Romans policiers

Ross Macdonald, Black money

Peter Jamieson, un jeune homme riche et oisif en début de vingtaine, mandate le détective Archer pour enquêter sur le nouveau fiancé de sa petite amie Ginny, du même âge que lui. Elle est follement amoureuse de ce séducteur métèque qui se dit français en butte au gouvernement gaulliste.

Il s’avère que ce Francis Martel était serveur sept ans plus tôt dans ce petit monde huppé et clos du Club de tennis de Santa Teresa sous le nom de Feliz Cervantes. Mais ce n’est pas non plus son vrai nom, qui serait plutôt Pedro Domingo, un Panaméen entré clandestinement aux États-Unis, né dans les bas-fonds de Panama d’une mère pute et d’un père descendant d’un authentique ingénieur français venu creuser le canal. Le jeune garçon a été élevé en espagnol et en français, et a lu religieusement les livres français laissés par le grand-père, ce qui a formé sa culture. Brillant et doué, il est remarqué par ses professeurs dans les universités américaines, mais ne peut concrétiser un diplôme, car recherché par l’administration contre les clandestins. Un prof dit de lui : « C’était un excellent élève. Passionné par la civilisation française qui est la plus grande depuis celle d’Athènes » p.195. Dans les années 60, la culture française était reconnue par les Yankees ; l’inculture de masse du net a renversé aujourd’hui les choses.

Mais Archer découvre que c’est un tueur sans scrupule, un manipulateur hors pair. Il est tombé raide dingue de Ginny lorsqu’elle avait 16 ans et a voulu la conquérir en revenant la séduire en homme riche. Pour cela, il n’a pas hésité à éliminer le père de Ginny, Roy, qu’on dit s’être suicidé à cause de dettes de jeu, pour se faire bien voir du redoutable patron de casino de Las Vegas Spillman, qui se fait appeler Ketchel pour égarer ses nombreux ennemis. Devenu son homme de confiance, il l’escroque sans vergogne et expatrie ses capitaux issu de l’argent au noir (d‘où le titre) dans une banque de Panama, où le secret bancaire n’est pas un vain mot.

Venu se marier express avec Ginny, il l’enlève rapidement pour couper court à toute interrogation sur ses origines comme sur l’élaboration de sa fortune. Lew Archer va de témoignage en témoignage pour remonter son itinéraire et démêler sa personnalité. Il en découvre de belles. Et autant sur Ginny, enceinte et avortée à 16 ans… de son professeur de français. Peter, son ami d’enfance, se désespère qu’elle ne l’aime pas plus que ça, et s’empiffre pour compenser. Il est le seul phare stable de la vie de Ginny après la mort de son père, puis en quelques jours de sa mère et de son nouveau mari. Car Martel est assassiné. Par qui ? Pourquoi ? Là est le mystère.

L’auteur aborde les secrets de famille, la déprime sous le soleil, la séduction de profs qui refusent de mûrir, les carrières ratées pour mœurs, les amours impossibles, l’ambition des sans grade et le mépris des nantis. Il a des observations aiguës sur la société de son temps et de son milieu, qui réjouissent le lecteur encore aujourd’hui. Comme ce maître-nageur du club de tennis, bien doré, bien musclé : « Ce garçon était plus con que nature. Et il y en a des milliers comme ça, des néo-primitifs qui n’ont pas l’air d’appartenir au monde moderne. À moins, au contraire, que ce soit eux les mieux adaptés à l’époque. Ils mènent sur la plage une vie de sauvages heureux, pendant que les ordinateurs et leurs cornacs font tout le travail et prennent les décisions » p.45.

Kenneth Millar, vrai nom de Ross Macdonald, est né en 1915 en Californie mais a été élevé dans l’Ontario canadien. Il meurt en 1983 d’Alzheimer à Santa Barbara, dans cette Californie où il a créé le détective Lew Archer. Docteur en littérature anglaise avec une thèse sur Coleridge, il a commencé à publier des romans après-guerre. Les universitaires ont salué sa profondeur psychologique, son sens du lieu, son utilisation du langage, son imaginaire sophistiqué et l’intégration de thèmes philosophiques dans la fiction.

Il donne, avec ce treizième opus de la série Lew Archer, une peinture des affres psychologiques des bourgeois californiens des années 1960.

Ross Macdonald, Black money, 1966, 10-18 1996, 347 pages, €7,18

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , | Poster un commentaire

Hugh Laurie, Tout est sous contrôle

Que penser d’un « conseiller » garde du corps, ex-militaire de la British Army en Irlande du Nord, qui refuse un contrat de tuer de 100 000 $ ? Pour un Américain, cela ne s’est jamais vu ; dans leur mentalité, c’est pratiquement impossible. Et pourtant cela est car nous sommes à Londres, pas à Dallas, et Thomas Lang ne s’achète pas comme un vulgaire amoral yankee.

Pourtant, cette affaire va le mener loin, au travers des services secrets, dans le juteux commerce des armes. Mais non seulement il refuse de tuer Mr Woolf, mais en plus il le prévient ; cela ne se fait pas dans les services parallèle des États-Unis. Pire, il se persuade de tomber amoureux de la fille Woolf, Sarah, aux yeux innocents mais qui apparaîtra sous son vrai jour durant les pages.

Car tout est sens dessus-dessous dans cette histoire, ce pourquoi le lecteur a un peu de mal à accrocher au début. Rien n’est simple, tout se complique. Un marchand d’armes est un commerçant, donc fait du marketing – logique. Pour cela, il engage des gens sans scrupules pour simuler des attentats, afin de prouver l’efficacité des armes qu’il vend – condamnable. Et il n’hésite pas à faire tuer tous ceux qui se mettent en travers de sa route, y compris les attentés lorsque cela sert sa démonstration – ignoble.

C’est de tout cela que Lang devra se débrouiller, avec son caractère de roquet, sa propension à boire trop, à rouler vite en Kawasaki, et son ironie ravageuse. Un exemple parmi d’autres : « Étudiant mon passeport comme si elle n’en avait jamais vu aucun, la fille de la réception m’a soumis pendant vingt minutes la liste phénoménale des choses que les hôteliers suisses tiennent savoir avant de vous laisser dormir dans leur lit. Le deuxième prénom de mon prof de géo en troisième ne m’est pas tout de suite revenu en mémoire, et j’ai franchement hésité sur le code postal de la sage-femme qui a accouché mon arrière-grand-mère. Cela mis à part, je m’en suis tiré haut la main » p.288. Et il commence fort. La première phrase est : « Imaginez que vous deviez casser le bras de quelqu’un ». Cela pose son auteur, non ?

Il pense vite et traduit bien, Thomas Lang. Il se prend des coups et riposte, se fait tabasser et ligoter mais s’en sort. C’est qu’il est précieux : un tireur d’élite incomparable dont le marchand d’armes Pat-Rohnim Murt (Naihm Murdah en version originale) a besoin pour les attentats. Un cosmopolite au nom levantin. Il joue donc le jeu, mais avec l’aval des services britanniques en la personne de son ami David Solomon du ministère de la Défense, qui l’appelle « maître ». Dans ces coups tordus, nul ne sait si les Anglais sont les toutous de l’Oncle Sam ou de perfides albionistes jouant leur propre jeu…

Hugh Laurie n’est pas un inconnu de ceux qui lisent. Né en 1959, Écossais formé à Eton et Cambridge, il a été acteur, notamment de la série célèbre Dr House, mais aussi Peter’s Friend de Kenneth Branagh, Stuart Little de Rob Minkoff, les 101 Dalmatiens de Stephen Herek… Il est chanteur et pianiste, père de trois enfants dont l’aîné va aborder la quarantaine.

Le roman est paru il y a trente ans mais n’a été traduit en français QUE lorsque la notoriété de l’acteur de série a été établie. Misère de la littérature… C’est pourquoi il apparaît un peu décalé, sans smartphone in Internet, ni ADN, ni caméras de surveillance. Un attentat perpétré par les États-Unis, du moins par un puissant magnat privé aidé de services parallèles, était à l’époque audacieux. Les attentats réels du 11-Septembre, qui ont rabattu le caquet des vantards impérialistes et poussés le bon peuple au repli vengeur, a empêché d’en faire un film. Reste le livre : ceux qui lisent encore s’en délecteront. Le roman est régulièrement réédité au Royaume-Uni.

Hugh Laurie, Tout est sous contrôle (The Gun Seller), 1996, Points Seuil 2010, 427 Pages, €10,20, e-book Kindle €7,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , | Poster un commentaire

Bruce Alexander, Les Audiences de Sir John

Né en 1755, Jeremy Proctor a perdu sa mère et son jeune frère de maladie. Son père, typographe imprimeur, aimait la lecture de Voltaire et éduquait son fils restant dans les principes des Lumières. Mais, pour avoir traduit et publié un pamphlet du philosophe français, il fut lynché par la populace bornée et bigote du village, condamné au pilori et tué. Jeremy, à peine 13 ans, doit fuir et gagne Londres avec pour tout viatique quelques shillings et un baluchon.

En 1768, le jeune garçon campagnard, il fait connaissance avec la grande ville, grouillante, trépidante, parcourue de malfrats en quête de mauvais coups. Il en est immédiatement victime, un homme lui demande, contre promesse d’un shilling, d’aller prendre un paquet auprès d’un autre et de lui rapporter. C’est le coup alors classique du chasseur de bandit, où l’on piège un naïf pour l’accuser de vol et le mener au tribunal, espérant quelque récompense. Dommage pour les accusateurs, le juge est le redoutable sir John Fielding, le magistrat aveugle du 4 Bow Street, réputé pour écouter les témoignages mais juger sur les preuves. Il a fondé avec son frère Henry le corps des sergents de ville qui patrouillent en journée et en soirée pour sécuriser les rues. Il confond les deux mauvais et garde Jeremy à ses côtés avant de savoir qu’en faire.

Il le présentera à un sien ami, Samuel Johnson, célèbre écrivain, poète, essayiste, biographe et lexicographe, qui connaît éditeurs et imprimeurs. Il aime bien le garçon mais préfère lui voir épanouir son talent et se faire tout seul. En attendant, il lui offre le gîte et le couvert, sous la houlette de la gouvernante, la redoutable Mme Gredge. Elle le fait déshabiller pour qu’il se lave d’avoir couché dehors depuis le village et pendant qu’elle nettoie ses vêtements. Elle l’envoie coucher nu sous une couverture dans le grenier où un lit est installé dans une mansarde remplie de livres.

Le lendemain, le tout jeune homme est convié par sir John pour le seconder dans une enquête qui s’avère délicate : la mort de lord Goodhope, ancien favori du roi George III mais disgracié pour s’être moqué en l’imitant, riche de propriétés dans le Lancashire, et joueur invétéré au point de perdre sa demeure de Londres. Il a été retrouvé dans sa bibliothèque, assis dans son fauteuil, le visage traversé d’une balle de pistolet, lequel gît à ses pieds. Suicide ? Jeremy accompagne le juge aveugle pour lui servir de bonne vue. Le gamin est vif et observateur, en outre d’être serviable et en quête d’une figure paternelle à laquelle s’identifier le temps de sa croissance. Mais on est vite adulte, au XVIIIe siècle.

Il remarque la blancheur immaculée des mains du mort posées sur ses genoux. Ce détail insignifiant laisse supputer que ce n’est pas lui qui a tiré, car il aurait de noires traces de poudre sur la main ayant tenu l’arme. En outre, il est gaucher et on a tiré du côté droit – un peu acrobatique pour un suicide… Un médecin est convié, Mr Donnelly, qui a fait ses études à Vienne avant d’œuvrer comme médecin de marine. Il autopsie le corps et s’aperçoit que la mort est due à deux causes : un poison violent avant le coup de pistolet. C’est donc un meurtre, et toute la maisonnée est interrogée. Mais aussi les relations, dont l’actrice Lucy Kilbourne, célébrée à Londres pour son rôle de Macbeth, ancienne maîtresse piquée au patron du salon de jeux Black Jack Bilbo, « un aigrefin jovial ». Depuis la mort de lord Goodhope, elle s’affiche avec son demi-frère revenu des colonies de Jamaïque, Charles Clairmont. Tout ce qui l’intéresse est de séduire, y compris le jouvenceau – les femmes à l’époque lutinaient tous les pubères. La candeur du jeune adolescent Jeremy est touchante sur les relations entre homme et femme, qu’il ignore.

Toute l’intrigue va se passer entre ces personnages, tandis que Jeremy va apprivoiser la grande ville et s’attacher au magistrat aveugle, dont l’épouse se meurt d’une tumeur à l’ovaire gauche. Donnelly soigne sa souffrance à la décoction de pavot, avant qu’elle ne finisse par décéder. Cet aparté intime, classique des séries policières, met le lecteur en empathie. Jeremy est émouvant en naïf découvrant la vie et la ville ; sir John est sympathique en défenseur rigoureux de la loi et de la vérité des preuves – prémisses de la révolution mentale engendrée par les Lumières de la Raison, en un siècle encore monarchique et soumis au bon plaisir du pouvoir comme à la barbarie de la foule.

Le meurtre sera résolu, c’est un assassinat. La personne qui l’a perpétré a de basses raisons mercantiles, et elle n’est pas celle qu’on croit deviner. Une bonne intrigue, des caractères éprouvés et attachants, une peinture du Londres avant Napoléon édifiante. Un très bon livre, que j’avais lu à sa sortie en français il y a trente ans, et que je relis avec bonheur. Il est le début d’une série, hélas non rééditée pour le moment.

Bruce Alexander, Les Audiences de Sir John (Blind Justice), 1994, 10-18 1998, 383 pages, occasion €1,81

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , | Un commentaire

James Melville, Le samouraï récalcitrant

Un roman policier qui se passe dans le Japon d’il y a 40 ans, encore traditionnel mais devenu très développé. Ce contraste aiguise le plaisir, tout en faisant connaître les particularismes comme le yucata, les geta, le zabuton, les shogi, le tokonoma, les gyoza. James Melville est le pseudo de Roy Peter Martin, né le 5 janvier 1931 à Londres et décédé en 2014 à 83 ans. Il a travaillé à Tokyo et Kyoto pour le British Council et s’est frotté à la police japonaise. Il invente alors le personnage du commissaire de police Tetsuo Otani, et le fait évoluer entre japonité et occidentalisme.

Dans cet opus, le corps d’une jeune Hollandaise venue en stage commercial au Japon est découvert dans un immeuble en feu du quartier yakuza, la pègre japonaise. Que faisait donc là, un dimanche, dans cet immeuble vide, Marianna Van Wijk. Mais surtout que faisait-elle avec la photo du commissaire Otani et de sa famille dans la poche ? Celui-ci, partie prenante, doit se retirer, mais non sans se faire tenir au courant. Ce sont ses adjoints Noguchi et Kimura qui vont mener l’enquête officielle, tandis que lui enquêtera de son côté pour savoir où son gendre Shimizu a disparu. Il a eu une liaison avec la belle Marianna à l’insu de sa femme lorsqu’il était en poste à Londres, et a renoué avec elle lorsqu’elle est venue au Japon. Aoki, sa femme et fille d’Otani, est furieuse.

Il se trouve que Marianna logeait à Kobe chez une amie anglaise, Penny Johnson, et que celle-ci a une liaison avec l’ambitieux Murata, copain de fac de Shimizu, ancien maoïste japonais comme lui, reconverti dans les affaires comme lui, et désormais à la direction de la recherche d’un grand groupe pharmaceutique. Il a inventé (en équipe) le Gynojoy, un médicament qui enlève les malaises menstruels chez la femme – un gros succès. Ce médicament n’est pas sans quelques effets euphorisants, et la recherche peut aller plus loin… Ce qui intéresse la pègre, évidemment. Ce pourquoi Murata s’est lié avec un ponte connu d’Otani et de son équipe.

Mais pour développer les recherches, il faut des financements. D’où l’incendie volontaire de l’immeuble pour toucher l’assurance, à moins que…

Un peu touffu, plein de circonvolutions et de suspense, beaucoup de personnages aux noms japonais qui sonnent un peu pareil, le lecteur se trouve un peu perdu au début. Ce n’est que dans le cours de l’histoire que la cohérence se met en place. Et le meurtrier de Marianna n’est pas celui qu’on croit.

James Melville, Le samouraï récalcitrant (The Reluctant Ronin), 1988, 10-18 Grands détectives 1997, 318 pages, occasion €3,19

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Japon, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , | Poster un commentaire

Albert Simonin, Du mouron pour les petits oiseaux

Un roman de truand, conté avec ironie dans la langue verte des années 50, pas trop difficile à comprendre cependant encore aujourd’hui. Rappelons que Simonin a été l’auteur du roman qui a donné le film culte Les tontons flingueurs. Né en 1905 dans le quartier populaire de La Chapelle à Paris, il travaille comme commis à 12 ans, est orphelin à 15 ans et journaliste sportif à L’Intransigeant, quotidien populaire né à l’extrême-gauche et qui vire de plus en plus à droite, publiant en 1934 une interview de M. Hitler (cette dérive ne vous rappelle-t-elle pas nos années 2000 ?). Après avoir été un temps taxi, il entre sciemment en 1940 – à 35 ans – dans la presse collabo et assiste Henri Coston, complotiste et antisémite. Simonin sera condamné à 5 ans de tôle à la Libération. Cette période lui apprend la langue des truands, qu’il va exploiter dans des romans entre social et policier, distillés jusque dans les années 70.

