Les douze salopards de Robert Aldrich

Prenez une guerre mondiale industrielle mettant aux prises deux empires et deux conceptions du monde opposées ; prenez une brochette des pires salauds que la terre ait porté, tous condamnés à mort ou à 30 ans de prison ou travaux forcés après jugement ; prenez un commandement américain hardi qui tente tout pour réussir le Débarquement de juin 1944 – et vous avez cette aventure sans précédent des douze salopards réunis en commando pour attaquer un château breton rempli de hauts officiers nazis.

Il s’agit de péché et de rédemption, Dieu avec eux, la sauce idéologique habituelle aux Yankees imbibés de Bible. Mais, traité à la sauce Hollywood, cette épopée devient une aventure d’équipe où les relations humaines et la dynamique de groupe (très à la mode dans la psychologie du travail des années cinquante et soixante aux États-Unis) emportent l’adhésion. Bien que long, plus de deux heures, le film n’ennuie jamais. Il est pathétique et drôle, empli d’action et de personnages de caricature comme on les aime. Le pervers psychopathe religieux qui se croit missionné par Dieu lui-même est une sorte d’intégriste chrétien comme il y en a dans l’islam de nos jours (Telly Savalas) ; le colonel d’opérette imbu de sa tenue et de son rang (Robert Ryan) est ridiculisé par l’efficacité d’un commando de mal rasés rebelles à la discipline ; les officiers nazis du château ont tous des gueules d’ogre ou de démons.

Un jour proche de juin 44, le commandant Reisman (Lee Marvin) est convoqué par son général (Ernest Borgnine) qui le sait indiscipliné mais audacieux. Il lui propose un marché : entraîner un commando de douze hommes sorti des prisons où ils attendent leur peine longue ou capitale, pour attaquer un nid de nazis crucial pour la suite de la guerre. Reisman objecte qu’il faut une carotte pour les salopards, sinon aucun ne voudra se plier à la discipline minimum des armées. Le général consent à examiner la conduite de chacun en fonction des résultats et de commuer la peine une fois la mission terminée, comme il en a le droit en tant que général allié. A condition que les hommes en reviennent. De fait, il n’y aura qu’un condamné, Wladislaw, le moins con pour le spectateur, le plus digne de la rédemption aux yeux des croyants (Charles Bronson).

Le commandant Reisman va voir individuellement les prisonniers après les avoir soumis en groupe en domptant sous leurs yeux le plus offensif, Franko (John Cassavetes). Il leur propose le marché en s’adaptant à chaque caractère, laissant en suspens le contrat pour leur laisser le temps de penser tout seul dans leur cellule. Tous acceptent, se disant qu’un délai est toujours bon à prendre. L’entraînement n’est pas pour les fillettes et a lieu en pleine nature britannique, dans un champ où tout est à construire, y compris les baraquements (préfabriqués, à l’américaine).

Ce qui importe au commandant est de souder le groupe, le choc des individualités entraînant une dynamique où chacun trouve son rôle vis-à-vis des autres. Rien de tel que de les punir collectivement par exemple, lorsque Franko réclame de l’eau chaude pour se raser, comme en ont les gardes de la police militaire (MP sur leurs casque). Il entraîne les autres non sans réticence et Reisman décide qu’ils ne se raseront donc plus. Une fois le groupe soudé contre son commandant, il les motive contre les autres durant l’entraînement au parachute sous les ordres du colonel d’opérette à qui il fait croire qu’un général incognito vient avec les hommes. Puis il les soude enfin par une action collective sous ses ordres, d’abord en désarmant les gars du colonel venu visiter le camp des salopards sans étiquettes pour comprendre de quoi il s’agit, puis lors d’une manœuvre où il assure que son commando réussira à investir le PC du même colonel pris comme tête de turc. Il s’agit là du test auprès du général, pour valider son idée.

Le commando réussit au-delà de toute espérance, dans l’initiative et la bonne humeur. Ils sont donc parachutés près de Rennes en Bretagne, où un château accueille une trentaine d’officiers de haut rang nazis avec leurs putes et du petit personnel. Entraînés sur une maquette durant des jours, chacun sait ce qu’il a à faire : sécuriser le périmètre, s’introduire dans la place, escalader à la corde les balcons jusqu’au toit pour détruire l’antenne radio, puis forcer les officiers à se réfugier dans les souterrains barricadés avant de les griller vif à coup d’essence et de grenades via les bouches d’aération. Ce qui est fait. Le psychopathe intégriste prend un plaisir malsain à faire crier une femme venue chercher son amant à l’étage, puis la perce de son poignard comme une bite qu’il refuse d’utiliser par horreur des châtiments de l’enfer chrétien. Cet exploit quasi sexuel l’exalte et il tire sur tout ce qui bouge, ce qui conduit l’un de ses camarades à le descendre d’une rafale. La suite se passe comme prévu, malgré la défense de tous ceux qui ne sont pas au moins capitaine, interdits de souterrain par le plus haut gradé. Le nazisme, exaltant la race supérieure et la hiérarchie entre les hommes, réserve à son élite « au-dessus du grade de lieutenant » la protection du sous-sol. Petit message subliminal bienvenu pour qualifier les « vrais » salopards de l’histoire.

Le commando accomplit sa mission et les survivants s’évadent en volant un half-track nazi massif comme une forteresse – mais découvert (la bêtise de la puissance imbue d’elle-même). Le commandant se fait toucher à l’épaule tendis que Franko se fait carrément descendre sur le blindé décapotable. Ne survivent que les « bons », le commandant Riesman, le sergent chef de la police militaire et Wladislaw, plus intelligent que la moyenne et immigré d’Europe centrale, région méprisée par les nazis allemands (et les soviétiques russes – jusqu’à nos jours).

Il y a du plaisir à suivre une aventure grandiose du bon côté, mais les subtilités des relations humaines ne sont pas à négliger, l’action psychologique du commandant sur ses hommes est surtout à apprécier. Elle est éternelle depuis les petits groupes de chasseurs-cueilleurs dans la savane il y a des centaines de milliers d’années.

DVD Les douze salopards (The Dirty Dozen), Robert Aldrich, 1967, avec Lee Marvin, Charles Bronson, Ernest Borgnine, John Cassavetes, Warner Bros 2004, 2h23, €14.00

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Fleurs de mai

J’aime les fleurs, le printemps, la jeunesse, le délicat des pétales et de la peau.

Les parfums des lilas et des glycines.

Les couleurs géométriques des pensées, vers lesquelles j’ai couru tout petit la première fois que j’ai marché.

Et même ces petites fleurs de jardins et des prés qui font un clin d’œil à qui se promène. je me suis beaucoup promené, dans les jardins enfant, les parcs adolescent, les sentiers adulte.

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Jean Winiger, Un amour aveugle et muet

Un Savoyard d’Entremont, homme de théâtre séduit par les auteurs russes, découvre Vassili Grossman. Ce journaliste de guerre sous Staline devenu auteur littéraire élabore une réflexion sur le pouvoir, la foi, la totalité russe. Juif, il n’est pas ethno-nationaliste comme le Kremlin l’exige ; le KGB censure ses livres à la fin de sa vie et confisque son manuscrit, « y compris les rubans de sa machine à écrire » ! Sa grande œuvre, Vie et destin, sera passée en microfilm en Occident par Andreï Sakharov et éditée à l’Ouest, avant que la Perestroïka de Gorbatchev ne l’autorise en Russie. L’auteur, qui avoue avoir découvert Grossman durant le confinement, c’est-à-dire il y a peu, s’immerge dans cette œuvre pour en faire un théâtre. Il tente d’y adjoindre une passion amoureuse avec une jeune Russe, découvrant que seule la bonté permet de résister à toutes les contraintes.

Assia invite Pierre, marié mais lassé, à Saint-Pétersbourg, loin de sa ferme cocon où il oublie le monde dans les livres, protégé par ses montagnes. Il doit jouer une pièce tirée de Grossman et faire passer son message. Les destins broyés sous le totalitarisme en miroir d’Hitler et de Staline, chacun imitant l’autre par construction (cité p.42), fascinent les intellectuels de la Russie moderne car Poutine les imite à son tour. Mais ils sont peu nombreux face à la masse russe, rurale et éloignée des centres. Le pouvoir du Vieux-blond (Vladimir Vladimirovitch) se mure de plus en plus dans la certitude, donc la répression. Le peuple ne suit pas ? Abolissez le peuple, par le trucage des élections, l’éradication par les balles, le poison ou la prison pour tous les opposants, par la propagande et la censure. L’œuvre de Pierre le petit est bien insignifiante face au pouvoir absolu des Organes. Sa pièce, Un amour aveugle et muet, ne fera l’objet que de trois représentations. Même à Moscou le refus est net, l’Alliance française ne voulant pas froisser le Kremlin, bien qu’Assia remue ses relations de petite-fille du général Tchouïkov vainqueur à Stalingrad et d’épouse de l’oligarque Markov monté dans la communication sous Poutine.

D’ailleurs, le mari se venge, vexé qu’un obscur Français fané soit préféré à lui-même, exemple de réussite et de jeunesse conservée. La domination du pouvoir accompagne la domination de l’oligarque pour réduire l’individu à presque rien. Grossman n’avait plus pour espérance, dans le totalitarisme de son époque qui désormais revient, que les actes personnels et la bonté inhérente au fond humain. Rousseauisme naïf issu du christianisme que Tolstoï avait porté en Russie et qui est aujourd’hui peu convainquant. Il est le ressort de la passion qu’éprouvent le Français et la Russe, séparés par deux cultures, la libérale et l’autoritaire, par deux paysages intérieurs, l’entre-soi des petites provinces et l’immensité russe.

L’auteur, homme de théâtre, n’évite pas le piège de l’empathie sans issue. Son personnage joue un rôle, il semble n’avoir aucune personnalité, bercé depuis l’enfance par l’amour de sa mère et de sa grand-mère, maquisarde des Glières. Il se laisse mener et ballotter par les femmes, dont Assia, se laisse vivre, porté par les œuvres dont il s’imprègne et les auteurs dont il emprunte la personnalité. Un coucou dans le nid d’un autre. Après de multiples masques, il est Grossman, donc jamais au présent puisque Grossman est mort en 1964. Il ne voit les villes que comme des lieux de mémoire, arpentant Saint-Pétersbourg ou Moscou à la recherche de son auteur adulé ; il ne voit les gens que par le prisme de Grossman, vieille babouchka ou milicien armé, des gens ordinaires. D’où cette impression d’essai intellectuel, de carnet de théâtre avant l’écriture des dialogues, plutôt que de roman littéraire. L’action est presque inexistante, engrenée par le pèlerinage grossmanien, soumise aux caprices d’Assia la Russe qui ne sait pas elle-même ce qu’elle pourrait bien vouloir.

La réflexion de l’auteur sur la Russie, dont il connaît principalement la part européenne et intellectuelle de Saint-Pétersbourg et Moscou, me paraît un peu courte. « Pourtant, au cœur brisé des enfants du marxisme, l’exaltation, la passion, le désir n’est pas mort. Cela, ils l’ont à l’âme comme une raison d’exister, un héritage, et le fond de ce trésor n’a pas été dilapidé sous l’absolutisme des tsars puis durant le communisme ». Échec de l’Homme nouveau certes, vitalité intacte comme pour tout vivant certes, mais encore ? L’exaltation n’est-elle pas plus forte et plus utopique lorsqu’elle est constamment réprimée, comme une cocotte minute qui monte en pression ? « Ce que nous dicte notre conscience », enjoint Grossman p.132. Mais l’intérieur qui ne peut s’exprimer reste un quant à soi qui n’en pense pas moins mais n’ose rien. La population soutient son despote parce qu’il représente la patrie et l’État qui la structure. « Tout progrès de démocratie et de transparence » est infime, d’où le refuge de Grossman dans l’être intérieur, qui ne dit mot. « Cette conscience réclamée par Grossman est source d’empathie, de bonté, d’attention aux autres et à la nature, elle dicte notre responsabilité à tous, qui que nous soyons » p.133. Mais elle est plus facile à un Français vivant en France sous la « dictature » Macron qu’à un Russe vivant en Russie sous la « démocratie » Poutine…

Reste donc la niaiserie chrétienne rousseauiste : « Face au mal qu’apporte un État à la société, à une classe, à une race, la bonté insensée pâlit-elle en comparaison de la lumière qu’irradient les hommes qui en sont doués ? Elle est cette beauté folle, ce qu’il y a d’humain en l’homme, elle est le point le plus haut qu’ait atteint l’esprit humain » p.200. Un acte de foi, pas un acte politique ; un refuge intérieur, pas un combat social. Dans les tragédies, les héros meurent à la fin.

Jean Winiger, Un amour aveugle et muet – Une passion française et russe, L’Harmattan 2021, 280 pages, €23.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Sotte vanité mais bien humaine que la réputation, dit Montaigne

De ne communiquer sa gloire fait l’objet du chapitre XLI des Essais, livre 1.Montaigne résume tout en introduction : « De toutes les sottises du monde, la plus reçue et plus universelle est le soin de la réputation et de la gloire, que nous épousons jusqu’à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont biens effectifs et substantiels, pour suivre cette vaine image et cette simple voix qui n’a ni corps ni prise » – et de citer Le Tasse qui dit que la renommée n’est qu’un écho.

La suite du texte est une enfilade d’exemples historiques qui montrent – à l’inverse, Montaigne adore ça – combien les grands furent sages de laisser leur renommée aux jeunes ou aux vassaux, alors qu’ils eussent pu la tirer à eux. Et de citer la bataille de Crécy, où les Français furent vaincus, dont le prince de Galles « encore fort jeune, avait l’avant-garde à conduire ». Comme le principal effort fut en cet endroit, certains seigneurs autour du roi Edouard lui demandèrent de le secourir. Mais ce dernier « s’enquit de l’état de son fils, et, lui ayant été répondu qu’il était vivant et à cheval : « Je lui ferais, dit-il, tort de lui aller maintenant dérober l’honneur de la victoire de ce combat qu’il a si longtemps soutenu ; quelque hasard qu’il y ait, elle sera toute sienne ». »

La réputation, c’était l’honneur des nobles ; leur gloire était leur image, il ne suffit que de relire Corneille. Les Lumières ont remis la vertu antique au premier plan pour la réputation. Elle est plus individuelle, moins sociale, moins attachée au lignage et au « bon sang » qui « ne saurait mentir ». L’honneur, les honneurs, sont attribués collectivement ; la vertu est toute en négatif, une disposition interne qui se révèle. L’honneur ou la réputation est l’image qu’ont les autres de soi ; la vertu est un courage personnel qui se vit. L’honneur ou la gloire est le devoir que l’homme de condition accomplit pleinement sous peine de honte publique ; la vertu est la qualité de l’homme de qualité, le gentleman, le mec solide (ou la nana) dit-on dans les milieux d’aujourd’hui. La différence entre les deux est que l’homme de condition est de noblesse ancienne et illustre et donc qu’il « se doit » (noblesse oblige), tandis que l’homme de qualité a une vertu inhérente à lui-même qui ne doit rien à son rang, ni à sa famille, ni à son sang.

De nos jours, la seconde acception a submergé la première, encore que l’origine sociale ou être « fils ou fille de » compte encore dans certains milieux – notamment ceux liés à l’image (la politique, le spectacle, parfois l’université ou la médecine). On attend du rejeton ou de la rejetonne qu’ils illustrent le sang – donc la vertu – dont ils sont issus. La popularité est de nos jours la réputation qui est le plus recherchée : non pas auprès d’un petit nombre qui compte, mais auprès du plus grand nombre anonyme. C’est ainsi que les adolescents, qui s’engagent toujours avec passion dans les relations sociales, cherchent moins l’approbation de papa ou de seurette que celle de leurs pairs et de leur classe d’âge anonyme. L’effet mimétique de René Girard joue à plein. Il s’agit de faire pareil, d’être d’accord, de se poser comme normal. Sensuellement en exposant son corps sculpté selon les normes, affectivement en se mettant « en couple » pour se poser normal, beaucoup moins intellectuellement ou spirituellement, ce qui est mal vu chez les ados dont on dit qu’ils « se la jouent » ou qu’ils sont des « bouffons ». Par jalousie de ne pourvoir rivaliser, évidemment.

Ce pourquoi l’amitié est d’abord imitation et accord avant d’être sentiment ; encore plus l’amour. Il peut aller jusqu’à se vouloir fusionnel avec l’être aimé, de même sexe si l’on ne parvient pas à faire aussi bien que les autres (croit-on), ou de sexe différent si l’on recherche les vertus qu’on n’a pas, une certaine féminité pour les garçons ou masculinité pour les filles. La réputation que l’on cherche en cet intime est alors plus de la considération pour soi-même que la notoriété ou même la célébrité auprès des autres. Il s’agit de se connaître, pas de se révéler ; de se construire, pas de s’exposer tout fait.

La réputation est une sottise, dit Montaigne, mais qui importe même aux sages : pourquoi mettent-ils leur nom sur leurs livres s’ils y étaient indifférents ? Comme tous les attributs, la réputation peut être la meilleure ou la pire des choses. Le meilleur quand elle vous pousse à vos devoirs ou simplement à l’image que vous vous faites de vous-même : « un homme, ça s’empêche », disait le père de Camus face à la barbarie. Le pire lorsqu’elle vous pousse à l’enflure, au mensonge, à la gonflette, à jouer un rôle. Le pire aussi lorsque la non-conformité est honnie et harcelée, lorsque la déviance de la norme vous fait rejeter de la bande (ne pas « être d’accord », quelle honte en société totalitaire ou sur les réseaux de lynchage sociaux !). Donc rien de trop : la réputation qui émane de vous doit refléter votre être même, sous peine de n’être qu’outre gonflée de vent, grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf ou faux personnage – qui sera un jour découvert. Ainsi les « affaires » en politique, piquer dans la caisse ou « violer » une collaboratrice, vous rattrapent toujours. D’autant plus que certains (et certaines) bâtissent leur réputation justement à dénoncer les autres. Moins comme « victimes » (parfois quarante ans après !) que pour se faire mousser, connaître « la gloire », cet écho creux de Montaigne.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Jules Romains, Les copains

A 28 ans, Louis Farigoule dit Jules Romains, né en Haute-Loire, passe au roman après avoir longtemps taquiné la muse poétique comme il était chic de le faire en ces années de Belle époque. Il conte avec verve, mais en revenant souvent à la ligne, l’épopée canularde de sept copains parisiens dans la lignée de Normale Sup. En 1913, la France ne compte que 86 département, amputée des provinces d’Alsace-Lorraine prises par les Allemands comme Poutine a volé la Crimée en attaquant la nation. Ces 86 départements provoquent les intellectuels avinés que sont les copains de café. Ils voient en chacun un « œil » qui les regarde, l’encadré de la carte pour la préfecture ou la sous-préfecture. Issoire et Ambert notamment sont leur font de l’œil avec une certaine insolence, un nombril de la France au sud-est de Clermont-Ferrand.

Après avoir laborieusement rimaillé sur ces villes, cherchant à les associer à passoire et camembert, il faut aller les réveiller. Poser un acte. Le fameux acte pur ou acte gratuit dont Gide fera lui aussi un roman dans le genre policier avec Les Caves du Vatican. Mais un acte gratuit est-il de hasard et sans mobile ? Certes pas ! Prouver sa liberté est déjà un motif, la volonté n’agit pas de soi, ce qui serait réflexe. Sartre parlera plutôt de choix libre. Les copains effectuent donc un choix de rigoler ensemble aux dépens des institutions et autres fariboles du sacré bourgeois qui sent de plus en plus le rassis à la veille de la Grande guerre (de 14), et qu’elle finira de ridiculiser à jamais en Occident (les Russes ont un siècle de retard et y croient encore).

