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Félicien Marceau, Un oiseau dans le ciel

Nicolas de Saint-Damien est un bâtard, il porte le nom de sa mère. Originaire d’une famille de vieille noblesse croisée de Montpellier, celle-ci a fugué à 18 ans pour faire l’actrice ; elle a eu un enfant mais personne ne sait avec qui. Dès 16 ans, Nicolas manifeste des aptitudes au plaisir et à la liberté. Il nique trois filles avant de trouver la bonne, une Sibylle de Fauquembert un peu fade mais complaisante. Il se marient.

Mais Sibylle est flanquée d’une duchesse de mère qui couve sept filles et habiter l’hôtel particulier parisien grand comme une caserne, une fois marié, n’est pas de tout repos. Le père ayant fait son devoir de géniteur, passe sa journée à fulminer au travail avant de rentrer à la maison fulminer devant les débats télévisés, si bien que Nicolas se retrouve le seul mâle du foyer entre des filles de 9 à 25 ans. Une situation inconfortable qui l’étouffe. Au bout de quinze jours il s’évade, sollicite ses amis prolos pour trouver un rade pas cher ans un quartier non-bourgeois, laisse une lettre à sa femme et disparaît « pour six mois ».

C’est le début de l’aventure, contée d’un ton léger, avec l’ironie de l’auteur qui conte et commente. Un roman qui se lit avec allégresse tant tout est bien mené, délicatement et avec honneur. Damien couche avec les filles qui consentent ; il est jeune – 23 ans – bien de sa personne, et décidé. Il aime les gens et se lie facilement, les faisant parler. Il se donne deux semaines pour trouver un emploi mais sa logeuse du XXe arrondissement doit recevoir un amant et Nicolas s’aperçoit qu’il s’agit d’un vieux sénateur qu’il a rencontré chez son beau-père. Il décide donc de partir loin pour faire sa vie à partir de rien, sans relations ni prestige de particule. Comme il parle anglais, il prend l’avion pour Londres.

Reçu chez Harrod’s, auquel il demande un poste, il tape dans l’œil du jeune homme qui le reçoit. S’il n’a pas d’emploi, il a un cousin en province, maître d’hôtel de luxe à la campagne qui peut en avoir un. Il le recommande et Nicolas est pris ; il plaît. Un jour arrive toute une smala mexicaine à Grosvenor Castle : le père candidat à la présidence, son garde du corps, sa fille Mexique et sa gouvernante. Une aile est isolée et sécurisée pour eux tous et Nicolas est affecté à leur service. Il plaît à la jeune fille et Mexique lui demande de le conduire visiter la campagne. Ils partent d’abord avec la duègne, puis à deux. Il en devient amoureux. Un moment, dans la voiture, Mexique avoue : « j’ai 12 ans ». Elle fait plus grande que son âge, 16 ans au moins mais elle n’a que 12 ans.

Saint-Damien ne se démonte pas, il a beaucoup d’affection pour elle mais pas question de la toucher ; on peut « dormir » avec quelqu’un sans « coucher » avec – distinction que la moraline hystérique ne sait pas faire. En 1989, on pouvait encore en jouer, délicieusement. Félicien Marceau, alias de Louis Carette, est né en 1913 et décédé en 2012. Il a eu le prix Goncourt en 1969, avant de devenir Immortel en 1975. De même qu’il a été Belge et plutôt en faveur des nazis, avant de se voir accorder la nationalité française par le général de Gaulle lui-même au vu de son dossier. L’attitude des gens dans les époques troubles ne peut être jugée qu’en fonction des circonstances particulières.

Le prétendant à la présidence mexicaine pense que l’on peut enlever sa fille pour qu’il retire sa candidature et il mandate Nicolas de Saint-Damien, dont il a pu apprécier les qualités d’honneur et d’initiative, pour veiller sur Mexique en plus de sa duègne. Ils partent séparément d’Angleterre par deux itinéraires différents pour se retrouver à Corfou, chez un ancien chef du protocole d’un ex-président grec, ami du père. Un bateau est à leur disposition pour naviguer incognito. Ce sont des moments heureux, nager ensemble, manger ensemble, dormir ensemble, en bref vivre.

Puis de faux pêcheurs abordent le bateau et enlèvent ses occupants pour les séquestrer dans une villa immense, le temps de la campagne électorale mexicaine. La cuisinière de l’équipage, prisonnière elle aussi, fait passer une épingle à nourrice et un trombone dans le plat de riz et la duègne parvient à ouvrir les cadenas des chaînes qui retiennent Mexique et Nicolas. Ils s’évadent, non sans que Nicolas ait tué le gardien. Une fois l’affaire terminée avec la police, Nicolas reprend sa route ; il ne peut rester avec Mexique, trop jeune, mais garde le contact.

Durant deux ans, il va errer des États-Unis à l’Afrique, faire plusieurs métiers, rencontrer nombre de gens, dont un producteur richissime d’Hollywood qui a réussi et dont le lecteur apprendra (mais pas Nicolas) qu’il est en fait son père gitan. Il est fier de son garçon qui s’est fait tout seul – comme lui – et a surveillé sa croissance depuis l’école primaire sans jamais se découvrir, ce qu’il avait juré à sa mère. Il obtient que Nicolas divorce à distance de Sibylle, déjà remise en ménage avec un autre.

Un jour, Nicolas de Saint-Damien pousse sa liberté jusqu’au Mexique. La duègne vient d’apporter un gâteau orné de 14 bougies à la jeune Mexique et lui dévoile… Nicolas de retour. « Au Mexique, au moins, on peut se marier à 14 ans ». Il arrive que la liberté ait un visage et qu’il faille peiner pour le trouver. Et que la liberté ait des principes, qui la conditionnent, sans quoi elle n’est que licence.

Félicien Marceau, Un oiseau dans le ciel, 1989, Folio 1991, 286 pages, €2,87

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Jean-Pierre Chabrol, Fleur d’épine

Le conteur cévenol Chabrol s’invite en cette Corse encore rurale, tiraillée par la modernité en cette fin des années cinquante, avant la décolonisation et avant l’invasion des pieds-noirs riches qui ont causé la radicalisation du nationalisme. Le village (fictif) de Finuchietta s’est réduit à trois casettas (maisonnées) de pierres sèches entre le maquis à chèvres et les vignes ; seul un ultime paysan plante du blé cette année. Tous les jeunes sont partis et les très jeunes encore au pays ne rêvent que d’une « place » sur le continent. La loi des clans fleurit, les gens étant trop peu lettrés pour comprendre quelque chose à la paperasserie d’administration et les grandes familles déclassées par la propriété qui ne produit plus rien s’empressent de capter le pouvoir des votes en leur faveur.

Justement, les Finuchiettois des villes veulent faire basculer les Finuchiettois des champs aux prochaines municipales, afin que l’un d’eux, un Colonna-Serra, propriétaire de bar à Pigalle protégé par un clan corse, puisse obliger le parrain, un pépé Guérini qui brigue le Conseil général afin de « laver » ses embrouilles avec la police pour un casse de banque dans lequel il aurait trempé.

Les retrouvailles chaque année des anciens du pays partis à la ville sont le moment de fusion corse qui ravit les uns comme les autres et les relie. Un employé des assurances, un avocat débutant à Paris, un gardien de prison à Fresnes, un sergent-chef dans l’armée et le patron de bar débarquent – sous la pluie – dans le village pour l’été avec leurs automobiles : une traction Citroën, une Aronde Simca, une 203 Peugeot. Suivent alors les ripailles de cochon séché et de fromage gluant de vers arrosés du petit vin aigrelet du pays et de cédratine en pousse-café. Chacun se raconte et écoute les histoires rabâchées lors des veillées d’hiver. Et puis c’est la chasse au sanglier, le gros Pierrot-le-Fou, malin comme un singe ; et puis l’épisode de l’incendie du maquis, allumé par un berger qui ne pense qu’à ses pâturages de l’an prochain ; et puis l’operata, la fauche communautaire du seul champ de blé que son propriétaire, tombé d’un muret et plâtré de la jambe, ne peut assurer. De quoi crever son monde mais aussi se ressourcer dans l’enfance au pays, retrouver les gestes, les outils, les odeurs. Avec les femmes en second, vouées aux intérieurs et à la mangeaille, tandis que les enfants s’égaillent pieds nus et dépoitraillés au soleil brûlant dans le maquis.

Quant aux jeunes, ils ne sont guère que deux couples dans ce hameau déserté. Le berger Dom Pettru qui voudrait bien une place parce que la sécheresse (déjà) grille l’herbe aux chèvres, et marier sa bien-aimée Angela, que son père Orsoni tient serrée malgré ses 21 ans. Et Laurent Colonna-Serra, étudiant en droit et fils de son père propriétaire de bar avec l’autre fille Orsoni, Dolinda, 19 ans, dont le second prénom est Fior de Spina – Fleur d’épine. Elle est pure, elle est sauvage, elle tourne la tête du Laurent de 20 ans apprivoisé des villes qui rêve en romantique d’un retour à la terre. Elle, à l’inverse, veut réussir, aller à la ville, se cultiver, visiter ces magasins grands comme des paquebots où l’on peut regarder sans acheter, quitter cette terre misérable qui la contraint. Fleur d’épine n’est pas cette Fleur des pines « qui a dépucelé tous les gamins du village » voisin avant de se caser, à 30 ans, auprès d’un sergent de douze ans plus âgé qui prend sa retraite proportionnelle au pays. Fleur d’épine est vierge et se donne à son amant de cœur Laurent progressivement, de la main, des lèvres, des seins, puis le reste, mais sans engagement, innocemment, par amour.

Mais que peut l’amour des personnes dans les liens obligés des clans et les magouilles politiques ? Le vieux Orsoni n’a-t-il pas poussé sa fille cadette à avoir des vues sur le fils du propriétaire de bar parisien pour obtenir une place pour son fils Joseph qui sera bientôt en âge de partir ? Le père Colonna-Serra ne doit-il pas convaincre Orsoni comme les Finuchiettois de voter pour l’autre candidat à la mairie que celui pour qui ils votent depuis toujours, afin d’apurer sa dette d’honneur envers son protecteur ? Dès lors, les promesses des amoureux sont exclues du champ des possibles, aboutissant au drame.

L’occasion pour l’auteur, de révéler toute une sociologie du terroir particulier à l’île, où chacun ne pense au fond qu’à soi, comme ce berger qui met le feu au maquis pour faire pousser l’herbe. « Tant que les Corses ne cesseront pas de penser à se débrouiller tout seul, un par un, à penser à aujourd’hui, à tout de suite, alors la Corse continuera à brûler, ses villages à se vider, ses jeunes à partir, et ses vieux à crever sur leurs paillasses » p.219. Des Corses tous dans la montre latine, à la fierté déclassée formée « dans ces familles hautaines où le père régnait absolument, dur avec ses fils qu’il surveillait jusqu’à 20 ans » p.331. Un orgueil mal placé. « Le Corse, tu comprends, Laurent, même misérable, on pouvait pas en faire ce qu’on voulait. Il gardait sa fierté et aurait jamais supporté de se laisser rosser. De nos jours encore, tu verras les gens employer plus volontiers un Italien, un Luccheso, qu’un Corse, d’abord parce qu’il donnera plus de travail, ensuite parce qu’il fera pas d’histoire » p.331.

Une tragédie d’amour où les personnes sont contraintes au nom du père par leur société, par ce clanisme corse aux coutumes établies. Gourmand en saveurs et odeurs, d’une langue riche et généreuse, un roman qui se déguste que l’on soit corse ou pas, que l’on connaisse l’île ou pas, que l’époque ait changé ou pas.

Jean-Pierre Chabrol, Fleur d’épine, 1957, Folio 1975, 471 pages, occasion

Jean-Pierre Chabrol déjà chroniqué sur ce blog

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Pearl Buck, L’exilée

Notre époque ne lit plus guère Pearl Buck et c’est dommage car elle écrit admirablement et raconte la Chine au début du XXe siècle. Elle a obtenu le prix Nobel de littérature en 1938. Née américaine en Virginie, elle part à l’âge de trois mois en Chine où ses parents sont missionnaires. Elle deviendra elle-même épouse de missionnaire en Chine une fois adulte, jusque dans les années 1920. Elle raconte dans L’exilée l’histoire de sa propre mère, qu’elle prénomme Carie et se met en scène sous le prénom de Consolation.

Carie est née aux États-Unis d’un couple originaire de Hollande chassé par la répression des sectes chrétiennes. Hermanus son père est blond et délicat, artisan minutieux ; sa mère est fille de huguenots français. Installés en Virginie, ils cultivent la terre avec la communauté qui a suivi leur pasteur de père. Ils y ont prospéré. Carie est née, active, joyeuse, décidée. Elle a l’esprit d’aventure. Ce n’est pas facile de convaincre son père de lui laisser épouser un missionnaire, gentil blond mais perdu dans ses hautes pensées tournées vers Dieu et sa mission.

En Chine, à la fin du XIXe siècle, c’est le grouillement populeux de la misère, la crasse omniprésente et toute morale absente. Le père a le droit de tuer son bébé fille d’un coup de pierre s’il le souhaite, le fils aîné est élevé comme un roi et exempté de toutes tâches domestiques, les femmes sont méprisées et réduites à pondre ou à putasser. Carie va les écouter, au ras des soucis du quotidien, alors que son mari prêche aux hommes la vie éternelle. Il lui fera sept enfants dont trois seulement survivront dans ce bouillon de culture de maladies (qui n’a guère changé) : diphtérie, choléra, paludisme, peste… Deux petits garçons et deux petites filles périront ainsi jusqu’à ce que Carie, excédée de ne savoir pourquoi et en rébellion de mère contre ce père charnel et ce Père éternel qui s’en foutent, exige d’habiter une maison saine et de ne plus déménager au gré des missions.

Elle enverra ses enfants en Amérique à leur adolescence pour qu’ils prennent les goûts et les usages de leur patrie. En Chine, elle reconstituera la beauté de son pays par un jardin, des plantes, des meubles et une propreté sans faille. Dieu ne l’a pas touchée de son aile et si elle croit, c’est selon le pari de Pascal : « Je pense que c’est ainsi que nous devons envisager la question divine – croire simplement que Dieu existe et qu’il prend soin de nous » p.120. Elle ne comprendra jamais pourquoi il a repris quatre petits enfants alors qu’elle et son mari se dévouaient pour Son œuvre dans ce pays de païens. Sa religion est toute pratique : « elle devait venir en aide à tous ceux qui s’approchaient d’elle et avaient besoin de son secours, ses enfants, ses voisins ses serviteurs et les passants » p.198.

Andrew et Carie sont la nuit et le jour. « Elle avait épousé cet homme pour satisfaire le côté rigide et puritain de sa propre nature, et à mesure que la vie avançait, c’est l’élément humain, si riche, qui se développait profondément chez elle » p.283. Le père, cet étranger sans amour… « Étrange âme lointaine que celle de cet homme qui discernait Dieu au fond du ciel avec une telle certitude et ne voyait pas la fière et solitaire créature à ses côtés. Pour lui elle n’était qu’une femme » p.288. Ces remarques devraient réjouir les féministes. La fille juge son père obtus et intolérant, obéissant aveuglément à saint Paul qui a tordu le christianisme par ses obsessions rigoristes juives, dont le statut inférieur de la femme.

S’égrènent au fil des pages des anecdotes, une histoire de vie, des pensées. Et se trace un beau portrait de femme et de mère, morte trop tôt vers 60 ans de « la maladie tropicale », une sorte de dépression physique due à l’usure et aux bactéries. On ne sait pas ce qu’est devenu Andrew l’époux, et le lecteur s’en moque, Dieu y pourvoira. C’était ce qu’il avait coutume de dire lorsque l’un de ses enfants mourait.

Pearl Buck, L’exilée (The Exile), 1936, Livre de poche 1976, 320 pages, occasion €

Pearl Buck, Vies de femmes : Pavillon de femmes – Impératrice de Chine – Pivoine – L’Exilée, Omnibus 1997, 1130 pages, €2,44

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Didier Ehretsmann, Joséphine ! Joséphine !

A partir de Joséphine Baker, dont le souvenir a ressurgi avec son entrée au Panthéon en 2021 comme « sixième femme et seule Noire » selon le palmarès des wokes, l’auteur improvise son troisième roman. Correspondant de presse locale en Normandie, il a le style brillant et virevolte dans les histoires un peu décousues qu’il raboute pour en faire des souvenirs.

Tout commence par la Revue nègre au théâtre des Champs-Élysées (on n’avait pas peur des mots en ce temps-là, le mot « nègre » n’était pas cannibale), avant les Folies bergères. Ernest Hemingway décrit en 1926 Joséphine Baker, danseuse nue ceinturée de bananes, de son vrai nom Freda Josephine McDonald : « Grande, café au lait, des yeux d’ébène, des jambes de paradis, un sourire à tuer tous les sourires » p.10.

Puis apparaît « un adolescent timide qui offre des violettes, c’était Maxence Garamond. » Suivront une kyrielle de personnages hauts en couleurs, tous plus moins artistes, tous plus ou moins ratés, ou ayant fait le mauvais choix durant la guerre (la seconde, celle de l’ignominie ressassée de la Shoah). Apparaît le fils d’une dompteuse de tigres de Berlin : « Fritz Langer est suivi par ses deux compagnons, Moutarde et Goebbels, qui jouent à saute-mouton » p.41. Puis Erik Grünfeld, photographe entiché de Gunnar, un éphèbe tennisman suédois mort de maladie dans ses bras et qui, depuis, traque l’extrême jeunesse pour la prendre nue. Puis Suzanne, un prince russe ancien ambassadeur du tsar, Sergio, l’ancien chef de cantine du Prince sur le tournage jamais terminé sous l’Occupation du film La Fiancée d’Hannibal, et un certain et Charles-Hubert Mortecuisse. C’est à chaque fois l’occasion de conter leur histoire, des années 30 aux années 60.

Dans les années 1990 Maxence devenu vieux rencontre sous la pluie au square la nouvelle Joséphine, sous la forme d’une nounou venue des Antilles, prénommée elle aussi Joséphine – d’où le double prénom qui fait titre au roman.  La nouvelle ne connaît pas l’ancienne, « pourtant ce nom lui disait vaguement quelque chose. Une très vieille dame parlant avec un drôle d’accent, un château en ruines, des enfants de toutes les couleurs… » p.36. Engagée pour une revue qui fera flop avec Fritz et ses deux chiens dressés, elle danse nue comme l’autre. « Elle se peint une étoile sur chaque sein. Une étoile à cinq branches dont le mamelon et l’aréole constituent le centre. Puis elle enfile sa ceinture de bananes. Dessous, elle ne porte rien » p.41. Ce délicat érotisme fait beaucoup pétiller le texte.

Tout comme le mélange surréaliste des genres, des races et des classes. Maxence Garamond, par exemple, n’est pas n’importe qui : « Sa mère est la comtesse Jehanne Garamond de Chombreuse de Mauléon, et son père, général de brigade, est mort en héros à la guerre de 14-18 en portant secours à l’un de ses hommes enseveli dans la tranchée » p.77.

Et l’humour qui se joue des situations comme des mots : « un sonnet dodécasyllabique.

