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Colette, Chéri

Léa, une femme de 49 ans, a connu Fred depuis tout petit ; elle a fait son initiation vers ses 16 ans et l’a surnommé Chéri. Elle est l’amante-maman, la mère biologique étant une vieille peau dévoyée de demi-mondaine. Mais il faut bien que la société retrouve ses droits : Chéri doit se marier. La jeune Edmée, de son âge, est intelligente et discrète, mais… elle ne sera jamais l’équivalente de l’Initiatrice. Drame théâtral.

De cette pochade mondaine, tout à fait dans l’air du temps d’après-guerre porté à la bagatelle après massacre, Colette fait une histoire émouvante et grave : la sienne. Elle aussi a vieilli, mariée plusieurs fois et toujours à un moment déçue. Elle aussi a connu des émois pour de jeunes adolescents, celui ébauché en Marcel dans Claudine à Paris, l’Apache de L’ingénue libertine, les chasseurs d’hôtel de La retraite sentimentale. Elle aussi a « initié » son beau-fils, Bertrand de Jouvenel, le fils de son mari Henry, lorsqu’il avait « un peu plus de 16 ans » – et l’a gardé auprès d’elle jusqu’à ses 25 ans et son mariage.

Rien de très neuf : Rousseau a eu sa Madame de Warens qu’il appelait « maman »… ; Stendhal a fait de Julien le très jeune amant de Madame de Rénal et de Fabrice l’amant-jouet de la Sanseverina ; même Flaubert dans Madame Bovary fait de l’apprenti du pharmacien un amoureux de 15 ans ; Radiguet fera du Diable au corps l’incarnation de ce regain de vitalité sexuelle de la guerre. Plus récemment, Gabrielle Russier succombera à l’un de ses lycéens – tout comme notre actuelle Première Dame – et les téléfilms américains sont remplis de très jeunes athlètes attirés par des rombières. Mais c’est bien la guerre de 14 qui est la rupture. Le vieux monde bourgeois, prude et vaniteux, est mort dans les tranchées. Il faut désormais vivre et s’éclater soi plutôt que d’éclater sous les obus de l’industrie. Chéri est un hymne à la chair, qui est esprit, à l’animal qui fait le fond humain. L’amour est l’incandescence du désir, de l’affection et de l’image mentale, ces trois étages qui, lorsqu’ils sont unis vers un même but égalent les êtres humains aux dieux.

Fred Peloux dit Chéri, à 18 ans, fait de la boxe avec Patron dans la propriété à Honfleur de Léa. « Léa souriait et goûtait le plaisir d’avoir chaud, de demeurer immobile et d’assister aux jeux des deux hommes nus, jeunes, qu’elle comparait en silence : « Est-il beau, ce Patron ! Il est beau comme un immeuble. Le petit se fait joliment. Des genoux comme les siens, ça ne court pas les rues, et je m’y connais. Les reins aussi sont… non, seront merveilleux… Où diable la mère Peloux a-t-elle péché… Et l’attache du cou ! une vraie statue. Ce qu’il est mauvais ! Il rit, on jurerait un lévrier qui va mordre… » Elle se sentait heureuse et maternelle, et baignée d’une tranquille vertu. « Je le changerais bien pour un autre », se disait-elle devant Chéri nu l’après-midi sous les tilleuls, ou Chéri nu le matin sur la couverture d’hermine, ou Chéri nu le soir au bord du bassin d’eau tiède. « Oui, tout beau qu’il est, je le changerais bien s’il n’y avait pas une question de conscience » p.741 Pléiade.

Car Colette approfondit. Chéri n’est pas un gigolo, il a de l’argent et sait compter ; Chéri n’est pas un minet, il est viril et délicatement musclé. L’auteur double la différence d’âge entre les amants, bannit tout idéalisme pour la réalité de la chair et l’attrait réciproque de la beauté, fait durer la relation sept ans. La Bible est pleine de ce chiffre sept, de Dieu qui acheva le monde en sept jours (Genèse 2.2) à l’esclave hébreux qui sort libre au bout de sept ans (Exode 21.2) et du roi Salomon qui construira une maison pour l’Éternel lui aussi en sept ans. C’est le temps de l’apprentissage, de l’initiation, de la maturité. Le vieillissement de la femme et le mûrissement du jeune homme aboutiront à la crise de l’amour. Il demeurera, mais ne sera plus charnel. Que sera-t-il ? Colette, après l’avoir bercé de sensualité et de délicats sentiments, laisse le lecteur dans une délicieuse incertitude.

Colette, Chéri, 1920, Livre de poche 2004, 185 pages, €7,20, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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John Irving, Un mariage poids moyen

Un roman aujourd’hui décalé, bien dans le ton des années 1970 commençantes : tout est sexe.

Séverin le Viennois est devenu prof d’allemand dans une université américaine après son émigration à la mort de sa mère et entraîneur de lutte. S’il peut émigrer c’est qu’Edith, fille d’une riche Américaine qui achète pour le musée d’art moderne de New York, est mandatée pour acquérir une ou deux œuvres des peintres mineurs viennois de l’entre-deux guerres. Elle lie ainsi connaissance avec Séverin dont la chambre est tapissée de dessins érotiques de sa mère posant nue, croquée par un ami. Cet art érotique subjugue Edith à qui il donne envie de baiser. Elle se marie bien vite avec le corps de lutteur Séverin, entraîné par deux dissidents – moins avec le fond sombre qu’il arbore parfois.

Utch est une robuste paysanne des environs de Vienne et de la base Messerschmidt durant le Seconde guerre mondiale, ce pourquoi sa mère l’a cachée à 7 ans dans le ventre d’une vache morte pour échapper aux viols russes. Tutorisée par un capitaine soviétique jusqu’à son rappel à Moscou, elle s’éprend du narrateur venu étudier un tableau de Jérôme Bosch au musée de Vienne, se marie et émigre aux États-Unis.

Voici donc deux couples de même origine viennoise, réunis dans la même université. Chacun aura deux enfants, deux filles pour Séverin et Edith, deux garçons pour le narrateur et Utch. Comme toujours, l’auteur alimente ses romans par son existence même : son savoir sur la lutte, son amour pour Vienne en Autriche, ses affinités avec le monde de l’art, les affres de sa création littéraire et le fait que ses trois premiers romans n’aient pas été très bien accueillis. John Irving a obtenu en 1963 une bourse pour étudier à Vienne et il y a rencontré sa première femme, Shyla Leary, étudiante en histoire de l’art. Ils ont eu deux garçons comme dans le roman, Colin (1965) et Brendam (1969). Le premier, Jack dans le roman, est long et élancé, prudent et méticuleux ; le second, Bart, est petit et trapu, obstiné. Le narrateur, comme l’auteur semble beaucoup aimer ses garçons.

Des deux couples, l’auteur va faire un quartet échangiste. Séverin va baiser Utch en plus d’Edith sa femme, tandis que le narrateur va baiser Edith en plus de son épouse Utch. Simple jeu, comme le dit Utch, baiser n’est pas aimer, mais plutôt jouer. C’est plaisant et consolide un temps les relations, d’autant que les enfants, à peu près du même âge, jouent entre eux. Ils ont semble-t-il entre 4 et 7 ans et ne sont pas encore assez grands pour avoir des relations sexuelles mais l’avenir est ouvert. Séverin impose des règles claires, des heures fixes et un contrôle permanent.

Toute cette première partie jusqu’à la bonne moitié du livre est ainsi aisée et divertissante, écrite comme au scalpel. Mais ce loufoque ne tarde pas à se teinter de mélancolie lorsque les sentiments se mêlent aux corps à corps. Le miraculeux équilibre des exercices physiques, somme toute assez sains, s’écroule. La baise est parfois assimilée à la lutte, Utch ne jouissant que sur le tapis de la salle ; Edith en revanche est rebutée par ce sport de mâle et préfère discuter écriture avec le narrateur. Au fond, les Viennois se retrouvent dans leurs fantasmes nés de la guerre, et les Américains dans leur culture plus littéraire.

Mais l’’envie finit par s’en mêler, la jalousie, le désir d’aller voir ailleurs. Cette fin qui s’effiloche déplaît le plus souvent aux lecteurs (-trices) mais elle est la réalité. La jeunesse passe, l’érotisme torride aussi ; le tous pour un ne survit pas à la durée. L’utopie hédoniste n’a pas de longévité.

Restent les enfants – peut-être les seuls êtres stables des couples.

John Irving, Un mariage poids moyen (The 158-pounds Marriage), 1973, Points Seuil 1995, 295 pages, €7,30

Un autre roman de John Irving chroniqué sur ce blog

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Colette, Mitsou

Paru en feuilleton dans l’hebdomadaire de frivolités La Vie parisienne durant la Grande guerre, Colette en a fait un conte pour sa publication en volume. Il s’agit de l’histoire d’une fille de music-hall, surnommée Mitsou, qui rencontre fortuitement dans sa loge deux jeunes lieutenants en permission cachés là par une copine, et qui va, de fil en aiguille et de lettres en rencontres, développer un sentiment amoureux pour le Lieutenant Bleu, couleur de son uniforme. Lui est bourgeois lettré et aisé, elle peuple inculte et pauvre, mais elle va tenter de coller peu à peu à l’image que son amant se fait d’elle.

Dans la première partie légère, Petite-Chose, la copine des Folies-Olympiques (quel titre sexuellement aguichant !), revendique haut et fort ses droits au sexe contre la morale pudibonde ; la guerre, justement, fait craquer les gaines et les beaux jeunes hommes qui ont frôlé la mort et vont y retourner sont trop tentants pour les laisser échapper. Mitsou n’est pas de ce genre, entretenue par un Homme Bien de la cinquantaine pris par les « affaires » et qui se délasse en dînant et discutant en sa compagnie. Son surnom Mitsou, d’ailleurs, est formé ironiquement par les initiales des sociétés du Monsieur : Minoteries Italo-Tarbaises et Scieries Orléanaises Unifiées. Le jeune lieutenant de 24 ans la baise, évidemment, mais est-il amoureux ?

La seconde partie est faite de lettres échangées entre la fille et le lieutenant avec leur gradation : rapprochement, estime, amour. Comment l’esprit vient aux filles est un conte grivois de La Fontaine et dit combien la « perte » de la virginité est un dessillement pour la jeune fille : elle voit enfin le monde tel qu’il est et comprend les autres tels qu’ils sont. La physique de l’amour monte à la tête et fait s’épanouir l’esprit, c’est-à-dire la sensibilité aux autres et l’intelligence des situations. Mitsou, petite ouvrière en mode qui a eu peur de la déchéance due à la guerre, est montée sur les planches parce qu’elle n’est pas trop mal faite. Elle danse « les Fleurs prisonnières », « le Décolleté du ventre » ou « le Lierre du champ de bataille » en montrant ce qu’il faut. L’amour avec un jeune bourgeois devenu guerrier au sortir du lycée va la faire sortir, au moins mentalement, de sa condition. Elle se révèle par ses lettres ingénues et bourrées autant de fautes d’orthographe et son mauvais goût que de petits faits naïfs de sa vie quotidienne.

Mais va-t-elle revoir son lieutenant ? La guerre n’est pas finie en 1917 et nul ne sait quand elle finira. Le lieutenant ne reviendra peut-être pas et tout le tragique du conte est dans cette question : sera-ce parce qu’il a été tué ou parce qu’il ne veut plus d’elle ?

Colette, Mitsou ou Comment l’esprit vient aux filles, 1917-1919, Livre de poche 1987, 190 pages, €5,70, e-book Kindle e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Claude Michelet, Les promesses du ciel et de la terre

Roman initial d’une saga en trois volumes, ce premier saisit les quatre personnages principaux depuis leur rencontre jusqu’à leur folle épopée outre-Atlantique – au Chili – dont ils ne connaissent rien et où ils vont se construire de toutes pièces une nouvelle vie.

Tout commence en 1871 lorsque Martial, courtier en vins du sud-ouest monté à Paris pour recouvrer une dette, se trouve pris sur les hauteurs de Grenelle dans la répression des Communards par les Versaillais. Il délivre la jeune Pauline, repasseuse pâle, des pattes de quatre soldats pas très nets qui allaient lui faire passer un sale quart-d’heure avant de la fusiller comme révolutionnaire. Il réussit à s’enfuir en la traînant avec elle et Pauline reste étonnée qu’il ne prenne pas sur elle sa récompense. Mais Martial n’est pas de ceux-là.

Ils fuient à pied puis en carriole – laissée prudemment en banlieue à l’aller – jusqu’à une ferme de Corrèze qu’ils aperçoivent de loin dans ce désert et où ils songent à se reposer car Pauline a attrapé la fièvre. Mais la ferme est brûlée jusqu’au trognon, même le pin de la cour est roussi. Ils sont délogés par Antoine le fils propriétaire, soldat parti quatre ans en Algérie puis contre les Uhlans de la Prusse que Badinguet le niais a provoqué bêtement. Il a été défait et Alsace comme Lorraine passent aux mains de l’ennemi. Pourquoi se battre pour des politiciens ineptes ? Les trois sympathisent. Antoine, blessé au front et à peine remis, apprend que sa mère et ses sœurs sont parties à la ville, que les terres sont vendues mais pas les ruines de la ferme. Il est outré, mais elles le croyaient mort.

Dès lors, plus rien ne le retient à la terre de ses ancêtres. Il n’a plus de lopin à cultiver, plus de famille à entretenir. Il réfléchit, cherche du travail salarié, n’en trouve pas. Martial, avant de se séparer, lui a dit qu’il pouvait venir le trouver à Lodève où il gîte, et qu’il lui trouvera du boulot s’il le veut. Il part donc et est employé à laver des barriques de vin pour un gros négociant ami de Martial. Pauline est casée comme repasseuse et Martial reprend ses tournées, en passant par l’auberge où la veuve Rosemonde, sa maîtresse, est heureuse de le revoir à chaque fois.

Mais c’est la routine, dans un pays qui se remet mal de la défaite en 1870 et des soubresauts révolutionnaires qui ont suivis, un pays où la méfiance règne et où le conservatisme s’étend. Martial rêve… Il a entendu parler de l’Amérique, un mythe déjà, et il se demande s’il pourrait y trouver une place. Il s’en ouvre à Antoine mais le glébeux est réticent à quitter un tiens pour deux tu-l’auras. Le commerce ? il n’est pas fait pour ça, il préfère cultiver la terre et faire pousser. Sauf que Pauline est amoureuse de lui et qu’ils se découvrent. Rien ne la retient ici, surtout pas retourner à Paris où des voisines la dénonceront aussitôt. Va pour l’Amérique, à condition que ce soit avec Antoine. Martial retarde le moment d’annoncer son départ à Rosemonde, mais l’aubergiste le sait déjà par la rumeur et a tout préparé : elle cède son auberge et part avec lui.

Les voilà donc tous les quatre, deux couples de perdreaux plus vraiment de l’année, embarqués sur le Magellan qui met quatre semaines à rallier Rio, puis encore autant à ruser avec le Horn en se faufilant dans le détroit pour rejoindre Santiago du Chili. Martial est représentant pour une société française d’import-export dont il connaissait le patron à qui il avait livré du vin en France. Mais Martial est ambitieux. Parallèlement aux affaires de la compagnie, il entreprend les siennes, en accord. Il vend aux prospecteurs, aux paysans, aux villageois des ustensiles de culture et de cuisine, des vêtements. Il parcourt en carriole tout le pays, lui au sud, Antoine au nord, les femmes restant à la capitale pour gérer le comptoir.

Elles imaginent bientôt ouvrir une boutique à l’enseigne de La Maison de France où elles importeraient la mode de Paris et les produits gourmets du terroir. Les banquiers (allemands) sont d’accord, la boutique est un succès. Tout marche bien, le commerce, les tournées, et même un bébé pour Pauline – ou plutôt deux car ce sont des jumeaux, garçon et fille. Seule Rosemonde n’a encore rien, mais une petite Armandine lui surviendra un peu plus tard.

Sauf qu’il n’y aurait pas d’histoire si tous les gens étaient heureux. Le malheur va donc frapper, sous la forme d’un petit tremblor – qu’il ne faut pas confondre avec un vrai terremoto – autrement dit un tremblement de terre de faible intensité. Le Chili ne cesse de trembler, du sous-sol aux superstructures politiques, mais c’est plus ou moins grave. Là, rien de bien méchant. Sauf que Rosemonde panique, qu’Antoine se précipite, que le chat terrorisé se jette dans ses jambes, qu’il trébuche et que la lampe allumée (à pétrole en ce temps-là) va s’écraser sur la paroi en bois et enflamme aussitôt toute la Maison de France. Tout part en fumée, le stock, les murs, la caisse. C’est la ruine totale.

Qu’à cela ne tienne, Martial et Antoine ne sont pas hommes à renoncer, ni Pauline. Seule Rosemonde est le maillon faible mais elle est entraînée. Martial joue un coup en affaire avec un banquier anglais contre ses banquiers allemands qui lui réclament le remboursement immédiat de ses dettes, croyant qu’il ne pourra faire face et qu’ils reprendront son idée de maison de mode à leur compte. Il emprunte le double de la dette et non seulement rembourse rubis sur l’ongle mais reconstruit aussitôt. A nouveau les affaires prospèrent. Et cela lui a donné des idées : pourquoi ne pas jouer plus grand encore ? Importer des machines plutôt que de simple outils ?

Aussitôt dit, aussitôt fait, la compagnie est d’accord. Les commandes arrivent, de grands propriétaires qui veulent moderniser l’exploitation de leurs cultures. Là, Antoine est à ses affaires, la terre il connaît, il aime ça. Il est aidé par un franciscain français qu’ils ont rencontré sur le bateau et qui est allé s’installer dans un village paumé, au milieu d’Indiens pauvres et crasseux. Il est malade, le padre, mais veut finir en beauté, retrouver sa paroisse initiale, au Mexique. Antoine va l’aider après que l’autre l’eût aidé pour la grande ferme où il a placé une fortune en machines agricoles. Le père Damien meurt mais son aura subsiste. Le grand propriétaire est content du travail d’Antoine, le padre lui a parlé un peu plus de lui qui aime la terre, il veut l’embaucher à demeure pour gérer ses propriétés et faire rendre mieux le sol.

Pourquoi pas ? D’autant que la société française fait faillite, et que c’est in extremis que Martial, aidé par Edmond, le représentant français ruiné, réussit à sauver sa mise. D’autant aussi que Rosemonde déprimé et dépérit, elle s’est pris la tête de revoir à tout prix la France, dont elle idéalise chaque moment nostalgique, alors qu’elle est partie de son plein gré pour réussir ce qu’elle n’aurait jamais pu dans son Bordelais natal où elle se morfondait, ne parlant même plus à ses sœurs. Martial est dépité, il restait tant à faire au Chili… Mais il aime sa femme et consent. Il sera le courtier de la firme en France, comme son ancien patron failli.

Une nouvelle vie commence pour les couples, l’un au Chili, l’autre rentré à Bordeaux. La suite aux prochains tomes.

C’est une histoire bien contée et haletante, une aventure d’adultes dans une époque neuve (après le Second empire et la Commune), dans un pays neuf (l’Amérique du sud). Mais restée bien ancrée dans les valeurs sûres : le commerce utile, la terre cultivée. Travail, famille, terroir, toutes les valeurs traditionnelles catholiques de l’auteur, fils de ministre et paysan en Corrèze, père de six enfants. Il ne faut pas trop chercher dans la psychologie des personnages, ils sont bruts, mais dans l’action, et elle est menée tambour battant par un vrai conteur de « l’école de Brive » – décédé en mai 2022, à 83 ans.

