Romans policiers

Henning Mankell, L’homme qui souriait

Par une nuit à l’approche de l’hiver, un avocat solitaire roule dans le brouillard. Un mannequin assis sur une chaise de bois sur la route le fait s’arrêter. Ce sera sa fin, maquillée grossièrement en accident. Kurt Wallander, ci-devant commissaire mais dépressif depuis plus d’une année pour avoir tiré et tué un bandit, reçoit dans son île danoise où il médite sur la plage en plein vent, le fils de l’avocat qui le connait pour avoir traité son divorce. Il fait état de ses soupçons sur l’accident de voiture de son père et lui expose combien il avait commencé à avoir peur. Quelque temps plus tard, ce fils et associé du petit cabinet d’avocats d’affaires provincial est tué à son tour, cette fois d’une balle dans la tête.

Wallander, qui avait déjà écrit sa lettre de démission de la police suédoise la reprend et, émoustillé par cette énigme, se met au travail. Ce ne sera pas simple car l’avocat traitait certaines affaires du magnat industriel et financier Harderberg, employeur et mécène respecté du pays.

Celui-ci est difficile à joindre, voyageant sans cesse en avion privé d’un pays à l’autre pour acheter et vendre. Mais Wallander réussit à se faire recevoir au château de Farnholm, racheté par le riche homme d’affaires parti de rien. Cet endroit est une véritable forteresse avec double clôture, chiens, gardien et surveillance informatique. Alfred Hardenberg est lui-même flanqué de deux « conseillers » qui sont ses gardes du corps et aidé d’une douzaine de secrétaires qui ne connaissent que ce qu’il faut pour leur travail.

Bronzé, élancé, courtois mais aigu, l’homme affiche un éternel sourire. Tout ce qu’il accomplit réussit, son sourire déclare que tout va bien, que seule la puissance peut régner. Au début de ces années 1990, la globalisation commence à faire sentir ses effets, elle atteint la Suède et son modèle social. L’individualisme progresse et, avec lui, l’évaluation de toutes les politiques publiques. Les affaires sont la grande aventure promise aux petits-bourgeois insignifiants. L’argent facile, obtenu sur la crédulité humaine et selon la dure loi de l’offre et de la demande, permet tout. Y compris de trafiquer des organes en tuant des êtres jeunes et de passer les frontières incognito – il suffit de voler en hélicoptère privé sous les radars.

Pourquoi donc le grand Alfred Harderberg a-t-il eu besoin du petit avocat qui végétait dans sa province ? Pourquoi ce juriste est-il mort de façon suspecte ? Pourquoi son fils associé a-t-il été tué ? Pourquoi la secrétaire du cabinet a-t-elle failli sauter sur une mine posée dans son jardin ? Et pourquoi Wallander lui-même, chargé de l’enquête, a-t-il vu exploser sa voiture ? Harderberg est dans le coup : c’est une certitude, mais comment le prouver ?

Entre enquête de terrain, travail d’équipe et initiatives personnelles, Kurt Wallander se remet en cause pour reprendre son métier. Il le fait bien. Ce pourquoi il réussira in extremis dans une séquence brusque d’action qui change des ruminations de l’enquête.

Ce gros roman policier est réservé à ceux qui aiment à prendre leur temps, à se préoccuper des relations humaines. La jeune Ann-Brit qui vient d’intégrer le commissariat à la sortie de l’école de police remet en cause les habitudes ancrées des hommes mais Wallander l’apprécie ; le chef Björk a pour habitude de marcher sur des œufs, surtout avec les puissants, mais le procureur Per aide Wallander dont il est l’ami.

La leçon de tout cela est que les affaires d’argent conduisent trop souvent à transgresser les limites de la décence morale, que le crime ne doit jamais rester impuni quelle que soit la puissance de qui le commet, et que seul le travail d’équipe permet d’en venir à bout. Certes, le monde change et ne cesse de changer. En pire pour ceux qui avaient été élevés autrement. Mais doivent surnager certaines valeurs sans lesquelles il ne saurait y avoir de société ni de civilisation.

Henning Mankell, L’homme qui souriait, 1994, traduit du suédois par Anna Gibson, Points policier 2009, 426 pages, €7.90

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Peter Tremayne, Les disparus de Dyfed

Après avoir été pendu à Fearna (voir La Dame des ténèbres), frère Eadulf de Seaxmund’s Ham embarque avec sœur Fidelma de Cashel pour Cantorbéry, accomplir sa mission auprès de l’archevêque. Mais le destin en décide autrement (ou le doigt de Dieu puisque l’Irlande du 7ème siècle est quasi christianisée). Poussés par la tempête sur les côtes du royaume breton de Dyfed, au pays de Galles, ils se réfugient en une abbaye. Là, comme rien ne se perd, ils y sont reconnus comme enquêteurs hors pair et juristes habiles. Le roi Gwlyddien leur confie une étrange mission.

Il s’agit de savoir pourquoi une abbaye d’une trentaine de moines, dont le fils du roi devenu frère, s’est vidée de tous ses habitants sans que rien ne soit dérangé ni qu’aucune violence ne signale un quelconque forfait. Serait-ce le diable ? Fidelma l’irlandaise, comme Eadulf le saxon sont positifs : ils réservent cette hypothèse audacieuse au cas où rien ne viendrait la démentir. En attendant, ils ne renoncent pas et se mettent en piste.

Ils arrivent à proximité des lieux alors qu’une foule villageoise en colère s’apprête à pendre un jeune berger, trouvé à proximité du cadavre de son amie de 16 ans étranglée et couverte de sang sur le sexe. Pour les simples, manipulés à merci par les haineux, la cause est entendue : les jeunes gens se sont disputés, il l’a violée, puis étranglée, qu’on le pende ! Ainsi vont les mœurs médiatiques de ce temps. Le nôtre n’a guère changé, même si la pendaison s’effectue plutôt par polémiques médiatiques et petites phrases venimeuses…

Un seigneur local étrangement laxiste, un forgeron qui joue les gros bras, des femmes battues ou délaissées, des jeunes trop soumis, des pirates saxons qui rôdent au bord des côtes, sur leur esnèque rapide, un royaume voisin envieux, de louches brigands dont le chef cite les classiques latins… Voilà tout le décor de ce pays sauvage où les passions humaines tournent autour du sexe et du pouvoir comme il se doit – et comme partout ailleurs.

L’enquête sera difficile, les pistes embrouillées, les dangers réels. Les 350 pages sont bien conduites jusqu’au théâtre final. Règne sur la contrée une atmosphère de maléfices et les deux amis se querellent à tout propos. Jusqu’à ce que l’un trouve dans son gâteau de Samain (la Toussaint préchrétienne) un anneau d’acier, tandis que sa promise trouvera une noisette… Devinez à qui cela arrive ? Dès lors, ne sont-ils pas voués l’un à l’autre ?

Peter Tremayne, Les disparus de Dyfed (Smoke in the wind), 2001, 10/18 Grands Détectives, 2008, 348 pages, occasion €1.99 e-book format Kindle €10.99

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Paul Harding, Le jeu de l’assassin

Nous sommes à Londres sous l’emprise du Régent Jean de Gand, en 1380. Les clercs à la Cire verte de la Chancellerie disparaissent un à un, mystérieusement assassinés tandis qu’un usurier meurt transpercé d’un carreau d’arbalète dans sa pièce forte entièrement fermée. Voilà une belle énigme pour frère Athelstan et son coroner sir John. La société est crédule, les malandrins habiles à dépouiller et à faire croire. Ne voilà-t-il pas qu’une croix de bois de l’église Saint-Erconwald se met à saigner ?

Ce qui meut les hommes depuis le mythe de Caïn, n’est-ce pas toujours la même chose ? « Un peu plus d’or, un peu plus d’argent ? Une gorge attirante ? Ou les mets et les vins les plus délicats pour nous remplir la panse ? » p.282. Que Madoff, Kerviel ou Cahuzac nous démentent. En ces temps médiévaux de fausseté, d’avidité et de miracles, la droiture et la logique des représentants de la loi paraissent un peu anachroniques. C’est pourtant ce qui nous attache aux enquêteurs, si modernes.

Tout va se résoudre de façon satisfaisante pour l’âme et pour l’esprit, mais pas sans nous avoir baladés d’un bout à l’autre. Ni sans nous faire découvrir d’un peu plus près cette Londres médiévale emplie de marchands et de catins, de prêtres défroqués et de nains, de soldats et d’artisans, de nobles jouvenceaux et de petits galopins.

« Le père prieur m’a envoyé pour travailler parmi les pauvres, plaide frère Athelstan. Je me suis pris d’affection pour ces gens simples qui mènent une vie si extraordinaire. Ils ne savent ni lire ni écrire. Ils sont écrasés de taxes et tiraillés à droite et à gauche, mais ils ont une joie et un courage que je n’avais jamais vus auparavant » p.186. Nul doute que l’auteur, professeur d’histoire médiévale à l’université, ne se soit pris d’affection aussi pour ce petit peuple de cette période naïve. Nous aussi pour ce 7ème opus de la série.

Paul Harding, Le jeu de l’assassin (Assassin’s Riddle), 1996, 10/18 2006, 285 pages, €9.47 

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Paul Doherty, Sacrilège à Blackfriars

Le moyen-âge anglais, vu par Paul Doherty dit Harding, a parfois une atmosphère de début Renaissance. Surtout lorsque – et le fait est rare – l’intrigue se déploie en été.

L’été londonien de l’an 1379 est empli de bruit et de vie. Les pauvres hères mendient avec bonhomie, les gamins demi-nus jouent au ballon entre les étals ou se déguisent en malades leurs plaies en sang de porc fixées à leur chair par de la graisse ressortant fugitivement par les larges échancrures de leurs guenilles, les godelureaux vont passer un temps à la taverne avant d’aller lutiner les ribaudes, le guet veille et les trousse-laine se cachent dans les encoignures des portes, la nuit une fois bien tombée.

A la Cour, Jean de Gand le Régent vit fastueusement en son palais, veillant sur le gamin aux yeux de glace, le vrai roi Richard II fils du Prince Noir, trop jeune encore pour gouverner. Un prince italien cousu d’or soumet une énigme à la sagacité de ces lourdauds d’Anglais ; le Régent manipule l’affaire pour ridiculiser devant la Cour ce fat de sir John, coroner de Londres, qui boit trop et bouffe plus encore. Il n’a pas le profil délicat et féminin qu’une Cour désire pour garder la noblesse à merci.

Au monastère des Dominicains de Londres, ces frères noirs d’où vient le nom de Blackfriars, un jeune théologien soumet une thèse hardie à la critique des érudits et à la censure sourcilleuse de l’Inquisition venue de Rome. Des meurtres mystérieux et successifs de frères endeuillent la clôture et frère Athelstan, ancien dominicain lui-même de ce couvent, condamné à la pénitence dans une paroisse pauvre pour avoir fait la belle en sa jeunesse, est appelé avec le coroner pour enquêter.

Dans l’église de St Erconwald, où officie Athelstan, des travaux de réfection du chœur mettent au jour un squelette, enfoui sous l’autel. Est-ce un saint martyr ? D’ailleurs se produisent déjà des miracles. Faut-il y croire ?

C’est l’été et il y a donc une triple énigme, celle de la Cour, celle du monastère et celle de la paroisse. Ont-elles un quelconque rapport ? L’envie, le vol, la réputation sont autant de passions humaines qui agitent la foule de ce temps-là. La peur de la faute aussi, devant Dieu autant que devant les hommes. Les quelques pages où les paroissiens se confessent à frère Athlestan de leurs péchés véniels sont un moment d’humour très anglais. Jusqu’à Crim, gamin ébouriffé à gueule d’ange, qui s’accuse fort sérieusement d’avoir « forniqué six fois ». A 10 ans…

Tout se résoudra en son temps, avec l’aide de Dieu sans doute, mais surtout avec l’aide de l’humaine logique, aidée de recherches dans les livres et d’interrogations de témoins. Récit alerte, intrigues compliquées à souhait, résolutions magistrales – voici un été fort animé pour les Londoniens du temps ! On ne s’ennuie vraiment pas à la lecture du livre.

Paul Doherty (Harding), Sacrilège à Blackfriars (Murder most holy), 1992, 10/18 réédition 2008, 277 pages, €7.80 

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Mary Higgins Clark, Dans la rue où vit celle que j’aime

Comme toujours, nous sommes dans la bonne société américaine du nord-est, à Spring Lake. Des familles y vivent depuis des générations, les maisons anciennes regorgent d’archives et de vieux meubles dans leurs greniers. C’est ce qui donne l’idée à un meurtrier en série de rattacher ses fantasmes actuels aux jeunes filles jadis assassinées fin XIXe, nul n’a jamais su par qui.

Mais lui sait : il a trouvé le journal de l’assassin et se pique d’en être la réincarnation. 1891-2001, un siècle a passé mais les meurtres reprennent depuis quelques années aux mêmes dates et selon les mêmes critères : des jeunes filles blondes, jolies et élancées. Toutes étranglées. Y aurait-il un lien ? C’est en tout cas ce que pense immédiatement Emily, jeune avocate récemment divorcée et entre deux boulots. Elle a fait fortune avec la vente d’actions offertes par une jeune pousse à qui elle a fait gagner un procès et vient d’acheter la maison d’une de ses grand-tantes à Spring Lake. Elle s’intéresse aux archives de la ville.

La réincarnation est un thème à la mode dans les magazines pour épouses désœuvrées, et l’auteur aime à être complice de ces lectrices favorites – même sans y croire une seconde. Comme toujours en rivalité avec la presse, l’écrivain est du côté policier et n’hésite pas à mettre en cause les méthodes de charognards des journalistes – surtout femmes. Le meurtre d’une vieille dame est d’ailleurs commis après publication d’une indiscrétion par l’une des harpies d’un torchon à scandale.

Le génie professionnel de Mary Higgins Clark est de nous plonger dans un milieu précis, d’embrouiller à plaisir les histoires et les petits secrets plus ou moins avouables de chacun, de découper le roman en journées inexorables jusqu’au dénouement annoncé, puis chacune d’elle en scènes de cinéma où chaque métier vaque obstinément à ses affaires. La mécanique une fois montée roule toute seule, et c’est un plaisir d’être surpris à la fin : tout était dit et le lecteur n’a rien vu.

Même si le premier indice qui a sauté aux yeux était le bon…

Ceux qui lisent laborieusement se noient dans la profusion des personnages, si l’on en croit leurs commentaires niais, mais il s’agit d’un grand roman policier de Mrs Clark – certains le sont moins. Les années qui ont passé depuis sa publication n’enlèvent rien à l’attrait de la lecture, car l’histoire se réfère au passé tout en ayant déjà basculé, pour le présent, dans notre monde actuel des téléphones mobiles et des start up. Vous qui aimez lire, vous ne serez pas déçu !

Un conseil cependant : évitez de tout dévorer d’un coup, malgré l’envie que vous en avez. Lisez chaque journée et faite une pause, ce n’en sera que meilleur.