– Dodécaquoi ? s’enquit l’intéressée.

– En vers à douze pieds…

– Pouah, quelle horreur ! » p.92. Faut-il vous mettre les points sur les i ou avez-vous compris le quiproquo sur  mot « vers » ?

Beaucoup de talent et un vrai plaisir de lecture. Le changement entre les chapitres est parfois abrupt et il est dommage que l’histoire ne soit pas mieux liée pour embrasser l’époque complexe et le changement dans les goûts de spectacle. Car c’est avant tout au spectacle que ce livre est dédié, le rêve qui prend, le temps qui passe, la nostalgie. L’embryon d’un grand roman.

Didier Ehretsmann, Joséphine ! Joséphine !, 2022, Éditions de la Lagune, 196 pages, €19,00

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Henri Troyat, La dérision

Un roman déprimant d’un écrivain dépressif atteint par l’âge. Jacques a 67 ans et n’a rien réussi dans sa vie. Du moins le croit-il., Critique amer, amant d’un couple à trois dont il est la dernière roue, peut-être père d’une fille bien qu’il n’y croie pas et que la mère jure que non, il commet un dernier roman par habitude, auquel il ne voit aucun avenir.

Seul son chat Roméo, un gouttière tigré qui l’a adopté plutôt que l’inverse, est un moment d’innocence et un être de beauté dans ce monde gris parisien qui lui fait mal. Il s’enferme dans sa coquille, un trois-pièces rue Bonaparte, il ne veut plus voir personne, pas même Dido sa maîtresse, ni Caroline la fille, ni surtout Antoine le mari et Patrick, le dernier fils adolescent. Jacques est un raté. Célibataire, il n’a publié que des livres médiocres et tire chaque jour le diable par la queue tout en fumant sans arrêt.

Il vit par habitude, survit plutôt, soutenu par son chat qui miaule lorsqu’il a faim et ronronne lorsque qu’il le caresse, et par le passage éclair de sa maîtresse de vingt ans plus jeune que lui ou de Caroline sa fille qui utilise son appartement comme baisodrome. Le jeune Didier, 18 ans comme elle, la nique avec ardeur au point de lui faire un bébé. Ils vont se marier et emménager en studio avant que Jacques ne leur cède l’appartement où il n’a plus aucun intérêt à vivre.

Dido sa maîtresse l’a recueilli chez elle avec son mari Antoine après une tentative de suicide qu’il a faite durant les vacances du couple. Caroline partie, Patrick en pension, il y a de la place et les deux bourgeois pressés – lui avocat, elle tenant une galerie d’art contemporain – aiment à se distraire avec un troisième homme. Mais Jacques sait bien que ses jours sont comptés : à 67 ans il lui en reste peu à vivre et tout l’ennuie.

Il va donc se jeter de la fenêtre de son troisième étage et en mourir, après avoir endormi son chat et l’avoir balancé à la Seine dans un panier lesté. Ce détail montre combien il déteste qu’on l’aime. Il refuse la vie au point de lui préférer le néant de la mort. Il ne voit l’humanité qu’en noir et n’a plus sa place parmi elle. Les enfants de Dido et Antoine, notamment, l’horripilent. « J’abhorre le mythe de l’enfance sensible, généreuse, poétique ! Pour avoir passé par-là, je sais que tous les défauts des hommes, envie, hargne, couardise, suffisance, se retrouvent dans sa jeune tête sans les correctifs apportés à la longue par la vie en société » p.39. Mais toutes les qualités aussi… ce qu’il dénie.

Le personnage a bien fait de mourir, il ne servait à rien ni à personne et son exemple même était nuisible à la société – tout comme ce roman qui n’aurait jamais dû paraître, un monument de nihilisme et de misanthropie. Je le jette au feu et n’en recommande surtout pas la lecture.

Henri Troyat, La dérision, 1983, J’ai lu 1999, 190 pages, €0.90 occasion

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Jean Dutourd, Mémoires de Mary Watson

Sir Arthur Conan Doyle a commis Le signe des Quatre, roman policier mettant en scène le détective Sherlock Holmes et son second le docteur Watson. Une certaine Mary Morstan, orpheline de mère, sort du pensionnat pour jeunes filles en Écosse, dirigée par la rigide mais généreuse Mrs Mc Lamuir, où son père, capitaine de l’armée des Indes l’a placée pour qu’elle y reçoive une éducation anglaise digne de ce nom. Mais il a brusquement disparu et Mary s’est placée comme dame de compagnie auprès de la délicieuse et fort riche Mrs Forrester. Le plus mystérieux est qu’elle reçoit chaque année par la poste une perle de grande valeur…

Le romancier prolifique et satiriste patenté Dutourd fait cette fois un détour dans le Londres brumeux de Sherlock. Mais il n’est pas son personnage principal, même s’il reste le ressort de l’intrigue. Mrs Forrester fait certes appel à lui pour retrouver un coffret rempli de lettres de l’empereur Napoléon III, qu’elle a intimement connu lorsqu’elle évoluait à Paris, mais ce qui compte en ce roman est son second, le docteur Watson. Alors que Sherlock, qui se prénomme en fait Jeremy, est maigre, lèvres minces, froid comme un poisson, John est athlétique, souriant et lumineux. Mary en tombe immédiatement amoureuse, et c’est semble-t-il réciproque.

Comme sa patronne et amie reçoit tout le grand monde, Mary présente John Watson à Oscar Wilde, poète fameux et critique inverti de la société victorienne autour de 1900. Selon l’auteur, c’est Mary qui fait lire le premier detective novel relatant une enquête de Holmes à Oscar Wilde et celui-ci, enthousiaste, l’encourage à poursuivre et à lui trouver un éditeur. Ce serait donc Watson qui invente le personnage de Holmes et non Holmes qui domine le pâle Watson dans son ombre. Cela correspond à la théorie de Wilde qui affirme que c’est l’art qui crée la nature et non l’inverse. Il est vrai qu’au travers de l’art, on la voit autrement.

Le détective se trouve donc embringué dans l’histoire de Mary et l’énigme des perles ainsi que dans le mystère de la disparition inopinée de son père lorsqu’elle avait juste 18 ans. Son évoquées en passant l’Inde des maharadjahs, le fort d’Agra, la guerre des Cipayes, le démon du jeu et le bagne des îles Andaman. Le capitaine Morstan, naïf et perdu depuis la mort de sa femme, s’est laissé entraîner dans une sombre histoire de trésor que les protagonistes passent en Angleterre mais se refusent à partager. Sherlock Holmes retrouvera évidemment le coffre aux trésors, élucidera la disparition du capitaine, père de Mary, et mettra hors d’état de nuire pour un temps les malfrats. Et Mary Morstan deviendra Madame Mary Watson.

Mais il rencontre une fois de plus le calculateur aigri Moriarty, professeur de mathématiques immigré de Hongrie d’où il a été chassé et ruiné dans sa prime jeunesse pour avoir contesté les Habsbourg. Moriarty est devenu le parrain de la pègre, richissime parce qu’il prélève une dîme sur les casses, et calcule les meilleurs coups qu’il peut faire avec son cerveau logicien et démoniaque.

Après un début un peu laborieux sur la jeunesse de Mary, le roman prend enfin son envol avec l’énigme des perles puis la rencontre de Sherlock Holmes et de John Watson. Le lecteur est alors emporté dans un récit jubilatoire, énoncé d’un ton léger avec l’emballement d’un Stendhal et le style d’un Saint-Simon. Jean Dutourd manifeste une propension à admirer le Second empire, qui lui rappelle le XVIIIe siècle français. Pour lui, « le XIXe siècle industriel dans lequel nous avons le malheur de vivre est si abject, [parce que] la morale a tout envahi. Les riches sont devenus durs et les pauvres haineux » p.147. Le moralisme est né avec Victor Hugo « qui installe son chevalet sur le rocher de Guernesey et pendant 18 ans, peint [l’empereur Napoléon III] comme un monstre. Résultat : Napoléon III est un monstre. L’histoire est un toutou » p.164. Jean Dutourd conforte l’idée que j’ai en général de Victor Hugo. La fin du XXe siècle et le début du XXIe poursuivent cette déplorable tendance, accentuée encore par le panurgisme éhonté des réseaux sociaux.

Dutourd, moraliste lui-même côté conservateur, ne manque pas d’égratigner la bigoterie hypocrite de l’époque Victoria en Angleterre, égratignant au passage « la funeste éducation bourgeoise que reçoivent les demoiselles anglaises dans les pensions d’aujourd’hui. Sous couleur de faire d’elles des personnes bien élevées, on tue les vertus par lesquels se distinguaient jadis les filles de qualité : fierté, auteur, audace, conscience de ce qui vous est dû, et même esprit critique » p.96.

Un bon roman policier qui écume la culture au galop.

Jean Dutourd, Mémoires de Mary Watson, 1980, J’ai lu 2001, 286 pages, €4.18, e-book Kindle €6.49

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Bernard Clavel, La maison des autres

En 1937, Bernard Clavel a 14 ans ; il entre comme apprenti pâtissier à Dole pour deux ans. Il romance sa propre histoire sous le nom de Julien Dubois dans ce premier tome d’une saga populaire. Lorsqu’il entre chez les Petiot, il est chargé de la plonge et des courses, de remonter le charbon de la cave et de chauffer le four. Tout cela pour un salaire de misère puisqu’il n’est pas encore ouvrier. Il apprend le métier. Et avec lui les hommes et la vie.

Julien est fils de boulangers pauvres qui doit travailler bien qu’il soit doué à l’école. Pâtisser a ses joies, la chaleur du four et de l’équipe sous les ordres du chef, la bonne odeur des croissants qu’il faut livrer chaque main et dont on ajoute deux ou trois au panier de commande pour les manger en route, les courses à vélo pour livrer les particuliers et les hôtels, les pourboires en nature ou en argent. La vie en commun a ses satisfactions comme de filer en douce le soir par les toits pour aller boxer, en amateur, avec les autres apprentis, le bonheur de sentir son corps, déjà « mince et très musclé » à 14 ans. Les relations sociales apprennent à se tenir, à réagir, à être un homme.

Le patron Petiot est un petit-bourgeois conservateur âpre au gain, ancien combattant de 14-18 et résolument contre « la racaille », dont les communistes sont les pires, appelés au Parlement par le Front populaire et dont la CGT est le fer de lance syndical. Julien, dont l’oncle Pierre est anticlérical donc plutôt de gauche, sait qu’il doit se défendre contre l’exploitation et prend sa carte. Rien de révolutionnaire mais le désir de voir le droit (encore mince) s’appliquer équitablement.

C’est que l’existence d’apprenti avant-guerre n’est pas de tout repos : lever à 4 h pour chauffer le four, sa laver torse nu avec les autres, même l’hiver, à la fontaine de la cour pour se réveiller, enfournage des croissants du matin pour les livrer avant 8 h aux hôtels et cafés, préparation des gâteaux, vacherins et bûches selon la saison, du chocolat glacé à livrer aux cinémas le soir. Entre temps les clients à livrer, à vélo, avec le risque constant de renverser la marchandise fragile – ce qui arrive deux fois en deux ans à Julien. Coucher vers 11 h, quand le travail est fini, le nettoyage, les ultimes livraisons. Les repas sont pris en commun et assez roboratifs, des biftecks et des pâtes, des légumes, de la tarte aux pommes le dimanche. Le dortoir est cependant rempli de punaises, impossibles à éradiquer car au-dessus du four dont une couche de sable leur permet de se planquer. Un seul jour de repos par semaine, le mardi pour Julien, ce qui lui laisse le temps d’aller voir son oncle et sa tante à vélo, mais pas ses parents, trop loin.

D’ailleurs, lorsqu’il revient chez eux, dans la maison familiale, il s’ennuie vite. Son univers d’enfant lui paraît lointain et tous ses copains sont éparpillés, certains continuant au lycée et ne voulant plus frayer avec un laborieux, d’autres pris par d’autres relations et les filles. Julien fait du vélo, des agrès, nage à la piscine. Il est plus heureux à pêcher le brochet dans le Doubs avec son oncle Pierre et la chienne Diane. Il retrouve presque avec plaisir la chiourme, Chez Petiot, le patron irascible qui fait de lui souvent son bouc émissaire, la patronne cauteleuse qui admire sa jeunesse mais ne lui passe rien, le chef bienveillant qui le traite en jeune frère, le second Victor très blagueur, et l’autre apprenti Maurice, un vrai copain de boxe.

Mais l’oncle Pierre meurt d’un anévrisme, à 61 ans, et sa tante part vivre chez leur fils. Maurice termine son apprentissage et est remplacé par Christian, le nouvel apprenti pas encore pubère. Victor trouve une place et part lui aussi. Jusqu’à la guerre qui s’invite et fait partir le chef, mobilisé, et le nouvel ouvrier Édouard, un sale type qui aime à dénoncer. Julien, qui a vu sur l’invitation de plombiers, une fille couchée nue avec un homme dans une chambre d’hôtel, en est obsédé. Elle l’a reconnu et il l’invite, pressé de conclure. Ce qu’ils feront un soir dans la chambre de la fille, sous les toits. Pour lui, qui a 15 ans, c’est la première fois ; Hélène en a 26 et elle le trouve « bien foutu » pour son âge, même s’il s’est vieilli d’un an et demi pour faire plus viril. Il la reverra quelques fois mais elle a déjà un fils de 8 ans et partira pour un nouveau poste. Lui rêve d’une passante de 16 ans qu’il suit dans la rue et qui ressemble à Marlène Dietrich, qu’il dessine mais qu’il n’abordera jamais.

Ainsi grandit le jeune Julien, il fait son trou dans la société, il devient un homme. C’est raconté avec pudeur et une vraie empathie et le roman se lit avec enthousiasme. A l’issue de son apprentissage, Julien ne reste pas chez les Petiot, il a trop de mauvaises souvenirs du patron. Il met celui-ci en difficulté car il est resté le seul avec le nouvel apprenti, tous les autres ayant été mobilisés, mais c’est ainsi. A trop exploiter les gens tout en les insultant, on suscite la rébellion. Julien a trouvé par ses parents une place d’ouvrier pâtissier à Lons-le-Saunier. Il est trop jeune pour être mobilisable, mais la guerre peur durer…

Bernard Clavel, La maison des autres – La grande patience 1, 1962, J’ai Lu 2001, 576 pages, occasion €1,62

Bernard Clavel, Oeuvres tome 2 – La grande patience, Omnibus 2003, 1216 pages, €19,99

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Claude Rodhain, Le temps des orphelins

« Comment un enfant abandonné au lendemain de la guerre, qui craint de finir dans un caniveau comme un chat crevé et s’échine à gravir les échelons de l’échelle sociale dans le seul but de séduire celle qui l’a délaissée. C’est la suite de mon autobiographie, Le destin bousculé », déclare dans un entretien (référence en bas de la note) l’auteur de son nouveau roman 2022. Il s’agit donc d’un roman, d’une enfance, de l’abandon, des services sociaux, de la méritocratie – et d’un fort parfum d’autobiographie.

Claude Rodhain a calqué le roman du petit Charles sur sa propre existence de bébé abandonné à l’Assistance publique durant l’Occupation par un père ivrogne et violent et par une mère dépassée avec ses cinq enfants qu’elle ne parvient plus à nourrir. A 7 ans, le bébé se retrouve en institution, pensionnat disciplinaire où l’on fait payer aux petits délaissés leur rejet. Certaines surveillantes, sadiques, se font un plaisir malin à fouetter nus les jeunes corps attachés aux sommiers métalliques des lits ou a les assommer par une douche glacée. Au point de susciter la haine, et une réaction surprenante de maturité chez l’enfant, à 12 ans.

Il décrit l’univers carcéral et la cantine infecte, sa camaraderie de solidarité avec les autres, son évasion et ses trois mois passés dans la campagne à se nourrir de lait pris au pis des vaches consentantes, d’œufs volés aux poules et de légumes déterrés en plein champ ; ses pieds ornés d’ampoules, ses galoches en capilotade, ses vêtements en ruine. Il veut rallier Versailles pour savoir auprès de l’Assistance où est sa mère, celle qui l’a abandonnée mais qui ne peut pas l’avoir oublié, à moins qu’elle ne soit morte. C’est cette image de la Mère qui va faire tenir le garçon ; il voudra sans cesse s’en rendre digne, lui montrer. Pour cela réussir : auprès de ses copains, à l’école, en apprentissage, au CNAM, dans son premier emploi… Il rencontrera au fil de son histoire son frère aîné Robin, puis une sœur qu’il ne soupçonnait pas.

Encore puceau à 19 ans (ce qui était fréquent dans les années cinquante et au début des années soixante), Eva la pute le dépucellera avec tendresse une fois ; puis il se mettra avec Sophie, 16 ans, qui deviendra sa femme au retour de son service militaire comme sergent en Algérie, puis la mère de sa fille Charlotte. Pris par un conseiller juridique de multinationales qui veut sa capacité à travailler beaucoup et à bien parler, il s’épanouira en adulte – même si ce n’est pas le seul hasard qui l’a fait entrer dans la profession. Il saura trop tard pourquoi. Son mentor mort, il fonde son propre cabinet, qu’il mènera jusqu’à passé 75 ans. Il divorcera de Sophie sur la demande de son épouse, lasse de ses trop nombreuses absences, et se mettra avec Valérie, qui lui donnera un fils. Sa propre fille enfantera un jeune Guillaume. La partie adulte est plus au galop que la partie enfance ; elle résume trop le personnage devenu. Ce sont évidemment les jeunes années qui vont intéresser le plus le lecteur, par empathie.

City éditions n’est pas Robert Laffont et ne fait pas son plein métier d’éditeur. Des coquilles subsistent, comme haillon mis pour hayon de voiture, ou des incongruités chronologiques comme cette expression « cool » qui ne surgira que dans les années 1990 et n’avait vraiment pas cours dans les années cinquante ; pas plus que « zen », ni « Black » : on désignait les Noirs par le terme de Nègres jusqu’aux indépendances et à la fin de l’apartheid aux États-Unis, soit vers le milieu des années 1960 ; on n’ose même plus dire « Black » aujourd’hui mais on euphémise, et même « Coloured » devient mal vu, trop typé ; « Afro-American » a eu la vogue pour un temps, bien qu’il soit connoté un brin affreux ; on dit plutôt « African-American » (ce qu’on ne dit pas des Chinois, ni des Indiens…). Quant au département de l’Essonne, il n’a été créé qu’en 1968 ; dans les années 50 et 60, c’était encore la Seine-et-Oise.

Au soir de sa vie, après le Covid, Charles fait retour sur son existence mouvementée, qui n’était pas gagnée. L’enfant de personne, laissé pour compte comme un chat crevé dans le caniveau, a su montrer sa volonté. Celle de vivre et celle de s’ouvrir aux autres comme au monde. Il montre la résilience et sa puissance lorsqu’on rencontre enfin quelqu’un qui vous écoute et vous soutient. Ce fut pour lui le cas d’un homosexuel qui lui a donné des cours de rattrapage en primaire, l’a encouragé à prendre des cours au CNAM pour devenir ingénieur, et l’a mis en contact avec un employeur. Il montre aussi que la méritocratie existe, ouverte même aux plus défavorisés, à condition de vouloir et de s’accrocher. Le travail et l’effort : deux valeurs oubliées par notre époque d’assistanat et d’hédonisme.