Les simagrées d’un oracle consulté pour 27 francs 50 les confortent dans ce qui, de toute façon, est leur projet de pochade estudiantine. Les voilà donc parti en vélo et via le train du matin pour la province. Chacun pour soi mais ils se retrouvent face à la mairie d’Ambert avec un léger bagage. C’est alors qu’ils réveillent en pleine nuit le planton de la caserne pour qu’il avise le colonel que le ministre vient inspecter le régiment et organiser un exercice de simulation d’attaque. Branle-bas de combat, tout se passe à merveille, les redingotes et hauts de forme style haut fonctionnaire, la rosette rouge de la Légion d’honneur à la boutonnière, le cerveau tombé dans les fesses comme il se doit pour un rond-de-cuir voué à attendre les ordres de l’État – le colonel marche et fait marcher son régiment à l’attaque.

Plus tard, ce sera dans une église de la ville que le curé laissera la place au frère prêcheur venu tout droit de Rome porter la bonne parole de la Curie : baisez-vous les uns et les autres, que les adolescents sautent sur les jeunes filles, car Jésus a dit… A Issoire, ce sera l’inauguration d’une statue de Vercingétorix qui sautera aux yeux de milliers de personnes : le drap retiré dévoile un Vercingétorix tout nu et velu, le sexe grossi et bien en évidence, doré et prenant la pose. Mais quand le discours commence, le héros n’est pas d’accord et s’ébroue, lançant des pommes cuites sur les bourgeois pérorant de hautes âneries pompeuses.

Laissant les officiels et les rassis effarés de ce réveil dans l’action dû à l’Acte et non pas au nécessaire ni au convenu, la petite bande s’égaye dans la forêt pour un pique-nique de pain-fromage et saucisson, arrosé comme il se doit d’une douzaine de bouteilles de crus divers pour sept. « Je veux louer en vous la puissance créatrice et la puissance destructrice qui s’équilibrent et se complètent », éructe un copain bourré, Bénin. « Vous avez restauré l’Acte Pur (…) vous ne vous êtes asservis à quoi que ce fût » p.187. Vivre dans l’instant, poser son acte mais entre copains, voilà qui est vivre. « Ils étaient contents d’être sept bons copains marchant à la file, de porter sur le dos ou sur le flanc, de la boisson et de la nourriture, et de trébucher contre une racine ou de fourrer le pied dans un trou d’eau en criant : ‘Nom de Dieu !’ » p.175.Bouffer, picoler, rigoler – mais surtout être ensemble, voilà qui pose un homme. La guerre la plus con jamais faite en France se chargera, dès l’année suivante, de raser la fine fleur de l’élite éduquée de la nation et jettera à terre toutes les « valeurs » jusqu’ici révérée comme tradition établie.

Ce court roman se lit vite aujourd’hui, plutôt faible au début, n’avivant l’intérêt que lors de la réalisation des canulars. Il est le début d’un cycle romanesque et Yves Robert en a tiré un film en 1965 avec Philippe Noiret (Bénin), Guy Bedos (Martin), Michael Lonsdale (Lamendin), Christian Marin (Omer), Pierre Mondy (Broudier), Jacques Balutin (Lesueur) et Claude Rich (Huchon) dans le rôle des sept copains.

Jules Romains, Les copains, 1913, Livre de poche 1968, 191 pages, occasion €10,75

DVD Les copains, Yves Robert, 1965, Gaumont 2012, 1h31, standard €17,00 blu-ray €17,98

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Parler de Cicéron pour parler de soi, écrit Montaigne

Montaigne intitule son chapitre XL des Essais, livre 1, Considération sur Cicéron. Les grands auteurs romains, notamment Pline et Cicéron, « sollicitent, au su de tout le monde, les historiens de leur temps de ne les oublier en leur registre ». Ils ont de même publié les lettres à leurs amis, y compris celles qu’ils n’ont pas envoyées. N’est-ce pas vanité ? N’est-ce pas tirer gloire d’un talent accessoire, le bien écrire, plutôt que du fond de sagesse ? « Plutarque dit davantage, que de paraître si excellent en ces parties moins nécessaires, c’est produire contre soi le témoignage d’avoir mal dispensé son loisir et l’étude, qui devaient être employées à choses plus nécessaires et utiles ».

Certes, mais où l’auteur veut-il en venir par ces « considérations » ?

A lui-même, n’en doutons pas. La deuxième partie du texte parle tout ingénument des Essais. Son langage, que certains louent, déprime le sens à son avis. « Pour en ranger davantage, je n’en entasse que les têtes [l’essentiel], dit Montaigne. Que j’y attache leur suite, je multiplierai plusieurs fois ce volume. » Quant aux citations (innombrables) qui parsèment les Essais, « elles portent souvent, hors de mon propos, la semence d’une matière plus riche et plus hardie, et sonnent à gauche [de côté] un ton plus délicat, et pour moi qui n’en veux exprimer davantage, et pour ceux qui rencontreront mon air [ma façon de penser]. » Parlant des grands auteurs, Montaigne parle de lui. Il se justifie d’avoir l’ambition d’écrire comme eux, pour la postérité, non sans se complimenter délicatement sur le choix des références.

Mais il regrette de n’avoir point de lettres à publier, n’ayant plus d’ami intellectuel de bon niveau depuis La Boétie. « Il me fallait, comme je l’ai eu autrefois, un certain commerce qui m’attirât, qui me soutint et me soulevât. Car de négocier au vent [parler en l’air], comme d’autres, je ne saurais que de songes... » Il nous donne ainsi la méthode pour bien penser : à la manière de Socrate, dialoguer.

En son temps, ce qui n’était pas le cas chez les Romains, il faut flatter et offrir « servile prostitution de présentation ». « Je hais à mort de sentir au flatteur ; qui fait que je me jette naturellement à un parler sec, rond et cru qui tire, à qui ne me connaît d’ailleurs, un peu vers le dédaigneux. » C’est justement ce style sec et direct qui plaît à notre époque. Celle de Montaigne exigeait « une si difficile dispensation et ordonnance de divers noms d’honneur », « ces longues harangues, offres et prières que nous logeons sur la fin », qu’il en était rebuté. Il ne publie donc pas de lettre. D’où ces considérations sur Cicéron qui publiait tel quel, et que Montaigne imite, sans considération des afféteries sociales. En effet, plus il y a d’effet, moins le fond est bon.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

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Colin Dexter, Le dernier bus pour Woodstock

Il s’agit du premier roman policier du professeur d’université d’Oxford Colin Dexter, écrit après lecture d’un polar médiocre qui l’a incité à faire mieux. Pris au jeu, ce volume débute la série de l’inspecteur principal Morse qui lui vaudra des distinctions dans la littérature de crime. Ce premier opus cherche moins à découvrir le coupable qu’à présenter un personnage fascinant d’inspecteur du CID (Criminal Investigation Department) dont les petites cellules grises travaillent à coups de whisky et de tabac, sans toujours parvenir à une logique formelle. Son adjoint le sergent Lewis, homme simple et direct, en est dérouté.

Le lecteur aussi, mais ce n’est pas ce qui importe. Ceux qui importent sont les personnages de la petite ville d’Oxford, croqués sur le vif. Les professeurs titulaires surnommés « dons », érudits et maniaques bien que souvent mariés, les épouses qui s’ennuient à la maison à élever des gosses infernaux et vivent la dépression de la quarantaine tandis que leurs maris sacrifient au démon de midi, les jeunes filles qui cherchent le grand amour en vivant en colocation dans la même maison tout en jouissant parfois d’être « violées » (avec leur consentement), les sténodactylos et leur patron, les serveuses de bar, les chauffeurs de cars, les vieilles dames et ainsi de suite.

Un soir, deux filles font du stop et se font prendre en voiture par un homme parce que le bus pour Woodstock n’arrive pas. Le lendemain, l’une d’elle est retrouvée assassinée dans le parking d’un pub connu. Débute alors une enquête pour savoir qui a pris les filles en stop, quelle est la seconde passagère, qui avait un mobile pour assassiner cette jeune fille blonde à la jupe très courte qui ne portait ni culotte ni soutien-gorge et dont le chemisier à demi arraché laissait voir un sein entièrement nu. Une vieille dame a bien vu deux filles, dont l’une en pantalon ; un chauffeur routier a vu une voiture rouge les prendre en stop au rond-point ; la serveuse du pub Black Prince se souvient d’un jeune homme qui attendait régulièrement Sylvia, la fille assassinée, mais qui semble ne pas l’avoir trouvée ce soir-là avant qu’elle soit morte, en sortant dans l’obscurité.

Découvrir qui est le coupable ne sera pas simple car il s’agit d’une partie à quatre où chacun ment en croyant protéger l’autre, tandis que chacun croit savoir qui a fait le coup. L’inspecteur désinvolte papillonne d’hypothèses en questions, de planques en dépouillement de courrier, de recoupements en nouvelles questions. Le ton est moderne et suinte l’humour mais le profil de l’inspecteur principal Morse qui se dessine est plus typé et fantasque que l’acteur qui joue son rôle dans les téléfilms qui en ont été tirés. Morse est amoureux, c’est dommage car la jeune personne est éminemment suspecte…

Colin Dexter, Le dernier bus pour Woodstock (Last Bus to Woodstock), 1975, 18 Grands détectives, 2000, 318 pages, €5.70, e-book Kindle €7.49

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Le combat dans l’île d’Alain Cavalier

Un jeune couple parisien, lui fils à papa rebelle et politisé à la droite extrême de ces années-là, l’OAS, au point de jouer sa vie. Elle consumée et détruite par l’amour qu’elle lui porte, au point de s’annihiler. Deux destins réunis pour s’annihiler, comme matière et antimatière.

Lui, Clément, est beau et jeune (Jean-Louis Trintignant) ; il sort de la guerre d’Algérie et en veut au député de Paris qui a lâché le pays, pourtant contrôlé par l’armée. Il s’abouche avec un intriguant, Serge (Pierre Asso), instructeur de commando, qui fomente un attentat au bazooka en plein Paris contre le bureau en coin de rue sous les toits du député. Clément doit tirer, comme il a appris à le faire à l’armée. Tout se passe comme prévu, la pièce est pulvérisée, chacun repart sans être inquiété. Sauf que le lendemain, le chef téléphone à Clément de fuir ; il a été dénoncé. Lui est au bord des pistes d’Orly, en route vers l’Espagne (c’était avant la libre circulation de Schengen et Franco était dictateur).

Clément part donc se réfugier à la campagne, en Normandie, chez Paul (Henri Serre), un ami d’enfance avec qui il a conclu à 10 ans un pacte de sang au camp de jeunesse maréchaliste où ils étaient tous deux. Paul a deux ans de plus que lui et est plutôt de gauche, du moins républicain. Il est imprimeur à façon, notamment de tracts pour les syndicats.

Elle, Anne, est belle et jeune (Romy Schneider) ; elle sort d’une carrière au théâtre qu’elle a interrompue par amour. Elle se croit sans guère de talent et son couple est tout pour elle : sans lui, elle n’est rien. Elle exige que Clément l’emmène dans sa fuite. Ce qu’il fait, à contrecœur. Paul vit simplement, aidé pour sa cuisine et son ménage par la fille d’un ami bouilleur de cru en Calvados (Diane Lepvrier). Mais la dénonciation fait que la photo de Clément se retrouve dans tous les journaux et Paul n’est pas d’accord avec cette violence, cette agressivité rancunière ; la démocratie, c’est le débat et la décision majoritaire, tuer pour motifs politiques est immoral et certainement pas démocrate. Il exige que Clément parte de chez lui.

Mais le député n’est pas mort ; un mystérieux correspondant l’a prévenu par téléphone qu’un attentat se préparait contre lui et qu’il mette un mannequin à sa place, à son bureau. L’enregistrement est diffusé à la radio et Anne reconnaît la voix de Serge : il a joué double jeu, il a trahi tout le monde. Clément pourrait se livrer à la police, comme lui conseille son père, important industriel ; il écoperait d’une peine légère car il n’y a pas mort d’homme. Mais épris d’absolu, rancunier et habité d’une violence qu’il ne parvient pas à canaliser, Clément jure de traquer et de tuer le traître. Ce qu’il fait.

Anne reste chez Clément et le temps passe. Paul lui fait lire une pièce de théâtre, écrite sur un cahier d’écolier par sa défunte épouse, décédée d’un cancer. Il croit qu’elle peut la jouer car le personnage est tout elle. Confortée par la stabilité de Paul, Anne devient son amante ; encouragée par ce qu’il lui révèle de sa personnalité, elle revient sur la scène. Loin de Clément le destructeur, elle se reconstruit, au point d’attendre un enfant de Paul, de décider de le garder alors qu’elle est en route pour une clinique d’avortement suisse, et de percer au théâtre.

Lorsque Clément revient d’Amérique du sud, mission accomplie, il veut récupérer Anne mais celle-ci se dérobe. Toujours épris d’absolu et jaloux, il défie alors Paul en combat singulier au pistolet dans l’île, celle sur la rivière en face du moulin normand où il vit. L’amour ou la mort – rien entre les deux. La trahison de l’ami est aussi cruelle que celle du militant. Je laisse la fin tragique à ceux qui n’ont pas vu le film.

Le début des années 1960 en France était à l’absolu. Les guerres perdues en 40, en 54, en 62, le sentiment de déclin et de fin d’un monde malgré l’essor de la prospérité gaulliste, incitaient au tout ou rien – un peu comme aujourd’hui avec les desperados complotistes qui se réfugient dans la France d’avant. Clément est le symbole d’une jeunesse qui se consume dans le néant, pour des idées – donc pour rien. Mieux vaut la vie avec les autres que la solitude orgueilleuse contre eux. Anne contre Clément, le noir et blanc du tragique, l’instinct de vie contre l’instinct de mort. Un bien beau film.

DVD Le combat dans l’île, Alain Cavalier, 1962, avec Romy Schneider, Jean-Louis Trintignant, Henri Serre, Pierre Asso, Maurice Garrel, Diana Lepvrier, Arte éditions 2011, 1h40

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Henri Troyat, La neige en deuil

C’est un beau roman, une belle histoire. Elle pourrait permettre d’apprendre à lire aux collégiens rebutés par les livres. C’est aussi le choc de deux mondes et de deux époques, le village de montagne et la ville, la vie traditionnelle et la modernité.

Isaïe, surnommé Zaïe par son petit frère de 30 ans qu’il a aidé à mettre au monde tout seul alors qu’il avait déjà 22 ans, est un homme solitaire et robuste, ancien guide de haute montagne que trois accidents mortels sous sa conduite ont décidé à ne plus grimper. Le dernier la grièvement blessé et sa tête, opérée, est un peu vide. Il perd la mémoire et son attention n’est plus parfaite. Il vit désormais de son petit troupeau de moutons qu’il aime comme des bêtes familières et de deux chèvres qu’il traie pour cuire du fromage qu’il va vendre à la ville.

Marcelin son frère est un enfant sans mère, trop gâté par ce frère aîné qui n’a pu remplacer un père. Il est fainéant et peu courageux et voudrait gagner de l’argent sans presque rien faire en s’associant dans un commerce d’articles de ski ou en montant lui-même sa propre boutique. Pour cela, il lui faut un capital et rien de mieux que de vendre la maison d’altitude que son arrière-grand-père a construit au XIXe siècle de ses propres mains. Isaïe n’est évidemment pas d’accord puisqu’il y vit et les deux frères se querellent. Marcelin a le droit pour lui puisque nul n’est tenu de rester en indivision et il rage de l’entêtement de son aîné.

Il se trouve qu’une catastrophe aérienne vient de se produire sur la montagne, l’avion Calcutta–Londres s’est écrasé avec ses passagers. La saison n’est pas propice au sauvetage et une équipe partie au secours d’éventuels survivants rebrousse chemin, son guide principal étant mort dans une crevasse. Il se dit dans la presse que l’avion transportait de l’or, mythe habituel à tout ce qui vient de l’Inde. Marcelin trouve donc judicieux d’aller grimper lui-même sans rien dire à personne, mais avec son frère pour guide, afin de rafler portefeuilles et bijoux, appareils photo et objets de luxe, sinon des lingots d’or.

L’esprit confus, Isaïe consent à le guider par une autre voie que celle de l’équipe de secours, plus raide mais plus courte et qu’il connaît bien. Les deux hommes partent très tôt un matin et Isaïe retrouve ses réflexes de montagnard, son endurance et son acuité du paysage. Ils parviennent à l’épave de l’avion au sommet. Tout est éventré et des cadavres jonchent la neige en deuil. Sauf qu’une forme remue et gémit dans la carcasse, celle d’une jeune hindoue blessée.

Tandis que Marcelin pille les cadavres, Isaïe emporte la jeune femme. Pas question pour Marcelin de la sauver puisque cela indiquerait à tout le monde qu’ils sont venus à l’épave et on leur demanderait des comptes. Adieu le pillage et le capital qu’il pourrait procurer pour la boutique. Isaïe ne l’entend pas de cette oreille, digne et droit comme il a toujours été. Les deux frères se battent et Isaïe laisse Marcelin derrière lui en redescendant la montagne. Son frère le suit par ce qu’il ne sait pas s’orienter, mais il ne l’écoute pas. Il a choisi sa voie et lui une autre.

Un sauvetage vain puisque la jeune femme ne parvient en bas qu’à l’état de cadavre. Elle n’a pu résister à deux journées dans le froid et aux blessures qu’elle a subies. Mais Isaïe est heureux, il a accompli son devoir et tenté de sauver une vie. Quant à Marcelin, c’est un mauvais homme, il est mort pour lui il y a déjà longtemps. Son amour l’a trop longtemps rendu aveugle et son état diminué n’a rien arrangé. Mais le retour à la montagne et aux gestes professionnels qu’il avait avant son accident lui redonne son âme.

Grand prix du prince Rainier de Monaco 1952

Henri Troyat, La neige en deuil, 1952, Librio 2021, 160 pages, €3.00

DVD La neige en deuil, Edward Dmytryk, 1956, RéZolution Culturelle 2019, avec Spencer Tracy, Robert Wagner, Stacy Harris, Claire Trevor, William Demarest, 1h45, €13.00

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Lian Hearn, Le clan des Otori 4 – Le vol du héron

Si le héron est l’emblème du clan des Otori, le « vol » du titre français est dans le titre anglais un «harsh cry », un cri discordant. C’est en effet le volume qui voit la fin de Takeo. Il meurt selon la prophétie de la main de son fils. Il laisse deux filles survivantes, la troisième ayant tué d’un regard le bébé garçon tout juste né et s’étant jeté sur le pistolet fabriqué par le fils caché dans les ateliers de la Tribu pour protéger son père.

Ce volume est un peu flou avec les dates, il est censé se passé 17 ans après le précédent mais ne donner à Takeo qu’une mi-trentaine alors qu’il avait déjà 22 ans lorsqu’on l’a quitté. Il se passe également sur plusieurs années puisque les jumelles avaient autour de 10 ans en début de volume et 14 à la fin. La survivante, Miki, poussée par la puberté, ressemble d’ailleurs de plus en plus à Takeo adolescent.

Quant à Kaeda, l’épouse chérie de sire Takeo, elle devient carrément folle, ce qui n’étonnera guère le lecteur qui a assisté à sa progressive hystérie au fil des années. Après dix-sept ans d’épreuves puis dix-sept ans de bonheur dans un pays réunifié et apaisé, où les récoltes sont bonnes, les enfants sont bien nourris, les marchands s’enrichissent, les guerriers s’équipent. Une paix que va détruire Kaeda en un moment, lorsque son bébé sera retrouvé sans vie comme de mort subite du nourrisson. Mais c’est bien l’autre jumelle, Maya, qui l’a regardé avec cet œil particulier des Kikuta qui est capable d’endormir comme de tuer.

