Théophile Gautier, Le roman de la momie

Théophile Gautier, né en 1811, copain de Gérard de Nerval, est l’auteur de récitations et de romans d’aventures, dont Le capitaine Fracasse. Romantique, il participe à la bataille d’Hernani auprès de Victor Hugo. Egyptomane après Volney et Bonaparte, il livre un roman sur la momie d’après la Description de l’Égypte, une encyclopédie de savants issue de la campagne de Bonaparte de 1798 à 1801.

Gautier orne une trame simple d’une multitude d’émaux antiques, profusion de détails archéologiques et artistiques tirés des publications savantes. En le lisant, vous saurez tout sur Pharaon, la vie quotidienne, les décors et le mobilier, la moisson, les soldats et les femmes. Une excellente introduction à tout voyage en Égypte sur les traces de l’antiquité.

Evandale, un jeune lord anglais beau comme l’antique et riche comme un noble héréditaire, finance une expédition de fouilles d’un tombeau inviolé avec l’aide du docteur Rumphius, égyptologue allemand, et de la découverte de la lecture des hiéroglyphe par le français Champollion en 1824. La tombe, qui s’enfonce dans le sol calcaire de la vallée des Rois, sur la rive gauche du Nil en face de Louxor (écrit Louqsor à l’époque), reprend celle de Séthi 1er mais s’avère, dans le roman, celle d’une femme : Tahoser. « La seule femme a avoir été Pharaon », écrit l’auteur. En fait, il en eut cinq, dont Cléopâtre et Hatcheptsout. Taousert, grande épouse royale de Séthi II, a assuré deux ans la régence à partir de -1188. Elle est la première à être enterrée dans la vallée des Rois (KV14) et non des Reines. Son nom signifie « la Puissante ».

Le lord tombe amoureux de cette jeune femme dans sa fleur, d’une beauté sans égale, révélée sous les bandelettes. Il l’emporte dans son domaine anglais telle la Belle au bois dormant et n’épousera nulle autre de son vivant. Destin tragique du romantisme échevelé. Mais l’occasion de « découvrir » un papyrus sous son épaule, qui raconte son histoire.

Une histoire simple, banale au fond, d’un amour non partagé. Mais cela se situe au sommet de l’État, dans cette étroite élite de fille de grand prêtre, de Pharaon et d’intendant royal. Tahoser a 16 ans et brûle de désirs comme à cet âge : « seize est le nombre emblématique de la volupté », énonce le vieux Souhem qui en a vu. Elle est éperdument amoureuse de Poëri, intendant royal mais esclave hébreu, tandis que Pharaon, qui revient d’une guerre victorieuse, tombe raide dingue de la jeune fille qu’il aperçoit d’un œil lors du défilé des troupes dans Thèbes, appelée Oph à l’égyptienne dans le roman. Il n’a de cesse de la faire quérir, tandis que Tahoser file hors les murs, déguisée en pauvresse, pour aller se proposer à Poëri comme servante ; elle n’aspire qu’à être à ses côtés et le le voir tout le jour.

Mais, à la nuit, le jeune homme bien sous tous rapports, beau, gentil, lumineux (en bref, un Juif), quitte la maison d’intendance où la récolte est rentrée pour passer en solitaire le Nil et s’enfoncer dans le quartier misérable où les Hébreux sont parqués, forcés de travailler aux briques pour les palais de Pharaon. Tahoser le suit, s’épuisant à passer nue le Nil à la nage, en portant sa robe en boule au-dessus de sa tête. Il va rejoindre la belle Ra’hel dont il est amoureux, couple idéal beau, gentil, lumineux (en bref, romantique). Tahoser est effondrée, elle s’évanouit autant du choc de ses amours brisés que de fatigue d’avoir lutté contre le courant, et de froid d’être nue.

Ra’hel la recueille, la soigne, elle avoue son amour le soir suivant à Poëri, qui l’accepte, Ra’hel consentant elle-même généreusement à ce qu’il ait une seconde épouse. Mais la servante Thamar, vieille aigrie qui déteste les jeunes amoureuses et surtout les non-juives, la dénonce au palais et Pharaon vient lui-même la chercher dans la cahute. Il l’enlève et la mène dans son antre somptueuse, où elle est désormais physiquement sa prisonnière. Le faste, le luxe, le prestige, vont détourner son amour de Poëri vers Pharaon. Thamar peut prendre tout l’or qu’elle peut porter, et ses griffes rapaces (en bref, juives, selon les préjugés du temps) s’empressent d’en remplir un plein sac, qu’elle a beaucoup de mal à porter.

C’est à ce moment de l’histoire que Moïse intervient, vieux juif de 80 ans à la coiffure en cornes, flanqué de son frère Aaron magicien. Il veut que Pharaon autorise le peuple juif à aller au désert honorer le seul Dieu, YHWH. Pharaon, par orgueil du pouvoir, refuse ; ce sont alors les dix plaies d’Égypte citées dans la Bible, dont Gautier oublie la vermine. Lorsque son premier-né meurt, Pharaon lassé laisse les Hébreux fuir. Puis, pris d’un sursaut d’orgueil, les poursuit avec ses chars. La « mer des Algues » dit Gautier, s’ouvre sous le souffle de Dieu pour laisser passer son peuple élu, puis se referme sur les mécréants, noyant Pharaon et ses engins. Tahoser devient alors Pharaonne, mais pour quelques mois seulement, avant de mourir à à peine plus de 16 ans.

Théophile Gautier mélange l’histoire et la légende pour en faire un roman romantique. Nul n’est sûr qu’un personnage nommé Moïse ait vraiment existé, il pourrait être une image reconstruite à partir de plusieurs, dont un majordome de Séthi II (1200-1194) nommé Beya devenu chancelier d’Égypte, qui a intrigué avec Taousert. Quant à la tombe de la reine, si elle est bien dans la vallée des Rois, elle a été vidée avant le XIXe siècle, la momie ayant été reléguée ailleurs. Reste un éblouissement de bijoux, de fleurs et de corps féminins à peine voilés de gaze, un pays de cocagne à la civilisation avancée il y a plus de trois mille ans – en bref un mythe romantique agréable à lire malgré l’ampleur et la minutie des descriptions. Mais vous enrichirez votre vocabulaire : vous saurez ce qu’est un hypogée, une psychostasie, un calasiris, un thuriféraire, un dromos, un amshir, un basilico-grammate, la dourah, l’harpé, le népenthès, l’hypostyle, le psylle…

Théophile Gautier, Le roman de la momie, 1858, Livre de poche 2007, 192 pages, €5,90, e-book Kindle €1,99

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John Steinbeck, Les raisins de la colère

La Grande dépression fut le second trauma de l’Amérique, après la guerre de Sécession (et avant le terrorisme de masse du 11-Septembre). La crise financière de 1929 a précipité la crise économique et sociale des années 30, qui ne sera vraiment résorbée qu’avec la guerre mondiale. Elle se double, dans les États du sud, de la tempête de poussière due à l’aridité sur des terres surexploitées par le coton. Ironiquement, cette sécheresse qui débute le roman fait le pendant au déluge qui le termine. Entre les deux, l’exil, de l’Oklahoma (terre des hommes rouges) à la Californie (où l’exploitation de la misère va encourager les rouges).

L’auteur, dans ce roman fleuve comme un testament biblique, raconte l’exil des métayers ruinés vers la terre promise que vantent les prospectus envoyés par les propriétaires fermiers aux travailleurs saisonniers pour cueillir leurs récoltes. De la vie quotidienne réaliste d’une famille, l’auteur s’élève, par des chapitres intercalaires qui font un peu prêches, à la dénonciation de tout un système. Il démonte les rouages du moteur capitaliste comme l’un des protagonistes démonte le moteur d’une guimbarde. L’épuisement de la terre et le climat amenuisent les récoltes, ce qui endette les fermiers, vite forcés à vendre leurs terres aux sociétés foncières qui, possédées par des banques anonymes, exigent du rendement par une exploitation mécanique et extensive ; le lien du travail physique à la récolte, de la terre à l’humain se brise. Les générations qui ont bâti une ferme et engendré des récoltes sont expulsées ; elles doivent recommencer leur vie ailleurs.

C’est la ruée vers l’or de la cueillette en Californie, où les pêches, les poires, le coton, les pommes, ont chacun leur saison éphémère. Près de 300 000 migrants affluent, ce qui fait peur aux possédants en même temps que cela leur permet de baisser les salaires, tout en vendant des produits de première nécessité dans les camps, plus chers qu’en ville. S’il y a surproduction, pas de cueillette mais destruction de récolte pour tenir les marges – ce qui est un scandale humanitaire, au moment où ceux qui ne travaillent plus ont faim. Ils deviennent les « Okies », terme dépréciatif tiré d’Oklahoma mais équivalent de « bougnoules ». Tout est bon pour les mépriser, penser qu’ils ne sont pas même humains ! Ils sont sales, pauvres, maigres, hargneux… D’où l’embauche de milices privées pour défendre la propriété et leur justice expéditive. Tel est le Système.

L’exil forcé est le lot de la famille Joad, dont le nom est tiré de la Bible. Car tout leur périple est imbibé d’images d’Ancien testament, comme si les Yankees, même éloignés de l’Église comme Steinbeck, ne pouvaient que boire à la même source. Sauf que les mythes du Livre sont décalés dans la réalité : l’exil n’est pas volontaire, la terre promise une vaste blague, les patriarches éliminés durant le voyage, et Moïse devenue une femme : Ma, la mère de famille autour de laquelle tout tourne lorsqu’il n’y a pas de travail ni de maison. Seule la mère assure le courant, réunissant, abritant, nourrissant, se débrouillant pour faire durer, en attendant que les hommes remplissent enfin leur fonction de protéger et de rapporter de l’argent.

Les grand-père et grand-mère morts en route, Noah, le fils aîné un peu différent s’installe au fil du courant du premier fleuve de Californie, comme le Noé biblique, sans que l’on sache s’il va trouver son pharaon. Tom, le second fils qui vient de sortir de prison où il a purgé quatre ans sur sept, libéré pour bonne conduite après avoir tué un copain de beuverie qui l’avait planté au couteau, ne peut s’empêcher de réagir avec violence contre l’injustice. Ce sera sa croix comme Simon Pierre, l’adjoint de Jésus-Christ sur lequel bâtir son église. Ce J-C est dans le roman Jim Casey, ex-pasteur qui a perdu la foi divine et cherche une nouvelle foi humaine à tâtons : « le péché et la vertu, ça existe pas. Uniquement les choses qu’on fait » p.377. De même les fous de Dieu qui contemplent « le péché » des danseurs qui se collent aux danseuses, dans un bal bon enfant. Ces tarés du péché font plus de mal avec leur vertu en bandoulière, leur aigreur de ne pas oser le plaisir comme s’il était défendu, leur jalousie rancunière contre les gens qui vivent normalement au lieu de se torturer pour des Commandements, que le plaisir lui-même. Ma remettra à sa place une mégère de ce type, sorte d’évangéliste qui va jusqu’à la transe à éructer la description du « péché ».

Casey découvre sa nouvelle religion (« ce qui relie ») confusément dans le fait qu’être deux plutôt qu’un est le début d’un humanisme terrestre, encore mieux si l’on rassemble. Ce pourquoi, comme le Christ au Mont des Oliviers, il est frappé par les miliciens – le crâne fracassé – et que Tom, tel Pierre, saisit un gourdin pour tuer à son tour le tueur avant de fuir. Mais Jim Casey a mis en lui les germes de la nouvelle religion sociale du syndicalisme « rouge ».

Ce n’est pourtant pas l’idéal de l’auteur, ni celui de l’Américain moyen qui, comme Jefferson, préfère une communauté de petits propriétaires paisibles guidés par la raison. La grande propriété capitaliste a rompu le contrat social des Pionniers sur leur Terre promise ; la cité de Dieu reste donc à construire. Les Joad connaîtront toutes les étapes de la descente à la misère, ils boiront le calice jusqu’à la lie. Pauvres comme Job, ils n’auront pas la ressource de se tourner vers Dieu, qui reste manifestement indifférent au malheur, mais vers les autres, dans un sentiment de solidarité humaine spontanée. La dernière scène – forte – du roman, en est l’illustration.

Steinbeck observe avec détachement chaque âge et nous les rend à la fois proches et aimables. Les deux vieux récusent le déracinement et en meurent, l’un d’une attaque, l’autre de stress. Parmi les adultes, Pa est dévalorisé parce qu’il ne sait pas conduire, qu’il ne sait pas où aller, qu’il ne sait pas décider en situation de nomadisme, et qu’il ne gagne pas le pain de la famille. Ma prend sa place, en mère qui vit chaque moment à son rythme et assure la continuité de la vie. L’oncle John, 50 ans, se reproche sans cesse la mort de son épouse, il y a des années, d’une péritonite qu’il a minimisée avant qu’il soit trop tard. Il est hanté par « le péché », ce qui le rend aussi inutile qu’un vieux sac vide. C’est moins la Morale qui compte que ce que l’on fait, suggère l’auteur.

Parmi les enfants, Noah l’aîné, dans les 22 ans, s’efface, Rose of Sharon (encore un prénom tiré de la Bible) est enceinte de son Connie, 19 ans, au prénom bien nommé en français tant il est velléitaire et peu fiable (à 98 %, ce prénom est donné aux filles…). Le garçon, qui ne s’intéresse qu’au sexe, jure qu’il va travailler, bâtir une maison, prendre des cours du soir en radio, mais, contrairement à Tom, n’a aucune constance (Connie dériverait du prénom Constance). Il va d’ailleurs abandonner sa femme lorsqu’elle commencera à se plaindre sans rien foutre. Car Rosasharn (contraction phonétique de Rose of Sharon) est égoïstement centrée sur son bébé à naître, toujours fatiguée, toujours à se lamenter ; elle mériterait une bonne baffe pour se secouer – et c’est ce que lui dit sa mère. Elle ne s’élèvera au-dessus d’elle-même qu’à la fin, ayant perdu mari et bébé, réduite à coucher nue sous une couverture sale.

Tom, dans les 20 ans, tient de sa mère, il est solide et fiable, mais peut se laisser aller à des accès de violence. Il conduit la guimbarde, tout comme son jeune frère Al, 16 ans, qu’il aime bien. « Il y avait de l’affection entre ces deux-là » p.446, écrit sobrement l’auteur. Al est un queutard fini et cherche toujours une fille, avant d’envisager de « se marier » à la fin, lorsqu’ils sont dans la misère. « S’il pouvait lui arriver d’être un vrai bouc en rut, il était toutefois responsable de ce pick-up, de son bon fonctionnement et de son entretien » p.459. Sa passion à lui, outre les filles à défoncer, ce sont les moteurs à démonter : il les bricole, les répare ; il sait conduire et a décidé quelle vieille voiture d’occasion, une antique Hudson Super-Six pour 75 $, les mènera en Californie. Il l’a bien choisie, elle ne les laisse pas en rade. Il représente l’avenir mécanique en ville, loin de la terre des paysans.

Restent les deux petits, Ruthie et Winfield, la première, 12 ans, « prenait la mesure de la puissance, des responsabilités et de la stature contenue dans ses seins naissants » p.457 Pléiade. Le second, 10 ans, « était un jeune chien fou » en salopette, débraillé et crasseux.

Ce long roman puissant dénonce et illustre à la fois la condition des métayers chassés de leurs terres au début du XXe siècle. Il est intemporel tant chacun peut se reconnaître dans les situations (le chômage dû à l’externalisation ou à la mondialisation) ou les caractères (le velléitaire, celui qui vit d’un jour à l’autre, le résigné, l’égoïste, le baiseur, le consciencieux…)

John Steinbeck, Les raisins de la colère (The Grapes of Wrath), 1939, Folio 1972, 640 pages, €11,76

John Steinbeck, Romans – En un combat douteux, Des souris et des hommes, Les Raisins de la colère, À l’est d’Éden, Pléiade 2023, 1664 pages, €72,00

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Bilan d’Ainsi parlait Zarathoustra

Après avoir chroniqué chapitre après chapitre tout ce « cinquième Évangile », comme l’appelait Nietzsche, son « œuvre majeure » d’un nouveau style poétique et allégorique, l’heure est venue du bilan. Que tirer aujourd’hui de Zarathoustra, paru entre 1883 et 1885, et revu jusqu’en 1887 ?

Tout d’abord un constat :

Nous sommes des êtres « vivants », donc « la vie » est notre lot et notre but. Or la vie est « volonté de puissance », terme allégorique qui n’a rien d’une « volonté » au sens psychologique, ni d’une « puissance » au sens politique, mais une lutte éternelle des passions et instincts entre eux. Instinct de force qui veut dominer, instinct de génération qui veut se reproduire, instinct grégaire qui veut les relations avec les autres, instinct de fraternité et d’entraide qui veut le groupe parce qu’il est plus que l’individu, instinct de création qui veut la solitude…

Ensuite un but :

Car l’homme « supérieur » n’est pas encore « le surhomme », celui qui s’est surmonté et est devenu libre, créateur et artiste. Zarathoustra lui-même n’est pas un surhumain, il ne fait que l’enseigner. D’où son amour pour l’enfant innocent, troisième métamorphose de la voie, « un nouveau commencement et un jeu ». Sa liberté lui offrira tous les possibles, loin des dogmes de la foi, des conventions de la Morale, du qu’en-dira-t-on social.

Enfin un chemin :

Car Ainsi parlait Zarathoustra est sous-titré « un livre pour tous et pour personne ». S’il est destiné à être lu par tout le monde, il ne sera vraiment compris que de quelques-uns. Ceux qui feront l’effort de comprendre ne seront pas la masse, mais une élite, celle qui conduira les autres par son exemple. Or le chemin passe par l’exigence de se défaire du nihilisme, celui qui a saisi les hommes libérés de Dieu mais entraîné par les sciences à douter de tout et à seulement « déconstruire ». Il faut, après ce grand lavage, reconstruire l’humain, quitter les carcans de la Morale et de la Religion (y compris les dogmes scientifiques – oxymore tant « la » science est une méthode de constante remise en question). Il faut que chacun affirme sa propre morale et l’ajuste à celle des autres, pas qu’elle vienne d’ailleurs ou d’en haut.

Avec un nouveau style :

Pour ce « cinquième évangile » qui prêche de surmonter l’humain trop humain, Nietzsche use volontairement d’un nouveau style. Non plus le style didactique des exposés classiques de philosophie, mais le langage poétique dont chacun sent bien que les images, les sons et les rythmes vont au-delà des mots pour suggérer plus. Gaston Bachelard l’a bien compris, la dynamique de l’imaginaire surgit de la poésie plus que du discours de la pensée. L’air sec et pur des montagnes où erre Zarathoustra dit plus que les mots combien il veut s’élever au-dessus des petites ratiocinations philosophiques et au-delà des « grands problèmes » moraux. D’où ces virgules, tirets, retours à la ligne, qui donnent un rythme au texte et incitent le lecteur à la métaphore. Le style propre à Zarathoustra est le dithyrambe, ce genre poétique et musical grec utilisé comme action liturgique en l’honneur de Dionysos. Le dithyrambe va au-delà de la raison pour englober l’émotion et le délire. C’est, autrement dit, un style qui exprime en même temps les trois étages de l’humain : la raison certes, mais aussi la passion et les instincts.

Peu vendu à sa parution, Ainsi parlait Zarathoustra est devenu « le livre du havresac » des soldats allemands de la Première guerre mondiale, avant d’accéder à la célébrité en 1922. Heidegger en fera le dernier mot de la tradition métaphysique – qui cherche à penser tout ce qui est – par l’universel. Mais le penseur allemand, viré un temps nazi, se trompe, à mon humble avis, lorsqu’il assimile la « volonté de puissance » au triomphe faustien de la Technique. « L’être de l’étant » serait ce mâle blanc dominateur éperdu de rationalisme, qui veut tout contrôler grâce aux machines et à l’artificiel. Or Nietzsche récuse ce simplisme qui réduit l’humain à la froide raison raisonnante. Son « être » est grec, il englobe le tout de l’humain, ses trois niveaux, ses trois cerveaux. L’éternel retour du même n’est pas le retour à l’identique, mais la lutte éternelle des valeurs entre elles – des instincts entre eux – dans l’éternelle indifférence de la nature.

C’est cela pour moi, le message de Zarathoustra au monde.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

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Anna Véronique El Baze, Le dernier bistrot

Un bar à Paris dans la rue des Filles-du-Calvaire, le patron qui entend, qui attend, s’use à vivre. Sa femme s’est tirée avec sa fille il y a trente ans. Ce bistrot est sa vie, créé par son père, résistant juif à Pétain, chassé d’Algérie en 1962 avec son seul fils, après que le FLN ait tué d’une bombe sa femme et sa fille. Toujours tout reconstruire. Le fils, « à treize ans, il y faisait la plonge après l’école. À seize, il y travaillait à plein temps » p.16.

Bar popu dans un quartier popu, « le Bar de l’Avenir n’a rien des bars et restos design où se retrouvent bobos et cadres branchés du quartier. À midi, la clientèle est celle des bureaux et commerces avoisinants. Pas exigeante, évanescente, celle qui boit de l’eau en carafe et vide la corbeille à pain. Celle qui paie en Ticket-Restaurant, réclame la monnaie, ne laisse ni pourboire ni remerciement. (…) Au Bar de l’Avenir, les cœurs se consolent, se régénèrent, se réhabilitent. Duperie. Illusion parfaite, jusqu’à la fermeture, lorsqu’il faut vider son verre, partir, passer de l’illusion au réel, de la chaleur de l’alcool au froid du dehors » p.10

En cette veille de Noël, le soir, de rares clients, des solitaires. Fred jeune handicapé de l’armée qui mate les filles et rêve, Rokia la Sénégalaise alcoolo qui a laissé son bébé, Christophe la quarantaine qui a quitté Anna sa maîtresse parce qu’il est marié à vie à une épouse collante qui a constamment « besoin de lui », Nour, jeune battante à la direction du personnel, elle attend Ethan qui ne viendra pas, un Juif qui ne « ne s’autorise même pas un verre avec une musulmane un soir de shabbat » (jolie formule p.45), Maryline aux talons aiguilles qui attend elle aussi, puis un homme viril en chemise violette, Fabrice le « soignant » – ce sont les clients de ce soir. Un soir particulier.

Car le patron a décidé de fermer – avec les clients à l’intérieur. « Plus personne ne bouge ! » Un semi-automatique pour les braquer, et il est passé de l’autre côté, comme une libération. Nous sommes au chapitre 13, chiffre porte-malheur. Il est 21h30 dans le bistrot comme ailleurs. Désormais, finie l’indifférence, c’est lui qui donne les ordres. Revanche sur l’abandon de la France par deux fois – et sur le ravage de son bistrot par les « gilets jaunes », casseurs jouissant de tout casser et qui n’en ont rien à foutre du travail et de la peine des autres.

Face au danger, chacun revoit sa vie. Fred qui a sauté sur une mine et ne peut plus sauter sur les filles et se fait des scénarios ; Rokia qui a été larguée par son Blanc avec un fils métis, constamment menacée par l’assistante sociale qui rêve de lui ôter ; Christophe attaché à son couple par lâcheté d’habitude et qui vient de tuer sa maîtresse Anna qui voulait le retenir ; Maryline qui refuse son âge et veut encore séduire, son premier champagne à 14 ans suivi d’un viol pompier ; Fabrice l’infirmier psychiatrique toujours à s’occuper des autres et qui est désespérément seul dans la vie, parce qu’il n’est pas hétéro et ne veut pas l’avouer. Ce sont toutes ces vies pauvres ou ratées qui font le sel de ce roman. L’acte fou, par désespoir. Le choc sur les consciences, pour les réveiller. Il y a les passifs qui se laissent faire, les rebelles qui résistent, et les prudents pour qui il ne faut « pas insulter le crocodile quand [on] a encore les pieds dans l’eau » autre jolie formule p. 136.