L’auteur a été tout cela en son temps, bébé abandonné en 1942, orphelin à l’Assistance ballotté entre institutions, victime des sévices d’un aîné en famille d’accueil ; il est devenu ingénieur CNAM, avocat spécialisé en propriété industrielle, fondateur d’un cabinet qui porte son nom. Puis écrivain aux dix romans à ce jour.

Un bon livre populaire.

Claude Rodhain, Le temps des orphelins, 2022, City éditions, 301 pages, €19,00 e-book Kindle €13,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Entretien de juin 2022 sur Boojum

Biographie de l’auteur

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Erich Segal, Un homme, une femme, un enfant

Erich Segal écrivait à 40 ans, à la fin des années 70 où n’existaient pas encore les séries télé, des bluettes familiales qui en disent long sur son pays, les États-Unis, et son époque, pré-Reagan. Love Story est la plus célèbre, issue du cinéma et publiée en roman. Aujourd’hui, on ne lit plus chez les Yankees, on regarce la télé. Segal est décédé à 72 ans en 2010, d’une crise du coeur.

Bob, un brillant professeur en statistiques du MIT à Boston est marié à Sheila, une brillante jeune femme éditrice à la Harvard University Press ; ils ont deux filles, Jessica en préadolescence déjà rebelle à 12 ans (classique) et Paula, 9 ans, qui adore sa famille et son père. Un couple idéal, égalitaire, où chacun travaille, et qui s’entend bien depuis vingt ans qu’ils sont mariés. Ce serait évidemment trop beau si cela durait – et ne ferait pas un roman pour Soccer Moms.

Survient donc « la catastrophe » sous les traits d’un garçon français de 10 ans, Jean-Claude, dont Bob apprend par téléphone qu’il est le père ! Il avait en effet « fauté », une seule nuit après s’être fait tabasser par les flics en 68 et dîné arrosé, avec une jeune doctoresse de Montpellier qui habitait Sète. Elle ne voulait que le plaisir, surtout pas le mariage, mais peut-être un enfant avec qui lui plairait ; lui était déjà marié, sa femme enceinte de Paula, il était venu à un colloque où il devait faire une présentation. Tout l’écart entre les nouvelles mœurs induites par mai 68 en France et la rigidité moralisatrice des Yankees restés puritains malgré le mouvement hippie.

Mais la doctoresse est morte, accident de voiture, et le petit garçon issu de leur union se retrouve orphelin et sans famille. Bob ignorait l’enfant, sa mère ne le lui avait pas dit. Lorsque l’ancien maire de Sète l’appelle aux États-Unis, il tombe des nues. C’est tout l’équilibre de son couple qui vacille.

« Le couple » est en effet un idéal yankee, voulu par Dieu et gravé dans la Bible, même si la croyance n’est pas le fort de Bob ni de Sheila. Celle-ci, en épouse « trahie », est très en colère et déteste d’emblée l’enfant qui n’est pas d’elle, surtout « un fils » – que chaque père est censé désirer plus que tout. Nous sommes dans les clichés, les pires, véhiculés à l’envie par le soft power hollywoodien. Le petit garçon est innocent ; son père biologique ignorait jusqu’à son existence. Pourquoi l’épouse fait-elle tout un foin à ce sujet ? Au point de désirer rompre leur famille jusqu’ici unie, dans une radicalité suicidaire. Elle est même tentée par un universitaire qui écrit dans sa maison d’édition et qu’elle aide à corriger les livres pour une réédition actualisée. Elle connaît donc le coup d’un soir, passade du désir sans lendemain pour la relation durable.

Mais c’est que « la vérité » et « le mensonge », la « fidélité éternelle » et « le mariage jusqu’au bout » sont des mythes yankees très vivaces, comme en témoignent encore ces cadenas stupides accrochés au-dessus de la Seine et dont on jette la clé à l’eau pour symboliser le lien éternel… qui ne durera que six mois ou six ans. La vérité fait mal parce qu’elle brise l’illusion. Au point de la dénier pour garder en soi le rêve. C’est ainsi que Sheila n’accepte que du bout des lèvres que Jean-Claude vienne passer son deuil « pour un mois seulement » aux États-Unis ; et que Bob la dénie aussi en n’avouant pas à Jean-Claude qu’il est son père.

Évidemment, le « secret » fait long feu. Bob ne résiste pas à la « libération » d’en parler à son meilleur ami, lequel s’empresse de le balancer à sa femme pour se faire mousser, ce que le fils de 13 ans Davey entend en écoutant aux portes, et s’empresse de raconter à Jessica pour se faire mousser… Ce qui met les filles en rage et leur mère en ébullition, Bob en porte-à-faux. Jean-Claude, à peine arrivé, doit partir, il n’a « pas sa place » dans le couple uni, sa vérité est niée au profit de l’illusion idéaliste.

Il y aura bien-sûr rebondissement, sinon nous ne serions pas en bluette familiale. Jean-Claude à 9 ans mettra en échec Davey, le Tarzan (dixit son père) de 13 ans au foot, habitué depuis l’enfance à taper le ballon dans le sud de la France ; les filles s’attacheront à lui, surtout Paula parce qu’il est de son âge ; Sheila mettra de l’eau dans son vin et considérera qu’il « est mignon » et qu’on ne peut l’abandonner comme un chiot au bord de la route. Jean-Claude apprend qui est son père, l’admire et n’ose l’aimer ; il sent bien qu’il est un intrus dans cette famille et dans ce pays. Après une péritonite grave, il se remet en famille, mais décide de ne pas rester. Pour être fidèle à sa mère qui voulait lui voir intégrer la pension des Roches à la rentrée prochaine. Pour bien marquer qu’il ne demande rien à ce père qui ne le connaît pas, ni à cette famille xénophobe qui l’a d’emblée rejeté. Il a révélé la famille à elle-même et chacun à soi – et ce n’est pas ni très joli, ni vraiment chrétien, mais tellement américain…

Erich Segal, Un homme, une femme, un enfant (Man, Woman and Child), 1980, J’ai lu 1982, 221 pages, €

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John Galsworthy, Aux aguets

Je ne m’étais encore jamais plongé dans la Saga des Forsyte, fort à la mode à la fin des années soixante, trois trilogies fleuves sans compter un volume de nouvelles. Cela me paraissait du roman de série B, comme Les Eygletières de Troyat ou les romans de Nourissier. Cela s’est confirmé. La lecture du tome deux de la saga (chaque tome peut se lire indépendamment du reste) me conforte dans cette idée. Le roman se lit avec aisance mais les personnages de snobs enrichis début de (l’autre) siècle n’ont pas d’intérêt : ni un caractère marquant, ni des situations palpitantes, ni un attrait pour leur personnalité. Ils marquent le Royaume-uni triomphant de l’ère Victoria (elle meurt à la fin), l’apogée de l’Empire content de lui et dominateur.

Hypocrisie, arrogance et mercantilisme sont les trois mamelles de la perfide Albion. La dynastie des Forsyte en sont les parfaits représentants. Tout à commencé par des agriculteurs du Dorset, « de la toute petite bière » socialement ; la génération suivante a fait construire des maisons et s’est enrichie, montant à Londres et engendrant dix enfants ; lesquels ont fait des affaires dans l’importation de thé et leur fortune en dormant par des prêts à la couronne à 5 % garantis ; leurs enfants après eux ont fait Oxford et sont entrés au barreau comme Soames, avoué et collectionneur de tableaux. Négoce et individualisme, pour ne pas dire strict égoïsme, ont permis l’accumulation du capital, autant foncier que financier et (donc) social. Tout est expliqué au chapitre 1 de la Seconde partie.

C’était la grande époque de la reine Victoria, « une époque qui avait si bien couvert d’or la liberté individuelle qu’avec de l’argent on était libre en droit et en fait, et sans argent on était libre en droit mais pas en fait. Une ère qui avait si bien canonisé l’hypocrisie que pour être respectable il suffisait de le paraître. Une grande époque, à l’influence transformatrice de laquelle rien n’avait échappé, sauf la nature de l’homme et la nature de l’Univers » (Troisième partie, chapitre X).

Soames jeune s’est marié, comme cela se faisait dans la bonne société. Mais, dès la première semaine, sa femme Irène l’avait pris en aversion. Pourquoi ? Comment ? Nul ne sait, elle-même non plus sans doute. C’était ainsi. Elle a tenu trois ans puis s’est séparée, allant vivre ailleurs, seule, sans amant, sans perspective. Mais tout plutôt que Soames. Qui ne comprend pas, reste sensuellement épris et refuse d’agir pour divorcer. Jusqu’à ce que le taraude l’envie furieuse d’avoir un fils, un Héritier. Il est dès lors pris dans les affres de la propriété : « sa » femme ou « son » fils ? Il n’aura de cesse d’inciter Irène à reprendre la vie commune pour lui faire un fils, consentant à tout le reste. « C’était comme s’il eût été enfermé avec ce trait du caractère national qui lui avait toujours paru révoltant, avec une chose qu’il savait naturelle et qui pourtant lui semblait inexplicable – leur intense croyance aux contrats et aux droits organiques, leur complaisance à se dire qu’ils faisaient œuvre vertueuse en insistant sur ces droits » (Première partie, chapitre XIII).

Il va donc tanner Irène, qui refuse, s’enfuit à Paris où le cousin de Soames, Jolyon, lui porte sa rente assurée par le grand-père, en devient amoureux, est payé de retour. Soames jaloux fait espionner sa femme ; l’enquête assure assez de preuves pour qu’il puisse – enfin – demander le divorce, bien qu’il répugne à « vendre » ainsi une belle pièce de sa collection. Mais il a rencontré Annette, une jeune française jolie et de bon sens, avec qui il pourra faire un fils. C’est donc ce qui arrive… sauf qu’Annette peut mourir en couche et que le docteur met le mari, qui décide souverainement, en face du dilemme : perdre sa femme ou perdre le bébé. Soames choisit le bébé. Sa femme s’en sort, fort heureusement, mais elle ne pourra plus avoir d’autre enfant. Et le bébé est… une fille ! Le destin est plus fort que les sujets de l’Empire, bien qu’ils se sentent supérieurement plus civilisés que tous les autres humains. Jolyon, de son côté, a épousé Irène et leur est né un fils. Le succès récompense l’amour de deux êtres.

Entre temps le fils de Jolyon qui s’appelle Jolly, 20 ans, vaniteux et sûr de lui, part s’engager pour le Transvaal, où les Anglais se font mettre la pile par les Boers qui défendent leurs terre contre l’avidité minière des financiers de la City. Il entraîne par défi absurde Val, 19 ans, abréviation de Publius Valérius, prénom snob donné par des parents ivres d’arrivisme social. Car Val est amoureux de la sœur de Jolly, prénommée Holly et Jolly ne l’aime pas. Jolly mourra à la guerre des Boers, mais d’entérite, sans avoir jamais combattu malgré son enthousiasme patriotique gonflé comme celui d’un Victor Hugo, tandis que Val, qui a fait son devoir sans se vanter, sera blessé à la jambe et se mariera avec Holly avant d’entreprendre d’élever là-bas des chevaux. Une fois encore, l’auteur rend le destin favorable à ceux qui s’aiment et rabaisse ou détruit ceux qui envient. C’est un peu gros, le hasard est habituellement plus réparti, et la vision morale telle une main invisible fait que cette saga ne reste pas au premier plan de l’histoire littéraire. On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments ; on ne fait décidément que de la littérature de second plan.

John Galsworthy, Aux aguets – Forsyte Saga tome 2 (In Chancery), 1930, Archipoche 2018, 385 pages, €8,95

John Galsworthy, La dynastie des Forsyte – version ‘intégrale’ (en réalité les trois premiers tomes seulement), L’Archipel 2020, 928 pages, €26,00

John Galsworthy, Histoire des Forsyte en 2 vol, Laffont Bouquins 1993, 2434 pages (cette fois en version intégrale), €18,89

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Hervé Bazin, Madame Ex

Chronique d’un divorce en 1965 ; il dure dix ans. Le temps pour la délaissée de bien s’enfoncer dans son aigreur, le temps pour l’envolé de refaire une vie ailleurs. Malgré – et avec – les quatre enfants dont la garde partagée fait l’objet d’une bataille de chiffonnier. Non que la mère les « aime » pour eux-mêmes, mais ils sont sa chose, issus de son ventre. Quant au père, n’en déplaise aux femmes, il aime ses enfants, les voir grandir, les embrasser : Léon 17 ans, Agathe 15 ans, Rose 13 ans et Guy 9 ans.

S’il quitte le foyer, c’est qu’il étouffe avec une épouse agressive, maladroite, qui ne travaille pas. Une « pintade ». Vingt ans avec elle, ça suffit. Louis a rencontré Odile, de vingt ans plus jeune mais nettement plus dynamique, plus moderne. L’autre, Aline, est « butée, tatillonne, exigeante, ombrageuse, toujours insatisfaite (…) décourageante au possible ». Avec des comportements de commère, de provinciale, de très petite-bourgeoise. « Bêtifiante avec ça, branchée sur le cancan, le timbre-prime, la blancheur Machin, les soucis de cabas ». Irréprochable du sexe, mais harpie. Louis est mou, évite les conflits, parfois volage. Il est artiste, il peint, tout en vendant du papier peint comme commercial d’entreprise. Il est seul à entretenir la maison, la payer, la meubler, la nourrir. Divorce-t-on par tempérament ? Ouï, sans doute, incompatibilité d’humeur est la qualification. « On ne guérit pas d’un tempérament », note l’auteur.

Aline, vexée d’être laissée, engage une guérilla sur tout : la garde des enfants, les horaires de visite, la pension, les vacances. Elle perd toujours car elle est dans son tort, mais Louis veut la paix et lui accorde trop ; elle en profite, en rajoute, rameute la famille, les voisins. Les enfants se partagent entre Papiens et Mamiens, inféodés à l’une ou à l’autre, endoctrinés surtout par elle. Car Louis, le père, a une autre vie à vivre et veut tirer un trait. Pas Aline, névrosée obsessionnelle qui n’a que son combat pour exister. Elle n’est plus Madame Davernelle mais Madame Ex.

Croyez-vous qu’elle chercherait un travail ? Pas le moins du monde. Elle se veut mère entretenue et pinaille sur les sous. Referait-elle sa vie comme certaines ? Pas le moins du monde. Elle se veut Mater dolorosa, victime, oh, surtout Victime à majuscule aux yeux de tous. A plaindre, à geindre, à feindre. Nul n’est dupe et tous se lassent, mais elle persiste. Hervé Bazin n’est pas tendre pour la mère délaissée, même s’il n’encense pas le mari. Rien de plus normal : sa propre mère était sans amour, névrosée autoritaire, une vraie Folcoche, déformée et amplifiée dans Vipère au poing.

Il décrit le divorce de ces années soixante, incongru socialement, réprouvé par l’Église, empêché de multiples façons par les loi et les procédures. Il faut sans cesse plaider, justifier, quémander – et payer : l’avocat, l’huissier, l’avoué. On ne cesse de payer pour avoir justice dans ce pays de bourgeois de robe qui ont fait la Révolution pour en profiter.

Curieusement, le couple traverse mai 68 et ses crises existentielles comme s’ils n’existaient pas. Pourtant parisien, aucun échos des « événements » ne vient troubler le face à face psychotique des deux ex. Pas même le féminisme des enragées seins nus qui revendiquent de ne plus faire la vaisselle ni de laver les chaussettes des militants mâles sur les barricades. Aucun échos non plus chez les enfants, resté bien sages en politique.

L’histoire est publiée en 1975, année où Giscard réforme le divorce par la loi n°75-617 du 11 juillet. Un roman pour le dire, pour appuyer la réforme, pour soutenir les époux qui veulent se séparer sans drame ni procédures compliquées. Dès lors, ne resteront que le consentement mutuel, la rupture de vie commune ou la faute due à une « peine infamante ». C’est plus simple, plus net, plus réaliste. C’est encore plus simple depuis la réforme du 26 mai 2004 où le consentement mutuel prime et la faute s’estompe. Jusqu’en 1975, le consentement mutuel n’était pas admis et il fallait monter sur ses ergots, envoyer des lettres d’insultes, accumuler les preuves d’agressivité. C’est toute cette absurdité que met en scène Bazin. Il montre combien ces façons de faire archaïques minent les personnalités, les enferment dans le déni, la paranoïa victimaire.

Rien que pour cela, son roman se lit aujourd’hui très bien, mordant, précis, se plaçant successivement du point de vue de chacun, enfants compris. Il faut dire qu’Hervé Bazin a divorcé trois fois et a eu sept enfants ! Il est décédé en 1996 à 84 ans ; son dernier fils avait 10 ans.

Hervé Bazin, Madame Ex, 1975, Livre de poche 1977, 351 pages, €7,99

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Roland Dorgelès, Le château des brouillards

Roland Dorgelès n’est pas seulement l’auteur du célèbre récit Les croix de bois, sur cette guerre de 14 que François Hollande a aimé « commémorer », comme il disait. Comme s’il fallait garder la mémoire des imbécilités du temps, la vanité des politiciens férus d’un « honneur » imité des aristos dont leur bourgeoisie étriquée ne connaissait plus le sens à l’ère de la guerre industrielle. L’héroïsme des Poilus lâchés sans armes suffisantes et en pantalon rouge bien visible de loin par des badernes qui se croyaient encore au défilé n’a fait que masquer les intérêts coloniaux, le nationalisme des revanchards de l’empire qui avaient perdu l’Alsace-Moselle par pure forfanterie, se croyant « insultés » par la dépêche d’Ems. Si l’on ravive le souvenir, ravivons-le jusqu’au bout : qui est responsable de cette guerre de 14 ? Qui a suicidé la population européenne pour rien – puisqu’une nouvelle guerre allait naître vingt ans plus tard faute d’avoir compris, d’avoir appris, d’être resté dans les fameuses et tant célébrées « traditions » ? Qui a mis en regard la « Victoire » des héros qui ont tenu Verdun avec les conséquences de la fausse paix des traités à Versailles ? Certainement pas Hollande…

Roland Dorgelès a combattu en 14 et a été blessé. Après-guerre, il veut se souvenir – lui – de ce qui « était mieux avant » : la Belle époque de la dèche à Montmartre, alors un village excentré sur les hauteurs de Paris, encore rural, peuplé de cabarets et de logis minables pour rapins, marlous, arpètes, anarchistes et filles de Pigalle. Sorti des Beaux-Arts, Dorgelès a été rapin et tiré le diable par la queue. Il a picolé du mauvais vin, couché sur des galetas pleins de poux, été amoureux des radasses ou des cousettes qui passaient. Mais il était jeune et il chante sa jeunesse pauvre à Montmartre.