Monsieur Armand, truand repenti depuis treize ans, est propriétaire d’un immeuble de cinq étages (sans ascenseur) « en part de Brie », rue (imaginaire) de La Fontaine-des-Prés, à Ménilmontant. « Vu qu’elle débouche sur un escalier à flanc de coteaux, question circulation, c’est l’artère peinarde. Un bon pavé centenaire, bossu à pas croire, décourage encore les conducteurs d’engins mécaniques de s’y engager. Le jour, les mouflets y mènent des corridas terribles, la nuit tombée, dès le printemps, les frotteurs juniors du quartier, utilisant au mieux la pénombre des porches, viennent s’y essayer à d’autres jeux. Une dizaine sur cent des enfants naturels du quartier ont été conçus là. »

Il a pour locataire dans la boutique du rez-de-chaussée Louis le boucher et son épouse Antoinette, qui ne cessent de se cocufier mutuellement ; leur jeune commis queutard Jojo, que sa patronne a initié et qui lutine en plus la petite Mina, tout en rêvant de se faire la grande Lucie ; Lucie justement, la pute de son mac Fernand, qui doit lui rapporter des sous ; Jane et sa petite Lili ; la vieille Mademoiselle de plus de 90 piges – et la bignole, l’ineffable Mâ’me Communal qui fait son ménage et sa bouffetance au proprio. Lequel la calce à l’occasion, vite fait entre deux ménages – en plus de se faire verger par le hardi facteur Antoine.

Monsieur Armand se fait petit, anonyme, vu qu’il a empoché le fric du braquage dans lequel ses deux autres complices Charlot et Arsène sont tombés, par leur faute face à l’adversité. Il garde les biftons dans un carton, planqué sous les cages à piafs qu’il élève soigneusement. Ce sont des serins qu’il nourrit et croise par plaisir, et pour se faire un peu de thune, en les incitant à chanter à la flûte. Cette fantaisie de vieux dans la soixantaine ne l’empêche pas d’aller aux putes, dans un claque de prestige, troncher la belle Olga, ni de draguer incontinent les femmes qui passent. « Rue de Rome, les cinq plombes à peine passées, c’est le moment béni pour l’amateur délicat, l’heure de pointe de la féerie. Armand l’a déjà éprouvé. La pente les happe, les charmeuses des Cours et Lycées ; elles refluent par grappes vers la gare. Là, rangées côte-à-côte, les rames métallisées les attendent, qui vont les éparpiller dans la fausse nature des banlieues, où au détour des sentes les guettent, déjà en place, les satyres honoraires, dont quinze années de retraite n’ont pas émoussé l’appétit. En fait de derches pommés, de pulls garnis, de gambilles galbées, c’est à pas savoir où donner des châsses ! Et puis attention, ce qui ravit Armand, pas du définitif, de l’achevé, rien au contraire que de l’ébauche émouvante, assez poussée toutefois, pour qu’il devine le sens de l’évolution ! » Si ce n’est plus socialement correct, l’émotion y reste.

Chacun cherche d’ailleurs son plaisir dans sa petite vie : en premier la baise, en second le fric. Tous ! Des moutards tout juste alarmés de puberté jusqu’aux vioques passés la soixantaine ; les garçons comme les filles, dont la petite Paulette, la môme à la crémière, chahutée et pelotée à plaisir par une bande de garçons qui joue aux indiens. Frustrée elle est qu’ils n’aillent pas assez loin dans leur exploration de son corps, la faute à la morale du temps.

Monsieur Armand songe que tous ces locataires l’ennuient et qu’il aurait bien envie de vendre et de s’installer sur la Côte d’Azur, au soleil et incognito ; peut-être avec une jeune femme, peut-être avec seulement ses serins. Pour cela, il faut trouver une bicoque pas trop chère à régler en cash, acheter une tire qui fonce assez pour doubler toutes les autres, quelques costumes neufs un peu moins tartes, et faire évaluer l’immeuble de Paris. Tout un travail qui prend du temps et rend grognon.

Jusqu’à ce que la bignole trouve un matin la vieille Mademoiselle morte. Pas de chance, les flics sont la case obligatoire, faute d’héritier connu. Et le proprio se retrouve gardien des clés. L’inspecteur aurait bien voulu succéder en locataire, mais Monsieur Armand a dit non. C’est le commissaire Tavers qui se pointe, ayant reconnu le nom d’Armand sur les papiers à signer. Il se souvient de lui, même s’il y a prescription. Sauf qu’il cause, et tout le quartier se retrouve au courant. Dont Arsène qui a purgé sa tôle, et qui vient réclamer des comptes. Pas de chance pour Armand.

Se lit bien malgré l’argot. Le Paris décrit dans le roman n’existe plus, pas plus que les mœurs patriarcales du temps. Tout le quartier est passé à l’exotisme, à d’autres mœurs venues d’ailleurs – pas plus favorables aux femmes et au socialement correct.

Albert Simonin, Du mouron pour les petits oiseaux, 1960, Livre de poche 1968, 306 pages, occasion €19,36, ou Folio 1973, occasion €19,95

DVD Du mouron pour les petits oiseaux, Marcel Carné, 1963, avec Paul Meurisse, Dany Saval, Jean Richard, Suzy Delair, Dany Logan, Gaumont 2012, 1h45, €13,00, Blu-ray €13,02

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Vincent Crouzet, Le jour où je suis devenu espion

Il passe à la télé sur LCI comme « expert » en renseignement ; il a vécu vingt ans en immersion à la DGSE, en Afrique principalement. Il a été grossiste en café, négociant en armes, conseiller politico-militaire de Jonas Savimbi, ancien chef de l’UNITA, la résistance angolaise aux Cubains et à l’URSS. Il a volé dans un avion sans âge piloté par Viktor Bout, le « Lord of War » de Hollywood échangé par les États-Unis en décembre 2022 contre la basketteuse Britney Griner. Il montre que le monde est toujours plus complexe qu’on ne veut bien le croire. Né en 1964, il est devenu espion et il raconte, dans la nouvelle collection Jour J des éditions de l’Observatoire, qui comprend déjà Le jour où je suis devenu archéologue de Dominique Garcia et Le jour où j’ai soigné les morts de Philippe Charlier.

L’auteur écrit une « bonne histoire », captivante, probablement vraie en large partie, avec d’autres éludées et romancées comme il se doit dans le Renseignement. Les jeunes lecteurs contemporains sont friands de ces « faits vrais » plus ou moins remaniés, embellis et rendus cohérents – alors que la vie ne l’est pas, dans le changement incessant.

Tout commence chez sa grand-mère Juliette quand, à 11 ans, il découvre la collection complète des James Bond par Ian Fleming – qui fut espion avec d’être écrivain. « À ce moment-là J’ai imaginé devenir un homme comme ce personnage. Qui voyage loin et inspecte consciencieusement sa chambre quand il y rentre tard dans la nuit » (intro). Après une adolescence aux Arcs, Science Po Grenoble, un service militaire à la base aérienne 107 de Villacoublay, c’est l’adjudant-chef responsable de la sécurité de la base qui le signale à la DGSE. Dans un bistrot de Saint-Philippe-du-Roule, un grand quadra se présente : Alex. Vincent à 20 ans, boucles blondes et yeux bleus, a milité chez les Jeunes Giscardiens et pour le camp de la liberté – contre le communisme. C’est ça qui les intéresse. Pas d’amoureuse ? – « pas d’emmerdeuse ». « Nous constituons une nouvelle unité composée de jeunes élément, curieux de tout, sachant déjà voyager, avec de fortes capacités d’adaptation, des qualités humaines et portés par des valeurs » (chap 2). Un service clandestin que la DGSE, comme dans Mission impossible, niera évidemment avoir créé.

Le vétéran chargé de le former, alias «Le Gros», lui apprend à déjouer les filatures. Lui fait cela sans avoir l’air d’y tenir, comme par distance ou par jeu, ce pourquoi il a été pris. « Parce qu’une vie vaut la recherche opérationnelle du renseignement, au cœur de passion humaine, à l’origine de la violence et de toutes les résistances » (chap.2) Il va plonger dans vingt ans d’aventures, toutes en Afrique durant la guerre froide, où il est devenu spécialiste. « La mission s’inscrit parfaitement dans l’épure des objectifs du Service Clandestin : le recueil du renseignement sur zone de crise, et le support secret aux mouvements armés que la France soutient très confidentiellement » (chap.7). Il rencontre « l’homme le plus dangereux au monde », Jonas Savimbi, « l’une des personnalités les plus recherchées par Moscou et La Havane, l’un des hommes dans lequel croit alors l’Occident contre l’empire du mal » (chap.10).

Après diverses aventures, il voit un jour de 1997 le maréchal-président congolais Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga à la toque léopard et aux dix-huit enfants fuir précipitamment son palais. « Nous avons juste le temps d’apercevoir sur la passerelle la silhouette tassée de Mobutu et celle de son épouse, l’extravagante Bobi Ladawa, embarquer pour leur fuite à Gbadolita, le dernier refuge du maréchal-président. Le 737 est chargé d’or, de diamants, de liasses de cash en dollars et de traîtres fuyant les combats » (chap.23). Le président noir le plus corrompu du continent était protégé de Mitterrand – raison d’État – et est mort d’un cancer de la prostate à 66 ans.

Vincent Crouzet a adoré son métier. Il s’est marié, s’est rangé, est devenu conseiller, écrit des romans. « L’espionnage – ce n’est pas un poncif – demeure la plus noble des activités. Qui puise dans les tréfonds et les trésors de l’humanité. Qui engendre cruauté et espérance. Qui explore les âmes, les rêves et les abandons, les forces et nos évidentes faiblesses. Le jour où je suis devenu un espion, je suis devenu un homme » (concl.).

Vincent Crouzet, Le jour où je suis devenu espion, 2026, Éditions de l’Observatoire, 208 pages, €19,00, e-book Kindle €12,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Géopolitique, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , | Un commentaire

Frances Fyfield, Le fantôme de la plage

Un roman au tiers policier et aux deux-tiers psychologique. L’autrice anglaise de son vrai nom Frances Hegarty met en scène une version idéalisée d’elle-même en la personne de Sarah Fortune, avocate et rousse libre, qui fait l’amour quand ça lui chante et avec qui elle veut. Elle est envoyée par son cabinet dans le village de Merton-sur-Mer assister la famille Pardoe qui ne parvient pas à se décider sur son héritage.

Tout est brume, marée qui monte et qui descend, touristes saisonniers et pêcheurs invétérés, petite vie tranquille sous laquelle sourdent les querelles et des rancœurs. Un village aux profondeurs insoupçonnées, dont la famille Pardoe est propriétaire majoritaire. Le père avait en effet accumulé l’immobilier comme un avare, louant les bicoques et les locaux aux gens du coin qui avaient vendu. Reste son épouse, Mouse, qui joue la folle pour éviter les ennuis, et trois enfants : Julian l’aîné, médecin généraliste mais perdu dans un amour passé, Jo la blonde un peu ronde qui fait la cuisine et qui fréquente le beau Rick, colosse battu par son vieux père, et Edward le petit dernier immature, violent, amoureux incestueux de sa sœur et qui s’efforce de se viriliser par la pêche comme son père. Flotte entre eux le jeune Stonewall de 11 ans, orphelin dont Rick est le seul ami.

Tous les personnages du roman sont peints de nature profondément égoïste, que ce soit pour le bien ou le mal. Le gamin Stonewall veut qu’on l’aime, Rick son ami ne veut pas d’ennuis, son père alcoolo violent veut que la salle de jeux tourne, Mouse la mère ne veut pas que ses enfants adultes la quittent, ni les fâcher entre eux, chacun des enfants en question poursuit son propre rêve inaccessible.

Sarah Fortune surgit dans ce petit monde glauque comme une apparition. Rousse flamboyante, elle a l’art de faire parler les gens et de sidérer les jeunes hommes. Compatissante, elle leur fait l’amour en thérapie, si cela lui sied. Elle ressemble à une femme rousse qui s’est noyée quelques années plus tôt, endormie sous sédatifs prescrits par Julian dans une vasque à la marée montante. Son corps avait été retrouvé par Stonewall et son grand-père. Son mari Charles, venu voir le lieu du drame, avait lui-même disparu et un corps retrouvé est probablement le sien.

Mais Sarah connaissait Elisabeth la rousse ; elle connaissait aussi Charles, le mari. Bel homme athlétique, c’était aussi un pervers obsédé de la pureté des femmes (d’où le titre anglais du roman). Au moindre soupçon de déviance morale, il les torturait. Il a ainsi roulé sadiquement Sarah nue dans le verre du miroir brisé de sa chambre, lui occasionnant des cicatrices à vie. L’avocate se demande si son cabinet ne l’a pas envoyée ici pour une autre raison que celle de l’héritage.

De fait, Stonewall a « vu un fantôme », un grand homme sévère aux cheveux blancs qui erre sur les terres sans jamais se faire voir. Il squatte des cabanons vides, vole de la nourriture, et même la canne à pommeau de la vieille demoiselle qui ne ferme jamais sa porte. Edward, mystérieusement, le rencontre ; il a pour projet de lui demander de faire disparaître sa mère et son frère pour pouvoir abuser légitimement de sa sœur, qui l’a ému sexuellement en se roulant avec lui sur le lit dès la puberté.

Mais le fantôme va trop loin. Un matin, il casse la tête du gamin Stonewall qu’il rencontre dans les dunes avec la canne de la vieille. Il s’en faut de peu que le garçon y passe. C’est alors la chasse à l’homme mauvais qu’entreprend tout le village. Sans succès. Et c’est Mouse qui va l’avoir, sans le vouloir, en le laissant prendre une pile de scones qu’elle a confectionnés pour ses enfants et qu’ils ne mangent jamais. Pour faire une niche à Edward, qui laisse traîner exprès ses cannes à pêche, ses hameçons et ses vers de terre partout dans la maison, elle a fourré les scones d’hameçons laissés sur la table de la cuisine. Le vieux pervers Charles – car c’est bien de lui qu’il s’agit – va périr de l’intérieur, vengeance immanente contre tout ce qu’il a fait aux femmes. C’est Sarah qui va le trouver, agonisant, et l’assister humainement, malgré ce qu’il lui a fait subir.

Une atmosphère sensuelle et cruelle, dans laquelle l’autrice se plonge avec délices, tout en résolvant l’affaire de l’héritage comme en passant. Mouse n’est pas folle et une discussion raisonnable en famille, après que chacun ait parlé (et baisé) avec l’avocate, s’impose. Le tout est un peu confus au début, plus d’atmosphère que d’action, mais somme toute assez prenant.

Frances Fyfield, Le fantôme de la plage (Perfectly pure and good), 1994, Pocket 2000, 273 pages, occasion €0,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Paul Cleave, Cauchemar

Un roman brutal, policier néo-zélandais, bien dans la ligne de la mentalité yankee. L’intrigue est bonne, le déroulé bestial, tout empli de machisme et de gros coups de poing. L’auteur s’est décentré aux États-Unis, dans la petite ville forestière imaginaire d’Acacia Pines (non, ce n’est pas ce que vous croyez).

Dès le premier chapitre, le personnage principal Noah Harper, policier, tabasse Conrad, le gros con de fils du shérif qu’il accuse d’avoir kidnappé Alyssa, une gamine de 7 ans. Il veut lui faire avouer où il la cache, malgré son ami d’enfance Drew, flic lui aussi et qui cherche à le calmer, et le gros con finit par lâcher qu’il ne sait pas, que ce n’est pas lui, « mais » qu’il a entendu deux hommes parler au bar de la ferme abandonnée des Kelly. Le jeune policier fonce, bouleversé par le sort de la fillette, lui qui est marié mais n’a pas d’enfant. Il découvre Alyssa enchaînée, sale, apeurée, mais vivante. C’est un ouf de soulagement ; il l’emmène à l’hôpital et lui jure de la protéger toujours des « hommes méchants »

C’est là que les ennuis commencent. Sa femme Maggie est avocate, et a peine à le défendre alors qu’il a outrepassé ses droits de flics et sérieusement amoché Conrad. Il faut dire qu’ado, ledit Conrad a carrément violé Maggie après l’avoir bourrée, et que Noah lui en veut. Mais Alyssa est retrouvée, et le père Frank, pasteur de la ville et oncle de la petite, est tout heureux. Finalement, les torts semblent partagé et Maggie fait « deal » avec le shérif : abandon de toute poursuite contre Noah, à condition qu’il démissionne de son boulot de flic et qu’il quitte la ville – en même temps qu’abandon de toute enquête sur Conrad. Le droit est peu de chose face au deal dans la mentalité, constat d’un état des rapports de force.