La fin ? Inévitable. Mais entre temps une longue psychanalyse collective où l’hypocrisie sociale vole en éclats, où l’émotion rend les gens vrais. Le patron y prend un prénom et chacun sait pourquoi il a agi. Un petit roman intimiste sur le malheur des temps.

Anna-Véronique El Baze grandit dans le restaurant-bar de ses parents dans l’Eure. Diplômée de l’Institut Supérieur d’Interprétariat et de Traduction, elle débute comme traductrice indépendante avant une carrière dans la Communication et les relations Presse. Maman de jumeaux de 6 ans, elle publie son premier roman en 2004.

Anna Véronique El Baze, Le dernier bistrot, 2024 (parution 7 novembre), éditions de l’Archipel, 199 pages, €20,00, e-book €14,99

Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz emmanuelle@lp-conseils.com

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Le messager de Joseph Losey

Un film intimiste dans le huis clos d’un château victorien et ses alentours campagnards en 1900. Léo (Dominic Guard), un gamin d’à peine 13 ans de modeste origine mais bien élevé, invité pour les vacances d’été par son condisciple d’internat Marcus (Richard Gibson), va devenir un objet manipulé par les uns et par les autres au point de détruire sa sensibilité.

Adapté du roman du même titre de Leslie Poles Hartley en 1953 et le scénario écrit par Harold Pinter, le film décrit les manœuvres de Marian la fille aînée (Julie Christie), fiancée officiellement à Lord Hugh Trimingham (Edward Fox), vicomte balafré retour de la guerre des Boers, qui poursuit les galipettes érotiques avec son amant, le fermier du domaine bien bâti Ted Burgess (Alan Bates). Aussi bien Ted que Marian et Hugh se servent du Léo candide comme messager, Hugh allant même jusqu’à le surnommer Mercure, le serviteur de l’Olympe. Les aristos se sentent des dieux, ils considèrent avec un dédain affectueux le presque éphèbe comme leur garçon de course. Ils le feront parler à table  de ses lubies de gamin comme de jeter un sort ; ils le feront virevolter une fois rhabillé en costume vert Lincoln devant la société assemblée ; ils le feront jouer au cricket, comme Ted le métayer, pour affecter de frayer avec les inférieurs ; ils le feront chanter comme lui au banquet qui suivra. Son copain Marcus le lui fera bien sentir, le surnommant serin pour la couleur de son habit ou lui reprochant de n’avoir pas fermé son clapet au banquet.

C’est que Léo est encore niais. Il ne sait pas ce qu’est la hiérarchie sociale, pas plus que l’amour physique, ce que font les hommes aux femmes, ni comment viennent les poulains ou les enfants. Il demande à Ted le fermier, qui élude et le renvoie à son père, mais le garçon est orphelin ; il demande alors à Hugh, qui l’introduit dans le fumoir réservé aux hommes, mais ne lui parle qu’avec circonspection. Ces choses-là, dans la société puritaine anglaise, ne se disent pas. Elles se devinent à leur heure, même si des gravures érotiques ornent les murs du lieu des mâles, ce que fait remarquer le maître de maison Maudsely (Michael Gough), mais Léo ne les aime pas. Il est pudique mais voudrait savoir.

Il ressent de l’émotion pour la belle Marian, qui en est flattée et l’emmène en ville s’habiller pour l’été, car il ne porte qu’un costume toutes saisons du Norfolk, trop chaud pour les températures estivales de cette année (35° centigrades au thermomètre extérieur). Les garçons sont toujours collet monté, col fermé et cravate, portant veste sur leur chemise et parfois un sous-vêtement en dessous. La sensualité n’est admise que pour le sport, où les mâles se font admirer des spectatrices. Ils arborent alors une simple chemise à col ouvert, et même un décolleté sur leur poitrine nue jusqu’au sternum lors des exercices de cricket. S’ils se baignent dans le lac du domaine, c’est en maillot deux pièces. Cela dit, les garçons dorment ensemble et se déshabillent sous les yeux l’un de l’autre pour se mettre en pyjama. Les femmes et filles sont en robes et jupons, portant gants, chapeaux et ombrelles. La chair est masquée autant que faire se peut.

Marcus fait de Léo un jeteur de sorts au collège, et il est vrai que Léo croit aux formules et aux poisons, dont la belladone qui pousse dans l’ancien jardin du château. La bella donna est la belle dame, donc pour lui Marian ; elle est vénéneuse mais il ne le sait pas, en restant aux formules magiques. Vénéneuse pour sa classe sociale, car elle faute avec un inférieur, au point de tomber enceinte et de se trouver « obligée » de se marier vite ; vénéneuse pour la puberté naissante de Léo, impressionnable, qu’elle va stériliser à jamais par le spectacle de son impureté physique et de son laisser-aller moral.

Le jeune garçon, dont c’est l’anniversaire ce même mois, s’initie à la société par les femmes qui le manipulent pour le sexe et par les hommes qui en font autant pour poser la hiérarchie mâle. Il va délivrer les petits mots des uns aux autres, s’en lasse un peu et ose lire un billet de Marian à Ted où il est écrit deux fois « chéri » et lui fixe une heure et un lieu de rendez-vous. Il dit à Ted que c’est la dernière fois mais ce dernier lui promet de lui révéler, s’il continue, ce qu’il veut savoir sur les relations entre mâles et femelles, cheval et jument, homme et femme. Mais il ne tient pas parole. Il dit alors à Marian que c’est la dernière fois mais elle l’enjôle, le caresse et l’étreint pour qu’il continue, entre jeu et séduction érotique. La maîtresse de maison, mère de Marian, les surprend et soupçonne anguille sous roche. Léo ne dénonce personne et feint d’avoir perdu le message qu’il devait porter, mais la prude madame Maudsley (Margaret Leighton) n’est pas née de la dernière pluie… qui justement tombe à torrent pour le jour anniversaire de Léo.

Marian n’arrivant pas à temps pour le goûter et les cadeaux, sa mère envoie une voiture la chercher où elle a dit qu’elle serait, chez une vieille nannie au village. Elle n’y est pas. Madame Maudsley comprend alors que Léo ne lui a rien révélé du message par noblesse d’âme, mais c’en est trop. Elle le prend par le poignet et l’entraîne là où il sait qu’elle se trouve : la grange où Ted l’a troussée et la chevauche avec ardeur sur le foin. Léo comprend alors quelles sont les relations qu’il cherchait à connaître. Il en est blessé et marqué à vie, ne se mariera jamais, ne tombera pas amoureux, se desséchera malgré ses succès en finance.

Au soir de sa vie vers 1950, la vieille Marian le convoquera pour un dernier message. Léo âgé (Michael Redgrave) a vu son petit-fils, et combien il ressemble à Ted et non pas à Hugh ; elle veut faire dire à Ted que finalement seul compte l’amour et pas la classe sociale. Mais Léo l’a appris à ses dépens, « le passé est un pays étranger ». Ce retour du présent dans le futur est un montage réussi du film ; au début énigmatique pour le spectateur, il prend tout son sens à la fin.

Le garçon à cet âge charnière des 13 ans était étranger à la classe aristocratique, étranger au monde adulte, étranger à la nature campagnarde. Il y a été plongé malgré lui et en est ressorti estropié comme un oisillon trop tôt tombé du nid. La nature est la Chute dans le péché et le château le huis-clos cloisonné qui rend prisonnier des convenances. Cette fatalité est ponctuée par la musique triste et angoissante de Michel Legrand. Un grand film, qui a disputé la palme avec Mort à Venise au festival de Cannes 1971 – et l’a emporté, bien qu’à mon avis les deux le méritaient tout autant.

Palme d’or au Festival de Cannes 1971.

DVD Le messager (The Go-Between), Joseph Losey, 1971, avec Julie Christie, Alan Bates, Margaret Leighton, Michael Redgrave, Dominic Guard, ESC Editions 2022, 1h51, €9,74, Blu-ray €14,90

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Sylvain Tesson, Blanc

Pourquoi escalader les montagnes ? – Parce qu’elles sont là, tout simplement. Sylvain Tesson est un voyageur qui se ressource dans la solitude des paysages. Il ne se contente pas de gloser sur la nature, il la vit. L’auteur n’est pas un écrivain de bureau, ni un militant de cause abstraite, mais un voyageur. Un nomade, un « wandervogel », un « traveller », un errant – donnez-lui les noms que vous voudrez. Ce pourquoi il est contre les contraintes d’État, les contraintes sociales et les contraintes du politiquement correct. Cette salubrité fait l’attrait de ses livres.

Blanc est un dépouillement, un retour à l’essentiel – au Rien bouddhiste. C’est un récit médité d’une traversée des Alpes de Menton à Trieste, en quatre saisons, de 2018 à 2021. En plein confinement Covid pour la moitié, manière de marquer sa liberté à 46 ans sans empiéter sur celle des autres. Comment contaminer quelqu’un à 3000 m d’altitude, dans la solitude neigeuse du blanc ? « Nous étions des garçons bien élevés mais ce n’était pas à des ronds-de-cuir en chemise de décider de nos promenades. Plutôt qu’additionner nos voix aux protestations contre le nouvel ordre sanitaire, nous nous en soustrayions. En termes de contestation de l’autorité, je m’intéressais à l’escamotage davantage au sabotage » 222. Sylvain Tesson se révèle plus anarchiste que fasciste – contrairement aux préjugés envieux des « bonnes âmes » de l’édition du micro-milieu de Saint-Germain-des-Prés, trop vigilantes à exorciser le diable (mâle, blanc, bourgeois, parisien, héritier, aventurier) pour avoir son talent. Cette salubrité fait l’attrait de sa pensée.

Sylvain Tesson n’est pas parti seul dans cette aventure à skis. Son handicap dû à une chute de dix mètres en 2014, et sa lente et douloureuse rééducation, l’obligeait à être accompagné et à ne plus boire une seule goutte d’alcool. Il fait route avec Daniel du Lac, champion de France d’escalade, auquel se joint lors d’une étape Philippe Rémoville, ingénieur, père de famille, fasciné par le récit Sur les Chemins noirs de… Sylvain Tesson. Rencontre de hasard. Cette salubrité à le saisir fait l’attrait de l’auteur.

En quatre-vingt cinq jours, répartis sur quatre années, les chemins blancs sont arpentés. La montagne est toujours ce qui a séparé les hommes, alors que la mer les a unis. Le sommet, le col, sont des frontières naturelles entre « eux » et « nous ». Ce pourquoi Sylvain Tesson s’amuse de ce que les passeurs bénévoles accueillent les immigrés par les montagnes des Alpes, au nez et à la barbe des garde-frontières. L’effort, les conditions météo, les risques d’avalanche et de chute, donnent à ce périple la tension qui permet une pensée plus aiguë. Le contraste de la fatigue en journée et de la détente le soir donne sa pleine appréciation au fait de vivre tout simplement, naturellement. Avec des bagages réduits à l’essentiel : des vêtements, du matériel, de quoi chauffer le thé et des biscuits, un livre. Cette salubrité dépouillée fait l’attrait de l’existence.

Les Français, optimistes dans les années soixante, sont devenus peu à peu aigris et râleurs. La mondialisation, le rêve déchu et les mensonges de « la gauche », les normes de plus en plus proliférantes, la bêtise de masse véhiculée par les « réseaux sociaux » qui isolent et incitent au panurgisme, manipulée par les idées aberrantes testées Outre-Atlantique ou, plus récemment, par les fermes à troll de Poutine, les ont repliés sur eux-mêmes, se haussant du col par jalousie du succès des autres, faisant de la revendication par envie la nouvelle « valeur » du social. Sylvain Tesson, méditant depuis les pentes glacées de la montagne, a conscience de la chute. Il n’a pas de mots assez durs pour cette complaisance à soi, pour ces jérémiades de petit-bourgeois nantis (comparés aux pauvres du tiers-monde) qui en veulent toujours plus sans rien faire de mieux pour le mériter. « Que s’était il passé en quelques décennies pour que nous devinssions à ce point moroses, persuadés de notre place sur le podium du malheur planétaire ? À Paris, autour de moi, chacun se jugeait victime du sort, offensé par ses semblables, jamais reconnu à sa juste valeur, lésé par la vie et abandonné au mauvais vent par un État dont on exigeait le secours intégral tout en combattant la moindre immixtion. Même la gaieté avait rejoint le rang des vertus suspectes , remplacée par l’exercice d’indignation. La démocratie avait dépassé ses ambitions : tout le monde se gênait, chacun se haïssait » 169. Cette salubrité fait l’attrait de sa réflexion politique.

Pour compagnons de pensée, au fil des livres emportés ou trouvés dans les refuges, Rimbaud en voyant intuitif, Stendhal en volontaire énergique, un peu Proust en observateur aigu, vaguement Nietzsche. Tout en mettant en garde contre le délire de hauteur. « C‘était un danger de l’alpinisme : croire que le surplomb physique autorisait à mépriser le monde d’en bas. L’analogie était facile entre l’air de cristal et l’esprit pur, la grande santé et la haute pensée. Cette symbolique de comptoir avait inspiré une littérature d’acier sur les vertus purificatrices de la montagne où se confondaient conquête du sommet et domination morale. En réalité le sommet ne rehausse jamais la valeur de l’être. L’homme ne se refait pas » 77. Le décor ne fait pas le moine, pas plus que l’habit. Seul l’être intérieur compte, partout où il va. La nature, le dépouillement du roc et de la glace, peuvent seulement simplifier la pensée en faisant mouvoir le corps. Nietzsche pensait mieux en marchant, tout comme Montaigne à cheval.

Sylvain Tesson préfère Stendhal : « Comment devenir stendhalien  ? Il fallait tracer son sillage entre les marques de la splendeur et les effets de la fantaisie. Glisser à la surface des choses pour les sentir profondément. Ordre du jour : tout saisir, tout aimer, se garder des théories, mépriser les idées générales, rafler les impressions particulières » 244. Cette salubrité fait l’attrait de sa morale.

Un petit livre à lire, à relire, à méditer – à imiter. J’en témoigne, c’est dans l’effort de la marche et parmi les paysages de solitude que l’on est le plus profondément soi, prêt à converser le soir venu autour d’un feu et devant un thé, apte à réfléchir sur les autres et le monde. Comme Tesson, je suis un grand voyageur, même si je n’ai plus son âge. Pour faire cette traversée, il faut avoir, comme lui, moins de 50 ans. Avis aux amoureux.

Sylvain Tesson, Blanc, 2022, Folio 2024, 271 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

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Fred Vargas, Un lieu incertain

Adamsberg, le commissaire vargasien, n’est pas Maigret qui observe et médite, avant d’analyser avec sa raison. Pour faire genre, Fred Vargas récuse la raison, trop positiviste à ses yeux, pour « pelleter les nuages ». De ces brumes intuitives doivent ressortir des pistes qui mèneront aux comparses, puis aux criminels. De là ces entrelacs d’anecdotes sans queue ni tête, qui ne prennent sens que lorsque l’on a du recul et de la hauteur. Le lecteur est volontairement perdu dans des labyrinthes loufoques, avant que la tapisserie bigarrée révèle ses motifs.

D’où ces pieds coupés à Londres, devant le cimetière de Highgate cher à Bram Stoker, qu’un lord bourré annonce aux policiers qui passent dans la rue après un colloque ennuyeux. D’où ces questions de non-sens qui saisissent Adamsberg et son adjoint Danglard. Les dérives vers l’oncle bouffé par un ours et dont la veuve a fait mettre la peau comme tapis dans son salon. Et puis, dès sa rentrée à Paris, un meurtre étrange : un vieux massacré et éparpillé façon puzzle. Il y a plus de 460 morceaux dans toutes la pièce, en insistant sur toutes les articulations de locomotion (doigts, pieds, mains, genoux, coudes) et sur les organes de la vie (cœur, foie, cerveau), sans parler des dents, systématiquement broyées fin.

Un soupçonné coupable idéal : Émile, ancien taulard employé comme jardinier qui n’hésitait pas à,subtiliser au vieux des billets de temps à autre. Mais il jure qu’il ne l’a pas tué, au contraire, c’était sa poule aux œufs d’or. L’autre adjoint Mordent le met en garde-à-vue immédiate, malgré l’absence de toute preuve matérielle concrète : « ordre d’en haut », dit-il. Le commissaire, pourtant chargé de l’enquête, s’interroge. Pourquoi tant de hâte  et éviter de passer par lui ? Veut-on cacher quelque-chose ou protéger quelqu’un ? Émile ne fait qu’un bond pour s’enfuir, heurtant d’un bon coup là où il faut le Mordent et la Rettancourt qui l’entourent. Il n’est pas retrouvé – sauf par Adamsberg qui l’a fait parler et auprès de qui il a évoqué son amour pour son chien laissé en pension durant sa tôle. Mais on lui tire dessus – pourquoi donc ?

La brigade court après le taulard, mais le massacreur se manifeste chez Adamsberg directement, et ce n’est pas Émile. Il surgit un tôt matin sous la forme d’un jeune homme déguisé en gothique, tee-shirt noir portant des os blancs pour dessiner le squelette, langage brutal et injures assorties. Ne lui connaissant aucun nom, Adamsberg le surnomme le Zerk, abrégé francisé du mot allemand imprononçable Zerquestcher – le massacreur. Parce que d’autres crimes du même genre ont eu lieu en Europe, ce qui élargit la perspective. Il y a pire : le Zerk se présente comme « le fils » d’Adamsberg, qu’il aurait eu 29 ans plus tôt sans le savoir, lorsqu’il était encore adolescent, dans son village du pays basque avec une fille du coin, un soir près d’un pont. Coup unique, coup au but. Le commissaire en est abasourdi et laisse fuir le jeune homme qui, au fond, semble vouloir plus se venger de l’indifférence de son père que le tuer. Cela lui fait un second fils, le petit Tom d’un an et quelque étant en vacances en Bretagne avec sa mère de hasard.

Si vous suivez toujours, la brigade s’éparpille. Danglard poursuit ses chimères de pieds coupés anglais, Mordent veut absolument incriminer Adamsberg en essaimant des indices qui conduisent à l’incriminer (une douille, de la pelure de crayon), cela pour motif personnel : faire libérer sa fille droguée découverte en mauvaise compagnie alors qu’un crime a été commis dans un squat. Quant au commissaire, il part carrément en voyage en Serbie. Pour quoi faire ? Parce que nombre d’assassinés éparpillés en Europe avaient tous un nom commençant en Plog et que c’est dans un certain village écrit en cyrillique sur une carte postale du patron d’Émile que ces noms sont apparus dans l’histoire.

Le lecteur tombe de Charybde en Scylla, passant des pieds de Londres aux miettes de Paris puis aux vampires serbes. Car une tombe maudite est Plog, et l’on dit que les cadavres dévorent tout, comme l’ours a fait de l’oncle, si vous avez suivi. Je ne peux pas tout dire, mais c’est tout à la fois saugrenu et salé. Adamsberg manque d’y rester, saucissonné nu dans un caveau près d’une femme vampire – qui se contente de soupirer. Comment s’en est-il sorti ? Le chapeau de l’auteur est vaste et elle y trouve toujours quelque chose à en sortir en guise de pirouette.

Un roman policier peu classique mais savoureux, de la meilleure encre Vargas, intello archéologue de la peste qui ne se prend pas toujours au sérieux (du moins dans ses romans). Il faut s’accrocher, garder une bonne mémoire, mais le paysage est varié et riche en action. Le criminel, supérieurement intelligent, n’a qu’à bien se tenir !

Fred Vargas, Un lieu incertain, 2008, J’ai lu policier 2013, 384 pages, €8,60, e-book Kindle €8,49

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Mona Ozouf, Composition française

Mona Ozouf, née Sohier à Lanilis en Bretagne, est agrégée de philo à Normale Sup en 1955, année où elle épouse l’historien Jacques Ozouf, dont l’oncle fut le résistant Pierre Brossolette. Devenue historienne de l’école et de la Révolution française, la chercheuse Directrice au CNRS quitte la neutralité aride de la science pour évoquer ses propres déterminismes.

Ce qui l’a faite ? La maison, l’école, l’église. Entre ces trois pôles, elle s’est construite en relatif. De la maison, elle retient son père militant culturel bretonnant, tôt décédé, et sa mère, institutrice laïque. De l’école, elle retient l’abstraction de l’individu qui permet l’égalité formelle, mais aussi le mérite qui établit l’inégalité réelle. De l’église, via sa grand-mère soucieuse des rythmes et des rites, elle retient le besoin de foi, l’histoire longue de la tradition, mais rejette le conservatisme pouvant aller jusqu’au fascisme des années Pétain.

Nation ou universel ? C’est entre ces deux pôles que s’est constituée la France, pays fait de bouts rapiécés de cultures différentes, parlant des langues diverses, et que seule la Révolution après les rois a su rassembler. La France a une longue histoire ; ses particularismes ont sans cesse entretenus la crainte de l’émiettement, des frondes, du communautarisme. D’où la centralisation royale, le jacobinisme révolutionnaire, la technocratie parisienne moderne.

Pourtant, c’est de ses particularismes que la France tire sa richesse, de sa diversité ses contrastes, de sa dispersion l’aspiration à l’universel. Comment, dans la nuit du 4 août, les députés élus de provinces diverses, d’états sociaux différents, avec chacun des revendications particulières, ont-ils pu d’un coup renverser la table pour établir la France unitaire et indivisible ? C’est là le grand mystère, celui qui conduit à nos jours via l’école, qui enseigne l’abstrait et l’universel en adaptant les particuliers. « La tranquille assurance que dispense l’école. Elle vient d’un credo central, celui de l’égalité des êtres. (…) Les règles du jeu scolaire sont simples et fixes pour la plus grande sécurité de tous : il suffit de les connaître, de s’y tenir. (…) Les goûts individuels, si volatils, si inquiétants aussi, n’ont pas ici leur mot à dire. Seuls les raisonnements justesse ressemblent, ce sont eux qui peuvent se partager entre les hommes » p.112. L’école incite à la ressemblance ; la maison au droit égal à exprimer les différences ; la croyance chrétienne à l’égalité ultime de tous devant Dieu.

Le communisme a eu, un temps, le mérite de concilier la foi en l’universel, l’union vers un même but, et l’accueil des nationalités – mais Staline a eu vite fait d’y mettre le holà, avant Mao, et l’auteur n’est pas restée longtemps communiste après les naïvetés de Normale Sup. Toute foi se veut intransigeante et exige la pureté. D’où les épurations diverses de tout processus révolutionnaire : « C’est le syndrome Sieyès : on commence par expédier les aristocrates en Franconie, puis on se débarrasse des Monarchiens, des Feuillants, des Girondins, tous assimilés les uns après les autres aux ennemis de la nation. A ce prix, on peut se retrouver enfin unis, égaux, et pareils. Tel est le legs que nous a fait la Révolution française : la passion de l’uniformité » 194.

D’où la réflexion de l’auteur sur les polémiques contemporaines, la reconnaissance des langues régionales, la question du genre, la menace du voile, le communautarisme gai-et-lesbien ou islamiste, le populisme anti-parisien. La pluralité est-elle une menace ? Pourquoi les partis appellent-ils sans cesse au « rassemblement » ou à « l’union », comme si les citoyens s’émiettaient en multiples communautés indifférentes aux autres ? Ne Mélenchon pas tout, même si le prurit de la démocratie par acclamation vient des révolutionnaires poussés au délire : « Ce qui sous-tend le rêve de cette démocratie immédiate, permanente et fusionnelle, c’est moins encore le sentiment de l’égalité des êtres que celui de leur similitude : des êtres semblables ne peuvent que concourir identiquement au bien collectif. Aucune place ici pour la reconnaissance du particulier : on postule, d’emblée, la volonté unitaire du peuple. L’unité cordelière [club des Cordeliers qui surveillait l’Assemblée et agitait le peuple des faubourgs, suscitant la Terreur de 1972], supposée conjurer la déliaison des individus, est autoritaire et étatiste, imposé d’en haut et identique pour tous » p.208. Seule la démocratie tempérée par la représentation permet de préserver les voix des minorités, et leur droit de différence. Montaigne, « qui lisait en latin écrivait en français, parlait gascon » (p.224), était-il moins « français » que le seront Boileau ou Voltaire ? Chacun est multiple, et apte à concourir au bien commun.

