Ne vous laissez pas aveugler par la coutume, dit Montaigne

Le chapitre XLIX des Essais, livre 1, revient une fois de plus sur la relativité des choses. En l’espèce « les coutumes ». « C’est un commun vice, non du vulgaire seulement, mais quasi de tous hommes, d’avoir leur visée et leur arrêt sur le train auquel ils sont nés », observe Montaigne. L’autorité de l’usage aveugle car imiter ses semblables est irrésistible pour se sentir exister. De même, critiquer les autres et leurs coutumes « barbares » permet de s’assembler.

Ainsi j’ai entendu des voyageurs, du temps où les gens partaient (par mode), de retour des Indes, d’un certain âge et d’un certain milieu pas très ouvert, critiquer entre eux les repas, les hôtels, les transports, les guides… Ainsi ai-je entendu aussi tout récemment, du temps où les gens votaient pour un nouveau président (par coutume démocratique), d’un certain âge et d’un milieu plutôt riche et traditionnel, critiquer entre eux (et leurs médias exclusifs) les nourritures exotiques, les gourbis et casbahs, les RER de la peur et les bandes organisées et basanées des cités… « Je me plains de sa particulière légèreté, de se laisser si fort piper et aveugler à l’autorité de l’usage présent », déplore Montaigne. Voyager, c’est se transporter ailleurs et hors de soi ; accueillir moins l’immigration que les enfants et petits-enfants nés français de ces immigrés, serait-ce les vouloir d’une seule tête et d’une seule coutume, comme si la diversité n’existait pas en France ? Mais les régions n’ont-elles pas leur langue, leur chaîne télé et leurs journaux, leur gastronomie, leurs paysages et leurs coutumes ?

D’autant que par ailleurs, ces mêmes qui rappellent à son de trompe l’éternité figée de la Tradition, s’empressent « de changer d’opinion et d’avis tous les mois, s’il plaît à la coutume », notait déjà Montaigne de son temps. Du XVIe au XXIe, le Français de cour n’a pas changé : il est celui qui compte et fait l’Opinion, que ce soit dans les médias parisiens ou sur les réseaux zozios (qui piaillent et criaillent en chœur).

Or nous constatons une « continuelle variation des choses humaines », analyse Montaigne. La lecture des Anciens, l’observation des autres et les voyages permettent d’en avoir « le jugement plus éclairci et plus ferme ». Suit une interminable recension de tout ce que les Romains faisaient que le Français à l’époque de Montaigne ne faisait plus : se laver nu et entièrement, se faire frotter par l’autre sexe dans les bains publics, manger couché sur un lit, se torcher le cul avec une éponge (« il faut laisser aux femmes cette vaine superstition des paroles », se moque Montaigne de ce vocabulaire cru), pisser dans les demi-cuves disposées dans la rue, enneiger le vin pour qu’il soit froid, placer l’hôte d’honneur au milieu de la table et non pas au haut bout, porter le deuil en blanc, avoir le poil long par devant et tondu à l’arrière de la tête comme les Gaulois (la mode footeuse varie plus souvent de nos jours).

Tout cela est ondoyant et divers, en bref très humain. Pourquoi, dès lors, se dévouer à une coutume au prétexte qu’elle est celle de la mode ? C’est porter un uniforme pour être reconnu. Or ne faut-il pas penser par soi-même, se vêtir selon ses goûts, en bref être avant tout soi-même ? Ce n’est qu’à cette aune que nous serons ouverts aux autres. Qui, au contraire, n’est pas sûr de soi (comme les adolescents et les intellos des réseaux), va se conformer aux autres, à l’opinion commune, à ce qui se fait, se pense et se dit. La tyrannie démocratique peut ainsi se révéler aussi forte que la tyrannie soviétique ou chinoise : le camp, c’est l’exclusion sociale ; le goulag, c’est le woke. « Barre-toi, t’es pas d’ma bande », chantait déjà Renaud, le post-soixantuitard.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Dominique Motte, De la démocratie en Suisse

La Suisse apparaît comme un pays de neige au chaud dans ses montagnes, patrie de la célèbre gamine Heidi, méfiant envers le reste du monde mais ouvert à la mondialisation par ses multinationales (Nestlé, Novartis, Roche, ABB, Adecco, Holcim, Schindler…). Mais c’est surtout un pays stable parce que démocratique depuis les accords entre cantons du XIIIe siècle, organisé par des institutions formelles en 1848 après la tempête Napoléon. Mais qu’est-ce donc que la démocratie suisse ? Est-elle plus démocratique que la nôtre, qui est notre orgueil depuis 1789 ?

Il semble que oui… Parce moins centralisée, moins gérée par des technocrates issus du même milieu et formés à la même école, plus ouverte aux revendications de la société civile via les « votations » qui sont des référendums populaires – une respiration taboue en France où « le pouvoir » veut tout contrôler. Fédéralisme, autonomie jusqu’aux communes, neutralité géopolitique, défense totale par les citoyens en milice, démocratie directe et proportionnelle, « concordance » (voir ce mot), Exécutif directorial, initiatives populaires, diversité culturelle et linguistiques (quatre langues officielles) – la Suisse est un modèle qui fonctionne.

La proposition des va Nupes pour un référendum d’initiative citoyenne, RIC (ou populaire, RIP), piquée aux Gilets jaunes qui avaient été inspirés par le Rassemblement national (une belle proportionnelle!). En revanche le référendum d’initiative partagée, introduit dans la Constitution française) est inepte pour un Suisse car la volonté du peuple ne se partage pas et ledit peuple y est cantonné sous tutelle des élus.

Au contraire, il y a deux référendums dans le pays : l’obligatoire et le facultatif – il fallait y penser. « Diviser chacune des difficultés (…) en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour mieux les résoudre », énonçait Descartes dans son fameux Discours de la méthode (règle numéro deux). Le référendum obligatoire touche aux institutions et chaque citoyen est donc amené à donner son avis (ou à s’abstenir : le « vote obligatoire » n’est pas obligatoire pour le citoyen).

Le référendum facultatif vient du peuple, si la proposition des citoyens recueille 50 000 signatures dans les cent jours. Ce référendum ou « votation » (qui est l’acte de voter) peut avoir lieu à tous les niveaux : commune, canton, fédération. Et 50,01 % des votants suffisent à adopter la proposition dans le cas du facultatif, mais la majorité du peuple plus celle des cantons dans le cas de l’obligatoire.

Les élus sont ainsi « surveillés » et contrés si leurs décisions vont au rebours des désirs de la majorité populaire. Mélenchon n’aimerait pas une telle procédure, lui qui, tel Robespierre, sait mieux que les citoyens ce qui est bon pour eux, y compris « l’élire premier ministre » au mépris de toutes les procédures et institutions établies. Il l’utiliserait sans aucun doute pour « révoquer » les élus qui ne lui conviennent pas, après une habile campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux comme ses sbires savent si bien le faire. Vite utilisé comme instrument du plébiscite à la Mussolini-Hitler-Mao-Castro-Chavez en France, sur le modèle idéalisé de Robespierre qui faisait voter à sa botte (qu’il avait soignée), le référendum obligatoire à la suisse n’est malheureusement pas pour demain.

Mais le facultatif pourrait être mis en œuvre… à conditions que les politiques osent faire appliquer son résultat – ce qui n’est pas gagné après celui de Notre-Dame des Landes, encore une velléité Hollande.

L’auteur, métis de Français et de Suisse fort sympathique, a passé 25 ans dans le golf avant de racheter l’IFOP avec Bossard consultants en 1988 puis « un laboratoire de cosmétiques » sans autre précision en 1995.

Dans cet énorme pavé de 816 pages classé par ordre alphabétique (un classement par thèmes eut été plus pratique), rédigé avec l’aide d’étudiants de Suisse romande, pas moins de 361 entrées allant d’Abraham (accords) à Watteville (entretiens de concordance). Il y a même le mythique Grütli p.336, fondamental pour l’histoire du pays. Vous aurez pour 40 € ou 43 francs suisses un bon poids de 1,285 kg de démocratie fraîche. A vous de la cuisiner selon votre goût et selon vos menus. Un questionnaire « d’indice démocratique » est même placé à la fin pour vous aider en termes nutritionnels pour un régime équilibré de démocratie.

Allez, « vous ne vivez pas en démocratie… et vous ne le savez pas – parce que vous ne connaissez pas le modèle suisse ! » (Tel est le sous-titre).

Dominique Motte, De la démocratie en Suisse, 2021, La route de la soie éditions, 816 pages, €40,00 (semble-t-il pas disponible sur le site Amazon ni sur celui de la Fnac)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Eté 85 de François Ozon

Un été juste avant la déferlante du Sida, durant la queue de comète hédoniste de la libération des mœurs post-68, en 1985, François Ozon avait 19 ans. Il adapte le roman d’Aidan Chambers La Danse du coucou (Dance on My Grave) qu’il avait beaucoup aimé à l’époque (parution 1983 en France) pour en faire une tragédie légère. Cet oxymore résume tout le film, ce pourquoi il a sans doute déconcerté le public, en témoigne le nombre des entrées cinéma.

Il s’agit d’un amour adolescent, puissant, qui submerge l’âme dans une première fois. Mais c’est un amour pour le semblable, fait d’admiration et de désir, un amour fusionnel qui vise à dévorer l’autre. Ce que David (Benjamin Voisin), l’aîné, 18 ans (24 ans au tournage à cause de la loi sur la sexualité des mineurs), rejette de la part d’Alexis (Félix Lefebvre), 16 ans (21 ans au tournage). L’amour homo cherche ou bien le jeu des passades sans lendemain ou bien le couple fusionnel des gémeaux. Rien entre les deux comme avec une femme. D’où le trouble, la tragédie. L’adolescence est changeante parce qu’encore personnalité en devenir. D’où la légèreté, l’humour des situations. Ambiguïté du film. Ajoutez à cette dissonance un repli frileux sur « les valeurs » sûres qui sont celles des religions intolérantes du Livre dans notre époque marquée par la pandémie et la crise économique, et vous obtenez ce malaise social face à l’amour de deux jeunes garçons qui reproduit le modèle des éphèbes grecs, l’aîné et le cadet, le protecteur plus fort et plus musclé et la silhouette gracile au visage d’ange.

Alexis part en dériveur bronzer en mer. Endormi, il est réveillé par un orage qui gronde. Vite, en slip et chemise ouverte, il tente de hisser la grand-voile qu’il a laissée affalée n’importe comment ; la drisse coince, il s’énerve, le dériveur peu stable chavire et le précipite à la baille. Rien de grave mais impossible de remonter sur la coque retournée, trop lisse. A 16 ans, on attend encore les secours des autres plutôt que de se prendre en mains ; Alexis est passif, victime et vulnérable. C’est alors que surgit David son sauveur, le héros vigoureux qui lui conseille rationnellement d’agripper la dérive pour retourner le bateau à l’endroit, avant qu’il le remorque au moteur jusqu’à la plage où il pourra se sécher. David encore qui l’entoure, l’entraîne chez lui où sa mère le materne par un déshabillage de gamin, un bain chaud moussant dans le « sarcophage » de la baignoire, puis un thé brûlant ; David qui lui prête ses propres vêtements pour rentrer chez lui et qui va s’occuper de tout, même de ramener le bateau à son anneau de port. Il n’en fera rien, Alexis l’apprendra plus tard du copain de lycée qui lui a prêté le dériveur, première fissure dans l’image lisse et sculptée de son héros.

Car Alexis voit en David tout ce qu’il voudrait être, lui le fils de docker qui devra peut-être abandonner le lycée pour travailler et aider ses parents. Il n’a pas l’aisance de David, fils de commerçant juif à la mère permissive, son charme sans égal qui séduit tout le monde, profs (Melvil Poupaud qui enseigne le français au lycée), garçons, filles, du moment qu’ils sont jeunes et beaux. Un garçon bourré sauvé (lui aussi) des voitures parce qu’il divague sur la route et qu’il va coucher sur la plage avant de lui peigner tendrement les cheveux. Il couchera avec après avoir quitté Alex et celui-ci l’apprendra aussi plus tard – une lézarde de plus dans son amour inconditionnel.

Alexis, qui veut qu’on l’appelle Alex parce qu’il se sent un autre, plus libéré, plus dans le vent, est aveuglé par ses premiers émois d’adolescent. Il ne mesure pas la fêlure intime de David, fils unique couvé par maman et orphelin récent de père, obligé de reprendre le magasin familial d’articles de mer au Tréport plutôt que de continuer des études. Pour quoi faire ? L’avenir lui semble sans lendemain et il préfère donc vivre son plaisir au jour le jour sans s’attacher puisque tout passe, tout meurt, vite ennuyé par l’amour d’Alex qui veut l’ancrer, arrêter sa course vers la vitesse. Car c’est bien cette vitesse qu’il cherche à rattraper avec sa moto, comme il l’explique drôlement à son jeune compagnon. Il n’y réussira que trop, poussé à l’excès fatal par la révolte d’Alex qui ne comprend pas qu’il l’ignore toute une journée avec la jeune anglaise au pair, Kate (Philippine Velge) qu’il vient de lui présenter sur la plage. Rien de pire qu’un amour bafoué ; rien de pire que de s’en rendre compte et d’avoir dit des mots sur lesquels on ne peut revenir.

La mère de David (Valeria Bruni Tedeschi) est heureuse que son fils tourmenté ait trouvé un ami ; elle ferme les yeux sur le fait qu’il soit devenu un amant car la société n’est pas prête aux amours déviants (elle ne l’est toujours pas). La mère d’Alexis (Isabelle Nanty) est indulgente à ce désir adolescent, voulant elle aussi que son fils soit heureux et trouve sa voie. Un oncle scandaleux, Jacky, était lui-même homosexuel mais c’est le père, ouvrier imprégné des valeurs virilistes de sa classe, qui le refuse. Il n’est pas présenté en négatif dans le film, il se doute que cette amitié brûlante et exclusive cache des désirs inavouables, mais Alexis ramène Kate à la maison, qu’il a rencontré sur la jetée et la psy comme le juge lui-même, croiront à cette fiction d’une dispute des deux amis pour la même fille qui n’en peut mais.

Car Alexis est jugé. Il le raconte en voix off dès le début, encore amoureux d’un cadavre. Il voudrait, comme les anciens Egyptiens, embaumer David son amant pour le conserver à jamais préservé de la mort. Il a d’ailleurs intrigué auprès de Kate pour aller voir son corps nu et froid à la morgue. Mort qui le fascine, il ne sait trop pourquoi, comme un vide abyssal en lui, obscurément conscient que l’énergie vitale a son revers fatal, le désir impossible – le joyeux et cruel Eros.

La scène de boite de nuit où David entraîne Alex pour danser est édifiante : il pose sur les oreilles de son éphèbe un baladeur où est enregistré Sailing, une chanson de Rod Stewart. Ainsi il l’isole, l’enferme pour lui seul, mais ne partage pas car il continue de danser sur la musique de boite. Alexis et David sont ensemble et solitaires, comme est au fond toute existence face au néant qu’est la mort. Alexis est jugé non pas pour avoir tué David, qui s’est crashé tout seul sans casque sur sa moto en allant soi-disant à la poursuite de son ami qui l’avait quitté après une dispute à propos de Kate ; il est jugé pour avoir dansé sur la tombe de son ami mort, tel David devant l’Arche (2 Samuel 6:14), une promesse solennelle qu’il lui avait faite à sa demande – une « profanation » selon la loi. Est-ce « avilir ce qui est sacré » que danser ? L’épouse Mikaïl, dans la Bible, avait déjà « honte » de son époux se livrant à une danse de joie frénétique en simple pagne de lin devant l’Arche d’alliance du Seigneur. Les vieux Juifs de la famille de David comme le juge laïc imprégné de mentalité catholique aussi. Mais David, le roi, assume sa joie et l’expression de son corps : elle est la vie contre la mort, elle célèbre le Créateur et son au-delà. Le David de Normandie a lui-même fait danser son Jonathan d’Alex sur la musique qu’il avait choisie pour lui ; c’est un hommage d’honorer sa promesse par-delà la mort.

Une fois condamné – à 140 heures de travaux d’intérêt général – Alexis, décillé de l’amour absolutiste adolescent, imite David en draguant impunément un garçon sur la plage. Mais pas n’importe quel garçon : celui-là même que David avait sauvé des voitures parce qu’il était bourré et qu’il a probablement baisé d’une heure à quatre heures du matin la nuit où il l’a quitté. Alex deviendra-t-il un cynique comme David ? Un Don Juan garçonnier comme lui, inapte à tout attachement ? Il n’a que 16 ans et le film laisse tout ouvert.