Mary Higgins Clark, Dans la rue où vit celle que j’aime (On the Street Where You Live), 2001, Livre de poche 2003, 383 pages, €7.90, e-book format Kindle €9.49

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William Dickinson, Des diamants pour Mrs Clark

Les années 1980 étaient l’âge d’or du thriller américain. Bien avant Internet et les séries télé sur smartphone,  la lecture offrait à la génération d’avant un plaisir rare. Pris n’importe quand n’importe où, dans un moment de silence.

La lecture trente ans après montre une Amérique figée dans sa caricature. Mieux perceptible par ce qu’elle est devenue que par ce qu’elle présentait alors. Et pourtant… il suffit de lire : tout y est. L’arrivisme forcené, la violence de petit malfrat, le culte du fric à un point insensé, la morale biblique pour la suivre ou en prendre l’exact contrepied.

Ce roman policier a pour cadre New York et débute par un meurtre par caprice. Un ado, à peine touché par une Cadillac sur un passage piéton, insulte le conducteur et son patron, ce qui lui vaut une poursuite et la brisure des vertèbres cervicales. Le patron n’est rien moins que l’énorme Willy Harrison, obèse depuis son plus jeune âge et qui en veut au monde entier pour cela. Au lieu de se venger de la malbouffe américaine qui a déréglé ses glandes, il pousse à fond dans le système en offrant du divertissement « interdit » : alcool, boite, baise. Tout pour tous, dans toutes les positions. Evidemment filmé à leur insu en plus d’être visible par des glaces sans tain. Juste pour le plaisir.

Ce Willy avait un frère aîné « normal », Freddy, qui a engendré une nièce, Betty (toujours ce culte des surnoms idiots qui se terminent en y). Mais Freddy a baisé Willy, il ne l’a pas violé mais plus subtilement lui a piqué du fric : un gros paquet, pas moins de un million cent mille dollars. De l’argent de la drogue, qu’il a planqué quelque part, nul ne sait où. Et Willy n’a pas réussi à le faire parler. Pas plus que sa femme, la mère de Betty, enfermée depuis des décennies dans un asile psychiatrique et surveillée jour et nuit au cas où elle laisserait échapper un tuyau.

Betty, quant à elle, s’est enfuie à 16 ans. Elle a changé de nom, s’est faite un peu pute avant d’épouser le brave John, médiocre et honnête courtier d’un diamantaire. Sauf que la boite à putes appartenait à Willy et qu’il a racheté le courtier. Betty est donc coincée, même si son oncle la laisse se débattre, prenant plaisir à observer sa constance et sa hargne. Elle est désormais sa seule famille et ce gros, pourri de fric, est sentimental à ses heures.

Il vit dans une bonbonnière de deux étages dans les derniers d’un immeuble de Manhattan, où il domine New York. Ses gardes du corps lui obéissent au doigt et à l’œil et le couple de domestiques chinois le masse jusqu’à l’extase. Ils éliminent aussi sans pitié sur ordre les gêneurs comme l’ado ; puis le patron de Freddy, trop tenté par une fille moitié garçon, nantie en plus d’un frère jumeau qui la baise ; puis l’enquêteur mandaté pour observer Freddy et ses dépenses insensées pour sa pute de 19 ans prénommée Cool ; puis les jumeaux Slim et Cool, mais lentement, réservés aux étreintes dernière d’un python particulièrement froid et implacable.

Entre temps, Cool a baisé Freddy et lui a soutiré le lieu et l’heure d’une transaction en diamants ; Freddy a baisé John en lui mettant Cool dans les pattes puisque c’est lui le livreur ; et l’enquêteur a baisé Freddy en découvrant qu’il est aux abois. En bref, fric et baise engendrent assassinats en série. Il n’y a qu’oncle Willy qui manipule tout cela. Au grand dam de Betty, sa nièce, qu’il convoque alors qu’elle se croyait oubliée et dont il veut faire son héritière. Si Betty ne tenait pas autant à ses deux petits enfants, elle zigouillerait le monstre et partirait refaire une nouvelle fois sa vie ailleurs. Avec sa mère, qu’elle rencontre, et qui en profite pour lui livrer la cache au fric.

Mais ce n’est pas possible d’éliminer Willy, du moins pas tout de suite, alors elle joue le jeu ; elle attend son heure. Le lecteur, frustré, attend lui aussi car le thriller se termine sur ce constat. Le début d’une longue série d’autres thrillers avec Mrs Clark pour héroïne ? De la bonne came en tout cas, qui vous fera voir d’autres paysages.

L’action va bien, le sang gicle à souhait, la perversité réjouit – tout est dans l’ordre inversé de la morale de rigueur (incarnée par ce brave inspecteur Dawson). Mais ce qui marque le lecteur 2017 est bien plus la peinture de l’Amérique à ras de terre que l’action même. La pauvreté intellectuelle, l’habitude de bouffer n’importe quoi à toute heure, l’avidité pour le divertissement gnangnan ou pour le sexe cucul – tout cela dans des flots d’alcool et de drogue. Mal-vie pour mal-être, la seule façon de sortir la tête de l’eau est d’en vouloir plus que les autres, d’avoir encore moins de scrupules, de jouer encore plus sur la bêtise humaine. Alors le Fric arrive à flot, et avec lui une (certaine) liberté. Bien contrainte, au fond…

Intéressant à lire…

William Dickinson, Des diamants pour Mrs Clark, 1985, Livre de poche 1987, 255 pages, €2.00 occasion ou e-book format Kindle €6.99

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Matthieu Legault, Les Médicis – Le complot Pazzi

Auteur canadien d’une série jeunesse obtenant le Prix littéraire des enseignants (Leonardo), Matthieu Legault se lance dans l’aventure pour (presque) adultes. Son thriller Renaissance est en effet plein de rebondissements, de poison et d’assassinats, dans une atmosphère très politique.

Nous sommes à Florence en 1478 et les Médicis – Laurent « le Magnifique » et son frère Julien – règnent sur la république. Ils ont acheté les grandes familles et taxé lourdement les autres (manière très mélenchonienne de faire payer ses ennemis politiques).

Un complot se prépare, commandité – excusez du peu – par le pape Sixte IV, lui qui adore s’entourer de cardinaux de 15 ans. Eglise, argent et stupre faisaient bon ménage en ces temps de décadence spirituelle. Luther n’allait pas tarder à surgir après Savonarole qui, lui, est déjà dans Florence et tonne contre la corruption tant des princes civils que des princes de l’Eglise.

Les Pazzi et les Gondi veulent reprendre le pouvoir que leur a ravi Cosme de Médicis une génération avant, et les condottiere du pape sont prêts à les aider à investir Florence s’ils tuent les deux frères Médicis. L’archevêque de Pise, très chrétien en apparence, n’hésite pas à conseiller d’agir en pleine messe de Pâques, dans la cathédrale, au moment de l’Elévation lorsque le vin devient sang et l’hostie chair du Christ ! Un signe de plus que les « croyants » se foutent de la religion et plus encore de Dieu, n’ayant en tête que le pouvoir. Si Dieu existe et qu’il a commandé une morale, nul doute que tous ces assassins iront droit en enfer – mais je doute.

Un espion des Médicis est égorgé au bord du fleuve Arno et Laurent demande à ses Aigles d’enquêter. Il s’agit d’un groupe de forces spéciales chargé de protection et de renseignement, allant jusqu’à l’assassinat sur ordre. Les deux enquêteurs de prestige sont Feliciano et Fedora, tous deux jeunes et bien faits, le corps aux normes de la sculpture païenne. L’auteur ne nous épargne aucun détail de leur anatomie, selon cet idéalisme narcissique dont la jeunesse actuelle est avide.

Elle est aussi avide d’action et de sang, et là non plus rien ne nous est épargné, du trait d’arbalète dans l’œil à l’éviscération en public jusqu’aux bagarres de commando au poignard. Il faut que le corps souffre pour se réaliser, il faut qu’il baise frénétiquement aussi. Fedora tombe donc enceinte de Feliciano, ce qui ne va pas sans poser problème à leur mission. D’autant que Laurent est largement en faveur de l’avortement. Mais ils feront tout pour la réaliser.

D’abord protéger les enfants Médicis, deux petits garçons et une fille, contre les Gondi dont le fils Claudio, 18 ans, a été éventré sur le pont vieux en pleine matinée. Est-ce Laurent qui l’a voulu, lui qui a sermonné juste avant les apprentis peintres dont le jeune homme à l’atelier Verrocchio ? Bien sûr que non, mais la vérité importe moins que la croyance, selon l’éternelle manipulation politique qui fait rage de nos jours plus que jamais.

C’est Constantino, « à peine plus de 15 ans », qui dirige les Aigles pour la protection des enfants. Nous trouvons cet âge un peu gros, même si un garçon de 15 ans peut avoir l’intelligence aigüe et la souplesse en combat. Mais que peut son squelette encore fluet contre un homme fait ?

Le lecteur mûr se demande donc si ce livre est vraiment destiné aux adultes ou plutôt aux adolescents, dans la lignée des séries américaines. D’autant que l’auteur comme l’éditeur (pourtant « réuni » à plusieurs), sont fâchés avec la grammaire du français. Passons sur les expressions canadiennes disant systématiquement « le boisé » pour « le bois » et autres particularismes ; c’est plutôt amusant. Ce qui l’est moins en revanche sont les fautes qui sautent aux yeux : p.27 conseillé pour conseiller, p.61 fourni pour fournit, p.126 témoigné pour témoigner, p.199 lasse pour las (celui qui parle est un mâle), p.247 ballet pour balais ! p.305 pose pour pause, p.329 papale pour papal – et j’en oublie sûrement. La faute aux logiciels américains type Word qui sont ignares en français ? Cela fait en tout cas très désordre, amateur, et c’est dommage pour le roman historique car l’époque est brillante, l’action bien menée et l’auteur imaginatif.

Si vous passez sur ces défauts agaçants, vous passerez un agréable moment de tension en compagnie des princes de la Renaissance florentine et de leurs nervis aigus et avisés.

Matthieu Legault, Les Médicis – Le complot Pazzi, 2013, Les éditeurs réunis (Canada) 2016, 427 pages, €19.95 format Kindle €6.06

Ce titre est suivi d’un second volume : Les Médicis-Les maîtres de Florence (que je n’ai pas lu)

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Paul Harding, Le donjon du bourreau

C’est l’hiver, la neige couvre d’un manteau glacé les ruelles de Londres. La Tamise glace et les gamins dépenaillés, les mendiants affamés et les ribaudes en perruque rousse se gèlent entre les tavernes d’où montent de grasses odeurs, attendant la charité des nantis. Nous sommes en décembre 1377 et la révolte des campagnes gronde contre les impôts injustes. La Tour de Londres dresse ses murs énormes au-dessus des maisons. C’est pourtant au cœur de ses remparts que son gouverneur est égorgé.

Dès lors, les meurtres se succèdent, jamais au hasard. Un cimetière est régulièrement profané. Nous sommes dans la seconde enquête de frère Athelstan, frère dominicain, et du falstaffique sir Cranston, coroner de Londres.

Nous côtoyons le petit peuple dans son humble vie quotidienne, sans cesse à la recherche d’un quignon de pain, d’un gobelet de mauvais vin et d’un toit pour la nuit.

L’espérance s’appelle Noël et les enfants répètent des pantomimes, tout en n’oubliant pas de rester de sales gamins capables du pire comme du meilleur : ils ne sont ni guidés, ni corrigés. Ne voilà-t-il pas qu’un galapiat jouant le rôle de Joseph dans une scène de la Nativité, « avait interrompu la répétition pour une brève bagarre avec un ange » ? C’est pourtant ce qui survient page 283.

De même dans le prologue, un très jeune orphelin admire un chevalier et caresse la pognée de son épée lorsque des galères sarrasines surgissent l’horizon pour arraisonner le navire marchand sur lequel ils sont tous les deux et passer tout le monde au fil du cimeterre. Le chevalier, bien campé sur ses jambes, le protège du combat. La suite sera édifiante comme un secret dessein de Dieu.

Oui, « Paul Harding » est un écrivain d’aventures pour adultes qui se lit avec passion. Professeur d’histoire médiévale en Angleterre, il écrit aussi sous le nom de « Paul Doherty », « d’Ann Dukthas » et de « C.L. Grace ». Paul Doherty, dans la liste, semble son vrai nom. Il est féru de détails minuscules qui font vrai et entraînent le lecteur dans l’exotisme du temps. Porter chausses et avaler du posset n’est pas donné à tout le monde. La tourte au cygne et la matelote d’anguilles faisaient l’ordinaire des auberges du temps.

Quant à l’enquête, elle accumule les faits inexplicables avant que la logique ne s’en mêle. La méthode nous est décrite page 252 : « si un problème existe, il existe aussi une solution. Le tout est de trouver la brèche. Parfois, c’est un infime point lumineux qui y conduit. » Miracle ? Non, simple entendement humain : il n’y a rien de diabolique dans ces meurtres, seulement une expression des passions humaines. Reste à trouver laquelle et qui. Le lecteur sera tourneboulé les yeux bandés jusque vers la fin, signe d’une intrigue bien menée qui tient en haleine dans un décor original.

Paul Harding, Le donjon du bourreau (The house of the red slayer), 1992, 10/18 2006, 286 pages, occasion €1.90

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Pierre Salinger, Le scoop

Père juif américain et mère catholique française font de l’auteur, comme son héros, un passeur entre les cultures. Journaliste durant quarante ans pour la presse écrite en France (L’Express) et la télévision (chaîne ABC), il a été porte-parole de la Maison-Blanche sous Kennedy, ce précurseur de Macron, avant de venir vivre en France après l’élection de George W. Bush. Il y est mort en 2004.

Dans Le scoop, il met en scène un grand reporter connu, membre des « dix mille » qui comptent sur la planète. Il aspire à se retirer un an à la campagne pour reprendre le piano, sa passion d’enfance. Mais l’actualité le rattrape sous la forme d’un correspondant israélien, toujours bien informé, qui le met sur la piste d’une « affaire ». Le candidat à la présidence française Laurent, un général héros de la résistance, serait en réalité un traître qui a travaillé avec la Gestapo.

Le journaliste en a assez de cette vie de jet-set, sans cesse entre les avions et d’un hôtel international à l’autre. Mais il ne peut manquer ce scoop, les répercussions sur des millions de gens pouvant devenir graves de la part d’un homme qui un jour a trahi. Le travail de journaliste, dit Pierre Salinger à l’époque Mitterrand, est de présenter les faits et de les étayer de preuves. Pas de dire s’ils sont bien ou mal : au lecteur de se faire sa propre idée. Les mœurs ont bien changé, hélas ! sous la pression idéologique de « la gauche morale » et de la moraline christo-puritaine qui sévit aux Etats-Unis sous la forme du politiquement correct. Pour le pire, pas pour le meilleur…

Mais le début des années 1980 connaissait encore des journalistes professionnels dont le but était moins de se faire mousser que de recouper leurs sources. Ce que va faire André Kohl en actionnant ses relations entre Moscou, Londres, New York et Tel Aviv. Un Russe soviétique est évidemment intéressé à lui fournir les documents authentiques, fauchés par l’Armée rouge aux nazis en 1945 et conservés soigneusement par le KGB. L’URSS d’alors n’a aucune envie de voir un général atlantiste et farouchement anti-communiste parvenir à la présidence. Le journaliste va donc devoir se méfier : les documents montrés à Moscou sont peut-être des faux…

Un expert dit que oui, un autre dit que non. C’est qu’entre-temps, un réseau américain à l’intérieur de la CIA a eu vent de l’affaire. Il veut protéger le candidat qui entre dans ses vues, au mépris du passé. Malgré le directeur-adjoint de ladite CIA qui est devenu paralysé des jambes après avoir été atteint par une balle allemande en sautant en parachute pour rejoindre la résistance en France – à cause justement de la trahison du futur général.

