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Christian Salmon, Storytelling

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Le storytelling est l’art de raconter des histoires. Ou plutôt de mettre en récit un produit, une entreprise, un personnage, une guerre, une politique… Il n’est pas anodin que cette nouvelle façon de présenter les choses soit apparue au début des années 1990, alors que l’Internet prenait son plein essor. La lecture écran engendre d’autres habitudes que la lecture papier : survol, attirance pour les images, les résumés, les messages courts, zapping, activisme de l’hypertexte.

L’exposé exigeait, avant Internet, d’être logique et de convaincre par la raison. L’exposé a désormais laissé la place au conte. Ce n’est plus la logique qui est sollicitée, mais la passion, les instincts. La faculté de raison ne vient qu’ensuite, à la fin, comme happy end : bon sang, mais c’est bien sûr ! L’entrepreneur, le commercial, le financier, le politicien, le propagandiste vont convaincre en racontant des histoires. Ce peut être bon ou mauvais, suivant que l’on met en conte une réalité où que l’on raconte des craques. Christian Salmon, chercheur sur le langage au CNRS, analyse ici les deux faces du nouveau paradigme.

Tout commence avec les entreprises, dont la fonction est de vendre. La publicité, hier centrée sur le produit, se consacre désormais à produire des histoires sur les produits, des images de la marque. Car il faut donner envie à des clients de plus en plus imprévisibles et volages, du fait de la société tout entière. Le changement s’accélère parce que la technologie court devant, que les pays sous-développés émergent, que l’emploi exige de s’adapter et de bouger. Une interaction se forme entre l’infrastructure matérielle de l’existence et la superstructure du comportement et des idées sur le monde. Comme toujours, les États-Unis sont en avance, ils montrent la voie. Les consommateurs deviennent des participants.

Dès l’année 2000, le marketing « n’a plus seulement pour ambition de promouvoir les bienfaits de la société de consommation, il veut produire une société nouvelle, un autre monde » p.40. Les clients citoyens ont autant besoin de croire en leurs marques et en leurs politiciens que les Grecs à leurs mythes. Apple, Microsoft ou Facebook sont des religions, dont les croyants sont les plus zélés prédicateurs. Tout politicien ambitieux sait qu’il vaut mieux mettre en récit les valeurs que parler du programme. L’idéologie, cette fabrique de mythes, est aux anges – et les communicateurs aux manettes.

C’est George W. Bush avec Carl Rowe qui inaugure la série, le président Reagan en précurseur. En Europe, Tony Blair et Nicolas Sarkozy vont reprendre avec succès la méthode. Nous pouvons même aller jusqu’à penser que si la popularité de François Hollande est si basse, c’est parce qu’il use encore de la vieille communication du temps de Mitterrand, sans mise en récit de son action, sans un beau conte distillé pour la politique de son gouvernement.

Évidemment, Ésope le disait déjà, la langue est la meilleure et la pire des choses. Il en est de même pour le storytelling. Cette technique de mise en dynamique d’un message, du passage de chiffres ou d’arguments à une belle histoire émotive et entraînante, peut dériver vers la manipulation. Ce fut le cas pour la guerre en Irak, où le conte du Bien et du Mal a été actionné avec l’accusation fausse des armes de destruction massive. Ce fut le cas pour la politique avec l’industrie du mensonge, l’infotainment (information-divertissement) et la création de sa propre réalité – détachée du réel.

Le divorce entre les citoyens et leurs politiciens n’a jamais été aussi grand parce que le storytelling a été utilisé à outrance, suscitant aussitôt son antidote : la désintoxe, la déconstruction, le persifflage, voire la théorie du complot. En revanche, les marques s’en sortent plutôt bien, entre saga et conte de fée.

L’art de raconter des histoires est au cœur du lien social. On ne fait société que par le symbolique, dont les mythes sont les grands vecteurs. Tout politicien avisé fait du storytelling sans le savoir, comme De Gaulle avec le mythe de « tous résistants », Sarkozy avec « travailler plus pour gagner plus », Mélenchon avec « place au peuple » ou Le Pen fille avec « la voix du peuple, l’esprit de la France ». Ces messages totalitaires, qui sollicitent les instincts et les passions plus que la raison, mettent la politique cul par-dessus tête. Wagner voulait un opéra total, comme l’était selon Nietzsche la tragédie grecque – ou comme les religions du Livre le veulent en leurs messes et prédications. Il s’agit de faire taire la faculté de raison pour fusionner le collectif en groupe manipulable, selon cette psychologie des foules si bien instrumentée au XXe siècle.

Un bon petit livre pour comprendre, donc agir, dans la société du spectacle.

Christian Salmon, Storytelling – la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, 2008, La Découverte poche, 251 pages, €9.03

L’auteur de cette note a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière’ (2007) et ‘Gestion de fortune‘ (2009). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Yasunari Kawabata, Le maître ou le tournoi de go

yasunari kawabata le maitre ou le tournoi de go

Le go est un jeu stratégique qui oppose deux adversaires sur un damier de 361 cases. Plus simple mais plus subtil que les échecs, il est venu de Chine mais s’est pleinement épanoui au Japon, pays à mentalité bien moins commerçante et bien plus guerrière. Comme tout ce que font les Japonais, la discipline est poussée aux extrêmes : par méticulosité (versant positif) ou maniaquerie (versant négatif). « Le jeu dépasse le jeu » p.104. Toute pratique devient une « voie », autrement dit un entraînement spirituel à la maîtrise de soi pour entrer en harmonie avec les forces de l’univers. Le zen n’est pas un vain mot, même dans l’art non martial du jeu.

Le Maître Shusai, la fin de soixantaine frêle et malade du cœur, est la référence incontestée du go jusqu’ici. D’où l’intérêt, pour la presse spécialisée, de susciter des tournois visant moins à remettre en cause sa maîtrise qu’à montrer l’étendue de son art. Le go est, comme le judo, l’aïkido ou le karaté, divisé en grades, des kyu aux dan. « On prétend que le don du Go se manifeste vers dix ans, et qu’il n’y a pas d’espoir pour un enfant qui n’en commence pas l’étude à cet âge » p.16.