Le spectateur ressent le contraste entre les acteurs qu’il a connu, Melvil Poupaud barbu, lunetté, toujours à cloper et un brin ridé de maturité (47 ans au tournage) ou Isabelle Nanty vieille en mémère (58 ans) – et la jeunesse éclatante des corps des deux garçons qui irradient la vie, le désir, la joie. L’amour apaisé du prof pour ses élèves mâles, des mères pour leurs fils au bord de l’âge adulte, diverge de la soif de caresses et de sensations des jeunes que le plan-plan ennuie. Jusqu’à mourir par excès de tout.

DVD Eté 85, François Ozon, 2020, avec Félix Lefebvre, Benjamin Voisin, Philippine Velge, Valeria Bruni Tedeschi, Melvil Poupaud, Isabelle Nanty, Diaphana 2020, 1h36, €9.99 blu-ray €14.99

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Elizabeth Peters, La nécropole des singes

1917, la guerre fait rage en Europe et s’apprête à devenir mondiale avec l’entrée des États-Unis. Les sous-marins allemands tiennent la Méditerranée et envoient par le fond tout bateau, qu’il soit militaire ou civil. La campagne de fouilles en Égypte de la famille Emerson aura, cette année, du mal à démarrer. Pas question de revenir en Angleterre, la traversée est trop dangereuse. Une fois sur place, on y reste. Radcliffe Emerson est trop vieux pour faire la guerre ; son fils Walter, dit Ramsès, est parfois utilisé à des fins d’espionnage car il parle une douzaine de langues du Proche-Orient et a le déguisement avisé.

Malgré la perspective d’en savoir plus sur la vie quotidienne des ouvriers et artisans de Deir el-Medina, bâtisseurs des tombeaux de la Vallée des rois, secteur attribué à Emerson cette année par le Service des Antiquités, la guerre se rappelle au souvenir. Sethos, le demi-frère d’Emerson, ci-devant marchand d’antiquités pillées, s’est converti en espion au service de Sa Majesté et devient fréquentable. A condition de le trouver. Ramsès est à la fin de sa vingtaine et Nefret sa femme proche de la trentaine ; il est temps de penser à l’avenir et à la famille – mais les divers services secrets anglais qui se multiplient et se se parlent pas entre eux font pression sur le garçon pour qu’il aille reconnaître à Gaza, aux mains des ennemis turcs alliés aux Allemands, si Ismaïl pacha, la nouvelle coqueluche sainte du bey, est bien Sethos et s’il a bien trahi.

Le lecteur ne sait pas pourquoi Ramsès non seulement accepte une mission floue, mais flanqué en outre d’un lieutenant blond et pataud qui n’a rien d’un espion. Si les deux hommes parviennent à s’infiltrer dans la ville fort mal gardée, le lieutenant s’empresse de tirer sur le bey, ce qui les fait démasquer aussitôt. Il avait des ordres mais c’est un imbécile, autrement dit un militaire. Je ne comprends vraiment pas pour quelle raison Ramsès, si avisé par ailleurs, est allé accepter un tel compagnon. Evidemment il est pris, amené devant le bey, raflé par le pacha – qui n’est autre que son oncle. Ce dernier le fait mettre au cachot mais délivrer la même nuit par la fille du bey, tombée amoureuse des formes musculeuses et souples du jeune homme ligoté (hum!). Elle le délivre et il rejoint la famille qui l’attend près de la frontière militaire.

Sethos s’arrange pour que la fille quitte Gaza et se présente aux Emerson, ce qui lui permet d’attirer son père le bey, chef des services secrets turcs, dans un piège. Il est livré aux militaires, sa fille interrogée sous bonne garde mais bien traitée, et Sethos réhabilité : il n’est pas un traître. Mais la famille, si elle sait qu’il porte le nom d’Emerson, ne connaît toujours pas son prénom.

Retour aux fouilles où Jamil, l’enfant gâté dévoyé d’un marchand égyptien, a découvert un site et pillé des objets en or qu’il revend sous le manteau à la grande rage d’Emerson. La rumeur, parmi les riches collectionneurs anglais et américains, veut qu’une tombe inconnue ait été mise au jour et livre des objets de grande valeur et de toute beauté. Amalia achète à un marchand du Caire un pot à fard ravissant dont le cartouche a été abrasé mais dont Ramsès parvient à reconstituer les signes.

La sœur de Jamil, Jumana, désire s’émanciper des mœurs musulmanes qui la cantonne aux tâches coraniques du voile, de la cuisine et des gosses et son père l’a chassée. Les Emerson l’ont prise sous leur aile et la font étudier l’archéologie égyptienne. Mais ses rapports avec son frère sont ambigus, elle le voit en cachette, lui donne de l’argent. Jamil provoque les archéologues en tentant de les induire en erreur sur l’emplacement du site qu’il a découvert, allant même dans sa haine jusqu’à attirer Amelia et Emerson dans une tombe vide dont il retire l’échelle et comble le puits d’entrée. Ce n’est qu’après la mission de Ramsès, qui a mobilisé tout le monde en Ford T jusqu’à la proximité de Gaza, que la famille Emerson parvient à comprendre où est la tombe découverte et qui la convoite. Jamil n’est plus, tué par son propre vieux fusil qui lui a explosé à la gueule lorsqu’il a voulu s’en servir contre Emerson lors d’un rendez-vous avec son propre père.

Peabody est à son affaire entre son mari bougon et son fils intrépide, sa belle-fille ravissante devenue chirurgienne diplômée et qui… attend un bébé. Elle organise la maison de Louxor avec goût sans regarder à la dépense (rien n’est cher en Egypte). Entre explorations munie de sa ceinture à outils fétiche, dais de repos sous le soleil ardent et tasses de thé, la mère s’emploie à ce qu’elle sait le mieux faire : organiser la nichée pour que les hommes puissent travailler au mieux. Ce n’est pas une mince affaire, et même un métier à part entière, d’autant qu’elle participe aux décisions et à la fouille en tamisant les déblais des fouilles précédentes, où elle découvre de nombreux ostracons gravés de hiéroglyphes qui font le bonheur de Ramsès, attelé à les traduire pour en extraire la vie quotidienne d’il y a cinq mille ans.

Elizabeth Peters, La nécropole des singes (The Golden One), 2002, Livre de poche 2008, 631 pages, €6,49

Les romans d’Elizabeth Peters déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , ,

Bernard Clavel, Tiennot

Clavel écrit son « cœur simple », certes sans le talent ni le polissage de Flaubert, mais avec sincérité. Le petit Étienne, Tiennot, est un colosse simplet qui vit de menus travaux. Jusque-là dirigé par son père, un ancien résistant avisé qui a sauvé nombre de gens sur la ligne de démarcation, il se retrouve tout seul à sa mort, avec pour seul soutien l’ami de la famille, Arthur et sa femme.

Ils lui proposent bien de venir habiter chez eux mais lui ne veut pas, tenant à sa maison sur son île de la rivière Loue dans le Jura. Il a sa mule, la Miaule, ses poules et ses lapins, son jardin potager, sa barque aux longues rames, et sa force pour gagner un peu d’argent.

Madré, le cafetier Flavien lui assure qu’il a besoin d’une femme. La trentaine largement entamée, Tiennot est vierge comme c’est le cas chez les paysans non mariés depuis toujours. Les villages sont petits et tout le monde surveille tout le monde. Tiennot n’est pas assez malin pour se concilier une fille entre deux buissons et son âge avance. Il accepte donc que le cafetier et sa cafetière lui trouvent une femme pour vivre avec lui sur son île.

Ce sera la Clémence, une trentenaire qui s’est beaucoup donnée dans les hôtels où elle servait à la plonge et que son père veut caser. À la campagne, le sentiment passe après les affaires. La femme est mise « en location » pour deux mois, contre 50 000 Fr. en billets. Le père, comme le cafetier maquignon, y trouvent leur compte. Si l’essai est réussi, le mariage pourra être négocié ; sinon, la fille rentrera.

Mais une femme à la campagne, qui n’est pas née à la terre, est un boulet à traîner. Si elle sait faire la vaisselle et passablement la cuisine, voir un peu de ménage, tout le reste lui répugne. Elle s’ennuie dans « ce trou » boueux. Oh, certes, elle baise sans barguigner, habituée à la chose, mais a peur de l’eau qui cours tout autour de l’île sur la rivière. Et ne voilà-t-il pas que la pluie se met de la partie ! Onze jours sans interruption, avec des trombes d’eau pour finir. La rivière ne cesse de monter, à la grande terreur de Clémence qui veut à la fois s’enfuir et en même temps refuse de monter sur la barque.

Elle admire Tiennot pour sa force, « c’est un homme, un vrai », mais elle le hait pour son côté obtus et simplet. Elle a obtenu un moulin à café électrique, puis une télévision, mais elle n’est jamais contente. Tiennot, qui survit à vendre les légumes de son potager et à louer sa force pour creuser des tranchées ou abattre du bois, n’a plus de sous. Le Flavien l’a ruiné avec son idée de femme.

Comme l’eau ne cesse de monter et que le couple s’est réfugié avec la basse-cour dans le grenier, Clémence profite de ce que l’ami Arthur est venu héler sur l’autre rive pour crier « au secours ». Elle dit qu’elle a la fièvre et qu’elle veut partir. Elle a cherché à fuir comme une poule affolée mais a glissé dans la boue et sa tête a heurté le piquet qui retient la barque. Tiennot, qui n’y tient pas, est obligé de la faire traverser, malgré sa terreur. Elle promet de revenir mais c’est une promesse de femme car elle emporte évidemment sa valise. Elle ne reviendra pas, accusera Tiennot de l’avoir battue, et le simplet, berné, n’aura qu’une idée : se venger.

La terre lui en veut, sa nature le handicape, les autres le raillent et les femmes sont des menteuses. Il n’y a qu’une seule façon d’en finir.

L’écrivain populaire des années 1970 grave ici l’empreinte des laissés-pour-compte de la modernité, ces cœurs simples nés à la campagne que la société a oubliés. Pour eux, les amis sont rares, les profiteurs légion et les femmes une tentation du diable.

Bernard Clavel, Tiennot ou l’île aux Biard, 1977, J’ai lu 1999, 128 pages, €

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Hommage aux chevaux et à ceux qui les montent, dit Montaigne

Notre philosophe consacre tout un chapitre, le XLVIII des Essais, livre 1, aux « destriers », les chevaux de bataille. Il commence par l’origine latine du mot avant de citer des anecdotes antiques puisées ça et là dans ses lectures.

Les chevaux se dressent et ils peuvent « secourir leur maître, courir sus à qui leur présente une épée nue, se jeter des pieds et des dents sur ceux qui les attaquent et affrontent ». Ce n’est certes pas un char de combat qui ferait ça. Mais, une fois dressés d’une façon, pas question de les faire changer. « Artibie, général de l’armée de Perse, combattant contre Onésile, roi de Salamine » fut tué par derrière parce que son cheval, habitué ainsi devant l’ennemi, s’était cabré.

Les plus grands capitaines furent experts en l’art de manier un cheval : Alexandre, César, Pompée. Montaigne se place juste après eux en sa modestie, affirmant « je ne démonte pas volontiers quand je suis à cheval, car c’est l’assiette en laquelle je me trouve le mieux, et sain et malade ». Et de citer Platon et Pline pour la santé de monter.

Curieusement, en plein chapitre dédié aux chevaux, Montaigne parle des armes. Un ajout incongru, d’autant qu’il ne relie pas les deux thèmes. Et de revenir sans transition à l’assiette à cheval d’un certain « maître Pierre Pol, docteur en théologie », « accoutumé se promener par la ville de Paris, assis de côté, comme les femmes. » Le comble du ridicule et de l’inconfort, semble-t-il.

Malgré cela, cocorico ! « Je n’estime point qu’en suffisance et en grâce à cheval, nulle nation nous emporte. Bon homme de cheval, à l’usage de notre parler, semble plus regarder au courage qu’à l’adresse. » Mieux vaut en effet user de la bête comme moyen que comme faire-valoir. Le cheval est un outil de guerre ou de voyage et rien ne sert d’y faire dessus des acrobaties comme certains peuples, tels le Turc, ou même « le sieur de Carnavalet ». C’est là clowneries, pas savoir guerrier. Le destrier est bête trop sérieuse pour être confié aux histrions.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , ,

Joël Dicker, L’énigme de la chambre 622

Rosie est une dame qui a beaucoup compté pour Joël Dicker et Wolfe était le nom de son grand-père. L’association des deux compose le nom de sa propre maison d’édition, née il y a un an en 2021 après avoir quitté les éditions Bernard de Fallois. Ce dernier décédé en 2018 à 91 ans, l’agrégé de lettres éditeur de Proust et critique de cinéma qui a créé sa propre maison d’édition en 1987, a lancé l’auteur genevois et ce dernier lui rend hommage dans cet ouvrage, un roman thriller décliné sous le style du feuilleton mais avec un début énigmatique et une fin heureuse, le découpage et le rebattage des chapitres comme d’un jeu de cartes faisant genre.

Cet énorme pavé (763 pages en édition de poche) est captivant, lacéré en 74 chapitres qui se chevauchent et mélangent les époques. La grande mixité est à la mode et l’éternel présent le repeint actuel de tout passé.

Sans dévoiler l’énigme, car il y en a une, autant dire que la scène se passe à Genève, dans le milieu feutré et friqué que je connais bien des banques privées, avec le sel d’une cellule d’agents secrets suisses et la tragédie des amours malheureuses. Un meurtre a eu lieu dans la chambre 622 de l’hôtel le Palace à Verbier, dans les Alpes suisses chics. Quinze ans plus tard « l’Ecrivain » (ainsi appelé par sa maîtresse de hasard) s’interroge sur le fait que les chambres sautent le numéro 622 pour un troublant « 621 bis ». Intérêt allumé, enquête ouverte, méfiance générale. De quoi pimenter les chapitres.

Les personnages sont pâlots et stéréotypés comme des rôles de théâtre. Le principal en est « le » Juif qui a toutes les qualités comme le Solal d’Albert Cohen, la profondeur en moins : Lev Levovitch est beau, jeune, polyglotte, cultivé, très adaptable, excellent acteur, séduisant, meilleur que tout le monde… n’en jetez plus. Tous les autres sont fades : le père Sol, saltimbanque raté que sa femme a quitté, Macaire Ebezner l’héritier de la banque privée du même nom fondée en 1700 et quelques, son cousin Jean-Bené bien benêt, l’énigmatique russe yiddish Tarnogol, client du Palace puis client de la banque. Ce qu’on avait deviné depuis longtemps est qu’il joue le rôle du diable chrétien, « je suis pire que le diable, car moi j’existe », dit même le vieux juif, toujours prêt à en rajouter, p.367. Par une entourloupe dont on ne connaîtra le fin mot qu’à la fin, il « échange » le paquet d’actions au porteur que son père a donné à Macaire lorsqu’il entre au conseil d’administration pour l’amour d’une femme, Anastasia, fille pauvre à la mère ambitieuse plutôt portée vers les titres de noblesse et l’épaisseur du compte en banque. Macaire épouse donc Anastasia et vice-préside la banque.

Jusqu’à la mort de son père qui ne l’a pas désigné comme futur président selon la tradition. Il a au contraire voulu faire élire le président par le conseil, qui doit choisir une personnalité extérieure à lui. Bizarrerie de richissime, déçu par le dédain de son fils pour les actions qu’il lui avait données… Le nouveau président sera annoncé et intronisé durant le Grand week-end, rendez-vous annuel de la banque devant ses principaux collaborateurs, tous invités au Palace de Verbier. Mais, comme quinze ans auparavant, rien ne se passe comme prévu.

Impossible d’en dire plus tant l’énigme à résoudre est tordue. La chambre 622 est un huis clos, le Palace quinze ans après en est un autre. Qui l’a fait ? Le lecteur ne le saura qu’à la toute fin, non sans rebondissements inattendus et coups de théâtre. Du bon feuilleton digne d’une nouvelle série télé (après La vérité sur Harry Quebert).

En revanche, une fois refermé le livre, que vous en reste-t-il ? Pas grand-chose. Les personnages sont insignifiants, leur psychologie sommaire ; l’énigme, une fois éventée, ne peut plus surprendre. Vous avez un livre kleenex, à jeter ou donner une fois lu. Le succès immédiat se paie d’un oubli très rapide. Nous sommes dans le présent, dans notre société du tout de suite, dans la consommation sans lendemain.