L’aînée des filles, Shigeko, est digne et sage comme son père et prendra sa succession par testament. Elle ne pourra régner seule mais devra se marier non pas avec son amour Hidoshi, de trop basse extraction pour elle et d’ailleurs grièvement blessé lors d’un combat, mais avec le général Saga, la coqueluche de l’empereur qui a soumis les Huit îles. Il ajoutera les Trois pays aux territoires qu’il contrôle en épousant cette fille–garçon qui monte à cheval comme un guerrier et tire à l’arc avec plus de précision que lui-même. Les deux autres filles sont jumelles, ce qui est mauvais signe dans la superstition japonaise des anciens temps. Autant l’aînée n’a aucun des pouvoirs secrets de la Tribu, autant Takeo a légué aux jumelles certains pouvoirs par hérédité. Non seulement se rendre invisible et le fameux regard mais aussi, pour Maya, la capacité à absorber un chat et à dialoguer avec les fantômes.

Les jumelles se sentent mal aimées par leur mère, au contraire de leur père qui prend son bain tout nu avec elles comme cela se pratique couramment au Japon, de même qu’avoir des relations sexuelles avec ses compagnons de même sexe avant de se marier à l’âge adulte. Maya surtout en souffre et est insupportable, rebelle à toute obéissance. Jalouse de l’amour qu’elle n’a pas, parce que jumelle et parce qu’elle n’est pas un garçon, elle en veut au monde entier – sauf à son père. Elle plonge par exemple son regard dans les yeux d’un jeune chat que tient un moine et qu’il adore. Ce faisant, elle le tue, mais en outre le chat passe en elle, aspiré par ses yeux. Maya va désormais se transformer de temps à autre en chat et aura du mal à maîtriser le phénomène. Le chat mort la possède comme fantôme, ce qui permet à la fillette de passer au travers des murs sans bruit ni se faire voir. C’est parfois bien utile pour s’enfuir ou pour écouter les conversations.

Zendo, le fils aîné de Shuzeki, fille de la Tribu qui a été la concubine du seigneur Araï, a vu son père dans le tome précédent tué d’une balle de fusil apporté par les étrangers, alors qu’il trahissait ouvertement sire Takeo. Il avait 12 ans à l’époque et est devenu un guerrier adulte orgueilleux comme son père et soucieux de reprendre le domaine. Takeo, qui l’a élevé comme son jeune frère Taku, l’a marié avec la sœur de Kaeda, Hana, qui désirait plutôt être la seconde épouse. Orgueil, jalousie, vengeance, soif de pouvoir, sont les ingrédients de la chute. La paix est à jamais compromise par les bas instincts et les passions humaines. Zendo complote contre Takeo et le fait convoquer par l’empereur à la cour, puisque son succès à gérer sa province à suscité des jalousies.

Takeo ne peut que se rendre auprès de l’empereur avec des cadeaux mirifiques, dont la « kirin », cet animal mythique du Japon qui n’a jamais existé mais que l’autrice figure sous les traits d’une girafe, acquise auprès des commerçants pirates. L’empereur est ébahi, la cour flattée, le peuple enthousiaste. Le général Saga défie Takeo à la chasse aux chiens, une épreuve de tir à l’arc sur des chiens lâchés dans une lice, dont l’enjeu est de la toucher sans les faire saigner ni les tuer. Takeo, qui n’est plus tout jeune (on vieillit vite lorsqu’on est un guerrier au Japon), mandate sa fille Shigeko, désormais dame de Maruyama, pour prendre sa place. Les points sont égaux mais l’empereur doit décider quel est le meilleur et la jeune fille est gagnante. Tout irait donc pour le mieux si Zendo ne commençait à mobiliser son armée en l’absence de Takeo, et que ce dernier soit obligé de revenir rapidement sur ses terres. La kirin, qui s’est prise d’amitié pour son cheval Tenba, pour son gardien Hiroshi et pour Shigeko qui l’a nourrie et flattée, ne peut supporter la séparation et s’enfuit de son enclos à la cour. Mauvais présage.

Le général Saga lance donc son armée pour arrêter Takeo et ramener l’animal mais il compte bien également mettre la main sur les Trois pays et contraindre sire Takeo à s’éventrer ou à s’exiler sur une île. Les deux armées se battent au col de la chaîne de montagne séparant les fiefs, et Shigeko parvient à blesser suffisamment Saga d’une flèche sans le tuer pour qu’il ordonne la retraite. Ébahi par cet exploit comme par la défense des armées de Takeo inférieures en nombre, Saga sera beau joueur en proposant le mariage à Shigeko et en obéissant à ces conditions.

Mais l’équilibre cosmique a été rompu et les malheurs s’enchaînent. Avant que Takeo puisse revenir, son fils bébé est mort, sa femme devenue folle, sa belle-sœur épouse de Zendo l’emmène avec elle après qu’elle eut ordonné de détruire le château des Otori à Hagi. Lorsque Takeo, usant de ces pouvoirs d’invisibilité, parviendra à la rejoindre dans un jardin d’une place forte au nez et à la barbe des gardes, il ne trouvera qu’une femelle aigrie, bornée par la colère, qui n’a plus rien à voir avec la femme qu’il a aimée d’un amour absolu toute sa vie. Elle l’accuse de lui avoir caché le fils élevé dans la Tribu, qu’il a eu sur ordre avec Yuki, la compagne d’Akio ; elle l’accuse de ne pas lui avoir confié la prophétie sur sa mort de la main de son fils ; elle l’accuse de l’avoir laissée avec un bébé à peine né ; elle l’accuse de ne jamais être là lorsqu’elle a besoin de lui. Ne pouvant rien faire, face à ce mur mental, Takeo abdique en faveur de sa fille aînée ; celle-ci épouse le général Saga et lui-même envoie son armée contre la rébellion de Zendo qui est obligé de s’éventrer de même que sa femme et son dernier fils. Seuls ses deux aînés, élevés quelque temps auprès de Takeo, suivent le sire déchu au monastère de Terayama où ils sont priés de rester jusqu’à leur dernier souffle.

C’est là que Takeo vit ses derniers jours en peignant des oiseaux auprès de Makoto, son ami devenu le supérieur du monastère. C’est là qu’Akio le haineux empli de vengeance et son fils secret Hisao le surprennent et le tuent, provoquant la mort de Maya en même temps qu’elle zigouille Akio à coup de griffes de chat. Hisao a désormais 16 ans, il n’a jamais vu son véritable père qu’il découvre, a été élevé à la dure et même cruellement dans la Tribu par un Akio jaloux et impitoyable, le dressant le jour à la douleur jusqu’à éventrer sous ses yeux un petit chat qu’il avait adopté et aimait bien, le violant systématiquement la nuit depuis son âge le plus tendre. Hisao ne manifeste apparemment aucun des pouvoirs propres à la Tribu mais est très habile de ses mains, jusqu’à reproduire un pistolet sur le modèle apporté par les étrangers portugais sur leurs bateaux. Il se découvre cependant, grâce à Maya, maître des fantômes et communique avec sa mère Yuki qu’Akio a forcé à se tuer juste après sa naissance. Il est l’instrument involontaire de la mort de Takeo, le dernier élément de la prophétie que Kaede ne connaissait pas.

Lorsqu’elle revient à quelque raison des semaines plus tard, l’épouse irascible Kaeda voit son domaine passé en d’autres mains, son mari et l’une de ses filles morts, et aucun bonheur futur possible pour elle. Elle veut se tuer mais la jumelle survivante, Miki, la supplie de l’aimer et elle se résoud à réparer ses torts, un peu tard mais tel est son expiation pour sa stupidité et sa folie. Ce tome 4 voit donc la fin de Takeo, les suivants devront parler de ses descendants. Nous restons dans l’aventure, épicée, exotique et haletante, avec des personnages qui gagnent à être connus même s’ils n’ont existé que sur le papier.

Lian Hearn, Le clan des Otori 4 – Le vol du héron (The Harsh Cry of the Heron), 2006, Folio 2021, 751 pages, €10.40,  e-book Kindle €9.99

Le Clan des Otori de Lian Hearn déjà chroniqué sur ce blog

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La solitude est sagesse d’être soi, dit Montaigne

Le chapitre XXXIX des Essais, livre 1, s’intitule De la solitude. Montaigne s’insurge contre l’opinion communément partagée que nous sommes nés pour les autres et non pour nous-mêmes. Il préfigure ainsi les Lumières, qui vont faire de l’individu la base de la société et non plus l’inverse. « Les états, les charges, et cette tracasserie du monde ne se recherchent plutôt pour tirer du public son profit particulier ». Tout politicien vous dira, la main sur le cœur, qu’il se dévoue à la collectivité – mais n’y trouve-t-il pas quelque satisfaction de vanité et d’orgueil ? Se faire reconnaître dans la rue, se faire écouter et avoir l’illusion de changer ainsi le cours des choses, avoir du pouvoir, ne sont-ce pas là des jouissances aussi fortes que le sexe et l’argent ? « Répondons à l’ambition que c’est elle-même qui nous donne le goût de la solitude », rétorque Montaigne.

Car côtoyer des gens de vices est dangereux pour la sagesse, « la pire part est la plus grande », constate notre philosophe. Et de citer ce « pressant exemple, Albuquerque, vice-roi en l’Inde pour le roi Emmanuel de Portugal, en un extrême péril de fortune de mer [tempête], prit sur ses épaules un jeune garçon, pour cette seule fin qu’en la société de leur fortune [partage de leur sort] son innocence lui servît de garant et de recommandation envers la faveur divine, pour le mettre à sauveté ». Le sage peut être content, seul dans la foule, dit Montaigne « mais, s’il est à choisir, il en fuir, dit-il, même la vue ». Il supportera s’il ne peut faire autrement mais évitera la contagion et la promiscuité des vices : il a déjà assez à faire avec les siens sans prendre de plus en considération ceux des autres !

Ce qui importe, pour le sage – et pour Montaigne – est de « vivre plus à loisir et à son aise ». Les affaires de la cour, celles du marché et celle de la famille, que le Périgourdin appelle joliment « la ménagerie », n’en sont pas moins importunes. Tous les instincts et toutes la passions nous suivent toujours, où que nous allions, en voyage comme au désert, dans les cloîtres comme dans les écoles de philosophie. Socrate dit que l’on s’emporte avec soi. « Notre mal nous tient en l’âme : or elle ne peut échapper à elle-même », dit Montaigne citant Horace. « Ainsi il la faut ramener et retirer en soi : c’est la vraie solitude, et qui se peut jouir au milieu des villes et des cours des rois ». C’est le quant à soi de qui pense par lui-même, le sire de soi des Normands attachés à la personne qui choisit ses allégeances, la reconnaissance de l’être unique créé par Dieu ou par le hasard naturel, l’humain désaliéné des entraves sociales et autant que possibles biologiques. « Faisons que notre contentement dépende de nous ; déprenons-nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autrui, gagnons sur nous de pouvoir à bon escient vivre seuls et y vivre à notre aise. » Il y a une quête bouddhiste dans cette voie personnelle que Montaigne reprend au stoïcisme romain. Mesurer la vanité des choses, l’impermanence des rangs, les caprices de le fortune. S’y soustraire volontairement par le pouvoir sur soi contre les trois souffrances.

Chemin difficile, surtout lors de catastrophes. « Stilpon, étant échappé de l’embrasement de sa ville, où il avait perdu femme, enfants et chevance [biens], Démétrios Poliorcète, le voyant en une si grande ruine de sa patrie le visage non effrayé, lui demanda s’il n’avait pas eu de dommage. Il répondit que non et qu’il n’y avait, Dieu merci, rien perdu de sien. » Dur, mais blindé : c’est ainsi que l’on résiste aux forces naturelles, aux guerres, au terrorisme. Ne pas être atteint au fond de soi et recommencer à vivre et à construire. Une sagesse pour notre temps, qui a cru trop longtemps avoir échappé à la nature, aux dictatures et aux fanatiques. « Il faut avoir femme, enfants, biens, et surtout de la santé, qui peut ; mais non pas s’y attacher en manière que notre heur en dépende », explique Montaigne. En notre époque de divorces, de gestation pour autrui, d’orphelins, retrouver cette forme de renoncement est vital.

Cela ne veut pas dire indifférence aux autres ni au monde, mais « il se faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissions notre vraie liberté et principale retraite et solitude. » Une amie à moi me disait jadis qu’elle était outrée d’une remarque entendue d’une de ses relations : « je ne m’ennuie jamais avec moi-même ». Elle prenait cela pour de l’orgueil, voire de l’égoïsme. C’est pourtant sagesse stoïcienne vantée par Montaigne, et il en cite Tibulle : « Dans la solitude, soyez-vous un monde à vous-même ». Puis de s’exclamer : « Notre mort ne nous faisait pas assez de peur, chargeons-nous encore de celles de nos femmes, de nos enfants et de nos gens. Nos affaires ne nous donnaient pas assez de peine, prenons encore à nous tourmenter et rompre la tête de celles de nos voisins et amis. » J’ai vu moi-même l’exemple déplorable des filles angoissées dans le RER le jour où les terroristes frères Kouachi étaient recherchés par la police après avoir tué ; elles se cramponnaient à leur smartphone pour avoir des nouvelles, sursautant au moindre bruit derrière elles, scrutant les quais aux arrêts de peur de voir surgir des démons en noir, arme à la main. Elles vivaient hors de soi, elles se faisaient un film, elles étaient possédées par leur imagination angoissée.

Il y a un temps pour tout, déclare Montaigne à la suite des Romains et des bouddhistes indiens : un temps pour apprendre, un autre pour vivre, un troisième pour se retirer et méditer. Et de citer Socrate qui « dit que les jeunes se doivent faire instruire, les hommes s’exercer à bien faire, les vieux se retirer de toute occupation civile et militaire, vivant à leur discrétion, sans obligation à nul emploi déterminé ». L’âge mûr venu, « prenons de bonne heure congé de la compagnie ; dépêtrons-nous de ces violentes prises qui nous engagent ailleurs et éloignent de nous » – ce que les politiciens, les chefs d’entreprises ou les chercheurs universitaires ont beaucoup de mal à faire, se croyant toujours indispensables aux affaires.

« La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi », décrète Montaigne.

Mais il ne faut pas se retirer du monde comme un ermite si l’on ne s’y sent pas, notre sage reste toujours loin de toute radicalité vécue, morale ou politique. « Il se faut servir de ces commodités accidentelles et hors de nous, en tant quelles nous sont plaisantes, mais sans en faire notre principal fondement ; ce ne l’est pas ; ni la raison ni la nature ne le veulent ». La vertu excessive de qui jette tous ses biens, couche à la dure, se crève les yeux ou se châtre n’a rien de vertueux – avis aux écolos mystiques de notre tremps, volontiers imprécateurs d’austérité forcée, surveillée et punie. La vertu exemplaire est plutôt de se contenter de ce que l’on a et d’en être heureux. « Je ne laisse pas, en pleine jouissance, de supplier Dieu, pour ma souveraine requête, qu’il me rende content de moi-même et des biens qui naissent de moi. » Cela dépend du goût de chacun, dit Montaigne mais « ceux qui l’aiment, ils s’y doivent adonner avec modération. » Lui n’aime pas l’administration de sa « ménagerie » mais d’autres si ; lui aime les livres mais pas au point de s’en rebuter par trop d’ascèse : « ne faut point se laisser endormir par le plaisir qu’on y prend ». « Les livres sont plaisants ; mais, si de leur fréquentation nous en perdons en fin la gaieté et la santé, nos meilleurs pièces, quittons-les ». En toute activité, « il faut donner jusqu’aux dernières limites du plaisir, et garder de s’engager plus avant, où la peine commence à se mêler parmi », dit Montaigne.

Ainsi de la randonnée, activité que j’ai beaucoup pratiquée : l’âge venant, le niveau baisse, inutile de vouloir trop en faire. Moi qui ait l’âme commune, dit Montaigne, « il faut que j’aide à me soutenir par les commodités corporelles ; et, l’âge m’ayant dérobé celles qui étaient plus à ma fantaisie, j’instruis et aiguise mon appétit à celles qui restent plus sortables à cette autre saison ».

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Mystères d’une élection

Emmanuel Macron est réélu, mais pas sans mystères. Non pas sur le scrutin, la victoire ne fait aucun doute et aucune fraude n’est avérée, pas même russe comme il y a cinq ans. Mais des questions sur les attitudes des uns et des autres : celle de Vladimir Poutine, sibylline ; celle des votants d’Outremer, antinomique avec ce qu’ils sont ; celle sur la nouvelle façon de gouverner encore plus « écologique ».

Poutine

« Je vous souhaite sincèrement du succès dans votre action publique, ainsi qu’une bonne santé », tel était le message du président russe au président français. Simple formule de politesse liée au protocole ? à la Pâques orthodoxe que l’ethno-nationaliste converti à la tradition (après son éducation athée au KGB) remet au goût du jour ? Menace implicite de thallium ou de polonium si la France – rare puissance nucléaire de l’OTAN – s’ingère un peu plus dans les affaires « intérieures » de l’agression d’un pays extérieur comme l’Ukraine ? « Empêcher » le président détenteur des codes nucléaires pourrait être un acte stratégique en cas de menace de conflit nucléaire tel que Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe, a encore récemment menacé. Ou Poutine, obsédé par lui-même, parle-t-il de sa propre santé, peut-être pas si « bonne » que cela ? Mystère.

Votants d’Outremer

Je suis sidéré que les citoyens d’Outremer aient choisi massivement Marine Le Pen (et son programme national étatiste) plutôt que le libéral Emmanuel Macron au second tour. 69,60% des suffrages en Guadeloupe, 60,87% en Martinique, 60,70% en Guyane, 55,42% à Saint-Martin Saint-Barthélemy, 59,57% à la Réunion, 59,1% à Mayotte : comment des « basanés » et autres « métis » (selon la nomenclature en usage à l’extrême-droite) peuvent-ils donner leurs voix à la représentante blonde de la blanchitude mâle autoritaire, soucieuse de pureté ethnique et de répression des allogènes ? Est-ce naïveté de « citoyen » assuré d’être Français ? Mais l’histoire nous apprend que la citoyenneté peut être remise en cause : celle des Juifs sous Pétain, le décret Crémieux abrogé par exemple ; la promesse Le Pen d’expulser tous les binationaux convaincus de délinquance ou de chômage de plus d’un an. La philosophie même de son programme : « Supprimer le droit du sol et limiter l’accès à la nationalité à la seule naturalisation sur des critères de mérite et d’assimilation. » Sans parler de ce qu’elle ferait, une fois au pouvoir… Le programme social de Le Pen est surtout un programme de souveraineté réaffirmée de type colonial sur l’Outremer avec priorité aux frontières, à l’immigration, à la défense maritime. Il y a de l’ignorance historique et politique, du ressentiment à courte vue et, disons-le, une certaine « bêtise » à choisir le pire pour soi (« l’esclave » qui vote pour « le maître »…) au prétexte que l’on « déteste » la soi-disant « dictature » libérale (oxymore) et sanitaire (combien de morts aux Antilles par refus de se faire vacciner) d’Emmanuel Macron ? Même si l’Outremer a plutôt voté Mélenchon au premier tour, ce qui était cohérent, voter fasciste au second tour est un mystère.