Le roman a ceci de particulier qu’il met en scène un récit réel, que Kawabata a chroniqué comme journaliste en 1938. Les faits sont vrais, seuls les noms sont changés, et les transitions entre les parties sont tirées de la vie de l’auteur. Puisqu’il est écrivain, la position des pions ne lui suffit pas et c’est tout l’environnement, les êtres, les fleurs, les météores, qui entrent dans le roman. « La mer luisait d’une lueur si terne qu’on n’en pouvait deviner la source » p.13. État de l’eau prémonitoire de la vieillesse ? A l’inverse, la vie renaît, robuste et les yeux profonds : « M. Otaké junior, un superbe jeune homme qui entre dans son huitième mois, tellement superbe… » p.27. Les sons et les parfums tournent dans l’air des parties de go, assourdis et évanescents, comme si les joueurs mettaient le réel à l’écart. « Excepté le son d’une chute d’eau dans le jardin et le bruit des rapides de la Hayagawa, on n’entendait que le bruit lointain d’un tailleur de pierre. Le parfum des lis tigrés arrivait par bouffées » p.56. La nature participe en son entier à ce qui se déroule dans les âmes. « Sous le camélia qui poussait, au-dessous de la chambre d’Otaké, une fleur unique, aux pétales froissés, s’ouvrait. Le Maître la contemplait » p.118. Plus que la compétition entre maîtres, cette fusion de l’esprit et du monde donne toute sa saveur au roman.

Le temps qui passe est ce qui retient le plus Kawabata. Le temps des parties, chaque joueur pouvant mettre plusieurs heures à placer seulement un pion ; le temps imparti à la vie, le Maître malade n’en ayant plus pour longtemps et son adversaire Otaké, septième dan et jeune papa de 30 ans, connaissant déjà les premières fatigues de la vieillesse ; le temps qu’il fait aussi, les saisons bien marquées qui mettent leur empreinte sur la psychologie des joueurs ; enfin l’époque, le temps calendaire qui voit la modernité trépidante envahir un Japon encore ancré dans la tradition. Le tournoi de go est un combat, à la fois une discipline et un objectif, un moyen et une fin. C’est en fait un destin.

Après sa défaite – de 5 points – après le dernier pion Noir 237, le Maître de go va mourir.

Un roman grave sur l’existence et le monde, que chacun peut lire sans rien connaître au jeu de go.

Yasunari Kawabata, Le maître ou le tournoi de go, 1954, traduit du japonais par Sylvie Regnault-Gatier, Livre de poche 1988, 158 pages, €4.20

Tous les romans de Yasunari Kawabata chroniqués sur ce blog.

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Yasunari Kawabata, Les servantes d’auberge

Yasunari Kawabata les servantes d auberge

Il y a dans ce recueil trois nouvelles et un scénario de film. Ce sont des œuvres du début, assez peu séduisantes aujourd’hui, sauf pour les spécialistes.

Le scénario d’Une page folle, par exemple, n’est pas lisible : autant voir le film (muet) réalisé par Tenosuke et présenté une fois à Beaubourg en 1967. On peut aussi le considérer comme une suite de twits (qui n’existaient évidemment pas à l’époque), mais qui ne sont que l’amplification de la séquence cinéma : « La nuit. Le toit d’un hôpital psychiatrique », « L’enfant répond. Il a l’air de s’ennuyer », et ainsi de suite.

Cette « expérience » d’écriture se voit, mais atténuée, dans les nouvelles. Des micro-scènes sont mises bout à bout pour former un vague récit sans histoire. Les servantes d’auberge sont ainsi décrites par Kawabata, qui passait du temps dans ce genre d’établissement thermal de la montagne. Il les observe, les écoute, et transcrit. C’est populaire mais automatique ; ni reportage, ni littérature, quelque chose comme une suite de notes pour étude. C’était original à l’époque, mais passe très mal les années. Ce qui reste est l’œuvre aboutie, qu’a-t-on à faire des gammes d’un artiste ?

Reste que les fantasmes de l’écrivain se révèlent à cru : fascination pour la femme, peur d’elle et de son corps, préférence pour la jeunesse immobile (endormie ou cadavre), tentations homosexuelles, un certain sadisme maniaque.

Illusions de cristal dit l’impossibilité d’avoir à la fois la connaissance scientifique et l’amour d’un être ; le mari n’apprécie sa femme que reflétée dans le miroir ; celle-ci est attirée par une jeunette qui vient faire saillir sa chienne.

Les servantes d’auberge décalent le regard puisqu’il n’y a dans cette nouvelle aucun personnage principal, pas même celui qui observe ; « on » s’offre selon les circonstances, pour diverses raisons ; ce qui compte est l’offre des corps jeunes dans la montagne.

Le pourvoyeur de cadavre ne se marie avec la fille qu’il admire dans le bus qu’à l’article de sa mort ; il paye l’enterrement de cette solitaire en vendant le cadavre à la morgue, n’en conservant qu’une image, la photo d’elle nue sur la table de dissection…

Toujours le regard, voyeurisme de l’écrivain, angoisse de l’acte. Il faut s’aimer pour se lancer; ce qui domine chez Kawabata est la peur de l’autre, la crainte du corps, l’angoisse du sentiment.

Yasunari Kawabata, Les servantes d’auberge (1926-1931), Livre de poche biblio 1993, 189 pages, €5.32

Tous les romans de Kawabata (prix Nobel 1968) chroniqués sur ce blog.

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Haruki Murakami, 1Q84 livre 3

Dernier livre de ce 1984 nippon qui nous ramène du monde bizarre à deux lunes où règne la secte des Little People au monde réel. « Les choses et l’apparence, c’est différent », disait un passeur (chauffeur de taxi) dans le premier livre. Murakami joue en virtuose de ces distorsions de réalité. Pour lui, le sexe fait lien.

haruki murakami 1q84 3

Aomamé, fille de Témoins rigides et sectaires, a serré très fort la main de Tengo, fils orphelin d’un collecteur maniaque de la NHK, la télévision japonaise. Elle avait 10 ans et était exclue du groupe des écoliers pour ne pas être conforme ; lui avait le même âge mais était leader, réussissant en maths, littérature et sport. Protecteur et responsable, il n’excluait pas la fillette ce qui a tissé ce lien, « l’unique lieu parfait en ce monde » p.567. Où le collectif groupal propre aux Japonais s’émancipe chez Murakami en individualisme du bonheur personnel. Vingt ans plus tard, dans ce livre 3 et dernier, Aomamé rejoint Tengo, et lui serre très fort le pénis, car le lien de jadis a créé un enfant. La main à 10 ans devient pénis à 30 ans : humour nippon. Murakami est très japonais dans ses romans.