Claude Michelet, Les promesses du ciel et de la terre, Pocket 2004, 404 pages, occasion €1,20

Les 3 tomes de la série en Pocket : Les promesses du ciel et de la terre – Pour un arpent de terre – Le grand sillon, 1998, 1226 pages, €37,45

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Colette, L’Entrave

Colette a 40 ans et écrit au jour le jour pour le journal Le Matin de son nouveau mari Henry de Jouvenel ses aventures amoureuses. Elle a quitté le précédent, dépitée, et tente de vivre un autre amour plus mûr, croit-elle. Mais la vie de couple n’est pas l’Hâmour qu’a raillé Flaubert, ce rêve de midinette des romantiques petites filles. La vie de couple est l’acceptation de l’autre, les habitudes et agacements, les compromis. Est-elle prête, la flamboyante pro-féministe, à accepter le collier et la laisse ? A le façonner à son image ?

Écrit au galop car « l’enfant et le roman me couraient sus », dit-elle, enceinte depuis quelques mois de sa fille, future Bel-Gazou, le roman s’en ressent, peu structuré et conclu abruptement. C’est l’histoire de Renée, une femme de 36 ans revenue de tout, notamment de son dernier mari. Elle s’ennuie sur la Riviera et à Genève, passant d’hôtel en hôtel après avoir reçu un héritage qui lui assure une rente. Cette bobote de Belle époque ne sait quoi faire de sa vie et se lasse de se faire draguer en dame seule dans tous les hôtels. Elle est à Nice avec une « amie » (à la Facebook, autrement dit une simple relation), une May de 25 ans qui épuise et déchire son amant-gâteau Jean, jeune héritier d’industrie dont le père vieillit. Un troisième partenaire les surveille et joue le chœur antique, Masseau. Il est sage, érudit et parle drôlement, au fond amer d’avoir quitté la scène.

Colette romance sa propre histoire sur le ton de la Belle et la Bête. Elle est attirée par Henry comme Renée l’est par Jean, avec Masseau (qui est au réel Masson) en observateur, mais il faut que l’homme fasse le premier pas pour ne pas avoir l’air de se soumettre. Une fois acceptée, l’emprise n’est pas capitulation mais simple consentement de femme. Comme si « l’amour » naissait de maléfices purement physiques, sensuels et sexuels, qu’il s’agissait de voler comme le raisin de la fable pour rester « libre » de l’illusion. Mais qu’est-ce que la liberté dans la solitude ?

L’absence de l’autre engendre un besoin de lui et la bête s’inverse ; ce n’est plus l’homme-chien prédateur mais la femme-chatte en chaleur qui a envie. Mais qu’est-ce que la volupté sans l’amour ? L’amour n’est pas cet égarement romantique des sens de la niaiserie commerciale, mais cette construction jour après jour de l’ajustement des corps, du rythme des cœurs et du respect reconnu des esprits. Vaste programme qui conduit dans le roman comme dans la vie de Nice à Genève, puis à l’hôtel du château d’Ouchy avant le retour à Paris, hôtel Meurice puis dans la maison de Jean boulevard Berthier proche des fortifs. Tous les domiciles de l’imaginaire Jean sont ceux du réel Henry de Jouvenel. La femme doit porter en elle l’homme, être sienne pour le faire sien – être chienne pour le faire chien.

« Tu prétends m’aimer : c’est dire que je porte à toute heure, le poids de ton inquiétude, de ton attention canine, et de ton soupçon. Ce soir, la chaîne ne m’a point quittée, mais elle joue, échappée à ta main, et traîne, allégée, derrière moi.

« Tu prétends m’aimer, tu m’aimes : ton amour crée à chaque minute une femme plus belle et meilleure que moi, à laquelle tu me contrains de ressembler. Je porte, en même temps que tes couleurs préférées, le son de voix, le sourire qui te plaisent le mieux. Ta présence suffit pour que j’imite, à miracle, les traits et tous les charmes de mon modèle » p.427 Pléiade.

Ce roman du cheminement intérieur d’une femme fait suite à la série des Claudine et de La Vagabonde, et le prolonge d’une tranche de vie supplémentaire. Pas de Retraite sentimentale pour la féministe lesbienne danseuse nue, mais l’embourgeoisement dans le mariage à nouveau, la maternité et l’œuvre littéraire. Il n’y a que la parole qui compte, l’écriture, pour rompre ces silences des amants après l’amour, et ce silence épais du couple qui ne sait comment ramener au commun ce qui est vécu par chacun dans la journée. Pudeur, orgueil, ne sont pas de mise si l’on veut tout partager. Le vertige de la corde raide. Mais c’est cela, l’amour à deux.

Colette, L’Entrave, 1913, J’ai lu Librio 2022, 144 pages, €3,00

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Jean Rouaud, Les champs d’honneur

Jean Rouaud est né en Loire-Inférieure (depuis renommée « Atlantique »). Dès ses premiers chapitres, il montre les intempéries, la pluie incessante, la flotte qui tombe inexorablement, venue depuis l’océan. A se demander comment tous les Français rêvent d’aller s’installer à Nantes, sur les bords de l’estuaire ou en Vendée…

Mais tel n’est pas son propos. Ce diplômé de lettres écrit une histoire familiale au hasard des mots. Il prend prétexte du climat pour évoquer le grand-père en 2CV, voiture péniche qui tangue, hurle et n’avance pas, percée de toutes parts et qui prend eau. Ce grand-père maternel est Alphonse, ancien tailleur à « Riancé » (en réalité Riaillé). Le jeune garçon qu’est alors le narrateur préfère la DS, beaucoup plus confortable, que son père Joseph a acheté mais dont il n’aura profité que trois mois. Il meurt lui aussi, trop tôt, à peine à 40 ans. Suit dans la tombe sa grand-tante Marie du côté de son père, une ancienne institutrice dont les règles se sont arrêtées à 26 ans lorsque son propre frère Émile est mort gazé durant la bataille d’Ypres lors de la guerre de 14, de même que Joseph, frère d’Émile, tous deux « morts dans les champs d’honneur. »… Aline et Pierre, les parents de son père, sont morts en 1940 et 1941.

Il n’y a que les morts pour marquer le premier tome d’une série de cinq livres autobiographiques, que des Français moyens, des vies banales mais qu’il faut dire. Suivront Des hommes illustres, Le Monde à peu près, Pour vos cadeaux et Sur la scène comme au ciel. La mémoire ne se fixe qu’à la mort, tout le reste est anecdote. Ainsi le gamin de 2 ou 3 ans qui court tout nu dans le mas du sud, répugnant à se laisser habiller, ne serait-ce que d’un simple slip. C’est un petit fait vrai que j’ai pu constater sur certains bambins. Mais les anecdotes servent à tisser le fil d’une histoire, donc à dérouler à l’envers la trame du temps, comme ce dentier de métal, incongru, abandonné dans un saladier fourre-tout, qui servira ensuite de presse-papier aux documents de famille.

Depuis ce premier roman d’une langue riche et imagée, l’auteur a beaucoup écrit sans être vraiment connu. Il tient aujourd’hui une chronique hebdo à L’Humanité.

Prix Goncourt 1990

Jean Rouaud, Les champs d’honneur, 1990, Éditions de Minuit collection Double 1996, 192 pages, €8,00

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Gérald Wittock, 1m976

Ce roman est meilleur que le précédent et premier : on s’améliore en faisant. Il est plus organisé, bien que délirant, mais marrant. Naming et zapping ont été écartés sans ménagement pour raconter une histoire. Elle se lit au galop, au rythme (and blues) de cet auteur belge cosmopolite et multiculti fan de mots et de musique. Car ce roman ne serait pas original s’il n’y avait, entrelacées entre les chapitres, des « chansons » à écouter par scan du code barre placé judicieusement sur la page. Ça fait « pop ! » comme le champagne, ça pétille, d’où le nom de pop roman.

L’histoire est celle d’un garçon de 15 ans vivant dans le Bronx à New York dans ces années 1970 mythiques – car elles sont la jeunesse de l’auteur. On y découvre l’informatique et les jeux vidéo, la baise torride et simple (avec des filles), le délire psychédélique de la Grosse pomme bouillonnante de mafias et de gangs ethniques, le fantasme de nourrir la planète avec de la chair humaine, l’orgueil égoïste des ultra libertariens qui n’ont jamais cessé de dominer l’Amérique, le racisme ordinaire bien ancré, les sectes sexuelles et pédo à la Moon, le jean en velours côtelé et la chemise en polyester – mais l’auteur ne semble pas se souvenir que, dans les années 70, tous les sous-vêtements (petits-bourgeois, prudes et engonçant) étaient bannis : pas plus de « caleçon » sous le jean, que de soutif sous le tee-shirt ou encore de chaussettes (les tongs étaient de rigueur). Colonisé de mœurs et ébloui par l’aura des États-Unis, l’auteur célèbre aussi le sempiternel Coca qui rendra obèse et abrégera l’espérance de vie yankee plus que les armes en vente libre. Il adore détailler minutieusement les caractéristiques de l’ordinateur IBM dernier cri de l’époque, le M16 de précision, les puissantes Transam V8 et les énormes camions chromés au museau de chacal. Il en jubile.

Teddy est trop intelligent pour aller à l’école et sa mère possessive le garde à l’appartement. Il ne sort pas et s’évade en créant des algorithmes pour animer un gros serpent dans un jeu vidéo, travail pour lequel il est payé. Longiligne et pâle, il a la maniaquerie et l’agoraphobie de l’autiste, probablement Asperger. Le réel et le trip s’emmêlent comme les pattes de la Panthère rose. L’ascenseur est la clé qui le fait basculer d’un monde à l’autre. Le groom, qui ressemble au gamin belge Spirou des BD, semble le passeur d’un monde à l’autre. Il se révélera… mais je vous laisse le découvrir. Pop manga, il y a de l’action et des images. Malgré un « avertissement », une dédicace et une (fausse) préface – le tout destiné à des journalistes pressés qui ne lisent jamais les livres dont ils causent, le reste se lit avec plaisir. Ce n’est pas l’œuvre du siècle (peut-être la prochaine fois ?) mais un bon divertissement.

Gérald Wittock, 1m976 – pop roman, 2023, The Melmac Cat, 215 pages, €14,00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Sébastien Japrisot, Un long dimanche de fiançailles

L’amour, la mort, la quête éperdue de vérité, l’absolu du romantisme – voilà un beau roman (comme on n’en fait plus) qui utilise la matière historique pour évoquer l’essentiel. La guerre de 14, vraiment la plus con, « commémorée » comme un moment national par le moins bon des présidents de la Ve République, a été déclenchée par vanité et entretenue par bêtise. Elle a soumis des hommes quatre ans durant à la merde des tranchées, sans avancer ni reculer, se faisant hacher de façon industrielle par les obus ou par les offensives ratées de généraux. Quoi d’étonnant à ce que « le peuple », qui se révolte déjà pour une hausse du prix de l’essence ou l’allongement progressif de l’âge de la retraite, se soit mutiné ?

Car tout commence par l’histoire de cinq soldats qui se tirent ou se font tirer par les Boches une balle dans la main. Blessés, ils seraient envoyés hors du front ; sans la main, incapables de tirer. Sauf que cela ne se passe pas comme ça à l’armée. Pétain est généralissime et décide de faire un exemple. Les soldats doivent être fusillés pour désertion devant l’ennemi, et son ordre est de les jeter attachés entre les lignes pour qu’ils y crèvent lentement, pris entre deux feux, et même trois si l’on compte déjà les avions. Que Pétain soit une ordure, on le savait déjà, mais ce roman révèle un fait vrai de la Grande guerre : le « héros » de Verdun était un minable sadique.

Les cinq hommes jetés aux Boches ne sont pas des lâches et ont fait preuve de courage mais les badernes qui les gouvernent, de Pétain au caporal prévôt, en font des boucs émissaires. Ils sont des traîtres absolus parce qu’ils ont eu un moment de faiblesse, parce qu’ils n’ont pas voulu se planquer comme les autres, ou en faire le minimum comme beaucoup. Pétain ordonne, le tribunal militaire condamne, le président de la République gracie, le commandant du régiment garde sous le coude la grâce durant un jour et demi par vengeance mesquine envers son capitaine de secteur, le caporal chargé de lâcher les hommes entravés dans le no man’s land du secteur surnommé Bingo crépuscule (le lecteur saura pourquoi ce nom bizarre) descend d’une balle dans la nuque celui qui gueule le plus. Français contre Français, à vous dégoûter d’être Français.

Kléber dit l’Eskimo parce qu’il a vécu dans le Grand nord est menuisier ; son ami Benjamin dit Biscotte est très habile de ses mains à travailler le bois et ne peut avoir d’enfant, il a adopté les quatre de sa compagne devenue veuve ; Francis dit Six-Sous (franc x six) est soudeur et communiste idéaliste ; Benoît dit Cet-homme parce qu’il ne dit pas son nom est un enfant trouvé, paysan de Dordogne, aimant une femme dont il a eu un enfant, Baptistin dit Titou ; Ange dit Droit commun est un proxénète de Marseille condamné à la prison pour avoir tué un rival, tombé amoureux à 13 ans de Tina qui en avait 12, laquelle se prostitue et ferait tout pour lui. Tous ont la trentaine. Seul le cinquième des condamnés n’a que 19 ans. Il s’agit de Manech (Jean en basque, qui s’écrit Manex) dit le Bleuet parce qu’il est de la classe 17, la plus jeune. Il est intrépide et généreux jusqu’à ce qu’un copain lui explose en pleine gueule à cause d’un obus. Il en est couvert, il est terrorisé et aura désormais peur de toute explosion. Il est fiancé à Mathilde, tombé amoureux à 14 ans d’une fille de 11 ans handicapée des jambes et à qui il a appris tout nu à nager.

Laissés pour compte liés et sans armes devant l’ennemi, le sort des cinq est vite scellé. Si la tranchée d’en face, outrée de ce traitement, ne tire pas de suite et attend des ordres de l’arrière, c’est un avion allemand qui passe et les mitraille (avant d’être descendu à la grenade par l’un d’eux, qui a trouvé l’engin entre les lignes). L’un sera tué par un caporal français, dans la nuque par « le coup du boucher », les autres par les obus de la bataille qui reprend. La relève survient le jour d’après par des Canadiens ; ils voient trois corps, relèvent les plaques d’identité et enterrent sommairement les cadavres en attendant. Les cinq hommes sont réputés « tués à l’ennemi » et l’administration militaire avise les familles par lettre.

Mais deux ne veulent pas le croire : Tina qui connaît son Ange et a correspondu avec lui par lettres codées ; et Mathilde, enferrée dans son déni et qui, d’une famille riche des Landes, fera tout pour retrouver la piste des derniers moments et de leur suite. C’est cette enquête passionnante qui passionne, le roman est pour cela bien monté. Tina veut se venger des bourreaux qui ont jeté son homme et va les descendre un par un jusqu’au dernier ; elle ne passe pas par « la justice » mais on la comprend, elle sera rattrapée par ses actes mais gardera la tête haute d’Antigone face à Créon. Mathilde qui peint des fleurs d’espoir et expose prend des notes qu’elle garde avec les lettres dans un coffret. Elle écrit, passe une annonce dans les journaux de Poilus et dans L’Illustration, se renseigne auprès des militaires via l’avocat de son père qui connaît quelqu’un qui…, engage un détective privé, Germain Pire dont l’entreprise s’appelle Pire que la fouine. De fil en aiguille, de renseignements épars en pistes recoupées, elle découvrira la vérité. Une histoire de bottes est révélatrice, un caporal parlera de deux blessés venus du secteur au poste sanitaire, mais il ne faut pas en dire plus.

C’est une histoire d’amour entre adolescents devenus adultes par la guerre, mais les personnages secondaires sont tout aussi attachants : le sergent Esperanza qui a eu ordre malgré lui de convoyer les condamnés au secteur désigné et qui renseignera Mathilde sur les derniers moments avant de crever de la grippe espagnole ; l’orphelin Célestin Poux, dit la Terreur des armées par sa débrouille et son sens du « rab » qui racontera ce qu’il a vu et entendu sur place et alentour car il bougeait beaucoup ; le capitaine Favourier, chef du secteur, qui avait en horreur cette mission et traitait son colonel de vrai con qui se défile ; Sylvain qui assiste Mathilde dans sa villa de Cap-Breton (dans les Landes) et la conduit sur les lieux qu’elle veut voir ; Pierre-Marie Rouvière l’avocat admiratif de l’obstination et de la précision de Mathilde.

Malgré la guerre, l’amour surnage et se révèle le plus fort. Pas besoin d’en dire plus. Un film avec Audrey Tautou en Mathilde et Gaspard Ulliel en Manech a été tiré du livre, en modifiant certains lieux et le déroulement de l’histoire ; il peut être vu en complément mais le livre est premier, le plus prenant.

Prix Interallié 1991

Sébastien Japrisot, Un long dimanche de fiançailles, 1991, Folio 19993, 375 pages, €9,20, e-book Kindle €8,99

DVD Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet, 2004, avec Audrey Tautou, Gaspard Ulliel, Tchéky Karyo, Chantal Neuwirth, Dominique Bettenfeld, Clovis Cornillac, Warner Bros 2005, 2h08, €7,67

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R.K. Narayan, Dans la chambre obscure

Un roman décevant, comme tronqué, puisque le lecteur ne sait pas au bout de moins de 200 pages, ce que devient Savriti, l’épouse, et Shanta, la houri du mâle, l’Indien Ramani.

Tout commence par la vie quotidienne du couple Ramani et de leurs trois enfants, le fils aîné Babu, 13 ans, et deux filles, Sumati, probablement 9 ans, et Kamala, 5 ans. Le père râle tout le temps, il n’est jamais content. Il faut lui ouvrir la porte du garage dès qu’il_ klaxonne au bout de la rue pour rentrer sa voiture, il faut lui servir immédiatement à dîner, lui faire couler un bain, lui porter son journal, lui faire la conversation, lui obéir en tout. C’est lui qui décide d’aller au cinéma ou non, de quel film on va voir, lui qui décide si le fils a de la fièvre ou non, lui qui décide de rentrer tard le soir sans prévenir, tout en réclamant à dîner dès qu’il paraît.

C’est un sale bonhomme, un exemplaire typique des années 30 dans l’Inde avant l’indépendance. La loi du mâle régnait en maître. Certaines femmes ne l’acceptent pas, elles font des études ou mènent leur mari à la baguette en les menaçant haut et fort devant tout le monde. Pas l’épouse Savriti, sans doute amoureuse de son mari, mais usée par trois grossesses et sans guère de piquant dans la conversation. Dire toujours oui ne prédispose pas à manifester une personnalité.

C’est pourtant Ramani son mari, directeur d’une succursale d’assurance, qui va mettre le feu au couple. Sa compagnie lui a ordonné, depuis la capitale, d’engager une femme parmi les employés afin de toucher un public assurable plus grand. C’est lui qui voit les candidates et il choisit celle qui lui plaît le plus, Shanta. C’est une belle femme encore jeune qui a fait des études jusqu’à la licence et a quitté volontairement son mari pour se débrouiller seule. Engagée pour trois mois, elle ne fait pas grand-chose, sinon séduire à petites touches le directeur. Celui-ci, en gros niais, ne voit rien et se laisse faire, tandis que ses employés rient sous cape et que la rumeur se répand dans la ville.

Savriti son épouse, outrée qu’il la délaisse pour une catin et qu’il fasse si peu de cas d’elle-même, décide de partir de la maison. Comme tout appartient à son mari, y compris les enfants puisqu’il a payé la sage-femme pour les accouchements et les frais de leur éducation, elle laisse tout et part sous la lune après une forte dispute.

Elle se jette dans la rivière mais un ouvrier qui passait par là la récupère par les cheveux et l’emmène chez lui ou sa femme décide qu’elle peut rester. Savriti ne veut rien devoir à personne et veut travailler pour payer sa nourriture. On lui trouve un emploi d’entretien d’un temple et elle y passera deux jours, mais finit par s’ennuyer de ses enfants. Elle décide alors de rentrer au bercail.

Tout ça pour ça, peut-on dire, car rien ne sera changé, elle poursuivra sa vie d’épouse effacée et la putain restera en place au bureau, à moins que la compagnie ne la mette dehors pour travail insuffisant. Reste un roman qui décrit de façon très vivante la vie quotidienne indienne d’il y a un siècle et complète les romans autobiographiques du même auteur déjà chroniqués sur ce blog.