Nouvelle façon de gouverner

Le président l’a dit, il ne gouvernera plus comme ces cinq dernières années mais avec « une méthode refondée ». Quelle pourrait être cette fameuse méthode, sachant que nul ne change véritablement, même s’il sait s’adapter ? Ce pourrait être le choix de l’orientation politique : l’écologie unit la droite et la gauche, les jeunes et les actifs, dans une synthèse « et de droite et de gauche », dépassement qui reste la marque de fabrique Macron. Elle permettrait la réindustrialisation d’en haut (les centrales nucléaires, la transition automobile, etc.) comme les mesures sociales d’en bas (la rénovation énergétique des logements créatrice d’emplois de proximité dans les territoires « oubliés » et de demande de formation professionnelle pour les jeunes exclus du système méritocratique scolaire, une agriculture plus bio et moins énergivore). Ce pourquoi il pourrait surprendre, le nouveau président : nommer une femme Premier ministre plutôt qu’un homme, peut-être une femme de gauche (ce pourquoi Ségolène Royal frétille et dit qu’elle ne dirait pas non). Mais attendons les Législatives, le successeur de Castex ne sera que de transition : en régime parlementaire comme le nôtre (il le reste, malgré la présidentialisation accentuée par la réforme mal pensée Chirin-Jospac), le Premier ministre n’est pas seulement issu de la volonté présidentielle, il doit aussi représenter une majorité à l’Assemblée nationale. Mystère donc.

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Donna Leon, Brunetti entre les lignes

Une intrigue banale, le vol de livres et de gravures dans les bibliothèques, mais une plongée dans le cœur spirituel de Venise, ville-monde, centre de culture occidentale, diffusant le savoir depuis la Renaissance par ses presses à imprimer. La dégradation et le vol par cupidité, la manie compulsive de collectionner, le désir d’avoir pour soi tout seul un chef d’œuvre, montrent toute la décadence de la civilisation contemporaine obnubilée par les images et qui ne lit plus. Alors que les livres fixaient la pensée et permettaient de se faire un jugement par soi-même dans le silence des pages, la culture des flux agite les esprits et manipule les bas instincts des faibles. Lorsqu’on ne considère plus l’imprimé que comme objet marchand, la civilisation se perd, se dissolvant dans la monnaie. Et pour quoi faire ? S’acheter des pompes de luxe, des vestes chics, des chemises sur mesure ?

Sacrifier le temps à l’immédiat est bien le signe d’une dégradation humaine. En témoignent encore les paquebots de dix étages longeant les fragiles canaux de Venise, pour amuser les touristes. Donna Leon, vieillissante, est de plus en plus pessimiste sur l’humanité, notamment sur l’Occident. Venise en est pour elle le symptôme, les petits arrangements entre amis et relations sociales compensant la perte de l’Etat et de son contrôle, encourageant tous les vices.

Une bibliothécaire d’un lieu confidentiel mais très vénitien, la Merula, téléphone à la questure pour signaler un vol de livres antiques d’une valeur inestimable. Brunetti enquête. Le gardien n’a rien vu mais signale deux lecteurs assidus, un chercheur américain d’une université du Kansas et un ancien prêtre défroqué surnommé Tertullien parce qu’il vient lire tous les jours des écrits des Pères de l’Eglise en latin (le vrai Tertullien, berbère chrétien, n’a jamais été honoré de cette distinction de Père car il a été décrété un brin hérétique, soutenant une position que l’Eglise officielle n’a pas suivie).

La dottoressa (doctoresse en bon français et pas docteureueu) qui dirige la bibliothèque est effarée car elle n’a rien vu, parce que les puces de sécurité ne sont pas conformes au portique commandé en même temps et que tout traîne comme d’habitude en Italie bureaucratique et corrompue. Elle craint aussi que la généreuse donatrice, la comtesse Morosini-Albani, cesse son soutien de mécène, elle qui, d’origine sicilienne (mais quand même princesse), cherche à s’intégrer dans la bonne société très fermée des Vénitiens de souche.

Une enquête est un processus lent qui consiste à poser sans cesse de nouvelles questions et d’interroger plusieurs fois les mêmes protagonistes pour tenter d’avancer dans la compréhension des faits. Donna Leon délaie un peu trop cette sauce cette fois-ci pour assurer ses trois cents pages, au détriment de l’action. La psychologie des personnages est peut-être mieux abordée, encore faut-il qu’ils vaillent le coup. Or les voleurs et ceux qui laissent faire n’ont qu’une personnalité banale, lassés de tout et ratant leur vie, le sachant et ne faisant rien pour que cela change.

Non, le prêtre n’a pas été défroqué pour avoir manipulé certains organes de jeunes garçons à qui il enseignait le grec ancien, mais pour avoir dénoncé deux autres prêtres qui le faisaient – dont son directeur. Bénéficiant de protections dans la société, ce dernier a vu étouffée son affaire mais Tertullien a été licencié ; il subsiste désormais d’une pension mensuelle de 649 € mais reste logé dans l’appartement de ses parents, ce qui lui économise le loyer. Amer de ne plus avoir la foi, aigri de n’avoir pas vu ses ambitions dans l’Eglise se réaliser, déçu de constater que progressivement le latin et le grec n’intéressent plus les jeunes, il se réfugie dans les livres. Les plus anciens possibles, et en langue originale.

Pour fournir un peu plus son propos, Donna Leon se prête à citer en latin le vrai Tertullien lui-même p.194 : nihil non ratione tractari intelligique voluit (Text is CCL I, p.321. T « Il n’y a rien que Dieu veuille laisser incompris et non soumis à la raison ». L’idée est que la raison étant une propriété de Dieu puisque rien n’existe que par Lui, tout est prévu et arrangé par la raison, seule façon de comprendre sa Création. L’époque contemporaine justifie ainsi les mathématiques comme raison dans l’univers. Brunetti va s’employer à saisir par la raison, reléguant les instincts de lucre et la passion pour la collection ou le vol au second plan. Surtout que le Tertullien actuel est retrouvé mort à son domicile, frappé à coup de grosses bottes et cogné contre le mur.

Qui l’a fait ? Le faux chercheur américain, vrai voleur international dont la copie du faux passeport et l’attestation fausse d’université n’ont fait l’objet d’aucune vérification de la part de la bibliothécaire ? Un complice qui monnayait les livres auprès des collectionneurs ? Une histoire sentimentale avec une assistante un peu mûre de marquis fortuné dont l’ex-petit ami était un truand brutal ?

Vous saurez tout à la fin et ce n’est pas bien optimiste.

Donna Leon, Brunetti entre les lignes (By its Cover), 2014, Points policier 2017, 301 pages, €7.70 e-book Kindle €7.99

Les romans policiers vénitien de Donna Leon déjà chroniqués sur ce blog

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Victoire  de la modernité sur le repli

C’est donc Emmanuel Jean-Michel Frédéric Macron dit Manu, né en 1977, qui l’emporte face à Marion Anne Perrine Le Pen dite Marine, née en 1968 – qui n’aime pas son année de naissance. Mais le président sortant ne l’emporte plus qu’avec 58,55% des voix contre 66.1% en 2017 contre la même, avec 28% contre 25.4% d’abstention. Avec parfois des bulletins nuls originaux…

J’ai regardé le débat du second tour entre les deux candidats le mercredi 20 avril. Un débat sans grand intérêt, un stage de rattrapage pour qui n’a lu aucun des deux programmes. Je juge plus sur la personnalité et la direction générale que sur le détail précis des « mesures » promises et pas toujours financées ni constitutionnellement possibles. Le président sortant a dominé le débat sans conteste, plus précis, plus pédagogique, plus sensé que sa rivale. Comme d’habitude, elle est trop légère, floue sur le financement, persuadée que « le peuple est souverain » donc que « tout est possible », sans réfléchir au fait que nous sommes dans un Etat de droit et qu’il y a des procédures à respecter, sans parler du Préambule de la Constitution. Rappeler les vérités, qui ne sont jamais bonnes à dire à ceux qui rêvent, fait taxer « d’arrogance ». Le populo envieux de l’intelligence et de la réussite scolaire, qu’il n’a pas été capable de suivre, préfère volontiers l’amoureuse des chats. C’est oublier que les chats, comme les enfants, sont mignons mais aussi cruels et sans morale ; ils sont routiniers et conservateurs, haïssant tout étranger survenant dans la maison. On voit bien que la candidate Le Pen se moque du droit et des procédures, qu’elle a fait sa chattemite pour mieux sortir les griffes une fois au pouvoir. Son but affiché pour qui sait lire entre les lignes est d’orbaniser la vie politique et les institutions, comme son congénère l’a fait en Hongrie.

Pour cela, violer le Parlement, tester l’Europe, plébisciter le principal par référendum en démocratie directe à la Mussolini – son idéologie le réclame. Elle a été moins agressive et moins nulle mais pas moins insuffisante. Même si Macron a été parfois condescendant, il est manifestement plus intelligent et surtout travaille plus ses dossiers que l’ancienne fêtarde qui n’a exercé que deux années comme avocate. Le talent, la vitesse de la pensée, la capacité de mémoire et de synthèse, n’est-ce pas ce qu’on demande à un président ? Naviguer à vue sous prétexte que « je veux » (en feignant que le Peuple veuille), n’est pas réaliste, même si c’est démagogique.

Le président sortant, réélu pour son second mandat, a un bilan plutôt bon par rapport à ses prédécesseurs. Sauf sur la dette à 112,9 % du PIB fin 2021, mais Covid oblige ; aurait-il fallu laisser se débrouiller toutes les entreprises et tous les salariés sans rien faire, comme dans les années 30 ? Les fascistes le rêvaient, puisque cela a permis alors de porter des autoritaires étatistes au pouvoir, Mussolini, Hitler, Horthy, Franco, Salazar. Mais nous sommes en démocratie libérale, pas en régime parlementaire à l’ancienne.

Emmanuel Macron a assuré + 6,0 % de pouvoir d’achat et de fortes créations d’emplois malgré une croissance deux fois plus faible que celle du quinquennat Chirac – pourtant si « populaire » ! Pour le présent, pas analysé par Le Pen, l’Europe et la France sont confrontés à trois chocs : un choc de confiance lié à l’incertitude géopolitique et énergétique croissante, un choc de demande par la hausse des prix sur le pouvoir d’achat des ménages et les coûts des entreprises, un choc d’offre lié au bouleversement des chaînes de valeurs du à la pandémie comme à la guerre et aux sanctions, conduisant à des interruptions de production et à une inflation par rareté. Le baril de pétrole s’envole et l’euro baisse – à cause de l’agressivité russe d’origine soviétique ; les transports et les billets d’avion vont prendre encore 10 à 20 % dans les mois qui viennent ; même le train devrait augmenter au-delà du plafonnement du prix de l’électricité jusqu’à l’été. Ce n’est pas « l’immigration » ni « la sécurité » qui résoudront ces problèmes comme par magie.

Le combat électoral a affronté deux France, celle des petits – volontiers frileuse, nationaliste, égoïste, pleine de ressentiment, adepte des yakas expéditifs et de la théorie du Complot – et celle des éduqués qui veulent poursuivre le progrès, adhèrent à la modernité du monde, ouverte et moins pessimiste, croient aux réformes progressives et à la négociation avec les autres. En gros la Contre-Révolution ou la Révolution, Joseph de Maistre ou Nicolas de Condorcet, le corps politique primant l’individu ou les droits de l’Homme, les anti-Lumières (comme en Russie) ou les Lumières. On sait, dans l’histoire, comment les élections d’un jour permettent parfois d’éviter les élections futures en bâillonnant la presse, muselant l’opposition, emprisonnant les dissidents, faisant disparaitre les rivaux trop populaires. Hitler élu une fois, resté au pouvoir jusqu’à sa mort ; Poutine pareil ; Orban le suit ; Marine le veut. Heureusement, pour les cinq prochaines années, le peuple de France ne l’a pas voulu. Un répit bienvenu avant les grandes tragédies, peut-être…

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Tootsie de Sydney Pollack

La grande question post-68 a été d’interroger le masculin et le féminin, genres portés au paroxysme par la morale puritaine bourgeoise du XIXe siècle. La figure du mâle guerrier dominant est une construction sociale outrée de la morphologie masculine ; la figure de la femelle maternelle effacée et craintive en est son pendant social. La réaction d’aujourd’hui cherche à revenir à ces tropismes. Dustin Hoffman est un caméléon qui sait jouer tous les rôles. Sa mère le surnommait Tootsie, peut-être issu de tootsy qui signifie petons, pour dire sa mignonne petitesse. Il n’était pas ce garçon impérieux, calme et droit qu’aurait voulu la norme.

Après les dix premières minutes intello chiantes où l’acteur expose sa façon d’exercer son art auprès de ses groupies des trois sexes, avec en filigrane Samuel Beckett et son idée que l’acteur est moins que le langage qu’il porte, le film commence enfin avec la véritable histoire : celle d’un acteur qui sait se convertir en ses personnages. Michael Dorsey le comédien de théâtre, Dorothy Michaels la comédienne de feuilleton télévisé (tous deux Dustin Hoffman). Son agent (Sydney Pollack lui-même) ne peut plus grand chose pour lui trouver des cachets car il a la réputation d’être un emmerdeur, critiquant sans cesse la vraisemblance des scènes qu’on lui fait jouer. Comme ce mourant qui devrait « traverser la scène pour que tous les spectateurs puissent le voir ». Il y a de l’ironie dans ce film, qui n’épargne ni les auteurs ni les metteurs en scène0. qui se prennent cependant tous pour des « créateurs ».

Son amie du moment Sandy (Teri Garr), doit auditionner pour une œuvre soupe de la télé (soap opera) sur l’hôpital. Elle devrait jouer une administratrice en butte au machisme des docteurs et aux récriminations des infirmières harcelées. Sandy est terrorisée, elle a peur d’échouer, Michael l’accompagne pour la motiver. Il voit très bien le rôle et exige que Sandy se mette dans la peau d’une femme en colère qui se révolte contre la domination mâle trop admise, surtout dans le milieu hospitalier. Mais Sandy n’auditionne même pas ; elle est rejetée sur sa simple apparence, « pas assez baraquée » pour le rôle. Outré, Michael se déguise en femme et passe l’audition, forçant la porte selon les bonnes règles du marketing américain.

Devenu self-made woman il s’impose, sa façon « différente » d’être et de jouer le pose comme une femme qui compte. Pour lui, il suffit d’oser. Ce tropisme très yankee en fait un pionnier du féminisme en actes. Son personnage de Dorothy a du succès et subjugue les hommes comme les femmes. Trop . Il devient vite dépassé par son rôle car il est impliqué doublement : en tant que Michael, en tant que Dorothy.

Comme garçon Michael, il s’éloigne de Sandy qui ne le comprend plus parce qu’il l’évite parfois à cause de sa double vie et qu’elle finit par le croire homo. Il vit en effet en coloc avec son ami Jeff (Bill Murray) qui est au courant de son rôle dans le feuilleton télé mais pas elle.

En tant que fille Dorothy, il est tombé amoureux de Julie (Jessica Lange) qui joue l’infirmière dans la soupe hospitalière et qui n’est pas insensible à son amitié ; mais elle le croit lesbienne lorsqu’un soir, pris par ses émotions, il veut l’embrasser. Pour ne rien arranger, le père de Julie, qui les invite dans son ranch très vintage, les fait coucher dans la même chambre et le même lit comme des gamines de dix ans, puis tombe amoureux de Dorothy, la vieille fille un peu coincée mais qui a le regard attendri pour la fille de 14 mois de Julie, jamais mariée et déjà séparée. Il lui offre même une bague de fiançailles avec un gros diamant.

Comment se sortir de cette ambiguïté ? Michael veut vivre sa vie d’homme, tout en montrant comme acteur qu’il peut jouer aussi une femme. Sa part féminine, qui remonte alors, le rend probablement meilleur homme. Il est moins dans la caricature offerte par ses compagnons de tournage : Ron le metteur en scène (Dabney Coleman), John le docteur macho (George Gaynes). Il se montre plus attentif en écoutant ses partenaires, plus sensible en empathie à leurs questions, moins prédateur en ne prétendant pas les embrasser puis les culbuter sur l’instant. Il avoue à Sandy qu’il est amoureux d’une autre ; il avoue à Julie qu’il n’est pas celle qu’elle croit et qu’il est « normal » qu’il veuille l’embrasser – la norme hétéro d’époque.

Car le film n’a rien d’un militantisme pour changer les genres, ni pour les abolir. Il tient la ligne de crête entre la part féminine du mâle et la part masculine de la femelle, que chacun a en soi et qu’il peut révéler sans déchoir. Aux femmes de s’affirmer comme le fait Dorothy dans le feuilleton (ce qui lui vaut des succès d’audience comme l’admiration de ses compagnes et compagnons) ; aux hommes de prêter une plus grande attention aux femmes pour ce qu’elles peuvent apporter de talent et d’intuition différente.

Ne sachant comment se dépêtrer d’un contrat qui le lie à la chaîne pour encore des années, Michael profite d’un incident de tournage – une bobine gâchée, à tourner impromptu en direct – pour se révéler tel qu’en lui-même : une Dorothy qui est en fait un homme, venu travailler à l’hôpital pour venger sa sœur disparue. Il se dépouille de sa perruque, de ses faux cils, de son maquillage, et apparaît en Michael devant les spectateurs ébahis et les techniciens sidérés. Il a en effet changé le scénario. Julie le frappe (elle est moins chochotte grâce à lui), Sandy fait une crise de nerf (indécrottable femelle restée dans son rôle social assigné d’hystérique), le père amoureux se pose des questions sur son attirance pour lui en tant qu’elle.

Tout espoir n’est pas perdu car les dernières scènes amorcent la résilience, d’abord avec le père autour d’une bière au bar western près du ranch, ensuite avec Julie sur un trottoir de New York. A voir ou revoir pour ce message implicite que ni les hommes ni les femmes ne sont assignés aux rôles sociaux obligatoires de leur temps. Être soi est bien plus important que d’être conforme.

DVD Tootsie, Sydney Pollack, 1982, avec Dustin Hoffman, Jessica Lange, Teri Garr, Charles Durning, Bill Murray, Sidney Pollack, Carlotta films 2020, 1h52, €10,08 blu-ray €8,69

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Roberto Garcia Saez, Un éléphant dans une chaussette

Utiliser les fonds de l’ONU pour une politique de santé dans les pays du tiers monde est aussi laborieux que de faire entrer un éléphant dans une chaussette. Le titre est ici bien choisi parce que le roman, un tantinet policier, évoque les tribulations d’une société de conseil embauchée par le programme mondial au Congo pour traiter le sida, le paludisme et autres choses encore. La société est efficace, remerciée pour son bon travail, mais hors procédures le plus souvent. Car la bureaucratie onusienne n’a rien à envier à la bureaucratie américaine – dont elle est dérivée. Il faut tout documenter, tout justifier, se barder d’autorisations après appels d’offre dûment effectués. La fameuse « transparence », si démocratique en théorie, est en termes d’efficacité redoutablement contreproductive. ONU signifie Ô nu, ce qui veut dire se mettre à poil devant les technocrates en pompes Gucci bien cirées des couloirs climatisés du siège de New York, alors que les besoins sur le terrain, dans la touffeur tropicale, la crasse et la poussière, sont incommensurables.

L’auteur s’est spécialisé dans le conseil aux politiques de santé, parfois fonctionnaire sur contrat de quelques années, parfois consultant. Il a œuvré à l’ONU, à l’OMS, au Fonds mondial, à l’Union européenne ; il est allé en Afrique, en Asie, à Genève. Il connaît bien ce milieu d’humanitaires de haut vol, passant leur temps dans les avions entre deux réunions, se sentant investis d’une mission de la plus haute Importance, au-dessus de tout pouvoir au nom du soin.

Si Patrick, son personnage de chef de projet sanitaire pour l’ONU officie en Afrique, qu’il aime bien, il se repose en Thaïlande, paradis de tous les plaisirs. Sa femme Isabella oscille entre Bangkok où ils viennent d’acheter un appartement, à Londres où elle poursuit une formation médicale spécialisée à l’international, et l’Espagne où elle a sa famille. Le traqueur de malversations est Paul, policier anglais parvenu à force de cours du soir et de persévérance au poste de représentant britannique au nouveau service des fraudes à l’humanitaire, une sorte de Tracfin onusien. Pétri de bonnes intentions presbytériennes contre la corruption, Paul ne voit pas plus loin que le rendement exigé de lui par les instances ; il ne voit pas que tout dollar claqué hors des clous bloque la machine de l’aide médicale et que les gens sur le terrain en claquent.