Passez quand même avec ce livre un long voyage ou une sacrée bonne soirée.

Joël Dicker, L’énigme de la chambre 622, 2020, Rosie & Wolfe poche 2022, 763 pages, €9,50

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Alastair Mars, Mon sous-marin l’Unbroken

La guerre a fait rage hier contre les barbares régressifs qui se trompaient d’époque : les nazis. Aujourd’hui où de nouveaux barbares régressifs se trompent d’époque en agressant une nation souveraine au nom du Je-sais-mieux-que-vous-ce-qui-est-bon-pour-vous de toutes les tyrannies, il est utile de relire les récits vécus de la vraie guerre contre les vrais nazis. J’aimais bien en ma jeunesse la collection bleue « Leur aventure » des éditions de poche J’ai lu. Les livres étaient encore imprimés en France, à Étampes dans l’Essonne pour celui-ci. Nous étions vingt ans après la Seconde guerre mondiale (l’équivalent de la guerre d’Irak pour nous) et les guerriers revenus à la paix racontaient leurs souvenirs. Je m’en suis délecté, le vécu étant plus fort que le roman.

La France vaincue ne comptait plus stratégiquement en 1941 et 42 ; l’Allemagne et (loin derrière) l’Italie dominaient la Méditerranée. Les Américains restaient encore neutres. Seuls les Anglais continuaient le combat. Ils avaient des positions géopolitiques à défendre : Gibraltar, Malte, l’Égypte et le canal. La marine était reine, l’aviation ayant encore un rayon d’action peu étendu. Parmi la marine, les sous-marins.

L’Unbroken faisait partie des nouveaux sous-marins créés en 1937, la classe U. Petits, robustes et manœuvrant, ils n’emportaient que huit torpilles et un canon de 76 mm. Ils ne plongeaient pas très profond et ne filaient qu’à 12 nœuds en surface au diesel et 9 en plongée à l’électrique, mais ils ont rendu de fiers services de corsaires en désorganisant les convois de cargos qui transportaient ravitaillement et matériel pour Rommel en Tripolitaine. L’Unbroken est de ceux-là, un capitaine de 27 ans et 32 hommes spécialisés de moins de 30 ans pour la plupart ; le premier lieutenant n’a que 21 ans et le second lieutenant 19.

Ce sont ces aventures – vécues – que conte le commandant Mars, au nom de barre chocolatée. La lutte anti sous-marine avec vedettes lance torpille, hydravions Cant, destroyers et autres goélettes était redoutable et s’est améliorée avec l’installation de radars le long des côtes. De nombreux sous-marins ont coulé avec leur équipage. L’Unbroken, malgré un grenadage qui ne fut pas loin de réussir, s’en est sorti. Ce récit est aussi un hommage à ceux qui n’ont pas survécu : ils ont fait leur boulot, ont retardé l’intendance ennemie, ont occupé des unités, ont permis le ravitaillement de Malte et le sabotage de voies ferrées sur la côte italienne et de ponts de chemin de fer en Afrique du nord.

En dix-sept mois usants, alors qu’il venait de se marier et que sa fille June allait naître deux mois plus tard, Alistair embarque dans un sous-marin tout neuf sorti des ateliers Vickers à Barrow. Sa première mission sera de débarquer un commando de résistants français dans la baie d’Antibes, coaché par Churchill – non, pas le Premier ministre en personne mais un prénommé Peter. Sa seconde mission le fera torpiller un cargo de matériel militaire devant Gênes ; une troisième lui assurera la DSO (Distinguished Service Order) en torpillant d’un seul lancer deux croiseurs ; une autre assurera un ravitaillement de Malte sous les champs de mines dérivantes ; une autre encore le mitraillage d’une voie de chemin de fer italienne… « A son bord, j’ai parcouru vingt-quatre mille milles, ‘encaissé’ quatre cents grenades, coulé un total de trente mille tonne et endommagé deux croiseurs. Au cours de nos douze patrouilles, nous avons passé deux cents dix jours en mer, dont cent en plongée, lancé quarante-cinq torpilles, exécuté quatre missions spéciales et de nombreuses actions au canon… » p.358.

L’Unbroken, « prêté » à la Russie entre 1944 et 49 (!) a été désarmé et recyclé en 1950. Alastair Mars, Lieutenant commander, DSO, DSC and bars, a quitté la marine de guerre en 1952 pour devenir auteur de récits et romans. Il écrit bien, direct, il captive. Il est décédé en 1985 de maladie à 70 ans.

Alastair Mars, Mon sous-marin l’Unbroken, 1953, J’ai lu collection Leur aventure, 1968, 368 pages, €9,95

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , ,

Valmigère et Wernert, La merveilleuse histoire de Simone Veil

Simone Veil a eu une vie étonnante, ballottée par les lames de fond du XXe siècle desquelles elle a su émerger puis savoir y nager. Son histoire n’est en rien « merveilleuse » – ce qui ne se dit que des choses – mais admirable. Elle s’insère dans une collection d’« histoires merveilleuses » déclinées sur l’Europe, le Parlement européen, Strasbourg… Jean-Louis de Valmigère est président de la Fondation pour Strasbourg, ce qui explique qu’il fait livre de tout ce qui concerne sa ville. Simone Veil fut présidente du Parlement européen à sa création avant d’être des années députée européenne.

Son existence fut celle d’une femme, juive française née Jacob, emportée dans les bouleversements du nazisme, la défaite, l’Occupation, l’arrestation, la déportation, avant d’entrer en résilience d’abord grâce à sa mère et ses sœurs, au scoutisme laïc, puis après-guerre avec son mari Antoine Veil devenu énarque, elle-même faisant trois enfants et des études de magistrate. Elle avait passé les épreuve du bac à 16 ans juste avant d’être déportée. Dès lors, sa carrière au service de l’État s’envole, malgré le machisme dominant.

Elle s’occupe des prisons, de la réinsertion des mineurs délinquants que le film de François Truffaut Les 400 coups met en lumière, devient secrétaire du Conseil supérieur de la magistrature, puis entre au cabinet de René Pléven avant de devenir ministre de la Santé sous Giscard dans le gouvernement Chirac. Après le « manifeste des 343 salopes » (ainsi surnommées par Charlie hebdo), elle présente durant trois jours éprouvants à l’Assemblée le projet sur l’IVG qui légalise l’avortement, alors qu’au moins 300 000 femmes chaque année y ont recours clandestinement, à l’étranger pour les plus riches, dans les arrières-cuisines des avorteuses pour les autres. Les insultes nazies et antisémites sont légion, marquant combien la droite classique reste bête et égoïstement ancrée dans ses préjugés bourgeois catholiques xénophobes. Mais elle tient tête et l’emporte avec la raison, en femme héritière des Lumières. L’avortement restera pour elle (et pour toute femme) « toujours un drame », mais le « désordre » engendré par les avortements clandestins à hauts risques est une plaie sociale qu’il vaut mieux éradiquer, à l’exemple des pays voisins.

Sur la demande de Valéry Giscard d’Estaing, Simone Veil conduit la liste UDF aux européennes qui l’emporte sur le RPR de Jacques Chirac (qui ne croit pas à l’Europe mais reste souverainiste). Dans la foulée elle est élue en 1979 première femme présidente du Parlement européen. Elle ne se représentera pas, faute du soutien des députés RPR qui ont la rancune tradi tenace mais restera députée européenne jusqu’en 1993. Elle sera nommée ministre des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville par Édouard Balladur en 1993.

De 1998 à 2007, elle est membre du Conseil constitutionnel. Elle est élue en 2008 à l’Académie française après avoir écrit son autobiographie, Une vie, et entre au Panthéon en 2018, couronnement de son ascension. Désormais merveille du monde, selon ce petit livre illustré de quelques images et de témoignages, pas trop mal écrit malgré quelque jargon techno et phrases à la mode, Simone survit dans la mémoire comme exemple humaniste et comme femme exemplaire.

Jean-Louis de Valmigère et Eva Wernert, La merveilleuse histoire de Simone Veil, 2022, Hervé Chopin éditions, 127 pages, €14,50 e-book Kindle €9,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Red de Robert Schwentke

Lavez-vous la tête après Covid, élections ou examens et passez une bonne soirée avec un film d’action, satire de la CIA et de tous ceux qui se prennent pour des dieux. Les gens enivrés de pouvoir sont dangereux et doivent être stoppés, tel est le message.

Franck Moses (Bruce Willis à son meilleur pince sans rire) est un retraité de la CIA mais son passé le rattrape car il « sait » des choses sur certains. Lui se tient à carreau, ne rêvant que de lier connaissance avec la voix de sa caisse de retraite, Sarah (Mary-Louise Parker), dont il est tombé amoureux par téléphone. Mais ces coups de fil et les lieux évoqués font tilt dans les bases de données des écoutes et il est repéré. Une sous-fifre ambitieuse de la CIA aux dents qui rayent le parquet est mandatée pour l’éliminer et elle en charge l’agent William Cooper (Karl Urban), jeune et ambitieux lui aussi mais rationnel. De qui viennent les ordres ? Nul ne sait et le spectateur le découvrira en même temps que les protagonistes.

Une insomnie – ou un sixième sens – fait se réveiller Franck à trois heures du matin chez lui pour descendre au rez-de-chaussée alors que des hommes en noir armés s’introduisent silencieusement dans la maison. Entraîné, il les surprend un à un et les met hors d’état de nuire. Comme tout un troupeau s’avance dehors, il fait sauter des balles dans une poêle pour les faire intervenir et quitte sa maison en emportant le nécessaire. Le comique irrésistible du film réside dans la démesure « à l’américaine » : un mitraillage général qui fait s’écrouler les murs en carton-pâte de la maison (pas chère et provisoire, typiquement yankee) et un tapis de douilles fort peu écologique et sans aucune efficacité. Evidemment, tout saute pour l’effet Hollywood.

C’est le début d’une cavale avec cette énigme : qui veut le tuer ? Il rejoint Sarah à Kansas City pour la mettre en garde mais, là encore, un commando survient pour leur faire leur affaire. Sarah, petite dinde désorientée, ne le croit pas et Franck est obligé de la ligoter et de la bâillonner pour l’emporter en voiture comme un vulgaire Creeper. Il la laisse ainsi dans un motel pendant qu’il va rendre visite à son ancien mentor de la CIA Joe (Morgan Freeman). Franck lui a apporté en cadeau les doigts coupés des homes qui se sont introduits chez lui, ce qui permet à Joe, qui a gardé des codes de Langley, de trouver leur identité et leur dernier forfait : l’assassinat d’une journaliste du New York Times qui enquêtait sur une liste de noms. Tous ceux de la liste sont tués les uns après les autres, leur mort déguisée en accident, en suicide ou en règlement de comptes.  

Bien que Sarah se soit libérée de ses liens et ait appelé le FBI, Franck réussit à l’enlever à nouveau et à lui injecter le somnifère qui lui était destiné par un agent. Il réussit à la convaincre de rechercher Marvin (John Malkovich), un autre ancien copain de sa vie active. Ce dernier, les neurones grillés par le LSD expérimenté par la CIA dans les années cinquante (fait authentique), est devenu paranoïaque. Il vit non dans sa maison au bord du bayou en Floride mais en sous-sol, l’accès se faisant de façon désopilante par le capot d’une voiture-épave dans la cour. Il se méfie de tout, des cartes bancaires, des téléphones mobiles, des téléphones fixes, des ordinateurs, de l’Internet, des caméras de surveillance, des satellites, des hélicoptères, des gens qui les suivent. Et avec raison, la technologie multipliant le pouvoir surtout depuis George W. Bush.

Dans les archives (papier) qu’il a conservé, il découvre que la liste correspond à une mission de son groupe du service action de la CIA au Guatemala en 1981 où, avec Franck et Joe entre autres, il a dû « nettoyer » le massacre d’un village qui cachait l’enlèvement d’un personnage important. Le dernier de leur groupe, Singer, travaille dans un aéroport et n’est pas encore descendu ; lorsqu’ils vont le trouver, il est assassiné par un tireur en hélico, repéré par Marvin et par une rousse en tailleur qui les suivait, repérée elle aussi par Marvin, malgré les « mais non » de Sarah et de Franck. Même les paranoïaques ont des ennemis. Marvin avec son petit revolver, réussit à faire exploser le missile tirée par la rousse dans une parodie des duels de westerns chers à la digne Amérique.

Mais quelle était cette mission de la plus haute importance au Guatemala ? Pour le savoir, il faut s’introduire dans les archives secrètes de la CIA à Langley. Et pour cela, quoi de mieux que de contacter l’ancien Adversaire de la guerre froide Ivan (Brian Cox), en poste à l’ambassade de Russie ? Après une tournée de vodka et l’aveu que le cousin « boucher » n’a pas été tué mais a été retourné et vit grassement aux Etats-Unis avec une chaîne d’épiceries, le deal est vite conclu : les codes d’entrée et les identités pour entrer à Langley comme général et savante atomiste – comme quoi toute la technologie et le « secret » sont vite éventés ! Le dossier est sorti des archives mais Franck se collette dans son propre bureau  à Cooper, l’agent chargé de l’éliminer ; il est blessé. 

Tout le groupe va le faire soigner au « nid d’aigle », le repaire très chic de Victoria (Helen Mirren), une ancienne tueuse du MI6 qui a dû démissionner pour être tombée amoureuse, il y a cinquante ans, d’Ivan. Victoria non plus ne peut raccrocher et elle effectue quelques « missions » d’élimination de temps à autre pour garder la main. Le dressage des services secrets est devenu une seconde nature.

Le dossier révèle une chose : seul un nom ne figure pas sur la liste à tuer, celui d’Alexandre Dunning (Richard Dreyfuss), reconverti en marchand d’armes prospère ayant pignon sur rue et ne désirant pas que son passé trouble le rattrape, pas plus que le personnage exfiltré qui n’était autre que… l’actuel vice-président des Etats-Unis (Julian McMahon). Il veut aujourd’hui se présenter à l’élection présidentielle. Tout jeune et lieutenant inexpérimenté à l’époque, il a massacré tout le village, dommage « collatéral » semble-t-il trop habituel de ce genre de mission où la « raison d’Etat » fait bon marché de la vie humaine, surtout celle de « bougnoules ».

Le groupe d’ex va donc rendre visite à Dunning dans sa propre maison sécurisée mais le FBI, prévenu on ne sait par quelle taupe, entoure la demeure. Fusillade : Joe, à 80 ans et avec un cancer en phase terminale pour la consolation, se sacrifie pour faire diversion en se faisant passer pour Franck ; il est descendu sur un ordre d’on ne sait qui alors que Cooper avait expressément ordonné que personne ne tire. Le spectateur connaîtra ce « qui » à la fin lorsque Cooper fera le ménage sans ménagement.

Mais Sarah, la dinde, s’empresse de « tomber » alors qu’elle fuit dans la neige ; elle est prise. Satire du cinéma traditionnel où les femelles sont hystériques, avec un pois chiche dans la tête, courent de travers avec de hauts talons et trébuchent sans arrêt. Sarah n’a rien d’une Victoria. Moyen de pression sur Franck ? c’est mal le connaître : il téléphone directement à Cooper et s’arrange pour faire durer suffisamment la conversation pour que son interlocuteur sache qu’il est dans sa propre maison, près de sa femme et de ses enfants qui jouent (et ne l’ont pas vu). L’agent Cooper s’aperçoit que le combat de l’ombre n’est pas un jeu de pions et qu’obéir aveuglément aux ordres peut mettre en danger ses proches. Il s’engage à ce que Sarah ne soit pas inquiétée – d’ailleurs elle ne sait quasiment rien – mais la garde au frais pour la protéger de tout le monde.

Le vice-président étant la clé, le groupe s’infiltre à son gala de récolte de fonds pour la présidence et finit par l’enlever, après fusillades et courses-poursuites dignes de James Bond. Il s’agit de faire la lumière sur le Guatemala, sur qui a donné les ordres de tuer, et de l’échanger contre Sarah. Tout va se passer non sans tension et les méchants seront tous finis à la fin. Franck pourra vivre paisiblement son happy end avec Sarah – à moins que… Car Ivan réclame un service après celui qu’il a rendu. Ce sera le propos de Red 2.