Exit Noah, Maggie divorce de la brute et se remarie à Stephen qui lui colle deux garçonnets. Douze ans plus tard, appel de Maggie à Noah ; elle a gardé son numéro on ne sait pourquoi – peut-être reste-t-elle secrètement amoureuse ? Alyssa a de nouveau disparu. A 19 ans, elle est partie. Son oncle qu’elle appelle son « père » depuis l’âge de 12 ans parce qu’elle est orpheline et qu’il s’occupe bien d’elle, est sub-claquant et veut à tout prix savoir où elle est. Noah revient donc dans la ville des Pines, et replonge dans son atmosphère macho délétère.

Le père Frank est convaincu qu’Alyssa n’est pas partie d’elle-même mais a été enlevée, une nouvelle fois. On apprendra qu’il a reçu une confession qui le lui laisse penser mais, tenu par « le secret » religieux (immonde en cas de crime), il ne donne aucun indice. Il « sait » qu’Alyssa n’est pas libre, même si Drew, le nouveau shérif, lui a téléphoné et qu’elle a dit aller bien, même si Noah a téléphoné au numéro donné par Drew et que la fille a affirmé aller bien. Elle ne veut pas revenir parce qu’elle a avorté, ce qui ne se fait pas chez les chrétiens.

Noah s’apprête à repartir comme il était venu, d’autant que l’ancien shérif a menacé tous les hôtels de la ville s’ils l’hébergeaient, mais un soupçon lui vient à propos de Maggie, son ex-femme, qui était pâle et amaigrie, tandis que son fils aîné de 7 ans avait un œil au beurre noir. « Un palet dans la gueule », lui dit-on. Noah, en parlant à la meilleure amie de Maggie, à la doctoresse qui connaît tout le monde, à Drew qui avoue, est persuadé que son nouveau mari, Stephen, la bat et qu’elle est « sous emprise », craignant pour les enfants si elle le quitte. Noah va donc affronter Stephen et ce dernier, pas dupe, l’agresse au démonte-pneu. Noah le tabasse et le laisse rentrer à pied. Stephen n’aura de cesse de se venger du justicier et de sa pute de femme, à l’aide de trois copains aussi bas de plafond que les petites villes incultes des États-Unis peuvent en produire. Cela se passe mal avec des cous en tous genres, des morts et des mensonges « pour la bonne cause » (toute vérité peut être « alternative » dans cette mentalité de débile).

Je ne dis rien du reste, sinon que les coups pleuvent, à se demander comment Noah peut être encore vaillant ; que le shérif n’est pas ce qu’il paraît, aussi bien l’ancien que le nouveau ; que d’autres disparitions ont eu lieu depuis 12 ans, et même avant, comme en témoignent les archives de la presse ; que la ferme des Kelly, en ruines mais toujours invendue, recèle toujours une chaîne et des bouteilles d’eau vides, aux dates de péremption échelonnées ; qu’Alyssa n’est qu’une parmi beaucoup, jeunes hommes compris ; que cette affaire dépasse de loin le cadre de la cambrousse…

Le scénario est efficace, mais la mise en scène bestiale, rendant les caractères d’une brutalité très américaine. Même les femmes mentent. Maggie manipule Noah le trop gentil chevalier à son profit, hypocrite par égoïsme. A lire et à donner, ce n’est pas un livre que l’on garde ou que l’on relit. Le métier de prêteur sur gage ou d’agent immobilier, que l’auteur a exercé avant d’écrire, ne font certainement pas de lui un humaniste.

Paul Cleave, Cauchemar (Whatever it Takes), 2019, Livre de poche 2024, 479 pages, €9,40, e-book Kindle €10,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Stephen King, Billy Summers

Un tueur à gage est chargé d’éliminer un « salaud » pour un bon paquet de fric qui lui permettra de se retirer. C’est ainsi depuis l’armée en Irak et sa fonction de sniper, il ne tue que des salauds. Ce n’est pas ce qui manque et, revenu à la vie civile, la mafia lui en offre par poignées. Cette fois, c’est un témoin gênant qui risque de parler.

Bien payé, bien renseigné, Billy Summers se prépare – méticuleusement en vrai professionnel. Il ne fait pas confiance à ses commanditaires – première règle de la profession – et se constitue une identité de substitution avec un domicile de repli. Une fois l’affaire terminée, il n’ira pas au rendez-vous de fuite prévu par ses acolytes, trop empressés à le faire disparaître, pense-t-il, mais ira se planquer, déguisé, là où il a choisi de se faire oublier, le temps que les choses se tassent.

Tout se déroule comme prévu, Billy se fond dans la population sous la forme d’un écrivain qui s’isole pour écrire, se lie avec les voisins, et leurs enfants si attachants. Il manque de lever un coin de sa couverture lorsqu’il tire trop bien à la foire pour gagner la peluche offerte, mais il se reprend in extremis. Il récupère l’arme à lunette de visée fournie par un intermédiaire, voué à disparaître lui aussi si le boulot est bien fait. Il guette le salaud et l’assassine d’un coup sans vergogne, et quitte les lieux immédiatement, déguisé en quelqu’un d’autre qu’il a repéré. Il ne rejoint pas ses contacts chargé de le faire passer de vie à trépas – c’est gros comme une maison – mais se rend à sa planque bien tranquille.

Sauf que l’imprévu survient, comme il se doit. Il voit de son rez-de-chaussée une fille saoule se faire jeter d’une camionnette par trois garçons qui en ont bien profité. Il ne peut appeler la police sans se faire repérer ; il ne ne peut laisser la fille crever à sa porte, à moitié nue sous la pluie battante. Il sort donc et la recueille, la déshabille et la couche. Lorsqu’elle se réveille, elle est abasourdie. L’a-t-il violée ? Puis elle se souvient : les garçons, deux surtout qui l’ont pénétrée, le troisième restant à la porte mais giclant sur elle. Détails croustillants dont le lecteur reste avide, malgré la pruderie ambiante. Il faut rester réaliste.

Peu à peu se tisse une relation de confiance entre Alice, l’étudiante naïve, et Billy, le tueur mûr. Il lui raconte pourquoi il se planque, épargnant les détails qui pourraient la compromettre ; elle décide de partir avec lui, en confiance, après qu’il se soit vengé des trois gars trop machos et sûrs d’eux. Il ne les tue pas, les moleste à peine, mais leur fait une peur bleue. Ils ne devraient pas recommencer…

Mais la mission n‘est pas finie. L’acompte substantiel a été versé, mais pas le reliquat une fois la mission accomplie. Billy veut savoir pourquoi, et pourquoi il devait probablement être éliminé lui aussi. Au-dessus de son commanditaire, il y a quelqu’un. C’est de lui qu’il lui faut se venger. Ce qui sera fait, non sans prendre quelques risques. Aidé de son copain Bucky, chargé de l’intendance, Billy se rend là où faut et fait ce qu’il faut. Mais il est blessé par la mère d’un jeune garde qu’il a grièvement atteint.

Hanté par le roman de Zola, Thérèse Raquin, dans lequel le meurtrier est habité par son acte, Billy part, car s’il reste avec elle, il la détruira. Il laisse à Alice un manuscrit sur MacBook Pro, son œuvre d’écrivain lorsqu’il avait cette couverture, pour l’encourager à suivre sa vocation. Il raconte peu ou prou son histoire. Alice termine le livre – et en change la fin. Car tout bon écrivain peut refaire le monde à sa guise.

Un roman qui vous saisit, à la fois policier, psychologique, sociologique sur ces petites villes américaine et leurs habitudes de voisinage, et une méditation sur le métier de tueur. Est-ce une tâche comme n’importe quelle autre ?

Stephen King, Billy Summers, 2021, Livre de poche 2024, 725 pages, €10,90, e-book Kindle €9,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

TR Richmond, Ce qu’il reste d’Alice

Pour son premier roman, le journaliste anglais Richmond a eu une idée originale : reconstituer la nécrologie d’une disparue au travers de tout ce qui se publie en ligne de nos jours, blogs, Facebook, Twitter, forums, textos, messages vocaux, articles de journaux, lettres… Tout ce que la police collecte en cas de suspicion de meurtre.

Car Alice Salmon, 25 ans, jeune journaliste enthousiaste, a été retrouvée morte noyée dans la rivière Dane, un soir d’hiver. S’est-elle suicidée, comme le suggère les témoins et les textos ? Était-ce un accident dû à son état d’ébriété avancé ? A-t-elle été poussée volontairement pour la faire disparaître ? Aucune raison de se suicider, jure sa mère. Toutes les raisons, jure sa plus proche copine Megan, elle s’est bien taillée les veines à 13 ans, comme ça. Je n’y suis pour rien dit son ex-petit ami Luke. Ni moi, donc, dit son ex-professeur Cooke.

Mais Alice était saoule, comme la plupart des jeunes en Angleterre dont c’est l’habitude quand ils ne sont pas shootés. Une témoin sur l’autre rive l’a vue s’engueuler avec un jeune baraqué en tee-shirt noir – c’était Luke – mais il est parti de son côté. Alice est montée sur le barrage et a enjambé une barrière de sécurité, mais c’était pour voir si son smartphone captait. Une autre était là et garde son secret sur ce qu’elle a vu ; elle était censée être ailleurs.

Le professeur d’anthropologie Jeremy Cooke, vieillissant et atteint d’un cancer de la prostate à 65 ans, décide de collecter toutes les informations disponibles sur Alice, qu’il a connue et désirée. Défilent alors les commentaires, les hommages, les textos, les témoins. Dans ce pays des merveilles numériques, chacun y va de son Alice. C’est un kaléidoscope ; on découvre que la jeune fille était apparence publique et noirceur intime. Qu’elle aimait la vie mais la mettait en jeu en buvant et fumant du shit plus que de raison ; qu’elle disait être amoureuse de Luke mais l’avait jeté trois mois entiers parce qu’il avait baisé une fille une fois dans un déplacement avec ses copains de rugby à Prague.

Les morts sont toujours honorés, dans la tradition sociale. Mais les réseaux sociaux et l’impitoyable Internet (qui ne lâche rien) donnent une autre image de la personne. Pas une blanche colombe, ni une victime, loin de là. Chacun y va de son petit commentaire. Sa famille en premier, avec ses souvenirs émouvants ; puis tous les hommes à qui elle avait ne serait-ce que parlé : des ex, des liaisons, des amants, des conquêtes. Puis les amis. Les psychothérapeutes pontifient en ligne, les journalistes cherchent un angle particulier, les médias établissent une légende. Puis qui élargissent sur la condition des parents, l’amitié, les centres-villes devenus infréquentable, les beuveries jeunes du vendredi soir. Il y a interprétation, extrapolation, exagération, belles histoires et tissus d’âneries, petites vengeances et admiration.

La leçon est donnée par la morte tout à la fin du livre, dans une lettre écrite pour elle-même : « Puis je au moins te préciser quel écueil éviter ? Ne prend pas de drogue, ne boit pas autant, ne t’endette pas, ne passe pas autant de temps en ligne, que ce que pensent les gens ne t’empêche pas de dormir. (…) Ne t’inquiète pas pour les garçons, et surtout ne te déteste pas. » Elle n’a évidemment rien fait de tout cela, au contraire, et un an plus tard elle était morte.

Peu littéraire (on texte comme on baragouine), dispersé, mosaïque, le fil conducteur est moins l’enquête de la police que la quête du professeur. Alice est reconstituée, refaite, même pas sympathique – déformée par les traces numériques et réelles qu’elle a laissées – et qui ne se recoupent pas toujours. C’est le danger du net : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Pas un très bon livre, mais original. Et vous ? Quelles traces laissez-vous volontairement ou pas sur la Toile ?

TR Richmond, Ce qu’il reste d’Alice (What She Left), 2015, Livre de poche 2016, 497 pages, €8,10, e-book Kindle €8,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Mehdi Tahenni, AnoNîmes

« Nîmes, la ville avec l’accent du Sud. Des couleurs chaudes, un soleil éclatant et une architecture chargée d’histoire ». Un flic est envoyé en immersion pour faire tomber un réseau de trafiquants de drogue. Le lieutenant Vincent Punti est « grand et sec, la trentaine qui ne tient pas en place. Une nervosité de fauve en cage. » Il est consciencieux, passe six mois à apprendre les codes du Milieu, à perfectionner son langage, à effacer toute trace du flic et à devenir Fierro. Il est aidé de son ami marocain Farouk et d’« une identité blindée par les services techniques de la PJ. Papiers en règle, historique bancaire crédible, casier judiciaire bien garni : vol avec effraction, recel, trafic de stupéfiants. » Grâce à lui, le réseaux est démantelé avec succès, mais Farouk descendu juste avant l’intervention des flics.

Vincent n’a pas le temps de s’effondrer car, pendant ce temps, un tueur s’en prend chaque année à un malfrat ou à un aficionado de corrida. Signant AnoNîmes, il poignarde avec une corne de taureau, puis empale carrément les torses sur les têtes des taureaux récemment tués dans les arènes. Tout en coupant les oreilles et la queue, comme il se doit, autrement dit le sexe. La corrida suscite de violents refus au nom du droit des animaux et de la cruauté, malgré les traditions. Une association s’est même fondée à Nîmes pour militer contre et réclamer son abrogation ; elle est gérée par le propre frère de Punti, Steven, un universitaire reconnu. Il est le grand frère de deux ans plus âgé qui l’a protégé enfant de leur père devenu violent après la mort de leur mère. Il tabassait ses gamins à coups de poings et de pieds dès qu’il avait bu.

« Sept cadavres disséminés depuis l’an 2000, et pas une empreinte, pas un visage, pas un nom. » Deux s’y ajoutent en quelques mois, mettant sous pression des officiels les policiers. Ils doivent à tout prix « faire quelque chose », ce qui veut dire « arrêter quelqu’un », même si c’est un innocent. L’opinion publique exige son bouc émissaire, quitte à se repentir, mais un peu tard, si ce n’est pas le bon.

Vincent passe commandant pour son immersion réussie et le démantèlement qui a suivi. Chargé des meurtres anti-corrida, il est aidé par la lieutenante Caroline, qui vient de Marseille. Elle l’empêche de sombrer lorsque son obsession l’incite à aller trop loin. Vincent soupçonne carrément Steven qui gère le forum de l’association, et finit par approcher au plus près le tueur. Il sait qui il est mais ne peut se résoudre à l’arrêter. C’est en voulant mettre en scène une substitution que Farouk reparaît, sous une autre identité, et l’aide. Par un tour de passe-passe, l’affaire est résolue, mais Vincent comme Farouk y laissent la vie.

Punti laisse aussi sa femme, Mélanie, et son fils Eugène-François, dit EF, donc Œuf, en hommage à Eugène-François Vidocq, le bagnard devenu chef de la Sûreté. Le gamin manque de mal tourner à 12 ans, mais est pris en main par un éducateur nommé Michel, qui s’attache à lui – le lecteur saura pourquoi. Vingt ans après, les meurtres anti-corrida reprennent, avec des mises en scène d’empalement et des anagrammes tagués sur les murs. Ce n’est pas un copycat, et pourtant le tueur a officiellement été tué… Œuf se fait aider de son ami Jimbo dit Jambon pour utiliser l’IA sur les anciens dossiers de la police et traquer celui qui se fait désormais appeler le Minotaure.

Trois affaires se succèdent en trois cents pages, toutes liées par l’amitié ou le sang. Mehdi Tahenni est né à Saint-Denis mais est arrivé à Nîmes à 16 ans pour ne plus la quitter. Ce sud romain, qui rappelle le Maroc, est devenu son territoire d’écriture. S’il n’a pas de fils, il a quatre filles et il écrit bien, sec, brusque, efficace.

Évidemment, la fin est inattendue, mais toujours sous le signe de la Justice immanente. Un bon roman qui tient en haleine.

Mehdi Tahenni, AnoNîmes, 2026, éditions Préface Factory, 447 pages, €19,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse édition Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com 06 80 85 92 29

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Gabriel Katz, L’Assassin de Pigalle

« Ici, en haut de la rue Lepic, entre Pigalle et Montmartre, les règlements de comptes font partie du folklore. On s’y fait trouer la peau comme on se fait tirer le portrait place du Tertre, surtout par les temps qui courent. » Nous sommes à Paris en 1945, tout juste réchappé de la guerre, de l’Occupation et de la Collaboration. Un cadavre dans un hôtel miteux. Et l’assassin qui se planque dans les chiottes, comme si on n’allait pas le chercher. Un Juif selon ses dires, Mendel Jankovic, rescapé du camp d’Auschwitz, Bloc 20.

La victime est Antoine Moray, bien français, un ponte de cette organisation collabo qui a « trop de noms pour un seul service. La Carlingue. La Gestapo française. La rue Lauriston. Le 93. » Sorti de tôle où il purgeait une peine pour trafic, « la Fouine » (son surnom) avait été engagé par « Monsieur Henri » (Lafont) pour trafiquer de la vaisselle d’argent, de la bouffe de luxe et des œuvres d’art « pour l’Abwehr, les services de renseignement de l’armée allemande, vu que c’était eux qui géraient les bureaux d’achat. » C’était payé par l’argent exigé par l’Occupant comme butin de guerre. Les affaires avant tout – et Göring au bout.

