif des rôles de chacun est fascinant, on sent la chute vers l’abîme et l’absence d’énergie pour y remédier.

L’amour conventionnel qu’exige la société, représenté par la froide Susan (une vraie tête à claques), dénie toute chaleur humaine à l’union, présentée comme un contrat d’affaires entre gens de la haute. Le seul instant de fièvre, par terre sur le tapis, est volontairement interrompu par Barret qui vient porter un seau à glace pour les cocktails. Tout l’inverse est la spontanéité de Vera, qui affiche ouvertement son désir de sexe et affiche sa grande bouche de déesse 19 et ses jambes érotiques à faire tourner la tête. Tout est ostentatoire dans la façon de filmer, malgré le noir et blanc frigide. Le légendaire flegme britannique est remis à sa place : celle du caractère des individus. Tony n’a pas la vigueur pour faire autrement que de le jouer ; au fond de lui, il reste un enfant qui n’a pas grandi et cède à ses abandons. Barrett le détruira.

DVD The Servant, Joseph Losey, 1963, avec Dirk Bogarde, Sarah Miles, Wendy Craig, James Fox, Catherine Lacey, StudioCanal 2015 VO sous-titres français, 1h51, €9,49, Blu-ray €14,25

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Christian Signol, Bleus sont les étés

L’enfance, paradis perdu éternellement ressassé. Christian Signol, rédacteur administratif dans sa province natale avant de devenir écrivain, ne cesse de chanter le terroir, la vie d’avant, l’harmonie idéale entre l’être humain, les bêtes et la nature. Le causse, en ses sommets, c’est le ciel en été : bleu insoutenable au jour et piqueté d’étoiles la nuit. Un bleu qui lui est resté dans les yeux depuis que, tout petit, il y a vécu son enfance entre parents, grand-parents, oncles et tantes.

Il dit :« Sur ce causse à la magnifique lumière, vivait mon oncle solitaire qui m’a inspiré le personnage de Bleus sont les étés. Lui qui n’avait jamais quitté son hameau natal se désolait de devoir mourir sans descendance. J’ai alors imaginé cette histoire : au cours d’un été radieux un jeune Parisien et Aurélien nouent une complicité immédiate »

Aurélien a atteint les 80 ans et vit toujours au village sur le causse, avec ses brebis. Il n’en a plus qu’une dizaine, qui lui font des agneaux une fois l’an, qu’il vend pour subsister. Mais il est seul. Sa mère, égoïste et jalouse, l’a dissuadé d’épouser la Louise lorsqu’il avait 30 ans, au motif que « deux femmes dans une maison, c’est toujours une de trop » p.15. Non, ce n’était pas mieux avant… Le respect filial de tradition l’a empêché de vivre sa vie, et surtout d’être père. Il aurait dû contrer sa mère.

Le fils qu’il n’a jamais eu le hante. Il va même jusqu’à découper depuis des années des photos de garçonnets dans les journaux pour les adopter un ou deux ans comme fils, avant d’en changer. Il le voit, ce fils : « Sa peau avait la couleur des abricots, il était grand, fin comme de l’ambre, avec des yeux dorés » p.24.  Il voudrait partager sa propre enfance, transmettre ce qu’il a reçu lui-même et qui lui a été si précieux : « Son enfance à lui ? oh ! c’était du ciel, beaucoup de ciel, des bêtes chaudes dans ses bras, du vent, de l’eau, la tiédeur des pierres et celle, plus rare mais si précieuse, de la main de son père. C’étaient d’interminables journées entre les buis et les genévriers, de magnifiques silences plein de soupirs, des nuits sous les étoiles, serré contre le corps de celui qu’il n’avait jamais pu oublier de malgré les années » p.18.

Alors, lorsqu’il voit débarquer aux vacances de Pâques une famille de « Parisiens » qui ont acheté une masure au village pour y passer les vacances « nature », il sent son rêve se réaliser. Un gamin de 10 ou 11 ans vient à lui, tout naturellement, et le suit dans tout ce qu’il fait. Benjamin aime la nature, les bêtes, le pays. Il est très sensible à l’attention qu’on lui porte, à l’amour qu’il sent sourdre des êtres authentiques. Ses parents l’ont adopté à l’âge de 3 ans mais sont trop citadins, trop intellos, trop à se recevoir les uns et les autres, pour l’aimer vraiment ; il ne leur ressemble pas. Le vieil Aurélien, en revanche, est une sorte de grand-père apaisé, en phase avec l’univers ; une balise en ce monde qui devient fou, un bol d’air après le métro parisien et l’école grise.

Benjamin suit tout le jour Aurélien, mange à sa table, dort même dans sa maison, avec l’autorisation initiale de ses parents. Il est heureux et voudrait ne jamais repartir. Mais la demi-sœur se méfie, pour elle, ce n’est pas « normal » (ah, les filles et la norme sociale !). Les parents s’inquiètent de l’attachement du garçon à ce vieil homme, qui va bientôt mourir. Ils sont même jaloux de cet amour qui ne va pas vers eux. Ils commencent par limiter, puis à « interdire » (ah, les bobos socialistes et l’interdiction !).

Ils reviennent aux vacances d’été, et c’est pareil, le gamin leur échappe, tout à Aurélien. Cette fois, c’en est trop. Ils décident de partir en catastrophe et de mettre le maison en vente. Ils ne reviendront plus, « pour le bien de l’enfant » (ah, le démon du bien d’adultes qui se croient détenteurs de la vérité des êtres !). Benjamin est désespéré, mais doit obéir. Aurélien est désespéré, mais décide de réagir. Lui qui n’est jamais sorti, « sauf pour mon service militaire à Montauban » (n’a-t-il pas été mobilisé en 40 ?), il va monter à Paris. Prendre le train, d’abord le tortillard jusqu’à la ville, puis le train pour la capitale, puis le métro – où il se trompe – puis un taxi. Benjamin lui a heureusement donné son adresse pour qu’il lui écrive, mais ses lettres sont interceptées par les parents qui veulent « le protéger » (ah ! mais de quoi, s’il est heureux ?). Ils habitent évidemment le sixième arrondissement, le nid des bobos bourgeois progressistes autour de Saint-Germain-des-Prés.

Autant dire qu’il n’est pas bien accueilli et doit repartir le jour-même. Benjamin, désormais pré-ado et destiné à être vissé en pension, obtient quand même l’autorisation de le guider jusqu’au train à Paris-Austerlitz. Il en profite pour passer la journée avec lui, montrant son école, Notre-Dame, la Seine, le métro, tout son univers de citadin. Aurélien repart, mais ce n’est pas la joie. Il est abattu, il n’a plus envie de vivre.

Pourtant, un espoir : Benjamin lui a juré que, si on l’empêchait de le revoir, il ferait une fugue. Il débarque donc le soir de Noël, ayant quitté sa pension pour les vacances et utilisé son argent de poche pour le train. C’est la fête, mais le dernier éclat. Les parents en furie, qui ont deviné où le gamin allait, débarquent en voiture, ayant roulé toute la nuit. Ils préviennent les gendarmes. Et l’enfant est repris, Aurélien privé de fils et Benjamin de (re)père. L’auteur ne dit pas ce qu’il est devenu, mais le vieux paysan ne tarde pas à avoir une crise cardiaque. Il aura au moins vécu la réalisation de son plus cher désir dans les derniers mois de sa vie.

L’auteur décrit des caractères absolus tels qu’on les aimait dans les années soixante-dix, et fait de ses personnages des sortes de caricatures. Le vieux paysan en patriarche biblique, le garçon de 10 ans en jeune Isaac prêt au sacrifice, les parents néo-ruraux écolos progressistes comme dans Les Bronzés, sont excessifs. Pourquoi Benjamin n’aurait-il pu venir aux vacances, et rester en ville le reste de l’année ? Cela ne l’aurait-il pas motivé pour l’école, lui qui voulait plus ou moins être vétérinaire ? Gageons qu’à l’adolescence, le fils se rebellera contre ses bobos imbéciles de parents adoptifs ; peut-être se fera-t-il berger ou éleveur de chèvres au Larzac. Qu’auront-ils gagné ? De la haine, pas de l’amour.

Reste un roman sensible où l’émotion sourd sans cesse des situations. Le lecteur plaint Aurélien et son désir de fils ; il comprend que collectionner des photos de jeunes garçons n’a rien de pervers mais résulte d’une affectivité en manque ; il sait que Benjamin l’adopté a besoin de repères stables dans son existence et qu’il suffirait de peu pour l’apaiser. Un beau roman, un peu appuyé, mais qui fait compatir.

Christian Signol, Bleus sont les étés, 1998, Livre de poche 2000, €8,40, e-book Kindle €7,99

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John Irving, L’œuvre de Dieu, la part du diable

Un long roman américain sur le modèle de David Copperfield, retraçant la vie d’un orphelin. Sauf que cela se passe dans une ancienne scierie du Maine, lieu isolé nommé Saint Cloud’s par les habitants, où l’orphelinat fondé par le jeune docteur Wilbur Larch fait aussi office de clinique d’avortements clandestins. Les mères célibataires qui ont fauté, ont le choix entre mettre au monde et abandonner, ou interrompre la vie et laisser tomber : c’est l’œuvre de Dieu pour les orphelins, la part du diable pour les avortés. Pour le Dr Larch, la véritable part du diable est celle de la guerre, la boucherie de 14 qu’il a vue de ses yeux. Avoir ou refuser un enfant reste toujours l’œuvre de Dieu.

Une fois nés, les bébés sont affublés d’un prénom et d’un nom inventés, choisis par les infirmières. Ce pourquoi le garçon s’est prénommé Homer et que son nom est Wells. En général, les enfants trouvent une famille d’adoption dans leurs premières années, mais cela ne réussit pas à chaque fois. L’orphelinat les accueille toujours, s’ils sont rejetés ou malheureux. Ce fut le cas d’Homer, adopté quatre fois, et à chaque fois décalé dans sa nouvelle famille. La dernière, qui l’avait adopté lorsqu’il avait déjà 12 ans, était très sportive et le couple l’avait emmené camper dans la forêt. En se baignant entre deux cordes dans la rivière en crue, l’homme et la femme se sont trouvés emportés par un train d’arbres sciés en amont, et Homer a dû revenir sans famille « chez lui » – à l’orphelinat.

Une telle constance l’a fait rester, et le Dr Larch s’est pris pour lui d’une affection quasi paternelle. Lui demandant de « se rendre utile » dès l’âge de 13 ans, il lui a appris les gestes de l’accouchement, des rudiments de médecine, et même comment avorter une femme. Mais l’orphelin a toujours considéré l’interruption d’une grossesse avec une répugnance intime ; il a refusé d’opérer.

Un jour, une Cadillac décapotée blanche apporte un jeune couple encore au lycée, dont la fille a pris le ballon à cause d’une capote percée de façon perverse par celui qui les distribue libéralement. Le Dr Larch l’a avortée, tandis qu’Homer s’est pris d’affection pour la jeune fille aux poils pubiens blonds et légers, et pour son ami et presque fiancé Wally, fils de famille athlétique d’un domaine de pommes et de cidre. A 20 ans, après avoir fait ses classes sexuelles dès 14 ans avec la grosse Melony, l’aînée des filles orpheline, elle aussi inadoptable, Homer se fait recruter comme cueilleur de pommes et accueillir dans la famille de Wally et de Candy à Ocean View dans le Maine, près de la mer qu’il n’a jamais vue.

Il apprend à nager, à conduire, à cultiver les pommes, à réparer la mécanique ; il connaît enfin l’océan, le cinéma, la grande roue. Nous sommes dans les années 40, Wally part à la guerre accomplir son rêve de pilote ; il est descendu au-dessus de la Birmanie par les Japonais qui occupent le pays ; durant dix mois, il sera considéré comme « disparu » avant de réapparaître amaigri, handicapé et devenu stérile. En désespoir de cause Candy, qui aime autant l’un des garçons que l’autre, fait l’amour avec Homer et avec grand plaisir. Elle attend un enfant et Homer ne veut absolument pas qu’elle avorte, cette fois-ci. Ils partent à Saint Cloud’s pour accoucher et le bébé est prénommé Ange, masculin d’Angela, l’une des nurses qu’Homer a connu enfant. Sauf que Wally revient et que Candy ne peut que se marier avec lui ; elle l’avait promis. L’enfant Ange est alors élevé par ce couple à trois, « adopté » selon la version officielle pour obéir aux convenances. Mais Homer et Candy feront l’amour 270 fois en quinze ans, malgré le mariage officiel avec l’autre. C’est que les règles, c’est bien ; la réalité les fait transgresser souvent, pour motifs supérieurs. Ainsi le bonheur d’Ange et de Wally.

Le titre américain est plus explicite que le titre français. « Les règles de la maison de cidre » font référence au règlement administratif à destination des cueilleurs de pommes saisonniers. Il pose ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, que ce soit pour des raisons de sécurité, de morale ou de relations sociales. Or les Noirs qui viennent chaque été sous la houlette de Monsieur Rose, expert à vous lacérer blouson et chemise d’un coup, sans toucher la peau, si vous le serrez de trop près, ont leurs propres règles – différentes de celles de Blancs. Homer comprend alors ce qu’un orphelin ne peut connaître : que tout est règle dans la société, qu’il s’agisse du travail, du flirt, du mariage, de la paternité. Monsieur Rose transgressera ses propres règles en versant du côté noir de l’inceste, ce qui obligera Homer à avorter sa fille Rose Rose pour ne pas qu’elle ne le tente elle-même et mette sa vie en danger.

Car « La convention n’est pas la morale », dit Charlotte Brontë citée en exergue. La morale est humaine, la convention est sociale. Entre les deux, la liberté de chacun. Par morale, Homer refuse d’avorter les femmes, de forcer sa compagne ou d’abandonner son enfant. Alors que les règles sociales, explicites ou implicites, pourraient le lui imposer selon la loi ou « par convenances ». Or la réalité des situations va les lui faire transgresser une à une, malgré lui : le décès à plus de 90 ans du Dr Larch l’obligera à offrir la liberté que ne permet toujours pas loi aux femmes de choisir si elles veulent prendre la responsabilité d’un enfant ou non ; il ne quittera le domicile « familial » avec Candy (et Wally) que lorsque Ange aura passé 15 ans, devenu aussi grand que son père et musclé comme Wally en sa jeunesse ; il lui fera passer le permis de conduire à 16 ans pour qu’il puisse choisir d’aller le voir à Saint Cloud’s quand il le veut. Car il lui a constamment marqué son amour, ce qui lui a manqué en tant qu’orphelin. Il y a des scènes banales mais touchantes entre père et fils adolescent dans le roman. Ange découvrira le pouvoir de raconter des histoires et deviendra – comme l’auteur – écrivain.

Irving est lui-même né hors mariage et son père adoptif était professeur d’obstétrique à Harvard, ce pourquoi il en connaît long sur le vagin, l’utérus et tous les organes de la reproduction. Mais il emporte le lecteur dans une obsession de la famille et ses personnages secondaires fourmillent, chacun agissant de façon excentrique. Toutes ces vies qui s’entrecroisent sont décrites avec bonne humeur et humour (qui est aussi une « humeur » particulière). C’est victorien et rabelaisien à la fois, avec ce côté entraînant d’homme d’action qui est le propre du romancier américain.

Un film réalisé par Lase Hallström a été tiré de ce roman-fleuve avec Tobey Maguire et Michael Caine, et a obtenu six Oscars du cinéma.

John Irving, L’œuvre de Dieu, la part du diable (The Cider House Rules), 1985, Points Seuil 2014, 832 pages, €13,95

DVD L’œuvre de Dieu, la part du diable, Lasse Hallström, 1999, avec‎ Tobey Maguire, Charlize Theron, Delroy Lindo, Paul Rudd, Michael Caine, Buena Vista Home Entertainement 2003 (anglais VO et français doublé), 2h11, €32,49

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Dans ses yeux de Juan José Campanella

En 1974, une jeune institutrice de 22 ans se fait violer, tabasser et assassiner. On la retrouve entièrement nue en travers de son lit couvert de sang. Elle s’appelle Liliana Colotto de Morales (Carla Quevedo) et est mariée à un employé de banque, Roberto Morales (Pablo Rago). Les enquêteurs auprès du procureur Benjamín Espósito (Ricardo Darín) et son adjoint Pablo Sandoval (Guillermo Francella) instruisent avec la police. Mais aucun indice, le coupable n’est pas trouvé, le juge prononce un non-lieu. La supérieure des deux hommes, Irene Menéndez Hastings (Soledad Villamil), ne peut rien, c’est le système.

