Destination finale 3 de James Wong

Après l’accident d’avion et le carambolage sur autoroute, voici les montagnes russes du parc d’attraction. Wendy l’héroïne (Mary Elizabeth Winstead) et ses amis lycéens de 17 ans, fêtent la fin de l’année scolaire dans un parc de loisirs américain classique. L’attraction principale est The Devil’s Flight, le vol du Diable, où une statue rouge vif ricanante incite les ados à venir transgresser la peur et les tabous religieux pour se faire jouir. C’est un gigantesque cercle roulant (roller coaster), un défi à la gravité, avec tous les excès à l’américaine : plus grand que grand, plus spectaculaire que solide, plus effrayant que tout.

Et le Diable s’en mêle, autrement dit la Mort, le tueur en série de la série des films Destination finale. Le script ne dépare pas des précédents : une fille a un pressentiment, elle « voit » avant de partir l’échafaudage des montagnes russes se démantibuler et ses amis se faire éjecter, écrabouiller, sectionner… en bref, du grand art qui cloue au fauteuil au premier quart d’heure. Le reste paraîtra plus fade.

Évidemment Wendy panique et quitte l’attraction in extremis, moquée par tous et jetée dehors par les appariteurs en colère. Son petit ami Jason reste, ainsi que la petite amie de Kevin (qui voulait d’ailleurs le larguer). Ils seront tués, leur fierté obstinée leur sera fatale. Wendy gâche le spectacle, péché suprême après « le mensonge » dans les comportements sociaux yankee. Sauf qu’elle a vu juste. Tout s’écroule dans un concert d’étincelles et de bruits discordants. Ceux qui sont restés sont tués. Il y a sept survivants, ceux qui sont sortis à temps. Ceux-là vont inévitablement mourir, dans l’ordre de leur place, comme précédemment. Wendy, qui a pris des photos avec l’appareil numérique du lycée pour faire un compte-rendu de la fête, étudie chaque portrait, cherchant à y déceler des signes annonçant leur fin. Cela afin de déjouer la Mort au dernier moment.

C’est trop tard pour les deux mijaurées snobinardes du lycée, qui ne pensent que fringues, bronzage et sucreries pour parader devant les jeunes mâles – sans en accepter aucun (ce serait mauvais pour leur teint). Égoïstes comme des ados gâtées, elles n’en font qu’à leur tête et le lit à U.V. leur sera fatal. C’est une suite de circonstances imprévues qui aboutit à ce qu’elles grillent tout vif, à poil au four pour se faire « belles ». Le Diable devrait apprécier ces poulettes apportées toutes rôties.

Pour les autres, ce sera un camion lâché sans conducteur, une presse de musculation, un pistolet à clous, les feux d’artifice, un cheval emballé, un mât de drapeau, une catastrophe de métro : à chaque fois l’impéritie des hommes face à la technique qui leur échappe. Sans parler des vantardises des garçons comme des filles, qui défient la Mort par orgueil de jeunesse et hubris yankee. Que peut-il arriver à la jeunesse la plus saine du pays le plus puissant du monde, en avance sur tout le monde en économie et en technique ? Eh bien… tout. Comme les autres. Plus que les autres peut-être, puisqu’ils défient sans cesse les lois physiques et les lois morales.

Se regarde, mais pas le meilleur de la série.

DVD Destination finale 3 (Final Destination 3), James Wong, 2006, avec Mary Elizabeth Winstead, Ryan Merriman, Kris Lemche, Alexz Johnson, Sam Easton, Metropolitan Film & Video 2006, 1h29, anglais doublé français + st, €3,99, Blu-ray 2012 €22,59

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Les films précédents :

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J. Van de Wetering, Un vautour dans la ville

L’auteur, néerlandais ayant vécu aux États-Unis, a écrit divers romans policiers et œuvres pour enfants. Il a été volontaire comme réserviste dans la police d’Amsterdam, Amsterdam Special Constabulary, devenant sergent puis inspecteur. Il connaît bien la ville. Ses deux personnages principaux sont l’adjudant Grijpstra et le sergent De Gier. Leur supérieur, le commissaire, est censé partir en cure de bain de boue pour sa hanche, en Autriche ; il délègue à Grijpstra le soin de mener l’enquête. Mais, à la Mitterrand, il garde deux fers au feu et travaille en sous-main pour comprendre.

L’affaire est en effet compliquée. Un jeune proxénète noir s’est fait descendre à deux pas du commissariat, en plein centre d’Amsterdam, ce qui ne se fait pas. De plus, c’était avec une mitraillette Schmeisser, une arme allemande datant de la Seconde guerre mondiale et affectionnée des SS. Crime raciste ? Règlement de compte du Milieu ? Vengeance personnelle ? Luka Obrian a pour concurrents Lennie et Gustav, propriétaires de bordels prospères et dealers de drogue en gros. La police ferme plus ou moins les yeux, avec ce laxisme caractéristique en Occident de la période post-68, où l’interdit d’interdire était dans les mentalités. Sauf s’il y a meurtre : alors, la morale revient et fait respecter les règles, ce qui surprend tout le monde.

L’auteur, fantasque, digresse très souvent et s’attache à des détails incongrus, tels ces trois jeunes hommes en costume, circulant en patins à roulette à trois heures du matin en pleine ville, un attaché-case à la main. Ou la présence d’un vautour, charognard exotique, au-dessus des maisons du XVIIe siècle hollandais. Ces façons ressemblent à celles de Fred Vargas, à se demander si elle ne s’en est pas inspirée pour créer son atmosphère Adamsberg, commissaire pelleteur de nuages, toujours à penser à autre chose, sans méthode, avant de synthétiser la solution d’un coup, comme un composé chimique.

Tandis que Grijpstra et De Gier vont rencontrer l’étrange Jacobs, employé de la morgue qui a toujours une peur bleue que les SS viennent le prendre, quarante ans après la fin de la guerre, le commissaire va s’installer chez Nellie, une ancienne pute qui a acheté un hôtel et qui est amie avec son voisin Wise, guérisseur noir venu tout droit du Surinam (l’ex-Guyane néerlandaise). Le vaudou n’est pas loin et le crime serait prémédité… C’est que Luka était brutal et impérieux. Tout lui réussissait, et il suffisait d’un regard noir en coin pour que la femme la plus indépendante tombe à genoux devant lui pour lui tailler illico une pipe, en plein jour, sur le pont à touristes du vieux quartier. Ainsi Madeleine. Un agent de police surnommé Karaté n’hésite pas à se maquiller en femme pour enquêter dans les bars à putes chics ; une fille de 15 ans sollicite les clients de la violer en arrachant ses vêtements avant de l’emboutir profond, tout cela en public, une fois le ticket d’entrée payé : filles et alcool à gogo.

De longues digressions en courtes actions, de psychologie des personnages en sociologie de la ville, l’enquête progresse – et le dénouement est inattendu, disant beaucoup sur la morale post-68 et le libéralisme tendant vers la liberté totale du plus fort de cette époque-là. Amsterdam permettait tout, et des charters entiers de touristes sexuels venaient y déguster les filles, souvent mineures, et jouer avec les garçons, pas plus majeurs, en fumant diverses substances interdites partout ailleurs. De quoi faire des affaires… juteuses. Et provoquer des crimes, en réaction.

Tous les sens sont sollicités, comme chez Vargas, le bien-manger, la boisson, le climat d’Amsterdam, les plantes, les bêtes, les gens. On ne s’ennuie pas, même si l’on se demande au début où l’auteur nous emmène. Ce « style Vargas » peut agacer (il m’agace), ceux qui aiment sont ravis.

Janwillem Van de Wetering, Un vautour dans la ville (The Streetbird), 1983, Rivages noir 1988, 348 pages, occasion €1,82

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Galerie Sabauda de la pinacothèque de Turin 2

L’Adonis de Carlo Cignani peint vers 1660 est trop doux, adolescent presque fille avec sa tunique qui tombe à droite comme un soutien-gorge tandis qu’il regarde d’un air mélancolique son chien, comme pressentant confusément son destin tragique d’aimé d’Aphrodite tué par un sanglier sauvage. Ici, il ne semble pas avoir plus de 14 ans.

Francesco Albani fait embrasser le très jeune Hermaphrodite par la nymphe Salmacis tandis que des éros nus le tiennent fermement pour ne pas qu’il s’échappe, ce qui donne une scène équivoque où l’on croirait un accouplement de lesbiennes. La peinture a été probablement commandée par le cardinal Maurice de Savoie en 1633, ce qui donne une idée des goûts des prêtres.

Une seconde scène du même peintre, pour faire récit, montre le prime adolescent prêt à se baigner tandis que la naïade nue a le coup de foudre pour son corps tout frais admirablement modelé.

Van Dyck n’hésite pas non plus à peindre un « kissing contest » entre nymphes, dans une bacchanale intitulée Amarilli et Mirtillo où toutes s’entrebaisent à demi dévêtues dans un bosquet propice.

Giovanni Antonio Bazzi, plus connu sous le surnom de Sodoma pour ses penchants vers les garçons, a peint une somptueuse Lucrèce se donnant la mort au poignard en 1515. Violée par le fils du Tarquin roi de Rome, la jeune fille n’a pas voulu être le déshonneur de sa famille et, par son suicide, a déclenché la révolte des Romains contre leurs rois étrusques. Ses seins nus jaillissant de sa robe déchirée par le viol tiennent le centre du tableau tandis que le drame se noue par les diagonales, à gauche la lame fine du poignard qu’elle a empoigné, à droite l’air effaré du vieux mâle qui cherche à l’en empêcher tandis que le fils, jeune homme à l’arrière-plan, est égaré par ce qu’il a fait en toute bonne conscience.

Le Christ lié du Guercino, coiffé de sa couronne d’épines, vers 1659, offre un contraste sadique entre le jeune torse nu vulnérable de l’homme-dieu et l’armure glacée et brutale du soldat à sa droite. Tous deux ont cependant l’air fataliste de ceux qui obéissent à leur destin, plus grand qu’eux.

Le Christ flagellé de Ribera est moins expressif ; le jeune homme semble attendre les premiers coups sur son dos lumineux tandis que son regard est vide – comme si sa chair était lumière et ne pouvait souffrir.

Le David du même peintre présente un adolescent décidé, épaule et bras droit nus laissant voir un mamelon charnu d’énergie, le visage délicat et la dévêture sensuelle.

La dépose du Christ par Bassano est une reprise d’une œuvre de Jacopo et a vocation d’être propice à la prière privée. Le beau corps de chair est en effet sans vie, et famille et amis déplorent la perte humaine tandis qu’une torche comme un feu sacré éclaire la scène. Le Christ a la tête renversé de l’agonie.

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Qui a été tôt contraint devient anarchiste, dit Alain

Le philosophe prend l’exemple des pensionnaires qui ont passé l’essentiel de leur adolescence en collège fermé. Rien que cette odeur particulière de réfectoire leur fait se remémorer la prison. Car ils ont bien été « prisonniers de l’ordre et ennemi des lois ». Quand l’ordre vous contraint trop, vous ne pensez qu’à le transgresser, c’est humain.

L’enfant libéré est alors pareil au chien qui a rongé sa corde. Il se méfie, il se hérisse, il ne cède pas devant la plus appétissante pâtée. Toujours, il préfère la liberté à toute contrainte. Le Propos date de la rentrée scolaire de 1907, en octobre, mais s’applique encore aujourd’hui. Prenons Elon Musk. Cet immigré aux États-Unis né en Afrique du sud de parents Afrikaners, bien blancs et très conservateurs, a vécu toute son enfance et son adolescence en régime d’apartheid. Son père était brutal et impérieux, il le battait jusqu’à l’envoyer à l’hôpital. Ses copains d’école lui jetaient des pierres et son franc-parler sans aucun filtre (qu’il a gardé aujourd’hui) le faisait mal voir. Les grandes brutes de rugbymen tabassaient volontiers ce chétif, rebelle à la bande. Elon Musk semble en avoir gardé des séquelles : il ne supporte plus aucune entrave à sa propre liberté individuelle.

« Jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle, dit Alain ; ils auront trop craint pour pouvoir jamais respecter. Vous les verrez toujours enragés contre les lois et règlements, contre la politesse, contre la morale, contre les classiques, contre la pédagogie et contre les palmes académiques ». Ainsi est Musk, brut de décoffrage et impolis, malgré les livres qu’il a lus, brutal comme son maître Trump qui énonce n’importe quoi du moment qu’il l’affirme, imbu de lui-même jusqu’à pousser son ego à la démesure. Certes, en transgressant les règles et habitudes, Musk a construit une galaxie d’entreprises technologiques qui osent – une réussite jusqu’à présent. Mais il se mêle de politique, et d’imposer aux autres ses propres lois.

Où est la « liberté d’expression » dans le trolling, désormais autorisé sur tous les réseaux sociaux yankees, parce que cela coûte moins cher que la modération, et que distinguer le vrai du faux, les fake news des faits réels est une entrave à la liberté de dire n’importe quoi ? Où est la liberté du citoyen européen de choisir ses propres dirigeants, si un Ego musqué lui dit quoi penser et quoi voter en soutenant l’AfD en Allemagne et Nigel Farage en Grande-Bretagne ? Bientôt la France ?

Le propre du libertarien, adepte de la liberté absolue, est d’établir la loi du plus fort. Celle que les gamins ont imposé au petit Elon jadis. Il se venge. Devenu riche, devenu proche du plus puissant, il s’impose sans retenue. Lui est la Loi, qui établit de nouvelles règles. Mais « jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle », rappelle Alain de ceux qui ont subi un jour la loi du plus fort et la prison de l’État illibéral.

Tout se joue entre deux conceptions de la démocratie : ceux qui pensent que la majorité simple, guidée par des leaders démagogues, impose sa loi à tous – et ceux qui pensent qu’au-dessus de toute majorité existent des règles de droit, qui assurent un garde-fou aux démagogues et aux engouements de circonstance. Ainsi sont les Constitutions, les Principes du droit, les Droits de l’Homme. Musk les piétine, piétinons Musk. Il flotte autour de lui un relent de réfectoire.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Galerie Sabauda de la pinacothèque de Turin 1

La pinacothèque, établie en 1832 par Carlo-Alberto pour ses collections, est très vaste et le guide court d’une salle à l’autre pour commenter « le plus important ». Ce ne sont que Van Eyck, Van Dyck, Mantegna, Véronèse, Guido Reni, Gentileschi, et des peintres flamands.

Guido Reni fait occire Abel par Caïn vers 1620 dans un paysage lugubre, la tension des corps nus avant le coup final dramatisant la scène.

La décollation du même Jean-Baptiste par Volterra montre un brutal guerrier au sourire de plaisir, nu jusqu’à la taille, qui tient encore l’épée à la main tandis qu’il saisit de l’autre par la barbe la tête du saint qui a roulé à terre. Salomé, au-delà de la fenêtre, tient prêt son plat pour présenter la tête à Hérode. Le tout est assez expressif.

Le même a commis un Saint Jean-Baptiste vers 1637, en adolescent réaliste, juvénile et vigoureux, une croix de bois en guise de bâton de berger à la main, se pâmant la main sur le torse tandis que ses yeux s’élèvent au ciel, pris d’une émotion profonde.

Tobie et les trois archanges de Filippino Lippi en 1478 montre un jeune homme de la cour, en bottes de cuir et manteau rouge, et non un fils de pauvre pêcheur, ce qu’il est dans la Bible. Les archanges Michel, Gabriel et Raphaël l’entourent, et le dernier le tient par la main. Le petit pépé du groupe, ferré en Bible, nous apprend que le jeune homme tient en laisse un poisson dont le fiel est destiné à guérir la cécité de son père. Sur le chemin, Tobie rencontrera Sarah, sa future épouse, qu’il délivrera d’un démon. Il suffit d’avoir la foi pour être sauvé, mais j’aime surtout dans ce tableau la laisse du poisson.

Bartolomeo Schedoni livre deux doubles portraits d’enfants embrassés, peints vers 1609, probablement les enfants de la famille d’Este. Les gamins et gamines ont le visage doux, et un délicat sourire de plaisir et de connivence flotte sur leurs lèvres.

Les trois enfants de Charles 1er d’Angleterre, de Van Dyck, sont tous habillés en fille bien que seule Mary en soit une – mais c’était l’usage du temps de faire porter des robes à tous pour faciliter les fonctions organiques avant la maîtrise des sphincters. Le roi a cependant réprouvé le procédé pour son fils aîné et a commandé un second tableau où il est vêtu en mâle, désormais dans la collection royale britannique. L’original est donc laissé à Turin, fort admiré par la cour pour son réalisme des visages enfantins et des vêtements.

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Howard Buten, Quand j’avais cinq ans je m’ai tué

Howard Buten vient de mourir, le 3 janvier de cette année ; il avait 74 ans et vivait en France. Il était juif, clown et psychologue de l’autisme infantile. Il connaît bien les enfants en tant que clinicien, et compatit en tant que clown. Son premier roman met en scène un enfant de 8 ans qui se raconte depuis ses 5 ans. Il a été enfermé dans un hôpital psychiatrique pour avoir fait quelque chose à son amie du même âge Jessica, mais ne comprend pas ce qui est mal.