L’homme n’est pas sans qualités, l’être humain sans déterminations. « En chacun de nous, en effet, existe un être convaincu de la beauté et de la noblesse des valeurs universelles, séduit par l’intention d’égalité qui les anime et l’espérance d’un monde commun, mais aussi un être lié par son histoire, sa mémoire et sa tradition particulières. Il nous faut vivre, tant bien que mal, entre cette universalité idéale et ces particularités réelles » 241. Non, toutes les attaches ne sont pas des chaînes. « Le discours intégriste des universalistes repose sur l’illusion d’une liberté sans attaches » 242. D’où la nation composée, la « composition française ».

Toute émancipation suppose une appartenance, base d’un choix. Mais toute appartenance doit permettre de s’en dégager. Ce pourquoi l’auteur ose dire (en 2009) ce qui paraît (aujourd’hui) une offense à la doxa éveillée : « La mise en évidence du lien nécessaire entre liberté et appartenance change notre regard sur la revendication culturelle. Si l’on tient la liberté pour un principe non négociable, tous les groupes ne se valent pas, toutes les cultures n’ont pas la même dignité, tous les attachements n’ont pas le même poids, toutes les situations n’ont pas la même autorité. On peut alors refuser d’accorder la moindre complaisance aux pratiques antidémocratiques, au motif qu’elles seraient justifiées à l’intérieur d’une culture particulière : esclavage, excision, répudiation, châtiment corporel pour les déviants de toute nature n’ont pas à être tolérés davantage que le sacrifice humain. Il est également impossible d’admettre la tyrannie du groupe sur les individus qui le composent ; nécessaire, en revanche, de les protéger contre le procès l’hérésie ou d’apostasie » 245.

Mona Ozouf, Composition française – Retour sur une enfance bretonne, 2009, Folio 2010, 218 pages, €8,30, e-book Kindle €7,99

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John Steinbeck, Des souris et des hommes

Le prix Nobel de Littérature 1962 livre l’un de ses grands romans de la veine réaliste socialiste. Il évoque les vrais gens en les faisant parler comme ils causent, c’est-à-dire pas très bien, avec des sentiments primaires mais profonds. Nous sommes en Californie chez les journaliers qui se louent à la saison dans les grandes fermes. Ils sont seuls, errants, sans attaches. Ils ne rêvent que d’une chose, la petite ferme autarcique où élever des vaches et des lapins. Mais pour cela il faut au moins être deux – pour se parler en hiver, pour s’entraider l’un l’autre.

George et Lennie sont le jour et la nuit, un petit rusé comme Astérix et un gros benêt comme Obélix, très fort mais très con. George a pris sous son aile Lennie car il se sent plus intelligent et plus responsable lorsqu’il est avec lui. Lennie le suit parce que sa tante décédée le lui a dit et que George le protège de son incapacité à retenir quoi que ce soit et des « bêtises » qu’il peut commettre. Car Lennie est trop fort : tout ce qu’il touche est broyé ou cassé. Ainsi une petite souris qu’il caresse, ou un chiot qu’on lui a donné. George et Lennie ont dû fuir la ferme des Webb parce que Lennie voulait toucher la robe rouge de la fille et qu’elle a pris peur. Comme toutes les pétasses qui veulent se rendre intéressantes, elle a crié qu’on l’avait violée alors qu’il n’y avait rien eu, et les hommes se sont mis à la recherche de Lennie pour le lyncher.

Dans la nouvelle ferme, Lennie abat le travail de deux hommes mais ne sait quoi faire le soir. Laissé seul un moment, il ne peut s’empêcher d’agir comme il ne faut pas. Le fils du patron, un jeune Curley qui a les couilles à la place du cerveau, provoque tous ceux qu’il suppose regarder sa femme. Laquelle est une immature qui rêve d’Hollywood et qui l’a épousé pour se détacher de la surveillance de sa mère. Seins en avant, lèvres pulpeuses maquillées, hanches en mouvement, elle ne peut s’empêcher d’aguicher les hommes. Juste pour parler, dit-elle, car elle se sent très seule avec Curley dont la conversation ne porte que sur la boxe, qu’il pratique en poids léger. Elle ne cherche de sortir de la ferme pour « chercher son mari » et s’empresse de demander à tous les mâles s’ils ne l’ont pas vu.

Jusqu’à Lennie, piégé dans la grange où il vient de tuer sans le vouloir le chiot qui lui a été donné à force de le « caresser ». Elle discute avec lui, attirée par le loup, et convient que caresser est un plaisir, d’ailleurs elle-même brosse ses cheveux tous les matins pour qu’ils soient soyeux à cajoler. Lennie veut-il essayer ? Évidemment c’est le drame, lorsque Lennie « caresse », c’est brutal ; la fille prend peur, il veut la faire taire – et lui brise la nuque.

Plus question de la vie à deux dans une petite ferme, avec peut-être le vieux Candy qui se joindrait à eux pour vivre sa fin. Un meurtre a été commis, et c’est plus grave qu’un attouchement. Lennie devra être pris et mis hors d’état de nuire, George en convient. Il ne lui est plus possible de le protéger, aussi préfère-t-il s’en charger.

Tout le monde est seul dans ce monde individualiste : seuls George et Lennie, seul Candy dont le très vieux chien vient d’être abattu, seul le Noir Crooks qui dort dans un réduit près de l’écurie parce qu’il est noir et que les autres refusent qu’il se mêle à eux, seule l’épouse de Curley, qui n’a même pas de prénom. L’objectif du roman est de faire partager cet état de fait afin que chacun prenne conscience des autres.

John Steinbeck, Des souris et des hommes (On Mice and Men), 1937, Folio bilingue 2024, 304 pages, €9,90

John Steinbeck, Romans – En un combat douteux, Des souris et des hommes, Les raisins de la colère, E l’est d’Éden, Gallimard Pléiade 2023, 1614 pages, €72,00

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Mary Higgings Clark, Souviens-toi

Cape Cod, le cap Morue, est une péninsule dunaire et marécageuse du Massachusetts où les pèlerins du Mayflower ont abordé en 1620 et où de nombreux navires à voiles ont fait naufrage après avoir heurté des bancs de sable dans la tempête. C’est devenu le lieu de villégiature des élites de Boston et de New York qui ont racheté de vieilles demeures « de capitaine » en guise de résidences secondaires.

Adam Nichols, avocat new-yorkais en début de trentaine, y a passé ses vacances enfant et conserve de bons amis parmi les résidents de la petite ville balnéaire de Hyannis. Sa femme Menley a perdu leur fils de 3 ans, Bobby, en passant trop tard sur un passage à niveau non gardé et elle en garde des cauchemars post-traumatiques allant jusqu’à des hallucinations et des comportements de panique. C’est pourquoi Adam, qui a failli divorcer après le drame, ce qui arrive la plupart du temps aux couples qui ont perdu un enfant, est toujours inquiet de la laisser seule. Surtout qu’un second enfant leur est né, une fille prénommée Hannah.

Il décide de prendre des vacances à Cap Cod en famille pour se retrouver et, pour cela, loue à son amie d’adolescence Elaine, qui tient une agence immobilière locale, la vaste demeure nommée Remember, qui date du XVIIIe siècle et qui se tient sur la falaise surplombant la mer. Le capitaine Freeman l’a fait bâtir par Tobias Knight pour son épouse Mehitabel, mais la rumeur a couru que celle-ci avait fauté avec l’entrepreneur pendant une course de son mari. Elle a été jugée et condamnée au fouet tandis que le capitaine emportait leur bébé fille avec lui pour deux ans, la répudiant. Mais Knight était un naufrageur et mentait comme il respirait : Mehitabel, qui avait toujours proclamé son innocence, était-elle coupable ?

Le vent qui siffle au travers des fenêtres de la vaste demeure reproduit son nom : Rememmmmberrr ! Ce qui incite Menley à écrire un nouveau tome de sa série pour enfants qui se passe au Cap Cod. David serait un mousse de 10 ans qui deviendrait capitaine et épouserait une femme injustement accusée. Elle s’investit tellement dans ce projet qu’elle en éprouve parfois quelques visions. Ainsi ces pleurs qu’elle entend dans la pièce d’à côté, ou ces appels de bébé dans la nuit, ou un berceau qui se balance tout seul, les peluches déplacées… Cela se mélange aux cauchemars qu’elle fait encore de temps à autre, où le bruit insoutenable du train qui arrive à grande vitesse lui rappelle sa faute.

D’autant qu’un fait divers dramatique survient au même moment. Un jeune couple, qui se prélassait en bateau à moteur non loin de la côte, a été saisi par une violente tempête alors qu’il faisait de la plongée, et la femme y est restée. Scott Covey, son jeune et beau mari, en est tout éploré. Mais il a été acteur et la rumeur soupçonne qu’il ne serait pas innocent, lui sans-le-sou, à la disparition de sa récente épouse Viv, riche héritière bien que mouton noir de sa famille. La mère de Viv, surtout, est avaricieusement attachée à une bague portant une émeraude entourée de diamants qui vient de la grand-mère et que sa fille portait continuellement. Elle n’a pas été retrouvée sur le cadavre, rongé par les animaux marins, et Scott déclare ne pas l’avoir. Ces soupçons déclenchent une enquête que le shérif Nat, consciencieux et obstiné comme un pitbull, va mener à charge.

Scott a fréquenté un temps Tina, la jeune serveuse jolie qui a le feu aux fesses, avant de rencontrer Viv, et Tina l’a revu depuis. L’Adonis et la Vénus se seraient-ils entendus pour se débarrasser de l’héritière trop collante et sujette à de fréquentes sautes d’humeur? Ou le blond et bronzé Scott, parce que trop jeune et beau, suscitant la jalousie, est-il un innocent injustement calomnié ?

Dans ces milieux clos d’entre-soi oisif où tout le monde se connaît, se jauge et se surveille, la rumeur et les mensonges battent leur plein. Mary Higgings Clark en joue en artiste du suspense. Menley va-t-elle devenir folle ou surmonter son traumatisme ? Scott va-t-il être enfin lavé de tout soupçon ? Dame Mehitabel sera-t-elle réhabilitée ? La dernière page, surtout, relie les personnages du passé et du présent d’une façon inattendue.

Un très bon cru Clark des années 90.

Mary Higgings Clark, Souviens-toi (Remember Me), 1994, Livre de poche 1997, 316 pages, €8,90, e-book Kindle €7,49

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Les romans policiers de Mary Higgins Clark déjà chroniqués sur ce blog :

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Nietzsche résume sa pensée

Dans les notes et aphorismes des Appendices d’Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche résume sa pensée en huit principes.

Un : Tous les anciens jugements de valeur sont fondés sur une connaissance fausse et illusoire des choses.

Deux : La foi n’est plus possible pour nous et nous devons placer au-dessus de nous une volonté forte qui retienne une série provisoire de valeurs fondamentales. « En réalité toute cette foi n’était pas autre chose, mais la discipline de l’esprit n’était pas alors suffisante pour qu’il eût pu supporter notre grandiose précaution »

Trois : « C’est la bravoure de la tête et du cœur qui nous distingue nous Européens ». Notamment le combat soutenu contre des religions devenues astucieuses et une rigueur cruelle.

Quatre : Les mathématiques ne sont exactes qu’en fonction de la justesse de la pensée logique mais on commence par arranger et par simplifier le réel, ce qui n’est pas le nec plus ultra de la connaissance.

Cinq : Ce n’est pas parce que nous croyons fortement quelque chose quelle est certaine, « cela résulte peut-être d’une condition d’existence de notre espèce ». D’autres êtres pourraient formuler d’autres hypothèses et c’est cela « l’absurdité fondamentale ».

Six : Nous voulons exécuter strictement notre mesure et tendre à la plus grande puissance sur les choses.

Sept : Comment voulons-nous que soit l’avenir de l’humanité ? De nouvelles tables de valeur sont nécessaires et la lutte contre les représentants des anciennes valeurs dites « éternelles » est la grande affaire.

Huit : Notre impératif n’est plus dans le ‘tu dois’ il n’y a que le ‘il faut que je’ du créateur, donc la volonté, indépendante de tout dogme.

Donc tout est illusion, la foi n’était qu’une volonté extérieure, les maths ne sont qu’une description logique simplifiée, et nous devons remplacer tout cela par le courage. L’absurdité fondamentale est que nos hypothèses ne sont qu’humaines et pas universelles (au sens de l’univers). Ce que nous devons, c’est être au maximum, autrement dit prendre toute notre mesure et chassant les anciennes valeurs inculquées par les traditions et religions. Seule notre volonté nous rend libres, donc créateurs.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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L’obsédé de William Wyler

Dangers de l’inadaptation aux normes sociales : Freddie Clegg (Terence Stamp), un jeune employé de banque moqué par ses condisciples au collège, puis par ses collègues au bureau, a gagné 510 000 £ au loto foot, une belle somme qui lui permet d’acheter une demeure ancienne et isolée dont il découvre avec un frisson de joie les caves voûtées lors d’une chasse aux papillons particulièrement fructueuse. Car l’homme est un collectionneur névrotique. Peu importe qu’il tue des centaines de papillons, il les pique et expose leur beauté à sa seule admiration. Il a gagné un prix pour un « arrangement » en forme de tableau, mais ce qui l’intéresse est de les posséder. C’est son trésor.

En revanche, côté sexe, c’est le désert. Il est inhibé envers les femmes, sans pour cela se sentir en apparence attiré par les hommes – encore qu’une psychanalyse pourrait révéler que sa distance est peut-être le signe d’une absence de désir féminin. Comme souvent les impuissants, ou les homos refoulés, il idolâtre les femmes, une à une, comme les papillons. Il admire leur beauté, leur aisance, leur façon de marcher. Dans sa camionnette de tueur en série, il en suit une, la surveille, veut tout savoir sur elle. Il agit envers la jeune femme comme envers un papillon dans toute la gloire de son vol.

Il ne tarde d’ailleurs pas à lancer son filet pour capturer la belle élève d’une école d’art Miranda Grey (Samantha Eggar). Il désire le fragile, le diaphane, l’éphémère. Le papillon est ainsi, la jeune femme aussi – à ses yeux. Il traque par désir obsessionnel, il chloroforme la beauté et enferme dans son bocal la vilaine chenille devenue éblouissant papillon par la métamorphose de l’art et de la culture.

Dès lors, le huis-clos commence. Un drame psychologique car s’il désire, il est trop coincé pour ne pas « respecter » et trop inhibé pour savoir comment se faire aimer. Il déploie donc les codes sociaux de ce qui se fait : offrir des fruits, un bain, du champagne, un repas fin devant la cheminée. Mais rien n’y fait. Son péché originel est le rapt : nul ne peut aimer dans la violence, sauf si la cruauté et l’attaque sont suffisamment fortes pour engendrer le « syndrome de Stockholm » où les otages s’attachent à leur bourreau. Mais Freddie en est incapable, là encore inhibé.

Il en est touchant et la femme le sent. Il est sincère lorsqu’il dit désirer qu’elle soit son épouse et qu’elle cohabite avec lui – sans la toucher – juste comme un bel objet mort de sa collection. Mais ce n’est pas ce que désire une femme, elle le luit dit ; elle désire être prise et fusionner physiquement avec l’homme qu’elle épouse. Lui est toujours froid, tiré à quatre épingles, conventionnel d’extérieur mais solitaire d’intérieur. Miranda le ressent et en joue. Carrément hostile et révoltée au début, elle ruse et joue la séductrice ensuite, se faisant serpent pour manipuler Freddie et le pousser à faire des erreurs. Elle tente alors de profiter de la moindre occasion pour se faire connaître de l’extérieur ou s’évader : en faisant déborder la baignoire alors qu’un raseur de colonel voisin vient se présenter en passant, en dégageant sa poitrine pour affoler les sens du jeune homme et l’amener à relâcher sa surveillance, en laissant tomber ses objets de toilette pour qu’elle puisse saisir une bêche laissée à portée et lui asséner un bon coup sur la tempe.

Mais rien n’y fait. Freddie aux yeux de glace reste distant, ce pourquoi son désir apparaît moins sexuel que fétichiste. Il aime collectionner le bel objet, il ne désire pas faire l’amour avec lui. L’amoureux transi n’est qu’une image qu’il se donne : au dedans, il est machiavélique, inquiétant, psychopathe. Il n’est pas en recherche d’affection, mais de collection. Ce pourquoi Miranda est destinée à ne jamais reparaître au jour et que, si elle disparaît, une autre la remplacera. C’est ce que le spectateur soupçonne peu à peu et ce suspense fait beaucoup pour un film au fond assez statique. L’angoisse monte : que Freddie arrive à ses fins ; que Miranda parvienne à se manifester au colonel ; qu’elle réussisse à tuer son bourreau ; que celui-ci ait été trop atteint et qu’elle reste enfermée jusqu’à mourir de faim dans cette cave profonde et insonorisée. D’ailleurs il doit passer trois jours à l’hôpital et elle est seule, mouillée, sans nourriture ni chauffage…

Tiré d’un roman de John Fowles, paru en 1963, le film est plus envoûtant tant il se centre sur les deux personnages antagonistes et liés entre eux, à la manière d’une pile. La scène au sortir de la baignoire où les corps se mêlent dans la force du bourreau, le baiser langoureux qu’elle offre au dîner alors qu’elle veut le séduire, la manœuvre sous la pluie qui révèle les formes sous les habits autant que les esprits de chacun (lui vigoureux, elle fragile), restent des moments privilégiés de cette attirance-repoussoir. Freddie Clegg n’a jamais surmonté l’enfance pour accéder à l’adulte. Miranda la sensitive le lui lance carrément à la face : « Tu as eu ce rêve avec moi, (…) ce n’est pas de l’amour. C’est une sorte de rêve qu’ont les jeunes garçons lorsqu’ils atteignent la puberté, et que tu as fait devenir réalité ».

L’apprentissage de la contrainte sociale (costume chic, cravate, visage impassible, manières de gentleman) ne suffit pas à socialiser l’individu. Freddie, issu du peuple, en est ressorti guindé et complexé. A l’inverse, Miranda l’artiste, de bonne bourgeoisie, plutôt fantasque et qui est capable de sympathiser avec n’importe qui, montre que c’est le tempérament qui fait l’humanité, pas les règles. La civilité, l’amitié, l’amour, sont des sentiments venus de l’intérieur, ils ne peuvent être assurés par les seuls codes ni par l’influence des seuls milieux sociaux. Les codes engendrent des refoulements, donc des névroses, s’ils sont imposés de façon trop rigide et rituelle. Wyler dénonce ici, sans le vouloir ni peut-être le savoir, les dangers de l’éducation disciplinaire à l’anglaise, dont les public schools (privées) formatent des inadaptés en série avant l’éclatement des mœurs en 1968. La première image du film, où l’on voit un jeune homme solitaire muni d’un filet à papillon errer dans une prairie vide, résume toute son histoire.

DVD L’obsédé (The Collector), William Wyler, 1965, avec Terence Stamp, Samantha Eggar, Mona Washbourne, Maurice Dallimore, Wild Side Video – Les Incontournables 2014, 1h54, €15,09

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Alexandre Jardin, Le Petit Sauvage

Quatrième roman de l’auteur, publié à 27 ans, tissé de souvenirs personnels et de fantasmes d’enfance. Alexandre écrit sur Alexandre, mais son héros s’appelle Eiffel, descendant du Gustave de la tour. Il a dix ans de plus que l’auteur et s’interroge sur sa vie d’adulte. Il regrette le temps béni de l’enfance où tout était instant. Sa grand-mère, née Sauvage comme la grand-mère de l’auteur, appelle son petit-fils Alexandre « le Petit Sauvage », nom qui lui va bien tant il est primesautier, facétieux et constamment au présent. C’est son Petit Prince à lui, Jardin.

Adulte, Alexandre a réussi une entreprise de fabrication de serrures et s’est marié avec une belle Finlandaise qui ne veut pas d’enfant encore à 30 ans pour ne pas abîmer ses seins. Mais le jeune entrepreneur s’interroge : a-t-il réalisé ses possibles d’enfant ? Il s’est rangé, est devenu sage, conforme, formaté par Science Po comme l’auteur, s’est marié une première fois selon les normes sociales comme l’auteur. Mais est-il heureux ?

La rencontre sur le quai aux oiseaux à Paris du perroquet de son enfance, oiseau réputé vivre très longtemps, lui rappelle ce que son papa, mort d’un cancer, lui disait : « Le petit Sauvage, tu es un fou ! » Fou, il n’est pas demeuré. La folie est un excès selon les normes sociales, excès de sentiments, de passion, d’émotions. Elle est liée souvent à l’exaltation des hormones ou d’une gaieté de vie, comme on le dit d’un adolescent, d’un chiot ou d’un lièvre de mars. L’enfant est souvent « fou », comme les chevreaux (kids) ou les chatons qui jouent avec leur queue. C’est une griserie qui échappe à la raison, une exubérante irrationnelle mais vitale. Au fond, c’est l’expression de l’instinct de vie. Ce pourquoi Nietzsche fait du retour à l’état « d’enfant » l’ultime métamorphose de son processus d’homme surmonté.

Alexandre Jardin fait passer quelque chose de la philosophie de Nietzsche dans son roman. Son héros se remémore cet instant où, à 13 ans, ému par une belle femme, sa voisine de plus de trente ans, il s’est trouvé en slip et bandant comme un fou sur le bateau où ils étaient partis plonger. « Selon toute apparence, Fanny céda involontairement au penchant brutal qui l’entraîna. Bousculant sa honte, elle m’embrassa avec une infinie douceur et, dans la foulée, se livra aux dernières privautés buccales sur ma personne. Quelle PIPE ! » p.40. Il lui en est resté reconnaissant. Il l’observait depuis une haute branche d’un arbre de son jardin, dans la propriété Mandragore sur les rives de la Méditerranée près de Nice, sans savoir que sa fille, de six ans plus jeune que lui, l’observait à son tour dans une branche de figuier de son propre jardin, follement amoureuse de ce garçon que sa mère emmenait nager.

Dès lors, Alexandre Eiffel quitte tout, épouse, usine, montre et costume pour s’exiler sur la Côte d’Azur et racheter la Mandragore, demeure de son enfance, devenue un hôtel pour bobos riches. Il ne veut plus, comme les adultes qui l’entourent, « se croire obligé » p.54. Il sort sa grand-mère Sauvage, dite Tout-Mama, de sa maison de retraite où elle végète et la réintroduit maîtresse de la maison, tandis que le vieux jardinier Célestin revient s’occuper du jardin. « ‘Je ne connais pas d’autre vérité que celle de mes désirs’, avait elle coutume de répéter » p.78. C’est cela l’état d’enfance et il lui obéit. « Est-on né pour mûrir si mûrir signifie se résigner à toutes les scléroses qui frappent les sentiments ? La véritable maturité n’est-elle pas de s’enfanter chaque jour ? Vive le mouvement ! » p.100. Il rend les clés de l’usine de serrures à son adjoint Louis et le charge de le faire divorcer. Puis il publie son annonce de décès pour rompre avec la vie sociale qu’il a menée jusqu’ici.