Mais Esposito et Sandoval sont émus par l’amour intense que Roberto garde pour sa jeune femme disparue. Ils ne veulent pas en rester là. Ils poursuivent l’enquête seuls, en examinant la jeunesse de la victime. Leur obstination paye puisqu’une photo de fête leur montre un jeune homme dont le regard est fixé sur Liliana à 17 ans, un regard concupiscent de désir transi. « Les yeux ne mentent pas. » Ils convainquent Irene d’annuler le non-lieu puis recherchent donc cet Isidoro Nestor Gómez (Javier Godino) auprès de sa mère, puis dans les diverses résidences qu’il a occupées. D’ailleurs, fait parlant, il a quitté la dernière deux jours après le crime. Le mari amputé de son épouse en est informé. Pour aider l’enquête, il se rend chaque soir une heure dans une gare différente de la capitale pour observer les travailleurs qui rentrent dans la banlieue. Il cherche Isidoro dont il a le portrait gravé dans la tête, mais ne trouve personne qui corresponde.

A cette époque, ni ADN, ni téléphonie mobile, ni Internet, ni caméras de surveillance – tous ces gadgets multipliés de la surveillance de masse n’existent. Pas plus que les informations croisées par informatique ; la police et les administrations brassent des tonnes de paperasses classées plus ou moins bien en archives. Sandoval a une idée, pêchée dans le bistrot où il va se saouler chaque soir, en alcoolique invétéré. Tout peut changer chez chacun, sauf une chose : la passion. L’adresse, le boulot, les copains peuvent être quittés, pas l’attrait irrésistible du jeune homme pour le foot. C’est donc dans le stade de Buenos Ayres que les policiers doivent chercher. Ils ont la photo d’Isidoro, il suffit de le traquer.

Pas simple, au milieu des plus de 80 000 spectateurs, mais la chance leur sourit. Ils repèrent le jeune homme, le poursuivent et, aidés des policiers, l’attrapent. En garde à vue, en attendant le juge, Esposito et Irene interrogent le suspect. Il nie, il les déclare fous, leur scénario divague. Mais Esposito a rappelé à Irene, qui a fait Harvard, la tactique du bon flic/mauvais flic qui réussit souvent. Irene, jeune femme de bonne famille qui va se marier avec un riche Argentin d’une dynastie connue, se prend au jeu. Elle insulte carrément Isidoro dans sa virilité, déclarant que le tueur était grand, musclé, avec un vit énorme, ce qui ne semble pas le cas du « gamin » aux bras en spaghetti en face d’elle. Le garçon, piqué au vif dans sa masculinité de macho latino, se lève et ouvre son pantalon pour montrer son engin, ce qui est un moment intense du film – avec la découverte des lettres d’Isidoro chez la mémé, la traque au stade, le départ d’Esposito de Buenos Ayres alors qu’Irene pleure. En colère, il tente de gifler Irene et, à moitié dépoitraillé par l’agent qui le maîtrise, éructe qu’il a bien défoncé Liliana qui ne voulait pas de lui, qu’il l’a domptée, réduite à se soumettre, en bref tuée.

Il a avoué, il est jugé, condamné à perpétuité. Roberto le mari félicite Esposito, et se dit soulagé. Il est contre la peine de mort et l’emprisonnement à vie est pour lui la peine la plus lourde à qui a pris la vie d’un autre.

Et puis… un jour à la télévision, alors que la Présidente inaugure quelque chose, le visage d’Isidoro Gomez apparaît derrière elle. Il a été libéré ! Le juge qui l’a fait, ennemi d’Esposito, a considéré qu’il était un bon informateur pour la police en prison, et l’a chargé de missions d’infiltration des milieux « gauchistes » pour le gouvernement. Isidoro s’est rasé, porte désormais costume et un pistolet, qu’il exhibe et charge incontinent devant Irene et Esposito dans l’ascenseur du tribunal. Roberto est effondré, mais décide d’oublier. On ne peut rien faire contre les magouilles politiques. C’est le système.

Vingt-cinq ans plus tard, Esposito à la retraite décide d’écrire un livre sur cette enquête qui a marqué sa vie professionnelle. Il renoue avec Irene, mariée deux enfants, lui qui a quitté la capitale, s’est marié lui aussi mais a divorcé parce qu’il est resté secrètement amoureux d’elle durant leurs années de collaboration. Son roman retrace les étapes de l’enquête, les doutes, la traque, la libération du détraqué sexuel pour devenir homme de main de la dictature argentine entre 1976 et 1983. Il dit aussi l’assassinat de Sandoval, pris pour lui Esposito, alors qu’il l’avait recueilli bourré en son appartement, avant d’aller quérir sa femme pour qu’elle le ramène. Des tueurs du régime, mandatés par Isidoro, sont venu lui filer une rafale de mitraillette. Depuis, Isidoro n’a plus fait parler de lui, il a disparu de la circulation.

Pour son roman, Esposito recherche Roberto le veuf, pour lui exposer son projet bien avancé. Il est toujours dans la banque mais habite une maison isolée dans la campagne. Il a tout oublié, dit-il, vingt-cinq ans ont passés, cela ne sert à rien de ressasser. Mais Esposito remarque que la photo de la jeune Liliana trône toujours à la place d’honneur dans la bibliothèque, au milieu d’encyclopédies médicales. Il ne s’est pas remarié, c’est comme si la mort de sa femme l’avait laissé prisonnier pour toujours. Au moment de partir, Esposito expose à Roberto pourquoi il écrit ce livre, pour l’amour infini qu’il n’a vu chez nul autre que lui. Le mari lui avoue alors qu’il ne faut plus rechercher Isidoro, qu’il l’a tué de quatre balles dans le torse alors que passait à grand fracas un train, après l’avoir assommé et enlevé. En effet, le tueur, sûr de son impunité comme nervi du régime, s’était mis à le rechercher jusqu’à aller se renseigner dans sa banque. Esposito croit voir le point final de sa quête, il repart dans sa Renault.

Sur la route, il est pris d’un doute. Il revient à pied par les bois pour observer la maison. Car il se demande : « Comment fait-on pour vivre une vie pleine de rien ? » A la nuit, Roberto sort…

Ce film, tiré d’un roman d’Eduardo Sacheri, La pregunta de sus ojos (traduit en français en 10-18), connaît quelques longueurs mais aussi quelques moments de tension rares, qui alternent avec des scènes d’humour, souvent dues à l’alcoolique Sandoval, pas très futé en général. L’amour fusionnel de Roberto pour Liliana est revécu sotto voce par Esposito pour Irene, sans sa fin tragique. Car de temo (j’ai peur) qu’Esposito écrit la nuit sur un bloc au retour d’un rêve, il fait te amo (je t’aime) en rajoutant un petit rien, le A. La justice des hommes est impure, souillée d’arrière-pensées politiques, mais la justice immanente finit par triompher. Surtout grâce au caractère des hommes et des femmes pour qui la loi doit être respectée et non bafouée. Même si l’amour est impossible, en raison du système et des statuts sociaux, il ne se résout pas forcément en viol et meurtre.

Prix Goya Meilleur film étranger en langue espagnole 2010

Meilleur film en langue étrangère aux Oscars du cinéma 2010

DVD Dans ses yeux (El secreto de sus ojos), Juan José Campanella (Argentine), 2009, avec Soledad Villamil, Ricardo Darín, Carla Quevedo, Pablo Rago, Javier Godino, M6 vidéo 2010, 2h02, €7,50, Blu-ray €15,10

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Pierre-Henri Simon, Les raisins verts

Mère fervente catholique, père pharmacien humaniste, Normale Sup, Pierre-Henri Simon sera chrétien social. Son roman d’après-guerre résume son époque troublée, celle d’une enfance menacée par la guerre de 14, d’une adolescence déstabilisée par le surréalisme, l’absurde et l’art moderne, l’humiliation bottée de la guerre de 40 et l’échec de l’humanisme, pacifique ou socialiste. Les personnages du roman aspirent, comme tout un chacun, au bonheur : individuel dans le plaisir ou la publication, collectif dans l’action révolutionnaire, ou spirituel dans la fusion en Dieu. Mais chacun est rattrapé par son destin : celui de l’histoire, de la famille, du gouffre en soi des passions réprimées. La lucidité se veut le maître-mot.

Gilbert d’Aurignac est un médiocre qui a fait des études, s’est marié par convenances, a pris une maîtresse par circonstances, et se retrouve pris dans les rets de tout cela. De son épouse Irène, belle plante superficielle mais saine, il a eu une fille, Annou, mais sa femme n’a pas pu avoir d’autres enfants. De sa maîtresse, épouse de François son cousin pauvre, il a eu sans le vouloir un fils, Denis. Il ne l’apprend que plus tard, ne veut pas fâcher le cousin qui feint de l’ignorer et s’est attaché au petit garçon, et n’avoue jamais une fois François mort et la mère à demi-folle. Denis l’apprend incidemment à 17 ans alors qu’il a été recueilli dans la famille de son « oncle » Gilbert pour y être éduqué.

Depuis l’origine, Denis s’est méfié du beau, du bon Gilbert, paré de toutes les vertus par sa mère, mais qui lui semble faux. Il sera bien accueilli dans la famille de son père biologique, mais pas reconnu socialement. A cause de cela, il développe une haine pour tout ce que représente Gilbert : la bourgeoisie, les humanités, le libéralisme indulgent, la vanité sociale d’obtenir (par piston) la Légion d’honneur. Il ne s’entend bien – trop bien – qu’avec Irène, sa « tante », qui le cajole, l’aime comme une femme mère et chante pour lui d’une voix qui le charme. Une fois adolescent, il va développer un amour ambigu pour elle, sans aller jusqu’au bout par principe moral, bien qu’il s’efforce dans le même temps de lui ôter toute morale par ses paradoxes d’époque.

Gilbert voit tout cela d’un œil désolé, aimant ce fils qu’il n’a jamais reconnu, par lâcheté, souffrant de le voir le rejeter, inquiet de l’influence qu’il a sur Irène. Annou, âme paisible vouée à l’amour du lointain, a une cruelle prescience des turpitudes du monde et de celles où s’enferrent Denis son demi-frère et Irène sa mère. A 20 ans, le jeune homme est beau comme un dieu ; il se sent vivant et en pleine possession de ses moyens intellectuels. Il fréquente les communistes, sans illusion sur leur mentalité bornée et portée à l’autoritarisme, mais pour secouer le monde bourgeois décadent.

Il combat le mensonge, celui d’une époque qui se voue aux brutaux sans savoir réagir, qui délaisse la raison pour les excentricités des déconstructions, qui laisse le matérialisme envahir les esprits. Celui d’une famille qui ne reconnaît pas les faits, celui qu’il est le fils bâtard, que le mariage du diplomate humaniste est un ratage, qu’Irène n’aime pas et n’a jamais aimé son mari.

Le roman est construit en deux parties, chacune racontée par un personnage : Gilbert pour la première, Denis pour la seconde. Le drame va se nouer sur les mensonges, et se résoudre brutalement par la mort de tous : d’Irène contre un platane, de Denis par une balle durant la guerre d’Espagne, d’Annou retirée du monde en monastère fermé. Gilbert, ce médiocre qui n’a jamais eu l’énergie d’oser, reste seul, en raté.

Un roman dont les interrogations métaphysiques nous passent un peu au-dessus de la tête aujourd’hui tant « Dieu » n’est plus qu’une hypothèse qui ne séduit plus guère, mais qui décrit les contradiction sociales et les affres des secrets de famille avec précision. « Pourquoi l’ai-je détesté ? – déclare Denis de son père biologique Gilbert -. Parce qu’il paraissait heureux, triomphant, assis à l’aise dans un monde mauvais ; parce qu’étant le plus fort, il a bousculé les autres, séduit et abandonné ma mère, abusé de la confiance de Paçois [surnom gentil du père François] ; parce qu’il a voulu préserver, selon l’éthique de sa classe, l’apparence de l’ordre par un silence menteur » 224. Bourgeois, macho, menteur – tout ce qui est haïssable pour une jeunesse en feu. Mais, comme le renard de La Fontaine n’avait pu avoir les raisins, ne pouvant atteindre le bonheur, ils feignent de le mépriser.

Pierre-Henri Simon, Les raisins verts, 1950, éditions Les Indes savantes 2014, 240 pages, €14,00 ou J’ai lu 1968 occasion €47,99

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A Single Man par Tom Ford

George Falconer (Colin Firth) est un professeur anglais d’université américaine qui aborde l’âge mûr. Il a perdu huit mois plus tôt l’amour de sa vie, son compagnon durant seize années Jim (Matthew Goode), décédé avec leurs deux chiens d’un accident de voiture lors d’une virée enneigée pour aller voir ses parents. C’est un ami de George qui l’a prévenu du décès, la famille n’ayant pas eu cette décence, réservant la cérémonie à l’entre-soi des « normaux ». Car George, le professeur de littérature, comme Jim l’architecte, sont gays. Dans ce début des années soixante, cela reste très mal vu, y compris en Californie.

George déprime et décide d’en finir avec l’existence. Il ne vit plus que comme acteur d’un rôle qu’il n’aime plus. Chaque matin, il se cuirasse d’une chemise blanche, d’une cravate noire et d’un costume bien sous tous rapports ; il entre dans sa vieille Mercedes coupé noire pour aller distiller ses cours. Mais, ce matin-là, malgré la grâce des jambes dansante d’une fillette voisine en robe rose très courte, puis des muscles roulant sur les torses nus des jeunes hommes qui jouent au tennis sur les courts universitaires, il ne se sent plus de continuer. Il n’est que masque, sans personne devant qui l’ôter. Cette solitude est le fond du film ; elle engendre une aliénation de soi, due à la société rigoriste, qui détache l’individu du rôle qu’il joue.

Devant ses étudiants, George commente un roman d’Aldous Huxley. Il les laisse dire avant de recadrer le débat sur la peur et les minorités ; il se garde bien d’évoquer les minorités sexuelles (ce n’est pas encore la mode, ni l’obsession d’aujourd’hui), mais parle plutôt des blonds ou des taches de rousseur. Un étudiant évoque « les Juifs », il évacue : ce n’est pas le sujet. Une minorité, c’est un concept bien plus vaste que sa réduction aux « Juifs ». « On ne pense à une minorité que lorsqu’elle constitue une menace pour la majorité. Une menace réelle ou imaginaire. Et c’est là que réside la peur. Si la minorité est en quelque sorte invisible, la peur est alors bien plus grande. C’est cette peur qui explique pourquoi la minorité est persécutée. Vous voyez donc qu’il y a toujours une cause. La cause, c’est la peur. Les minorités ne sont que des êtres humains. Des êtres humains comme nous. » Ce qu’il évoque en filigrane, ce sont « les invisibles », autrement dit les gays. Ils ont l’apparence des autres, se comportent comme les autres, mais sont différents au-dedans d’eux-mêmes. D’où la « menace » qu’ils feraient peser sur tous : bien qu’en apparence comme nous, ils ne sont pas comme nous.

Un étudiant, Kenny Potter (Nicholas Hoult, 20 ans au tournage), est fasciné par ce prof qui parle simplement et écoute ses élèves. Il est toujours avec une fille, et chacun croit qu’elle est sa petite copine, mais ce n’est qu’une amie et ils ne « sortent » pas ensemble, dira-t-il. Lui aussi joue les invisibles et il quête l’attention, sinon l’affection, d’un homme plus âgé, grand-frère ou père de substitution, comme souvent. Il aborde son professeur après le cours pour lier mieux connaissance, dit-il. George élude, cela ne l’intéresse pas. Il reste obnubilé par Jim, son grand amour, et ne voit rien d’autre. Même le prostitué espagnol Carlos (Jon Kortajarena, mannequin de 24 ans), beau comme une statue antique en tee-shirt blanc moulant, ne lui prend qu’un moment d’attention, bien que le garçon le drague ouvertement.

Il a décidé d’en finir le soir même et se rend dans une armurerie acheter des balles pour son revolver. C’est un très jeune homme qui le sert, à l’âge du lycée, il ne le voit même pas. Il se rend à sa banque pour emporter tout ce que contient son coffre. Il écrit diverses lettres de suicide pour ses collègues et amis. Sa vieille amie et voisine Charley (Julianne Moore), elle aussi rongée de solitude, l’invite à passer prendre un verre – il doit apporter le gin. Il accepte, ne sachant au fond s’il va s’y rendre. Comme elle le rappelle le soir, il y va. Ils dînent, dansent, fument, boivent. Un peu ivres, ils partagent leurs souffrances dans un moment d’amitié nostalgique. Charlotte voit sa fille unique grandir et supporte mal son rôle de femme au foyer divorcée. Elle déclare à George qu’elle l’a toujours aimé et pense que sa relation avec Jim n’était qu’un substitut. Charley représente la doxa, la voix de la société « normale », qui croit que la déviance n’est qu’un accident et qu’il suffit d’une femme pour retrouver la voie droite.