Il reprend d’ailleurs les fils de la mythologie japonaise pour créer ses mondes. Selon le Shinto, Izanagi Celle qui invite est l’un des kamis qui a créé le monde. D’elle, mâle et femelle, naît Amaterasu déesse du Soleil, Tsukuyomi dieu (masculin) de la Lune et Susanoo dieu de l’Orage. A la lune appartient le temps. Ce sont ces trois déités qui, dans le livre 2, ont présidé à l’action d’Aomamé sur le leader de la secte : durant un violent orage, dans un ciel où régnaient deux lunes, le gourou est passé de vie à trépas – et sa tueuse est devenue enceinte par le vecteur de la fille Fukada. La lune Aomamé s’est unie au soleil Tengo sous les auspices de l’orage, représenté par la mort souffrante du chef de secte.

« Nous créons un récit, lequel, en même temps, nous met en mouvement », écrit l’auteur p.496. Écrire, c’est vivre dans un univers d’apparence, mais réel dans l’imagination de l’auteur et du lecteur. Nous ne sommes pas dans un au-delà ni un ailleurs, mais dans un par-delà ce qui existe. L’Asie n’aime pas l’abstraction ni le binaire platonicien ; elle préfère le décalage dans ce monde-ci plutôt qu’une évasion dans l’autre monde.

D’où cette description féroce et détachée que fait Murakami de la société japonaise. L’ordre social est hiérarchique, le mouvement social est conformiste, le citoyen modèle est sectaire. Tout est fait depuis l’enfance pour créer un homme et une femme conformes, rouages bien huilés qui ne font pas de vagues. Écoles, administrations, entreprises, sont des machines à formater où reproduire « une élite aisée et autosatisfaite » p.259. « Leur personnalité était désespérément superficielle. Ils avaient des vues bornées, une pensée plate et ils étaient dépourvus de toute imagination. Leur unique souci était la façon dont ils étaient considérés par les autres. Et surtout, ils ne disposaient pas de l’esprit critique indispensable au développement d’une réflexion féconde » p.261. Les inerties devant la catastrophe de Fukushima, ni prévue, ni contrée, ni résolue à ce jour, montre combien ce conformisme niais peut être dangereux quand on est à la tête d’un pays.

Ce livre trois mène l’histoire à sa fin, non sans rebondissements imprévus. Le destin réduit aux trois personnages d’Aomamé, de Tengo et d’Ushikawa s’entrecroisent : la tueuse, le réécrivain et l’enquêteur. Tous solitaires, tous maniaques, tous décalés. Chacun individualiste, expert en son domaine. Seul le hasard va aiguiller la femme vers l’homme en évitant le méchant ; seule l’intelligence et la volonté vont faire retrouver la porte du monde 1984 pour quitter le monde 1Q84. Laisser Orwell pour le réel, la japonité sectaire du destin pour l’épanouissement individuel du hasard.

Mais nous sommes encore hier, une génération avant, il y a trente ans. Pas de téléphone mobile ni d’Internet, pas de « traitement de texte » portable ni de clé USB. Comme si Haruki Murakami entrait avec réticence dans l’hypermodernité connectée des quinze dernières années. Son imagination a besoin de travailler avant de créer un univers ; il a longtemps enquêté sur la secte Aum, objet de son livre suivant… fondée justement en 1984. Il y a là probablement un signe : que le tréfonds japonais tente désespérément de se fermer au changement – comme il l’a toujours tenté, mais toujours sans succès.

Haruki Murakami, 1Q84 – livre 3 octobre-décembre, 2010, Pocket février 2013, 622 pages, €9.12

Haruki Murakami, 1Q84 – livre 1 avril-juin, 2010, Pocket 2012, €9.12  – Chroniqué sur ce blog.

Haruki Murakami, 1Q84 – livre 2 juillet-septembre, 2010, Pocket 2012, €9.12 – Chroniqué sur ce blog.

Tous les romans de Haruki Murakami chroniqués sur ce blog.

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Michèle Brunerie, L’appel du Kookaburra

michele brunerie l appel de kookaburra

Le kookaburra est un oiseau de 45 cm de long et pesant 500 grammes, il vit en Australie où il salue le jour de son cri de coq, que les aborigènes prennent pour un rire rauque. Il est appelé martin-chasseur parce qu’il capture insectes, serpents et petits lézards. Mythique dans la culture locale, l’oiseau donne son titre au récit de voyage de l’auteur sur le cinquième continent.

Pourquoi une prof d’anglais du sud-ouest est-elle tombée amoureuse des antipodes ? C’est tout simple : sa fille a rencontré un Australien à Londres et les voilà amoureux. Tel le martin-chasseur, il va l’emmener chez lui, fidèle comme l’oiseau, et lui donner un bébé. Bien obligé d’y aller voir ! Décembre 1998 est le premier des cinq voyages relatés ici, pour faire connaissance du petit Elliott de sept mois. Il y aura trois autres bébés qui suivront, et une douzaine de voyages jusqu’à l’édition du livre en 2012, dont l’un en compagnie d’un petit-fils de l’autre enfant de la prof, resté en France, Guillaume, 9 ans. Ce n’est sans doute pas fini, mais le lecteur regrette de ne pas voir les petits-enfants grandir. Elliott doit avoir 15 ans cette année, il aurait été intéressant de décrire ce que vit un adolescent des antipodes, certainement moins étriqué que chez nous.

Ce récit très vivant montre l’étonnement devant ce monde renversé : en Australie, contrairement à la France, tout est GRAND ! Les animaux prolifèrent, les oiseaux assourdissent les matins des villes, les serpents sont parmi les plus venimeux du monde, 7 mortels sur 10 sont ici, comme 2 araignées. Michèle est pétocharde et ne s’aventure qu’en chaussures montantes dans les herbes, évite la forêt, elle craint même les ruelles chinoises de Hongkong. Une vie entière passée dans le cocon de l’Éducation nationale ne prépare en rien au moindre risque. Reste que ce journal de bord est bien écrit et donne envie d’aller en Australie bien mieux qu’un guide formel.

kookaburra rieur australie

J’ai quand même été agacé de quelques lâchetés d’époque dans l’écriture, comme ces points d’exclamation doublés ou triplés. Un point d’exclamation est déjà un signe de ponctuation fort, pourquoi en rajouter ? Vous voyez-vous hurler une phrase entière de trois lignes ? Cet excessif devient insignifiant. La bible wikipède – que tous les paides consultent à gogo – va même jusqu’à écrire : « Un usage trop fréquent du point d’exclamation est en général considéré comme un appauvrissement du langage, en distrayant le lecteur et en affaiblissant la signification du signe. » A corriger, professeur !