Un roman bien écrit, découpé en chapitres courts traitant chacun d’un sujet qui fait avancer l’histoire, avec des personnages bien typés, des parodies de jargon technocratique international en regard de la réalité du terrain, et des échappées sexuelles de tous genres en guise de récréations. Se lit avec plaisir.

Un éléphant dans une chaussette est suivi par Dee Dee Paradize, l’acte 2 du même théâtre, paru aux mêmes éditions et dont je rendrai compte bientôt.

Roberto Garcia Saez, Un éléphant dans une chaussette, 2021, éditions Atramenta Finlande, 232 pages, €22.00 e-book Kindle €9,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Elizabeth Peters, Un crocodile sur un banc de sable

Le premier opus de la série des aventures d’Amelia Peabody, ci-devant vieille fille anglaise de 31 ans ayant hérité d’une fortune de son père, et qui trouve en quelques mois – dans cet ordre – une belle-sœur, un beau-frère, enfin un mari et même un enfant. Tout cela parce qu’elle se décide enfin à bouger, papa une fois enterré, au lieu de rester tranquillement dans sa chambre. Comme quoi la vie est bien faite : qui ne tente rien n’a rien et seul celui qui ne fait rien ne commet jamais d’erreur.

En 1880, les femmes étaient moins que rien dans la société chrétienne, aristocratique et bourgeoise de l’empire britannique, surtout sous la reine Victoria, 1m52 de haut mais d’une superbe rare et d’une pruderie sexuelle restée célèbre, même si elle a eu neuf enfants. Elle régna de 1837 à sa mort, en 1901 seulement et a légué une hémophilie à son arrière-petit-fils Alexis Romanov, assassiné par les bolcheviques ancêtres de Poutine. Peabody s’affirme en prenant des décisions et fonçant comme un homme, ce pourquoi elle détonne. Ce pourquoi aussi elle séduit le grand et fort Radcliffe, ours pratique féru d’égyptologie, qui n’a que faire des pimbêches et pétasses. Son jeune frère Walter, en revanche, fin et racé comme l’Endymion des tableaux selon la narratrice Peabody, était tout à fait à même de charmer dans les règles de l’amour romantique la belle héritière déshéritée Evelyn qui, séduite par un Italien puis laissée pour compte une fois l’argent évaporé, s’est retrouvée un beau jour à défaillir au milieu des ruines de Rome, sous les yeux d’une Peabody en train de siroter son thé.

Il n’en faut pas plus pour qu’elle la prenne sous son aile, lui assure un gîte et le couvert, la rhabille et l’emmène comme dame de compagnie jusqu’en Égypte où elle poursuit son voyage. Ce n’est qu’à la page 48, au musée du Caire, qu’elle rencontre Radcliffe et son frère, puis vogue sur sa dahabieh louée avec Evelyn jusqu’à El-Amarna où les deux frères ont obtenu du conservateur du musée du Caire Maspero une concession de fouilles. L’ouverture est un peu longue mais la suite accélère et prend enfin son rythme de croisière. L’intrigue développe d’étranges événements, ponctués de bisbilles personnelles. Vont se produire la découverte d’un pavement décoré sous les ruines de la cité d’Akhenaton, dont Evelyn fait le relevé, la survenue d’une momie vociférante qui semble ne s’en prendre qu’à Evelyn à l’exception de tous les autres, et la fuite superstitieuse de tous les ouvriers égyptiens, pourtant désireux de gagner de l’argent tant leurs enfants vivent nus dans des villages de terre et de roseaux, parmi les immondices.

La scène est cocasse. Délaissant leur dahabieh confortable et leur cuisinier hors pair, les deux femmes – ou plutôt Evelyn traînée par Peabody – vont s’installer sur le chantier avec les hommes pour les soigner, les aider, et participer aux fouilles. Non sans heurts, mais non sans humour. Evelyn ne peut que tomber amoureuse du beau Walter, et c’est réciproque, jusqu’à ce que son cousin Lucas, qui n’était pas héritier du grand-père jusqu’à la fuite (organisée?) d’Evelyn, vienne la rejoindre pour lui proposer un mariage. Est-il amoureux ? Gentleman ? Perfide ? Peabody va passer par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel à son sujet. Les femmes ont élu domicile dans une tombe sur le site, ce qui donne des phrases cocasses et incongrues comme « quand je sortis de ma tombe… », « Radcliffe émergea en trombe de sa tombe » et autres joyeusetés. Outre le pavement, une momie hellénistique (donc nettement plus récente qu’Akhenaton) est découverte dans une tombe royale par des villageois et Radcliffe la débande pour trouver les amulettes. Mais ne voilà-t-il pas qu’elle se réveille en pleine nuit et vocifère des malédictions avant de s’enfuir à toutes jambes ?

L’archéologie se mêle aux histoires intimes et aux escroqueries pour tisser un beau roman d’aventures exotiques dans la lignée d’Henry Rider Haggard – né en 1856 et qui commence ses romans dès 1885, époque de notre héroïne. Dédié à son fils Peter, ce premier roman de la saga Peabody par Elizabeth Peters vaut la lecture et prépare tous les suivants. Vous êtes déjà emporté à la 49ème pages.

Elizabeth Peters, Un crocodile sur un banc de sable (Crocodile on the Sandbank), 1975, Livre de poche 2007, 314 pages, occasion €1,35

Le romans policiers égyptiens d’Elizabeth Peters chroniqués sur ce blog

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Comme nous pleurons et rions d’une même chose, dit Montaigne

Le chapitre XXXVIII de ses Essais livre 1 montre combien notre attitude peut être étrange car en même temps contradictoire : pleurer et rire d’une même chose ; en être triste et en même temps ravi ; heureux et malheureux. Car toute chose a ses deux faces et les enfants le savent « qui vont tout naïvement après la nature », dit Montaigne. Et de citer Antigonos devant la tête du roi Pyrrhus son ennemi, César devant celle de Pompée, le duc de Lorraine devant la mort de Charles le Téméraire, le comte de Montfort vainqueur de Charles de Blois.

C’est que nous avons un premier mouvement, aussitôt suivi d’un recul. « Quand je tance avec mon valet, je tance du meilleur cœur que j’aie, ce sont vraies et non feintes imprécations ; mais cette fumée passée, qu’il ait besoin de moi, je lui bien ferai volontiers ». C’est le Système 1 et le Système 2 de Kahneman, l’action réflexe suivie de la réflexion sur l’action, mais pas seulement : c’est aussi que l’on change d’avis selon l’angle que l’on prend. Montaigne prend avec humour son propre exemple : « il n’est jour auquel on ne m’entende gronder en moi-même et contre moi : bren du fat ! (merde pour le con! dirait-on aujourd’hui). Et pourtant, n’entends pas que ce soit ma définition. » On peut se morigéner sans faire essence de ce dont on se traite. Être bête arrive, ce n’est pas être bête tout le temps ni par construction. « Qui, pour me voir une mine tantôt froide, tantôt amoureuse envers ma femme, estime que l’une ou l’autre soit feinte, il est un sot ». C’est que les deux sont vraies – mais pas en même temps, ni pour le même objet.

« Il n’y a rien de changé, mais notre âme regarde la chose d’un autre œil, et se la représente par un autre visage », dit Montaigne, « car chaque chose a plusieurs biais et plusieurs aspect », observe-t-il sagement. Il n’y a que les sots – et les fanatiques – qui ne voient le monde que d’une seule couleur ; les autres relativisent. Le sages pensent comme Montaigne : ils balancent avant de se fixer… provisoirement.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Mary Higgins Clark, La maison du clair de lune

Vous devenez le clair de lune, dit le titre américain. Il se réfère aux vieux et vieilles de la maison de retraite de luxe Latham Manor de Rhodes-Island, asile pour richissimes en fin de vie. Il faut dire que « l’achat » d’un appartement est à fond perdu, à vie certes, mais la vie passé 80 ans n’est guère longue, surtout si la rentabilité l’exige : 200 000 $ le studio quand même, le double pour une suite où vous pouvez apporter vos meubles – plus 200 à 400 $ par mois de loyers ! Avec vingt-cinq ans de plus depuis la publication du roman, les prix sont à ajuster à la hausse… Nous sommes loin de nos Ehpad, certes moins aimables mais nettement plus abordables !

La jeune Maggie, orpheline de mère très tôt, s’était trouvé une mère de substitution avec le remariage de son père avec Nuala, au prénom irlandais. Las ! le bonhomme est infernal et le divorce prononcé cinq ans plus tard. Exit Nuala que Maggie aimait bien, et tout de suite la pension jusqu’à sa majorité. Pas vraiment aimée la Maggie… Elle est devenue photographe de mode connue et appréciée. Il se trouve qu’une connaissance riche de son âge, Liam, la convie à l’accompagner en plastron à un cocktail mondain de New York. Il retrouve là sa famille, notamment son cousin Earl, héritier de l’entreprise de pompes funèbres de ses père et grand-père, et qui l’a vendue pour faire de l’enseignement en anthropologie et organiser un musée sur la mort. Cercueil, corbillard, cimetière, Earl est passionné par les rites funéraires et un brin inquiétant.

Mais c’est à ce cocktail que Maggie retrouve par hasard Nuala, mariée à l’oncle des cousins, Tom, qui vient de mourir. Elle habite une vieille villa fin de siècle XIX à Newport, station balnéaire chic de la côte est. Une villa qu’elle songe à vendre car trop grande pour elle seule et nécessitant pas mal de travaux. Elle voudrait se ranger dans la maison de retraite dorée où une place lui est d’ores et déjà réservée car une résidente vient de mourir. L’ex belle-mère et la jeune Maggie sont heureuses de se retrouver et la vieille dame invite sa pupille à venir passer une semaine à Newport.

C’est là que Maggie se rend compte que la mort frappe souvent dans la ville. Certes, la moyenne d’âge est élevée mais la maison de retraite connait des taux de décès indécents. Tous de causes naturelles, mais le médecin de l’établissement est âgé et cacochyme et le directeur renvoyé d’un précédent poste ; une nouvelle légiste ne va-t-elle pas se trouver intriguée comme Maggie de tous ces morts dont elle lit les nécrologies dans les chroniques locales ? D’autant que Nuala est assassinée juste avant que Maggie n’arrive ; elle avait changé in extremis son testament, la rendant légataire universelle, et bien sûr renoncé à vendre la villa et à se loger à la maison de retraite. Y aurait-il un rapport ?

C’est en déambulant dans le cimetière avec une amie de sa belle-mère qui distribue des fleurs sur les tombes de ses copines de retraite toutes décédées, que Maggie aperçoit des cloches reliées à un tube sortant de terre. Earl l’anthropologue mortuaire a fait une conférence à ce sujet auprès des vieilles de la maison, au point que l’une d’elle s’est trouvée mal. Les riches victoriens, craignant d’être enterrés vivants, exigeaient qu’on leur attache au doigt un cordon relié à une cloche sortant du sol par un tube depuis le cercueil, afin qu’ils puissent appeler à l’aide s’ils se réveillaient… Un gardien était payé durant une semaine entière pour veiller dans le cimetière à écouter si une cloche sonnait et déterrer daredare le paniqué enfermé six pieds sous terre.

Dès le premier chapitre, Mary Higgings Clark nous plonge dans le bain de l’horreur avec Maggie vivante dans un tel cercueil. Pourquoi est-elle arrivée là ? Qu’a-t-elle découvert qui lui vaut ce traitement ? Qui l’a ainsi emprisonnée ? Au nom de quel intérêt ?

Vous saurez tout en temps voulu, souvent égaré sur de fausses pistes car tout le monde qui gravite autour de Maggie et de feue Nuala peut éventuellement avoir un mobile. Maggie fera la connaissance plus intime de Neil, un fils à papa de parents aimants qui a repris la profession de son père dans le conseil financier. Liam, qui s’intéresse à elle sans vraiment lui prouver, est plutôt dans « les affaires », pour la plupart immobilières. Les années 1990 étaient propices à la bourse et à l’immobilier et l’investissement dans les résidences retraite était en plein essor. Avec la tentation de frauder pour s’enrichir plus vite, comme les grands-pères début de siècle avaient fait leur fortune.

Un très bon cru Clark, bien découpé, aux personnages munis d’une véritable personnalité sans caricature.

Mary Higgins Clark, La maison du clair de lune (Moonlight Becomes You), 1996, Livre de poche 1998, 381 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

DVD Mary Higgins Clark : La Maison au clair de lune / Dors ma jolie / Ce que vivent les roses – Coffret 3 DVD, Warner Vision France, €10,76

Les romans policiers de Mary Higgings Clark déjà chroniqués sur ce blog

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Patricia Cornwell, L’instinct du mal

L’experte en sciences légales de Virginie Kay Scarpetta est désormais aussi conseillère auprès du médecin-chef de l’institut médico-légal de New York de façon bénévole. Nous sommes en 2009 et la crise financière de 2008 vient de passer, précipitant l’économie dans la déroute et les gens dans le désespoir. Une jeune fille, Toni, est retrouvée morte dans un parc ; elle a été assassinée. Dottie, une folle dont s’occupe le mari de Scarpetta, Benton Wesley, lui envoie une carte de vœux vocale inquiétante. La fille d’un milliardaire de la finance a disparu. Ces trois affaires sont liées mais le lecteur ne le sait pas encore.

Contrairement à ses premiers romans, Patricia Cornwell stresse de plus en plus ses personnages, leur faisant faire des dizaines de choses à la fois et de nombreuses erreurs. Comme si ce qui arrivait au pays tout entier arrivait à chacun dans son propre métier. La médecine légale tient peu de place dans ce roman, plutôt centré sur les recherches informatiques de Lucy, la nièce adulte qui a fait fortune dans l’informatique avant d’en perdre les trois quarts dans la débâcle séculaire 2008.

L’action naît lorsque Scarpetta, invitée sur CNN par une productrice vieillissante qui cherche avant tout le scoop, a son téléphone BlackBerry volé alors qu’elle avait ôté par agacement son mot de passe. Elle reçoit un paquet suspect à son l’immeuble après l’appel d’une téléspectatrice qui s’avérera être la fameuse Dottie, la folle de Benton Wesley. Tout est lié et Lucy revient en hélicoptère d’un week-end de tempête passé en amoureuse avec son amie la procureur Jamie Berger juste à temps pour investiguer. Le grand flic Marino est aussi de la partie et toute cette fine équipe va tenter de débrouiller les écheveaux enchevêtrés des liens entre les disparitions et morts suspectes des diverses enquêtes en cours.

Wesley est limité par son statut de psychiatre légal qui ne l’autorise plus à faire des enquêtes comme lorsqu’il était au FBI. C’est donc Marino qui prend le relais, mais il le déteste depuis que Marino sous emprise de drogues et d’alcool a voulu violer Scarpetta dans un volume précédent. Lucy est toujours aussi butée et secrète tandis que son amie s’éloigne progressivement d’elle à cause de tout ce qu’elle ne lui dit pas.

Le lecteur ne s’étonnera pas de retrouver l’ennemi juré de Wesley et Scarpetta, le fameux Chardonne, anormal psychopathe venu de France qui a repris les affaires mafieuses de sa famille après le décès de son père et de son frère. Cet être machiavélique et suprêmement intelligent va chercher à les égarer tout en les menant dans un piège. Il faudra tout le talent des divers experts conviés par Cornwell, l’instinct de flic de Marino, l’expertise médicale de Scarpetta, le talent psychiatrique de Wesley, l’agilité informatique de Lucy et l’expertise en droit de Berger, pour percer à jour le monstre et déjouer ses plans, tout en retrouvant les disparus et qui a tué la morte du parc, à la mère de qui Scarpetta doit la vérité.

Nous sommes en 2009 lors de l’écriture de ce roman, et la technologie a galopé depuis les premières enquêtes de Kay Scarpetta. C’est par une montre connectable que Lucy parviendra à remonter la piste du tueur de Toni tandis que les mails échangés par le mari de la financière disparue mettront la puce à l’oreille de Lucie de Berger.

Ce gros roman un brin bavard semble avoir été dicté plutôt qu’écrit tant les dialogues s’étalent sur de longues pages. Mais le canevas général se tient et le suspense est là. C’est un assez bon cru Cornwell.

Patricia Cornwell, L’instinct du mal (The Scarpetta Factor), 2009, Livre de poche 2011, 669 pages, €8.90 e-book €8.49

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Julien Arbois, Petits et grands mensonges de l’Histoire de France

L’histoire non seulement est écrite par les vainqueurs mais aussi par ceux qui veulent galvaniser leurs troupes. L’auteur, historien, permet de séparer le bon grain de l’ivresse (comme dirait le populo), des Celtes jusqu’à François Mitterrand. En moins de 300 pages et 55 chapitres, l’honnête homme (s’il en reste) comme l’étudiant et l’historien pourrons en savoir un peu plus sur les mystères de l’histoire de France.

Ainsi, de plus en plus de monde sait que les Gaulois n’ont pas construit les dolmens, contrairement à ce qui est dit dans Astérix, ni que ceux-ci servaient à des sacrifices humains, comme on le croyait encore au XIXe siècle. Peu de gens savent aussi que Vercingétorix était un ami de Jules César avant de le combattre, ni que le fameux vase de Soissons ne fut non seulement jamais brisé mais de plus venait de Reims. Le roi Dagobert ne mettait pas sa culotte à l’envers et n’était pas le premier des rois fainéants. Charlemagne n’a pas eu non plus cette idée (folle) d’inventer l’école ni de punir les fils de nobles trop fainéants.

Les mensonges anciens sont de belles histoires que l’on conte encore dans les manuels du primaire, mais les fausses vérités plus récentes n’en sont pas moins d’autres belles histoires inventées pour faire croire. Molière n’est pas mort sur scène mais dans son lit et bien après avoir terminé la présentation de la pièce Le malade imaginaire. Louis XIV a bel et bien eu un ou plusieurs enfants noirs et la fameuse bataille de Valmy est loin d’être un miracle mais l’effet d’une corruption secrète entre la République et les assaillants. Quant à Cambronne, a-t-il vraiment prononcé « le » mot à Waterloo ?

Victor Hugo surtout a su écrire lui-même sa légende et rien de ce qu’il déclare n’est vérifié. Enflé comme il l’était, beaucoup plus conformiste qu’il n’a voulu l’avouer, il est conservateur avant d’être romantique, monarchiste avant d’être bonapartiste puis de virer casaque républicain contre Napoléon le Petit, exilé volontaire et absolument jamais banni comme il s’en glorifie.

Les taxis de la Marne, si célèbres en 1914, n’ont guère transporté que 7000 soldats sur les 150 000 du front lors d’interminables voyages cahotants à 25 km/h. Et Charles De Gaulle n’a été général qu’à titre provisoire et jamais confirmé. Quant à François Mitterrand, il a toujours ménagé la chèvre et le chou durant l’Occupation, volontiers vichyste jusqu’à réclamer la francisque des mains du maréchal Pétain avec l’aide de deux parrains membres de la Cagoule, avant d’aider la Résistance lorsqu’il a senti le vent tourner en 1943. Il fustige en 1936 dans un article de L’Echo de Paris la « tour de Babel » du quartier latin et sa population de métèques, il entre début 1942 à la Légion française des combattants volontaires de la Révolution nationale de Vichy avant d’être chargé des relations avec la presse par ce même gouvernement. Et il ne cessera durant ses mandats de faire fleurir la tombe du maréchal Pétain.

Il y aurait d’autres chapitres de la légende de l’histoire à écrire, comme quoi le storytelling n’est pas une invention récente mais a toujours aidé les gouvernants à magnifier leur camp et a célébrer leurs héros. Ce n’est qu’assez récemment, au fond, que l’exigence de vérité, due à l’essor de la pensée scientifique, délaisse les contes pour les réalités et somme les historiens de changer de registre.