Mais ce n’est pas ainsi que cela se passe dans la vraie vie. Le désir est sans loi. Les garçons jeunes connaissent une fille ou deux, mais le sexe n’est pas l’amour. Pour George, l’amour n’est que pour les garçons, c’est ainsi. Il quitte Charley et, avant de revenir chez lui pour en finir, prend un dernier whisky dans le bar où il va d’habitude, près de chez lui. Le bar où il a rencontré Jim, comme le montrent des images en flash-back. Là, il retrouve Kenny, qui a demandé son adresse à la secrétaire à l’université et l’a suivi. Il fait parler George qui se remémore d’anciens souvenirs. Ils évoquent le vieillissement et la mort – inévitables – donc le sens de la vie et ce que cela implique. La conclusion est qu’il vaut mieux cueillir le jour qui vient, carpe diem. Kenny, incarnation de la vie, de la beauté, de la jeunesse, est tout fraîcheur, enthousiasme vital. Il le convainc de prendre un bain de minuit dans la mer, toute proche. Allez ! Il se déshabille en un tour de main et, entièrement nu, plonge dans les vagues. Entraîné par sa fougue, George fait de même. Ils nagent, plongent et jouent comme de jeunes animaux.

Puis Kenny a froid, il sort de l’eau et s’invite chez George pour se sécher. Il partirait bien nu, « parce que nous sommes invisibles », mais George l’incite à se rhabiller à cause des voisins. Kenny reste chemise ouverte, torse juvénile offert au regard de son professeur mûr tandis qu’il le soigne d’une plaie au front. On sent qu’il le désire, mais que l’autre se restreint. Encore une bière, qu’ils boivent à la bouteille, suçant le goulot comme un baiser. Kenny prend une douche tandis que George enfile un peignoir. Le garçon a vu sur la table où sont soigneusement rangés, avec un soin maniaque, les papiers, clés et lettres de George, le revolver et s’en empare. Il veut empêcher son professeur de se suicider et, peut-être, vivre avec lui. Mais George s’endort. Lui se couche alors sur le canapé, nu sous une couverture. Il a pris le revolver contre lui.

Pour la première fois depuis la mort de Jim son amour, George retrouve avec Kenny un certain goût de vivre. Il reprend délicatement l’arme sur la peau nue du jeune homme, l’enferme dans un tiroir qu’il ferme à clé et brûle ses lettres de suicide. Quand il veut se rendormir sur son lit, il ressent soudain une vive douleur dans la poitrine et tombe, terrassé par une crise cardiaque.

Une fin brutale et tragique pour cet homme qui se remet tout juste de sa peine et pourrait commencer une nouvelle vie avec un être jeune et amoureux. Le film est tiré d’un roman de Christopher Isherwood, écrivain anglais homosexuel exilé aux États-Unis. Il y romance sa rencontre en 1953, à 48 ans, le jour de la Saint-Valentin, de Don Bachardy, portraitiste américain de 18 ans, chez des amis sur la plage de Santa Monica. Il ne l’a plus quitté jusqu’à sa mort.

Le format un peu compassé du film fait écho à la dépression du personnage ; il voit les choses en gris et les gens avec rigidité. Ce n’est que l’arrivée de Kenny qui met de la couleur, après les brefs flashs de la fillette et des joueurs de tennis. Mais George a vécu, il arrive à la fin. La jeunesse et ses élans ne sont plus pour lui, atteint au cœur – physiquement après sa passion douloureuse. Une leçon selon laquelle chacun doit vivre sa vie sur le moment, intensément, et cueillir les fruits qui se présentent. L’existence ne repasse jamais les plats.

DVD A Single Man (Un homme au singulier), Tom Ford, 2009, avec Colin Firth, Julianne Moore, Nicholas Hoult, Matthew Goode, Jon Kortajarena, StudioCanal 2023 en français ou anglais, 1h35, €9,49,

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Henri Bosco, Le mas Théotime

Henri Bosco, mort en 1976, chantait la terre et la Provence, ce Lourmarin qu’il a habité à la fin de sa vie et où il est enterré. Lui qui a voyagé comme interprète et prof durant des années en Grèce, en Italie, en Serbie, au Maroc, il se sent de sa terre. Le Mas Théotime en est un hommage. La piété de l’errant à l’enraciné.

Pascal était un jeune garçon sauvage, fils unique comme l’auteur (ses quatre frères aînés étaient morts en bas âge). Il était de Sancergues, pays où cohabitaient les deux familles de sa mère et de son père, les Dérivat et les Métidieu. Il avait comme voisine Geneviève, une fillette à peu près de son âge, avec laquelle il jouait en ayant percé un trou dans la haie mitoyenne. Et puis, à 8 ans, lui avait pris un ton de sauvagerie qui l’avait fait s’éloigner. Il craignait d’aimer d’amour Geneviève, qui faisait la coquette et l’aimait bien aussi. Pourquoi ce refus d’aimer ? Cette rébellion de l’âme et du corps ? C’est un peu une énigme.

Pascal ne voulait pas être attaché à la vie médiocre de la reproduction familiale, se marier avec sa cousine, exploiter en commun sa terre, rester au ras du sol. Lui aspirait à la culture, à la connaissance des plantes, à quitter le giron familial et le village ancestral. « Théotime, que j’aime, s‘est attaché à moi, qui l’ai relevé de son sommeil. En dix ans de coexistence nous nous sommes mêlés tellement l’un à l’autre que quelquefois je me demande si j’ai vraiment une maison et une terre ou si, plus vraisemblablement, tout cela n’est pas le pays et le toit familier de ma vie secrète. Ainsi en moi c’est naturellement Théotime qui pense, qui aime, qui veut ; et je n’entreprends rien sans que ses lois imposent, peu ou prou, à ma volonté, leurs raisons, qui sont fortes et nobles, j’en conviens, mais dont s’accommode parfois difficilement la violence de mes désirs » p.234. Il a hérité le mas et les terres près de Puyloubier (à 20 km d’Aix-en-Provence) d’un grand-oncle qui portait ce nom.

Geneviève n’a pas cette placidité de tempérament. Elle a toujours été vivace, dansante à donner le tournis. Elle a donc fait la folle. Il l’a giflée à un mariage, à 12 ans ; l’a revue par hasard au pensionnat, à 15 ans. Elle s’est mariée, a divorcé, s’est remise avec un homme marié et père de famille, l’a épousé sur ses instances, puis l’a quitté, lassée. Brusquement, elle débarque au Mas Théotime, la terre qu’occupe Pascal tout seul, avec les Alibert ses métayers logés à quatre cents mètres. Elle vient se cacher de son ex, se ressourcer, elle est toujours amoureuse de son cousin Pascal. Qui l’est aussi mais résiste. Comme s’il ne pouvait accepter d’aimer à la fois une femme et la terre. Or il aime la terre, celle dont il a hérité, celle sur laquelle il vit, celle qu’il cultive et amende. « J’aime Théotime  ; mais Théotime tiens déjà à la montagne, par les racines, par les eaux, par la pierre dont on a bâti ses murailles. Théotime est un poste avancé des collines, et le lieu de rencontre où s’équilibre à leur sauvagerie l’aménité des premiers jardins et la forme des premiers blés. Son génie est aussi pastoral que l’agricole » p.415.

Il a de tout, Pascal, en véritable seigneur paysan, autarcique : des moutons pour la laine et le fromage, quelques vaches pour le lait et le beurre, un poulailler ; il cultive le blé et le maïs, fait pousser la vigne pour faire son vin, des oliviers pour l’huile pure, un verger pour les fruits, un potager… Ne manquent que les cochons – mais il y a les sangliers sauvages qu’il suffit de chasser. « Nous sommes les gens de ce lieu, les possesseurs héréditaires du quartier. Il est à moi, je suis à lui ; le sol et l’homme ne font qu’un, et le sang et la sève (…) Ils savaient simplement, de père en fils, que ces grands actes agricoles sont réglés par le passage des saisons ; et que les saisons relèvent de Dieu. En respectant leur majesté, ils se sont accordés à la pensée du monde, et ainsi ils ont été justes, religieux » p.423. Un rêve d’écolo, sans intrants, sans machines, avec seulement la force des bras et de la volonté, quelques chiens pour les bêtes et chevaux pour les labours et le foin. Sa philosophie n’est pas métaphysique mais terrienne : « Je tiens à ces variations du ciel, des eaux et de la terre par des liens mystérieux. Les mouvements qui les transforment me transforment aussi. Au ralentissement de mon sang alourdi par les fatigues de l’été, qui active ses fièvres, je pense que déjà s’accorde une langueur dans la sève des bois encore chauds. Ainsi tout se tient en ce petit monde des campagnes ; et c’est avec mon cœur que bat le cœur de la terre, suivant les hauts et les bas de l’année, le point saisonnier du soleil quand il se lève sur les crêtes, et la position des astres nocturnes » p.400.

Seule la médisance de la campagne peut lui faire de l’ombre. En particulier un lointain cousin Clodius, vieux solitaire qui occupe les terres voisines et voudrait le chasser. Une paix armée règne entre eux, faite de petits incidents ; ils s’observent.

Jusqu’à ce que déboule Geneviève, comme une folle dans un jeu de quilles. Elle est curieuse de tout, soucieuse d’aller là où l’on ne veut pas qu’elle aille. Pascal l’a avertie, mais elle y va quand même. Et Clodius l’attrape sur ses terres, l’emmène chez lui, et la menace. Pascal intervient et la délivre mais, dès lors, la paix précaire est rompue. Clodius croyait pouvoir user de Geneviève pour faire déguerpir Pascal, il en est pour ses frais. Le jeune homme (la trentaine) préfère la terre à la femme. D’autant que Geneviève est liée par le mariage.

D’ailleurs son mari second, qu’elle a quitté alors que lui a tout quitté pour elle, la cherche. Il survient lui aussi au Mas Théotime une nuit d’orage où il fait noir comme dans un four. Clodius qui se méfie de tous, lui tire dessus au fusil et le blesse ; comme l’homme est armé, il riposte au pistolet. Une seule balle, en plein cœur. Clodius est mort. Pascal, sans le savoir, l’accueille comme un colporteur égaré et le loge pour un jour ou deux au grenier. Il ignore tout de l’homme.

Les gendarmes enquêtent, le juge expédie les interrogatoires, le notaire ouvre le testament de Clodius : il donne tout à Pascal parce qu’il lui reconnaît le même amour de la terre que lui. Peu à peu, Pascal découvre la vérité, fait partir l’homme et laisse le choix à Geneviève, qui le suit. Il sera arrêté un peu plus tard mais s’évadera et partira outremer. Quant à Geneviève, elle se réfugie dans la religion, comme la tante Madeleine chez les Trinitaires de Marseille, avant de partir en Orient.

Pascal redevient solitaire sur sa terre. Mais Jean, le fils du métayer, se marie ; sa sœur Françoise se marierait bien aussi, elle aime Pascal. Pourquoi pas ?

Un roman paysan qui met en rapport l’homme avec la terre, à une époque où ils étaient encore proches – avant l’industrie. Nostalgiques ou précurseurs peuvent se retrouver dans ce roman ancien d’un humaniste du sud.

Prix Renaudot 1945

Henri Bosco, Le mas Théotime, 1945, Folio 1972, 448 pages, €9,90, e-book Kindle €9,49

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Jean-Louis Curtis, Le thé sous les cyprès

Cinq nouvelles dont le décor est l’Italie et le thème l’amour. Avec toutes ses variations, ses permutations, ses désillusions.

Le thé sous les cyprès invite Alma, vieille fille auprès de son papa octogénaire expert en art, à rencontrer Jennifer, la fille d’une amie de son père, et son fiancé Sandro. Un bel Italien dont elle a connu le père, au point de presque se fiancer avec lui. Et puis… la vie l’a reprise et elle est restée vierge. Devant le jeune homme, resplendissant de jeunesse sous sa chemise blanche fluide, elle en a une pointe de regret. Il ressemble tant à son géniteur, Alma songe qu’il pourrait aussi être son fils. Rien de cela n’a eu lieu. Malgré tout, il faut imaginer Alma heureuse, comme Sisyphe.

Pierre et sa femme Yvette visitent enfin Venise, la quarantaine venue et l’aisance enfin conquise. La ville aurait pu être leur voyage de noce, mais ils n’avaient pas d’argent. Ils ont emmené les enfants, deux échalas contestataires de la période 68, cheveux longs, chemise à fleur et dénonciation de l’impérialisme américain et bourgeois sous le moindre prétexte. Pour les jeunes, le garçon en fac de philo et la fille en terminale, Venise est surfaite, même si l’on trouve à acheter – pas cher – des fringues et des bijoux à la mode. Ils critiquent la société de consommation, les gens, les restaurants, les touristes, eux qui ne sont encore que fils et fille à papa. Lequel, bourgeois promu, s’est fait tout seul dans un commerce de vins à Paris dont le fils aîné, 19 ans, a honte devant ses copains hippies du XVIe. Les jeunes en 68 ne sont pas exempts de contradictions, et l’auteur se plaît à s’en moquer gentiment. Ils seront les néo-bourgeois des années socialistes, sous Mitterrand, et leur « rébellion » n’aura duré que le temps de leur excès d’hormones. Mais les parents en souffrent, leur amour filial en est blessé. Au point que le cœur de Pierre entre en crise.

Un jeune Américain, études terminées, fait un grand tour en Europe. James Hoggarty IV est beau, riche, éduqué, issu d’une famille de Pionniers qui a réussi à bâtir une fortune. Il est snob et n’aime rien que se faire valoir, ni personne que lui-même. Ses aventures sentimentales ne sont que superficielles, comme les Yankees savent le vivre, « amis » sans se mouiller, prédateurs sexuels sans s’engager. Cela ne va pas sans crises de dépressions profondes, mais passagères, comme si l’inconscient savait le vide de sa vie. « Ces jeunes gars de la haute, bourrés de fric, qui ont l’air de posséder le monde. – Ils finissent par être possédés ». Ado prolongé jusqu’à la quarantaine, vieux beau qui se force à rajeunir par gymnastique, esthétique et cosmétiques après, vieillard précoce des noces qu’ils font. Ils cherchent l’amour sans jamais le trouver car ils ne s’investissent jamais dans l’autre mais préfèrent l’adulation de miroirs. L’âge venant, les aventures deviendront de plus en plus intéressées. L’amour de soi n’est pas l’amour.

Aldo, le macho italien marié, deux grands enfants, des petits-enfants, vit sa crise de la cinquantaine à Capri avec une jeunette pleine de vie. Il s’accroche bec et ongles à sa jeunesse, sans accepter le temps qui passe ni les siens à accompagner. Il est jaloux des beaux mâles de la marina, jeunes, trapus, athlétiques, tel ce batelier en seul jean qui rame pour eux vers la grotte azurée, puis se baigne nu dans l’eau transparente pour les reflets qu’il donne à ses muscles. Au retour, il ne peut donc s’empêcher de sermonner Sylvana en nuisette transparente, jusqu’à la crise inévitable : elle le quitte. Amour impossible, qui ne tient que par la chair, sans envisager l’âme. Tout comme ces jeunes gars du Midi, dont il voit un spécimen avec un vieil industriel de sa connaissance : « tout leur est bon. Tantôt pour les sous, tantôt pour le plaisir, et de préférence pour les deux ensemble. Rien ne les arrête. » Aldo aussi ne voit de Sylvana que son corps à admirer, à étreindre, pas sa personne. « Elle rayonnait le bonheur de vivre ; il savait que c’était cette vertu, en elle, son infatigable vitalité, qui le subjuguait. Peut-être valait-il la peine de souffrir un peu, si la souffrance était compensée par le bonheur de voir vivre près de soi une créature si revigorante, et de vivre dans la capiteuse irradiation de sa jeunesse. »

L’éphèbe de Subiaco est une statue sans tête de jeune garçon au bord de la puberté, découverte dans une villa de Néron à Subiaco, exposée au Musée national des Thermes à Rome. C’est aussi un jeune homme de 21 ans originaire de Subiaco, Luigino, qui vient la voir à sa descente du train, et que rencontre Minna, allemande de 38 ans habitant Rome, où elle donne des cours de langue. L’éphèbe orphelin, placé à 12 ans comme valet de ferme, est à peine dégrossi par le service militaire et elle se prend pour lui d’une affection quasi maternelle. Elle l’habille, le finance, l’éduque, en fait son amant mais s’efface vite devant ses maîtresses que sa jeunesse attire. Dont Rosemary, une jeune Américaine qui l’épuise, exigeant le coït plusieurs fois par jour et par nuit. Elle lui a promis de l’épouser, mais il ne tiendra pas sur la durée ; ce qu’elle veut, cette puritaine émancipée par les années soixante, est un gros vit qui la fasse jouir, pas un mari avec qui faire sa vie. Minna le pressent et, lorsqu’elle la rencontre à un cocktail d’Ursula, une amie peintre, elle le sait. L’amour n’est pas le sexe, la jeunesse ne le sait pas assez. L’amour est l’attachement, auquel le sexe contribue en ses jeunes années, mais qui se construit sur la durée. Il est plus proche de son amitié pour Ursula, à qui elle veut acheter une œuvre, que de l’obsession sexuelle intéressée de Rosemary.