De même que ce mystérieux « dollar UK » donné page 74 et une seconde fois page 75 : je ne savais pas que l’Angleterre s’était convertie au dollar, même à Hongkong, devenue entièrement chinoise depuis 1997. Ne faut-il pas « faire plus attention » dans la copie et noter « dollar HK », professeur ?

Et encore ces majuscules mises – à la façon des langues germaniques – à tout adjectif qui ressemble à un nom. Ce n’est pas l’usage en français, professeur, on se demande si vous avez bien suivi l’école. On écrit un Australien (nom propre) mais un boomerang australien (adjectif), un Aborigène (indigène) mais une lance aborigène (objet). C’est tellement Éducation nationale, ce laisser-aller « social »… Les « pauvres » jeunes élèves sortis de familles pas douées, n’est-ce pas, va-t-on les pénaliser pour un usage « bourgeois » de la langue française ? Sauf que cette paresse déteint. Et que lorsque l’on veut éditer « un livre », le sérieux est exigé. Les écrits restent, professeur.

Que ces taches (sans accent circonflexe) ne vous rebutent cependant pas. Ce récit d’Australie pour l’édification de la famille restée en France est d’une lecture captivante pour qui ne connait rien au pays kiwi. Les routes interminables, les parcs animaliers, les fermes immenses, les tempêtes mémorables, les fruits de mer plantureux, les vins gouleyants et l’abord direct et sympathique des pionniers ou surfeurs a quelque chose d’envoûtant. Avec une belle page, émouvante et humaine, sur la désorientation d’un garçon de 9 ans après deux mois d’Australie devant le temps, la distance et la mort.

Michèle Brunerie, L’appel du Kookabura, 2012, éditions Baudelaire, 167 pages, €15.20

Explorez aussi l’Australie avec Hiata sur ce blog.

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Jeux d’été à Paris

Article repris par Medium4You.

Que peut-on faire dans la ville lorsque les vacances sont venues, qu’on ne part pas encore et qu’il fait lourd ? Pas grand-chose. Avouons-le, l’hiver est plus propice aux sorties culturelles ou au sport. Car le sport, en ville, se pratique surtout en salles…

Les plus petits peuvent aller jouer au jardin du Luxembourg, mais le Sénat n’autorise que les ballons mousse, pas ceux de cuir.

Les colonnes de Buren, cour du Palais-Royal, disposent de buts d’artiste un peu serrés, mais bon…

Cet art tout utilitaire, en joli damier noir et blanc, inspire les préados qui circulent en patinette.

Ou qui tentent le hip-hop sous les yeux attentifs des plus grands.

Au risque de se trouver fort déshabillé par l’effort, surtout quand le tee-shirt mode est lâche et largement décolleté.

Mais il est une autre façon de montrer son corps à 12 ou 13 ans : s’arroser copieusement aux fontaines, grâce aux pistolets-mitrailleurs d’eau.

Un jouet de transition entre gamin et ado qui permet des transparences sur la poitrine sans oser la montrer nue.

Il suffit d’un an ou deux pour oser. Et l’on enlève haut et très bas pour entrer dans la fontaine comme en piscine, torse nu et vêtu de son seul bermuda.

Les autres, ceux venus en touristes, restent sagement dans les lieux de visite. Ils glandent au Louvre.

Sous voile devant la pyramide.

Ou s’amusent à faire des bulles.

Petits et adultes aussi étonnés.

Ils visitent la passerelle des Arts, qui relie le Louvre à l’Académie française par-dessus la Seine. La mode est, depuis quatre ou cinq ans, aux cadenas que l’on scelle aux grillages afin d’éterniser son amour… Chacun sait qu’il ne durera que le temps d’une saison, au mieux quelques années, mais la mode est irrésistible : il faut faire comme les autres ! On ne se distingue que quand on n’a pas l’âge du sexe. Poser un cadenas à 10 ans, c’est mignon.

Certains sont au point de pisser dessus par provision… Pas en vrai, c’est un effet de la photo, mais avec une forte démangeaison des préados à ce niveau comme en témoignent les mouvements de hanches.

Quand on est fille, l’heure est aux fantasmes sur les bittes de voirie en bord de passerelle.

Plus âgé, on se vautre sur les pelouses autorisées du Sénat. Elles le sont en alternance pour préserver l’herbe, grassement nourrie cette année où il a beaucoup plu.

Le must est d’y aller lire avec son bébé, transition entre âge adolescent et vie adulte. On fait encore comme si.

Une autre transition est de faire l’amour en public. Mais il faut pour cela rester de marbre… et simuler être bien monté. Provocation aux vieilles dames et aux pisse-froid – mais on est à Paname !

Les filles préfèrent prendre un café place de la Contrescarpe, juste avant de plonger dans la rue Mouffetard. On se croirait dans une quelconque province.

A Paris, quand on est gamin, on s’ennuie pendant les vacances. Mieux vaut être touriste ! Ou aller faire le touriste ailleurs.

Mais quand il pleut… pourquoi ne pas découvrir un site d’histoires destinées aux enfants et aux ados ?

Fany vient de créer son univers qui se décline en deux séries d’histoires, les unes pour grandir, les autres pour rêver. La première série, ‘Les péripéties d’Éliot’, aborde les sujets de la vie quotidienne sous forme thématique (école, deuil, tolérance, divorce…). La seconde, ‘Les aventures de Monsieur Kakouk’ (intarissable conteur né dans la tête d’Éliot), emmène le lecteur en voyage. Chaque histoire explore une zone géographique, dans laquelle une petite équipe (la K compagnie) y mène une enquête. On s’évade tout en apprenant. Pour chaque destination visitée, une carte géographique et un album photo remplissent la besace de l’apprenti voyageur. Et accompagnent le récit… Ces histoires peuvent être lues en ligne (livres à feuilleter) ou sur papier (livres téléchargeables pour impression).

