
Jean Delumeau était historien breton et catholique, spécialiste des mentalités religieuses au Collège de France, membre de l’Institut ; il est décédé à Brest en 2020 à 96 ans. Le père Gérard Billon, bibliste, est à la tête de l’Alliance biblique française ; à 73 ans, il dirige le Service biblique catholique Évangile et Vie et la revue Cahiers Évangile. C’est dire si leur livre en commun est irrigué avant tout par l’érudition scientifique, la foi venant par surcroît.
Gérard Billon rappelle en première partie l’histoire de la Passion du Christ. L’évangile de Luc est le plus complet sur les circonstances de la Passion et de la mort de Jésus, mais les autres récits évangéliques de la Passion, ceux de Matthieu, Marc et Jean sont donnés en annexe.
Le prêtre historien note l’originalité du christianisme sur les autres religions : les Évangiles ne sont pas une transcription littérale de la Parole de Dieu mais des témoignages humains sujets à variations et à embellissements. « Nous avons entendu les quatre voix se mêler, se superposer parfois, se distinguer de temps à autre. Des accords sont apparus mais aussi des dissonances et des motifs singuliers. Il y a là une originalité qui distingue la Bible d’autres livres sacrés : il n’y a pas une voix unique que le lecteur serait tenté d’absolutiser. Si, pour la foi chrétienne, Jésus le Christ est Parole de Dieu, cette parole unique s’atteint à travers quatre récits particuliers » p.36. Une incitation à penser par soi-même plutôt qu’à se soumettre aveuglément à un Verbe.
La Passion est un « événement » qui fait sens symbolique pour les croyants chrétiens, tout comme l’Exode pour les Juifs. La mort humaine dans la souffrance laissera place à la Résurrection et à la joie de la vie éternelle, espérance de la foi. La Passion de Jésus a lieu à la Pâque, substitut de l’agneau ancien du sacrifice. « Scandale pour les Juifs, folie pour les païens », résume Paul p.42. Des sources externes évoquent la mise à mort de Jésus : Tacite, Flavius Josèphe, le Talmud. Les quatre évangiles canoniques donnent un ordre vraisemblable à la trame des événements et aux personnages attestés historiquement. Celui de Jean est le plus long et le plus précis, peut-être parce qu’il évoque « le disciple bien-aimé » du dernier repas : « il est couché sur la poitrine de Jésus » (Jean 13,21), rappelle Billon. « Cette proximité signifie plus qu’une simple présence physique. À l’instant où le seigneur transmet son testament, le disciple vit une communion profonde avec son maître. On le retrouve au pied de la croix (Jn 19), devant le tombeau vide (Jn 20), sur la mer de Tibériade (Jn 21), à tous les moments importants du mystère de Pâques » p.81. Il double Pierre comme un témoin spirituel, le Simon appelé par Jésus à bâtir son église. Mais on ne connaît pas le nom de ce disciple bien-aimé, que la tradition a nommé Jean – dont le nom signifie le plus jeune (Giovanni en italien, par exemple).
Pourquoi condamner et tuer Jésus ? Si les Romains s’en lavent les mains, ne voyant pas en Jésus un trublion politique, les prêtres juifs le condamnent pour blasphème, ce pourquoi sa mort est réclamée à l’occupant. « Par son action et ses propos, Jésus se manifeste comme autre prophète. (…) « Pour l’homme de Nazareth, la proximité du Royaume impliquait une urgence de l’amour, devant laquelle la Torah rituelle devait plier » (D. Margerat). Tout cela ne pouvait attirer à Jésus la bienveillance de personne, ni des chefs religieux, ni du peuple très attaché justement au temple, reflet de la société et promoteur des signes identitaires. On peut donc comprendre que le grand prêtre ait jugé plus prudent d’arrêter le dangereux prophète » p.60.
Jean Delumeau, dans une seconde partie, resitue la Passion dans l’histoire, notamment celle de l’art, miroir de la croyance des époques.