L’éphèbe de Subiaco a donné un film, Chère Louise, avec Jeanne Moreau, réalisé par Philippe de Broca et sorti en 1972 (pas de DVD référencé).

Jean-Louis Curtis, Le thé sous les cyprès (nouvelles), 1969, J’ai lu 1972, 307 pages, occasion €5,84

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Les livres de Jean-Louis Curtis déjà chroniqués sur ce blog

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Robert Merle, En nos vertes années – Fortune de France 2

Si Fortune de France (chroniqué sur ce blog) a conté l’enfance de Pierre de Siorac, cadet du baron de Mespech, et de ses frères (et fait l’objet d’une série télé 2024), En nos vertes années conte son adolescence gonflée de vie et de tumulte. Né, comme on se ramentevoit (se souvient) le 28 mars 1551, Pierre n’a que 15 ans lorsqu’il est envoyé par son père à Montpellier, y apprendre en faculté la médecine. Il est accompagné de son demi-frère Samson du même âge que lui, et de son fidèle valet Miroul de trois ans plus âgé. Les trois compagnons entrent dans la belle ville du Languedoc en juin 1566.

Entre temps, que d’aventures ! Pierre n’a d’yeux que pour les garcelettes et les trousse à loisir quand leurs beaux yeux y consentent. Mais il ne les prend pas en soudard, aimant plutôt les envelopper de paroles et de compliments, tant il a appétit de leur chair fraîche et tendre. « Je le vois bien, c’est le piège que nous tend l’exquise beauté, en toutes ses parties, le corps de la femme. On cuide de se contenter de la rondeur d’un bras. Mais le bras qu’on vous abandonne, baisé et mignonné, l’appétit croît de sa nourriture même : il y faut tout » chapitre 10. Comme le jeune garçon est, à 15 ans, beau et bien fait, fort et courageux, elles consentent bien volontiers. Dès l’auberge de Toulouse, il doit besogner la soubrette puis l’aubergiste à la suite, en la verdeur de ses 15 ans.

Il est le chef de la troupe, son père en ayant décidé ainsi, Samson tenant les pécunes et Miroul surveillant ses excès, étant vite échauffé et de folle bravoure. Samson est un éphèbe grec, blond-roux bouclé et musclé comme une statue. Mais, élevé dès son âge tendre dans la religion réformée, il tient pour péché la chair et ne suit pas son frère bien-aimé Pierre en ses débordements. Celui-ci doit s’entremettre pour qu’il tombe amoureux de la belle Dame du Luc, Normande veuve en début de trentaine, qui fait pèlerinage à Rome en compagnie d’une troupe commandée par le baron de Caudebec. Samson est si beau que la dame en tombe raide ; elle ne tarde pas à l’initier aux plaisirs de la couche, Pierre intrigue pour cela, sans que le bienveillant et naïf Samson n’y touche. Il en a du remord car c’est péché pour la sainte religion, mais Pierre le convainc habilement que c’est péché bénin, Dieu nous ayant créé ainsi. La méchanceté est péché, pas l’amour. «Je sais qu’en lisant ceci d’aucuns vont aller sourcillant, me voyant tout entier à Vénus, et non content de courir moi-même le cotillon, d’en jeter un, et des plus ardents, dans le lit de Samson. Mais c’est la grande affection que j’avais de lui qui me fit faire cela, et tout autant, mon souci quasi paternel que l’être de Samson répondit à son apparence qui, certes, n’avait rien d’escouillé ni d’efféminé, car outre sa grande beauté, il était plus fort, robuste et musculeux qu’aucun fils de bonne mère en France, et c’était grande pitié, à mon sens, de voir ce bel étalon vivre comme nonne desséchée en cellule » chapitre trois.

Pierre se taille une réputation de vaillant capitaine en luttant contre les Caïmans qui écument les Cévennes, bandits de grand chemin qui rançonnent et qui tuent les voyageurs. Par ruse et stratégie, il défait la troupe, et le baron de Caudebec lui en sait gré, avant qu’il ne soupçonne qu’il soit huguenot. Ce que Pierre, par ruse, détourne en se confessant à la chevauchée à un moine sourd mais gourmand, auquel il baille un par un les gâteaux et tartelettes données par son aubergiste reconnaissante du plaisir qu’il lui a donné.

L’auteur, qui s’est documenté, nous fait découvrir l’état de la médecine en ce XVIe siècle de Rabelais et de Montaigne, laquelle consiste surtout à relire les Anciens en se méfiant de l’expérience et des dissections, condamnées par l’Église et à peine tolérées en faculté. Le trio loge chez Maître Sanche, un apothicaire marrane (juif faussement converti), chassé d’Espagne pour établir boutique de simples et de préparations dans Montpellier. Samson, voué initialement au droit, tombe en adoration devant cette profession, aimant par-dessus tout toucher aux remèdes plutôt qu’embarrassé à penser aux maladies. Ils font la connaissance de Fogacer, maigre et aux membres longs comme des pattes d’araignée, qui est Bachelier en médecine, tuteur des novices – et accessoirement sodomite.

Pierre, qui ne peut contenir sa crête haute, défie dès le jour de la rentrée des deuxièmes années qui veulent le chahuter malgré l’interdiction du Doyen, mais retourne la situation pour s’en faire des amis. C’est avec eux qu’il va déterrer deux cadavres dans un cimetière pour les disséquer, un orphelin de 8 ans mort de faim et une putain morte en couches, au logis d’un curé athée qui a écrit un libelle contre Dieu et le Diable, ne croyant ni à l’un, ni à l’autre. C’est dans ce cimetière sous la lune que Pierre est agrippée par une jeune folle, fille de sorcière et de sorcier brûlés pour cela, qui s’est fait prédire être engrossée à minuit par Belzébuth en cimetière. Pierre en profite, malgré lui, pour couvrir ses compagnons qui déterrent malgré les interdits. La fille lui happe sa semence, dont il espère qu’elle ne donnera pas naissance. Un peu plus tard, la fille sera brûlée pour blasphème et sorcellerie, tout comme le curé athée sera défroqué et brûlé lui aussi, moins pour ne pas croire que pour l’avoir écrit.

Dénoncé par le curé sous la torture, Pierre est obligé de se cacher, puis de fuir la ville au bout de quinze mois. Il a heureusement pris l’audace de faire la connaissance du vicomte de Joyeuse, père du magnifique petit garçon de 5 ans Anne de Joyeuse, qui fera sa gloire aux armées une fois adulte. Pierre a eu l’amabilité de donner au bel enfant des soldats de bois qu’il a fait sculpter par un caïman qui voulait l’’expédier, mais qu’il a sauvé, et ce jeu ravit tellement le garçonnet que son père en est tout ému et sa mère curieuse de faire sa connaissance. Pierre, en ses 15 ans, va donc conquérir l’esprit puis le cœur, enfin le corps de Madame de Joyeuse, la faisant vite se pâmer sous ses caresses manuelles et buccales, quasi nu sous son baldaquin, les suivantes renvoyées. Elle l’appelle son « petit cousin » pour une vague parenté de noblesse avec sa mère, née de Caumont. « Mon mignon, faites-moi cela que je veux », lui ordonne-t-elle sous les draps. Ce sont les Joyeuse qui recommandent Pierre aux Montcalm à Nîmes, pour qu’il aille avec son frère, le gentil Samson, et son valet fidèle, Miroul s’y mettrent au vert un moment.

Las ! C’est en cette année que les Protestants profitent des menaces des Catholiques, encouragée par la vipère changeante Catherine de Médicis, pour les attaquer dans les villes où ils ne sont pas assez nombreux, dont Montpellier et Nîmes. Pierre et sa suite se trouvent donc pris dans les Michelades de Nîmes, ce massacre de papistes opéré par les Huguenots, souvent convertis de fraîche date. Pierre en profite pour sauver l’évêque et le jeune frère de lait du capitaine huguenot. Il peut donc quitter Nîmes sain et sauf pour joindre le château de Barbentane, où Montcalm a pu se réfugier sur ses terres, avec sa femme et sa fille.

Mais d’autres Caïmans ont enlevé le trio, réclamant mille écus de rançon, avant de dépêcher les otages. Pierre de Siorac décide alors d’aller à leur recherche. Il s’adjoint des moines soldats d’une abbaye proche, plus l’intendant de Barbentane qui apportait la rançon, et maniant pistolet, arbalète, rapière, dague et arquebuse, réussit à occire tous les malfrats. Une fois au château, blessé au bras gauche, il fait l’objet de toute la reconnaissance de la famille et des soins attentifs des deux femmes. Il tombe amoureux de la fille unique, Angelina, qu’il séduit du plat de la langue en lui contant ses aventures, sans pousser physiquement ses avantages. Ils se promettent l’un à l’autre lorsque le père de Pierre et Samson, le baron de Mespech, vient les chercher en lourd équipage, en attendant des jours meilleurs.

Qu’il est bon de relire cette prose pleine de verdeur des années soixante-dix, qui chante l’adolescence et le plaisir en sus de l’étude et du combat, formant un homme complet ! Robert Merle nous a laissé un bain de jouvence dans ces livres d’aventures à la langue si mignonne du français qui se cherchait encore. Tous les aspects du temps sont abordés, de la condition des servantes à l’ingratitude des hommes, des plaisirs de la noblesse aux querelles de pensée, de l’avidité d’Église pour l’argent à la rude morale des soldats.

Robert Merle, En nos vertes années – Fortune de France tome 2, 1979, Livre de poche 1994, 667 pages, €10,68

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Didier van Cauwelaert, Rencontre sous X

L’auteur adore raconter des histoires inouïes. Il manie le paradoxe à la perfection. Paradoxe que ce joueur sud-africain, mais blanc ; que ce contrat réservé aux majeurs, souscrit par un mineur ; que ce footeux qui ne joue jamais ; que ce riche jeune homme acheté et vendu comme une marchandise ; qu’une cascade de holdings détenus par ses entraîneurs, présidents de club et autres politiciens leur permettent de récupérer la plus grande part de ses gains. Paradoxe encore de tomber amoureux d’une actrice porno lors d’une scène de baise torride où il est la doublure impromptue.

De ces paradoxes, Didier van fait un joli roman. Il décentre la réalité pour nous la faire mieux voir. Avec une ironie féroce, réjouissante.

Ainsi ce milieu pourri du foot télévisé qui exploite les joueurs, les clubs, les sponsors, les hommes politiques, le public.

Ainsi ce cinéma porno industriel qui fait baiser à la chaîne et par tous les trous des filles prêtes à tout pour gagner et des gars prêts à tout pour bander – à l’aide pilules excitantes s’il le faut, au risque de la crise cardiaque s’il le faut.

Ainsi ce « féminisme » qui exige de mettre l’article au féminin pour les fonctions (« la » juge) mais qui « oublie » les expressions communes comme « le bouc émissaire » (« la chèvre », dit le narrateur à « la » juge qui vient de lui faire la leçon, au risque de se faire mal voir).

Ainsi ces injonctions « de santé » aussi assénées que ridicules, nouvelles prières des laïcs en mal de religion : « De toute façon je fume un paquet et demi, je bouffe des vaches folles, des légumes trans, je respire de l’amiante et je me nique le cerveau avec mon portable. Jamais on sait de quoi on crèvera en premier » p.40.

Ainsi cet Hâmour (comme disait Flaubert pour s’en rouler par terre de rire) qui exalte les midinettes soucieuses de coucher avec un champion, mais qui le le voient même plus lorsqu’il redevient ignoré.

Alors, oui, on parle beaucoup de bander, de bourrer, de la lui mettre, de défoncer, d’éjaculer, de sucer, dans ce petit roman par ailleurs bien sous tous rapports. Mais c’est le milieu commercial, l’industrie du sexe comme du foot, qui exige d’employer les mots du métier pour dire le réel.

Lui a 19 ans, elle aussi. Roy vient d’Afrique du sud, Natalia dite Talia d’Ukraine (avant l’invasion russe). Ils ont été pris par l’industrie mondialisée qui les exploite. Lui dans le foot sponsorisé, elle dans le porno. Ils tombent amoureux par le regard, tandis que la mécanique de leurs corps reste détachée, sous le regard des caméras. « Le jour où j’ai rencontré Talia, on a fait l’amour devant quarante personnes. Ensuite, on est allé prendre un verre », écrit l’auteur dans sa première phrase.

Cette « première phrase » d’un roman dit tout du reste selon les critiques pros. Il est vrai que le ton est donné : étonner au risque de choquer, allécher par un paradoxe bien senti jusque dans les fondements, afficher un style direct, sans mots de trop. Et l’histoire se déroule page après page. Faire connaissance, approfondir, jouer au Trivial pursuit, faire raccord.

Jusqu’au finale inattendu, mais au fond inévitable.

Didier van Cauwelaert, Rencontre sous X, 2002, Livre de poche 2004, 252 pages, €7,40, e-book Kindle €7,49

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Les romans de Didier van Cauwelaert déjà chroniqués sur ce blog

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Alice Ferney, Paradis conjugal

J’aime bien Alice Ferney, chercheuse économiste passée féministe et qui écrit des romans sur l’intimité des couples. J’ai ainsi chroniqué avec bonheur sur ce blog La conversation amoureuse, puis Grâce et dénuement.

Mais je renâcle sur Paradis conjugal. Je n’ai pu dépasser la page 120 sur 380 et j’ai stoppé ma lecture – ce qui est rarissime chez moi en ce qui concerne les romans. Je me suis surpris à sauter des phrases, à lire parfois en diagonale tout un paragraphe. De là à sauter carrément des pages ou même des chapitres, il n’y aurait eu qu’un pas. Mieux valait arrêter.

Pourquoi cet ennui ? Parce que l’autrice, qui publie à peu près un roman tous les deux ans, a cédé semble-t-il à la facilité. Je me souviens qu’à cette période d’écriture (2007-2008) avait éclaté une lourde crise économique et peut-être l’autrice, qui fait profession d’économie, en a-t-elle été perturbée ?

On dirait le texte dicté à la va-vite, délayé par l’oralité, sans substance. Des groupes interminables de phrases pour ne rien dire, ou pour répéter en maniaque les derniers mots que le mari a dits avant de partir travailler. Avec les interludes des enfants qui veulent chacun quelque chose.

Le thème du roman ? La perte de « l’amour » – ce mot si galvaudé qui amalgame bien imprudemment, en français, le désir sexuel, l’admiration érotique pour la beauté, l’attrait affectif, l’habitude du vivre ensemble, les projets en commun, les liens familiers de la vie quotidienne, et ainsi de suite. L’amour n’est pas le sexe, même s’il en contient ; l’amour n’est pas l’idéalisme benêt que Flaubert a stigmatisé en Hâmour et que diffusent à longueur d’antenne les « séries » télé ou les bluettes romancées pour ados, même si ce mythe social participe des rencontres. L’amour, est un lien spirituel et affectif qui se construit sur le long terme, après l’éventuel « coup de foudre » ou les premiers émois désirants.

Dans ce roman, une femme, ex-danseuse, s’ennuie en couple après quatre enfants, dont le dernier a 6 ans et l’aînée 16. Elle regarde en boucle un film ancien du réalisateur Joseph L. Mankiewicz, Chaînes conjugales. Toute l’histoire est bâtie sur l’effet-miroir de la fiction sur la réalité. Trois « amies » partent en voiture en délaissant leurs maris. Une quatrième leur écrit pour leur dire qu’elle est partie avec le mari de l’une d’elles. Mankiewicz raille la société américaine de son temps (les années 1940) et l’autrice a l’air de dire que rien n’a changé depuis cette époque, deux générations plus tard. Il y a toujours la femme-enfant capricieuse et immature, la femme fatale qui n’est qu’objet de séduction, l’épouse qui réussit au travail comme à la maison – et la vamp qui pique les mecs des autres par plaisir, selon son désir.