Il en fait ce roman – vingt ans après. La rue Lepic et le Lapin agile, la neige et les ruelles non éclairées, le loyer en retard et la facture du gaz. Les villas décaties cernées d’un parc fermé par une grille comme le Château des brouillards sont rares. Lucie la relieuse l’occupe, vierge, solitaire, obstinée. Elle accueille des anarchistes pour qui tout est à tout le monde ; ils font de la fausse monnaie. Mais aussi les chiens perdus comme ce frère de 15 ans, Sauvageon, qui s’exerce torse nu à devenir acrobate. Et Gérard, poète dont le petit capital échu en héritage de sa mère fond comme neige au soleil avec les grisettes et les amourettes.

Il a écrit des vers, au fond pas mauvais, Gérard, l’ami de Roland, mais surtout met en chantier une pièce de théâtre qui devrait le faire connaître. En attendant, il lutine ici ou là, trop pour sa bourse plate, Une Marie-Louise mariée qui a le béguin pour lui car son mari représentant n’est jamais là et qu’il met en cloque (2000 francs pour la faire avorter), une sœurette Cricri de 13 ans surnommée la Poison tant elle agace par ses excès de mamours ou de cris (50 francs ici ou là pour qu’elle la ferme ou aille faire les courses), une Daisy américaine qui joue la comédie et se laisse entretenir comme « cela se fait » (200 francs par soirée, au spectacle et au restaurant) – et Lucie enfin, dont il découvre le trésor de cœur sur le tard, au moment où tout va mal, où il n’a plus un rond, où il a trempé dans la fausse monnaie avec les anars, où la police recherche tout ce beau monde et les cueille un à un.

C’est alors qu’au fond du trou la guerre de 14 éclate. Quelle délivrance ! Gérard se voit sauvé, comme Sauvageon et Lucie, revenue de Belgique où elle s’était mise au vert avec un faux passeport. Une délivrance dérisoire, car Gérard y restera, dans cette guerre inepte. Lucie n’a pas su l’empêcher d’aussitôt s’engager, elle avait pourtant fait faire par ses copains anars deux faux passeports espagnols pour échapper à la guerre. Mais le destin n’a pas voulu.

« Ce que nous ignorions, ce que la jeunesse apprend toujours trop tard, c’est qu’il lui est interdit d’espérer. Elle se croit forte : elle est fragile ; elle se croit éternelle : ses instants sont comptés. La jeunesse, mais on ne la franchit jamais assez vite. (…) C’est la pire épreuve au contraire. La passe dangereuse. L’âge où l’on désire tout sans savoir ce qu’on veut, le combat féroce qu’il faut livrer avec un cœur d’enfant, la timidité qui a honte et se fait prendre pour du cynisme, le geste qui vous entraîne sans qu’on ait le temps de réfléchir » p.229. Pas mal vu, un siècle après…

Il écrit bien, Dorgelès, il dit des vérités d’expérience. Et il décrit un monde « d’avant » disparu, celui du Paris des petites gens qui se croient des génies méconnus et qui le resteront en effet, car le génie est rare et se travaille assidûment. Un bon roman, même désuet.

Roland Dorgelès, Le château des brouillards, 1932, Livre de poche 1961, 243 pages, € e-book Kindle €7.99

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Vladimir Nabokov, Regarde, regarde les arlequins

Voici son dernier coup d’archet avant sa mort en 1977, à 78 ans. Le roman suivant, L’original de Laura, resté à l’état d’ébauche et de fiches en désordre, ne sera pas chroniqué sur ce blog. Il figure édité chez Gallimard et dans les Œuvres complètes de la Pléiade après maintes polémiques sur être et ne pas être de la part des héritiers et des critiques.

Depuis Ada, Nabokov réécrit toujours le même livre, ou presque. Il s’agit de son autobiographie romancée, fantasmée, avec des personnages différents mais des scènes clés proches : la baise dès 14 ans, l’attrait pour les très jeunes filles, les tourments du couple, les affres de l’écriture, la dérision de l’enseignement, les jalousies des chers collègues. Et la critique féroce et impitoyable de Dostoïevski, que Nabokov n’aimait pas, dont « mon auteur trouve la politique odieuse et les romans absurdes avec leurs tueurs à barbe noire que l’on présente comme de simples négatifs de l’image conventionnelle de Jésus-Christ, et ces putains larmoyantes, empruntées aux romans pleurnichards d’un autre âge » p.1113. Ressurgissent les images de Lolita, d’Humbert Humbert, les jeux incestueux d’Ada « Béni soit mon premier et délicieux amour, une enfant dans un verger, jeu de mains fureteuses – et ses cinq doigts écartés dégoulinant des perles de surprise » p.1035 Pléiade), mais aussi du narrateur qui n’est pas l’auteur, ni le personnage. Vladimir se collette à son biographe Andrew Field, à qui il reproche des inexactitudes. Il a alors l’idée d’une parodie d’autobiographie, ce qui donne Regarde, regarde les arlequins !

Vadim Vadimovicth est Vladimir Vladimirovicth, né en 1899 dans l’aristocratie russe et chassé par la révolution bolchevique, études à Cambridge (UK) et vie dans la communauté russe blanche émigrée à Paris, exilé aux USA pour enseigner la littérature (russe) avant de revenir vivre en Suisse chacun de leurs romans écrits en anglais. Sauf que Vadim n’a jamais vécu à Berlin et se marie quatre fois, pas Vladimir. Pour l’auteur, l’homme réel est différent de l’homme du livre – il ne faut pas prendre l’image, distillée par la mémoire et l’écriture, pour l’homme vrai. Le narrateur (qui est différent de l’auteur et qui n’est pas le personnage principal) déclare écrire une « autobiographie oblique – oblique parce qu’elle délaisse l’histoire prosaïque au profit des mirages de la littérature et du romanesque » p.1099. L’auteur se vêt d’un habit d’arlequin, fait de bouts rapiécés, pour composer dans ses romans un rôle. Mais où est la vraie vie ? L’original ou la copie ? – Dans mes livres, répond l’auteur… Je est un autre, un double, une création par soi-même. « Seule l’écriture romanesque, l’éternelle recréation de mon moi changeant, pouvait conserver à mon esprit un semblant de santé » p.1110. C’est Vadim qui parle, pas Vladimir, mais quand même…

La baronne Brédov, alors que Vadim était enfant boudeur et renfermé de 7 ans : « Cesse de te morfondre ! S’écriait-elle. Look at the Harlequins ! – Quels arlequins ? Où ? – Oh ! Partout. Tout autour de toi. Les arbres sont des arlequins, les mots sont des arlequins ; et les situations et les additions. Mets deux choses ensemble – images, plaisanteries – et tu obtiens un triple arlequin. Allons ! Joue ! Invente le monde ! Invente la réalité ! » p.1035. Telle est la recette du romancier, un jeu d’enfant, une tambouille d’aliments collectés et cuisinés.

Ce roman est plutôt réservé aux spécialistes de l’œuvre ; seuls ils en goûteront tout le sel. Pour les autres, mieux vaut lire Ada ou Lolita.

Vladimir Nabokov, Regarde, regarde les arlequins ! 1974, Folio 1992, 308 pages, €2,86 occasion

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Cronin, La tombe du croisé

Un roman sur une vocation, celle de peintre. Dans l’Angleterre encore victorienne du début du XXe siècle, tout ce qui sort des normes est considéré avec suspicion comme une expression du diable. Stephen, fils aîné du recteur anglican de la paroisse de Stillwater, sort du Trinity College d’Oxford avec son diplôme en poche. Il est censé prendre la succession du père et entrer dans les ordres, en débutant par la Mission de Londres. Mais voilà, il ne l’entend pas de cette oreille.

Il tient de sa mère, une belle envolée qui vit dans son monde et en fait à sa guise ; elle finira par ruiner le recteur et terminera dans un asile, mais pas sans avoir vécu. Stephen a pour vocation de peindre. C’est un besoin, une envie, une mystique. Comme son ancêtre le croisé dont la tombe orne l’église de la paroisse. Il commence par prendre une année sabbatique pour aller se former à Paris, où il rencontre ses compatriotes mais aussi des français et des étrangers en rupture avec le classicisme, comme Modigliani. Ce qu’on appellera l’Ecole de Paris regroupe des artistes venus d’Europe qui vivent surtout à Montparnasse : Marc Chagall, Pablo Picasso, Pinchus Kremegne, Abraham Mintchine, Chaïm Soutine, Pascin, Amadeo Modigliani, Kees van Dongen, Moïse Kisling, Alexander Archipenko, Joseph Csaky, Ossip Zadkine, Tsugouharu Foujita… Lorsque Stephen revient, sa peinture est jugé pa run classique académicien défrayé par son père pour qu’il donne son avis : il est négatif. Stephen se résigne à enter en stage à la Mission, mais il ne peut s’y faire. Il trouve les prêtres trop peu chrétiens et surtout pas charitables pour leurs semblables, en revanche imbus de leur savoir, de leur position sociale et de leurs mœurs. C’en est trop, il repart. Mais son père lui coupe les vivres, à lui de se débrouiller.

Ce qu’il fait non sans mal, frôlant la misère noire. Il s’emploie comme précepteur d’anglais chez une épicière de province française vaniteuse et ennamourée qui veut le baiser. Il devait lui faire son portrait après avoir croqué les deux fillettes à l’étude. Mais il refuse, fuit, est accusé d’avoir tenté de la violer (coup classique des femmes). Il reprend la route pour Paris sans un sou en poche. De fil en aiguille, il va retrouver son ami Nicolas Peyrat, peintre foutraque « amoureux » de sainte Thérèse d’Avila qu’il veut absolument aller voir en Espagne. Elle est morte il y a quatre cents ans mais il reste son couvent, les lieux qu’elle a fréquentés. Les deux partent en Espagne, Stephen a miraculeusement obtenu un prix à une exposition où il a produit Hécate, portrait de la vulgasse à vélo dont il était amoureux et qui s’est jouée de lui. Il l’a même accompagnée six mois dans un cirque où elle s’était engagée pour faire l’équilibriste à bicyclette.

Mais Peyrat le foutraque a donné tout leur argent sans lui demander son avis au couvent de sainte Thérèse, en abruti qui ne songe qu’à sa mystique et pas aux lendemains terrestres. C’est donc dans la misère que Stephen et lui s’enfoncent vers le sud de l’Espagne alors que débute la guerre de 14, une boucherie des plus imbéciles où la mort industrielle se joue des petits egos d’honneurs et autres fariboles de bourgeois qui se prennent pour des gentlemen. Les Anglais perdront sept cent mille de leurs jeunes hommes parmi les meilleur,s sans compter plus d’un million et demi de blessés et d’invalides, et tout ça pour « le patriotisme », ce vent. Apprendre à peindre la beauté ne vaut-il pas mieux qu’apprendre à tuer son prochain ? C’est ce que déclare Stephen à son oncle général, qui le méprise. Mais qui se souviendra du général dans l’avenir, alors que les toiles de Stephen orneront la Tate Gallery de Londres ?

Revenu dans sa patrie après la mort de Peyrat d’une gangrène à un pied mal soigné, c’est pour apprendre la mort inutile au combat de son jeune frère Davie, qui avait devancé l’appel pour s’engager, croyant en ces billevesées de patriotisme agitées par les nantis alors que l’Angleterre n’était pas envahie. Claire, sa sœur, tente de faire obtenir à Stephen les peintures qui orneront le mémorial à la « grande » guerre mais les membres du comité, au vu des peintures, se récrient. Ils lui font un procès en pornographie car les horreurs de la guerre montrent un viol de femme crûment ; il auraient plutôt désiré des anges délicats portant les morts pour la patrie jusqu’au ciel… « Les panneaux, par leur thème et leur exécution, décevaient toute attente, venaient contredire toutes les traditions les plus respectables. On était scandalisé, au premier coup d’œil. Puis, graduellement, on discernait les éléments qui, indubitablement, violaient les règles de la religion, du patriotisme et, avant tout, de la moralité » p.365. Tout est dit des ficelles qui remuent les marionnettes : le ciel, le pays et la pruderie – l’âme, le cœur et le sexe. Pharisiens, judas, sycophantes, tartuffes, Pinard (procès Baudelaire puis Flaubert) et autres Springora sont éternels d’hypocrisie, de pruderie affectée, de leçons de morale… aux autres.

Stephen se reclut. Il ne veut plus connaître ses contemporains et va se réfugier dans une chambre que loue Jenny, la petite bonne de la Mission si serviable, chassée ignominieusement par les curés pour « rester dans les chambres trop longtemps » – ce qui était « indécent » non selon les faits mais selon leurs yeux sales. Jenny est veuve à 30 ans, propriétaire d’une petite maison dans l’East End, près de la Tamise où la lumière est si belle à peindre. Stephen s’y installe, est dorloté, peut se consacrer à son art. Il peint pour lui-même et n’expose pas, ne vend rien. Il finit par se marier avec Jenny, fille simple mais reposante qui ne le juge pas comme le font constamment les bourgeois et les curés mais l’accepte tel qu’il est.

Il finira phtisique, mort d’une tuberculose jamais soignée depuis quinze ans, laissant un fatras de toiles dans son atelier. Que le marchand français Tessier, qui l’avait snobé alors qu’il n’était que peintre débutant dans la misère à Paris, reconnaît désormais comme un grand. Dix ans plus tard, Stephen aura trois de ses œuvres exposées à Londres, à la Tate Gallery, que son vieux père emmènera voir son collégien de petit-fils, né de Stephen le jour où le docteur lui avait annoncé sa mort prochaine. Jenny avait voulu cet enfant de lui.

Archibald Joseph Cronin, La tombe du croisé (Crusader’s Tomb ; A Thing of Beauty), 1956, Livre de poche 1977, 510 pages, occasion €1,59

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Vladimir Nabokov, La transparence des choses

Un court opus après le long Ada, comme une alternative avortée. Le personnage principal, Hugh Person a mal tourné ; il est un Van sans sa vigueur, un correcteur chez un éditeur et pas un écrivain. Il aime autant les jeunes filles mais peine à draguer Armande, qu’il finit par épouser – avant de l’étrangler dans un cauchemar, les deux pouces sur sa nuque qui serrent serrent…

Le lecteur au fait des œuvres de Nabokov retrouve son style, sa virtuosité à jongler entre les trois cultures, la russe, l’anglaise et la française, ses références et allusions innombrables à des auteurs, des peintres, des scientifiques. La construction est complexe et il y a de l’énigme comme toujours, offerte aux spécialistes qui aiment à décortiquer et spéculer sur qui a dit quoi à qui. Le nom même du personnage, Hugh Person, est à facettes et prolongements : prononcé You Person en langue originale d’écriture, il signifie « vous, Personne », autrement dit rien, Nemo ; en langue nabokovienne, il signifie aussi père-son ou père-fils en franco-anglais. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur la mort du père et se termine sur la mort du fils. La transparence est aussi un transfert, une transmission.

D’ailleurs, nul ne sait qui raconte et l’auteur ne donne un indice qu’une fois le roman très avancé. Le narrateur reste clinique, non impliqué, sans passion. Il faut dire que le personnage Person est médiocre, un raté, une impasse de l’évolution, un néant. Il périt en outre dans un incendie après être passé par la case psychiatrique pour avoir tué sa femme – même sans le vouloir, dans un spasme somnambulique. Autrement, il ne vit pas vraiment sa vie, parfois il la rêve. La mort est constante dans ce roman, seize personnages décèdent en deux centaines de pages ! Et l’amour est tiède, voire inexistant, Armande frayant sur les sommets suisses avant son mariage avec trois garçons jeunes, Jacques, Jake et Jack qui forment un trio onaniste fermé ! Frayer veut dire se reproduire pour les poissons ; la fille se contente de l’autre sens : se frotter.

Le souvenir, le temps et la mémoire poursuivent l’exploration entreprise dans Ada, avec intertextes sur les lectures, renvoi aux œuvres antérieures, jeu renouvelé de l’Éros et du Thanatos, Mr. R client de Person courtisant Julia Moor (Julie Amour si on lit en français) – une nouvelle nymphette. La « tralatition » de l’écrivain R est une métaphore du transfert, du porter au travers, d’où le titre : La transparence des choses. Une sorte de traduction du souvenir dans la mémoire composite, de l’intertexte entre vivants et morts.

En bref un roman bref qui ne reste pas dans les mémoires une fois lu, ni dans « sa moelle épinière » selon la définition du roman de génie par l’auteur (Littératures) – sauf à être un spécialiste fan de son œuvre.

Vladimir Nabokov, La transparence des choses (Tranparent Things), 1972, Folio 1993, 156 pages, €7,20

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome III : Pnine – Feu pâle – Ada ou l’ardeur – La transparence des choses – Regarde, regarde les arlequins ! – L’original de Laura, Gallimard Pléiade 2020, édition Maurice Couturier, 1596 pages, €78,00

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Max Gallo, Belle époque

Max Gallo, fils d’immigrés italiens pauvres, est sensible à l’injustice sociale. Il a vécu la méritocratie républicaine, parvenant à force de cours du soir à obtenir une agrégation d’histoire puis un poste d’enseignant à Science Po. Entré en politique par le communisme, jusqu’en 1956 et le rapport Khrouchtchev sur les crimes de Staline, il a viré socialiste du temps de Mitterrand et est devenu porte-parole du gouvernement Mauroy avant de suivre Chevènement, puis de quitter l’engagement politique en 1994 pour se consacrer à l’écriture.

De ses années de militantisme socialiste il a cru bon de donner une mythologie par ce roman naïf, caricatural, réinterprétant Jacquou le croquant et Zola, qui se passe à la charnière des XIXe et XXe siècle. Comme s’il fallait à tout prix rejouer 1789 et raviver l’ennemi d’Ancien régime, l’Aristo, pour enfin exister en démocratie. Mais le mythe n’a jamais remplacé le réel, désigner un ennemi fantasmatique dispense d’observer l’ennemi véritable. En 1984-85, lors de l’écriture de ce roman, Max Gallo vivait les premières années de la Gauche au pouvoir et déjà les scandales éclataient, les petit-bourgeois socialistes répétant avec enthousiasme les frasques des grands bourgeois honnis. Ce pourquoi Belle époque garde quelque chose de ridicule dans son outrance moraliste.

Non, la « belle » époque n’était pas belle pour tout le monde ; on l’appelle surtout ainsi parce qu’elle a précédé deux guerres immondes. Elle avait pourtant succédé à celle de 1870, nettement plus courte mais non moins stupide. 1870-1945, ce fut presque une guerre de cent ans entre la France et l’Allemagne, à vingt ans près. La Belle époque était donc cet entre-deux où l’on jouissait, s’enrichissait (toujours sur le dos de quelqu’un), paradait socialement. Les choses n’ont pas changé, il suffit de suivre les actualités (« il leur faudrait une bonne guerre », disaient les vieux de 14 lorsque j’étais enfant en parlant de leurs jeunes).

Max Gallo oppose un frère et une sœur, Mathieu et Julia. Le premier, aîné de la fratrie, est révolté car éduqué à la brute par un père seul, un ours abruti et cruel qui lui enfonçait la tête sous l’eau le matin par tous les temps, cassant la glace s’il le fallait, pour l’envoyer ensuite toute la journée garder les moutons. Quoi d’étonnant à ce qu’élevé dans le ressentiment il n’ait eu que haine pour les autres villageois, les « soumis », et pour le seigneur local qui guignait la terre du père, enclavée dans les siennes. A 10 ans, il lui balance une pierre en pleine figure avant de se sauver, en sauvage. Le père est arrêté, emprisonné, les terres vendues, les trois enfants confiés à la garde du seigneur qui les « tient » : Mathieu l’aîné en rébellion permanente voué aux bêtes, Julia la seconde donnée comme compagne de jeux à sa fille Lucie, et Serge le bébé confié au régisseur.