Le site ? www.read-and-fly.com

[Les visages des photos sont volontairement floutés pour respecter le « droit à l’image »]

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Diderot, Jacques le fataliste et son maître

Autant je suis peu sensible au ‘Neveu de Rameau’, autant j’aime ‘Jacques le fataliste’. Le mal cousu du premier devient fantaisie, l’échevelé devient exubérance, les digressions deviennent des aventures en poupées russes reliées par l’idée juste que la vie est sans cesse mouvement et que l’homme sage la prend comme elle vient, en profite et en tire leçon. Ce conte philosophique n’échappe pas aux aléas Diderot : comme les autres, il est écrit rapidement en 1771, comme les autres il est repris, raturé, recopié, et publié en volume seulement… en 1796, après la mort de l’auteur. Ce ne sont que quelques privilégiés aristo qui ont pu lire ‘Jacques le fataliste’ sous Louis XV.

Il faut dire que le roman est impertinent : il parle de sexe avec bonheur, de relations hors mariage et d’adultères, de pucelage ôté par des matrones aux jeunes garçons, de moines pervers qui enclosent des mineures pour leurs plaisirs. Le sexe ne devrait-il pas être cette chose sérieuse qu’on n’aborde qu’avec tact, à mi-voix et les sourcils froncés, tant il est « grave » de mettre les gens en situation ? Foin des soutanes et des vertugadins ! Diderot en rajoute dans le libertin.

C’est que le libertinage est le premier pas vers la liberté. Le manant, le domestique, le bourgeois même ne peuvent se désaliéner des contraintes religieuses, politiques et sociales qu’en baisant. L’acte sexuel est la seule transgression à portée de toutes les bourses… D’où les amours de Jacques racontées à son maître, lequel maître est si captivé qu’il laisse renverser l’ordre social l’établissant supérieur. Il y a désormais contrat entre Jacques et le maître, contrat social qui acte que tous deux sont liés l’un à l’autre et ne sauraient se séparer sans dommage pour chacun ; il est donc d’intérêt mutuel de se respecter mutuellement, d’écouter alternativement le bavardage de l’un et de l’autre.

Ce pourquoi le maître aussi conte ses aventures libertines, beau moment d’égalité entre hommes, si ce n’est entre les hommes. Car les femmes (qui sont des hommes comme les autres lorsqu’il s’agit des droits) sont aussi entreprenantes, politiques et perverses que les meilleurs (ou les pires) des hommes. Maints exemples nous en sont donnés. Mais l’on voit bien que raconter c’est unir et que la démocratie qui va naître dans le sang et les convulsions en 1789 est préparée par cet état d’esprit.

Diderot sait admirablement jouer du récit en feuilleton, entrelacer les histoires et la pérégrination des voyageurs, entretenir les coups de théâtre et les à propos, pour tenir son lecteur en haleine. Une vraie bande dessinée ! Nous sommes dans le réel où l’on se bat, l’on bouffe et l’on baise ; nous sommes dans le conte où l’on raconte l’histoire arrivée à tel ou tel, édifiante pour le présent. Le récit va comme un verre de champagne, vin qui est servi abondamment par une aubergiste bavarde qui ajoute – en tout bien tout honneur – son grain de sel au roman. Elle tient la taverne du ‘Grand cerf’, tout un programme dans le fantasme sexuel !

Les couples ne manquent pas, à commencer par Jacques et son maître, auparavant Jacques et son capitaine, encore avant Jacques et son ami adolescent, dépucelés tous deux par la même fille de forgeron. Il y a le maître et son faux chevalier escroc, le bourreau et son cheval habitué à s’arrêter aux gibets, l’aubergiste et sa Nicole – une petite chienne qui a reçu un coup de pied. C’est qu’il n’y a pas de vie sans les autres, ni instincts, ni affections du cœur, ni dialogues pour l’esprit sans mise en branle en société.

Jamais Diderot n’a dit avec autant de verve son amour pour la compagnie, le voyage ensemble, la bonne chère de concert, la conversation sur les amours. Le débat est incessant car il n’est pas de vie sans débattre ni se débattre. Donc la démocratie… On conçoit ce qu’a pu avoir de subversif ce ‘Jacques’ là, prénom usité comme synonyme de quidam ou de rebelle (jacqueries).

Raconter c’est penser, et rien ne prédispose mieux à penser que pérégriner. C’est ce que Nietzsche dira en parcourant à pied les sentiers d’Engadine : la marche aide les idées à se mettre en place, à leur rythme, avec bon sens, les pieds fermement attachés à la terre et la tête au vent qui passe. Entre les deux ? La philosophie. Celle de la vie bonne, ici et maintenant, pas celle des grands systèmes pervers créés ex nihilo pour jouer à Dieu et tyranniser les hommes. C’est cela aussi, la démocratie… Plutôt Athènes que Sparte, 1789 que 1793, le libéralisme que le collectivisme.

« Le maître : – A propos, Jacques, crois-tu à la vie à venir ? Jacques : – Je n’y crois ni décrois, je n’y pense pas. Je jouis de mon mieux de celle qui nous a été accordée en avancement d’hoirie » p.815. Vivre ici et maintenant est sagesse, sans entretenir l’illusion du passé ni la crainte de l’avenir. Montaigne le dit, comme les sages antiques et les philosophies orientales. Il n’y a que les églises chrétiennes qui jouent des peurs humaines pour instaurer leur pouvoir. Vivre, c’est être à propos.

« Jacques : – C’est que faute de savoir ce qui est écrit là-haut on ne sait ni ce qu’on veut ni ce qu’on fait, et qu’on suit sa fantaisie qu’on appelle raison, ou sa raison qui n’est souvent qu’une dangereuse fantaisie qui tourne tantôt bien, tantôt mal. Mon capitaine croyait que la prudence est une supposition, dans laquelle l’expérience nous autorise à regarder les circonstances où nous nous trouvons comme causes de certains effets à espérer ou à craindre pour l’avenir » p.676. Il faut espérer ou craindre à propos, pas hors de propos ; et le propos juste est d’expérience comme de raison. Il n’est écrit nulle part, ni imposé par quelque homme providentiel.