Il dit avec ses mots d’enfant ce qu’il a ressenti, ses délires entre la réalité et la fiction, son amour au fond pour la petite fille, semble-t-il partagé. Un jour qu’ils sèchent l’école, après la mort du père de Jessica, ils se promènent sous la pluie et, trempés, se réfugient chez elle. Tout le monde est parti, ils sont seuls. Jessica le fait monter dans sa chambre, sur son lit. C’est elle qui prend l’initiative, lui « remontant son élastique, serré, serré sous on ventre ». Et puis il s’est envolé.

Gilbert, dit Gil, est un petit garçon juif, nanti d’une sœur aînée, Sophie, avec qui il a peu de relations, et d’un frère aîné de probablement 10 ans, Jeffrey, avec qui il joue parfois. A 5 ans, il a vu à la télé une poupée qu’un présentateur montrait, disant qu’elle appartenait à une petite fille qui venait d’être tuée. Il a eu mal, est monté dans sa chambre, a pleuré. Puis il a « tordu le doigt avec lequel faut pas montrer » et l’a appuyé contre sa tête. « Et puis j’ai fais poum avec mon pouce et je m’ai tué » p.10. Il a trop d’empathie ; dans la société contemporaine, ça ne se fait pas.

Son meilleur copain est Schrubs, mais il est un peu bête et répond toujours « ch’ais pas » quand on lui pose une question. Gil se bagarre, se roule dans les flaques, déchire ses vêtements. Il est plein de vie car il joue au cow-boy ou à Zorro. Au zoo, quand il y va avec sa classe, il ôte sa chemise devant les singes pour jouer Tarzan dans la jungle. Il demande un costume de Spiderman pour son anniversaire car il est moulant et fait ressortir les muscles.

Mais il a déjà des sensations au zizi. Son adversaire dans la bagarre, islandais ou écossais, lui donne des coups de pied dans le zizi pour l’arrêter, et ça lui fait tout drôle. Sa mère a vu son zizi quand il enfilait son pantalon et il a eu honte – comme Titeuf, « j’ai oublié mon slip ! » Le psychiatre à l’hôpital lui serre une ceinture de contention autour du ventre et du zizi, et ça le calme. A 8 ans… Le zizi est-il plus sensible chez les « manches courtes » que chez les « manches longues » ? Ainsi s’interroge-t-il, avec humour souvent. Il aime se glisser par les fentes des caves à charbon, se faisant tout aplati. Son père lui demande pourquoi il ne se mettrait pas dans une enveloppe pour s’envoyer en Alaska. « – Mais c’est que je n’ai pas assez de timbres », lui répond Gil.

Il ne comprend pas qu’on le brime dans cet hôpital, il ne sait pas pourquoi on l’y a mis. C’est à cause de la mère de Jessica, et ses parents se sont soumis. Les rêves deviennent des symptômes cliniques et les psy remplacent le vivant par de la théorie. Rien de plus risible que ce document de psychiatre qui tente de réduire un enfant à ses cases préprogrammées, usant d’une logique formelle hors sol. Il n’écoute pas, il sait tout d’avance. Gil avait de l’amour, il a agi naturellement. Les adultes ne le comprennent pas, ne l’acceptent pas. « L’enfant refuse d’affronter la réalité du mal qu’il a fait à Jessica », écrit le psy p,43 – mais quel « mal » ? Qu’est-ce que « le mal » ? A-t-on expliqué au petit garçon ce qui est bien et mal ? A-t-on parlé de « ces choses » que les adultes taisent par honte et bêtise ?

Pour eux Gil est un monstre à rééduquer, pas un enfant à éduquer. « Ma manman m’avait dit qu’un jour quand je serais grand j’aimerais quelqu’un et ça voudrait dire que j’essayerais d’empêcher tout le monde de lui faire du mal » p.200. Eh bien c’est raté : la société ne veut pas qu’on aime les autres, elle veut qu’on s’en méfie. Surtout des garçons quand on est fille. Depuis la sortie du livre en 1981, c’est devenu encore pire.

Howard Buten, Quand j’avais cinq ans je m’ai tué (Burt), 1981, Points Seuil 2004, 224 pages, €7,90

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Chapelle du Saint-Suaire de Turin

Les Musei Reali, les musées royaux, abritent la chapelle du Saint-Suaire et la Galerie Sabauda. Les rues sont désertes et plutôt froides. Elles grouilleront de monde le soir venu, lors du rituel de la passagiata, la promenade où se montrer, destinée à socialiser, un rite immuable de fin de journée qui est au monde méditerranéen ce que le thé à cinq heures (avec canapés au concombre coupé fin) est aux Anglais. Alors nous verrons des jeunes, des vieux, des familles avec lardons ou landaus, ce qui serait incongru à Paris.

Nous commençons via la Piazzetta Reale par visiter dans les Musei Reali la chapelle du Saint-Suaire, en italien Santissima Sindone. Il s’agit d’une nouvelle pâtisserie du fameux Guarino Guarini. Elle a brûlé en 1997 mais les anges en bois doré, nus et vigoureusement musclés, sont authentiques, déposés pour restauration lors de l’incendie ; sa restitution a été achevée en 2018. C’est un immense mausolée de marbre noir et de bois d’or peint, à l’élan architectural typique du baroque. Les statues-monuments de marbre blanc ont été érigés en 1842 par Charles-Albert en souvenir de quatre de ses ancêtres.

L’architecture est symbolique avec un puits de lumière. Les fidèles sortant de l’escalier de l’église, rendu exprès obscur par le marbre noir, sont censés renaître en montant à la lumière du Sauveur lorsqu’ils entrent dans la chapelle. Des étoiles à huit branches ornent le sol.

Le Saint-Suaire de Turin semble être un faux du XIVe, selon des études multiples, mais la foi n’en croit rien. Il aurait été en contact avec le corps du Christ supplicié et cela suffit à sa « vérité », même si elle n’est pas la « réalité ». La relique aurait été prise à Jérusalem et apportée en France via Chypre avant d’entrer en 1430 dans les biens des Savoie, transplantée à Turin en 1578 par Emmanuel-Philibert et placée dans la chapelle dédiée en 1694.

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Voyage au centre de la terre d’Henry Levin

Un très bon film de la fin des années cinquante pour reprendre le roman de Jules Verne, chroniqué sur ce blog en 2011. Des personnages bien typés dans un décor somptueux. Évidemment, il y a des différences avec le livre : le professeur et son élève sont écossais, pas allemands (difficile après deux guerres mondiales), le descendant meurtrier du comte et la veuve, comme le cane, sont ajoutés pour pimenter l’histoire, et l’Atlantide est introduite fortuitement. Mais pour le reste, le mystère et le merveilleux scientifique demeurent.

Le professeur de géologie à l’université d’Édimbourg Oliver Lindenbrook (James Mason) a été fait chevalier. Ses étudiants le félicitent en lui offrant, outre une aubade, un encrier monté sur massacre de mouflon. Mais Alec McEwan (Pat Boone), son étudiant favori de première année de licence, ami de sa fille, lui offre en plus, avec le reste de la cagnotte récoltée, un morceau de lave négocié chez un antiquaire. Ce cadeau fait plus plaisir à Lindenbrook que le reste. Surtout que la lave, récoltée dans les épandages du Stromboli, est une lave d’Islande. Lindenbrook passe sa soirée à l’étudier pour percer le mystère de son poids, oubliant le dîner qu’il a commandé à sa gouvernante pour ses pairs. En tentant de faire fondre la lave, l’assistant fait exploser le four, ce qui révèle révèle un fil à plomb pris dans la lave, expliquant son poids. Il est gravé au nom d’Arne Saknussem, un célèbre savant islandais disparu pas moins de trois siècles auparavant (fin XVIe). Avec un message indiquant l’entrée du centre de la terre sur le volcan éteint Snæfellsjökull et l’entrée indiquée par le soleil levant passant entre les pics du volcan Scartaris.

Lindenbrook, saisi du démon de la science, part illico à Reykjavík. Alec, son étudiant, le suit, non sans lui avoir demandé la main de sa fille. Il est pauvre, il n’a que 18 ans, doit encore faire deux années de licence, rembourser ses parents – mais il est plein d’enthousiasme. Et que serait la science sans la jeunesse à qui transmettre sa flamme ? Le professeur a écrit à la sommité de la géologie européenne, le professeur suédois Göteborg (Ivan Triesault), mais celui-ci a disparu le lendemain de son message. Il est probablement parti trouver ce fameux centre de la terre tout seul, voulant coiffer Lindenbrook au poteau.

Qu’à cela ne tienne, Lindenbrook et Alec se retrouvent en Islande, où ils explorent les pentes du fameux volcan indiqué par Saknussem. Mais on leur met des bâtons dans les roues, les empêchant d’acheter du matériel d’alpinisme, puis en les assommant pour les enfermer dans une grange à duvet. C’est là que, entendant taper sur une paroi de bois, ils se font connaître du propriétaire, un grand jeune islandais, Hans Bjelke (Peter Ronson), et sa cane à lunettes apprivoisée Gertrud. A leur auberge, Göteborg n’est pas visible. Lindenbrook ruse pour connaître le numéro de sa chambre et s’y rend pour une explication. Ils découvrent tout un matériel prêt pour une expédition : cordes, piolets, lampes électrique à bobine à induction de Ruhmkorff, appareil de respiration, sacs à dos, provisions. Alec, dans la chambre à côté, trouve le professeur suédois mort. Des particules dans sa barbe montrent qu’il a été empoisonné au cyanure. Son épouse Carla (Arlene Dahl), qui survient sur invitation de son mari, est effondrée. Elle accuse Lindenbrook mais, lisant ensuite le Journal de son mari, détecte qu’il n’en est rien. Elle propose alors le matériel au professeur pour son expédition, à condition d’en faire partie.

Récriminations machistes, objections victoriennes (l’histoire se passe en 1880), mais la femme est admise dans l’expédition d’hommes qui comprend déjà Lindenbrook et ses deux jeunes compères, Alec et Hans, avec sa Gertrud. Les voilà donc partis, suspendus à un fil au-dessus du gouffre indiqué par le rayon de soleil levant passant entre les deux pics du Scartaris. C’est la cane qui trouve une galerie qui s’enfonce en pente douce plutôt que le puits à pic et sans fond. Ils s’encordent et s’avancent, éclairés par leurs lampes. Ils trouvent de l’eau en abondance et campent dans les endroits plats, comme des spéléologues.

C’est alors que la veuve entend du bruit, des pas. Lindenbrook se moque du « rat dans le grenier » qu’entendent toutes les femmes qui fantasment de peur, mais deux hommes sont en effet passés au-dessus d’eux. Les ayant suivis, désormais ils les précèdent. Arne Saknussem a laissé trois marques pour indiquer les bonnes galeries, comme gravées sur le fil à plomb. Mais les intrus les masquent pour induire en erreur. C’est encore Gertrud qui retrouve la bonne piste. Dès lors, le paysage change : c’est une grosse boule de pierre qui dévale le corridor où ils fuient (reprise dans Indiana Jones), des gemmes énormes dans les sources d’eau où ils peuvent se laver, une suite de concrétions de sel dans laquelle Alec tombe et se perd, se dépoitraillant puis arrachant ses vêtements comme un gamin de 12 ans, à cause de la chaleur.

Il est retrouvé déshydraté et le torse souillé de sel par l’un des intrus qui n’est autre que le descendant Saknussem, le nouveau comte (Thayer David). Il considère l’endroit comme son royaume, et exige du jeune Alec qu’il lui serve de porteur, puisque le sien a succombé à l’effort. Le jeune homme refuse et le comte le blesse par balle au bras. Le coup de feu et ses échos indique l’endroit où il se trouve et le professeur Lindenbrook, muni d’un étrange gadget qui mesure l’angle du dernier écho, réussit à le rejoindre. Saknussem est jugé, condamné, son arme confisquée, mais personne ne veut l’exécuter ; ils l’emmènent donc avec eux. Une forêt de champignons comestibles offre une alternative au bœuf en boite, mais surtout des troncs pour construire un radeau. C’est en effet une vaste mer intérieure, la légendaire Téthys, qui s’ouvre devant eux. Malgré des dimétrodons préhistoriques égarés depuis près de 300 millions d’années qui survivent ici, ils réussissent à embarquer et à naviguer un moment à la voile. Mais une tempête magnétique qui leur arrache tous leurs instruments métalliques les rejette sur une côte.

Ils échouent épuisés, affamés, quasi nus, pour le plus grand plaisir des deux jeunes de 20 ans à exhiber leur corps devant la femme. Le ventre sur le sable, faisant corps avec la terre, ils récupèrent tandis que Saknussem, jeté plus loin, s’empare de la cane pour la bouffer toute crue, ne laissant que les plumes. Hans est fou de rage et veut étrangler le comte. Seraient-ils redevenus sauvages ? Les autres tentent de l’en empêcher malgré sa force, mais la nature agit pour lui et le double meurtrier comte s’écrase dans un gouffre, sous un empilement de rochers. Les rescapés découvrent, par la brèche ainsi ouverte, une cité engloutie, la fameuse Atlantide avec ses temples écroulés et la vasque d’autel en pierre dure. Le squelette du savant Saknussem gît au pied d’une ruine, mort à cause d’une jambe cassée, son bras indiquant la galerie de sortie. C’est une cheminée volcanique qui aspire l’air vers la surface, sauf qu’elle est obstruée par un gros rocher.

Qu’à cela ne tienne, les savants chez Jules Verne sont tous un peu ingénieurs et Lindenbrook a l’idée d’utiliser la poudre noire contenue dans le havresac de feu Saknussem, pour faire sauter l’obstacle. Ce qui réussit au-delà de toute espérance, malgré un saurien géant qui tente de les croquer in extremis, la vasque de pierre dans laquelle ils ont pris place est éjectée par le volcan Stromboli, entré en éruption, jusque dans la Méditerranée. Ils sont recueillis par des pêcheurs sauf Alec, projeté hors de la vasque, qui atterrit dans un pin, tout nu, au-dessus des bonnes sœurs d’un couvent.

De retour à Édimbourg, le professeur est adulé, mais il ne rapporte rien de l’expédition, ni échantillon, ni note. Il se contente de projeter d’écrire ses mémoires, et sollicite pour cela la veuve Göteborg, dont on pressent qu’ils se sont trouvés et vont convoler en justes noces. De même qu’Alec avec Jenny (Diane Baker), bien que l’énergique garçon, réchappé de tant de périls, se soit cassé la jambe… en tombant des marches de l’église.

DVD Voyage au centre de la terre (Journey to the Center of the Earth), Henry Levin, 1959, avec James Mason, Pat Boone, Arlene Dahl, Diane Baker, Thayer David, Twentieth Century Fox 2013, doublé espagnol, allemand, français, anglais 2h04, €16,89

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Extinction des Lumières

Avec les feux de la guerre et les montées populistes aux extrêmes, les Lumières s’éteignent progressivement. Les Lumières de la Raison, elles qui, selon Descartes seraient la chose du monde la mieux partagée.

Les Russes laissent faire par lâcheté leur dictateur qui leur rappellent le bon gros tyran Staline ; le viril s’étale torse nu sur un ours pour montrer sa puissance… alors qu’avec sa démographie en chute libre à cause de la vodka et de l’état lamentable des systèmes de santé, les gens font moins d’enfants et l’espérance de vie s’amenuise. Les Yankees ont, volontairement cette fois, réélu un bouffon qui ne lit jamais un livre, attrape les femmes par la chatte, et croit que tout peut se résoudre par un bon deal. Inutile d’être intelligent, il vaut mieux êtres riche : tout s’achète. Sauf le tyran de la Corée du Nord, qui l’a bien roulé, le tyran de la Russie actuelle, qui s’apprête à le faire, le tyran chinois qui s’y prépare avec orgueil, et même le tyran israélien qui ne pense qu’à bouter les Philistins hors de Palestine en manipulant les Évangélistes chrétiens crédules.

La lecture du dernier numéro de la revue L’Histoire sur la guerre de Crimée (n°528, février 2025), rappelle que voici moins de deux siècles, la guerre contre le tsar de toutes les Russies visait déjà à contrer l’impérialisme grand-russien, et son idéologie ultra conservatrice orthodoxe. Cela au nom des Lumières et du printemps des peuples après 1848. « Un combat mené au nom de la civilisation et de la liberté contre la barbarie et le despotisme », c’est ainsi que l’historien Sylvain Venayre résume cette guerre. Il poursuit : « en défendant l’autonomie de la Roumanie et la libre circulation sur le Danube, Napoléon III se faisait d’ailleurs le champion de la liberté. » Remplacez Roumanie par Ukraine et Danube par Mer noire, et vous aurez l’aujourd’hui. Certes N3 avait en vue la gloriole militaire pour installer son régime, ce qui n’est pas le cas de nos chefs d’État européens élus pour quelques années seulement, mais les constantes sont les mêmes : la démocratie (bien imparfaite) contre le fait du prince, le progrès social contre l’archaïsme des gras oligarques.

On aurait pu croire, au vu de l’Histoire, que les États-Unis, premiers à établir une fédération démocratique dans le Nouveau monde, contre les féodalismes en Europe, allaient poursuivre la défense de l’Ukraine, pays envahi au contraire de tout droit international, contre les traités pourtant signés (y compris par les Américains), et aux côté des Européens. Mais non.