Dans l’art chrétien des premiers siècles, pas de souffrances du Christ. On évoque plutôt le bon Pasteur, le Messie baptisé, la Sagesse divine, le Pantocrator de l’énergie divine, le Sauveur de la Résurrection qui descend aux enfers. « La Passion ne prend tout son sens que dans la Résurrection » p.93. Cette façon de voir dure jusqu’au XIIe siècle.
C’est alors que saint François d’Assise donne au christianisme un ton doloriste orienté vers la pitié, ce qui culminera au XVIe siècle avec le Christ en croix de Mathias Grünewald « tordu de douleurs, la chevelure collée de sueur, les muscles et les veines saillantes » (cahier photo). De l’empathie de pitié au sadisme de la souffrance et au masochisme du pécheur, la voie était libre. On se complaît, dans les martyrologies de saints, à détailler les tortures variées des corps, à humilier l’humain, à le rendre pire qu’ordure. Les reclus se répandent en cilices et punitions. « Ces conduites dépassent l’ascétisme, analyse Jean Delumeau. A partir du moment où l’on entre dans une attitude d’expiation, la dérive guette. C’est pourquoi il est très important de conserver une sorte de bon sens en ce domaine. Je dirais : un bon sens chrétien » p.101.
Cette façon masochiste de vivre la foi durera jusqu’à Vatican II, deuxième concile œcuménique ouvert le 11 octobre 1962 par le pape Jean XXIII jusqu’au 8 décembre 1965 sous Paul VI. Auparavant, « La Rédemption était présentée, dans les traités, les prêches ou les catéchismes, comme un rachat, devenu indispensable pour que la justice de Dieu le Père soit apaisée après la faute de nos premiers parents [Adam et Eve]. Et, comme la faute avait été énorme, il fallait aussi que le supplice et la mort fussent terribles » p.103. La réflexion théologique a été déviée en Occident vers la surévaluation du péché, ce qui ne fut pas le cas dans le monde orthodoxe orienté vers la joie du Sauveur. Ce dolorisme masochiste et sadique a détourné nombres de chrétiens occidentaux de la foi. Encore une déviance de saint Paul… « La doctrine, que l’on désigne par le terme technique de ‘justification’, vient de saint Paul à travers l’interprétation qu’en a donné saint Augustin et la systématisation qu’en a faite saint Anselme », résume Jean Delumeau p.105.
Ce christianisme tordu sur la Passion a engendré nombre de méfaits, physiques, psychologiques, sociaux, identitaires. « Le chemin de croix n’a de sens que parce qu’il conduit vers Pâques ; c’est-à-dire vers l’espérance. Au contraire, l’insistance sadique sur la souffrance est psychologiquement malsaine et, s’ajoutant à la doctrine de la ‘dette à payer’, provoque à chercher les responsables d’un crime aussi épouvantable. Ces responsables seront alors ou bien nous-mêmes (nous n’aurons jamais fini d’acquitter la dette de nos péchés) ou bien des individus monstrueux que l’on peut nommer, en l’occurrence, ici, les Juifs ou les païens (les Romains) » p.111. D’où les punitions des collèges religieux, les austérités monacales, les châtiments d’expiation des pulsions, l’antisémitisme d’Eglise, l’Inquisition des déviances.
Il y a eu des résistances catholiques, au XIXe, et la mièvrerie sulpicienne en est une. Saint Alphonse de Ligori a apporté des adoucissements aux mortifications. Mais ce n’est que Vatican II en 1965 (il n’y a que soixante ans seulement !) qui a rejeté le sadisme masochiste de cette exaltation de la souffrance. Le « rachat » est une libération (sens du verbe arracher), pas une rançon de tourments à payer, a-t-il sévèrement jugé.
Un livre d’historiens bien utile à lire pour comprendre les méandres de la foi catholique, ses déviations (durables) et ses repentirs (tardifs). Que l’on soit croyant ou non, il éclaire.
Jean Delumeau et Gérard Billon, Jésus et sa Passion, 2004, Desclée de Brouwer, 161 pages, occasion €3,00
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20 ans de blog !
