Pouic Pouic de Jean Girault

Un Louis de Funès à son meilleur en père grand bourgeois boursicoteur, flanqué d’une perruche envolée dont le coq apprivoisé s’appelle Pouic Pouic. L’épouse Cynthia (Jacqueline Maillan) n’a pas plus de cervelle que son volatile, elle se fait fourguer en cadeau d’anniversaire pour son mari Léonard une concession indienne dans le haut Orénoque dont le sous-sol regorgerait de pétrole. L’escroc au nom hispano-italien Pedro Caselli bien connu des milieux boursier (Daniel Ceccaldi) a encore sévi, rejeté au café de la Bourse par les affectionnés de la corbeille.

Tout le sel est dans les tentatives, toutes vouées à l’échec sauf une, de refiler la concession à Antoine (Guy Tréjan) un bellâtre dont la fortune est récente et qui courtise avec une insistance déplacée la fille Patricia (Mireille Darc). Elle renvoie successivement des fleurs, une corbeille de fruits, un gros chien, un collier de perles, un cheval avec son jockey, une Ferrari… mais elle garde à son service le conducteur, Simon (Philippe Nicaud), bel homme qui a bourlingué, champion de judo 1953. Rien de mieux que d’en faire son « mari » pour décourager le prétendant. Un mari acteur, engagé pour la montre devant les autres, mais qui n’a pas le droit de coucher avec elle (nous sommes avant le « droit » des femmes).

D’où les quiproquos avec son père puis sa mère, le prétendant étonné. Mais le père n’a qu’une idée fixe : revendre le cadeau qui le ruine, « ses aciers » ayant été vendus à la bourse par sa péronnelle de femme, qui avait on ne sait comment procuration et a – en outre – imité sa signature ! Il s’agit de faire croire, selon une lumineuse idée, que le faux mari Simon est le frère revenu du Venezuela qui a levé l’affaire des pétroles, et d’arguer d’investissements trop lourds pour céder l’affaire en or. Mais, au moment de signer le chèque, badaboum ! C’est le vrai frère Paul (Roger Dumas) qui revient « d’Amérique du sud » (dont il ne connaît en fait que les boites de Rio).

Nouveaux quiproquos avec la mère, le père ayant la lumineuse idée de déclarer qu’il a deux fils, l’aîné Simon entreprenant, un vrai chef qui a su circonvenir les indiens, et Paul, un fêtard qui a ramené Palma Palma Diamantino de ses fiestas (Maria-Rosa Rodriguez). Laquelle découvre que le fils qu’elle a agrippé n’est que secondaire et que le chef est Simon. Qu’elle va donc draguer impunément sous les yeux de sa soi-disant « femme ». Mais Antoine veut quand même consulter ses experts et tente de joindre un hôtel d’Ajaccio où l’un d’eux réside. Las ! Le téléphone en France en est encore au 22 à Asnières, avec des « mademoiselles » qui enfilent des fiches. De plus, le majordome stylé, depuis plus de vingt ans au service de la famille (Christian Marin) est ami avec l’opératrice du téléphone et la communication n’aboutira jamais. Simon parvient à convaincre qu’il y a du potentiel dans l’Orénoque et le chèque est sur le point d’être signé quand, badaboum ! C’est la péronnelle d’épouse qui interrompt derechef la délicate opération en apparaissant avec tambour et falbala sud-américain avec la belle sud-américaine. Caramba, encore raté !

Le majordome Charles a alors la lumineuse idée de simuler une fausse émission de radio avec un micro branché sur le poste, et d’annoncer « aux informations » qu’un gisement de pétrole vient d’être découvert sur le Haut-Orénoque, dans les territoires indiens tandis que la famille fait un bridge. Cette fois, ça y est ! Le chèque va être signé. Tous les hommes dans le bureau et vieux champagne ! Sauf que le bouchon résiste à la main, à la pince, au tire-bouchon. Le majordome est écarté par un Léonard irascible qui prend la chose en main. Et lorsqu’il saute enfin, patatras ! C’est dans la gueule du prétendant qui n’avait à juste qu’à apposer encore sa signature sur le chèque déjà rédigé. Comique de répétition irrésistible. La sulfureuse plantureuse Diamantino, ayant enfin identifié le véritable « chef » dans la famille (celui qui a les pépettes), se précipite pour aider le riche prétendant à se nettoyer, quitte à le mamourer un peu.

Cette fois, c’est cuit. Sauf que Simon, entreprenant comme il est, a l’idée lumineuse d’utiliser Daimantino, qui n’est pas sud-américaine car elle appelle Paul Paolo (italien) au lieu de Pablo (espagnol), qu’elle croit que les brésiliennes portent un casque colonial, et qu’elle s’appelle en fait Régine, gambilleuse à Pigalle. Il lui propose un marché : emporter la signature contre le prétendant. Elle fait signer et elle peut le suivre, sinon, elle est démasquée. Ce qui est fait derechef. Ouf ! Tout est bien qui finit bien, papa a retrouvé ses billes, l’escroquerie est refilée, le prétendant vaniteux effacé.

Sauf que la radio annonce officiellement aux informations qu’un gisement de pétrole vient d’être découvert sur le Haut-Orénoque, dans les territoires indiens… Le père en a une attaque. La plan suivant montre des fleurs… mais non, ce n’est pas son enterrement mais le mariage entre la fille et Simon, qui a bien mérité du cadeau. Justement, la mère a « acheté » quelque chose…

Du vrai théâtre ! D’autant que le film est tiré de la pièce Sans cérémonie de Jacques Vilfrid et Jean Girault, créée en 1952 et reprise en 2011. Il a lancé Louis de Funès au cinéma comique.

DVD Pouic Pouic, Jean Girault, 1963, avec Louis de Funès, Mireille Darc, Roger Dumas, Jacqueline Maillan, Christian Marin, StudioCanal 2N10, 1h30, €6,45 blu-ray €14,99

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Jaroslav Hasek, Le brave soldat Chveik

Chveik – qu’on écrit Švejk (imprononçable en français)pour ne pas froisser le tchéquiste – est un imbécile heureux, un ingénu à la Voltaire, un adulte qui dit que le roi est nu. Son auteur, Jaroslav Hasek, a connu une vie de Bohême sans domicile fixe avec un père ivrogne mort lorsqu’il avait 13 ans et une fratrie déboussolée. Alcoolique et anarchiste lui-même, dans une Europe centrale éclatée en train de s’effondrer, il écrit du point de vue du petit peuple et pour le petit peuple. Ce pourquoi il sera bolcheviste en même temps que nationaliste, logera dans un bordel, épousera deux fois sans avoir divorcé, trafiquera des chiens sans pedigree, sera incorporé en 1915 au 91ème de ligne autrichien, sera fait prisonnier par les Russes, libéré par la révolution – et mourra de tuberculose et d’alcool en 1923 après avoir publié Chveik en feuilleton dans les journaux.

Il est le phare de la littérature d’Europe centrale de l’entre-deux guerres, et ce qui reste une fois la chape communiste tombée derrière le rideau de fer, ce pourquoi il sera célèbre dans les années cinquante et traduit en France dès 1932. Chveik est un homme qui suit paisiblement son chemin sans déranger personne. Ce sont les institutions qui n’acceptent pas qu’on aille de son propre train sans se soumettre à leurs règles. Quand l’héritier d’Autriche est assassiné à Sarajevo, Chveik parle au bistrot – et un agent provocateur ne manque pas de l’entraîner à dire, sous l’effet de l’alcool, ce qui peut passer pour des insolences à l’égard de l’empereur d’Autriche-Hongrie. Chveik est arrêté et emprisonné, de même que le cabaretier qui avait seulement ôté le portrait de l’empereur parce que les mouches chiaient dessus, ce qu’il trouvait irrespectueux.

Toute l’absurdité de la bureaucratie autrichienne est là, prémices de la bureaucratie soviétique. Ce n’est pas pour rien que Kafka est né en Autriche. Hasek n’est pas un intellectuel, il n’a qu’un vague diplôme commercial ; il se place dans la peau du peuple, celui qui observe et se moque des prétentions imbéciles à édicter des règles ineptes tout en se croyant missionné par le Haut. Ni la religion, ni l’empereur, ni l’armée, ni la police, ni même les scouts ne sont respectables. Leurs personnages sont des outres gonflées de vent que Chveik, en brave Don Quichotte des faubourgs, se plaît à transpercer « avec obéissance ». « Je vous déclare avec obéissance » est d’ailleurs son expression favorite, un sur-respect qui frise l’insolence mais qu’on ne peut « formellement » lui reprocher.

Un bon exemple de cet humour noir est sur les scouts, institution reconnue pour former la jeunesse : « Il est scout, votre gosse ? S’exclama Chveik, j’aime beaucoup entendre parler des scouts, moi. Une fois à Mydlovary près de Zliva (…) les paysans de la région ont organisé une chasse aux scouts qui étaient alors en foule dans le bois communal. Ils en ont attrapé trois. Le plus petit, pendant qu’on lui liait les mains, faisait un raffut à vous fendre le cœur : il criait, il se débattait et pleurait que nous autres, soldats et durs-à-cuire, fallait nous en aller pour ne pas voir ça. Dans cette affaire-là, trois scouts ont mordu huit paysans. A la mairie, où on les a conduits après, ils ont avoué à force de coups de bâton qu’il n’y avait pas une seule prairie dans le pays qu’ils n’avaient pas écrasée en se chauffant au soleil, et puis que le champ de seigle près de Ragice avait été dévoré par le feu tout à fait par hasard quand ils y faisaient rôtir à la scout un chevreau qu’ils avaient tué à coups de couteau dans le bois communal. Dans leur repaire au milieu des bois on a trouvé un demi-quintal d’os de volaille et de gibier de toutes sortes, des tas énormes de noyaux de cerises, des masses de trognons, des pommes vertes et bien d’autres dégâts. »

Arrêté à cause de ce maudit alcool pour une brève de comptoir par un aigri qui peine à faire du chiffre tant les gens se méfient, Chveik se montre un parfait idiot devant les policiers, un débile pas dangereux devant le juge, un fou parce qu’il ne sait pas répondre à des questions compliquées devant les psychiatres. Un médecin qui traque les simulateurs veut l’envoyer au service armé après force clystères et lavages d’estomac pour le faire avouer sa ruse – préfiguration des tortures de Staline. Revenu chez lui, il veut s’engager malgré une crise de rhumatismes et c’est en fauteuil roulant qu’il entreprend le chemin en hurlant des slogans anti-serbes. Il est conduit au poste puis à la prison de Prague, où il se fait remarquer par le feldcuré (feldkurat – aumônier militaire) qui profite du système en tant que fonctionnaire de Dieu pour bien boire et bien baiser. Il reste son assistant (celui qui fait tout le travail) jusqu’à ce qu’il le perde au jeu. Chveik n’est pas dupe de Dieu : « C’est toujours au nom d’une divinité bienfaisante, sortie de l’imagination des hommes, que se prépare le massacre de la pauvre humanité », dit-il. D’ailleurs, les profits ici-bas valent bien une messe : « L’autel de campagne sortait des ateliers de la maison juive Moritz Mahler à Vienne, fabricante d’objets nécessaires à la messe et d’articles de piété, comme, par exemple, chapelets et images saintes. » Au paradis « les chérubins ont leur petit postérieur muni d’une hélice d’aéroplane pour ne pas trop fatiguer leurs ailes », croit la foule des naïfs.

C’est désormais le lieutenant Lukas qui l’a à son service. Lui aussi aime baiser les belles femmes d’officiers et boire de bons vins. Chveik s’empresse de donner le canari au chat « pour qu’ils fassent connaissance », puis de tuer le chat, avant de faire voler le chien du colonel pour satisfaire le désir du lieutenant pour un griffon. Lequel colonel l’envoie sur le front de l’est avec Chveik. « Les yeux innocents et candides de Chveik ne désarmaient pas de leur douceur et de leur tendresse et reflétaient la sérénité de l’homme qui estimait que tout était pour le mieux, que rien d’extraordinaire ne s’était passé et que tout ce qui avait pu se passer était d’ailleurs pour le mieux car il faut tout de même bien qu’il se passe quelque chose de temps en temps. » Pangloss et sa métaphysico-théologo-cosmolonigologie, de Monsieur de Voltaire, n’aurait pas dit mieux, ni même Leibniz pour qui « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».

La postérité de Švejk est assurée lorsqu’en 1943 Bertolt Brecht fait jouer sa pièce Schweyk dans la Deuxième Guerre mondiale.

(J’ai lu Le brave soldat Chveik dans l’édition du Livre de poche 1963)

Jaroslav Hasek, Les aventures du brave soldat Chveik, 1923, Folio 2018, 448 pages, €8,90

Jaroslav Hasek, Nouvelles aventures du brave soldat Chveik, Folio 1985, 320 pages, €9,40

Jaroslav Hasek, Dernières aventures du brave soldat Chveik, Gallimard l’Imaginaire 2009, 352 pages, €9,50

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Bernard Clavel, L’espion aux yeux verts

Neuf nouvelles très inégales dont celle qui donne le titre n’est pas la meilleure. Il s’agit d’une paranoïa sénile avec un chat comme interlocuteur. Légion, Le fouet, L’homme au manteau de cuir, Le soldat Ramillot, sont nettement meilleures. Mais Clavel n’est pas nouvelliste, il est plutôt conteur. Rien ne vaut mieux que lorsqu’il raconte une histoire.