Rasipuram Krishnaswami Narayanaswami dit R.K. Narayan, Dans la chambre obscure (The Dark Room), 1938, 10-18 1992, 175 pages, occasion €1.91

Les romans de R.K. Narayan déjà chroniqués sur ce blog

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Hervé Bazin, Lève-toi et marche

Trop connu comme auteur de Vipère au poing, récit romancé de sa mère toxique, Hervé Bazin mérite d’être relu pour d’autres romans sociaux, dont certains sont déjà chroniqués sur ce blog. « Lève-toi et marche » est une formule tirée de l’Évangile de Jean (5 1-13). Elle est prononcée par Jésus au paralytique professionnel qui hante la piscine à cinq portiques de Béthesda sans jamais s’y plonger. L’homme est enfermé dans son mal comme dans la tradition depuis 38 ans. Nombre symbolique qui rappelle (exprès) les années que le peuple juif a passé à la frontière de Canaan par manque de foi et de volonté d’oser. « Veux-tu être guéri ? » demande Jésus au paralytique installé dans son infirmité.

Constance, atteinte d’une paralysie des jambes et qui a perdu presque toute sa famille dans un bombardement (anglais) de la guerre, a perdu aussi la foi. Mais elle est pleine d’énergie vitale et de volonté. Elle « veut », elle « en veut ». Aussi, dès le premier chapitre, le lecteur la trouve roulant dans son fauteuil à manivelle jusqu’au bord de la Marne pour s’y plonger et tenter de nager – allusion transparente à l’Évangile de Jean… Au grand dam de son copain Luc, amoureux transi depuis son adolescence normale, qui la couve et la ramène à la maison, nue et frissonnante sous sa robe légère.

Mademoiselle Orglaise n’est pas tendre avec ceux qui se laissent aller. Dont Luc le premier, enfermé dans sa routine d’amoureux éternel, d’artiste méconnu, de vivoteur à la petite semaine. Profitant d’une circulaire du lycée invitant à réunir la promotion du bac dix ans après, Constance, qui n’est pas allée au lycée de garçons, organise la réunion de sa propre initiative. Elle prend prétexte de son frère qui en faisait partie, décédé d’une tuberculose pendant la guerre, pour se donner une légitimité.

La réunion ne donne pas grand-chose, chacun ressassant les souvenirs scolaires et se regardant en chien de faïence. Certains ont réussi, profitant des trafics générés par l’Occupation, d’autre pas. Elle va dès lors les asticoter à coup de circulaires qu’elle tape et ronéote elle-même à la maison, auprès de sa tante Mathilde qui gagne sa vie par ce travail pour les commerçants en mal de publicité. Elle songe à une société d’entraide entre anciens sans trop savoir où elle va.

Mais, de visites en coups de téléphone, elle parvient à faire se rencontrer les uns et les autres, à trouver un poste à Luc, un investissement à Serge, un tournage à Catherine (en même temps qu’un amant – le septième), une mission en Afrique au pasteur Pascal, des activités au père Roquault et un bébé à Berthe, la mère indigente d’un petit garçon handicapé de 5 ans, Claude. Enfant que l’assistante sociale a confié à Constance la journée pour que la mère puisse travailler, et qu’elle a fini par aime, enfant qu’elle laissera à tante Mathilde qui, sans lui, n’aurait plus personne après la mort de Constance, enfant que sa propre mère abandonne car elle se marie avec un mâle qui ne veut pas de « l’avorton ».

Car Constance se meurt, bout par bout, atteinte de syringomyélie, ou cavités dans la moelle épinière Les extrémités deviennent insensibles, les articulations s’enflamment, les doigts se nécrosent, la paralysie gagne peu à peu tout le corps – jusqu’à l’asphyxie mortelle. Mais Constance aura vécu, elle ne se sera pas laissée faire par la maladie, le destin ou par ce Dieu qui n’existe semble-t-il que pour les forts et les bien-portants. Elle n’a pas besoin des prêches du pasteur pour aller vers les autres et insister à les faire sortir d’eux-mêmes, de leur routine, de leur frilosité. Même lui, homme de Dieu, en est remué, confit jusque-là dans le fonctionnariat de la religion, lisant des prêches tout faits, prononçant sans cœur les formules de circonstance, officiant selon les rites mais sans ferveur.

Comme quoi l’orgueil personnel d’être peut se conjuguer à la générosité pour les autres tant, sur cette terre, tout est mêlé de « bien » et de « mal ». Car seul l’esprit biblique sépare les deux comme s’ils étaient des essences platoniciennes. Le miracle est un mythe pour bonnes femmes ; la volonté est à la portée de chacun. « Aide-toi, le Ciel t’aidera » est une autre maxime de la religion qui récupère tout ce qui peut servir.

Hervé Bazin, Lève-toi et marche, 1952, Livre de poche 1990, 319 pages, occasion €3,00 ou broché €1ç?90 e-book Kindle €4,99

Hervé Bazin chroniqué sur ce blog

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Jean-Luc Déjean, Le premier chien

Le chien, issu du loup, aurait été domestiqué vers 25 000 ans, au Paléolithique. L’histoire que conte Jean-Luc Déjean est un peu ancienne, il le fait descendre du chacal, ce qui était l’idée de Darwin avant que l’ADN ne permette une analyse plus précise des origines génétiques du chien. L’auteur, prof de français devenu journaliste puis écrivain des Cévennes, écrit pour les enfants dès 8 ans, mais ce livre se lit comme un roman aussi par les adultes.

Il s’agit de l’aventure d’Asak, garçon de 12 ans précipité par ses rivaux Aban et Abak, fils d’Abal, du haut d’une falaise dans les eaux tourbillonnantes d’un grand fleuve, probablement dans le Caucase ou l’Altaï. Le climat y est continental, chaud l’été et très froid l’hiver, le paysage est varié entre montagne et steppe. Asak vient de subir l’initiation du passage à l’âge adulte, il a troqué son nom d’enfant de Sak en A-Sak, et est prêt à se débrouiller tout seul comme un grand. Il en aura besoin car la terre au-delà du fleuve est déserte d’hommes et remplie d’animaux pas toujours amicaux.

Le jeune garçon émerge tout nu de l’onde, le flot ayant emporté le vague pagne qu’il portait en été. Il a, dès lors, pour unique préoccupation de s’assurer des quatre éléments vitaux de sa survie : un abri, du feu, de l’eau et de la nourriture. Il commence par dormir sous un rocher en surplomb qui le protège de la pluie – mais pas des fourmis venimeuses, avant de se trouver une cabane plus tard, avec son père Akari retrouvé, ayant échappé comme lui aux flèches du rival Abal qui voulait devenir chef à la place du chef. Il fera du feu à l’aide de deux bâton frottés, l’un dur et l’autre mou bien sec, avant d’utiliser les pierres à feu, le silex sur la pyrite de fer. Il utilisera des galets qu’il frappera pour obtenir des pointes comme arme, avant de tailler des poignards, grattoirs et pointes en éclats de silex lorsqu’il aura trouvé le gisement, des arcs et flèches en bois et même un harpon en bois de cerf. Il se nourrira d’escargots, de baies, de poissons pêchés à la main sous les pierres, avant de chasser aux pièges à liane ou à pierre, puis à l’arc. L’hiver venant, il se confectionnera des vêtements et une couverture à l’aide des peaux de ses proies, lapin, renard, plus tard loup.

Car, isolé comme sur une île déserte et sans espoir prochain de rejoindre les siens au-delà de l’Eau Folle, il lui faut se débrouiller pour survivre. Son père l’aidera un temps, sorti de l’onde comme lui après avoir échappé aux flèches des traîtres, mais périra bientôt sous la patte d’un ours. Il s’était imprudemment aventuré à l’orée d’une caverne pour voir si elle était habitable – or elle était habitée. Le Sorcier défendait pourtant à tout humain de pénétrer les grottes, endroits tabous car la mort y rôdait. Asak enterre son géniteur et se prend tout seul en main, non sans quelques imprudences lui aussi, comme sortir dans la forêt pour ramasser du bois sans arc ni poignard en silex. Il apprend ainsi les habitudes du chasseur, que l’on apprenait jadis au service militaire sous l’acronyme FOMEC B : faire attention à la forme pour se cacher, aux ombres que l’on porte, aux mouvements que l’on fait et qui se détectent (ce pourquoi les chats sont au ralenti lorsqu’ils veulent ne pas déclencher le réflexe de poursuite), aux éclats (métalliques ou de jumelles – cela ne concernait pas le garçon préhistorique), les couleurs qui ne doivent pas jurer avec l’environnement, enfin le bruit – « sans oublier les odeurs », comme disait Chirac : se placer face au vent pour ne pas que le gibier vous sente. Asak devient plus avisé, se développe physiquement et mentalement.

Comme il est seul, il recherche la compagnie ; comme il est chasseur et cueilleur, il observe et écoute la nature, le climat, les plantes et les animaux. Il s’amuse d’une petite bande de chacals qui ne sont jamais très loin, se nourrissant de ses restes. Pour mieux les voir, il leur offre des truites ou des lapins frais tués. Solitaire et isolé, il s’attache à eux, les observant de loin. Son père dédaignait cette idée mais le laissait faire – après tout n’était-il pas un homme ? Une fois Akari disparu, le jeune garçon subit plus encore la solitude et apprivoise peu à peu les chacals ; il les nourrit, les défend contre les rusés renards, les loge même en consolidant leur nid puis en offrant aux derniers d’entre eux une réserve de sa cabane sous auvent aménagée. Ce ne sera pas sans mal car les bêtes sont méfiantes, mais le plus jeune chacal deviendra amical au point de lui lécher la main, puis la figure, et d’obéir aux ordres brefs qu’il lui lance. Son père le vieux Trois-Pattes reste à distance mais apprécie.

Mieux, les chacals guident le garçon perdu dans la tempête de neige, l’avertissent aussi du danger, lorsque des loups s’approchent par derrière de cette proie tendre, puis lorsque les traîtres tenteront de l’occire d’une flèche. Car Asak l’avisé ne reste ni passif ni déprimé : il s’active et pense par lui-même. L’auteur dit très bien le confort et la facilité de laisser le conseil discuter de tout et décider sans que chacun prenne une quelconque responsabilité individuelle – mais lorsqu’on est tout seul et tout nu, il faut tout penser et tout faire – tout seul. Ce pourquoi Asak parviendra à piloter un tronc déraciné en guise de radeau pour repasser le fleuve avec ses nouveaux chiens, se fera reconnaître avec prudence des siens, puis deviendra chef, ajoutant le i à la fin de son nom pour devenir Asaki, lorsqu’il aura l’âge – vers 16 ou 18 ans – comme il a ajouté le a lorsqu’il a quitté l’enfance.

C’est une belle histoire de survie, d’énergie, d’amitié. Une vie dans la nature, de plain pied avec les éléments et les autres êtres vivants, une évocation plausible de la vie préhistorique avant l’élevage, l’agriculture et les villes. Qui veut pénétrer la préhistoire sur le vif préférera ce roman écrit simplement aux savants traités scientifiques qui ne viennent qu’en justification. Moi, un temps préhistorien et ayant longtemps fouillé et étudié les sites, j’ai apprécié sa lecture. On peut même la faire aux enfants.

Dessins Yves Baujard, Livre de poche édition 1988

Jean-Luc Déjean, Le premier chien, 1984, Livre de poche jeunesse 2008, 256 pages, occasion €1,67 e-book Kindle €4,49

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Colette, La vagabonde

Après Claudine, Annie, Minne, voici Renée – mais c’est toujours la même histoire, celle de Sidonie-Gabrielle Colette elle-même, devenue auteur de plein exercice sans la tutelle de son ex, Willy. Celle d’une libération des rets du mariage et de l’idéalisme de l’Amour. Ne reste que la solitude, les copains, et ce prurit de sensualité qui s’en va doucement avec l’âge. C’est que Colette aborde bientôt la quarantaine, à tous les sens du mot.

Voici donc Renée Néré au mari aimé devenu infidèle, qu’elle a quitté un jour sans se retourner alors qu’il lui disait d’aller se promener pour pouvoir lutiner en toute tranquillité sa maîtresse. Comme il faut vivre, il faut travailler. Renée écrit trois romans (comme les trois Claudine) puis use de son corps pour danser, mimer. Elle s’exhibe dans les petits théâtres de la périphérie parisienne, nue sous son long voile qui laisse entrevoir parfois un sein, et deviner le reste. Le music-hall est son usine, les comédiens sa famille, le maquillage et la danse son métier. Elle court parfois les cachets des représentations privées chez de riches bourgeois qui payent pour le spectacle à domicile. Renée y revoit alors, un peu honteuse, ses anciennes relations du temps de son mari, le peintre Taillandy très connu mais au talent limité.

Un soir, un riche oisif de province monté à Paris vient la relancer dans sa loge. Il est tombé amoureux d’elle, ou plutôt, pense-t-elle, il désire son corps puisqu’il ne sait rien de sa vie ni de son tempérament. Elle soupire, le siège amoureux l’ennuie, elle sait bien comment cela peut finir. Mais Maxime Dufferein-Chautel insiste (dans la réalité, il s’agissait d’Auguste Hériot, oisif, d’une famille propriétaire des Grands magasin du Louvre). Il est du même âge qu’elle, bel homme, héritier d’une scierie dans les Ardennes avec son frère aîné ; il a de l’argent, il rêve du mariage paisible avec foyer stable et enfants – l’anti-Willy absolu. Il fait son siège sans forcer, tout en douceur, attentif à ce qu’elle peut supporter ou vouloir. Cela la touche, voilà un homme bien différent de son ex-mari qui prenait son plaisir en prédateur et considérait son épouse comme un bien à exhiber ou à reléguer à son gré.

Renée est tentée : après tout, le mariage est la sécurité, matérielle mais surtout affective si le mari est fidèle. Elle se laisse courtiser et l’amour naît des relations qui progressent, sans aller jusqu’à la consommation ultime. Son impresario Salomon lui propose avec ses partenaires masculins une tournée théâtrale en province de quarante jours. Exactement la durée que Jésus fit au désert – est-ce un hasard ? Renée pourra y réfléchir, à ce nouvel amour, décider si sa vie prend une autre voie que celle de la solitude.

La vagabonde est lassée de ses vagabondages et, en même temps, les désire. Il y a tant de choses à voir et à sentir dans la nature, les forêts d’Ardennes mais aussi les joncs bretons et le brouillard de Lyon ou un carré de mer bleue à Marseille. Et puis l’usure de la jeunesse est là, la vieillesse vient avec les rides ; bientôt la beauté ne sera plus qu’apprêts et maquillages, Maxime l’aimera-t-elle encore en sachant que l’homme reste physiquement moins atteint que la femme par les effets de l’âge ?

La perspective d’une tournée en Amérique du sud se profile… Renée prend alors sa décision. Elle ne peut retomber en mariage. Elle doit poursuivre sa vie choisie sans la confier à un autre. Une fois son métier devenu impossible, lui restera la ressource de l’écriture, dont elle a déjà tâtée.

Colette fait dans ce roman un bilan en trois mouvements de ses expériences amoureuses et de son essai matrimonial, un de plus. Mais avec un talent renouvelé, plus apaisé, plus mûr. Sa réflexion personnelle se mêle au métier de théâtre, aux coulisses et aux gagne-petit. Car le premier mouvement est celui des vagabonds des café-concert et des petits théâtres, les comédiens, danseurs et acrobates sont seuls mais solidaires, n’ayant que des camarades. Brague le mime est exigeant avec lui-même et enseigne aux autres ; Bouty se consume de maladie et maigrit ; Jadin la goualeuse est le portrait de la réelle Fréhel ; toute comme Cavaillon est le vrai Maurice Chevalier, un temps amoureux de Colette.

Le second mouvement est celui du miroir, il révèle l’image et « réfléchit » la personne. Renée est vide mais se reflète en danseuse et revit son mari en Max, donc reste toujours en devenir. S’il y a de la désillusion sur l’idéal de l’Amour, tant vanté des salons et de la littérature (le romantisme s’achève à peine) et une nostalgie pour la vie à deux au calme dans la nature, à peine vécue avec Willy, rien n’est figé.

Le troisième mouvement est de faire front. C’est une victoire sur soi-même, le désir dompté par la raison, l’instinct impérieux et sauvage qui la lie à la terre, les convenances jetées par-dessus les moulins pour vivre sa vie propre – libre – de femme émancipée. Il y faut du courage.

Colette, La vagabonde, 1910, Livre de poche 1975, 251 pages, €7,40, e-book Kindle €5,99

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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Colette, La retraite sentimentale

Après cinq tomes de ses aventures (chroniquées sur ce blog), Claudine dit adieu à la scène. Elle prend sa retraite – bien avant 64 ans – avec la mort de Renaud d’une tuberculose à 50 ans. Claudine se retire du monde (social) et reste dans sa maison des champs à Montigny, immergée au sein de la nature… L’amour, c’est fini.

Ce n’est pas le cas pour Annie, double de Claudine en libertine, dotée d’une autre façon de jouir. Si Claudine a découvert l’amour, le seul, le vrai, celui qui allie dans le mari pour la vie l’amant, l’ami et l’allié, Annie a subi le mariage, s’en est défaite et passe désormais de corps en corps, usant des jeunes bien-membrés comme de sex-toys. C’est ici ou là un jeune chasseur d’hôtel, un chauffeur pas encore majeur, voire le garçon du jardinier (15 ans ?) qu’elle se serait bien faite si ce n’étaient les commérages de la campagne… Elle y a pris goût : « il arrive qu’en touchant au péché elle aperçoit le but et la raison de sa vie, et alors… » p.863 Pléiade. Amour sentimental et spirituel ou amour physique ? Claudine a su allier les deux en un seul homme : Renaud ; Annie n’y parvient jamais et, plus le temps passe, moins c’est possible car la jeunesse ne dure pas et la vigueur non plus. Viendra un temps où elle ne pourra plus séduire et en sera réduite, comme un vieux beau, à payer pour être baisée.

Car Claudine habite chez Annie, dans sa campagne du Doubs où elle se repose entre deux voyages en quête d’amants. La Suisse où est soigné Renaud en sanatorium n’est pas loin et, si Claudine ne va pas le voir (interdit par les médecins), elle se sent plus proche de lui près de la frontière. Elle en profite pour faire parler son amie, toujours réservée et passive. Il faut lui arracher les aventures de la bouche et Claudine s’en délecte, le lecteur aussi car le procédé entretient le suspense. Ce ne sont qu’histoires de baise et de braises, laissant un goût de cendres à la fin, mais aussi le souvenir éreintant du plaisir, le feu au bas du dos. Claudine jouit ainsi par procuration de la voie qu’elle n’a pas choisie. Elle préfère s’accomplir par un seul amour total, complet mais qui s’achève. Annie ne s’accomplira jamais, pense-t-elle : impuissance de la chair seule.

Mais est-elle vraiment supérieure ? Annie la convainc que non : « Je voudrais vous faire partager cette conviction que chacun ne possède, ne doit posséder qu’une très petite part du bonheur. Même vous, Claudine. (…) je trouve (…) que vous demeurez dans l’ignorance, sinon dans le besoin de tout ce qui vous manque. L’amour, ce n’est pas seulement cette… cette filialité passionnée qui vous rattache à Renaud, ce n’est pas cette dépendance volontaire où vous vivez, ce n’est pas cette tendresse déjà grave que Renaud vous prodigue et qui s’épure lentement, exquisement – ce sont vos propre paroles ! (…) Et si un jour vous rencontriez le mien [d’amour], ce petit demi-dieu fougueux, tout brillant de jeunesse, les mains rudes, avec ce front étroit que j’aime sous les cheveux touffus ?… On ne peut guère lui demander de tendresse épurée, à celui-là ! Il vous tombe sans ménagement, il n’est vain que de sa peau, de ses muscles, de sa cynique vigueur, et l’on n’a de repos à ses côtés que quand dort d’un air têtu, les sourcils froncés, les poings clos. Alors, on a un peu de temps pour l’admirer et l’attendre… » p.867. Une belle page. Malgré sa vertu affichée avec Claudine, on voit où penche cependant le désir enfoui de Colette.