Un excellent Bruce Willis et une comédie romantique pleine d’actions spectaculaires et d’ironie sur les totems de « l’Amérique » : le pouvoir, la CIA, la surveillance généralisée après le 11-Septembre, l’esprit pionnier, la défense individuelle, l’honneur, le vrai patriotisme et ainsi de suite. Moins superficiel qu’il n’y parait et divertissement assuré.

DVD Red (Retired and Extremely Dangerous), Robert Schwentke, 2010, avec Bruce Willis, Helen Mirren, John Malkovich, Morgan Freeman, Mary-Louise Parker, M6 vidéo 2011, 1h47, €5.45 blu-ray €10.99

Coffret Red 1 et Red 2, M6 vidéo 2013, 3h38, €9.99 blu-ray €22.96

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Somerset Maugham, Amours singulières

Mort en 1965, Somerset Maugham (prononcez môm) est né à Paris dans une famille de juristes. Orphelin de mère à 8 ans et de père à 10 ans, élevé par un oncle missionnaire anglican, il sera presque inévitablement poussé aux amours déviants par frustration d’amour – il aura une fille mais vivra avec un homme. Il fera des études de médecine, sera agent secret britannique durant la Première guerre mondiale et vivra le plus souvent à l’étranger, loin de son pays colonial, corseté et étouffant. Sa sensibilité et son expérience de sociétés diverses alimenteront son œuvre écrite, qui comporte plus d’une centaine de romans, de nouvelles et de récits. Il écrit facilement et détaille ses impressions, ce qui le rend captivant.

Amours singulières est un recueil de six nouvelles portant sur l’amour d’un homme et d’une femme. Amour contrarié le plus souvent, ou mal vu par la « bonne » société, ou encore contrarié par les circonstances. La « vertu » victorienne notamment y est épinglée. Une fois marié, les convenances interdisent toute aventure extra-conjugale, ou alors au prix de contorsions acrobatiques comme aller habiter à Rhodes et de louer en plus un appartement en ville pour ce faire.

Chaque nouvelle aurait pu faire l’objet d’un roman car toutes content une anecdote édifiante. Une femme de grande vertu tombe raide dingue d’un tout jeune homme qui, par délicatesse sociale, s’exile avant de se marier pour un temps, le temps qu’elle et lui trouve chacun un partenaire de son âge. Un riche mari complaisant qui fait salon pour honorer sa femme, poétesse très connue, part soudainement avec la cuisinière. Un homme d’âge mûr collectionne les promesses de mariage avec les femmes qui ont un certain bien ; il compte parvenir à la douzaine. Une femme moche, collet monté et vieillissante se découvre le talent caché de faire rire ses amoureux – non pour ce qu’elle dit mais par la façon dont elle le dit.

Aucun amour hors norme dans ce recueil bien conventionnel pour son temps. L’entre-deux guerres était propice à toutes les audaces mais Maugham tenait à sa réputation : pour vivre heureux, vivons caché. Il ne publie que ce qu’il est décent de publier mais, comme il écrit beaucoup et observe encore plus, ses romans et nouvelles sont toujours passionnants. La vie mondaine n’est pas négligée, pas plus que les mœurs dans les villes d’eau et les vacances en Italie. Il distille une certaine nostalgie pour un monde en ordre qui dominait la planète et était sûr de lui.

Somerset Maugham, Amours singulières (Six Stories Written in the Firts Person Singular), 1931, 10-18 1995, 320 pages, €12,26 e-book Kindle €9,99

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Domme

Nous partons ce matin du gîte à pied à neuf heures. La montée initiale est assez longue dans la campagne vers le village de Cénac, où nous franchissons la Dordogne par le pont. Nous tournons à gauche vers le lavoir. Là, un platane se présente en brandissant une pancarte : « je suis un platane, je m’appelle Thermidor. J’ai planté mes racines vers l’an 1750, j’ai vu la Révolution » puis « je mesure 7 m 60 de tour de taille à 1 m 30 du sol, 45 m de hauteur et 33 m d’envergure ». Suit une prière écolo à la déesse Gaïa : « Si le ciel me protège et si les hommes prennent soin de moi, j’espère bien être encore là en l’an 2089 ». La prière a oublié les petites bêtes et le climat !

Derrière le lavoir, le chemin longe l’école ou des petits en récréation jouent au tricycle sous les hêtres. Ils piaillent comme le troupeau d’oies vues auparavant. Non loin de là, le pré ou a été installé un terrain de foot est occupé par les garçons et filles du primaire qui s’initient au rugby, plus en pantalon qu’en short. Il fait moite et gris, ils sont très habillés et pas vraiment sportifs, comme s’ils avaient froid.

Nous montons par le sentier à Domme, derrière nous des Anglais en vélo électrique tentent l’ascension mais les ornières et la pente sont trop fortes ; ils rebroussent chemin pour passer par la route, plus sûre. Les remparts de Domme sont du XIIIe siècle. La ville est une bastide, un privilège du roi de France Philippe le Hardi en 1281 pour protéger le commerce et tenir le pays. Les habitants étaient exemptés d’impôts. Les protestants menés par le capitaine Geoffroy de Vivans ont pris la ville par la falaise de la Barre en 1588, le seul endroit où il n’y avait pas de remparts, en escaladant directement la roche au matin. Les catholiques, qui ne l’avaient pas prévu, ont été surpris. Ils ont dû rendre la bastide – ruinée – en 1592.

Des « graffitis des Templiers » dans la pierre de la porte des Tours à la bastide de Domme ont fait l’objet d’un article d’Archaelogia n°32 de février 1970 sous la plume du chanoine Paul-Marie Tonnellier (1886-1977), historien amateur persuadé de sa méthode d’estampage au buvard humide, mais surtout persuadé de découvrir la vérité par sa plume, inspirée à mettre au jour les traits imaginaires. Selon lui, 70 Templiers y auraient été enfermés de 1307 à 1320 et y auraient gravé leur foi. Mais cette « belle histoire » – un storytelling religieux – a été remise en cause par une étude plus sérieuse de 2018 effectuée par l’agence de l’archéologie. Ce « lieu d’oisiveté » aurait incité aux gravures et elles seraient postérieures à l’époque templière. Chacun croira ce qu’il voudra, Bruno ne croit pas à la légende dorée des Templiers victimes. Les relevés fantaisistes de Tonnellier relevaient comme par hasard l’octogone pour le Graal, le triangle surmonté d’une croix pour le Golgotha, le carré pour le Temple, les cercles pour l’enfermement ou le cosmos.

Il pleut sur Domme, ville en damier, aujourd’hui uniquement touristique avec pour seuls commerces de la bouffe, du gîte, de l’artisanat (bijoux, poterie, décoration, peinture) et des produits de l’inévitable « terroir » dont, outre le foie gras, les conserves de canard et le vin, ces savons artisanaux mis à la mode par les post-hippies des années 70. Tout le Périgord est là : l’oie, le foie, les noix, le bois. Un restaurant affiche une enseigne où Jacquou le croquant est statufié en paysan adulte. Il faut dire qu’Eugène Leroy son créateur a habité la ville, une plaque sur une maison en témoigne. Son menu est aux prix « touristiques », plus élevés qu’à Sarlat même. Sauf le « menu enfant » du jambon-frites à 10.50 € pas moins, le menu à 21 € propose des banalités : foie gras (maison quand même), ou jambon de pays, ou salade au chèvre chaud des années 70 chère aux Gault & Millau – puis confit de canard, ou aiguillettes de canard, ou Parmentier de canard, ou émincé de magret de canard grillé – enfin gâteau aux noix crème anglaise. Le menu à 25 € est un tantinet plus gastronomique, mais un tantinet seulement avec une salade de gésiers d’oie au vinaigre de framboise, une omelette aux cèpes en plus. Mais la carte offre une salade tomate-mozzarella ou des burgers pour les malbouffeux qui ont atterri en Périgord par pur hasard. Le marché attire, mais vend toujours la même chose. Il faut évidemment porter le masque entre les étals. Seule une vieille librairie pittoresque fait envie.

Nous visitons rapidement l’église. Une plaque aux « morts pour la France » 1914-1919 affiche 53 noms. Pour une petite ville comme Domme, 1411 habitants en 1911, c’est énorme ; en 1921 il en était attesté 1220. La grippe dite espagnole a dû sévir autant que les combats, y compris en Orient. La démobilisation s’est faite par les plus anciens et les engagés volontaires en premier mais a duré jusqu’en 1920 tant la logistique ne pouvait suivre. Il ne reste que moins d’un millier d’habitants aujourd’hui, faute de travail après l’été touristique.

Depuis le point de vue sur la falaise, nous parvenons à distinguer dans la brume le toit orange de notre gîte, en bas dans la plaine. Nous voyons du cingle de Montfort dans la vallée de la Dordogne jusqu’à Beynac. Un buste en bronze représente Jacques de Maleville, mort en 1824, qui fut l’un des rédacteurs du Code civil du temps de Napoléon.

Nous pique-niquons dans le jardin public du Jubilé, d’une salade de lentilles aillée avec des dés de jambon et un œuf dur. Il ne pleut plus. Le « vin de Domme » acheté par Bruno pour que nous y goûtions me laisse dubitatif ; il a le goût plutôt acide d’un vin de l’année, bien que millésimé 2018 (3 ans d’âge).

Nous redescendons par le cimetière puis par un sentier qui mène à l’autre pont sur la Dordogne. Nous nous arrêtons au Chalet, en bord du fleuve, pour une bière blanche. Le courant est fort et il y a peu de canoës à l’eau alors que l’endroit est d’habitude plein. Retour par les sous-bois chez papy. Nous aurons fait aujourd’hui 15 km pour 340 m de dénivelé positif.

À l’apéritif, nous goûtons le Fénelon, un vin de noix au cassis. Au dîner, nous avons un pâté de foie gras à 50 %, « moins fort pour les gens qui n’aiment pas » déclame papy (mais surtout moins cher à servir), un cassoulet maison où domine la saucisse et le canard beaucoup plus que les haricots, et une tarte coco chocolat de style Bounty.

FIN du voyage.

Ce périple a été effectué avec Terres d’Aventure

Catégories : Périgord, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Les événements et nos discours aussi dépendent du hasard, dit Montaigne

Dans son chapitre XLVII des Essais, livre 1 où il étudie « l’incertitude de notre jugement », Montaigne analyse les attitudes des grands capitaines, contrastées, et en déduit qu’au fond tout dépend du hasard. Ce n’est pas pour cela qu’il ne faut point garder raison et faire son possible, mais l’action n’est pas une science exacte, seulement une expérience.

Selon Homère, qu’il cite, « il y a grand loisir de parler en tout sens, et pour et contre » (Iliade XX 249). Tout peut se défendre et tout n’est pas faux, ni vrai. Ainsi des vainqueurs enivrés de leur victoire qui renoncent à poursuivre l’ennemi, lui permettant de se refaire. « Tant que l’ennemi est en pieds, c’est à recommencer de plus belle ; ce n’est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre ». L’agression de l’Ukraine nous le prouve tous les jours – et nous montre aussi que la victoire de l’un ou de l’autre est fort incertaine. Mais, oppose aussitôt Montaigne, qui aime bien peser le pour et le contre, « pourquoi ne dira-t-on aussi, au contraire, que c’est l’effet d’un esprit précipiteux et insatiable de ne savoir mettre fin à sa convoitise ; (…) que l’une des plus grandes sagesses en l’art militaire, c’est de ne pousser son ennemi au désespoir ». Il semble que Poutine l’ait finalement compris, surpris de n’avoir pas la victoire facile, lui qui venait libérer le petit Russien frère du soi-disant nazisme. Les Ukrainiens désirent en leur majorité vivre à l’européenne plutôt qu’à la russe, dans la modernité plutôt que dans la tradition, acceptant le pire de l’Amérique plus que le meilleur de l’ex-Union soviétique. La convoitise de Poutine s’est contenue ; il ne veut victoire qu’au Donbass semble-t-il – juste pour afficher une victoire, provisoirement pas pour réaliser son grand dessein impérial néo-soviétique.

Lui a choisi « de tenir ses soldats (…) armés seulement pour la nécessité » plutôt que « riche et somptueusement », c’est-à-dire munis des armes du commun, un brin vieillottes, au lieu des avancées de la technique qui défilent chaque année sur la place Rouge. César le Romain entre autres aimait à la parure ; Licurgue le Spartiate défendait aux siens la somptuosité en leur équipage. D’un côté « l’aiguillon d’honneur et de gloire au soldat de se voir paré, et une occasion de se voir plus obstiné au combat, ayant à sauver ses armes comme ses biens et héritages ». De l’autre le soldat « craindra doublement à se hasarder ; joint que c’est augmenter à l’ennemi l’envie de la victoire par ces riches dépouilles ». Tout et son contraire sont possibles.

De même les railleries de l’adversaire sont à mesurer. D’un côté « ce n’est pas faire peu, de leur ôter [aux soldats qui injurient l’ennemi] toute espérance de grâce et de composition (…) et qu’il ne leur reste remède que de la victoire ». De l’autre le coup de fouet d’orgueil de l’injure subie qui remet à l’ennemi « par ce moyen le cœur au ventre, ce que nulles exhortations n’avaient su faire ». Les Russes sont moins inventifs que les Ukrainiens en leurs injures ; elles sont stéréotypées, calquées sur la période stalinienne, en référence éternelle au « nazisme » de la GGP (grande guerre patriotique). Les Ukrainiens partent du réel présent pour vilipender les Russes et leurs méfaits devant l’opinion intérieure comme internationale. Qui peut-on croire le plus ?

Et « la conservation d’un chef en une armée » nécessite « de se travestir et déguiser sur le point de la mêlée ». Car « la visée de l’ennemi regarde principalement cette tête à laquelle tiennent toutes les autres et en dépendent ». Ce pourquoi le président Zelensky a échappé à plusieurs attentats, surtout au début de la guerre, un commando étant parti pour l’enlever mort ou vif. Le président Poutine, par réciprocité de notaire typiquement soviétique, laisse courir le bruit qu’il en serait de même pour lui, ce qu’on ne saurait vraiment croire tant il est remparé au Kremlin, mais c’est de classique propagande. A l’inverse, dit Montaigne, « le capitaine venant à être méconnu des siens, le courage qu’ils prennent de son exemple et de sa présence vient aussi en même temps à leur faillir ». Quelle est la meilleure solution ? Probablement celle de la communication à distance, synthèse du présent-absent que le temps de Montaigne ne pouvait connaître. « Et quant à l’expérience, nous lui voyons favoriser tantôt l’un, tantôt l’autre parti », dit le philosophe. Donc pas de règle : garder le chef vivant importe, mais garder le chef visible aussi.

Faut-il attendre de pied ferme l’ennemi ou lui courir sus ? Là encore, tout est affaire de circonstances. Selon Plutarque, attendre affaiblit les combattants car ils restent statiques alors que ceux qui courent s’échauffent ce « qui a accoutumé de les remplir d’impétuosité et de fureur plus qu’autre chose ». Mais le contraire est vrai aussi : « la plus forte et roide assiette est celle en laquelle on se tient planté sans bouger, et que, qui est sa marche arrêté, resserrant et épargnant pour le besoin sa force en soi-même, a grand avantage contre celui qui est ébranlé et qui a déjà consommé à la course la moitié de son haleine ». L’étirement de la logistique fut l’inconvénient des agresseurs russes après les premiers jours de l’invasion, tandis que les positions de résistance éprouvées à l’avance des Ukrainiens leur servit à contenir la déferlante malgré la force et le nombre. S’il y a « plus d’allégresse à assaillir qu’à défendre », s’aventurer sur les terres ennemies renforce l’incertitude car « il n’aurait devant, ni derrière lui, ni à côté, rien qui ne lui fit guerre, nul moyen de rafraîchir ou éloigner son armée, si les maladies s’y mettaient, ni de loger à couvert ses blessés ; nuls deniers, nuls vivres qu’à pointe de lance ; nul loisir de se reposer et prendre haleine ; nulle science de lieux ni de pays, qui le sût défendre d’embûches et surprises »… D’où les pillages et les viols, la paranoïa de l’occupant inquiet de l’hostilité universelle, les « exactions » russes en Ukraine.