Celle d’un homme en retraite après 25 ans de légion, qui erre à travers le pays car il y a toujours une route qui mène quelque part. Sauf, justement, dans le village de moyenne montagne où il échoue, quelque part dans le Jura. La route se perd en chemins, puis rien, que la forêt, la falaise ensuite, l’à pic. Cela le turlupine. Au point d’en jouer sa vie, juste pour savoir ce qu’il y a au-delà.

Celle d’un ancien nazi dans la SS des camps, virtuose du fouet, qui n’aimait rien tant que lacérer morceau par morceau ses prisonniers, leur arrachant un œil, une pointe de sein, avant de les fouetter à mort. Il s’est reconverti après-guerre dans un cirque itinérant. Un Polonais rescapé des camps le reconnaît. Que va-t-il faire ?

Celle d’un commandant en tournée d’inspection, incognito, déguisé en civil à moto, qui demande refuge dans un poste de guet. Ce que le règlement interdit à tout civil, et même aux militaires non autorisés. Mais que le sergent qui commande permet, vu le temps exécrable, la pluie glacée. La bienveillance humaine de son accueil fait que le commandant passe, s’arrête, se réchauffe et boit la goutte, mais n’est jamais venu.

Celle d’un jeune soldat de 20 ans prêté aux foins à une paysanne mûre et qui l’aide à rentrer le fourrage à la grange avant l’orage qui monte. Ils travaillent de concert, ils connaissent le métier, ils s’accordent et se baisent. Jusqu’à ce que le mari rentre à la nuit noire, juste pour prendre une ridelle pour son tracteur en panne qu’il loue alentour. Sautant du lit, le soldat se cache dans le foin, torse nu et pieds nus, et rencontre une vipère, lubrique elle aussi.

Nous sommes dans la simplicité paysanne, dans le monde « d’avant » (la guerre, la modernité, l’urbanisation, la télé). Une nostalgie qui n’est plus ce qu’elle était dans les années 1960 et 70, alors que l’écrivain plaisait à toute une frange de vieux qui avaient connu ça. Mais qui ne dit plus rien à personne de moins de 60 ans aujourd’hui. Sauf que cette époque revient, régression du progrès avec le climat, l’énergie, la dépendance alimentaire… Peut-être faudrait-il s’intéresser de nouveau à ce monde « d’avant » ?

Bernard Clavel, L’espion aux yeux verts – nouvelles, 1969, J’ai lu 1999, € 3,70 e-book Kindle €7,99

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La vertu fait bien dormir, dit Nietzsche

Ainsi parlait Zarathoustra est un poème prophétique à vocation philosophique. Mieux qu’un essai aride ou qu’un recueil d’aphorismes ou d’imprécations, il met en ordre la sagesse au marteau. Dans ses Discours, en première partie, Zarathoustra – avatar de Zoroastre, le prophète de la lumière essentielle – disserte sur la vertu. Elle fait bien dormir, constate-t-il en allant écouter un « sage » qui profère de bons conseils de développement personnel.

Ce soi-disant sage « était comblé d’honneurs et de récompenses » car il faisait bien dormir, apaisait l’âme et donnait bonne conscience. « Tous les jeunes gens, disait-on, se pressaient autour de la chaire où il enseignait » – car il était à la mode et la mode attire la jeunesse, avide de modèles.

Que disait le fameux sage ? « Honneur et respect au sommeil. C’est le principe de toutes choses. » En gros dormez, bonnes gens, le pouvoir s’occupe de vous, vous n’avez rien à faire, rien à penser, uniquement à jouir. « Ceux qui dorment mal et qui veillent la nuit » sont à éviter comme la peste. Ils analysent, ils surveillent, ils critiquent. Ils vous tourmentent de libertés et de principes, ils ne sont jamais contents et voient le pouvoir dans sa nudité et ses excès. « Ce n’est pas une petite chose que de savoir dormir », souligne avec une lourde ironie allemande Nietzsche. « Il faut commencer à veiller tout le jour », et c’est fatiguant : se surmonter, se réconcilier, découvrir dix vérités, rire. « Peu de gens savent cela, mais il faut savoir toutes les vertus pour bien dormir. »

C’est la bonne conscience qui apaise, l’esprit tranquille de qui a répondu aux commandements, la soumission de l’obéissant. « Paix avec Dieu et ton prochain, ainsi le veut le bon sommeil. (…) Honneur et obéissance à l’autorité, même à l’autorité cagneuse ! Ainsi le veut le bon sommeil » Et tant pis « si le pouvoir aime à marcher sur des jambes torses » – après tout, « est-ce ma faute ? » – Oui, ça l’est. Un peuple n’a que les dirigeants qu’il mérite. Or il ne faut pas réclamer trop mais se contenter de ce qu’on a, prône le professeur de vertu. « Je ne veux ni beaucoup d’honneurs, ni de grands trésors : cela échauffe la bile. Mais on dort mal sans une petite renommée et un petit trésor. »

Nietzsche vilipende le petit-bourgeois allemand dans toute sa splendeur hédoniste de vache à l’étable, qui regarde passer les trains en ruminant tranquillement. Rien ne vaut une bonne digestion ! « Je prends grand plaisir aussi aux pauvres d’esprit : ils favorisent le sommeil. Ils sont bienheureux surtout quand on leur donne toujours raison. » Ici, la cible est le christianisme et les « pauvres d’esprit » de l’Évangile, ceux qui croient naïvement, avec la foi du charbonnier. Ils ne doutent jamais, ils dorment à merveille. Surtout quand on est toujours d’accord avec eux – cette scie des réseaux sociaux qui aiment à faire dormir en bande – alors que le débat est l’essence même d’une démocratie vivante !

Le sommeil est « le voleur (…) qui me vole mes pensées » car, comme un baume, il apaise et rend somnolent, prêt à tout accepter sans réfléchir. Par fatigue de vivre. « Un tel sommeil est contagieux », dit Zarathoustra. Car la vertu (ou la morale, qui est la vertu socialement recommandée) endort ; elle évite de penser par soi-même et d’examiner ce qui est bon ou mauvais à l’instant précis. La vertu édicte des règles simples, que la morale rend universelles et que la religion impose par peur de l’au-delà. Et qui en profite ? – Le pouvoir : ceux qui manipulent les règles et les vertus, dont la morale est relative à leurs intérêts, dont la religion sert à terroriser (Poutine, Khomeiny, Xi Jin Ping et ainsi de suite).

« A présent je comprends ce que jadis on cherchait avant tout, lorsqu’on cherchait des maîtres de la vertu. C’est un bon sommeil que l’on cherchait et des vertus couronnées de pavots ! ». Une plante qui endort et enivre, évitant d’être soi et d’agir… « Bienheureux ces somnolents : car ils s’assoupiront bientôt », prophétise l’auteur.Et Hitler le magnétique saura endormir les vertus petite-bourgeoises allemandes pour y substituer les siennes propres, rendre tout le monde aryen d’accord, réconcilié en race supérieure à toutes, avec dix vérités alternatives par jour. Et les pauvres d’esprit, ainsi enfumés, croiront avec la foi du charbonnier qu’ils sont les meilleurs et les élus, et ils feront la guerre comme un seul homme, et ils suivront les chefs en chantant la victoire, ces invincibles… qui furent vaincus.

Combien d’autres pouvoirs aujourd’hui incitent-ils à dormir sur ses deux oreilles en toute bonne conscience ? Paix avec Trump ou Poutine, Erdogan ou Xi – ainsi le veut le bon sommeil.

(J’utilise la traduction du livre de poche 1947 de Maurice Betz qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable. La polémique sur les « traductions » sont une façon de toujours contester la parole écrite. Or Nietzsche n’est pas Hegel, il écrit clair, « au marteau » ; les nuances de traduction importent moins que d’autres à son message).

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Vladimir Nabokov, Ada ou l‘ardeur

Les frasques sexuelles d’Adélaïde Van Veen, dite Ada, et de son cousin Ivan Van Veen, dit Van, sont le fil conducteur génésique d’une réflexion sur le temps humain et la mémoire. Cette « chronique familiale » (sous-titre) s’étend sur 83 ans, de 14 à 97 ans – et sur 543 pages en Pléiade, plus 155 pages de notes. L’auteur a mis trois ans à l’écrire, non sans y avoir pensé depuis plusieurs années. D’un essai sur le temps, les métaphores se transforment en histoire qui composent un récit cohérent – reconstitué à partir des souvenirs des protagonistes, de la famille, des domestiques, des amis et adversaires, des photos prises à leur insu. Lequel récit se décompose lui-même en fragments retrouvés, embellis, repensés, écrits à deux, corrigés…

En bref un kaléidoscope d’instants colorés, qui durent plus ou moins longtemps dans la mémoire subjective de Van ou d’Ada, et composent une œuvre baroque où se métissent les mots en sept langues, les références culturelles (d’où les notes indispensables pour en saisir le sel), et où se télescopent les époques. Celle où se déroule la vie réelle sur Antiterra et celle, mythique, des origines sur Terra (p.815) : l’époque de l’enfance à tout jamais enfuie mais qui a laissé sa marque indélébile et fondatrice en la psyché de chacun. « Car nos souvenirs d’enfance ne sont-ils pas comparables aux caravelles voguant vers la Vinelande [l’Amérique], qu’encerclent indolemment les blancs oiseaux des rêves ? » p. 934. A 16 ans l’auteur Vladimir s’initie au sexe avec Tamara, 15 ans, avant d’être séparés par la révolution bolchevique. A 14 ans, le personnage de fiction Van, qui a déjà baisé « quarante fois » la très jeune tenancière du kiosque à journaux en face de son collège, hume, caresse puis pénètre Ada, 12 ans, qui ne porte pas de culotte sous sa jupe (p.477) et qui a déjà eu deux fois ses règles. La scène de la grange en feu, que les deux enfants contemplent derrière une vitre de la bibliothèque, est la scène primordiale. Van s’est levé nu et ne s’est couvert que d’un tartan sur les épaules ; Ada est en chemise de nuit. Par réflexion dans la vitre, elle voit que Van est nu et, au-dehors, trois petits personnages qui traversent la pelouse les aperçoivent, éclairés par les flammes – l’un d’eux, le fils du cuisinier, prend des photos qui ressurgiront des années plus tard, offrant un autre reflet, une autre couche de mémoire. C’est le début d’une aventure érotique à deux qui durera la vie entière.

Les métaphores ont créé le roman, visions poétiques génitrices du récit. Ce pourquoi les tableaux de peintre, les jeux de lumière, les poèmes, tiennent une grande place. Un mot déclenche les métaphores au souvenir, tel le mot peeble (galet) – car le roman fut écrit directement en anglais. Ces galets roulés par la mer que le petit Vladimir de 4 ans avait ramassé sur la plage de Nice en 1903 pour les rapporter à son grand-père sénile ; ces galets et fragments de poterie ramassés par le fils Dmitri au même endroit pour les porter à son père Vladimir en 1938 – sont les mêmes que ceux que la mère de l’auteur avait trouvés sur la plage de Menton en 1882, et ainsi de suite. Le tout forme une chaîne du temps dans la mémoire.

La nostalgie étant toujours ce qu’elle était, la brutale cassure du lien avec avec Tamara (de son vrai prénom Lioussia) a créé un monde magique, celui « d’avant », à jamais figé dans le souvenir et matrice du roman d’Ada et de Van. Ada l’ardente, habitant Ardis à la campagne ; fillette qui en veut et aime à jouir, tout en vouant un amour profond et durable à son « cousin » dont on s’apercevra, par une substitution d’enfant cachée longtemps par les parents, qu’il est en réalité son frère. Mais cet inceste ignoré importe peu sinon que, dans le mythe, l’amour reforme l’androgyne, frère et sœur fusionnant dans l’acte sexuel et la communion des âmes malgré les aléas de leur vie.

Car Van est aussi ardent qu’Ada, les deux adolescents commettent l’acte une dizaine de fois dans la même journée, s’épuisant en pure énergie de fusion au point qu’une fin d’après-midi Van, 14 ans et pourtant athlète (1m82 et déjà des épaules de bonne largeur, sachant marcher sur les mains, expert en foot et en boxe) part se coucher sans dîner, à l’étonnement de la tante et des domestiques. Un « faune épuisé par une nymphe » selon la réminiscence d’un tableau. Les images transcendent la sexualité dans une « innocence arcadienne » p.935. « Le désir effréné qu’ils ressentaient l’un pour l’autre devenait insupportable si, en l’espace de quelques heures, il n’était satisfait plusieurs fois, au soleil, ou à l’ombre, sur le toit, dans la cave – tout leur était bon. Malgré des ressources peu communes, c’est à peine si Van pouvait marcher de pair avec sa pâle petite ‘amorette’ (jargon français de l’endroit) »  p.534.

