
Un titre anglais en français pour remplacer le titre anglais en anglais qui veut dire anicroche – un snobisme d’éditeur aculturé, colonisé yankee. For ever est le pour toujours des amoureux qui croient que le mariage est pour l’éternité, alors qu’il ne dure souvent que quelques années. Mais tel est le rêve, l’illusionà la Disney tellement américaine.
Une vie rêvée est d’ailleurs celle de Regan (clin d’œil affectueux au président Reagan ?), dont le nom de jeune fille est Reilly, et qui va se marier avec Jack, dont le nom est aussi Reilly sans qu’il y ait parenté avérée entre eux. Regan est fille chérie et accessoirement détective privé pour s’amuser (on ne semble guère la payer dans ses enquêtes), tandis que Jack est le chef de la brigade des homicides à New York, bientôt chef de la police. Autrement dit, nous sommes dans le beau monde, le monde des riches et des urbains, pas chez les Hillbillies (ploucs) de JD Vance – et le lecteur va y rester.
Bien loin des profondeurs noires de sa mère, Mary Higgins Clark, Carol sa fille reste dans le rose bonbon, les convenances, la vie oisive où tout travail est un jeu et où tout se termine bien à la fin. On voit qu’elle a toujours été choyée et heureuse, élevée dans un collège catholique. Cela plaît à ses lectrices, car il y a peu d’action pour les lecteurs. Mais elle est habile, découpe ses chapitres (courts, forcément courts) en séquences qui se terminent sur des interrogations (forcément des interrogations), incitant à aller plus loin dans le livre. Et parfois un trait d’humour égaye les phrases. Tout est bien gentil et consensuel.
Le thème de ce roman, qu’il faut bien déclarer policier, est le mariage. Ah, le mariage ! Les Yankees se damneraient pour cela. Surtout les filles. Comme dans l’Angleterre victorienne, rien de mieux pour une fille que réussir dans la vie à harponner un beau mâle, riche, protecteur et à ses pieds. C’est le cas de Regan, c’est le cas des quatre autres femmes qui attendent avec fébrilité leur robe de mariage. Une fanfreluche très chère qu’on ne met qu’une fois dans sa vie et qui est démodée à la génération suivante, voire bouffée aux mites.
Justement, au moment de la livraison des robes, seulement une semaine avant (quelle impréparation !), Alfred et Chrissa les stylistes se font voler les robes dans leur loft d’un quartier bohème, en plus des bijoux et du liquide détenu dans un coffre si facile à forcer qu’il suffit d’un seul outil et de quelques minutes. Quel manque de précautions ! Alfred a « perdu » ses clés à Las Vegas lorsqu’il jouait au casino, raflant 20 000 $. Pas perdues pour tout le monde, les clés, notamment pour deux malfrats jouant eux aussi à la table, plumés par le styliste, qui s’est payé le luxe de les moquer sur leurs tee-shirts minables. Le vol est une vengeance, mais qui met les donzelles mariables en hystérie.
Regan va donc enquêter, avec son mari policier, sur ce vol moins crapuleux que touchant au plus intime du rêve de la fille américaine : le mariage ! A ce fil, un brin ridicule aux yeux européens, s’ajoute une enquête sur le mystérieux braqueur de banque appelé La Douche parce qu’il ne braque que les jours de pluie, où il peut impunément errer en imper et capuche afin qu’on ne le reconnaisse pas. Les deux enquêtes vont se rejoindre par une série de personnages transversaux qui font l’un des charmes du livre. Dont les fiancés qui se désistent, ou les fiancées qui les rejettent ! Comme quoi « le mariage » est plus un acte social propre à gonfler l’ego qu’une union à deux pour la vie…
Malgré son sujet mièvre et son traitement rose, Carol Higgings Clark, décédée d’un cancer de l’intestin à 66 ans en 2023, sait raconter. On ne s’ennuie pas, même si tout reste superficiel, digne d’un Club des cinq pour bobotes angelotes ou new-yorkaises. Ne se relit pas, mais se laisse lire en vacances.