Le journaliste et le paralytique s’activent donc à remonter la piste, d’autant plus que le premier est tombé amoureux de la fille du second. Pierre Salinger a épousé quatre fois, son héros n’en est qu’à sa deuxième, mais le thème reste le même : comment rester américain lorsque l’on vit (bien) en France, et comment suivre l’Amérique lorsqu’elle change sans arrêt ? Ce qui nous vaut quelques belles pages – prémonitoires – du fossé qui se creuse de plus en plus entre les deux rives de l’Atlantique. « Les Américains manquaient d’équilibre et de sensibilité, ces qualités qu’André appréciait tant chez les Français et les autres Européens. Cela avait des conséquences dans tous les domaines, même sur le plan social » p.27. Ou encore : « Américain, avec tout ce que cela comportait : l’insatisfaction perpétuelle, le besoin de se dépasser, d’atteindre de nouvelles frontières » p.313. Bien vivre ? Ce n’est pas vivre : gagner, c’est mieux. Notez qu’à l’époque, on écrivait à l’imparfait ; aujourd’hui le présent est requis. Ce parfum suranné de conteur d’histoire, au lieu de vous placer au cœur de l’action, fait beaucoup pour le charme de lecture.

Coups tordus, évasions discrètes, menaces, enlèvement, sont au programme dans ce thriller bien écrit qui remue la planète (à l’époque sans la Chine ni l’Inde, négligeables). Malgré les années, ce livre trouvé dans un rebut, se lit encore très bien, beaucoup mieux que les « dernières » productions qui manquent de hauteur st surtout de culture.

Pierre Salinger et Leonard Gross, Le scoop (The Dossier), 1984, Livre de poche 1986, 315 pages, €3.99 occasion ou édition originale Jean-Claude Lattès 1985, €9.60

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Mary Higgins Clark, Noir comme la mer

La Higgins Clark est experte en intrigues policières et sociales. Elle nous mène cette fois en bateau, un luxueux paquebot de croisière américain qui relie New York à Southampton en six jours. Son opulence et la sélection des riches qui l’occupent rappellent le Titanic. Il fait route à l’envers, mais ne va-t-il pas, comme lui, finir en catastrophe ?

Les lectrices de Mary veulent bien frissonner, mais pas s’angoisser. Tout reste donc dans le ton mondain de rigueur. Les passagers sont triés sur le volet pour donner envie de les côtoyer, et les recettes pour devenir riche abondent. Surtout lorsqu’on est une femme, comme le lecteur moyen du genre. Le remariage avec un homme plus vieux qui a réussi (et sexuellement moins exigeant avec l’âge) est préconisé comme la façon la plus socialement correcte d’arriver dans la société américaine contemporaine. Pour les hommes, créer une boite – et si possible la revendre avant 40 ans pour s’occuper dès lors de faire ce qui vous plaît. Mais il y en a d’autres…

En 97 chapitres dont certains sont parfois très courts (un quart de page), le suspense est distillé de main d’experte. Si les caractères sont très convenus pour nous, Européens, ils ravissent les petits esprits américains car ils sont des modèles sociaux : le trader qui a fait fortune et investi dans la croisière de luxe, le capitaine consciencieux qui est resté deux décennies en bon professionnel, la gemmologue orpheline qui sait tout sur toutes les pierres précieuses, le professeur d’université anglais spécialiste mondial et même historique de Shakespeare, le personnel de service qui n’oublie pas de se servir, l’idiote nymphomane qui veut s’ancrer à une grande fortune…

Lady Em est une chère vieille chose de 86 ans veuve et richissime, toute emperlée de dollars et qui annonce – avec la candeur d’un monde révolu – qu’elle va porter pour la dernière fois le collier en émeraudes attribué à Cléopâtre, avant d’en faire don à un musée. En ajoutant le piment d’une malédiction antique attachée au bijou, comme il se doit. De quoi attiser les convoitises de l’Homme aux mille visages, expert, lui, en cambriolage. Sauf que le vol dérape en meurtre, la vieille ayant reconnu la silhouette d’un passager et passant aussi sec de vie à trépas. Mais où est passé le collier ?

Les fortunes attirent leur lot de parasites qui veulent se nourrir sur la bête, voire détourner une partie du fonds en leur faveur. Dès lors, beaucoup de monde est suspect : la bonne gouvernante de Lady Em, son gérant de fortune, la femme de ce dernier qui ne l’aime plus et le balance carrément par-dessus bord, la gemmologue acculée par un ex-fiancé escroc, le fils d’ambassadeur désargenté qui repère toutes les œuvres d’art soi-disant volées « à remettre à leurs pays d’origine » selon le mantra moralisateur en vogue, l’amoureux du Barde issu de rien qui se bâtit un home secret, confortable et luxueux, sans rien dire à personne, le maître d’hôtel qui a trop souvent l’occasion de voir étalés les bijoux négligemment laissés ici ou là dans les cabines des riches.

Mary Higgins Clark ne rejoue pas Titanic, non plus que Mort sur le Nil, mais son roman policier se lit bien malgré des personnages un brin caricaturaux. Vous saurez tout sur les croisières, le monde fermé du huis clos le temps d’une traversée, les signes sociaux du luxe suprême que représentent les suites avec douche vapeur et spa, les bars privés et la table du capitaine, comment se faire inviter sans bourse délier en donnant des conférences.

Le regard que porte l’auteur sur la société qui est la sienne, dédiée à l’égoïsme forcené et à l’individualisme allant jusqu’au meurtre (traduction littérale de la loi de la jungle), est aussi intéressant au lecteur européen que l’intrigue policière, à mon avis. Le titre américain annonce d’ailleurs la couleur : All by myself, alone – Tout par moi-même, tout seul. Il est le mode d’emploi du self-made man féminisé en woman pour l’occasion.

Malgré notamment l’inventaire minutieux de la page 297, je n’ai pas trouvé le coupable avant le dévoilement final – un peu rapidement mené à mon avis. Comme quoi le sang ne paraît pas l’élément indispensable aux lectrices de Mary Higgins Clark ; la description sadique de leur « bonne » société et la mise au jour de leurs désirs les plus profonds sont probablement les ressorts principaux de son succès.

A lire donc pour connaître la mentalité yankee au début du troisième millénaire, tout en passant un bon moment.

Mary Higgins Clark, Noir comme la mer (All by myself, alone), 2017, Albin Michel, 358 pages, €22.50, e-book format Kindle €15.99

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Peter Tremayne, Les cinq royaumes

Connaissez-vous sœur Fidelma de Kildare, dont le frère est roi de Cashel en Irlande, et qui est dàlaigh ou avocat des cours de justice au 7ème siècle ? Cette jeune femme, parlant plusieurs langues dont le grec et le latin, a reçu le degré juste au-dessous du plus haut en matières juridiques celtes. Et c’est le grand mérite de la série que de nous faire découvrir la richesse préchrétienne de ces royaumes du bout des îles. En Irlande, par exemple, la femme était l’égale de l’homme pour maintes choses, le divorce était possible et les prêtres chrétiens pouvaient encore s’y marier. Rome n’avait pas encore étendu sa loi et ses mœurs méditerranéennes jusque là.

Peter Tremayne est le pseudonyme de l’érudit anglais Peter Berresford Ellis. Ses origines sont pleinement celtes mais éminemment mélangées entre bretons, irlandais, écossais et gallois, ce qui explique sa passion pour ce monde d’avant Rome. Il a créé le personnage de sœur Fidelma pour le faire connaître, sous la forme pratique et stimulante du ‘whodunit’ (who done it ? ou « qui l’a fait ? »), cet art du roman d’enquête où les Anglais sont passés maîtres depuis Agatha Christie au moins. Sœur Fidelma n’a pas froid aux yeux. Outre son érudition et sa foi chrétienne, elle a grand sens de la justice et elle sait se défendre. Elle pratique assidûment ces disciplines druidiques qui disparaîtront bientôt sous la férule catholique et romaine : la méditation et le combat à mains nues. Mais c’est bel et bien ses « petites cellules grises » qui sont son maître atout.

Absolution par le meurtre avait l’unité de lieu et de temps classique d’une abbaye où un synode religieux allait décider du ralliement à la règle de Rome de communautés ecclésiastiques irlandaises et saxonnes. Le suaire de l’archevêque se passait à Rome, dans les palais du Pape, alors Valérien. Cette troisième enquête sur une série provisoire de quinze, se passe au sud-ouest de l’Irlande, dans cette partie sauvage qui a conservé encore de nos jours les traditions historiques les plus anciennes. Les îles Skellig, escarpées, sauvages, occupées par des moines qui fuient le monde et les femmes sont au large, la côte est découpée par la mer, le roc creusé de caves, la terre verte de prés à moutons.

C’est en cet endroit sauvage, tenu par des clans qui font allégeance à cinq rois, que des monastères maintiennent le savoir et la discipline. L’abbaye de Ros Ailithir est mixte et riche. Elle possède surtout une vaste bibliothèque où les manuscrits de parchemin côtoient encore ces baguettes de coudrier gravées de signes en écriture ancestrale, l’ogham, que quelques-uns savent encore lire. Le vénérable Dàcan, irascible mais de grand savoir, y est venu passer deux mois pour étudier l’ancienne histoire des royaumes. Mais ne voilà-t-il pas qu’il est assassiné ? Et que ce meurtre déclenche une querelle politique pour savoir qui est coupable ? Au cas où le meurtrier ne serait point découvert, l’abbé responsable devrait réparation : pas moins que la cession d’un petit royaume ! Sœur Fidelma se met à l’œuvre sur ordre de son roi – qui est aussi son frère.

Ni l’action, ni la réflexion, ni les usages du temps, ni la psychologie humaine, ne sont oubliés. Cette enquête est l’une des meilleures de la série et tient en haleine avec art. Au fond, ce haut moyen-âge de l’année 665 après notre ère, en Irlande, n’était point si farouche.

Peter Tremayne, Les cinq royaumes, 1995, 10/18 2004, 363 pages, €11.72, e-book format Kindle €10.99

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Peter Tremayne, La cloche du lépreux

Sœur Fidelma et frère Eadulf, nonne et moine chrétiens, sont mariés à l’essai pour un an. Ils ont un bébé garçon, Alchu, de six mois. Ne voilà-t-il pas que le garçon est enlevé et sa nourrice assassinée ? Pour quelle vengeance ? Celle du peuple d’à-côté, vaincu après révolte identitaire lors d’une bataille deux ans auparavant ? Celle d’un amant éconduit qui détruit celle qui se refuse à lui ? Celle d’un évêque intolérant, intransigeant, qui n’aime ni les étrangers ni les moines mariés ?

L’intérêt d’une série (ce volume est le 14e) est de suivre les personnages, d’approfondir leur caractère et de les voir vivre et évoluer. Fidelma, princesse autoritaire et juriste logique, accepte mal les limites à sa liberté que représentent le mariage et la maternité. Mais oui, en novembre 667 en Irlande chrétienne, on pouvait encore se marier, bien que voué à l’Eglise. Ce ne sont que les Papes de Rome, tout emprunt de cette misogynie méditerranéenne dont l’islam paysan représente le dernier avatar, qui exigeront le célibat des prêtres et des moines. Le monde étant considéré comme impur, le Chrétien devait s’en détacher pour ne vivre qu’en Dieu. Une façon de refuser « cette » vie, ce qui – somme toute – signifie « la » vie, ici et ici-bas.

Ni Fidelma, sœur du roi Colgu, ni Eadulf, ex-magistrat héréditaire dans son pays saxon, ne visent le lent suicide du célibat et des macérations. Pour eux, si Dieu a créé l’homme et la femme, c’est pour qu’ils se multiplient. L’Eglise est le réceptacle du savoir, mais les anciennes connaissances médicales, astronomiques et morales des druides subsistent. La loi irlandaise est complexe et avancée. Ce pourquoi Fidelma et Eadulf s’y sont insérés. Croyants, ils ont ouvert leur esprit à l’universel du monothéisme, loin de l’esprit de clocher des anciennes coutumes. Mais ils gardent leur esprit critique et leur regard acérés d’analystes.

Malgré leur compagnonnage qui ne sera peut-être pas renouvelé (l’auteur lève le voile à la fin), malgré la douleur de se voir privé de leur bébé, malgré la xénophobie ambiante contre l’étranger dont Eadulf fait parfois les frais, ils vont enquêter. Faire taire ses émotions au profit de la lucide logique n’est pas simple lorsqu’on est parent. Mais l’émotion guide la volonté pour dire à l’intelligence où s’appliquer ; elle est un aiguillon à la quête et au succès.

Il y aura du mystère et le mal rôde toujours. Les apparences cachent le vrai comme jamais et les amis d’hier ne le sont peut-être pas aujourd’hui. Surtout que le royaume continue de vivre, ce qui contrarie parfois les projets personnels. Peter Tremayne, spécialiste du monde celte et profondément anglo-saxon de culture, nous donne de précieuses descriptions des mœurs du temps et de la morale de toujours.

Ce qu’il dit de la charge de roi est à méditer par ceux qui nous gouvernent comme par celles ou ceux qui aspirent à nous gouverner : « Le temps passait si vite, et un roi devait toujours aller de l’avant. Les devoirs et le pouvoir étaient inséparables et un roi qui ne prenait pas les bonnes décisions perdait le respect de son peuple ; s’il était trop dur, on le détruisait ; s’il était trop faible, on l’écrasait. Il devait en permanence user de sagesse et d’intelligence, car s’il se montrait trop brillant il décevait les attentes, et s’il était idéaliste les autres abusaient de lui. S’en tenir à la voie du milieu, telle est la nature de la royauté. » p.322

Avis aux âmes sensibles, aux dernières nouvelles le bébé va bien.

Peter Tremayne, La cloche du lépreux (The Leper’s Bell), 2004, 10/18 novembre 2009, 351 pages, €8.10, e-book format Kindle €10.99

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Peter Tremayne, La dame des ténèbres

En pèlerinage dans le volume précédent, sœur Fidelma de Kildare, ‘dalaigh’ devant les cours de justice d’Irlande, revient précipitamment au pays. Nous sommes en 667 de notre ère et l’Irlande reste un mélangé étonnant de traditions celtiques et d’emprise de l’Eglise romaine. Ce qui a fait revenir Fidelma est cette information étrange que frère Eadulf, dont elle est amoureuse, est emprisonné pour avoir violé et étranglé une novice de 12 ans !