Mathieu n’est qu’une boule de haine et, s’il contraint le curé à lui apprendre à lire, ce n’est pas pour s’élever mais pour entretenir le feu anarchiste en lui. Julia se soumet en apparence mais reste critique, elle profite de l’éducation conjointe qui lui est donnée avec Lucie pour apprendre à se comporter en société. Mathieu s’enfuit en vagabond, rencontre successivement trois jeunes hommes qui vont lui servir de mentors, l’un en lettres, l’autre en explosifs, le troisième en comportement. Ils sont mus pour au moins deux d’entre eux par le désir que le garçon adolescent suscite avec ses boucles brunes et son teint de jouvenceau. Julia se laisse caresser et se gouine avec Lucie, consentante, bien que dominée ; elle est plus belle et a plus de prestance auprès des hommes mais doit en subir la contrepartie. Lucie s’est fait déflorer volontairement par un Mathieu de 14 ans alors qu’elle en avait 12, elle a été dominée et veut prendre sa revanche en dominant à son tour. Mathieu va s’embarquer pour le Panama où l’on creuse le canal, financé par des véreux comme le seigneur de son village qui lui a pris son père, sa terre, sa sœur et son frère – le père de Lucie.

Un ingénieur solitaire qui l’a pris sous son aile sur le chantier lui confie des documents qu’il ramène à Paris lorsque sa sœur le fait chercher par le directeur du journal, un Juif démocrate, qui l’héberge et lui donne du travail. Julia a quitté Lucie, mariée au ministre des Travaux publics, et écrit des feuilletons populaires qui lui attirent le succès. Mathieu revenu est comme un chien dans un jeu de quilles. Il est inadapté à la grande ville, à la société, aux intrigues. Manipulé par un journaleux jaloux du succès de Julia, une fille qu’il a baisée et qui désormais se refuse, il va être accusé d’assassinat du directeur du journal de sa sœur, se défendra mal, toujours révolté contre le système, et sera condamné à avoir la tête tranchée. Julia n’aura de cesse que de le venger en faisant publier les papiers de l’ingénieur et en incitant son amant du temps, le vice-président de la Chambre, à faire tomber le ministre véreux des Travaux publics et le banquier qui l’assiste, le mari de Lucie.

Le roman est réputé écrit par une journaliste qui a acheté au mitan des années 1980 la maison de Julia, léguée par le directeur du journal assassiné, où elle fera élever son fils eu avec un journaliste de hasard et où elle écrira ses romans feuilleton à succès. Cette mise en abîme sert de prétexte au recouvrement des époques, l’ancienne, la « Belle », étant censée montrer comment est celle d’aujourd’hui (guère différente). Bien écrit mais outré, une mythologie de gauche pour ressasser éternellement le ressentiment des petits contre les gros – avant qu’ils ne deviennent eux-mêmes gros, comme l’a montré la Gauche après 1981. Un roman dépassé.

Max Gallo, Belle époque, 1986, Grasset, 286 pages, €19,90 e-book Kindle €7,99

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Guy des Cars, Cette étrange tendresse

Guy des Cars, ce journaliste qui a écrit nombre de romans à succès dans les années soixante n’est parvenu à devenir écrivain. Il reste de troisième zone, loin des plus grands malgré son ambition. La question est : pourquoi ?

Il écrit une belle langue mais trop banale ; il prend des situations scabreuses qu’il porte aux extrêmes mais sans les analyser en profondeur ; il crée des personnages qui semblent des caricatures, sans qu’on puisse vraiment s’y identifier. Ecrivain superficiel qui récupère des faits de société pour intriguer mémère, à une époque où les séries télé n’existaient pas, il ne passe pas la durée.

Cette étrange tendresse est celle d’un écrivain à succès de la cinquantaine pour un adolescent en pleine beauté éphébique d’à peine 18 ans. Il l’a recueilli lorsqu’il n’avait pas encore 15 ans et qu’il se retrouvait seul, orphelin ; il est devenu son « parrain ». Non, il n’a pas couché avec lui ni ne l’a perverti ; s’il le désire, c’est en secret, comme honteux en cette époque de machisme triomphant d’après-guerre. Mais il n’est pas un père de substitution ; s’il lui assure le vivre et le couvert, finance ses études de lettres en fac (première année), s’il l’associe à son œuvre en lui laissant taper ses manuscrits de pièces de théâtre, il est férocement jaloux. Alain, l’adolescent, est sa chose. Lui, André Forval, veut le façonner à son gré, faire de lui un écrivain comme lui. Son amour est dévorant, fusionnel, excessif.

Malgré le ton convenable, les passions sont exacerbées, bien trop. Le Pater familias sur le modèle du Père d’Ancien testament est déjà passé de mode et l’effet Pygmalion, fort à la mode chez Gide, Peyrefitte et Montherlant, n’a jamais produit de génies. Forval commet une pièce intitulée La voleuse, à la suite de nombre d’autres qui disqualifient à chaque fois les femmes comme fourbes et prédatrices. Guy Augustin Marie Jean de Pérusse des Cars, d’une bonne famille, élevé chez les jésuites et qui a vécu trois mariages, a écrit lui-même nombre de romans misogynes intitulés L’Impure, La Brute, La Dame du cirque, Le Château de la Juive, Les Filles de joie, Le Faussaire, L’Envoûteuse, La Justicière, L’Entremetteuse, La Maudite… Il sait de quoi il parle, même s’il s’amplifie et se panthéonise sous les traits du Grantécrivain André Forval.

Le directeur du théâtre et son metteur en scène vont proposer à l’auteur Forval une jeune femme sans expérience d’actrice pour jouer le rôle principal de voleuse. Ce sera Olga, une chanteuse de cabaret qui fait un tabac tous les soirs dans le bouge où elle se produit, moins pour son talent ou sa voix que pour son incarnation de « la » Femme. Comme s’il en existait une…

Alain, emmené par les trois hommes pour voir la fille et tester sa présence en scène, est subjugué et tombe « amoureux ». Ce n’est qu’inflammation des sens encore vierges, exacerbée par la rétention d’époque qui infantilisait les jeunes jusque fort tard dans l’existence. L’auteur en rajoute à merci sur sa beauté fragile, sa pureté d’âme effarouchée, son abîme sentimental. Il aime à en faire une pauvre petite chose « jeune » et vulnérable, une proie tendre pour la cougar en mal de mâles.

Le mal est fait, la première impression est cruciale. Forval, jaloux de cet engouement, fera tout pour le contrer. Il cherchera à rabaisser l’actrice, la sensuelle, la femme. Il en fera une putain dès 15 ans, avide de bite, n’hésitant pas à coucher avec qui lui plaît – et surtout avec qui la sert. Elle fera d’Alain son jouet pour avoir le rôle ; elle se laissera proposer de coucher par son acteur partenaire pour qu’il l’aide ; elle baisera avec l’ignoble Raoul, son « protecteur » patron du cabaret ; elle fera l’entraîneuse pour lui dans son rade.

Alain croit à l’amour ; elle ne croit qu’au sexe. Lui est absolu, elle l’utilise comme outil pour son plaisir et pour son succès. La jeunesse croit que l’amour et le sexe se confondent ; la Femme sait qu’il n’en est rien – jamais. Et que finalement « la tendresse », même « étrange » est peut-être le véritable amour, détaché du sexe. Mais l’expérience est douloureuse. Tout finira mal mais c’est mal dit, c’est « trop » comme on dit aujourd’hui. Vraiment trop, malgré le beau langage et les imparfaits du subjonctif.

Guy des Cars, Cette étrange tendresse, 1960, Folio 2001, 320 pages, €0.90 occasion, e-book Kindle €5.49

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Vladimir Nabokov, Feu pâle

Poupées russes, ce roman est un poème en quatre chants de 999 vers agrémenté d’un appareil de préface, commentaires et index, comme une étude universitaire. Ce campus novel n’en est pas moins roman d’aventures qui met en scène un triangle de personnages liés par l’amour et la haine derrière le miroir, mais aussi par une quête personnelle de chacun : le linguiste poète John Shade (ombre), le roi de Zembla en exil Charles-Xavier Vseslav renommé Charles Kinbote (King boot ! – dehors – comme dans les BD ?), enfin le tueur soviétoïde, robot sans âme et sexuellement impuissant nommé Gradus (degré) ou Grey (gris).

Kinbote est séduit par le poète Shade et veut instiller en lui l’idée d’une épopée de son royaume envahi et de son règne tragique ; Shade est un vieil homme cardiaque et maniaque, jalousement surveillé par sa femme Sybil, qui a pour ambition d’écrire son œuvre phare en méditant sur la mort, celle de sa fille disgracieuse et la sienne qu’il anticipe ; Gradus a pour mission de tuer le roi en exil comme Staline le fit de Trotski. Mais aucun ne parvient à ses fins : Kinbote est floué par le poème qui parle surtout de Shade ; Shade est tué en victime collatérale des balles de Gradus ; Gradus vise mal et rate sa cible royale mais n’en tue pas moins un poète.

Ce qui aurait pu être une forme aride se révèle prenante. L’auteur s’y révèle un dieu créateur d’univers et de personnages qu’il manipule comme des jouets. Aucun n’est sympathique, tous sont attachants, même le tueur à ressorts, plus malheureux que sadique : la société totalitaire l’a rendu ainsi. Le poème donne le ton, un romantisme fluide et brumeux très Europe centrale avant la sécheresse brute soviétique ; les commentaires ajoutent des aventures sentimentales et érotiques digne de l’épopée scoute du Prince Eric et de son royaume nordique imaginaire. Le royaume de Zembla inventé par Nabokov sur le modèle d’une Russie mythique (Zemlia) est lui-même évocateur d’exotisme physique et charnel, comme cette bande dessinée du même nom qui a paru entre 1963 et 1979 et que les jeunes garçons pouvaient lire chez le coiffeur, le dentiste, ou trouver dans les kiosques des gares de RER.

Le roi de Zembla est Nabokov lui-même transposé en tarzanide, personnage fabuleux doté d’une robuste constitution et d’amitiés érotiques adolescentes fantasmées. « A 12 ans, Oleg était le meilleur avant-centre de l’École ducale. Quand il était dévêtu et luisant dans la vapeur des bains, les attributs hardis de son sexe contrastaient fortement avec sa grâce de jeune fille. C’était un vrai petit faune » p.246. Les deux garçons vont dormir dans le même lit, s’enfermer aux toilettes pour « se laver les mains » (comme les filles disent se repoudrer le nez) et s’y livrer à des ébats torrides. « Certaines créatures du passé, et c’en était une, peuvent demeurer latentes pendant trente ans, comme celle-ci, alors que leur habitat naturel subit de désastreuses altérations » p.249, précise aussitôt Nabokov. Le souvenir d’un « compagnon bien aimé » (index) subsiste intact dans la mémoire de l’écrivain ; ce qu’ils ont accompli ensembles peut être désiré a posteriori sans que cela ait eu lieu.

Comme le roi, Nabokov s’est exilé de façon rocambolesque en échappant aux sbires communistes et s’est échoué aux États-Unis comme enseignant d’une université privée. Mais ce roi existe-t-il en réalité ? N’est-il pas une projection lyrique de Shade ? Un avatar affabulé par Kinbote, obscur professeur d’université, « ombre du jaseur tué par l’azur trompeur de la vitre » ? Une paranoïa soviétique qui voit des ennemis partout ? Nous sommes clairement dans un univers parallèle où l’auteur est roi. Une liberté du désir au-delà de notre enveloppe mortelle, une création ex-nihilo sortie de notre esprit – et qui lui survivra. Le poème commence par les reflets sur une vitre qui transpose et superpose les objets comme le poète diffracte et filtre sa vision sur le monde.

Kinbote et Shade sont antinomiques mais, comme la matière et l’antimatière, s’attirent et s’annihilent. Il n’en restera qu’un. Kinbote est athlète et droit, homo, gaucher, libertin et stérile, végétarien et chrétien ; Shade est maladroit et courbé, hétéro, droitier, fidèle et père d’une fille, mangeur de viande et agnostique. Tout est faux-semblant et tout est Nabokov, comme les deux tendances de sa nature riche et variée. « Enfant, j’étais un petit illusionniste », disait l’auteur (p.1315 Pléiade). Lui aussi, comme les peintres renaissants, crée des Madones à partir de jeunes fleuristes à Florence. Son prince Charles-Xavier, amant à 13 ans du fils de duc Oleg, est la version sylphe de qui il était lui-même à Saint-Pétersbourg. Une projection, un fantasme, une sublimation – un possible parmi les personnages en lui. L’apparence physique de Shade lui-même était un masque « car si les modes de l’ère romantique rendaient plus subtile la virilité d’un poète en découvrant son cou séduisant, en dégageant son profil et en réfléchissant un lac de montagne dans sa prunelle ovale, les bardes d’aujourd’hui, sans doute à cause des meilleures conditions dans lesquelles ils vieillissent, ont l’air de gorilles ou de vautours » p.168. Ce roman est « un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme », comme le disait Churchill de la Russie soviétique… Chacun ira de son interprétation : à mon avis, elles sont toutes justes, échos et reflets dans l’âme du lecteur particulier.

Cela n’empêche pas Vladimir Nabokov, noble déchu de la Russie tsariste, d’instiller ses messages de haine à la pacotille d’une certaine modernité qui l’a frustré de son destin.

« Je hais les choses comme le jazz,

Le crétin en bas blancs torturant un taureau

Noir, strié de rouge ; le bric-à-brac des abstraits,

Les masques rituels primitifs, les écoles progressistes ;

La musique dans les supermarchés, les piscines ;

Les brutes, les fâcheux, les philistins bourrés de préjugés de classe, Freud, Marx,

Faux penseurs, poètes surfaits, imposteurs et requins » p.199.

Il commente ainsi l’air sombre des Russes soumis au joug socialiste : « Cet air sombre n’a généralement rien de vraiment métaphysique ou racial. C’est tout simplement le signe extérieur d’un nationalisme congestionné et le sentiment d’infériorité d’un provincial – ce redoutable mélange tellement typique des Zembliens sous la domination des extrémistes, et des Russes sous le régime soviétique. Dans la Russie moderne, les idées sont des blocs taillés à la machine et mises en circulation dans des couleurs franches ; la nuance est interdite, l’intervalle muré, la courbe grossièrement échelonnée » p.343. Rien n’a changé malgré la chute du bloc, on dirait Poutine !

Le miroir inversé avec lequel se regardent Kinbote et Shade, chacun confit en narcissisme, ne sera brisé que par Gradus le tueur. L’imaginaire romantique sera troué par le réalisme socialiste. Les érotiques par un impuissant. Mais quel est le plaisir du lecteur ? Lire la réalité comme une page de code civil ou la rêver en monde imaginaire ? L’impuissance du socialisme à « élever » l’humain à la spiritualité créatrice est démontrée. Vivre, c’est jouer, « innocence et oubli » songeait Nietzsche.

Vladimir Nabokov, Feu pâle (Pale Fire), 1962, Folio 1991, 352 pages, €9,40

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome III : Pnine – Feu pâle – Ada ou l’ardeur – La transparence des choses – Regarde, regarde les arlequins ! – L’original de Laura, Gallimard Pléiade 2020, édition Maurice Couturier, 1596 pages, €78,00

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Vladimir Nabokov, Pnine

Aux auteurs débutants je conseille ce roman : il apprend comment créer un personnage de toutes pièces, différent de soi, comment lui donner chair, montrer ses défauts et son humanité, comment d’un bouffon faire un être touchant. Pnine, dont le nom sonne comme peine (pain en anglais, langue de l’écriture), est professeur dans une université de seconde zone américaine, il enseigne le russe aux débutants comme aux confirmés, et la littérature russe. Il est cultivé, fils de médecin de Saint-Pétersbourg, et a reçu une bonne éducation. Mais il est gauche et peine à s’adapter aux mœurs directes américaines.

Son tragique bouffon est qu’il aurait pu faire carrière en Russie comme professeur entouré de livres, vivant paisiblement. Au lieu de cela, il est jeté tout nu dans un nouveau monde concurrentiel où il n’est que précaire, gardant un accent abominable et un vocabulaire limité. D’autant que les années cinquante s’intéressent très peu à la Russie devenue URSS et ennemie. Ni sa langue, ni sa littérature ne sont prisés des étudiants qui veulent faire carrière.

Bien sûr, Nabokov a pris son propre exemple d’immigré pour sentir son personnage ; il a pris aussi pour modèle un Juif ukrainien exilé en Belgique, en France puis aux États-Unis, Marc Szefel, né en 1902 et qui a la cinquantaine lorsque Pnine surgit dans la littérature. Mais Timofeï Pnine est une création originale, soigneusement ornée de détails qui font vrais. L’auteur s’empresse de mettre en exergue la formule célèbre : « Tous les personnages sont fictifs. Toute ressemblance… etc. ». Sauf que l’auteur se situe lui-même dans le roman en tant que V. N., tout d’abord narrateur des malheurs de Pnine, puis analyste de sa personne maladroite, enfin collègue ironique avant d’être ému. Il aurait failli épouser Liza, la femme éphémère de Pnine qui fit un fils avec un autre, le psychiatre Wind, avant que celui-ci ne trouve son mariage annulé pour vice de forme et parte avec une autre. Pauvre Pnine !

L’auteur est en effet cruel avec son personnage, insistant sur ses travers, le faisant imiter comiquement par ses collègues, prouvant par des anecdotes son incapacité sociale. Il est aussi touché par lui, mais toujours selon sa loi. Le lecteur, ainsi soumis à ces contrastes de froid et de chaud, est secoué et sommé de réagir, de s’investir dans sa lecture. L’auteur et lui dialoguent comme un psychanalyste avec son patient (Nabokov avait horreur de la psychanalyse, qu’il considérait comme un discours de charlatan). Peut-être veut-il prouver que l’on peut pénétrer l’âme de quelqu’un en l’observant et lui parlant, en échangeant des points de vue avec son entourage, plus que par des méthodes pseudo-scientifiques de tests et autres protocoles ridicules ? Il s’en moque ouvertement au chapitre IV.

A l’inverse, il fait de Victor, le fils de Liza qui n’est pas de Pnine, un enfant allergique à tout schéma œdipien préétabli par le freudisme. Malgré ses parents psy, le gamin n’a pas désiré tuer son père ni coucher avec sa mère ; il est de part en part à part. « Le génie, c’est le non-conformisme », dit carrément Nabokov (p.69 Pléiade). Il développe alors sa théorie des sensations et des perceptions, attentif aux ombres et aux reflets, captant une rue dans un pare-choc. Le temps qui passe ne peut être arrêté que lorsqu’on décrit avec minutie ce qui se passe dans l’instant, une nuance de couleur, un rayon de lumière, une ombre portée qui se déplace. Un auteur est comme un dieu dans son univers. Il crée, il dit, il amène. Comme affirmait Nietzsche, dieu est un enfant qui joue.