Colette a habilement confronté Annie à Marcel, le fils inverti de Renaud qui a l’âge de Claudine, désormais 27 ans. Le bel et brillant Marcel n’a plus vraiment cette fraîcheur de jeunesse qui le rendait irrésistible et favorisait ses amours de lycée. Il est usé, fatigué, amer. S’il drague toujours les 13-17 ans des lycées parisiens, ceux-ci défraîchissent aussi vite et il doit sans cesse, comme Annie, renouveler son désir. Avec son âge relatif, ses conquêtes le désirent moins et parfois le piègent avec des « truqueurs », des garçons qui se laissent baiser mais appellent une bande alliée qui menace de chantage l’amant enamouré. Marcel doit ainsi se mettre au vert auprès de Claudine et d’Annie pour échapper au harcèlement de très jeunes qui l’ont pris la « main dans le sac » (euphémisme).

Claudine voudrait aider Annie comme Marcel à quitter l’amour libre qui ne conduit qu’à d’éternels tourments de la tentation et de l’insatisfaction (ô Don Juan !). Elle tente d’apparier les deux amputés d’amour, éclopés de la vie. Marcel est séduisant, jeune, blond imberbe au teint de pêche ; Annie aime les beaux jeunes faunes. Sauf qu’ils les lui faut vigoureux pour bien la défoncer et la faire jouir au plus profond. Marcel, disons-le crûment, ne bande pas pour les filles ; il ne sait même pas faire semblant en incrustant un fantasme pour faire monter son désir. Après tout, Annie n’a pas tant de seins que cela et pourrait passer pour un jeune garçon. Mais il est sans doute trop tard pour Marcel, cela fait bien dix ou douze ans qu’il est avancé dans la voie étroite, l’envers du décor, et sa sensualité n’est plus assez exubérante pour honorer n’importe quel orifice offert. C’est un échec : Marcel est chassé à Paris, Annie repart en voyage, Claudine revient dans sa campagne pour y accueillir Renaud qui va très vite y rester, et se fixer au cimetière.

La suite ? Laissée ouverte par Claudine : « L’autre tentation, la chair fraîche ou non ?… Tout est possible, je l’attends. Cela ne doit pas être terrible, un désir sans amour. Cela se contient, se châtie, se disperse… Non, je ne le crains pas. Je ne suis plus une enfant qu’il peut surprendre [comme Minne rêvant à l’apache appelé le Frisé], ni une vieille vierge qui s’embrase à sa seule approche » p.953. Il n’y aura pas de suite.

Colette, La retraite sentimentale, 1907, Folio 1972, 256 pages, €7,50 ; e-book Kindle €8,99

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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Colette, L’Ingénue libertine

C’est un nouveau feuilleton porno chic fin de siècle du couple Colette et Willy. Sauf qu’il est paru en deux parties, Minne et Les égarements de Minne et que, lorsque Colette a récupéré ses droits après la séparation d’avec son mari Willy, elle en a fait un roman unique, sabrant sans pitié une partie des ajouts de Willy. Reste l’histoire d’une fille, toujours un double de Colette, de Claudine et d’Annie, rêvant au grand amour romantique et sadique à l’adolescence, mariée selon les normes à son cousin plus âgé connu depuis l’enfance, et qui s’ennuie. Elle prend des amants, cherche à jouir, n’y parvient pas. Elle désespère…

Et voilà un vieux beau, le fameux Maugis, journaliste critique de théâtre, la quarantaine, chauve, gros, alcoolique, qui la désire sans la toucher, s’intéresse vraiment à elle. Ses yeux se dessillent : l’amour n’est pas à sens unique, il faut donner pour avoir. C’est alors que la crise survient avec son mari, elle se rebelle, lui la voit telle qu’en elle-même et non plus comme la copine complaisante de toujours. Elle existe, il l’aime, il veut son plaisir. Lorsqu’il la baise, dans un grand hôtel de Monte-Carlo où il est envoyé pour affaires, elle jouit enfin. L’orgasme !

Voilà le canevas, à grands traits. L’intéressant est moins dans la personnalité de Minne, adolescente fantasque à l’imagination enfiévrée de sensualité, que dans le processus qui va conduire des premiers émois romantiques à un statut de quasi prostituée, la rédemption finale de la chair étant plaquée au final comme incongrue. Minne a 14 ans, vit seule avec Maman qui a peur de tout changement et ne voit pas sa « petite » fille autrement que sage et rangée. Or Minne lit en cachette le Journal, ramassis de faits divers à sensation qui décrit notamment les crimes d’une bande d’Apaches des Fortifs. Elle fantasme sur le beau Frisé, jeune homme souple à la démarche de chat au jersey moulant son torse de jeune faune, casquette à carreau sur le front et chaussures de tennis aux pieds. Elle rêve de devenir sa « reine », celle qui ordonne et régule la bande, qui compte le butin et baise ardemment sous la lune. Pour s’accomplir, elle doit fuir sa famille, son milieu.

Elle croise en allant à l’école un marlou qui ressemble à son fantasme mais ne peut lui parler. Un soir, alors qu’elle songe à sa fenêtre ouverte, elle croit le voir dans la rue, elle l’appelle, descend, mais le temps qu’elle se peigne et s’habille pour plaire au mauvais garçon, il s’est éloigné. Elle court dans les rues de la zone, se perd, aborde des personnages tous plus louches les uns que les autres, dont un vieux monsieur à canne qui aime les « petites filles ». Elle fuit, se retrouve miraculeusement au matin en bas de chez elle mais s’écroule une fois rentrée, couverte de boue et épuisée. Chacun croit qu’elle a été violée. Il n’en est rien mais sa mère en meurt quelque temps après et l’oncle Paul, qui a vu comme médecin qu’elle est intacte physiquement, n’en déclare pas moins qu’elle a une fièvre de mauvaise vie. Son fils Antoine, de trois ans plus âgé qu’elle, la désire depuis sa puberté et est heureux de la marier. Avec la réputation qu’elle a, elle n’aurait pas trouvé ailleurs. Comme quoi l’amour est un leurre, surtout l’Hâmour, comme disait Flaubert, cet égarement gonflé du sentiment attisé par les hormones. Rien de naturel dans l’Hâmour, que du fantasme, du grandiloquent, de l’inaccessible.

En revanche Minne devine bien, une fois mariée, « que l’Aventure c’est l’Amour, et qu’il n’y en a pas d’autre » p.743 Pléiade. Existe-t-il un roman sans aventure amoureuse ? Mais amant, ami et allié ne cohabitent pas toujours dans le même mari, aussi « faut-il » (selon Colette) multiplier les expériences pour trouver le bon équilibre. Antoine le mari est protecteur mais pas vraiment allié ; le jeune baron Couderc de 22 ans est bien joli comme amant mais prend son plaisir sans se soucier de celui de sa partenaire ; Maugis, le libidineux sarcastique, est un véritable ami mais serait un mauvais amant… « J’ai couché avec lui [Couderc] et trois autres, en comptant Antoine, déclare sans aucune vergogne Minne à Maugis. Et pas un, pas un, vous entendez bien, ne m’a donné un peu de ce plaisir qui les jetait à moitié morts à côté de moi ; pas un ne m’a assez aimée pour lire dans mes yeux ma déception, la faim et la soif de ce dont, moi, je les rassasiais ! » p.797. La quête de soi est la satisfaction de la volupté : si le mari faillit, la femme est en droit de revendiquer sa liberté. C’est que tous deux sont libres depuis 1789.

C’était très « fin de siècle », cette audace à parler de sexe et à vanter les frasques sexuelles d’une jeune fille rangée. Minne est une ingénue qui ne sait pas que donner son corps avilit quand l’amour n’est pas là et que baiser à gogo prostitue sans pour autant trouver sa bonne pointure. Colette transgressera le genre pour goûter d’autres plaisirs sans que sa quête en soit plus fructueuse. A toujours aspirer au Graal, on ne vit pas assez les vrais moments du présent. Don Juan n’a jamais été heureux.

Colette, L’Ingénue libertine, 1909, Albin Michel poche 1991, occasion ; e-book Kindle €5,49

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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R.K. Narayan, Le licencié ès lettres

Ecrivain indien brahmane de Madras décédé à 94 ans en 2001, Narayan raconte sa vie dans ses romans. Il donne une bonne image de l’Inde des années 1930, sous l’empire anglais. La société est alors très rigide, séparée en castes qui ne se marient ni ne se fréquentent entre elles. Les études sont le seul moyen d’élévation sociale, avec le piston familial. Les mariages sont toujours arrangés, non seulement les convenances de caste sont observées, mais aussi les horoscopes de chacun des futurs doivent être conciliés. Tout cela prend du temps et la volonté personnelle se heurte à la destinée.

Le narrateur Chandran, qui est aussi l’auteur, achève péniblement au college ses études de lettres après le lycée, en étant sans cesse sollicité par sa famille et ses amis, mais aussi par ses professeurs qui le veulent secrétaire d’association. Organiser les débats, convoquer les membres, demander des intervenants, surveiller le bon déroulement, prend un temps infini, au détriment de la révision des examens. C’est tout l’objet de la première partie de ce roman que de conter les misères dorées d’un étudiant de Mysore, ville rebaptisée du nom imaginaire de Malgudi.

Une fois son diplôme obtenu, en 1930 pour l’auteur, le jeune homme ne sait quoi faire et il reste plusieurs mois chez ses parents aisés à lire et à se promener, tout en songeant vaguement à aller poursuivre des études de droit en Angleterre afin de revenir nanti d’un diplôme qui lui permettrait un poste d’enseignant. Las ! Il voit une jeune fille de 14 ans au bord de la rivière jouer avec sa petite sœur et il en tombe amoureux platonique sans jamais l’aborder ni oser lui dire un mot. Cela ne se fait pas, il faut être présenté, et toute déclaration d’amour doit être précédée d’une demande formelle en mariage. Mais c’est la famille de la jeune fille qui doit prendre l’initiative et faire la démarche auprès des parents du jeune homme, ce qui désespère Chandran, porté à bouleverser d’un coup toutes les coutumes et traditions pour aller droit au but, à l’occidentale.

Il est néanmoins d’un caractère faible et consensuel, il ne veut faire aucune peine à sa famille et surtout à sa mère. Il consent donc à passer par toutes les étapes requises, prenant son mal en patience… jusqu’à ce que l’examen des horoscopes de la jeune fille, qui aborde tout juste la puberté, et du sien, à 23 ans déjà, montre une incompatibilité des astres sur plusieurs années. Les calculs montrent qu’une union laisse prévoir la mort de la fille. La grand-mère de l’auteur était très férue d’astrologie et experte en horoscopes.

Chandran est désespéré, s’étant fait tout un cinéma romantique issu de la littérature pour cette très jeune fille. Refusé, il ne peut rester dans sa ville, au risque de croiser son amour déçu, et part donc à Madras chez un oncle. Au dernier moment, il esquive sa rencontre pour trouver un hôtel tout seul. Il fait la connaissance d’un viveur qui dépense pendant quelques mois son argent avant de retourner auprès de sa femme et boit beaucoup d’alcool avant d’aller voir les putes. Chandran est révulsé par ce genre et il décide de se faire sanyasi (ou sannyāsin), renonçant, moine errant. Il vit ainsi plusieurs mois dans le dénuement volontaire, en dhoti qui lui laisse le torse nu, mendiant sa nourriture. Mais il a peine à quitter le monde et revient chez lui après un an. Il retrouve sa famille vieillie et ses anciens amis envolés. Après l’amour, qui se révèle une convention, l’amitié lui fait défaut, personne ne se souciant plus des autres après les mois passés ensembles. Les rêves de jeunesse se heurtent à la dure réalité sociale et matérielle.

Comme l’auteur, devenu un temps journaliste, Chandran décide alors de se ranger et, plutôt que d’aller poursuivre une chimère en Angleterre. Il prend un poste de commercial pour un journal régional, pistonné à la fois par son ancien ami devenu chroniqueur et par un ami de son père qui connaît le directeur du journal. Il organise la prospection des abonnements, gagne un peu d’argent, puis arrête de se marier selon les convenances, sans amour, laissant sa mère trouver l’heureuse élue. Cette fois, les horoscopes sont convergents et les familles se conviennent ; de plus, la fiancée se révèle jolie et spirituelle. Les fiançailles sont célébrées mais le mariage n’aura pas lieu avant plusieurs mois. Les deux époux s’écrivent chaque jour, jusqu’à ce que la fiancée reste plusieurs jours sans envoyer une lettre.

Le roman se termine ainsi, sur une incertitude, laissant Chandran en plan.

Ces tribulations se lisent bien et découpent en filigrane le portrait d’une société indienne qui a de fait assez peu évoluée depuis cette époque. Les traditions sont toujours primordiales et les mariages le plus souvent arrangés ; les études comptent toujours autant et les gosses de riches ont inlassablement la même flemme à étudier.

Rasipuram Krishnaswami Narayanaswami dit R.K. Narayan, Le licencié ès lettres (The Bachelor of Arts), 1937, 10-18 1993, 218 pages, occasion €1.79

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Colette et Willy, Claudine s’en va

Claudine mariée en a marre, elle s’efface. Ou plutôt Colette elle-même, forcée de donner une suite à sa série à succès, au détriment du talent. Car si le roman est homogène, centré sur la personnalité d’Annie que Claudine mettra en valeur, il se disperse en bavardages et descriptions pour faire du volume. Ainsi explore-t-on le salon du mari, va-t-on à la campagne chère à l’épouse, part-on en ville d’eau à Arriège (ville inventée sur le modèle d’Uriage), assiste-t-on au festival Wagner à Bayreuth avec Siegfried Wagner, fils aîné du maître en chef d’orchestre pas terrible, et lit-on enfin la lettre interminable et vulgaire de Maugis qui déblatère sur les acteurs et les personnes…

Claudine s’efface car elle n’est ici que faire-valoir. Le roman est le Journal d’Annie, une jeune campagnarde velléitaire tombée amoureuse dès son enfance d’un garçon de quatre ans plus âgé qu’elle, qui l’associait à ses jeux, la protégeait. A 9 ans, elle a eu une bouffée de sensualité pour lui, son « premier rêve, le garçon de 13 ans, nu sous le maillot de laine » p.625 Pléiade. A 16 ans, Alain lui a déclaré qu’il l’épouserait ; elle avait 12 ans. A 24 ans, il l’a fait et elle, à 20 ans, s’est laissée faire. C’était naturel, normal, évident. « Cet Alain ! Je l’aimais à douze ans, comme à présent, d’un amour confus et épouvanté, sans coquetterie et sans ruse. Chaque année nous vivions côte à côte pendant près de quatre mois (…) Il m’emmenait, nous lisions, nous jouions, il ne me demandait pas mon avis, il se moquait souvent. (…) Il passait son bras autour de mes épaules et regardait autour de lui d’un air méchant, comme pour dire : ‘qu’on vienne me la prendre !’ » p.534. Et les mois ont passés, le couple s’est installé dans la routine, Alain faisait « toc-toc, ça y est… Jusqu’au revoir, chère madame » comme dit drôlement la sœur Marthe, autrement dit baisait vite fait sans se préoccuper d’Annie. D’ailleurs elle avait trop peu de santé, trop peu d’initiative, trop peu d’intérêt pour les choses pour qu’elle ne soit pas constamment assistée de son mari.

Jusqu’à ce qu’un héritage opportun envoie Alain en Amérique du sud, où un oncle basque était allé s’établir et y avait fait fortune en élevant des taureaux. Annie reste donc seule plusieurs mois, ce qui lui permet de se retrouver et de réfléchir à sa personne, à son couple, à sa vie. Avant de partir, son mari lui a établi tout un « emploi du temps » et des règles, mais la principale est qu’elle se réfère à la sœur d’Alain, Marthe. Voici donc Annie embringuée dans un groupe où la liberté d’allure et de propos est grande, chaperonnée pour sa libération par une Marthe qui n’a pas froid aux yeux (ni ailleurs) et par une Claudine en verve, toujours amoureuse de son Renaud mais qui lui a promis de ne plus toucher aux femmes.

Annie va donc aux limites. Elle découvre que le « contrat » moral du mariage peut connaître de sérieux accrocs, donc des conséquences. Par exemple que Marthe faute régulièrement avec le gras et alcoolique Maugis, critique de théâtre aviné mais riche, qui lui paye restaurants et places car son mari Léon ne parvient pas à subvenir aux dépenses excessives de son ménage par ses romans populaires écrits en série. Et que son propre mari Alain, garçon carré et sérieux, a eu pour maîtresse la Chessenet dont il a conservé un paquet de lettres avant de rompre. Enfin que Claudine lui ouvre les yeux sur les manigances intéressées de la Calliope Van Langendonck, chypriote belge polyglotte, qui aimerait bien s’enamourer d’elle.

L’esclave Annie, sans son tuteur de mari qui ne l’a jamais quittée depuis toute petite, découvre la vie, l’indépendance, la volonté personnelle. Ainsi prend-t-elle auprès d’elle son chien Toby qu’Alain avait relégué aux écuries pour chasser les rats ; ainsi part-elle seule à la campagne ; ainsi décide-t-elle, après avoir reçu la visite de Claudine à Paris, de quitter son mari, de demander le divorce, récupérer ses biens propres et de commencer une nouvelle vie. Elle s’est même acheté un petit pistolet. Quatre mois auront suffit pour faire d’une femme soumise sans le savoir une femme libérée. Un cocorico de la féministe Colette. La fin des Claudine.

Colette et Willy, Claudine s’en va – journal d’Annie, 1903, éditions de Crémille 1969, €7,50 e-book Kindle €5,49

Colette et Willy, Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va, Albin Michel 2019, 598 pages, €24,90

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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Pierre Lemaitre, Le grand monde

L’auteur saisit la famille Pelletier, des Français du Liban propriétaires prospères d’une savonnerie, trente ans après 1918, jetés dans le grand monde. Ce sont les années glorieuses de l’après-guerre, du rationnement encore en cours, des grèves communistes de la CGT qui aspire à faire de la France un pays stalinien sur le modèle de l’URSS, du trafic de piastres en Indochine où les orgies, l’alcool et la prévarication montrent le laid visage des coloniaux.

De mars à novembre 1948, nous suivons les rebondissements des quatre enfants Jean, François, Étienne et Hélène. Il s’avère que l’un est tueur en série, l’autre faux normalien supérieur et journaliste à sensation, le troisième pédé malheureux pistonné à Saïgon et la quatrième, la seule fille, une suceuse cocaïnomane qui a commencé dès le lycée. Leurs amours sont tous malheureux, leurs ambitions immenses mais leurs capacités faiblardes. Le tourbillon de l’époque les entraîne malgré eux et ils surnagent, se débattent, tentent de garder la tête hors de l’eau. Le IVe République naissante est croquée dans ses travers, les ambitions minables pour se faire élire, l’argent de la corruption, l’entre-soi des intérêts bien compris – tout ce qu’une certaine frange de politiciens actuels (de gauche) voudrait voir revenir en VIe République avec le régime des partis, le duel des egos, la concussion, la valse des ministères où l’on prend les mêmes et l’on recommence les mêmes petits jeux sans aucun souci de l’intérêt général du pays.

Comme d’habitude avec Pierre Lemaitre, il y a du suspense, l’histoire se parcourt à grandes guides, on ne lâche pas un chapitre dès qu’il est commencé. Beaucoup d’ironie aussi, le portrait cruel de caractères bien tracés, représentatifs de Français moyens pas tous aussi falots ou brillants qu’ils le paraissent. De l’exotisme aussi, tant dans le Paris du fait divers à sensation qu’en Indochine en guerre civile contre le Viet Minh communiste, financé par les Chinois de Mao et aidés par l’URSS de Staline dans l’indifférence de la classe politicarde parisienne.