Où se situe-t-elle ? Elle ne le sait pas trop. La danseuse qui ne danse plus a atteint la limite d’âge. Elle se sent délaissée par son mari qui lui a dit peut-être ne pas rentrer ce soir, car lui aussi s’ennuie. Cette cascade d’ennuis suinte dans le roman, en tout cas dans le premier tiers que j’ai péniblement réussi à lire. Je n’irai pas plus loin.

Peut-être un lecteur/lectrice est-iel allé au bout de ce roman et en a-t-iel une autre vision que la mienne ?

Alice Ferney, Paradis conjugal, 2008, J’ai lu 2015, 384 pages, €7,30, e-book Kindle €11,99

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John Steinbeck, A l’est d’Éden

Steinbeck a voulu écrire le livre de sa vie, une véritable Bible de sa famille et de sa région, la vallée de Salinas en Californie du nord. Une Bible qui englobe tout, de la création du (nouveau) monde à la sueur de son front, du « croissez et multipliez » contrarié par le péché, de la leçon de vie donnée par Dieu. Avec une obsession renouvelée pour le mythe biblique de Caïn et Abel, le frère qui tue son frère – par jalousie de l’amour du Père. Que ce soit Charlie et Adam, ou Caleb et Aron (toujours des prénoms en C et en A), le meurtrier (abouti ou non) est exilé à l’est du Paradis, l’Éden biblique.

L’est est là où le soleil se lève, où tout peut recommencer sous l’œil dans la tombe qui regarde Caïn. L’ouest est au contraire toujours promesse de paradis retrouvé, de nouveau monde à défricher, de cité de Dieu à bâtir – d’où le tropisme puritain vers la terre promise des Amériques et, en Amérique, la ruée vers l’ouest des pionniers jusqu’à la Californie où coule, sinon le lait et le miel, du moins le coton et les oranges avant les filons d’or et la technologie. Au-delà, c’est la mer. Ceux qui se sont aventurés toujours plus vers l’ouest n’ont trouvé que les îles tropicales où se perdre dans l’oisiveté et le sexe, ou poursuivre inlassablement le monstre marin de Moby Dick.

C’est « l’histoire du bien et du mal, de la force et de la faiblesse, de l’amour et de la haine, de la beauté et de la laideur », écrit Steinbeck dans son Journal du roman. Il intercale l’histoire de deux familles dans le roman, la sienne, les Hamilton germano-irlandais un peu foutraques mais généreux, ses grands-parents maternels, et la famille Trask, inventée sur le modèle biblique avec un père dominateur et deux frères qui s’aiment et se haïssent. La mémoire et l’invention s’entremêlent. Cela donne un roman fleuve, contradictoire, immoral selon les normes du temps, addictif – au fond terriblement humain.

Il tourne sur l’interprétation dans la Bible du péché. « La plus grande terreur de l’enfant est de ne pas être aimé », écrit justement l’auteur sous son personnage du chinois domestique et philosophe Lee, p.1143 Pléiade. D’où la jalousie du fils délaissé à l’égard de son père, tel Caïn le laboureur, dédaigné au profit d’Abel l’éleveur, l’autre fils. Cette injustice délibérée au premier degré laisse pantois. Mais Dieu inscrit au front de Caïn un signe pour que personne ne le tue. Et le fils premier-né, chassé du regard du Père, s’exile à l’est d’Éden. Sur deux générations, les Trask vont reproduire le modèle – comme quoi être imbibé de Bible n’est pas bon pour la santé psychologique de l’humanité.

Charles offre à son père un couteau à lames multiples, avec l’argent qu’il a gagné en coupant du bois à la sueur de son front. Au lieu d’en être récompensé par un regard, une parole ou un geste d’amour, le père dédaigne le cadeau au profit de celui de son autre fils, Adam, qui se contente sans effort de lui offrir un chiot trouvé dans la forêt. Charles tabasse alors Adam en le laissant pour mort. Mais il ne l’est pas et, devenu père à son tour après un périple forcé dans l’armée, il reproduit le schéma : il reçoit en cadeau de son fils Caleb une grosse somme d’argent acquise par le travail des haricots et l’astuce de profiter de la montée des prix, pour compenser la perte d’un projet de vente de salades préservées dans la glace qui a échoué. Mais Adam refuse ce cadeau indignement (selon lui) gagné par la spéculation et préfère les bons résultats scolaires de son autre fils Aron. Caleb se venge en révélant à son faux jumeau Aron que leur mère n’est pas morte, mais une putain qui tient maison dans la ville après avoir tiré sur leur père et les avoir abandonnés. Effondré, Aron, à 17 ans, s’engage dans l’armée et se fait tuer dans la Première guerre mondiale.

C’est toute la différence entre l’être beau, obéissant et conformiste, et l’être moins doué par la nature mais qui compense par ses efforts. Le pur et le maléfique, l’ange et le démon. Dieu est bien injuste, lui qui a créé les hommes tels qu’ils sont, Abel comme Caïn. Aron ressemble à son père, orthodoxe et suivant les commandements à la lettre, tout désorienté lorsque la réalité vient contrecarrer ses rêves. Il n’aime pas sa fiancée Abra (au prénom qui vient d’Abraham), il aime l’idée idéalisée qu’il se fait d’elle. Au fond, il reste centré sur lui-même, égoïstement parfait, et le monde doit tourner autour de lui sans qu’il ne fasse rien pour.

Caleb ressemble à sa mère, la putain Cathy, depuis toute petite manipulatrice et sans affect, une parfaite psychopathe. Recueillie par Adam alors qu’elle était fracassée par son souteneur, après avoir simulé un viol qui a conduit l’un de ses professeurs au suicide, tué ses parents dans un incendie, elle l’a épousé pour mieux le détruire. Elle a couché avec lui et avec son frère Charlie pour affirmer sa liberté et, malgré une grossesse non désirée où elle a accouché de faux jumeaux, elle est partie en abandonnant mari et progéniture. Elle s’est instillée dans les bonnes grâce de la tenancière d’un bordel de Salinas avant d’empoisonner sa bienfaitrice qui l’instaurait légataire, et de pervertir les notables du coin par des pratiques sado-masochistes inusitées, dont elle conservait des photographies. Caleb la perce à jour, Aron en est effondré. Cathy, arthrosique et vieillissante, se suicide en laissant tout à Aron – qui laisse tout à sa mort sur le front.

Au fond, la Bible peut se lire de façon contradictoire : soit comme une soumission inconditionnelle à Dieu (ce que pratiquent les intégristes chrétiens, les puritains et… les musulmans), soit comme une liberté offerte à l’humain de construire sa vie selon ses choix successifs (ce que pratiquent les protestants, les catholiques après Vatican II et… les Juifs). La Parole de Dieu est soit un commandement absolu auquel il faut obéir à la lettre, soit un élément de réflexion à approfondir par soi-même. Steinbeck a choisi la modernité, et s’amuse de ce que Dieu « préfère l’agneau aux légumes » p.1142. Chacun est responsable de son destin et peut choisir le bien ou le mal à chaque instant. « Le mot hébreu timshel – ‘tu peux’ – laisse le choix. C‘est peut-être le mot le plus important du monde. Il signifie que la route est ouverte. La responsabilité incombe à l’homme, car si ‘tu peux’, il est vrai aussi que ‘tu peux ne pas’ » p.1177. Cal réussit à accepter ses fautes et à faire d’elles des forces pour aller de l’avant.

Le roman est plus riche que ce que je peux en dire en une seule note, et le cinéaste Elia Kazan en a tiré un film (chroniqué sur ce blog) qui recentre l’histoire sur Caleb et Aron, faisant du père Adam un monstre de rectitude borné, sans empathie, sûr de son bon droit moral issu du Livre – assez éloigné de l’Adam du roman.

Cette fresque familiale s’inscrit aussi dans l’histoire des États-Unis et du monde de 1863 à 1918, avec les guerres indiennes, la guerre de Sécession, la Première guerre mondiale, avec le développement du chemin de fer, de l’industrie automobile, du grand commerce et de la publicité, avec l’immigration venue de la vieille Europe et de la Chine. Tout cela incarné dans les petits gestes du quotidien, les situations sociales et l’amour. Plus que dans les vérités éternelles du Livre, les humains trouvent leur expérience dans la terre et dans la vie. « La production collective ou de masse est entrée aujourd’hui dans notre vie économique, politique et même religieuse, à tel point que certaines nations ont substitué l’idée de collectivité à celle de Dieu. Tel est le danger qui nous menace. (…) Notre espèce est la seule à être capable de créer, et elle ne dispose pour inventer que d’un seul outil : l’esprit individuel de l’homme. (…) C’est seulement après qu’a eu lieu le miracle de la création que le groupe peut l’exploiter, mais le groupe n’invente jamais rien. Le bien le plus précieux est le cerveau solitaire de l’homme » p.992

Un grand livre de l’humanité, le testament de l’auteur.

John Steinbeck, A l’est d’Éden (East of Eden), 1952, Livre de poche 1974, 631 pages, €10,40, e-book Kindle €9,99

John Steinbeck, Romans – En un combat douteux, Des souris et des hommes, Les Raisins de la colère, À l’est d’Éden, Pléiade 2023, 1664 pages, €72,00

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Robert Merle, Fortune de France

La 2 diffuse du 16 au 30 septembre une série tirée du roman qui retrace assez bien les péripéties de l’histoire. Robert Merle a en effet écrit à la fin des années 1970 toute une saga située au XVIe siècle durant les guerres de religion, reflet historique des rivalités et haines de la gauche et de la droite française dans ces années pré–Mitterrand.

Il s’agit de l’établissement d’un fils d’apothicaire devenu presque médecin à la faculté de Montpellier, mais forcé de quitter la ville juste avant la soutenance de sa thèse qui l’aurait fait docteur en titre, à cause d’un duel pour une fille, où il a tué un nobliau du coin. Jean de Siorac s’engage donc dans l’armée, où il va passer neuf ans, se faisant un ami pour la vie, Jean de Sauveterre de cinq ans plus âgé, avec qui, devant notaire, « ils s’adoptèrent mutuellement et se donnèrent l’un à l’autre tout leur bien présent et avenir ». Cette option du droit français existe toujours, on l’appelle la tontine.

Robert Merle a toujours été décalé, et il aime beaucoup surprendre. Cette façon originale de fonder une famille, où Jean se mariera à 29 ans tandis que l’autre Jean restera célibataire mais s’occupera aussi des enfants et du fief, n’est pas la seule.C’est ainsi que le jeune Pierre de Siorac dormira presque chaque nuit depuis l’âge de cinq ans avec la fille de sa nourrice, Hélix, de trois ans plus âgée que lui. Il s’initiera ainsi de façon douce et paisible aux gestes de l’amour et en gardera toute sa vie le goût des relations féminines. Autant dire que cet aspect des choses n’est pas vraiment repris dans la série télévisée familiale, attendant les 15 ans légaux pour s’y manifester. C’est que l’époque a changé entre les années 1970 et les années 2020. Pas en bien, les gens se sont repliés sur eux-mêmes et sont devenus peureux et frileux. Tant pis pour eux et pour la joie de vivre, comme pour l’optimisme du pays.

Car, en ces années de guerres de religion, l’optimisme régnait tout de même. L’auteur ne nous le fait ressentir presque à chaque page, tout malheur rebondissant en bonheur : des bandes de pillards armés que l’on réussit à détourner, des menées du seigneur voisin qui voudrait bien conquérir Mespech mais dont la fille tombe malade de la peste et qu’il implore Siorac, quasi médecin mais huguenot et ennemi, de la soigner en son château, du fils bâtard reconnu et élevé comme les autres, de la peste même qui sévit dans le pays et qu’une saine hygiène et une prophylaxie avisée permettent d’éviter, du jeune larron de 15 ans, Miroul (non repris dans la série TV) qui n’est pas pendu mais engagé sur les instances de Pierre qui, à 12 ans, l’a contré et garrotté.

Tout débute à la mort de François Ier en 1547, Jean de Siorac est revenu chevalier des guerres qu’il a menées avec les armées royales jusqu’à devenir capitaine d’une centaine d’hommes, tout comme son compagnon Sauveterre, blessé à la jambe et gardant boiterie. Les deux ont décidé d’acheter le château de Mespech près de Sarlat et des Eyzies en Périgord, laissé en déshérence. Jean de Siorac épouse Isabelle la catholique, la blonde de 15 ans, fille du chevalier de Caumont au château de Castelnau. Alors que lui-même tend, plutôt par raison et dégoût de la corruption de l’église, vers la religion prétendue réformée. Mais il doit compter avec la jalousie et les malheurs du temps, comme avec son épouse qui reste ardemment catholique, obéissante au pape, à l’Église, en dévotion devant la Vierge Marie et les superstitions des médailles et des saints. Cette prudence, dans la lignée de Montaigne (qui a 12 ans au début du roman) se combine avec « l’affabilité périgourdine » pour faire surnager la famille dans les tourments du siècle.

Jean de Siorac aura trois enfants vivants de sa femme Isabelle, plus un quatrième avec une bergère du village voisin où son père et son grand-père avaient des terres et un cinquième avec la chambrière de son épouse décédée, Fanchou. Il y aura donc François l’aîné, brun, prudent et même couard, trois ans plus tard Pierre le narrateur, blond châtain fougueux et généreux qui ressemble tant à son père, une semaine après lui Samson, le bâtard blond cuivré reconnu faute d’être légitimé, Catherine la blonde petite dernière, que la série oublie volontairement, tout comme le petit dernier, David de Siorac, que Jean a eu de Fanchon. Pierre et Samson sont très proches, frères-amis comme jumeaux, tandis que François est trop imbu de lui-même et mélancolique d’un amour impossible avec Diane, la fille du méchant seigneur voisin guérie de la peste.

Les épreuves ne manquent pas, depuis une nouvelle guerre fomentée par Henri II contre les Anglais, où le chevalier de Siorac revient avec le titre de baron, les attaques des brigands tziganes chassés d’Espagne dont Sauveterre négocie le départ après une attaque manquée, la haine du puissant voisin, baron lui aussi, et la peste qui dépeuple la contrée. Mais c’est surtout l’inquisition catholique, exigée par le successeur d’Henri II puis par « la marchande » Catherine de Médicis, qui jette périodiquement les catholiques contre les protestants, engendrant en retour l’intolérance des protestants contre les catholiques. Les rois sont faibles, les prétendants au trône agitent la religion pour acquérir le pouvoir tout comme des Mélenchon agitent la « démocratie » pour assurer leur emprise sur les faibles et crédules « socialistes ».

Pierre de Siorac a 4 ans lorsqu’il se ramentevoit ses souvenirs, et presque 15 ans à la fin du premier tome lorsqu’il chevauche, avec son frère Samson et Miroul son domestique, vers Montpellier où il doit faire médecine tandis que Samson fera droit. L’auteur dit dans sa préface qu’il ne savait pas si poursuivrait cette histoire, il a passé en fait tout le reste de sa vie à accumuler les tomes jusqu’au treizième, que la mort a interrompu mais que son fils a terminé pour lui. Je ne sais si la série TV se poursuivra en diverses saisons, mais ce serait avec bonheur.

Car il faut (re)lire la série Fortune de France, le livre étant plus plaisant que le film tant il abonde en mots savoureux (affiquets, bec jaune, branler, sotte caillette, calel, clabauder, fétot, rire à,gueule bec, lachère, niquedouille, ococouler, paillarder, pasquil, pensamor, picanier, la picorée, pimplocher, ribaude, tympaniser, vaunéant…) – sans que cela gène la lecture. Tant cela abonde en scènes attendrissantes ou édifiantes, amour du père pour ses enfants, de « l’oncle » Sauveterre pour la terre et pour ses « neveux », réflexions de raison, encouragées par la religion réformée, à penser par soi-même et à établir son jugement sur l’équité et le bon sens. « Je le croyais alors [à 13 ans] et je le crois toujours : il n’est point d’autre mûrissement que la franche appréhension par l’esprit de ce que nous faisons et subissons ». A méditer par nos politiciens, trop volontiers démagogues, en 2024 comme en 1977. Ou encore : « ramentevez-vous ce que disait Calvin : ‘ Or et argent sont bonnes créatures quand on les met à bon usage » – cela pour les patrons avares de profits et les fonctionnaires dépensiers de l’argent public sans vision de long terme. La scène de la découverte de la médaille léguée par sa mère au cou de son fils Pierre, qu’il voit tout nu après l’effort aux côtés de son frère Samson à 12 ans, en lui faisant jurer de la porter toujours, est bien plus forte que l’ersatz reproduit en série ; de même que l’histoire du quartier de bœuf conduit aux portes de Sarlat fermées par la peste est bien plus gaillarde et plus drôle.