Nabokov vous invite à jouer avec lui. Il vous apprend à créer la vie d’un être imaginaire.

Vladimir Nabokov, Pnine, 1955, Folio 1992, 267 pages, €7,20

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome III : Pnine – Feu pâle – Ada ou l’ardeur – La transparence des choses – Regarde, regarde les arlequins ! – L’original de Laura, Gallimard Pléiade 2020, édition Maurice Couturier, 1596 pages, €78,00

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Raymond Radiguet, Le bal du comte d’Orgel

L’auteur du Diable au corps poursuit selon son âge l’exploration des sentiments d’amour, la grande affaire humaine. Alors qu’il avait entre 16 et 18 ans lorsqu’il écrivit les frasques sensuelles et sentimentales d’un adolescent de 15, il en a entre 18 et 20 lorsqu’il décrit cette fois les relations amoureuses d’un jeune homme de 20 ans.

François – le « je » du Diable au corps devait porter ce prénom selon les brouillons – est devenu Séryeuse et a acquis une particule. Il reste un côté potache chez Radiguet, l’enfant terrible des années folles qui fit tourner la tête de Cocteau. François de Séryeuse aime Mahaut, créole de la noblesse émigrée sous Louis XIII, qui aime son mari Anne d’Orgel, comte dont le nom remonte aux croisades, cité dit-il par Villehardouin. A noter encore qu’Orgel est l’anagramme de Legro… une autre potacherie. Lequel aime d’amitié mondaine François.

Radiguet adore décortiquer les sentiments et tenter de comprendre les actes de chacun plus que les actes eux-mêmes, qui semblent dictés par le destin – ou les pulsions. L’amour est irrésistible, même s’il n’est ni « convenable » ni « moral », ni mêle parfois souhaité. Les faux-semblants et les ambiguïtés abondent dans les relations humaines, surtout entre les hommes et les femmes.

Le canevas est celui de La princesse de Clèves, que Radiguet prisait fort (contrairement à Sarkozy). Ceux qui ont aimé les quiproquos, les relations bancales et le style amoureux de ce roman du XVIIe aimeront le roman de Radiguet. Il se passe dans les années folles, juste après la Grande guerre imbécile de 14-18 qui a ravagé cul par-dessus tête toutes les croyances, valeurs et vertus jusqu’ici admises. Rien ne valait plus après la boucherie absurde de la guerre industrielle provoquée par des badernes à l’honneur aussi archaïque et incongru que chatouilleux. L’après-guerre a été par opposition résolue à la fête, aux étourdissements des distractions, à la remise en cause sociale. L’usage du prénom Anne pour un homme, attesté durant la période féodale (Anne de Joyeuse, favori d’Henri III), apparaît comme un renversement du monde bourgeois au début des années 1920 tout comme un rappel de La princesse de Clèves, avec une discrète allusion à l’ambiguïté des amitiés masculines.

Le comte d’Orgel est de ces oisifs qui possèdent château et hôtel particulier et font des bals, aiment briller dans la conversation, tout en futilités et plaisirs. Il invite tous ceux qui sont de son milieu mais aussi ceux qui l’amusent. François de Séryeuse, oisif paresseux à la fortune familiale assuré est de ceux-là (un adolescent prolongé). Rencontré au cirque Medrano (encore une potacherie), Anne, François et Mahaut organisent une mise en boite du trop sérieux et prudent Paul Robin, diplomate arriviste, ami de Séryeuse, qui aime faire étalage de ses relations tout en faisant des cachotteries. A cachotterie, cachotterie et demi : ils lui font croire qu’ils se connaissent depuis longtemps alors qu’ils viennent de se rencontrer. Radiguet s’amuse.

Mais de fil en aiguille, de bals en dîners, de sorties en bord de Marne aux spectacles, le sentiment d’être bien ensemble se développe pour le triangle amoureux en amitié chaude puis en amour fantasmé des uns pour les autres, y compris d’Anne pour François. Il ne se passera rien, tout sera plus « convenable » que le diable au corps du garçon de 15 ans, mais tout sera aussi plus subtil et compliqué. Contrairement au premier, ce roman sera publié après la mort de l’auteur par son grand (petit) ami Cocteau.

Il est écrit simple et direct à la Stendhal, voué à l’analyse psychologique à la Madame de La Fayette. Un exemple de phrase concernant un personnage secondaire dit le style et me ravit : « Pensait-elle faire succéder ses séances de pose à d’autres séances ? François de Séryeuse entendit innocemment la phrase : pas une seconde la pensée ne l’effleura que Mrs Wayne pouvait disposer, pour le fatiguer, d’autres moyens que sa conversation. Il oubliait que cette Américaine était femme, et fort belle » p.44 La litote et la logique amènent une douce ironie qu’un lecteur empathique sait goûter.

Raymond Radiguet, Le bal du comte d’Orgel, 1924, Livre de poche 2003, 190 pages €7,20

DVD Le bal du comte d’Orgel, Marc Allégret, 1970, avec Jean-Claude Brialy, Sylvie Fennec, Bruno Garcin, Micheline Presle, Gérard Lartigau, LCJ éditions, 1h31, €10,18

Raymond Radiguet, Oeuvres complètes, Omnibus 2012, 896 pages, €19,00 e-book Kindle €18,99

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Henri Troyat, Le Moscovite

Bernard de Croué, nobliau ruiné, a fui la France de la Terreur en 1793 emmenant son fils de 3 ans. Sa femme est morte d’une fluxion de poitrine à Amsterdam en exil ; Croué s’est enfoncé en Russie où, à Moscou, le comte Paul Arkadiévitch, propriétaire de 2600 « âmes », l’a engagé comme secrétaire et bibliothécaire. Le français était la seconde langue de Russie, la langue de la culture. Le petit Armand a grandi bilingue entre son vieux père et la famille du comte, Nathalie Ivanovna et Catherine, de quatre ans plus jeune.

Armand, désormais 21 ans, se sent Russe et Français ; russe dans la réalité charnelle et Français par la culture de l’Encyclopédie. Mais il n’est ni l’un ni l’autre et la Grande guerre patriotique de 1812 va le lui faire sentir. Il apprendra l’amour charnel dans les bras d’une Française et gardera l’amour platonique pour la Russe Nathalie.

Napoléon l’empereur, héritier des révolutionnaires qui voulaient imposer au monde entier leur idéologie des Droits de l’Homme, s’avance à marche forcée à l’intérieur de la Russie. Il va atteindre Moscou, il l’atteint. Le comte et sa famille ont fui la capitale et leur palais confortable aux 17 000 ouvrages dans la bibliothèque pour se réfugier dans leur domaine en province. La plupart des aristocrates et des bourgeois ont fait de même, suivis par une partie du menu peuple.

Les Français, jusqu’ici bien intégrés, sont mal vus ; une quarantaine est arrêtée et déportée sur la Volga par le ronflant général Rostopchine – qui appelle à résister mais ne reste pas plus à Moscou que les autres. Rostopchine agit comme Poutine. Il exhorte les Français de Moscou à se plier à la domination sous peine d’être exclus et considérés comme moins que rien – exactement ce que Poutine fait en Ukraine : « Cessez d’être de mauvais sujets et devenez bons. Métamorphosez-vous en braves bourgeois russes de citoyens français que vous êtes » p.50. Car Rostopchine, comme Poutine, considère les Français comme des « corrupteurs de la jeunesse russe, des laquais, (…) dont la tête n’était qu’un moulin à vent » p.57. La liberté ? La belle affaire ! « Nous autres serfs, nous n’avons pas besoin d’être libérés. Nous sommes bien comme nous sommes. Avec un maître au-dessus de nous. Il nous corrige, bien sûr, mais aussi il nous protège. Qui nous protégerait si nous étions libres ? » dit un valet à Armand p.71. Après tout, les Russes ont élu et réélu Poutine et se sont à peine révoltés contre les fraudes massives avérées et contre la corruption éhontée du régime. Ils ont peur de la liberté qui leur rappelle l’ère Eltsine. Ils préfèrent la tyrannie, plus confortable car elle évite de penser. N’ont-ils pas, comme tous les peuples, les dirigeants qu’ils méritent ?

Armand se sent étranger, avec « la certitude d’être en porte à faux dans un conflit qui ne le concernait pas. La guerre qui se déroulait en ce moment opposait une France qui n’était pas sa France à une Russie qui n’était pas sa Russie » p.30. Étrange ressemblance avec le dilemme dû au conflit en cours en Ukraine. La Russie, pays européen malgré tout, pas si étrange que le Royaume-Uni par rapport aux autres pays du continent, se rétracte dans le mythe asiatique, préférant s’allier jusqu’à la fusion aux Mongols qui l’ont asservie durant un millénaire. L’Ukraine, attachée à la Russie par mille liens dans l’histoire et la culture, tient à sa culture européenne héritée de sa propre histoire polono-austro-hongroise et de sa proximité avec l’ouest et résiste, se détachant de sa maison mère. Chacun choisit selon ses tripes et celles du kaguébiste au pouvoir à Moscou apparaissent plus servir ses propres intérêts de satrape que l’intérêt à long terme d’une Russie à la démographie en berne, qui sera vite avalée par l’immense Chine…

Armand est resté à Moscou car son vieux père obstiné ne veut pas fuir : il hait les Français révolutionnaires qui ont renversé son univers d’Ancien régime, mais il n’est pas Russe. Il se réfugie dans la bibliothèque, la culture étant pour lui sa patrie. A 21 ans, Armand est un béjaune assez niais, formé à la littérature avec des femmes mais guère au commerce des armes ; tout juste sait-il monter à cheval. Lorsque la Grande armée arrive, il se sent partagé : il rencontre enfin les vrais Français, venus de France, et pas seulement les exilés de Moscou ; il sent le patriotisme attristé des Russes et leur volonté de résister, il ne peut pas leur en vouloir. Excommunié, rejeté par ses amis russes, il il parle aussi bien une langue que l’autre, sans aucun accent, et va faire le truchement. Par honneur au départ, lorsqu’il sauve Pauline, une actrice du théâtre français des invectives de la foule ; par obligation ensuite lorsque le diplomate Jean-Baptiste Barthélémy de Lesseps (oncle du Ferdinand que tout le monde (?) connaît) l’engage pour traduire les proclamations officielles.

Son père mort d’une attaque cérébrale, les domestiques du palais enfuis, son cheval volé, ses habits arrachés jusqu’à ses bottes, Armand qui s’est laissé ballotter sans réagir se retrouve en chemise et caleçon à errer dans la rue. Il rencontre providentiellement Pauline et les acteurs qui le sauvent et le rhabillent. Il va devenir l’un d’eux, jouant même un rôle au pied levé dans le théâtre aux armées pour remplacer un goutteux. Il va aussi baiser Pauline, la plus jeune de la troupe, qui sait y faire pour avoir ce qu’elle veut à son profit et celui des autres, en offrant son cul. Armand se croit « amoureux » alors qu’il est seulement pris par les sens. Erreur banale de la jeunesse. Il est jaloux du colonel Barderoux qui fait la cour à Pauline (et avec qui elle a couché pour avoir du poulet).

Mais l’empereur l’a décidé, la ville a brûlé à cause des incendiaires de Rostopchine, l’hiver approche, une contre-attaque russe a réussi : il faut quitter Moscou. Du jour au lendemain. Pauline couche encore pour négocier une charrette supplémentaire pour emporter ses cadeaux. Armand ne peut que suivre en toutou désorienté.

Premier volet d’une fresque comme l’auteur les affectionne, suivi par Les Désordres secrets puis Les Feux du matin, Le Moscovite résonne dans l’actualité. Il a été écrit pourtant il y a un demi-siècle. Comme quoi on ne change pas les mentalités sans un très long temps.

Henri Triyat, Le Moscovite, 1974, J’ai Lu 1999, 243 pages, €6,12

Henri Troyat, Le Moscovite suivi de Les désordres secrets et Les feux du matin, Flammarion 2014, 478 pages, €23.00

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Raymond Radiguet, Le diable au corps

Raymond Radiguet fut le Rimbaud des lettres françaises durant les années folles. Surdoué en tout, il est mort à 20 ans d’une fièvre typhoïde après un bain dans la Seine, mais surtout de ses excès avec tous les poètes et les écrivains du temps : Jean Cocteau (avec qui il a couché), André Breton, Tristan Tzara, Max Jacob. Encore au lycée, il écrit en 1921 ce roman endiablé au titre bien choisi ; il avait à peine 18 ans.

Osé pour son époque, transgressant les codes de l’honneur du temps (bafouer ainsi les combattants poilus de la Grande guerre!), c’est bien le diable qui a saisi l’adolescent de 15 ans pour Marthe, qui en a trois de plus que lui. Le diable des sens. La joie du corps. La liberté d’Éros. La guerre désorganise tout : elle est une boucherie qui nie l’humanité, une immoralité qui nie l’honneur, une mobilisation qui nie la famille. Préparé par de petits baisers avec les fillettes de son âge, encouragé par un ami de collège qui fantasme plus qu’il n’agit, le narrateur dont on ne connaîtra jamais le prénom a commencé tôt. Vers 9 ans, il a envoyé une lettre à une petite fille de son âge par un gamin plus jeune encore. Il lui « exprimait son amour ». Ce qui choqua la parents de la fille, le directeur de l’école et son propre père. Lequel, indulgent pour son aîné – et peut-être un brin flatté de la précocité de son fils et du style de sa lettre (sans aucune faute d’orthographe) – l’a laissé faire.

C’est à 15 ans qu’il lui fait fortuitement rencontrer Marthe, en avril 1917 à La Varenne. C’est une jeune fille de 18 ans à qui ses parents veulent faire la surprise d’une exposition de ses aquarelles assez scolaires lors d’une vente de charité organisée par la mère du narrateur. Elle est déjà fiancée à Jacques, un soldat au front. Excité par ce défi, et trouvant quelques attraits sensuels à Marthe, le diable saisit au corps l’adolescent de troisième. Il n’est pas « amoureux », pas encore, mais titillé. « Est-ce ma faute si j’eus 12 ans quelques mois avant la déclaration de guerre ? », s’excuse-t-il. Il n’est pas mobilisé comme les autres, il est libre dans une école désorganisée, laissé à lui-même par des valeurs dévalorisées.

L’auteur, né en 1903, est son double. Il a en effet rencontré en avril 1917 (à 14 ans) l’institutrice Alice Saunier, de neuf ans plus âgée, une voisine de ses parents qui lui donne des leçons particulières, y compris sensuelles, jusqu’à l’armistice. Elle a comme Marthe un fiancé au front. Mais « c’est une fausse biographie », écrira-t-il – en bref un roman. Il montre les affres du passage de l’enfant à l’adulte, le cynisme de l’époque et la lucidité de l’adolescence. Ce fut tout cela qui fit scandale : à la parution du roman en 1923, à la sortie du film de Claude Autan-Lara en 1947. La société moralise tout ce qu’elle veut cacher.

Le fiancé loin, la fille esseulée, les sens languissants – tout se conjugue pour favoriser les rencontres. Le garçon l’accompagne choisir du linge et des meubles pour son mariage. Ils parlent de tout et de rien et se plaisent, l’adolescent plus mûr que son âge et la jeune fille unique restée infantile. Elle se marie mais Jacques repart au front, la guerre n’est pas finie. Le narrateur la visite dans son appartement, ils goûtent, se caressent, flirtent. Un jour, ils finissent par baiser tout nu, ce qui ne se faisait guère chez les bourgeois décents. Le grand bouleversement de la guerre est déjà passé par là.

L’auteur reste pudique, il procède souvent par allusions, ce qui laisse toute sa place à l’imagination. Il progresse par à coups, construisant son roman avec une perfection formelle d’adulte, détaillant les sentiments de chacun comme Madame de La Fayette. Pas d’envolées romantiques mais un style d’une sécheresse à la Stendhal, la minutie d’un garçon qui parle direct et se découvre en même temps que l’amour. Car il finit par l’aimer, Marthe. Il lui fait même un enfant, un garçon qui naîtra avant terme, ce qui permettra de l’attribuer à Jacques lors d’une de ses permissions. Marthe lui donnera le prénom de son amant.

L’armistice interviendra, Jacques reviendra, Marthe mourra. Ne subsistera que l’enfant. Il « aura une existence raisonnable », ce qui marque peu d’affect pour son fils, après sa « syncope » pour la mort de Marthe. Mais c’était dans l’air du temps : les hommes se préoccupaient peu des rejetons. Et « je compris que l’ordre, à la longue, se met de lui-même autour des choses », conclut le narrateur de 18 ans. Le diable chrétien n’a rien à voir dans l’explosion des sens, mais plutôt la vie qui se répand, plus encore lorsque la tuerie est à nos portes. La « morale » en est alors bouleversée et l’ordre des choses qui veut à toute force la perpétuation de la vie exige que la tuerie sociale égoïste soit compensée par la profusion libertaire de l’Éros.

Plusieurs films ont repris le roman, l’acteur jouant le narrateur étant à chaque fois nettement plus âgé que de raison et l’histoire sensiblement modifiée.

Raymond Radiguet, Le diable au corps, 1923, Pocket 2019, 144 pages, €1,90 neuf

Raymond Radiguet, Oeuvres, Livre de poche La Pochothèque 2001, 683 pages, €6.27

DVD Le diable au corps, Claude Autan-Lara, 1947, avec Micheline Presle, Gérard Philipe, Denise Grey, Jean Debucourt, Palau, Paramount Pictures 2010, 1h50, €13,81

DVD Le diable au corps, Gérard Vergez, 1990, avec Dacla, Corinne, Portal, Jean-Michel, Winling, Jean-Marie, 1h30, €13,00

Film (pas de DVD – à cause d’une scène de fellation ?) Le diable au corps (Il diavolo in corpo), Marco Bellocchio, 1986, avec Maruschka Detmers, Federico Pitzalis

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Philippe Labro, Manuella

Une histoire de fille, une ado bourge à la fin du siècle précédent – il y a une génération. Manuella se sent mal dans sa peau, trop grosse, trop moche, trop frivole – trop nulle. Elle a 17 ans mais n’a encore jamais baisé alors que tout le monde autour d’elle en parle, des adultes qui semblent obsédés à ses copines qui « l’ont » fait et aux garçons qui ont regardé des pornos à 12 ans et qui voudraient bien reproduire. Un David, vers ses 15 ans, a tenté mais elle n’a pas compris, le connaissant depuis l’enfance ; elle a refusé, indignée. Elle reste hors des statistiques qui observent qu’en France « la première fois » se situe vers 17 ans (à cette époque).

Et Manuella réussit le bac ; elle a mal travaillé, trop zappé, incapable de se concentrer – mais elle l’a eu, et avec mention assez-bien. Comme quoi le fameux bac n’est depuis trente ans qu’un chiffon de papier qui ne sanctionne guère qu’une présence au lycée, pas l’acquisition d’un savoir. La chute en première année de n’importe quoi ensuite n’en est que plus dure !