L’inspecteur Max Weber, comme le célèbre sociologue allemand, est un franco-américain engagé dans l’armée américaine à 19 ans. Parachuté sur Carentan, il a fini à Berchtesgaden, avant d’entrer dans la police, Quai des Orfèvres. Autrement dit, il débarque. Il ne sait rien de rien sur les quatre années de compromissions, de part des choses et de saloperies entre « gens biens », occupants et police. « J’essayais de faire mon boulot avec les Boches sur le dos, plaide son commissaire. La Gestapo, la Kommandantur, les SS. Et les petits merdeux de la rue Lauriston, qui nous ont fait tourner en bourrique pendant quatre ans ! » Max est vierge, un œil neuf. Comme les dossiers de la Carlingue ont été volontairement détruits parce qu’ils impliquaient trop de hauts placés, l’inspecteur décide d’enquêter. Ce qui veut dire « interroger ceux qui savent tout, qui voient tout. Les barmen, les portiers, les serveurs, ce petit peuple de la nuit pour qui aucune tête n’est jamais vraiment inconnue. »

Et puis, à l’Étoile de Kléber, un bordel vilipendé par puritanisme par la Marthe Richard dite « Veuve qui clôt », ex-pute dès 15 ans avant de virer espionne exagérée au service de la France, il rencontre Bichette. Elle a été la régulière de Moray durant trois ans ; elle le connaît bien ; elle veut témoigner parce qu’il n’a pas été correct jusqu’au bout avec elle. De quoi sauver le déporté assassin. Sauf qu’on la retrouve morte dans son bordel, des médocs plein sa table de nuit. Suicide ? Meurtre ?

Meurtre. Car la menace suit aussitôt, par téléphone : « Si on peut tuer une pute, on peut tuer un flic. » Aidé d’une avocate commise d’office, le nouveau flic Max Weber va échapper à un attentat à la mitraillette en plein Paris, remonter la piste jusqu’à la gendarmerie de Tulle, où les sbires collabos ont laissé un cuisant souvenir. Prouver qu’Antoine Moray était bien de la Carlingue, et même engagé dans la SS. Reste le jugement du Juif accusé. Et un beau retournement final.

Un roman policier vivant, qui explore les pistes évanescentes une à une, et nous plonge dans l’atmosphère glauque et hypocrite de la Libération, de la débrouille des uns et des autres parce que la vie en temps de guerre n’est jamais simple. Surtout dans ce Paris étriqué, arriéré, de la tout juste après-guerre.

Gabriel Katz, L’Assassin de Pigalle, 2026, City éditions, €21,50, e-book Kindle €11,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse édition Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com 06 80 85 92 29

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Georges Simenon, Maigret à New York

Lire un Maigret est rafraîchissant. Outre le format court, les phrases simples, la psychologie empathique, Simenon a l’art de nous plonger dans un milieu, une société. Et New York en 1946 est très exotique à nos yeux. C’est encore une ville de province, une mosaïque d’immigrants de fraîche date, des quartiers ségrégués sur lesquels règne toujours une mafia. Même les hommes d’affaires les plus riches n’échappent pas à cette emprise. Et Maigret, ex-commissaire parisien en retraite, qui a beaucoup vécu et beaucoup vu, le comprend en s’imprégnant de l’atmosphère, comme il sait si bien le faire.

L’histoire n’a pas grand intérêt, une paternité niée puis reconnue avec remord, un chantage financier, deux fils adultes qui ne se connaissent pas. Mais suivre la piste est ce qui intéresse le lecteur plus que la fin. Comment Maigret va-t-il saisir ce qu’il voit, ce qu’on lui dit, ce qui survient ?

Déjà, juste après-guerre, le commissaire était à la retraite à 55 ans. Il avait donc fait 32 ans de carrière, au lieu des 43 qu’on réclame aujourd’hui. C’est que le baby boom annonçait une cohorte de travailleurs prêts à payer leur retraite aux vieux – contrairement à aujourd’hui, où l’égoïsme et l’hédonisme, sans parler des excès du « féminisme », n’incitent plus à s’engager pour élever des enfants. Ensuite, le Parisien se « retirait » à la campagne, à Meung-sur-Loire près d’Orléans dans le Loiret, 3200 habitants en 1946, pour jouir de son repos mérité, auprès de sa femme bonne cuisinière, de sa pipe favorite et des joueurs de belote du café.

C’est donc un Maigret rassis, mais au plein de son expérience, qui est sollicité par un jeune homme de 19 ans, Jean Maura, étudiant en droit à Paris, parce qu’il croit son père, homme d’affaires à New York, en grand danger. Joachim dit « John » Maura est propriétaire de machines à sous qui rapportent gros. Son notaire parisien s’inquiète de mouvements de capitaux récents qui affectent sa fortune. Monsieur d’Hoquélus, notaire sérieux, veut que le jeune homme (pas encore majeur à cette époque où ce n’était qu’à 21 ans) soit assisté d’un homme qui ait une expérience de police. Maigret est dubitatif sur cette mission privée, mais accepte pour aider la jeunesse.

A cette époque antique de nos grands-parents, on prend encore le paquebot pour rallier New York via Le Havre. Le navire aborde la ville-monde avec la douane et l’immigration en inspection obligatoire avant de débarquer sur le quai de la French Line. C’est là que le commissaire perd l’étudiant. Il se rend à l’hôtel Saint-Regis, où lui est réservé une chambre, et où loge John Maura. Qui ne reçoit personne, n’a pas vu son fils Jean, n’était même pas au courant de sa venue. Son secrétaire, le jeune McGill, joue les entremetteurs, séducteur et ferme en alternance. De quoi alerter Maigret qui a un sixième sens sur les comportement des autres. Le « gamin » a-t-il été enlevé ? Maura dit qu’il va le faire rechercher, et que la mission de Maigret s’arrête là.

Mais le policier active ses contacts à New York, acquis durant sa vie active. Le capitaine O’Brien l’aide, sans s’impliquer, très américain pour le respect (apparent) de la liberté individuelle sacrée, et pour interroger à la machine à café ou devant une bière un « collègue » (par hasard) en charge du dossier. Maigret n’est pas dupe de cette hypocrisie typiquement protestante et prend les renseignements comme ils viennent. Il enquête de son côté, sachant qu’il est suivi par un « méchant », un tueur de la Mafia. Mais c’est lorsqu’un vieil italien qui a créé un pressing en travaillant dur (à l’américaine) est tué par une voiture, qu’il se fâche tout d’un coup. La disparition de Jean Maura, les cachotteries de John Maura, le suiveur tueur qui désigne les pistes à abattre avant qu’elles ne parlent, c’en est trop. Un grand coup de pied dans la fourmilière s’impose. Et Maigret va le donner à sa manière.

L’auteur, dont on sait qu’il ne connaît pas la fin de ses intrigues avant de l’avoir écrite, nous livre sa méthode d’écriture. Elle est celle de l’enquêteur Maigret, qui s’imprègne avant d’aborder une quelconque hypothèse (tout le contraire des flics de série télé). « Pendant des jours, parfois des semaines, il pataugeait dans une affaire, il faisait ce qu’il avait à faire, sans plus, donnait des ordres, s’informait sur les uns et sur les autres, avec l’air de s’intéresser médiocrement à l’enquête et parfois de ne pas s’y intéresser du tout. » Et puis survenait le déclic, les pièces dispersées du puzzle se mettaient en place. « Les personnages du drame venaient, pour lui, de cesser d’être des entités, ou des pions, ou des marionnettes, pour devenir des hommes. » Maigret se mettait dans leur peau, raisonnait comme eux, voyaient les choses par leurs yeux. Et il comprenait. Ce n’était pas conscient, mais les petits détails qu’il avait observés et engrangés prenaient leur sens.

John Maura était ce petit immigrant violoneux de Bayonne, venu avec un comparse faire fortune aux States, amoureux de la même femme. Il avait fait un fils à l’épouse délaissée, avait cédé la femme à son ami revenu, avait fait un autre fils avec une autre, s’interdisant d’aimer le premier, envoyé dans une famille d’accueil. Le passé l’a rattrapé, et l’a fait chanter. Il a désormais deux fils – qu’il aime, même s’il ne leur a pas toujours dit – et doit faire avec.

Nous sommes bien loin de l’orgueil bouffon de la Trompe Tour et de la vanité dorée du Trompe Kennedy Centre, de la chasse aux immigrants et à l’irrespect des libertés sous le néo-fascisme trompeur… Un autre monde que ce New York d’hier.

Georges Simenon, Maigret à New York, 1947, Livre de poche 2002, 189 pages, €6,90, e-book Kindle €7,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Bernard Lenteric, La gagne

J’aime bien ces thrillers des années 1980 qui ne connaissaient rien à l’Internet ni aux smartphones, restant avant tout dans l’humain. Ils sont encore exempts de ces comportements compulsifs de consulter, texter et appeler, qui rappellent les mêmes comportements compulsifs concernant la clope quand l’auteur ne sait pas comment avancer. Et ce retour en arrière est rafraîchissant.

Nous sommes aux États-Unis, la Mecque des affaires et de la modernité à l’époque. Mieux, nous sommes en Californie, où tout se faisait alors dans les garages, après la vague hippies et surf. A San Francisco, les plus débrouillards se font du fric aussi avec le jeu : le poker, ce roi du bluff, cette domination macho si typique de l’esprit yankee. Sol et Ben, 18 et 17 ans, défient deux pédés (ainsi disait-on à l’époque sans que ce soit une humiliation). Ils les rincent, car Ben a la froideur et l’intelligence de calcul nécessaire à ce jeu venu peut-être d’Iran, mais introduit par des marins français. Le but est évidemment de gagner. Et gagner, à l’américaine, signifie écraser l’adversaire sans merci, le dominer, le lui mettre bien profond – tout un art.

Le poker met en branle la sagacité de calcul, la psychologie des adversaires, la résistance au stress, l’agressivité. C’est en bref un résumé du jeu des affaires – ce pourquoi il plaît tant aux requins de la finance et de l’industrie, vaniteux qui se croient très forts.

Mais Benedict Sarkissian est un petit Arménien d’une famille immigrée après le génocide des Turcs. Il a perdu très jeune ses parents et a été élevé par son grand-père, le Roi Hov, lui-même doué au poker. Ben use alors de son talent et le fait fructifier. Impassible, logique, observateur, implacable, il réussit très souvent face aux autres joueurs, même redoutables. Ce pourquoi le banquier milliardaire Alex Van Heeren le prend en haine, lui qui veut dominer, accabler, soumettre tous ceux qui se dressent sur sa route.

Ce sera dès lors un duel à mort entre les deux hommes. L’efficacité de Ben met en rage le pouvoir de Van Heeren. Le banquier va tout faire pour défier encore et encore le jeune homme, et le faire plier. Non sans perversité, car le garçon est beau, intelligent, musclé. Il aurait pu être un fils pour le vieux milliardaire déçu de sa progéniture. Ou un amant. Van Heeren va le faire fouetter, puis l’embaucher comme manœuvre dans l’une de ses banques pour l’avoir à l’œil, puis le faire monter en grade à la sécurité ; il va en faire son garde du corps, puis son joueur face aux autres. En le réduisant à la condition de domestique, avec un bon salaire, il pense abaisser l’orgueil du garçon qui gagne toujours.

Mais rien n’y fait. L’une des filles du banquier, Calliope, vient le séduire, folle et à moitié nue la plupart du temps. Van Heeren les observe baiser autour de sa piscine privée. Ses fils sont fades et lui sont indifférents. Sa seconde fille, Jamaïca est la prunelle de ses yeux. Pas touche ! Mais Ben va tout faire pour aller jusqu’au bout. Il va jouer et rejouer, gagner beaucoup et perdre lorsque Van Heeren met une armée d’avocats pour fabriquer des faux en spéculation pour l’acculer à la ruine. Ben va se détacher de son mentor en affaires pour retourner contre lui son obsession du jeu. Il va le ruiner à son tour en engageant un duel au poker pour les quatre milliards de l’empire Van Heeren. Plus sa fille favorite Jamaïca.

C’en est trop, Van Heeren cherchera à le tuer. Mais Ben en réchappera ; il a des soutiens auprès des filles du milliardaires, que son corps jeune et musclé contente à satiété. Lors d’une dernière partie contre d’autres joueurs, attirés par le sang, Van Heeren cherche une dernière fois à l’humilier publiquement. Il a en effet convoqué la presse. Malgré sa botte secrète, l’immonde Hacek que Ben avait mis à sec à 17 ans, le garçon gagne – une fois de plus. Sa sagacité, sa logique, sa maîtrise de soi fonctionnent à plein.

C’est bien mené, haletant, implacable.

Prix du Suspense 1980.

Bernard Lenteric, La gagne, 1980, Livre de poche 2002, 255 pages, €1,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les romans de Bernard Lenteric déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Serge Brussolo, Le chien de minuit

Un nègre musclé escalade torse nu un bâtiment de briques de quarante étages à mains nues dans une rue de Los Angeles. Il est moins cambrioleur que chef de gang, et veut poser sa marque à la bombe sur le toit de l’immeuble de bourges. Il a réussi, il en est tout fier, mais a les muscles noués. Il se repose avant de se pencher sur le vide pour taguer son symbole. Là, ses chevilles sont saisies et on l’envoie dans le vide. C’est le concierge de l’immeuble qui a fait le coup, ni vu, ni connu, le sixième en quelques mois. La police est contente : une racaille de moins ; les copropriétaires sont contents, l’immeuble est bien gardé par ce chien de minuit.

David, un ex-prof de lettres moqué par ses élèves adolescents, a écrit un roman de bonne femme qui a eu un énorme succès, mais il s’est fait avoir par l’éditrice sur le contrat qu’il n’a pas lu. Il regarde le cadavre écrasé sur le sol. Après avoir dénoncé publiquement le pillage de son œuvre, il a été viré, son compte bloqué. Il est à la rue. Ziggy, svelte surfeur californien dont la cervelle a dérapé au point de rompre son équilibre, le protège et lui apprend la rue. Ne jamais dormir tout seul, toujours un qui monte la garde. Le mieux est de vivre sur les toits.

Sauf que chaque toit est le territoire d’un gang, et qu’il faut payer de sa personne pour y entrer. C’est ainsi que Ziggy et David rencontre Mockes, et ses deux acolytes de moins de 18 ans, Pinto et Bushey. Des as du patin à roulettes, faute de l’être d’autre chose. Mockes a un ressentiment particulier envers le concierge, un ancien du Vietnam aussi large que haut, tout en force. Il veut le tuer. Pour cela, il entraîne Ziggy à grimper à mains nues, il en a les capacités. Le vide ne lui fait pas peur, l’équilibre lui est revenu, et son corps harmonieux fait le reste.

Mais Ziggy a une obsession : tuer la plus belle femme qu’il ait rencontré, d’une balle dans la nuque pour que son visage explose. Pour cela, il espionne celles qui passent, les observe, note sur elles des renseignements. Il n’a pas encore trouvé la bonne car, toujours, une imperfection apparaît, notamment dans l’intimité. Une vulgarité, ou l’accueil d’un mec qui ne les vaut pas. Seule la fille du 30ème étage de l’immeuble de briques retient son attention. Elle est parfaite. Un soir qu’elle est partie au sport, il sait qu’il dispose d’une heure. Il grimpe souplement à son étage vêtu d’un simple short, enjambe le balcon, s’introduit quasi nu dans l’appartement par la porte vitrée, prend une douche, une collation. Il attend que la clé tourne dans la serrure pour regagner le balcon et redescendre.

Le test est concluant, il a réussi les trente premiers étages, les dix derniers seront plus difficiles, mais faisables. Le grand soir est arrivé, Ziggy est prêt. Malgré la jalousie de Pinto, il croit réussir. De fait, il parvient au sommet. Mais il n’a pas le temps de poser le pied sur la rambarde que le concierge sadique surgit, une batte de baseball à la main, et casse les doigts de Ziggy. Qui va s’aplatir tout en bas comme un pantin désarticulé. Et de sept.

Mockes est furieux que ce criminel reste impuni et convainc David de se déguiser en homme de nettoyage pour intégrer l’équipe qui passe régulièrement dans l’immeuble, seule façon de pénétrer par la porte. Il doit tuer le concierge avec un fusil bricolé de la guerre du Vietnam, prévu par Ziggy pour la fille idéale. Mais rien ne se passe comme prévu, il a été trahi. Jeté lui aussi dans le vide, il atterrit sur le matelas rempli d’eau sur le balcon de la fille du 30ème, prénommée Lorrie. Il n’a qu’une jambe déboîtée, que la fille finit par lui remettre en se bouchant le nez. Mais le concierge sait qu’il est là, il l’a vu tomber. Il assiège l’appartement que Lorrie occupe pendant l’absence d’une collègue partie pour trois mois. Elle a connu David à la maison d’édition des femmes, elle a été la seule à lui faire signe bonjour.

Le concierge a coupé l’électricité, l’eau, la climatisation. Il veut qu’ils se rendent pour liquider l’affaire. Les copropriétaires ont été priés par circulaire d’évacuer l’immeuble un soir pour « dératisation ». Les rats, ce sont eux, David et Lorrie, destinés à être noyés dans la piscine du 40ème, puis conservé au congélateur à la cave jusqu’à trouver une solution. Qui recherchera ces losers ? Mais ils ne vont pas se laisser faire.