Fanny occupe toujours la maison voisine et sa fille Manon, volcanologue, est revenue pour les vacances. Elle ressemble tant à sa mère lorsqu’elle était jeune que l’Alexandre adulte en est émoustillé. Il ne réclame pas du sexe, mais simplement auprès d’elle les sensations qu’il avait lorsqu’il n’était pas encore pubère. C’est elle qui lui avoue son désir enfantin, puis le viole carrément, avant qu’ils ne s’accordent par le génital, puisque c’est ce que font les adultes avec leur âme d’enfant. Ils font l’amour toujours et partout, jamais rassasiés l’un de l’autre. Mais Manon doit se marier avec Bertrand, un médecin, et partir au Canada. Elle demande à Alexandre de choisir, mais lui n’a pas encore accompli sa métamorphose, il n’est pas sorti de sa chrysalide d’adulte engoncé dans les préjugés et les habitudes. Il lui faut un peu de temps.

Pour cela, accomplir la promesse qu’il avait faite enfant, avec quatre autres gamins de ses 12 ans à la pension : aller vivre en Robinson sur l’île Pommier, au large de la côte. Ses amis du Club des Crusoé l’ont lâché. L’un les a dénoncés enfant et a été exclu, un autre est mort, ne restent que Tintin et Philo, qui finissent par le rencontrer. Mais ils sont vieillis et rassis et ne désirent surtout pas quitter leur état d’adulte pour des enfantillages. Alexandre part donc seul et passe quatre mois sur l’île, en sauvage. Il y rencontre même Dieu en levant la tête dans l’ancien phare désaffecté. « Peu à peu je pris un timide plaisir à exister, à accueillir des sensations infimes, des états naissants, des commencements d’émotions, à me laisser charmer par ma seule présence, sans que cette douce jouissance n’eût rien de narcissique, et dans cette quiétude mes sensations se dilataient, ma conscience s’éveillait, je communiais avec la nature qui devenait une extension de moi-même… » p.172. Il a découvert l’état d’éveillé, en pleine conscience.

Il est rapatrié par une jeune fille qui va épouser le Christ en se faisant nonne, et qui passe son dernier jour civil à se baigner nue sur la plage de l’île déserte. Manon ne l’a pas attendu, elle s’est mariée. Lui va dès lors la poursuivre de ses assiduités pour la reconquérir, jusqu’à faire craquer le mariage tout neuf. La folle du logis – son imagination – va lui faire inventer mille tours, comme lorsqu’il était enfant : composer un parfum de femme, décorer sa future maison de couple improbable. La graphie du livre s’adapte d’ailleurs à cette fantaisie avec dessins, calligrammes, pages noircies.

Il est revenu mue accomplie. « Mon aventure n’avait de sens que si, en ressuscitant l’enfant que j’avais été, je devenais un jour véritablement adulte » p.160. Il s’agit, une fois mué, de « ne pas perdre le secret du mouvement perpétuel » p.189. Être un enfant qui joue à l’adulte, c’est se garder frais et émerveillé comme aux premiers jours, prêt « à réenchanter le réel » p.230. Apte à tous les possibles, sans cesse adapté aux changements, capable de jeu plus que de je. Aux adultes de ne plus « tolérer plus longtemps d’être expropriés de leur vie, et d’eux-mêmes » p.230.

Las ! Son hérédité le rattrape. A 46 ans, comme le père l’auteur, Alexandre se trouve atteint du cancer, cette maladie de la modernité industrielle. Il va mourir, non sans avoir mis Manon enceinte. Il lègue à son futur enfant, mâle ou femelle, cette leçon : « Mon chéri, ma chérie, je t’en supplie, respecte ta singularité, soit intime avec toi, cultive tes DÉSIRS, non tes caprices, évite de conjuguer les verbes au futur ou au passé, n’écoute pas les aigris qui te conseilleront des compromis, reste digne de celui que tu seras à 5 ans, rebelle au diktat de la raison, folâtre peut-être, rieur sans doute, mène une vie qui te ressemble, et surtout n’oublie pas que la réalité ça n’existe pas, seule ta VISION compte » p.251.

La parution du roman a eu lieu en cette époque socialiste du début des années 1990, avec son cortège de scandales (Urba, sang contaminé, révélation du cancer Mitterrand), Bernard Tapie ministre et signature du traité de Maastricht. La « normalité » adulte ne faisait en effet guère envie. Le retour à la spontanéité de l’enfance n’apparaît pas comme une régression mais comme une renaissance. « L’enfant est innocence et oubli, un nouveau commencement et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, un oui sacré. Oui, pour le jeu de la création, mes frères, il est besoin d’un oui sacré. C‘est sa volonté que l’esprit veut à présent, c’est son propre monde que veut gagner celui qui est perdu au monde », Nietzsche.

Ainsi parlait Zarathoustra.

Alexandre Jardin, Le petit Sauvage, 1992, Folio 2003, 251 pages, €7,80

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Christian Jacq, La pyramide assassinée et la suite

Christian Jacq, docteur en Sorbonne en 1979 sur les rites funéraires égyptiens sous la direction de Jean Leclant, a été séduit – comme moi – à 13 ans par le pays des Pharaons. Son voyage de noces, à 17 ans, fut pour ce pays dont il était tombé amoureux. Écrivain un temps de romans policiers, il décide de lier ses deux passions en donnant naissance au juge Pazair, 21 ans, dont le nom et l’obstination sonnent comme panzer, et qui connaîtra une ascension fulgurante dans sa charge jusqu’à devenir, dans le dernier tome, vizir d’Égypte.

Les critiques (qui n’ont en général rien écrit) ont beau gloser sur le style pauvre, le vocabulaire limité et l’aspect feuilleton des livres de Christian Jacq, le succès est venu – donc la jalousie des impuissants. Pour ma part, j’aime ces romans délassants où l’auteur vous emmène dans un autre monde. Non, ce n’était « pas mieux avant », c’était différent. L’humanité reste régie par les mêmes vices et les mêmes vertus, quelles que soient les civilisations et les âges : l’argent, le pouvoir, le sexe. La vanité n’a jamais de limites, mais la conscience de soi non plus. Pazair est un « petit juge » (comme on disait dans les années 90 de parution, en Italie anti-mafia comme en France Mitterrand). Il est intègre, rigoureux, fervent serviteur de la Loi.

En Égypte antique, c’est la loi de Maât, la déesse de l’harmonie cosmique, de la rectitude (ou conduite morale), de l’ordre et de l’équilibre du monde, de l’équité, de la paix, de la vérité et de la justice. Fille de Rê le dieu solaire, elle rectifie le chaos toujours possible et assure l’équilibre du monde et des humains. C’est une femme. Elle veut que le monde soit en concorde. Christian Jacq nous fait vivre in vivo cette foi dans la raison et l’ordre neutre de la loi. Il incarne les personnages et nous les rend vivants. Même s’il ne s’agit pas de reconstitution scientifique mais d’une transposition romanesque, tout lecteur pourra sentir l’Égypte ancienne, sa vie quotidienne, ses maladies et ses remèdes, la façon de concevoir le monde. Ce n’est déjà pas si mal. La science s’étiole de trop rester dans la froideur des labos. Pour faire aimer la discipline, rien de mieux que de solliciter les imaginations – en sachant bien qu’il s’agit de roman.

Tout commence dans le premier tome par le viol de la pyramide de Khéops, proche du Sphinx. Cinq conjurés, dont une femme, assassinent les gardes et pénètrent dans le passage secret qui mène à la Grande Pyramide. Là vient se régénérer le Pharaon, « en absorbant la puissance née de la pierre et de la forme de l’édifice. » Là se trouvent les objets symboles de la légitimité du roi : le masque d’or de la momie, le collier et le scarabée, l’herminette en fer céleste (de météorite), la coudée en or et – le principal – un petit étui contenant le testament des dieux. Un texte qu’il doit montrer au peuple lors de son jubilé.

Par leur vol délibéré, les conspirateurs font à Ramsès II la promesse du chaos. Le vieux médecin Banir est chargé par la Cour d’une mission : trouver le juge adéquat au tribunal de Memphis, la grande cité du nord où réside Pharaon. Il se rend dans son village près de Thèbes où officie le jeune juge Pazair qu’il connait et lui confie la charge. « Assez grand, plutôt mince, les cheveux châtains, le front large et haut, les yeux verts teintés de marron, le regard vif, Pazair impressionnait par son sérieux ; ni la colère, ni les pleurs, ni la séduction ne le troublaient. Il écoutait, scrutait, cherchait, et ne formulait sa pensée qu’au terme de longues et patientes investigations. Au village, on s’étonnait parfois de tant de rigueur, mais on se félicitait de son amour de la vérité et de son aptitude à régler les conflits. Beaucoup le craignaient, sachant qu’il excluait la compromission et se montrait peu enclin à l’indulgence ; mais aucune de ces décisions n’avait été remise en cause » tome 1 p.18.

Monté à la capitale, le petit juge va devoir signer une demande de non-lieu pour la disparition de cinq gardes, mais il ne trouve pas les causes des décès. Il va donc enquêter, et mettre le pied dans un nid de frelons où chacun se tient par la barbichette, ment à loisir et s’éclipse derrière la paperasse. Il révèle peu à peu un vaste complot qui unit des hommes de pouvoir et d’influence dont le général Asher, la princesse hittite Hattousa l’une des épouses de Pharaon, le chef de la police Mentmosé, le gros transporteur Dénès et sa femme ambitieuse Nénophar, le dentiste de la cour Qadash, le chimiste métallurgiste Chéchi qui cherche à fondre le fer céleste pour en faire des armes invincibles – et « l’avaleur d’ombre », un tueur mystérieux mandaté par eux, qui va tenter plusieurs fois d’éliminer le juge trop obstiné.

Comme aide, outre son maître Branir (qui finira assassiné), son ami aventureux et musclé Souti (qui tuera le général Asher), la belle Néféret qui apprend la médecine et devient son épouse puis médecin-chef de la Cour, le jardinier Kani qu’il a réhabilité et qui devient grand-prêtre du temple de Karnak, le policier nubien Kem et son babouin policier, et ses animaux, le chien Brave et l’âne Vent du Nord. Quant à l’entrepreneur Bel-Tran qui organise l’intendance du palais, est-il un vrai ami ?

Le juge Pazair sera déporté dans un bagne mais parviendra à s’enfuir. Innocenté, il poursuivra son enquête grâce au vieux vizir Bagey l’incorruptible, mettra en cause le général Asher qui fuira vers la Libye, et le chef de la police qui sera révoqué. A la fin du premier tome, il est réputé mort. Mais ce n’était qu’un faux. Meurtres, enlèvements et corruption se multiplient mais Pazair, devenu à la fin du second tome vizir d’Égypte, défie le ministre des Finances dont le but est de renverser Ramsès le Grand pour prendre le pouvoir et se gorger de richesses.

Une belle suite d’aventures à rebondissements, écrites sans temps mort et avec le découpage habituel des thrillers modernes, mais en ménageant des tranches de vie détaillées sur l’Égypte antique, ses maisons, sa cuisine, ses médicaments et ses techniques. De quoi passer de bons moments.

Christian Jacq, La pyramide assassinée – Le juge d’Égypte 1, 1993, Pocket 2001, 416 pages, €7,70

Christian Jacq, La loi du désert – Le juge d’Égypte 2, 2001, Pocket 1994, 416 pages, €7,70

Christian Jacq, La justice du vizir – Le juge d’Egypte 3, Pocket 2001, 384 pages, €7,70

Christian Jacq, Le juge d’Égypte – l’intégrale, coffret Pocket 2011, €24,99

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L’Égypte, livres et voyages sur ce blog

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Vanité selon Montaigne

Dans le long chapitre IX du Livre III des Essais, notre philosophe parle de la vanité. Au fond, elle est toute humaine, de part en part. « C’est toujours vanité pour toi, dedans et dehors, mais elle est moins vanité quand elle est moins étendue. (…) Il n’en est une seule si vide et nécessiteuse que toi, qui embrasse l’univers ; tu es le scrutateur sans connaissance, le magistrat sans juridiction et, après tout, le badin de la farce ». Ainsi parlait le dieu de Delphes, l’oracle, selon Montaigne. Autrement dit, et plus simplement, « si les autres se regardaient attentivement, comme je fais, ils se trouveraient, comme je fais, plein d’inanité et de fadaise. »

Vanité est d’écrire à saouler le lecteur ! Écrire est vain et vanité, mais plus il avance en âge, plus Montaigne se sent obligé de conter sa vie et ses pensées. « Qui ne voit que j’ai pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j’irai autant qu’il y aura d’encre et de papier au monde ? Je ne puis tenir le registre de ma vie par mes actions : fortune les met trop bas ; je le tiens par mes fantaisies. » Aucun regret, mais la pensée qui va comme la vie. « J’ajoute, mais je ne corrige pas. »

Vanité est aussi d’écrire si longuement sur tout. Mais c’est un fait exprès, Montaigne l’avoue volontiers – pour notre malheur de lecture, car elle en devient pesante. « Parce que la coupure si fréquente des chapitres, de quoi j’usais au commencement, m’a semblé rompre l’attention avant qu’elle soit née, et la dissoudre, dédaignant s’y coucher pour si peu et se recueillir, je me suis mis à les faire plus longs, qui requièrent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation, à qui on ne veut donner une seule heure, on ne veut rien donner. » Certes, mais c’est pesant – et brouillon. « Je m’égare, mais plutôt par licence que par mégarde. Mes fantaisies se suivent, mais parfois c’est de loin, et se regardent, mais d’une vue oblique. »

Car Montaigne aime voyager, que dis-je, se déporter, décentrer, être ailleurs. Il ne se sent bien que pour partir, encore que revenir lui est un bien aussi. C’est ainsi pour son domaine, qu’il laisserait volontiers gérer par un autre ; ou pour sa femme, qu’il se plaît à laisser vaquer à son initiative plutôt que d’être toujours sur son dos ; ou encore pour son État, le royaume de France, qui va mal, mais pas plus mal que d’habitude. « Il y a toujours quelque pièce qui va de travers. » C’est vanité que de chercher à redresser sans cesse les choses ou ce qu’on croit être des fautes.

D’où un certain conservatisme ou, si l’on veut, un proto-libéralisme : laissons les choses aller comme elles vont, de toutes façons, les contraindre n’y changeraient rien – que de la tyrannie, l’exemple de l’URSS, de l’Allemagne nazie et de la Chine de Mao l’ont amplement démontré. « Rien n’accable un État que l’innovation : le changement donne seul forme à l’injustice et à la tyrannie. Quand quelque pièce se démanche, on peut l’étayer : on peut s’opposer à ce que l’altération et corruption naturelle à toutes choses ne nous éloignent trop de nos commencements et principes. Mais d’entreprendre à refondre une si grande masse et à changer les fondements d’un si grand bâtiment, c’est à faire à ceux qui pour décrasser effacent, qui veulent amender les défauts particuliers par une confusion universelle et guérir les maladies par la mort. » La fortune y pourvoit, il est plus sage de s’y adapter. « Je me contente de jouir le monde sans m’en empresser, de vivre une vie seulement excusable, et qui seulement ne pèse ni à moi, ni à autrui. » Le reste est vanité – et vaine course. « Tout ce qui branle ne tombe pas », dit Montaigne.

Même si les mêle-tout voudraient s’en charger, remodelant sans cesse la Constitution pour en faire un jardin à la française, alors que les Anglais, par exemple, laissent leur jardin pousser plus librement et leurs coutumes s’adapter lentement. « Qui que ce soit, ou art ou nature, qui nous imprime cette condition de vivre par la relation à autrui, nous fait beaucoup plus de mal que de bien. Nous nous frustrons de nos propres utilités pour former les apparences à l’opinion commune. (…) Les biens mêmes de l’esprit et la sagesse nous semblent sans fruit, s’ils ne sont jouis que de nous, s’il ne se produisent à la vue et approbation étrangère ». C’est bien de la vanité que de considérer d’abord comment les autres nous jugent que de juger par soi-même.

Montaigne aime la France, Paris « qui a mon cœur dès mon enfance. (…) Je l’aime tendrement, jusqu’à ses verrues et à ses taches. Je ne suis français que par cette grande cité ; grande en peuples, grande en félicité de son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et diversité de commodités, la gloire de la France, et l’un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loin nos divisions ! Entière et unie, je la trouve défendue de tout autre violence. Je l’avise que de tous les partis le pire sera celui qui la mettra en discorde. Et ne craint pour elle qu’elle-même. » Avis est donné à nos trublions trotskistes, mauvais Français et mauvais hommes, qui attisent les divisions pour leur seule et égoïste gloire.

« J’estime tous les hommes mes compatriotes », dit Montaigne. « Les connaissances toutes neuves et toutes miennes me semblent bien valoir ces autres communes et fortuites connaissance du voisinage. Les amitiés pures de notre acquêt emportent ordinairement celles auxquelles la communication du climat ou du sang nous joignent. Nature nous a mis au monde libres et déliés ; nous nous emprisonnons en certains détroits. » Universel est Montaigne ; pas nationaliste ni xénophobe pour un sou. Il reconnaît la raison et l’amitié où il les trouve, et s’en trouve bien de goûter les nourritures étrangères. « Le voyager me semble un exercice profitable. L’âme y a une continuelle exercitation à remarquer les choses inconnues et nouvelles ; et je ne sache point meilleure école, comme je dis souvent, a former la vie que de lui proposer incessamment la diversité de tant d’autres vies, fantaisies et usances, et lui faire goûter une si perpétuelle variété de formes de notre nature. » Les frileux, les rassis, les casaniers, sont la honte de l’humanité, pense Montaigne. « J’ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sorte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Ou qu’ils aillent, ils se tiennent à leur façon et abominent les étrangères. (…) Ils voyagent couverts et resserrés d’une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu. » On ne craint que ce que l’on ne connaît pas. Donc voyager pour connaître, lire pour se frotter à d’autres esprits, expérimenter en société pour exercer différemment son corps et ses talents.

Le domaine, la femme, les enfants, les amis, l’âge ? Tous ces liens qui enserrent ne sont que vanités. Laissons à ceux qui savent et sont sur place le soin de gérer les biens, l’éloignement est un bienfait à ceux qui restent pour ce que le retour est une fête et, qu’entre temps, liberté est laissée de faire et de penser. Quant à l’âge, « que m’en chaut-il ! Je ne l’entreprends ni pour en revenir, ni pour le parfaire ; j’entreprends seulement de me branler pendant que le branle me plaît. Et me promène pour me promener. Ceux qui courent un bénéfice ou un lièvre ne courent pas ; ceux-là courent qui courent au barres, et pour exercer leur course. » Se branler, dans la langue de Montaigne, n’a pas le sens pornographique que le dictaphone intégré Google lui prête, remplaçant le mot par des étoiles dans la pruderie imbécile des Yankees. « Se branler » signifie se bouger, se remuer. Autrement dit vivre. Branlez-vous donc !

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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John Steinbeck, En un combat douteux

Roman social américain d’une grève attisée chez les saisonniers cueilleurs de pommes de Californie, ce livre est aussi un manuel pratique d’agit-prop. Deux communistes, Mac et Jim, se rendent sur le terrain pour susciter de l’agitation afin de faire plier les propriétaires exploitant les terres et les hommes. Les salaires ont été baissés parce que les prix du marché ont baissé, et les saisonniers grommellent. Mais chacun dans son coin, se résigne au fond à ce qui est. Mac le leader et Jim le suiveur vont les convaincre de résister avec ce mantra : ensemble on est plus fort.

Le Parti communiste américain dans les années 30 n’est pas aussi organisé que les partis frères européens, mais la révolution bolchevique a instillé des méthodes et des idées. L’idée est que l’exploitation de l’homme par l’homme doit avoir ses limites, même s’il ne s’agit pas vraiment de « renverser le capitalisme ». Plutôt chez Steinbeck de l’aménager pour assurer plus que le simple salaire de survie. Le mythe américain du Pionnier reste en effet présent, bien plus qu’en Russie ou en Europe, et chacun rêve d’être enfin propriétaire de son petit lopin avec sa fermette où élever deux vaches et une couvée de volailles.

Mais l’industrie casse ce rêve autarcique et individualiste pour engendrer un salariat à la merci des gros. C’est cela que Mac veut briser, ce sentiment qu’on n’y peut rien et qu’il faut accepter le salaire qu’on vous donne ou mourir de faim. Au début des années 30, la « crise de 29 » suivie de la Grande dépression, se fait sentir à plein. Chacun se replie sur son égoïsme. Ce chacun pour soi, les agitateurs veulent le renverser pour agglomérer les hommes en une seule volonté sur l’idée qu’un groupe est plus que ses parties. Comme chez les animaux, les hommes peuvent former une « phalange ». Même l’échec de la grève fera exemple et montrera que l’on peut relever la tête et ne pas accepter le destin sans réagir. Steinbeck s’inspire de deux grèves de 1933 et 34 en Californie, l’une sur la cueillette des pêches et l’autre sur celle du coton. Il a interrogé les syndicalistes impliqués, les grévistes, les propriétaires. Il en fait un roman.

Mac et Jim sont des hommes sans attaches, Mac parce qu’il est devenu ce « révolutionnaire professionnel » appelé par Lénine, outil standard au service exclusif de la révolution. Jim parce que ses parents sont morts, son père révolté pour rien, et qu’il veut « servir » une cause – n’importe laquelle – pour se sentir exister. Jim est l’intello qui veut agir et qui a de l’intuition, tandis que Mac, qui le prend sous son aile, est le bon ouvrier activiste qui malaxe la pâte humaine.

La première scène où Mac s’improvise accoucheur alors qu’il n’a jamais travaillé dans un hôpital, est un morceau d’anthologie : aucun affect, les gestes accomplis les uns après les autres avec une vague idée que l’hygiène est tout, soutenir le moral de la mère et la nature fait le reste. Cet acte fondateur va permettre de s’introduire par la réputation chez les saisonniers et de s’en faire entendre. Mais pas question d’en prendre la tête : ils doivent élire un chef, Mac restant toujours dans l’ombre, éminence grise qui « suggère » ce qu’il faut faire.

Évidemment, les gars n’ont aucune idée de comment agir, et suivre celui qui en apparence sait où il va les soulage. C’est la base de la politique que de manier les foules et Mac a été formé pour ça. Il sait qu’il faut être clair et persuasif lorsqu’on est chef, ne jamais se mettre en colère et même baisser parfois la voix pour attirer l’attention, poser des questions évidentes à la foule pour qu’elle y réponde d’un mot et ainsi la souder. Il faut aussi assurer l’intendance, la bouffe étant primordiale pour le moral de tous, et les tentes pour protéger de la pluie. Il faut enfin donner une tâche à chacun pour les mouiller et les faire participer à l’action commune. Si les individus se prennent par les sentiments, la foule se prend par les tripes. Pas de complicité dans la masse, seulement les instincts primaires : peur, colère, enthousiasme. Verser le sang ou connaître une victime dans ses rangs exalte et lance la machine. Le chef ne peut alors plus rien que se laisser porter, feignant d’être l’instigateur d’un mouvement qu’il a lancé mais qui va tout seul.

Avec son expérience des grèves, Mac sait que les propriétaires vont s’organiser, et lui s’organise en retour pour ne pas donner prise à la sanction de la loi. Les saisonniers quittent donc les vergers des privés pour s’établir, avec l’autorisation du propriétaire dont le fils est sympathisant, sur un terrain labouré. Un camp de toile est établi, supervisé par un docteur en médecin pour qu’il ne contrevienne pas aux normes d’hygiène du comté, avec une collecte de fonds pour ravitailler en haricots et en viande les grévistes. Un autre militant venu d’ailleurs s’occupe de cette intendance, Dick, payant parfois de sa jeune et agréable personne pour convaincre les grosses fermières ayant dépassé leur date limite, de donner des sacs de haricots ou deux vaches.