Julien Arbois, Petits et grands mensonges de l’Histoire de France, 2015, Pocket 2016, 278 pages, €6.80 e-book Kindle €13.99

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La sirène du Mississippi de François Truffaut

La sirène ici n’a rien du clairon ni le Mississippi du grand fleuve qui roule ses eaux aux Amériques. La sirène est une femme, diabolique, qui envoûte les marins pour les attirer dans ses eaux – où ils se noient. Catherine Deneuve joue le rôle en sourdine, se contentant d’être là, sirène maléfique plus encore parce qu’elle n’en fait pas trop et plutôt moins. Le Mississippi est ce bateau des Messageries maritimes qui amène de France les passagers pour la Réunion, la grande île au tabac où un homme seul, propriétaire cigarettier, amoureux malheureux après la mort de sa première femme, désire une rencontre. Jean-Paul Belmondo est bon dans le rôle du mâle pris dans les rets d’une intrigante sans scrupules ; il est à la fois naïf et patriarcal, donc roulé dans la farine des sentiments.

1969 n’était pas cette « année érotique » chantée par Gainsbourg mais cet entre-deux des Trente glorieuses où la reconstruction d’après-guerre et le baby-boom avaient rendu les gens optimistes en même temps qu’ils faisaient craquer les gaines sociales. Ainsi le mariage, cérémonie obligée pour coucher ensemble devant tous, avec son corollaire de soumission de la femme et du rôle de chef de famille du mari. Le film subvertit l’institution en innovant la rencontre par petites annonces puis en rendant l’homme dépendant de la femme, celle-ci égoïste à mort et profitant de la bénévolence du mari pour vider ses comptes, y compris ceux de sa société, avant de disparaître. L’amour, revivifié romantique par cette incertitude nouvelle du lien, est vécu comme absolu par le mâle musclé (pas encore bouffi de gonflette à l’américaine) – tandis qu’il n’est qu’une façon d’arriver à ses fins pour la femelle séduisante, capricieuse et perverse qui joue de son corps depuis l’âge de 14 ans et a connu de multiples coucheries et plusieurs avortements.

Choc des conceptions que ce mari à l’antique et cette coureuse de dot. Lui rêve d’un couple idéal dans la grande maison coloniale ; elle d’un coup de maître pour ramasser du fric et vivre ensuite la belle vie. Les liens contre la liberté. Ils vont se marier, se démarier, se provoquer, se retrouver. Elle va lui mentir, le voler, se remettre avec lui en acceptant qu’il la tue, ce qu’il ne peut faire car elle est « trop belle », il va tuer pour elle ce détective (Michel Bouquet) qui la traque sur commande de lui-même et de la sœur pour avoir éliminé sa rivale, il va s’embarquer en cavale, se ruiner, se faire empoisonner avant que… happy end ? Pas sûr. Une fin aussi absurde que cet amour diabolique qui n’a guère du nom d’amour que l’aura romantique qui subsiste dans les cœurs. Peut-on « aimer » une archi égoïste qui ne pense qu’à ses fesses (charmantes, prolongée par des jambes fines gainées de fil), son manteau (cher et hideux) et ses goûts de nouvelle riche (la voiture américaine rouge vif qui en jette) ? On ne peut qu’être sous emprise, hypnotisé, envoûté. La beauté est une souffrance, l’amour un calvaire, l’attachement une expiation en vain. Sa femme est une sorcière – d’autant que Marion n’est pas légalement sa femme Julie, puisque ayant usurpé une autre identité.

Comme dans le roman de William Irish dont est tiré le scénario, la fausse Julie a fait tuer la vraie par son amant Richard, qui l’a passée par-dessus bord, avant d’endosser son identité, de prendre ses papiers et sa malle, et d’apparaître plus jolie que sur la photo. Elle a accepté avec joie les comptes-joints proposés par son nouveau mariche (mari riche) avant de les assécher un vendredi soir, un quart d’heure avant la fermeture de la banque, et de fuir aussitôt en métropole. Où Richard s’est accaparé tout l’argent (27 millions et demi de francs 1969) avant de s’évaporer, forçant la fausse Julie et vraie Marion à nouveau sans un à jouer les entraîneuses dans une boite de nuit toute neuve d’Antibes. Où le gogo épris la retrouve par hasard, ayant vu un reportage aux nouvelles télévisées dans la clinique où il se repose de sa blessure amoureuse (et d’amour-propre). Ne pouvant se venger en l’éliminant, comme il en avait l’intention, il succombe aux charmes vénéneux de la fausse innocence en Eve mâle devant le serpent femelle.

Truffaut en rajoute comme à son habitude sur l’enfance malheureuse en excuse de l’égoïsme forcené de la pute qui profite de sa jeunesse et de ses charmes – tout-à-fait dans le vent post-68. Il laisse le doute pour la fin : Marion-Julie va-t-elle une fois de plus jouir de la bêtise de son beau mâle ou est-elle véritablement touchée (pour la première fois dans sa vie) par l’amour inconditionnel de quelqu’un pour elle ?

DVD La sirène du Mississippi, François Truffaut, 1969, avec Catherine Deneuve, Jean-Paul Belmondo, Michel Bouquet, MGM United Artists 2008, 1h55, €15,39 blu-ray €43,99

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Elizabeth Peters, Le maître d’Anubis

Inutile de lire dans l’ordre les opus de la série Peabody, les événements sont resitués à chaque fois. Les histoires se passent à la toute fin du XIXe siècle lorsque les Anglais, impériaux et maîtres du monde, occupent l’Egypte et laissent leurs archéologues fouiller pour trouver de beaux objets. Le professeur Radcliffe Emerson et son épouse Amelia Peabody sont en avance sur leur temps puisqu’ils cherchent moins les objets que leur contexte pour comprendre enfin la vie des Egyptiens de l’antiquité à travers les millénaires. Chaque année ils partent six mois en expédition pour revenir se ressourcer dans la verte Albion le reste du temps, sacrifier aux mondanités des relations, éduquer leur fils Walter dit Ramsès ainsi que la sœur adoptée d’un précédent voyage Nefret, fille d’un lord disparu dans l’oasis secrète.

L’expédition de l’année a lieu à Amarna, ville neuve du pharaon Akhenaton, dans laquelle serait enterrée Néfertiti sa reine. Peabody trouve bien un oushebti à l’effigie de Néfertiti pour la servir dans l’autre monde, mais l’expédition est surtout un leurre. L’ennemi juré du couple, Sethos, tente par tous les moyens de connaître l’emplacement de cette fameuse oasis cachée dans les confins du désert sud égyptien afin de piller ses trésors. Il veut pour cela la carte sommaire dessinée par Forth, le père de Nefret, avant de disparaître. Il devine que les Emerson l’ont trouvée et que Nefret en vient. Ce pourquoi il cherche à enlever Peabody pour faire parler Emerson, puis Emerson pour le droguer et le faire révéler les secrets, dans le même temps qu’il tente de découvrir la cache de la carte originale qui devrait être restée dans le Kent, et cherche à faire enlever Ramsès. Dans la lutte, Emerson perd la mémoire et Peabody, qui finit par le délivrer avec l’aide d’Abdullah le fidèle contremaître des fouilles et du riche américain Cyrus qu’elle n’a pas revue depuis des années, prend les choses en main. Elle garde toujours avec elle son ombrelle en acier trempé, fabriquée selon ses désirs, une arme redoutable.

Amarna, idéalement située pas trop loin du Caire mais désertique à souhait pour voir qui entre et qui sort, est le piège rêvé pour faire venir l’ennemi et le forcer à se découvrir. Sauf que rien ne se passe jamais comme prévu et que l’ennemi est peut-être double… ou déjà dans la place. Dans le même temps, les lettres de Ramsès informent les parents de ce qui se passe en Angleterre. La mère feint de se scandaliser de la précocité, de l’audace et de l’imagination de son fils de 11 ans alors que le lecteur un peu avisé des enfants est ravi des initiatives et du tempérament du gamin. Il cumule les qualités et les défauts de ses deux parents, ce qui le rend redoutable et impressionnant. Il va jusqu’à lâcher un lion (apprivoisé par lui) dans le parc pour garder les abords de la demeure dans laquelle des bandits cherchent à s’introduire ; il se bat avec Nefret contre une tentative d’enlèvement sur sa personne ; il invente avec sa tante et sa gouvernante un piège machiavélique pour faire découvrir la fameuse carte par une espionne introduite dans la maison et faire ainsi cesser momentanément les attaques – car il va sans dire que la carte ainsi « volée » est fausse. Le ton ampoulé et un brin verbeux de ses lettres est un trait d’humour de l’autrice qui ajoute au plaisir. Le lecteur (et peut-être aussi la lectrice) serait heureux de rencontrer ce surdoué qui n’a pas froid aux yeux s’il existait ailleurs que sur le papier.

Le titre français fait référence à Anubis, qui est un gros chat égyptien confié par une connaissance peu recommandable mais qui cherche à s’amender alors qu’il doit se déplacer à Damas. Emerson qui, comme son fils Ramsès, a l’oreille des animaux, est vite adopté par le félin qui le suit partout et se transporte lors des longues distances sur son épaule. Le titre anglais fait référence plutôt à un conte égyptien traduit par Peabody, qui dit comment un prince soit surmonter les épreuves de trois animaux pour conquérir la princesse. Et c’est bien ce qui va se passer pour Emerson et elle-même. Le redoutable Sethos, à moins qu’il ne s’agisse du rusé autre ennemi inconnu, va s’efforcer de tuer l’un ou l’autre pour assouvir sa vengeance et faire parler le survivant quel qu’il soit.

Aventure et archéologie plus histoires de couple font un mélange détonnant, très agréable à suivre bien que parfois un peu échevelé étant donné les caractères de chacun. Emerson est fonceur mais diablement intelligent ; Peabody dévouée mais absurdement obstinée ; Ramsès cumule tous les critères du sale gamin adorable. Qui accepte ainsi ces personnalités hors des normes, comme c’est mon cas, aime beaucoup le récit sans cesse renouvelé de leurs aventures.

Elizabeth Peters, Le maître d’Anubis (The Snake, the Crocodile and the Dog), 1992, Livre de poche 2000, 446 pages, occasion €0,97

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Antilibéralisme français

Le libéralisme, au sens premier (politique), est le règne du droit, la liberté dans les règles du jeu : liberté de conscience, liberté d’expression, libertés politiques. Ces libertés sont voulues comme individuelles, opposées aux communautés, ordres et corporations. De cette conception philosophique découle une attitude, le respect à l’égard d’autrui et une règle pratique, la tolérance envers les opinions. Politiquement, elle se traduit par une charte des droits et devoirs, par la règle de droit et par la participation du plus grand nombre au gouvernement du pays. L’économie, n’est qu’une annexe, tardivement autonome, surtout un outil de la puissance d’une société et de son Etat. Nous ne parlerons que du libéralisme politique.

La France, en ses profondeurs, n’est pas politiquement libérale, pourquoi ? Une comparaison avec le voisin immédiat qui a cofondé avec nous le parlementarisme est éclairante. La sortie de la féodalité, la montée de l’individualisme moderne et la conception de l’Etat diffèrent radicalement.

La féodalité est un mode d’organisation politique et social englobant qui fait de la Force le Droit. Les relations sont hiérarchiques et entraînent le ralliement de clans au féal. Très efficace en période de guerre civile de tous contre tous, ce regroupement de bandes armées ne permettent pas l’établissement de relations « modernes » de confiance, de règles et d’échanges qui, seules, permettent l’essor de la science, du commerce et des régimes représentatifs. La modernité a été vécue différemment en France qu’ailleurs. Au Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, la sortie de la féodalité s’est faite progressivement et en douceur depuis 1215. A cette date, le Roi se voit obligé de signer la Grande Charte qui limite son absolutisme et crée l’embryon d’un gouvernement représentatif. A l’inverse, la France attend le 17ème siècle pour mettre au pas les Grands, au prix d’un absolutisme royal devenu par étape absolu (Henri IV, Louis XIII avec Richelieu et son apogée Louis XIV).

L’individualisme moderne est né de la philosophie grecque, du droit romain et la transcendance chrétienne. Il a été poussé par l’essor des échanges assuré par une nouvelle classe de commerçants et d’artisans regroupés en villes. Il s’est trouvé favorisé pour raisons politiques par le pouvoir central avec l’octroi de franchises et « libertés ». Ce mouvement a eu lieu dès le 17ème siècle au Royaume-Uni où l’accès aux métiers artisanaux et aux industries s’est très vite ouvert, les corporations ne survivant que peu à la dissolution de la féodalité. Rien de tel en France, où il a fallu attendre 1789 et sa fameuse Nuit du 4 août pour que corporations et privilèges soient abolis d’un trait, brutalement. Durant tout ce temps, la société française est restée figée en société d’ordres, tropisme qui court toujours dans les profondeurs sociales et qui renaît à chaque occasion, faute d’alternative.

L’Etat est devenu le sommet régulateur d’une hiérarchie de corps intermédiaires au Royaume-Uni. Il s’est au contraire trouvé le seul créateur du lien social dans une France radicalement révolutionnaire qui avait tout aboli (jusqu’aux syndicats, qui n’ont été recrées qu’en 1884). L’Etat absolu français ne voulait face à lui que des individus atomisés, aucun corps intermédiaire. C’est le sens de « la volonté générale » exprimée dans la rue d’abord et par le suffrage ensuite, l’Exécutif n’étant considéré que comme l’exécutant du Législatif, seul légitime, et l’Administration comme un rouage destiné seulement à « fonctionner ».

L’Etat français est politique, l’Etat anglais est juridique, voilà l’écart essentiel. La Révolution française a réalisé d’un coup l’étape libérale (établissement du droit) et démocratique (le suffrage), télescopant les deux et confondant dans un lyrisme gros de conséquences corps intermédiaires et « privilèges ». J’veux voir qu’une tête ! D’où les palinodies durant plus d’un siècle sur la fonction publique dont le statut n’a été établi qu’en 1941 par Vichy ! (repris et à peine modifié en 1946). Le Royaume-Uni a établi un statut de Civil Service dès 1855 et la Prusse dès 1873.

La trop longue rigidité historique française, la sortie antilibérale et anti-démocratique de la féodalité, la rupture brutale et radicale de 1789 ont laissé le citoyen-individualiste tout seul face à l’Etat Léviathan. Celui-ci a dû produire la nation, après en avoir détruit ses composantes. Dès 1790, les provinces historiques sont supprimées au profit de départements géométriques et abstraits, un système unique de poids et mesures est établi contre les coutumes, une langue uniforme est imposée sur tout le territoire par anéantissement des langues régionales méprisées en patois.

La centralisation administrative qui poursuit celle des rois se trouve désormais doublée d’une volonté d’être « instituteur du social » (Rosanvallon) par appropriation de tous les biens rares (télécoms dès le télégraphe Chappe de 1794 jusqu’aux nationalisations de 1982), par l’obsession scolaire à former des citoyens préparés à la vie collective (et pas des individus épanouis), par « l’instauration de l’imaginaire » avec institutions culturelles et fêtes d’Etat, par l’hygiénisme du 19ème, le Plan des années 1950, l’urbanisme des années 1960, le « travail social » des années 1970, le moralisme sanitaire et social des années 2010… L’Etat unanimiste de la « volonté générale » veut un citoyen toujours mobilisé (d’où le long attrait pour l’URSS), farouchement jaloux d’égalité, collectiviste par mépris des « intérêts » dits égoïstes des individus (et des entreprises). Pour Rousseau dans le Contrat social, il s’agit carrément de « changer la nature humaine » comme Lénine l’a entrepris, avant Mussolini, Hitler, Mao et les autres.

Avec l’essor de la prospérité, de l’éducation et de l’ouverture au monde, cette prétention étatique (efficace en période de reconstruction d’après-guerre) est devenue insupportable. Les individus se veulent « laïques » par rapport aux églises mais aussi par rapport à l’Etat, représenté par l’instituteur, l’adjudant, le policier, l’assistante sociale et le technocrate. 1968 a opéré cette rupture, aussi brutale que le fut 1789 (d’où l’ampleur des « événements » en France, comparée aux autres pays). Elle est irréversible, marquée par la révolte de 1984 contre le système unique d’éducation d’Etat, les privatisations d’après gauche, le lent mouvement des énarques vers le privé, tout comme par le vote systématique du « sortez les sortants » qui rythme la vie politique française. L’Etat français qui n’est pas un arbitre mais se veut acteur est aujourd’hui un frein. L’évolution de la société tout entière pousse à ce changement de rôle.

Il ne s’agit pas de « moins d’Etat » car la complexité des sociétés modernes et l’interdépendance des actes (du terrorisme à la pandémie en passant par la guerre en Ukraine et le réchauffement du climat) nécessite un Etat complexe, donc puissant. Mais il s’agit d’un « Etat autrement », qui arbitre et qui régule – pas qui se mêle de tout. Fini le paternalisme, surtout à l’ère de la construction européenne et de la globalisation. L’histoire comparée est éclairante.

Pourtant, nos gouvernants, trop monarchiques, trop isolés dans leur cour élyséenne, ne l’ont pas vraiment compris. L’infantilisme du premier confinement avec ses pages byzantines de questions à cocher (et à imprimer soi-même !) pour simplement sortir pisser autour de chez soi, les « interdictions » formelles, surveillées et punies par des bataillons de gendarmes (y compris en hélicoptère en montagne !) d’errer seul dans la nature sans contaminer personne, sont encore l’indice que l’Etat-peut-tout et que le citoyen en est réduit à obéir – et à voter (heureusement encore à peu près librement) qu’une fois tous les cinq ans.

Mais, au premier tour, pas moins de sept candidats sont illibéraux, partisans d’une société autoritaire où il faut faire plier l’individu et dompter l’entreprise !

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Qu’on nous juge chacun à part soi, dit Montaigne

Le chapitre XXXVII de ses Essais livre 1 est un hommage au « jeune Caton », dit Caton d’Utique. Partisan de Pompée par crainte de la dictature de César, qu’il avait prévue devant les sénateurs des années auparavant, il s’est suicidé de son épée une fois les partisans de Pompée vaincus. César l’aurait gracié pour sa vertu romaine mais Caton, en homme libre, a choisi la vertu. Montaigne en fait, à la suite de son maître Sénèque et du panégyrique de Cicéron, l’exemple du stoïcien.

« Je n’ai point cette erreur commune de juger d’un autre selon que je suis », déclare dès l’abord notre philosophe. C’est une vulgarité courante, d’ailleurs fort répandue sur nos réseaux sociaux où « être d’accord » compte plus que tout, au point de « cancel » tout opposition (« casse-toi, t’es pas d’ma bande ! »). « Pour me sentir engagé à une forme, je n’y oblige pas le monde, comme chacun fait », dit encore Montaigne. Il faut dire qu’ l’intolérance de son temps pour mauvaise foi (au sens littéral de qui ne croit pas pareil), atteignait des sommets. Les religions, ou plutôt les sectes de la même croyance chrétienne (catholiques et protestants), se haïssaient et se faisaient la guerre avec son cortège de massacres, de viols et de tortures, enfants compris (on connaît ça avec les « nazis » russes en Ukraine). « Pour n’être continent, je ne laisse d’avouer sincèrement la continence des Feuillants et des Capucins, et de bien trouver l’air de leur train », conclut ironiquement Montaigne. Les Feuillants sont des moines cisterciens tandis que les Capucins (portant capuche) sont franciscains ermites et prêcheurs itinérants. Les deux ordres font vœu d’austérité et marchent pieds nus en sandales. Chacun ses goûts, montre Montaigne, ce n’est pas le mien mais je laisse la liberté à quiconque de faire autrement que moi.