Que ce passe-t-il donc dans le royaume de Laigin, sous la tutelle tourmentée du faible roi Fianamail ? A Fearna, l’abbaye au bord du fleuve paraît sinistre avec sa Dame noire qui flanque le portail. A l’intérieur, règne impérieusement une abbesse fraîchement nommée à son retour de Rome. Elle y impose les pénitentiels romains fondés sur le précepte biblique œil pour œil, au lieu des lois traditionnelles des brehons, fondées sur la compensation du crime.

Une fois de plus, l’Eglise qui étend son emprise ne s’impose surtout que par l’orgueil de ses serviteurs. Véritables ‘technocrates’ avant la lettre, les religieux utilisent leur savoir administratif et leur connaissance des textes pour opérer un coup d’état en leur faveur, l’Internationale noire les mettant à l’abri des représailles trop locales. Nous sommes au cœur de la lutte intolérante entre la nouvelle caste et les anciennes.

Mais nous sommes, au 7ème siècle, encore à l’équilibre. Le raisonnable règne. La logique, reconnue aussi bien par les anciennes cours de justice que par les érudits d’Eglise, reste quand même la référence. Malgré des obstacles de toutes sortes et les bas intérêts des luttes de pouvoir (où la spiritualité a vraiment peu à voir), sœur Fidelma réussira à démêler l’écheveau des initiatives et les quêtes intéressées des uns et des autres.

L’enquête est originale et bien menée, les rebondissements ne manquent pas, les héros tremblent pour leur vie. Peter Tremayne sait se renouveler ! Après s’être évadé deux fois, frère Eadulf sera pendu… jusqu’à ce que son destin s’accomplisse.

Peter Tremayne, La dame des ténèbres (Our Lady of Darkness), 2000, 18/18 Grands Détectives 2007, 351 pages, €8.10, e-book format Kindle €10.99

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Paul Doherty, La galerie du rossignol

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Voici la toute première des « riches et navrantes aventures de frère Athelstan », tel que sous-titré. Paul Harding, de son vrai nom Doherty, est un professeur anglais d’histoire médiévale et il adore ciseler de subtiles intrigues en les situant dans ce moyen-âge pittoresque et naïf qui est notre histoire dans son état brut. Les passions humaines y sont en effet bien les mêmes : l’amour et la concupiscence, le sens de l’Etat et l’avidité du pouvoir, les fortes inégalités sociales et la débrouille permanente. Frère Athelstan est un dominicain exilé de son ordre par son prieur pour une faute de jeunesse que l’on apprendra en route. Il est curé de la paroisse de Saint-Erconwald, en plein quartier populaire de Londres. Ses ouailles sont Watkins le ramasseur de crottin, Cecily la ribaude, Ranulf le tueur de rats, Pike le fossoyeur, et toute leurs ribambelles d’enfants délurés et dépenaillés.

Mais le curé a pour ordre d’assister aussi le coroner de Londres, sir John Cranston, ex-soldat du Prince Noir, rabelaisien et de grand cœur. Il pète, rote, ronfle, mais ne laisse pas d’écouter ce que se dit sans en avoir l’air. Il ne déteste rien plus que la morgue des riches ou des grands qui croient avoir en face d’eux un balourd qu’il suffit d’impressionner. Tels Laurel et Hardy dans les ruelles mal famées comme dans les demeures chaulées et fleuries, Athelstan et Cranston ont à résoudre une énigme politique sur mission expresse du régent Jean de Gand.

Un riche orfèvre est mort empoisonné dans sa chambre fermée, après qu’on ait fouillé ses papiers à la recherche d’un document compromettant pour les hautes instances du pouvoir. Le roi Richard, fils de son frère aîné le Prince Noir et petit-fils d’Edouard III, n’a que dix ans et la blondeur frêle des gamins trop couvés en cette époque de peste. Nous sommes en 1377 et le royaume a besoin d’une poigne forte pour se remettre des défaites en France et de la saignée pesteuse.

Quelle est cette mystérieuse société secrète des « fils de Dives » (le mauvais riche de la parabole de Lazare) ? Quels sont les liens de dettes entre les marchands et les grands ? Quel frère aurait eu intérêt à tuer son frère ? Quelle femme bafouée aurait pu se venger de la préférence de son époux pour les pages ? Pourquoi, un par un, les associés de l’orfèvre meurent-ils de pendaisons suspectes ? Comme d’habitude, en expert de l’intrigue, Paul Harding nous délivre les informations une à une, nous égarant sur de fausses pistes, mettant brutalement en lumière des passions et les intérêts des uns et des autres. Tel un puzzle, les pièces se mettent en place ; comme dans une partie d’échecs, les pions s’avancent masqués. La logique des clercs – grâce en soit rendue à Aristote ! – vaut bien l’habileté diabolique des classes dirigeantes. « Nous cherchons un fil conducteur, déclare Athelstan. La logique nous enseigne que la solution d’un problème est contenue dans son intitulé même » p.219. Reste à se poser les bonnes questions.

Pour cela, le jeune frère prêcheur a toutes les qualités, du fait de sa formation comme de son principal péché. Le vieux Cranston, qui en a vu d’autre, a la subtilité de le lui faire remarquer : « Votre prieur n’ignore pas, Athelstan, que grâce à votre sentiment de culpabilité et votre sens inné de la justice, vous êtes l’homme idéal pour cette tâche » p.132. Cranston lui-même, n’est pas le balourd qu’il paraît : « Les tueurs s’étaient jetés sur eux, épées et dagues en avant. Le coroner soutint leur assaut, parant avec dextérité et faisant tournoyer son épée en un demi-cercle d’acier. Ces quelques secondes suffirent à Athelstan pour comprendre à quel point il avait orgueilleusement méjugé son compagnon en qui il voyait un sac à vin ventripotent, prêt à succomber sans cesse à la tentation » p.199. Il n’est pas jusqu’au gamin-roi lui-même, Richard II, dont « les yeux bleus » soient « à la fois enfantins et implacables » p.242.

Tous les personnages familiers des aventures suivantes sont déjà là, de même que la truculente ville de Londres, trépidante d’activités et de populace vivace comme le chiendent. Il y a des marchands fourrés, des apprentis s’égosillant, des gamins loqueteux, le gardien du Pont de Londres et sa marmaille qui joue demi-nue sous les piles, les porteurs d’eau et vendeurs de « saucisses épicées », une accorte aubergiste… Et l’auteur fait montre d’un sens de l’humour tout anglais. En témoignent les noms des pas moins de onze tavernes citées dans l’histoire : « « Le Pourceau de l’Evêque », « L’Agneau de Dieu », « L’ours au gourdin enturbanné », « La tête de Sarrasin », « Au Cochon Doré », « Le bliaut fourré »… Quant à la « galerie du rossignol », elle est faite sur le modèle du parquet chantant du palais de Kyoto, au Japon : des lattes d’if qui couinent sous les pas pour empêcher tout ennemi d’approcher silencieusement. Un décor pittoresque, des caractères bien trempés, des personnages sympathiques, une énigme intelligente – que nous faut-il de plus pour passer deux heures agréables ?

Paul Doherty (paru en 2007 sous le pseudonyme de Paul Harding), La galerie du rossignol (The Nightingale Gallery), 1991, 10/18 2013, 264 pages, €7.50

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Peter Tremayne, Maître des âmes

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Un navire gaulois pris dans une tempête est naufragé sur la côte sud-ouest de l’Irlande médiévale, face aux îles Skellig. Il a été attiré par une lanterne figurant un navire à l’ancre et son capitaine, qui s’est efforcé de gagner le rivage, contemple épuisé le massacre de ses matelots à demi-noyés par des inconnus avant le pillage de sa cargaison. Il tente de gagner les hauteurs et rencontre une troupe de nonnes parties en pèlerinage qui le réchauffent et lui donnent une robe de moine pour se vêtir. C’est alors que les soudards reviennent, tuent l’abbesse d’un coup d’épée et emmène le petit groupe vers une destination inconnue. Ainsi commence – fort ! – ce 15ème épisode des aventures de sœur Fidelma et de son promis, le moine saxon Eadulf.

En ce temps-là, Rome n’avait pas encore mis sa patte sur les églises et sa misogynie méditerranéenne n’était pas encore devenue un acte de foi. Les religieux pouvaient se marier et certains monastères étaient mixtes, les enfants issus des unions étant élevés dans la croyance. C’est justement le cas de l’abbaye où Fidelma, sœur du roi de Cashel et dalaigh (avocate) des cours de justice, est invitée à enquêter sur la mort par assassinat d’un vieil érudit.

Mais ne voilà-t-il pas qu’on lui cache des choses ? Qu’on méprise son lignage par nationalisme de clocher ? Que les œuvres du vieil érudit sont brûlées au mépris de l’intelligence ? On dit que le seigneur des défilés, Uaman le lépreux qu’Eadulf a vu de ses yeux périr dans les sables mouvants d’une aventure précédente (La cloche du lépreux), est revenu d’entre les morts. Un village l’a vu, ses provisions pillées, ses femmes et ses enfants violés, ses adultes massacrés. Est-il possible d’ajouter foi à ces superstitions ?

C’est que nous sommes en janvier 668 et que la raison n’a pas encore pénétré tous les esprits. Les anciens dieux survivent, les chrétiens se divisent sur le dogme, les lignages se battent pour les allégeances, les moines érudits se haussent du col. Toute l’histoire est une affaire politique, malgré les passions charnelles, pécuniaires  et intellectuelles qui ne manquent pas. Les Irlandais du temps se jettent leurs lignées et leur rang à la face comme de vrais Gaulois. Ce ne sont que revendications de sang bleu et d’études prestigieuses, comme les Machin-Bidule revendiquent leur bourgeoisie Napoléon III et leurs petit-fils leurs diplômes de Polytechnique ou de l’ENA. Le lecteur se perd parfois dans cet étalage d’érudition et de noms imprononçables.

Mais heureusement, si l’auteur est historien, il n’en est pas à son coup d’essai pour trousser une histoire. L’action ne manque pas, dans des conditions bien rudes ; les personnages sont variés et originaux, jusqu’à ce gamin hardi venu au village déserté récupérer son arc à sa taille, et qui se cache dans la cave à provisions quand Fidelma arrive à la chevauchée, avec ses compagnons. Intelligent et ironique, documenté, voilà un polar historique dépaysant !

Prix Historia du roman policier historique 2010

Peter Tremayne, Maître des âmes (Master of Souls), 2005, 10-18 mars 2010, 350 pages, €8.10

e-book format Kindle, €10.99

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Elisabeth George, Juste une mauvaise action

Le lecteur fan retrouve enfin ses héros préférés, Thomas Lynley, sir inspecteur, et Barbara Havers, prolo sergent. Mais il s’embarque pour une histoire invraisemblable, dans un pavé qui ne manque ni de tourisme ni de longueurs. Certes, la fin est une pirouette qui remet les choses à leur place et plutôt bien trouvée, mais enfin… Si l’on ne s’ennuie pas (toujours), les égarements se multiplient.

Hadiyyah, la fille de 9 ans du professeur en microbiologie pakistanais Azhar, a disparu. Elle a été enlevée par sa mère Angelina, ex-maitresse d’Azhar qui avait quitté sa famille en Angleterre pour elle, et qui était revenue quelques mois, juste le temps d’apprivoiser la méfiance. Le prof est désespéré, Barbara sa voisine aussi. Elle ne sait si elle est tombée amoureuse d’Azhar ou d’Hadiyyah, si elle compense ainsi sa solitude par l’image d’un couple père-enfant uni, mais elle est accro.

Elle va dès lors faire n’importe quoi, outrepasser toutes les règles, désobéir systématiquement à sa hiérarchie, dissimuler des preuves, falsifier des données… « Elle était rebelle à toute forme d’autorité. Elle avait un complexe de supériorité gros comme un char d’assaut, Elle était d’un laisser-aller épouvantable. Elle avait des comportements scandaleusement non-professionnels, et pas uniquement en matière vestimentaire », avoue elle-même l’auteur en consultant sa fiche de personnages p.747. Mais c’est tellement invraisemblable que l’on se demande dans quel roman policier l’on est fourré. L’amour, même fou, même aveugle, n’explique pas tout, même littérairement parlant. Encore moins le laisser-faire de Lynley, empêtré dans une nouvelle relation sentimentale toute d’hésitations comme d’habitude, ni celui de la commissaire Ardery, arriviste à poigne comme d’habitude (les fiches personnages de l’atelier d’écriture sont implacables). Dans n’importe quel groupe professionnel, Havers aurait été virée, au moins suspendue. Ici, rien de tel : les Anglais sont-ils si niais pour une auteur américaine qu’ils agissent en « libéraux » jusqu’à la bêtise ?

Car tel est bien le problème d’Elisabeth George, me semble-t-il. Elle a longuement écrit sur la police anglaise, la Met de Londres, et y a bien réussi. Elle s’en est lassée et a tenté des romans nettement moins bons, tout justes formatés pour des adolescents. Elle est donc revenue à son filon littéraire mais le cœur n’y est plus, les personnages y sont moins aimés et les idées manquent. Elle fait donc de l’industrie, comme elle l’apprend à ses élèves des « ateliers d’écriture » (ce qui n’est pas la meilleure façon d’apprendre à écrire, si j’en juge par quelques cas que je connais…)

Sa méthode est de préciser le portrait de chacun jusqu’à la caricature : Havers en bulldozer aussi conne que brute ; Lynley en dilettante y compris dans ses amours qui se répètent ; Azhar fourbe (parce que pakistanais ?) ; Haddiyah enfant, donc naïve comme on en fait peu, même à 9 ans… Il n’y a guère que l’inspecteur italien Lo Blanco qui soit réussi, dans la galerie de personnages sortis des catalogues.

Car Azhar, conseillé par Havers, prend un détective privé pour enquêter sur l’endroit où pourrait bien se trouver sa fille et la mère ; la piste mène en Italie, à Lucca en Toscane (pourquoi ne pas avoir traduit en français Lucques ?) ; où l’enlèvement premier par la mère se double d’un second en Italie même. Ce qui nous vaut un texte parsemé d’italianismes même pas traduits (pour faire « vrai », à l’américaine ?). Qui connait un peu d’italien apprécie cette « couleur locale », qui n’y connait rien est furieux de ces obstacles à la lecture comme à la compréhension. Est-ce pour mettre dans l’ambiance d’une Havers nulle en langue et fagotée comme l’as de pique ?

Je ne vous dévoilerai rien de plus de l’intrigue, assez tordue comme cela, où les bons et les méchants changent tour à tour de rôle. Le roman se lit, mais il est d’un niveau nettement inférieur à ceux d’il y a 15 ans. La vieillesse, même celle d’un auteur qui n’a pourtant que 68 ans, est un naufrage – surtout lorsqu’elle remplace le talent par le procédé, l’originalité par la recopie. On en a soupé des hésitations de Lynley à sauter ses bonnes femmes, des stupidités de Havers à tailler des gourdins pour se faire taper dessus. Où est l’observation sociologique qui était le propre d’Elisabeth George, dans ce roman ? Où se trouve sa subtilité psychologique qui faisait que l’on aimait ses personnages ?