Les propriétaires tentent la négociation, mais qu’y a-t-il à négocier sinon le salaire ? Ils tentent l’intimidation, mais cela ne peut fonctionner que sur les individus, pas sur le groupe soudé. Ils tentent la division par des « jaunes » appelés en renfort, des indics infiltrés parmi les saisonniers, des tabassages ou enlèvements d’isolés. Le shérif, mandaté par le juge du comté, lui-même d’une famille de gros propriétaires, nomme un milliers « d’adjoints » revêtus de l’étoile et munis de fusils pour empêcher de sortir du camp et d’aller perturber les récoltes. Des miliciens autoproclamés, de jeunes lycéens persuadés de défendre le droit et la loi, vont tabasser à quinze un ou deux isolés, et mettre le feu à la grange du propriétaire qui héberge les grévistes. Il y a quelques morts, des biens saccagés, mais on n’a rien sans rien. Pour les révolutionnaires, ce qui compte est la révolution, pas les hommes.

Ce pourquoi les moyens justifient la fin – et la fin ressemblera aux moyens comme il est dit dans le livre. Lénine, par des méthodes de voyous, engendrera un régime de voyous, fondé sur la force et la délation. Cela, Steinbeck ne l’évoque qu’en filigrane, d’après les propos du docteur sympathisant. « L’homme a affronté tous les ennemis possibles, à l’exception d’un seul. Il est incapable de remporter une victoire sur lui-même. L’humanité se déteste elle-même » p.196 Pléiade. Car le métier de révolutionnaire n’est pas la révolution. Aspirer au bonheur des humains peut-il se passer d‘empathie envers les humains ? C’est cela, le « combat douteux ». Jim ne tarde pas à dépasser Mac lorsqu’il le voit faire le boulot sans état d’âme : accoucher sans savoir, tabasser un lycéen pour faire un exemple, persuader le propriétaire de prêter son terrain alors que sa ferme sera saccagée par rétorsion. Quand la Cause dépasse l’humanité, où est l’humanisme ? Le communisme n’est pas un humanisme…

John Steinbeck, En un combat douteux (In Dubious Battle), 1936 , Folio 1972, 380 pages, €9,40

John Steinbeck, Romans – En un combat douteux, Des souris et des hommes, Les raisins de la colère, E l’est d’Éden, Gallimard Pléiade 2023, 1614 pages, €72,00

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Nouvelle « idéologie » russe

Fin juillet, Alexandre Douguine, l’idéologue ultra-nationaliste et néofasciste qui parle à l’oreille des chevaux, dont Poutine, s’est fendu d’une tribune au Club d’Izborsk pour affirmer que « la Russie a désormais une idéologie ». Ce club, fondé en 2012, est nationaliste et slavophile, évidemment.

Oh ! rien d’extraordinaire : il s’agit en premier d’être « contre » ou « anti ». Ensuite, on verra. Une fois tout détruit, la construction viendra d’elle-même. Mais comme on ne construit jamais sur rien, « les valeurs traditionnelles et les lumières historiques » seront mises à contribution. La Tradition selon Douguine est plutôt tirée de l’ésotérisme de Julius Evola, cher à la Nouvelle droite d’Alain de Benoist dans les années 1970. Alexandre Douguine a rencontré Alain de Benoist en 1989, l’a invité à Moscou en 1992, publié un livre d‘entretiens avec lui en 2012, et a fondé une revue clone d’Eléments en Russie : Elementy. Jean-Marie puis Marion Maréchal Le Pen sont ses amis.

Julius Evola défendait des valeurs aristocratiques, monarchistes, masculines, traditionalistes, héroïques et résolument réactionnaires – rien que ça. Son « idéalisme magique » prônait une connaissance surnaturelle éternelle avec des valeurs d’autorité, de hiérarchie, d’ordre, de discipline et d’obéissance. Le « principe mâle » serait autoritaire tandis que le « principe féminin » serait démocratique et « la liberté » une dissolution totale des liens de société. Douguine est « pour le génocide des crétins », dans lesquels il place les Ukrainiens.

Est-ce que cela suffit à créer « une idéologie » ? C’est un peu court, vieil homme (62 ans), serait-on tenté de rétorquer en paraphrasant une réplique célèbre (la Tirade des nez de Cyrano de Bergerac).

Ce que l’on comprend, c’est que la Russie veut exister pour elle-même, être « un État-civilisation ». C’est qu’elle ne l’était donc pas ? Il est vrai que parler de « civilisation russe » est un peu étirer l’histoire, tant ce pays (immense) a été composé d’apports divers, des Slaves aux Mongols en passant par les Allemands et les Français. « La » civilisation russe n’est qu’une variante (tradi, conservatrice et archaïque) de la civilisation européenne. Le pays a été fondé par les Vikings, christianisé par Byzance, soumis au joug mongol, les tsars irrigués de sang allemand, important l’armement de Suède et d’Allemagne, l’architecture de France et d’Italie, la philosophie d’Allemagne et de France. Les élites ont été « éclairées » par les Lumières françaises avec Voltaire et Diderot, puis se sont inspirées du juif allemand Marx pour faire la révolution, tout en acclimatant le système de contrôle des populations de l’Église catholique et l’organisation administrative de la Poste française…

Avec ça, affirmer que la Russie est « une civilisation » à part entière est un abus de langage.

Douguine définit l’idéologie de cette pseudo-civilisation comme un rejet total : « Nous rejetons en Occident, tout d’abord, le Nouvel Âge – l’antichristianisme, l’athéisme, le libéralisme, l’individualisme, les LGBT (interdits en Russie) et la postmodernité. Mais il faudra à un moment donné s’attaquer au capitalisme, un phénomène également occidental et dégoûtant, anti-russe. » Le terme « dégoûtant » est peu philosophique et n’a rien de rationnel. Sinon, Douguine apprendrait que « le capitalisme » est un système d’échanges sur marché libre – et qu’il exige en premier « la liberté ». Les Chinois après Mao l’ont très bien compris, ce pourquoi la Chine devient une grande puissance, ce que la Russie ne semble pas prêt de devenir avec ce genre d’idée.

Bien qu’elle y aspire… Le rêve secret des nationaux-socialistes à la Douguine est en effet de constituer la terre eurasienne, dont la Russie est le cœur géographique, opposé au pouvoir maritime et atlantiste de l’Occident. Une fois toute la masse continentale d’Eurasie englobée, l’État-civilisation russe deviendrait aussi un État-continent qui pourrait parler d’égal à égal avec l’Amérique dirigée par les États-Unis, une Russie alliée à l’Asie sous la houlette de la Chine. Moscou serait alors la « troisième Rome », vieux rêve théocratique des tsars.

Douguine ne veut pas copier mais, crise d’ado, tout rejeter en bloc pour exister. Certes, mais avec quoi ? Il liste en premier « l’orthodoxie ». Mais c’est insuffisant et peu parlant… Donc développer.

C’est là où ça se gâte… Tout ce qui suit dans le texte est soit naïf, soit redondant : « le lien organique et subtil entre les choses et les personnes, la solidarité, l’amour, famille fidèle, l’exploit, le saut du devenir à l’être, la grande volonté de construire le pouvoir, la justice, le salut de l’homme et du monde face à l’enfer qui nous attend. »

Autrement dit : croire en Dieu et appliquer les commandements orthodoxes, avec un zeste de Heidegger (cher à Alain de Benoist pour « l’être »). Point à la ligne. Cela devrait « suffire » à sauver la Russie. De quoi ? De sa dilution dans la civilisation occidentale ? De l’incroyance qui augmente ? De la mondialisation économique ? Du métissage démographique ?

On sent, à ce terme de « foi », l’angoisse profonde d’un Russe de disparaître en tant qu’être original. Déclin démographique, déclin économique, déclin géopolitique – la Russie n’a pas fini de dévaler la pente depuis l’immobilisme brejnévien. L’ère soviétique a été bénéfique pour « passer du moujik au spoutnik », comme le disait l’ineffable Georges Marchais (stipendié par les fonds secrets russes) ; mais l’essor s’est arrêté avec le dogme figé des années Brejnev. Les secrétaires généraux Andropov et Gorbatchev ont tenté de desserrer la rigidité du parti et des vieux caciques, mais il s’agissait déjà de rigidité cadavérique, en témoigne le puputsch lamentable de l’été 1991. Il a porté un ivrogne au pouvoir, mais aussi l’image de la liberté – au fond la seule « valeur » qui devrait importer au peuple russe en lieu et place « d’idéologie ». Hélas ! Rien que le mot « liberté » conduit au « libéralisme » !…

« L’Occident se veut universel, il dicte à tous les autres ce qu’est un être humain, la vie, le corps, le temps, l’espace, la société, la politique, l’économie. Et c’est contre cela que nous, en tant qu’État-civilisation, avançons aujourd’hui notre idée de l’homme russe , de la vie russe, du corps russe, du temps russe, de l’espace russe, de la société russe, de la politique russe, de l’économie russe », écrit Douguine. Mais qu’à cela ne tienne, soyez « Russes » ! Qui vous en empêche ? Nous sommes bien Français ou Anglais, ou Allemands, tout en étant Européens et Occidentaux, sans nous perdre dans le grand gloubi-boulga globalisé.

Affirmer que les entrepreneurs actuels doivent être « remplacés par ceux qui ne savent pas quoi faire et comment le faire, mais qui savent qu’il est absolument impossible de le faire comme l’Occident l’ordonne », est d’une inanité sans nom. Il faut « faire » de façon efficace et raisonnée, pas en imitant ou en rejetant on ne sait quoi d’indéfini. Quant à « faire à la manière russe » en ce qui concerne les entreprises, on attend de voir. L’expérience depuis un siècle a été plutôt indigente en ce domaine, surtout lorsque la Russie a décidé d’appliquer une méthode artificielle, plaquant du politique sur tout le système et contrôlant toute déviation « étrangère » (forcément de la CIA, aujourd’hui du « sionisme », comme disent les Iraniens, aussi éperdus de « foi » et de théocratie que Douguine).

Alors, oui, « L’avenir de la Russie est ouvert.(…) il est inspiré par l’ouverture de l’éternité elle-même, il tend la main à la Providence de Dieu, afin que Dieu lui-même travaille à travers les Russes ».

En Occident, on dit « aide-toi, le Ciel t’aidera ». Dans la Russie de Douguine, ce serait plutôt l’inverse : oh mon Dieu, inspirez-moi !

C’est décidément un peut court, vieil homme.

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2024 comme en 1981 ?

Télescopage des générations : si l’histoire ne se répète jamais, les ornières psychologiques demeurent. Les électeurs français ont voté en 2024, comme en 1981, avec la même légèreté, sans savoir ce qu’ils font. Ils ont été surpris aujourd’hui par le résultat « à gauche » – alors qu’ils avaient voté massivement au premier tour pour l’ultradroite. Ils se sentent dupés par les magouilles socialistes, enchaînés volontaires aux trotskystes insoumis, et abandonnés par une ex-majorité centrale qui éclate et qu’ils préféraient quand même. Quant à la droite « de gouvernement », elle poursuit son lent suicide à cause des querelles d’egos…

La relecture (rapide) de l’essai d’Alain Duhamel, publié à chaud en 1982, quelques mois après la victoire historique de Mitterrand et du PS en mai 1981, est un délice rétro. On y retrouve notre époque, nos travers, nos ornières politiques. (Alain Duhamel n’a rien à voir avec Olivier Duhamel, politologue accusé d’actes inconvenants)

  • François Mitterrand tentait sa chance aux présidentielles pour la troisième fois : ce sera le cas de Marine Le Pen en 2027.
  • La gauche avait lentement monté, élection après élection, et tout le monde le voyait : comme le Rassemblement national depuis quelques années. « Chaque succès, si limité fût-il, c’était une base investie, une mine disposée, une tourelle conservatrice neutralisée, un écuyer de gauche à qui l’on mettait le pied à l’étrier, un suzerain régional du PS conforté » : transposez-le à notre époque et le RN a remplacé le PS dans un mouvement identique.
  • Le prestige international de VGE, à l’époque, était grand, tout comme celui de Macron, « mais il s’effilochait devant la brutalité soviétique » : remplacez soviétique par Poutine et vous aurez la même recette.
  • Le bilan du gouvernement Barre en 1980 apparaissait franchement négatif dans le domaine où cela comptait le plus, l’emploi et les prix : aujourd’hui, si l’emploi ne va pas trop mal (en tout cas mieux que sous le Hollande socialiste), les prix ont dérapé à cause du Covid, de l’Ukraine et de Gaza.

Tous les symptômes sont les mêmes et le coup de semonce des Législatives de 1978, où la gauche a failli gagner, ressemble fort au coup de semonce des Législatives 2024, où le RN a failli gagner.

Même dans les villages tranquilles de la banlieue verte, à quelque distance de Paris, 45 % des électeurs ont voté RN au second tour. Pourquoi ? Alain Duhamel note que « la social-démocratie commence avec l’urbanisation, (…) continue avec le salariat, (…) s’achève avec l’élargissement de l’enseignement ». La fameuse classe moyenne forme les gros bataillons démocratiques qui veulent être gouvernés de façon modérée, plutôt à gauche sur les mœurs et le social, plutôt à droite sur l’économie et l’industrie. C’est toujours le cas de nos jours. Alain Duhamel notait la montée irrésistible de l’individualisme, les sports individuels (tennis, ski, jogging, planche à voile) ayant plus la cote que les sports collectifs (foot, rugby, cyclisme). Il notait aussi la vogue du baladeur (walkman en globish, mais ce n’est plus politiquement correct depuis le féminisme), la musique perso en chaîne stéréo (aujourd’hui en streaming). Tout cela « pouvait faire croire à un repli sur soi, à une tentation d’hédonisme, à la naissance d’une culture plus égoïste, à une recherche de compensations ludiques ou rêveuses ».

Ce qui a changé ? – parce que l’histoire ne se répète jamais – est l’irruption de l’instantané du net et le panurgisme des réseaux sociaux. Désormais, tout ce qui se passe sur la plaNet (donc principalement aux États-Unis, plus gros contributeurs de contenus et leaders dans les algorithmes de diffusion) sature le temps de cerveau disponible. Pour ceux uniquement qui se laissent faire, selon la « servitude volontaire » acceptée par chacun – ce n’est par exemple pas mon cas.

La tendance à l’individualisme s’est exacerbée avec la remontée des murs pleins au lieu des clôtures ajourées des maisons individuelles, le narcissisme du corps (chez les garçons comme chez les filles), l’émiettement des relais d’opinion (presse, médias, syndicats, partis). En compensation, de nouvelles sociabilités (virtuelles et à distance) sont nées – bien plus fortes parce qu’elles donnent l’illusion de la liberté alors quelle contraignent chacun personnellement dans son repli sans échanges personnels ni conversation face à face.

En 1981, après « la crise » du pétrole (1979) et l’envolée des prix, du chômage, du déclassement, « deux exigences apparemment contradictoires : une aspiration forte à un système plus protecteur ; une revendication de changement cousinant de très près avec un vif rejet de la cruauté des temps. Il fallait en somme punir les gouvernants et mieux défendre les gouvernés. » Les Français reprochaient à Valéry Giscard d’Estaing sa distance, son obstination à ne pas écouter les revendications, et même sa morgue technocratique. Trop d’intelligence et pas assez de chaleur humaine. « François Mitterrand avait presque l’air (…) d’être le plus protecteur des deux ». Même chose en 2024, n’est-ce pas ? Emmanuel Macron sur son Olympe et Marine Le Pen en mère du peuple. Même si « la gauche » était loin d’être unie, comme aujourd’hui, et même les socialistes loin d’être d’accord entre courants, « la gauche était déjà sociologiquement et culturellement majoritaire. Elle l’est cette fois devenue politiquement. »

Je crains – hélas ! – que ce soit le cas aujourd’hui pour le Rassemblement national. Il fait partie d’un mouvement général de repli sur soi dans tous les États du monde, notamment en Occident jusqu’ici démocratique et même en Europe jusqu’à présent libérale. L’illibéralisme progresse, sur l’exemple d’Orban en Hongrie et de Meloni en Italie ; la démocrature s’étend.

La peur du chaos du monde, des migrations démographiques, du réchauffement climatique, de la course à l’énergie, font que les valeurs conservatrices l’emportent désormais sur l’optimisme humaniste. L’excès même de l’humanisme, valeurs chrétiennes dévoyées dit-on, pousse à un retour de balancier : trop de « respect » pour les étrangers entraîne trop de « joue gauche tendue », trop d’accueil sans contrepartie et trop de dénigrement de notre propre histoire ; trop de féminisme, dû aux siècles de domination masculine désormais plus justifiée, entraîne un masculinisme exacerbé en réaction et un rejet des femmes et de leurs valeurs de modération et de partage ; trop d’aides en tous genres pour ceux qui ne font aucun effort indisposent ceux qui payent les impôts, se lèvent tôt le matin et se privent pour avoir une vie décente.

Réfléchir sur 1981 nous permet de mieux voir ce qui se passe en 2024 et ce qui se passera, plus probablement, en 2027…

Alain Duhamel, La république de M. Mitterrand, Grasset 1982, 259 pages, occasion €1,91, e-book Kindle €9,99

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Plein soleil de René Clément

Alain Delon en héros solitaire, self-made man qui, par imitation, veut prendre la place du gosse de riche oisif et incapable. Tom Ripley (Alain Delon) est un jeune homme pauvre mais intelligent – un véritable pionnier américain. Mandaté par le père de Philippe Greenleaf pour ramener son fils noceur (Maurice Ronet) à San Francisco, Tom se coule dans le rôle du copain à tout faire, cuisinier, homme de chambre, confident, souffre-douleur. Philippe, qui se sait minable, adore humilier celui qu’il considère inférieur. Par sa naissance et son argent, il a le pouvoir sur les autres et en use comme de jouets pour son bon plaisir.

Adapté du roman de Patricia Highsmith publié en 1955, Monsieur Ripley, René Clément épure l’intrigue et donne une fin différente, pour en faire un film où Tom est jaloux de Philippe au point de lui prendre non seulement son identité, mais aussi sa fiancée. C’est seulement le destin qui brisera ce rêve tout près d’aboutir.

Si Tom avait payé les 500 000 lires restantes pour l’achat du bateau, il aurait peut-être coulé des jours heureux. Philippe était en effet propriétaire d’un cotre racé de 18 m fabriqué au Danemark en 1940 pour le roi du Danemark et offert à Eva Braun, la petite-amie d’Hitler. Mais Tom n’aime pas la mer, il craint l’eau. S’il apprend avec Philippe à hisser les voiles, barrer et tenir un cap, le bateau n’est pas sa tasse de thé. Lorsque Philippe, par caprice après un coup de barre malheureux de Tom, le jette à demi-nu dans la yole attachée à l’arrière du bateau, que le filin se rompt et que Tom est laissé au large un long moment avant que Philippe et sa fiancée Marge (Marie Laforêt) ne s’en aperçoivent, Tom est déshydraté et brûlé par le soleil. Le bel animal, concurrent de Philippe, est dompté.

C’est à ce moment que Tom, s’apercevant que Philippe n’a nulle intention de revenir en Amérique avec lui, décide de le tuer. Le père de Tom ne lui donnera pas les 5 000 $ promis, mais c’est moins l’argent qui l’intéresse (dans le film) que Marge. Celle-ci prépare un livre sur Fra Angelico et Philippe s’en fout. Il ne s’intéresse pas à ce qu’elle fait, ni à ce quelle est, il déclare seulement qu’il « l’aime ». Mais il n’existe pas d’amour en soi (contrairement à la niaiserie platonico-chrétienne dans laquelle se complaisent les midinettes) : il n’existe que des preuves d’amour. Parce qu’il discute entre garçons avec Tom, et que Marge l’interrompt pour qu’il lui prête attention, Philippe l’enfant gâté soupe-au-lait se fâche. Il empoigne tous les papiers d’études de Marge et les jette par-dessus bord. C’en est trop pour la fiancée : elle se fait débarquer.

Philippe regrette, mais seulement de ne pas maîtriser la situation. Aime-t-il vraiment Marge ? la poupée sexuelle qu’elle représente ? ou l’image de « l’Hâmour » qu’il s’en fait ? « Je comprends que vous aimez un Philippe qui n’existe pas », dira Tom à Marge. A l’inverse, Tom est attentif à la personne ; il a du sentiment pour Marge, jusqu’à l’amour au final. Lorsqu’ils sont tous les deux, les grands gamins se défient au poker. Philippe payera Tom s’il joue à quitte ou double la montre que le père de Philippe lui a donné. Ainsi, il sera défrayé de sa mission car Philippe ne veut pas retourner à San Francisco et continuer le farniente et la bella vita de la jeunesse dorée. Il a surpris Tom à endosser ses vêtements et à imiter sa voix devant la glace ; il se demande si leur complicité garçonnière irait jusqu’à devenir lui, en miroir. Tom lui avoue cyniquement que oui : il lui suffirait de le tuer, d’imiter sa signature, d’écrire sa correspondance avec sa machine à écrire portative et de falsifier son passeport.

Philippe en est bluffé ; il perd volontairement en trichant pour payer Tom et s’en débarrasser, mais celui-ci s’en aperçoit. Philippe le défie et Tom lui plante froidement un couteau de marin dans le cœur, celui-là même avec lequel il a coupé le saucisson de son en-cas. D’ailleurs à chaque fois qu’il tue, en vrai prédateur, cela lui donne faim. Il l’enveloppe ensuite dans des cordages et, mauvais marin, au lieu de stopper le bateau en affalant les voiles pour avoir le temps de tout préparer, envoie le cadavre de Philippe lesté d’une ancre et tout ficelé à la mer. Il revient alors à terre, rejoint le quai comme maladroitement, en le cognant un peu, puis décide de s’en débarrasser. Mais cela prend du temps.

Juste assez de temps pour réaliser son plan : faire croire que Philippe s’isole après sa rupture avec Marge, lui faire écrire plusieurs lettres puis un testament à la machine ; vider le compte en banque en imitant sa signature après s’être entraîné au mur avec un projecteur ; prendre des chambres d’hôtel et un appartement. Malheureusement, le hasard vient mettre son grain de sable. Freddy (Billy Kearns), l’ami lourdaud et riche de Philippe, a obtenu son adresse par l’agence de bateaux et débarque à l’appartement que loue Tom sous le nom de Philippe. Il n’a jamais apprécié Tom, qui n’est pas de leur milieu, et se méfie de lui qui prend trop à son gré les vêtements et les manières de Philippe. Par un quiproquo de la concierge, Tom est obligé de tuer Freddy, et de se débarrasser de son corps dans la campagne.

C’est alors que la police ouvre une enquête et remonte la piste. Tom est interrogé, mais fait semblant d’avoir été absent de Rome et de rentrer le lendemain. Il revoit Marge, qui boude dans son coin, et fait « mourir » Philippe en signant un testament envoyé par avion à ses parents depuis Mongibello, et un mot pour laisser les liasses de lires en liquide à Marge. Cela fonctionne et Marge, qui sait maintenant que Philippe n’est plus, répond aux avances de Tom. Ils sortent ensemble et vont même se baigner. Tom a enfin réussi ; en plein soleil sur la plage, un verre à la main, il n’a jamais été aussi heureux.

Puis Marge est appelée pour la vente du bateau, que les chantiers navals sortent de l’eau… Et tout est remis en question.

Un thriller psychologique impeccablement mené, avec un héros attirant, souple comme un félin, fascinant de cynisme et d’un appétit de vivre à la James Dean. Bien meilleur à mon avis que la copie américaine 1999 d’Anthony Minghella qui tire Tom du côté de l’homosexualité avec un Matt Damon au torse de dieu grec, alors que René Clément en fait un enfant d’après-guerre, amoral aux dents longues. Guido di Pietro, dit Fra Angelico, le pauvre absolu qui use d’une lumière très forte qui annule les ombres, est le peintre des anges : Alain Delon en est un d’apparence, ce pourquoi il séduit Marge dans la fiction, avant Romy Schneider dans la réalité, petite-amie de Freddy dans le film.