Carol Higgins Clark, For ever (Hitched), 2006, Livre de poche 2009, 349 pages, €8,90
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Les autres romans policiers de Carol Higgins Clark chroniqués sur ce blog





































TR Richmond, Ce qu’il reste d’Alice
Pour son premier roman, le journaliste anglais Richmond a eu une idée originale : reconstituer la nécrologie d’une disparue au travers de tout ce qui se publie en ligne de nos jours, blogs, Facebook, Twitter, forums, textos, messages vocaux, articles de journaux, lettres… Tout ce que la police collecte en cas de suspicion de meurtre.
Car Alice Salmon, 25 ans, jeune journaliste enthousiaste, a été retrouvée morte noyée dans la rivière Dane, un soir d’hiver. S’est-elle suicidée, comme le suggère les témoins et les textos ? Était-ce un accident dû à son état d’ébriété avancé ? A-t-elle été poussée volontairement pour la faire disparaître ? Aucune raison de se suicider, jure sa mère. Toutes les raisons, jure sa plus proche copine Megan, elle s’est bien taillée les veines à 13 ans, comme ça. Je n’y suis pour rien dit son ex-petit ami Luke. Ni moi, donc, dit son ex-professeur Cooke.
Mais Alice était saoule, comme la plupart des jeunes en Angleterre dont c’est l’habitude quand ils ne sont pas shootés. Une témoin sur l’autre rive l’a vue s’engueuler avec un jeune baraqué en tee-shirt noir – c’était Luke – mais il est parti de son côté. Alice est montée sur le barrage et a enjambé une barrière de sécurité, mais c’était pour voir si son smartphone captait. Une autre était là et garde son secret sur ce qu’elle a vu ; elle était censée être ailleurs.
Le professeur d’anthropologie Jeremy Cooke, vieillissant et atteint d’un cancer de la prostate à 65 ans, décide de collecter toutes les informations disponibles sur Alice, qu’il a connue et désirée. Défilent alors les commentaires, les hommages, les textos, les témoins. Dans ce pays des merveilles numériques, chacun y va de son Alice. C’est un kaléidoscope ; on découvre que la jeune fille était apparence publique et noirceur intime. Qu’elle aimait la vie mais la mettait en jeu en buvant et fumant du shit plus que de raison ; qu’elle disait être amoureuse de Luke mais l’avait jeté trois mois entiers parce qu’il avait baisé une fille une fois dans un déplacement avec ses copains de rugby à Prague.
Les morts sont toujours honorés, dans la tradition sociale. Mais les réseaux sociaux et l’impitoyable Internet (qui ne lâche rien) donnent une autre image de la personne. Pas une blanche colombe, ni une victime, loin de là. Chacun y va de son petit commentaire. Sa famille en premier, avec ses souvenirs émouvants ; puis tous les hommes à qui elle avait ne serait-ce que parlé : des ex, des liaisons, des amants, des conquêtes. Puis les amis. Les psychothérapeutes pontifient en ligne, les journalistes cherchent un angle particulier, les médias établissent une légende. Puis qui élargissent sur la condition des parents, l’amitié, les centres-villes devenus infréquentable, les beuveries jeunes du vendredi soir. Il y a interprétation, extrapolation, exagération, belles histoires et tissus d’âneries, petites vengeances et admiration.
La leçon est donnée par la morte tout à la fin du livre, dans une lettre écrite pour elle-même : « Puis je au moins te préciser quel écueil éviter ? Ne prend pas de drogue, ne boit pas autant, ne t’endette pas, ne passe pas autant de temps en ligne, que ce que pensent les gens ne t’empêche pas de dormir. (…) Ne t’inquiète pas pour les garçons, et surtout ne te déteste pas. » Elle n’a évidemment rien fait de tout cela, au contraire, et un an plus tard elle était morte.
Peu littéraire (on texte comme on baragouine), dispersé, mosaïque, le fil conducteur est moins l’enquête de la police que la quête du professeur. Alice est reconstituée, refaite, même pas sympathique – déformée par les traces numériques et réelles qu’elle a laissées – et qui ne se recoupent pas toujours. C’est le danger du net : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.
Pas un très bon livre, mais original. Et vous ? Quelles traces laissez-vous volontairement ou pas sur la Toile ?
TR Richmond, Ce qu’il reste d’Alice (What She Left), 2015, Livre de poche 2016, 497 pages, €8,10, e-book Kindle €8,49
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)