Une anecdote ne prouve rien mais elle édifie, elle fait penser. C’est ce qui naissait à la fin du XVIIIe siècle et qu’on jubile de découvrir. C’est ce qui meurt avec la pensée unique et la globalisation des convenances sur la Toile – qu’on déplore aujourd’hui d’observer…

Denis Diderot, Jacques le fataliste et son maître, 1771, Folio, 2006, 373 pages, €4.84

Denis Diderot, Contes et romans, Gallimard Pléiade 2004, édition Michel Delon, 1300 pages, €52.25

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Herman Melville, Mardi

Ce titre n’a rien à voir avec le jour de la semaine. Ni même avec une quelconque réminiscence du compagnon d’un autre jour de Robinson. Figuraient en effet sur les cartes marines de cette région peu explorée du Pacifique, la mention « Mar di Sud » : la mer du sud en sabir d’époque, là où les îles surgissent des flots au gré du volcanisme. Et c’est ainsi que le troisième enfant littéraire d’Hermann Melville, qui se voulait la suite de Taïpi et d’Omou, quitte lentement les berges du réalisme pour aborder les bouillonnements du lyrisme et s’évader dans cette contrée inexplorée elle aussi de l’imaginaire. Les spécialistes de l’auteur datent de ce livre son entrée en littérature. Melville se libère du « vrai », peu romancé mais fondé (nombre de critiques ne le croyaient pas), pour laisser libre cours à la folle du logis : fantaisie, rêves, fantasmes.

Dès les premiers chapitres, Melville remet en question les repères géographiques, ne sachant plus trop en quels passages erre le bateau baleinier où se narrateur se morfond après trois ans à bord. Il est quelque part entre Pitcairn et les îles Enchantées (futures Galápagos). Il rêve de sortir de l’ennui, d’être « ailleurs », de défier ce présent immuable par quelques passions et exercices, de remettre en cause sa condition routinière de matelot et d’ouvrir l’univers trop limité de ses connaissances. La bibliothèque du bord se réduit à deux manuels techniques ! Il s’évade donc en baleinière de ce camp de travail flottant, quelque part sur l’océan Pacifique, à un millier de milles d’un chapelet de ces îles du troisième sexe qui ont séduit Melville en sa jeunesse.

Il y deviendra, dans le roman, le demi-dieu Taji. Il n’est pas tout seul, ce jeune homme dans sa vingtaine ; il est chapeauté par son « copain » à la mode marine, un Scandinave d’âge mûr qui lui est fidèle et le protège. « Il m’adorait et, dès le début, s’était attaché à moi. Il arrive parfois qu’un vieux marin comme lui conçoive une très vive affection pour quelque jeune matelot de l’équipage ; une affection si dévouée qu’elle en devient tout à fait inexplicable, à moins qu’elle n’ait son origine dans cette solitude de cœur qui s’emparent de la plupart des marins qui vieillissent. » (chap.III)

Bien mieux écrit que les précédents livres, Mardi comporte encore trop d’adjectifs et trop de clins d’œil savants en références bibliques et dignes auteurs. On peut citer Platon, Montaigne, Shakespeare, Samuel Johnson… L’archipel fabuleux de Melville emprunte encore à Rabelais et à Swift, la fin à Dante. L’auteur se laisse aller à son lyrisme naturel, ose des comparaisons parfois somptueuses : une beauté comme un lac, des « dents si parfaites que lorsque leurs lèvres s’écartent, ont eût cru voir s’entrouvrir des huîtres perlières » (XL), les nuages au sommet de chaque île comme une fumée de wigwam indien, les jeunes guerriers « au teint de sherry doré », des « goyaves dont le parfum rappelait celui de lèvres à peine écloses. » (LXIII)

Chaque événement du récit change le narrateur. Il devient autre, son propre avatar sorti tout armé de ses rêves pour accompagner ce nouvel univers. Marin discipliné, aventureux évadé, conquérant de sa belle, amoureux transi, demi-dieu matois, presque philosophe, quêteur résigné… Le réel est désormais suspendu, plus question de faire le récit de ce qui serait vraiment arrivé. La vraisemblance est mise entre parenthèses au profit de la fantaisie ; l’espace-temps devient fluide. « Mais le désir nous donnerait-il l’objet du désir ?(…) Rien ne demeure. La rivière d’hier n’est pas celle qui coule aujourd’hui (…) Tout est en perpétuelle révolution (…) Ah ! dieux ! dans ce mouvement universel, comment croire que je serais moi, l’unique chose stable ? » (LXXVIII) D’ailleurs, on ne connaîtra jamais le « vrai » nom du narrateur. Un jour de lubie, il devient tout simplement Taji, demi-dieu pour vous servir. Nous n’en saurons pas plus, ni d’où il vient, ni pourquoi il était là. Tel l’adolescent en sa pire période, il ne vit que l’instant, tout fou, perpétuellement instable.

Certains critiques ont vu trois parties en ce livre, d’autres cinq. Je penche pour ces derniers :

  1. C’est l’ennui, l’évasion, la dérive. Mais la solide réalité d’une affection virile.
  2. Rencontre avec les « sauvages » qui détiennent une jeune fille blanche, enlevée dès l’enfance et destinée par le prêtre au sacrifice. Bataille, meurtre du père, enlèvement de Yillah, malédiction.
  3. Arrivée dans les îles, bref bonheur puis disparition mystérieuse de la fille, absence prédite, peut-être désirée, mais inacceptable. Nous n’en saurons pas plus sur cet élément féminin qui sert de prétexte et de décor convenable à quémander un sens dans la vie du narrateur/auteur.
  4. Suit une quête géographique et philosophique entre les îles enchantées ayant pour prétexte de rechercher la fille (ou l’amour ? ou l’existence adulte ? ou la sagesse ?). Impossibilité de la vérité, donc du réel. Le chapitre LXXXII en est la fable, mettant en scène deux envoyés du roi local dans une autre île, dont ils rapportent deux descriptions différentes.
  5. Fin du périple, échec de la quête. La satire de Sérénia, île de la Paix, est féroce. On ne sort pas de l’histoire par simple décision, même calquée du Christianisme. Taji, balloté, sans volonté, est escorté vers la reine magicienne Hautia, qui a ponctué son errance entre les îles de messages floraux portés par trois jeunes filles belles dehors, sorcières dedans (la hantise perpétuelle du jeune Melville). Taji refuse les enchantements de « l’amour » sorcier ; il force ses compagnons à l’abandonner ; il s’éloigne tout seul au large, par un étroit goulet qui n’est pas sans rappeler la façon dont il est venu au monde. Il demeure à la poursuite de sa chimère, poursuivi par la vengeance – l’aporie de la condition humaine sous l’angle puritain : rechercher Dieu/l’Amour, poursuivi par le Péché Originel. Son « dernier crime », si toute existence n’en est qu’une suite, peut-être est-ce le suicide d’une quête absolue de l’Absolu ?