Une ambiguïté qui trouble : jusqu’où une ambition de pauvre peut-elle aller lorsque le riche la provoque ? Le strip-tease dans la cabine au moment où il ôte sa chemise pour monter sur le pont torse nu est un grand moment de rivalité mimétique. Philippe comme Marge regardent sa sauvage beauté sensuelle. Alain Delon, 24 ans, domine le casting. Maurice Ronet et surtout Marie Laforêt (pourtant au beau visage) apparaissent bien pâles, mal fagotés dans leurs corps, en comparaison avec la bête jeune et souple au charme magnétique. Eux jouent alors que lui vit ; ils sont comédiens et lui acteur.

Pour l’anecdote, j’ai noté une petite ressemblance du visage d’Alain Delon dans les premières scènes avec celui d’Emmanuel Macron en 2017.

DVD Plein soleil, René Clément, 1960, avec‎ Alain Delon, Marie Laforêt, Maurice Ronet, Elvire Popesco, Erno Crisa, StudioCanal 2013 remastérisé, 1h53, €12,84

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Les romans Ripley de Patricia Highsmith sur ce blog

Le talentueux Mr Ripley d’Anthony Minghella, 1999, avec Matt Damon

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Le signe ou le dernier chapitre de Zarathoustra

Ultime chapitre, après avoir tout dit. Nous sommes au matin, Zarathoustra s’éveille dans sa caverne et se ceint les reins avant de sortir au jour, seul. Ses compagnons dorment encore, ces « hommes supérieurs » qu’il a réuni autour de lui et qui ont enfin compris. « Mais il me manque encore mes hommes véritables », médite Zarathoustra.

Car l’homme « supérieur » n’est pas encore « le surhomme », celui qui s’est surmonté et est devenu libre, créateur et artiste.

Au soleil du matin, en haut de la montagne, assis sur la grosse pierre qui gît à l’entrée de sa caverne, Zarathoustra a une vision. Son aigle plane dans les hauteurs, des colombes innombrables viennent voleter autour de lui, un lion s’approche et pose sa tête sur ses genoux, avec adoration. C’est le lion insoumis, l’homme révolté qui a quitté l’esclavage du chameau ou l’adoration de l’âne, mais qui ne s’est pas encore libéré au point de devenir enfant innocent de la troisième métamorphose, « un nouveau commencement et un jeu ».

Sparte : hommes supérieurs encore esclaves

« Le signe vient, dit Zarathoustra ». « Mes enfants sont proches, mes enfants ». Il ne s’agit pas de disciples, car les disciples sont encore attachés à leur maître et mentor ; les enfants, à l’inverse, naissent sans présupposés, avec leur liberté et tous les possibles. Tous les parents le savent, les enfants n’en feront qu’à leur tête, quoi qu’on leur dise – mais l’exemple vécu des parents,qu’ils observent est pour eux la meilleure éducation. Zarathoustra aura des enfants qui lui ressembleront dans sa liberté et sa créativité, car lui se montrera libre et créateur. Et les enfants l’imiteront, avant de trouver leur voie propre selon leur personnalité.

Lorsque les hommes supérieurs s’éveillent dans la caverne et veulent sortir saluer Zarathoustra, le lion se met à rugir, ce qui les fait refluer. Zarathoustra comprend qu’ils sont en détresse car la liberté fait peur, elle exige la responsabilité de chacun de ses actes, et peu sont capables de l’endurer. Ce pourquoi ils ne sont pas pleinement libres, ces hommes néanmoins « supérieurs ». Un lion peut encore leur faire peur.

Zarathoustra aura-t-il encore « pitié » d’eux ? Interviendra-t-il pour les protéger et les rassurer ? Eh bien non : ultime leçon de Nietzsche dans Zarathoustra, il faut quitter la protection pour devenir soi-même. La liberté se mérite par le courage et la solitude. La pitié a « eu son temps », « ma passion et ma compassion, qu’importe d’elles ? Recherché-je le bonheur ? Je recherche mon œuvre ! » Le « bonheur » est un état de stabilité qui abêtit – comme une vache à l’étable, qui regarde passer les trains depuis sa mangeoire. Or le monde est mouvement, il ne cesse de se transformer. Seul le créateur, donc l’humain libre, peut vivre pleinement, dans le mouvement du monde.

Enfant libre

« Ainsi parlait Zarathoustra et il quitta sa caverne, ardent et fort comme le soleil du matin qui surgit des monts obscurs ». Il est libre, Z, quasi nu avec seulement les reins ceints ; il est solitaire, Z, il ne réclame que des enfants, pas des disciples, autrement dit des successeurs libres de sa liberté acquise.

Tout est dit, le livre se referme, mi-prophétie mi-utopie, un livre moral et poétique.

2011-2024, nous en avons fait intégralement la recension, chapitre par chapitre, depuis le Prologue jusqu’au dernier chapitre. Puisse-t-il inspirer les consciences et abreuver les soifs. Ainsi parlait Zarathoustra est d’une grande richesse à qui sait le lire et le méditer.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Patricia Macdonald, J’ai épousé un inconnu

Ce n’est pas un grand menu Macdonald mais un burger honnête. On y trouve comme souvent la jeune femme belle, intelligente, professionnelle qui a le coup de foudre pour un jeune homme beau, intelligent, professionnel. Ils vont se marier, Emma déjà enceinte ; ils sont resplendissants, David pressenti pour deux interviews.

Et puis patatras ! La lune de miel se transforme en lune de fiel sous l’influence d’une méchante sorcière, recyclée gibier d’asile psychiatrique pour la modernité. C’est souvent comme cela dans l’Amérique Macdonald : la jeunesse et la richesse sont confrontées au Mal. Le couple va passer le jour d’après dans un chalet en rondins isolé. David sort couper du bois et Emma, seule dans la maison, se fait agresser par une personne à capuche et cagoule, qui a tout simplement pris la hache de David, lequel a disparu. Elle manque d’être trucidée, tandis qu’un chasseur qui passait par là avec son chien prend le coup à sa place et lui permet de se sauver.

Mais où est passé David ? Elle ne voulait pas rester seule et il l’a laissée. Il devait couper du bois et il est parti faire une promenade. Les flics le retrouvent, boueux et égaré. Serait-il le coupable de la tentative de meurtre ? Ce sont souvent les proches en ces cas-là. Mais pourquoi juste après le mariage ? Et pourquoi s’être marié ? Le refus d’Emma de faire un contrat de mariage pour préserver ses intérêts y est-il pour quelque chose ? Regrette-t-il sa vie libre de célibataire souvent en reportages à l’étranger ? A-t-il peur de se lier avec une femme et déjà un bébé ?

Emma est blessée mais son fœtus va bien (c’est très souvent le cas avec l’autrice, qui aime les enfants). Elle rentre chez elle et refuse, butée comme une ado stupide, l’aide de sa mère qui veut rester, ou l’emmener se soigner à la maison. David lui promet de ne pas l’abandonner et de la protéger. Mais il part aussitôt à New York, appelé comme un toutou par son rédac-chef pour interviewer « un écrivain français » qui est Bernard Werber (auteur de thrillers, pas vraiment de la littérature). Interview qu’il ne fera pas, le voyage de l’écrivain étant retardé, mais il ne le dit pas en rentrant.

Pendant ce temps, Emma se voit affublée d’une infirmière à domicile, payée par son beau-père. Mais elle prend l’initiative, butée comme une ado stupide, de sortir malgré les consignes, sans rien dire à l’infirmière, pour « vérifier » un cadeau qu’elle a reçu pour le mariage et qui contient une souris morte. Ce que la police pouvait très bien faire mais que la blessée fait quand même, pour se prouver qu’elle existe et qu’elle n’en fait qu’à sa tête. Le récit est raconté par elle-même, mais le lecteur (en tout cas moi) ne la trouve pas vraiment sympathique : Emma la psychologue aime trop faire n’importe quoi, en se croyant toujours dans son bon droit, tout comprendre des gens et avoir raison avant les autres.

Toujours est-il que, de fil en aiguille, David le jeune mari reste le premier suspect aux yeux de la police, de la famille et même d’Emma parfois. Il lui « ment », ce péché absolu de la mentalité yankee qui croit que la transparence intégrale permet seul les relations saines (autrement dit le droit du plus fort). Il a fermé à clé un tiroir de son bureau ; il ne dit pas pourquoi il est rentré tard de New York ; il a été aperçu par un témoin au chalet un mois auparavant alors qu’il affirme qu’il n’y a pas mis les pieds depuis ses 12 ans ; il jure de protéger Emma mais n’est jamais là en cas de besoin.

D’autres suspects émergent, tel Burke, le patron de la clinique psy dans laquelle Emma travaille, ami d’enfance de David, mais qui a perdu sa femme Natalie, suicidée du haut d’un pont parce que pas très bien dans sa tête (et carrément folle à l’occasion). Ou encore Devlin, le père incestueux d’une ado patiente d’Emma qui s’est suicidée, anorexique, et qu’Emma soupçonnait d’abuser d’elle, puis aujourd’hui de sa petite sœur de 12 ans Alida, qui devient brusquement très sexualisée et s’habille en haut mini effrangé alors qu’elle n’est qu’en cinquième. Ou peut-être un dégénéré punk de la forêt, isolé et psychopathe.

Le lecteur ne saura qu’à la fin que tout est plus compliqué qu’il n’y paraît et que la culpabilité n’est pas en noir et blanc. Ce pourquoi le roman se termine de façon un peu bancale, avec de « bonnes intentions » à l’américaine clairement forcées. Mais, au total, on passe un bon moment à observer comment la fille ado attardée Emma parvient à surmonter ses épreuves initiatiques et laissant toujours à quelques pas derrière elle le beau David solitaire.

Patricia Macdonald, J’ai épousé un inconnu (Married to a Stranger), 2006, Livre de poche 2008, 409 pages, €7,90, e-book Kindle €7,49

DVD Patricia Macdonald, J’ai épousé un inconnu de Serge Meynard (2015, 93′), Le Poids des mensonges de Serge Meynard (2017, 91′), Une mère sous influence d’Adeline Darraux (2015, 91′), avec Déborah François, Philippe Bas, Sara Martins, Thierry Godard, Caroline Anglade, Elephant films 2020, 4h35, €24,90

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Jean-Christophe Grangé, Rouge karma

Jean-Christophe Grangé, journaliste, s’est lancé dans l’écriture de thrillers. Il en fait trop : trop de documentation, trop d’excès dans le massacre et les horreurs, trop d’obstination paranoïaque chez ses personnages. Mais il se renouvelle, et sait conter une histoire. Celle-ci est prenante, et la longueur du livre engendre une véritable ambiance (à condition de ne pas lire seulement dix pages pour reprendre plus tard, en ayant regardé trente fois ses messages, répondu à quiconque vous interrompt, et allé voir si le sanglier sur le feu ne brûlait pas…) Un bon thriller exige un certain recueillement et la longueur des heures. On le lit à grandes goulées de cent ou deux cents pages, sinon rien.

Dès la première page, c’est la révolution. Celle des étudiants – naïfs et utopiques en mai 68 à Paris. Des rêveurs qui cassaient le vieux monde pour y mettre à la place les paradis artificiels et le sexe. Sauf les Mao UJC-ML de Normale Sup, froids et organisés, sous la houlette de profs de philo agrégés… partis à l’asile (Louis Althusser et Robert Linhart) – p.157. Des cinglés qui agitent les âmes faibles, pour le compte de la Chine communiste pas fâchée de servir d’exemple social au monde et de nouvelle religion à sa jeunesse.

Dans le bordel ambiant (celui que Mélenchon et ses sbires rêvent de reproduire aujourd’hui pour y faire émerger leur pouvoir), « la gauche » avec Mitterrand et Mendès-France a peine à se faire entendre. D’ailleurs, trop, c’est trop. Les Français sont las des pénuries d’essence et des produits essentiels, las des casseurs, souvent « provos », qui scient les arbres centenaires du boulevard Saint-Michel et brûlent des voitures. Le monôme hormonal ne durera pas. Fin juin, Pompidou Premier ministre a conclu avec les syndicats les accords de Grenelle, le Vieux revenu ragaillardi de Baden-Baden va dissoudre l’Assemblée, et une manif monstre de pro-gaullistes va envahir les Champs-Élysées, présageant l’élection d’une nouvelle chambre introuvable, avec majorité absolue pour l’ordre et le travail. Même si l’on a vécu aux marges de cette période mythique – et si l’on sait que l’auteur n’avait que 7 ans à l’époque – plonger dans l’histoire avec un thriller est une cure de jouvence – et un recul salutaire.

Car, en ces temps troublés, les criminels pouvaient s’en donner à cœur joie en toute impunité. Les flics étaient occupés ailleurs et la médecine légale était en grève. Donc un premier crime, horrible, l’éviscération d’une jeune fille nue pendue par les pieds. L’une des trois copines d’Hervé, étudiant en histoire brillant à la tête d’une barricade. Son handicap est de tomber amoureux très vite et il ne sait pas choisir ni se stabiliser. Suzanne, Cécile, Nicole – trois intellectuelles en philo qui suivent le mouvement et débattent en Sorbonne avec les étudiants (et les marginaux venus squatter la cour). Suzanne est retrouvée dans sa chambre, les tripes sur la gueule, dans une position reconstituée de yoga. Il faut dire qu’elle pratiquait cette nouvelle discipline orientale à la mode et qu’elle avait invité une fois Hervé à une séance dans le Xe arrondissement. Après Suzanne, c’est le tour de Cécile, retrouvée idem, nue et les tripes sorties au crochet par l’utérus (Grangé adore être glauque jusqu’à l’écœurement, cela fait partie de la fascination qu’il exerce). Elle aussi en position de yoga. Quant à Nicole, bonne bourgeoise du 7ème arrondissement sous ses airs rebelles et féministes, elle n’échappe que de peu au tueur, un « danseur » revêtu de noir qui s’est introduit jusque chez elle on ne sait comment.

Il se trouve qu’Hervé a un grand demi-frère inspecteur à la brigade criminelle, Jean-Louis. Lorsqu’il découvre Suzanne éventrée en lui apportant un matin des croissants, il le prévient en téléphonant d’un café (pas de mobile à l’époque). Jean-Louis va quitter sa mission « d’infiltration » chez les étudiants (où il fait de la provocation pour faire sortir du bois les leaders – sauf qu’il n’y en a pas…). Il va être chargé de l’enquête, puisque personne n’est disponible. Avec Hervé et la survivante Nicole, le trio va réfléchir, chercher, visiter les salles de yoga, interroger les hindouistes de Paris.

Peu à peu va se dessiner une sombre machination ésotérique autour d’une secte indienne, la Ronde, fondée par une occidentale enrichie dans le commerce de caoutchouc en Asie du sud-est. Elle ne propose pas moins que la libération mentale par divers exercices de pensée œcuménique – dont une forme de tantrisme. Il s’agit de se libérer de la chair en pratiquant le sexe assidûment. La « Mère » de la secte a été assassinée, dit-on, et sa réincarnation est en attente. Or il se trouve qu’Hervé a sur l’avant-bras une marque révélatrice…

Rien de plus pour relier les meurtres parisiens à la secte indienne, et pour que le trio s’envole pour Calcutta, avant d’aller errer jusqu’à Varanasi au bord du Gange, là où l’on crame les cadavres sur des bûchers au bord de l’eau sacrée où se baignent rituellement nus les fidèles tous les matins. Après le bordel parisien, c’est le bordel indien. Tout part à vau l’au dans ce pays grouillant de gosses et sujet à la pauvreté, à la prostitution, aux trafics, à la famine et aux maladies sans nombre. La chair ne vaut rien, seule l’âme doit être sauvée et les religions comme les sectes pullulent.

La source du Mal est en Inde et Hervé est sa cible. Des liens mystérieux de génération le relient en effet à la secte via la Mère et à son demi-frère qui n’a jamais connu son père. C’est embrouillé et tordu à souhait, comme souvent chez Grangé qui semble avoir quelques comptes à régler avec les relations familiales et l’Église catholique. Car l’hydre du Mal a plusieurs têtes – et l’une se trouve au Vatican ! Cette dernière partie se trouve vite expédiée car le roman était déjà trop long. On en est un peu frustré.

Mais le lecteur passe plusieurs heures évadé dans le passé parisien puis dans le kaléidoscope misérable et chatoyant de l’Inde de l’époque, d’ailleurs sous les déluges de mousson, où l’auteur recycle son premier reportage sur Calcutta en 1990.

Jean-Christophe Grangé, Rouge karma, 2023, Livre de poche 2024, 761 pages, €10,40, e-book Kindle €9,99

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Les thrillers de Jean-Christophe Grangé déjà chroniqués sur ce blog

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Henri Troyat, La barynia

Quatre ans ont passés depuis le retour en Russie du couple Nicolas et Sophie. Avec la naissance du bébé Serge, premier héritier mâle, le vieux Michel, boyard de Katchanovka, met de la voda dans sa vodka* et se précipite à Saint-Pétersbourg où le jeune couple s’est exilé. Mais le bébé est mort à quatre jours d’une probable malformation du cœur. Cependant, Sophie a appris le russe, qu’elle parle avec un accent délicieux. Michel, le père de Nicolas, opposé jusqu’alors au mariage, est séduit. (* de l’eau dans son eau-de-vie)

Il propose à son fils et à sa bru de revenir habiter avec lui à la campagne. Sophie y est favorable, la vie de la capitale ne l’intéresse pas, les mondanités superficielles entre Russes surtout. Nicolas, au contraire, est réticent. Lui aime refaire le monde avec ses amis, réunis dans un cercle étroit d’aristocrates, et qui lancent justement « une société secrète », l’Alliance pour la Vertu et pour la Vérité emplies de mots en majuscule pour faire universel. C’est que les militaires qui ont occupé la France ont été contaminés par les idées occidentales et en reviennent les yeux emplis des Lumières. Les yeux seulement car la Russie est la Russie et le tsar un dieu vivant : nul ne songerait à le remettre en cause, tout au plus une petite constitution… Seuls des radicaux veulent extirper l’absolutisme jusqu’aux racines en zigouillant le tsar et, peut-être sa famille (cela reste à négocier avec les « modérés »), et réaliser l’égalité de tous sans barguigner – autrement dit remplacer un absolutisme par un autre. Toujours totalitaire, la mentalité russe, de l’orthodoxie au Dieu impérieux aux révolutionnaires qui veulent formater le peuple et la nature à leurs idées en passant par le tsar, monarque absolu de droit divin.

Après Les compagnons du coquelicot, chroniqué sur ce blog, où Nicolas a fait la connaissance de Sophie à Paris et l’a ramenée dans ses fourgons, ce tome second des cinq volumes de La lumière des justes est plus intéressant par les portraits contrastés des personnages et l’analyse du pays. Nous plongeons dans la vaste et sainte Russie, fort arriérée et destinée à le rester par son immensité physique, son inertie morale et le poids des traditions où « Dieu » justifie tout (au point que Poutine, deux siècles plus tard, a repris la religion comme un pilier de son régime). « Évidemment, nous n’étions pas encore sortis de chez nous, nous n’avions aucun point de comparaison. Mais, dès qu’on a eu l’imprudence de nous lâcher dans le vaste monde, nous avons compris. Nous sommes allés en France combattre le tyran Bonaparte, et nous en sommes revenus malades de liberté  ! – C‘est cela même ! dit Shédrine. Pour ma part, j’ai souffert de retrouver dans ma patrie la misère du peuple, la servilité des fonctionnaires, la brutalité des chefs, les abus de pouvoir ! » p.22.

Sophie va s’en rendre compte à Katchanovka, isolée loin de tout. Elle s’entend à merveille avec son beau-père qui aime sa résistance et fait de sa vie avec elle un jeu d’échecs, jusqu’à la désirer de façon trouble. Il perçoit à l’inverse son fils Nicolas un peu fade et léger. Normal, lui répond Sophie, il a constamment subi votre autorité sans partage ! Même chose avec le tsar, qui ne supporte pas qu’on le conteste, même avec civilité et ménagements. « L’ancien élève de La Harpe [son précepteur vaudois républicain libéral choisi par sa grand-mère Catherine II] vit dans la terreur des doctrines prêchées par les Encyclopédistes. Dès qu’un groupe d’individus redresse la tête, Alexandre découvre dans cet acte d’indépendance la manifestation de l’esprit du mal. La tâche d’un monarque chrétien lui paraît être de veiller à ce que le pouvoir absolu, émanation de la volonté divine, ne soit nulle part menacé. (…) Il rêve de devenir le policier de l’Europe. D’ici à ce que nos régiments soient obligés d’aller rétablir l’ordre partout ou un peuple se soulève contre ce gouvernement, il n’y a pas loin ! » p.134. Écrites par Henri Troyat en 1959, à l’apogée de l’URSS qui lançait le premier satellite artificiel dans l’espace, ces lignes apparaissent prophétiques. S’il n’y a pas d’âmes des peuples, il y a des constantes historiques. Et le conservatisme, l’absolutisme, l’autoritarisme armé, semblent faire partie intégrante de la Russie depuis les Mongols, quel que soit son régime. Remplacez le tsar Alexandre par le président Poutine, et il n’y a rien à changer à la phrase ci-dessus.

Mais Sophie ne renonce pas. Si Nicolas se vautre avec délices dans les grandes idées abstraites tirées de ses lectures de Voltaire, Montesquieu, Rousseau et quelques autres, il ne fait rien de réel. Comploter vaguement entre amis ne change pas la Russie. Sophie préfère le concret. Ainsi va-t-elle visiter les moujiks des villages appartenant au boyard son beau-père. Le jeune serf Nikita de 15 ans, beau blond svelte comme un saule, est en admiration devant elle. Il veut apprendre à lire et à écrire et Sophie convainc le pope de lui donner un livre ; Nikita devra tenir un cahier d’écriture où décrira sa vie quotidienne qu’il destinera à Sophie. Elle constatera ainsi ses progrès. Le jeune homme étant assidu et obstiné, elle l’enlèvera à la terre et en fera un domestique au manoir avant que Michel ne lui confie à 20 ans la comptabilité du domaine avant, à 22 ans et pour l’éloigner de Sophie, de l’envoyer à Saint-Pétersbourg faire sa vie en échange d’un affranchissement prochain. Sophie la barynia, l’épouse du seigneur appelé barine, est pour Nikita comme le tsar pour les Russes : une adoration hors d’atteinte. Il lui est entièrement soumis et dévoué. Les tomes suivants décriront cette passion absolue, jusqu’à la mort.

Entre temps, Nicolas rencontre sa voisine, la veuve Daria Philippovna, mère du jeune Vassia qu’il a connu à 12 ans avant de partir combattre en France. Le jeune homme, fade et malléable, l’admire comme un modèle et Nicolas l’enrôle dans son Alliance pour la Vertu. Ce qui ne l’empêche pas de lutiner sa mère, laquelle est demandeuse car elle n’a encore que 38 ans et que ses filles adolescentes sont amoureuses du beau Nicolas. Sophie ne voit rien, elle n’y prêterait peut-être aucune importance tant son amour est constant. Mais une lettre anonyme adressée à Vassia par le beau-frère de Nicolas, qui lui avait refusé 10 000 roubles, va engendrer un duel, heureusement sans lendemain. Michel est mis au courant, puis Sophie. Le couple se déchire. Car si les moujiks copulent dans les prés, les buissons et les foins pour faire une dizaine d’enfants, le couple des barines ne semble pas pressé de produire des héritiers. Ainsi se reproduit la misère et l’ignorance, tandis que l’aisance et l’intelligence se perdent.