Donald Trump est un TRAÎTRE.

C’est un « chicken », comme disaient les Yankees des Français sous Chirac, qui n’avait pas voulu suivre Bush junior dans son mensonge sur les armes de destruction massive, prétexte commode pour envahir l’Irak de Saddam. Trump préfère dealer avec les plus forts que faire respecter le droit et les alliances. Il donne à Poutine tout ce qu’il veut sans en parler avec ses soi-disant « alliés », autorise l’Israélien poursuivi par la justice à reprendre la destruction systématique de Gaza au cas où « les otages » ne seraient pas libérés, taxe Canadiens, Mexicains et Européens mais pas les Chinois, à qui il autorise encore TikTok pour 75 jours. Les Lumières ? Il ne sait pas ce que c’est. Sauf peut-être le gaz à « forer, forer, forer » pour les allumer.

La nouvelle idéologie russe est résolument anti-Lumières. Poutine tourne le dos à Pierre-le-Grand et s’assoit sur Catherine II pour se tourner vers les Mongols et l’exemple de la tyrannie chinoise. « L’autocratie finit par trouver sa justification dans l’iniquité même de ces actes », écrit Henri Troyat, russe blanc réfugié en France, à propos de l’opposition des cadets au tsar Nicolas 1er. On pourrait écrire la même chose de Navalny face au système Poutine.

La nouvelle idéologie trumpienne, tirée du Projet 2025 de The Heritage Foundation, se tourne elle aussi résolument vers « Dieu » et prône un « retour » aux valeurs conservatrices de la famille, du travail et de l’égoïsme patriote. Fondé par un milliardaire de la bière, ce think-tank est résolument réactionnaire. Les quatre causes du fascismes servent au dealer à mèche blondie pour agiter les foules et reprendre le pouvoir. « Que parles-tu de vérité ? Toi, le paon des paons, mer de vanité », clame Nietzsche devant le vieillard méchant (Trump a 79 ans). Les électeurs qui l’avaient viré ont viré leur cuti, par dépit de voir les Démocrates désigner « une métèque incompétente », pro-woke – la hantise de ceux qui ne savent pas ce que c’est.

En Europe et en France, la contre-Révolution est en marche, appelée par Alain de Benoist et l’AfD, encouragé par le vice-président américain Vance, rebaptisée Révolution conservatrice ou Konservative Revolution pour faire plus aryen, idéologie qui a préparé le nazisme. L’Italie a déjà une Présidente du Conseil dans la lignée de Mussolini et proche des conseillers de Trump ; l’Allemagne s’oriente aux élections, à coup d’attentats d’immigrés contre ses citoyens, vers le parti pro-nazi ; la France se prépare à peut-être aller dans la même direction, si les politiciens continuent d’être rattrapés par les « affaires » de détournements – de fric et de mineurs – et l’Assemblée ressembler à une bande de macaques en rut.

La modération dans les jugements, la tempérance dans les attitudes, ne sont plus de mise. Chacun se met en scène pour offrir son narcissisme aux « like » des accros aux réseaux d’abêtissement généralisé. Les requins en jouent, qui rachètent les médias, dont les principaux sont aujourd’hui sous forme d’applications. Ils sont bien en retard, les français Arnault, Dassault, Bolloré, Niel, Drahi, Kretinsky, avec leurs « journaux » et magazines : qui les lit encore ? Musk a mieux senti le vent avec Twitter, rebaptisé X du nom de son garçon « X Æ A-XII ». Tout comme le parti communiste chinois qui prépare sa prochaine guerre hybride avec TikTok.

Devant ces faits et ces tendances, que faut-il penser ?

Faut-il « s’indigner », comme la gauche inepte l’a fait durant tant d’années, sans jamais agir une fois au pouvoir ?

Faut-il suivre la droitisation de la société, effrayée par les attentats au prétexte de l’islam et par le grignotage des emplois par les multinationales américaines, tandis que le libéralisme européen laisse portes et fenêtres ouvertes à « la concurrence » ?

Faut-il opter pour les extrêmes – qu’on n’a pas essayé depuis deux générations – le trotskisme à la Chavez d’un Mélenchon ou le pétainisme de châtiment à la Le Pen ?

Plus que jamais, j’en suis personnellement convaincu, la modération et l’usage de sa raison restent plus que jamais des façons d’être.

Bien que libéral économique, Macron ne séduit plus, il est trop dans sa tour et n’écoute plus personne.

Bien que modéré et centriste, Bayrou ne séduit pas, solidement catho pour les valeurs et attaché à surtout en faire le moins possible pour ne pas prendre de risque.

Bien qu’ayant gouverné, mais surtout par le caquetage impuissant face à « mon ennemi la finance », ou « je vais renégocier l’Europe », les socialistes ne sont pas crédibles ; ils ne savent même pas où donner de la tête, comme des canards affolés, entre censure ou pas, suivre le tyran – mais « de gauche » – ou exister par eux-mêmes – mais avec quel projet crédible pour les Français ?

Bien que la droite relève la tête, depuis que certains ont retâté depuis six mois du gouvernement, leurs décennies au pouvoir depuis 1986 n’ont pas fait grand-chose pour résoudre les problèmes cruciaux de la France : son État obèse et trop bureaucratisé qui empêche l’innovation, sa dette pérenne qui empêche toute politique publique d’ampleur, ses trop gros impôts improductifs qui dissuadent d’investir et de créer de l’emploi, ses tabous sur la maîtrise de l’immigration.

Alors quoi ?

Éliminer le pire plus que voter pour un projet ? Attendre de voir enfin se lever un candidat crédible, voire plusieurs, avec un objectif pour le pays et les moyens réalistes, hors démagogie ?

Si un duel Le Pen-Mélenchon a lieu aux prochaines présidentielles, il faudra bien choisir entre la peste et le choléra. Les deux se soignent, mais l’un fait plus mal, aussi je ne vois pas comment « la gauche » pourrait se réjouir.

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Eglise san Lorenzo à Turin

Nous quittons le Môle pour nous rendre à pied via la galerie Subalpine vers la place du Castello où réside, cachée par une façade d’appartement, le théâtre Regio (Royal) et, en face, l’église san Lorenzo, dissimulée de même par une façade d’habitation. Ce masque des apparences est destiné à respecter l’harmonie architecturale de la place, à ce qu’il semble.

Guarino Guarini fut le concepteur en 1668 de cette chapelle royale époustouflante, commencée en 1634 sur le vœu d’Emmanuel-Philibert à la bataille de Saint-Quentin en 1557. Il en a fait un chef-d’œuvre octogonal à coupole à lanterne, tout de marbres colorés et de porphyre sans aucune ligne droite, de décors en stuc doré et de statues de saints, toutes flanquées de putti musclés. Le maître-autel est survolé de petits anges-éros (des putti) par Guidobono. Six autels sont dans les absides, dont la chapelle de la Mère des douleurs avec un cadavre de Christ à ses pieds. L’Annonciation d’une chapelle est de marbre et de Carlone. La nunuche échappée de l’Education nationale s’empresse de venir me demander sotto voce, et avec des airs de conspiratrice, si les colonnes « sont en marbre ou en porphyre ». 

La nuit tombe sur la Piazza del Castello. Nous passons devant les célèbres cafés turinois dont le Mulafsano et le Baratti & Milano, la Galeria d’Italia où Nietzsche a eu un appartement et où clignotent aujourd’hui des personnages célestes sur fond bleu nuit. Nous déambulons vers la chapelle san Eligio, le palais Carignano, l’église san Filippo Neri. Elle a été commencée en 1675 par Juvarra et terminée en 1772 ; elle est très décorée de peintures et de statues. Nous terminons par l’atrium de la famille Vermut, inventeur de l’apéritif vermouth du même nom.

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La nécessité commande toutes choses, dit Alain

Tel Platon partant d’un beau visage et d’un corps désirable et montait, par degré, jusqu’au suprême Bien, le philosophe Alain part d’une observation terre à terre, celle d’une simple écluse qu’il voit manœuvrer, pour appréhender « le changement de toutes choses et ce que c’est que la Nécessité ».

C’était en octobre 1907, et il admire une écluse « un des plus beaux spectacles qu’on puisse voir ». Pourquoi beau ? Parce qu’un bateau chargé de pierres avec son équipage et une famille pleine d’enfants est soulevé par la puissance de l’eau. L’écluse est le mécanisme technique qui permet de dompter l’eau en la faisant servir, tout comme le moulin sur la rivière.

Mais que l’eau soit relâchée et, libre, elle devient dévastatrice, une force en mouvement. Sans remonter au Déluge, mythe biblique, qu’il pleuve trop et les égouts parisiens débordent. L’inondation guette – la grande crue de 1905 était encore dans toutes les mémoires. Enfant, le petit Émile (qui est le vrai prénom d’Alain), a lancé des bateaux sur le ruisseau. Mais lorsqu’un grondement parvenait du moulin, il savait que le meunier avait lâché les vannes, et que l’eau accourait qui emportait tout sur son passage. « C’est là que pour la première fois j’ai éprouvé une espèce de terreur religieuse », avoue le philosophe. C’est en décembre 1995 le drame des enfants du Drac, sept morts dont une accompagnatrice et six enfants de CE1 d’une école privée près de Grenoble, dans un lâcher de barrage non prévu. EDF a été condamné, mais ni la commune ni l’Education nationale, foncièrement « irresponsable » par construction bureaucratique.

Même émotion quand, plus grand, Alain a vu la mer et son immensité, la force des tempêtes, l’ampleur des marées et la hauteur des vagues. Que peut-on contre le soleil qui se lève, s’interrogeait ironiquement Staline à propos du communisme, « loi de l’Histoire » ? Que peut-on contre l’eau qui monte, s’interroge sérieusement Alain, loi de la nature ? Même lorsque l’eau est prise dans les glaciers : ils avancent inexorablement, charriant les rocs et rabotant les montagnes sur leur passage vers la pente. Ou, s’ils fondent, ils sapent le terrain, préparant des glissements redoutables.

Prenons-nous conscience de cette force ? De cette inexorabilité des éléments ? Alain en doute : « Leçon importante, qui est bien dans les livres, mais à peu près comme Dieu est dans les églises », dit-il. On le sait, mais on n’y croit guère. Et pourtant, la Nécessité fait loi. Il a fallu le grand tsunami de 2004 en Thaïlande pour qu’on installe enfin des stations de surveillance sismique dans cette région instable. On dit qu’une nouvelle grande crue à Paris est prévue et que l’on a des plans au cas ou. Faut-il croire qu’ils seront réalistes ? Suffisants ? Bien anticipés ?

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Môle Antonielliana, musée du cinéma de Turin

Il est situé dans la tour Eiffel de Turin, un édifice construit par Antonelli dès 1863. Le guide nous montre auparavant un palais nobiliaire Juvarra, bâti en 1716 avec cour d’honneur et décors curvilignes, trois portails et corniches ornées de balustrades. Des statues de « Vénus » en marbre, les couronnent, qui proviennent probablement des jardins de Venaria Reggia et ont été offertes au comte Borgaro fin XVIIIe. Nous passons aussi devant la statue de Charles-Albert, roi de Sardaigne mort en 1849, puis devant le « palais » de l’Université, dessiné par Michelangelo Garove et terminé en 1730. Il abrite aujourd’hui le rectorat.

Le Môle Antonielliana mêle tous les styles et sa flèche de métal s’élève à 167 m. L’ange doré qui la couronnait par défi a été abattu par un ouragan en 1904, puis l’étoile qui l’a remplacée abattue aussi en 1953, punition de l’orgueil démesuré de l’architecte. Il était à destination de synagogue, mais les Juifs ont revendu le bâtiment inachevé pour faire construire ailleurs, plus modeste, et la ville l’a racheté. Ne sachant qu’en faire, elle y a mis le cinéma, une accroche populaire qui doit permettre de nombreuses entrées. Malgré le froid qui descend des Alpes, un jeune enfant asexué en slip (qui tend vers le modèle fille) se morfond devant une porte fermée, les mains en coupe pour abriter une lueur. Il s’agit d’une sculpture contemporaine à ambition symbolique.

Le Môle Antonielliana a son ascenseur en panne (ce qui paraît courant en Italie) et nous ne pouvons accéder au sommet de la tour où un vaste panorama est pourtant offert. Nous avons 1h30 de visite libre et c’est trop. Une heure suffirait largement. Après quelques salles sur « l’archéologie du cinéma » avec un labo de développement ambulant, les kaléidoscopes et autres stroboscopes, sont exposés dans des alcôves des souvenirs de films et, sur les murs, des affiches.

Il s’agit de spectacle plus que de pédagogie, avec son labyrinthe de visite, ses recoins obscurs, son ascension en spirale vers les sommets récents du septième art, son hall éclairé de vert fluo qui fait kitsch, et ses quelques alcôves adonnées au « sexe ». Ce sont des salles obscures « réservées aux plus de 14 ans ». Mais montrer des nus 1900 ou des scènes « osées » des années 50 n’a rien de pornographique, ni même de choquant pour un gamin sous cet âge. N’importe quel film contemporain montre pire, si l’on considère que le sexe est une animalité qu’il faut cacher.

Dehors, le spectacle vivant de la rue est plus intéressant que le spectacle mort des vieux films. Je vois une jeune fille harmonieuse de formes, habillée chic qui porte une couronne de lauriers et de roses rouges sur la tête. Le guide me dit qu’il s’agit d’une tradition de l’université italienne pour ceux qui ont obtenu leur Master et soutenu leur mémoire. La « laurea » est symbole de réussite et de pouvoir depuis César. Notre mot « lauréat » vient d’ailleurs de là : celui qui est couvert de lauriers.

La couleur fait référence à la matière. Pour l’économie c’est le jaune, je n’ai pas retenu quelle matière pour le rouge. Une fois que le jury s’est prononcé, vos copains vous jettent des poignées de confetti, au joli mot italien de « coriandoli », et vous pouvez arborer la couronne. Dans un café, une fille porte une couronne plus mince, peut-être seulement pour un mémoire de licence – le grade en-dessous.

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James Cain, Assurance sur la mort

L’auteur immortel du roman policier Le facteur sonne toujours deux fois a fait l’objet de nombreuses adaptions au cinéma (Visconti, Rafelson, Garnett). James Cain a fait la guerre de 14 côté américain et est décédé en 1977 à 85 ans. Il livre ici trois longues nouvelles policières ou psychologiques dont la dernière, Assurance sur la mort, a fait l’objet elle aussi d’un film.

Il s’agit d’une escroquerie à l’assurance décès, perpétrée par une épouse qui n’en est pas à son premier meurtre en toute impunité pour arriver, et d’un agent d’assurance bêtement tombé amoureux de ses formes. C’est assez bien troussé pour être crédible, le spécialiste aidant la volonté meurtrière. La fin sera épique, faisant intervenir d’autres personnages, dont la belle-fille de l’épouse et son petit ami, mais aussi le directeur de la compagnie d’assurance et son détective en chef.

Les deux autres nouvelles sont sur une escroquerie à la banque, et sur la rivalité d’un couple où seul l’homme est amoureux. Toujours le même schéma, l’homme spécialiste et la femme séductrice qui le manipule.

Sauf que dans Carrière en do majeur, l’homme se rebelle. Ingénieur en ponts et chaussées, inactif à cause de la grande Dépression des années 30, l’époux laisse faire sa femme qui se croit une vocation de chanteuse d’opéra. Mais elle ne suit pas le rythme et déraille. Le mari rencontre à cette occasion Cecil, véritable chanteuse d’opéra, qui trouve que lui a une belle voix de baryton et qu’il peut aisément la seconder, d’autant qu’il apprend vite les rôles. Et les voilà embarqués dans une tournée. Cela ne se passe pas trop mal, sauf que le chanteur néophyte ne garde pas toujours les yeux fixés sur le chef d’orchestre, et passe parfois la mesure. Erreur fatale à l’opéra. Le flop de l’épouse est compensé par le flop de l’époux – et les voilà réconciliés, lui toujours amoureux, elle rassérénée dans son narcissisme.

Ancien, mais efficace, ce recueil de nouvelles est un moment du roman policier psychologique, volontiers porté au cinéma.

James Cain, Assurance sur la mort (nouvelles Career in C Major, The Embezzler et Double Indemnity), 1944, Folio policier 2003, 370 pages, occasion €24,99, e-book Kindle 2017, €6,99

Autre édition (introuvable), utilisée pour cette note : Livre de poche 1964, 432 pages

DVD Assurance sur la mort, Billy Wilder, 1944, avec Fred MacMurray, Barbara Stanwyck, Edward G. Robinson, Porter Hall, Jean Heather, Arcadès 2009, anglais doublé français, 1h47, €8,80, Blu-ray €9,90

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Musée égyptien de Turin 3

Quelques rares fresques de tombes égyptiennes sont présentées, celles d’Iti, celle de Neferu et celle de Maia.

Le temple d’Ellesiya, construit par Thoutmôsis III et situé près du site de Qasr Ibrim en Nubie, est reconstitué dans le musée. Il a été offert par l’Égypte en 1967 pour la contribution de l’Italie au sauvetage des monuments lors de la construction du barrage d’Assouan.

Nous ne verrons pas le Canon royal de Turin qui récapitule la liste chronologique des pharaons depuis leur origine mythique. Il n’est pas accessible.