Comme tant d’auteurs à succès américains, Patricia McDonald, Patricia Cornwell, la George tombe dans la réplique industrielle ; elle « fait du fric » sur son invention passée. Quel dommage !…

Elisabeth George, Juste une mauvaise action (Just One Evil Act), 2013, Pocket policier 2016, 910 pages, €10.00

e-book format Kindle, €13.99

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Dimitri Lioubov, Immersion d’un attaché culturel russe à Paris

Ainsi que la citation en tête l’indique, il s’agit d’un roman crypté, une parodie d’espionnage. Dimitri Lioubov, soupçonne-t-on, ne s’appelle pas ainsi de son vrai nom, et il n’est pas plus espion ou russe que vous et moi (enfin vous, je ne sais pas). Son style à la foi direct et parodique rappelle celui de « Max Milan », du même éditeur. Peut-être un unique auteur caméléon qui prend plusieurs formes ? Peut-être l’éditeur lui-même ? (Jusqu’où va la paranoïa quand on lit à vocation de chroniquer)…

L’action se situe en 1984, ce qui n’est pas non plus par hasard, tant le roman 1984 de George Orwell est la quintessence du formatage d’Etat sur les populations. L’an 1984, c’est la gauche au pouvoir en France, avec les résultats politiques, économiques et sociaux lamentables que l’on sait – même l’idéologie socialiste a pris un coup dans l’aile. C’est dire si l’intervention finale d’un « membre du Parti communiste » est bouffonne, faisant comme si…

Mais reprenons au début. L’espion Dimitri (c’est lui qui raconte), « attaché culturel » soviétique à Paris – ce qui veut dire espion du KGB – « habillé d’un imperméable mastic » (comme dans les romans de gare) et d’un sac à dos noir (hip-hop à la Mitterrand) est en mission au Musée des Arts & Métiers. Son objectif ? Pénétrer les secrets du sous-marin nucléaire Redoutable dont la partie avant se trouve déjà exposée au musée.

Profitant d’un moment d’inattention générale, l’espion plonge dans la coque par la tourelle, ni vu, ni connu. Cette performance athlétique accomplie grâce à son entraînement spécial dans les écoles d’espionnage, il constate avec stupeur – et un brin désabusé – que la bureaucratie moscovite l’a abusé : la coque est vide. Aucun matériel sensible n’est contenu dans son enveloppe.

Il lui faut donc ressortir, tout aussi ni vu, ni connu, pour rendre compte de sa mission méticuleuse à sa hiérarchie. Mais là, problème : soit il n’ose pas, soit il ne réfléchit pas, soit il n’a pas été correctement entraîné : il ne peut pas sortir sans se faire repérer. Et c’est le défilé cocasse des classes de gosses, émerveillés de la puissance de destruction que vante l’instit enfiévré, des groupes de touristes guidés par des gardiens mis en verve par lesdits instits, des vieilles qui viennent se mirer en sa coque comme en leur miroir pour se refaire de pulpeuses babines…

Des expéditions la nuit aux toilettes, tandis que les deux gardiens quasi retraités sont captivés par leur film porno, permettent de satisfaire aux besoins de la nature et de remplir d’eau la thermos. Mais les jours passent ! Cette inaction, malgré l’entraînement commando, a quelque chose de bouffon elle aussi : il aurait été si simple de se planquer aux toilettes avant l’ouverture, puis de ressortir comme un badaud moyen sans se faire remarquer. Mais ce « plan B » (cher à tous nos gauchistes alter d’aujourd’hui) n’effleure l’esprit de notre guébiste que fort tard dans l’action, et sans qu’il le mette en œuvre.

Car l’élite soviétique, soigneusement sélectionnée, a les tares de toute consanguinité trop poussée. « L’Empire est le modèle du réseau, il se compose d’une classe supérieure étanche à toute autre. De là proviennent les plus hauts gradés dans tous les domaines » p.45. Les mélenchonistes et autres souteneurs du si pittoresque PC, devraient savoir à quoi s’attendre.

Je ne vous dirai pas comment il va s’en sortir, mais ni la profession, ni le savoir-faire ne se montrent grandis. En russo-soviétique, l’approbation se dit « da », en général doublé : « da ! da ! ». Le lecteur l’aura peut-être compris, Dada est peut-être la clé de l’énigme. Car l’absurde idéologique poussé à espionner le rien que contient une maquette, les ordres impératifs de la bureaucratie centrale pour faire agir leur agent pour rien, l’entraînement intensif pour se trouver piégé comme rien, dépeignent cet absurde que le mouvement né en 1916 a révélé.

Le plus absurde étant la prise de conscience écologique et la montée de misanthropie de cet élève zélé des collectivistes productivistes.

Ce qui n’empêche pas notre individu de se livrer à de réjouissantes critiques à la « Max Milan » de notre société parisienne contemporaine si contente de soi et de sa mission universelle. « A combien de spectacles d’avant-garde ai-je dû assister ? Longues soirées de bavardage autour du sexe des anges, le formalisme théorique a englouti les dernières capacités réflexives de ces artistes subventionnés. Ils se qualifient de dérangeant. Que dérangent-ils en racontant des histoires petites-bourgeoises de mœurs aussi tarabiscotées qu’invraisemblables, de conflits familiaux de de révélation sexuelle sans intérêt ? » p.71. L’avant-garde était réputée « scientifique » dans le marxisme selon Lénine, fraction éclairée du Prolétariat qui doit mener les masses vers la lumière. Elle s’est bien dévoyée chez nos intellos à la mode… Ils se montrent « capables de gloser comme aiment le faire les Français sur un sujet dont ils ne connaissent que les commentaires », ajoute l’auteur p.104.

A lire cum grano salis, comme on disait jadis dans les classes où l’on apprenait encore quelque chose.

Dimitri Lioubov, Immersion d’un attaché culturel russe à Paris, 2017 PhB éditions, 110 pages, €9.00

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Peter Tremayne, La ruse du serpent

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Sœur Fidelma de Kildare poursuit ses aventures médiévales dans le sud-ouest de l’Irlande au 7ème siècle. L’Eglise de Rome assure peu à peu son emprise sur les églises locales fondées par des prêcheurs, dont le célèbre saint Patrick. Le droit s’unifie, non sans heurt avec les coutumes séculaires ; les mœurs se méditerranéisent, notamment la condition des femmes. Si le mariage entre religieux reste admis, les propos du tonnant et misogyne Paul de Tarse sur la diabolique Eve qui détourne l’homme de ses devoirs spirituels se répandent.

Et justement : dans le monastère du bord de mer érigé sur un promontoire presque en face des îles Skellig, une abbesse impérieuse fait régner la discipline sur une communauté de sœurs – curieusement très jeunes. Ne voilà-t-il pas que l’on retrouve un corps décapité de 18 ans, une jeune fille, pendue nue par le pied à la corde du puits ? La forteresse d’en face abrite le propre frère de l’abbesse et tous deux se haïssent. L’aumônier du seigneur est son ancien mari, ce qui complique l’histoire. Mais prouve en tout cas qu’il n’était point besoin de Paul pour que misogynie et misanthropie ne régnassent déjà sur les cœurs.

Comme toujours, chez les pragmatiques historiens anglais, Dieu compte pour peu dans l’histoire. Ce qui survient est humain, trop humain. Les règles fluctuantes du temps, entre culture païenne et nouvelle idéologie romaine, permettent tous les écarts en fonction des passions. Celle du pouvoir n’est pas la moindre et chacun règne sur ce qu’il peut. Sœur Fidelma est mandée par le supérieur des communautés monastiques du royaume pour aller enquêter, sur la demande de l’abbesse, au monastère du Saumon des Trois Sources. Ce qu’elle découvrira est surtout un écheveau de haines, mêlé comme un nid de serpents. Aucun chapitre ne laisse sans nouveauté et, si l’action équilibre la réflexion, le dénouement est aussi surprenant que chez Dame Agatha.

Cérébrale, émotionnelle, cultivée et disciplinée, Fidelma est attachante. Elle se pâme lorsqu’elle découvre au premier chapitre, dans un bateau désert parsemé de taches de sang, le sac du moine saxon qu’elle aime sans trop se l’avouer encore. Elle a offert à Rome à Eadulf de Seaxmund’s Ham un missel illustré. Comprenant les liens de sang, Fidelma pénètre les ambitions trop visibles, elle enquête sur un mystérieux trésor. Cette quatrième aventure d’une femme du temps, avocate des cours de justice du 7ème siècle irlandais, mérite qu’on la suive. Justement parce qu’elle est une femme – et qu’elle civilise pour nous la civilisation peu connue des temps médiévaux à l’extrême ouest de l’Europe.

Peter Tremayne, La ruse du serpent (The subtle serpent), 1996, 352 pages, €4.02

e-book format Kindle, €10.99

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Max Milan, La somnambule funambule

Ce roman commence noir, comme la ville en hiver ; nous entrons dans le spleen de Paris, la mansarde de Baudelaire. Un temps de flottement au premier tiers et puis ça prend, comme une mayonnaise. L’histoire embraye et le lecteur s’attache aux personnages, voyant ceux qui se croient avec les yeux voltairiens de l’auteur et mesurant l’ignoble veulerie des bourgeois cultureux avec sa langue directe et simple, sans familiarité inutile. Max Milan n’est pas Céline, mais il s’en approche par le cynisme anarchiste avec lequel il observe ses contemporains. Son roman, qui raille les branchés nantis parisiens, fait du bien.

Sandra est une jeune Ukrainienne blonde et physiquement épanouie qui a appris la danse à Kiev. Elle vient poursuivre des études à la Sorbonne-Nouvelle pour étudier les langues. Lors d’une audition pour intégrer le corps de ballet du chorégraphe snob parisianissime Cristobald Gonzalès de la Patam, elle se voit moquer ouvertement par ce xénophobe mondain aux origines douteuses et aux perversions infantiles manifestes. Elle se sent humiliée de devoir danser nue et accroupie par ce sadique tortionnaire de la gauche culturelle. « Ce qu’on attend de vous, c’est d’être un bon instrument. Si on vous demande de pisser sur scène, vous pissez (…) si on vous ordonne de boire du pipi à même le sexe d’un danseur, vous buvez » p.17. Ne croyez pas à l’exagération, le fin du fin de l’art chorégraphique à la pointe de la mode est la transgression de tous les tabous les plus intimes, la vautrerie dans la merde, la pisse et le sang – juste pour épater le bourgeois et le rendre coupable d’aimer le Beau. Cela sous l’œil bienveillant et la main subventionneuse du ministère de la Culture devenu ministère de la Fête, à la tête duquel le président mollasson-socialiste a nommé une égérie aux robes très courtes qui montre à l’envi ses jambes. Suivez mon regard…

Sandra n’a pas d’amis à la Sorbonne, décrite telle qu’elle est : « de grands couloirs glacés ; des toilettes aux murs couverts de graffitis obscènes, des secrétaires rébarbatives qui taisent soigneusement l’information qui vous serait utile, des salles de classe vides parce que l’heure du cours a changé sans que vous soyez prévenus, des visages fermés, un conformisme vestimentaire qui tend, comme les couleurs sur les murs, au monotone et à l’ennuyeux » p.23. Elle n’a que peu de choses à voir avec ces gens d’avenir. Même avec Chloé, qui veut être « supercopine » avec elle – mais pour la cuisiner et pouvoir la critiquer sur les réseaux sociaux avec les autres. Plus les termes sont enflés, plus pauvres sont les réalités…

Lucas l’enfantin speedé aux cheveux oranges et son copain Sidi qui considère que toutes les femmes doivent être traitées « comme des chiennes » (p.46) l’invitent à une « mégateuf » dans un squat de Montreuil où officie Foufoun, un faux Camerounais né à Sarcelles. Le squat de Maliens immigrés clandestins, soutenu par les zassociations habituelles de bien-pensants à la conscience coupable, sert de couverture à un gros trafic de haschich, cannabis, cocaïne et pilules diverses – que Lucas et Sidi utilisent pour ravitailler leurs copains. La « mégateuf », c’est beaucoup de bruit, d’alcool et de drogue, avec du sexe dans les coins. Les filles qui viennent là savent qu’elles vont de faire « déglinguer », terme favori de Foufoun qui joue volontiers les macs. Si Sandra y échappe, malgré le mélange savamment dosé de Mitrazapine et de Dronabinol censé la rendre inerte, c’est qu’elle possède un étrange pouvoir : celui de somnambulisme.

Dans cet état second, elle est suprêmement agile et n’a peur de rien, sorte de Batwoman sans conscience, fonctionnant avant tout par réflexe. Elle glisse entre les pattes des quatre qui voulaient la « défoncer » (autre terme choisi de Foufoun et ses potes) et s’enfuit, seins nus, dans Paris qui s’éveille. Elle regagne sans être vue, par les toits, sa chambrette mansardée chez la vieille schnock propriétaire Russe blanche Kloklochka. Apparemment, tout ce qui la trouble la fait somnambuliser la nuit.

Alors, lasse d’être constamment la victime d’une société parisienne aigrie qui en veut au monde entier, à commencer par son voisin, Sandra l’Ukrainienne, née dans une famille unie à la campagne, décide de se venger. Elle va passer par les toits pour observer Cristobald le méprisant mondain, Chloé l’égoïste bourgeoise maquée avec un Noir ouvrier pour faire bien, et voir si quelqu’un ne pourrait pas être ami avec elle. Tel Michel, avocat international qui croit devoir devenir fou (au point de se faire volontairement interner) avant de la rencontrer. Cette partie du roman est la plus réjouissante, la satire sociale des artistes, des flics, des psys, étant sans appel. Tous veulent déconstruire le réel pour composer leur réalité moralement acceptable – que les gens doivent s’inculquer sous peine d’être soumis aux foudres de la loi.

Les inventions de douce vengeance de Sandra par les toits sont cocasses et sans gravité autre qu’à l’ego des vaniteux visés. D’autant que le somnambulisme a deux faces : l’une noire et vengeresse, l’autre blanche et amoureuse. Comment, tombée dans la piscine et coulant à toucher le fond, donner ce coup de talon salvateur qui vous propulsera à nouveau vers la lumière.

Je ne vous dis pas tout, il faut bien un suspense. Mais ce qui a commencé noir se termine clair – loin de la « France moisie » chère à l’un de nos crocodiles cultureux qui a fait jadis la pluie et le beau temps littéraire avant de sombrer dans un contentement de soi pompeux étalé sans vergogne sur France-Culture.

Nous sommes dans la bonne aventure urbaine, dans la critique sociale, dans le cynisme philosophique. C’est à la fois salubre et réjouissant, sans message politique autre que celui que chacun pourra en tirer. Mais il passera auparavant un bon moment de lecture.