Ada n’est ni soumise ni mièvre, elle est surdouée et lit nombre de livres ; elle comprend Van et l’accompagne. « Privée de tes caresses, je perds tout empire sur mes nerfs, plus rien n’existe que l’extase du frottement, l’effet persistant de ton dard, de ton poison délicieux » p.708. Il lui a révélé le plaisir du corps mais aussi la passion du cœur et le bonheur de l’âme apaisée – et elle lui en est reconnaissante. Elle l’aimera toujours, absorbée par lui comme lui par elle, jumeaux en souvenirs. « J’aime sensuellement le temps, dira Van devenu professeur, son étoffe et son étendue, la chute de ses plis, l’impalpabilité même de sa gaze grisâtre, la fraîcheur de son continuum » p.890. Le temps est une espèce vivante dont on fait l’expérience sensible toujours au présent, comme on explore un corps. D’où les retours en arrière, les échanges continus, les prouesses d’écriture, qui sont des couches de temps qui se superposent et s’entremêlent comme si elles faisaient l’amour.

Tous deux sont des « démons » au sens du daîmon grec, puissance divine inconnue des humains qui cause leurs actes. Démon est d’ailleurs le prénom du père de Van – et d’Ada, qu’il a engendrée avec sa belle-sœur Marina alors que son cousin Dan était en voyage, et qui a été échangé contre le bébé mort en fausse couche de l’épouse de Démon – elle-même sœur de Marina. Démon – père de Van et d’Ada – est celui par qui tout arrive. Ce pourquoi, surprenant un jour Ada adulte sortant en peignoir de la salle de bain de Van, il leur interdira de se fréquenter ; ils ne reprendront leurs ébats qu’après sa mort. L’inceste n’est « démoniaque » qu’au sens dérivé moral ; il n’est ni une revendication, ni une justification de l’auteur. Il est là comme destin mais aussi comme piment, comme obstacle, comme tentation.

Ainsi la jeune sœur d’Ada, Lucette, 8 ans, espionne-t-elle les jeunes amants à peine plus âgés qu’elle lorsqu’ils « jouent à saute-bique » comme elle dit. Elle les envie, de leurs jeux, de si bien s’entendre, de fusionner en laissant tous les autres à l’écart lorsqu’ils font l’œuf ; elle voudrait être avec eux dans la coquille et ne cessera de poursuivre Van tout au long de sa vie pour qu’il la possède enfin, qu’il la fasse sienne comme il l’a fait d’Ada. Elle n’y parviendra pas et, par déprime, se laissera mourir dans la mer. Mais les démons enchantent la glèbe d’Ardis et ses habitants, les domestiques qui voient tout, le voisinage ouvert aux commérages, ravis de cette « allégresse pure » p.935. « Elle n’avait jamais soupçonné sur le moment que leur premier été dans les vergers et les orchidariums d’Ardis était devenu dans la campagne environnante un secret et un credo sacré. Les petites bonnes enclines au romanesque (…) adoraient Van, adoraient Ada, adoraient leurs ardeurs dans les bocages d’Ardis… » p.777.

Ada est le roman préféré de Nabokov, le mien aussi. Malgré ses difficultés de lecture parfois – et à cause d’elles peut-être – l’aiguillon joyeux de la vie malgré tout qui court dans les pages et les veines des deux personnages, ravit l’âme comme le cœur et les sens.

Vladimir Nabokov, Ada ou l‘ardeur (Ada or Ardor: A Family Chronicle), 1969 (1974 pour la co-traduction française revue par l’auteur), Folio 1994, 768 pages, €13,20

Œuvres romanesques complètes tome III 

Vladimir Nabokov, : Pnine – Feu pâle – Ada ou l’ardeur – La transparence des choses – Regarde, regarde les arlequins ! – L’original de Laura, Gallimard Pléiade 2020, édition Maurice Couturier, 1596 pages, €78,00

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Peut-on refuser de vivre, demande Montaigne

Le chapitre III du Livre II des Essais s’intitule « coutume de l’île de Céa ». Il parle de la mort volontaire, sujet sensible en ces temps de religion. « Si philosopher c’est douter, comme ils disent, à plus forte raison niaiser et fantastiquer, comme je fais, doit être douter. Car c’est aux apprentis à enquérir et à débattre, et au cathédrant |professeur] de résoudre. Mon cathédrant, c’est l’autorité de la volonté divine, qui nous règle sans contredit et qui a son rang au-dessus des ces humaines et vaines contestations. » Par cette introduction, Montaigne se range derrière l’institution d’Église, plus que derrière Dieu – mais il va parler surtout des Anciens grecs et romains, qu’il révère plus que la Bible et le fatras hébreu.

A son habitude, il présente le pour et le contre avant de proposer ce qu’il croit juste. Se tuer est l’ultime liberté et les Stoïciens l’ont conseillé et en ont usé. Mais il fait part à l’objection chrétienne « que c’est à Dieu, qui nous a ici envoyés, non pour nous seulement, mais pour sa gloire et service d’autrui, de nous donner congé quand il lui plaira, non à nous de le prendre ». D’autres, non bibliques, ont dit que c’était lâcheté de chercher à mourir et que vivre l’adversité était plus courageux que de choisir le retrait définitif. La synthèse de ces positions contradictoires se trouve pour Montaigne dans l’île de Céa en Nègrepont (Kos) où « une femme de grande autorité (…) passé quatre-vingt et dix ans en très heureux état d’esprit et de corps (…) de peur que l’envie de trop vivre ne m’en fasse voir un contraire », décide d’en finir au poison. Elle a bien vécu, laissé des biens, des filles et des « neveux » (petits-enfants) – elle a fait sa pleine part sur cette terre – et meurt en paix, en pleine volonté. Tel est pour Montaigne la meilleure fin : libre et heureuse, mission accomplie.

La liberté est de choisir sa vie – et d’en finir si elle est menacée d’esclavage. « Pourquoi te plains-tu de ce monde ? répondit Boiocatus aux Romains, il ne te tient pas : si tu vis en peine, ta lâcheté en est cause ; à mourir il ne reste que le vouloir ». et d’illustrer par le témoignage de « cet enfant lacédémonien [spartiate] pris par Antigonos et vendu pour serf, lequel pressé par son maître de s’employer à quelque service abject [vraisemblablement sexuel] : ‘Tu verras, dit-il qui tu as acheté ; ce me serait honte de servir, ayant la liberté si à main.’ Et ce disant, se précipita du haut de la maison. » La vie dépend de la volonté d’autrui, la mort de la nôtre. « La plus volontaire mort, c’est la plus belle. » Montaigne s’y tient, malgré le commandement de Dieu et la surveillance moraliste de l’Église. Ce sera sa conclusion, mais non sans en avoir passé par les oppositions. Car « c’est faiblesse de céder aux maux, mais c’est folie de les nourrir », ajoute-t-il.

« C’est le rôle de la couardise, non de la vertu, de s’aller tapir dans un creux, sous une tombe massive, pour éviter les coups de la fortune. » Et de citer Virgile, Horace, Sénèque, Martial, Lucain, Lucrèce, Platon… « C’est contre nature que nous nous méprisons et mettons nous-même à nous négliger ; c’est une maladie particulière, et qui ne se voit en aucune autre créature, de se haïr et dédaigner. »

Alors : « quelles occasions sont assez justes pour faire entrer un homme dans le parti de se tuer ? »

Il y a l’honneur, mais quel est-il face à ceux qui n’en ont point et ne le reconnaissent pas ? Il faut que la mort serve son pays, comme lors de notre dernière guerre ces Résistants qui craignaient de livrer des noms sous la torture. Mais, selon Cléomène, « c’est une recette qui ne me peut jamais manquer, et de laquelle il ne se faut servir tant qu’il y a un doigt d’espérance de reste ». Et puis, ajoute Montaigne, « il y a tant de soudains changements aux choses humaines, il est malaisé à juger à quel point nous sommes justement au bout de nos espérances ». Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, traduit la sagesse populaire.

Sauf certaines maladies. « La plus âpre de toutes, c’est la pierre à la vessie », dit Montaigne, (les calculs dans les reins) qui font souffrir horriblement et justifient de vouloir en finir. Nous, modernes, avons inventé la sédation pour justement éviter la souffrance, malgré jusqu’à ces dernières années les réticences d’Eglise et les préjugés chrétiens pour lesquels endurer est nécessaire au salut de l’âme.

Ou encore la destinée : « pour éviter une pire mort, il y en a qui sont d’avis de la prendre à leur poste », dit le philosophe, c’est-à-dire se battre jusqu’à la mort en cas d’attaque.

Et d’évoquer un thème bien contemporain, dont on voit qu’il n’est pas récent. Le soi-disant « machisme » qui serait un apanage du sexe mâle depuis des millénaires, selon les égéries militantes qui ne croient que leur propre vérité sans regarder l’histoire, n’est pas chez Montaigne, qui représente son temps. Le viol existe, mais il est réprouvé parmi les gens d’honneur. Il écrit : « Des violences qui se font à la conscience, la plus à éviter, à mon avis, c’est celle qui se fait à la chasteté des femmes, d’autant qu’il y a quelque plaisir corporel naturellement mêlé parmi ». Il cite les martyres chrétiennes qui se tuent pour éviter l’outrage. Malgré ce trait ironique « que j’appris à Toulouse, d’une femme passée par les mains de quelques soldats : « Dieu soit loué, disait-elle, qu’au moins une fois en ma vie je m’en suis soûlée sans péché ! », Montaigne affirme : « A la vérité, ces cruautés ne sont pas dignes de la douceur française ». Clément Marot, le poète, n’a pas attendu les féministes qui viennent à peine de naître : « suffit qu’elles dissent nenni en le faisant, suivant la règle du bon Marot », écrit Montaigne.

Il y a enfin « l’espérance d’un plus grand bien ». C’est saint Paul qui désire « être dissout pour être avec Jésus-Christ » ou « Cléombrotos Ambraciota, ayant lu le Phédon de Platon, [qui] entra en si grand appétit de la vie à venir que, sans autre occasion, il alla se précipiter en la mer. » Ou encore l’évêque de Soissons Jacques du Chastel qui, voyant le roi saint Louis « et toute l’armée en train de revenir en France laissant les affaires de la religion imparfaites, pris résolution de s’en aller plutôt en paradis.  » Il se précipita dans l’armée des ennemis (musulmans) où il fut mis en pièces. Montaigne reconnaît de la noblesse à ce geste, mais ne le fait pas sien.

« La douleur insupportable et une pire mort me semblent les plus excusables incitations », conclut-il.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Max Gallo, Belle époque

Max Gallo, fils d’immigrés italiens pauvres, est sensible à l’injustice sociale. Il a vécu la méritocratie républicaine, parvenant à force de cours du soir à obtenir une agrégation d’histoire puis un poste d’enseignant à Science Po. Entré en politique par le communisme, jusqu’en 1956 et le rapport Khrouchtchev sur les crimes de Staline, il a viré socialiste du temps de Mitterrand et est devenu porte-parole du gouvernement Mauroy avant de suivre Chevènement, puis de quitter l’engagement politique en 1994 pour se consacrer à l’écriture.

De ses années de militantisme socialiste il a cru bon de donner une mythologie par ce roman naïf, caricatural, réinterprétant Jacquou le croquant et Zola, qui se passe à la charnière des XIXe et XXe siècle. Comme s’il fallait à tout prix rejouer 1789 et raviver l’ennemi d’Ancien régime, l’Aristo, pour enfin exister en démocratie. Mais le mythe n’a jamais remplacé le réel, désigner un ennemi fantasmatique dispense d’observer l’ennemi véritable. En 1984-85, lors de l’écriture de ce roman, Max Gallo vivait les premières années de la Gauche au pouvoir et déjà les scandales éclataient, les petit-bourgeois socialistes répétant avec enthousiasme les frasques des grands bourgeois honnis. Ce pourquoi Belle époque garde quelque chose de ridicule dans son outrance moraliste.

Non, la « belle » époque n’était pas belle pour tout le monde ; on l’appelle surtout ainsi parce qu’elle a précédé deux guerres immondes. Elle avait pourtant succédé à celle de 1870, nettement plus courte mais non moins stupide. 1870-1945, ce fut presque une guerre de cent ans entre la France et l’Allemagne, à vingt ans près. La Belle époque était donc cet entre-deux où l’on jouissait, s’enrichissait (toujours sur le dos de quelqu’un), paradait socialement. Les choses n’ont pas changé, il suffit de suivre les actualités (« il leur faudrait une bonne guerre », disaient les vieux de 14 lorsque j’étais enfant en parlant de leurs jeunes).

Max Gallo oppose un frère et une sœur, Mathieu et Julia. Le premier, aîné de la fratrie, est révolté car éduqué à la brute par un père seul, un ours abruti et cruel qui lui enfonçait la tête sous l’eau le matin par tous les temps, cassant la glace s’il le fallait, pour l’envoyer ensuite toute la journée garder les moutons. Quoi d’étonnant à ce qu’élevé dans le ressentiment il n’ait eu que haine pour les autres villageois, les « soumis », et pour le seigneur local qui guignait la terre du père, enclavée dans les siennes. A 10 ans, il lui balance une pierre en pleine figure avant de se sauver, en sauvage. Le père est arrêté, emprisonné, les terres vendues, les trois enfants confiés à la garde du seigneur qui les « tient » : Mathieu l’aîné en rébellion permanente voué aux bêtes, Julia la seconde donnée comme compagne de jeux à sa fille Lucie, et Serge le bébé confié au régisseur.