Mis les statues monumentales des pharaons sont de toute beauté.

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Nous passons trois heures au musée, il le mérite.

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Buffet froid de Bertrand Blier

Comédie noire que cette brochette d’acteurs connus en une décennie de bascule du monde, pour jouer une scène surréaliste dans une banlieue vide. Tout commence par la gare du RER de La Défense, absolument déserte en soirée. Tout se poursuit dans une tour ne comprenant que deux locataires, et dans les rues désertes des villes-dortoirs autour de Paris, où des villas d’un certain âge n’ont plus aucune vie. Comment, dans ce désert moderne, ne pas songer à la mort ?

La civilisation moderne, en ces années post-68, est vue par les artistes comme annihilant l’âme, remplaçant les chants d’oiseaux par le bruit des moteurs et les arbres par le béton. Le malaise dans la civilisation vient de la perte des racines naturelles et incite au meurtre. Si possible gratuit, à la Gide : comme ça, pour rien. Les nihilistes des banlieues racailles tuent depuis pour un regard, un frôlement, une présence. Autrement dit : rien. Alphonse Tram (Gérard Depardieu), au nom de véhicule, incarne le sans-attaches, chômeur, à la colle sans désir, amoureux de rien ni de personne, et toujours un couteau dans la poche.

Il rencontre sur le quai vide du RER un comptable triste (Michel Serrault) qui ne veut pas soutenir la conversation. Il sort son couteau à cran d’arrêt, le lui montre, l’agite, le lui donne. L’autre, effrayé, n’en veut pas. Il le laisse sur un siège en plastique « design », très inconfortable, typique de cette modernité branchée. Le couteau disparaît tout seul… avant de se retrouver planté dans le bide dudit comptable, dans un couloir du métro. Ce n’est pas Tram qui l’a planté, encore qu’il ne le sache pas. Son inconscient a-t-il parlé ? A-t-il agi dans son dos ? Je est-il un autre ? La solitude et la peur rendent-ils déshumanisé ? Il fait sans cesse ce rêve récurrent d’être poursuivi par la police, se réveillant au moment où on s’apprête à l’arrêter.

Dans la tour, où il habite le seul appartement loué avec sa femme qu’il ne baise plus (Liliane Rovère), il n’a pas envie de chercher du boulot – puisqu’il n’en trouve pas – ni de faire l’amour, même si elle lui propose « d’enlever sa chemise de nuit ». Il lui raconte la fin du comptable, le danger de se promener seul le soir, il la met en garde. Elle minimise et, de fait, est étranglée le soir suivant. Entendant des pas, il découvre un second locataire qui vient d’emménager : c’est l’inspecteur de police Morvandiau (Bernard Blier, père de Bertrand le réalisateur), veuf, à deux ans de la retraite, habitué à l’autorité et à la routine des crimes. Lui-même avoue devant tout le monde qu’il a tué sa femme, pas morte en s’électrocutant dans sa baignoire, mais baignée après l’avoir électrocutée avec son instrument de musique, car les gammes, il en avait marre, mais marre ! Survient l’étrangleur (Jean Carmet), qui avoue avoir tué la femme de Tram sur une pulsion, comme ça, faute de conversation. Cela n’étonne en rien les deux compères, l’éventreur et l’électrocuteur qui trinquent déjà au pinard, et invitent l’étrangleur à se joindre à eux. Chacun prend pour norme l’inversion des normes. Ils ne sont pas amoraux, hommes supérieurs à la Nietzsche, mais immoraux, esclaves qui renversent les chaînes. Rien d’innocent, mais la poursuite systématique du dérèglement de tout lien social et du renversement des valeurs.

Tout se poursuit en cascade, un inconnu sonne chez Tram pour lui dire qu’il l’a vu planter le comptable ; il lui demande, pour se taire, de tuer un gêneur avec son couteau. Il lui donne l’adresse, le parking souterrain, l’heure de retour tapante. Tram, accompagné de l’inspecteur qui veut superviser le bon déroulement, et de l’autre qui a peur de rester tout seul, s’exécute. Il se révèle que le gêneur n’est autre que le commanditaire. Tram l’éventre, comme prévu au contrat. L’inspecteur reprend l’initiative, sonne à l’appartement pour apprendre la mort de son mari à sa veuve – qui est au courant et se dit « prête ». A quoi ? A les suivre et à baiser avec tous ceux qui le veulent bien. Mais oui, une femme a explicitement demandé à Depardieu de la violer, devant les caméras. Et il a résisté. Là encore, tout est inversé : le mari jaloux s’anti-venge en se faisant tuer, sa femme en deuil n’est en rien éplorée, Tram le tueur est sommé de lui faire l’amour. Comme il n’en a pas envie, elle tombe en fièvre et égrène les prénoms de tous ses amants récents. Un médecin SOS est appelé (Bernard Crombey) et arrive en R5 blanche à gyrophare. Il voit très vite ce qu’il en est : un manque sexuel évident. Pour la soigner, il la baise – pas besoin de consentement, c’est un acte médical. Les autres, qui le voient faire par une fenêtre, le font éventrer par Tram et son couteau. Quant à l’étrangleur, il ne peut s’empêcher, un peu plus tard, de mettre ses mains autour du cou de la nymphomane pour l’apaiser définitivement.

Il faut se débarrasser du corps, et l’inspecteur n’est pas en peine de trouver comment et où : en R5 SOS médecin, et dans un terrain vague. Mais un appel radio lui fait répondre comme par réflexe, un docteur est réclamé dans une villa bourgeoise d’urgence. Ils se détournent pour y faire un saut, bien qu’aucun ne soit médecin. L’étrangleur se désiste et l’inspecteur est mené à l’étage, tandis qu’un orchestre de chambre joue au rez-de-chaussée. Morvandiau déteste la musique. Où est le malade ? Mais c’est lui le malade, et on l’incite à se coucher sur le lit tandis que l’orchestre va exprès jouer et lui faire avoir une crise cardiaque. Meurtrier meurtri, flic piégé, épouse vengée sans justice – encore une inversion des normes. Sauf que le Morvandiau pas mort et qu’il s’en sort en tuant les musiciens de son pétard de flic. Deux rombières, apeurées, sautent dans la R5 de fonction et s’enfuient ; avec le cadavre dans le coffre, elles seront considérées par la police comme ses assassins – ainsi va la justice.

Pendant ce temps, l’étrangleur a zigouillé la veuve et tenté sa chance dans des maisons isolées, muni d’un impressionnant trousseau de clés. Les gens ne font jamais correctement ce qu’il faut pour dormir tranquille. Reconnu, menacé, dénoncé, il doit se mettre au vert, et les autres suivent, l’inspecteur pour surmenage et Tram par désœuvrement. Mais le vert déprime Morvandiau ; il a froid, les oiseaux l’agacent, il n’a rien à faire. Un bruit et la paranoïa monte : on les cherche, la voiture ne veut plus démarrer, c’est un sabotage ; ils partent à pied, l’air de rien. Ils rencontrent un tueur à gage (Jean Benguigui) qui cherche Alphonse Tram pour exécuter un contrat. L’inspecteur désigne l’étrangleur, qui est aussitôt fumé. Autre crime gratuit. L’inspecteur fait aussitôt état de son titre de policier pour l’arrêter, mais le premier village est loin. Une impassible jeune fille (Carole Bouquet) vient à passer dans une Citroën 15, la voiture favorite des Collabos (en 1979, ce n’est pas un hasard, après le film Le Chagrin et la pitié en 1971 et le feuilleton TV Holocauste en 1978). A cette époque (bénie ? – humour noir) l’inversion des valeurs était la norme, les chômeurs se retrouvaient tueurs et les flics tortionnaires, le monde était sens dessus-dessous.

La fille leur fait le coup de la panne (autre inversion des normes) et ils se retrouvent à l’arrêt sur un viaduc. Le tueur à gage en profite pour sauter dans l’eau. L’inspecteur et l’éventreur vident leurs chargeurs sur sa silhouette nageant vigoureusement, mais rien n’y fait. La fille leur dit qu’une station de barques à louer est un peu en aval ; ils s’y rendent et poursuivent sur l’eau le nageur. Tram fait une fois de plus usage de son couteau, au lancer cette fois. Le tueur coule. L’inspecteur rame, mais mal ; il demande à passer la main, et avoue bêtement qu’il ne sait pas nager. Qu’à cela ne tienne, Tram le jette à l’eau, où il se noie lui aussi. Tram est seul, une nouvelle fois, avec une nouvelle fille, sa troisième depuis le début de l’histoire. Va-t-il refaire sa vie avec elle ? La tuer elle aussi ? Mais il n’a plus son couteau, substitut de sexe pour ce grand mâle inactivé par la société.

Inversion, c’est la fille qui le tue. L’histoire boucle la boucle, elle est la fille du comptable du RER. La société se venge toute seule en éliminant ses parasites. On serait presque dans le monde de Trump et Musk, celui des libertariens pour qui le meurtre est un droit de chacun pour sa propre défense. En 1979, c’est la crise, le deuxième choc pétrolier, la récession et le chômage de masse, la perte des industries, la chute mentale après l’euphorie dopée de mai 68, l’invasion de l’Afghanistan par les Russes soviétiques. L’heure est au pessimisme – comme aujourd’hui. Un buffet froid, c’est chacun pour soi à composer son assiette ; aucune convivialité dans la préparation ; des mets standards qui remplissent sans nourrir ; une conversation décousue là où les gens se mettent, au hasard. Tout ce que la société de consommation de masse propose, dans un décor de tours et de RER sans aucune âme. Les humains en deviennent des zombies, comme cette nuée de flics qui obéissent sans penser aux éructation d’un inspecteur qui avoue avoir tué sa propre femme, ou ces bourgeois décatis qui font semblant d’écouter l’orchestre tout en zieutant qui entre par la porte de la villa. La logique dans l’inhumain : n’était-ce pas la définition du fascisme ?

Absurde réalité d’hier, aujourd’hui contemporaine.

César 1980 du meilleur scénario

DVD Buffet froid, Bertrand Blier, 1979, avec Gérard Depardieu, Bernard Blier, Jean Carmet, Carole Bouquet, Geneviève Page, StudioCanal 2023, 1h29, version restaurée €8,54, Blu-ray €14,24

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D.H. Lawrence, L’amant de Lady Chatterley

Le mari, la femme, l’amant, le trio classique qu’affectionne Lawrence, écrivain très sexuel, et pour cela « interdit » jusqu’en 1960. Mais le sexe n’est pas tout, ce serait lire ce roman par le petit bout que de le croire. David Herbert Lawrence y est à son acmé, produisant sa meilleure œuvre. Elle fut longuement mûrie, de 1926 à 1928, en trois versions, la dernière publiée aux États-Unis à compte d’auteur. L’auteur est mort en 1930.

Beaucoup de films ont été tirés de ce roman, attiré par le côté sexuel et censuré, recette immanquable du succès dans les années soixante et suivantes. Mais le livre vaut mieux que tous les films, pour son portrait psychologique de l’homme et de la femme, de la société puritaine anglaise, des tabous et vilenies des gens du peuple comme des élites. Lawrence a probablement appris aux Anglais à faire l’amour – avec une femme.

Constance, dite Connie (ce qui sonne un peu niais en français…) n’est pas une beauté, plutôt une santé. Elle a vécu sa jeunesse en Allemagne, parmi les Wandervögel, cette jeunesse scoute adepte du plein air et du nudisme musclé. Elle y a connu, avec sa sœur, ses premiers amants de 16 et 17 ans. Puis la guerre est venue, qui les a séparés. Les jeunes hommes vigoureux ont été tués. Rentrées en Angleterre, les sœurs ont fréquenté l’université et les cercles littéraires. Connie y a connu Clifford et l’a épousé en 1917, car la guerre pressait, plus par attirance intellectuelle que physique. Aucun bébé n’est né de leur brève union. Lorsque Clifford est revenu en 1918, il était invalide, paralysé à partir du bassin. Il a vécu des rentes de la mine de charbon léguée par son père, et habité le manoir de Wragby.

Connie s‘est alors dévouée à son mari, malgré sa vingtaine en manque de contacts physiques. Elle a traité Clifford comme il le désirait au fond, en bébé, lui changeant ses couches, le portant sur sa chaise, lui donnant à manger, lavant son corps nu, le couchant et le bordant, lui lisant des histoires… Clifford s’est en effet piqué d’écrire des nouvelles conventionnelles qui ont connu un certain succès, grâce aux discussions avec sa femme. Mais la vie morne et sans relief ennuie vite la jeune Constance. Son mari le voit et l’autorise à voyager, à quitter cette campagne de temps à autre en automobile pour aller en ville, même à avoir un amant et, pourquoi pas, un bébé. Il serait élevé au manoir et en deviendrait l’héritier. Après tout, n’est-ce pas l’éducation qui compte ?

Après avoir obéi à son mari en testant pour amant Michaelis, un confrère dramaturge superficiel, donc à succès, Connie ne voit pas refaire sa vie avec ce corps de gamin et cet esprit plat, bien qu’il la presse de l’épouser. Elle est en revanche attirée par l’animalité mâle du garde-chasse Mellors, qu’elle rencontre lors d’une de ses promenades en forêt. Il est marié, mais séparé d’une grosse Bertha qui le harcèle et le blesse en ses parties intimes par son « bec » clitoris. Il a fui cinq ans en Inde, où son colonel l’a promu lieutenant. Oliver Mellors se retrouve dans cet entre-deux social du mineur et du bourgeois, il a lu quelques livres mais préfère l’action et la vie à la littérature.

Le toucher des corps produit la tendresse, donc l’attachement. De l’union physique vient naturellement l’union des âmes, d’autant que les deux amants parviennent assez vite à jouir en même temps, ce qui n’est pas si courant, notamment lorsque l’homme ne se préoccupe pas de la femme. Lawrence inflige une leçon de choses à ses contemporains, en même temps qu’une leçon sociale. Les femmes ont pris de l’indépendance durant la Première guerre mondiale, et deviennent des égales. Cela bouleverse les conventions, les mœurs, les couples, l’économie même. « Il semblait à Connie que tous les grands mots avaient perdu leur signification, pour elle et les gens de sa génération : amour, joie, bonheur, foyer, mère, père, mari – tous ces grands mots dynamiques étaient à moitié morts ; jour après jour, ils agonisaient. Le foyer n’était plus qu’un lieu où on habitait ; l’amour, une chose qui avait cessé de faire illusion ; la joie, un mot qui s’appliquait à un bon vieux charleston ; le bonheur, un terme hypocrite, de pure convention, fait pour donner le change ; un père, un jouisseur et un égoïste ; un mari, un homme avec qui on vivait et auquel il fallait toujours remonter le moral. Quant au sexe, le dernier de ces grands mots, c’était un nom de cocktail, une excitation qui vous faisait grimper un temps au rideau avant de vous laisser tomber comme une vieille chaussette ! Usée jusqu’à la corde ! C’était comme si l’étoffe bon marché dont l’époque était tramée s’effilochait par tous les bouts… » p.862 Pléiade.

Connie sort du manoir et de son atmosphère intellectuelle, pour s’immerger dans la nature et baiser nue dans la forêt, à même le sol. Elle retrouve ainsi le rythme naturel, dans le même temps que son mari Clifford se réintéresse à la mine, aux techniques industrielles. Lui est dans la physique de prédation, elle dans la biologie de l’accord. A lui le charbon, à elle les fleurs.

Se sentant enceinte, Connie prétexte un voyage à Venise avec son père et sa sœur pour prendre un amant de papier, un peintre italien ami, et avouer à Clifford sa grossesse. Mais pas question d’élever l’enfant à Wragby ; elle veut divorcer. Clifford lui avait fait promettre de toujours revenir auprès de lui car il a la hantise d’être abandonné, comme un petit garçon. Il ne consent pas au divorce et Connie est obligée de lui avouer que celui qui l’a mise enceinte est le garde-chasse. Ce déclassement en est trop pour Clifford. Il ne veut pas de l’enfant et sa femme lui répugne ; il consentira à divorcer, d’autant que sa femme lui a trouvé, quelques mois auparavant, une infirmière de mineurs qui l’adule et qui prend soin de lui. Mais Mellors n’a pas encore obtenu le divorce et les amants doivent vivre séparés pour qu’il n’y ait aucun obstacle. La société met des bâtons dans les roues de la nature, par conformisme et bêtise. L’auteur laisse ouvert l’avenir : le couple réussira-t-il à vivre heureux ? Auront-ils beaucoup d’enfants comme dans les contes ?

Ce livre n’est pas à « lire d’une seule main », comme on a longtemps pu le dire en société frustrée, mais les deux yeux ouverts. Lawrence, sur la fin de sa vie tuberculeuse, a éreinté sa société britannique, puritaine, hypocrite et menteuse. Surtout les classes moyennes anglaises : elles « sont tenues de mâcher trente fois chaque bouchée, tellement leur boyaux sont étroits, même qu’un petit poids suffirait à les constiper. Il faut voir la mesquinerie abyssale de cette bande de moutards efféminés ! Imbus d’eux-mêmes, morts de trouille à l’idée que les lacets de leurs godasses ne soient pas correctement noués, aussi pourris que du gibier laissé à faisander et ne reconnaissant jamais leurs torts » p.1039. Les humains ne vivront pas heureux tant qu’ils seront contraints par la religion et sa morale, l’industrie et ses dangers pour la santé, les convenances et leurs tabous. Seul l’amour, via le sexe coordonné, fera reverdir les prés labourés par la guerre, et régénérer les mineurs salis par la suie et déjetés par les galeries. Si Clifford a choisi le charbon et la littérature hors sol, Constance a choisi les fleurs et le charnel de baiser sur la terre.