Max Milan, La somnambule funambule – Les sept chambres de Sandra, 2017, PhB éditions, 167 pages, €12.00

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Peter Tremayne, Le châtiment de l’au-delà

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Comme nous voici en décembre de l’an 666, l’action ne pouvait avoir pour protagoniste que la Bête, celle dont le chiffre apocalyptique selon saint Jean est justement 666. La Bête, c’est le Diable mais pour un réaliste comme Peter Tremayne, éminent celtisant, comme pour ses héros sœur Fidelma et son compagnon Eadulf, formés au droit irlandais et à la rhétorique aristotélicienne, le Diable peut prendre toutes les formes. Les abysses du cerveau humain recèlent un inévitable réservoir d’angoisses, de passions cachées, de traumatismes d’enfance qui se manifestent à l’âge adulte par de la rigidité, de la haine, de la superstition…

C’est ainsi qu’un message enjoint Eadulf à passer le jour de Yul avant minuit à l’abbaye d’Aldred, perdue dans les landes désolées du royaume des Angles. Yul sera christianisé en Noël, il était la fête païenne du soleil qui remonte sur l’horizon et de la vie qui renaît. Ce royaume des Angles est le sien, il en était gerefa héréditaire (magistrat) avant d’opter pour entrer dans les ordres. Le message provient d’un ami d’enfance devenu moine. Entre deux missions frère Eadulf, accompagné de sœur Fidelma de Cashel, sœur du roi de Muman, tente de joindre l’abbaye. Mais les éléments comme les hommes cherchent à les en dissuader. L’hiver de l’est irlandais est rude et la neige gelée balaye en rafale les chemins, cachant les pièges du marais, glaçant les corps emmitouflés de capes, désorientant les poneys à longs poils qui ne voient guère à plus de deux mètres devant eux.

Nos héros sont compagnons, ce qui signifie en droit irlandais qu’ils se sont mariés à l’essai pour un an renouvelable. Bien que religieux, ils en ont le droit, même si Rome n’aime pas ça et cherche à briser cette coutume qui attache au local plutôt qu’à l’universel romain et rend devoir à la famille avant l’obéissance au Pape. Le mariage des prêtres ne sera formellement interdit qu’au deuxième concile du Latran en 1139. Les îles de Grande-Bretagne n’ont été christianisées qu’une génération plus tôt que le temps de notre histoire et les royaumes ne sont pas stabilisés. Règnent les clans et les allégeances féodales ; le droit est souvent celui du plus fort et les intrigues politiques ne cessent de fleurir.

C’est dans ce panier de crabes que tombent nos deux héros. L’abbé Cild est un paranoïaque aigri (pléonasme) dont le jeune frère a été préféré pour succéder à son père dans la charge de thane (noble). Une traîtrise a fait considérer le thane comme félon lors d’une guerre et la terre a été confisquée par le roi, qui ne demandait que ça. Chacun cherche alors ses alliances pour retrouver son statut. Et il se passe de drôles de choses dans l’abbaye d’Aldred. L’ex-épouse de l’abbé, prise à 14 ans parce qu’elle aurait pu lui apporter apanage, a disparue dans les marais. Depuis, flottent sur les eaux ces frissonnant feux follets qui sont, dit-on, les âmes errantes des êtres péris de mort violente qui cherchent à se venger. L’abbé est terrorisé par ces visions. D’autant qu’on aperçoit une femme en robe rouge et parée de bijoux dans l’enceinte de cette abbaye pourtant interdite à toute femelle, selon la nouvelle règle de Rome.

Ne voilà-t-il pas que sœur Fidelma, clouée au lit par un refroidissement, se voit accusée de sorcellerie par l’irascible abbé ? Il s’apprête à la faire pendre sans jugement. Qui est ce barbare qui surgit à la porte de la chapelle, dans l’abbaye forteresse bien gardée la veille de Noël, pour lancer un défi antique ? Pourquoi des pillards déguisés en moines écument-ils la campagne, massacrant femmes et enfants et pillant les fermes ?

Ce sont ces embrouillaminis compliqués que sœur Fidelma et frère Eadulf devront détricoter s’ils veulent avoir la vie sauve, l’âme en paix et s’ils servent la justice immanente. Ce ne sera pas sans coups de théâtre, même si ce roman est un peu moins réussi que certains précédents. L’atmosphère du temps y est particulièrement bien rendue. Sous la neige, sur le chemin qui longe les marais où des bulles de méthane crèvent l’immaculé, la rencontre d’un couple de loups hurlant de faim fait apprécier par contraste la ferme de bois où brûle un bon feu, garnie de réserves pour les mauvais jours.

Peter Tremayne, Le châtiment de l’au-delà (The Haunted Abbot), 2002, 10/18 2008, 346 pages, occasion

e-book format Kindle, €10.99

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Lee Jackson, Le cadavre du métropolitain

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Voici un nouvel auteur anglais qui a choisi la période du Londres victorien pour décor de ses intrigues policières. Le whodunit (qui l’a fait ?) tient le lecteur en haleine, tandis que l’auteur se complaît à décrire le monde bourgeois d’alors, exceptionnellement inégalitaire et travaillé de pulsions sexuelles aussi perverses que cachées. De Lee Jackson, l’éditeur ne sait rien, sinon qu’il est « fasciné par l’histoire sociale de l’Angleterre victorienne » et qu’il « vit à Londres ». On s’en serait douté…

L’auteur n’est ni Conan Doyle ni Anne Perry, mais son court roman se lit bien, aéré en chapitres de quelques pages. Je trouve cependant le personnage de l’inspecteur Webb un peu faible, malgré sa réflexion de lézard et son étrange vélocipède tout droit venu de Paris.

Le vrai héros n’est-il pas plutôt Henri Cotton, fils de famille qui veut connaître les bas-fonds, sinon s’encanailler, pour écrire des articles ? Chacun peut y reconnaître la tentation de gauche caviar d’aller au peuple comme la vache va au taureau, fascinée par la vitalité, l’absence de tout scrupule et la sexualité débridée de ces ‘barbares’ qui nous ressemblent fort (ô Mr Hyde !) – sans les convenances, ma chère (shocking my dear Dr Jekyll) !

Dans le roman, un bon docteur qui œuvre dans le ‘social’ est du même type. La vertueuse qui tient une ‘maison’ pour filles repenties joue au caporal, mais il faut de la discipline pour sauver son âme en préservant son corps que diable ! Quant aux fillettes, livrées à 7 ans à des délurés de 15 pour apprendre le vol à la tire – et plus si affinités – elles ne mangent que si elles se livrent et obéissent.

Mais c’est le tout nouveau métro en souterrain qui est le fort du livre. On y découvre un crime – le premier – et l’enquête doit tout imaginer : les horaires, les voies de garage, les façons des nouveaux passagers. Les wagons sont éclairés au gaz, dont une poche au-dessus de chaque wagon alimente les lampes. Tandis qu’ils sont tirés par une locomotive à vapeur dans la poussière de suie, la fumée, le bruit infernal et les étincelles. Le ‘principe de précaution’, si cher à nos fonctionnaires fatigués au pouvoir, n’existait pas alors : le Progrès faisait bon ménage avec la technique pour prendre les risques qu’il fallait.

Le crime sera élucidé, avec un autre en prime, mais tout ne finira pas si bien. Nous ne sommes pas non plus dans l’univers d’Oliver Twist.

Lee Jackson, Le cadavre du métropolitain (A metropolitan murder), 2004, 10-18 2007, 283 pages, occasion €0.27 

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Steven Saylor Le Jugement de César

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Steven Saylor est un Américain qui rend ridicule les caricatures. Un Texan qui plus est. Mais il n’a rien à voir avec la famille Bush, ni par le sang ni par l’esprit : il n’ignore pas le reste du monde, il ne s’intéresse pas aux affaires, la tradition occidentale plus que la Bible lui tient lieu de guide. Diplômé d’histoire, ex-journaliste, il est devenu écrivain. Son dada est le roman policier historique avec pour cadre la Rome de César. C’est documenté, réaliste, stoïcien.

Gordianus est un vieil avocat, citoyen romain, qui a eu l’occasion de côtoyer durant ses huit précédentes enquêtes les grands de ce monde-là : César, Pompée et tant d’autres. Il est pris malgré lui dans les intrigues du pouvoir, les filets des passions et les cruautés du temps. A l’aube de ce roman, le destin détourne son navire du phare d’Alexandrie pour le rejeter à l’est du delta du Nil. Son épouse Bethseda, égyptienne d’origine, a une étrange maladie dont elle est sûre de guérir en allant se retremper dans les eaux primordiales du Nil. Le couple voyage avec Rupa, jeune hercule muet et libre, adopté sur promesse à sa sœur décédée, et deux jeunes esclaves, Mopsus et Androcles, de 10 à 12 ans.

Sur cette côte déserte d’Egypte, le bateau est capturé par… les Romains. Tout serait pour le mieux si la guerre ne faisait rage entre César et Pompée. Ce dernier vient d’être battu à Pharsale et cherche dans la province du Nil de quoi se refaire. Le problème est que Gordianus et Pompée se sont déjà rencontrés et qu’ils ne s’apprécient guère. C’est même de haine dont il s’agit. Et ce n’est pas sans trembler que Gordianus est fortement convié à rejoindre la galère du Magnus…

L’action est ainsi enlevée, dans un décor sobrement brossé qui fait le lecteur y croire. La douceur du Nil, la splendeur des palais d’Alexandrie, la foule vivace et émotive des quartiers, tout est croqué à traits vifs, presque cinématographiques. Les éclats, les sons, les odeurs, sont disséminés pour habiller les heures et colorer les sentiments. Les personnages ne sont pas des pantins, ils vivent : du soudard couturé qui étrangle de ses propres mains un espion tremblant sur ordre de son maître, à la belle prêtresse d’Isis toute dévouée à sa maîtresse. Nous assistons en direct à la mort de Pompée, nous avons une interview avec le frêle roi Ptolémée qui n’a pas 15 ans, nous voyons surgir dans un coup de théâtre sa sœur intrigante Cléopâtre, nous sommes conviés par César et nous ne l’admirerons pas autant que le fit l’histoire. Nous visitons le tombeau d’Alexandre, contemplons le grand phare d’Alexandrie dont le feu se voit de très loin, nous baignons dans le Nil fertile et doux, explorons avec les gamins les passages secrets du palais hellénistique.

Il y a du poison, du poignard et des lances, des navires de guerre et des armées, des trônes et des alcôves. L’époque et le lieu furent propices aux intrigues shakespeariennes et Gordianus-dit-le-Limier se doit d’être à la hauteur de sa réputation. D’où cette étonnante rencontre avec Vénus, une Aphrodite de marbre aux yeux de lapis, descendante d’Isis et « tout entière à sa proie attachée »…

Mais il y a une intrigue. Qui a voulu tuer César ? Pompée, certes, mais par-delà la mort ? Qui d’autre ? Ptolémée, éphèbe émotionné de puberté, jaloux des sentiments du grand César pour sa sœur ? Cléopâtre, qui veut attirer par politique le général sur sa couche ? Un chambellan de l’un ou une suivante de l’autre, jaloux de ses attentions pour leurs dieux vivants ? Un très intime de César qui mesure – enfin – l’hubris du maître ? C’est de tout cela dont il s’agit, petit polar au milieu de la grande politique. Car l’Egypte n’est plus gouvernée ; la guerre civile entre le frère et la sœur – pourtant officiellement « époux » selon la tradition – oblige Rome à intervenir. Qui César va-t-il privilégier ? S’il se veut neutre au départ, les circonstances vont évoluer et le forcer à choisir. Cornélien dilemme.

Autant dire qu’outre l’exotisme de l’époque et du décorum, qu’outre l’action qui ne manque pas et l’affection que nous éprouvons très vite pour les facéties des garçons et du chat Alexandre, la psychologie humaine garde ses droits. Les humains sont complexes et fort bien analysés par l’auteur américain. Nous ne sommes pas vraiment dans Corneille, pas non plus dans Racine, encore que… plutôt quelque part du côté de Shakespeare. Et c’est passionnant.

Steven Saylor, Le jugement de César, 2004, collection Grands Détectives 10/18, 2007, 413 pages, €11.65

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Fred Vargas, Temps glaciaires

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Voici un bon cru Vargas, après quatre ans de diète salutaire. Son précédent roman s’était en effet un peu fourvoyé en terroir et passéisme éternel. L’auteur, dont c’est le style, garde un peu de sa lenteur et de ses répétitions maniaques, expressions de « sagesse définitive » des hommes entre eux (« ça me gratte », « la fiente de corneille mantelée », « la pelote d’algues »…) – mais cette fois l’action avance. Certes à petits pas, pas vraiment pressés, mais pour mieux savourer l’ambiance. Chacun des 48 chapitres fait avancer l’histoire.

Une série de « suicides » apparaissent comme des meurtres prémédités, tout d’abord parce qu’aucun des morts n’avait de raison de partir volontairement, mais surtout parce qu’un mystérieux H barré d’une cupule est à chaque fois retrouvé près du cadavre. Le « signe » en forme de signature n’est pas une grande trouvaille, mais fonctionne. Les enquêteurs se trouvent entraînés vers une association en mémoire de Robespierre qui fait jouer chaque année le cycle de l’Assemblée sous l’Incorruptible. Chacun vient anonymement et se déguise en acteur de la Révolution, investissant parfois son rôle de façon saisissante. Est-ce de l’histoire expérimentale ? Un essai clinique ? Une façon de masquer des activités plus douteuses ? Un anonymat du meurtre garanti ?

La description de Robespierre est en tout cas impeccable : « Sa voix s’éleva dans l’enceinte, froide, grinçante, sans coffre. Déroulant son discours, parfois réitératif, parfois terriblement talentueux, pernicieux, apaisant, agressif, le ponctuant de quelques grands gestes mécaniques » p.177. Impassible, magnétique, au regard de reptile, cet orateur emporte par sa raison glacée les esprit affaiblis par les passions. « Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l’égoïsme, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le génie au bel esprit, le charme du bonheur à l’ennui de la volupté… » p.178. Il est vrai que le sire était impuissant, complètement coincé sur les femmes, compensant sa libido interdite par la puissance du pouvoir. Guillotiner, n’est-ce pas aussi châtrer ?

Reste le premier « suicide », celui d’une prof de maths pas si vieille (de celle que chaque collégien a envie d’assassiner parce qu’il ne comprend rien aux signes matheux). Cette aventurière de collège était allée en Islande une dizaine d’années auparavant, et son groupe de bobos français avait été pris sur une île dans la brume, devant survivre quatorze jours en chassant ou pêchant ce qu’ils pouvaient. Ils ont ainsi eu deux phoques, « un gros et un jeune », même si deux du groupe ne sont pas revenus, morts de froid. L’un des cadavres était la mère du jeune Amédée, dont le père se retrouve lui aussi « suicidé » deux jours après que le jeune homme ait rencontré la prof de maths, sur sa demande par lettre… Y aurait-il un lien ?