De tout cela, que conclut Montaigne ? « Aussi nous avons bien accoutumé de dire avec raison que les événements et issues dépendent, notamment en la guerre, pour la plupart de la fortune, laquelle ne se veut pas ranger et assujettir à notre discours et prudence ». Autrement dit, cause toujours : la guerre est un art, pas une science ; une expérience qui s’affronte aux circonstances et en tient compte, pas une stratégie entièrement planifiée qui doit se dérouler sans heurt. Poutine en fait les frais, lui qui croyait son plan imparable. C’est le brouillard de la guerre, disent les stratèges…

« Nous raisonnons hasardeusement et inconsidérément, dit Timée en Platon, parce que, comme nous, nos discours ont grande participation au hasard ». Ils se jouent de mots, sont une mise en cohérence, une belle histoire, pas un savoir exact.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

La Roque-Gageac

Nous longeons à pied la Dordogne jusqu’au village de La Roque-Gageac, construit au pied d’une falaise qui s’écroule de façon épisodique. Le 17 janvier 1957 à 10h du matin, 2500 m3 de calcaire se sont détachés de la falaise avant de s’écrouler sur le village, écrasant six maisons. Le drame a fait trois morts et un blessé, heureusement aucun enfant. De nombreuses maisons sont aujourd’hui à vendre malgré les filets en grillage pitonnées sur les falaises pour empêcher les chutes de pierres.

Il y a beaucoup de touristes, presque tous gros, pas toujours vieux. Le village s’étend entre la falaise et la Dordogne, cafés et restaurants d’un côté, canoës et kayaks de l’autre. La rivière étant relativement haute et son courant plus fort qu’habituellement en raison des pluies de cet été, tout ce qui flotte a été remisé. La fin de la saison d’été n’est pas propice au tourisme des jeunes, et les vieux ne prennent aucun risque.

Pluies et orages sont prévus en fin d’après-midi mais la promesse n’est pas tenue, comme hier. La météo annoncée n’est jamais la bonne, même de la veille au lendemain ! Quelques gouttes de pluie que nous subissons ne nécessitent pas même la sortie de la cape, elles ne durent que 10 minutes à peine. Nous prenons un cidre en terrasse au bar. Nous devions rentrer à pied au gîte, situé à quelques kilomètres, mais il est déjà tard et Bruno appelle l’agence pour que quelqu’un amène le bus et viennent nous chercher. Il restait encore 4 km à pied et il est déjà 17h20, alors que nous avons rendez-vous ce soir pour dîner à 19h30 au restaurant.

O’plaisir des sens est dit « restaurant bistronomique » par son cuisinier qui semble avoir fait un stage au Japon si j’en juge par sa cuisine. Le site Internet est www.o-plaisirdessens.com Il se trouve « sous la grande vigne » à La Roque-Gageac, à 5 mn en voiture du gîte. Bruno Marien tente une cuisine inventive mais avec des portions nouvelle cuisine (une large assiette avec trois petits trucs au milieu) et une présentation un brin affectée.

Ce dîner, prévu comme l’acmé du séjour, offre une entrée originale de foie gras râpé, mais trois brefs bouts de silure avec trois mini bouts de légumes sauce pain d’épices et quatre-épices anisées, ainsi qu’une crêpe en brick de chocolat noir, heureusement Valrhona. Si l’entrée est inventive, le silure se perd dans les épices sans qu’aucun goût ne domine, tandis que le dessert est minimaliste. Au global, un dîner chichiteux avec des portions ridicules dans de la vaisselle chinoise d’importation. Bien sûr, il s’agissait d’un menu agence à prix « étudiés ». La carte ou le menu gastronomique offre probablement des plaisirs plus consistants – pour un prix plus en rapport avec le talent que se prête le chef.

Catégories : Périgord, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Jeff Abbott, Faux-semblants

Un roman policier américain curieux pour nous, tant les systèmes juridiques diffèrent là-bas d’ici. La police est en effet locale et les juges sont élus. C’est pourquoi le jeune Whit Mosley, fils de famille, a été élu juge sous l’influence de son père, riche et connu. Il officie dans sa propre région au Texas, cadet de cinq frères avec lesquels il s’est baigné à poil avec tout ce que comptait la jeunesse de son temps, et a fréquenté à gogo les filles et les bars.

Mais Whit se prend à aimer son métier de justicier et potasse le droit. Sa réélection se joue dans les semaines qui viennent lorsque tombe une affaire peu banale. Le fils aîné d’une sénatrice qu’il connait qui, elle-même, postule à un nouveau mandat, est retrouvé mort par balle dans son bateau. Ce serait une histoire banale de jalousie pour une femme, mais Peter James Hubble est devenu une star du film pornographique. Belle carrosserie dotée d’un outil remarquable, il se met complaisamment en scène devant la caméra et entreprend fille après fille par tous les trous. Aussi, ce n’est pas d’un bon œil que sa mère sénatrice le voir rentrer dans le pays.

L’enquête révèle progressivement que Peter est surtout revenu pour son jeune frère Corey, disparu mystérieusement une dizaine d’années auparavant à l’âge de 15 ans. Il veut tourner un film sur sa vie car il se reproche obscurément de ne pas l’avoir protégé. 15 ans est justement l’âge de Sam, le fils qu’il a eu avec la meilleure amie et conseillère de sa mère et qu’il n’a pas connu. Sam est un garçon sensible mais de taille adulte et qui baise comme tel. Il est tombé amoureux par hasard de la dernière jeune partenaire de son père Peter dans les films pornos. Les deux jeunes gens veulent partir loin mais tout le poids des liens familiaux et des non-dits les en empêchent.

L’inspectrice Claudia Salazar va aider le juge Whit Mosley à débrouiller cette enquête particulière, premier tome d’une série qui se poursuivra dans des romans policiers suivants. Mais tout se ligue contre la vérité : la crainte des électeurs pour la sénatrice, la jalousie de l’ex-femme de Peter, le traumatisme du fils que son père a abandonné et qui vient tout juste de le retrouver, les liens mafieux du propriétaire du yacht dans lequel Peter a été retrouvé nu baignant dans son sang, soi-disant suicidé, la mystérieuse disparition de sa partenaire sans domicile fixe qui aime le jeune Sam, sans parler des cadavres de femmes qui font penser à un tueur en série.

Mensonges et manipulations font rebondir le rythme et égare le lecteur jusqu’au dénouement imprévu. Le roman se lit bien avec un peu d’action et le piment érotique mais les personnages sont, somme toute, peu attachants, sauf peut-être Claudia.

Jeff Abbott, Faux-semblants (A Kiss gone Bad), 2004, Livre de poche 2009, 442 pages, €0.98 occasion

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , ,

Château de Beynac

Le bus nous emmène jusqu’au château prévu pour l’après-midi. C’est un magnifique castel médiéval bien restauré, à l’intérieur sobre. Mais il est vrai que le seigneur se déplaçait de château en château et qu’il apportait à chaque fois son gîte et son couvert, notamment les coffres, les lits et les tentures qui ornaient alors les murs de façon provisoire. Il surveille la Dordogne, la vallée et le plateau.

Le nom de Beynac est attesté dès 1115 quand le seigneur Mainard de Beynac donne (par générosité ou plus probablement par peur de Dieu dans l’au-delà) des terres pour fonder l’abbaye de Cadouin. Son écu est de cinq bandes de gueule sur fond d’or. On dit que ce furent la trace des cinq doigts ensanglantés du premier sire sur son bouclier lors d’une bataille mémorable – mais on dit tant de choses… Les couleurs de Beynac se retrouvent dans celles de son suzerain au XIe siècle, le comte de Toulouse. Pris par Richard  Cœur de Lion et confié au capitaine Mercadier qui met à sac le pays pour le roi d’Angleterre, le château fort est repris par Simon de Montfort en 1214 qui le démantèle.

En 1365, les terres de Beynac comptaient neuf paroisses avec 631 feux, montrant sa prospérité. En comptant quatre à six personnes par feu, on arrive à une population grosse de 2500 à 4000 habitants. Le seigneur de Beynac était rattaché au duc d’Aquitaine, il était l’un des plus prospères du Périgord. Les gabarres à fond plat sur la rivière espérance (la Dordogne) transportaient vers Bordeaux noix, châtaignes, bois et vins, suscitant de fructueux droits de passage versés au seigneur. Les pluies d’automne et du printemps rendant la rivière navigable en été et en hiver et il fallait trois jours pour aller à Bergerac, six pour en remonter. Au XIIIe siècle, le sire de Beynac fait installer des pêcheries de saumon au pied du château. Il percevait aussi le tonlieu, taxe sur le passage de marchandises d’une rive à l’autre.

Le donjon est du XIIIe, une double enceinte protège côté plateau tandis que la falaise à pic sur la Dordogne, 150 m plus bas, offre un panorama étendu. La salle des états au XVe siècle manifeste la puissance du seigneur avec sa voûte en berceau brisé. Il réunissait ici les quatre barons du Périgord, Beynac, Biron, Bourdeilles et Mareuil. Les épées, arbalètes, haches et pertuisanes présentées aujourd’hui sont des reconstitutions. On nous montre « la chambre de Richard Cœur de Lion », où il serait mort des suites d’un carreau d’arbalète pris dans l’épaule au siège de Châlus, à la frontière du Limousin, berceau d’une branche de ma famille. Au XVIIe siècle, le château est démédiévalisé et sert de demeure de plaisance jusqu’à la Révolution avec ses grandes fenêtres à meneaux, les courtines décrénelées, l’escalier italien à rampe droite dans la cour pour faciliter les passages.

Nous rencontrons une vieille à chat, la minette noire tenue en laisse. Elle a un peu peur et est fatiguée (la chatte à poil, pas celle de la vieille), mais « il faut qu’elle s’habitue », dit sa maîtresse. Je ne vois pas pourquoi : un chat n’est pas un chien qu’on tire en laisse.

Catégories : Périgord, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Le magnifique de Philippe de Broca

Tout commence comme un roman pour ado de la série Bob Morane : un agent secret – reconnaissable à ses lunettes noires et à son costume anglais – se fait enlever dans une cabine téléphonique pour être jeté dans la mer où des plongeurs approchent une double cage contenant un requin. Sophistication raffinée des moyens pour tout simplement éliminer un espion… Nous sommes déjà dans le grand guignol et cela n’est pas près de s’arrêter. Belmondo est à son affaire, carrure bodybuildée, bronzage huilé et sourire en calandre de 404 Peugeot. A 40 ns, il est au plein de sa forme, pas encore ridicule avec la gonflette qui entachera la suite de ses années.

Il est donc le James Bond français, vantard et macho, toujours au théâtre devant les méchants et les belles pépées. Une seule balle descend cinq adversaires, toujours habillés de noir, tandis que le pistolet semble contenir une centaine de balles sans être rechargé. On n’y croit pas. Nous sommes dans la caricature, mais est-ce vraiment de l’ironie ? Car Bob Saint-Clar et François Merlin ne font qu’un (Jean-Paul Belmondo). Le premier est agent secret fringant et sportif, un tombe les filles les plus sexy qui paraissent. Le second est écrivaillon de gare, quarante deux romans à son actif, gros succès populaire avant les séries télé et Tik Tok, harcelé par son éditeur, divorcé et père d’un ado qui a raté son bac (José Paul), gros fumeur essoufflé par trente neuf marches. On n’y croit guère.

C’est Madame Bovary années 70, le pâle mâle enfermé dans Paris sous la pluie qui rêve de plages exotiques au grand soleil des tropiques dans la liberté du sexe. Raillerie des Anglais qui se croient encore un empire ou désillusions de l’impuissance française ? Belmondo fait toc face à Sean Connery ou ses épigones. D’où le parti-pris du film d’allier la romance urbaine à l’action exotique. François Merlin est un pauvre soutier de l’édition, cette machine à illusion où les mieux payés sont encore les éditeurs parisiens. Il crée du fantasme en laissant courir ses doigts sur le clavier, happant au passage sa voisine du dessus Christine (Jacqueline Bisset), étudiante en sociologie, pour en faire une sexy Tatiana au sein quasi nu que le colonel Karpov « albanais » (pour ne pas fâcher les Soviétiques) veut charcuter au couteau. Il donne à ce veule cruel les traits de son propre éditeur (Vittorio Caprioli), qui lui a refusé une avance et attend son tapuscrit pour lundi.

Sa libération – concept très à la mode juste après 68 – interviendra par l’étudiante, encouragée par la femme de ménage (Monique Tarbès). Elle dévore ses bouquins et découvre « un homme, un vrai » dans ce Bob Saint-Clar : la carrosserie impeccable et la sûreté d’action certes, mais aussi la fragilité intérieure, la solitude du métier et l’exigence d’être toujours en représentation. Ce Bob, c’est le François qui écrit, insignifiant d’apparence mais riche à l’intérieur. Ces deux-là se rencontrent mais le spectateur y croit-il vraiment ? Plus qu’il n’a cru à l’agent invincible ? Merlin bâcle son Saint-Clar et lui donne une fin comme Conan Doyle avec son Sherlock. Il jette même ses feuilles manuscrites par la fenêtre à son éditeur qui est venu en bande abuser de Christine qui lui a refusé une soirée. Encore du théâtre, de la représentation, de la frime. Incurable Belmondo. François Merlin change de vie pour devenir lui-même – ou ce qui en reste.

Cette déviation et ce retournement rattrapent le film. Ils lui donnent une certaine profondeur. Le magnifique devient normal. Mais au fond une normalité d’illusion, comme le reste.

DVD Le magnifique, Philippe de Broca, 1973, avec Jean-Paul Belmondo, Jacqueline Bisset, Vittorio Caprioli, Monique Tarbès, StudioCanal 2007, 1h37, €5,99 blu-ray €15,00

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Sarlat la Caneda

J’ai passé une excellente nuit due peut-être à l’effort et aux litres d’eau bus hier. Aujourd’hui nous visitons Sarlat-la-Canéda, fusion des communes de Sarlat et de La Caneda. « Sale rat » comme dit Bruno, une inversion courante de cet amateur de contrepets. Nous allons en minibus visiter la ville ce matin. Nous commençons par le marché aux produits régionaux place de la Liberté, où nous achetons le pique-nique du midi, des grillons de porc, des rillettes de canard de la ferme des Roumevies à Saint-Crépin, du pain de Jaya aux noix  (artisan-boulanger bio), des fraises du Périgord « Morgno Harmonie », du melon et cette tourte pastis aux pommes, très jolie mais étouffe-chrétien en diable. Je ne suis pas amateur après une bouchée et je laisse ma part aux avides : c’est trop lourd, trop sucré.

Les rues sont plus Renaissance que médiévales, malgré la restauration des vieilles pierres dans le style années 1970 grâce aux subventions Malraux. Les privilèges de Charles VII après la défense de la ville contre les Anglais ont permis une reconstruction et un développement fin XIVe siècle, époque des hôtels que l’on peut encore voir dans la vieille ville En dépit du marché de produits locaux, la ville est surtout dédiée au tourisme. Nous croisons cependant des collégiens et des lycéens sur les trottoirs, une fois sortis du centre-ville. Il y a quelques industries, outre des hypermarchés. Dans la vieille ville, les boutiques sont principalement des restaurants et des produits du terroir. Un « menu des poètes » est diablement alléchant ! Jugez-en : feuilleté de gésiers d’oie et sa crème de framboise, ou terrine de foie gras mi-cuit maison et son poivre malabar, ou nems de canard sauce soja maison, ou croustillant de Rocamadour frais et son mesclun – et éventail de magret sauce à l’orange ou badiane, ou coq au vin façon bourguignonne (avec du Bergerac, je suppose), ou aiguillette de canard sauce marchand de vin, ou truite désarêtée en papillote parfum romarin – fromage de chèvre AOC Rocamadour, ou tarte aux noix et sa crème anglaise maison, ou crème brûlée maison, ou dessert du jour maison. Les trois plats au choix sont à 15,80 € !

La lanterne des morts est une tour ressemblant à un obus construite au XIIe. Elle aurait été élevée pour célébrer saint Bernard, passé à Sarlat en 1147 pour bénir des pains qui ont guéri des malades (ils devaient souffrir surtout de dénutrition). La tour-lanterne serait une interprétation du dôme du Saint-Sépulcre de Jérusalem tel qu’il était représenté depuis le IVe siècle puisqu’elle a été bâtie à l’époque des croisades. Nous passons devant le Présidial, ancien siège de la justice royale, créé en 1552 par Henri II.