David Herbert Lawrence, L’amant de Lady Chatterley (Lady Chatterley’s Lover), 1928, Folio 1993, 540 pages, €7,60, e-book Kindle €5,49

David Herbert Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley et autres romans, Gallimard Pléiade 2024, 1281 pages, €69,00

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Les romans de D.H. Lawrence déjà chroniqués sur ce blog

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Musée égyptien de Turin 2

Le tombeau de Khâ et Merit (1420-1375 avant), découvert intact par la Mission archéologique italienne en Égypte, livre sous vitrine des objets de la vie quotidienne destinés à accompagner le défunt dans l’au-delà. Il y a du mobilier, de la vaisselle, des vêtements et même une perruque en vrais cheveux. Les fouilles du village d’artisans de Deir el-Médineh fournissent du matériel, notamment la maquette d’une boulangerie qui montre les différentes phases de la fabrication du pain, ou un scribe enregistrant le grain.

La retraitée de l’Education nationale thésarde en histoire de l’art est d’une ignorance déconcertante ; j’en suis abasourdi. Elle pose des questions aberrantes sur l’Egypte, que tout le monde connaît quand même un tant soit peu. Elle n’a rien lu avant de venir, rien retenu de ses cours, ni du Louvre où elle « va souvent », ni même regardé les émissions de télévision sur Arte qui passent régulièrement des documentaires sur l’Égypte antique. De plus, elle avoue être « allée plusieurs fois » dans le pays, plus que moi semble-t-il ! Elle va voir un musée, côtoyer des œuvres, lire les étiquettes et les panneaux, discuter avec les autres… et elle ne retient rien ? Décidément, « la thèse » n’est plus ce qu’elle était.

Un papyrus est désigné comme « érotique ». Trouvé à Deir el-Médineh, il date de la période ramesside, environ 1150 avant. Bien qu’illisible car trop sombre, détaillé schématiquement sur des panneaux de métal, il est soigneusement évité par les classes et les familles. Son emplacement sur un côté d’une galerie très fréquentée est comme un grand vide de pudibonderie mal placée. Après tout, c’est la nature, et expliquer le contexte empêcherait d’être « choqué » par les scènes de sexe – que les ados ont vu en pire sur Youporn depuis l’âge de 10 ou 11 ans, d’ailleurs.

Mais cet écart nous laisse à l’aise pour détailler le document. Il est ironique, présente des animaux vêtus qui agissent comme des humains, sauf que les rôles traditionnels sont inversés : ce sont les souris qui battent les chats et les gazelles qui emprisonnent les lions dans leurs rets. Sur la gauche, de jeunes femmes essaient diverses positions de coït tandis que leurs mâles exhibent d’invraisemblables phallus d’une grosseur qui les fait émerger de leurs vêture. Il s’agit moins de « pornographie » – où c’est l’œil qui est sale – que de caricature – où il s’agit de rire de l’outrance des actes qui restent naturels.

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L’art de vendre selon Alain

En 1907, le philosophe Alain intitulait son Propos L’art de vendre. Il n’était pas commerçant, fils de vétérinaire, mais ses grands-parents étaient commerçants. Alain était surtout observateur des mœurs de ses contemporains. Pour vendre, il faut faire désirer. Violemment. Jusqu’à l’extase.

Pour cela, fuir.

La voiturette de fleurs qui s’éloigne donne le regret de n’en avoir pas acheté sitôt vu. Le vendeur de journaux qui arrive après les autres mais réalise un chiffre plus important ne cesse de courir à droite et à gauche, comme s’il était sollicité de toutes parts. Le désir s’affole et l’action se met en branle aussitôt : j’en veux un ! Tout de suite ! Il s’agit « d’un mouvement instinctif de poursuite », analyse Alain. Ce qui n’est pas si faux. Regardez un chat, ce prédateur félin que l’Évolution a tout entier bâti pour chasser les proies. Il fixe, et si ça ne bouge pas, il attend. Dès que la proie remue d’un cil, il se précipite et la cloue dans ses griffes. De même entre deux matous qui se défient. Trop proches, ils s’immobilisent, et ce n’est que par des mouvements imperceptibles, drôles à regarder, que l’un d’eux se met à bouger, levant très lentement une patte, puis reculant d’un demi-centimètre. Tout mouvement de retrait brusque initierait l’attaque de l’autre.

Autre recette, frapper le regard.

Un homme qui vendait des coupons hurlait et jetait ses coupons aux acheteurs, ce qui attirait l’attention des badauds. Il s’était de plus coiffé d’un chapeau rouge, et « on sait que le rouge éveille les passions ». Ainsi font les bateleurs, déguisés en clown ou extravagants de geste. La publicité en a tiré les fruits, visant à choquer d’un coup pour retenir l’attention. Une femme nue de dos qui déclare « demain, j’enlève le bas », à la fin des années 70, capte l’esprit par l’histoire qu’elle commence et le désir qu’elle fait monter. Un homme torse nu qui repasse, dans les années 80, détonne car ce sont habituellement les femmes qui le font. Un adolescent chemise ouverte qui saute en l’air dans ces mêmes années intrigue, car la publicité pour le sucre suscite l’idée d’énergie, quasi sexuelle. De nos jours, choquer n’est plus de mise. Les ligues de vertu religieuse et autres associations LGBTQIA+ restent en embuscade pour jouer les chiennes de garde. C’est tout juste si Dior dénude une épaule féminine. La provocation reste en revanche libre sur les écrans des réseaux sociaux ; les vertueuses se gardent bien de toucher aux doudous de la majorité. Il n’y a guère que la bouteille brune des yankees qui ose encore, en français, déclarer qu’elle a « embrassé des milliards de gens » ; ils l’ont plutôt sucée, mais bon… Pour les mac, « chez nous, devenez un client chiant » est vulgaire mais réaliste. Dommage : la vulgarité ne choque plus guère, depuis que tout le monde en est.

Dernier truc de vendeur, celui-là bien établi sur les marchés, du moins encore durant mes jeunes années : casser la vaisselle.

Les produits mal finis ou dépareillés sont bradés en-dessous de leur prix. Mais, si aucun acheteur (ou plutôt acheteuse) ne se décide, vlan ! On les flanque par terre. Rien de tel que de voir cassée la si belle vaisselle qu’on hésitait à prendre que l’on cède au lot suivant. Priver l’acheteur, c’est du génie, conclut Alain. Car frustrer le désir ne fait que l’amplifier… pour une vente future.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Musée égyptien de Turin 1

Après l’Égypte, je désirais voir le premier musée européen d’égyptologie qui se trouve à Turin.

Le musée Egizio a été constitué en 1824 dans le Collège des nobles construit en 1679 par Michelangelo Garove par le roi Charles-Félix de Sardaigne. Il a acquis les collections de Bernardino Drovetti, consul général de France en Egypte de 1803 à 1839, que le Louvre a refusé d’acheter, les trouvant trop chères et sans intérêt. Le fond a été enrichi par Schiaparelli au début du XXe siècle et par Farina dans les années trente. Il ne comprend que des collections égyptiennes sur trois étages, plus le rez-de-chaussée. Il a été rénové entièrement en 2015 et présente une surface double d’auparavant. Il n’ouvre qu’à neuf heures et nous entrons les premiers. Nous y sommes avant les ragazzi des classes accompagnées, des 9 à 15 ans qui jacassent.

Le dernier étage destiné aux expositions temporaires étant fermé, nous commençons par le second, suivant la chronologie du haut en bas avec le prédynastique vers -3900 jusqu’à l’époque romaine dans notre ère. Il y a des milliers d’objets, près de 30 000 dit-on.

Les momies sont présentées dans les premiers stades, recroquevillées et desséchées au désert, avant d’être enfermées de bandelettes, amulettes, et jusqu’à trois sarcophages en poupées russes. C’est le cas évidemment des pharaons. Celui de Ramsès II est noir couleur de mort ; il contient un autre cercueil noir et doré décoré, symbolisant la transition entre la vie et la mort ; lequel contient enfin un dernier sarcophage tout d’or revêtu, symbole de renaissance à la lumière de Râ. Sa favorite, la reine Néfertari, n’a droit qu’à deux sarcophages emboîtés. Diverses momies de chats, mais aussi d’autres animaux comme des canards ou des crocodiles, sont présentées aussi.

Ramsès II apparaît en statue de pierre imposante, vêtu d’une tunique de lin plissé ou torse nu. La statuaire est particulièrement importante au musée de Turin. On y trouve des pharaons tels que Thoutmôsis III, Amenhotep II, Horemheb avec Amon, Thoutmôsis 1er, Ramsès II et Séthi II. La déesse lionne Sekhmet, fille de Râ et forme dangereuse du soleil, se reproduit en de multiples représentations, emplissant toute une galerie où les ados se prennent en selfie par trois, avec l’ami de cœur et la copine de sexe (ou l’inverse), pendant que leur prof pérore.

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D.H. Lawrence, La poupée du capitaine

Une troisième novelle de 1917, publiée seulement en 1923 (traduite aussi par L’homme et la poupée) qui reprend les thèmes qui obsèdent l’écrivain : le trio amoureux antagoniste, le mari, la femme, l’amante, l’amour possession jamais accompli, le choc des volontés et des emprises. La situation est toujours la même, la fin de la guerre de 14-18, la démobilisation, les hommes déboussolés, les femmes émancipées, les âmes retournées.

Hannele, la comtesse exilée en Rhénanie occupée par les Alliés, et dont le titre aristocratique a été aboli par l’Allemagne de 1919, survit à Cologne en cousant des broderies et des poupées reconnues pour leur qualité. Elle en réussit une fort réaliste du capitaine Alexander Hepburn, son amant non consommé. La poupée du capitaine est donc en premier un objet réel qu’Hannele manipule à l’envi, « et c’était tout à fait indécent », note l’auteur. Mais elle peut représenter aussi son autrice, la comtesse elle-même, qui exorcise ainsi son « amour » (quel que soit le nom qu’on donne à cette emprise) et l’objective à ses yeux. Car le capitaine est « mince, délicatement fait, les épaules légèrement et élégamment voûtées (…) des yeux sombres grand ouverts, et cet air de hauteur et de parfaite modestie qui caractérise l’officier et le gentleman. (…) de belles jambes fines » p.704 Pléiade.

Par ailleurs, ce capitaine est incapable d’aimer, comme de vivre. Son épouse restée en Angleterre vient le reconquérir, amie du général commandant son mari. Elle a eu vent de rumeur d’une liaison et ne veut pas quitter sa situation confortable d’épouse ayant fait son devoir, donné deux enfants au capitaine, tout en le voyant peu, toujours avec courtoisie. Une indépendance dans la reconnaissance sociale, état enviable dans la société d’après-guerre. C’est pour cela qu’ayant vu la poupée, elle veut à tout prix l’acquérir, elle assure ainsi, comme dans le culte vaudou, son emprise sur son mari. Lequel la revoit à l’hôtel, couche avec elle si elle le désire – mais lui n’en a pas. Lorsque sa femme écrit à Hannele pour la menacer de la faire expulser si elle ne lui vend pas la poupée promise, le capitaine s’aperçoit qu’elle est tombée par la fenêtre et s’est tuée. Accident ou crime ? La coïncidence est troublante, mais le sujet est éludé au profit de la métaphore d’un oiseau en cage qui se serait enfin envolé.

Après cela, Hepburn rentre en Angleterre, quitte l’armée, établit ses enfants qui lui sont indifférents en pension, et liquide ses affaires. Il n’est attaché à rien, se contente de faire son devoir, de suivre les règles. La guerre a fait dégénérer les hommes, les a rendus lâches, soumis aux ordres, donc à leur femme au retour. Hannele s’en rend compte lorsqu’elle prend le thé avec l’épouse et le capitaine, ce ne sont de la part du mari que « oui, mon amie ! Certainement. Certainement j’irai » p.740. Le militaire est la poupée de la maîtresse de maison et Hannele ne l’avait pas vu ainsi. L’amour féminin est celui d’une goule : il enserre, emprisonne, soumet – dévirilisant le mâle pour en faire une poupée (p.791). Lawrence avait une peur bleue de cette dévitalisation.

Pour lui, comme pour ses personnages masculins, l’amour est une volonté d’absorber l’autre au lieu d’être une passion égale. D’où le choc des volontés : active pour le mâle, qui veut conquérir, dompter, se faire adorer ; passive pour la femelle, qui veut agripper, conserver, soumettre. Hepburn a été chevalier servant de la dame son épouse, il envisage désormais d’être vénéré comme un dieu par sa maîtresse, qu’il veut comme nouvelle épouse. Il reste objet, mais de poupée se veut statue, aussi froid et mort, inaccessible, que cette lune qu’il contemple dans son télescope les nuits claires. Hannele reste envoûtée par sa présence physique, comme une femelle animale soumise au mâle de par la nature.

Lawrence insiste beaucoup sur le côté physique des êtres humains. Leurs corps révèlent leur désirs, leurs passions, leur âme. Leur attrait fait leur beauté, et peut permettre le lien sensuel, affectif et spirituel que l’on englobe sous le terme fourre-tout « d’amour ». Ce serait au fond une attraction universelle des énergies, analogue au magnétisme pour le minéral. Lors d’une excursion dans le Tyrol, il note la nudité des « cous virginaux », des bras, des torses, rendant les jeunes hommes blonds des Siegfried wagnériens et les jeunes femmes robustes, « corsage déboutonné », des guerrières germaines (p.768). Lorsqu’il traverse le lac dans une barque pour prendre le thé avec Hannele qui l’a invité chez des amis, Hepburn aperçoit « un grand jeune homme coiffé d’un petit bonnet rouge et vêtu d’un minuscule pagne rouge autour de ses minces et jeunes hanches (…) Un garçon dont la mue est presque achevée » p.759. Il dit son admiration pour ce corps animal, « le garçon nu, qui marchait avec sang-froid. Il ferait un homme splendide, et il le savait » p.762. Lui aurait pu « aimer » son fils, s’il était comme cela.

L’altitude exalte l’énergie génésique, chez l’homme comme chez la femme. L’écrivain le décrit bien : « Elle détestait l’effort de l’ascension, mais l’air de l’altitude, le froid dans l’air, le hurlement de chat sauvage que produisait l’eau, ces affreuses parois de roche bleu foncé, tout cela l’exaltait, l’excitait, induisant un autre type de sauvagerie » p.767. L’ex-capitaine Hepburn veut aussi soumettre la propension au sublime des romantiques anglais qui ont inventé l’alpinisme, comme des romantiques allemands qui se sont laissés griser par les montagnes à la Caspar David Friedrich. Il déteste ces paysages grandioses où le minéral règne, où toute activité demande un effort, où des hordes de touristes en short arpentent les sentiers. Mais il veut vaincre, comme la nature qui semble se mordre elle-même dans une frénésie quasi sexuelle, « les grands crocs et balafres de glace et de neige plantés dans la roche, comme si la glace avait mordu dans la chair de la terre. Et de la pointe des crocs l’eau rauque poussait son cri natal en dégringolant » p.770. Ce pourquoi il monte sans assurance sur le glacier, juste pour prouver qu’il est supérieur aux forces naturelles : « c’était son unique désir, monter dessus » p.780. Une métaphore sexuelle, d’autant que « la glace parût si pure, comme de la chair. Non pas brillante, parce que la surface était douce comme un épiderme doux et profond, mais la glace était pure jusqu’à des profondeurs immenses » p.781.

Il aurait pu glisser, tomber, périr, et le lecteur un instant s’y attend, mais non. Ce n’est pas l’objet de la nouvelle. Elle est sur l’amour – impossible sans compromis. Pour lui, une femme qui aime ne doit pas faire une poupée de son mari, mais respecter les règles. Celles du mariage selon la bonne société et la religion, que Lawrence raille lorsqu’il est proféré que l’épouse doit honorer et obéir à son époux – « cela figure dans la cérémonie du mariage » p.793. Lui préfère « une épouse, aimée et chérie en tant qu’épouse, et non en tant que femme qui flirte » p.793. La fin offre une sorte d’amour, bancal, un os laissé à ronger au lecteur.

David Herbert Lawrence, L’homme et la poupée, Folio 1982, 352 pages, €9,50

D.H. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley et autres romans, Gallimard Pléiade 2024, 1281 pages, €69,00

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Turin, Palais royal de Venaria Reggia intérieur

Le grand hall est à la gloire de la chasse avec un ciel allégorique, diverses statues en stuc sur les murs représentant des déesses drapées ou des putti nus à l’exception d’un voile pudique sur leur zizi de crevette – vraiment, pas de quoi faire se pâmer une prude. Divers tableaux ont été rassemblés dans les pièces à dormir ou de toilette ainsi qu’une statue en buste du roi, torse nu en Apollon ou en Adam, bien idéalisée avec son abondante chevelure bouclée, un visage aux traits droits et des pectoraux galbés.