Comme toujours chez Vargas, l’intrigue est embrumée à loisir, l’esprit bordélique du commissaire Adamsberg épaississant les hypothèses et faisant tourner en bourrique toute son équipe. Il y a de la poésie dans ce type d’esprit, dit-on ; mais on se demande comment il a pu passer le concours rigoureux de commissaire selon les règles requises par l’Administration française. Disons qu’il s’agit de licence littéraire. Mais comme il garde tout des idées qui germent de sa vase cervicale, il apparaît comme un magicien lorsque sa raison émet enfin un rayon de soleil. Le final est de ce type, un « coup de théâtre » (en français dans le texte) à la Agatha Christie, les petites cellules grises alanguies et entourées de coton, mais quand même en fonction.

Le lecteur est égaré dans les paysages glaciaires de l’Islande nord, chère à Arnaldur Indridason, compère ès rompol (un clin d’œil ?). Il est fourvoyé dans l’esprit tordu de Maximilien Robespierre, vertueux jusqu’à la terreur, maniaque de pureté jusqu’au crime. Mais il assiste aussi à une belle histoire d’amour et de fidélité entre deux garçons abandonnés, à un geste de fidélité d’une femme rigoureuse qui se sent mourir, au courage superstitieux des pêcheurs d’Islande, au bonheur du vin blanc de Sancerre choisi par Danglard « chez un petit producteur » et de la douceur au doigt et au palais des pommes paillasson concoctées par une aubergiste inconnue des guides gastronomiques en forêt des Yvelines.

Il y a des nuages et de la lumière dans cette comédie humaine et, ma foi, le roman se lit bien, sans temps mort. Même si l’intrigue n’est guère originale, ce sont les personnages qui comptent le plus, et ils sont fouillés dans leurs retranchements pour le plaisir de la littérature. Je ne vous révèle rien du mécanisme et de qui est coupable, c’est le jeu de la critique, sauf que j’ai aimé ce bon cru Vargas 2015 – et je suis, comme vous le savez, exigeant.

Fred Vargas, Temps glaciaires, 2015, J’ai lu policier 2016, 477 pages, €8.20

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Arnaldur Indridason, Le livre du roi

arnaldur indridason le livre du roi

Il s’agit d’une quête et pas d’une enquête ; l’auteur a délaissé un moment son commissaire Erlendur pour le tendre étudiant Valdemar. Il passe, pour ce faire, du « il » au « je ». Valdemar raconte, au soir de sa vie, l’aventure qu’il a vécue avec son ancien professeur de langues nordiques à Copenhague. Islandais tous les deux, ils révèrent les vieux manuscrits de la culture scandinave, dont les très célèbres sagas. Mais plus vitale encore pour l’âme islandaise est l’Edda, poésie mythologique du nord ancien, rédigée au XIIIe siècle.

Or cette Edda existe sous forme de plusieurs manuscrits, dont le plus précieux est celui qu’acheta l’évêque Sveinsson et qu’il légua au roi du Danemark en 1662. Il s’agit du Livre du Roi dont parle le roman. Arnaldur Indridason, qui a étudié l’histoire en son jeune temps, se coule dans la peau du personnage affectif et impressionnable de Valdemar, en butte à l’obsession caractérielle de son professeur. Ce dernier, qui s’enivre souvent parce qu’un secret le ronge, est poursuivi par un couple de « wagnéristes » qui recherchent les vieux manuscrits de l’Edda pour leur culte nazi. On n’en saura pas plus sur cette quête, bien qu’on puisse l’imaginer si l’on a quelque culture. Mais l’auteur ne justifie en rien cette obsession aryenne face à l’obsession nationaliste islandaise : en est-il une plus légitime que l’autre ? L’Edda, comme la Joconde, n’appartiennent-elles pas à toute l’humanité ?

Ce qui intéresse Indridason, non sans quelque sadisme pour son damoiseau aventureux, est de plonger dans l’action effrénée un jeune rat de bibliothèque qui n’a même pas joué au foot dehors avec les autres gamins (p.27), préférant déchiffrer à 10 ans les langues anciennes… C’est vous dire le contraste ! On le soupçonne un temps, l’auteur tend des perches… et puis renonce : Valdemar n’est probablement pas le fils bâtard que le professeur aurait eu avec sa mère volage. Mais le doute subsiste jusqu’à la dernière page.

Casanier, introverti, monomaniaque, peu intéressé par les filles (quand le lecteur fait la connaissance de la mère du garçon, il comprend pourquoi), Valdemar a peut-être 22 ans ; comme Annie dans le Club des Cinq, il ne veut surtout pas d’aventure ni de danger. Son irascible prof cultivé ne cessera de le convaincre de le suivre pour violer une tombe, affronter des requins d’affaires, se colleter à d’anciens nazis ou à des renégats soviétiques… Il ouvrira un cercueil, fracturera une demeure, prendra clandestinement passage sur un bateau, se fera tabasser, dormira en prison, aura sa tête mise à prix, manquera d’être abattu au revolver et de passer à la mer… Tout ça pour un vieux bouquin.

Tout ça pour que des nazis sans scrupules ne le possèdent pas.

Tout ça pour que le Livre soit un jour rendu à l’Islande comme patrimoine national.

edda de snorri

Qu’y a-t-il de si précieux dans l’Edda ? L’auteur ne nous le dit pas – chaque Islandais est sans doute censé le savoir. Pourquoi les nazis et les fils de nazis veulent mettre la main dessus ? L’auteur ne le précise pas – chaque étudiant en histoire est sans doute censé le savoir. Vers la toute fin du roman, p.315, le professeur apprend au béjaune Valdemar que l’Edda est « un modèle de vie » mais cette affirmation, comme en passant, est un peu courte.

La mode est aux nationalismes et à l’exaltation patriotique des particularités culturelles – ce pourquoi, peut-être l’éditeur français a-t-il cru bon traduire (7 ans après sa parution !) ce roman pas vraiment policier. Mais l’héroïsme mythique vécu de nos jours a quelque chose d’un peu ridicule, la tragédie se muant volontiers avec le temps en comédie. Lorsque le héros Högni rit quand on lui arrache le cœur dans le Chant d’Atli, pour ne pas trahir son secret, le professeur cède au nazi quand il menace de tuer la fille de la résistance danoise, durant la guerre. Il donne le Livre mais la fille est quand même tuée : l’héroïsme, finalement, serait-il plus efficace que le sentimentalisme chrétien ? Le professeur ne cède donc pas une deuxième fois, lorsque le fils du nazi menace d’abattre Valdemar, en 1955. Il encourage à le tuer afin que le secret reste à jamais gardé – et le garçon n’est pas abattu car ce serait inefficace pour les bourreaux… On ne tue pas la poule aux œufs d’or.

C’est un peu tordu pour les esprits modernes, pas très compréhensible pour les non-initiés à l’Edda, ce pourquoi ce roman d’aventure a pour nous quelque chose de bâclé. Ce qui se passe est au fond assez obscur. Restent les personnages, bien campés dans leurs contrastes. Reste l’action, malgré une centaine de pages au début un peu lentes.

Si le lecteur finit par s’attacher quelque peu au pied tendre Valdemar et à son vieux ronchon de prof qui veut se racheter, leur quête nous passe un peu par-dessus la tête. Écrit en islandais pour les Islandais, ce roman se transpose mal dans une autre culture. Mais on le lira pour les péripéties – qui ne manquent pas. Et l’on aura envie de (re)lire les sagas…

Arnaldur Indridason, Le livre du roi, 2006, Points 2014, 426 pages, €7.95

e-Book format Kindle, €4.99

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Agatha Christie, Black coffee

agatha christie black coffee le masque

Nous sommes en 1934 et Hercule Poirot, le ridicule et vaniteux petit Belge d’un mètre soixante au crâne en forme d’œuf et aux moustaches superlatives, est appelé au téléphone à Londres par un lord savant, sir Claud Amory. Il vit dans le sud-est de la capitale dans un ravissant manoir tout à fait victorien, au milieu d’hectares de parc et de jardin. Il règne sur la maisonnée présentée à la table du soir : sa sœur Caroline, son fils Richard avec sa femme Lucia, sa nièce Barbara, Edward son secrétaire un peu savant lui aussi et le docteur Carelli, une rencontre du village de Lucia.

Quelques instants plus tard, dans la bibliothèque, au moment du café, sir Claud annonce qu’il a découvert que la formule d’un nouvel explosif très puissant qu’il vient de découvrir a disparu de son coffre fermé à clé, et qu’il a mandaté un détective de Londres pour trouver le coupable. Stupeur dans la salle. Lorsque la lumière s’éteint, sur ordre de sir Claud durant une minute, afin que le voleur puisse remettre le papier ni vu ni connu, divers bruits, tintements, soupirs et froissements se font entendre. Quand l’éclairage revient, sir Claud git les yeux fermés dans son, fauteuil – mort. C’est alors qu’Hercule Poirot entre en scène.

Écrite pour le théâtre en 1930 (reprise en 2014 au Royal Theatre de Windsor), cette œuvre a été après la mort de l’auteur adaptée en roman sur la demande de l’éditeur par l’écrivain australien Charles Osborne et l’on sent l’effort des belles phrases. Nous ne sommes pas dans le style Agatha, plus sec, mais dans une adaptation fleurie plus vraie que nature. Donc un peu forcée, comme ces intérieurs américains trop neufs qui singent les meubles de style. Mais toute l’intrigue est ramassée en un seul lieu, sur quelques heures, avec les mêmes protagonistes. Ce schéma apparaît compliqué mais obéit à une logique ; il est recouvert par un double méfait, le vol et le crime. Les deux sont-ils liés ?

Chausse-trappes, impasses, fausses pistes ne manquent jamais chez Agatha. Pas plus que la grande scène finale où, tous réunis, la révélation surgit. Rien de magique, la simple agitation des petites cellules grises…

agatha christie black coffee poche

Nous sommes ici dans du Agatha tout pur ; arsenic et vieilles dentelles sont un peu recyclés pour les besoins de la modernité, mais la trame y est. Huis clos, tous cachottiers, chacun avait un intérêt soit au vol, soit au crime, soit aux deux. Who done it ? Qui l’a fait ? En deux heures vous serez intéressés, supputerez les indices, calculerez votre coupable – et resterez pantois lorsque la vérité éclatera, car elle est imprévue.

Comme d’habitude. Du grand art des méandres et de la psychologie. En outre, chacun des personnages est bien campé dans ses travers et ses grandeurs. Il en a été tiré deux films et un téléfilm, aucun disponible en DVD en français.

Agatha Christie, Black coffee, novelisation 1997, Le Masque 2001, 222 pages, €5.60

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Anne Perry, La conspiration de Whitechapel

anne perry la conspiration de whitechapel

Connaissez-vous Jack l’Éventreur ? Eh bien l’enquête de Thomas Pitt le conduit à découvrir une vérité à son sujet, quatre ans après les faits réels…

Nous sommes en 1892 et la reine Victoria, « vieille dame, petite, replète, aux regards vifs » (p.394), en deuil de son mari consort depuis 30 ans, est aussi absente de son peuple que certains Présidents français, 114 ans plus tard. Heureusement, la république permet de virer les rois fainéants. Ce n’était pas le cas de Victoria, qui règnera encore 9 ans !

Quoi d’étonnant alors à ce que fleurissent les complots ? De généreux idéalistes qui ont « fait 1848 » rêvent d’instaurer dans les îles du Royaume-Uni la république et de lâcher l’empire. D’autres, intelligents, ambitieux et froids, les manipulent à merci pour tirer les marrons du feu en leur faveur (comme souvent). Ce qu’ils veulent ? Le pouvoir, bien sûr !

Ils sont aidés par un Prince de Galles frivole, queutard et dépensier, qui deviendra le roi Édouard VII pour 9 ans à peine avant de céder la place à son neveu. Son fils, le duc de Clarence, était mort en effet. De mort naturelle ? C’est ce dont l’enquête d’un journaliste que croise Pitt permet de douter.

Thomas Pitt, justement, est au meilleur de sa forme. Il réussit par ses observations de terrain à faire condamner l’assassin d’un juste, admirateur des républiques grecques antiques. Il s’attire ainsi la haine de certains avocats et juges, tous membres du Cercle intérieur, cette organisation secrète qui noyaute le pouvoir et vise même à le prendre. En donnant un coup de pouce à certaines circonstances. Par exemple un gros scandale mettant en cause le Prince de Galles, le feu mis aux poudres de la misère en fermant quelques usines des quartiers pauvres de Londres

londres brumeux de jack l eventreur

Pitt, renvoyé du commissariat de Bow Street par les influents qu’il gêne, est affecté à la Special Branch, cette police secrète chargée de surveiller les activistes dans ces quartiers mal famés qu’un rien pousse à l’émeute. S’il y disparaissait, d’ailleurs, les manipulateurs n’en seraient que plus ravis.

Mais voilà, Pitt n’est pas seul, lui non plus. Le passé vous rattrape toujours et il a su nouer des relations et des amitiés qui le confortent et qui l’aident : sa femme Charlotte, sa bonne Gracie, son ancien inspecteur Tellman, la tante par alliance de sa femme Lady Vespasia, son ancien chef Cornwallis, son nouveau chef Narraway… Chacun apporte sa pierre à l’édifice, les embrouilles sont débrouillées. Non sans mal, mais c’est ce qui fait l’attrait haletant de l’enquête. Nous avons là en effet l’un des meilleurs Pitt de la série !

Anne Perry, La conspiration de Whitechapel (The Whitechapel Conspiracy), 2001, traduction française 10/18 2006, 395 pages, €8.10

e-book format Kindle, €10.99

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Arnaldur Indridason, Les nuits de Reykjavik

arnaldur indridason les nuits de reykjavik

Depuis la fin des années 1990, l’ancien journaliste diplômé d’histoire Arnaud fils d’Indridi, distille ses romans policiers islandais au rythme d’un par an. Une dizaine d’années après avoir commencé, et muni de tout l’enrichissement psychologique que son personnage de fiction Erlendur a imposé malgré lui à son auteur, il se préoccupe de ses débuts dans la police – comme pour mieux le comprendre.

La première enquête d’Erlendur est donc livrée au lecteur d’un ton intimiste, tout enrobé de nostalgie. L’île va fêter ses 1100 ans d’existence, nous sommes donc en 1974. C’est la grande période hippie où le monde change, s’ouvre, et où le système du capitalisme débute la succession de crises qui va culminer en 2008. L’Islande est encore une île assez préservée, malgré la présence des troupes américaines dans le cadre de l’OTAN. La pêche constitue la majeure partie de l’activité, avec les services publics.

La vie de la capitale, Reykjavik, se déroule dans la tradition : alcool, bagarres, accidents, disputes conjugales. La drogue commence à faire des ravages, importée par cargos depuis les Etats-Unis, mais ne touche que les jeunes désœuvrés qui, le plus souvent, lâchent les études après 14 ans. Certains adultes, éprouvés psychologiquement par un événement de la vie, sombrent dans la dèche, s’enivrent et clochardisent. Mais le crime nest pas que dans les basses classes.

Erlendur, policier de proximité, aime les « nuits de Reykjavik, si étrangement limpides, si étrangement claires, si étrangement sombres et glaciales » p.77. Il suffit d’avoir comme lui arpenté les rues lors des nuits blanches de l’été pour ressentir cette étrangeté faite du silence dans la ville et de l’obscure clarté du ciel, comme si l’on était sur une autre planète. Les gamins, qui n’ont pas grand-chose à faire le jour, sinon jouer dehors, construisent des radeaux de planches récupérées pour glisser sur les tourbières.