Une cour dédiée à Véronique Filozof montre que cette honorable dame (1904-1977) était… artiste-peintre : une autre voie de pratiquer la sagesse. Les armoiries de la ville présentent une salamandre (réputée sortir indemne du feu) sous trois fleurs de lys. Peut-être pour exorciser les dangers d’incendie. Place de l’ancien Marché aux oies, trois volatiles en bronze défient les passants de leur bec en face de la Maison des vins de Bergerac. Tout près de là, la fontaine Sainte-Marie s’ouvre en grotte dans le bas d’une ruelle, face à l’hôtel de Plamon. Demeure de drapiers, cet hôtel récapitule les styles de Sarlat : un rez-de-chaussée du XIVe à deux arcades en ogive, un premier étage gothique aux trois baies en rayonnant, un second étage du XVe aux fenêtres à meneaux. Sur le portail monumental de l’hôtel de Maleville, une inscription en latin entre deux médaillons d’Henri IV et Marie de Médicis, cite un Psaume : « que Dieu veille sur ton entrée et sa sortie ». Les temps n’étaient pas sûrs. Non loin de l’église, une vaste maison où serait né le 1er novembre 1530 Etienne de La Boétie, l’ami de Montaigne (né en février 1533) et auteur du célèbre Discours de la servitude volontaire – écrit à 16 ans. L’arc du rez-de-chaussée servait d’échoppe tandis que les étages sont de style Renaissance italienne avec des baies à meneaux et une lucarne aux décorations chantournées.

L’église de Sacerdos – saint évêque de Limoges au IXe siècle – est l’ancienne cathédrale, siège de l’évêque instauré par le pape Jean XXII en 1317. La construction du XIIe a été démolie en 1504 par l’ambition de l’évêque Armand de Gontaut-Biron d’en faire bâtir une neuve, plus grande et plus belle. Toujours le prestige du pouvoir pour l’Eglise dont la vocation devrait être plus humble et plus humaine.  L’évêque, ayant été appelé à Paris par le roi en 1519, a laissé ses brebis et son église, mais sans en perdre aucun bénéfice. Les travaux seront abandonnés jusqu’au XVIe siècle ! Dans une chapelle latérale, un cahier d’écolier recueille les vœux dans la chapelle latérale droite. Je peux y lire cette niaiserie : « Seigneur, faites que les gilets jaunes triomphent et que Macron parte » – comme si Dieu existait et, si tel est le cas, comme s’il s’intéressait aux mesquineries des petites politiques des misérables humains. Pourquoi ne pas se prendre en mains et voter, plutôt que de se plaindre à la maîtresse ? Le « protège mes petits-enfants » qui suit sur le cahier est plus raisonnable, voire rationnel.

Nous pique-niquons avec les rillettes de canard de barbarie de la ferme des Roumevies, achetées ce matin au marché et médaille de bronze à Paris en 2020 ; elles sont fameuses avec le pain aux noix car pas trop grasses.

Catégories : Périgord, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ken  Follett, Le scandale Modigliani

« Roman policier enjoué », selon les dires de l’auteur dans son introduction, cet opus du milieu des années 70 n’a pas réussi son objectif qui était de montrer « l’état de subtile dépendance dans lequel se retrouve la liberté individuelle lorsqu’elle est en butte à des mécanismes plus puissants qu’elle ». Mais le résultat est un roman léger, exubérant et pétillant qui se lit avec grand plaisir et au galop.

L’auteur fait une satire des milieux artistiques de son époque qui est réjouissante. Les galeries de tableaux jouent plus sur le snobisme des clients qui ont de l’argent que sur l’intérêt des offres qu’elles présentent. Pour les marchands, il s’agit de vendre, pas de participer à la culture. Et c’est là que le roman prend tout son sens.

Une étudiante en thèse histoire de l’art à Londres entend parler par un vieux défoncé à Paris d’un tableau ignoré de Modigliani, juif italien qui a vécu l’Occupation perdu dans la campagne. Avec son compagnon Mike, elle se lance sur ses traces. Elle a cependant la légèreté d’envoyer de cartes postales mentionnant sa quête, l’une à son oncle, riche lord collectionneur lancé dans les affaires, et l’autre à une amie récemment maquée avec un escroc viril au look ouvrier. C’est tout ce petit monde qui va se mettre à la recherche du tableau, l’oncle mandatant un détective pour mener l’enquête, Julian, l’ex-mari de l’amie Samantha suivant carrément la jeune fille, tandis que Dee et Mike suivent les traces du tableau ignoré, du sud de la France au centre de l’Italie.

Le plus drôle est que chacun se retrouve à la fin avec un faux, sauf un, l’authentique, dont je ne dirais pas qui l’a trouvé. Il faut laisser le suspense. Le roman se lit très bien, surtout pour sa peinture des parasites qui gravitent autour de la peinture justement, le snobisme des riches tout à fait ignorants et d’ailleurs indifférent à l’art, la bêtise des malfrats qui ne pensent qu’à voler, le talent des faussaires qui ne songent qu’à s’enrichir sur la mode.

Doublant cette quête, une opération de communication et de dénonciation de deux peintres temporaires ignorés des galeries est mise en scène pour prouver l’indigence des galeristes et forcer leur communauté de nantis à financer une collection dédiée aux peintres contemporains qui doivent vivre de leur peinture. « Ils ont démontré que les prix colossaux des œuvres d’art reflétaient le snobisme des acheteurs plutôt que la valeur artistique de l’œuvre, ce que nous savions tous déjà, et qu’un authentique Pissarro ne valait pas mieux qu’une bonne copie » p.309.

Les faux sont partout et les fausses pistes innombrables dans cette chasse au trésor. J’ai beaucoup aimé la façon qu’a Dee, la jeune étudiante en quête du Modigliani, de parcourir les églises à la recherche du tableau en enlevant son slip pour essuyer les peintures poussiéreuses. Nous sommes dans l’ambiance des années 70 où tout était à l’optimisme et à l’érotisme. Une cure de jouvence.

Ken  Follett, Le scandale Modigliani, 1976, Livre de poche 2021, 343 pages, €7.90 e-book Kindle €7.49

Catégories : Art, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Castel–Merle

Il nous faut monter encore rudement sur la route, puis dans la forêt où retentissent déjà les coups de fusil des chasseurs de sangliers. Suit alors une longue descente dans le chemin caillouteux raviné du sous-bois vers Castel-Merle. Cet effort me raidit les tendons des genoux.

Après m’être assis un moment, je teste le propulseur, comme David. Je sais enfin comment fonctionne et à quoi sert le propulseur à sagaie préhistorique. Il multiplie la force par un mouvement des bras et des hanches qui est l’inverse du swing au golf. Il produit un effet de levier qui projette la sagaie bien plus loin qu’avec le seul bras. Je touche également de la peau de renne traitée, bien plus épaisse que celle de vache. Nous visitons l’abri avec la petite-fille (adulte) du découvreur, c’est un site privé. Malgré les bisons gravés en ronde bosse, très abîmés par la calcite, le site est bouleversé par les fouilles du XIXe siècle et présente au fond peu d’intérêt pour les non-spécialistes. La fille est cependant très sympathique et donne beaucoup d’explications.

Nous suivons un chemin le long de la Vézère qui nous ramène jusqu’à Saint-Léon-sur-Vézère, un village typique de la région bien restauré où, à part le tourisme en été, il ne doit pas se passer grand-chose. L’église de Saint-Léon des XIe et XIIe siècle, que nous visitons, est bâtie sur une villa gallo-romaine. Elle était initialement un prieuré bénédictin qui dépendait de l’abbaye de Sarlat. Le toit est couvert de lauzes calcaires très lourdes qui ont obligé à construire une charpente très pentue en chêne. Le clocher carré, solide, est égayé par deux étages d’arcatures à trois et deux ouvertures. Sur la base, des traits rappellent la hauteur des crues de la Vézère, fort fréquentes dans l’histoire.

Nous rentrons au gîte à 18 heures. Nous avons fait 19 km avec un dénivelé en cumulé de 384 m, selon le GPS de Daniel. Au dîner, tourin à l’ail, enchaud froid de porc et pommes de terre sarladaises peu grillées, brownie au chocolat et aux noix. L’enchaud est de l’échine ou de la côte filet mijotée longuement avec de la graisse de canard, du gros sel, de l’ail, du thym et du laurier, et laissé refroidir. Il se garde longtemps et peut être servi froid avec de la moutarde ou réchauffé avec des pommes de terre cuites à la graisse d’oie, du chou cru ou des cèpes.

Il pleut en soirée, avec des éclairs.

Catégories : Archéologie, Périgord, Voyages | Étiquettes : , , , , , , ,

Des noms ne sont que des noms, dit Montaigne

Dans son chapitre XLVI des Essais, livre 1, Montaigne fait réflexion sur les noms. « Quelque diversité d’herbes qu’il y ait, tout s’enveloppe sous le nom de salade », dit-il avec un humour tout périgourdin pour commencer. Ainsi des gens : pléthore se nomment « Jean Guillaume, Benoît » ou encore Henry ou Guillaume en Normandie. Le fils d’Henry II roi d’Angleterre s’était amusé à faire des tablées de Guillaumes.

Son nom doit avoir « crédit et réputation », dit Montaigne, mais il est « commode d’avoir un beau nom et qui aisément se puisse prononcer et retenir ». En cela, selon Socrate, les pères sont avisés de donner un beau nom aux enfants. Avis aux snobs qui se pourlèchent de prénoms sophistiqués qui font prétentieux, aux acculturés qui préfèrent les prénoms américains, aux inassimilables qui gardent les prénoms arabes exprès pour marquer leur origine, et aux imbéciles qui se gaussent de donner un prénom ridicule comme Jean quand ils s’appellent Bonnot ou Mégane quand ils s’appellent Renault. Montaigne combat cette idéologie de choisir des noms communautaires pour marquer sa différence, ainsi pour la Réforme (protestante) « combattre ces anciens noms de nos baptêmes, Charles, Louis, François, pour peupler le monde de Mathusalem, Ezéchiel, Malachie, beaucoup mieux sentant la foi ». Cela fait-il de meilleurs croyants ? Ou de sinistres handicapés dans la société majoritairement catholique ?

Pour notre philosophe, c’est également « un vilain usage, et de très mauvaise conséquence en notre France, d’appeler chacun par le nom de sa terre et seigneurie, et la chose du monde qui fait plus mêler et méconnaître les familles ». Quand l’aîné reprend la terre, par doit d’aînesse, le cadet n’a plus de nom ; et la terre peut être reprise par le roi et remise à un étranger. Ce qui encourage la falsification des lignées, chacun pouvant sans être contesté se revendiquer de haute noblesse.

De quoi, pour Montaigne revenir à son dada : la gloire en ce monde. La réputation est individuelle, elle n’est pas de lignée – et votre beau nom n’y fait rien si vous n’avez pas de talent ni de vertu. Ce pourquoi certains prennent un pseudonyme pour assurer leur exclusivité par rapport au nom de leur lignée. Ainsi en son temps de Nicolas Denisot, poète connu sous le nom d’Alsinois, de Suétone, historien qui n’a pas repris le nom de son père, de Bayard, chevalier né Pierre Terrail. Car il y a beaucoup de Platons, de Socrates, de Xénophons dans l’histoire, il n’y en pas qu’un seul. Mais porter un nom glorieux ne fait pas la gloire ; encore faut-il la mériter par ses propres vertus.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

La Roque Saint Christophe

Tout près se tient le site troglodytique que j’ai visité il y a 25 ans. C’est un Monument historique classé, un site troglodytique d’1 km de long et 80 m de haut avec cinq niveaux et une centaine d’abris sous roche. Le Moyen-Age a vu son âge d’or avec une forteresse et une cité à flanc de falaise, avec même un port sur la Vézère au bas. Il y a beaucoup moins de monde que lorsque je suis venu, Covid oblige, et nous pouvons visiter sans être gênés. Évidemment, il faut encore monter.

Le lieu présente des témoins négatifs de l’existence médiévale. Nous pouvons voir un lieu de vie, une cuisine, une étable, une chapelle creusée dans le roc, et quelques instruments de levage reconstitués en bois pour monter les marchandises ou descendre les animaux. Une maquette du site en bois avec de petits personnages intéresse beaucoup la jeunesse, mais notre âge mûrissant aussi. L’endroit pouvait abriter environ mille personnes, plus les animaux. Les maisons, aujourd’hui simples alvéoles ouvertes, étaient fermées de parois en bois ou en torchis. Les restes d’une église montrent des croix gravées, des fonts baptismaux et six tombes orientées sud-est/nord-ouest – vers Jérusalem.

Côté forteresse, une porte fortifiée gardée par une sentinelle permettait de jeter de grosses pierres sur les assaillants depuis le haut ; elle était suivie d’une fosse piégée avec un pont basculant. Des passages étroits ne permettaient le passage que d’un seul homme à la fois. Des passerelles mobiles rejoignaient les différentes sentes creusées à même le rocher, ce qui permettait une défense facile lorsqu’elles étaient ôtées. Les raids de Vikings – Périgueux est prise en 849 – et les querelles incessantes entre petits seigneurs incitent l’évêque Frotaire de Périgueux à faire construire cinq forts défensifs, dont La Roque Saint-Christophe pour barrer les voies d’accès navigables. Des encoches creusées dans le plafond rocheux d’une vaste grotte ouverte sur le vide permettaient d’attacher la longe des chevaux. Un coffre-fort du XIIe siècle est creusé à même la roche, il était fermé d’une porte en bois avec un système de verrouillage pris dans la pierre. Le fort sera rasé pendant les guerres de religion.

Nous pique-niquons sur les tables en béton du parking au pied de la falaise, sous les arbres. Il y a des touristes, mais pas trop, quelques Allemands et Néerlandais en camping-cars, et une horde d’Américains cyclistes avec une camionnette d’accompagnement et une pléthore de nourriture et de boissons dans des glacières. Un clan de Hollandais d’une même famille, tous adultes, bavarde fort et se congratulent en visitant le lieu. Notre boîte comprend cette fois une salade de pâtes au thon à la tomate, un sandwich au pâté et une banane. Le tout est trop copieux pour nos âges, je finis la salade mais réserve la banane. En revanche, je reprends de l’eau dans ma gourde aux toilettes de l’accueil. Certes il fait chaud et lourd, certes les montées nous font transpirer, mais il me semble que je bois beaucoup plus après 50 ans qu’à 35 ans. Bruno me le confirme, plus le corps est vieux, plus il fatigue et plus il lui faut d’eau.

Le coude de la route au-dessus de l’accueil en falaise donne sur la Vézère, et il est dit qu’ici nombre de collabos ont été exécutés et balancés à la flotte en 1944. Les colonnes nazies qui remontaient du Sud vers la Normandie ont en effet été impitoyables avec les habitants des villages et pas seulement à Tulle ou à Oradour-sur-Glane. Il y avait trop de résistants pour que cela ne les énerve pas et tout mort allemand se voyait payer d’un village brûlé, gamins compris. Bruno nous dit que les Allemands sont encore mal vus dans la région 75 ans après la fin de la guerre, même lorsqu’ils sont jeunes et touristes. Les Hollandais, qui parlent une langue gutturale comme l’allemand et qui sont blonds comme eux, sont assimilés aux anciens occupants, alors qu’eux-mêmes ont été victimes de la barbarie nazie.

Catégories : Périgord, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Saint-Léon sur Vézère

Le minibus nous emmène directement au village que nous visiterons en fin de randonnée. Nous commençons par la côte de Jor. Évidemment il faut monter, ce qui nous met en eau et nous donne soif. Nous passons d’une altitude de 75 m à une altitude de 220 m sur seulement 3 km. Il devait pleuvoir, il n’a pas plu, mais le temps est orageux l’après-midi, comme hier. Nous serons rentrés avant que l’orage ne commence à gronder. Il fait lourd mais le chemin est la plupart du temps en sous-bois. Nous avons une longue montée dès la sortie du parking.

Suit alors un plateau sur lequel nous avons une vaste vue sur la vallée de la Vézère, partiellement sous la brume, tandis que des parapentistes évoluent lentement dans le ciel. Derrière nous s’étend Dhagpo Jagyu Ling, lieu de référence du bouddhisme tibétain très connu depuis les années 1980. L’ingénieur en armements Bernard Benson a donné son terrain en 1975 au 16ème Karmapa tibétain. Je me souviens avoir été béni par lui lors d’un trek au Tibet, avant qu’il ne gagne l’Inde à la barbe des Chinois. Ce fut un bref instant, mais intense ; son regard vous perçait jusqu’au fond de l’âme.