Réalité/chimère, affection/espérance, du solide/de l’évanescent. Ces oppositions nous situent en pleine adolescence mentale. Un écrivain opère sa métamorphose, c’en est émouvant.  Mais on quitte le roman avec le sentiment qu’il est raté. Même aujourd’hui, avec le recul du temps et la vision globale de l’œuvre.

Comme souvent, Melville ne sait pas maîtriser son ouvrage, il en fait « trop ». Il en rajoute, il renonce à élaguer, à décider. La partie quatre de la quête est particulièrement laborieuse, ennuyeuse, beaucoup trop longue par rapport au reste. Melville y déverse tout ce qu’il a appris des auteurs classiques en un périple à prétentions philosophiques qui tente d’embrasser toutes les expériences humaines. Le lecteur subit d’innombrables digressions documentaires, réelles ou imaginaires, d’une érudition inutile. Nous retrouvons une fois encore la coquetterie agaçante de l’autodidacte qui ne possède pas les instruments de la synthèse.

N’est pas Voltaire qui veut pour singer son Candide. Il ne parviendra à discipliner ce flot de notes et de références que dans Moby Dick – et encore, pas complètement.

Herman Melville, Mardi, poche Garnier-Flammarion 1999, 553 pages, €9.31

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Herman Melville, Omou

Omou donne la suite des aventures de l’auteur, romancées et amplifiées comme dans Taïpi. Publié en 1847, ce second roman est moins prenant que le premier. Il lui manque cette unité de temps et de lieu qui saisit le drame et ce sens du mystère sur les fins qu’il pouvait régner lorsqu’on est hôte d’une population cannibale…

Disons cependant que Melville, qui se fait cette fois appeler Paul, a changé de compagnon. A bord du baleinier minable qui l’a recueilli pour compléter un équipage poussé à déserter à la première occasion, il s’est adjoint un surnommé Long-Spectre pour sa taille et sa complexion osseuse, docteur marin, qui a réellement existé. Son vrai nom était John B. Troy et il n’était que steward sur ledit baleinier, dont le véritable nom était le ‘Lucy Ann’.

Capitaine mou et malade, second parano, bateau qui se déglingue, la mutinerie se déclare, sans violence grâce à l’auteur s’il faut l’en croire, devant Papeete où le consul anglais fait emprisonner les mutins. C’est une prison ouverte, non loin de la route des Balais qui fait le tour de l’île. Tahiti vient d’être annexée par les Français et Melville, qui veut se faire publier à Londres, ne manque pas au « French bashing » de rigueur à l’époque. Retenons que pour lui les Français sont précis et savent admirablement construire des navires ; mais qu’ils apparaissent piètres marins, peu férus de discipline et inefficaces pour aller à l’abordage.

Paul et Long-Spectre s’évadent sur l’île en face où deux Protestants travaillant dur cherchent des ouvriers pour planter, désherber et arracher les patates dont ils font un commerce florissant auprès des navires en relâche. La pomme de terre reste en effet le meilleur remède contre le scorbut dans cette marine à voile qui peut rester parfois des mois entiers en mer, nourrie de bœuf salé et de biscuit dur comme fer.

Mais nos deux compères ne sont pas faits pour s’installer, ni pour œuvrer sous le soleil ; ils quittent donc les planteurs pour explorer l’île, un complet renversement d’existence par rapport à Taïpi. Notre Paul trouvera, dans les derniers chapitres, un embarquement sur un nouveau baleinier, pour de nouvelles aventures.

Melville suit, en 82 courts chapitres, le fil conducteur de ce qui lui est réellement arrivé, tout en l’enjolivant et en l’étirant dans le temps afin d’y caser tous les détails documentaires qu’il a pu glaner dans les livres sur les coutumes et les techniques polynésiennes, les gens, la flore et la faune. Son récit est très enlevé, comme l’aventure. Les épisodes d’action s’étalent en scènes pittoresques, occasion de portraits bien troussés, hauts en couleurs, et de commentaires de connivence ou de critique.

Le charme de l’auteur tient aussi à sa relative candeur. La vie de marin est une vie entre hommes ; elle est donc une constante aventure de grands gamins vivant de peu au jour le jour, suivant le vent et leur désir, rétifs à toute discipline non légitime et n’étant heureux qu’entre camarades. Cette fraîcheur fait lire ce livre comme à 12 ans. Quelques vagues considérations morales éludent les « turpitudes » des Tahitiens, évoquées selon le vocabulaire conventionnel des missionnaires, sans guère de détails. Ce n’était pas l’époque pour être cru, dans le double sens d’être direct et d’être compris. Melville voulait vendre ses livres et devait, pour se faire, rallier les suffrages de l’élite restreinte des rares lecteurs : sur une soixantaine de millions d’habitants anglophones du Royaume-Uni et des Amériques, le livre fut un succès avec ses quelques 15 000 exemplaires dans les mois qui suivirent sa parution.

Mieux encore : dès qu’un désir personnel se dresse, Melville s’empresse d’en détourner le coup par un lyrisme suspect pour le sexe opposé. Une fois que le lecteur du 21ème siècle, nourri de Freud et de Lacan, a compris le procédé, il s’amuse à le compter, immanquablement surgi dès qu’une rencontre se fait. Cela donne au livre un attrait supplémentaire au lecteur adulte d’aujourd’hui. Ainsi fonctionne la description complaisante d’une certaine Lou, beauté tahitienne nubile – mais piquante – de 14 ans. Inaccessible elle est, entourée d’un père, de grands-parents et de frères, sœurs, et sujette au tabou décrété par la reine Pomaré sur les relations avec les Blancs. L’auteur se rengorge de sa vertu (qui n’est pas celle de Long-Spectre)… alors qu’il lorgne probablement sur son frère, jeune garçon de 13 ou 14 ans, évoqué en passant, mais plusieurs fois, sous le vocable intéressé de Dandy. Même fonctionnement avec la belle Anglaise en poney, décrite à grands sons de trompettes galantes, que l’auteur feindra de se désoler de ne point voir autrement que comme une apparition… alors qu’il a pour son mari des yeux de Chimène, louant « son beau cou et sa poitrine découverts ». Ce procédé amuse.