Mathieu n’est qu’une boule de haine et, s’il contraint le curé à lui apprendre à lire, ce n’est pas pour s’élever mais pour entretenir le feu anarchiste en lui. Julia se soumet en apparence mais reste critique, elle profite de l’éducation conjointe qui lui est donnée avec Lucie pour apprendre à se comporter en société. Mathieu s’enfuit en vagabond, rencontre successivement trois jeunes hommes qui vont lui servir de mentors, l’un en lettres, l’autre en explosifs, le troisième en comportement. Ils sont mus pour au moins deux d’entre eux par le désir que le garçon adolescent suscite avec ses boucles brunes et son teint de jouvenceau. Julia se laisse caresser et se gouine avec Lucie, consentante, bien que dominée ; elle est plus belle et a plus de prestance auprès des hommes mais doit en subir la contrepartie. Lucie s’est fait déflorer volontairement par un Mathieu de 14 ans alors qu’elle en avait 12, elle a été dominée et veut prendre sa revanche en dominant à son tour. Mathieu va s’embarquer pour le Panama où l’on creuse le canal, financé par des véreux comme le seigneur de son village qui lui a pris son père, sa terre, sa sœur et son frère – le père de Lucie.

Un ingénieur solitaire qui l’a pris sous son aile sur le chantier lui confie des documents qu’il ramène à Paris lorsque sa sœur le fait chercher par le directeur du journal, un Juif démocrate, qui l’héberge et lui donne du travail. Julia a quitté Lucie, mariée au ministre des Travaux publics, et écrit des feuilletons populaires qui lui attirent le succès. Mathieu revenu est comme un chien dans un jeu de quilles. Il est inadapté à la grande ville, à la société, aux intrigues. Manipulé par un journaleux jaloux du succès de Julia, une fille qu’il a baisée et qui désormais se refuse, il va être accusé d’assassinat du directeur du journal de sa sœur, se défendra mal, toujours révolté contre le système, et sera condamné à avoir la tête tranchée. Julia n’aura de cesse que de le venger en faisant publier les papiers de l’ingénieur et en incitant son amant du temps, le vice-président de la Chambre, à faire tomber le ministre véreux des Travaux publics et le banquier qui l’assiste, le mari de Lucie.

Le roman est réputé écrit par une journaliste qui a acheté au mitan des années 1980 la maison de Julia, léguée par le directeur du journal assassiné, où elle fera élever son fils eu avec un journaliste de hasard et où elle écrira ses romans feuilleton à succès. Cette mise en abîme sert de prétexte au recouvrement des époques, l’ancienne, la « Belle », étant censée montrer comment est celle d’aujourd’hui (guère différente). Bien écrit mais outré, une mythologie de gauche pour ressasser éternellement le ressentiment des petits contre les gros – avant qu’ils ne deviennent eux-mêmes gros, comme l’a montré la Gauche après 1981. Un roman dépassé.

Max Gallo, Belle époque, 1986, Grasset, 286 pages, €19,90 e-book Kindle €7,99

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Juste la fin du monde de Xavier Dolan

Louis, jeune homme de 34 ans (Gaspard Ulliel) revient dans sa famille après douze ans ; il est connu dans les journaux, auteur de pièces de théâtre ; il a régulièrement envoyé des cartes postales. Mais il n’a pas vu grandir sa sœur de 17 ans et son frère aîné Antoine n’est plus complice comme lorsqu’il se lovait contre son torse étant enfant.

La mère, Martine, est foutraque, hyper maquillée, volubile, envolée (Nathalie Baye). Le frère Antoine est taiseux, aigri, jaloux, toujours en colère (Vincent Cassel). La petite sœur Suzanne (Léa Seydoux) est en admiration mais ne sait quoi dire. La belle-sœur, Catherine, c’est encore pire (Marion Cotillard) : elle bafouille, ne comprend pas (le pire moment ennuyeux du film), raconte n’importe quoi, parle des enfants – d’ailleurs, où sont-ils les enfants ? Pas même en photo ; pourtant le fils porte le prénom de Louis. Comme quoi tout le monde se fout de tout le monde dans cette famille. Ce n’est que « moi ! moi ! moi ! » Le petit moi des petites gens qui sont restés au bled et n’ont pas réussi à s’en sortir et qui en veulent au fils prodigue.

Pourquoi revient-il, le jeune homme ? La famille ne le sait pas vraiment et ne le saura pas. Il est marginal, gay, a-normal. Il a quitté la famille, le milieu, la province, tout ce qui est mesquin, replié, traditionnel faute de savoir s’élever et créer. Il a désormais le regard du citadin évolué sur la campagne isolée, les sentiments d’un auteur reconnu pour ceux qui ne sont rien – mais qui sont sa famille. « Famille, je vous hais », disait Gide ; « je vous est », dit Dolan. Car il reste l’un d’eux, le fils de, le frère de ; il s’en sent un peu responsable, juste un peu. Ce n’est pas lui l’aîné, il est seulement celui qui a les dons.

Il revient… pour repartir, aussitôt sa déclaration faite. Déclaration déviée, édulcorée, qui énonce qu’il viendra plus souvent, que chacun peu aller le voir, a le droit. Et c’est le drame, comme à l’arrivée, comme au déjeuner : le drame des petits moi qui ne se sentent rien. Et lui qui n’a rien à leur dire les écoute bafouiller, délirer – en étranger. Il n’a pas dit qu’il était gravement malade, probablement du sida ; il a seulement dit qu’il serait plus présent prochainement – et qu’il ne sortait plus. Comprenne qui peut. Pourtant son ami avec qui il baisait à 15 ans, « ton Pierre » comme dit Antoine, est mort du « cancer ». Ainsi dit-on dans la belle province catholique pour éluder la maladie des invertis.

Adapté de la pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce, mort du sida cinq ans après avoir écrit sa pièce en 1990, le film prend des libertés. Les visages filmés en gros plan enferment chacun dans ses mots, dessinant une famille faussement protectrice qui se chamaille, se pique, où nul n’est reconnu pour lui-même mais seulement pour l’image qu’il a, où personne n’écoute les autres, tous dans le trop-plein. Seul Louis parle peu, « trois mots » comme dit sa mère. Il subit, il va mourir, il est effaré de ce chaos. La meilleure scène où l’émotion affleure est celle du dessert en famille, longuement et amoureusement préparé par la mère, où Louis déclare qu’il va revenir fréquemment. Mais il rompt aussitôt pour ne pas en dire trop, incapable de se livrer, et invoque un rendez-vous urgent, peut-être médical, pour aussitôt partir. Suscitant incompréhension, émotions et bagarre. Revoir sa famille, c’est juste la fin du monde.

C’est au dernier moment que le coucou sonne l’heure dans des lueurs de soleil couchant ou d’incendie et un oiseau s’envole, un vrai et pas son idéal sculpté de la pendule. Il se cogne aux parois et aux vitres. Il est enfermé dans le réel, la maison familiale, comme Louis dans les névroses des proches. Il meurt de se heurter aux murs – irrémédiablement seul. Un peu lourdement symbolique mais une métaphore de l’artiste incompris, de l’amoureux déviant, du fils hors des normes.

Grand prix du festival de Cannes 2016 et Trois César en 2017

DVD Juste la fin du monde, Xavier Dolan, 2016, avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Marion Cotillard, Vincent Cassel, Arcadès 2019, 1h35, €66,20 blu-Ray €73,21

Les autres films de Xavier Dolan en français : Tom à la Ferme + Laurence Anyway + Les amours imaginaires + J’ai tué ma mère + Mommy, Potemkine Films, €34,98

Biographie en français du réalisateur québécois : Laurent Beurdeley, Xavier Dolan l’indomptable, chroniquée sur ce blog.

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Guy des Cars, Cette étrange tendresse

Guy des Cars, ce journaliste qui a écrit nombre de romans à succès dans les années soixante n’est parvenu à devenir écrivain. Il reste de troisième zone, loin des plus grands malgré son ambition. La question est : pourquoi ?

Il écrit une belle langue mais trop banale ; il prend des situations scabreuses qu’il porte aux extrêmes mais sans les analyser en profondeur ; il crée des personnages qui semblent des caricatures, sans qu’on puisse vraiment s’y identifier. Ecrivain superficiel qui récupère des faits de société pour intriguer mémère, à une époque où les séries télé n’existaient pas, il ne passe pas la durée.

Cette étrange tendresse est celle d’un écrivain à succès de la cinquantaine pour un adolescent en pleine beauté éphébique d’à peine 18 ans. Il l’a recueilli lorsqu’il n’avait pas encore 15 ans et qu’il se retrouvait seul, orphelin ; il est devenu son « parrain ». Non, il n’a pas couché avec lui ni ne l’a perverti ; s’il le désire, c’est en secret, comme honteux en cette époque de machisme triomphant d’après-guerre. Mais il n’est pas un père de substitution ; s’il lui assure le vivre et le couvert, finance ses études de lettres en fac (première année), s’il l’associe à son œuvre en lui laissant taper ses manuscrits de pièces de théâtre, il est férocement jaloux. Alain, l’adolescent, est sa chose. Lui, André Forval, veut le façonner à son gré, faire de lui un écrivain comme lui. Son amour est dévorant, fusionnel, excessif.

Malgré le ton convenable, les passions sont exacerbées, bien trop. Le Pater familias sur le modèle du Père d’Ancien testament est déjà passé de mode et l’effet Pygmalion, fort à la mode chez Gide, Peyrefitte et Montherlant, n’a jamais produit de génies. Forval commet une pièce intitulée La voleuse, à la suite de nombre d’autres qui disqualifient à chaque fois les femmes comme fourbes et prédatrices. Guy Augustin Marie Jean de Pérusse des Cars, d’une bonne famille, élevé chez les jésuites et qui a vécu trois mariages, a écrit lui-même nombre de romans misogynes intitulés L’Impure, La Brute, La Dame du cirque, Le Château de la Juive, Les Filles de joie, Le Faussaire, L’Envoûteuse, La Justicière, L’Entremetteuse, La Maudite… Il sait de quoi il parle, même s’il s’amplifie et se panthéonise sous les traits du Grantécrivain André Forval.

Le directeur du théâtre et son metteur en scène vont proposer à l’auteur Forval une jeune femme sans expérience d’actrice pour jouer le rôle principal de voleuse. Ce sera Olga, une chanteuse de cabaret qui fait un tabac tous les soirs dans le bouge où elle se produit, moins pour son talent ou sa voix que pour son incarnation de « la » Femme. Comme s’il en existait une…

Alain, emmené par les trois hommes pour voir la fille et tester sa présence en scène, est subjugué et tombe « amoureux ». Ce n’est qu’inflammation des sens encore vierges, exacerbée par la rétention d’époque qui infantilisait les jeunes jusque fort tard dans l’existence. L’auteur en rajoute à merci sur sa beauté fragile, sa pureté d’âme effarouchée, son abîme sentimental. Il aime à en faire une pauvre petite chose « jeune » et vulnérable, une proie tendre pour la cougar en mal de mâles.

Le mal est fait, la première impression est cruciale. Forval, jaloux de cet engouement, fera tout pour le contrer. Il cherchera à rabaisser l’actrice, la sensuelle, la femme. Il en fera une putain dès 15 ans, avide de bite, n’hésitant pas à coucher avec qui lui plaît – et surtout avec qui la sert. Elle fera d’Alain son jouet pour avoir le rôle ; elle se laissera proposer de coucher par son acteur partenaire pour qu’il l’aide ; elle baisera avec l’ignoble Raoul, son « protecteur » patron du cabaret ; elle fera l’entraîneuse pour lui dans son rade.

Alain croit à l’amour ; elle ne croit qu’au sexe. Lui est absolu, elle l’utilise comme outil pour son plaisir et pour son succès. La jeunesse croit que l’amour et le sexe se confondent ; la Femme sait qu’il n’en est rien – jamais. Et que finalement « la tendresse », même « étrange » est peut-être le véritable amour, détaché du sexe. Mais l’expérience est douloureuse. Tout finira mal mais c’est mal dit, c’est « trop » comme on dit aujourd’hui. Vraiment trop, malgré le beau langage et les imparfaits du subjonctif.

Guy des Cars, Cette étrange tendresse, 1960, Folio 2001, 320 pages, €0.90 occasion, e-book Kindle €5.49

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Vladimir Nabokov, Feu pâle

Poupées russes, ce roman est un poème en quatre chants de 999 vers agrémenté d’un appareil de préface, commentaires et index, comme une étude universitaire. Ce campus novel n’en est pas moins roman d’aventures qui met en scène un triangle de personnages liés par l’amour et la haine derrière le miroir, mais aussi par une quête personnelle de chacun : le linguiste poète John Shade (ombre), le roi de Zembla en exil Charles-Xavier Vseslav renommé Charles Kinbote (King boot ! – dehors – comme dans les BD ?), enfin le tueur soviétoïde, robot sans âme et sexuellement impuissant nommé Gradus (degré) ou Grey (gris).