Parmi les peintures et sculptures, Guido Reni écorche Marsyas en peignant Apollon à l’huile sur toile et le satyre hurle de douleur tandis que le dieu reste froid.

Une plantureuse matrone habillée de Véronèse, le sein droit découvert, se touche le sexe en regardant un gamin à poil qui tient contre sa peau un torse mâle sculpté ; c’est une Allégorie de la sculpture autour de 1553 censée figurer l’émoi physique qui tient l’artiste au moment d’œuvrer.

La Madonna col Bambino de Van Dyck montre une belle femme qui offre son sein à téter à un enfançon mollasson aux cheveux longs.

Un Eros nu couché sur ses ailes déployées offre aux visiteurs son ventre direct et son sexe étalé, tandis qu’il est tout endormi.

Une étonnante plaque de bois par Pietro Clemente montre sur plusieurs registres, pour donner l’illusion du relief, la bataille de Guastalla où s’est illustré Charles-Emmanuel III.

La galerie de Diane est très lumineuse et technique ; la lumière est canalisée par les diverses ouvertures, orientées comme il se doit pour axer le soleil.

La chapelle octogonale dédiée à Saint-Hubert, bâtie entre 1716 et 1729, comprend les statues des pères de l’église, Ambroise, Augustin, et un autel baroque qui s’envole dans les chantournements.

Dans l’écurie sont installés une série de carrosses tirés par des chevaux en carton-pâte chamarrés, tandis que l’orangerie abrite une réplique grandeur nature du Bucentaure, la galère de Venise, avec sa figure de proue en jeune homme, flamboyant de jeunesse nue. Il a été commandé par Victor-Emmanuel II en 1729 sur un squelette de bateau authentiquement vénitien. Il a fait office de palais flottant pour la famille de Savoie lors des diverses célébrations. Donné en 1869 par Victor-Emmanuel II à la ville de Turin, il a été affecté en 2002 à la Reggia di Venaria qui a entrepris sa restauration et l’a exposé (enfin) en 2012.

J’ai discuté au déjeuner, puis dans le jardin du palais, avec une ex-conseillère d’éducation, en retraite à 55 ans, qui a alors repris des études d’histoire de l’art jusqu’à la thèse. Elle « adore » l’art contemporain, même si elle le trouve « difficile à comprendre ». La connaissant un peu mieux quelques jours plus tard, je trouve en elle l’évident snobisme de qui n’y comprend rien mais cherche à savoir, s’obstinant à « aimer » parce que cela pose intellectuellement. Plus c’est hermétique, plus c’est intéressant.

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Marguerite de Xavier Giannoli

Dans les années 1920, la baronne Marguerite Dumont (Catherine Frot) convie son cercle social à l’écouter chanter un récital d’opéras. Cette quinquagénaire adore chanter, elle adore l’opéra et les grands airs, elle adore la musique, Bach, Mozart, Bizet, Purcell, Bellini… Sauf qu’elle chante lamentablement faux, ne sachant placer sa voix. Elle ne s’entend pas. Les spectateurs, si, et ils en souffrent. Dans les oreilles, fuyant dès qu’ils le peuvent dans une pièce à côté, portes fermées, avec des bouchons distribués par le majordome, ou retardant son arrivée comme son mari Georges (André Marcon), qui prétexte une panne de voiture : « c’est un moteur puissant, mais fragile ». Ils souffrent aussi dans leur civilité, ne voulant pas faire de peine à leur hôtesse ni à leur hôte. On se soutient dans la même classe sociale, habituée à l’hypocrisie.

Marguerite a épousé Dumont pour son titre ; elle lui a apporté sa fortune. Les deux sont donc attachés l’un à l’autre par des intérêts autant que par des sentiments. Ceux-ci s’étiolent avec le temps, et le mari a pris une maîtresse, tandis que l’épouse cherche désespérément à se faire reconnaître de lui. D’où l’exacerbation des événements. D’un passe-temps dont on sourit, le chant devient pour Marguerite une façon d’exister. Elle prend prétexte de l’article d’un jeune journaliste de Comoedia, le magazine des arts de ces années-là, pour se pousser en avant. L’article est superficiellement laudateur, reconnaissant le mérite de celle qui chante pour recueillir des fonds pour les orphelins de la guerre, tout en pouvant se lire au second degré comme une critique radicale de la voix. Elle est décrite comme décalée, originale, rare – autrement dit pas du tout adaptée. Les autres articles de presse titrent sur une belle cause mais une mauvaise voix.

Le tout est soigneusement caché à Marguerite par les proches et les amis du cercle. On ne lui dit rien, On n’ose pas. Certes, dans son enfance, la fillette avait été écarté des chorales pour sa voix particulière, mais les adultes n’avaient pas osé lui dire carrément qu’elle n’avait pas d’oreille, qu’elle ne s’entendait pas. Cela devient plus grave au moment où elle décide de monter sur scène devant un vrai public. Le journaliste Lucien Beaumont (Sylvain Dieuaide) et son ami Kyrill Von Priest (Aubert Fenoy) l’introduisent dans le milieu décalé des cafés-concerts parisiens où règne le jazz, le théâtre de l’absurde, le mouvement Dada, le surréalisme en poésie. Son « décalage » de voix ravit les jeunes qui veulent tout remettre en question. Voilà donc Marguerite sollicitée de chanter la Marseillaise devant un parterre d’anciens combattants et de gens du monde, pour promouvoir la reconstruction, dans laquelle son mari fait ses affaires.

C’est un flop, elle fait scandale, et elle est exfiltrée sous les sifflets, mais le journaliste et son copain dessinateur poète l’adulent en lui disant qu’elle a eu du succès. Marguerite est convoquée devant le cercle, d’où elle se fait exclure. Pourtant, dit-elle, la Marseillaise est le chant de la liberté, et c’est une liberté de la chanter telle qu’on est. Elle se rend bien compte que quelque chose ne va pas dans sa prestation, et elle se pique d’engager un professeur de chant pour s’améliorer. Son mari tente de l’en dissuader, car elle s’enferre dans ses illusions, mais elle tient bon. Son majordome noir Madelbos (Denis Mpunga), pianiste décorateur, l’aide, aimant sa maîtresse pour son illusion même. Il la prend en photo dans divers costumes, dont un ridicule en walkyrie wagnérienne, ou d’autres en seul soutien-gorge. Cette collection est son érotisme à lui, mais documente aussi la mégalomanie de Marguerite. Lorsqu’Atos Pezzini (Michel Fau), chanteur d’opéra décati qui joue Paillasse sans succès au théâtre, est pressenti pour lui donner des cours, il abandonne devant le désastre de la voix, en disant qu’il va « réfléchir ». Le majordome le fait carrément chanter en le raccompagnant en limousine pour qu’il accepte, en lui montrant des photos qu’il a achetées à l’une de ses ennemies. On le voit en situation équivoque avec un éphèbe de moins de 21 ans, Diego (Théo Cholbi), son aide et chéri, au physique un peu clown, un peu gitan. Il doit donc s’exécuter.

Lui aussi tente de faire comprendre à Marguerite que sa voix n’est pas adaptée, qu’elle n’est pas soprano colorature comme elle le croit, qu’il ne sert à rien de pousser ses aigus qu’elle ne saurait réussir, qu’elle doit travailler, et encore travailler – mais rien n’y fait. Devant la candeur et la monomanie de Marguerite, il se détourne de la vérité au dernier moment. Il est vrai que l’argent qu’elle lui donne est une manne qui lui sert à régler ses dettes et à entretenir son giton. Lequel, en débardeur, fait danser Marguerite dans un beuglant tendance, cherchant à la détourner par la sensualité des corps de son ide fixe : chanter à l’opéra devant un parterre public.

Mais elle y tient, elle le fera. Tout est donc préparé comme il se doit, la soirée commence. Marguerite, seule en scène, déguisée en ange avec des ailes interminables en plumes d’autruche, massacre les airs qu’elle a choisis. Le public rit, et puis miracle, soudain sa voix se pose et son chant devient harmonieux. Miracle aussi dans la salle, les spectateurs se taisent. Et c’est la catastrophe : la voix se brise, les cordes vocales trop sollicitées s’ensanglantent. Marguerite est envoyée direct à l’hôpital. Elle pourra chanter à nouveau, mais c’était son chant du cygne. Plus question de se donner en spectacle.

Mais sa monomanie perdure. Elle se croit une grande star qui a vécu des moments inoubliables sur les scènes du monde entier. Le docteur (Vincent Schmitt), s’aperçoit que c’est moins le physique que le psychique qui compte ici. Il enregistre ses délires de reconnaissance. Un jour, il a l’idée de la faire chanter et d’enregistrer sa voix avec les nouveaux appareils que la technique rend disponibles. Lorsqu’il la restituera, pense-t-il, Marguerite qui ne s’est jamais entendu chanter, prendra enfin conscience de ce que personne n’ose lui dire depuis des décennies. Ce qui est fait. Et Marguerite, saisie, s’écroule. Son corps s’effondre en même temps que ses illusions. Occasion, pour le majordome noir à l’attitude ambigüe, de prendre la dernière photo de sa collection.

Ce film est inspiré de la vie réelle de la riche fausse cantatrice américaine Florence Foster Jenkins. Le nom de Margaret Dumont, actrice américaine des années 1930, est associé à la caricature de cantatrice ratée des Marx Brothers. Mais ces références pour cuistres, qui n’ont aucun intérêt pour l’histoire contée ici, masquent le vrai sujet : l’illusion.

Marguerite est une Castafiore qui ne sait pas qu’elle est fausse. Elle se fait un film dans lequel elle est une grande cantatrice, adulée du public faute de l’être de son mari. Au fond, et c’est là le pathétique, elle tente d’exister avec ce qu’elle a : l’argent en abondance, faute d’amour. Ce n’est pas le fric qui fait le talent, mais il aide à le faire croire. Elle suscite l’empathie, Marguerite, et ses proches ne veulent pas lui faire de peine. Mais là où le pathétique devient tragique, elle se fourvoie dans une voie sans issue. Sa voix ne sera jamais une voix. Elle n’acceptera jamais la réalité des choses. A la cinquantaine, il est trop tard pour changer, et la chute de ses rêves sera sa mort même, son passage définitif dans la folie si elle survit. Lorsque son personnage de carton-pâte s’écroule, elle-même n’est plus rien, comme un dieu auquel on ne croit plus.

César 2016 : Meilleure actrice pour Catherine Frot, Meilleurs décors, Meilleurs costumes, Meilleur son.

Mostra de Venise 2015 : Prix Padre Nazareno Taddei.

DVD Marguerite, Xavier Giannoli, 2015, avec Catherine Frot, André Marcon, Michel Fau, Christa Théret, Denis Mpunga, France TV distribution 2016, 2h07, €4,99, Blu-ray €5,00

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Turin, Palais royal de Venaria Reggia extérieur

Turin a été fondée par les Celtes sur un carrefour routier et fluvial. Habité par les Taurini, tribu ligure qui contrôlait les cols du Mont-Cenis et du Mont-Genèvre et a refusé le passage à Hannibal, qui l’a assiégée. Le christianisme s’y est établi assez tard. Devenu duché lombard, puis prise par les Francs, occupée par les Carolingiens, la ville devient comté. Turin a fait l’objet de querelles entre empereurs, évêques et comtes de Savoie., et ce sont les Savoie qui l’ont emporté. C’est Louis de Savoie qui fonde en 1404 la première université de la ville. Turin est devenue en 1861 la première capitale du royaume d’Italie enfin unifié après le Risorgimiento. Elle est devenue centre industriel et surtout automobile avec Fiat dès 1899. Gramsci a résisté contre le fascisme mussolinien durant la Seconde guerre.

Nous visitons le palais royal – Regia veut dire royal – résidence de chasse des ducs de Savoie devenus rois, commencé en 1562 quand la capitale du duché a été transférée de Chambéry à Turin. Il a fallu deux siècles de construction, ce qui se voit dans les bâtiments de bric et de broc : une partie enduite, blanche, maniériste de l’architecte Amedeo di Castellamonte ; une autre en briques rouges d’un architecte sicilien, Michelangelo Garove. Il a été conçu et commencé en 1675 à la demande du duc Charles-Emmanuel II. Presque finis en 1675, les travaux se sont poursuivis au siècle suivant en raison de l’invasion française de 1693. Filippo Juvarra terminera l’œuvre. Cette résidence royale parmi les plus vastes au monde avec Versailles, nous dit le guide, est inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1997. Le palais a été ouvert au public en 2007.

La cour d’honneur est bleutée et froide. Une sculpture de Tony Cragg bourgeonne en bleu vert sur un coin ; elle date de 2015 et est censée représenter un « runner », vous savez, ce genre de boy qui court sans jamais rattraper ce après quoi il court, comme un chien après sa queue.

Les jardins sont à la française, sans guère d’intérêt sauf pour se montrer, mais les intérieurs ont été entièrement remeublés. Nous n’avons pas le temps de voir à l’extérieur la Fontaine d’Hercule, le Temple de Diane, le Grand parterre, ni le plan d’eau appelé la Peschiera Grande. Deux tours couvertes de tuiles multicolores en céramique sont reliées par la Galerie de Diane, construite par Juvarra.

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Amour peut être folie, dit Alain

Etait-on sage en juillet 1907 ? Alain en doute, tant la passion amoureuse, fouettée de pulsions hormonales, tient au ventre des jeunes gens, embrase leur cœur et submerge leur esprit. « Don Juan était devenu à peu près fou de l’amour qu’il témoignait pour la belle Elvire. »

Mais celle-ci est sage femme, une Minerve, nom romain d’Athéna, qui règne avec Jupiter et Junon dans l’Olympe. Elvire n’exclut pas la passion, mais elle la juge à sa juste mesure, selon l’humeur antique portée à la tempérance, et qui se garde avant tout de l’hubris. Ce vertige d’orgueil et de pouvoir qui transgresse toutes les normes, piétine toutes les lois, n’affirme que soi et sa démesure. Don Juan serait bien de ceux-là…

« Elle, en des discours sensés, rappelait des vérités trop connues, analysait les causes et les effets des passions, se transportait dans le temps à venir, expliquait d’avance l’ingratitude et l’injustice des amants, les tristesses qui suivent les joies, comme aussi les sévères jugements du monde, et terminait par un magnifique éloge de la sérénité, de l’amitié, de la paix et de la raison ». Quoi, pas d’enthousiasme chez cette Elvire, pas de transports, pas de possession par la passion ? Don Juan n’est qu’un spectacle pour elle, une curiosité à analyser. Et « que peut faire la force, dès qu’on cherche consentement ? », demande malicieusement Alain.

Don Juan se sent comme un démon sans puissance, son énergie soufflée par cette belle santé sensée. Il part se pendre. Mais, au dernier moment, il aperçoit par la fenêtre une autre belle jeune femme qui lui envoie des baisers. Il délaisse aussitôt le nœud coulant et s’empresse auprès d’elle, la séduit et la possède. « Elle se donne à lui en gémissant de bonheur ». Cette fois, il a réussi, et la belle consent avec jubilation. Don Juan est-il comblé ?

Non point, tant le désir est insatiable, tant le feu consume tout, tant ce qui est pris n’a plus de goût. « Il s’aperçoit bientôt, à n’en pas douter, que cette femme est véritablement une folle, que sa famille tient enfermée par ce qu’elle pense et agit tout le long du jour comme elle vient de faire tout à l’heure ». Alors Don Juan comprend en un éclair que la frénésie sexuelle n’est pas l’amour, que lui est fou comme elle, la nymphomane guidée par son vagin, c’est-à-dire inadapté à ce monde humain de raison sociale et de passion domptée. Cette fois, il se pend.

L’amour, comme toute passion, doit être contenue, maîtrisée, domptée, suggère Alain. Certes, c’est plus facile à énoncer qu’à accomplir, mais telle est la sagesse – il en montre la voie. Cela ne veut pas dire abstenez-vous, comme les pères de l’Église, aimez, mais ne faites pas n’importe quoi : l’autre existe lui aussi, il ressent comme vous, il ne faut pas le blesser. Votre passion ne doit pas le dévorer, mais l’envelopper, le réchauffer, l’entraîner. Séduire n’est pas violer ; aimer n’est pas butiner de fleur en fleur en les prenant toutes avant de les jeter pour une autre plus jeune, plus belle, plus désirable.

Cela s’applique aux deux sexes, bien entendu ; les garçons n’ont pas le monopole du désir sexuel hors limites. Le satyriasis et la nymphomanie sont des pathologies du sexe, des obsessions qui n’ont rien à voir avec « l’amour ».

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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A jouer au con, on le devient

Qu’arrive-t-il à « la gauche » ces temps-ci ? Une régression boutonneuse comme ces à peine pubertaires qui se fâchent parce qu’ils ont été « traités » ou parce qu’untel « l’a dit » ? François Bayrou, encore Premier ministre, a énoncé « un sentiment de submersion », à Mayotte surtout et parfois ailleurs. En bon agrégé de lettres classiques, il sait ce les mots veulent dire, au contraire des Vallaud (juriste énarque), Faure (économiste politicien) et autres faibles du parti qui se dit « socialiste ».