Même qui est plus vertueux car « ma faiblesse n’altère aucunement les opinions que je dois avoir de la force et de la vigueur de ceux qui le méritent ». L’homme juste ne loue pas seulement ceux qu’il peut imiter mais honore la vertu quand bien même il serait incapable de la comprendre, dit Cicéron en citation. Au moins, en ce siècle 16ème « si plombé », « c’est beaucoup pour moi d’avoir le jugement réglé », s’exclame notre philosophe. En notre siècle 21ème pas moins plombé, puisque la guerre fait rage jusqu’à nos portes civilisées à cause d’un autre dictateur qui se prend pour César sans en avoir aucune des vertus, le « jugement réglé » fait défaut à beaucoup. La propagande fait rage, tordant le vrai pour les fausses vérités à croire, jusqu’à l’absurde. Ce pourquoi il n’est pas inutile de rappeler l’exemple du jeune Caton (49 ans à sa mort quand même, mais on était « adolescent » jusqu’à 30 ans chez les Romains – il en reste quelque chose dans l’infantilisme de notre éducation issue du catholicisme aujourd’hui). « Nos jugements sont encore malades et suivent la dépravation de nos mœurs », dit encore Montaigne. Car la vertu moderne n’est que le produit induit par « le profit, la gloire, la crainte, l’accoutumance ». Nul n’est vertueux par amour de la vertu mais par hasard, constate-t-on.

C’est ce que nous appelons « déconstruire », et nous nous en vantons au nom de la « vérité » et de la « transparence », mots qui visent à placer chacun au même niveau égalitaire. « Qu’on me donne l’action la plus excellente et pure, je m’en vais y fournir vraisemblablement cinquante vicieuses intentions », s’insurge Montaigne ! Au rebours, il veut « recharger d’honneurs » les vertueux contre les médisants pour « contrer ce vice de ramener la croyance à leur portée ». Et de citer cinq poètes latins sur le jeune Caton et sa vertu, supérieure à celle de César en sa vie selon Martial, « invaincu, ayant vaincu la mort » selon Manilius, contraire au choix des dieux (du destin) selon Lucain, « l’âme inflexible » selon Horace, qui aux grands Romains « leur dicte des lois » selon Virgile.

Les poètes transmettent le mieux la vertu, selon Montaigne, plus que les historiens ou les essayistes dirait-on e nos jours. « Quiconque en discerne la beauté d’une vue ferme et rassise, il ne la voit pas, non plus que la splendeur d’un éclair ». La poésie ne séduit pas le jugement, « elle le ravit et ravage ». Le poète est un voyant. « Dès ma première enfance, dit Montaigne, la poésie a eu cela, de me transpercer et transporter ». Et d’analyser la gradation du ravissement : « premièrement une fluidité gaie et ingénieuse ; ensuite une subtilité aiguë et relevée ; enfin une force mûre et constante ». Telle est la recette des poètes – qui fait aimer la vertu, entre grandes choses.

Montaigne n’est pas poète – ce qui ne l’empêche pas d’admirer l’art et les artistes « sans juger d’un autre selon ce que je suis ».

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Gavroche de Saint-Pétersbourg

Le canal d’Hiver sépare deux corps du Palais pour laisser couler un bras du fleuve, comme à Venise. La façade est peinte de jaune soleil pour forcer le climat à sourire, si près de la Finlande.

Des atlantes hiératiques soutiennent l’entrée du nouveau palais d’Hiver, rue des Millionnaires. Ils ont plus la lourdeur viennoise que la grâce vénitienne ; ils apparaissent aussi peu naturels que cette capitale classique, bâtie en force sur les marais. Une païenne d’aujourd’hui a placé entre les pieds du plus jeune, du plus joli ou du mieux éclairé des grands atlantes mâles une poignée de feuilles de chêne fraîches, à demi jaunies par l’automne. Symbole de force militaire, appel à la fécondité du gland, c’est un hommage au corps parfaitement musclé qui s’exhibe, le visage vers le sol, d’où le regarde l’humanité banale en levant les yeux.

Cet atlante est-il l’homme de l’avenir, russe devenu dieu grec ? La poitrine en bouclier est bosselée d’énergie, les sourcils sont froncés, sérieux dans l’effort. Ainsi de la patrie russe en proie aux affres de la modernité depuis l’époque de Pierre le Grand. Vladimir Poutine, judoka dès l’âge de 11 ans, gamin des rues bagarreur jusqu’à ce que son prof de judo ne le « recadre », aimant à s’exhiber torse nu dès son plus jeune âge et encore à la chasse ou au sport sur les affiches électorales, roulant des épaules comme un gorille lorsqu’il monte le tapis rouge vers la présidence, reprend cet imaginaire russo-soviétique du virilisme de chef.

Au sortir du musée, sur la vaste place pavée de l’Ermitage en fin d’après-midi, je prends justement en photo, à sa demande, un gavroche de 10 ans. Il est heureux de vivre, pauvre mais débrouillard, le nez au vent, excité d’être un garçon libre, singeant déjà les virils et content de le montrer. Il est avec son copain à face carrée et cheveux rasés, portant pull rouge et blanc par-dessus son tee-shirt, dont le teint de lait masque à peine la brute qu’il va devenir. Celui qui m’aborde en russe, en me demandant une cigarette pour engager la conversation, est plus fin, hardi et déluré, sa grosse chemise-veste de mauvaise imitation russe du jean est ouverte jusqu’au ventre sur son torse de bébé. Pour la photo, il a même entrouvert sa veste un peu plus. Il se voudrait déjà viril, c’en est attendrissant. Il n’a rien demandé d’autre – je ne fume pas – qu’un instant d’intérêt de la part d’un étranger, une photo de lui et de son copain, et un sourire en récompense de sa naïve vanité. Puis il est parti en carrant un peu plus ses épaules sous sa veste car il faisait chaud et il se sentait fort.

Nous nous dirigeons vers la poste centrale « noyta » en alphabet cyrillique et qui se dit « pochta ». Hésitant sur la route à suivre pour rejoindre Pochtamskaia, je demande le chemin à un passant, avec mes bribes de russe. Il comprend fort bien et nous indique la bonne direction – et je le comprends. Je suis étonné de saisir si facilement les mots de la langue, il est vrai ici avec l’accent pur de Pétersbourg, comme si la mémoire me revenait après dix ans. Dans la poste à la vaste verrière s’ouvrent d’innombrables guichets. Quelques chats errent ici comme chez eux, sans doute les mascottes des employés. Nous nous acquittons ici de la corvée des cartes postales – 15 pour moi – qu’il faut couvrir de timbres, vue l’inflation, pour atteindre les 1200 roubles d’affranchissement requis pour l’étranger (1F20). La blague est de noter sur les cartes : « bons baiser de Russie – signé 007 ».

Nous regagnons l’hôtel en longeant la Perspective Nevski jusqu’au centre culturel municipal, l’ancien palais Belosselski d’un rouge brique magnifique contrastant avec sa colonnade blanche. Il est situé après le pont Aritchkov où des athlètes domptent des chevaux de bronze. Je prends en photo – la dernière de ma pellicule d’aujourd’hui – un trolleybus en panne en plein milieu de la chaussée. Le chauffeur en répare la perche sur le toit. Nous empruntons le métro pour deux stations afin d’aller plus vite pour le souper toujours fixé à 19h30. Nous n’arrivons pas à bien saisir le système des tramways. Il y en a partout, les arrêts sont figurés par des panneaux blancs placés sur les lignes en milieu de rue, figurant le numéro de chaque ligne. Mais sur nos plans, les numéros sont indiqués en bouts de lignes et l’itinéraire reste incertain sur le parcours, si bien que nous ne savons où prendre les bons trams, ni où ils s’arrêtent en cours de route…

Le dîner d’hôtel est toujours dans le bas de gamme : quelques rondelles de concombre et une demi-tomate en entrée, suivies de deux petits poivrons farcis à la viande, entourés de sauce blanche, enfin une petite part de gâteau synthétique à base de génoise industrielle et de glaçage façon chocolat. Nous allons ensuite au bar de l’hôtel, après en avoir en vain cherché un aux alentours, pour finir nos roubles en buvant une vodka. Demain, nous avons rendez-vous dans le hall à 6h45 pour l’aéroport.

Nous nous réveillons donc très tôt, et l’on nous donne pour petit déjeuner un panier repas composé de chocolat, d’une orange, de deux petits pains, au salami et au fromage, et d’une petite bouteille d’eau gazeuse. Rien de chaud, ni thé ni café.

En ce dimanche matin, Saint-Pétersbourg est quasi déserte. Il a plu mais le ciel se dégage. La lumière grise est assez vive, plutôt argent, une lumière brillante du nord. Les formalités de douane sont rapides, le contrôle des bagages et du visa aussi. Il n’y a que deux vols programmés pour l’instant, Paris et Berlin. Il est dommage de rentrer si tôt, tout le dimanche aurait pu être réservé à quelques autres visites, mais telle est la contrainte du circuit. De jeunes Allemands (de l’est) reviennent chargés de paquets. Une punkette au nez emperlé porte un samovar kitsch débordant de criantes couleurs. Un garçon blond au corps fin porte un tee-shirt marqué « Russia » et n’emporte qu’une bouteille de vodka.

Nous embarquons dans un Airbus au décor relooké à la soviétique, lourdingue et peu sophistiqué. Nous ne sommes plus sur Aeroflot mais volons sur la compagnie privée Pulkovo. Il n’y a que très peu de Russes dans l’avion. Un « retard technique » décale le décollage ; nous arrivons à Roissy à 11 h. L’aéroport est très encombré. Les policiers de l’air et des frontières français sont particulièrement bêtes (aujourd’hui ?). Ils se blindent d’un zèle bureaucratique à toute épreuve, comme si l’immigration était plus à craindre de côté russe que d’un autre, et comme si les Français de retour ne pouvaient voir leurs formalités réduites. Un PAF : « doucement, à Moscou vous avez fait trois heures de queue, alors un peu de patience ! » L’imbécile : nous ne revenons pas « de Moscou », comme indiqué sur les panneaux d’arrivée du terminal, ce qui indique bien où vont ses fantasmes. Jalousie envers les voyageurs ? Revanche mesquine envers ceux qu’il prend pour des « communistes » simplement parce qu’ils sont allés voir à l’est ?

FIN

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La France au premier tour

Le premier tour d’une élection présidentielle en France est la seule élection à la proportionnelle intégrale. Elle est hors partis, bien que ceux-ci puissent y participer en désignant un candidat, mais des électrons libres peuvent se présenter, tel Macron en 2017 ou Lassalle aujourd’hui après le pas de deux Taubira. Le résultat 2022 montre que la France est un pays « normal », comme ses voisins. Sa seule exception est que le régime y est semi présidentiel et non pas intégralement parlementaire et que la réforme du quinquennat avec législatives dans la foulée empêche tout compromis du genre Programme commun (pour éviter la cohabitation), contrairement aux alliances responsables des pays germaniques.

Cette normalité prouve qu’il y a un centre libéral, laïc et européen, aujourd’hui leader derrière Emmanuel Macron, flanqué d’une droite conservatrice populaire et identitaire et d’une gauche radicale anti-tout qui captent les mouvements sociaux (gilets jaunes pour la droite Le Pen, mouvement contre la réforme des retraites pour la gauche Mélenchon). Plus un quart des votants potentiels qui se sont abstenus ou ont voté blanc ou nul. Le centre, la droite, la gauche et l’abstention forment chacun environ un quart des Français. Rien que de plus normal dans une démocratie : ceux qui ont la charge de gouverner sont plus modérés par la force des choses que ceux qui refusent carrément le système ou s’en moquent, et que ceux qui, dans l’opposition, goûtent aux délices de la démagogie.

Droite et gauche sont radicales aujourd’hui avec Le Pen et Mélenchon ? C’est que les partis de chaque tendance qui ont gouverné se sont effondrés dans la réalité (le désastre du quinquennat Hollande et la déroute affairiste de la candidature Fillon), et qu’ils n’ont guère que des idées éculées à proposer comme « désir d’avenir » (la pâle synthèse Pécresse entre Zemmour et Macron, le programme très scolaire d’Hidalgo, voire le « retour à » l’industrie, le nucléaire, la chasse et la viande Roussel). D’où ces « nouvelles » droites et gauche qui se créent dans des mouvances hors partis, effet d’une nouvelle génération de quadras qui ont vécu les attentats islamistes, les crises financières, l’échec des printemps arabes, les gilets jaunes, la pandémie et désormais la guerre au cœur même de l’Europe. Le « nouveau centre » d’Emmanuel Macron, en marche vers l’adaptation des Français aux changements du monde, rallie les adultes responsables éduqués ; les autres, évidemment, préfèrent la radicalité infantile du « tout, tout de suite » et du « yaka ». C’est l’effet de l’infantilisation sociale française depuis la maternelle jusque fort tard dans la vie. L’inepte « attestation » pour sortir pisser hors de chez soi durant le premier confinement l’atteste.

Hors abstention, les électeurs qui s’expriment se répartissent en trois blocs de même force, un peu plus de 30 % chacun : Macron et environ la moitié Pécresse pour le centre de gouvernement ; Le Pen, Zemmour, Dupont-Aignan et la part Ciotti pour la droite ; Mélenchon, Roussel, Hidalgo et les deux résidus trotskistes pour la gauche. Les reports de voix devraient faire gagner Emmanuel Macron, mais tout dépendra de la campagne d’ici le second tour et de l’intensité du rejet des votants pour celui oucelle qu’il ne veulent absolument pas voir accéder au pouvoir. Un peu plus de proximité et de social pour le président sortant pourrait l’avantager, de même qu’une menace russe avancée ; un attentat islamiste ou un événement obérant gravement le pouvoir d’achat avantagerait en revanche Marine Le Pen.

Ce qui est surprenant dans ce premier tour est moins le score minable d’Hidalgo (qu’allait-elle faire dans cette galère, la mairie de Paris ne lui suffisait-elle pas ?), voire de Pécresse (on savait bien LR gangrené par l’exaspération démographique sécuritaire), que celui de Jadot l’écolo. Je ne crois pas que la radicale chic féministe Rousseau aurait fait mieux, au contraire, si elle l’avait emportée aux vertes primaires. Les spécialistes parlent de « vote utile » pour ce collapsus du projet écologique, pourtant qualifié sans cesse « d’urgent » et « d’avenir ». Mais les jeunes, les plus en avance dans l’idéologie, n’ont voté qu’à 40 % et le parti Mélenchon a repris des thèmes écolos. Ce qui montre que les électeurs ne font pas confiance à un parti purement dédié à l’écologie en France. Il reste trop marqué par le gauchisme post-68, l’intellectualisme urbain et la secte des egos. L’écologie est un concept trop important pour être laissé aux écologistes autoproclamés et tous les partis doivent le prendre en compte. L’électeur, qui n’est pas si niais que les spécialistes semblent le croire du haut de leurs études, le prouve par son bulletin dans l’urne.

Quant à Zemmour, l’expression d’une bourgeoisie pétainiste, conservatrice et ancrée dans la religion (sans forcément croire), il a fait pschitt ! – comme disait si bien Chirac. Amuseur intello, fomenteur d’infox, collabo notoire des fascistes d’hier et d’aujourd’hui, grand admirateur affirmé du despote asiatique Poutine, il ferait un bien piètre président pour une France qui a une histoire, une tradition internationale et un rôle d’exemple dans le monde. Le vieux Le Pen, dont l’humour ravageur n’a pas été altéré par ses presque 94 ans, déclarait que « Zemmour n’a pas le physique d’un président ». Un second degré délicieux lorsqu’on connait les origines du candidat et les convictions profondes du commentateur. Bien sûr, ceux qui « y croyaient » crient au complot et à la manipulation, surtout les jeunes, volontiers fascistes lorsqu’ils sont à droite, mais ce ne sont que vains mensonges. Il y a longtemps que le « bourrage des urnes » propre au parti communiste stalinien et en vogue dans les années 1950 et 60 est désormais étroitement surveillé. Il suffit d’avoir participé hier à un dépouillement avec lampes électriques en cas de « coupure » opportune d’électricité au moment de renverser les urnes pour le comptage, puis d’avoir vécu un dépouillement récent, pour le savoir. Marine Le Pen n’a rien perdu de son national socialisme mais l’irruption du trublion sectaire l’a automatiquement recentrée, la faisant paraître moins pétainiste, le socialisme passant devant national dans son discours – mais sans l’abandonner dans le programme pour autant !

Reste l’inconnue des Législatives après le second tour car élire un président ne suffit pas, il faut encore meubler une Assemblée. Là, les partis traditionnels, laminés par le scrutin présidentiel, sont implantés, ont des réseaux d’élus et de militants, tiennent des villes et des régions. Le ou la nouvel(le) hôte de l’Elysée devra en tenir compte car aucun des deux n’a d’implantation locale directe. Le PS, les LR, le PC, EELV existent ; gouverner se fera avec eux. A moins qu’ils ne réussissent à intégrer les parties neufs et à les assagir sous les responsabilités. Mais qui sera le mieux à même de négocier d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen avec les groupes isus de la nouvelle Assemblée ?

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Musée de l’Ermitage

Le lendemain samedi, nous allons en visite nous-mêmes au musée de l’Ermitage, ancien palais d’Hiver d’Elisabeth 1ère achevé en 1762. L’ouverture est à 10h30.

Une exposition s’y tient, celle des « Trésors retrouvés » – il y en a 74. Les plus intéressants sont un Manet, « Portrait de Mademoiselle Lemonnier », de 1879, son beau visage songeur est à peine esquissé. De Renoir, « Dans le Jardin », de 1883, à l’atmosphère printanière, lumineuse, c’est l’amour. Les yeux bleus précis sont perdus dans un lointain. De Renoir encore « Roses et jasmin dans un vase de Delft », 1880. De Cézanne, l’une des « Montagne Sainte Victoire » de 1897 ; le tableau est très calme, apaisant, les couleurs pastels ajoutent à l’air serein du paysage. Van Gogh a échoué ici avec un « Paysage avec maison et paysan » de 1889, très coloré ; les figures montent vers la gauche, tout est mouvement. De Manet, « le jardin » de 1876 est un piquetage de touches lumineuses vertes d’une sérénité gaie, une jeune femme en blanc se tient sur la gauche dans une robe mousseline d’une séduisante transparence. Henri Fantin-Latour a peint des « Fleurs » sur quatre tableaux précis, lumineux et charnels. Camille Corot est ici pour son « Paysage avec garçon en chemise blanche » de 1855, que j’aime beaucoup ; le blanc éclate sur la poitrine du garçon, sur le bouleau et la maison, le vert et le sombre sont partout ailleurs ; une femme, cachée dans l’ombre, figure une apparition inquiétante. Empêche-t-elle de vivre tout ce qui luit, l’arbre, l’enfant, la maison ? Ou est-elle l’origine occulte de tout cela, la matrice de vie ?

Dans le reste du musée figurent trois Greuze pleins de vitalité dont un petit enfant aux joues rouges, aux mèches brunes et aux lèvres pulpeuses qui regarde le spectateur avec des yeux couleur biche ; il s’agit du comte P.A. Stroganov enfant, peint en 1778. Un Fragonard dessine le baiser volé, la fille effarouchée, délicieuse, sa commère aux cents coups. Je prends en photo un Pierre b ras droit du Christ, de Rubens, figuré en brave pêcheur rugueux, rougeaud. Et surtout « la jeune fille au chapeau », tableau ovale de Camille Joseph Roqueplan (1800-1855). Le sein gauche est offert aux bouffées de chaleur de l’été par le corsage défait, la fille semble surprise en pleine cueillette de fleurs des champs, au point d’offrir la sienne, nue, sous la jupe qui contient justement la récolte. Sa bouche pincée et son air pudique ne doivent pas tromper ; elle appelle les caresses et j’en suis très ému. Je la ravirais volontiers si elle était de chair. Las ! Pourquoi faut-il que les plus belles, les plus sensuelles, des jeunes filles désirées ne soient que pigments fixés sur une toile par l’imagination embellie ? Gérard de Lairesse (1641-1711) offre une autre désirable fille aux seins nus. Parmi les peintres français du 19ème, David a peint un très sensuel trio nu, Sapho, Phaon et l’Amour. La chair est lumineuse, les formes parfaites, le lit pareil à une nuée, les trois regards sur une même ligne comme si le désir amoureux élevait l’âme vers les hauteurs éthérées et égalait les hommes aux dieux pendant de brefs instants.