Le mercredi 08 décembre 2004, j’ai ouvert pour la première fois mon blog. Il s’intitulait Fugues et fougue et était hébergé par lemonde.fr. Ce quotidien parisien avait en effet décidé d’offrir gratuitement à ses abonnés la possibilité de créer un blog, hébergé par ses services, en développement avec la plateforme WordPress. L’exemple de l’élection présidentielle de George W. Bush avait montré l’intérêt démocratique de cette nouvelle forme d’expression (avant Facebook et Twitter), et la perspective des élections présidentielles 2007 en France alléchait tout Le Monde. L’anonymat du pseudo était au départ la règle du jeu, demandé par lemonde.fr – d’où « Argoul ». Il a servi ensuite à ne pas mêler la vie professionnelle et l’expression privée dans les métiers sensibles que j’ai pu exercer.
Genèse du blog
J’écrivais dans ma première note (j’étais un brin idéaliste) « J’ai la conviction profonde que tout ce qui est authentiquement ressenti par un être atteint à l’universel. Nous allons parler de tout, montrer beaucoup. Je suis curieux, attentif et grand voyageur. J’aime l’espace, celui des étendues comme celui de l’esprit ou du cœur. Explorons-le. Retenons ce qui fait vivre. »
J’en appelais au dialogue, aux commentaires, aux échanges. Et c’est bien ce qui est advenu un long moment. Surtout que les blogueurs du monde.fr étaient un peu l’élite intellectuelle du pays, aptes à se servir d’un ordinateur, bien avant le mouvement de masse entraîné par les smartphones.
J’écrivais donc : « Je ne conçois pas un blog comme un texte gravé dans le marbre, définitif comme une pierre tombale. Même pas comme un livre. Je ferai des erreurs, je me tromperai, mon expression ne sera pas toujours le reflet exact de ma pensée. Ce pour quoi le blog se doit d’être interactif pour corriger, nuancer, apprécier, compléter. »
Las ! L’euphorie n’a eu qu’un temps. Très vite, comme d’autres, je suis revenu des « commentaires ». Ce sont rarement des enrichissements sur l’agora, plutôt des interjections personnelles. Nous avons affaire plus à des réactionnaires qui « réagissent » (en général par l’indignation), qu’à des lecteurs éclairés qui apportent des arguments pour ou contre. Giuliano di Empoli l’a bien montré !
Je croyais toute opinion recevable, j’ai désormais changé d’avis. Comme responsable (juridiquement « directeur de la publication« ), je dois être attentif à tout ce qui peut passer outre à la loi (insultes nominales, invites sexuelles, propos racistes, spam et physing etc.). Les seuls « commentaires » recevables sont ceux qui sont posés et argumentés, je le dis dans « A propos ».
J’ai été repris sur Agoravox, Naturavox, Medium4You, Paperblog et quelques autres. J’ai surtout fait, grâce aux blogs, plusieurs belles rencontres. Qui ont commencé par le texte et qui se sont poursuivies dans la vie. Certaines (pas toutes) durent encore. La plateforme du monde.fr a déçu : plantage intégral de tous les blogs deux jours entiers sans informations en 2010, perte des photos et illustrations, dérive gaucho-écolo-bobo devenue de moins en moins supportable, avec censure implicite par mots-clés, avertissements par mél de retirer une illustration ou un propos – en bref de la dérive autoritaire idéologique. Exit Le Monde, ses blogs et son journal. WordPress restait, facile d’usage, avec abonnement très abordable.
Dons 6 ans de monde.fr plus 14 ans de WordPress, cela fait 20 ans.
Pourquoi j’aime le blog – plus que Facebook, Instagram ou X
Un blog oblige à écrire souvent, voire quotidiennement. Cet exercice a pour effet de préciser la pensée, de vérifier les sources et de choisir les mots, évitant de rester dans la généralité et le flou pour toutes ces opinions qui font notre responsabilité d’individu, de parent, de professionnel et de citoyen.
Écrire exige un autre regard sur ce qui arrive, dans l’actualité, l’humanité et les pays traversés. Mettre en mots rend attentif aux détails comme aux liens avec l’ensemble.