Le pays indochinois est vert, moite, beau et pourri – tout comme ce très jeune homme (15 ans ? 18 ans ? Sait-on jamais avec les Asiatiques) mandaté par le compradore chinois Quiào auprès d’Étienne, l’un des fils Pelletier qui agit depuis l’Agence des monnaies de Saïgon (Office indochinois des changes dans la réalité) où son père l’a fait entrer par relations afin qu’il rejoigne son légionnaire – Raymond. Lequel sera mort sous la torture à son arrivée, hersé par les buffles des petits hommes verts.

L’Agence est la seule instance administrative apte à autoriser les transferts d’argent entre la colonie et la métropole, au taux de change avantageux fixé par décret de 17 francs pour 1 piastre, alors que son cours de marché n’est guère que de 10 francs – de quoi doubler la mise à chaque transfert. La différence est payée par le Trésor français, autrement dit par les contribuables et citoyens de la République avariée. Militaires, fonctionnaires, affairistes et commerçants locaux en profitent et l’Agence ne fait que retarder vaguement le mouvement en demandant d’autres papiers justificatifs, car elle ne peut s’y opposer : c’est une décision politique typique d’un politicien IVe République. Fait officiellement pour aider au développement… mais aussi à la guérilla communiste ! Parce qu’il approchera trop cette corruption en forme de trahison, le jeune Étienne verra son amant annamite de 16 ans égorgé et lui-même terminera mal (sur le modèle réel du journaliste Jean-François Armorin). Qu’à cela ne tienne : dans le roman sa mère fera le voyage pour faire le ménage.

Ce n’est pas un livre d’histoire, ni une analyse de société mais un bon roman qui se lit au galop comme un policier historique. Le lecteur aura la surprise à la page 627 de le voir relié au tout premier roman Au revoir là-haut ! Un bon divertissement au coup de crayon acéré.

Pierre Lemaitre, Le grand monde – les années glorieuses, 2022, Livre de poche 2023, 767 pages, €,10,40 e-book Kindle €15,99

Pierre Lemaitre déjà chroniqué sur ce blog

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R. K. Narayan, Le professeur d’anglais

De son drame personnel, la mort de sa femme de la typhoïde en 1939, l’auteur fait un roman où il se met en scène sous le nom de Krishnan. Comme lui, il est désespéré ; comme lui, il doit élever seul sa petite fille ; comme lui, il chercher à renouer le contact avec la disparue au travers d’un médium. Et ça marche. L’Inde d’avant l’indépendance (imminente) est resté un pays de spiritualité où la rationalité occidentale a peu pénétré. Sa fille s’appelle Hema et pas Leela et la ville de Malgudi est imaginaire, mais ce roman est autobiographique et ancré dans la réalité. Il fait suite au Licencié ès lettres (chroniqué sur ce blog) qui présente l’auteur à peine sorti des études et qui se marie.

Tout va bien au début pour Krishnan. Il vit au foyer des étudiants du collège où il a obtenu un poste d’assistant en anglais, payé 100 roupies par mois, un bon salaire pour l’époque. Sa femme a accouché d’une petite fille mais reste chez ses parents pour les premiers mois. Il la voit peu mais cela convient à son égocentrisme de mâle indien ; il vit parmi ses pairs, comme au collège, lit, se promène et discute à son gré. Mais son beau-père lui écrit qu’il doit trouver une maison pour accueillir sa famille et vivre en couple comme cela se fait. Krishnan cherche à louer, trouve une masure pas trop moche pour 25 roupies par mois, avec véranda pour en faire son bureau, et attend sa femme Sushila, dont il s’aperçoit qu’il est bien amoureux.

A 7 mois, la petite Leela se retrouve en famille, vite flanquée d’une nounou qui fait la cuisine, le ménage et s’occupe d’elle. C’est une vieille femme devenue veuve qui a servi chez la mère de Krishnan et qu’elle lui envoie car les retraites n’existent pas. Ils vont la payer 6 roupies par mois mais nourrie et logée. Cela permet au couple de sortir, de se retrouver entre eux au cinéma, au restaurant, dans les boutiques. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Krishnan veut même acheter une maison, les fonds avancés par son beau-père, pour qu’ils soient vraiment chez eux. Cette ambition, qui peut être un orgueil, est sanctionnée par le destin.

En visitant une grande maison en banlieue de la ville qui leur plaît, Sushila va bêtement, pieds nus, ouvrir une porte « brillante » dans une cabane au fond du jardin ; elle est attirée par ce neuf qui brille et se retrouve piégée dans les chiottes provisoires de chantier, parmi la merde et les mouches. La porte s’est refermée et la gourde n’a pas su l’ouvrir. Son mari la délivre mais elle est écœurée, tombe malade et finit par s’éteindre d’une typhoïde, une infection à bactérie due à des salmonelles. L’a-t-elle attrapée au restaurant ? Aux chiottes ? L’infection a lieu en mangeant des viandes trop peu cuites ou en ingérant ce qui a été contaminé par des selles infectées. Une mouche à merde s’était introduite dans la bouche, évidemment gardée ouverte par la gourde. Le médecin croit d’abord aux symptômes du paludisme mais la fièvre ne tombe pas ; l’incubation dure deux semaines avec des symptômes de fièvre, d’abattement, de rate qui grossit, tous bien décrits par l’auteur. La désinfection des mains après soins aux malades est aussi bien expliquée. Le musicien Schubert et l’écrivain Radiguet en sont morts mais il existe désormais un vaccin efficace, inoculé d’ailleurs obligatoirement lors de l’ancien service militaire en France, sous le nom de TAB.

Krishnan doit s’adapter à cette nouvelle donne : vive seul avec sa petite fille de 3 ans et sa vieille nounou. Il rencontre un maître d’école qui s’est trouvé une vocation de pédagogue libre et que les enfants adorent ; Leela a été entraînée vers cette école par sa copine voisine et elle s’y plaît. Le maître les regarde jouer, parler, dessiner, créer, il leur raconte des histoires qu’il illustre avec des photos découpées dans des magazines, et il est heureux. Plus que dans son propre couple, s’étant marié contraint par sa famille, sans amour. Ses trois fils entre 7 et 10 ans sont « hirsutes et débraillés » comme de petits Indiens savent l’âtre, jouant dans la poussière et se battant avec les autres, déchirant leurs vêtements et faisant sauter leurs boutons. Le maître est l’exact opposé de Krishnan : il n’aime pas sa femme, est indifférent à ses enfants, mais aime fort enseigner en laissant libres les petits. Krishnan aime fort sa femme, est attentif à sa petite fille, et s’ennuie à enseigner la critique littéraire anglaise à des étudiants qui vont reproduire ce savoir inutile.

Sa métamorphose s’effectuera sous l’influence posthume de son épouse. Elle le contacte par un moyen rigolo : un adolescent de 15 ans attend un soir le professeur Krishnan à la sortie du collège. Il lui dit être envoyé par son père et être porteur d’une lettre. Le père ne connaît pas Krishnan mais, en méditant en pleine conscience dans son jardin, a reçu un message « des esprits » et a écrit sous leur dictée un texte dont il ne comprend pas le premier mot. Sushila y parle à son époux de ce qu’ils savent intimement. Intrigué, Krishnan suit le jeune garçon et rencontre le père. Des séances suivent avec l’homme pour médium entre Krishnan et Sushila, jusqu’à ce que celle-ci incite son mari à développer ses pouvoirs psychiques afin de percevoir son contact par lui-même. Ce qu’il entreprend et qui le modifie. Sa grand-mère maternelle prend avec elle Leela, qui a besoin d’une mère durant son jeune âge, et Krishnan décide alors de quitter son poste au collège qui l’ennuie pour assister le maître dans son école d’enfants qui a beaucoup de succès. Pour seulement 25 roupies par mois.

Il est devenu indien en abandonnant sa carapace de littérature et de conceptions britanniques, et a adopté la culture spirituelle de l’Inde après les déboires de la médecine scientifique occidentale sur sa femme. Il choisit une éducation à l’indienne, libre et même libertaire, plutôt que l’éducation contrainte et disciplinée à l’anglaise. Ce roman personnel s’ouvre alors au roman d’une libération de tout un peuple – qui interviendra en 1947.

Rasipuram Krishnaswami Narayanaswami dit R.K. Narayan, Le professeur d’anglais (The English Teacher), 1945, 10-18 1995, 337 pages, occasion €1,88

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Colette et Willy, Claudine en ménage

Ça y est : 18 ans et mariée, Claudine connaît le sexe et emménage. Elle passe rapidement sur ses mois de noce et de voyages avec son mari-papa, sa défloration et son contentement, le plaisir des caresses et de se lover avec tendresse contre le grand corps accueillant.

Elle ne résiste pas à l’idée de passer par son village, le Montigny aux 1600 habitants, pour revoir sa maison mais surtout son école. La période est aux vacances mais Mademoiselle Sergent est bien là si Aimée est partie dans sa famille. Des écolières en pension sont là aussi, qui s’ennuient. Une certaine Hélène, 15 ans, donne du goût à Claudine ; c’est un fruit frais qu’elle s’empresse de cueillir, un baiser sur la bouche, en souvenir d’Aimée et surtout de Luce, la petite qu’elle regrette presque de n’avoir pas plus câlinée à 14 ans.

C’est que son penchant pour ses semblables, encore minime, avec des brusqueries de garçon manqué dans sa prime adolescence, mûrit avec l’amour adulte qu’elle découvre. En compagnie de Renaud son mari, elle a reconnu le pouvoir de son corps et commence à en jouer. Elle est fine et svelte, musclée et décidée, elle plaît. Aux hommes comme aux femmes et aux très jeunes filles. Renaud l’a non seulement déniaisée mais aussi en un sens pervertie en la rendant sensible à une sensualité partagée. Dans les salons on la drague, mais elle éconduit les hommes et sa réputation est faite : « elle est pour les femmes » ; mais elle éconduit aussi les femmes, jusqu’à ce que Rézi paraisse dans son salon. Elle commence alors à succomber. Non sans réticences, soupçons et rétractations – elle n’est pas amoureuse – mais par étapes.

Rézi est l’abréviation de Thérèse en Europe centrale ; c’est une belle femme toute en courbe qui ondoie comme Mélusine, la fée succube des eaux à queue ophidienne, mais rappelle aussi le serpent diabolique de la Genèse. Claudine/Colette va croquer le fruit défendu. Ce qui arrive à Claudine est autobiographique, sa relation de quelques mois à peine voilée dans le roman avec Georgie Raoul-Duval, une Américaine. Sa passion est toute sensuelle et elle y succombe, sous les yeux flattés et voyeurs de son mari qui prend plaisir à la voir se gouiner. Il aide même les deux jeunes femmes à trouver une petite « fillonnière » (Colette transpose la garçonnière au féminin) où se retrouver sans la présence insistante et jalouse du mari de Rézi, Anglais carré au teint de brique, colonel retour des Indes.

Car autant l’homosexualité masculine répugne à l’époque fin de siècle, bourgeoisement et catholiquement prude en ces choses, autant l’homosexualité masculine excite le mâle et l’incite à l’indulgence. « Non, ce n’est pas la même chose ! » s’exclame Renaud devant Claudine. Le fils, Marcel, à 20 ans reste inverti, « fine tête maquillée » ; il volette entre des désirs constants dérobés à la porte du lycée Janson où les 15-17 ans au teint désormais plus frais que le sien abondent et se complaisent à se laisser séduire par de « la littérature néo-grecque ». Mais Claudine, « Vous pouvez tout faire, vous autres ». Elle s’étonne de la différence qu’il fait des amourettes de son fils et de celles qu’elle-même faisait avec Luce et Aimée. « C’est charment, et c’est sans importance… (…) C’est entre vous, petites bêtes jolies, une… comment dire ? …une consolation de nous, une diversion qui vous repose (…) la recherche logique d’un partenaire plus parfait, d’une beauté plus pareille à la vôtre, où se mirent et se reconnaissent votre sensibilité et vos défaillances… » p.453 Pléiade. Mais ne serait-ce pas de même pour les hommes faits avec les garçons pubères ? Renaud/Willy pervertit la chose en domination mâle naturelle à l’époque. Il déclare à Claudine/Colette « qu’à certaines femmes il faut la femme pour leur conserver le goût de l’homme. » Rien de moins. Ce ne serait pas pareil pour les garçons.

Marcel n’est pas amoureux, il désire ; un corps chasse l’autre, il oublie, parfait don Juan sans conséquences, égoïste et narcissique. Il est « en lune de miel avec [s]on petit home », d’où Willy auteur ne peut s’empêcher de tirer une blague : « – Vous avez un nouveau petit… ? – Oui, avec une seule m » p.494. Un petit studio où il invite ses conquêtes et qu’il prête à Claudine pour s’y ébattre avec Rezi si elle veut. Elle veut. Leur sensualité se repaît de se frotter nues un moment. Et Marcel vient sonner, juste par libertinage un brin voyeur, digne fils de son père… Il n’y a donc aucun endroit où l’on ne peut se retrouver entre femmes, sans mari jaloux ou complaisant, et sans beau-fils gêneur ?

Mais ces amours éclatés ne convainquent pourtant pas Claudine, ni l’un, ni l’autre. Ils sont un jeu, un plaisir, mais pas un accomplissement. « Ah ! Comme je suis loin d’être heureuse ! Et comment alléger l’angoisse qui m’oppresse ? Renaud, Rézi, tous deux me sont nécessaires, et je ne songe pas à choisir. Mais que je voudrais les séparer, ou mieux, qu’ils fussent étrangers l’un à l’autre ! » p.493 Pléiade. C’est le problème d’avoir un mari de 25 ans plus vieux que vous ou d’être une amante d’une génération plus jeune : l’accord se fait mal. Le vieux joue avec le plaisir, la jeune fantasme le grand amour fusionnel. Renaud va baiser Rézi dans la fillonnière et Claudine, réputée en convalescence, va quand sortir malgré l’interdiction médicale car c’est le printemps à Paris, et les découvrir en passant.

Outrée des deux trahisons, elle part. Elle suit son père qui est reparti étudier ses limaces dans la maison des champs de Montigny. Elle y retrouve sa chatte Fanchette, encore grosse et ravie d’avoir des petits. Claudine n’y a même pas songé pour elle-même. La nature enseigne que l’amour est avant tout la reproduction. La campagne restée naturelle va-t-elle redresser sa vie pervertie par les fantasmes artificiels de la ville ?

Colette et Willy, Claudine en ménage, 1902, Folio 1973, 242 pages, €7,50 e-book Kindle €16,99

Colette et Willy, Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va, Albin Michel 2019, 598 pages, €24,90

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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Jacques Perret, Bande à part

Anticonformiste patriote né en 1901, donc trop tard pour la guerre de 14 où son frère aîné fut tué et son père blessé, Jacques Perret s’est engagé en 40 dans les Corps francs – unité commando d’élite – après avoir pas mal bourlingué après Louis-le-Grand et des études d’histoire. Il a été journaliste, pêcheur, bûcheron, ethnologue, trafiquant, docker, marin, hôtelier… et écrivain. Fait prisonnier par les Allemands, ce qui donnera Le caporal épinglé, il s’évade et entre dans la résistance à l’ORA, Organisation de résistance de l’Armée, créée en 1943 et apolitique.

Catholique et traditionaliste, ce qui l’a fait oublier dans les années marxistes, et pire, Algérie française antigaulliste, bien que jamais pétainiste ni fana-mili comme la jeunesse à cheveux courts et idées courtes, Jacques Perret mérite d’être relu aujourd’hui que le conservatisme nationaliste s’égare dans l’imitation de l’archaïsme poutinien. L’honneur et les valeurs humaines que défend Perret sont loin (très loin !) des brutasses de la milice de tueurs et de truands Wagner comme du cynisme glacé d’un Poutine – qui ne fait aucun cas des hommes.

Jacques Perret a toujours bandé à part, y compris dans la Résistance ou existaient autant de groupes que de villages gaulois. La plupart était politisés, pas le sien, issu de l’armée régulière après qu’au mépris de l’Armistice, l’armée allemande eut envahi la zone occupée. L’auteur se moque de la politique, bonne pour les grandes gueules et les vantards. Ce qu’il préfère, c’est la fraternité du combat et la vie à la campagne d’adultes unis par un seul but : bouter l’Occupant hors de France.

Cette Résistance-là est peu connue, gaullistes et communistes préférant toujours vanter la gloire et les coups de main spectaculaires, alors que l’essentiel de la vie des résistants était à la manière d’un camp scout avec de rares escarmouches. Le narrateur, qui porte son propre nom, est sergent sous les ordres de l’adjudant Tabarau, un ancien policier qui se verrait bien capitaine (et qui, d’ailleurs, changera de groupe de maquis pour le devenir). C’est lui qui aura de ses réflexions profondes telles que « bon, je ferme les yeux mais j’ouvre l’œil ! » Mais celui que préfère l’auteur est Ramos, un bâtard Hispano-français flanqué de gosses, qui a choisi de se battre bien que son village ne soit qu’à quelques dizaines de kilomètres. Insomniaque, il adore monologuer en racontant des choses sans queue ni tête. Il périra debout au milieu de la route, le fusil-mitrailleur à la hanche, devant toute une compagnie d’Allemands effarés. Cette façon de faire est celle même que Jacques Perret accomplit en 1940, le 12 mai, dans la citation qu’il a eue pour la Médaille militaire et la Croix de guerre avec palmes.

Tout ce qui intéresse l’auteur n’est pas le combat lui-même, mais « de parler des copains ». Toute sa résistance est en effet au ras des maïs, car les ordres et les contre-ordres qui font mouvoir son groupe n’ont l’air ni concertés par les soi-disant hautes instances, ni efficaces sur le terrain. Des rendez-vous sont manqués, des « appuis » sont sollicités sans raison, et le groupe se retrouve sans soutien face à une colonne nazie surarmée qui remonte vers l’Allemagne. Une mauvaise plaisanterie loin de l’histoire officielle et des légendes colportées par les tout derniers arrivés… une fois les Allemands en déroute.

Il n’y avait pas que des Jean Moulin dans la Résistance, on ne le dira jamais assez. Il ne faut pas croire la propagande, pas plus celle aujourd’hui de Poutine que celle, hier, de De Gaulle et du parti communiste. Tout ceux qui racontent de belles histoires ont leurs propres intérêts à servir. À la Libération, il fallait refaire l’unité de la nation et montrer aux Américains et aux Anglais que la France pouvait se redresser toute seule. Mais le temps a passé et la vérité doit être dite. Jacques Perret, avec son récit romancé de ses années résistantes, remet les choses en place et les pendules à l’heure.

Il remet l’héroïsme où il est la plupart du temps : parmi les hommes. « Sans nous croire héritiers des gardes françaises ou des archers du roi, sans nous prendre pour les mainteneurs d’une légalité introuvable, nous ne faisions figure ni de Jacques ni de Maillotins. Notre principale distinction était de grouper autour d’officiers professionnels un grand nombre d’hommes ayant déjà porté régulièrement les armes et fait la guerre au moins une fois dans leur vie » p.25.C’est cela résister : faire son métier pour la patrie.

Prix Interallié 1951

Jacques Perret, Bande à part, 1951, Folio 1973, 224 pages, occasion € 40.00

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Colette et Willy, Claudine à Paris

Fini la campagne, à nous Paris ! C’est ainsi que Claudine, oie plus très blanche à peine sortie de l’école avec le brevet, est emportée par son père à la capitale. Ce dernier, malacologue distingué, veut faire publier son grand-oeuvre et a besoin de le compléter en bibliothèque. Habiter le Quartier latin, rue Jacob, est un délice. La jeune fille rechigne un peu à quitter ses bois odorants et ses prés où se rouler dans l’herbe, mais elle ne regrette aucune de ses amies d’école, bêtes et pimbêches pour la plupart. Même la petite Luce, amoureuse d’elle et caressante, n’engendre aucune nostalgie.

C’est qu’elle est vite introduite dans les plaisirs de la ville lumière, centre du monde en 1900, ses boulevards où déambuler en observant la faune variée des chapeaux à fleurs et des hauts-de-forme en tuyau de poêle, ses coups de parapluie à qui lui touche les fesses, ses parcs où rêver devant des statues tourmentées, ses grands magasins où s’étalent la mode et les affiquets. Et il y a Marcel.