Dans la partie moderne, une gardienne me fait m’esclaffer. Cette fonctionnaire stricte, portant jupe longue noire, grosses chaussettes et chemisier blanc boutonné jusqu’au cou, s’est assise sous la vahiné langoureuse de Gauguin « Où vas-tu ? » de 1893, qui porte les seins nus et cueille les fruits (défendus) exotiques sur son île, endroit de paradis (réel et non socialiste) où l’on vit des fruits des arbres et de l’air du temps. Je peux réaliser la photo sans qu’aucune des deux femmes ainsi assemblées par le hasard, n’en rie. Dans le quartier des estampes, oh ! le beau chat noir et blanc japonais. Le peintre a saisi la bête en pleine action de guet, oreilles dressées et yeux attentifs, les pattes tendues. Les ombres noires portées au sol par les branches d’un buisson sont autant de griffes aiguës qui suggèrent la fulgurance cruelle du petit fauve et donnent son atmosphère inquiétante à la scène.

La sculpture est largement présente avec des œuvres des 18ème et 19ème siècles. Le buste de Voltaire par Houdon grimace ses sarcasmes depuis son fauteuil en pointant le bras de l’autre côté de la frontière suisse sur laquelle il s’est prudemment réfugié. L’Amour de Falconet pose son doigt sur ses lèvres mutines, tandis qu’Amour et Psyché, peaux lisses et corps délicieux, se pâment sous le ciseau de Bernozzi. Une fille de Goethe. L’Eros d’Emil Wolf est un garçonnet précieux de 7 ans au corps fin qui promet. Le petit fouleur de raisins de Lorenzo Bertolini n’est guère plus âgé mais a déjà les muscles exercés par le travail ; les boucles de sa chevelure luxuriante sont comme autant de grains de raisins sur sa tête. Le vin pressé aura-t-il autant de corps ?

Le même sculpteur a aussi dégagé du marbre une jeune fille dont la rêveuse nudité est surprise à la toilette, son ventre et ses seins sont régulièrement frottés par des mains subreptices des collégiens russes, à ce qu’il semble. De Thorvaldsen, un jeune garçon sur ses coudes est un parfait 13 ans athlétique au torse bien dessiné, à la chevelure énergique. Du même est un joli Ganymède échanson. De Dupré, un enfant. Abel gît un peu plus loin, admirable cadavre terrestre oublié de Dieu qui n’a pas reconnu les offrandes de viandes de son frère, pourtant bien respectueux lui aussi avant de devenir meurtrier par (légitime ?) jalousie. Une jeune fille semble prier, à deux genoux, avec la seule beauté de son jeune corps fragile, encore vierge, en offrande. J’ai toujours aimé cette Russie immense, énergique et affective.

La peinture à l’Ermitage est un vaste département, il est difficile de décrire tout ce qui séduit. Je note des Matisse, quelques Gauguin, presque tous les Derain, et un Bernard Buffet représentant des poissons, malheureusement exilé dans un couloir au-dessus d’un escalier. En peinture classique il y a de tout : des paysages romantiques de Corot, Ruysdaël, très peu de peinture religieuse, l’Annonciation de Filipino Lippi et une du Corregiano. Les portraits sont en grand nombre, témoignant peut-être du goût affectif des russes qui préfèrent le visage au paysage, avides de l’humain plutôt que des immensités. Le paysage russe est fait de steppes et de grandes étendues et ce qui séduit est l’humain, tout au contraire de nos contrées denses et civilisées, les villes italiennes, les villages français, les capitales régionales allemandes, les campagnes anglaises. Il y a des Van Eyck, des Greuze, quelques Renoir, des Rembrandt (ou « attribués à »).

Nous passons vite les salles de vaisselles, d’armures et d’archéologie scythe ou égyptienne. Il n’y a presque rien sur les Grecs, hors des copies de sculpture, souvent romaines, dont un torse de jeune homme à la courbure élancée. Nous passons rapidement aussi les intérieurs reconstitués, vivants mais clinquants. En fait, seule la peinture (et quelques sculptures pour ceux qui l’aiment) mérite à mes yeux le détour. Mais elle est mal présentée. Des vitres font reflet sur les toiles, les éclairages sont placés de façon scolaire et sont trop directs. En revanche, l’étendue du musée empêche qu’il y ait trop de monde dans les salles et l’on a le temps de contempler les œuvres.

Passent bien sûr des groupes, des Italiens, quelques Français, des Russes évidemment, mais nombre de visiteurs sont individuels, souvent accompagnés d’enfants en ce long week-end. L’été ouvre les cols, les petites filles sont croquignolettes, déguisées comme au ballet. Les parents prennent plaisir à les habiller de couleurs vives et de costumes très typés qui sont charmants. Les garçons sont considérés comme des sauvages qu’il faut laisser courir et se battre, vêtus à la diable ; ils sont plus ternes et n’ont pour eux que leur vigueur ou leur teint.

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Le Pari de Didier Bourdon et Bernard Campan

Les Inconnus (deux sur trois) livrent un film délirant sur la dépendance au tabac et l’exigence sociale d’arrêter de fumer. Deux beaufs mariés chacun à une sœur sont le jour et la nuit. Lui est pharmacien (Didier Bourdon) mais la pharmacie est à sa femme, ils habitent le 92, roulant en Mercedes ; il lit Le Figaro et son couple a adopté une petite haïtienne (Kelly Lawson). L’autre (Bernard Campan) est prof de technologie en ZUP du 95, roulant en 205 (rouge), lisant Libération et affichant des idées de gauche, voire gauchistes (la photo de Che Guevara dans le salon). Les filles se jalousent, elles se sont toujours jalousées ; Murielle (Isabelle Ferron) est bourgeoise et ne fume pas, Victoria (Isabel Otero) est journaliste prolo et grande fumeuse. Les gars sont tous deux fumeurs, parce que ça fait bien, parce qu’à l’adolescence ça faisait macho.

Lors d’une réunion de famille où ils se titillent, Bernard annonce par défi qu’il arrête la cigarette jusqu’à la fête des mères (dans quinze jours). Didier, qui ne peut être en reste malgré son ironie, décide d’en faire autant. Rira bien qui rira le dernier, il est sûr que l’autre va céder en cachette. Lui a toute une pharmacie pour s’aider : patch, calmants, somnifères ; l’autre n’a que l’acupuncture à la mode gauchiste ou simplement respirer l’odeur des paquets de cigarettes de sa femme pour tenter de s’en sortir. Un soir, ils se retrouvent chacun dans la queue au bureau de tabac. Se reconnaissant sans se montrer, ils feignent d’acheter l’un des chewing-gum, l’autre des Bounty – des cadeaux de curé pour les pipes des enfants de chœur chez les humoristes. Didier insiste pour raccompagner Bernard à sa voiture, garée dix mètres plus loin ; il ne veut pas que l’autre en profite pour retourner acheter des clopes. Il le suit même en voiture jusqu’à l’orée de Paris pour être sûr qu’il ne va pas y retourner.

Ce n’est que le début des tentations. Pire, les effets secondaires. Ne plus fumer énerve, rend irascible, agité, insupportable. Didier donne n’importe quoi à la vieille qui vient chaque jour lui exposer ses problèmes d’intestins. Bernard appelle l’un de ses élèves arabes Camel en référence aux cigarettes alors qu’il s’agit de Mouloud, faute peut-être d’une Gauloise dans cette classe technologique de garçons arabes. Les couples explosent. Surtout quand la Victoria, niaise devant les stars comme toutes les petite-bourgeoises, s’entiche d’un animateur télé (Robert Plagnol) jeune, mince et sympathique à l’écran. Les mecs quittent les meufs, Didier est viré de « sa » pharmacie – qui appartient à Madame. Elodie l’adoptée tente de jouer les médiatrices, elle aime son papa, mais ce n’est pas simple, les histoires d’adultes.

Les deux hommes vivent dans le même appartement tout petit, partagent le loyer, s’emploient à de petits boulots comme livreurs de pizza. Ils bouffent mal, grossissent. Ils participent à des ateliers de fumeurs anonymes pour éradiquer dans leur tête la dépendance au tabac, ce qui est l’occasion de scènes cocasses où le marketing commercial inepte (la prise de judo à qui propose une clope) et l’enthousiasme de commande (« Le tabac, c’est tabou ! On en viendra tous à bout ! ») tente de faire accroire.

C’est dès lors la déchéance. La tentative de « cambriolage » de sa propre pharmacie par Didier pour prendre des patchs et des calmants, mais Murielle a changé le code qui était « pupuce » – le degré zéro de la niaiserie de couple. Les gendarmes ne les croient pas et ils inventent toute une histoire de casses divers où ils ont assassiné et violés, ils ne savent plus dans quel ordre, au point que le commissaire ne les croit pas davantage mais relativise leurs premières déclarations, quand même plus réalistes. Ils ne sont délivrés que par le médecin traitant de Didier (François Berléand). Bernard a préparé une lettre piégée pour le bellâtre de télé mais, en se précipitant chez lui, il l’ouvre par inadvertance et finit à l’hôpital.

Une fois rétabli, ils entrent tous deux dans un centre de remise en forme pour retrouver leurs poids mais c’est aussi dur que d’éradiquer le tabac. De cuillerées de carottes râpées en dômes d’épinards sur assiette, ils pètent les plombs et se font une ventrée dans les cuisines jusqu’à ce qu’ils soient surpris… par une employée qui leur tend un téléphone : le beau-père vient de crever. Ils se rendent incognito à l’enterrement, n’étant plus présentables depuis un an qu’ils ont quitté les bobonnes, mais Elodie reconnaît son papa et tout le monde se tombe dans les bras. Encore une année et Didier a divorcé de Murielle pour se mettre coach de yoga comme un gauchiste tandis que Bernard s’est embourgeoisé et a engrossé sa Victoria.

Comme quoi rompre ses habitudes met le monde sens dessus-dessous.

Le spectateur rit souvent mais avec un certain malaise. Le tabac est devenu tabou aujourd’hui bien plus qu’il ne l’était encore dans les années 1990. C’était pire dans les années 1970 ! Personne ne supporterait plus de rouler en voiture dans une atmosphère enfumée, ni de dormir avec une clopeuse de dernier moment avant la nuit, ni encore de déguster des plats au restaurant avec l’odeur du tabac de la table à côté. C’est pourquoi le côté « le tabac c’est sympa, l’éradiquer une tyrannie » que chantonne le film en sourdine passe moins bien qu’à sa sortie. Reste que les sketches sont souvent bons et les allusions meilleures encore. Quand Gilbert l’anonyme assidu (Régis Laspalès), qui reconnaît une image « pas bien » parce qu’on voit un fumeur dans un rétroviseur, explique que sa femme est morte du tabac, Didier et Bernard font une mine de circonstance. « La cigarette ? – non, renversée par un camion de la SEITA ».

Alors, « faut-il » arrêter de fumer ? Le film laisse le pour et le contre à chacun mais exécute avec brio la bêtise sociale des adjuvants, calmants, sectes aidantes, tentations et autres messages subliminaux. Lorsque le curé qui enterre évoque « la flamme » du défunt qui s’est éteinte, la « fumée » des cierges et réclame paix à ses « cendres », on se tord de rire. Cela ne va pas plus loin mais c’est déjà ça.

DVD Le Pari, Didier Bourdon et Bernard Campan, 1997, avec Didier Bourdon, Bernard Campan, Isabelle Ferron, Isabel Otero, Hélène Surgère, Fox Pathé Europe 1999, 1h30, €6,61 blu-ray €23,70

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La liberté c’est l’esclavage !

Les éduqués se souviennent de ce slogan de Big Brother dans le 1984 d’Orwell. Les ignorants se laisseront manipuler car invertir les mots est la base de la propagande, la perversion des masses depuis Lénine et Goebbels où la mystique du parti et le martèlement dogmatique conduisent au culte du Chef.

En Allemagne hitlérienne comme en Russie poutinienne, « la défense de la civilisation chrétienne » par exemple est citée comme objectif pour mobiliser les troupes. Ni Goebbels (cité par Jean-Marie Domenach dans son Que sais-je ? sur La propagande politique p.33), ni Poutine ne sont religieux, ni même probablement croyants, mais ils font les gestes de la superstition pour la mystique ethno-nationaliste. Défendre la religion populaire signifie attaquer le pays voisin pour éradiquer ses élites et occuper son territoire afin de l’exploiter. Ce fut le cas pour les nazis allemands ; c’est le cas pour les nationalistes russes.

La liberté ne peut qu’être honnie par les partisans d’une société organique, holiste, qui placent le collectif ethno-national au-dessus de tout individu. La personne n’existe pas, n’existent que ses gènes à transmettre et ses bras pour défendre les traditions. Rien tant qu’individu, tout en tant que nation, c’est l’inversion du slogan révolutionnaire Stanislas de Clermont-Tonnerre : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus. » Donc la liberté n’est pas la liberté mais un esclavage imposé : l’exploitation du peuple par les patrons selon Lénine, le complot juif pour asservir les Aryens pour Hitler, la décadence masculine, blanche et religieuse pour Poutine, Trump et Zemmour. La liberté du commerce asservit les pauvres, la liberté politique asservit les gogos, la liberté des mœurs asservit les jeunes et les faibles. La « vraie » liberté est donc, selon les tyrans, d’obéir au Chef car il sait mieux que vous ce qui est bon pour le peuple, donc pour vous.

La droite conservatrice et religieuse contre-révolutionnaire (qui désire revenir à l’avant 1789) aux Etats-Unis comme en Europe considère Poutine comme un modèle. Il figure l’hypermâle musclé, n’hésitant pas à poser torse nu à cheval en Sibérie ou sortant de l’eau glacée d’un lac. Il domine, autoritaire, défendant les valeurs traditionnelles face aux revendications des femelles féministes qui veulent renverser le pouvoir mâle, contre les déviants LGBTQA+ qui veulent subvertir les genres et mêler les sexes, contre le communautarisme musulman volontiers assimilé à des terroristes en puissance puisque l’appel au djihad est écrit dans le Coran. Comme aux temps des fascismes et des conservatismes réactionnaires à la Franco et Salazar – ou Pétain – la droite radicalisée croit à une « décadence ». Elle serait politique (le parlementarisme), juridique (le droit « édicté à Bruxelles » comme les Droits de l’Homme), religieuse (l’affaiblissement du christianisme, particulièrement du catholicisme gangrené par ses affaires de mœurs, et la montée concomitante d’un islam conquérant), morale (divorce, avortement, mariage gai, gestation pour autrui, incitation à la débauche homosexuelle, transsexualité, pornographie…).

Comme si la « décadence » ne faisait référence qu’à un passé nostalgique et fantasmé – qui n’a jamais existé comme Age d’or – et qui recouvre curieusement l’époque de l’enfance des Chefs… Comme ce déclin n’existe pas – car tout change sans cesse et se recompose – il s’agit de créer des réflexes pavloviens dans les masses par la répétition des mêmes inepties et par l’intensité des messages. La vérité (la Pravda) c’est la propagande officielle – et quiconque la met en doute ou la conteste est condamné à l’amende, la prison ou le camp). Quiconque s’exprime autrement est immédiatement « rééduqué » à la vérité seule admise : celle du Chef, celle du parti, celle du peuple tout entier. « L’ignorance est la puissance », fait déclarer Orwell à Big Brother. « Toute propagande doit établir son niveau intellectuel d’après la capacité de compréhension du plus borné », écrit Hitler dans Mein Kampf. Le « dangerdélit » d’Orwell est cette peur de blasphémer qui fait que les sondages en Russie montrent toujours plus de 80 % de « pour » alors que la population n’en pense probablement pas moins, comme en témoignent le vote avec leurs pieds des jeunes éduqués qui fuient la Russie et le désarroi des conscrits juvéniles qui croyaient arriver en libérateurs en Ukraine.

La guerre c’est la paix ! La Russie ne vient pas attaquer l’Ukraine mais la délivrer, tout comme l’Allemagne nazie n’a pas attaqué l’Autriche ni les Sudètes mais seulement délivré les Allemands qui l’appelaient. Hitler comme Poutine protègent « le peuple », c’est-à-dire la communauté de sang et de tradition de leur contrée ; ils sont un « grand frère » venu protéger les petits frères, un Père des peuples, appellation commune du tsar reprise avec gourmandise par Staline. Un père qui châtie jusqu’à tuer les enfants de la maternité de Marioupol – ses « fils » – et à violer incestueusement de façon répétée les femmes de Boutcha – ses « filles » – , un père qui détruit et considère tous les civils présents, y compris les réfugiés dans les gares, sur le théâtre d’opération comme des combattants et des « nazis », ce qui signifie une race de sous-hommes assimilés à des « moucherons » ou des cafards selon Poutine. C’est la même chose aux Etats-Unis de Trump avec les nègres et les latinos, c’est la même chose en Europe avec les musulmans et les basanés (les Juifs sont réévalués au rang de Blancs comme les autres depuis qu’ils ont un Etat qui fait l’admiration des droites).

Il n’y a rien entre le Chef et vous, tout comme la publicité de jean illustrée par une très jeune fille dans les années 1980 (elle n’avait pas de slip, pouvait-on en déduire, ce qui fit scandale…). Plus aucun intermédiaire pour que le magnétisme du Chef passe. Plus de presse libre (on interdit les médias, on pénalise les informations déviantes, on tue les journalistes, on traite en espions de l’étranger les ONG), plus de corps intermédiaires, plus d’élections non truquée. Plus d’autre information que celles des officiels : ce sont les « vérités alternatives » de Trump et du storytelling (croyez-moi quand je le dis), la double pensée orwelienne de Poutine, l’intox à laquelle il finit, comme Hitler (et Mahomet), à croire lui-même comme par message divin. La novlangue est la langue de bois communiste hier, les fake news d’aujourd’hui. La vérité c’est moi, tout comme l’Etat pour Louis XIV et la République pour Mélenchon.

Pour assurer son emprise de modèle sur les jeunes mâles de la communauté ethno-nationale, il faut agir comme toutes les religions : faire croire que le sexe est une débauche morale et un effondrement d’énergie physique. La frustration exalte l’ardeur juvénile – qu’il suffit de canaliser en fonction des objectifs : pour le djihad terroriste chez les musulmans, pour l’assaut contre le Capitole pour Trump, pour reconquérir l’Ukraine par la guerre pour Poutine. C’est pour cela que le rigorisme et la pruderie sont revenus au galop sous Lénine, alors que la révolution bolchevique avait débuté dans une véritable libération anarchique des mœurs. Alors que le sexe épanoui est tout autre chose que ces extrêmes.

La Russie est ce « pays du mensonge » déjà noté avec Potemkine et ses villages-décors, l’Okhrana tsariste et ses Protocoles des sages de Sion (un faux concocté en officine), les procès de Moscou de Staline où les condamnés avouaient d’avance le texte qu’on leur soumettait, les faux attentats tchétchènes fomentés par le FSB pour conforter Poutine en 1999, l’invasion de l’Ukraine pour la « dénazifier » en février 2022. Rien de nouveau sous le soleil : toujours le despotisme asiatique, la passivité du peuple dans ses profondeurs, une méfiance invétérée pour tout ce qui vient de la ville, de l’Europe, de la modernité, la barbarie des moeurs. Un siècle de retard – qui n’est pas près de se combler.

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