C’est là qu’un trio de 12 ans découvre le cadavre demi-immergé d’un clochard, Hannibal. De saisissement ils tombent à l’eau, mais ont bien plus peur que froid. Erlendur connaissait vaguement le clochard ; par empathie, il pose des questions ici ou là. L’accident qui a bouleversé la vie d’Hannibal est un peu comme celui qui a bouleversé la sienne lorsqu’il était enfant, la disparition de son petit frère dans une tempête de neige où ils étaient pris tous les deux, dans la lande bordant les fjords de l’est. Lui seul a été sauvé. Tourmenté de remords depuis, est-ce pour cela qu’il veut savoir ?

De fil en aiguille, il va dérouler la pelote sans vraiment le vouloir, n’étant en rien chargé de l’enquête. Mais il va attirer l’attention de supérieurs à la Criminelle, ce qui va orienter son destin.

Grave et pudique, dans l’atmosphère tranquille un peu nostalgique de cette époque encore préservée, dans une Islande qui ne connait encore ni fast-food ni pizza, l’enquête va son petit bonhomme de chemin, au rythme des patrouilles. Erlendur y connait sa future femme, qui attend un enfant de lui ; ils vont emménager dans un appartement commun. Il est remarqué pour ses dons d’enquêteur ; il va être recruté par un nouveau service.

Le Maigret nordique rumine ses enquêtes par intérêt pour les gens. Il sait combien ils sont vulnérables et peuvent tomber ; il ne leur en veut pas, il les empêche cependant de faire trop de mal aux autres. Une belle parenthèse dans la violence égoïste des jours présents.

Arnaldur Indridason, Les nuits de Reykjavik – La première enquête d’Erlendur, 2012, Points policier 2016, 354 pages, €7.70

e-Book format Kindle, €7.49

Les romans policiers d’Arnaldur Indridason chroniqués sur ce blog

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Paul Harding, La colère de Dieu

paul doherty la colere de dieu

L’Angleterre, en 1379, est un royaume dont le prince est un enfant. Richard II a 12 ans, un précepteur ambitieux et un oncle régent, Jean de Gand, dont le pouvoir chancelant est convoité par des factions nobles ou des guildes bourgeoises. Les corpulents marchands de Londres verraient bien émerger une république comme à Gênes ou Anvers. Pressurés, les paysans et les petites gens de Londres forment des groupes secrets fondés sur la foi naïve des Évangiles : « Lorsqu’Adam labourait et qu’Eve filait, qui était le seigneur alors ? » Un mystérieux Ira Dei – la Colère de Dieu en latin – tire les ficelles.

Sur son ordre, sont assassinés le shérif de Londres et un puissant marchand. L’or de la guilde, gardé dans une chapelle du palais Savoy, en coffre bardé de fer et muni de six serrures dont chaque marchand a une clé, disparaît… Le petit roi s’amuse et le régent fulmine. Il mande sir John Cranston, coroner de Londres, flanqué de son clerc dominicain Athelstan, pour résoudre cette énigme, la quatrième de la série. Mais ce ne sont pas moins de quatre énigmes que le duo aura à connaître : la mort mystérieuse de sir Oliver, ami de Cranston, peut-être assassiné par son aguichante épouse (mais il reste à le prouver) ; le diable qui se manifeste chaque soir dans une maison de ville par la bouche d’une fille possédée, dont la mère est morte et révèle en rêve qu’elle a été empoisonnée (comment la croire ?) ; les étranges disparitions des têtes de décapités, exposées sur le seul pont de Londres fermé chaque soir et gardé (pourquoi voler des têtes ?) ; enfin le complot d’Ira Dei. Ce n’est pas le travail qui manque !

« Nous sommes cernés par le péché, sir John, remarqua sombrement le clerc. Comme dans la plus noire des forêts, où que nous regardions, nous voyons luire les yeux des prédateurs » p.215. On embarque larrons et catins par fournées, tandis que des vendeurs de reliques exploitent la crédulité des âmes. Les nobles méprisants vont à la chasse et les marchands fourrés se pavanent. Où est Dieu dans tout ça ? Eh bien, dans cette berceuse qu’une mère chante à son enfant ; dans ces deux adolescents, fils et fille du fossier et du ramasseur de crottins, qui s’énamourent et qu’Athelstan convainc les parents de fiancer ; dans les yeux lourds de sommeil et les cheveux ébouriffés de Crim, l’enfant de chœur fidèle au poste chaque matin ; dans l’apprenti du serrurier au visage d’ange ; et dans Benedicta, la belle veuve amicale, dont Athelstan est secrètement amoureux. Dieu est aussi dans la logique, transmise par les clercs de l’Eglise, dont Athlestan a été abreuvé. Il se remémore les maximes de son maître Paul pour trouver les solutions.

Une fois encore, la magie agit. L’humanité s’ébat et s’égare en comédies, les passions tuent ou font vivre, le monde avance, doucement. Nous sommes au moyen-âge, dans une ville dynamique et commerçante où une société se forme. Paul Harding le raconte très bien.

Paul Harding, La colère de Dieu (The anger of God) 1993, 10/18 2005, 253 pages, €7.50

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Patrice Montagu-Williams, BOPE

patrice montagu williams bope

Un roman policier très contemporain pour connaître le Brésil, ce pays de contrastes violents ; une tragédie en trois actes qui laisse un peu sur sa faim mais qui dit sur le pays bien plus que les statistiques de l’ONU ou les reportages superficiels des journalistes internationaux.

Le BOPE est le Bataillon des Opérations Spéciales de la Police Militaire de l’État de Rio dont le logo est « une tête de mort dont le crâne est transpercé verticalement par un poignard » p.39. « Au nom de la volonté qu’avaient les autorités d’offrir au monde entier les JO les plus festifs de l’histoire dans la capitale mondiale de la samba, le BOPE était devenu la voiture-balai policière des magouilles et des maux urbains sur lesquels le gouvernement brésilien se gardait bien de dire la vérité aux centaines de journalistes étrangers convoyés depuis deux ans pour constater la réhabilitation des favelas » p.16.

Le roman commence fort, par une descente de la police militaire dans une favela où la guerre des gangs a débordé sur la ville. Flanqué malgré lui du journaliste Marcelo en quête effrénée de scoop, le capitaine Bento Santiago et son commando pénètrent le bidonville. Un ordre venu d’en haut lui enjoint de faire une pause aux abords d’une école pour laisser faire les fédéraux. Lorsqu’il parvient à avancer, 25 enfants sont morts avec leur maitresse…

Car la guerre des polices entre le Département de la police fédérale et la Police militaire n’est qu’un épisode de la corruption endémique et du bon plaisir des privilégiés du régime, riches ou puissants. Il suffit d’avoir du pouvoir politique, de gagner de l’argent ou de se tailler un territoire par les armes pour exister dans ce pays volcanique. Tout est sans cesse au présent : on ne rénove pas, on construit à côté ; les vieux remplacent leur femme par des jeunettes de 14 ans ; le trafic et la drogue font et défont les richesses par vagues successives.

Le vrai pouvoir, ce sont les « narcos et groupes armés. Ce sont eux qui faisaient régner l’ordre. Ils rendaient la justice et réglaient les conflits entre les habitants. Ils contrôlaient les entrées dans le bidonville, taxaient les fournisseurs, procédaient à l’installation des branchements sauvages sur le réseau électrique et veillaient au ramassage des ordures. Il y a peu, ils avaient refusé que l’on installe le tout-à-l’égout car ils ne voulaient pas que les autorités mettent si peu que ce soit le nez dans leurs affaires. Ce sont eux aussi qui attribuaient les logements à ceux qui en avaient besoin et qui récoltaient les loyers » p.57. Tout comme voudraient le faire les islamistes dans les banlieues d’Europe – le vrai pouvoir est à ce prix lorsque l’État recule à faire appliquer le droit, y compris en son sein.

Même si « le pays est en état de coma dépassé » p.106, le Brésil est fascinant, à la fois très ancien et très vivant. Ni le droit, ni l’ordre ne règnent, et la loi de la jungle rend l’existence plus éphémère, donc d’autant plus précieuse. Survivre est la préoccupation de chaque jour, des enfants aux vieillards : il s’agit de ne pas se faire tuer, de trouver les bons protecteurs, de ne pas se laisser prostituer. Même quand on est journaliste en vue et qu’une actrice veut se venger d’un ex-gouverneur qui la mettait dans son lit.

Rio est « cette mégapole monstrueuse de plus de quatorze millions d’habitants, à la fois superbe et dangereuse » p.29. Chacun peut y rencontrer « l’une de ces filles qu’on ne rencontre qu’au Brésil, pour lesquelles faire l’amour est une fonction aussi naturelle que dormir, boire ou se laver les dents » p.24. De quoi rêver. Chacun peut y boire une « agua de Alentejo. C’était un cocktail à base de cachaça avec de l’ananas, du lait de coco et de la crème de menthe battue avec de la glace saupoudrée de cannelle » p.96. Miam ! C’est aussi le pays où « avec l’aide de la bière et de la maconha, les barrières sociales, raciales ou sexuelles ont sauté, donnant à ces corps agglutinés l’illusion que rien n’est impossible » p.140. Rien.

Après cet échec du BOPE, le capitaine Santiago réfléchit. Il n’est pas une machine à tuer, ni un robot aux ordres. Il s’informe, noue des contacts ; il devient le parrain d’une ex-pute de 15 ans, Euridice. Un colonel bien informé lui ouvre les yeux : « Tu croyais te battre pour défendre l’ordre et la justice. Pas pour servir les intérêts de flics corrompus. Moi, tu vois, j’ai fini par m’y faire. Tu connais le proverbe chinois qui dit que le poisson pourrit toujours par la tête ? Eh bien, c’est exactement ce qui se passe dans ce pays… » p.113. Le capitaine Santiago décide donc de se mettre en congé du BOPE, pour reprendre sa liberté, ne plus être manipulé ni pris dans un engrenage de vendettas croisées. Il veut rejoindre les Indiens d’Amazonie dont son père était originaire, et aider à leur survie.

Alléché par l’action du premier acte, édifié par la complexité de la corruption au second acte, le lecteur de roman policier se trouve un peu frustré de ce renoncement du troisième acte. Mais pour qui veut comprendre le Brésil d’aujourd’hui, quel bon livre !

Patrice Montagu-Williams, BOPE – Dans les soutes du Rio des JO, 2016, Asieinfo Publishing, 149 pages, €11.00

D’autres romans de Patrice Montagu-Williams chroniqués sur ce blog

Précision p.15 : on n’appuie pas sur « la gâchette » d’une arme, mais sur la détente, la gâchette est une pièce essentielle, mais interne à l’arme... Autre précision : on écrit métis et pas « métisses » comme si le mot était constamment au féminin.

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Elisabeth George, L’île de Nera

elisabeth george l ile de nera

Le bord de l’eau, dans l’île de Widbey en Colombie-Britannique, est un endroit étrange où la réalité et la fiction s’entremêlent. Les habitants, isolés la plupart de l’année, sont assez bizarres, emplis de secrets de famille et sujets aux cancans de voisinage. Une marée noire, il y a longtemps, a empoisonné les rivages de l’île. Un pêcheur un peu fou et presque dangereux a perdu son bateau. Il accuse Nera, le phoque femelle d’un noir profond qui revient chaque année à date fixe, de lui avoir foncé dessus et cassé le bras. Une chercheuse pulpeuse en biologie marine s’y intéresse, elle veut des prélèvements ADN pour prouver la mutation génétique qui donne sa couleur à la fourrure et inhibe la mue annuelle.

Tout ce petit monde grenouille et se débat dans des affres de relations, de sexe et de méfiance que les ados du coin, trop jeunes pour la marée noire, découvrent en plus de leurs propres questions. La principale, lorsqu’on a 15 ans, est de baiser ou pas ? Avec qui et pour combien de temps ? Entre filles ou avec un garçon ? Ou bien prier avec ferveur et tout révéler « à Dieu » à haute voix dans un groupe collectif… L’une se trouve grosse, l’autre moche, le troisième pas sûr de lui, le dernier raide de désir… Il n’y a que les gosses présexuels qui sont nature – donc de sales gosses. Et les vieux qui révèlent parfois un cœur d’or.

Lorsque l’on a lu et aimé la série des enquêtes de Barbara Havers et de Thomas Lynley, on ne peut qu’être très déçu par cette nouvelle série des enquêtes de Becca King. Une adolescente en fuite qui lit dans les pensées ne peut arriver à la cheville du Scotland Yard anglais. On se croirait en atelier d’écriture plutôt qu’en littérature. Rien de manque pour attirer la jeune classe : le mystère, les affres du sexe et de la foi, tout savoir sur Internet, les adultes décevants. Une sorte de Club des Cinq à l’âge GAFA, aussi superficiel et à rebondissement que les séries télé pour ados. Si l’on ne rencontre ni vampire, ni loup-garou, ce n’est que partie remise, car vous y découvrirez le selkie

fille sautee

Becca (probablement Rebecca écourtée) est amoureuse de Derric, dont on se demande si le prénom ridicule n’est pas en rapport avec sa peau noir pétrole, du fait qu’il vient d’Ouganda. Il est cependant, à moins de 16 ans, la coqueluche du lycée, sa taille élancée et ses muscles dessinés lui valant l’admiration de toutes les blondasses maquillées et la secrète jalousie des garçons qui se voudraient virils. Becca aime Derric mais Derric ne peut savoir où elle habite. Ce manque de « transparence » (mot adulé des Yankees) le met en fureur même si, lorsqu’il sort avec Courtney, blonde à craquer mais cheftaine d’un  groupe de prières, cette même « transparence » publique à son égard le met tout aussi bien en fureur. La « mère » (adoptive) de Derric est du genre à ne pas lâcher les baskets de son ado-qui-n’est-plus-un-enfant, toute pétrie de bonne volonté psychopédagogique intrusive, ce qui le met encore plus en fureur.

La description sociologique de la faune adolescente américaine dans la bourgeoisie contemporaine est intéressante à découvrir mais, si les descriptions au scalpel d’Elisabeth George sont vraies, on se dit que l’on devant soi une véritable génération de tarés… S’envoyer un téton en photo selfie, ou une bite dressée par retour de mobile – puis se macérer sur la « faute morale » qu’il y aurait à baiser « avant le mariage » (!) est de la dernière hypocrisie. Se mettre quasi nu et se peloter sur les feuilles sans oser conclure est du dernier ridicule à 16 ans – alors qu’existent capotes et pilules – ou qu’on peut rester habillé.

En bref, à fuir ! Sauf pour les ados qui aiment l’aventure et le paranormal et pour les rares qui cherchent à mieux comprendre l’époque contemporaine en Amérique.

Elisabeth George, L’île de Nera – The edge of Nowhere 2 (The Edge of the Water), 2014, Pocket 2015, 476 pages, €7.40

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