Marcel est le petit-fils de sa tante, la sœur de son père qui les reçoit en son salon près du parc Monceau, alors très champêtre. Un garçon « élevé comme une fille » parce que son père le délaisse, trop occupé à jouer aux courses et à courir les cocottes. Marcel, au prénom proustien (et plus encore !) est blond et rose, tiré à quatre épingles. « Je n’ai jamais rien vu de si gentil, déclare Claudine. Mais c’est une fille, ça ! C’est une gobette en culottes ! Des cheveux blonds un peu longs, la raie à droite, un teint comme celui de Luce, des yeux bleus de petite Anglaise et pas plus de moustache que moi. Il est rose, il parle doucement avec une façon de tenir sa tête un peu de côté en regardant par terre – on le mangerait ! » Il sert le thé aux pies et toupies bavardes invitées par la vieille et se laisse accabler de conseils de prudence pour se couvrir et ne pas sortir sans voiture le soir. Il a pourtant 17 ans, Marcel, l’âge de Claudine. Mais si celle-ci est déjà femme sans le savoir, celui-là est encore petit garçon enfiévré d’amitié scolaire.

Marcel est amoureux de Charlie, un « rasta » brun au nom irrecevable de « Gonzalez » qui a un an de plus que lui et fréquente déjà les lieux invertis où il se fait défoncer sans vergogne comme le Charlus de Proust. Marcel est naïf, il croit en son Pygmalion si beau, il l’aime et le caresse. Son père, « l’Oncle » prénommé Renaud, en a honte et le méprise ; il est content que Claudine s’en occupe un peu, elle a une « bonne influence » sur lui, « mais non, pas trop garçon ! ». Que n’a-t-il élevé son gamin, plutôt que de l’abandonner aux seins trop maternels de sa belle-mère ! Marcel a besoin d’affection et sa mère n’est plus, son père le délaisse ; il en trouve là où il peut, auprès de ses pairs.

Claudine, en chatte délurée, fait patte de velours mais joue avec lui comme d’une souris. Elle ne craint rien, il n’osera jamais toucher une fille et ne connaît peut-être même rien du sexe. Mais il adore lorsqu’elle lui raconte ses émois scolaires, Mademoiselle et la sous-maîtresse Aimée, les mamours physique de la petite Luce, le dortoir le soir où les fenêtres des filles permettaient de voir se déshabiller les garçons. Marcel est en émoi, il fantasme, il ose à peine en retour lui parler de Charlie. D’ailleurs Claudine retrouve Luce à Paris, par hasard ; la petite s’est établie avec un vieux de la soixantaine, son oncle, qui lui permet d’habiter avec lui si elle consent à être sa maîtresse. La voilà pute, la Luce ; elle en avait assez de se faire battre et rembarrer chez ses parents, à son école, depuis que la protection de Claudine n’était plus. Celle-ci est écœurée, pour sûr elle ne la reverra jamais !

Mais Claudine est adolescente ; elle ressent en elle le besoin d’un accomplissement. Ce ne peut être que le mariage, l’Amour reconnu socialement, l’installation dans son nouvel état de femme et non plus d’écolière. Le cursus est naturel et plus facile à l’époque aux filles qu’aux garçons. Eux doivent d’abord trouver un métier ou des rentes, obtenir l’autorisation des pères, le leur et celui de la future, demander la main, essuyer un refus peut-être. Une amertume si l’on a trop investi de soi dans le fantasme. C’est ce qui arrive à Monsieur Maria, le secrétaire du père de Claudine, lorsqu’il demande en mariage la gamine et qu’il se voit rebuter par un franc rire. Il est déconsidéré à ses propres yeux, il a honte de son audace, il se remet en cause. Pour Claudine, c’est plus simple : elle aime finalement non pas le fade et beau Marcel mais son père, le viril et fort Renaud. « Il n’est pas vieux. C’est un père encore jeune. Son nez m’amuse, un peu courbe avec des narines qui remuent. Sous des cils très noirs, ses yeux luisent gris-bleu foncé. Il n’a pas de vilaines oreilles pour un homme. Ses cheveux blanchissent aux tempes et floconnent. A Montigny, il y avait un beau chien cendré qui avait le poil de cette couleur-là. » Ce côté animal chien plaît à l’adolescente chatte. Elle se jette tout simplement dans ses bras et tout est dit, le mariage arrangé en cinq sec. De quoi préparer le tome suivant.

De l’émoi à l’institution, tout se passe sans heurt, avec continuité. Pas d’expérience préalable sauf l’examen toute nue dans son tub avant le saut naturel. L’adolescente se sent incomplète et comprend qu’elle ne peut se réaliser que grâce à un autre. La chatte Fanchette avait donné l’exemple, en chaleur : la bonne Mélie lui avait présenté le matou du concierge, l’affaire fut faite et elle a accouché de trois petits dont on n’a gardé que le mâle.

Le roman est autobiographique, comme le précédent. Colette est montée à Paris, a été malade de fièvre typhoïde, a rencontré Xavier-Marcel Boulestin comme modèle de Marcel, est tombée amoureuse d’Henry Gauthier-Villars dit Willy comme modèle de Renaud mais, contrairement à lui, petit, gros et chauve. Comme Colette, Claudine garde la distance ironique de la provinciale qui observe la capitale, son parler franc qui choque mais intéresse, ses expressions vertes de patois qui la posent en originale qu’on remarque.

Un bon roman scandaleux dans la suite du précédent, où les hommes faits aiment les très jeunes filles, où les très jeunes hommes aiment leurs amis de cœur, où la société bourgeoise de la Belle époque parade, roucoule, se montre telle qu’en elle-même dans ses turpitudes, d’un incomparable optimisme.

Colette et Willy, Claudine à Paris, 1901, e-book Kindle €5,49

Colette et Willy, Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va, Albin Michel 2019, 598 pages, €24,90

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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Eric Bohème, Le Café du Centre

Mehun-sur-Yèvre est un bourg paisible du Berry qui existe vraiment, en plein milieu de la France, quelques 6000 habitants partagés entre ouvriers d’usines, agriculteurs et commerçants ou artisans. L’existence s’y coule, paisible, au début des années 1970. Jusqu’à ce qu’un inconnu surgisse de la ville et commence à dévisager les habitants, à les interroger sur la dernière guerre, à éplucher les vieux journaux du temps de l’Occupation. Que cherche cet homme, trop jeune pour avoir été actif à l’époque ?

Il cherche la vérité, mais personne ne sait laquelle, ni pourquoi, ni pour le compte de qui.

En tout cas, l’existence du bourg en est bouleversée. Un soûlard s’accuse d’un meurtre que personne ne lui connaît et veut sauter du donjon ; comme par hasard, c’est l’Inconnu qui l’en dissuade. Un ouvrier est arrêté et son four à la porcelainerie explose, faisant plusieurs blessés ; mais aurait-il été arrêté si l’Inconnu n’était pas venu ? Un « snack-bar » tout neuf s’ouvre dans un vieux caboulot en désuétude, apportant d’un coup la modernité agressive à l’américaine auprès de la jeunesse et drainant les mauvais garçons des alentours, mais qui a financé cet investissement énorme, justement alors que l’Inconnu est arrivé ? Une grève pour les salaires éclate à l’usine de câbles et le préfet nomme un médiateur, jeune homme tout frais sorti de l’École dont l’anagramme est « âne ». L’ancien régisseur du domaine d’un prince se pend, qu’a-t-il donc à se reprocher, sous l’œil inquisiteur de l’Inconnu ?

Ce sont autant d’événements minuscules suscités par cet individu dont nul ne sait rien, même si les notables cherchent à se renseigner. Des élections approchent et les gaullistes se sentent remis en cause par les giscardiens – n’y aurait-il pas quelques squelettes à sortir des placards ? Henri, propriétaire prospère depuis la Libération du Café du Centre dans lequel toutes les informations, toutes rumeurs, tous les commérages finissent par arriver s’en inquiète auprès de son frère Léon, très bien introduit à Paris. Mais comment Henri, simple barman dans un bouge de Pigalle dans sa jeunesse, a-t-il trouvé assez d’argent pour racheter le fonds à la veuve de l’ancien cafetier, fusillé pour Résistance par la Gestapo ? Et qui a dénoncé le patron ?

Il se passe toujours quelque chose à la campagne – et vous saurez tout sur le… mais oui, sur le zizi ! Car chacun rencontre sa chacune dans la clandestinité, si affriolante dans les villages où tout le monde se connaît et épie tout le monde. Les jeunes filles sages et les veuves joyeuses, tout comme les épouses qui s’ennuient et bovarysent continuent leur train-train avec les hommes, forts en gueule mais qui ont une réputation viriliste à soutenir.

Eric Bohème, écrivain de Bourges après avoir été ivoirien, écrit très agréablement et sa plume est précise pour évoquer ces années soixante-dix où la jeunesse encensait le Scopitone (un juke-box cinéma couleur), Danny Boy et Les Chats noirs tout en enfournant des hamburgers ou des choppers, les uns dans la gueule, les autres sous les cuisses. Les gamins en restaient aux Malabars et autres Carambars en jouant aux osselets et aux calots, à la barre (pour les garçons) ou à la marelle (pour les filles). Les adultes mangeaient encore traditionnel, blanquette de veau et daube, canard au miel et baies rouges, et même des « œufs en couilles d’âne » ; ils buvaient du vin rouge et pas du Coca et roulaient en R10-major, en Ami-8, en 404 commerciale ou carrément en Citroën SM tandis que les vieux réparent encore des tracteurs Vierzon, bien français mais pas toujours bien conçus. C’était notre « belle époque », celle de Pompidou juste avant Giscard, avant l’énième guerre contre Israël et l’usage terroriste de l’arme du pétrole.

La trame policière sur fond de rancœurs dues à la période trouble de l’Occupation est habilement tissée à la vie de tous les jours et compose un roman régional passionnant que j’ai dévoré sans vergogne. Je vous le conseille.

Eric Bohème, Le Café du Centre, 2023, Éditions de Borée, 281 pages, €19,50 e-book Kindle €9,99

Eric Bohème déjà chroniqué sur ce blog pour Réalités métissées et Le Monico

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Colette et Willy, Claudine à l’école

Nous célébrons en ce 28 janvier les 150 ans de la naissance de Sidonie–Gabrielle Colette, née en 1873. La future écrivaine se marie à 20 ans avec Henri Jean Albert Gauthier–Villars, de 14 ans son aîné. Deux ans plus tard, il lui demandera d’écrire ses souvenirs d’école afin d’alimenter sa production de feuilletons littéraires. Ce sera le premier des Claudine.

Claudine à l’école est impitoyablement loin des convenances, récit sensuel et vivant empli d’une curiosité pour la nature, les personnes et tout ce qui survient. Saisie de 15 à 16 ans, jusqu’au brevet élémentaire, la jeune fille encore vierge connaît ces amitiés particulières qui couvent dans les serres où la pruderie catholique bourgeoise maintenait les adolescents des deux sexes jusque fort tard dans la vie. Surtout les filles. Si les garçons étaient un peu dévalorisés de faire les passifs sous les assauts de leurs aînés, souvenirs qu’ils ne racontaient avec nostalgie que fort tard dans leur vie, les filles émoustillaient les adultes et les lecteurs par leurs expériences d’amitiés passionnelles.

Il s’agit donc d’un flirt entre Claudine, 15 ans, et la maîtresse adjointe Aimée, sous l’œil jaloux de la directrice Mademoiselle Sergent. Collette a pris pour modèle sa propre institutrice lorsqu’elle avait 13 ans. La directrice souffle à son élève l’amante et Claudine se rabat sur Luce, la jeune sœur d’Aimée, qu’elle pince et taloche tout en admirant son teint de lait, ses grâces de chatte et un peu ses caresses.

Mais ces grivoiseries prime-adolescentes ne sont mises ici que pour pimenter le récit fait aux lecteurs et l’allécher de propos équivoques : on reconnaît ici la patte professionnelle de Willy. Les souvenirs champêtres et les cocasseries villageoises de la classe, des fêtes et de l’examen sont de Colette elle-même, écrits avec une verve critique et des détails précis savoureux. Il y a de la spontanéité et de l’allégresse dans cette façon d’écrire sauvage et primesautière. Claudine n’a peur de rien, surtout pas de dire, et sa franchise est rafraîchissante. Elle émoustille le docteur Dutertre, futur député, elle rend jalouse la directrice au nom sévère de Sergent, elle en impose à ses niaises de copines et à la candide Luce qui aimerait bien l’aimer jusqu’au lit. Las ! La directrice désigne la grande Anaïs pour coucher avec elle à l’hôtel du chef-lieu où ont lieu les épreuves du brevet.

Ses portraits sont d’une vérité sans merci. Pour Mademoiselle : « Le désordre de ses rudes cheveux roux crespelés, la pourpre cruelle de ses lèvres – absorbée, palpitante, et l’air quasi dément » p.165 Pléiade. C’est délicieux de vacherie. Pour les adolescents de la classe de garçons : « de grands nigauds de 14 à 15 ans ; ils rapportent les fils de fer, ne savent que faire de leurs longs corps, rouges et stupides, excités de tomber au milieu d’une cinquantaine de fillettes qui, les bras nus, le cou nu, le corsage ouvert, rient méchamment des deux gars » p.181. C’est délicieux de sensualité. Pour ses amies d’école : « Ça me paraît insensé de songer que je ne viendrai plus ici, que je ne verrai plus Mademoiselle, sa petite Aimée aux yeux d’or, plus Marie la toquée, plus Anaïs la rosse, plus Luce, gourmande de coups et de caresses… j’aurais du chagrin de ne plus vivre ici » p.192.

Claudine à l’école n’est pas un grand roman mais il est vivace et vivant. Son titre et l’engouement qu’il a obtenu auprès du public, ont donné le col Claudine pour les robes, avant la manie des séries, dont Martine à l’école, Martine en vacances, et ainsi de suite. Plus trois films et, obsession infantile moderne, une bande dessinée.

Sidonie–Gabrielle Colette a été scandaleuse, elle a sidéré le bon bourgeois des Années folles, elle reste dans les mémoires comme une écrivaine pleine d’énergie disant ce qu’elle avait à dire sans mâcher ses mots. Elle aimait ce qui croque, la verdure, les bois, le parler campagnard, les chattes et danser nue. Cela fait cinq générations qu’elle est apparue et deux qu’elle a disparue. C’était avant ma naissance mais je la lis encore avec plaisir et délassement.

Colette et Willy, Claudine à l’école, 1895, publié en 1900, Livre de poche 1978, 252 pages, €7.70, e-book Kindle €5.99

Colette, Œuvres tome 1, Pléiade Gallimard, 1984, 1686 pages, €71.50

DVD Claudine à l’école, téléfilm d’Édouard Molinaro, 1978, avec Marie-Hélène Breillat

BD Claudine à l’école, Lucie Durbiano, 2018, Gallimard, collection Fétiche €20.00 e-book Kindle €14.99

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Hervé Le Tellier, L’anomalie

Un roman original qui a eu le prix Goncourt il y a deux ans. Je lis rarement les prix Goncourt l’année même de leur sortie, j’attends plutôt quelques années, le temps de voir s’ils resteront dans la littérature ou s’ils rejoindront, comme beaucoup de Goncourt, l’oubli. L’anomalie, à mon avis, reste. Le roman est original, bien composé, écrit avec habileté en différents styles selon les personnages, et avec une certaine ironie.

Il se décompose en trois parties un peu scolaires mais indispensables : une première de présentation des personnages, une seconde sur l’anomalie qui se produit dans le monde, enfin une troisième sur les conséquences sur chacun. L’auteur ne manque pas, dans un ultime chapitre, de se moquer lui-même de ce qu’il écrit lui-même et d’analyser son livre. Il note ainsi commencer par une resucée de Mickey Spillane, le célèbre auteur de romans policiers mettant en scène un tueur nommé Hammer, le marteau. C’est le cas de son Blake, le seul personnage à s’en sortir sans dommage, car anonyme.

Il y a presque autant de femmes que d’hommes, mais l’auteur n’est pas tendre avec la partie femelle. Il les montre dans leur réalité égoïste, prêtes à baiser mais pas à s’engager, voulant un enfant pour elles toute seules, refusant la tendresse pour vivre leur vie comme elles disent. Ce qui étouffe Louis qui, à 10 ans, aimerait bien un peu d’air et un « papa » qui l’ouvre au reste du monde, pour briser enfin la coquille de l’œuf fusionnel dans lequel l’enferme sa mère Lucie (bien peu lumineuse). Ce qui navre l’architecte de la cinquantaine André, tout comme un certain Raphaël, tous deux amoureux de cette Lucie qui prend tout (notamment son pied) sans rien donner. Ce qui désole l’écrivain Miesel, auteur d’un roman posthume (enfin presque) intitulé L’anomalie, car son Anne le fuit manifestement. Il n’y a guère que le jeune nigérian Slimboy qui soit heureux – parce que justement il n’aime pas les femmes.

L’anomalie est quelque chose de physique qui se produit dans ce monde comme s’il était un gigantesque jeu vidéo dont les ficelles sont tirées par des intelligences extérieures. Un vol Paris-New York d’Air France atterrit en mars après un gigantesque orage, puis le même atterrit de nouveau en juin de la même année, après un même gigantesque orage, avec le même commandant de bord et les mêmes passagers. Affolement des officiels américains qui soupçonnent tout d’abord les Chinois, ensuite les extraterrestres, enfin une anomalie de la physique.

Nul ne saura jamais ce qui s’est vraiment passé, d’autant que la CIA apprend que la Chine a eu elle-même son propre vol dupliqué – dont toute les traces d’ailleurs été effacées – ainsi que l’équipage et tous ses passagers. On ne badine pas avec la normalité dans la Chine de Xi Jin Ping : on éradique ce qui dérange. Ce n’est pas le cas aux États-Unis où l’avion est dérouté sur un aérodrome militaire, tous ses passagers et son équipage confinés dans un hangar où des agents du FBI et des psys cherchent à en savoir plus. Car chaque individu présent dans l’avion de juin est le double exact de ceux dans celui posé en mars. Il faut savoir si ce sont des simulateurs, des clones, ou de parfaits jumeaux mystérieusement apparus.

Les observations, les interrogatoires et les enquêtes prouvent que chacun est bien celui qu’il dit être, ce qui fait qu’il existe désormais deux personnes identiques de par le monde. Ce sont des hommes, des femmes, des enfants. Les physiciens évoquent la possibilité d’un repli du temps percé d’un trou de ver qui permettrait de passer d’un monde à l’autre ; ou une gigantesque simulation intergalactique qui ferait de notre monde humain une expérience in vivo de quelque intelligence incomparablement plus vaste que la nôtre (tout comme nos savants simulent leurs expériences à leurs petits niveaux).

Les conséquences ne se font pas attendre, elles sont personnelles à chacun des doubles et sociales avec ce poison de Dieu qui agite tous les ignorants et les fait croire en Satan. Le petit Louis a désormais deux mamans et, très intelligemment, il refuse de choisir et les tire au sort pour chaque jour de la semaine. Joanna l’avocate s’est trouvé un petit ami durant ces trois mois entre mars et juin et est tombée enceinte, tandis que sa duplication de juin ne l’est pas ; celle-ci va donc prendre une autre identité et disparaître. L’écrivain Miesel, qui s’est suicidé entre-temps après avoir écrit L’anomalie, renaît et découvre le monde après sa mort, quel était son « meilleur ami » qu’il connaissait à peine, et sa « fiancée éplorée » avec qui il avait rompu neuf mois auparavant ; il jouit désormais de sa réputation et de ses droits d’auteur mérités, et continue à écrire, soutenu par son éditrice Clémence, l’une des femmes sympathiques du roman. André décide, au vu de son expérience vécue par l’autre André durant trois mois, de tenter de renouer avec Lucie – l’une des deux Lucie seulement – en ne faisant pas les mêmes erreurs. Blake a résolu le problème de son double à sa manière, « chinoise ».