Nous passons devant une truffière, un pré planté de trois arbres différents : le noisetier, le chêne vert et le chêne pubescent. Leurs racines sont ensemencées et lorsqu’apparaît le « brûlé », cet endroit où l’herbe a du mal à pousser, les truffes sont dessous. Le cochon les sent très bien mais il en est friand, il vaut mieux un chien dressé à l’odeur car lui ne les mange pas, pour le plus grand bonheur des humains.

Nous traversons le hameau de Chaban, que le résistant Delmas qui s’y est réfugié durant la seconde guerre mondiale a pris pour nom de guerre avant de l’adopter avec un tiret. Jacques Chaban-Delmas a été maire de Bordeaux durant plusieurs décennies. Le château de Chaban (ou Chabans), détruit au XIIIe puis reconstruit un siècle plus tard, ne se visite pas. Après avoir appartenu à M. Benson et Monument historique depuis 1972, il est la propriété très privée d’un professeur en médecine émérite trop connu.

Au village de Peyzac-le-Moustier, nous faisons un détour par le petit site archéologique toujours en cours de fouilles qui a donné son nom à l’industrie lithique du Moustérien au Paléolithique moyen entre 200 000 et 40 000 ans avant le présent, dès sa découverte en 1863. C’est une façon de tailler le silex propre à l’homme de Neandertal, notamment le biface, le racloir, la pointe moustérienne et le fameux débitage Levallois. Nous ne pouvons pas entrer car le lieu est minuscule et occupé par une pléthore d’étudiants, y compris américains. Certains fouillent mais la plupart sont en pause en train de discuter ou de boire du café. Un jeune nous donne quelques explications.

Catégories : Archéologie, Périgord, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Blue Jasmine de Woody Allen

Une insupportable pétasse (Cate Blanchett) envahit le spectateur dès la première scène en avion – en première classe. La prénommée Jeannette qui se fait appeler Jasmine par snobisme assomme sa voisine de son monologue psychotique sur sa vie passée de riche oisive tête de linotte. En fait, malgré le billet d’avion très cher de New York à San Francisco, ses bijoux, ses sacs Vuitton et son pourboire somptueux au taxi, la poulette est fauchée. Elle vient quémander auprès de sa demi-sœur l’hébergement après sa dépression, « le temps de se retourner ».

Rien de plus antagonistes que les deux sœurs. Autant la new-yorkaise blonde est égocentrée et futile, cachant son angoisse existentielle sous des dehors de grande bourgeoise artiste, autant l’autre, Ginger (Dally Hawkins) est brune, vive et pleine de bon sens. Autant Jeannette est ambitieuse, imitant sans personnalité et adoptant les rôles qui lui semblent requis au risque du boniment, rêvant du prince riche comme feu son mari et ne voulant d’enfants qu’adoptés, autant la san-franciscaine est réaliste, se contentant de ce qui est à sa portée, un emploi de vendeuse en supermarché et un mec dans le bâtiment ou meccano, avec deux garçons un peu gros et pas très beaux. Le snobisme bourgeois impérieux et futile ou la normalité – au risque de la vulgarité – est assumée avec bonne humeur. Le jour et la nuit : la vodka citron pour la blonde, le vin rouge ou la bière pour la brune.

Évidemment, rien ne va plus entre les deux sœurs de hasard. Dans le passé, Jasmine avait épousé un financier de haut vol qui gagnait des millions et envoyait son fils à Harvard, apaisant les éventuels scrupules de sa femme par des bracelets et des colliers, tout en sautant les autres filles qui passaient à sa portée. Devenu amoureux de l’ex baby-sitter, Hal (Alec Baldwin) a voulu divorcer. Crise de panique de la Jeannette larguée qui s’accroche à son mari et à son statut comme une huître à son rocher, incapable d’exister par elle-même. De rage, au lieu de consentir au divorce négocié qui lui aurait assuré une fortune, elle appelle le FBI pour dénoncer les malversations style pyramide de Ponzi qui ont permis à Hal (et à elle-même) de vivre sur un grand pied. Jasmine est coupable d’avoir conseillé à sa sœur Ginger et à son mari de l’époque Augie, qui venaient de gagner 200 000 $ au loto, de confier la somme à Hal pour investir dans des placements juteux « rapportant plus de 20 % par an ». Une démesure qui devrait alerter tout individu doué de raison lorsque l’inflation annuelle est à 2 %, mais la cupidité et l’ignorance sont les deux mamelles que tètent les escrocs à la Madoff. Hal, qui en est l’élève, est arrêté, il se suicide en prison ; son fils Danny (Alden Ehrenreich), qui faisait Harvard, interrompt ses études de finances ; il hait sa belle-mère et rompt tout contact avec elle. Jeannette a tout détruit de son château de cartes fortuné.

Elle ne peut que s’en prendre à elle-même et veut recommencer sa vie. Après avoir vendu des chaussures en boutique à ses anciennes invitées chics de Park Avenue, elle veut se lancer dans la décoration. Chili, l’amoureux de Ginger (Bobby Cannavale), que Jasmine a chassé de la maison alors qu’il devait s’établir en couple, l’aiguille sur le secrétariat médical d’un dentiste mais c’est trop vulgaire pour la fille. Elle finit cependant par consentir à ce poste qui demande de l’organisation et de l’écoute – ce qui est aux antipodes de sa personnalité et lui occasionne des migraines le soir.

Mais gagner de l’argent est indispensable pour prendre des cours de décoration. Ils sont moins chers en ligne mais, pour cela, il faut être à son aise dans le maniement d’un ordinateur. Il ne s’agit pas d’informatique mais de simple usage de bon sens. Jasmine prend donc des cours préalables dont elle ne comprend rien et qui ne lui servent à rien. D’autant que le dentiste lui fait des compliments de plus en plus pressants sur sa classe – les hommes sont toujours attirés par le snobisme des femmes, on ne sait pourquoi – et, après une pression plus physique que les autres, Jasmine quitte son emploi. Ginger est désespérée pour elle.

Dans la dèche mentale et économique, une amie des cours d’informatique propose à Jasmine d’aller avec elle à une fête « pour rencontrer du monde, et peut-être le prince charmant ». Encore un rêve qui débute et Jasmine s’empresse d’y aller, entraînant sa sœur qui veut bien s’amuser. Ginger y rencontre Alan (Louis C.K.), un ingénieur du son qui la fait vibrer et la baise plusieurs fois dans la soirée, insatiable, y compris plus tard sur le siège arrière de sa voiture (aux vitres teintées). Elle croit au grand amour et veut quitter Chili, « pas assez bien pour elle » selon Jeannette, sa demi-sœur qui détruit tout, mais il se révèle qu’Alan est marié et que sa femme Hellen sait tout ; ils ne doivent plus se voir et le rêve à deux s’interrompt.

Jasmine, quant à elle, rencontre Dwight (Peter Sasgaard), un riche diplomate qui va passer quatre ans en poste à Vienne avant de revenir à San Francisco, d’où il est originaire, pour se lancer en politique. Il vient de faire l’acquisition d’une belle villa en bord de mer avec des espaces intérieurs somptueux et une vue époustouflante. Jasmine, qui se présente comme décoratrice d’intérieure, veuve sans enfant d’un chirurgien décédé d’une crise cardiaque (que des mensonges pour mettre des talons aiguilles à son ego), paraît un beau parti pour le diplomate. Elle le séduit par son allure, ses compétences sociales et son tempérament artiste. Mais le rêve s’écroule une fois de plus pour la psychotique parce qu’elle a menti. Dans une rue chic de la ville, devant une vitrine de bagues en diamant pour les fiançailles, Jasmine se retrouve face à Augie (Andrew Dice Clay), l’ex-mari de Ginger ruiné par son mari Hal, qui lui rappelle crûment son passé. Le mari n’était pas chirurgien mais escroc, il n’est pas mort d’une crise cardiaque mais suicidé par pendaison, elle a un fils, même si ce n’est que son beau-fils qui ne veut plus la voir et s’est reconverti en vendeur de musique. Dwight rompt incontinent avec cette femme de carton-pâte. Le diplomate n’aime pas les apparences, il a soif d’authenticité.

Ginger se remet avec Chili, qui l’aime pour ce qu’elle est, alors que personne n’est capable d’aimer Jasmine, pas même ses neveux à qui elle inflige d’interminables monologues sur sa vie. Malgré la proposition finale de fête au champagne de Chili et Ginger, Jasmine retombée en Jeannette préfère la vodka brute et quitte la maison pour errer dans les rues. L’alcool et la folie l’accaparent progressivement, avec les rides et la déchéance qui viennent avec. Elle est seule, à jamais désespérément seule, à cause de son incapacité à s’accepter telle qu’elle est pour préférer le factice social.

Ce film féroce griffe sans pitié le snobisme new-yorkais des bourgeoises psychotique adonnées aux médicaments et à leur psy. Celles qui ne sont rien sans les attelles du social, sans un mari qui les entretient. En ces temps de féminisme radical, Woody Allen se venge des femelles qui voudraient bien mais ne peuvent pas. Des clampines, pas des copines.

DVD Blue Jasmine, Woody Allen, 2013, avec Cate Blanchett, Alec Baldwin, Sally Hawkins, Bobby Cannavale, Andrew Dice Clay, TF1 Studios 2014, 1h32, €6,90 blu-ray €10,14

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Nils Blanchard, Elmar Krusman – Un Suédois d’Estonie au camp de concentration du Struthof

Nils Blanchard est prof d’histoire-géographie ; nommé en Alsace, il s’est intéressé à l’histoire du camp du Struthof, exactement le K.L. Natzweiler. Le seul camp implanté par les nazis en France.

D’origine suédoise par sa mère, Nils (comme le personnage de Selma Lagerlöf) a « été interpellé » par la présence d’un déporté suédois d’Estonie, Elmar Krusman.

Il choisit une victime comme « ambassadeur de cette humanité martyrisée » des camps qu’il explique à ses élèves, prétexte à rendre plus affective l’étude du système concentrationnaire. Cet exemple montre qu’il n’y a pas que les Juifs qui soient passés par les camps, ni y ont péris. « Près d’une trentaine » de nationalités aussi : Suédois, Norvégiens, Estoniens, Baltes, Européens de l’Est, Alsaciens réfractaires, Néerlandais, Anglais, Tsiganes… sans parler des homosexuels, des communistes, des résistants. L’histoire individuelle permet d’ancrer les événements dans la grande histoire, et de mieux la mémoriser via l’émotion suscitée par un destin personnel.

La Suède est restée neutre durant la Deuxième guerre mondiale mais l’origine estonienne du Suédois a elle aussi « interpellé » les nazis qui l’ont interné.

Après une introduction sur l’histoire de cette minorité ballotée dans l’histoire, l’auteur aborde le destin d’Elmar dans son contexte. Sa jeunesse d’abord. Il est né en 1921 et a donc 19 ans en 1940. Ses parents étaient fermiers et lui est devenu tailleur après l’école de base. Il a été arrêté dans l’imprimerie d’Hapsal où il travaillait. Le jeune homme avait été fiché comme sympathisant communiste pour avoir assisté à des réunions de Komsomol lors de la première occupation soviétique des pays baltes. Il a été arrêté vraisemblablement vers fin septembre 1941, peut-être par dénonciation pour avoir fricoté avec les Komsomol et peut-être pire encore, mais ce sont des accusations gratuites pour faire bon poids dans les motifs de la Sipo (« Service de sécurité »). Elmar est condamné à 1 an, puis à 3 ans, passant par la prison de Tallin où étaient détenus les prisonniers les plus politiquement suspects, avant le transfert en bateau au camp du Struthof le 1er septembre 1944.

Suit une étude des divers camps et leur rôle de main-d’œuvre comme de punition – objectifs nazis contradictoires. Sous-alimentés, malades et battus, les « travailleurs » sont peu efficaces tandis que le sadisme et la cruauté de certains kapos, militaires inaptes au combat ou jeunes civils, abîment la main d’œuvre cruciale pour servir les objectifs du Reich. Le plan Wuste crée sept camps extérieurs au Struthof et dix sites de production du schiste bitumineux pour produire du carburant le long de la ligne de chemin de fer Tübingen-Rottweil. Le jeune Kusman de 24 ans, affecté à l’exploitation dans le froid et l’humidité mourra en mars 1945 d’épuisement, de maladie ou de violences (ou peut-être des trois).

Pour conclure, l’auteur s’interroge sur la validité des témoignages d’époque. Précieux, ils sont à prendre avec précaution et doivent être recoupés par d’autres sources. Les erreurs possibles sont innombrables, sur l’orthographe des noms, les dates, les faits, les omissions, les déformations du souvenir. La distance déforme et la répétition des erreurs de copie égarent.

Ce livre n’est pas un roman mais un essai historique. Il cherche à humaniser le souvenir de la barbarie pour mieux s’en souvenir. A l’époque où les tendances nazies reviennent – en Ukraine après la Syrie ou l’Irak – où les commandos de fanatiques arborent avec fierté la croix gammée qui leur permet toutes les audaces cruelles ou sexuelles (comme le groupe Wagner, le bataillon Azov, les tortionnaires du laogai ou les suprématistes blancs américains ou français), il n’est pas inutile de décrire avec une précision d’entomologiste les détails des buts, de l’organisation et de la fin de ces groupes hors humains qui se croient supérieurs et martyrisent à plaisir leurs victimes esclaves. Bien sûr, le style n’est guère fait pour attirer les adolescents de collège mais le métier d’historien y gagne.

Nils Blanchard, Elmar Krusman – Un Suédois d’Estonie au camp de concentration du Struthof, Editions L’Harmattan, collection Mémoires du XXe siècle, 2021, 169 pages, €18.00 e-book Kindle €13.99

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Cap Blanc

Nous pique-niquons avec ce que nous avons emporté du gîte devant le château, sur les tables et bancs mis à disposition près de l’accueil. Une boîte contient du taboulé à la tomate, un sandwich au fromage et une pêche. Je reprends de l’eau à la source près du château ; elle est parfaitement buvable au sortir du tuyau.

Nous allons à pied à travers la forêt jusqu’à l’abri de Cap Blanc en traversant la rivière Beune sur un pont de pierre en arche qui date du XIIIe siècle, puis un canal mort sur des briques posées à même la boue. Le site magdalénien de Cap Blanc, découvert en 1909, est fermé d’un mur pour conserver les gravures en ronde bosse des préhistoriques. Aucune photo n’est autorisée, décision de fonctionnaires peu compréhensible alors que la photo ne peut endommager la pierre et que l’État, c’est nous. Mais c’est ainsi. De même que nous devons porter le masque anti-Covid parce que nous sommes « à l’intérieur ».

Après le petit musée qui jouxte l’accueil, la grotte nous est ouverte – qui était initialement un abri sous roche désormais clos. Une frise de chevaux et autres animaux, des bovidés, des cervidés, sont sculptés en ronde bosse sur la paroi. Le sommet s’est écroulé, préservant les sculptures. Le site a été découvert en 1901 – toujours un 12 septembre. Le lieu a été fouillé par Peyrony, dont le seul intérêt était de trouver de belles pièces pour les mécènes qui le finançaient. Un squelette de femme a été découvert lors de secondes fouilles. Il est d’époque magdalénienne et celui d’une personne de la trentaine avec des dents saines, ensevelie en position de fœtus sans aucune parure mais avec trois grosses pierres sur elle, sur la tête, sur les mains et sur les pieds. Peut-être pour ne pas qu’elle s’envole de sous la terre. Le fait que cette jeune femme soit ensevelie au pied de deux chevaux sculptés au-dessus d’elle est peut-être symbolique. Était-elle l’une des artistes de la frise ? L’anecdote est amusante, le squelette a été vendu au musée de Philadelphie aux États-Unis en 1910 mais celui-ci, n’achetant que des vestiges découverts devant des témoins fiables, le squelette a été remis en terre et « redécouvert » devant lesdits témoins pour assurer la transaction. Celui que nous voyons actuellement est un moulage. La perforation rectangulaire du pariétal droit par un net coup de tête de pioche est celle du fouilleur terrassier qui l’a découvert avant de stopper le massacre. Les fouilles d’époque étaient du terrassement pour découvrir de beaux objets à vendre aux collectionneurs, sans aucun souci scientifique. Il faudra attendre les années 1950 et les méthodes d’André Leroi-Gourhan, pour que la préoccupation du sol archéologique intervienne dans le geste de fouilles.

Dans le musée existe la tête de cette Dame du Cap Blanc reconstituée en résine par le Field Museum avec des parures tout à fait hypothétiques puisque rien n’a été trouvé lors des fouilles. La femme, qui ressemble à l’une des nôtres, porte une parure de perles de pierres et de coquillages en résille sur la tête. Il s’agit d’une analogie.