Bien écrit et très bien composé, ce roman policier des années glorieuses de la Californie montre aussi combien les inégalités étaient fortes, combien l’égoïsme de classe était fort, combien chacun devait chercher à se faire plus gros que le boeuf. David s’est laissé aller ; Lorrie a épousé le confort. Les deux vont-ils s’en sortir ?

Serge Brussolo, Le chien de minuit, 1994, Livre de poche 1995, 188 pages, €7,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Un autre roman de Serge Brussolo déjà chroniqué sur ce blog :

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Monaldi et Sorti, Imprimatur

Dix ans de recherches dans les archives pour ce couple de journalistes-écrivains, afin d’accoucher de ce gros livre historico-policier. Pour qui aime les pavés à histoire labyrinthique, il sera enchanté. Mais rassurez-vous (?), sur les plus de 1100 pages, près de 300 sont consacrées aux notes historiques puisées dans les bibliothèques. Ce roman, qui passe pour un manuscrit trouvé, selon le procédé bien connu de c’est pas moi c’est l’autre, est une mise en récit de l’histoire compliquée du XVIIe siècle, entre un Roi Soleil français encerclé par un empire espagnol s’étendant jusqu’aux Pays-Bas, une papauté hostile avec Innocent XI, et un royaume anglais protestant.

Le lecteur croisera Nicolas Fouquet, surintendant déchu, emprisonné, qu’on a dit mort mais qui, peut-être… Il fera connaissance de l’espion castrat Atto Melani, abbé de papier et favori de Louis XIV, d’un rondeau attribué à François Couperin mais qui n’est pas de lui, et qui aurait servi de code pour livrer « le secret de Fouquet », un remède contre la peste. Car nous sommes aussi à la veille de la guerre biologique des Turcs assiégeant Vienne, et menaçant de massacres et de conversion forcée à l’islam, s’ils gagnent la guerre, tout le cœur de l’Europe chrétienne jusqu’aux États pontificaux.

Nous sommes en 1683, à Rome, dans une auberge qui a vraiment existé, Le Damoiseau. Une société choisie y réside depuis tout récemment, jusqu’à ce que l’aubergiste, Pellegrino, tombe dans l’escalier et tombe malade dans la foulée. Le médecin présent, Cristofano, déclare qu’il ne s’agit pas de la peste, maladie qui hante les esprits du temps. Mais un autre personnage, nommé Mourai, décède brusquement après un bain de pieds. Là, on soupçonne en premier la peste, même si la suite dira qu’il s’agit de poison. Aussitôt, les sbires de la papauté ordonnent la quarantaine. L’auberge est scellée et leurs occupants interdits de sortie.

C’est dans ce petit milieu clos que vont se développer des intrigues. Le vieux personnage qui meurt et déclenche l’enfermement est le centre d’un complot visant à le tuer pour qu’il ne fournisse pas au Pape le remède contre la maladie répandue par les Turcs pour affaiblir l’empire des Habsbourg, ennemi du Roi très chrétien Louis XIV. L’abbé castrat Melani embauche l’apprenti de l’auberge, un Francesco de 20 ans qui a la taille d’un enfant de 12 ans, pour l’aider dans ses explorations et enquêtes.

Le jeune homme se prend au jeu, ravi d’avoir un nouveau protecteur, lui l’enfant trouvé abandonné pour nanisme, alors que son patron aubergiste est entre la vie et la mort. Il sait lire et penser ; il aime à spéculer et à suivre les raisonnements de Melani. Il ne tardera pas à observer qu’un des hôtes enfermés avec eux, Dulcibeni, parvient à sortir chaque soir de l’auberge en passant par les vastes souterrains romains de Rome, où il se rend dans un laboratoire alchimique souterrain, une imprimerie clandestine, chez un médecin du Pape. Il fera la connaissance des pilleurs de tombe, chercheurs de reliques chrétiennes à vendre à prix d’or aux prélats, et dont le langage se réduit à des borborygmes.

Sur neuf nuits, il connaîtra l’aventure dans la Rome souterraine, et les secrets du siècle. Que la peste peut être soignée par un remède sacré, contenu dans la musique ; que le pape Innocent XI n’est pas si innocent que cela en affaires et fort grippe-sou ; qu’il possédait des esclaves, et a vendu une gamine de 12 ans à peine formée, fille bâtarde de Dulcibeni et d’une esclave maure, à des marchands hollandais qui se la sont faite avant de la revendre à d’autres ; qu’il soutient la résistance des Viennois contre le Turc, mais qu’il a aidé par ses finances Guillaume d’Orange le protestant à conquérir l’Angleterre de Jacques II et à la convertir à la religion (prétendue) réformée – lui, le pape catholique !

Francesco connaîtra les tourments de la raison, ceux du cœur, ceux du sexe. Il aura la révélation de l’astrologie, qui prédit si bien les choses sans les dire. Il découvrira qui est la courtisane Cloridia, du même âge que lui et enfermée avec eux, mais qui habite la tour de l’auberge. Il peignera ses cheveux à sa demande, l’écoutera conter comment elle est venue à Rome, menée par la verge ardente (dont l’ambiguïté du terme est maintenu entre physique et métaphysique). Il finira par l’épouser lorsque tout cela sera fini, car elle a retrouvé son père biologique, sans le lui dire car il ne l’a pas reconnue.

En bref, un bon roman historique, plus dans la veine d’Umberto Eco (Le nom de la rose) que du Dan Brown (Da Vinci Code). Tout y est détaillé, scruté, introduit avec esprit d’escalier, via des périples souterrains et des écoutes sauvages. Vous en saurez plus sur les ruines du Colisée, la médecine du temps, la composition des remèdes, les théories du soin par la musique (qui existe toujours sous le nom branché de musicothérapie), sur la prévarication des cardinaux, l’affairisme des papes, la « belle histoire » des procès en béatification, les intrigues géopolitiques au prétexte de religion, et ainsi de suite.

L’autrice Rita est spécialiste en philologie et en histoire des religions, tandis que son mari Francesco est musicologue. Les révélations du roman sur le pape Innocent XI, étayées par les documents publiés en fin d’ouvrage, font scandale en Italie et transforme le livre en succès international, traduit en 26 langues dans 60 pays. Deux autres tomes suivront, Secretumen 2004 et Veritas en 2006 sur la vie de l’abbé Melani et ses intrigues, qui se poursuivent.

Rita Monaldi et Francesco Sorti, Imprimatur, 2002, édition revue et augmentée 2026, Nouveau monde éditions, collection Sang froid, 1111 pages, €14,90, e-book Kindle €9,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

John Le Carré, La petite fille au tambour

Le maître anglais de l’espionnage, qui en fut un lui-même en pleine guerre froide avant que sa couverture ne soit compromise par Kim Philby, se décentre cette fois-ci au Moyen-Orient. Les attentats palestiniens secouent les villes européennes, perpétrés par divers groupes terroristes aidés de « révolutionnaires » qui ont trouvé dans la Cause du prolétariat mondial l’idéal pré-djihadiste de leur vie terne de petit-bourgeois trop gâté. Je ne sais pas pourquoi les commentateurs s’étonnent de la rhétorique Mélenchon en faveur de la gauche révolutionnaire, des nouveaux prolos arabes, de la cause palestinienne : c’est rigoureusement la même que dans ses années 70 de jeunesse.

L’espionnage israélien a décidé d’infiltrer le réseau d’un groupe qui a déjà tué, faisant exploser quelques bombes artisanales qu’ils ont fait porter par des jeunes filles occidentales ignares et enamourées. Pour elles, la « révolution » consiste surtout à baiser autant que faire se peut avec de jeunes gens bruns et musclés, emplis d’une grande passion pour leur peuple. Les garçons occidentaux leur semblent trop fades, repus, mous et sans ferveur.

C’est ainsi que « Joseph », maître Mossad d’âge mûr, choisit « Charlie », une jeune actrice anglaise de 20 ans plutôt moche mais ardente au lit et ouvertes aux beaux jeunes mâles, pour pénétrer les terroristes en se faisant pénétrer par eux. C’est le grand jeu de la « légende », ce rôle endossé après avoir été minutieusement préparé, et qui doit paraître plus vrai que nature. Charlie est censée mener jusqu’à Khalil, Palestinien de la trentaine à la tête d’un réseau dangereux, en se disant amoureuse éperdue de « Michel », son jeune frère tué pour la Cause – dans l’explosion de sa voiture Mercedes emplie d’explosifs qu’il allait livrer pour un attentat anti-juif en Allemagne.

La mise en condition est soignée, ne laissant rien au hasard. Des piles de lettres émanant soi-disant de Charlie à Michel, et les quelques réponses de Michel à Charlie, imitent parfaitement les écritures ; elles sont nourries du renseignement collecté ici ou là. Michel est même enlevé par le Mossad et présenté un jour à Charlie, entièrement nu, pour qu’elle puisse repaître ses yeux de son jeune corps bronzé à la cicatrice blanche sur la hanche. De quoi alimenter ses fantasmes pour la légende, mais aussi pouvoir répondre aux questions précises de ceux qu’elle va infiltrer.

Car les Palestiniens ne sont pas non plus des enfants de chœur. Au Liban, dans les territoires occupés, ils changent de lieu, de nom et de passeport fréquemment et font passer à la jeune occidentale ni arabe, ni juive, une série de tests pour établir sa loyauté et tenir son rôle de veuve amoureuse éplorée. Charlie s’en tient à Michel, toujours Michel, comme si elle l’avait vraiment connue charnellement, aimée réellement. Sentir son rôle est ce qui fait de vous un bon acteur.

Mais il arrive aussi que le rôle soit tellement prenant que l’on ne sait plus du réel et du faux quel est le vrai. Mission accomplie, Khalil découvert, logé et tué – in extremis à cause d’une minuscule erreur de préparation – la redescente est longue et douloureuse. Qui suis-je ? Être ou ne pas être ? Joseph le vrai ou Michel le fantasme ?

L’attrait de ce roman réside non seulement dans le détail méticuleux des actions des uns et des autres, non seulement dans la sensualité de cette jeunesse emportée par sa passion révolutionnaire corps et âme, se montrant nus et baisant volontiers – mais surtout dans cette plongée dangereuse dans la double personnalité. Pour la bonne cause, pour éviter les bombes, mais avec le doute que les bombes d’en face, « légitimes », ne soient pas plus justifiées. Le mimétisme des adultes qui tirent les ficelles de ce grand jeu devrait alerter : si Joseph le juif ressemble à Khalil l’arabe, musclé, volontaire, rationnel, fort – qui a « raison » ?

C’est aussi une leçon d’histoire à la fin des années 70 que livre John Le Carré. Israéliens trop puissants et sûrs d’eux-mêmes contre Palestiniens éternellement « réfugiés » parce qu’aucun pays arabe ne veut d’eux. « L’erreur de 1967 » lorsqu’Israël, victorieux, n’a pas tendu la main à ses adversaires pour partager la terre en deux États. Le romantisme du combat pour une soi-disant révolution post-68, vite assagie avec l’âge qui est venu. Baiser, oui, « s’éclater » pourquoi pas, mais au risque de sauter avec la bombe mal ficelée, pour une cause pas meilleure qu’une autre.

The Little Drummer Girl, un film américain de George Roy Hill, avec Diane Keaton, Klaus Kinski, Sami Frey, est sorti en 1984.

John Le Carré, La petite fille au tambour (The Little Drummer Girl), 1983, Points poche 2021, 768 pages, €9,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

D’autres romans d’espionnages de John Le Carré déjà chroniqués sur ce blog :

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Roy Vickers, Service des affaires classées

36 nouvelles qui ont inspiré la série Columbo, publiées avant guerre et après-guerre. Elles relatent toutes des crimes qui seront condamnés par la mort ; la peine en Angleterre était la pendaison. C’est toujours la même chose : le mari trompé, la femme tête de linotte, la lassitude du couple, le désir de l’amant, l’argent omniprésent.

Ce qui compte est l’inventivité des criminels. Tous ont conçu « le crime parfait », les enquêtes aboutissant en général à un non-lieu, les dossiers versés aux « affaires classées », ou au « cold cases » comme on dit aujourd’hui en globish. Il se trouve que le lent et peu doué inspecteur Rason en a la charge. Sous la houlette de son supérieur l’inspecteur-chef Karslake, qui ne l’aide pas mais s’attribue le mérite des découvertes, Rason associe deux idées tirées de deux enquêtes mortes sans lien apparent – et confond le coupable !

C’est parfois assez tiré par les cheveux, comme ce bâtard de chien mastiff qui conduit au meurtrier. Il faut dire que le mastiff est très rare en Angleterre, encore moins dans le comté. Aussi, lorsque Rason s’extasie, avec sa jeune nièce, devant un chiot bizarre à la devanture d’une chiennerie, il associe ce croisement de mastiff et de chien de berger à une enquête où le terme « mastiff » est apparu près de deux ans avant. Le chien était censé n’être jamais venu dans l’endroit, or il a niqué une chienne pour faire ce bâtard, c’est donc qu’il était là. Donc son maître aussi, tué dans le coin. Cherchez le lien… et vous trouvez le meurtrier.

Dans Le cercle fermé, c’est une jalousie de classe qui conduit au meurtre. Deux amis de pension au collège ne sont pas du même niveau social. Le supérieur est de la noblesse, mais pauvre ; l’inférieur est de la haute bourgeoisie, mais riche. Le second prête au premier la somme nécessaire pour rester à Oxford, mais le premier vote contre son adhésion au club très fermé de sa classe. Même chose à l’âge adulte, alors que le second a fait la preuve de sa valeur. C’en est trop. Le mépris engendre la violence, il le tue. Mais à vouloir cacher à toute force des indices, il en fait trop, et est confondu par une banale tabatière, en or quand même.

Le papa fou de son gosse, que sa pute de femme plaque en confiant le petit de 3 ans à l’adoption pour reprendre son ancien métier de trottoir, ne le supporte pas. On le comprend. Il la zigouille et s’en sort sans problème, il vivait sous un faux nom. Mais le jouet qu’il avait acheté le dernier soir devient un objet de fixation pour lui, un culbuto qui se redresse quand on le penche. Il en devient le support de sa névrose, au point d’aller le récupérer dans le studio de sa maîtresse (qui lui avait donné la clé), mais juste avant un cambriolage. Inévitable enquête de police, il est interrogé. Pas de problème pour lui, il est prouvé qu’il n’a pas cambriolé – mais pourquoi être allé au studio ce soir-là ? Cela intrigue Rason, qui se souvient d’une mention de culbuto lors d’un crime quelque deux ans avant. Ne serait-ce pas lié ?

« En dehors de l’intégrité du caractère, l’inspecteur Rason ne possédait qu’une petite partie des qualités requises pour faire un bon détective, ce qui importait peu, du reste, car le Service des affaires classées était plus grand que ses serviteurs et n’exigeait pas d’eux une intelligence brillante, mais de l’enthousiasme… et une mémoire d’éléphant. Sans jamais désespérer, Rason sautillait de suppositions en conjectures, et le succès final était toujours dû à la logique inhérente au Service lui-même » (Un jouet pour son gosse).

Énoncés sur le ton détaché du rapport de police, ces cas concrets de crimes qui devaient être parfaits mais étaient confondus par un petit détail, sont un plaisir de lecture. Des dizaines de scénarios dont s’inspirer, pour qui voudrait écrire un roman policier.

Roy Vickers, Service des affaires classées(Department of Dead Ends), 1949, Omnibus 2012, 864 pages, €7,22

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Lisa Gardner, Les morsures du passé

Dans la Boston très WASP de la côte est, deux massacres de familles entières en deux semaines. L’une d’une famille classe moyenne avec un enfant adopté, l’autre d’une famille populaire métisse avec quatre enfants de quatre pères différents. Est-ce le père qui, à chaque fois, a tué sa femme d’une balle et ses enfants à coups de couteau ? L’inspectrice principale DD Warren est sur les dents. Célibataire à 40 ans, elle ne vit que pour son métier, dort peu, constamment « énervée » au sens premier. Cela lui aiguise l’esprit, mais ajoute à la confusion. Comme toujours, il faut faire vite à cause de la presse, de la psychose publique, des politiciens.

Mais les crimes n’ont aucun schéma évident. Comment le père aurait-il pu se tuer après avoir été immobilisé au taser, puis porter les cadavres dans leurs lits ? Cela ne colle pas. Commence alors une plongée dans les entrailles de cette Amérique arrogante et sûre d’elle-même, qui dénie sa socialisation toxique et reclut ses déchets humains.

Page 464, l’autrice elle-même avoue : « Autrefois, on ne voyait qu’une poignée d’enfants réellement psychotiques en une année. Maintenant, on en voit autant en l’espace d’un mois. Nous ne savons absolument pas quoi faire avec ces enfants. » Trompe a tort de renvoyer les immigrés, ils sont probablement plus sains d’esprit que la jeunesse native élevée depuis le 11-Septembre. Jamais un roman policier n’a autant étalé la misère psychologique de la société délétère des États-Unis. C’est un signe, que la double élection du Bouffon à mèche blonde, promoteur autocrate de sa propre Personne, ne vient que confirmer : des tordus majoritaires ne peuvent élire qu’un tordu au gouvernement.