Les années soixante-dix étaient encore optimistes envers la vie et l’amour débordait dans la vie de tous les jours. Le roman est plein de cet érotisme diffus qui fait admirer les tétons des belles nourrices, coucher « nus en leur natureté » les garçons au plus fort de l’été, éveiller l’intérêt des maîtres pour les jeunes filles et encourager le mariage des soldats employés au château en les établissant, qui dans une carrière de pierres, qui au moulin, qui en bergerie. « La guerre civile, la famine, la peste » étaient les maux du temps de Catherine de Médicis et de son roi de 11 ans Charles IX, mais n’empêchaient pas les Français de se mettre au travail pour tout constamment rebâtir.

Curieusement, ces maux sont les nôtres, toutes proportions gardées : la peste a été le Covid, la famine l’inflation due à la guerre coloniale russe en Ukraine, la guerre civile les menées des mélenchonistes avides de tout détruire. Mais rares sont les hommes de bonne volonté pour se remettre au travail, ce ne sont que chamailleries de cour et egos démesurés qui se haussent du col pour devenir roi à la place du roi. Lequel apparaît comme un faux intelligent, trop raisonneur pour être complet, moins soucieux du bien du pays tel qu’il est que de l’épure réformée qu’il s’en fait.

Robert Merle, Fortune de France, 1977, Livre de poche 1994, 505 pages, €9,70

DVD Fortune de France, avec Nicolas Duvauchelle, Lucie Debay, Ophélie Bau, Louis Durant, David Ayala, série France 2 en 6 épisodes de Christopher Thomson, France Télévision 2024, 5h12, €19,99

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Théophile Gautier, Le roman de la momie

Théophile Gautier, né en 1811, copain de Gérard de Nerval, est l’auteur de récitations et de romans d’aventures, dont Le capitaine Fracasse. Romantique, il participe à la bataille d’Hernani auprès de Victor Hugo. Egyptomane après Volney et Bonaparte, il livre un roman sur la momie d’après la Description de l’Égypte, une encyclopédie de savants issue de la campagne de Bonaparte de 1798 à 1801.

Gautier orne une trame simple d’une multitude d’émaux antiques, profusion de détails archéologiques et artistiques tirés des publications savantes. En le lisant, vous saurez tout sur Pharaon, la vie quotidienne, les décors et le mobilier, la moisson, les soldats et les femmes. Une excellente introduction à tout voyage en Égypte sur les traces de l’antiquité.

Evandale, un jeune lord anglais beau comme l’antique et riche comme un noble héréditaire, finance une expédition de fouilles d’un tombeau inviolé avec l’aide du docteur Rumphius, égyptologue allemand, et de la découverte de la lecture des hiéroglyphe par le français Champollion en 1824. La tombe, qui s’enfonce dans le sol calcaire de la vallée des Rois, sur la rive gauche du Nil en face de Louxor (écrit Louqsor à l’époque), reprend celle de Séthi 1er mais s’avère, dans le roman, celle d’une femme : Tahoser. « La seule femme a avoir été Pharaon », écrit l’auteur. En fait, il en eut cinq, dont Cléopâtre et Hatcheptsout. Taousert, grande épouse royale de Séthi II, a assuré deux ans la régence à partir de -1188. Elle est la première à être enterrée dans la vallée des Rois (KV14) et non des Reines. Son nom signifie « la Puissante ».

Le lord tombe amoureux de cette jeune femme dans sa fleur, d’une beauté sans égale, révélée sous les bandelettes. Il l’emporte dans son domaine anglais telle la Belle au bois dormant et n’épousera nulle autre de son vivant. Destin tragique du romantisme échevelé. Mais l’occasion de « découvrir » un papyrus sous son épaule, qui raconte son histoire.

Une histoire simple, banale au fond, d’un amour non partagé. Mais cela se situe au sommet de l’État, dans cette étroite élite de fille de grand prêtre, de Pharaon et d’intendant royal. Tahoser a 16 ans et brûle de désirs comme à cet âge : « seize est le nombre emblématique de la volupté », énonce le vieux Souhem qui en a vu. Elle est éperdument amoureuse de Poëri, intendant royal mais esclave hébreu, tandis que Pharaon, qui revient d’une guerre victorieuse, tombe raide dingue de la jeune fille qu’il aperçoit d’un œil lors du défilé des troupes dans Thèbes, appelée Oph à l’égyptienne dans le roman. Il n’a de cesse de la faire quérir, tandis que Tahoser file hors les murs, déguisée en pauvresse, pour aller se proposer à Poëri comme servante ; elle n’aspire qu’à être à ses côtés et le le voir tout le jour.

Mais, à la nuit, le jeune homme bien sous tous rapports, beau, gentil, lumineux (en bref, un Juif), quitte la maison d’intendance où la récolte est rentrée pour passer en solitaire le Nil et s’enfoncer dans le quartier misérable où les Hébreux sont parqués, forcés de travailler aux briques pour les palais de Pharaon. Tahoser le suit, s’épuisant à passer nue le Nil à la nage, en portant sa robe en boule au-dessus de sa tête. Il va rejoindre la belle Ra’hel dont il est amoureux, couple idéal beau, gentil, lumineux (en bref, romantique). Tahoser est effondrée, elle s’évanouit autant du choc de ses amours brisés que de fatigue d’avoir lutté contre le courant, et de froid d’être nue.

Ra’hel la recueille, la soigne, elle avoue son amour le soir suivant à Poëri, qui l’accepte, Ra’hel consentant elle-même généreusement à ce qu’il ait une seconde épouse. Mais la servante Thamar, vieille aigrie qui déteste les jeunes amoureuses et surtout les non-juives, la dénonce au palais et Pharaon vient lui-même la chercher dans la cahute. Il l’enlève et la mène dans son antre somptueuse, où elle est désormais physiquement sa prisonnière. Le faste, le luxe, le prestige, vont détourner son amour de Poëri vers Pharaon. Thamar peut prendre tout l’or qu’elle peut porter, et ses griffes rapaces (en bref, juives, selon les préjugés du temps) s’empressent d’en remplir un plein sac, qu’elle a beaucoup de mal à porter.

C’est à ce moment de l’histoire que Moïse intervient, vieux juif de 80 ans à la coiffure en cornes, flanqué de son frère Aaron magicien. Il veut que Pharaon autorise le peuple juif à aller au désert honorer le seul Dieu, YHWH. Pharaon, par orgueil du pouvoir, refuse ; ce sont alors les dix plaies d’Égypte citées dans la Bible, dont Gautier oublie la vermine. Lorsque son premier-né meurt, Pharaon lassé laisse les Hébreux fuir. Puis, pris d’un sursaut d’orgueil, les poursuit avec ses chars. La « mer des Algues » dit Gautier, s’ouvre sous le souffle de Dieu pour laisser passer son peuple élu, puis se referme sur les mécréants, noyant Pharaon et ses engins. Tahoser devient alors Pharaonne, mais pour quelques mois seulement, avant de mourir à à peine plus de 16 ans.

Théophile Gautier mélange l’histoire et la légende pour en faire un roman romantique. Nul n’est sûr qu’un personnage nommé Moïse ait vraiment existé, il pourrait être une image reconstruite à partir de plusieurs, dont un majordome de Séthi II (1200-1194) nommé Beya devenu chancelier d’Égypte, qui a intrigué avec Taousert. Quant à la tombe de la reine, si elle est bien dans la vallée des Rois, elle a été vidée avant le XIXe siècle, la momie ayant été reléguée ailleurs. Reste un éblouissement de bijoux, de fleurs et de corps féminins à peine voilés de gaze, un pays de cocagne à la civilisation avancée il y a plus de trois mille ans – en bref un mythe romantique agréable à lire malgré l’ampleur et la minutie des descriptions. Mais vous enrichirez votre vocabulaire : vous saurez ce qu’est un hypogée, une psychostasie, un calasiris, un thuriféraire, un dromos, un amshir, un basilico-grammate, la dourah, l’harpé, le népenthès, l’hypostyle, le psylle…

Théophile Gautier, Le roman de la momie, 1858, Livre de poche 2007, 192 pages, €5,90, e-book Kindle €1,99

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L’obsédé de William Wyler

Dangers de l’inadaptation aux normes sociales : Freddie Clegg (Terence Stamp), un jeune employé de banque moqué par ses condisciples au collège, puis par ses collègues au bureau, a gagné 510 000 £ au loto foot, une belle somme qui lui permet d’acheter une demeure ancienne et isolée dont il découvre avec un frisson de joie les caves voûtées lors d’une chasse aux papillons particulièrement fructueuse. Car l’homme est un collectionneur névrotique. Peu importe qu’il tue des centaines de papillons, il les pique et expose leur beauté à sa seule admiration. Il a gagné un prix pour un « arrangement » en forme de tableau, mais ce qui l’intéresse est de les posséder. C’est son trésor.

En revanche, côté sexe, c’est le désert. Il est inhibé envers les femmes, sans pour cela se sentir en apparence attiré par les hommes – encore qu’une psychanalyse pourrait révéler que sa distance est peut-être le signe d’une absence de désir féminin. Comme souvent les impuissants, ou les homos refoulés, il idolâtre les femmes, une à une, comme les papillons. Il admire leur beauté, leur aisance, leur façon de marcher. Dans sa camionnette de tueur en série, il en suit une, la surveille, veut tout savoir sur elle. Il agit envers la jeune femme comme envers un papillon dans toute la gloire de son vol.

Il ne tarde d’ailleurs pas à lancer son filet pour capturer la belle élève d’une école d’art Miranda Grey (Samantha Eggar). Il désire le fragile, le diaphane, l’éphémère. Le papillon est ainsi, la jeune femme aussi – à ses yeux. Il traque par désir obsessionnel, il chloroforme la beauté et enferme dans son bocal la vilaine chenille devenue éblouissant papillon par la métamorphose de l’art et de la culture.

Dès lors, le huis-clos commence. Un drame psychologique car s’il désire, il est trop coincé pour ne pas « respecter » et trop inhibé pour savoir comment se faire aimer. Il déploie donc les codes sociaux de ce qui se fait : offrir des fruits, un bain, du champagne, un repas fin devant la cheminée. Mais rien n’y fait. Son péché originel est le rapt : nul ne peut aimer dans la violence, sauf si la cruauté et l’attaque sont suffisamment fortes pour engendrer le « syndrome de Stockholm » où les otages s’attachent à leur bourreau. Mais Freddie en est incapable, là encore inhibé.

Il en est touchant et la femme le sent. Il est sincère lorsqu’il dit désirer qu’elle soit son épouse et qu’elle cohabite avec lui – sans la toucher – juste comme un bel objet mort de sa collection. Mais ce n’est pas ce que désire une femme, elle le luit dit ; elle désire être prise et fusionner physiquement avec l’homme qu’elle épouse. Lui est toujours froid, tiré à quatre épingles, conventionnel d’extérieur mais solitaire d’intérieur. Miranda le ressent et en joue. Carrément hostile et révoltée au début, elle ruse et joue la séductrice ensuite, se faisant serpent pour manipuler Freddie et le pousser à faire des erreurs. Elle tente alors de profiter de la moindre occasion pour se faire connaître de l’extérieur ou s’évader : en faisant déborder la baignoire alors qu’un raseur de colonel voisin vient se présenter en passant, en dégageant sa poitrine pour affoler les sens du jeune homme et l’amener à relâcher sa surveillance, en laissant tomber ses objets de toilette pour qu’elle puisse saisir une bêche laissée à portée et lui asséner un bon coup sur la tempe.

Mais rien n’y fait. Freddie aux yeux de glace reste distant, ce pourquoi son désir apparaît moins sexuel que fétichiste. Il aime collectionner le bel objet, il ne désire pas faire l’amour avec lui. L’amoureux transi n’est qu’une image qu’il se donne : au dedans, il est machiavélique, inquiétant, psychopathe. Il n’est pas en recherche d’affection, mais de collection. Ce pourquoi Miranda est destinée à ne jamais reparaître au jour et que, si elle disparaît, une autre la remplacera. C’est ce que le spectateur soupçonne peu à peu et ce suspense fait beaucoup pour un film au fond assez statique. L’angoisse monte : que Freddie arrive à ses fins ; que Miranda parvienne à se manifester au colonel ; qu’elle réussisse à tuer son bourreau ; que celui-ci ait été trop atteint et qu’elle reste enfermée jusqu’à mourir de faim dans cette cave profonde et insonorisée. D’ailleurs il doit passer trois jours à l’hôpital et elle est seule, mouillée, sans nourriture ni chauffage…

Tiré d’un roman de John Fowles, paru en 1963, le film est plus envoûtant tant il se centre sur les deux personnages antagonistes et liés entre eux, à la manière d’une pile. La scène au sortir de la baignoire où les corps se mêlent dans la force du bourreau, le baiser langoureux qu’elle offre au dîner alors qu’elle veut le séduire, la manœuvre sous la pluie qui révèle les formes sous les habits autant que les esprits de chacun (lui vigoureux, elle fragile), restent des moments privilégiés de cette attirance-repoussoir. Freddie Clegg n’a jamais surmonté l’enfance pour accéder à l’adulte. Miranda la sensitive le lui lance carrément à la face : « Tu as eu ce rêve avec moi, (…) ce n’est pas de l’amour. C’est une sorte de rêve qu’ont les jeunes garçons lorsqu’ils atteignent la puberté, et que tu as fait devenir réalité ».

L’apprentissage de la contrainte sociale (costume chic, cravate, visage impassible, manières de gentleman) ne suffit pas à socialiser l’individu. Freddie, issu du peuple, en est ressorti guindé et complexé. A l’inverse, Miranda l’artiste, de bonne bourgeoisie, plutôt fantasque et qui est capable de sympathiser avec n’importe qui, montre que c’est le tempérament qui fait l’humanité, pas les règles. La civilité, l’amitié, l’amour, sont des sentiments venus de l’intérieur, ils ne peuvent être assurés par les seuls codes ni par l’influence des seuls milieux sociaux. Les codes engendrent des refoulements, donc des névroses, s’ils sont imposés de façon trop rigide et rituelle. Wyler dénonce ici, sans le vouloir ni peut-être le savoir, les dangers de l’éducation disciplinaire à l’anglaise, dont les public schools (privées) formatent des inadaptés en série avant l’éclatement des mœurs en 1968. La première image du film, où l’on voit un jeune homme solitaire muni d’un filet à papillon errer dans une prairie vide, résume toute son histoire.

DVD L’obsédé (The Collector), William Wyler, 1965, avec Terence Stamp, Samantha Eggar, Mona Washbourne, Maurice Dallimore, Wild Side Video – Les Incontournables 2014, 1h54, €15,09

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Plein soleil de René Clément

Alain Delon en héros solitaire, self-made man qui, par imitation, veut prendre la place du gosse de riche oisif et incapable. Tom Ripley (Alain Delon) est un jeune homme pauvre mais intelligent – un véritable pionnier américain. Mandaté par le père de Philippe Greenleaf pour ramener son fils noceur (Maurice Ronet) à San Francisco, Tom se coule dans le rôle du copain à tout faire, cuisinier, homme de chambre, confident, souffre-douleur. Philippe, qui se sait minable, adore humilier celui qu’il considère inférieur. Par sa naissance et son argent, il a le pouvoir sur les autres et en use comme de jouets pour son bon plaisir.

Adapté du roman de Patricia Highsmith publié en 1955, Monsieur Ripley, René Clément épure l’intrigue et donne une fin différente, pour en faire un film où Tom est jaloux de Philippe au point de lui prendre non seulement son identité, mais aussi sa fiancée. C’est seulement le destin qui brisera ce rêve tout près d’aboutir.

Si Tom avait payé les 500 000 lires restantes pour l’achat du bateau, il aurait peut-être coulé des jours heureux. Philippe était en effet propriétaire d’un cotre racé de 18 m fabriqué au Danemark en 1940 pour le roi du Danemark et offert à Eva Braun, la petite-amie d’Hitler. Mais Tom n’aime pas la mer, il craint l’eau. S’il apprend avec Philippe à hisser les voiles, barrer et tenir un cap, le bateau n’est pas sa tasse de thé. Lorsque Philippe, par caprice après un coup de barre malheureux de Tom, le jette à demi-nu dans la yole attachée à l’arrière du bateau, que le filin se rompt et que Tom est laissé au large un long moment avant que Philippe et sa fiancée Marge (Marie Laforêt) ne s’en aperçoivent, Tom est déshydraté et brûlé par le soleil. Le bel animal, concurrent de Philippe, est dompté.