L’auteur se plaît à opposer les deux enfants de l’autocrate boyard Michel : Nicolas comme Marie sa jeune sœur sont faibles à cause de son emprise. Mais Nicolas ramène de France une épouse qui le soutient comme un tuteur ; il n’y a que lorsqu’elle n’est pas auprès de lui qu’il se laisse aller à ses penchants frivoles de gamin égoïste, baisant ici ou là selon son plaisir. A l’inverse, Marie est une fille qui sèche sur pied en ne se sentant pas belle ni bien fagotée ; elle se jette dans la mariage avec le premier venu qui lui fait sentir son emprise pour échapper à son père. Mauvaise pioche : elle sera vite délaissée, réduite à vivoter dans le bourbier campagnard, nantie d’un mioche non désiré. Abandonnée par son père, son mari et par Dieu, elle se suicide en laissant le nourrisson qu’elle a prénommé Serge aux bons soins de Sophie. Qui l’impose à Michel son beau-père.

Ces intrigues nouées promettent de nouvelles aventures pour les tomes suivants. Henri Troyat est un admirable conteur.

Henri Troyat, La barynia – La lumière des justes 2, 1959, J’ai lu 1974, 374 pages, occasion €1,77

Henri Troyat, La lumière des justes : Les compagnons du coquelicot, La Barynia, La gloire des vaincus, Les dames de Sibérie, Sophie et la fin des combats, Omnibus 2011, €31,82

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Jules Verne, Seconde patrie

Jules Verne avait été enchanté enfant par la lecture du Robinson suisse du pasteur bernois calviniste Wyss, écrit pour ses propres enfants et publié par son fils. Il a voulu achever l’odyssée de la famille Zermatt (Jules Verne invente ce nom qui restait non dit chez Wyss), les parents et quatre fils de 5 à 15 ans, jetée à la côte sur une île déserte au large de l‘Australie, et qui a su, par son industrie et son moral, reconstruire la civilisation dans une nouvelle patrie. La famille a peu à peu, en douze ans, établi des gîtes (d’hiver dans une grotte, d’été dans un arbre, de travail dans les champs), cultivé la terre (potager, champs de céréales et de cannes à sucre, arbres fruitiers), domestiqué des animaux (basse cour, vigognes et chèvres, animaux de traits et montures). Il s’agit, par le travail et par l’épargne de reconstruire le paradis perdu du Créateur.

L’auteur prend la suite en faisant découvrir la famille désormais adulte (16 à 25 ans pour les fils) par une corvette anglaise qui a dû relâcher dans une baie de l’île non portée sur les cartes, pour réparer des avaries dues à l’une des nombreuses tempêtes de la mauvaise saison. L’éditeur Hetzel avait demandé à Jules Verne d’améliorer la suite inventée par la traductrice en français du livre, Mme de Montolieu, puis celle tardive du fils de Wyss. Verne résumera brièvement l’histoire des Robinsons suisses en un chapitre pour ceux qui ne l’auraient pas lu.

Fritz, le fils aîné, chasseur invétéré, assomme un cormoran qui passait par là et découvre un message à sa patte : on demande du secours après naufrage sur l’île des Roches-fumantes, un volcan actif. Cette île n’est pas très loin de la Nouvelle-Suisse, l’île de la famille, et Fritz s’élance en yole pour y trouver Jenny, jeune fille de 17 ans seule rescapée d’une chaloupe renversée par la mer après que des mutins se soient emparés du navire qu’ils n’ont pas su manœuvrer. Enfin une fille dans cette bande de mâles ! Enfin une descendance assurée pour les vieux parents sur l’île déserte !

Voilà qui est nouveau – et moins intéressant. En effet, les préjugés sexistes du temps cantonnent les femmes aux travaux ménagers : lessive, couture, repas, conserves, potager. Seule Jenny, de par son jeune âge et son caractère décidé, « son éducation virile » due à son colonel de père l’élevant seul, est un peu du côté garçon ; elle s’est d’ailleurs habillée en jeune officier lorsqu’elle a dû quitter le bateau. Fritz est charmé, ils vont se marier sans jamais « tomber amoureux » dans les affres de la passion, car l’auteur veut éviter à son public à peine pubère toute inflammation de l’imagination et des sens…

Jules, en vieux routier de l’aventure, épice donc sa suite par de multiples péripéties. Le lecteur est plongé de suite dans l’action par ces mystérieux coups de canon tirés en réponse aux traditionnels deux coups qui saluent l’arrivée du printemps depuis douze ans sur l’île déserte. Y aurait-il un vaisseau ? Oui, il y a. C’est la corvette anglaise Licorne. Elle embarque Fritz et Jenny, qui veut revoir son père le colonel en Angleterre avant de revenir peut-être un an après, ainsi que François, le plus jeune des fils, qui veut voir le monde. Dans le même temps débarquent dans cette nouvelle Terre promise une famille, les Wolston, un couple mûr et leur fille de 14 ans Annah, qui veulent se poser et se reposer.

Lui est mécanicien charpentier, occasion de déployer toute son industrie, le fils Ernest intéressé tandis que l’autre fils, Jack, reste ce chasseur boute en train intrépide et un peu tête brûlée qu’il a toujours été. Les caractères sont bien dessinés, ayant chacun une part de l’âme des jeunes garçons qui lisent le roman. Les leçons sont tirées sans en avoir l’air : observer et étudier permet d’améliorer ses outils et son confort ; ne pas se précipiter tête baissée dans ses désirs de poursuite permet d’éviter le danger et d’inquiéter ses proches ; réfléchir avant d’agir permet une meilleure réussite.

La corvette doit revenir un an plus tard mais elle n’est toujours pas là. Changement de perspectives : nous sommes désormais dans une chaloupe jetée à la mer par des mutins, où se trouvent Fritz et Jenny, François, le bosseman (contremaître des équipements nautiques) et le capitaine Gould, James Wolston, sa nièce Dolly, sa femme et Bob, leur enfant de 5 ans. Ils dérivent, sans vent ni plus guère de provisions ; ils débarquent sur une côte inhospitalière, l’envers du décor de la Nouvelle-Suisse, en fait la même île mais sur sa côte opposée, ils ne le savent pas. Avant d’avoir gravi à grand peine le pic Jean-Zermatt, exploré par Wolston et les deux fils restés sur l’île.

La robinsonnade paradisiaque s’est inversée en une épreuve de foi et de courage stoïque. Que peut en effet l’ingéniosité humaine contre la nature indifférente et hostile ? Autre leçon en douche froide aux imaginations enfiévrées des jeunes garçons. Ce ne sera que par un hasard extraordinaire (et avicole) que les occupants de la chaloupe seront sauvés. La Licorne a subi des avaries à cause d’une tempête et doit réparer trois mois au Cap ; les huit passagers trop pressés d’arriver prennent place à bord du Flag, navire de commerce qui subit une mutinerie ; jetés dans une chaloupe avec peu de provisions, ils abordent une côte stérile; une nouvelle tempête écrase leur chaloupe restée à terre ; leur provision de varech sec pour le feu brûle à cause de la foudre ; le petit Bob se perd mais fait découvrir une grotte traversante qui permet l’accès au haut de la falaise, infranchissable depuis la plage ; ce n’est qu’un plateau aride et, à perte de vue, une terre sans végétation ; une fois rendus dans la Nouvelle-Suisse fertile, c’est pour découvrir qu’elle est infestée de sauvages et que les familles restées sur l’île ont disparu…

Jules Verne, Jules Verne, Seconde patrie, 1900, éditions du Rey 2023 avec 75 gravures, 466 pages, €17,00, e-book Kindle €1,99

Jules Verne, Voyages extraordinaires – L’école des Robinsons, Deux ans de vacances, Seconde patrie, Gallimard Pléiade 2024, 1216 pages, €69,00

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Julian Barnes, Lettres de Londres

Un écrivain mandaté par un journal pour écrire des chroniques sur son propre pays comme s’il était étranger : voilà un beau programme proposé en 1989 à Julian Barnes par le New Yorker. Surtout que le métier de journaliste n’est pas celui d’écrivain. Le correspondant de presse se doit d’être précis, concis, et « ne pas considérer même la plus évidente des assertions comme allant de soi » p.11 édition intégrale. A l’époque (hélas ! révolue), la « police du style » corrigeait impitoyablement les auteurs sur leur vocabulaire et leur grammaire. Et le « service de vérification de l’information » était actif. Pas question de fautes ni d’approximations ! C’eût été un déshonneur. De nos jours, le déshonneur on s’en flatte, ça fait popu, démago, en bref à l’aise, comme tout le monde.

L’écrivain Julian Barnes s’est tiré avec élégance durant cinq ans de cette mission délicate de parler du Royaume-Uni, sa patrie, comme s’il était un étranger. Cela donne 14 chroniques politiques et sociologiques, sur Margaret Thatcher, John Major et Tony Blair, sur la mode des labyrinthes dans les jardins de manoirs, sur Buckingham Palace et ses embouteillages, sur la presse tabloïd vulgaire, raciste, chauvine et incroyablement stupide pour couper les cheveux en quatre à propos d’une facture de 17,47 £ du chancelier de l’Échiquier concernant trois bouteilles de (mauvais) Bordeaux, sur le nouveau tour de poitrine de Britannia devant orner les timbres-poste, sur l’arnaque spéculative des Lloyds, ces réassureurs illimités qui peuvent ruiner le patrimoine de leur Names, sur le championnat d’échecs où l’Anglais Scot fut mis en échec par le russe ex-soviétique Kasparov, sur l’inauguration du tunnel sous la Manche par Tchatcher et Mitterrand (et le TGV roulant à 180 miles à l’heure côté France et à 60 seulement côté Kent), sur la fatwa des mollards iraniens condamnant à mort Salman Rushdie, et sur la pusillanimité de la réaction anglaise (à l’inverse de la réaction française, nordique et allemande).

Certes, tout cela est bien daté et la plupart des lecteurs d’aujourd’hui n’étaient peut-être même pas nés il y a trente ans. Ce pourquoi l’édition réduite en poche bilingue peut avoir une vertu : faire lire quand même Julian Barnes. Car c’est un festival d’humour anglais et d’expression incisives.

L’auteur exerce sa verve particulièrement sur Margaret Thatcher, première femme Premier ministre de Grande-Bretagne, à la longévité la plus longue (12 ans) depuis Robert Jenkinson, 2ème comte de Liverpool en 1812, faite baronne à vie (mais point héréditaire et encore moins comtesse). « Mrs. Thatcher, pendant presque tout son règne, ne montra pas en public qu’elle connaissait l’existence de l’humour. Une plaisanterie pour elle eût été un signe de faiblesse, une tentative de consensus politique, une initiative gratuite et peut-être subversive, comme une bouteille d’eau minérale de marque étrangère sur la table lors d’un banquet au 10, Downing Street » p.80. Mais l’humour n’est pas l’ironie ; le premier cherche à comprendre l’autre et à équilibrer le jugement, tandis que la seconde ne vise qu’à la pique. « L’affreuse vérité, qu’on mit des années à comprendre, c’est que Mrs. Thatcher représentait et réussissait à attirer une forme puissante et politiquement ignorée d’identité anglaise. Pour le libéral, le snob, le citadin, le cosmopolite, elle faisait montre d’esprit de clocher et d’une mentalité de petit boutiquier, puritaine et poujadiste, égocentrique et xénophobe, moitié nostalgie d’une souveraineté insulaire et moitié gestion tatillonne. Mais pour ceux qui la soutenaient, c’était une femme au parler franc, à la pensée nette et visionnaire qui incarnait le bon sens et la volonté de se débrouiller par soi-même, une patriote qui se rendait compte que nous avions vécu bien trop longtemps sur du temps et de l’argent emprunté » 233.

La pique existe aussi dans l’humour anglais, mais elle est bienveillante, sans méchanceté, comme un constat désolé. Par exemple : « Le Dr Wrede, candidat des libéraux-démocrates, est un séduisant gynécologue. Il est grand et capable de faire porter sa voix jusqu’au fond d’une salle sans l’aide d’un micro. Il était tout à fait envisageable de lui confier son utérus, mais lui confier sa voix était une toute autre affaire» p.108. Il est vrai que l’on ne peut induire de la compétence professionnelle de quelqu’un sa compétence politique. Pas plus que les « artistes » n’ont de compétences particulières sur le climat ou les frasques de la Russie. C’est trop leur demander.

Quant à observer les travers de sa propre patrie, les Anglais y excellent bien plus que nous. Comme au restaurant. «A quelques pas du Savoy, le Simpson’s-in-the-Strand (…). Il s’agit de l’un de ses vénérables restaurants anglais ou le rosbif arrive en véhicule blindé plaqué argent, et où une guinée donnée au garçon qui coupe la viande vous évite le morceau tendineux » 260. Je ne sais si la gargote existe encore, mais le conseil est bon.

Affaires comparées, comment les pays se voient peut être une expression de leur géographie. « La Grande-Bretagne n’a que la France pour voisin manifeste, tandis que celle-ci peut se distraire avec trois autres cultures majeures – L’Espagne, l’Italie et l’Allemagne. Au large des côtes sud de la France s’étend le continent africain ; au large des côtes nord de l’Angleterre, les îles Féroé, et des phoques en quantité. La France est à nos yeux la première incarnation de l’étranger ; c’est notre principale destination exotique. Il n’est donc pas surprenant que nous pensions plus aux Français qu’ils ne pensent à nous. (…) Les Anglais sont obsédés par les Français, alors que les Français ne sont qu’intrigués par les Anglais. Quand nous leur exprimons notre amour, ils l’acceptent comme un dû ; quand nous leur exprimons notre haine, ils sont perplexes, agacés, mais la considèrent avec raison comme notre problème, et pas le leur » 332. J’aime particulièrement l’allusion discrète aux phoques, animaux placides et grégaires dont les mœurs sexuelles restent sujettes à caution. Façon d’exprimer combien les Anglais ont peu d’exemples stimulants au large de leurs côtes.

Julian Barnes, Lettres de Londres (Lettres from London 1990-1995) – choix, Folio bilingue 2005, 224 pages, €9,62

Julian Barnes, Lettres de Londres – édition intégrale en français, 1996, Denoël collection Empreinte, 364 pages, occasion €3,00

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Le samouraï de Jean-Pierre Melville

L’un des meilleurs films avec Alain Delon dans toute sa gloire, avec La Piscine et Plein soleil. C’est une tragédie de la solitude, une fois de plus, l’éternel replay à la Ripley de l’abandon dans l’enfance. Le samouraï est un être implacable, sans affect, un tueur à gage. Il opère avec minutie, couvrant ses arrières, se fabriquant un alibi. Il séduit les femmes qu’il utilise mais ne les aime pas. Il est seul et solitaire, avec pour seul compagnon un oiseau.

A Jeff Costello (Alain Delon), le professionnel, est confié un contrat sur la tête d’un patron de boite de nuit parisienne. Il l’exécute. Il vole une voiture, une DS Citroën dont il a tout un jeu de clés de contact du modèle et dont il va faire changer les plaques à Montreuil. Sa maîtresse Jane (Nathalie Delon), lui fournit un alibi pour l’heure de la mort, une table de jeu privée un autre. Mais il est reconnu dans le couloir de la boite par la pianiste Valérie (Cathy Rosier), une métisse de Martinique, qui le voit clairement à moins d’un mètre, tandis que les serveurs ne l’aperçoivent qu’en silhouette en imperméable mastic et chapeau sur les yeux.

Curieusement, Jeff ne se débarrasse pas de ce déguisement reconnaissable, qui fournit le portrait-robot des témoins, ce qui serait la moindre des choses. Aussi, quand les flics qui sont en nombre à l’époque raflent tout ce qui porte chapeau et imper dans Paris la nuit, il est du lot. Parmi les quatre cents suspects, quelques-uns sont retenus, dont lui, bien qu’il se soit débarrassé de l’arme et des gants qu’il portait. Les alibis tiennent, les témoignages sont contradictoires, sauf celui de la fille du couloir et celui du « fiancé » en titre de Jane (Michel Boisrond). La première affirme que ce n’est pas lui qu’elle a vu, le second affirme que c’est bien lui qu’il a aperçu. Pas lui dans le couloir de la boite de nuit où le crime a eu lieu ; lui dans l’entrée de l’immeuble de son alibi.

Jeff Costello est donc relâché. Mais le commissaire qui a du nez (François Périer) sent que quelque chose ne tourne pas rond. Selon les méthodes autoritaires et quasi fascistes de l’époque, il va donc faire pression sur les témoins pour qu’ils revoient leurs témoignages, et va faire suivre Costello où qu’il aille. Pas difficile semble-t-il de savoir où il habite ; un gros micro d’époque est donc posé chez lui, qu’un flic va écouter dans l’hôtel en face. Sauf que l’oiseau en cage (un bouvreuil) est agité et que le samouraï, attentif à tout ce qui change dans ses habitudes de solitaire, s’en aperçoit et découvre l’engin. Le bouvreuil est un oiseau très discret qui s’éclipse dès qu’on l’approche – tout comme son maître. Jeff va donc téléphoner d’un café au lieu de le faire de chez lui.

En allant rendre compte de la réussite de son contrat, l’intermédiaire (Jacques Leroy) tente de le tuer. Le commanditaire n’a pas apprécié qu’il ait été arrêté et, même relâché, qu’il puisse mener à lui. Jeff détourne l’arme mais est blessé à l’avant-bras gauche. Il se soigne tout seul, comme un soldat – comme un samouraï. Mais il veut ne pas laisser impuni une telle entorse aux règles. Quel serait le métier si chacune des parties ne respectait pas son contrat ? Aucun affect, comme par exemple la vengeance, juste les affaires.

Il va donc retrouver la pianiste de jazz de la boite pour en savoir plus. Elle lui demande de lui téléphoner deux heures plus tard mais elle ne décroche pas. Lorsqu’il revient chez lui, Jeff trouve une fois de plus son oiseau agité – et est braqué par l’intermédiaire qui a voulu le tuer. Sauf que, cette fois-ci, c’est pour le rassurer : ses alibis ont tenu et la police l’a relâché. Il lui propose donc un second contrat pour deux millions de francs en liquide, payé d’avance. Jeff, qui n’aime pas être menacé, malmène l’intermédiaire et lui fait avouer le nom du commanditaire mais accepte le contrat. Il le laisse cependant ligoté chez lui pour qu’il ne puisse alerter son chef et que, s’il ne revient pas, la police le trouve et lui fasse cracher le morceau.

Car il se rend chez le commanditaire Olivier Rey, à la même adresse que Valérie qui est sa maîtresse, dont il veut manifestement se débarrasser. Tout en semant dans le dédale des lignes de métro les cinquante flics et vingt auxiliaires que le commissaire a mis à ses trousses : on avait les moyens en personnel, dans la police de l’époque ; une gabegie inefficace, car Jeff échappe à ses suiveurs/suiveuses. Il vole une seconde DS et se rend chez le commanditaire, qu’il descend alors que l’autre s’apprête à tirer sur lui. Puis il va dans la boite où il doit exécuter le contrat.

Sauf que, cette fois-ci, il a décidé qu’il était bidon. Peut-être tombé amoureux de la victime désignée, en tout cas heurté par le manque d’honneur des commanditaires de la nouvelle époque, il ne peut plus être solitaire, ni lui-même. Il se suicide donc comme un samouraï pratique le seppuku d’honneur, en menaçant d’une arme vide sa victime potentielle, ce qui fait tirer les flics postés à proximité qui ont réussi à le localiser. La tragédie est consommée dès son entrée : il laisse son chapeau au vestiaire, mais aussi le ticket qu’on lui donne. Il passe un moment au bar et fixe le barman dans les yeux pour qu’il le reconnaisse bien, cette fois-ci. Il est auparavant allé chez sa maîtresse alibi pour lui rendre visite et savoir que tout va bien. Il a organisé sa fin en bon professionnel.

La mise en scène sobre et les dialogues a minima font de ce film un grand film psychologique et de suspense. La noirceur du métier mime celle de la nuit interlope et de ce Paris de grisaille des années post-guerres coloniales où l’argent est roi, l’organisation anonyme la règle, et plus aucun honneur n’est reconnu comme valeur humaine. Le meurtre est devenu une industrie, un service payé par les requins des affaires. On ne se bat plus par passion mais pour l’argent. Seul le commissaire cherche à coincer le tueur par passion, mais « les procédures » et la fonctionnarisation croissante feront dériver aussi ce métier vers l’anonymat industriel et la rentabilité. Film de la fin d’une époque, d’un Paris bourgeois véreux, du duel flics et voyous. Mai 68, l’année suivante, allait balayer tout cela – au grand dam d’Alain Delon qui regrettera le bon vieux temps de sa jeunesse et virera réactionnaire. Pourtant non, ce n’était pas « mieux avant ».

DVD Le samouraï, Jean-Pierre Melville, 1967, avec Alain Delon, François Périer, Nathalie Delon, Cathy Rosier, Jacques Leroy,, Rene Chateau 1001, 1h40, €14,99

avec digibook et livret Pathé 2011, €23,22

Blu-ray 4K ultra HD, Pathé 2024 €19,99

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William Golding, Sa majesté des Mouches

A 43 ans, et après avoir exercé neuf ans comme prof, le prix Nobel de littérature 1983 et chevalier William Golding écrit sur les enfants. Lui-même en aura deux, une fille et un garçon, mais il écrit ici sur les garçons. La discipline et les bonnes manières inculquées au collège ne semblent qu’un vernis que la mise en situation fait vite craquer.

La guerre de Corée vient à peine de se terminer dans le Pacifique sud et c’est peut-être cette situation que décrit l’auteur plutôt qu’une « troisième guerre mondiale ». L’un des enfants fait allusion à des « communistes ». Une bande de garçons de 6 à 12 ans, tous blancs et britanniques, se retrouvent isolés sur une île déserte tropicale, riche en fruits et en cochons sauvages, après le crash de leur avion. Aucun adulte n’a survécu, et probablement d’autres enfants non plus. Mais l’auteur va au plus simple : pas d’épave, aucun blessé, un nombre inconnu d’enfants.

Très vite, deux groupes se forment : les grands et les petits. Les premiers se mettent en bande, les seconds jouent égoïstement dans le sable. Les grands ne les protègent pas et se soucient peu d’eux ; ils ne savent même pas combien ils sont. Un petit, reconnaissable à la tache de vin qu’il a sur la figure, disparaît – personne ne sait où ni quand ; il n’est plus là, c’est tout. Ils reproduisent ce qui se passe dans leur famille où les garçons sont mis en pension dès 9 ou 10 ans alors que les autres restent à la maison.

La première chose que fait un garçon livré à lui-même est de se mettre nu. Ralph, 12 ans de belle carrure, enlève tout d’abord ses chaussures, marcher pieds nus est toujours délicieux. Il quitte ensuite sa chemise, qu’il ne remettra qu’épisodiquement pour protéger sa peau du soleil ou de la fraîcheur de la nuit ; mais elle sera vite une gêne, salie, raidie, déchirée – il finira par s’en débarrasser, comme tous les autres. Pour la culotte, c’est plus incertain : outre le tabou relatif de se balader sexe à l’air, l’organe est sensible aux épines et aux rochers, or le garçon se déchire le derme sur les lianes et les pierres lorsqu’il joue ou chasse. Les grands garderont leur culotte jusqu’à ce qu’elle tombe en lambeaux, tandis que les petits s’en débarrassent très vite pour vivre entièrement nus.

Ralph ne trouve que Piggy (ou Porcinet), un gros à lunettes de son âge qui a de l’asthme. Avec lui l’intello, il se baigne nu dans le lagon avant de se sécher sur le sable. Piggy trouve une conque marine et sait qu’on peut en jouer. Ralph en tire des sons qui attirent les autres enfants autour de lui. Désormais, la conque sera le symbole du pouvoir, de la voix anonyme qui surmonte celle de tous. La tenir à la main donne la parole, telle est la règle.