L’enquête se mène tambour battant, en un rythme haletant sur plus de 550 pages. On dévore les chapitres. L’histoire est suffisamment tortueuse pour qu’on y croie. Une infirmière psychiatrique n’est-elle pas la seule survivante d’un massacre familial perpétré vingt-cinq ans avant, et stoppé par un shérif désormais décédé ? Pourquoi est-ce autour de cet anniversaire des vingt-cinq ans que se déclenchent les nouveaux meurtres ? Que vient faire un ancien trader enrichi, reconverti en gourou des énergies cosmiques, dans un hôpital où l’équipe cherche à gérer les enfants sans limites ? Comment une mère peut-elle refuser, par orgueil de génitrice, que son fils de 8 ans, Evan, soit placé dans une institution spécialisée pour le soigner ? Elle croit mieux faire elle-même – mais se prend un coup de couteau dans le foie et, lui dit son gamin lors d‘une crise, « la prochaine fois je ne te raterai pas, salope ! »

Édifiant.

Une autre gamine, Lucy, est restée enfant sauvage, jamais élevée par quiconque en 9 ans. Elle court toute nue et danse dans les rayons du soleil, jouant avec sa nourriture comme un chat. Médicaments et paroles sont les seuls soins possibles, mais son cas est désespéré, il est bien trop tard. Ce pourquoi elle sera pendue. Par elle-même ?

Trouver les liens qui libèrent le scénario est le processus mental des enquêteurs. Qu’y a-t-il de commun entre tous ces meurtres ? Qu’y a-t-il de commun avec Danielle, l’infirmière rescapée il y a vingt-cinq ans ? Pas simple, éminemment choquant, encore un psychopathe de plus dans une société yankee qui les clone à la pelle.

Lisa Gardner, Les morsures du passé (Live to Tell), 2010, Livre de poche thriller 2016, 567 pages, €9,90, e-book Kindle emprunt ou €9,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Hitchcock, Histoires épouvantables

Dans la série des « histoires » rassemblées par Alfred Hitchcock, le maître du suspense, 14 nouvelles mi-policières, mi-fantastiques, sur le thème de l’anormal. Une infernale créature, un vampire, un jabberwock, un être venu d’ailleurs… Oui, je sais, moi non plus je ne connaissais pas le charabia Lewis Carroll. Mais de pipelette en goule ou créature (femelle) monstrueuse du genre Méduse, le sens est suggéré.

Mais pas seulement. Si vous voulez échapper à la police qui cerne la maison, vous saurez comment faire. Si vous voulez connaître le moyen infaillible d’imputer le meurtre de votre maîtresse à des malfrats, vous serez édifiés. Si vous voulez faire disparaître légitimement l’amant de votre femme sans qu’on puisse vous soupçonner, vous l’apprendrez. Si vous voulez faire disparaître votre mari en accusant le Jabberwock, libre à vous. Enfin, en théorie… les progrès de l’investigation scientifique peuvent remettre en cause les crimes parfaits.

Mais vous pouvez aussi trouver l’amour en étant infiltré parmi les mafieux, bien que tenté de vous joindre à eux pour un salaire bien supérieur à celui de petit fonctionnaire. Ou trouver la fortune auprès d’une voyante un peu facétieuse, qui vous donne le bon chiffre, mais vous ne savez pas de quoi.

Le lecteur français reconnaîtra quelques célébrités de la science fiction ou de l’humour noir avec Ambrose Bierce, Theodore Sturgeon ou Richard Matheson. Mais les autres auteurs ne sont pas moins bons, sélectionnés par le Maître.

L’essentiel dans une nouvelle, ce pourquoi elle diffère du roman, est la chute. Toute l’histoire est là pour la préparer et en faire un coup d’éclat. L’auteur vous embobine, vous endort, vous berce, et paf ! La fin révèle le fil. Pour certains, par exemple, la lecture est un monde en soi et y fuir après avoir tenté un mauvais coup est la meilleure façon de s’en sortir.

Hitchcock, Histoires épouvantables, 1977, Pocket 1989, 313 pages, occasion 2,03

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Arturo Pérez-Reverte, Le Maître d’escrime

L’auteur, membre de l’Académie royale espagnole, a été longtemps correspondant de guerre. Il sait ce que c’est de se battre ; il connaît la réalité humaine. Dans ses romans, tous originaux, il décrit l’homme seul face à la vie, la société et les émotions. La tradition l’aide : la discipline de l’art, la « voie » au sens zen.

Cette voie, pour le vieillissant Don Jaime Astarloa en pleine cinquantaine, est l’épée. Il est expert en cet art, formé à l’Académie parisienne de Lucien de Montespan, le Maître inégalé du fleuret européen. L’épée, c’est l’honneur, le combat d’homme à homme, moins plébéien et à distance que le pistolet. S’entraîner est moins un « sport », comme le dit l’un de ses jeunes élèves de bonne famille de 14 à 17 ans, qu’un art « utile » qui oblige. Il donne un sens à la vie, tout comme un art martial zen.

Astarloa est anachronique, dans cette Espagne de 1868 en pleins bouleversements sociaux et politiques, bruissante de complots pour renverser la monarchie et instaurer une nouvelle monarchie constitutionnelle ou une république autoritaire. Il entend sans écouter les propos enflammés de ses amis du café Progreso, Carcelès journaliste révolutionnaire ou Don Lucas prudent libéral. La politique l’indiffère ; la vie, d’ailleurs, lui importe peu depuis qu’il a dû rompre jadis avec l’amour de sa vie en France, pour rentrer en Espagne.

C’est dire le chamboulement de ses habitudes et de son âme lorsqu’une femme le convoque chez elle pour lui demander de lui apprendre sa botte aux 200 écus. C’est une suite de mouvements de l’épée qui oblige l’adversaire à ouvrir sa garde pour s’y enfoncer derechef. Le fleuret transperce la gorge. Cette botte n’est pas secrète, mais il ne l’apprend qu’à ceux qui ont la parfaite maîtrise de l’art et en sont dignes – tout comme les prises avancées du judo sont réservées aux ceintures noires. Jaime cherche la botte ultime, l’imparable, celle dont il a l’intuition mais qu’il en parvient pas à saisir.

Il élude, dit que ce ne serait pas convenable, qu’une femme ne saurait… Mais la belle Otero insiste. Elle est jeune, mince, souple, a les yeux violets. Don Jaime ne se laisse pas séduire, mais est touché. Trois jours plus tard, c’est elle qui vient chez lui – et il accepte de lui faire passer un test à fleurets mouchetés. Elle y réussit haut la main. Ce sont dès lors plusieurs cours par semaine, dûment payés par Adela de Otero, qui vont lui enseigner la fameuse botte.

Jusqu’à un matin où, en allant au palais de son client et ami le marquis Luis de Ayala-Velate y Vallespin pour s’entraîner avec lui comme tous les jours, il découvre qu’il est mort, la police dans les lieux. Il a été frappé à la gorge par un fleuret habilement manié. Qui d’autre que son élève Adela comme assassin ? Rattrapé par l’actualité qu’il ne voulait pas voir, Jaime Astarloa comprend qu’il s’est fait piéger. Ce n’est pas pour lui, ni pour son art, que la jeune femme a pris des cours ; c’est pour aborder le marquis, le séduire et le tuer. Cela pour une mission particulière, éviter un scandale politique à son mentor à qui elle devait tout. Deux jours plus tard, un cadavre est repêché sous un pont, défiguré : la police croit que c’est celui de la belle Otero et Astarloa, convoqué pour reconnaître le corps, est atterré.

Don Luis avait confié à Don Jaime une lourde enveloppe scellée, à conserver pour lui. La police constate que les pièces du marquis ont été fouillées, mais que les valeurs n’ont pas été prises. C’est donc l’enveloppe que le criminel cherchait, se dit Astarloa. Mais il se garde d’en parler à la police. Il veut d’abord comprendre. Quoi de mieux que de convoquer son ami journaliste pour lire avec lui ces documents qu’il a ouverts et dont il ne discerne pas le sens ? Sauf que l’agencier garde pour lui ce qu’il sait et veut faire chanter qui de droit avec les lettres. Il est assassiné. Don Jaime, qui va chez lui reprendre les documents, est attaqué. Il s’en sort grâce à sa canne-épée – et à son talent du combat rapproché. Mais il sait que les tueurs vont venir le chercher : il a lu les documents et il représente un danger.

A trois heures du matin, quelqu’un tourne la poignée de sa porte : c’est Adela de Otero. Elle a substitué le corps de sa servante, qui lui ressemblait, au sien, pour qu’on ne la recherche pas. Elle veut récupérer la seule lettre qui ne se trouvait pas dans le dossier pris chez Carcelès et est prête à tout pour cela, y compris coucher avec lui. Don Jaime sait qu’il en est amoureux, que son jeune corps parfumé à la rose l’enivre et, lorsqu’elle dénoue sa robe pour laisser paraître à demi ses seins, il flanche. A genoux devant elle, il va se soumettre quand, par un réflexe de lutteur, il lève la tête. Et ce qu’il voit ne laisse aucun doute : la belle est en train de retirer son chapeau, tenu à sa coiffure par une longue épingle ; son rictus victorieux montre qu’elle a pour intention de la lui enfoncer profond…

Don Jaime Astarloa est dessillé. Il se réveille de son engourdissement amoureux ; il reprend ses réflexes de duelliste. Otero se saisit de la canne épée, lui d’un fleuret, malheureusement moucheté. Un combat commence, qui ne durera pas. Et le destin s’accomplit.

Un roman espagnol, rempli de panache et de détachement très hidalgo ; un roman policier aussi qui démonte une machination fondée sur les nobles sentiments, manipulés pour de basses manœuvres. Il commence lentement, puis s‘accélère pour terminer captivant.

Arturo Pérez-Reverte, Le Maître d’escrime (El maestro de esgrima), 1988, Folio 2024, 384 pages, €9,50, e-book Kindle €7,49

DVD El maestro de esgrima, Pedro Olea, 1992, en espagnol

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

La mariée était en noir de François Truffaut

Julie a eu un seul amour dans sa vie : celui pour David, ami de son enfance. Elle s’est donc mariée naturellement avec lui, comme ils le jouaient à 10 ans. Mais, au sortir de la cérémonie, sur les marches de l’église, une balle partie d’une fenêtre quasi en face tue net son mari. Pourquoi ?

Pour rien. Par bêtise. La maladresse d’un gros con, un beauf chasseur, lutineur de filles. Ils sont cinq dans l’appartement du drame, cinq célibataires qui rigolent et se poivrent, en racontant leurs aventures salaces. Plusieurs fusils au mur, pour le gros gibier. L’un d’eux s’amuse à viser le coq du clocher en face, dans sa lunette ; un autre charge le fusil d’une cartouche de gros et le défie de le descendre. Mais non, quand même… C’est alors que le gros con, le plus lourdaud de la bande, s’empare de l’arme et joue avec, vise le coq, puis les gens qui sortent de l’église, s’attardant sur les petits d’honneur. Va-t-il tirer ? Mais non, quand même… Sauf qu’un des copains, effaré de le voir faire semblant, on ne sait jamais, cherche à lui reprendre le fusil. Le coup part, évidemment, le marié est tué net.

C’est alors la débandade de l’irresponsabilité ; c’est pas moi, c’est l’autre. Les cinq s’enfuient et se fuient, chacun à un bout de l’hexagone (ça tombe bien, il a cinq coins). Julie la mariée, devenue veuve au sortir de l’église, est au désespoir. Elle s’habille en noir ; elle cherche à sauter par la fenêtre. Sa mère, plus sage, l’en empêche. Elle n’aura alors qu’un seul but : se venger.

L’histoire est donc une tragédie – on en connaît la fin, puisqu’elle est inévitable. Les mâles vont tous y passer, un par un, tous aussi peu reluisants, bien dans leur époque pré-68 (l’ultime fin de l’Ancien monde catho-bourgeois). Ils sont hommes à femmes, armés pour la conquête de 20 à 50 ans. Après ? Paf ! Une balle, dit Corey, (Jean-Claude Brialy), annexe au club des 5. Car la vie, c’est la chasse, au gibier, à la femme. Rien d’autre ne compte pour ces chasseurs à l’esprit paléolithique.

Julie Kohler est en colère : (Jeanne Moreau) va donc descendre successivement les cinq coupables jamais jugés puisque pas pris, au nom de cette Justice immanente plus forte que la loi temporelle, une passion d’Antigone. Elle est pourtant croyante, mais Dieu laisse faire – aussi bien le mal que le bien. L’Amour remplace Dieu et commande. C’était déjà la révolution dans les têtes, l’intransigeance de l’Idéal qui allait sévir dès mai 68 et durer longtemps, jusqu’à l’amère désillusion du réel avec la Gauche au pouvoir en 1981, qui avait tant de choses promises et abouti au chôm’du.

Elle tue Bliss (Claude Rich) à ses fiançailles, en le poussant du balcon sur la Côte d’Azur ; elle tue Robert Coral (Michel Bouquet) en empoisonnant son arak après l’avoir invité à un concert pour s’introduire chez lui ; elle tue Clément Morane par asphyxie, après avoir éloigné sa femme, fait à dîner en se faisant passer pour la maîtresse de maternelle, couché son fils « Cookie » (Christophe Bruno), et enfermé l’industriel qui se verrait bien en politique dans le réduit sous l’escalier ; elle veut tuer Delvaux le ferrailleur (Daniel Boulanger), mais il est arrêté par la police juste à temps pour magouille (mais il ne perd rien pour attendre, elle l’aura en dernier) ; elle tue Fergus (Charles Denner), le peintre volage, qui consomme des modèles à foison, d’une flèche de Diane puisqu’il a voulu la déguiser en chasseresse. Réponse de la bergère au berger : le chasseur est empalé par la chasseresse ; réponse de la femme à l’homme.

A noter que les cinq sont plutôt stupides : Bliss aurait pu récupérer l’écharpe pendue au velum simplement en le ramenant vers le mur avec le levier prévu ; Morane aurait pu défoncer la porte du cagibi sous l’escalier, tenue uniquement par une targette vissée dans le bois, en ruant de ses deux jambes, un levier bien plus fort que ses petits bras de bourgeois. Mais non, trop cons ! Vêtue alternativement de noir et de blanc, et même des deux pour le peintre, Julie joue à l’ange ou au démon, c’est selon : dame blanche annonciatrice de mort prochaine ou veuve noire au venin mortel. L’érotisme est une séduction létale ; l’amour seul est éternel. Se faire caméléon pour s’adapter à la femme rêvée de chacun est du grand art.

Inspiré, sans le copier, du roman de William Irish (pseudo littéraire de Cornell Woolrich), paru en 1940, le film est dans la manière d’Hitchcock, orienté suspense. Des flash-back reconstituent très vite le pourquoi des meurtres, mais la fin est jusqu’au bout laissée ouverte. Julie va-t-elle passer à autre chose, mission accomplie ? Va-t-elle se marier pour l’éternité à David, dans sa robe noire de veuve terrestre ? Va-t-elle en finir une fois de plus (la peine de mort n’a été abolie en France qu’en 1981) ?

Revoir ce film, soixante ans après son tournage, permet de mesurer l’écart qui s’est creusé entre hier et aujourd’hui. Une France petite-bourgeoise, bien assise sur le catholicisme d’ambiance et la pruderie bourgeoise (Claude Rich couche à Cannes en pyjama !). Des mœurs machistes, où l’homme est tout et la femme gibier ; mémère chargée de la cuisine et des gosses, tandis que les maris sont chargés de ramener les proies à la maison, salaire ou produits de la chasse. Open bar pour le sexe, aux filles de « faire attention ». Un parc automobile presque exclusivement français, Simca en tête (Simca 1000 au style carré « boite à savon », Simca 1100, 1300, 1500), suivi par Citroën (la belle DS assoupie à l’allure de squale, la 2CV), Renault et sa R4 utilitaire, R8 pour les jeunes (au style carré « boite à savon »), R16 familiale, Peugeot et sa 203 toujours, 403 (au style « boite à savon »), 404 déjà. Un autre monde, où les trains sont encore pour la plupart diesel (comme le Mistral Paris-Marseille), où le téléphone est à fil et à cadran, où on lit le journal papier, sans guère de télévision, où le café est le lieu de sociabilité masculin.

DVD La mariée était en noir, François Truffaut, 1968, avec Jeanne Moreau, Charles Denner, Claude Rich, Jean-Claude Brialy, Michel Bouquet, MGM Studios 2008, 1h43, doublé français, allemand, espagnol, €15,64, Blu-ray €18,24

Willim Irish, La mariée était en noir, 1940, Folio policier 2001, 272 pages, €9,20

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Serge Brussolo, La princesse noire

Une jeune fille d’un viking rangé des pillages est enlevée par d’autres vikings toujours actifs. Bien que « retirée » dans les terres sur les instances de la mère, Inga, 16 ans, a été chargée de livrer une croix finement ciselée de ses mains au prieur d’un monastère de la côte. Évidemment proie idéale pour ces pirates venus du nord. Les moines sont trucidés et les nonnes raptées pour être vendues comme esclaves, surtout les jeunes et les jolies. Ces vikings ne sont décidément pas chrétiens.