C’est à ce moment que Tom, s’apercevant que Philippe n’a nulle intention de revenir en Amérique avec lui, décide de le tuer. Le père de Tom ne lui donnera pas les 5 000 $ promis, mais c’est moins l’argent qui l’intéresse (dans le film) que Marge. Celle-ci prépare un livre sur Fra Angelico et Philippe s’en fout. Il ne s’intéresse pas à ce qu’elle fait, ni à ce quelle est, il déclare seulement qu’il « l’aime ». Mais il n’existe pas d’amour en soi (contrairement à la niaiserie platonico-chrétienne dans laquelle se complaisent les midinettes) : il n’existe que des preuves d’amour. Parce qu’il discute entre garçons avec Tom, et que Marge l’interrompt pour qu’il lui prête attention, Philippe l’enfant gâté soupe-au-lait se fâche. Il empoigne tous les papiers d’études de Marge et les jette par-dessus bord. C’en est trop pour la fiancée : elle se fait débarquer.

Philippe regrette, mais seulement de ne pas maîtriser la situation. Aime-t-il vraiment Marge ? la poupée sexuelle qu’elle représente ? ou l’image de « l’Hâmour » qu’il s’en fait ? « Je comprends que vous aimez un Philippe qui n’existe pas », dira Tom à Marge. A l’inverse, Tom est attentif à la personne ; il a du sentiment pour Marge, jusqu’à l’amour au final. Lorsqu’ils sont tous les deux, les grands gamins se défient au poker. Philippe payera Tom s’il joue à quitte ou double la montre que le père de Philippe lui a donné. Ainsi, il sera défrayé de sa mission car Philippe ne veut pas retourner à San Francisco et continuer le farniente et la bella vita de la jeunesse dorée. Il a surpris Tom à endosser ses vêtements et à imiter sa voix devant la glace ; il se demande si leur complicité garçonnière irait jusqu’à devenir lui, en miroir. Tom lui avoue cyniquement que oui : il lui suffirait de le tuer, d’imiter sa signature, d’écrire sa correspondance avec sa machine à écrire portative et de falsifier son passeport.

Philippe en est bluffé ; il perd volontairement en trichant pour payer Tom et s’en débarrasser, mais celui-ci s’en aperçoit. Philippe le défie et Tom lui plante froidement un couteau de marin dans le cœur, celui-là même avec lequel il a coupé le saucisson de son en-cas. D’ailleurs à chaque fois qu’il tue, en vrai prédateur, cela lui donne faim. Il l’enveloppe ensuite dans des cordages et, mauvais marin, au lieu de stopper le bateau en affalant les voiles pour avoir le temps de tout préparer, envoie le cadavre de Philippe lesté d’une ancre et tout ficelé à la mer. Il revient alors à terre, rejoint le quai comme maladroitement, en le cognant un peu, puis décide de s’en débarrasser. Mais cela prend du temps.

Juste assez de temps pour réaliser son plan : faire croire que Philippe s’isole après sa rupture avec Marge, lui faire écrire plusieurs lettres puis un testament à la machine ; vider le compte en banque en imitant sa signature après s’être entraîné au mur avec un projecteur ; prendre des chambres d’hôtel et un appartement. Malheureusement, le hasard vient mettre son grain de sable. Freddy (Billy Kearns), l’ami lourdaud et riche de Philippe, a obtenu son adresse par l’agence de bateaux et débarque à l’appartement que loue Tom sous le nom de Philippe. Il n’a jamais apprécié Tom, qui n’est pas de leur milieu, et se méfie de lui qui prend trop à son gré les vêtements et les manières de Philippe. Par un quiproquo de la concierge, Tom est obligé de tuer Freddy, et de se débarrasser de son corps dans la campagne.

C’est alors que la police ouvre une enquête et remonte la piste. Tom est interrogé, mais fait semblant d’avoir été absent de Rome et de rentrer le lendemain. Il revoit Marge, qui boude dans son coin, et fait « mourir » Philippe en signant un testament envoyé par avion à ses parents depuis Mongibello, et un mot pour laisser les liasses de lires en liquide à Marge. Cela fonctionne et Marge, qui sait maintenant que Philippe n’est plus, répond aux avances de Tom. Ils sortent ensemble et vont même se baigner. Tom a enfin réussi ; en plein soleil sur la plage, un verre à la main, il n’a jamais été aussi heureux.

Puis Marge est appelée pour la vente du bateau, que les chantiers navals sortent de l’eau… Et tout est remis en question.

Un thriller psychologique impeccablement mené, avec un héros attirant, souple comme un félin, fascinant de cynisme et d’un appétit de vivre à la James Dean. Bien meilleur à mon avis que la copie américaine 1999 d’Anthony Minghella qui tire Tom du côté de l’homosexualité avec un Matt Damon au torse de dieu grec, alors que René Clément en fait un enfant d’après-guerre, amoral aux dents longues. Guido di Pietro, dit Fra Angelico, le pauvre absolu qui use d’une lumière très forte qui annule les ombres, est le peintre des anges : Alain Delon en est un d’apparence, ce pourquoi il séduit Marge dans la fiction, avant Romy Schneider dans la réalité, petite-amie de Freddy dans le film.

Une ambiguïté qui trouble : jusqu’où une ambition de pauvre peut-elle aller lorsque le riche la provoque ? Le strip-tease dans la cabine au moment où il ôte sa chemise pour monter sur le pont torse nu est un grand moment de rivalité mimétique. Philippe comme Marge regardent sa sauvage beauté sensuelle. Alain Delon, 24 ans, domine le casting. Maurice Ronet et surtout Marie Laforêt (pourtant au beau visage) apparaissent bien pâles, mal fagotés dans leurs corps, en comparaison avec la bête jeune et souple au charme magnétique. Eux jouent alors que lui vit ; ils sont comédiens et lui acteur.

Pour l’anecdote, j’ai noté une petite ressemblance du visage d’Alain Delon dans les premières scènes avec celui d’Emmanuel Macron en 2017.

DVD Plein soleil, René Clément, 1960, avec‎ Alain Delon, Marie Laforêt, Maurice Ronet, Elvire Popesco, Erno Crisa, StudioCanal 2013 remastérisé, 1h53, €12,84

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Les romans Ripley de Patricia Highsmith sur ce blog

Le talentueux Mr Ripley d’Anthony Minghella, 1999, avec Matt Damon

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Henri Troyat, Les compagnons du coquelicot

Napoléon s’écroule, il est premier. En 1814, les armées françaises sont vaincues et les coalisés à Paris, dont les troupes du Tsar Alexandre 1er. Nicolas Ozareff, de vieille noblesse russe, est lieutenant des Gardes de Lituanie, il a 20 ans, une belle carrure, des cheveux blonds un peu long – et la vie devant lui. Il va occuper la capitale en attendant le retour des Bourbons avec le gros revêche Louis XVIII.

Il est logé chez des nobles parce qu’il parle bien français, ayant eu un précepteur en Russie dès l’enfance, comme c’était la mode depuis les Lumières et la Grande Catherine. Son capitaine lui a cédé bien volontiers son billet de logement, lui qui ne parle que russe et ne connaît rien des mœurs civilisées à la française.

Chez le comte et la comtesse de Lambrefoux, Nicolas rencontre la belle Delphine, mariée à un barbon impuissant mais complaisant, et il ne tarde pas à succomber à ses avances très avancées. En bref, elle est insatiable et lui content. Mais la mystérieuse fille de ses logeurs l’intrigue. Elle a quitté Paris pour échapper aux royalistes qui « épurent » la capitale de tous ceux accusés d’avoir « collaboré » avec l’ogre corse, y compris les libéraux dont les idées des Lumières ont subverti les âmes et emporté le peuple.

Rien de nouveau sous le soleil, les « réactionnaires » sont toujours les mêmes, quels que soient les régimes. Ils veulent revenir à « avant », un Âge d’or dont ils font un mythe – et qui n’a jamais existé. Le monde est mouvement, la vie change, les peuples évoluent. Les dictatures, qu’elles soient de force ou de droit divin, ne peuvent changer le cours des choses. Le peuple aspire à changer, à améliorer ses conditions, à participer à la politique. Sophie, veuve de Champlitte, a acquis auprès de son défunt mari, un philosophe plus âgé qu’elle, des idées révolutionnaires. Ou plutôt du libéralisme politique des Lumières. Elle participe aux pamphlets subversifs pour une constitution républicaine, diffusés dans la France entière par des libraires-imprimeurs de Paris acquis aux idées nouvelles.

Nicolas ne le sait pas, mais il ne tarde pas à tomber amoureux de la belle et décidée Sophie. Parce qu’elle lui résiste, parce qu’elle est intelligente, parce qu’elle sait ce qu’elle veut. Justement, Nicolas n’est qu’un lieutenant étranger de passage, rien ne peut se construire avec lui. Si elle est amoureuse elle aussi, elle contient ses sentiments par la raison. D’ailleurs les coalisés s’en vont, une fois le Bourbon rétabli sur son trône et l’armée réorganisée.

Mais Napoléon n’a pas dit son dernier mot. Il s’ennuie sur l’île d’Elbe qui lui a été donnée comme royaume, et où il a été exilé. Dix-huit mois plus tard, il revient et les gens, déjà las de l’Ancien régime rétabli par le dix-huitième Louis, l’acclament. Las ! C’est la défaite à Waterloo, un certain 18 juin 1815. Les coalisés reviennent, le tsar Alexandre à marche forcée. Nicolas est de sa suite grâce à son amitié avec Hippolyte, de son âge mais initié franc-maçon, et muté grâce à cela à l’état-major.

De retour à Paris, Nicolas cherche à revoir la belle Sophie. Delphine ne lui est plus rien, pure chair désormais un peu grasse et plutôt vulgaire ; elle collectionne les jeunes et vigoureux amants. Sophie est d’une autre trempe : elle a des idées et les affirme. Elle se cache d’ailleurs dans une maison de Versailles pour éviter d’être arrêtée par les épurateurs revenus en force avec une haine accrue pour tous les bonapartistes et les libéraux. Mais elle est reconnue à Paris lorsqu’elle se rend chez ses parents et ne doit de sortir des griffes de la police politique des Bourbons que grâce aux relations de son père.

Tout de go, Nicolas lui propose le mariage. Elle pourra ainsi s’éloigner de Paris et des risques qu’elle continue d’y courir. Les parents sont effrayés, ils ne connaissent pas ce Russe, mais finissent, renseignements pris sur sa famille et sa fortune, à se ranger à cette issue raisonnable. Sophie ne met qu’une seule condition : que le père de Nicolas lui donne sa bénédiction. Évidemment, le vieux boyard, aigri au fond de sa campagne par la récente invasion française jusqu’à Moscou, éructe en russe contre cette union dans une lettre aux mots particulièrement bien sentis. Il défend formellement à son fils de se marier avec cette Française. Nicolas, amoureux persistant passe outre ; il ment même à Sophie en faisant une fausse traduction de ce qui est écrit dans la lettre. Il se dit que devant la belle et le fait accompli, le père finira par céder.

Sa mission terminée, Nicolas démissionne de l’armée et obtient l’autorisation du tsar lui-même de convoler en justes noces avec son aristocrate française. Sophie et lui se marient auprès d’un prêtre catholique, puis d’un aumônier orthodoxe, et prennent le bateau à Cherbourg pour Saint-Pétersbourg en Russie. Lorsqu’ils y arrivent la neige tombe. Le pays est misérable et les riches se font obéir avec énergie sous les insultes et les coups. Les serfs sont des esclaves dont on peut faire ce qu’on veut. Sophie est choquée de ces mœurs barbares, mais sa curiosité lui fait prendre du recul. Elle attend d’être accueillie au manoir des Ozareff.

Cela ne se passe pas vraiment bien, le vieux père l’accueille, mais froidement, et décoche des flèches au dîner contre la France et les Français. Sophie s’aperçoit que son Nicolas lui a menti : il ne consentait pas. Elle décide qu’elle ne peut vivre dans cette maison. Nicolas propose Saint-Pétersbourg et le père arrange cela pour eux. Vexé, il a été rude mais, malade, il fait contre mauvaise fortune bon cœur. Une nouvelle vie commence pour Sophie et Nicolas, ce sera l’objet du tome suivant de cette série romanesque de cinq qui se lit agréablement.

Henri Troyat, Les compagnons du coquelicot – La lumière des justes 1, 1959, J’ai lu 1999, 377 pages, occasion €1,82

Henri Troyat, La lumière des justes : Les compagnons du coquelicot, La Barynia, La gloire des vaincus, Les dames de Sibérie, Sophie et la fin des combats, Omnibus 2011, €31,82

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Les romans d’Henri Troyat déjà chroniqués sur ce blog

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Ella Maillart, Ti-Puss

La Suissesse Ella Maillart fut successivement sportive, journaliste et voyageuse. Décédée en 1997 à 94 ans, elle a passé cinq ans en Inde durant la Seconde guerre mondiale, pour y apprendre « la sagesse ». Elle le raconte dans Ti-Puss – petite chatte – et semble ne pas en avoir tiré grand-chose d’après ce qu’elle en laisse transparaître.

Ti-Puss est le nom d’une chatte qu’elle adopte chaton, avant de la trimbaler du nord au sud, de logement en logement, la perdant parfois, la retrouvant la plupart du temps, quand ce n’est pas l’inverse, la chatte qui se préoccupe de retrouver sa maîtresse. Est-ce cela de « l’amour » ? Ella tente de nous faire accroire, selon ce que les gourous lui ont appris, que l’amour est un concept idéal, au-delà des formes et des apparences, une sorte de ciel des idées platonicien qu’il s’agirait d’atteindre pour « se libérer » du Moi. Sauf que Platon n’a pas dit ça, lui partait des apparences réelles qu’il admirait et désirait en tant que telles, pour procéder, par étapes successives, à la réflexion du concept. Pas l’inverse. Il n’évacuait pas la chair mais la sublimait.

Rien de tel avec la chatte d’Ella Maillart. L’amour entre elles, bien que manifestement réciproque, ne suffit pas à ce que Maillart se préoccupe de Ti-Puss. L’animal est pour elle un objet qu’on caresse, mais qu’on laisse à la porte quand il s’agit d’écouter les billevesées védantiques, ou à la frontière lorsqu’il s’agit d’aller passer plusieurs semaines au Tibet. Au retour, plus de chatte : elle a subi la présence d’un inconnu, puis d’une famille avec gosses turbulents et chiens : elle est partie. Ella Maillart ne l’a pas retrouvée. Un chat n’est pas fait pour être transplanté d’un lieu à l’autre sans arrêt ; un chat est casanier et ne trouve son bonheur que dans la routine. Mais qu’importe à Ella Maillart le bonheur de sa chatte ? Elle ne pense qu’au sien, à sa névrose de bouger toujours sans jamais se fixer, inapte à toute relation durable, semble-t-il.

Elle fait semblant d’en être désolée, de la regretter, mais elle n’attend pas vraiment pour retrouver Ti-Puss. Autrement, dit, elle l’abandonne.

Malgré ce récit d’aventures en Inde, l’omniprésence de la chatte et sa fin égoïste ne font pas de ce livre de voyage un bon livre. Dommage. C’est écrit trop vite, avec des notations intellos sans intérêt, à se demander si l’autrice a compris quoi que ce soit à ce qu’elle régurgitait de « sagesse » : « La chatte, si vivante qu’elle était devenue partie de moi-même, m’avait éveillé à l’amour, « lAmour étant le vrai Soi », de sorte que nous aimons par amour de l’Amour. Et quand, brièvement, j’atteins les sommets de l’amour, ni la chatte ni ma personne limitée n’existent plus et j’accède à la dimension surnaturelle de l’amour, contre lequel le temps ne peut rien. Ainsi, à ses côtés, je médite sur l’amour. L‘amour vrai dont la source jaillit sans cesse ne peut venir que de l’infini et ne peut rien désirer puisqu’il englobe tout. Il se suffit à lui-même. (…) Bien qu’il paraisse que seul puisse être aimé celui que j’aime, à cause de son aspect physique et de son esprit, il l’est en fait pour l’instant d’amour vrai qu’il éveille en moi, amour éternel et infini qui est plus que la vie, puisque je puis donner ma vie pour mon amour » p.211.

Un blabla en forme de justification pour s’excuser d’avoir abandonné son animal favori. Pourtant, n’est-on pas responsable de ceux qu’on apprivoise, comme disait le petit Prince ? Pour Maillart, il ne s’agit manifestement, pour cette amitié, que de « trouver le Je en nous ». Malgré quelques beaux moments aux début, le malaise du lecteur s’installe rapidement.