Mais cette initiation réussie la pose enfin comme une pré-adulte. Elle n’est plus l’ado infantile qu’on doit surveiller, tanner pour qu’elle bosse, discipliner. Ce qui lui permet enfin d’abandonner son narcissisme de bourgeoise immature et d’expérimenter ailleurs : en vacances, au travail l’été. D’observer les autres avec moins de critique revancharde et plus d’indulgence. Cet épanouissement progressif fait beaucoup pour l’attrait du livre, écrit comme d’habitude au galop et captivant. L’auteur sait conter.

Et Manuella entre enfin dans les statistiques ; elle baise. Avec le trop beau Pietro, un garçon de peut-être 25 ans parfait, gracieux, séduisant, les muscles longs et les épaules vigoureuses, « athlète et ballerine » (p.108) qui sait parler. Il a le charme et l’énergie de la jeunesse et envoûte littéralement le monde autour de lui. Il a surgi brusquement des eaux au mouillage en Corse après un crawl souple, ruisselant, en slip sur le pont tel un jeune dieu. Femmes et hommes en ont été éblouis et il n’a de cesse de les enchanter de son bagout. Très sensible à l’impression qu’il donne et aux changements d’atmosphère, il s’adapte et ensorcelle de formules et de citations, avec toujours le sourire et le mot qu’il faut. Manuella a été subjuguée comme les autres.

Il l’a reconnue comme une égale car elle n’est pas dupe de son rôle bouffon et sent la fragilité derrière la comédie. Elle est « pure », Manuella. Il l’appelle Ella et pas Manu comme les autres, « pour contrer les vieux » – et leurs préjugés. Invité à un dîner de pâtes carbonara avec les dix-huit de la résidence de vacances (construite par le père de Manuella et son associé Chuck), le garçon vient pieds nus en pantalon blanc et veste rouge à boutons dorés de Sargent Pepper. Il ne porte rien dessous et les femmes n’auront de cesse de le déshabiller pour « essayer la veste » afin qu’il reste torse nu entre elles, « poitrine et muscles dehors ». Pietro est de suite surnommé « le haricot » par un Chuck trop épais et velu pour l’égaler en délicatesse physique et prestance de conversation.

Après ce moment de sensualité exacerbée auquel les hommes eux-mêmes ne sont pas restés insensibles, les commentaires et les ragots vont bon train : un vrai réseau social, cette résidence ! Pietro est accusé à demi-mots par les femmes de baiser plusieurs filles, en don Juan de plage éphémère qui aime ça, fier de son corps et de son éclat. Ce qui n’est pas vrai, mais les fantasmes explosent. Chuck, jaloux, suggère qu’il est probablement gay ou au moins bi, trop beau pour un vrai mâle, et qu’il se tape peut-être et le vieux et la vieille, riches Italiens qui l’accueillent sur leur bateau de grand luxe, d’où il est venu à la nage. Ce qui est faux là encore mais titille Manuella.

Lorsque le navire de croisière va partir, emportant Pietro sans qu’il ait dit qui il est ni ce qu’il fait dans la vie, Manuella n’y tient plus. Spontanée comme une ado, décidée comme une adulte, elle provoque le destin en se rendant en dinghy directement sur le bateau le soir, pour y rencontrer le jeune homme. Elle lui déboutonnera sa veste à boutons dorés pour toucher sa poitrine, il lui retirera son débardeur sous lequel elle ne porte rien, tous deux retireront d’un coup leur jean porté à cru et ils se retrouveront nus pour faire l’amour. Doucement elle sera pénétrée, progressivement ravie ; lui impressionné et ému, graduellement amoureux.

De retour à Paris, elle voudra l’oublier ; ils n’ont pas même échangé un numéro de téléphone. Son amie Daph, victime d’un accident de voiture avec le moniteur de colo Cédric surnommé Cèdre, accaparera son cœur ; un projet en Australie pour l’année post-bac monopolisera son attention. Puis elle reverra Pietro la veille du départ à Paris, dans la grisaille de l’automne, vêtu d’un pull et d’un imper, entouré de mômes qu’il surveille. Il lui avouera être prof de français et remplacer un collègue. Il voudra la revoir et elle dira peut-être.

Le frimeur a fait le bidon en vacances parce qu’il était dans un milieu de frimeurs, mais il est autre dans la vraie vie, plus profond. Elle l’a percé à jour et il l’aime pour cela car elle estime l’homme vrai et pas l’histrion. Se sentant inculte après sept années de collège et lycée (on le serait à moins!), elle lui demandera de lui envoyer en Australie un livre à lire tous les quinze jours durant ses huit mois passés là-bas. Après… c’est une autre histoire qui commencera peut-être.

Philippe Labro, Manuella, 1999, Folio 2001, 256 pages, €7,50 e-book Kindle €7,49

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Jean Anglade, Le saintier

Un saintier est celui qui fond les cloches. La cloche se disait sin ou sain, tiré du latin signum qui a donné signal. Toc-sin signifie toquer le signal, autrement dit sonner la cloche. Être saintier est un métier spécialisé car les proportions de cuivre et d’étain pour faire résonner le bronze selon la dimension de la cloche sont empiriques, tout comme la confection du moule avec de l’argile, de la paille et du crottin de cheval, ou encore le moulage qui exige une température du métal suffisante et le démoulage des précautions de refroidissement. En bref, être saintier n’est pas à la portée de n’importe qui. Le métier se transmet de père en fils et petit-fils, comme tous les arts industrieux.

Jean Anglade, instit féru de terroir ayant œuvré aux confins du Puy-de-Dôme avant d’agréger l’italien, raconte ici l’histoire de la vraie famille Mosnier, fondeurs de cloches du XVIIIe siècle, de Louis XIV à la fin de Louis XV. Leurs ancêtres ont fondu des cloches durant trois siècles mais l’auteur n’en prend que la fin. Les Mosnier ont réellement existé mais leur histoire est romancée, de multiples détails du temps sont ajoutés à plaisir.

Le plus extraordinaire mais vrai est cette rencontre de deux Russes venus comme ouvriers s’initier aux cloches auprès de ces spécialistes reconnus, dont un géant prénommé Piotr. Il se révélera Pierre 1er de Russie, Pierre le Grand, venu incognito faire un tour en Europe pour espionner les techniques qu’il voulait introduire dans son pays rétrograde. Il sera enchanté des Mosnier, fera sauter les petits-enfants en l’air comme il le faisait à son fils Alexis, retournera en Russie puis reviendra à la cour de Louis XV où il prendra dans ses bras le roi enfant de 7 ans au grand dam de la cour. Il fera inviter les Mosnier à Versailles et leur proposera de venir œuvrer un temps en Russie.

Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard, alors que le travail manque en France car chaque église a ses cloches et les réparations sont rares, que quatre membres de la famille vont faire le voyage de deux mois jusqu’à Moscou. Le tsar est mort mais son ambassadeur cacochyme se souvient d’eux et les recommande. Ils vont notamment fondre avec toute une équipe le Czar Kolokol, la plus grosse cloche du monde voulue par les Russes – qui veulent avoir les plus gros de tout depuis tout temps, par complexe d’infériorité (Poutine voudra la plus grosse bombe H, le plus gros missile, la plus rapide torpille et ainsi de suite). Les Mosnier travailleront une année et reviendront avec un pécule. Pendant ce temps, le reste de la famille a vécu de cultiver la terre, élever les bêtes, tresser des paniers, toute cette activité complémentaire indispensable à un métier épisodique.

Au retour, l’irascible Germain, qui n’a jamais aimé son fils de désormais 17 ans, le tue accidentellement de deux coups de pistolet dans une colère homérique devant toute la famille attablée. Le garçon a toujours refusé de faire la cloche mais préféré observer les plantes et soigner les animaux. Parce que son père veut obstinément l’emmener en périple pour fondre une cloche à Poitiers et faire de lui un saintier contre sa volonté, il décide de s’engager dans l’armée de Louis XV tout seul, sans son autorisation. Le vieux se prend pour Dieu le Père et le châtie – mais se repend (un peu tard) de ce péché. Il se rend mais la justice sera clémente car, en ce temps, la Bible dicte les lois et celles de l’Ancien testament règnent.

La famille en sera comme ébouillantée, elle perdra son art faute de pouvoir retravailler ensemble, et la Révolution viendra qui abattra les cloches et rayera le métier de la carte des artisans.

Jean Anglade est un conteur et, même si ce qu’il conte n’est pas toujours la réalité exacte et vécue, il brode assez pour le faire croire. Ce livre d’hommage au terroir et aux vieux métiers se lit très bien, les amours paysannes et les pères contrariés sont tout à fait dans l’air d’Ancien régime.

Jean Anglade, Le saintier, 1997, Pocket 2012, 324 Pages, €12.00 e-book Kindle €12.99 occasion €2.83

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Zoé Gilles, Les (non) Ons

Le livre s’ouvre sur une citation de Nietzsche sur l’art de la nuance, qui ne vient aux jeunes qu’après qu’ils se soient heurtés violemment aux réalités. Aristote et sa logique binaire est l’ennemi intime de l’autrice. Il aurait conduit à la grande catastrophe, appelée le « Ça » – comme le destin de la conscience individuelle pour Freud. L’ami Alex l’avait pronostiqué : « La civilisation est livrée à une utilisation indiscriminée d’une science et d’une technologie menaçant l’espèce humaine, et même la vie tout court » p.21. Alexander Grothendieck, le géomaticien de génie qui a réellement existé…

Le « Ça » survient en 2033, juste un siècle après l’arrivée de Hitler au pouvoir. Ce n’est pas un hasard mais l’effet (un brin complotiste) de « la dernière expérience scientifique terrestre, lancée dans le plus grand laboratoire conçu permettant d’accélérer des particules à une vitesse proche de celle de la lumière ». Les expériences du CERN sur le boson de Higgs auraient fait exploser la Terre, réorganisant ses particules. Il n’y aurait eu que 1021 survivants, préservés par le financeur, Max Gogol. Cet ex-industriel chimique et biotechnique anglophone semble calqué sur Elon Musk et sur le PDG de Google Larry Page, transhumaniste nommé « leader international de l’économie du futur » par le Forum économique mondial en 2002.

Et pourquoi cette recherche forcenée de la pierre philosophale malgré les risques ? Le monde subissait déjà une catastrophe écologique (air connu) doublée d’une catastrophe sociale (de plus en plus de très riches et de très pauvres), triplée d’une catastrophe de l’IA – l’intelligence artificielle: « Sur les six milliards qui n’avaient pas succombé au régime maigre, l’humanité ne comptait plus qu’entre 5 à 30 % au mieux de non-SOPVA par empire, c’est-à-dire d’individus produisant encore un revenu (les SOPVA étant les « Sans occupation productive de valeur ajoutée », économique il va de soi) – donc plus d’échanges, plus de vie… p.41 » A la pointe de l’écologisme techno, « L’humain représente un risque biologique. Pas la machine » p.41.

Car l’humanité, qui se croyait au sommet de l’Évolution, s’est abêtie en masse avec la technique (air connu). « Pour Homo, formé, trompé et traité comme la masse des objets sur lesquels les matérialistes exerçaient consciemment leur pouvoir, penser au-delà des chiffres ou du bout de son nez était devenu inutile. Les technologies faisaient cela si bien à sa place. Mais si avide d’énergie, ce diable bicéphale, ce duo diabolique éteignit progressivement le peu des lumières qui brillaient encore en lui… » p.169. La consommation orientée avait abruti la jeunesse (air connu) : « Au cours des secondes Trente moins Glorieuses de leur grande Histoire universelle (1995-2025), la jeunesse avait été le mieux préparée à clapoter dans la fange. Dès leur naissance, leurs esprits étaient remplis d’hallucinations, fantasmagories et autres arguties des fictions niant la réalité : divertissements dilatoires de merveilles en 4D, diffusion de la matière, des objets et des êtres à travers des faisceaux lumineux » p.273.

Apollonios, Italien, « philosophe-expert en mythologie » intervenait sur les dangers des Nouvelles Technologies avant la catastrophe ; comme d’autres, il l’avait bien dit. Il est devenu Toa, le 33ème survivant et est appelé On33. Avec son quintette de savants, et Moa, il va s’efforcer de mettre sur mémoire wiki tout le savoir humain depuis les origines, en évitant les impasses ayant conduit à la catastrophe.

Mais Gogol a tout réorganisé sous le signe de l’IA. Les humains sont trop bêtes et ils doivent être augmentés et réduits en même temps : transhumanisés et disciplinés. Au service de quel But ? Pas repeupler la Terre, les survivants ont été stérilisés ; mais ils ont été rendus immortels. Vers le « on » impersonnel, le « on est con » du proverbe. Non sans message politique subliminal partial (air connu) « En marche, en marche, susurre-t-il amèrement ce vieux slogan politique. Vers où ? Vers On… » p.178.

L’idéal social est celui d’une ruche. Tout est « on » : le langage, réduit au basique des mille mots en Onglish, les relations sociales réduites à l’Onmitation, le décor des murs. « Ces miroirs étaient censés leur montrer tous leurs actes, postures et mimiques à chaque seconde de leur vie afin de les aider à mieux se comporter civilement en public et à se découvrir en privé » p.8. Surveillance stalinienne de conformité, déjà en usage dans la Chine de Xi : « Grâce aux « captOns » qui ont été implantés dans vos cerveaux avant votre sortie du camp, les consciences seront happées et dirigées en permanence » p.158. L’informatisation des corps et des consciences sera assurée par un système de contrôle central : « les Ons seront technologiquement augmentés lors des régénérations et après une sauvegarde journalière qui aura « purifié » leurs cerveaux grâce à des mises à jour utilitaires » p.162.

Nous sommes dans la science-fiction d’une philosophe un brin ardue qui projette les tendances dans l’air du temps pour brosser le portrait d’un futur très noir. Le récit prend peu de place à l’inverse des « carnets » de réflexion de l’intellectuel Apollonios sur ce qui lui arrive. Un 1984 relooké 2033 mais qui n’a pas sa force, confondant trop volontiers l’essai et le roman. La partie théorique (ennuyeuse) aurait gagnée à être clarifiée et nettement résumée, tandis que la partie action ou romance aurait gagnée à être mieux développée. Au lieu de quoi l’acte de « résistance » final qui fait pleuvoir la science de l’humanité sur les Neandertal au cerveau pas vraiment apte à la saisir paraît un peu incongru.

Reste un déroulé logique de tendances mortifères qui, si elles n’étaient pas compensées dans l’avenir, pourraient nous conduire à une catastrophe. Vraisemblablement pas celle du collisionneur de hadrons, mais un repli sur eux-mêmes des « empires » dans le moutonnisme général pseudo « démocratique » où la pensée critique aurait bel et bien disparue et où fleuriraient les dictatures sans contrepouvoirs.

Zoé Gilles, Les (non) Ons, 2022, 320 pages, €20.00 e-book Kindle €9.99

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Cronin, Le destin de Robert Shannon

Écossais, catholique avec une mère protestante, médecin des pauvres mais ayant aspiré à devenir chercheur, voilà le destin Robert Shannon – le même que celui de l’auteur. Ce roman quasi autobiographique raconte le double grand amour : celui de la médecine et celui de l’épouse. Il fait suite aux Vertes années qui racontaient l’enfance.

Comme toujours chez Cronin, l’homme se hérisse lorsqu’il rencontre la femme ; elle lui paraît bête, inférieure, incompréhensible. Puis, insensiblement, l’apprivoisement se fait et l’amour vient, l’affection avant le désir, puis tout explose en happy end – ce qui a fait le succès incontestable de ses romans. Archibald Joseph, dont on ne prononce jamais les prénoms mais justes les lettres A. J., installe le roman post-victorien dès l’entre-deux guerres et le poursuit dans la modernité industrielle et l’essor scientifique de l’après-guerre.

Ici, le conflit est entre le mandarin imbu de son pouvoir et le jeune chercheur esclave obéissant car sans moyens ni relations ; entre le pater familias calviniste style Ancien testament et la liberté de l’amour ; entre les devoirs ou traditions et l’initiative. Archibald/Robert est le garçon qui se fait lui-même, contre la société, la religion, le destin.

Robert Shannon, docteur en médecine, médaillé pour quelques recherches post-doc, n’a trouvé qu’un poste d’assistant à l’université via une bourse précaire. Mais il ne peut plus supporter la maison du professeur Usher parce qu’il ne peut poursuivre des recherches pourtant vitales sur une épidémie de « grippe » liée à une épizootie mais doit travailler aux intérêts du patron. Dénoncé par un assistant jaloux pour avoir conduit des recherches sans autorisation sur son temps de travail, il démissionne et cherche à se caser en attendant dans un hôpital pour malades contagieux. Après avoir engueulé vertement une infirmière qui était allée prendre son thé sans surveiller un petit garçon de 5 ans intubé à cause de la diphtérie, sauvé in extremis alors qu’il étouffait, mais que la carence infirmière a laissé mourir, il est dénoncé par elle pour utiliser sans autorisation un local désaffecté pour ses travaux – car elle est la belle-sœur d’un administrateur. Toujours, la sociétés, les relations, le pouvoir, les traditions, s’opposent à la jeunesse et à son envie de vivre. Shannon trouve par hasard, en sauvant une gamine de 14 ans renversée par un fardier dans la rue, un emploi auprès d’un médecin de ville qui court après l’argent. Mais ce métier (que l’auteur a pourtant pratiqué) ne lui convient pas ; il veut poursuivre ses recherches sur la brucellose – ce qu’il pourra faire dans un asile de fous, équipé d’un laboratoire ultra-moderne que personne n’utilise !

Lorsqu’il réussit, grâce à l’aide d’une (rare) étudiante en médecine rencontrée à sa pension, à prouver que la maladie de Bang du bétail n’était autre que la fièvre de Malte de Bruce et que la « grippe » qui sévit alors, il est félicité par tous. Il n’est pas nouveau que la grippe soit une maladie venue des bêtes, et pas seulement en Chine aujourd’hui. Mais il tarde à publier, désirant aussi proposer un vaccin. Ces trois ou quatre mois de délai supplémentaire qui le feront travailler avec Joan le verront supplanter par une publication sud-américaine qui parviendra brillamment aux même conclusions mais le coiffera au poteau. Toute cette recherche pour rien… sauf pour mieux se connaître peut-être et pour mieux connaître Joan.

Même chose en amour. Joan Law, l’étudiante veut apprendre à soigner pour aller rejoindre sa sœur infirmière en Afrique dans une mission protestante. Elle échoue à son premier examen parce qu’elle tombe en amour pour Robert. Celui-ci, présenté à sa famille de boulangers, ne séduit que son jeune frère Luke, 17 ans et amoureux des motocyclettes, et sa mère. Son père en revanche, possède une foi rigide et sereine ; il ne peut envisager que Joan se marie jamais avec quelqu’un qui n’est pas de la même secte. Bien que catholique (et peu pratiquant), Robert n’est pas un « vrai » chrétien à ses yeux : il ne connaît pas la Vérité, la seule évidemment qui soit, celle exclusive à laquelle le père croit. L’étroitesse d’esprit est un obstacle de plus mis par le destin à la vie.