Chaque fille est systématiquement violée, la mise enceinte valorisant la marchandise sur le marché : deux pour le prix d’une. Inga y échappe, car son père, féru des traditions païennes, lui avait gravé dans la chair l’empreinte de son marteau de Thor qu’il portait au cou. Illustré de runes, ces lettres magiques qui servaient aux sorts, la cicatrice entre les seins inspire la crainte. Inga serait-elle vouée au dieu au marteau ? On ne la touche pas.

Au marché du sud Norvège, où elle est débarquée avec le reste du bétail femelle, elle est exposée sur le marché aux esclaves. Les plus belles sont mises nues pour vanter leur corps ; Inga reste habillée, au prétexte de christianisme et de sa honte du corps, mais surtout pour cacher le marteau gravé sur sa chair, qui pourrait faire reculer les acheteurs. C’est une femme, tout de noire vêtue et affublée d’une cape, qui l’achète. Elle l’emmène dans son repaire, un château en pierres – étrangeté en ce pays de bois – à une portée de flèche d’un village paysan. Comme Inga est jolie, la Princesse noire veut en faire son intermédiaire avec les villageois pour négocier de la nourriture. Son serviteur contrefait, Snorri, leur fait peur.

Elle ne tarde cependant pas à révéler sa vraie nature. Un jour d’hiver, elle emmène Inga dans la forêt pour subtiliser les enfants abandonnés par les pères qui les trouvent contrefaits, ou qui ont trop de bouches à nourrir. La Princesse les recueille et les élève dans son manoir. Elle est en concurrence avec les montreurs d’ours, qui enlèvent aussi les nourrissons exposés aux mâchoires des loups pour les façonner à leur manière : crâne mis au carré, membres tordus, allures de trolls ou de monstres. Ils en tireront quelque argent lorsqu’ils iront les montrer au public avec les ours enchaînés.

Inga se dit que c’est œuvre charitable, voire chrétienne. Mais la Princesse noire se désintéresse des enfants ; elle les laisse libres, déguenillés et sales dans la cour du château ou dans les souterrains. Car les villageois voient cet élevage d’un sale œil, comme contraire aux coutumes et offensant pour les dieux. Les gamins jettent des pierres aux petits handicapés s’ils sortent sur la lande. Quel intérêt pour eux de survivre ? Ils ne seront jamais « normaux », ni heureux sous le regard des autres. Dans leur prison, une hiérarchie s’est installée, fondée sur le droit du plus craint.

Inga, grande fille parmi ces gnomes dont le plus âgé, Skall le béquillard, a 13 ans, parvient à s’imposer – non par la force, mais en négociant. Elle leur sert la pâtée, leur raconte des histoires, monte sur le chemin de ronde où trône le chef Skall pour observer la lande et parler avec lui. Il veut bien lui raconter le château et la Princesse, mais à condition qu’elle ôte sa robe et se couche nue devant lui, pour la toucher. Il ne va pas plus loin, grâce au talisman gravé dans la chair de la jeune fille, et grâce aussi à l’absence complète de sensualité de l’adolescente. Inga est cérébrale, elle veut surtout comprendre.

Peu à peu va se découvrir une histoire compliquée et sordide d’amour avorté, où chacun raconte sa propre interprétation sous forme de « belle histoire ». Pour Skall, la Princesse est égoïste et ne recueille les enfants que pour les donner à manger au monstre loup-garou qu’elle cache dans les souterrains ; pour les villageois, elle forme une armée de contrefaits pour mieux les attaquer et les anéantir après la mort de son mari Arald, puis de son amant le beau coq du village Jivko, par vengeance pour ce qui s’est passé jadis ; pour Jean de la Croix, matelot né Olaf mais devenu fou lors d’un naufrage, la Princesse est une nymphomane depuis sa puberté, ayant quitté son père qui voulait la marier à un barbon alors qu’elle couchait avec tout ce que le royaume comptait de jeunes garçons beaux et bien bâtis. Que croire ? – Sa propre raison. Inga enquête.

Puisqu’elle sait bien dessiner, la Princesse l’envoie dans les souterrains rencontrer les aveugles afin de leur montrer, par des gravures, comment se présente le monde extérieur des voyants pour le jour où ils devront sortir. Elle doit se sceller les paupières à la cire pour qu’ils ne lui crèvent pas les yeux, par ressentiment contre les gens normaux. En bas, même hiérarchie, un garçon commande. Orök (prononcez oreuk) a inventé une nouvelle religion qui reprend celle du Ragnarök, la fin du monde des dieux scandinaves. A la fin des temps, les dieux seront vaincus et les gens erreront, aveugles, dans le monde. Ce sera alors la gloire des vrais aveugles, qui sauront s’y débrouiller. L’idole qu’il a sculpté dans la glaise avec sa pisse s’incarne dans le noir et erre dans les galeries, choisissant les enfants les plus vigoureux, aptes à le servir dans le futur. Les autres sont tués, le crâne éclaté à coups de pierre.

Cette situation repose sur un équilibre précaire, entre village et château, contrefaits du haut et aveugles du bas, monstre souterrain et chair fraîche. Le château est attaqué par les souterrains, la Princesse use d’une arme secrète ; la révolte grondant parmi les enfants, elle attaque le village à l’aide de flèches enflammées ; Inga sauve les villageois et les enfants, en les faisant passer par le souterrain qu’elle a découvert. Elle découvre surtout qui est « le monstre » qui tue les enfants en sous-sol. Il n’est pas celui qu’on croit.

Un roman décalé dans l’histoire, une trame policière dans la brutalité viking, un zeste de fantastique tempéré de raisonnable où la folie résulte des conditions. Cela se lit bien, sans laisser de souvenirs marquant – sauf quelques erreurs manifestes.

Les enfants aveugles dorment le jour pour mieux guetter la nuit la venue du monstre, alors pourquoi « à la nuit » Inga va-t-elle se coucher ? Pire : « pendant l’hiver polaire, il fait jour en permanence », affirme l’auteur dans une note page 106. Il dit n’importe quoi ! C’est justement l’inverse : les six mois d’hiver se passent dans un crépuscule d’où le soleil n’émerge qu’à la fin du printemps… Reste que, si l’on passe ces bévues d’ignare, le lecteur peut se laisser séduire par cette aventure pour adultes.

Serge Brussolo, La princesse noire, 2004, Livre de poche 2004, 287 pages, €4,48, e-book Kindle €5,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Un autre roman (meilleur) de Serge Brussolo chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tony Cavanaugh, L’affaire Isobel Vine

Un nouveau commissaire principal doit être nommé à la tête de la police de l’état de Victoria, le poumon économique de l’Australie. L’efficace et froid Nick Racine est tout désigné – sauf qu’une affaire non résolue depuis 25 ans lui pend toujours aux basques. Il a été soupçonné d’avoir eu quelque chose à voir avec la mort d’une jeune fille d’à peine 18 ans, Isobel Vince.

Suicide ? Jeu sexuel qui a mal tourné ? Meurtre ? La jeune Isobel a été retrouvée nue, une cravate bleu marine nouée autour du cou, et pendue à la poignée intérieure en cuivre de la porte de sa chambre après avoir eu un ou plusieurs rapports sexuels – avec préservatif. A peine sortie du lycée, son prof d’anglais littérature qui sortait déjà avec elle lui avait fait obtenir une bourse pour un échange scolaire avec La Paz, et lui avait demandé de lui rapporter un petit « cadeau » d’un de ses amis là-bas, à son retour.

C’était de la cocaïne, elle avait été dénoncée et arrêtée à l’aéroport, mais laissée en liberté car elle ignorait tout du paquet et ne se droguait pas. Depuis lors, les flics fédéraux ne la lâchaient pas ; ils voulaient qu’elle parle, qu’elle dise qui lui avait demandé de prendre le paquet, pour le compte de qui. Elle n’avait rien lâché, ce qui est une erreur car, comme le dit l’ancien flic mandaté pour reprendre l’enquête, avant que vous parliez vous êtes une menace, une fois que vous avez parlé c’est trop tard ; on ne peut que vouloir se venger, mais ce n’est que la mafia qui le fait.

Son ancien patron, le commissaire Copeland Walsh, qui va quitter son poste pour la retraite, est venu quatre ans après sa démission de la police, demander à son ancien inspecteur principal préféré d’enquêter à nouveau sur l’affaire Isobel Vince afin de blanchir définitivement Racine – ou pas. Il a un mois pour le faire, avec une équipe composée à son gré, un appartement et une voiture de fonction. Retiré au bord d’un lac sur la côte de la Nouvelle-Galles du sud, Darian Richards hésite, mais ne peut faire faux bond à son mentor qui lui a appris le métier, presque un père pour lui.

Il engage Maria Chastain, avec qui il a fait équipe dans le temps, et Isosceles, geek surdoué pénétrant tous les systèmes. Mais l’affaire remonte au temps du vieux téléphone à fil et des dossiers papier, avant même l’analyse ADN. Il faut agir à l’ancienne, reconstituer l’emploi du temps, recouper les témoignages, revérifier les alibis. Les dossiers des stups et de l’enquête de police ont soupçonné Dominic Stone, fils de petit juif élevé à la dure et qui s’est fait tout seul, d’avoir commandité la cocaïne pour se lancer sur le marché après les déboires de la crise financière de la fin des années 1980 – mais aucune preuve tangible, aucune dénonciation ; il n’a pas été inculpé. Ses hommes de main étaient quatre jeunes flics, Racine, Monahan, Stolly et Boris, tous frais sortis de l’école de police, gonflés de testostérone et de vanité juvénile. Avec leur pistolet, leur voiture à gyrophare, ils se sentaient les maîtres de la ville, baisant sec, buvant trop, roulant des muscles. Le titre anglais, le Royaume de la Force, le dit bien.

Il est établi qu’ils se sont « invités » tous les quatre à une fête donnée par Isobel chez elle, sur la recommandation d’une amie, « Ruby Jazz », nom de scène d’une danseuse pute d’un cabaret de la ville. Ruby trouvait Isobel coincée, elle qui ouvrait sa chatte aux mâles dès l’âge de 13 ou 14 ans (c’était l’époque) ; mais elle avait noté le petit ami Tyrone, avec qui Isobel était sortie dès ses 15 ans, et surtout Brian Dunn, le prof d’anglais, qui l’avait baisée dès l’année suivante avant de la favoriser pour la bourse. Tous sont suspects, même si rien n’a jamais été établi contre eux.

Ce chaud cold case mêle l’excitation sexuelle, l’ambition politique, les problèmes de couple dans un Melbourne dur à vivre, où chaque maison ou coin de rue rappelle à Richards un meurtre qu’il a connu, l’enfant de 4 ans découpé en huit morceaux et reconstitué en lego sur la table de la cuisine, une famille massacrée avec trois enfants par un délirant halluciné sous emprise de meth, vieille dame étranglée… Darian et Maria vont successivement interroger tous les protagonistes d’il y a 25 ans, les quatre flics, le promoteur, l’ex-petit ami, le prof, le premier flic arrivé sur les lieux, désormais à la tête du syndicat de police. Eli, le père d’Isobel, vieux bijoutier juif dont c’était la fille unique, sait qu’elle ne s’est certainement pas « suicidée ».

Chacun sera tour à tour mis en cause, pour de bonnes raisons, mais sans rien de concluant. Vérité impossible ? Et si le meurtrier était étranger à toute cette bande ? S’il avait agi pour d’autres raisons ? Un indice tiré par les cheveux – 25 ans après – permettra de résoudre enfin l’énigme et de permettre la nomination d’un nouveau sans soupçon de scandale au poste de commissaire. Mais cela n’a pas été sans mal.

Plutôt mal écrit, sauf à certains moments où l’auteur se met au lyrisme sur les gens ou les méthodes, ce thriller est bien construit et nous égare en nous enfermant dans la liste initiale des possibles coupables. La fin est inattendue, ce qui est bien le moins.

Tony Cavanaugh, L’affaire Isobel Vine (Kingdom of the Strong), 2015, Points policier 2018, 474 pages, €8,10, e-book Kindle10,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Robert Littell, Philby – Portrait de l’espion en jeune homme

Robert Littell est un Juif américain, romancier d’espionnage après avoir été journaliste à Newsweek. Il a aujourd’hui 90 ans et il ne faut pas le confondre avec son fils, Jonathan Littell qui a écrit Les Bienveillantes, un roman sur le nazisme. Robert Littell a plutôt écrit sur la CIA et son chef du contre-espionnage James Jesus Angleton. On retrouve dans ce roman Angleton, paranoïaque de l’infiltration… et ami de Kim Philby.

Harold Adrian Russell Philby, dit Kim, l’un des « Cinq de Cambridge » était en effet un espion. Au départ pour le KGB soviétique, ensuite pour le SIS britannique, et probablement pour la CIA de son ami James Jesus Angleton – en agent triple. Bègue et incapable de supporter la vue du sang, « Kim », surnommé selon le gamin du Grand jeu dans le roman de Kipling, est le fils de Harry Saint John Bridger Philby, surnommé le Hadj, parti vivre en Arabie et devenu concurrent du fameux Lawrence d’Arabie pour faire monter sur le trône un Saoud.

L’auteur imagine la vie devant soi d’un jeune timide, à peine sorti de Cambridge en 1933, après s’être fait mettre par son ami Guy Burgess. Il part à Vienne en Autriche sur sa moto Daimler au « moteur V12 » (dit-il) pour résister avec les ouvriers contre la politique du catho tradi chancelier Dollfuss. Jeune Philby aimerait bien être communiste, si le stalinisme ne le rebutait ; les « socialistes de Cambridge » l’avaient convaincu. Dans ces années 30 de radicalité, chacun était sommé de choisir son camp. Que valait-il mieux : Staline ou Hitler ? Bien pire que Mélenchon ou Le Pen, encore que… Les débuts sont toujours prometteurs, la suite beaucoup moins. Et Kim de « justifier » auprès des militants ouvriers le passage nécessaire, mais transitoire croit-il, de la dictature à la Staline pour assurer son pouvoir, avant le « vrai » régime communiste, épanouissant, libérateur, et bla-bla-bla. On rase toujours gratis… demain, comme il reste affiché sur la porte.

L’espion est raconté en étapes successives à la première personne par les témoins les mieux placés, comme le ferait un journaliste qui compose un biopic. Seule la jeunesse est évoquée, jusqu’aux années 50. Il décrit par touches successives une personnalité complexe qui émerge de l’enchaînement des situations. Il invente une fin surprenante de thriller, tout en respectant les faits connus. Mais qui était vraiment Kim Philby ? Nul ne le sait, peut-être pas lui-même. Il a été agent, puis double, puis triple. Peut-être. Il a fait des dégâts dans le camp occidental, mais n’était-ce pas nécessaire pour assurer sa légitimité de l’autre côté ? Son tempérament indécis d’intello, hésitant entre les sexes et les idées, s’est conjugué avec un naturel d’espion, répété plusieurs fois : « L’art de se perdre dans une foule, même lorsqu’il n’y en a pas ». Les déterminants que sont famille, travail, patrie – amis, amours, politique ont fait le reste.

En Autriche, sa rencontre avec Litzi Friedman, juive hongroise communiste qui le prend pour amant, lui met le pied à l’étrier : il connaît enfin les femmes. Il se marie avec elle pour qu’elle puisse immigrer, puis divorce en 1939 selon les ordres de son officier traitant. Car, de retour à Londres après l’échec de l’insurrection ouvrière de Vienne, il est vite recruté, via Litzi, par le NKVD soviétique et formé au métier d’espion. On lui ordonne de se faire embaucher comme journaliste et il part en free-lance en Espagne pour se faire un nom. La guerre civile y sévit et les Républicains sont à la mode. C’est au contraire Franco qu’il va choisir, par pur opportunisme d’espion, car rares sont les journalistes occidentaux à être de ce côté. Il pourra donc émerger plus vite. En effet, le Times de Londres ne tarde pas à l’embaucher pour la précision de ses informations sur le front espagnol.

Enfin reconnu, Philby est recruté dès 1939 par les services de renseignements anglais (SIS) par Miss Maxse, la septuagénaire évaluatrice des services secrets britanniques. Il s’agit d’un personnage réel qui fournit carrément à Kim Philby cette excuse : « Nous sommes d’avis que ceux qui ne sont pas révolutionnaires à vingt ans n’ont pas de cœur, ceux qui restent révolutionnaires après trente ans n’ont pas de tête.». Philby va fournir aux Soviétiques, sur ordre ou de sa propre initiative, des renseignements cruciaux sur l’ennemi allemand. Il fera engager au SIS son compagnon de Trinity College Guy Burgess, puis ses amis Donald McLean et Anthony Blunt – tous « socialistes de Cambridge », tous espions contre l’Allemagne, tous favorables à l’URSS. Par ennui de la société compassée britannique, par dégoût du puritanisme sexuel, par envie d’aventure et de Grand jeu.