Ella Maillart, Ti-Puss, 1951, Payot collection Voyageurs 1992, 264 pages, occasion €1,81

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Accident de Joseph Losey

Tout commence par un accident de voiture, de nuit, près de la propriété d’un professeur de philosophie à Oxford. Deux étudiants venaient le voir pour parler de quelque-chose. L’auto s’est renversée, le garçon est mort, la fille survit ; c’est elle (qui n’avait pas son permis) qui semble-t-il conduisait. William, en jeune homme trop sain, tenait mal l’alcool. Cette « crise » au sens médical va révéler les dessous des apparences sociales.

Anna Von Gratz und Loeben (Jacqueline Cassard) est une princesse brune comparée à une chèvre par William (Michael York), jeune aristocrate anglais féru de sport qui sortirait bien avec elle. Mais William, le blond solaire, est en admiration envers son professeur de philosophie d’Oxford Stephen (Dirk Bogarde), qui lui demande pourquoi il étudie la philo puisqu’il est un guerrier et rêve de devenir éleveur. Le prof est sensible au charme vénéneux de la vide et mutique Anna, venue d’Autriche et qui laisse toujours sa porte ouverte, comme si elle accueillait tous les mâles qui passent. Elle ne les décourage pas, ce qui présente peut-être un défi pour William, peu porté sur la gent féminine de par son éducation typiquement anglaise, de collèges de garçons en sports violents.

A ce trio s’ajoute Charley (Stanley Baker), autre quadragénaire, recteur de l’université ami de Stephen, qui couche impunément avec la belle autrichienne et parle à la télé de tout et de rien. Il est l’inverse de Stephen. Marié lui aussi, trois gosses comme Stephen (dont l’épouse attend le troisième), il a réussi là où Stephen n’a pas osé. Stephen est troublé par Anna quand il découvre qu’elle est la maîtresse de Charley tout en flirtant avec lui et déclarant bientôt se marier avec William. Lui mène une vie paisible, ennuyeuse même, auprès de sa femme Rosalind (Vivien Merchant) et de ses deux enfants, un garçon de 6 ans déjà petit mâle et une fillette de 3 ans. Son fils est celui qu’il n’a pas osé être, tapant le ballon, courant sur la pelouse, grimpant comme Tarzan aux arbres, jardinant torse nu avec papa dans l’été anglais, lisant une histoire d’éléphant. William étudiant a quelque chose de ce gamin, ce pourquoi Stephen s’intéresse à lui, son avenir, ses amours. Il en est presque paternel tandis que le jeune homme, dans une sorte de culte homoérotique, observe qu’il est bien conservé pour son âge qui avance, digne même dans les pires situations, mais qu’il devrait cultiver ses muscles.

Stephen, pris par la quarantaine, vit les amours et le désir par procuration. Il invite son favori William et la nouvelle étudiante Anna dans sa maison de campagne avec sa famille, tandis que Charley s’incruste. Stephen contient sa libido par convenance et confort moral, admirant en retour la jeunesse, Anna en femme désirable et William en idéal physique et social qu’il n’a jamais pu atteindre. Mais Charley est le grain de sable, le démon qui va enflammer la situation. Il est un double maléfique par sa réussite comme recteur et expert télévisé, et sa réussite amoureuse puisqu’il vit pleinement sa sexualité avec Anna – là où Stephen ne peut que fantasmer. Stephen se promène avec Anna mais n’ose pas tenter de l’embrasser ; il se rend à Londres pour proposer ses services à la télévision mais le producteur est malade et son adjoint le rembarre. C’est un ancien élève qui lui rappelle Francesca, la fille du recteur, avec laquelle Stephen sortait jadis. Le prof se dit qu’après tout, il peut se rabattre sur Francesca comme maîtresse ; il lui téléphone, dîne et couche avec elle, mais l’enthousiasme n’y est plus de part et d’autre. A quoi bon ce jeu s’il n’y a pas de sentiments ?

L’accident nocturne montre les ténèbres où se révèlent les désirs réprimés et la mort au bout du chemin, tandis que la dernière scène reprend le thème en plein jour en les masquant sous le réel familial de la vie. Mais au fond, Anna n’est pas si innocente qu’elle le paraît. Elle parle peu, agit sans dire, mais son regard ne cesse de séduire. Peut-être pour se rassurer, peut-être pour répondre aux canons sociaux de l’époque qui faisaient d’une femme un objet de la convoitise et de la rivalité des mâles. La haute société anglaise avant 1968 est corsetée et enfermée dans des codes sociaux où l’agressivité ne trouve à s’exprimer qu’entre hommes dans des sports d’autant plus dérisoires qu’ils sont violents, et où la parole est vide. L’alcool apparaît comme un remède à l’impasse existentielle et une fuite en avant désespérée. Stephen ressent un mal-être derrière son apparence sociale de prof d’Oxford et d’une maison de famille vaste et paisible. Il pousse Charley à parler de l’envers du décor, ce qui désespère William, lequel croit que Stephen a des vues sur Anna. Ce pourquoi il boit, ce pourquoi il ne peut conduire, ce pourquoi il meurt.

Lorsqu’il se retrouve lors d’un match près du père de Francesca, Stephen en profite pour lui dire qu’il l’a rencontrée et qu’elle l’embrasse. L’ancien recteur, imperturbable, réplique : « Embrassez-la donc pour moi, quand vous la reverrez ! ». Ce cynisme de père qui se fout que sa fille mariée couche avec n’importe qui fait exploser d’un coup devant le spectateur les faux-semblants sociaux et l’hypocrisie de classe.

L’accident, au fond, n’était pas un accident – mais la résultante des non-dits de tous les personnages : la frustration de Stephen, l’engouement trouble de William, le comportement poupée séductrice d’Anna, le cynisme hédoniste de Charley. Un film subtil, bien lent pour notre époque, mais qui mérite d’être dégusté comme un vieux whisky.

DVD Accident, Joseph Losey, 1967, avec Dirk Bogarde, Stanley Baker, Jacqueline Sassard, Michael York, Vivien Merchant, StudioCanal 2009, 1h45, occasion €13,27, version simple anglais seulement €11,14, version restaurée anglais/français Blu-ray €34,99

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Patricia Highsmith, Sur les pas de Ripley

Un soir, Tom Ripley va boire un café au bar de son village. Un jeune garçon d’environ 15 ans en veste de jean le dévisage ; la tenancière lui apprend que c’est un Américain qui parle français, employé depuis quelques jours comme jardinier chez une dame du village d’à côté. La situation est déjà étrange, en cette fin des années 70, mais elle l’est encore plus lorsque l’adolescent suit Ripley lorsqu’il rentre chez lui à pieds, suivant la route dans la nuit noire. Va-t-il l’agresser ? Non pas, le garçon se présente et lui révèle ce qu’il a appris de lui dans les journaux après l’affaire des faux Derwatt. Son père en possède un, ce pourquoi son nom a été évoqué à table ; il voulait le connaître.

Mais pourquoi le garçon est-il en France ? A-t-il fugué ? Pourquoi justement Ripley ? Pourquoi semble-t-il se cacher sous un faux nom, un faux passeport, un faux âge ? Piqué par la curiosité, et par un certain penchant amical, Ripley l’invite à prendre une bière chez lui avant de le ramener chez la dame qui l’emploie, et qui le loge dans un cabanon de son jardin en le payant 50 francs par jour. L’adolescent avoue ; il se fait appeler Billy mais il se nomme Franck. Il est parti de la vaste demeure de milliardaire où personne ne s’intéresse à personne sur un coup de tête, après la mort de son père, tombé en fauteuil roulant de la falaise au bout de la propriété, et alors que sa petite copine Teresa ne répondait pas au téléphone, toujours partie avec des amis.

Franck a eu un père qui s’est fait tout seul, devenu très riche et très connu à la tête d’un empire alimentaire. Il a 16 ans, même s’il fait plus jeune, et a emprunté le passeport de son frère Johnny qui en a 19 pour entrer en France. A cette époque pas si lointaine, les contrôles aux frontières ne sont pas très stricts et falsifier un passeport est plus aisé qu’aujourd’hui où tout est numérisé. Dans la rue de la dame qui emploie Billy, deux hommes en voiture partent lorsque l’auto de Ripley se gare ; ils ne veulent pas être reconnus. La vieille dame vient prévenir Billy qu’on l’a demandé à plusieurs reprises et que deux hommes vont revenir. Ripley engage alors Billy/Franck à faire sa valise et à venir résider chez lui, avant de retourner aux États-Unis.

Le garçon accepte, et c’est le début d’une relation presque filiale. Tom Ripley devient à la fois père de substitution (le précédent étant autoritaire et peu aimant) et maître pour son disciple (Franck est fasciné par la réputation trouble de Tom Ripley). A 16 ans, on se cherche un modèle, surtout lorsqu’on porte un secret trop lourd – et que votre seul amour (le premier, romantique, le plus fort) vous fait faux bond.

Franck s’attache aux pas de Tom et suit ses directives. Il cherche à tester son attachement en se cachant une fois pour voir si Tom est inquiet (il l’est) ; il lui fait un cadeau une autre fois pour le remercier de son attention (une robe de chambre en soie) ; il dîne avec lui, sort avec lui, dort avec lui deux fois dans le même lit ; se montre une fois nu en rejetant volontairement sa serviette dans la douche alors que Tom lui apporte un jean. En bref tout ce qu’un garçon normal fait avec un proche, sans jamais franchir les bords de la sensualité. Franck est en quête affective, et il rencontre un Tom en quête de transmettre, comme souvent les hommes en milieu de trentaine.

Il fallait un long développement touristique pour que le lecteur finisse par le comprendre, ce qui désoriente un peu car l’action se fait attendre. Mais c’est à Berlin, ville improbable, que Franck, éloigné deux minutes pour pisser dans le Grünewald, se fait enlever. Après des démêlés rocambolesques, Tom va s’investir physiquement pour le récupérer tout seul.

Dans ce Berlin interlope, où les jeux de sexe et de travestissements explosent, l’autrice joue aux limites. Tom est sexuellement abstinent comme on dit aujourd’hui, ne baisant sa femme Héloïse que quelques fois par an (elle aime ce qu’il lui fait et s’en contente). Mais il emmène Franck dans un bar à pédés, puis se travestit en femme pour le récupérer, le déshabille entièrement pour le coucher alors qu’il est dans les vapes, dort avec lui sur le même canapé-lit. A la parution du livre, c’est l’époque : ce piment sexuel attise la curiosité, sans franchir les bornes de la morale ni de la loi. Bien que Franck soit séduisant et même « mignon » à 16 ans (surtout, dit l’auteur, quand il dort tout nu), Tom ne manifeste aucun désir ; Franck se calque sur sa conduite et continue de rêver à Teresa qu’il a tenté de baiser une fois sans conclure, parce qu’elle a ri.

Une fois Franck récupéré, la rançon restituée, le garçon ne consent à être rapatrié aux États-Unis que si Tom l’accompagne. Sa mère n’est pas venue l’accueillir à l’arrivée, prise par la crise d’une vieille servante, ce qui montre ses priorités. Seul son frère aîné Johnny se préoccupe un peu de lui, mais en bon copain, sans affection particulière. Il lui balance même tout à trac que Teresa s’est mise avec un autre garçon plus âgé, qu’il lui a présenté. Franck se retrouve tout seul avec son secret, qu’il n’a franchement avoué qu’à Tom qui l’avait plus ou moins deviné. Mais Ripley n’est pas son père, ni un parent, seulement un ami d’aventures. Il semble même ne pas le vouloir et va repartir en France pour laisser Franck à son destin. Il aurait pu lui enseigner à recommencer à zéro, comme lui l’a fait, ce que demande Franck, mais il ne l’envisage pas un instant.

Il montre ainsi sa double face : ses capacités de chaleur humaine pour un plus jeune sont réelles, mais ne vont pas jusqu’à s’investir dans une tutelle durable. Franck aurait besoin de directives, de suivi, d’affection permanente. Ripley n’y songe même pas. D’où la chute finale du roman.

Patricia Highsmith, Sur les pas de Ripley (The Boy who Followed Ripley), 1980, Livre de poche 2002, 479 pages, €3.45

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Les romans policiers de Patricia Highsmith déjà chroniqués sur ce blog

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Paul-Loup Sulitzer, La vengeance d’Esther

Paul-Loup Sulitzer, orphelin juif roumain à la signature tourmentée en bâtons comme autant de barreaux de prison, est devenu entrepreneur par son énergie. Il n’est pas un écrivain mais un expert du marketing. Il a su, par exemple, fourguer des gadgets commerciaux aux communistes de Pif dans les années soixante-dix. Depuis les années quatre-vingt, il met en scène des livres haletants, écrits par une équipe, qui connaissent le succès facile de la série télé mise en pages. Ce n’est pas de la littérature, mais du divertissement, et cette façon de faire a sa place, notamment en voyage lorsque vous devez vous distraire avec des romans peu sérieux. Lire, ce n’est pas entrer dans une église pour se prosterner devant les saints Grands auteurs, mais aller « à sauts et gambades », comme dit Montaigne de sa vie, dans le plaisir de butiner ce qui se publie. Je suis un fervent aficionado de cette façon de faire, passant de Flaubert ou Montaigne à Sulitzer ou Clancy.

Esther est une jeune fille tourmentée comme Paul-Loup ; elle est juive ukrainienne d’origine, avec un coupage de républicain espagnol. Élevée par sa grand-mère Nina, artiste sensible qui a fui l’Holodomor pour devenir résistante en France, elle a étudié (fantasme de l’auteur) à la fois l’histoire de l’art et le droit des affaires. Mais il lui est arrivé deux ans auparavant une mésaventure grave qui l’a blessée intimement, et dont elle veut se venger. Pas bien morale, la vengeance personnelle, mais lorsque les sires sont trop puissants et que la justice trop lente et précautionneuse, existe-t-il une autre solution ? Il n’y aura pas mort d’homme, rassurez-vous, mais une « expédition » à la MeeToo et Wikileaks rondement menée.

C’est toute cette mise en place qui est palpitante. Elle fait appel à des personnages improbables, tous aussi sympathiques, énergiques et inventifs que possible – bien qu’experts de l’arnaque dans chacun de leur domaine. Sauf un. Le dénommé Fabrice est un jouvenceau de 20 ans, fils de « bourge », esseulé et angoissé de ce que son père, un ponte de la médecine, ne l’aime pas et l’ignore carrément. Il tente un hold-up de supermarché minable pour exister à ses yeux – et échoue. Heureusement qu’Esther passait par-là. Elle a repéré sa belle gueule d’ange vulnérable et s’est dit qu’il ferait bien l’affaire – pour son projet et plus tard peut-être pour son lit.

Il fallait bien une histoire d’amour, retenue jusqu’à la fin, comme ingrédient à pimenter l’histoire. Voilà donc Fabrice sauvé par un coup de pied de maîtresse, enlevé en moto, et conduit dans le vent de la course vers une villa cossue isolée en banlieue parisienne. C’est là que la bande d’arnaque se terre, prépare ses coups et partage le butin. C’est un phalanstère où tout le monde est égal, nourri, logé, habillé, disposant d’argent de poche, le reste étant voué aux bonnes œuvres choisies des éclopés et exclus de la société égoïste d’hyper-consommation de la fin des années quatre-vingt dix (les années Jospin, que la gauche ressort justement de sa naphtaline).

Cette école du cirque de l’arnaque et larcins en tous genres comprend cinq membres, comme les doigts de la main. Il y a un Arabe, un Noir, une Roumaine, un bâtard italien – et le fils de bourge nouvellement promu Fabrice – toute « la diversité » française de rigueur dans le politiquement correct. Djamel, dit Too Much parce qu’il parle trop, a sauvé Esther de l’abîme du désespoir un soir sur une plage de Nice ; Tucky, rappeur déchaîné, est fils d’immigré malien ; Marion est la comptable rigoureuse de la bande ; Giovanni est son sex-boy, un petit prince de la toile et du software qui sait craquer et hacker tout ce qui comporte une puce (sauf les chiens).

Il ne faut rien dire de ce qui pousse Esther à la vengeance, ni comment la petite bande y parvient. Toujours est-il que l’on ne s’ennuie pas, les meilleures ficelles du suspense sont actionnées en temps et en heure. Bon, c’est un livre qu’on ne relit pas, non qu’il soit mal écrit mais, lorsque l’on sait la fin, l’intrigue perd de sa saveur, contrairement aux romans d’Agatha Christie. C’est ce qui fait toute la différence entre la littérature, même policière, et la série marketing. Mais on ne s’est pas ennuyé une seconde et les personnages sont vraiment sympathiques.

Paul-Loup Sulitzer, La vengeance d’Esther, 2001, Livre de poche 2003, 416 pages, occasion €1,24

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