Kinbote est séduit par le poète Shade et veut instiller en lui l’idée d’une épopée de son royaume envahi et de son règne tragique ; Shade est un vieil homme cardiaque et maniaque, jalousement surveillé par sa femme Sybil, qui a pour ambition d’écrire son œuvre phare en méditant sur la mort, celle de sa fille disgracieuse et la sienne qu’il anticipe ; Gradus a pour mission de tuer le roi en exil comme Staline le fit de Trotski. Mais aucun ne parvient à ses fins : Kinbote est floué par le poème qui parle surtout de Shade ; Shade est tué en victime collatérale des balles de Gradus ; Gradus vise mal et rate sa cible royale mais n’en tue pas moins un poète.

Ce qui aurait pu être une forme aride se révèle prenante. L’auteur s’y révèle un dieu créateur d’univers et de personnages qu’il manipule comme des jouets. Aucun n’est sympathique, tous sont attachants, même le tueur à ressorts, plus malheureux que sadique : la société totalitaire l’a rendu ainsi. Le poème donne le ton, un romantisme fluide et brumeux très Europe centrale avant la sécheresse brute soviétique ; les commentaires ajoutent des aventures sentimentales et érotiques digne de l’épopée scoute du Prince Eric et de son royaume nordique imaginaire. Le royaume de Zembla inventé par Nabokov sur le modèle d’une Russie mythique (Zemlia) est lui-même évocateur d’exotisme physique et charnel, comme cette bande dessinée du même nom qui a paru entre 1963 et 1979 et que les jeunes garçons pouvaient lire chez le coiffeur, le dentiste, ou trouver dans les kiosques des gares de RER.

Le roi de Zembla est Nabokov lui-même transposé en tarzanide, personnage fabuleux doté d’une robuste constitution et d’amitiés érotiques adolescentes fantasmées. « A 12 ans, Oleg était le meilleur avant-centre de l’École ducale. Quand il était dévêtu et luisant dans la vapeur des bains, les attributs hardis de son sexe contrastaient fortement avec sa grâce de jeune fille. C’était un vrai petit faune » p.246. Les deux garçons vont dormir dans le même lit, s’enfermer aux toilettes pour « se laver les mains » (comme les filles disent se repoudrer le nez) et s’y livrer à des ébats torrides. « Certaines créatures du passé, et c’en était une, peuvent demeurer latentes pendant trente ans, comme celle-ci, alors que leur habitat naturel subit de désastreuses altérations » p.249, précise aussitôt Nabokov. Le souvenir d’un « compagnon bien aimé » (index) subsiste intact dans la mémoire de l’écrivain ; ce qu’ils ont accompli ensembles peut être désiré a posteriori sans que cela ait eu lieu.

Comme le roi, Nabokov s’est exilé de façon rocambolesque en échappant aux sbires communistes et s’est échoué aux États-Unis comme enseignant d’une université privée. Mais ce roi existe-t-il en réalité ? N’est-il pas une projection lyrique de Shade ? Un avatar affabulé par Kinbote, obscur professeur d’université, « ombre du jaseur tué par l’azur trompeur de la vitre » ? Une paranoïa soviétique qui voit des ennemis partout ? Nous sommes clairement dans un univers parallèle où l’auteur est roi. Une liberté du désir au-delà de notre enveloppe mortelle, une création ex-nihilo sortie de notre esprit – et qui lui survivra. Le poème commence par les reflets sur une vitre qui transpose et superpose les objets comme le poète diffracte et filtre sa vision sur le monde.

Kinbote et Shade sont antinomiques mais, comme la matière et l’antimatière, s’attirent et s’annihilent. Il n’en restera qu’un. Kinbote est athlète et droit, homo, gaucher, libertin et stérile, végétarien et chrétien ; Shade est maladroit et courbé, hétéro, droitier, fidèle et père d’une fille, mangeur de viande et agnostique. Tout est faux-semblant et tout est Nabokov, comme les deux tendances de sa nature riche et variée. « Enfant, j’étais un petit illusionniste », disait l’auteur (p.1315 Pléiade). Lui aussi, comme les peintres renaissants, crée des Madones à partir de jeunes fleuristes à Florence. Son prince Charles-Xavier, amant à 13 ans du fils de duc Oleg, est la version sylphe de qui il était lui-même à Saint-Pétersbourg. Une projection, un fantasme, une sublimation – un possible parmi les personnages en lui. L’apparence physique de Shade lui-même était un masque « car si les modes de l’ère romantique rendaient plus subtile la virilité d’un poète en découvrant son cou séduisant, en dégageant son profil et en réfléchissant un lac de montagne dans sa prunelle ovale, les bardes d’aujourd’hui, sans doute à cause des meilleures conditions dans lesquelles ils vieillissent, ont l’air de gorilles ou de vautours » p.168. Ce roman est « un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme », comme le disait Churchill de la Russie soviétique… Chacun ira de son interprétation : à mon avis, elles sont toutes justes, échos et reflets dans l’âme du lecteur particulier.

Cela n’empêche pas Vladimir Nabokov, noble déchu de la Russie tsariste, d’instiller ses messages de haine à la pacotille d’une certaine modernité qui l’a frustré de son destin.

« Je hais les choses comme le jazz,

Le crétin en bas blancs torturant un taureau

Noir, strié de rouge ; le bric-à-brac des abstraits,

Les masques rituels primitifs, les écoles progressistes ;

La musique dans les supermarchés, les piscines ;

Les brutes, les fâcheux, les philistins bourrés de préjugés de classe, Freud, Marx,

Faux penseurs, poètes surfaits, imposteurs et requins » p.199.

Il commente ainsi l’air sombre des Russes soumis au joug socialiste : « Cet air sombre n’a généralement rien de vraiment métaphysique ou racial. C’est tout simplement le signe extérieur d’un nationalisme congestionné et le sentiment d’infériorité d’un provincial – ce redoutable mélange tellement typique des Zembliens sous la domination des extrémistes, et des Russes sous le régime soviétique. Dans la Russie moderne, les idées sont des blocs taillés à la machine et mises en circulation dans des couleurs franches ; la nuance est interdite, l’intervalle muré, la courbe grossièrement échelonnée » p.343. Rien n’a changé malgré la chute du bloc, on dirait Poutine !

Le miroir inversé avec lequel se regardent Kinbote et Shade, chacun confit en narcissisme, ne sera brisé que par Gradus le tueur. L’imaginaire romantique sera troué par le réalisme socialiste. Les érotiques par un impuissant. Mais quel est le plaisir du lecteur ? Lire la réalité comme une page de code civil ou la rêver en monde imaginaire ? L’impuissance du socialisme à « élever » l’humain à la spiritualité créatrice est démontrée. Vivre, c’est jouer, « innocence et oubli » songeait Nietzsche.

Vladimir Nabokov, Feu pâle (Pale Fire), 1962, Folio 1991, 352 pages, €9,40

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome III : Pnine – Feu pâle – Ada ou l’ardeur – La transparence des choses – Regarde, regarde les arlequins ! – L’original de Laura, Gallimard Pléiade 2020, édition Maurice Couturier, 1596 pages, €78,00

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

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Robert Moss, Boulevard Gogol

Alexandre Preobrajenski – Sacha – est fils d’officier soviétique, petit-fils d’officier du tsar ; ses ancêtres militaires remontent à Borodino (1812). Son nom est d’ailleurs celui du plus prestigieux régiments de la Garde impériale russe, créé en 1683 par Pierre le Grand (et rétabli en 2013 par Vladimir Poutine). Son père est mort au combat durant la GGP, en Prusse-Orientale – « pour la patrie » écrit-on ; du pistolet d’un aviné du KGB apprend-t-on. Au pays du mensonge d’État, les « organes » ne peuvent se tromper et tuer un officier au front parce qu’on voulait violer une fillette boche de 7 ans écartelée sur une table et qu’il s’en est offusqué, est un détail de l’histoire glorieuse du communisme. Ses bâtisseurs ont tous les droits puisqu’ils sont l’Histoire en marche – comme en Ukraine où il s’agit de chasser le démon (juif) « nazi ».

Alexandre a 16 ans lorsqu’il l’apprend d’un vieux juif, ex-prof d’histoire renvoyé pour critique envers le régime ; il vit au bas de son immeuble miteux dans la promiscuité des appartements collectifs à cuisine et chiottes communes. Le communisme fabrique des canons, pas des biens de consommation ; l’avenir est radieux, mais pas pour tout le monde. Seule la Nomenklatura en profite et, avant tout, les Organes (de sécurité d’État). Le garçon comprend que, s’il veut se venger du tueur comme du régime, il doit tout d’abord s’y infiltrer ; devenir l’un d’entre eux ; hurler avec les loups. Pour réussir en tyrannie, rien de plus simple : faire comme les autres, « mentir, tricher, trahir, grimper. »

Son grand amour est juive et dissidente naïve, fille du vieux prof. Tania se fait prendre et envoyer en camp – où elle se fait encore « prendre » de toutes les façons et par n’importe qui. Elle y crève. Alexandre a voulu l’en empêcher, mais comment empêcher une égérie persuadée d’avoir raison et qu’il ne peut rien lui arriver parce qu’elle est jeune et qu’elle « veut » ? Les Organes s’en foutent et la foutent; elle est foutue. Alexandre découvrira son sosie à New York lorsqu’après l’université, l’engagement militaire, les commandos spetsnaz et la formation au GRU (les renseignements militaires), il est muté à l’ambassade pour observer et recruter. En attendant, il fréquente le Komsomol, s’y fait remarquer car il écrit bien et « selon la ligne », même sans en croire un mot, qu’il rencontre la fille d’un général et se laisse séduire, l’épouse et lui fait un fils. Son beau-père, le général Zotov, deviendra chef d’État-major et maréchal de l’Union soviétique, ce qui aidera bien Sacha. A eux deux, plus quelques autres, ils vont profiter de la mort de Brejnev et de la transition Andropov pour changer le régime. Et Sacha tuera l’assassin de son père, devenu colonel du KGB.

Outre l’attrait du roman policier, l’intérêt de se replonger dans l’histoire de l’Ours est triple :

  1. retrouver l’URSS dans son jus, avant Gorbatchev et sa chute ;
  2. mesurer combien l’auteur, journaliste américain d’origine australienne très bien informé sur l’espionnage (il a été le premier à révéler la piste bulgare dans l’attentat contre Jean-Paul II, et probablement proche de la CIA comme son personnage Harrison), est tombé assez juste sur la fin du régime soviétique ;
  3. observer enfin combien Poutine et sa clique des Organes, installés en nouvelle Nomenklatura pseudo-démocratique, obéit aux mêmes schémas soviétiques, l’esprit ossifié à cette façon de voir le monde d’il y a 50 ans.

La fin du régime soviétique n’a pas eu lieu par une révolution populaire à la Solidarnosc – les Russes sont trop esclaves pour cela. Elle n’a pas eu lieu par un coup de force de l’armée à la façon africaine ou sud-américaine ou encore turque, mais aussi française du temps de Bonaparte – l’armée est trop rigide et dispersée en diverses sections, volontairement. Elle s’est produite par une scission de la république de Russie, un vote pour un leader charismatique (Eltsine), et son choix sur sa fin de désigner lui-même un dauphin à « faire élire » – un représentant des Organes, le KGB en l’occurrence. Mais L’auteur écrit en 1985 et Gorbatchev va être élu Secrétaire général du PCUS, prolongeant la transition en bouleversant plus le régime qu’il ne réussira à le réformer.

Robert Moss rappelle qu’« un capitaine et plusieurs officiers russophiles avaient formé un cercle, à Leningrad, pour dénoncer le cosmopolitisme des dirigeants et appeler à un retour à la tradition de l’Église orthodoxe » p.194 – Poutine était de Leningrad et a rétabli l’Église et son patriarche ultra-conservateur. L’auteur met dans la bouche d’un commando pour qui seule l’action compte l’antisémitisme traditionnel russe, diffusé par Staline contre ses opposants – et repris par l’élite poutinienne : « Prends les cinq types qui ont mis la main sur le pays (…) Qu’est-ce que tu trouves ? Trois juifs – Trotski, Kamenev, Zinoviev -, une blatte de Géorgie et notre illustre Lénine qui en fait était moitié kalmouk et moitié juif allemand » p.75. Il résume l’état d’esprit des badernes militaires : « Disons que sa vision de la sécurité stratégique et tactique se ramène au classique espace tampon, genre Finlande ou Bulgarie. (…) Certaines sources, dûment recoupées, nous font penser qu’il a un plan d’invasion de l’Iran, avec déstabilisation de toute la région du Golfe et pagaille chez les Saoudiens. Il méprise cordialement les States : selon lui, nous n’avons plus assez de cran pour engager une action. Férocement antisémite de surcroît. Il s’est mis en tête de venger les petits protégés arabes de Moscou qu’Israël a humiliés sur tous les terrains d’opérations. Il a publié, il y a quelques années, dans une revue militaire russe, un plaidoyer à peine voilé en faveur de l’action nucléaire surprise » p.289 – tout à fait le programme de Poutine… Enfin, provoquer le réflexe patriotique quand on est contesté à l’intérieur reste le nerf des dictatures.