Les marins apparaissent comme des fêtards vagabonds, pas plus corrupteurs au fond que les sérieux missionnaires. Melville en relance la dénonciation colonialiste et l’hypocrisie religieuse, tout comme dans Taïpi. Une police des mœurs, instaurée par les prêtres catholiques sur toute l’île de Tahiti, ne poursuit-elle pas les tièdes en piété et les libertins comme la Muttawa aujourd’hui en Arabie Saoudite ou le Département de la Promotion de la Vertu et de la Prévention du Vice en Iran ? « Le dimanche matin, lorsqu’on a peu d’espoir de remplir les petites églises, on envoie par les routes et les chemins des gaillards armés de cannes en rotin au moyen desquelles ils rassemblent les ouailles. C’est là un fait avéré ! Ces messieurs constituent une véritable police religieuse (…) Ils ont autant de travail les jours de la semaine que le dimanche ; ils parcourent l’île, causant une terreur extrême parmi les habitants, à la rechercher des iniquités de chacun. » (II, 46)

Après la tentation du paradis dans cette vallée fermée de Taïpi, le bonheur se cherche dans la tentation d’aventure. L’errance est un jeu, une quête de vie, la formation même d’une jeunesse mûrie très vite par la menace des récents cannibales. De quoi mesurer la chute, au sens biblique, des bons sauvages pas si bons que cela, aux colonisés acculturés pas si colonisés que cela.

L’auteur, born again de sa prison fœtale de Taïpi, découvre le large et les îles où il n’est plus materné mais joue comme un enfant. Il ne suit pas de conduite sociale mais sa pente et son désir ; il ne poursuit pas la tradition de ses ancêtres mais attrape toute circonstance à sa portée ; il ne cherche pas son salut mais reste aussi insouciant que les jeunes garçons indigènes qu’il rencontre.

En fait, il découvre que le paradis n’existe pas sur cette terre : ni dans l’enferment clanique de Taïpi, ni dans la fausse liberté sans règles d’Omou.

Herman Melville, Omou, poche Garnier-Flammarion 1999, 476 pages, €7.88

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Apprendre à bien écrire

Je reprends de mon ancien blog disparu, qui a duré six ans, un article qui a eu beaucoup de succès pédagogique : apprendre à bien écrire. Il a été rédigé pour aider François, treize ans alors et qui en a désormais dix-huit.

Pour bien écrire, il faut d’abord aimer écrire, exprimer ses sentiments, jouer avec les phrases. S’exprimer par les mots (François a choisi plutôt la musique) aide à devenir soi-même, tout en se coulant à peu près dans le moule. Pas besoin pour grandir de faire obligatoirement comme « tout le monde » : aimer le foot, la moto et la musique hard ou le rap. On peut être sensible et avoir des goûts raffinés en étant pour autant un garçon. Pourquoi ne pas devenir « bon en français », selon le vocabulaire de l’école ? Une matière aimée, où l’on réussit, et voilà une identité fragile confortée, prête donc à d’autres expériences.

Que faut-il donc pour « bien » écrire ? De ma propre expérience, je listerai ces ingrédients nécessaires. Chacun y rajoutera ce qu’il croit, en fonction de la sienne :

1. Écrivez tous les jours, même un texte court, même un récit destiné à rester intime, mais écrivez. Tout comme les sportifs s’entraînent, l’écrivain doit plier sa plume ou son clavier à la discipline chaque jour. Aucun sujet n’est vil, ni sans intérêt ; ce qui compte est d’abord votre curiosité pour la chose sur laquelle vous écrivez.

2. Lisez un peu tous les jours, et si possible de la littérature, de la « belle langue » bien écrite qui assouplit l’esprit et fait entrer sans y penser et sans efforts la musique des mots (et leur orthographe). Ne lisez pas que cela, si vous aimez autre chose, mais n’oubliez pas de le faire.

3. Sortez de vous-même dès que l’opportunité se présente, soit en vivant des expériences nouvelles, soit en allant à la rencontre d’autres gens, soit en pratiquant une activité. L’imagination ne peut fonctionner sans quelques aliments, et la diversité du réel est incomparable pour la stimuler. L’internat, en ce sens, peut être une opportunité de vivre autrement que dans le cocon familial, de sortir de la rencontre obligée des amis habituels, d’observer une communauté assez fermée. Cela peut être l’occasion d’émotions et de remarques nouvelles. Et vous retrouverez famille et amis avec un œil neuf, plus riche d’expérience de la vie !

4. N’ignorez surtout pas votre corps – comme si l’être humain n’était qu’esprit ! Ce travers scolastique qui persiste dans l’éducation française n’est pas sain. Un corps épanoui, fatigué, donne un esprit équilibré et heureux. Tentez donc l’expérience de faire le récit de votre randonnée, de votre course ou de votre match, une fois l’épreuve terminée : vous serez surpris du résultat obtenu ! Vous aurez sous la plume une fluidité jamais vue, vous écrirez direct, avec des sensations et des passions encore neuves. Je le sais, c’est ainsi que j’écris mes carnets de voyages. Le mouvement lui-même fait circuler le sang et dissipe les pensées fumeuses : Montaigne tout comme Nietzsche, écrivaient dans leur tête « en marchant ».

5. Jetez dans la fièvre sur le papier ce qui vous vient à la plume sans trier, puis laissez reposer. Rien de tel qu’un délai d’un jour ou deux (voire plus) pour corriger, affiner, préciser, compléter ce que vous voulez dire. L’instinct qui vous pousse, la passion que vous y mettez, sont la sève même de ce que vous écrivez. Mais, tout comme on forge une épée, le feu ne suffit pas : il y faut aussi l’épreuve du froid, la raison glacée qui examine et critique le texte émis dans l’excitation pour élaguer, redresser et bien exprimer ce qui doit être compris.

6. Ne cherchez pas l’affèterie dans le style, sauf pour parodier ou parce que le thème s’y prête. Trop souvent, le baroque n’est que le masque d’indigence de sentiment et de pauvreté d’idées. Écrivez clair, net et dynamique. Vous pourrez toujours, comme le faisait Balzac, rajouter de la « sauce » par des détails ou des descriptions ultérieures. Mais vous aurez de suite un récit en mouvement, une « histoire » à raconter. Et ce n’est pas grave si vous « imitez » un modèle : on ne crée par soi-même que lorsqu’on a testé les expériences des autres.

7. Ne cherchez pas à faire trop bien tout de suite. Écrivez d’abord et reprenez après. Si vous êtes pris par votre sujet, votre esprit composera lui-même le plan et mettra le suspense là où il est nécessaire. La correction ensuite visera non à changer l’architecture, mais à orner le propos et à fignoler les détails.

Lancez-vous, c’est le premier jet qui coûte ! Et lorsqu’on est solitaire, le texte est un ami qui aide à réfléchir.

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