Bayrou énonce une réalité. Bien loin des « grands mots » des enflures théâtrales à la Hugo, qui sonnent bien mais accrochent peu, tant les gens sont exaspérés de l’écart grandissant entre les mots et les actes. Bien nommer les choses, disait Camus, c’est déjà avoir prise sur le réel. S’enfumer de « Grands principes » et de « mots tabous » n’est qu’une hypocrisie de petite politique politicienne. Il y a des jours où « les socialistes » feraient mieux de se taire et de travailler.

« Alerte vagues submersion : le niveau 5 déclenché à Biarritz », énonce la Météo ces jours-ci, sans que les caciques du parti rose n’y voient une désinformation due au Rassemblement national. Il s’agit de vagues (pourtant marines) pouvant emporter un promeneur sur le bord de côte, pas d’un tsunami. Même chose pour l’immigration : le chef de l’extrême-centre reste modéré et n’entonne pas les clairons de l’extrême-droite. Il y a un vrai problème à Mayotte, comme dans certaines régions françaises (la Guyane, le Nord, par exemple). Le nier au nom du tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, tout le monde il a droit, est une niaiserie. C’est jouer l’autruche à se cacher la tête dans le sable, endosser le rôle de Tartuffe devant le sein qu’il ne saurait voir – mais qui existe.

Or « le peuple » – les citoyens qui votent et manifestent – savent bien qu’il y a une question. Qu’aucun gouvernement n’a prise à bras le corps, contrairement à ce qui a été fait au Canada, en Suède, au Danemark et ailleurs. Ne pas la considérer revient à laisser la place à tous les excès des « yakas » par les « fauqu’on ». Donc à ouvrir tout droit un boulevard aux Trump et autres adeptes de la tronçonneuse.

Le problème de Mayotte est dû à la droite, jamais cohérente dans ses choix contradictoires. Il n’aurait jamais fallu faire de cette île un « département ». La solution serait probablement de le transformer en « territoire d’outre-mer », analogue à Tahiti, en décentralisant la gestion des flux et sans que les nés sur place deviennent français par automatisme. Mais qui prendra à bras le corps cette question ? La droite, aujourd’hui à grande gueule, n’a rien foutu malgré sa décennie de gouvernement.

Il y a bien d’autres menaces de « submersion » aujourd’hui que Mayotte. Cette île n’est (pour paraphraser le diable) qu’un « détail » politique dans la multiplicité de problèmes bien plus graves. Pensons à la « submersion » de la dette, que les marchés vont nous infliger s’il y a encore censure et une fois de plus aucun budget ; à la « submersion » de l’anti-parlementarisme devant cette Assemblée de singes qui ne pensent qu’à leur banane personnelle et pas à la jungle qui les environne ; à la « submersion » des licenciements par l’attentisme des investissements d’entreprise devant l’incertitude et l’immobilisme politique persistant ; à la « submersion » du prochain vote à l’extrême, comme on l’a vu aux États-Unis, face aux errements de « la gauche » et de sa débilité politique.

En jouant chaque jour un peu plus aux cons, les « socialistes » le deviennent. Ils sont à chaque fois ramenés vers la radicalité mélenchonne, une envie de tout casser et de renverser la table pour virer ces incapables qui se goinfrent en Assemblée aux frais des contribuables – sans faire leur boulot qui est de composer une politique. Au risque que le parti socialiste soit assimilé définitivement au parti insoumis, et que cette radicalité révolutionnaire entraîne un mouvement de rejet clairement en faveur de l’ordre… donc du RN. La chienlit, ça suffit ! Avait dit de Gaulle avant d’emporter l’Assemblée en 1968, avec une majorité introuvable.

On ne sait même plus de quel « socialisme » on parle chez les Vallaud, Faure et autres indignés pour un mot. Le socialisme utopique des « droits » de 1848 et de l’enflure romantique ? Le socialisme « scientifique » des moyens de production de Marx ? Le socialisme d’État à la chinoise avec surveillance tout azimut et camps de redressement ? Du socialisme « réel » des soviétiques, de sinistre mémoire (« sinistre » vient de « gauche ») ? Le socialisme démocratique à la scandinave qui a pris la « submersion » migratoire à bras le corps, en imposant une intégration des valeurs du pays aux postulants étrangers) ? Le faurisme est instable, comment pourrait-il établir une relation durable en politique ?

Le Bruit du tic-tac se rapproche (titre d’un livre commis par Olivier Faure avec Lucile Schmid en 2001) : la France va bientôt exploser si les députés ne se reprennent pas pour faire leur travail (comme tout le monde !), et ce sera un benêt rose soi-disant indigné, comme le Premier secrétaire (mal élu) du PS, qui aura allumé la mèche.

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Jean-François Coatmeur, Des croix sur la mer

Décédé en 2017 à 92 ans, Jean-François Coatmeur, enseignant en lettres breton, est surtout l’auteur de romans policiers. Des croix sur la mer est son seul roman classique, où les croix font bien dans le titre, mais ne sont absolument pas représentatives du contenu. Inspiré d’un événement biographique brièvement relaté en préface, l’histoire laisse la religion accessoire. Il faut dire que l’auteur a subi les curés lors de ses études secondaires.

Sébastien Palu, le personnage principal, est infirmier « auxiliaire » après avoir entrepris des études de médecine, interrompues par la tuberculose. Puis la guerre est venue, la Seconde, l’effondrement de l’armée française « la plus puissante du monde », mais archaïque à cause des badernes qui la gouvernent ; toute la France est occupée, y compris un petit village breton qu’aucun Astérix ne défend, sauf quelques trop jeunes, exaltés de la dernière heure, au moment où les Allemands se replient.

Ils prennent des otages pour couvrir leur fuite. Ils sont sans cesse harcelés par les partisans, attaqués au coin de chaque bois. Ils raflent les villageois qui ont le malheur, ou plutôt la bêtise, de passer dans la rue, comme si de rien n’était. Or tout « est », justement, et les plus imbéciles se font pincer, au lieu de rester chez eux en attendant que la tempête vert de gris passe. Les soldats en fuite sont les plus dangereux, tout le monde le sait, ou devrait le deviner – mais non, il y a toujours des plus malins qui « croient » que…

En ce mois d’août 1944, la chaleur règne sur la Bretagne et les Américains repoussent l’armée allemande qui se replie en véhicules et tient les otages, dix-sept raflés parce qu’ils passaient par là. Dont Sébastien Palu, infirmier à ausweis, mais dont la soldatesque se fout comme de l’an 40. Heureusement, l’officier commandant est blessé à la cuisse et réclame un docteur. Palu en fait office, pansant sa plaie, pas bien grave car ni l’os ni les tendons ne sont atteints ; il suffit que la chair ne s’infecte pas. L’officier, un brin philosophe, garderait bien l’infirmier pour son repli, il peut toujours servir, mais le niais écoute l’appel d’un benêt qui est venu le chercher pour « soigner » sa mère soûlarde, une fois de plus beurrée à mort. C’est pour cela qu’il s’est fait pincer, en allant la secourir. Et le benêt en rajoute une couche en l’appelant à nouveau, pour lui cette fois, car il n’a pas su rester tranquille, il s’est fait salement tabasser. Une fois pansé, il croche la main de l’infirmier, ne veut pas qu’il le quitte. Et le niais cède – une fois de plus. Palu, au nom de maladie, n’est pas une personnalité forte, ni même sympathique.

Par d’incessants retours en arrière, l’auteur nous apprend qu’il a non seulement engrossé trop jeune la fille de hobereaux qui ont dû consentir au mariage, et l’ont méprisé, lui et sa famille, mais qu’il a échoué en médecine, pour cause de maladie, échoué à entrer dans la Résistance comme le cousin de sa femme, pour cause de faible santé, échoué à élever son fils Olivier, qu’il voit très peu, échoué à dire non au benêt inopportun, échoué à revenir auprès de l’officier allemand… En bref un « perdant » congénital.

De plus, cet être sans volonté, qui se laisse ballotter par le destin, a envisagé de dénoncer le jeune cousin fringuant, qui tringle sa femme en aparté. Il les a surpris en plein ébats lorsqu’il est revenu en vélo d’une tournée. Il s’est bien gardé d’apparaître et de jeter dehors le défonceur de chatte, faute de virilité. Avec ses 31 ans, il ne se sent pas de force contre un jeune homme en pleine vigueur de ses 18 ans. Il a donc écrit par vengeance de ressentiment une lettre de dénonciation à la Kommandantur, sur beau papier, toute en pleins et déliés tracés sur des lignes tirées à la règle. Comme si la maniaquerie du style compensait la lâcheté du procédé. Cette lettre, il a eu la faiblesse de ne pas l’envoyer, oh, pas pour de nobles motifs, mais par couardise d’avoir à en supporter les conséquences. Il a même eu la faiblesse ultime de ne pas la brûler, comme il en avait vaguement l’intention au moment où le benêt, au prénom inadéquat de Valentin, est venu gémir à sa porte pour le tanner de le suivre.

Lorsqu’il sait qu’il va être fusillé, comme les autres otages, les otages comme les partisans blessés pris sur le fait, cette lettre l’obsède. Il l’a enfermée à clé dans un tiroir, mais elle est intacte, et lui mort, elle survivra. Palu le cocu, connu de tout le village, sera vengé, mais dans le déshonneur d’avoir trahi un compatriote alors que l’ennemi est vaincu. Pas bien beau, comme souvenir pour le fils Olivier… Comme Marie, la putain des boches, passe pour donner de l’eau, il voit une sorte de double rachat en lui demandant, à voix basse, d’aller détruire cette lettre qu’elle trouvera dans le tiroir du bureau, dont la clé est dans le pot à tabac sur le meuble. Marie, qui a cédé trop facilement à l’argent allemand pour soigner son vieux père irascible, fera une bonne action, et lui Palu sera soulagé de gommer sa succession d’erreurs et de faiblesses.

Tout cela est pitoyable, pas tragique, même si la mort est au bout. L’auteur n’est pas un bon romancier car il privilégie trop, comme dans les romans policiers, le fil du récit à la profondeur des personnages, et il ne brosse les décors qu’avec un excès d’adjectifs. Malgré le « prix », donné pour motifs régionalistes, le livre reste de série B. Il se lit – et s’oublie.

Le roman a fait l’objet en 2001 d’un téléfilm de Luc Béraud, édité en DVD pour 9,99 euros. Il est probablement meilleur que le livre – une fois n’est pas coutume.

Prix Bretagne 1992

Jean-François Coatmeur, Des croix sur la mer, 1991, Presses Pocket 1993, 215 pages, occasion €3,64, e-book Kindle €5,49

DVD Des croix sur la mer, Luc Béraud, 2001, avec Laurent Malet, Isabelle Renauld, Marie Guillard, Jérôme Pouly, Stéphane Brel, LCJ Editions & Productions 2014, 1h35, €9,90

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Se connaître soi-même, prône Montaigne

Suite du chapitre XIII du Livre III des Essais, l’ultime texte de Montaigne où il expose à la fin de sa vie sa vision du monde tirée « de l’expérience » (titre du chapitre). « Le jugement tient chez moi un siège magistral, au moins il s’en efforce soigneusement ; il laisse mes appétits aller leur train, et la haine et l’amitié, voire et celle que je me porte à moi-même, sans s’en altérer et corrompre. S’il ne peut réformer les autres parties selon soi, au moins ne se laisse-il pas déformer à elles : il fait son jeu à part. » Il faut savoir raison garder, même en ses instincts pulsionnels et ses passions affectives.

D’où le conseil d’Apollon, gravé au fronton de son temple de Delphes : Connais-toi. « L’avertissement à chacun de se connaître doit être d’un important effet, puisque ce dieu de science et de lumière le fit planter au front de son temple, comme comprenant tout ce qu’il avait à nous conseiller. Platon dit aussi que prudence n’est autre chose que l’exécution de cette ordonnance, et Socrate le vérifie par le menu en Xénophon. » Sauf que ce n’est pas si simple, avoue Montaigne. « Encore faut-il quelque degré d’intelligence à pouvoir remarquer qu’on ignore », et chacun se croit toujours assez intelligent pour le croire. Mais est-ce le cas en vérité ? « D’où naît cette platonique subtilité que, ni ceux qui savent n’ont à s’enquérir, d’autant qu’ils savent, ni ceux qui ne savent, d’autant que pour s’enquérir il faut savoir de quoi on s’enquiert. Ainsi en celle-ci de se connaître soi-même, ce que chacun se voit si résolu et satisfait, ce que chacun y pense être suffisamment entendu, signifie que chacun n’y entend rien du tout. » Montaigne prend plaisir à jargonner en logique pour dire une chose bien claire : que la seule chose que l’on doit savoir, c’est qu’on ne sait rien.

Montaigne se juge à cette aune. Il se sait faible, ce qui le rend modeste, obéissant aux croyances prescrites (sans forcément y croire), « à une constante froideur et modération d’opinions » (qui lui permet de juger sans passion) – et surtout « la haine à cette arrogance importune et querelleuse, se croyant et fiant tout à soi, ennemie capitale de discipline et de vérité. Ecoutez-les régenter : les premières sottises qu’ils mettent en avant, c’est au style qu’on établit les religions et les lois. » Autrement dit, ils assènent d’autorité comme des dieux, ce qui leur permet de se passer d’étudier et de savoir. Combien de « spécialistes » mettent-ils en avant leur autorité de pontes pour affirmer sans preuve, qui que l’hydroxychloroquine soigne le Covid, qui que la terre est plate, qui que l’humain n’est pour rien dans le réchauffement climatique, qui que les vaccins ne servent à rien, et ainsi de suite. « C’est par mon humaine expérience que j’accuse l’humanité d’ignorance », affirme Montaigne au soir de sa vie. « L’affirmation et l’opiniâtreté sont signes de bêtise », assène-t-il. Ce qui se vérifie tous les jours.

C’est, dit-il parce que « dès mon enfance, [je me suis] dressé à mirer ma vie dans celle d’autrui ». Il étudie tout, ce qu’il faut fuir, ce qu’il faut suivre. Ainsi a-t-il le jugement assez sûr sur ses amis, ce qui les étonne.

Quel bilan tire-t-il de cette masse d’essais écrits au fil du temps ? « Toute cette fricassée que je barbouille ici n’est qu’un registre des essais de ma vie, qui est, pour l’interne santé, exemplaire assez, à prendre l’instruction à contrepoil. Mais quant à la santé corporelle, personne ne peut fournir d’expérience plus utile que moi, qui la présente pure, nullement corrompue et altérée par art et par opination . L’expérience est proprement sur son fumier au sujet de la médecine, où la raison lui quitte toute la place. » Pour être en bonne santé, « même lit, même heures, même viandes, et même breuvage. Je n’y ajoute du tout rien, que la modération », dit Montaigne. Les habitudes, c’est le secret des centenaires, interrogés depuis par les journalistes. « Ma santé, c’est maintenir sans trouble mon état accoutumé », résume Montaigne.

Pour le reste, « il faut apprendre à souffrir ce qu’on ne peut éviter », dit encore le philosophe périgourdin. Imaginer, c’est périr avant même d’être touché. Et de s’étendre à pleines pages sur ses maladies. Avant de donner un conseil à la jeunesse : « Il n’est rien qu’on doive en recommander à la jeunesse que l’activité et la vigilance. Notre vie n’est que mouvement. » Lui dort beaucoup – huit ou neuf heures par nuit – n’est pas impétueux mais a de la résistance, il marche longtemps et n’apprécie rien, depuis l’enfance, qu’être à cheval. « Il n’est occupation plaisante comme la militaire, occupation noble en exécution (car la plus forte, généreuse et superbe de toutes les vertus est la vaillance), et noble en sa cause ; il n’est point d’utilité ni plus juste, ni plus universelle que la protection du repos et grandeur de son pays. La compagnie de tant d’hommes vous plaît, nobles, jeunes, actifs, la vue ordinaire de tant de spectacles tragiques, la liberté de cette conversation sans art, et une façon de vivre mâle et sans cérémonie, la variété de mille actions diverses, cette courageuse harmonie de la musique guerrière qui vous entretient et échauffe et les oreilles et l’âme, l’honneur de cet exercice, son âpreté même et sa difficulté… » N’en jetez plus. Montaigne aime son état de noble, donc guerrier au service, entouré de jeunesse et vivant simplement, tout dans l’action et l’observation de ce qui survient.

Après moult gloses sur les antiques et leurs prescriptions de vie saine, vient la phrase qui résume Montaigne en sa personne. « Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. » Si l’on traduit en termes contemporains, nul doute qu’il ne faut vivre qu’au présent, sans lâcher son imagination ailleurs ni plus loin. C’est cela le bonheur, l’accord de soi et du monde, au temps présent. Carpe diem : cueille le jour présent. La vie, dit Montaigne : « il y a de l’art à la jouir : je la jouis au double des autres, car la mesure en la jouissance dépend du plus ou moins d’application que nous y prêtons. »

Quelques maximes, ciselées pour la fin, dans ce chapitre ultime des Essais :

« Pour moi donc, j’aime la vie et la cultive telle qu’il a plu à Dieu nous l’octroyer. »

« Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste. »

« C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être. (…) Au plus élevé trône du monde, nous ne sommes assis que sur notre cul. »

Et la toute dernière phrase : « Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance. » Autrement dit vivre en humain, pleinement humain, est la beauté même : c’est accomplir pleinement notre destinée. Suit une dernière remarque sur la vieillesse, puis une citation d’Horace, poète romain épicurien et stoïcien, né en 65 avant, qui plaisait fort à Montaigne, qui résume tout : santé, facultés, vieillesse pas avilissante, écriture.