Décidément, se replonger dans les archives d’un monde figé à l’Est sert à comprendre le présent bien mieux que l’actualité.

Robert Moss, Boulevard Gogol (Moscow Rules), 1985, Denoël 1986, 312 pages, €15,24

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Nous entrons parfois en folie, dit Montaigne

Le chapitre II du Livre II des Essais est consacré à « l’ivrognerie », mais Montaigne digresse volontiers. Il prend prétexte d’un thème pour en aborder d’autres, par association d’idées ou conjointement. En ce Livre II, il se sent moins contraint par la forme, plus libre d’aller par sauts et gambades comme il aime à le dire.

Il commence donc par l’ivrognerie, qui est un vice, mais pas n’importe lequel. C’est un vice « grossier et brutal », « tout corporel et terrestre ». Rien à voir avec l’esprit du vin mais tout avec la lourdeur de l’ivresse. Seuls les Allemands le tiennent en crédit, relate-t-il. « Les autres vices altèrent l’entendement ; celui-ci le renverse, et étonne le corps. » Rien de pire pour Montaigne, adepte de la tempérance et de l’équilibre harmonieux de l’âme et du corps, des passions et de la raison. « Le pire état de l’homme, c’est quand il perd la connaissance et gouvernement de soi. »

Exemples : non seulement le pris de vin titube et ne sait plus se tenir, mais il révèle les secrets les mieux enfouis dans sa conscience, trahissant sans le savoir comme cet ambassadeur, ou se livrant à la débauche sans conscience, comme Pausanias enivré par Attale, sa beauté abandonnée « aux muletiers et nombre d’abjects serviteurs de sa maison ». Une chaste veuve de village « vers Castres », rapporte Montaigne sur la foi du témoignage direct « d’une dame que j’honore et prise singulièrement », se trouve enceinte mais elle ne sait pas de qui, n’ayant fauté avec personne à sa connaissance. « Elle en vint là de faire déclarer au prône de son église que, qui endosserait ce fait en l’avouant, elle promettait de lui pardonner et, s’il le trouvait bon, de l’épouser. » Ce qui fut fait. Péché ignoré mais avoué, est à demi pardonné. « Un sien jeune valet de labourage, enhardi par cette proclamation, déclara l’avoir trouvée, un jour de fête, ayant bien largement pris son vin, si profondément endormie près de son foyer, et si indécemment, qu’il s’en était pu servir, sans l’éveiller. » Comme délicatement ces choses-là sont dites… Mettez, pas mitou. Montaigne conclut cette anecdote sobrement : « Ils vivent encore mariés ensemble ».

Un fois ces exemples posés, ce malheur de trop boire qui peut tourner en bien est-il un vice majeur ? « Il est certain que l’Antiquité n’a pas fort décrié ce vice », constate Montaigne. Il pèse toujours le pour et le contre avant de balancer pour le milieu juste. Il commence par le préjugé courant : s’enivrer est un vice (et un péché d’église), puis propose la contradiction avec les sages antiques, avant d’avancer ce qu’il pense de la chose.

Socrate et Caton s’enivraient parfois et même « Silvius, excellent médecin de Paris » dit de son temps qu’il est bon de faire un excès de boisson une fois par mois pour garder les forces de notre estomac. Nous tempérerions ce conseil de nos jours par sa version psychologique : se lâcher de temps à autre est bon pour le moral, pas pour le corps, même s’il le supporte. Mieux, dit Montaigne, plus on avance en âge, plus la boisson reste la seule consolation pour égayer l’esprit et le corps, les forces libidinales déclinant. La façon de boire à la française, durant les deux repas de la journée, est bien trop tempérée. « Mais c’est que nous nous sommes beaucoup plus jetés à la paillardise que nos pères », observe Montaigne. Les périodes de guerre, fussent-elle civiles et de religion, incitent à baiser par quelque compensation naturelle d’engendrer pour remplacer les morts. Les périodes de paix sont plus moralisantes et substituent au plaisir charnel la boisson ou la drogue, mieux socialement acceptées.

C’est à ce moment qu’est inséré un paragraphe sur son père, « très avenant, et par art et par nature, à l’usage des dames. » Il prisait Marc-Aurèle, « la contenance, il l’avait d’une gravité douce, humble et très modeste. Singulier soin de l’honnêteté et décence de sa personne et de ses habits, soit à pied, soit à cheval. Extraordinaire fidélité en ses paroles (…). Pour un homme de petite taille, plein de vigueur et d’une stature droite et bien proportionnée. D’un visage agréable, tirant sur le brun. Adroit et exquis en tous nobles exercices. » Un modèle pour son fils ; un modèle pour tout homme.

Revenant à la boisson, Montaigne ne voit pas quel plaisir il aurait à boire outre mesure. C’est « se forger en l’imagination un appétit artificiel et contre nature ». Son estomac n’y pourrait. La raison antique met des limites, comme c’est son rôle : « Platon défend aux enfants de boire vin avant 18 ans, et avant 40 de s’enivrer ; mais, à ceux qui ont passé les 40, il ordonne de s’y plaire ; et mêler largement en leurs banquets l’influence de Dionysos, ce bon dieu qui redonne aux hommes la gaieté, et la jeunesse aux vieillards, qui adoucit les passions de l’âme, comme le fer s’amollit par le feu. » Mais on ne boit pas en guerre, ni pour les magistrats avant de proférer un jugement, ni si l’on veut procréer un enfant. Montaigne est pratique et humain. Il relativise le « péché » catholique par la vertu d’équilibre antique, il interdit aux jeunes pour leur santé et le permet aux vieux pour leur gaieté.

Attention cependant à notre vanité : l’ivresse est un relâchement, un abandon, une faiblesse. « Lucrèce, ce grand poète, a beau philosopher et se bander, le voilà rendu insensé par un breuvage amoureux. » L’ivresse rend fou, pas sage, car « la sagesse ne force pas nos conditions naturelles ». Elle est une maîtrise, pas une armure. Montaigne, incliné vers les Stoïciens durant tout le Livre I, s’en détache dans ce nouveau Livre II. Le stoïcisme est trop fier et trop sectaire, l’humanité n’est pas si roide. « Quand nous entendons en Josèphe [l’historien Flavius Josèphe évoquant le martyr des sept frères Macchabées] cet enfant tout déchiré des tenailles mordantes et percé des alênes d’Antiochus, le défier encore », « il faut confesser qu’en ces âmes-là il y a quelques altération et quelque fureur, tant sainte soit-elle ». Ces « extravagances » masochistes qui jouissent de souffrir et de défier le bourreau, ne sont point sagesse mais folie, comme l’ivresse mais en plus grand. La « sainteté » n’est-elle pas une ivrognerie, ose suggérer Montaigne sans le dire ?

Et de se réfugier aussitôt derrière les Antiques pour ne pas vexer l’Eglise et saint Augustin qui l’évoque, et de tempérer aussitôt son propos absolu par la relativité humaine :« Aussi dit Aristote qu’aucune âme excellente n’est exempte de mélange de folie. Et a raison d’appeler folie tout élancement, tant louable soit-il, qui surpasse notre propre jugement et discours. D’autant que la sagesse, c’est un maniement réglé de notre âme, et qu’elle conduit avec mesure et proportion, et la maîtrise. » Voilà donc ce que Montaigne pense, tout au bout du chapitre. Quand nous sommes hors de nous-mêmes, nous pouvons être poète ou prophète, ou combattant héroïque – mais aussi pris de boisson et traître ou débauché… Tout est possible lorsque nous ne contrôlons plus rien de nous. Notre jeunesse à nous, en raves et autres prises hallucinatoires, rêve de s’élever alors qu’elle se vautre trop souvent. La sagesse est bien éloignée…

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Saint Biroutin

On n’en finit plus de recenser, dans la croyance populaire, ces noms de saints censés assurer la fertilité. C’est un vrai dictionnaire des seins qu’il faudrait au lieu des saints de Merceron. Saint Biroutin est attesté dans la Vienne, au village de La Macherie, où les femmes stériles viennent prier ou se frotter au « nez » d’une tête en pierre, substitut décent de la bite désirée. On dit aussi saint Birotin pour être plus avouable.

Un pèlerinage se déroulait dans le même département à L’Isle-Jourdain à saint Sylvain, nommé aussi saint Birottin (avec deux T pour augmenter sa puissance). Le saint aurait été jeté dans la Vienne où il aurait flotté jusqu’au pont et aurait été récupéré par une vieille. Le sylvain était un faune grec échappé du christianisme qui coïtait volontiers avec tout ce qui portait trou et était désirable : jeune fille ou jeune gars. Évidemment, pour la fertilité, mieux valait être fille, les garçons sont handicapés de ce côté.

Le nom du saint est dérivé de la biroute qui désigne le membre viril, probablement d’après biron, déformation de viron, la vrille. J’en connais qui s’appellent Biron – ils ne savent pas qu’ils sont du sexe.

Le mot biroute est connu à Paris dès la fin du XIXe, à en croire Alain Rey, le pape de la langue française et de ses origines. Une lecture passionnante à recommander. Les Poilus de la GG (grande guerre) dénommaient ainsi les ballons d’observation qui leurs rappelaient des couilles… Ils les nommaient biroutes, bites ou « couilles à Joffre ». Les ballons allemands ressemblaient plus à des saucisses, mais cela garde au fond le même sens. C’est vrai que, durant quatre ans, être frustré de femme engendrait des fantasmes applicables à tout objet.

Je n’ose donner une illustration pour cette note, sinon par un produit dérivé.

Jacques Merceron, Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux, Seuil, 2002, 1293 pages, €35,50

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Un chat maire

Il suffit de chatter pour découvrir qu’il n’y avait pas un chat parmi les candidats valables aux élections. En revanche, plus d’un chien a déjà été maire. Citons, entre autres inhumains, Maximus Mighty-Dog Mueller, Golden Retriever à Idyllwild en Californie, et Duke le montagne des Pyrénées à Cormorant au Minnesota (pourtant, avec un nom qui commence par minet…).

En juillet 1997, deux citoyens bipèdes de Talkeetna en Alaska (quelques centaines d’humains et de nombreux chiens) ont proposé délire un félin. Il s’agissait de Stubbs, un gouttière dans domicile fixe né dans la rue. Et le chat fut élu en catimini puis réélu pendant vingt ans – une vie de chat. Comme quoi les citoyens préfèrent chat en poche plutôt que choix de nuls. Chat alors ! Il faut cependant porter moustaches et arborer sa queue, ce qui ne se fait plus guère chez les descendants du singe, on ne sait pourquoi. La nuit pourtant, tous les chats sont gris.

Les humains battus ont fait grrr puis le gros dos avant de jouer les chattemites avec les yeux fendus. Ils se sont efforcés de faire des chatteries aux électeurs pour regagner leurs voix, mêlant la leur aux miaulements du félin malin. Il aurait pu user du chat à neuf queues pour faire rentrer les récalcitrants dans la loi commune : le matou devant, le territoire dûment compissé deux fois par jour, et les minettes en harem derrière lui. Les femmes font la chatte et adorent ça, jouant à chat perché avec les minets.

Stubbs est mort le 21 juillet 2017 et n’a pas augmenté les impôts. Les croquettes restent au même prix, pas de quoi fouetter un chat. Car le félin a évité dans son programme la bouillie pour les chats habituelles pour appeler un chat un chat et flanquer la pâtée à ceux qui donnent leur langue au chat. Il les leur a prises et ne les a plus lâchées. Car quand le chat n’est pas là, les souris dansent.

Le pouvoir du chat, chère Marine à la peine, n’a été que symbolique. Comme la reine d’Angleterre, un maire humain a officié comme Premier ministre tout le temps de son mandat. Il ne faut pas réveiller le chat qui dort, pas plus que la souveraine de la perfide Albion. Chat échaudé craint l’eau froide. Mais Stubbs a sublimé l’économie du village. Sa féline célébrité a attiré les touristes comme un piège à souris. A bon chat, bon rat !

Il a peut-être été le premier chat maire à habiter en château (en son honneur on ne dit plus mairie) dont le portail a été remplacé par une chatière. Les élus ont été autorisé à griffonner, ce qui n’était jamais arrivé auparavant, tout en faisant patte de velours. Quant au chat, les mauvaises langues feulent qu’il a pris des goûts de matou, se prélassant tout le jour en attendant la pâtée, entouré d’un aréopage de minettes, suppant « un verre à vin rempli d’eau parfumée à l’herbe à chats », dit son compère Figaro.