Inspiré par Robinson Crusoé et par le Robinson suisse, les garçons ont la volonté de construire des cabanes pour se protéger de la pluie et des bêtes, et de faire un grand feu avec beaucoup de fumée pour qu’on les repère du large. Ce qui est entrepris au début avec enthousiasme. Mais l’auteur s’inspire bien plus de Jules Verne et de ses Deux ans de vacances, même s’il ne l’évoque pas. Ralph le blond, qui a une prestance politique qui attire les petits et sait tirer de l’intello impotent Piggy des idées utilisables est, comme le Briant de Verne, pour la démocratie et les règles. Il ne tarde pas à se voir défier par Jack le roux, assez laid et maigre mais musclé, qui est un démagogue né, enthousiaste dès qu’il s’agit d’entraîner la troupe au jeu ou à la chasse. Comme le Doniphan de Verne, chasser et guerroyer est sa grande passion.

S’il garde au début le tabou de tuer, il le transgresse très vite. Le prétexte est de nourrir la bande, mais il y prend goût et n’hésite pas à se barbouiller du sang de ses victimes. Il est le seul à posséder un poignard scout dans une gaine à la ceinture, tandis que Ralph ne possède que les lunettes de Piggy dont les verres permettent d’allumer le feu. Les deux garçons seraient complémentaires, comme dans Jules Verne, s’il n’y avait pas la sauvagerie native de tout être humain. La puissance vitale veut le pouvoir et l’imposer par la force. Ce n’est pas pour rien que Jack se présente au début en chef avec sa troupe de chœur d’enfants alignée, marchant au pas, chacun arborant casquette et cape noire – mais rien dessous. Jack est le démagogue qui va virer fasciste, agitant les symboles, dirigeant les transes et manipulant les superstitions pour assurer son emprise. Il est roux comme Judas, perfide comme le serpent, celui qui sème la zizanie par ses tentations. Il instaure l’offrande au « monstre » de la montagne en fichant une tête de cochon tué sur un bâton épointé aux deux bouts : Sa Majesté des Mouches, autre nom de Belzébuth.

Simon l’intelligent, mais un peu pris de la tête, observera cette sauvagerie et se retrouvera face à face avec Sa Majesté. Une voix intérieure lui dira que le monstre n’est pas dans la montagne mais en lui, en chacun. C’est la sauvagerie de la horde primitive de Freud, celle qui refuse la raison pour socialiser en groupe tribal, hostile à tout étranger. Roger, le second de Jack, prendra sur son exemple un tel goût à tuer qu’il ira tout nu, barbouillé de boue et de sang, l’épieu pointu à la main et l’air terrible. Le masque lui permettra toutes les transgressions. Il se fera même cochon pour miner la chasse dans une danse orgiaque qui fera monter la transe des chasseurs. Il se fera frapper et fouailler, y prenant une sorte de plaisir masochiste, avant de s’effacer dans le cercle et, dans un paroxysme de foule sadique, de lyncher à mort le garçon Simon qui, comme le Christ apportant la « bonne nouvelle », venait apprendre au groupe la vérité : que « le monstre » que tout le monde craignait au point que Jack et Ralph avaient fui devant lui, n’était qu’un parachute tombé sur l’île avec son pilote mort.

Après l’abandon d’un petit, l’assassinat en groupe d’un grand : la civilisation recule. Freud fait des non encore pubères des « pervers » polymorphes, ayant la prédisposition, propre à la plasticité de leur âge, de transgresser par pulsions les tabous sociaux encore mal assimilés pour assouvir un plaisir érogène hors génitalité par le voyeurisme, l’exhibitionnisme, le sadisme. C’est ce qui arrive à Jack, à Roger, aux jumeaux Eric-et-Sam, contraints par la force et les coups à rejoindre la bande de Jack. Si Ralph prend plus de plaisir à se baigner nu et à organiser le maintien d’un feu constant pour attirer les navires, Jack préfère flairer la piste d’un cochon au ras du sol, le traquer en silence et l’éventrer d’un coup d’épieu. Tout cela est jouissance. Les deux garçons participent à la communauté, l’un en prévoyant les secours possibles et en allumant le feu, l’autre en assurant la viande par la chasse.

Mais Jack préfère le jeu au présent plutôt qu’un futur contraignant. Chasser donne plus de plaisir que chercher encore et toujours du bois pour le foyer. De plus, la chasse permet de donner aux autres de la nourriture, tandis que le feu allumé pour les étoiles ne donne rien que d’hypothétique. Très vite, les grands se rallient à Jack par plaisir, instinct grégaire ou contraints. Jack commande un raid sur les cabanes en pleine nuit pour ravir le feu, sous la forme des lunettes de Piggy. Lequel, devenu quasiment aveugle, geint et oblige Ralph à aller parlementer avec les mutins réfugiés dans leur fort de roches. Mais Roger, excité par la cruauté et le goût qu’il a pris de tuer, déloge un gros rocher qui va écraser Piggy. C’est le deuxième assassinat mais, cette fois-ci, perpétué par un individu conscient de ce qu’il fait.

Dès lors, la barbarie submerge l’île. Ralph, désormais tout seul et tout nu, le flanc blessé par l’épieu de Jack, la peau déchirée par les épines, va être traqué sur toute l’île comme un animal – ou comme le Ku Klux Klan chasse encore le nègre dans les années cinquante. Abel le chasseur-tueur veut tuer Caïn, le frugivore détenteur du feu civilisé. Pour débusquer le gibier humain, la bande met le feu à la forêt. Ce qui incite heureusement un cuirassé à venir voir dans l’île – et ses marins sauver Ralph in extremis alors que la bande avait déjà préparé un épieu épointé aux deux bouts pour l’empaler comme un cochon.

On peut se demander ce qui serait advenu si les mois avaient passés sans qu’un navire ne survienne. Ralph empalé et mort sous les tortures, Jack se serait-il approprié son scalp blond pour le porter à la ceinture en guise de cache-sexe et de symbole de puissance, sa culotte ayant rendu l’âme de ses derniers lambeaux ? Cela lui aurait agréablement chatouillé les parties intimes et, la puberté survenant, l’aurait porté à abuser de son pouvoir sur les petits. Il aurait peut-être été supplanté par Roger, plus radical dans la cruauté, donc plus fascinant, qui aurait instauré un régime de terreur.

Cette fable sur la civilisation, qui n’est qu’un vernis sur la sauvagerie primitive, était une leçon de la guerre, du nazisme au stalinisme. Être civilisé, ce n’est pas imposer l’ordre social par la force, mais faire participer chacun au projet commun. C’est dominer ses pulsions, maîtriser ses passions, agiter ses petites cellules grises. L’être humain complet n’est pas que jouisseur, ni que guerrier, ni qu’intello – il est tout à la fois.

William Golding, Sa majesté des Mouches (Lord of The Flies), 1954, Folio junior 1984 – illustrations de Claude Lapointe, 287 pages, €13,00

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Une autre chronique sur William Golding :

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Henri Troyat, Les compagnons du coquelicot

Napoléon s’écroule, il est premier. En 1814, les armées françaises sont vaincues et les coalisés à Paris, dont les troupes du Tsar Alexandre 1er. Nicolas Ozareff, de vieille noblesse russe, est lieutenant des Gardes de Lituanie, il a 20 ans, une belle carrure, des cheveux blonds un peu long – et la vie devant lui. Il va occuper la capitale en attendant le retour des Bourbons avec le gros revêche Louis XVIII.

Il est logé chez des nobles parce qu’il parle bien français, ayant eu un précepteur en Russie dès l’enfance, comme c’était la mode depuis les Lumières et la Grande Catherine. Son capitaine lui a cédé bien volontiers son billet de logement, lui qui ne parle que russe et ne connaît rien des mœurs civilisées à la française.

Chez le comte et la comtesse de Lambrefoux, Nicolas rencontre la belle Delphine, mariée à un barbon impuissant mais complaisant, et il ne tarde pas à succomber à ses avances très avancées. En bref, elle est insatiable et lui content. Mais la mystérieuse fille de ses logeurs l’intrigue. Elle a quitté Paris pour échapper aux royalistes qui « épurent » la capitale de tous ceux accusés d’avoir « collaboré » avec l’ogre corse, y compris les libéraux dont les idées des Lumières ont subverti les âmes et emporté le peuple.

Rien de nouveau sous le soleil, les « réactionnaires » sont toujours les mêmes, quels que soient les régimes. Ils veulent revenir à « avant », un Âge d’or dont ils font un mythe – et qui n’a jamais existé. Le monde est mouvement, la vie change, les peuples évoluent. Les dictatures, qu’elles soient de force ou de droit divin, ne peuvent changer le cours des choses. Le peuple aspire à changer, à améliorer ses conditions, à participer à la politique. Sophie, veuve de Champlitte, a acquis auprès de son défunt mari, un philosophe plus âgé qu’elle, des idées révolutionnaires. Ou plutôt du libéralisme politique des Lumières. Elle participe aux pamphlets subversifs pour une constitution républicaine, diffusés dans la France entière par des libraires-imprimeurs de Paris acquis aux idées nouvelles.

Nicolas ne le sait pas, mais il ne tarde pas à tomber amoureux de la belle et décidée Sophie. Parce qu’elle lui résiste, parce qu’elle est intelligente, parce qu’elle sait ce qu’elle veut. Justement, Nicolas n’est qu’un lieutenant étranger de passage, rien ne peut se construire avec lui. Si elle est amoureuse elle aussi, elle contient ses sentiments par la raison. D’ailleurs les coalisés s’en vont, une fois le Bourbon rétabli sur son trône et l’armée réorganisée.

Mais Napoléon n’a pas dit son dernier mot. Il s’ennuie sur l’île d’Elbe qui lui a été donnée comme royaume, et où il a été exilé. Dix-huit mois plus tard, il revient et les gens, déjà las de l’Ancien régime rétabli par le dix-huitième Louis, l’acclament. Las ! C’est la défaite à Waterloo, un certain 18 juin 1815. Les coalisés reviennent, le tsar Alexandre à marche forcée. Nicolas est de sa suite grâce à son amitié avec Hippolyte, de son âge mais initié franc-maçon, et muté grâce à cela à l’état-major.

De retour à Paris, Nicolas cherche à revoir la belle Sophie. Delphine ne lui est plus rien, pure chair désormais un peu grasse et plutôt vulgaire ; elle collectionne les jeunes et vigoureux amants. Sophie est d’une autre trempe : elle a des idées et les affirme. Elle se cache d’ailleurs dans une maison de Versailles pour éviter d’être arrêtée par les épurateurs revenus en force avec une haine accrue pour tous les bonapartistes et les libéraux. Mais elle est reconnue à Paris lorsqu’elle se rend chez ses parents et ne doit de sortir des griffes de la police politique des Bourbons que grâce aux relations de son père.

Tout de go, Nicolas lui propose le mariage. Elle pourra ainsi s’éloigner de Paris et des risques qu’elle continue d’y courir. Les parents sont effrayés, ils ne connaissent pas ce Russe, mais finissent, renseignements pris sur sa famille et sa fortune, à se ranger à cette issue raisonnable. Sophie ne met qu’une seule condition : que le père de Nicolas lui donne sa bénédiction. Évidemment, le vieux boyard, aigri au fond de sa campagne par la récente invasion française jusqu’à Moscou, éructe en russe contre cette union dans une lettre aux mots particulièrement bien sentis. Il défend formellement à son fils de se marier avec cette Française. Nicolas, amoureux persistant passe outre ; il ment même à Sophie en faisant une fausse traduction de ce qui est écrit dans la lettre. Il se dit que devant la belle et le fait accompli, le père finira par céder.

Sa mission terminée, Nicolas démissionne de l’armée et obtient l’autorisation du tsar lui-même de convoler en justes noces avec son aristocrate française. Sophie et lui se marient auprès d’un prêtre catholique, puis d’un aumônier orthodoxe, et prennent le bateau à Cherbourg pour Saint-Pétersbourg en Russie. Lorsqu’ils y arrivent la neige tombe. Le pays est misérable et les riches se font obéir avec énergie sous les insultes et les coups. Les serfs sont des esclaves dont on peut faire ce qu’on veut. Sophie est choquée de ces mœurs barbares, mais sa curiosité lui fait prendre du recul. Elle attend d’être accueillie au manoir des Ozareff.

Cela ne se passe pas vraiment bien, le vieux père l’accueille, mais froidement, et décoche des flèches au dîner contre la France et les Français. Sophie s’aperçoit que son Nicolas lui a menti : il ne consentait pas. Elle décide qu’elle ne peut vivre dans cette maison. Nicolas propose Saint-Pétersbourg et le père arrange cela pour eux. Vexé, il a été rude mais, malade, il fait contre mauvaise fortune bon cœur. Une nouvelle vie commence pour Sophie et Nicolas, ce sera l’objet du tome suivant de cette série romanesque de cinq qui se lit agréablement.

Henri Troyat, Les compagnons du coquelicot – La lumière des justes 1, 1959, J’ai lu 1999, 377 pages, occasion €1,82

Henri Troyat, La lumière des justes : Les compagnons du coquelicot, La Barynia, La gloire des vaincus, Les dames de Sibérie, Sophie et la fin des combats, Omnibus 2011, €31,82

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Les romans d’Henri Troyat déjà chroniqués sur ce blog

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Ella Maillart, Ti-Puss

La Suissesse Ella Maillart fut successivement sportive, journaliste et voyageuse. Décédée en 1997 à 94 ans, elle a passé cinq ans en Inde durant la Seconde guerre mondiale, pour y apprendre « la sagesse ». Elle le raconte dans Ti-Puss – petite chatte – et semble ne pas en avoir tiré grand-chose d’après ce qu’elle en laisse transparaître.

Ti-Puss est le nom d’une chatte qu’elle adopte chaton, avant de la trimbaler du nord au sud, de logement en logement, la perdant parfois, la retrouvant la plupart du temps, quand ce n’est pas l’inverse, la chatte qui se préoccupe de retrouver sa maîtresse. Est-ce cela de « l’amour » ? Ella tente de nous faire accroire, selon ce que les gourous lui ont appris, que l’amour est un concept idéal, au-delà des formes et des apparences, une sorte de ciel des idées platonicien qu’il s’agirait d’atteindre pour « se libérer » du Moi. Sauf que Platon n’a pas dit ça, lui partait des apparences réelles qu’il admirait et désirait en tant que telles, pour procéder, par étapes successives, à la réflexion du concept. Pas l’inverse. Il n’évacuait pas la chair mais la sublimait.

Rien de tel avec la chatte d’Ella Maillart. L’amour entre elles, bien que manifestement réciproque, ne suffit pas à ce que Maillart se préoccupe de Ti-Puss. L’animal est pour elle un objet qu’on caresse, mais qu’on laisse à la porte quand il s’agit d’écouter les billevesées védantiques, ou à la frontière lorsqu’il s’agit d’aller passer plusieurs semaines au Tibet. Au retour, plus de chatte : elle a subi la présence d’un inconnu, puis d’une famille avec gosses turbulents et chiens : elle est partie. Ella Maillart ne l’a pas retrouvée. Un chat n’est pas fait pour être transplanté d’un lieu à l’autre sans arrêt ; un chat est casanier et ne trouve son bonheur que dans la routine. Mais qu’importe à Ella Maillart le bonheur de sa chatte ? Elle ne pense qu’au sien, à sa névrose de bouger toujours sans jamais se fixer, inapte à toute relation durable, semble-t-il.

Elle fait semblant d’en être désolée, de la regretter, mais elle n’attend pas vraiment pour retrouver Ti-Puss. Autrement, dit, elle l’abandonne.

Malgré ce récit d’aventures en Inde, l’omniprésence de la chatte et sa fin égoïste ne font pas de ce livre de voyage un bon livre. Dommage. C’est écrit trop vite, avec des notations intellos sans intérêt, à se demander si l’autrice a compris quoi que ce soit à ce qu’elle régurgitait de « sagesse » : « La chatte, si vivante qu’elle était devenue partie de moi-même, m’avait éveillé à l’amour, « lAmour étant le vrai Soi », de sorte que nous aimons par amour de l’Amour. Et quand, brièvement, j’atteins les sommets de l’amour, ni la chatte ni ma personne limitée n’existent plus et j’accède à la dimension surnaturelle de l’amour, contre lequel le temps ne peut rien. Ainsi, à ses côtés, je médite sur l’amour. L‘amour vrai dont la source jaillit sans cesse ne peut venir que de l’infini et ne peut rien désirer puisqu’il englobe tout. Il se suffit à lui-même. (…) Bien qu’il paraisse que seul puisse être aimé celui que j’aime, à cause de son aspect physique et de son esprit, il l’est en fait pour l’instant d’amour vrai qu’il éveille en moi, amour éternel et infini qui est plus que la vie, puisque je puis donner ma vie pour mon amour » p.211.

Un blabla en forme de justification pour s’excuser d’avoir abandonné son animal favori. Pourtant, n’est-on pas responsable de ceux qu’on apprivoise, comme disait le petit Prince ? Pour Maillart, il ne s’agit manifestement, pour cette amitié, que de « trouver le Je en nous ». Malgré quelques beaux moments aux début, le malaise du lecteur s’installe rapidement.

Ella Maillart, Ti-Puss, 1951, Payot collection Voyageurs 1992, 264 pages, occasion €1,81

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Jules Verne, Deux ans de vacances

Je relis ce roman d’aventures puisqu’il est paru en collection Pléiade cette année. C’est peut-être la dixième fois depuis que je sais lire, tant l’atmosphère d’équipe, les tempéraments bien trempés, la nature sauvage et les circonstances imprévues passionnent à la fois l’esprit, le cœur et les membres. Ce livre donne envie d’explorer, de voyager, de vivre.

Une troupe de 14 élèves de 8 à 14 ans de la même pension anglaise d’Auckland en Nouvelle-Zélande, plus un mousse noir de 12 ans, qui devait partir en croisière autour des îles durant les vacances, se retrouve une nuit sur l’immensité Pacifique. Une tempête a mené les garçons au large alors qu’ils dormaient, par un concours de circonstances qui seront élucidées au cours du récit. Après des semaines de cauchemar, ils se retrouvent drossés à la côte sur une île inconnue qui se révèle déserte. Seuls. Ils vont devoir survivre. C’est alors le développement de l’histoire, l’exploration, l’installation, les épreuves : la division, la menace extérieure, le sauvetage. Les enfants auront deux ans de plus à la fin ; les « petits » ne seront déjà plus enfants et les plus grands presque adultes. Ils auront traversé leur initiation.

Il y a 14 ans – l’âge du plus vieux des garçons du roman – j’ai évoqué ce roman sur ce blog. Sans me répéter, je veux aller plus loin.

Outre l’aventure, qui enthousiasme l’enfance, il y a le groupe, la grotte et l’organisation.

Le groupe est hiérarchisé comme dans les collèges anglais avec sa discipline pour tous, l’allégeance des petits compensée par la protection des grands. Ayant vécu deux années en primaire dans un village où « l’école de garçons » (non mixte à l’époque) rassemblait trois sections dans la même salle (CM1, CM2, fin d’études), je ressens intimement combien la cohabitation des plus grands avec les plus petits (8 à 14 ans, comme dans le roman) est un équilibre satisfaisant pour tous les âges. Les grands mûrissent de surveiller, éduquer et protéger les petits ; les petits grandissent d’imiter les grands juste au-dessus de leur âge et d’être couverts par leur force. Évidemment, il peut y avoir des dérapages, brimades ou corvées (le faggisme anglais, exposé au chapitre 3), mais pas question ici où tout le monde est dans le même bateau, et l’instance supérieure, le « chef de bande », régule assez bien tout cela. Dans le roman, il s’agit de Gordon, le plus âgé et en outre Américain, ce qui le rend neutre vis-à-vis des frères français Briant et des cousins anglais menés par Doniphan. Il est élu à l’unanimité chef de la colonie pour un an. La seconde année, le vote désignera Briant par 8 voix sur 12 (le Noir ne vote pas et les deux candidats non plus).

La grotte est le havre de sécurité, analogue à la maison, à la pension, au navire. Elle est le refuge de tous, le lieu où sont les provisions et le feu, la chambre du sommeil, la table du repas et des conversations ou de l’étude. C’est très sécurisant, surtout lorsqu’on sait que la plus grande hantise des enfants est d’être abandonnés. Sans famille d’Hector Malot, roman publié à la même époque que celui de Jules Verne, dit combien ce peut être un désespoir s’il ne naît pas une relation affective qui permettra la résilience. La grotte est la caverne des premiers âges en même temps que celle d’Ali Baba, la réserve des provisions que l’on collecte à l’extérieur, le château fort médiéval et le home parental. Les enfants s’y sentent protégés des éléments, des fauves, des sauvages – en confiance. Pour eux, recréer « la civilisation » est essentiel. Les Robinsons retrouvent les étapes de l’humanité – chasseurs-cueilleurs, éleveurs, transition vers le néolithique par l’abri stable (sans toutefois cultiver la terre).

L’organisation enfin est ce qui lie le groupe, les grands et les petits, et ce qui permet la vie quotidienne. Il s’agit de se nourrir, de se blanchir, de réparer et bâtir, de poursuivre des études autant que faire se peut. Chacun a son talent, utile à la communauté. Gordon préside, Briant et Doniphan ont l’initiative, les autres suivant leur âge exécutent ou proposent. Nous sommes hors du temps, hors du monde adulte, apprenant à vivre sans aide autre que celle de ses propres ressources communes. J’ai retrouvé cela dans les camps scouts (louveteaux catholiques, les Éclaireurs de France, mixtes et laïques), sur les chantiers d’archéologie, un peu à l’armée, mais surtout pas dans les colonies de vacances, dont la mentalité Éducation nationale reste faite d’animations et de consignes.

Ce qui ne va pas sans opposition tranchée entre mentalité anglaise « de race » et mentalité française. Après les défaites de Napoléon 1er, impérial, les Anglais sont perçus en France avec un mélange de fascination et de haine, qui persiste jusqu’à nos jours notamment dans la Marine. Doniphan, le fils héritier de famille dominatrice de grands propriétaires est plein de morgue aristocratique, « jaloux, impérieux, qui cherche à dominer partout où il se trouve » p.251 ; il est l’Anglais de l’Empire, tradition qui se transmettra aux WASP américains après la guerre de 14 et qui irrite aujourd’hui. A l’inverse, la France est présentée comme généreuse, égalitaire et universelle, ainsi qu’est Briant, dévoué à la communauté et protecteur des petits, qui ne se met jamais en avant, et qui est aimé pour cela – sauf par le jaloux Doniphan et ses trois affidés, dont son cousin Cross.

Mais Jules Verne a des mots louangeurs pour l’éducation à l’anglaise, plus proche de l’antique par ses lettres classiques, ses sports et la diversité de ses activités formatrices, qui forment le caractère plus que la seule raison (un esprit sain dans un corps sain, une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine). « Aussi, pas de pions pour les surveiller, lecture de romans et de journaux permise, jours de congés fréquemment renouvelés, heures d’études assez restreintes, exercices du corps très bien compris, gymnastique, boxe et jeux de toutes sortes » p.250 Pléiade. A l’inverse, les établissements en France ne font que de « l’instruction » intello purement individualiste, sous forme de pensums et de punitions, et méprisent tous sports, dont les élèves les plus bourgeois et les plus brillants se font d’ailleurs dispenser avec l’assentiment de tout le monde. Le roman est paru 18 ans après la défaite de 1870 de Badinguet contre les Prussiens, ce qui a été attribué à l’excellence de l’éducation germanique au contraire des excès rationalistes au détriment de l’exercice physique, et des brimades bureaucratiques françaises qui inhibent toute initiative.

Jules Verne, Deux ans de vacances, 1888, (intégrale) Independantly published 2023, 286 pages, €10,81 – je la préfère à l’édition Livre de poche 2014 qui est inexplicablement « abrégée », e-book Kindle gratuit

Jules Verne, Voyages extraordinaires – L’école des Robinsons, Deux ans de vacances, Seconde patrie, Gallimard Pléiade 2024, 1216 pages, €69,00

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Les romans de Jules Verne déjà chroniqués sur ce blog

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