Nous poursuivons par deux heures de marche en forêt parmi les surfaces planes d’anciens terrains de charbonniers qui faisaient couver le charbon de bois pour augmenter son pouvoir calorifique avant qu’on ne découvre le procédé du coke, la pyrolyse de la houille dans un four. Ce charbon alimentait les fonderies de fer dont le métal est présent à l’état dans la région pour fabriquer des boulets et des canons à Bordeaux et la Rochelle.

Nous avons à monter une rude côte en sous-bois puis une côte sur une route surchauffée avant de retrouver l’église de Sireuil et le parking du minibus à ses pieds. Ce fut une rude journée et la douche est bienvenue, chaude de cette fois car la manette est montée à l’envers ! Le temps est lourd et se couvre jusqu’à l’orage.

Nous avons au dîner un plat de charcuterie avec du beurre, une tourte au confit de canard et aux salsifis, et des fraises du Périgord. Le confit de canard est effiloché et les salsifis très épluchés, ce qui n’a aucune des conséquences intestinales habituelles. L’apéro est cette fois un vin de figues que je trouve un peu trop sucré ; je préférais le vin de noix d’hier. Ce sont toutes les spécialités du pays que nous fait goûter l’hôte.

Catégories : Archéologie, Périgord, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Stratégie passe avant tactique, dit Montaigne

Le court chapitre XLV des Essais, livre 1, évoque la bataille de Dreux où s’affrontaient le 19 décembre 1562 les troupes de Condé et celles du connétable de Montmorency. Les forces royales catholiques ont gagné contre celles des protestants mais notre philosophe s’élève contre les critiques de temporisation faites à l’encontre de Guise alors « qu’on enfonçait le connétable ». « Il valait mieux se hasarder, prenant l’ennemi par le flanc », dit Montaigne. Car il ne faut jamais oublier l’ensemble de la bataille, plutôt que les escarmouches.

« Le but et la visée, non seulement d’un capitaine, mais de chaque soldat, doit regarder la victoire en gros, et que nulles occurrences particulières, quelque intérêt qu’il y ait, ne le doivent divertir de ce point-là. » Privilégiez donc la stratégie qui est l’art de la guerre, plus que la tactique qui est l’art du terrain.

Montaigne affronte ici la conception archaïque de l’honneur des nobles, qui veut qu’on ne refuse jamais le combat face à face plutôt que de ruser ou de feindre de laisser ouverte la route avant la contre-attaque. Le monde change, la bataille aussi, et il faut s’y adapter. Tout l’art est de gagner en gros, et non pas en particulier, de gagner la bataille collective, pas l’escarmouche personnelle.

Encore faut-il savoir quel but sert la guerre : durant les guerres de religion en France, c’était l’évidence, mais aujourd’hui en Ukraine, le but est flou. Purifier le pays n’est pas un but si la population résiste ; le « dénazifier » n’est qu’un slogan de propagande car celui qui accuse est justement celui qui agit en nazi : impérialiste, sûr de sa supériorité morale, infatué de sa puissance, torturant négligemment le bétail humain « corrompu » du « pays frère » comme Staline le fit en son temps, afin de l’asservir et d’user de ses ressources minières et agricoles. Le but est-il simplement de prouver sa puissance ? Son pouvoir de nuisance dans le monde ? Sa position d’opposant principal des États-Unis ? Piètre but en ce cas, et combien méprisable…

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , ,

Château de Commarque

La Ferme fleurie, chambres et gîte à La Roque Gageac, où nous allons loger le temps du séjour est tenue par un jeune couple, Martine et Alain, qui a deux enfants, une fille et un garçon. Simon, dans les 10 ans, est très pâle et un peu replet. La grand-mère Fanny tient la cuisine et le papy Sébastien, qui est un papy recomposé, tient la pépinière où il vend des roses et autres plantes. Il a planté un « arbre aux Kleenex » dont le nom scientifique est Davidia involucrata. Lors de la floraison, les pétales font comme une suite de mouchoirs entre les branches. Il s’est installé ici en 2006.

Très en verve, avé l’assent ! il adore raconter des histoires et c’est plus la manière dont il raconte qui retient l’attention plutôt que ce qu’il dit. Il nous offre chaque soir un apéritif, pour cette première fois un vin de noix. Le menu de ce premier dîner est servi ce soir sous les tilleuls et le catalpa ; il fait encore beau. Il est composé de rillettes de canard avec des cornichons, de veau marengo et d’un moelleux aux châtaignes.

Nous partons en minibus Renault Trafic pour l’église Saint-Marcel de Sireuil que nous visitons rapidement. Saint-Marcel est statufié avec son dragon au pied. Un gros monument en béton au carrefour célèbre « la Vénus de Sireuil » – qui n’a rien d’une Vénus – découverte par hasard en 1900 sous la roue d’une charrette dans l’ornière d’un chemin. C’est une femme de 91 cm de haut d’il y a 25 000 ans aux attributs féconds hypertrophiés, sculptée dans un calcaire translucide. On y admire surtout des seins, un ventre, un pubis et des fesses. Ni tête, ni membres – pas utile pour pondre. Les féministes d’aujourd’hui doivent enrager.

Nous prenons ensuite un chemin forestier jusqu’au château, à quelques heures de marche surtout dans la forêt. Nous sommes sous le charme, mais aussi sous le chêne, le châtaignier, le merisier, et l’érable de Montpellier aux feuilles plus petites que l’érable habituel. La forêt est entretenue et il y a de l’essartage par endroit. Nous sommes toujours à l’ombre et la chaleur est lourde, nous faisant transpirer et consommer largement le litre et demi d’eau emporté pour la journée.

Le château de Commarque, sur la rive sud de la Beune, n’est pas initialement un château défensif mais un lieu de pouvoir et de prestige. La première tour a été construite au XIIe siècle pour marquer le territoire, ensuite seulement le château alentour lorsqu’il s’est agi de se défendre contre les Anglais durant la guerre de 100 ans. Le terme « Anglais » n’implique pas des gens venus de l’île de Grande-Bretagne mais le plus souvent des Français partisans du duc de Gascogne qui était aussi roi d’Angleterre. Des parties du château étaient confiées à des « capitaines », chevaliers ou non, chargés de défendre leur point tandis que le donjon constituait le rempart ultime. Vers 1170, le seigneur fut capturé par traîtrise. La rançon demandée était énorme et la famille a perdu le château. Il a été racheté par des descendants depuis 1250 de la famille des Commarque.

Nous montons au plus haut du donjon où l’on a un sentiment de puissance en même temps qu’un certain vertige qui prend aux reins. Le dernier escalier est sur le vide, malgré des rambardes métalliques. Collés comme des chancres sur les murailles, des chiottes ouvertes sur le vide permettaient d’emmerder les ennemis. Elles étaient placées en décalé d’un étage à l’autre pour ne pas que le chieur du dessous en prenne sur la gueule. Ingénieux ! On les voit très bien depuis le pied du rempart.

Depuis le bas, trois étages coexistent : une grotte préhistorique avec des animaux gravés dont un superbe cheval ; un abri sous roche juste au-dessus qui a servi d’habitation au Moyen Âge ; enfin le château lui-même édifié sur les rochers par-dessus. Un petit film sur la grotte, aujourd’hui inaccessible au public car trop étroite, montre les gravures et la topographie. En face, sur le flanc de l’autre colline, s’élève le château de Laussel, sur l’autre rive de la Beune, datant du XVe siècle avant des remaniements au XIXe. Nous n’irons pas.

Bruno notre guide est venu souvent en vacances lorsqu’il était enfant puis adolescent depuis Bordeaux. Sa famille était du coin. Il a joué dans les ruines, bien conservées car loin de tout village qui aurait pu piquer les pierres et s’en servir de carrière pour bâtir la maison. Le lieu a été recouvert par la végétation jusque dans les années 1960. La tour a été condamnée longtemps, après la mort de deux scouts tombés depuis le haut lors d’un jeu de nuit. C’était l’époque de La bande des Ayacks, amitiés garçonnières, jambes nues et chemise ouverte.

Catégories : Périgord, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Giorgio Bassani, Le jardin des Finzi-Contini

En 1929, le narrateur a 13 ans et une fillette aristocratique de son âge a le béguin pour lui. Mais elle est une Finzi-Contini et, bien que juif lui aussi et la voyant à la synagogue, elle n’est pas de son monde. Alors qu’il vient de rater un examen de maths qu’il doit repasser en octobre, il s’affale désespéré sur l’herbe des remparts de Ferrare, sa ville, où il est venu en bicyclette. Pssit ! Celle qui l’appelle est Micol, la fille cadette des Finzi-Contini, propriétaires d’une très vaste propriété composée de la magna domus, d’un immense jardin arboré aux essences diverses, d’un court de tennis en terre battue, d’une ferme où règne le gardien-concierge-chauffeur-homme à tout faire et sa femme qui sert de bonne avec sa fille. Micol invite le narrateur à venir la rejoindre en grimpant le haut mur, aidé de clous et de prises qu’elle a elle-même installés. Mais le prime adolescent a le vertige ; celui, physique, de la hauteur, mais surtout celui, passionnel de la fille. Ils vont copiner, puis s’embrasser, mais après ? Au cinéma, rien n’est dit de cette ellipse entre le premier baiser et le couple et le garçon ne sait pas, ne veut pas, il le craint.

Le baiser ne se fera pas et il faudra des années avant qu’ils se revoient : dix ans. L’Italie est devenue fasciste et les lois raciales commencent à faire leur effet, même si Mussolini n’est pas Hitler et n’a pas la phobie des mauvais gènes. Mais il est nationaliste et veut, comme tous les repliés sur eux-mêmes, « purifier » la nation italienne de tous les métèques et autres corps étrangers. Tous les Juifs sont donc bannis des instances sociales et relégués dans leurs ghettos, même dorés. Ils sont exclus du club de tennis, du cercle littéraire, de la bibliothèque publique, du conseil des commerçants – et même du parti fasciste lorsqu’ils y ont adhéré pour faire comme tout le monde. Exclus, ils refont donc communauté et les Finzi-Contini, un temps sortis de la synagogue pour rénover la leur, reprennent le chemin commun et invitent la jeunesse à jouer au tennis avec la leur dans le grand parc.

Le narrateur, très littéraire et qui veut devenir romancier, commet déjà quelques vers appréciés. Il tombe inévitablement amoureux de Micol qui le considère comme un frère, mais pas plus. Les lois raciales semblent avoir coupé tout élan vital dans cette famille arrivée. Le frère Alberto se meurt progressivement d’une mononucléose, le père Ermanno, professeur, renonce à publier l’étude qu’il projetait sur la littérature du XVIe siècle. Tout se dégrade dans la géopolitique, dans la société, et les gens avec. En fait, ils ont tous péris en déportation et l’auteur parle d’une époque révolue, trente ans avant. Micol n’est plus, la vie non plus, l’amour est mort.

Restent la brume des relations humaines, émergeant à la mémoire, comme une madeleine de Proust. Il y a d’ailleurs beaucoup de Proust dans la façon dont Bassani raconte les familles, les gens, les jardins, les relations sociales du microcosme ferrarais où chacun est allé à l’école avec chacun et parle en dialecte. La relation de sœur à frère de Micol et Alberto est presque celle d’une mère ; la relation d’Alberto avec le puissant ingénieur milanais Malnate est celle du rat fasciné par le boa, l’envie mimétique vaguement homosexuelle pour la certitude communiste et la force physique ; la relation du professeur Ermanno et du narrateur qui rédige son diplôme de fin d’étude sur un poète est filiale, il aurait voulu avoir un fils comme lui et pas comme ce pauvre Alberto ; la relation de père à fils du même narrateur avec le sien, qui l’encourage à aller au bordel – et puis la relation ambiguë de Micol avec lui qui s’est profondément imprimé en sa mémoire. Elle l’aime, ou du moins l’a aimé, mais renonce. Les choses doivent mourir comme les gens, « et alors, puisqu’elles aussi doivent mourir, eh bien, mieux vaut les laisser mourir » dit-elle p.154. Les Juifs ont tenté de s’assimiler mais la société les rejette, ils doivent s’étioler et laisser la place.

Ce qui compte est « plus que la possession des choses, le souvenir qu’on [a] d’elles, le souvenir en face duquel toute possession ne peut, en soi, apparaître que décevante, banale, insuffisante » p.285. Un orgueil tragique qui préfère ce qui a été à ce qui est – car le passé demeure tandis que le présent s’enfuit. Le symbole en est ce tombeau juif grotesque de prétention, dans le vieux cimetière, mais qui reste comme les tombes étrusques au nord de Rome, pour des millénaires. Une douce nostalgie pour le temps perdu et le bonheur de ciseler les mots pour sa recherche.

Giorgio Bassani, Le jardin des Finzi-Contini, 1962, Folio 2010, 377 pages, €8,70

DVD Le jardin des Finzi-Contini, Vittorio de Sicca, avec ‎ Lino Capolicchio, Dominique Sanda, Fabio Testi, Romolo Valli, Helmut Berger, M6 vidéo 2008, €13,00 blu-ray €15,95

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Lascaux IV la grotte

Nous pénétrons sous les voûtes bétonnées où les peintures ont été reconstituées. Le plafond de la grande salle est une « Chapelle Sixtine de la Préhistoire », selon l’abbé Breuil, rappelle Enzo. La tendance actuelle n’est plus au structuralisme à la Leroi-Gourhan comme durant mes études, mais à considérer plutôt les analogies. Il semble que les animaux représentent les saisons, notamment les trois principales, le printemps étant trop rapide pour être mentionné. Des animaux sont croupe à croupe en position d’amour, l’un est laineux comme en hiver et l’autre non, comme en été. Il y a sur les murs des peintures d’aurochs, de chevaux, de bouquetins et de cerfs, mais pas de rennes, pourtant les animaux les plus chassés.

Il y a aussi un ours griffu, animal qui faisait peur parce qu’il vivait dans les grottes. Mais pas de mammouth, animal trop imposant pour être véritablement chassé. Il n’était récupéré que lorsqu’il mourait de mort naturelle, dit le guide-étudiant. Je trouve cette affirmation bien péremptoire, il est parfaitement possible de piéger un très gros animal en creusant un trou dans le sol comme le faisaient encore récemment les pygmées d’Afrique pour les éléphants. Mais Enzo régurgite le savoir qu’il vient d’apprendre. Il existe à Lascaux des milliers de gravures en plus des peintures, même si elles sont moins visibles.

Les peintures sont composées en trois couleurs, l’ocre jaune, l’ocre rouge, le manganèse noir, ainsi que d’argile blanche. Elles étaient broyées au galet sur un mortier en pierre et apposées au pinceau ou en soufflant à travers un os creux. Les traits gravés l’étaient au silex. Certains motifs sont faits au pochoir en soufflant de la peinture dessus. Tous les traits sont tracés sans remords, à main levée, démontrant une très fine observation des animaux. Les artistes s’éclairaient aux lampes à graisse, creusées dans un bloc de calcaire ou de grès.

Dans un puits figure un humain à tête d’oiseau renversé par un aurochs blessé. L’animal a une flèche dans le flanc et l’homme la sagaie à terre. La tête d’oiseau, qui était interprétée auparavant comme le masque d’un sorcier, est aujourd’hui considérée comme le tabou de représenter un visage humain.

L’art des cavernes est un art intime d’expérience humaine. Il montre une empathie unique avec les animaux, vecteur d’une vision du monde quasi panthéiste. Les dessins et peintures sont médiateurs de la beauté ressentie due à la connaissance du réel. Il s’agit d’un art « normal », traditionnel, visant à embellir le quotidien plutôt qu’à augmenter son ego ou à spéculer sur ses œuvres. Un art d’artisans mais aussi de mages, intermédiaires entre la réalité et l’idéal, le monde tel qu’il est et l’humain tel qu’il se ressent.

Le musée se termine par quelques salles d’artistes contemporains inspirés par Lascaux. Ce sont des œuvres très Mini Cult emplies de couleurs comme à l’école maternelle et il faut aimer. Je ne suis guère convaincu. La sortie est inévitablement encombrée par l’inévitable boutique de « souvenirs » où l’on vend de l’apéritif de noix ou de figue et même du « whisky de Lascaw » de 5 ans d’âge ! C’est la mode : désormais n’importe qui fabrique sa propre bière et son propre whisky n’importe où.

Catégories : Archéologie, Périgord, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,