Une chatte noire nommée Jinx a depuis quitté son refuge pour prendre ses fonctions de mairesse pour une journée entière dans la commune de Hell dans le Michigan. Ses 72 habitants seulement, selon le Daily Mail,ont autorisé sa maîtresse Mia à montrer sa chatte (mais oui, devant tout le monde !). Elle est noire comme l’enfer et la chevelure de sa maîtresse, a comme elle de gros yeux et de grosses pattes, et s’étale complaisamment sur fesses-book, qui mérite bien son nom selon les intentions initiales des créateurs libidineux. Mais il n’est certainement pas « le premier félin au monde à occuper un tel poste », comme il est ronronné pour endormir les souris !

Mia avait adopté cette forme de chatte en 2018 après l’avoir découverte, à l’âge de 3 mois, livrée à elle-même. Elle a depuis cultivé avec soin le champ du plaisir au domicile familial. Il est dit dans l’article que « la jeune femme a alors reçu des réponses de la part d’habitants de Hell, dans le Michigan ». Elle a affirmé qu’il s’agissait de sa chatte et non pas de sa chatte (allez comprendre), mais que la touffe voulait être maire une journée « moyennant un petit don au profit de la localité ». De quoi brosser les citoyens qui font grise mine dans le sens du poil.

Rappelons que le maire, outre d’être ministre des Finances sous Emmanuel Macron, est obligatoirement une personne physique. Un chat en est une. Il représente l’autorité municipale, et dirige l’exécutif de la commune. Là, je donne ma langue au chat. « On dit la mairesse au Canada, la maire ou le maire ailleurs. En français de Belgique, les deux féminins, mairesse et maire, sont admis », nous apprend l’encyclopédie des wikipèdes. Le maire est le mayor, le plus grand, le premier. Il est élu en France par le conseil municipal et pas directement par les citoyens (comme le président de la République avant 1962 était élu par le Parlement). Il s’agit donc d’un vote indirect pour filtrer les indésirables. Le maire ou la maire de (mais ça fait la merde) est à la fois agent de l’État et agent de collectivité territoriale qu’est la commune.

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L’homme tranquille de John Ford

Un conte de fées dans la verte Erin. Tel est le rêve de John Ford le réalisateur, Irlandais émigré devenu « Yank ». Il met en scène un garçon né en Irlande, Sean Thornton (John Wayne), émigré aux États-Unis avec sa mère à la mort de son père, pour survivre. Il est devenu boxeur « hussard » et a acquis une certaine réputation en même temps que l’aisance. Mais il a un jour de match tué son adversaire sans le vouloir et il a juré désormais de ne plus se battre. Il retourne donc au pays de ses ancêtres pour y mener une vie tranquille.

Dès son arrivée – en retard – par le train à vapeur pittoresque aux quatre wagons verts, il assiste à une « irlandade », une polémique entre le chauffeur, le chef de gare, le porteur, le pelleteur de charbon et une commère pour savoir comment rejoindre le village depuis la gare. Un cocher taiseux et malin au nom irlandissime de Michaleen O’Flynn (Barry Fitzgerald), lui prend tout simplement sa valise et son sac de couchage (inconnu en Irlande) pour les porter dans sa carriole à cheval. En chemin, Sean voit courir derrière ses moutons dans les vertes prairies une apparition rousse et robuste en robe rouge et bleue dont Michaleen lui révèle qu’il s’agit de Mary Kate Danaher (Maureen O’Hara). Mais « pas touche ! » Le terrible frère « Red » Will Danaher (Victor Mc Laglen), esquire et gros propriétaire du coin, veille jalousement sur elle.

Il sait que Sean a « dragué » sa sœur à l’église en lui offrant de l’eau bénite, ce que ne font que les fiancés déclarés ; il devine qu’il l’a déjà embrassée et qu’elle ne s’est rebellée que pour la forme. Il jure qu’il ne l’aura pas. Mais tout le village, jusqu’au curé et au vicaire, se ligue pour favoriser les amours du jeune couple. Ils ont tout aussi mauvais caractère l’un que l’autre mais sont tellement irlandais ! Le gros Red sera mystifié, la fille accordée, le couple marié. Mais lorsque Danaher annoncera son mariage avec Tillane comme si c’était fait, celle-ci s’exclame : elle n’était pas au courant. Non qu’elle ne voudrait pas, l’accouplement est dans l’air depuis un moment, mais elle a sa dignité. Le frère refuse alors de donner sa dot à sa sœur – meubles et somme d’argent hérités de sa mère.

L’histoire rocambolesque se corse. Qu’est-ce que l’argent pour un Yankee qui a réussi ? Il s’en moque de la dot, il préfère la fille. Mais la dot est un statut social pour une Irlandaise et elle ne l’entend pas de cette oreille. Elle se refuse donc à lui bien qu’elle soit prise de passion. Sean agit alors en macho irlandais, au grand aise de son épouse et du village. Il la jette sur le grand lit nuptial, qui s’effondre, avant d’aller coucher dans son sac à côté. Lorsqu’elle part pour Dublin pour le quitter, il la rejoint à la gare et la ramène de force en la tirant par les bras, le col ou les cheveux comme une pouliche rétive devant tout le village – et les employés du train, qui prend encore plus de retard ; une vieille lui tend même un bâton pour la battre, comme il était coutume. Le gros Dahaher l’a provoqué et assommé d’un coup de poing devant tous au pub, et il ne s’est pas rebiffé. Sa femme l’a quitte pour lâcheté à ne pas réclamer son droit. De colère, il se remet donc dans le chemin et se bat avec Danaher.

C’est « homérique », comme dit Michaleen. Une bagarre pour rire, comme dans les dessins animés où les coups formidables n’ont aucun effet autre que d’invraisemblables chutes. L’alcool et la bagarre, voilà ce qui soude les hommes – de vrais gaulois de caricature. La réconciliation et la considération, voilà ce qui convient aux femmes. Mary Kate la rousse se retrouve confortée dans ses droits et son statut, elle est heureuse avec son robuste mari qui la défend. Lui est amoureux et enfin accepté, y compris du frère qu’il invite à dîner. Lequel ne tarde pas à se marier avec la châtelaine veuve. Tout est bien au paradis de la verte Erin, comme dans un conte de fées.

John Ford a adapté un court roman de Maurice Walsh pour tourner le film de sa nostalgie, tout en gommant l’aspect politique du roman. Son héros s’appelle Sean et Ford a prétendu être né sous le nom de Sean Aloysius O’Fearna ; son héroïne Mary-Kate porte les prénoms de son épouse Mary Ford et de son amour déçu Katherine Hepburn. Le retour en Irlande a donc une dimension personnelle et cathartique. Il emmène même ses quatre enfants, qui apparaissent dans le film. Sean et Mary Kate devront surmonter chacun leurs propres préjugés et démons intimes pour s’ouvrir à une relation adulte. Quant au pays, il est complice, autant les habitants que la nature même. Le vent souffle en rafale lorsque Sean embrasse Mary Kate, le tonnerre interrompt leur duo près de l’église, la pluie s’abat à seaux comme pour les ondoyer, le saumon mythique échappe au curé dans la rivière. La nature s’exprime, personnage de l’histoire. Comme au jardin d’Éden, tout est concilié : l’humain en son environnement, un vrai rêve pré-écolo.

Ce pourquoi le film est aussi une comédie. Presque tout est burlesque pour un regard américain dans cette Irlande hors du temps : la verdure émeraude omniprésente, la pluie sempiternelle, l’alcool qui coule à flot bien loin de la prohibition, les curés plus soucieux des apparences que du puritanisme, la bagarre qui reste de cour d’école. Même un vieux (le frère de John Ford) se relève de son lit de moribond lorsqu’il entend la rumeur des boxeurs dans la rue. L’Amérique anticonformiste forgée par le Colt et la Bible rencontre la traditionnelle Irlande catholique et patriarcale des femmes soumises vouées à la cuisine, aux gosses et à la maison et des mâles à grande gueule. John Ford réconcilie ces contraires par un humanisme d’après-guerre (passé de mode aujourd’hui) qui prône le combat juste : celui mené pour l’amour dans le couple, pour la tranquillité sociale.

Un gros succès en son temps ; une découverte aujourd’hui.

DVD L’homme tranquille (The quiet Man), John Ford, 1952, avec John Wayne, Maureen O’Hara, Barry Fitzgerald et Victor McLaglen, Films sans frontières 2018, 2h09, €17.00

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Vladimir Nabokov, Pnine

Aux auteurs débutants je conseille ce roman : il apprend comment créer un personnage de toutes pièces, différent de soi, comment lui donner chair, montrer ses défauts et son humanité, comment d’un bouffon faire un être touchant. Pnine, dont le nom sonne comme peine (pain en anglais, langue de l’écriture), est professeur dans une université de seconde zone américaine, il enseigne le russe aux débutants comme aux confirmés, et la littérature russe. Il est cultivé, fils de médecin de Saint-Pétersbourg, et a reçu une bonne éducation. Mais il est gauche et peine à s’adapter aux mœurs directes américaines.

Son tragique bouffon est qu’il aurait pu faire carrière en Russie comme professeur entouré de livres, vivant paisiblement. Au lieu de cela, il est jeté tout nu dans un nouveau monde concurrentiel où il n’est que précaire, gardant un accent abominable et un vocabulaire limité. D’autant que les années cinquante s’intéressent très peu à la Russie devenue URSS et ennemie. Ni sa langue, ni sa littérature ne sont prisés des étudiants qui veulent faire carrière.

Bien sûr, Nabokov a pris son propre exemple d’immigré pour sentir son personnage ; il a pris aussi pour modèle un Juif ukrainien exilé en Belgique, en France puis aux États-Unis, Marc Szefel, né en 1902 et qui a la cinquantaine lorsque Pnine surgit dans la littérature. Mais Timofeï Pnine est une création originale, soigneusement ornée de détails qui font vrais. L’auteur s’empresse de mettre en exergue la formule célèbre : « Tous les personnages sont fictifs. Toute ressemblance… etc. ». Sauf que l’auteur se situe lui-même dans le roman en tant que V. N., tout d’abord narrateur des malheurs de Pnine, puis analyste de sa personne maladroite, enfin collègue ironique avant d’être ému. Il aurait failli épouser Liza, la femme éphémère de Pnine qui fit un fils avec un autre, le psychiatre Wind, avant que celui-ci ne trouve son mariage annulé pour vice de forme et parte avec une autre. Pauvre Pnine !

L’auteur est en effet cruel avec son personnage, insistant sur ses travers, le faisant imiter comiquement par ses collègues, prouvant par des anecdotes son incapacité sociale. Il est aussi touché par lui, mais toujours selon sa loi. Le lecteur, ainsi soumis à ces contrastes de froid et de chaud, est secoué et sommé de réagir, de s’investir dans sa lecture. L’auteur et lui dialoguent comme un psychanalyste avec son patient (Nabokov avait horreur de la psychanalyse, qu’il considérait comme un discours de charlatan). Peut-être veut-il prouver que l’on peut pénétrer l’âme de quelqu’un en l’observant et lui parlant, en échangeant des points de vue avec son entourage, plus que par des méthodes pseudo-scientifiques de tests et autres protocoles ridicules ? Il s’en moque ouvertement au chapitre IV.

A l’inverse, il fait de Victor, le fils de Liza qui n’est pas de Pnine, un enfant allergique à tout schéma œdipien préétabli par le freudisme. Malgré ses parents psy, le gamin n’a pas désiré tuer son père ni coucher avec sa mère ; il est de part en part à part. « Le génie, c’est le non-conformisme », dit carrément Nabokov (p.69 Pléiade). Il développe alors sa théorie des sensations et des perceptions, attentif aux ombres et aux reflets, captant une rue dans un pare-choc. Le temps qui passe ne peut être arrêté que lorsqu’on décrit avec minutie ce qui se passe dans l’instant, une nuance de couleur, un rayon de lumière, une ombre portée qui se déplace. Un auteur est comme un dieu dans son univers. Il crée, il dit, il amène. Comme affirmait Nietzsche, dieu est un enfant qui joue.

Nabokov vous invite à jouer avec lui. Il vous apprend à créer la vie d’un être imaginaire.

Vladimir Nabokov, Pnine, 1955, Folio 1992, 267 pages, €7,20

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome III : Pnine – Feu pâle – Ada ou l’ardeur – La transparence des choses – Regarde, regarde les arlequins ! – L’original de Laura, Gallimard Pléiade 2020, édition Maurice Couturier, 1596 pages, €78,00

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Et le Covid dans tout ça ?

Au 1er août, l’état « d’urgence » sanitaire est levé. Plus d’obligations, sauf quelques rares concernant l’hôpital et les voyageurs. La grande « liberté ». Les anti-tout son ravis, les médecins le sont moins. La foule à tête de linote croit que tout est terminé alors que tout ne fait que commencer. Il subsiste chaque jour autour d’une centaine de morts en France.

Il va falloir désormais vivre « avec » le Covid, comme on vit avec la grippe, la peste et autres sida. Il est de mode de s’élever contre cette expression de « vivre avec » pour lui préférer « vivre contre ». C’est une absurdité : bien sûr que nous allons vivre « avec » ! Non pas « coucher avec » le virus de façon incestueuse en lui faisant des mamours, mais vivre en acceptant sa présence, constante, insidieuse, parfois mortelle.