Un blog offre l’occasion de rencontres : littéraires (avec les livres qu’on m’envoie à chroniquer), de témoignages (serais-je allé à cette réunion ou à cet événement s’il n’y avait pas le blog ?), mais aussi personnelles (entre blogueurs et invités).
Il permet surtout de transmettre une expérience, une vision de l’existence, une perspective historique (je commence à accumuler les ans). Il vise à donner aux lecteurs ce qu’ils recherchent sur les moteurs (images, lectures, méthode, idées).
Bilan
2 446 040 visiteurs sur fugues & fougue en 6 ans + 6 138 000 visites au 7 décembre sur Argoul.com en 14 ans = 8 584 040 visites. Ce blog est multimillionnaire.
Les meilleurs jours sont le dimanche ou le lundi, les meilleures heures le soir vers 18h.
Les requêtes via les moteurs de recherche ont évolué. Les moteurs ont établi une censure des images, donc des textes qui les contiennent, les associations de profs et autres éducateurs se méfient des blogs généralistes qui débordent les programmes et les opinions admises et déréférencent facilement « au cas où », le sectarisme croissant des citoyens sur la politique inhibe tout débat constructif. Et puis les images, les vidéos, les interjections en 140 signes sont tellement plus ludiques ! Lire ennuie, surtout sur le petit écran du téléphone. Injurier, agonir, ravit l’anonyme qui déverse sa haine ou son ego en direct sur les réseaux.
Je ne vais pas changer de personnalité pour suivre la foule. Mon blog reste élitiste, réservé à ceux qui aiment lire, qui savent lire, et qui lisent avec un œil critique, faisant leur miel de ce qu’ils trouvent. Le jeu de la performance et du nombre de clics, en vogue dans les débuts, n’a plus court.
Dans les catégories de notes, les livres arrivent en premier avec 2707 chroniques, suivis des voyages avec 1925 notes, puis le cinéma avec 605 compte-rendus de films, la politique (559), la philosophie (408) avec notamment une chronique chapitre après chapitre d’Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche (111 notes) et des Essais de Montaigne (109 notes, une lecture pas encore achevée) – et des thèmes de métiers exercés : l’économie (225), la géopolitique (196) et l’archéologie (61).
Mais les désirs des lecteurs ne sont pas représentatifs des articles publiés. Les statistiques du système « depuis le premier jour » donnent comme les articles les plus « vus » :
La vie est passée, les kids sont désormais adultes et l’adolescence est un thème moins présent aujourd’hui, je n’exerce plus de métier, ayant pris – au-delà de l’âge légal – ma retraite. Sur un an, les thèmes sont donc plus diversifiés :
Parmi les pays lecteurs, la France arrive évidemment en tête de façon écrasante 4 077 968 au 1er décembre, suivie des États-Unis 331 747, puis des pays francophones Belgique 226 623, Canada 206 649, Polynésie française 125 795, Suisse 114 189, Algérie 81 283, Maroc 51 353, Tunisie 33 133, La Réunion 25 273, Nouvelle-Calédonie 19 332, Guyane française 5 134.
Chez les Européens, ce sont dans l’ordre Allemagne 86 777, Italie 41 783, Royaume-Uni 40 254 (notons le peu d’intérêt de ce grand pays), Espagne 37 917, Pays-Bas 33 903, Pologne 15 228.
Dans le reste du monde, les plus peuplés : Brésil 27 858, Russie 20 738, Mexique 11 915, Australie 11 558, Japon 10 823, Turquie 7 722, Ukraine 6 637, Inde 6 527 (seulement), R.A.S. chinoise de Hong Kong 3 450, Arabie saoudite 3 207, Corée du Sud 3 064, Chine 2 120 – le plus probablement les expatriés.
Vais-je poursuivre ?
Probablement. Peut-être pas tous les jours, prenant une semi-retraite si nécessaire.
Et si la survenue d’une moraline intolérante ou d’un gouvernement traditionaliste autoritaire ne vient pas remettre en question la liberté de s’exprimer.
Donc, pour le moment, à demain !