Mais le KGB s’interroge. Philby peut-il être fiable ? Le marxisme conditionne l’existence des gens à leur origine de classe, or Philby est de la haute : comment pourrait-il adhérer au propre suicide de sa classe aristocratique en soutenant le prolétariat qui veut l’éradiquer ? Les agents rezident à Londres sont convaincus que Philby est sincère ; les analystes à Moscou beaucoup moins. Staline lui-même se pose la question dans un chapitre puissant du livre, où le matois dictateur fait dire tout et son contraire aux agents convoqués, avant de les faire arrêter et fusiller. « J’ai été condamnée à mort [dit l’analyste du KGB] parce que nous sommes tous coupables d’être des espions britanniques. Notre système judiciaire soviétique étant infaillible, cela signifie que l’Anglais [Philby] mentait quand il a affirmé que les Britanniques n’avaient aucun agent en Union soviétique » (chap.15). Une contradiction dialectique que le marxisme n’a pas résolu à ce jour. Le roman est ainsi souvent ironique.

Philby a réussi à rouler Staline – à moins qu’il n’ait roulé les services britanniques. L’auteur est plus indulgent. Si Philby a finalement avoué en 1963 à Beyrouth être un espion soviétique, c’était sous la pression des Anglais. Son père étant mort en 1960, il part trouver refuge à Moscou. Mais l’espion n’a jamais pu passer du grade d’agent à celui d’officier du KGB. Les Russes se méfient, selon la paranoïa de Staline. Philby est mort à 76 ans le 11 mai 1988, l’URSS existait toujours… pour trois ans seulement.

Kim Philby, celui qui ne savait pas qui il était vraiment, a joué avec l’Histoire. Le Grand jeu est pour ceux qui n’ont pas peur de perdre, au contraire des professionnels, le KGB soviétique, le SIS britannique, la CIA américaine – qui croient tout surveiller, tout contrôler, tout prévoir.

Un bon roman historique d’espionnage, basé sur des faits avérés, mais qui laisse une part de mystère.

Robert Littell, Philby – Portrait de l’espion en jeune homme (Young Philby), 2011, Points Seuil 2012, 285 pages, €16,85

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Patrice Montagu-Williams, La Porte de Jade

Un roman, c’est une histoire et, pour un roman policier une énigme, non sans humour. Ici, c’est direct : le corniaud jaunâtre de Fatima – autrement dit un clebs – passe en tenant tout heureux en sa gueule un crâne d’enfant. Le présentement Grand et Puissant Marabout de la communauté Sénoufo du XVIIIe arrondissement de Paris s’en offusque mais ne prévient pas la police. « La police, c’est pire que le pique-bœuf à bec jaune sur le dos du gnou : une fois qu’on l’a sur le poil, on peut plus s’en séparer » p.19.

Palabres à part, l’os est remis au Bossu, truand interlope et nyctalope, Juif sceptique sur la race humaine depuis Ce-que-vous-savez, et dont l’adjoint est surnommé Goebbels. Sa fille adoptive a les cheveux bleus et ne déplace qu’en rollers, telle une fée dans Paris ; elle délivre les doses et les messages. Le Bossu, quant à lui, est associé au chinois Oncle Tau, qui a décidé de faire cavalier seul pour un dernier gros coup de drogue. Le crâne d’enfant est celui de la fille du Bossu, morte à 6 ans, déterré du cimetière Montmartre – et c’est une déclaration de guerre (dégeulasse) contre lui.

Le commissaire Boris Samarcande, chargé du secteur, voit venir la guerre des clans. Surgit alors la belle Lo, une strip-teaseuse chinoise forcée à travailler dans une boite de Tau, ancienne danseuse de l’Opéra de Shanghai. Il tient son fils, qu’il menace de tuer si elle ne fait pas ce qu’il dit, danser nue, laisser voir ses profondeurs aux glaces sans tain, et s’offrir aux hommes qu’il pousse dans ses bras pour ses affaires.

Lo va voir le commissaire ; elle reçoit un doigt de son fils, coupé net pour la dissuader de continuer. Mais elle persiste, voulant récupérer son enfant. Elle se donne au commissaire, et Samarcande est dérouté de la soie lorsqu’elle survient en seule petite culotte rouge.

Un roman, c’est aussi des personnages. Bien typés, hauts en couleur, tels Samarcande, commissaire humaniste, expert mondial en truanderie dans son quartier. Il ne juge pas, car les convictions sont pires que le mensonge pour connaître la vérité. Son adjoint Montoya contrôle les indics, dont le Pingouin, serveur du bar La Fourmi de la rue des Martyrs, qui dort debout la tête sous le bras, dit-on. Ou encore l’Émir, ex-islamiste devenu libraire, et Malka, pute slovène.

Un roman, c’est enfin une atmosphère, celle si particulière de Paris XVIIIe, coincé entre Montmartre, Pigalle et Barbès, la peinture, les truands, le métissage culturel. Bien loin du chromo d’Amélie, brave poulain qui fait vendre le tourisme.

Un bon début qui sera suivi de plusieurs autres.

Patrice Montagu-Williams, La Porte de Jade – Les enquêtes du commissaire Samarcande 2, 2019, éditions Otago 2025, 215 pages, €19,00, e-book Kindle €7,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les œuvres de Patrice Montagu-Williams déjà chroniquées sur ce blog

Les enquêtes du commissaire Samarcande sur ce blog :

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , ,

Daniel Cole, L’Appât

L’auteur anglais deRagdoll récidive avec son inspectrice phare, Emily Baxter, devenue inspecteur-principal Chief-inspector (les titres de fonction anglais ne font pas d’hystérie féministe et n’ont pas de distinction de genre). Cette fois, le psychopathe est riche, blessé à mort par la perte de sa femme et de ses enfants dans l’attentat du métro de Londres en juillet 2005 (52 morts), et veut se venger de toute la société. Pas des islamistes, probablement parce que ce serait « politiquement incorrect » et non-woke – une limite agaçante de ce thriller. L’auteur reprend le thème de la tuerie d’Andres Brevik à Utoya, qui a voulu punir les collabos de sa race, et pas les vrais coupables. Une sorte de suicide génocidaire. Un vrai gibier de psy.

Les psy sont d’ailleurs les véhicules et les instruments de la manipulation terroriste dans cette histoire. Ils sont chargés d’embrigader des « marionnettes » et de séduire des « appâts » pour attirer les forces de police en un endroit phare avec les cadavres appâts, puis de les massacrer autant que faire se peut par les torturés marionnettes. Chacun ou chacune a, gravée au couteau sur sa poitrine nue, son rôle. Ce sont des gens paumés, au bord du suicide, que la parole magnétique de son psy va pousser vers une fraternité où ils se sentent reconnus, unis, sous la houlette d’un gourou qui leur dit comment il faut vivre et ce qu’il faut faire. Le parfait « abêtissement » du troupeau humain sous la houlette d’egos surdimensionnés qui adorent la Puissance.

Nous sommes en hiver et la température reste glacée partout, autant à Londres qu’à New York, car les crimes se manifestent alternativement des deux côtés de l’Atlantique, comme en miroir. Le reste du monde est oublié, éradiqué, surtout les pays d’origine des attentats de Londres. Ce côté « entre-soi » anglo-saxon est bizarre pour un ex-ambulancier, sauveteur en mer et ami des animaux comme se dit l’auteur. On penserait plutôt à un nationaliste pro-Farage.

Baxter doit enquêter avec un agent de la CIA et une inspectrice du FBI ; elle est constamment « épuisée », se nourrissant n’importe quand et n’importe comment, ne dormant qu’au hasard. Elle a mauvais caractère et rembarre jusqu’à sa patronne, qui fait de la com. Elle flique son petit ami Thomas pour savoir s’il est sérieux. En bref, la parfaite asociale peu sympathique dont le seul talent est celui du pitbull : ne jamais lâcher sa proie.

Plusieurs centaines de morts plus tard, dont une bonne pesée de flics, enfin le psychopathe est arraisonné. Ce n’est pas sans frissons, ni choix « draconiens » à la Churchill : faut-il évacuer une ligne de métro au risque d’alerter les terroristes, ou les laisser faire pour les prendre sur le fait ? Un wagon ensanglanté plus tard, on a la réponse – pas très humaine ni vraiment sensée.

C’est donc un thriller qui captive, écrit sec, aux courts chapitres addictifs, mais on n’aime ni l’histoire, ni les personnages, ni la surenchère permanente dans la torture des corps, la manipulation des âmes et le massacre permanent. Mais c’est un trait d’époque : ce qui n’effare pas n’est pas « vu », dans le flux permanent, et seule l’horreur toujours plus horrible attire les néo-lectrices (les hommes lisent de moins en moins).

Prix Bête noire des libraires 2018

Daniel Cole, L’Appât(Hangman), 2018, Pocket thriller 2019, 509 pages, €9, 30, e-book Kindle €10,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Agatha Christie, musée de Torquay

Au musée de Torquay, ouvert exceptionnellement pour nous sur réservation, nous visitons la petite salle permanente consacrée à Agatha Christie. Y sont rassemblés ses romans sous vitrine, des manuscrits, un manteau de fourrure portée par la reine du crime, une veste prêtée par David Suchet, deux fauteuils des séries télévisées Hercule Poirot, un bureau carré qu’il affectionnait, décrit ainsi dans Hercule Poirot joue le jeu : « Le fauteuil carré face à la cheminée carrée du salon carré » p,222.

Agatha Christie déjà chroniquée sur ce blog :

Et les films tirés de ses romans policiers :

Catégories : Livres, Romans policiers, Royaume-Uni, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , ,

Agatha Christie, le hangar à bateaux

Le temps s’est couvert et il pleuvra en milieu de journée, une de ces pluies fines venues de la mer qui peuvent durer longtemps. Heureusement, je convaincs quelques copines de descendre de suite au fameux hangar à bateau qui ferme à 15 heures. Cela nous permettra de voir les points remarquables du circuit, les fleurs, les arbres et les vues sur la rivière avant de remonter visiter la maison elle-même. Bien nous en a pris. La pluie s’est mise à tomber quand nous étions juste entrés dans la maison. Aurions-nous fait l’inverse, nous n’aurions pas vu le hangar à bateau.

C’est un endroit fameux du roman qui nous a été donné hier, Poirot joue le jeu, publié en 1956. Nous avons ici le vrai paysage et nous pouvons resituer le décor du livre, même s’il n’est pas identique. Dommage, il n’y a pas de cadavre, cette jeune fille de 14 ans un peu niaise et alléchée par les choses du sexe ; le site aurait dû mettre un corps, allongé la corde au cou, juste pour l’ambiance. L’atmosphère n’est plus la même, mais au bord de la rivière, dans cet endroit sauvage où le hangar à bateau est construit, il en subsiste quelque chose. Ce hangar était plus une sorte de maison d’été qui servait aux baigneurs à se déshabiller et à se rhabiller. Les femmes descendaient dans la piscine à marée au niveau de l’eau, qui se remplissait à marée montante et se vidait à marée descendante, tandis que les hommes et les jeunes garçons plongeaient nus directement dans la Dart. A proximité, la batterie de vieux canons orientés vers le large, qui n’ont jamais dû servir à grand-chose. Ils étaient installés là parce que les autochtones craignaient une invasion des Français sous Bonny (Bonaparte en langage vulgaire).

La maison est un édifice rectangulaire blanc aux quatre-cinq-six fenêtres, à chaque fois plus petites du rez-de-chaussée au second étage. Il est flanqué de deux ailes en rez-de-chaussée à colonnades. L’intérieur est un bric-à-brac encombré de bibelots et d’objets d’art rapportés des voyages, des photos, du verre de Murano. Ce n’est pas toujours de bon goût, et surtout très entassé. Il n’y a pas que les objets d’Agatha et de son mari Max, mais ont été rassemblées ici toutes les collections de la famille, boites à pilule, tabatières à priser, aquarelles du Devon, assiettes aux décors bleus.

La vue depuis la chambre de l’écrivain est superbe sur la rivière en contrebas, derrière les arbres. Il fallait quatre jardiniers pour entretenir ce parc où fleurissent les magnolias, les camélias, les roses et d’autres essences, y compris des fougères arborescentes. Une ardoise nous apprend que le magnolia est l’une des plus anciennes fleurs de la terre, datant de plus de 100 millions d’années. Son nom vient du botaniste français Pierre Magnol. Ce ne sont pas les abeilles, mais les coccinelles, qui pollinisent les magnolias. La fleur symbolise la noblesse, la pureté et la grâce. Ils sont en pleine floraison à notre passage – c’est le printemps.

La chambre comprend un lit double, plus le lit de camp de Max, le mari archéologue. Il l’affectionnait particulièrement, au point de l’avoir rapporté d’Irak. Il a travaillé à Ur, puis à Ninive, avant d’être agent de l’Intelligence Service en Irak et de mourir en 1978, deux ans après Agatha. Il avait 14 ans de moins. Son bureau, avec téléphone et télex, jouxtait la chambre ; c’était plutôt un étroit couloir, la largeur étant mangée par des armoires tenant tout le mur. Dans le dressing, de nombreuses robes et des valises aux étiquettes exotiques rappelant les voyages.

La pluie nous chasse vers les boutiques, où sont rassemblés les souvenirs standards de tous les musées : un livret sur le site, quelques livres sur l’auteur, des livres de poche de l’auteur, des albums pour enfants, des mugs, des bougies parfumées, du miel plus ou moins local et des confitures des vieilles dames du pays ainsi que des alcools du coin, des casquettes et tee-shirts pour gamins, du matériel de scouts.

Poirot jouer le jeu, chroniqué sur ce blog :

Catégories : Livres, Romans policiers, Royaume-Uni, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Michael Crichton, Extrême urgence

Dans sa préface de 1993, l’auteur décédé à 66 ans d’un cancer en 2008, connu pour Jurassik Parket comme créateur de la série culte Urgences avec George Clooney, montre comment il a écrit son premier thriller. Encore étudiant en médecine, il passait ses vacances universitaires à composer des romans d’espionnage sous pseudonyme pour financer ses études avant son doctorat en médecine en 1969. Il a eu l’idée d’appliquer ses connaissances du milieu médical à la Harvard Medical School pour écrire un roman policier.

A la fin des années 1960, l’avortement est illégal aux États-Unis, mais environ un million de femmes se font avorter. Il ne sera autorisé que par le fameux arrêt de la Cour suprême dit Roe v. Wade en 1973, abrogé en 2022 par l’arrêt Dobbs v. JWHO sous la pression des juges conservateurs nommés par Trompe.

L’avortement est le ressort du thriller. Une jeune fille de 17 ans, Karen, est amenée aux Urgences en pleine nuit à Boston par sa belle-mère, car elle saigne du vagin et a perdu beaucoup de sang. Malgré les soins intensifs, elle meurt peu après. On soupçonne un avortement et la belle-mère désigne le docteur Arthur Lee comme responsable. Il est arrêté, en attendant l’enquête. Le père de Karen, J.J. Randall, est un médecin très connu, plus matamore que compétent, mais qui terrorise ses pairs comme ses concitoyens. Obstiné, borné, il lui faut un coupable – et un médecin d’origine chinoise comme Lee en fait un parfait. Il est désigné à la presse et à la vindicte populaire, ce qui fera caillasser sa maison par des jeunes chrétiens fanatisés anti-avortement et adeptes de la croix brûlée du Ku Klux Klan, et blesser ses jeunes enfants par les éclats de verre.

Son ami John Berry, médecin pathologiste au même hôpital et voisin, ne croit pas qu’il ait pu rater son avortement – s’il l’a effectué. Lee dit que non. Il va enquêter de son côté en plusieurs jours pour savoir la vérité. L’autopsie démontre que Karen n’était pas enceinte ; son oncle avoue qu’elle en était déjà à son quatrième avortement depuis l’âge de 15 ans ; il semble qu’elle en ait voulu à son père après la mort de sa mère et que, réprimée sexuellement par la « bonne » société, elle ait voulu punir sa famille connue et se punir elle-même en couchant à tire larigot avec le maximum de jeunes mâles, en général athlétiques ou noirs. Mais les spécialistes de l’hôpital préfèrent faire profil bas et adopter la doxa imposée par J.J. Randall : sa fille était « pure » et donc une « victime » d’un criminel boucher.

L’auteur multiplie les anecdotes médicales, souvent drôles, et use du vocabulaire spécialisé pour se poser en expert de la partie, laissant le flic de base Paterson médusé. Est-ce une erreur médicale ? – peu probable de la part d’un médecin. Est-ce un meurtre lié à la drogue ? – le voyou nègre que Karen fréquentait (et baisait) apparaît bien tentant. Est-ce une vengeance familiale ? – un père médecin, un oncle médecin, un frère médecin, une belle-mère jamais acceptée… tout est possible. Est-ce une question de fric ? – un avortement (illégal), ça rapporte ; et c’est facile à pratiquer. La rebelle trop ado, psychotique et camée, nymphomane qui se fait du cinéma, désoriente les enquêteurs. Seul un scientifique, médecin qui ne croit qu’aux faits prouvés, réussira à démonter l’intrigue.

Pris de littérature policière Edgar Award 1969

Michael Crichton, Extrême urgence (A Case of Need), 1968 réédité 1993, Pocket 2003, 438 pages, €1,33

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Michael Crichton déjà chroniqué sur ce blog :

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,