Il n’y a que Daniel, le pilote de l’avion, qui succombe une seconde fois au même cancer, malgré les trois mois de répit et l’expérience des traitements. Slimboy est heureux de se découvrir un jumeau, malgré la superstition africaine qui veut que ce soit un démon – sauf chez les yorubas ; ils vont pouvoir chanter ensemble. Quant à la jeune Adriana, qui voulait faire du théâtre, elle rencontre son double dans un show télévisé décrit avec une froide ironie par l’auteur en verve, et cela se termine mal à cause des chrétiens apocalyptiques qui voient en ces doubles soi-disant « non créés par Dieu » l’œuvre du diable. L’ignorance suscite toujours la peur, et la peur la violence fanatique.

Mieux vaut croire que penser, c’est plus rapide et plus facile, on se sent moins seul dans l’opinion commune et conforté dans tous ses actes par « Dieu ». L’auteur n’hésite pas à écrire : « Et au cœur de cet incendie sans fin qui de tout temps a dévoré l’Amérique, dans cette guerre que l’obscure mène à l’intelligence, ou la raison recule pas à pas devant l’ignorance et l’irrationnel, Jacob Evans [le baptiste ignare fanatisé par sa croyance] revêt la cuirasse d’ombre de son espérance primitive et absolue. La religion est un poisson carnivore des abysses. Elle émet une infime lumière, et pour attirer sa proie, il lui faut beaucoup de nuit » p.356.

Hervé Le Tellier n’est pas tendre avec les États-Unis, montrant leur bureaucratie en action, leurs décisions brutales, leur président en « mérou avec une perruque jaune » (un portrait irrésistible du précédent élu), et la décérébration de l’Internet : « la liberté de pensée sur Internet est d’autant plus totale qu’on s’est bien assuré que les gens ont cessé de penser » p.363.

En bref, ce n’est certes pas un roman à se prendre la tête, ni écrit avec grand style, ni frappé de formules à retenir, mais c’est un roman un peu policier, un peu science-fiction, lisible et divertissant. Il fait réfléchir sur soi et sur le monde, il rabaisse notre orgueil d’Homo sapiens maître et possesseur de la nature, et sa fin est un coup de théâtre en forme de coup de pied de l’âne. Un peu court, mais pas si mal.

Hervé Le Tellier, L’anomalie, 2020, Folio 2022, 404 pages, €8.90, e-book Kindle €8.49

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Edith Wharton, Leurs enfants

Un ingénieur de la cinquantaine se repose sur le pont d’un paquebot des Messageries en Méditerranée. Il a fini ses missions au loin et voyage en Europe pour y rencontrer sa fiancée épistolaire américaine, Rose, qu’il compte bien épouser. Le désir est réciproque mais « les convenances » exigent un an de veuvage avant de se remarier (pour les éventuels bébés en route?). Mais Martin Boyne est un homme pressé et décidé, en bon ingénieur américain. Le destin va en décider autrement en la personne de toute une tribu d’enfants de 6 mois à 15 ans qui font faire irruption sur le pont.

Il voit en premier Judith, qu’il croit la mère du gros poupon rose qu’il apprendra être surnommé Chip, mais qui n’a que 15 ans. Il découvre très vite, car il partage sa cabine, Terry, 11 ans et souffreteux, qui aime les livres et voudrait être éduqué, puis sa jumelle blonde Blanca. Et dans la foulée Zinnie, « un robuste petit corps, à peu près nu, surmonté d’une tignasse orange », enfin les « demi, Bun et Beechy », dans la réalité Astorre et Beatrice, jumeaux italiens rapportés. En tout sept, comme les sept nains. Tous sont les enfants issus, rapportés ou adoptés du couple de richards américains que Martin a connu à Harvard : Cliffe Weather et Joyce Mervin. Sauf que ces deux-là ne cessent de se chamailler, de prendre des maîtresses et des amants, d’où la progéniture surnuméraire, de menacer de divorcer et parfois d’y parvenir.

Et les enfants dans tout ça ? Ballottés entre leurs parents et leurs flirts, poussés d’un hôtel à l’autre, toujours dans le grand luxe inutile, ne parlant qu’aux garçons d’ascenseurs, aux portiers et aux femmes de chambres, s’ennuyant ferme à cause des dîners mondains, des bals et autres excentricités de ce petit monde fermé adulte de la jet-set avant la lettre où les avions sont alors des paquebots. Ils sont laissés à eux-mêmes et sous la garde de la fille aînée, Judith, flanquée d’une bonne et d’une gouvernante. Malheureux en famille mais bien entre eux, ils ont créé une tribu turbulente et soudée qui fonde son affection dans les jeux ensembles et la supervision bienveillante de la grande sœur. Ils ont juré sur le livre saint de la gouvernante, celui qui a une réponse pour tout, La médecine générale des familles, de ne jamais se séparer, dussent-ils fuir.

Martin Boyne se prend d’affection pour les enfants, fontaine de joie dans ce milieu bourgeois trop compassé. Il aime ce petit être raisonnable de Terry qui le supplie d’intercéder auprès de son père pour qu’il lui donne un précepteur, puisque sa santé ne lui permet pas le collège – un père qui s’en fout parce qu’il désire un héritier et que Terry n’a pas de santé ; il lui préfère le bébé Chip, florissant et placide. Martin intercédera et obtiendra de la mère, Joyce, qu’un précepteur italien qu’elle connaît vienne donner des leçons au petit garçon. Mais il devient très vite son amant et elle reste avec lui tandis que son mari, tout fier de son nouveau yacht, l’étrenne jusqu’en Grèce avec des pique-assiette de son milieu mondain. Le climat humide de Venise ne convient pas à la santé de Terry et il doit se séparer de son précepteur puisque sa mère veut le garder pour elle par égoïsme femelle – elle s’en fout parce que c’est à son père de s’occuper du garçon.

En bref, les parents sont trop préoccupés d’eux, de leur apparence mondaine et de leurs divertissements sociaux pour s’occuper des gamins. Cela n’a guère changé dans les familles bourgeoises décomposées puis recomposées de bric et de broc d’aujourd’hui. Tout au plus cela s’est-il démocratisé avec moins de grands hôtels et de voyages et plus d’assistantes sociales, d’éducateurs et de psy. Mais la solitude personnelle demeure, c’est pourquoi les enfants Weather ont juré de ne jamais se séparer. C’est donc Martin qui est chargé de les conduire à Cortina, station de montagne, pour la santé de Terry et la vigueur des autres au soleil et à l’air vif. Le lieu est sur son chemin car il doit y rencontrer Rose dans un chalet qu’elle y a loué, pour décider de leur mariage.

Sauf qu’il se trouve attiré par Judith, fille aimante et naïve de 15 ans, « bientôt 16 », dit-elle à sept mois près. Il n’a avec elle que des relations paternelles mais se détache peu à peu de Rose, la quarantaine, qui ne peut rivaliser en fraîcheur même si elle est plus rationnelle et a plus d’expérience. Martin repousse cette attirance « naturelle » mais inconvenante au XXe siècle et cherchera par tous les moyens à assurer que les enfants restent ensemble. Cela va l’occuper tout l’été et il ne parviendra qu’à un compromis bancal. En revanche, ses velléités de mariage seront annulées, Rose lui rendra sa bague de fiançailles et Martin repartira pour l’aventure, faire l’ingénieur à l’autre bout du monde, au Brésil. Lorsqu’il revient trois ans plus tard en Europe, en convalescence d’un paludisme, il choisit Biarritz – et retrouve Blanca qui lui donne des nouvelles des autres. Puis il voit Judith, les 19 ans désormais épanouis, qui danse et flirte avec un garçon mince au costume impeccable. Elle est à sa place ; il n’aurait pas pu la prendre.

Décédée en 1937 d’une crise cardiaque, Edith Wharton aimait beaucoup la France et a vécu à Paris, en Île-de-France et à Hyères. Elle a été décorée de la Légion d’honneur pour son œuvre en faveur des blessés durant la guerre de 14-18 et se trouve enterrée à Versailles. Elle a obtenu le prix Pulitzer pour Le Temps de l’innocence, paru en 1920, et a été admise au National Women’s Hall of Fame en 1996. Une consécration. Femme sensible et connaissant par cœur le beau monde, elle observe le pouvoir de l’environnement social sur l’individu. Son Martin Boyne en est l’exemple-type.

Et sa description du milieu bourgeois est féroce : « Dans ce tourbillon il n’y a pas d’inimitiés qui durent. Tous les sentiments se mêlent, tous s’abolissent dans l’universelle confusion… Une considération d’intérêt une partie de plaisir qu’on ne veut pas manquer, réunit tout le monde et enterre les différends. Mais la plupart du temps, c’est simple oubli. Ces gens-là n’ont pas plus de mémoire que les sauvages et ils n’ont même plus l’esprit de clan qu’ont les sauvages. Il ne leur reste que les instincts primordiaux : la faim, la toilette et la danse. Je crois que nous revenons à une espèce de sauvagerie, moins les goûts sanguinaires. De plus, dans ce monde-là, on ne peut penser que d’une manière collective ; isolés, ils deviennent incapables d’une opinion. Ce serait trop fatiguant, et puis cela serait gênant pour les relations. Toute leur morale, c’est : « pas d’histoires »… » chap.XVII. Quelle description impeccable de nos « réseaux sociaux » ! Tous ces gens qui se croient uniques et évolués, agissent au fond comme tout le monde à toutes les époques. Pas de quoi en être fier.

Edith Wharton, Leurs enfants (Children), 1928, Ombres 2018, 320 pages, €12,50

Edith Wharton déjà chroniquée sur ce blog

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Elizabeth Jane Howard, A rude épreuve

Cet épais roman fait suite à Eté anglais, paru en 2021 et chroniqué sur ce blog. Il est toujours aussi passionnant, contant l’histoire de cette grande famille post-victorienne de septembre 1939 à l’hiver 1941. Cette fois c’est la guerre, qui menaçait dans le premier tome. A la campagne, dans ce Sussex à une cinquantaine de kilomètres de Londres (cela fait moins en miles), la guerre n’arrive qu’atténuée, via la radio, les journaux et les nouvelles de ceux qui vont à Londres par obligation professionnelle. Les maisons de Londres sont fermées car les quartiers sont bombardés, comme l’usine de bois familiale sur les docks.

Ce n’est pas le cas des enfants, du moins de la plupart, les petits restents à la maison et les adolescents sont en pension à l’extérieur de la ville. Seule Louise, l’aînée des petits-enfants Cazalet, du haut de ses 16 puis 17 ans, obtient d’aller dans une école de théâtre où sa vanité et son égoïsme s’épanouissent dans le dur métier d’actrice amenée à jouer tous les rôles, tout en se méfiant des hommes et des garçons. Garçons qui sont mobilisés dès leurs 18 ans, s’ils ne s’engagent pas un an avant volontairement. Louise tombe amoureuse d’un peintre de la trentaine, mobilisé sur une vedette, qui passe ses permissions à la courtiser, puis à la baiser.

Les grands-parents Cazalet, le Brig et la Duche, frisent les 80 ans, leurs cinq enfants la quarantaine et leurs quatorze petits-enfants s’échelonnent entre quelques mois (Juliet) et 19 ans (Angela). Tout le sel de ce roman fleuve est de conter l’existence de chacun en ces temps troublés, le mal-être de la société venant se superposer au mal-être personnel. Chacun a différentes raisons d’être mal dans sa peau, soit qu’il ou elle se sente incompris, soit que papa ou maman ne s’occupe pas d’eux, soit qu’il ou elle soit complexé.

Neville, 10 ans accumule « les bêtises » pour attirer l’attention car son père Rupert privilégie sa fille aînée de 14 ans, Clary. Il se met ainsi à danser avec une canne de golf sur la table de billard, tout nu, pour choquer ses vieilles tantes. Rupert disparaît de son contre-torpilleur dans la fuite de Dunkerque. Il n’est pas formellement mort, il a « disparu ». Sa fille Clary échafaude tout un tas de scénarios rocambolesques pour expliquer comment il aurait pu survivre, se cacher, attendre un embarquement. Il passera un message écrit au crayon de papier via un camarade qui a réussi à regagner le Royaume-Uni un an après, mais ne citera que sa fille…

Sybil, l’épouse de Hugh, le fils aîné des Cazalet, se meurt doucement d’un cancer et sa fille Polly, du même âge que Clary, se désespère car on ne lui dit pas la vérité « pour la protéger ». Elle trouver, avec raison, les adultes hypocrites et condescendants. Son frère d’un an plus jeune, Simon, est à cet âge intermédiaire où l’on a besoin de son père sans plus recevoir l’amour trop marqué des tantes et la mort de sa mère comme la pudeur mal placée de son père le laissent seul et malheureux. Tout leur cacher au prétexte que ce sont des affaires d’adultes n’est pas une bonne façon d’élever des enfants. A chaque âge sa compréhension, mais la vérité est toujours bonne à dire.

Christopher, le fils de Jessica, la seule fille des Cazalet, se veut « pacifiste », ce qui est compliqué en cas de guerre ouverte. Que faire si l’on a à se défendre ? Il a 16 ans et son père, qui le méprise et le rudoie, le fait engager à l’aménagement d’un aérodrome secondaire où il est en butte aux moqueries des autres et à leur incitation à aller aux putes. Lorsqu’il refuse, par pudeur victorienne et non par dégoût des femmes, il se fait traiter de pédé et sa logeuse le chasse. Il s’enfuit et entre en dépression jusqu’à ce que le Brig trouve un chien errant dans Londres bombardée, le ramène à Home Place où Christopher vit sa convalescence. Les deux abîmés de la vie, traumatisés par la guerre, lient amitié et Christopher reprend du poil de la bête ; il va travailler dans une ferme, ce qui était son intention première malgré son père.

Ce roman est comme une valise pleine de lettres qui auraient été retardées et qu’on lit d’un coup, prenant des nouvelles de toute la famille. L’autrice ne manque pas d’un humour où la lucidité cynique des enfants côtoie leur tendresse pour le ridicule. Ainsi de la couleur qui irait à la préceptrice Milliment, vieille fille pauvre et d’âge mûr : « le problème, c’était que chaque teinte suggérée semblait pire que la précédente : le lie-de-vin n’irait pas avec sa peau citron ; à côté du vert bouteille, ses cheveux ressemblerait à des algues ; le gris était trop terne ; en rouge la prendrait pour un bus londonien, et ainsi de suite » p.502. Et tout est à l’avenant.

C’est très attachant ! Cinq tomes de saga sont prévus et, au rythme de déambulateur choisi par l’éditeur, nous en avons pour encore des années.

Elizabeth Jane Howard, A rude épreuve – La saga des Cazalet II (Marking Time), 1991, Folio 2022, 711 pages, €9.90 e-book Kindle €16.99

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Fernando Vallejo, La vierge des tueurs

Le grammairien Fernando (Germán Jaramillo) revient à Medellín après être parti trente ans durant la période de guerre civile et de Front national. C’est un double de l’auteur, prénommé lui aussi Fernando et né à Medellín en 1942. Il a la cinquantaine et se rend aussitôt dans un bordel de garçons, car là se porte sa sexualité catholique, dégoûtée des femelles depuis saint Paul, impures selon la Bible, et par leur procréation ininterrompue encouragée par le Pape, qui alimente la pauvreté.

La Colombie du début des années 1990 est sous l’emprise du cartel de Medellín et de Pablo Escobar, son chef sans scrupules. Il n’hésite pas à faire assassiner ceux qui le gênent comme le ministre de la Justice, le candidat libéral à l’élection présidentielle, des journalistes, ou à faire exploser le bâtiment de la Sécurité publique. Il n’est arrêté qu’en 1991 et abattu en 1993. Les tueurs à gage qu’il a engagés comme sicaires, souvent très jeunes, juste après la puberté, se retrouvent sans travail. Pour survivre, ils volent, tuent et se prostituent, tout cela pour l’adrénaline. Car ils sont vides en dedans d’eux, sans amour ni protection, emplis des images de fringues de marques, de chansonnettes à la mode et de blagues télévisées. Ils ne supportent pas le silence, sauf dans le sexe.

Fernando connait ainsi Alexis (Anderson Ballesteros), sicaire aux yeux verts et au corps fin de 14 ans dans le livre (mais 16 dans le film, pour la morale publique). A noter que le film est « déconseillé aux moins de 12 ans » mais autorisé sans limites après. Il en tombe amoureux, le garçon s’attache à lui, il devient son protégé et Fernando l’emmène habiter chez lui. L’homme mûr comble le néant de la vie du garçon. Il le nourrit, le promène, l’habille, dort avec lui dans les bras, peau contre peau comme le père qu’il n’a jamais connu et la mère trop prise par ses petits frères et sœurs.

Alexis n’a pas d’état d’âme, il est tout dans l’instant, ce pourquoi son amour est absolu et il tue de même. Pour lui, tuer et baiser sont deux actes de nature. Un taxi est grossier ? Une balle dans la tête. Deux petits de 10 ans qui s’empeignent sous le regard d’adultes rigolards ? Cinq balles font passer de vie inutile à trépas définitif cette scène inexcusable. Ce sont plus de cent personnes que descend Alexis de son pistolet porté dans sa ceinture, qu’il dégaine et fait cracher sans avoir l’air de viser. Il ne manque jamais sa cible car il n’est qu’instinct. Le jeune garçon n’est tendre avec son aimé que par compensation car le monde autour de lui est dur, la réalité délirante, « au-delà même du surréalisme », dit l’auteur. Alexis est pur, un ange exterminateur. Il n’a que son corps et son arme pour se défendre, et Fernando lui offre son intellect, ses biens et son amour.

Fernando l’aime de ne pas reproduire la misère en engrossant les filles, il y a bien assez de niards qui prolifèrent et dégorgent des bidonvilles, appelés en Colombie les Communes. Ils grandissent dans la misère et la violence avant de devenir vers 12 ans sicaires, puis de se faire tuer. C’est ainsi que la démographie se régule en Colombie ces années-là : pas de vieux (ils sont morts), peu de jeunes (ils sont morts), seulement des enfants qui poussent et des prime-adolescents qui s’entretuent.

A mesure que la violence collective s’amplifie, le discours du grammairien se renforce, poussé à la radicalité de la force réactionnaire à la Céline par le spectacle lamentable de la surpopulation des bidonvilles, où les paysans venus avec leurs machettes des villages, ont importé la violence. Les garçons, sans plus de modèles mâles à suivre comme exemple, restent des brutes. Ils ne sont pas cruels, pas plus que des fauves qui tuent leur proie. Tuer et mourir sont la norme dans l’injustice généralisée.

Et Dieu dans tout ça ? Il s’en fout. Fernando, né catholique et élevé catholique, garde les superstitions catholiques de la prière dans les églises et de la messe parfois, mais il ne croit pas en Dieu. Seul Satan règne, puisque les meurtres d’enfants et d’adolescents sont légion et naturels, malgré le scapulaire de la Vierge des Douleurs de l’église de La América qu’arborent tous les très jeunes sous leur chemise entrouverte. L’État corrompu à cause de l’argent trop facile de la drogue, appelée par ces Yankees déboussolés par la guerre du Vietnam et le vide spirituel de leur prospérité économique, laisse se répandre la guerre de tous contre tous. C’est le règne libertarien du chacun pour soi, du droit du plus fort selon les armes et le fric. Tout s’achète, même les garçons – sauf l’honneur, ce vieux reste macho des cultures méditerranéennes importé en Amérique hispanique. Seul les morts ne parlent pas est un proverbe colombien.

Ce pourquoi le bel éphèbe « au corps lisse garni de fin duvet », Alexis aux yeux verts, ne fera pas long feu. Neuf mois seulement avec Fernando et il est brutalement abattu dans la rue sous ses yeux par un duo à moto. Il avait tué le frère d’un membre d’un gang ennemi de son quartier. Fernando se trouve lui-même abattu – mais de douleur. Il veut en finir, court les églises, ne voit plus aucun sens au monde.