L’art maladroit de Robert, vraiment amoureux de l’esprit, du tempérament et du corps de sa belle (dans cet ordre tout classique), parviendra à remettre les roues du destin dans les rails, mais non sans mal. Tout le roman va de la découverte à la chute avant la rédemption – le mariage et un poste de chercheur à Lausanne, loin de l’Écosse étriquée de son temps. Il se lit avec avidité, bien écrit et sans pédantisme, avec une psychologie qui vole au-dessus des romans de gare sans égaler pourtant les romans victoriens. Cet entre-deux facile mais talentueux fait passer de bons moments. Plus que les stupidités à succès publiées récemment.

Archibald Joseph Cronin, Le destin de Robert Shannon (Shannon’s Way) 1948, Livre de poche 1974, occasion €0,75

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Laurent Geoffroy, Petite histoire d’un juif français

Lorsque j’ai reçu ce livre, je me suis dit aussitôt : « encore une histoire de Juif ! ». Nous avons subi pendant huit mois les bouffonneries nazies du juif Zemmour (revendiqué comme tel) qui a monopolisé les médias sans obtenir un score honorable (et même aucun député!). Nous avons constaté que tout le premier semestre 2022 Gallimard en Pléiade était exclusivement consacré à des écrivains juifs : Kafka, Proust, Roth – certes de talent, mais enfin…. Est-ce pour se faire « pardonner » par le politiquement correct la parution en même temps de Guerre de Céline ? La communauté juive ne représente qu’environ 800 000 personnes en France, aurait-elle le monopole des médias, des éditions et de la posture morale ?

Sauf que cette réaction épidermique n’est pas de mise pour Laurent Geoffroy.

Son livre juif d’un Juif qui n’a appris être juif que lorsqu’il avait 12 ans, est un ouvrage très intéressant, plaisant à lire et qui fait réfléchir. Je vous le conseille, bien plus que les sempiternelles élucubrations de moraline arrogantes d’un BHL par exemple. C’est que « Laurent Geoffroy » est son nom de bébé caché, né en 1943 « de père inconnu » en pleine occupation nazie tandis que sa mère Sarah était recherchée par la Gestapo et les milices ou polices de Pétain (adulé par le Z) et que son père René était déporté au camp d’Auschwitz. Son vrai nom, reconnu par jugement du tribunal en 1948 après le retour des camps de son père, évadé de dernière minute juste avant l’arrivée des Américains, est Laurent Sedel. Il n’était rien moins avant sa retraite que chef du service d’orthopédie à l’hôpital Lariboisière à Paris. Médecin, fils de médecin, Français de naissance et d’études, laïc et adepte des Lumières.

Qu’il soit « juif » ne veut pas dire grand-chose, il est avant tout un homme.

Il analyse donc ce battage fait depuis des décennies autour « des Juifs » avec du recul et un œil acéré. En racontant son histoire, celle d’un greffé du foie qui a survécu – une nouvelle résurrection après celle d’être né caché ; en racontant l’histoire de ses parents, amoureux, actifs mais naïfs qui ne « croyaient » pas au danger nazi en France ; en racontant l’histoire de ses grands-parents, juifs ashkénazes venus de « Pologne » (aujourd’hui l’Ukraine). Il replace la condition juive d’aujourd’hui dans le contexte historique européen et français. Son message est qu’à en faire trop sur le « devoir de mémoire », on finit par braquer les gens : « encore une histoire de Juif ! ». Sedel en appelle plutôt à un « devoir d’oubli », seule façon de cicatriser les plaies et de bâtir un nouvel avenir débarrassé du concept de « race » (qui n’existe pas).

Mais la condition juive est prise en otage par la droite israélienne et sa politique bornée de forteresse assiégée. Brimer les Palestiniens et les bloquer en corner dans leurs territoires assiégés ou occupés n’est pas une solution à long terme. La solution finale (si l’on ose dire) serait plutôt dans l’instauration d’un État palestinien égal, avec lequel des relations normales pourraient être établies. Mais Netanyahou n’en veut pas, perfusé aux armes américaines et aux capitaux du lobby américain qui, selon l’auteur, se sentirait coupable de n’avoir rien fait en son temps contre l’Holocauste.

Quant à la France, les intérêts bien compris de certains amuseurs ou écrivaillons forcent le thème juif pour raviver le syndrome de l’affaire Dreyfus, la culpabilité du Vel d’Hiv et de Drancy, le David contre Goliath du petit Israël en butte aux innombrables armées arabes en 1967, 1973 et au-delà. Les juifs séfarades venus d’Afrique du nord excellent dans la dérision médiatique et le spectacle ; ils en rajoutent. Claude Lanzmann a inventé le mot Shoah (qui veut dire en hébreu catastrophe) pour rivaliser avec la Nakba (qui veut dire la même chose en arabe palestinien). Mais à en faire trop, l’effet boomerang ne tarde pas. L’auteur ne l’évoque pas, mais la jalousie arabe (il n’y a pas d’autre mot) sur la façon dont les Juifs sont plaints, confortés et célébrés en France alimente l’antisémitisme (même si, l’auteur le rappelle, les Arabes sont aussi des Sémites).

Ce livre hésite entre l’essai et le roman, c’est dommage ; il aurait gagné à être remanié pour choisir son style. Laurent devient donc « Georges » (en grec ancien : celui qui travaille à la terre) et Sedel devient Ledes, on ne sait pourquoi car l’auteur sous pseudo signe de son vrai nom sa biographie en quatrième de couverture. Il aurait fallu opter. Pas étonnant à ce qu’aucun éditeur classique n’ait voulu le publier, selon ce qu’il déclare. Non pas que le livre soit un brûlot, il dit plutôt des choses sensées, mais il est mal construit et nentre pas dans les cases éditoriales. Fait de textes raboutés au prétexte d’une autobiographie familiale (qui ne commence vraiment qu’à la page 80), il contient trop de répétitions et quelques erreurs de frappe, de sens ou d’étourderie comme Robineau pour Gobineau, les « catholiques » sous Constantin (ils furent chrétiens avant que Luther, en protestant mille ans plus tard, ne les fasse catholiques !), Dominique Fernandes pour Fernandez, « au fait » de sa carrière pour « au faîte », la Flag pour la Flak (Flakartillerie en allemand : artillerie antiaérienne et pas flagrants délits en français…)

Le mot résurrection peut avoir un double sens : celui de renaître à la vie pour un nouveau départ ; celui de voir ressurgir les problèmes du passé. Laurent Geoffroy/Sedel hésite sur la crête entre les deux, ravi d’être né et re-né, d’être un survivant dans un monde en perpétuels changements, mais aussi inquiet pour la suite, l’essentialisation de la « mémoire » créant un nouveau dogme appelant aux hérésies et aux réactions violentes dont sa famille est depuis trois génération un exemple.

Malgré ses défauts de publication, un bon livre qui fait remercier l’auteur d’exister et de s’exprimer.

Laurent Geoffroy, Petite histoire d’un juif français – Résurrections, 2022, L’Harmattan, 229 pages, €21.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Cronin, Étrangers au paradis

Médecin écossais, Cronin ne pouvait mettre en scène avec réalisme qu’un médecin écossais. Tel est le docteur Murray, flanqué de nurse Benchley, protagonistes de cette histoire. Tous deux sont Américains, pays fort à la mode depuis 1918 dans le monde occidental, et vivent d’exaltantes aventures sous les tropiques. De la science, de l’amour (pour l’époque le sentiment, pas le sexe), des aventures palpitantes à la Bob Morane pour adulte, et voilà le travail. Un roman qui se lit à la perfection avec un zeste de piment policier dans la balance.

Chirurgien réputé d’une clinique privée, Murray est envoyé par son patron pour un mois suivre la convalescence d’un gros riche d’origine française qui s’est fait tirer dessus et n’en a réchappé que par miracle, aidé de la science médicale avancée de la clinique. Le planteur Defreece vit sur une île des Caraïbes, San Felipe, au large des côtes brésiliennes. L’île est indépendante et vivait fort bien de canne à sucre et de rhum jusqu’à la découverte d’un grand gisement de bauxite. Le propriétaire du terrain l’a vendu à une société de façade brésilienne qui, en fait, est gérée par Moscou. D’où agitation communiste auprès des indigènes, déstabilisation de l’État et menace physique sur les riches patrons, dont Defreece.

Dont la seconde femme, névrosée droguée, veut d’ailleurs se débarrasser pour vivre son idylle avec son nouvel amant, le docteur Da Souza. Malgré son nom portugais, il est pleinement caraïbe et méprise les Blancs tout en tenant les indigènes de sa race pour des enfants crédules. C’est dans ce panier de crabes que débarquent Murray et Benchley.

Médecin et nurse ne courent pas dans la même catégorie et leur position sociale respective les fait se « gober », comme il était traduit jadis pour snober. Il est vrai que la posture d’avalage met assez bien en lumière l’attitude du snob devant qui il ne peut sentir. Mais, comme de bien entendu, ce sont les circonstances qui vont révéler à l’une et à l’autre leurs qualités et affinités réciproques. Non sans qu’une fille à papa, alcoolique notoire, n’entreprenne de draguer impunément le beau jeune docteur dans l’ennui îlien. Séparée (mais non divorcée, catholicisme oblige) d’un baroudeur ex-footeux à succès devenu débardeur dans ce trou où ses talents ne trouvent pas autrement à s’occuper, elle saute sur le premier venu pas trop foncé qui passe. Elle aussi vivra sa résilience, dans une atmosphère de vaudou et de révolution que les orages de plus en plus fréquents annoncent.

Defreece craint pour sa vie une fois de plus, un lustre de plusieurs kilos s’étant effondré opportunément sur la méridienne où il aurait dû être assis s’il n’avait eu envie d’un rhum interdit pour sa santé par l’équipe médicale. Mais c’est sa femme qui va être touchée pour avoir bu d’une carafe qui ne lui était pas destinée, déplacée par une certaine personne qui se méfie. Carafe que le bon docteur de famille De Souza, équipé d’un laboratoire dernier cri financé par la mine, a lui-même préparée…

Le lecteur avisé devra passer par toute une série d’invraisemblances et d’erreurs de débutant de chacun, qui fonce sans réfléchir pour faire avancer l’intrigue, malgré les années d’éducation « scientifique » passée à la faculté et à la clinique. Le pire arrivera jusqu’au retournement final, expédié un brin rapidement, mais en apothéose.

Entre Mary Higgings Clark et Henri Verne, ce roman pour adulte se dévore comme un autre.

Archibald Joseph Cronin, Étrangers au paradis (The Native Doctor), 1961, Livre de poche 1971, 188 pages, occasion

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Bernard Clavel, Tiennot

Clavel écrit son « cœur simple », certes sans le talent ni le polissage de Flaubert, mais avec sincérité. Le petit Étienne, Tiennot, est un colosse simplet qui vit de menus travaux. Jusque-là dirigé par son père, un ancien résistant avisé qui a sauvé nombre de gens sur la ligne de démarcation, il se retrouve tout seul à sa mort, avec pour seul soutien l’ami de la famille, Arthur et sa femme.

Ils lui proposent bien de venir habiter chez eux mais lui ne veut pas, tenant à sa maison sur son île de la rivière Loue dans le Jura. Il a sa mule, la Miaule, ses poules et ses lapins, son jardin potager, sa barque aux longues rames, et sa force pour gagner un peu d’argent.

Madré, le cafetier Flavien lui assure qu’il a besoin d’une femme. La trentaine largement entamée, Tiennot est vierge comme c’est le cas chez les paysans non mariés depuis toujours. Les villages sont petits et tout le monde surveille tout le monde. Tiennot n’est pas assez malin pour se concilier une fille entre deux buissons et son âge avance. Il accepte donc que le cafetier et sa cafetière lui trouvent une femme pour vivre avec lui sur son île.

Ce sera la Clémence, une trentenaire qui s’est beaucoup donnée dans les hôtels où elle servait à la plonge et que son père veut caser. À la campagne, le sentiment passe après les affaires. La femme est mise « en location » pour deux mois, contre 50 000 Fr. en billets. Le père, comme le cafetier maquignon, y trouvent leur compte. Si l’essai est réussi, le mariage pourra être négocié ; sinon, la fille rentrera.

Mais une femme à la campagne, qui n’est pas née à la terre, est un boulet à traîner. Si elle sait faire la vaisselle et passablement la cuisine, voir un peu de ménage, tout le reste lui répugne. Elle s’ennuie dans « ce trou » boueux. Oh, certes, elle baise sans barguigner, habituée à la chose, mais a peur de l’eau qui cours tout autour de l’île sur la rivière. Et ne voilà-t-il pas que la pluie se met de la partie ! Onze jours sans interruption, avec des trombes d’eau pour finir. La rivière ne cesse de monter, à la grande terreur de Clémence qui veut à la fois s’enfuir et en même temps refuse de monter sur la barque.

Elle admire Tiennot pour sa force, « c’est un homme, un vrai », mais elle le hait pour son côté obtus et simplet. Elle a obtenu un moulin à café électrique, puis une télévision, mais elle n’est jamais contente. Tiennot, qui survit à vendre les légumes de son potager et à louer sa force pour creuser des tranchées ou abattre du bois, n’a plus de sous. Le Flavien l’a ruiné avec son idée de femme.

Comme l’eau ne cesse de monter et que le couple s’est réfugié avec la basse-cour dans le grenier, Clémence profite de ce que l’ami Arthur est venu héler sur l’autre rive pour crier « au secours ». Elle dit qu’elle a la fièvre et qu’elle veut partir. Elle a cherché à fuir comme une poule affolée mais a glissé dans la boue et sa tête a heurté le piquet qui retient la barque. Tiennot, qui n’y tient pas, est obligé de la faire traverser, malgré sa terreur. Elle promet de revenir mais c’est une promesse de femme car elle emporte évidemment sa valise. Elle ne reviendra pas, accusera Tiennot de l’avoir battue, et le simplet, berné, n’aura qu’une idée : se venger.

La terre lui en veut, sa nature le handicape, les autres le raillent et les femmes sont des menteuses. Il n’y a qu’une seule façon d’en finir.

L’écrivain populaire des années 1970 grave ici l’empreinte des laissés-pour-compte de la modernité, ces cœurs simples nés à la campagne que la société a oubliés. Pour eux, les amis sont rares, les profiteurs légion et les femmes une tentation du diable.

Bernard Clavel, Tiennot ou l’île aux Biard, 1977, J’ai lu 1999, 128 pages, €

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Giorgio Bassani, Le jardin des Finzi-Contini

En 1929, le narrateur a 13 ans et une fillette aristocratique de son âge a le béguin pour lui. Mais elle est une Finzi-Contini et, bien que juif lui aussi et la voyant à la synagogue, elle n’est pas de son monde. Alors qu’il vient de rater un examen de maths qu’il doit repasser en octobre, il s’affale désespéré sur l’herbe des remparts de Ferrare, sa ville, où il est venu en bicyclette. Pssit ! Celle qui l’appelle est Micol, la fille cadette des Finzi-Contini, propriétaires d’une très vaste propriété composée de la magna domus, d’un immense jardin arboré aux essences diverses, d’un court de tennis en terre battue, d’une ferme où règne le gardien-concierge-chauffeur-homme à tout faire et sa femme qui sert de bonne avec sa fille. Micol invite le narrateur à venir la rejoindre en grimpant le haut mur, aidé de clous et de prises qu’elle a elle-même installés. Mais le prime adolescent a le vertige ; celui, physique, de la hauteur, mais surtout celui, passionnel de la fille. Ils vont copiner, puis s’embrasser, mais après ? Au cinéma, rien n’est dit de cette ellipse entre le premier baiser et le couple et le garçon ne sait pas, ne veut pas, il le craint.

Le baiser ne se fera pas et il faudra des années avant qu’ils se revoient : dix ans. L’Italie est devenue fasciste et les lois raciales commencent à faire leur effet, même si Mussolini n’est pas Hitler et n’a pas la phobie des mauvais gènes. Mais il est nationaliste et veut, comme tous les repliés sur eux-mêmes, « purifier » la nation italienne de tous les métèques et autres corps étrangers. Tous les Juifs sont donc bannis des instances sociales et relégués dans leurs ghettos, même dorés. Ils sont exclus du club de tennis, du cercle littéraire, de la bibliothèque publique, du conseil des commerçants – et même du parti fasciste lorsqu’ils y ont adhéré pour faire comme tout le monde. Exclus, ils refont donc communauté et les Finzi-Contini, un temps sortis de la synagogue pour rénover la leur, reprennent le chemin commun et invitent la jeunesse à jouer au tennis avec la leur dans le grand parc.

Le narrateur, très littéraire et qui veut devenir romancier, commet déjà quelques vers appréciés. Il tombe inévitablement amoureux de Micol qui le considère comme un frère, mais pas plus. Les lois raciales semblent avoir coupé tout élan vital dans cette famille arrivée. Le frère Alberto se meurt progressivement d’une mononucléose, le père Ermanno, professeur, renonce à publier l’étude qu’il projetait sur la littérature du XVIe siècle. Tout se dégrade dans la géopolitique, dans la société, et les gens avec. En fait, ils ont tous péris en déportation et l’auteur parle d’une époque révolue, trente ans avant. Micol n’est plus, la vie non plus, l’amour est mort.

Restent la brume des relations humaines, émergeant à la mémoire, comme une madeleine de Proust. Il y a d’ailleurs beaucoup de Proust dans la façon dont Bassani raconte les familles, les gens, les jardins, les relations sociales du microcosme ferrarais où chacun est allé à l’école avec chacun et parle en dialecte. La relation de sœur à frère de Micol et Alberto est presque celle d’une mère ; la relation d’Alberto avec le puissant ingénieur milanais Malnate est celle du rat fasciné par le boa, l’envie mimétique vaguement homosexuelle pour la certitude communiste et la force physique ; la relation du professeur Ermanno et du narrateur qui rédige son diplôme de fin d’étude sur un poète est filiale, il aurait voulu avoir un fils comme lui et pas comme ce pauvre Alberto ; la relation de père à fils du même narrateur avec le sien, qui l’encourage à aller au bordel – et puis la relation ambiguë de Micol avec lui qui s’est profondément imprimé en sa mémoire. Elle l’aime, ou du moins l’a aimé, mais renonce. Les choses doivent mourir comme les gens, « et alors, puisqu’elles aussi doivent mourir, eh bien, mieux vaut les laisser mourir » dit-elle p.154. Les Juifs ont tenté de s’assimiler mais la société les rejette, ils doivent s’étioler et laisser la place.

Ce qui compte est « plus que la possession des choses, le souvenir qu’on [a] d’elles, le souvenir en face duquel toute possession ne peut, en soi, apparaître que décevante, banale, insuffisante » p.285. Un orgueil tragique qui préfère ce qui a été à ce qui est – car le passé demeure tandis que le présent s’enfuit. Le symbole en est ce tombeau juif grotesque de prétention, dans le vieux cimetière, mais qui reste comme les tombes étrusques au nord de Rome, pour des millénaires. Une douce nostalgie pour le temps perdu et le bonheur de ciseler les mots pour sa recherche.

Giorgio Bassani, Le jardin des Finzi-Contini, 1962, Folio 2010, 377 pages, €8,70

DVD Le jardin des Finzi-Contini, Vittorio de Sicca, avec ‎ Lino Capolicchio, Dominique Sanda, Fabio Testi, Romolo Valli, Helmut Berger, M6 vidéo 2008, €13,00 blu-ray €15,95

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