C’est ainsi que nous avons chroniqué l’intégralité des essais de Montaigne, depuis 2011.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Kurt Vonnegut Jr, Le berceau du chat

Étonnante destinée pour un roman de science-fiction : il est devenu une thèse d’anthropologie, acceptée par l’université de Chicago en 1971. Voilà donc le romancier docteur. Il est décédé en 2007, non sans que Le berceau du chat, titre issu d’un jeu de ficelle, soit devenu culte.

C’est que la naïveté humaine à croire n’importe quoi, et la bêtise de vouloir inventer n’importe quoi, est le thème du livre. Il est écrit loufoque, avec beaucoup d’ironie. Jonas, comme celui avalé par la baleine biblique, se prénomme en réalité John. Mais Jonas lui va bien, parce qu’il est toujours avalé par plus gros que lui. A commencer par son livre, Le jour de la fin du monde, qui veut relater le jour où tomba la première bombe atomique sur Hiroshima. Il veut pour cela rencontrer le Dr Hoenikker, physicien qui a participé de très près au projet Manhattan.

Mais il est mort, de façon curieuse. Ses trois enfants l’ont retrouvé figé dans son fauteuil, « gelé » par l’une de ses inventions bizarres, la glace-9. En rencontrant les enfants adultes, notamment Newt (probablement un diminutif de Newton) le journaliste se trouve invité sur l’île indépendante San Lorenzo, aux Caraïbes. Le climat est clément, les indigènes vivent quasi nus, le président est « Papa » Manzano qui menace du supplice du « croc » tout opposant, et la religion est le Bokonon, écrite par un Noir qui vit caché en ermite car son ventre est pis à prix pour le croc. C’est une religion cynique, qui démonte les faux-semblants.

Jonas tombe amoureux de la négresse blonde Mona qui, elle, aime qui doit l’aimer, c’est-à-dire tout le monde et personne. Elle fait ce qu’on lui dit de faire, comme son père adoptif Papa l’ordonne. Le successeur pressenti du président qui se meurt d’un cancer refuse le poste et le propose à Jonas. Le journaliste est tenté de refuser cet honneur encombrant, mais le prix est Mona, et il finit par accepter pour la baiser.

Le jour de l’investiture, Papa Manzano décède volontairement par l’ingestion d’un fragment de glace–9 qu’il portait autour du cou, cadeau de l’un des fils du savant fou. Les avions à hélice de la chasse de San Lorenzo font une démonstration de tir à la cible et le palais présidentiel s’écroule sous le bruit des explosions. Le lit-cercueil de Papa tombe alors à la mer et tout se gèle instantanément. Avec le froid brutal sur la terre, une succession de tornades et de tempêtes se lèvent, qui ne s’apaiseront qu’avec les jours.

Les rares survivants, dont Jonas, se réunissent sur une terre désertée et se demandent bien ce qu’ils font là. Mona se suicide, n’ayant jamais aimé personne et ne trouvant plus de partenaires à tester. Quant au nègre Bokonon, il écrit le dernier texte de sa bible, : s’il était plus jeune, il écrirait une histoire de la bêtise humaine. » Voilà qui est fait par Kurt Vonnegut Jr.

Kurt Vonnegut Jr, Le berceau du chat (Cat’s Cradle), 1963, J’ai lu 1974, 254 pages, occasion rare €54,99 ou Points Seuil €49,00

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Retour à Howards End de James Ivory

Une histoire de maison, comme si elle était faite pour quelqu’un, dans une ambiance de pulsions sexuelles et de morgue aristocratique. Nous sommes en pleine pudibonderie victorienne, avec l’orgueil des mâles de l’empire. Les femmes ne sont que des jouets assimilées à des enfants mineurs, des objets propriétaires que l’on prend pour pondre, ne devant pas être « souillées » avant le mariage ni montrer le moindre bout de peau des bras et des jambes. On ne les considère que comme quantité négligeable. Sauf qu’elles commencent, en ces années pré-1914, à n’en faire qu’à leur tête. Le roman d’Edward Morgan Forster dont est tiré le film a été publié en 1910.

D’où le choc des mœurs et des cultures entre une famille british tradi, les Wilcox, et deux jeunes femmes émancipées par la fortune et l’intellect, partiellement originaires d’Allemagne. Ces deux sœurs Schlegel, Margareth (Emma Thompson) et Helen (Helena Bonham Carter) ainsi que leur frère encore adolescent Theobald dit Tibby (Adrian Ross Magenty) habitent avec leur tante Juley (Prunella Scales) dans un immeuble de Londres. Leur bail s’achève et le propriétaire veut faire démolir pour bâtir un immeuble plus cossu. Henry (Anthony Hopkins) et Ruth Wilcox (Vanessa Redgrave) sont un couple de riches industriels qui exploite le caoutchouc du Nigeria. Leur fils cadet Paul (Joseph Bennett) flirte un soir avec la jeune Helen dans leur maison de campagne d’Howard’s End*, où les Schlegel sont invités. Helen est toujours excessive et un peu folle. Baiser est-il la seule façon de communiquer en société de caste ? Un Wilcox ne saurait envisager un quelconque mariage sans choisir une femme de sa classe, comme l’aîné Charles (James Wilby), qui épouse Dolly (Susie Lindeman), une oie stupide, mais de son rang.

[* L’orthographe correcte exige l’apostrophe, mais le web ne supporte pas les signes codants tels qu’apostrophe, accents, deux points, point d’interrogation et autres. D’où la suppression de l’apostrophe – comme des accents – pour indexer les titres et les noms pour les moteurs de recherche]

Justement, le jeune couple loue par hasard pour quelques semaines à Londres un appartement en face de chez les Schlegel, ce qui les amène à se rencontrer à nouveau, malgré le scandale. Car tout fait scandale dans la société puritaine sous Victoria : de véritables mœurs islamiques, où le chapeau est aussi indispensable que le voile chez les femmes, et où parler avec une fille non mariée quant vous êtes un garçon équivaut à un viol. Les filles sont des biens que l’on négocie, pas des personnes.

Mais les femmes agissent de leur côté. Ruth Wilcox et Margareth Schlegel se sont rencontrées lors d’un voyage en Allemagne et se revoient à Londres puisque leur logis est juste en face. Ruth est devenue fragile, malade et neurasthénique. Elle voit en Margareth un double romantique, douce, délicate et posée, à qui se confier. Son mari est froid et ses enfants ne pensent qu’à eux et à leur position. Ruth a la nostalgie du cottage où elle est née, Howard’s End. Elle y a passé son enfance parmi les fleurs, le pré de jacinthes au printemps, et les arbres, les marronniers en fleurs. A l’article de la mort, elle écrit sur un papier qu’elle veut léguer ce bien propre à Margareth. Mais le mari et les enfants ne voient pas cette spoliation d’un bon œil. Le père hésite, le fils aîné est contre, et la fille cadette Evie (Jemma Redgrave) jette carrément la lettre dans la cheminée. Ce legs est réputé n’avoir jamais existé.

Mais le destin, ou la nature, sont obstinés. Howard’s End reviendra à Margareth, comme prévu. Car la maison est faite pour elle, à ses mesures : la preuve, ses meubles qu’elle entrepose avec l’autorisation d’Henry après l’expiration du bail de Londres, y entrent parfaitement, le tapis s’ajuste au salon et l’épée du grand-père a sa place toute trouvée au-dessus de la cheminée. « End » signifie d’ailleurs la finalité, le but. Celui d’Howard qui l’a fait construire, son chef d’œuvre, mais aussi l’accomplissement d’une destinée.

C’est par l’intermédiaire des pulsions sexuelles que la maison va revenir aux sœurs, conformément au désir de la mère. Helen Schlegel rencontre Leonard Bast (Samuel West), commis dans une société d’assurance, lors d’une conférence un peu snob sur Beethoven pour bourgeois ignares. Elle vole le parapluie du jeune homme assis à côté d’elle sans (vraiment ?) le vouloir, car elle est fantasque (mais le jeune homme blond est bien fait de sa personne…). Bast, accoquiné avec la vulgaire Jacky (Nicola Duffett), est pauvre et habite un taudis au ras des trains qui passent toute la nuit dans un vacarme d’enfer. En suivant Helen sous la pluie, mais sans pouvoir la rattraper, il voit où elle habite et sonne à la porte pour récupérer son bien. La famille Schlegel l’invite à prendre le thé et à se sécher. Il est ébloui par leur raffinement et se trouve en affinité avec les lectures romantiques des filles, adeptes du groupe de Bloomsbury, comme l’auteur (Margareth, sa sœur et son frère sont inspirés de Virginia Woolf). Helen, exaltée, veut à tout prix l’aider, et ce sera sa perte. Mais que peut-on contre les pulsions, quand elles sont trop contraintes en société prude ?

Comme les Wilcox habitent près des Schlegel, le hasard fait qu’Henry rencontre Bast en même temps que les sœurs. Une fois parti, Helen le recommande pour un poste dans l’entreprise des Wilcox, mais celui-ci ne saurait condescendre à ce passe-droit sans intérêt. Mais lorsqu’il apprend où Bast travaille, il leur dit que sa compagnie d’assurance est fragile, insuffisamment réassurée, et qu’elle va faire faillite avant les fêtes. Helen incite donc Bast à quitter son emploi pour en trouver un autre rapidement. Ce qu’il fait avec succès, car il est toujours préférable d’avoir déjà un emploi pour postuler à un autre : cela inspire confiance, alors que les chômeurs sont considérés comme des losers. Les choses n’ont pas changé depuis. Mais ce nouvel emploi, dans une banque, s’avère précaire et une compression de personnel due à la conjoncture fait licencier Bast, qui se retrouve sans un à 21 ans.

Helen se sent coupable et, toujours excessive, décide d’amener le couple Bast au buffet de fiançailles d’Henry et de Margareth, pour les nourrir. Cela ne se fait pas et Jacky, qui ne sait pas se tenir, se fait remarquer car elle mange avidement et boit beaucoup trop. Pire, elle reconnaît en Henry un ancien client quelle a subi à Chypre lorsqu’elle avait 16 ans et cherchait à vendre son corps pour payer son retour en Angleterre, ses parents étant morts. Henry, imbu de sa position sociale, fulmine d’avoir été piégé par les sœurs. Bien que Margareth lui pardonne cet « écart » d’il y a dix ans (des années avant qu’ils se connaissent), Henry ne veut plus voir les Bast. Helen, outrée, les suit. Elle offre 5000 £ à Leonard Bast, qui les refuse par orgueil, mais condescend à l’embrasser, et plus après une promenade en barque. Voilà Helen enceinte de lui, « faute » sociale impardonnable pour une fille non mariée. Les hommes de l’époque ont le droit social à rechercher le plaisir, mais pas les femmes, qui doivent se garder « pures » et « vierges ».

Helen part voyager en Bavière et envoie des cartes postales fantasques qui font craindre à Margareth et Tibby pour sa santé mentale. Pour son bien, Henry envisage de la faire interner à son retour annoncé et, pour cela, invite sa sœur à la faire venir à Howard’s End où sont ses livres qu’elle veut récupérer. Mais elle n’est pas folle, seulement déboussolée par sa grossesse, et Margareth s’interpose. Helen veut à toute force passer une nuit dans le cottage, ce que les Wilcox refusent absolument. Henry envoie son fils Charles, à qui le cottage est destiné en héritage, chasser la fille. C’est alors que surgit Leonard Bast, venu en train de Londres jusqu’à Eaton, puis à pied par la route. Charles le frappe du plat de l’épée sous la cheminée et Bast, en voulant lui échapper, fait tomber une bibliothèque sur lui, ce qui le tue. Le médecin bourgeois conclurait bien à « une crise cardiaque » (en France on aurait dit un « arrêt du cœur »), mais l’imbécile de Charles évoque l’épée et les coups qu’il a portés. Il est donc inculpé et emmené par la police.

Henry ne veut plus remettre les pieds à Howard’s End, pas plus que Charles et aucun des Wilcox, aussi lègue-t-il par testament le cottage à sa seconde épouse Margareth, réalisant ainsi le vœu de sa première épouse Ruth. Mais il a fallu le rappel des pulsions sexuelles déniées pour que la morgue sociale cède enfin devant le destin. Le domaine reviendra au petit garçon qui va naître d’Helen et de feu Leonard, et qu’on voit déjà marcher dans les herbes des prés.

Prix du 45e anniversaire du Festival International du Film 1992

DVD Retour à Howard’s End, James Ivory, 1992, avec Vanessa Redgrave, Helena Bonham Carter, Joseph Bennett, Emma Thompson, Prunella Scales, MK2 2008, anglais vo doublé français, 2h22, €15,61, Blu-ray €14,99

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Patrick Rambaud, Il neigeait

C’est le leitmotiv du célèbre poème fleuve du Totor national dans Les Châtiments, versificateur au kilomètre, qui cette fois prend le ton de l’épopée. Nous sommes en 1812 et Napoléon le Grand a envahi la Russie du tsar Alexandre qui se terre. Il a laissé Moscou, a vidé la ville et la fait incendier par ses partisans restés aux alentours. On accusera les Français.

Après avoir conté dans La Bataille, Grand prix du roman de l’Académie française, Essling en 1809, l’auteur nous fait suivre la Grande armée de 500 000 hommes, dont 150 000 venus de France, le reste étant les alliés. Elle occupe la capitale déserte et loge dans les palais restés debout, mais cherche à nourrir les milliers d’hommes. La nourriture a été emportée, noyée, les puits empoisonnés. Les armées russes se dérobent, sachant peut-être qu’elles ne vaincront pas un petit caporal devenu empereur, tant il a montré de génie dans la stratégie sur le champ de bataille. Comme d’habitude, les Russes font confiance à l’immensité, au climat, à la boue des marais de leur territoire. Quant au tsar, il renie sa parole, son « alliance » avec la France.

Napoléon relit l’histoire de Charles XII, souverain suédois conté par Voltaire. Lui aussi a envahi la Russie, lui aussi s’est trop attardé, lui aussi a été vaincu par le général Hiver. Mais il n’en tire aucune leçon, comme tous les hommes de pouvoir laissés seuls devant leur égotisme. Ils croient trop en leur génie pour écouter les autres, la raison, ou le simple bon sens. Le tsar ne « l’aime » pas, contrairement à ce qu’il croit ; il n’a que des intérêts, et les Anglais lui font miroiter le commerce pour contourner le Blocus continental.

Patrick Rambaud nous raconte alors l’épopée du retour, le désordre, le froid glacial, le passage de la Bérézina, le harcèlement des cosaques. C’est le chacun pour soi, l’égoïsme féroce pour un bout de cheval mort ou une sac d’orge moisi. Les civils, qui ont fait de juteuses affaires à Moscou fuient eux aussi, n’ayant rien su prévoir. Ils perdent tout par leur bêtise de ne penser qu’à gagner de l’argent – même la vie.

Dans ce roman, écrit aux sources de la documentation historique, les anecdotes priment sur l’ensemble, mais l’atmosphère est bien rendue : nous y sommes. Les personnages sont un peu pâles, servant à lier l’histoire. Le capitaine d’Herbigny est revenu vivant mais aveugle ; le commis aux écritures Sébastien, enrôlé pour sa trop belle écriture comme l’un des secrétaires de l’empereur et qui a rencontré Henri Beyle (qui deviendra Stendhal), revient mûri, avec un poste à Paris ; Ornella l’actrice, trop jeune pour être avisée, offre son corps pour survivre, mais disparaît dans la steppe. Elle ne peut passer les ponts flottants de la Berezina, que Napoléon fait brûler une fois ses troupes passées ; elle est prise par les Kalmouks, dénudée entièrement avec les autres prisonniers civils, laissée dans la neige par moins vingt degrés, puis livrée aux moujiks qui se vengent, sur l’instigation des popes qui crient au diable. Tout y est.

Quant à l’empereur, il reste visionnaire sur l’Europe, mais a pris pour bouc émissaire commode de ses erreurs les Anglais. Il voudrait la paix avec le tsar son « frère », mais celui-ci ne répond pas. Au lieu d’agir, Napoléon attend. Trop tard pour faire retraite honorablement. Il « croit » que le climat lui laissera quelques semaines de plus, mais ce n’est pas le cas. C’est alors la débâcle, la débandade, la fuite à marche forcée avec une armée qui se réduit chaque jour. Trois cents mille morts au moins dans cette aventure extrême de survie. Pour rien. La France en ressortira affaiblie, 1815 se profile, ses 130 départements seront réduits, Napoléon déboulonné. Sylvain Tesson, deux cents ans plus tard, refera le chemin de la déroute dans un side-car Oural. Il le raconte dans Berezina, chroniqué sur ce blog.

Un honnête roman qui fait revivre l’histoire – et rappelle que la Russie est moins imprenable par la capacité de ses dirigeants que par l’ampleur de son territoire.

Patrick Rambaud, Il neigeait, 2000, Livre de poche 2002, 286 pages, €6,90, e-book Kindle, €5,49

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