Lorsqu’il renaît, par habitude, par lassitude, c’est par la rencontre sur un trottoir de Wilmar (Juan David Restrepo), un autre jeune garçon des bidonvilles surnommé Lagon bleu parce qu’il ressemble au jeune premier du film éponyme. Il prend la place d’Alexis mais pas le cœur de Fernando, qui apprend vite que c’est lui qui a tiré sur son petit. Va-t-il le tuer à son tour pour se venger ? A quoi cela servirait-il ? D’ailleurs Wilmar est descendu par un autre gang deux jours après. La jeunesse se fane vite dans la violence colombienne des années 1990, ce pourquoi elle vit à toute vitesse, dans l’instant de l’acte et du sexe.

Un film a été tiré du roman, plus percutant grâce aux images, mais moins dans la dérive onirique. Ce roman est provocateur, les Fleurs du mal de l’Amérique du sud, une politesse du désespoir avec sa langue imprécatoire, tordue par la douleur. Un chant funèbre pour les morts adolescents – inutiles. Livre et film se complètent, pour une fois, plus qu’ils ne se font concurrence. L’œuvre filmée a eu plusieurs récompenses :

  • Mostra de Venise 2000 : The President of the Italian Senate’s Gold Medal
  • Festival international du nouveau cinéma latino-américain de La Havane 2000 : meilleure œuvre d’un réalisateur non-latin sur un sujet lié à l’Amérique latine
  • Satellite Awards 2002 : meilleur film en langue étrangère

Fernando Vallejo, La vierge des tueurs (La Virgen de los sicarios), 1994, Belfond 2004, 193 pages, occasion €2.57. Une édition aussi dans le Livre de poche en 1999, non disponible même en occasion.

DVD La Vierge des tueurs, Barbet Schroeder, 2000, avec German Jaramillo, Anderson Ballesteros, Juan David Restrepo, Manuel Busquets, Ernesto Samper, Carlotta films 2017, 1h41, €8.00 blu-ray €8.58

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Bernard Clavel, Le silence des armes

L’auteur populaire aime à se saisir des moments d’actualité pour en écrire des drames. Au début des années 1970, c’est le Larzac et la contestation par des néo-ruraux post-68 de la mainmise de l’armée sur les terres. L’occasion de revenir à la dernière guerre, celle d’Algérie, déclarée par les fellagas il y a vingt ans et terminée quelques douze ans plus tôt lors de l’écriture du livre. Clavel est pacifiste, il admire Louis Lecoin, anarchiste pacifiste à qui il dédie ce roman. Il le situe dans le terroir profond, chez lui dans le Jura, et poursuit la lutte des paysans contre la ville, des terriens en harmonie avec la nature et des bureaucrates hors sol qui décident souverainement de la paix et de la guerre.

Il ne reste qu’un fils à un couple de vignerons en vin jaune, après deux autres morts en bas âge. C’est dire si le père fonde sur lui tous ses espoirs. Il l’éduque à la terre, à la vigne, pour qu’il prenne la suite sur l’exploitation. Mais le jeune Jacques se rebelle. Il aime le pays, la nature, le climat, cependant son père autoritaire, malgré tout son amour, le braque. Il ne sait pas écouter et croit toujours avoir raison – la plaie des hommes née dans la guerre de 14. Le garçon n’est pas très doué et ne réussit même pas le concours d’instituteur qui aurait pu le sauver de la glèbe. A 18 ans, dès qu’il est en âge, il décide de s’engager dans l’armée.

Ce qui fait enrager son père, pacifiste dans l’âme et qui ne supporte ni les chasseurs, ni les gamins pilleurs de nids. Jacques lui porte ce coup et il en meurt, suivi quelques mois plus tard par sa femme. Jacques, engagé pour cinq ans, a été envoyé en Algérie. Il n’aime pas tuer mais il fait son métier. Lui reviennent périodiquement des images d’âne déchiqueté par les balles et d’un enfant brun tué. Mais aussi des femmes fellagas torturées et d’un gamin blanc égorgé. La guerre n’a aucune pitié pour tout ce qui vit et la nature est indifférente. Comme Jacques n’est pas doué, au bout de quatre ans et demi dont au moins trois en opérations, il n’est que caporal simple, même pas chef. Il n’a pas eu de permission pour la mort de son père, ni pour celle de sa mère, les transmissions étant lentes dans le djebel, mais il revient au pays le temps d’une permission de convalescence, après avoir été trop près d’un mortier qui a explosé. Le stress post-traumatique n’était pas encore reconnu, ni surtout bien vu, mais les médecins militaires connaissaient la réalité des opérations.

Jacques revient et tout est vide, la maison familiale à l’abandon, des ronces partout dans le jardin, des mulots dans l’armoire, les vignes envahies. Il a mis en vente de loin et donné procuration au notaire pour qu’il bazarde tout. Mais lorsqu’il se replonge dans son paysage d’enfance, ses odeurs, ses sensations, ses météores (que Clavel sait si bien décrire, comme en page 77), il veut récupérer son bien. Mais il est trop tard, la vente est réalisée et son rêve de retour à sa nature s’écroule. Jacques, qui avait éprouvé sensuellement le printemps du Jura, élaguant torse nu et se promenant sans chemise par les prés et les bois jusqu’à la source aux daims, est désorienté. Il lui reste encore six mois à tirer de son engagement volontaire mais il ne se voit pas repartir pour tuer après avoir goûté à la paix qu’il n’avait pas su voir.

Le souvenir de son père le hante et, avec lui, les remords. Il reconnaît qu’il avait raison d’aimer avant tout la vie, les bêtes, les plantes, même si le fils n’a pas su écouter et papa associer et convaincre son gamin. C’est le drame des pères dominateurs qui savent tout et l’imposent sans égards pour l’épouse et le rejeton. La mère s’est soumise, malgré son frère fier de ses années dans l’armée coloniale, le fils s’est opposé, rejetant tout sans trier.

Comme il ne sait rien faire d’autre que l’armée ou la terre, et qu’il n’a pas de petite copine au pays pour lui remettre les pieds sur terre, qu’il a pris la guerre en horreur et que la terre lui est ôtée par sa propre faute à hâter la vente, il n’a plus rien à faire sur cette terre. Ses deux choix librement effectués, s’engager et vendre vite, ont conduit à des impasses. Jacques n’est vraiment pas doué et fait même pitié. Il n’y survivra pas, trop faible d’âme pour construire quoi que ce soit. Il est sensuel mais somme toute peu sympathique ; on a envie de le secouer. Il ne sait pas ce qu’il veut ni qui il est, à pourtant 23 ans ; il ne peut aimer quiconque et regrette trop le passé pour bâtir un avenir. Restent les paysages du Jura, admirablement détaillés, et le passage des vents et des nuages, la pluie qui mouille la chemise et fouette le torse. Cet hymne à la nature immuable, indifférente aux hommes et à leurs misérables émotions, ne suffit cependant pas à faire un grand roman.

Le misérabilisme n’aboutit qu’au drame, sans jamais s’élever à la tragédie, ce qui fait de Bernard Clavel un écrivain agréable à lire, mais secondaire.

Bernard Clavel, Le silence des armes, 1974, J’ai lu 1977, 283 pages, occasion €4,37

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Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet

« C’est mon testament », disait Flaubert à George Sand en 1876, ses « deux Cloportes » incarnent pour lui son siècle, celui de la bêtise. Bouvard est grand, blond, et veuf, il habite rue de Béthune et travaille dans une maison de commerce ; Pécuchet est petit, brun, et resté puceau, il habite rue Saint-Martin et travaille au ministère de la Marine. Tous deux sont seuls, ont 47 ans et sont copistes. Bouvard est extraverti, confiant, étourdi, généreux ; Pécuchet est introverti, discret, méditatif, économe.

Le copiste est celui qui recopie ; il n’écrit pas, n’invente pas, il se contente de reproduire. Et c’est bien ce que font nos deux Dupont, en parallèle de ceux de Tintin : ils reproduisent ce que « la Science » a établi ; ils prennent avec certitude ce qui n’est qu’incertitude et s’étonnent de leurs piètres résultats. C’est qu’ils survolent tout, à la Bourgeois gentilhomme, ils n’approfondissent rien faute de culture et de volonté. Tout est objet de « curiosité », rien n’est objet de recherche. Ils n’ont aucune volonté de vérité mais celle du jeu. A la manière des croyants hermétiques, ils croient que la lecture d’un Livre ou la récitation des formules du Savoir leur permettront de dominer la nature. Mettant tout sur le même plan sans souci des sources, « égalité de tout » dit Flaubert(comme sur les réseaux sociaux), ils manquent de jugement, ils sont bêtes – et content d’eux. De parfait bourgeois au sens de Flaubert : niais, suffisants et crédules. Ils réduisent une avancée du savoir ou des mœurs à une émotion personnelle car tout revient en définitive à eux-mêmes, à leur égoïsme foncier. Le roman est une Odyssée du siècle bourgeois avec son rire homérique. « C’était trop fort, ils y renoncèrent ».

Ils se rencontrent par hasard boulevard Bourdon, « par une chaleur de 33° » et s’asseyent au même moment sur le même banc, en parfait Dupont. Ils lient connaissance et se retrouvent « d’accord », très semblables. Être d’accord est la base des relations bourgeoises, le sentiment d’entre-soi qui fait que l’on se monte la tête ensemble contre les autres : « le Peuple », les « Aristocrates », « les curés ». Ce prurit d’être d’accord sévit aujourd’hui sur les réseaux sociaux et n’est que le prolongement de l’époque furieusement bourgeoise de Flaubert, exacerbé par la facilité des relations à distance.

Bouvard ayant fait un héritage, les deux compères quittent Paris et se mettent en ménage à la campagne. Ils cherchent une région favorable, en citadin sans racine. Flaubert leur propose une ferme entre Caen et Falaise. Là, ils se piquent d’agriculture avant de tâter, de fil en aiguille, la géologie, l’archéologie, la biologie, la chimie, la médecine, la psychologie, la littérature, la politique, la métaphysique, l’esthétique, la gymnastique, le magnétisme, la morale, l’amour, la pédagogie… avant d’en revenir à la copie. Têtes de linotte formés à rien et qui gobent tout ce qui est écrit en se piquant de tout comprendre, ils échouent en tout. Car chaque discipline est un métier qui exige méthode et apprentissage ; il ne suffit pas de lire. Les copistes se contentent de copier sans discerner. Flaubert se vautre ici encore dans sa rage encyclopédiste qui le tient depuis Salammbô et qui éclatera surtout dans ses trois Tentations de saint Antoine : tout lire pour tout savoir ; il avouera avoir lu « plus de 1500 » volumes pour ce roman. Encore en tire-t-il une œuvre d’imagination – pas nos deux compères, demeurés idiots devant tant de savoir.

Tout commence par un Dictionnaire des idées reçues dont ce qui deviendra Bouvard et Pécuchet est destiné à n’être que la préface. Flaubert arrange l’œuvre « de telle manière que le lecteur ne sache pas si on se fout de lui ou non », écrit-il en avant-projet dans une lettre de 1851 à son ami Louis Bouilhet. La prolifération de bêtises d’une classe qui se croit savante depuis qu’elle s’est émancipée du droit divin a toujours hérissé Flaubert ; il éprouve une jouissance mauvaise à les mettre au jour et à les ridiculiser, transgressif au point d’avoir « peur de se faire lapider par les populations ou déporter par le gouvernement ». Il suit ainsi Molière, avec une verve à la Voltaire.

Il ne pourra pas, hélas, mener le projet jusqu’au bout, décédant avant la fin. Les éditions parues ne sont que dix des douze chapitres prévus, sans le second volume de Copie. La Pléiade a publié les plans, les brouillons, les notes, mais il faut être spécialiste pour s’y intéresser vraiment. Tel quel, le roman est cependant lisible, long mais pas trop, offrant une véritable encyclopédie des savoirs du XIXe – et montrant surtout la prétention du siècle à juger de tout péremptoirement. Il s’agissait de lutter contre l’Église et sa croyance sans distance critique. L’intolérance engendre la bêtise et c’est tout une mode du sottisier qui fleurit dans les années 1870. Bouvard finira par conclure, comme Flaubert, que « la science est faite, suivant les données d’un coin de l’étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste que l’on ignore, qui est beaucoup plus grand et qu’on ne peut découvrir. » Maupassant y verra la morale de ce que Flaubert appelait au final son « roman philosophique » sur la grande inquiétude intellectuelle fin de siècle qui trouble la société au point de lui faire désirer l’homme fort qui remettrait de l’ordre. Ce sera Napoléon III avant l’espérance Mac Mahon.

« Veux-tu savoir mon opinion ? dit Pécuchet.

Puisque les bourgeois sont féroces, les ouvriers jaloux, les prêtres serviles – et que le Peuple enfin, accepte tous les tyrans, pourvu qu’on lui laisse le museau dans sa gamelle, Napoléon a bien fait ! – qu’il le bâillonne, le foule et l’extermine ! ce ne sera jamais trop, pour sa haine du droit, sa lâcheté, son ineptie, son aveuglement !

Bouvard songeait – « Hein, le Progrès, quelle blague ! » Il ajouta – Et la Politique, une belle saleté ! »

De Trump à Poutine, Xi, Erdogan et El Assad, peut-être demain au Zemmour ou à un autre, cette leçon amère de 1848 dégénérée en coup d’État dès 1851, mise en scène par Flaubert et ses deux compères, devrait nous faire songer. Il semble n’en être rien, entre les histrions et leur émotions de censure, les écolos tonnant mais surtout pas sur Poutine qui est le plus grand réchauffeur du climat avec sa guerre inepte, les socialistes qui cherchent encore quoi dire, les centristes qui se contentent de suivre, les républicains écrabouillés entre Macron et Le Pen… « La politique, une belle saleté ! »

Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, 1881, Livre de poche 1999, 474 pages, €4,60 e-book Kindle €2,99

DVD Bouvard et Pécuchet, Jean-Daniel Verhaeghe, 2006, avec ‎ Jean Carmet, Jean-Pierre Marielle, Pierre Étaix, Catherine Ferran, Yves Dautun, Koba films, 2h50, €79,00

Gustave Flaubert, Oeuvres complètes tome V – 1874-1880 (La tentation de saint Antoine, Trois contes, Bouvard et Pécuchet, Dictionnaire des idées reçues), Gallimard Pléiade, 2021, 1711 pages, €73,00

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Félicien Marceau, Un oiseau dans le ciel

Nicolas de Saint-Damien est un bâtard, il porte le nom de sa mère. Originaire d’une famille de vieille noblesse croisée de Montpellier, celle-ci a fugué à 18 ans pour faire l’actrice ; elle a eu un enfant mais personne ne sait avec qui. Dès 16 ans, Nicolas manifeste des aptitudes au plaisir et à la liberté. Il nique trois filles avant de trouver la bonne, une Sibylle de Fauquembert un peu fade mais complaisante. Il se marient.

Mais Sibylle est flanquée d’une duchesse de mère qui couve sept filles et habiter l’hôtel particulier parisien grand comme une caserne, une fois marié, n’est pas de tout repos. Le père ayant fait son devoir de géniteur, passe sa journée à fulminer au travail avant de rentrer à la maison fulminer devant les débats télévisés, si bien que Nicolas se retrouve le seul mâle du foyer entre des filles de 9 à 25 ans. Une situation inconfortable qui l’étouffe. Au bout de quinze jours il s’évade, sollicite ses amis prolos pour trouver un rade pas cher ans un quartier non-bourgeois, laisse une lettre à sa femme et disparaît « pour six mois ».

C’est le début de l’aventure, contée d’un ton léger, avec l’ironie de l’auteur qui conte et commente. Un roman qui se lit avec allégresse tant tout est bien mené, délicatement et avec honneur. Damien couche avec les filles qui consentent ; il est jeune – 23 ans – bien de sa personne, et décidé. Il aime les gens et se lie facilement, les faisant parler. Il se donne deux semaines pour trouver un emploi mais sa logeuse du XXe arrondissement doit recevoir un amant et Nicolas s’aperçoit qu’il s’agit d’un vieux sénateur qu’il a rencontré chez son beau-père. Il décide donc de partir loin pour faire sa vie à partir de rien, sans relations ni prestige de particule. Comme il parle anglais, il prend l’avion pour Londres.

Reçu chez Harrod’s, auquel il demande un poste, il tape dans l’œil du jeune homme qui le reçoit. S’il n’a pas d’emploi, il a un cousin en province, maître d’hôtel de luxe à la campagne qui peut en avoir un. Il le recommande et Nicolas est pris ; il plaît. Un jour arrive toute une smala mexicaine à Grosvenor Castle : le père candidat à la présidence, son garde du corps, sa fille Mexique et sa gouvernante. Une aile est isolée et sécurisée pour eux tous et Nicolas est affecté à leur service. Il plaît à la jeune fille et Mexique lui demande de le conduire visiter la campagne. Ils partent d’abord avec la duègne, puis à deux. Il en devient amoureux. Un moment, dans la voiture, Mexique avoue : « j’ai 12 ans ». Elle fait plus grande que son âge, 16 ans au moins mais elle n’a que 12 ans.

Saint-Damien ne se démonte pas, il a beaucoup d’affection pour elle mais pas question de la toucher ; on peut « dormir » avec quelqu’un sans « coucher » avec – distinction que la moraline hystérique ne sait pas faire. En 1989, on pouvait encore en jouer, délicieusement. Félicien Marceau, alias de Louis Carette, est né en 1913 et décédé en 2012. Il a eu le prix Goncourt en 1969, avant de devenir Immortel en 1975. De même qu’il a été Belge et plutôt en faveur des nazis, avant de se voir accorder la nationalité française par le général de Gaulle lui-même au vu de son dossier. L’attitude des gens dans les époques troubles ne peut être jugée qu’en fonction des circonstances particulières.

Le prétendant à la présidence mexicaine pense que l’on peut enlever sa fille pour qu’il retire sa candidature et il mandate Nicolas de Saint-Damien, dont il a pu apprécier les qualités d’honneur et d’initiative, pour veiller sur Mexique en plus de sa duègne. Ils partent séparément d’Angleterre par deux itinéraires différents pour se retrouver à Corfou, chez un ancien chef du protocole d’un ex-président grec, ami du père. Un bateau est à leur disposition pour naviguer incognito. Ce sont des moments heureux, nager ensemble, manger ensemble, dormir ensemble, en bref vivre.

Puis de faux pêcheurs abordent le bateau et enlèvent ses occupants pour les séquestrer dans une villa immense, le temps de la campagne électorale mexicaine. La cuisinière de l’équipage, prisonnière elle aussi, fait passer une épingle à nourrice et un trombone dans le plat de riz et la duègne parvient à ouvrir les cadenas des chaînes qui retiennent Mexique et Nicolas. Ils s’évadent, non sans que Nicolas ait tué le gardien. Une fois l’affaire terminée avec la police, Nicolas reprend sa route ; il ne peut rester avec Mexique, trop jeune, mais garde le contact.

Durant deux ans, il va errer des États-Unis à l’Afrique, faire plusieurs métiers, rencontrer nombre de gens, dont un producteur richissime d’Hollywood qui a réussi et dont le lecteur apprendra (mais pas Nicolas) qu’il est en fait son père gitan. Il est fier de son garçon qui s’est fait tout seul – comme lui – et a surveillé sa croissance depuis l’école primaire sans jamais se découvrir, ce qu’il avait juré à sa mère. Il obtient que Nicolas divorce à distance de Sibylle, déjà remise en ménage avec un autre.

Un jour, Nicolas de Saint-Damien pousse sa liberté jusqu’au Mexique. La duègne vient d’apporter un gâteau orné de 14 bougies à la jeune Mexique et lui dévoile… Nicolas de retour. « Au Mexique, au moins, on peut se marier à 14 ans ». Il arrive que la liberté ait un visage et qu’il faille peiner pour le trouver. Et que la liberté ait des principes, qui la conditionnent, sans quoi elle n’est que licence.

Félicien Marceau, Un oiseau dans le ciel, 1989, Folio 1991, 286 pages, €2,87

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