Ce n’est que parce que c’est « Macron » qui l’a dit qu’il faut s’insurger contre : un bel illogisme. Les enfeignants « de gôch », repris par les opposants politiques qui surfent sur la mode, avaient réagi de même lorsque Sarkozy s’était demandé publiquement en 2006 pourquoi un roman archaïque de 1678 (trois siècles auparavant), La princesse de Clèves, figurait au programme d’un concours de la fonction publique de simple attaché d’administration. Se poser la question était légitime : ni le niveau requis, ni le travail demandé ne justifiaient de s’intéresser à une œuvre, certes littéraire, mais plutôt ennuyeuse à lire (vous l’avez lue ?) et se perdant dans les méandres d’une psychologie amoureuse d’un autre temps (sans égalité homme-femme ni droit mitou). Les engouements idéologiques aveuglent la raison.

Donc le Covid : il subsiste, à sa 7ème vague. Il n’a pas fini de muter. Même s’il semble moins dangereux, il est encore plus contagieux. Ce qu’il veut ? Survivre. Ce qu’il fait ? S’adapter. A nous de faire de même, donc vivre « avec », comme on vit avec son ennemi – sans pour autant coucher « avec ».

Tout comme Poutine à nos portes, et son rêve de Grande Russie impérialiste pour mille ans, le Covid reste une menace constante. La stratégie de « zéro virus » comme la Chine l’a tenté est vouée à l’échec ; le Covid s’infiltre partout où il peut, comme de l’eau. La stratégie du laisser-faire pour atteindre l’immunité collective, comme la Suède et le Japon l’ont tenté, est peu acceptable étant donné le nombre élevé de morts. Reste le « faire avec » qui combine vaccins et prévention. Vivre « avec » veut dire se protéger, autant que faire se peut, et se préoccuper plus particulièrement des populations à risque (vieux, gros, cardiaques, insuffisants respiratoires, affaiblis par de multiples pathologies).

Donc rester vigilant, le nombre de réanimations à l’hôpital, comme le nombre de morts quotidiens, n’étant que la statistique ultime, celle qui dit combien nous avons échoué a posteriori à sauver des vies.

Bien sûr, l’idéologie qui domine de plus en plus, sur l’exemple du Grand frère Trump et des libertariens américains, est de déclarer l’égoïsme sacré et la liberté du plus fort : les autres, on s’en fout ! (traduction : ils peuvent crever). Ce qu’ils font lorsque la majorité ne porte pas le masque en milieu confiné, reste cas contact sans s’en préoccuper lorsqu’ils vont embrasser mamie, refuse tout vaccin au nom d’on ne sait quelle superstition médiévale (injecter un « sort » par des nanoparticules qui contrôleraient les individus) ou antisémite (le complot des labos américains – évidemment juifs – pour contrôler la planète et surtout « faire du fric »). Les ratés, les exclus, les imbibés de ressentiment contre tout et personne, ceux qui ont une peur infantile des piqûres, s’engouffrent naturellement dans la brèche. Les Zemmour et autres extrémistes au front bas national inféodés à Moscou s’empressent d’affaiblir ainsi la société en la divisant pour mieux instiller leur propagande.

Il est un temps pour la politique et un autre pour la santé. Il est bon que l’état d’urgence politique s’arrête, afin de préparer un « vivre avec » durable – qui est le temps de la santé. Le Covid n’a pas disparu, il n’a pas été éradiqué, ni par le vaccin (qui booste seulement l’immunité), ni par une improbable immunité collective. La grippe mute sans arrêt, le SRAS Cov-2 aussi : a-t-on jamais connu une immunité collective contre ce genre de virus ? Le seul avenir que l’on puisse espérer est que le Covid 19 devienne une sorte de grippe comme une autre, qui tue mais seulement à bas bruit les organismes affaiblis, comme la grippe le fait plus ou moins chaque année. Si ce n’est pas le cas, si une nouvelle mutation rend le Covid encore plus dangereux que les variants existants, alors la politique reviendra sur le devant de la scène avec des mesures de contrainte. La santé publique est à ce prix, la protection de la population est aussi une « liberté », n’en déplaisent aux matamores et autres partisans du droit de faire ce qu’on veut (aussi partisans d’une dictature à la Poutine, à la Castro ou à la Mussolini…).

Nous vivrons désormais « avec » tout en luttant sans relâche contre, comme on le fait pour la grippe : avec des vaccins mutés eux aussi chaque année, en espérant avoir prévu la bonne direction ; mais aussi (et surtout!) avec la prévention du lavage des mains et du masque en milieux confinés.

Nous n’en avons pas fini avec le Covid – pas plus, malheureusement, qu’avec les ignares qui font passer leur égoïsme sacré et leurs lubies idéologiques avant la vie sociale et la santé.

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Gorbatchev de gare

Mikhaïl Gorbatchev, représentant d’une nouvelle génération, est devenu le 11 mars 1985 Secrétaire Général du Comité Central, à 54 ans. L’URSS, avant sa venue, était immobile, menée par une classe dirigeante rescapée des purges staliniennes et de la Seconde Guerre mondiale.

Son ascension est due à une conjonction de chances, de bons contacts, d’habileté politique, de travail satisfaisant selon les critères du Parti, et du jeu politicien au Politburo.

Stavropol, région où il est né, est l’une des terres agricoles les plus riches d’URSS (il fut en charge de l’agriculture) et lieu de thermalisme réputé, où viennent se reposer les membres du Politburo. Souslov, qui y a été Premier Secrétaire, et Andropov, qui y était né, y séjournaient souvent. Cela n’est pas indifférent à la carrière de Gorbatchev : nommé au Secrétariat du Comité Central en 1978 avec l’accord de Brejnev, membre à part entière du Politburo en 1980 après avoir su faire impression, il est en charge de l’ensemble de l’économie et de l’organisation du Parti sous Andropov, négocie des pouvoirs plus grands (l’idéologie, la culture et les Affaires étrangères en sus des domaines précédents) en échange de son soutien à la candidature de Tchernenko. Enfin, Gorbatchev est élu le 11 mars 1985 à une voix de majorité contre le pâle brejnévien Grichine, et grâce au soutien d’Andrei Gromyko.

Il est le pur produit du Parti, un léniniste.

Gorbatchev affirme : « les ouvrages de Lénine et son idéal socialiste restent pour nous une source inépuisable de pensée créative, dialectique, de richesse théorique, de sagacité politique ». La différence réside en sa génération : il est de 20 ans plus jeune que les dirigeants précédents. Certaines de ses idées figurent dans les discours de Brejnev (par exemple la critique de l’économie et de la société dans le discours du 25e Congrès en 1976), et poursuivent l’entreprise d’Andropov. L’interdépendance du monde est une réactivation de la coexistence pacifique de Khrouchtchev (le terme est réutilisé tel quel), la perestroïka était déjà prônée par Jdanov dans son discours au Plénum du Comité Central du PCUS le 26 février 1937, l’assouplissement économique avait été tenté par Lénine avec la NEP et par Brejnev avec Liberman en 1965, la glasnost vient de la Russie du tsar. Mikhaïl Gorbatchev est un marxiste-léniniste :

  • Marxiste, car il croit au but à atteindre, il sait l’idéologie utile à l’autorité dans son rôle historique, et il puise selon les circonstances dans le fond permanent du dogme.
  • Léniniste, comme son maître Andropov, car il préfère le marxisme en actes et s’inspire de l’exemple pragmatique de l’homme qui n’est devenu mausolée que sous Staline : l’idéologie est un guide pour l’action politique.

Dans les changements préconisés, la discipline doit accompagner l’initiative, le contrôle du Parti doit assurer l’efficacité de la glasnost, les droits du citoyen ont pour contrepartie leurs devoirs. La perestroïka est une modernisation du socialisme dans sa forme historique, pas une révolution. Mais comme ses réformes sont un échec, il ravive le nationalisme comme le fera Poutine. Gorbatchev crée un Fond de la culture russe, restaure le vieux quartier de l’Arbat, prépare de grandioses cérémonies du Millénaire.

Il considère que l’économie de guerre héritée de Staline engendre des dysfonctions humaines inacceptables. Les pénuries engendrent hargne, grossièreté, délation, envie – un « ensauvagement » féroce. L’habitude de subir, d’être pris en charge engendre irresponsabilité, indifférence, parasitisme, comportement mafieux, banditisme. Les mœurs se dégradent, l’entretien des infrastructures se fait mal, engendrant les comportements de « banlieues » : divorces, abandons, bandes, hooliganisme, brigandage, violence. L’environnement et le système de santé en souffrent, les accidents du travail et les accidents civils se multiplient. Dans l’Oural, un train de collégiens a déraillé en juin 1989, faisant plus de 200 morts et plus de 700 blessés. Mikhaïl Gorbatchev a blâmé à cette occasion la combinaison d’« irresponsabilité, d’incompétence et d’inorganisation ».

Début 1989, Françoise Thom décrit le processus de « re-communisation » qu’opère la perestroïka à ses débuts, parallèlement à une manipulation de l’information à destination de l’Occident.

Dans Le moment Gorbatchev, elle montre que les mots et les slogans doivent être assez ambivalents pour être perçus favorablement en Occident sans engager l’URSS. Exemple la « démocratie » – elle signifie la démocratie socialiste, c’est-à-dire le centralisme du Parti. Exemples les droits de l’homme – il s’agit de la conception socialiste, c’est-à-dire avant tout les droits économiques et les obligations patriotiques telles que l’interdiction de sortir du territoire, de tenir des propos antisoviétiques, etc. Exemple la glasnost, traduit en général par « transparence » alors que le sens en russe induit plutôt l’idée de « publicité », de « dire pour expliquer », autrement dit une forme de propagande.

Les objectifs de l’URSS restent les mêmes. Il s’agit toujours de modifier le système de sécurité régional de l’Europe jusqu’à le contrôler (encourager le retrait américain, le découplage nucléaire, empêcher une union politique et surtout militaire, diviser les nations en faisant miroiter les contrats, etc.), de développer une interdépendance économique entre Europe Occidentale et Europe de l’Est en infléchissant les termes de l’échange dans un sens favorable à l’URSS (toujours plus de technologie).

Les deux grandes idées de Gorbatchev sont l’affinité européenne de la Russie et son retour à ses « valeurs universelles ».

  • L’Europe, c’est la culture grecque (la démocratie, la raison scientifique), romaine (le droit, l’Etat arbitre des minorités de l’Empire) et chrétienne.
  • Les valeurs russes, ce sont les Dix Commandements chrétiens, cette alliance entre Dieu et les hommes pour qu’ils prennent en main leur vie et que la loi défende les faibles, ces « normes morales et éthiques communes à l’humanité tout entière ».

L’image de la forteresse assiégée est brisée par Gorbatchev qui invoque l’interdépendance des intérêts de l’URSS et du reste du monde. « L’Europe est notre maison commune », dit-il en reprenant cette idée de Gromyko, « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural est une entité historico-culturelle. » Au 28èmeCongrès du Parti communiste soviétique de juillet 1990, Mikhaïl Gorbatchev déclare que « la reconnaissance de la liberté de choix pour chaque peuple est une condition fondamentale de l’instauration d’un nouvel ordre mondial, » fondé sur le codéveloppement et la coopération. « Aujourd’hui, ajoute-t-il (ce qui est savoureux après les agressions de Poutine) nous ne vivons pas à une époque d’ultimatums, de conflits et d’actions irréfléchies qui désunissent les gens et compliquent davantage la situation. »

Pour une société organique

Nous avons noté en son temps que la « troisième voie » prônée par Gorbatchev – entre la centralisation planificatrice et le marché avec ses conséquences politiques – a des ressemblances avec le corporatisme de type fasciste. Mussolini prônait une « société organique » dans laquelle les citoyens devaient être spirituellement et moralement unis, préparés à se sacrifier pour la nation. Par contraste avec le système parlementaire, fondé sur des droits politiques abstraits et des groupes partisans en conflit, le corporatisme appelle l’unité des travailleurs et des employeurs avec l’Etat dans une société harmonieuse. Le système économique présenté par Gorbatchev devant le Congrès, fin 1989, proposait une économie administrée dans laquelle les entreprises ne seraient pas libres, mais, conjointement avec les coopératives et les sociétés semi-publiques, devraient agir en harmonie par des accords, des unions, des associations.

Poutine reprend cette idée que le Russe est un être organique et que la Russie doit être une famille – différente des autres, excluante et se sentant volontiers supérieure aux autres dans son originalité entre Europe et Asie.

Dostoïevski écrivait : « je considère la Russie d’un point de vue peut-être singulier : nous avons traversé l’invasion tatare, puis deux siècles d’esclavage, sans doute parce que l’un et l’autre ont été de notre goût. Maintenant, on nous a donné la liberté et il s’agit de la supporter : en serons-nous capables ? La liberté sera-t-elle autant de notre goût ? Voilà la question. » Pour le moment, la réponse est non.

Le 25 décembre 1991 à 19h, devant les caméras de la télévision, Mikhaïl Gorbatchev démissionne officiellement de ses fonctions de Président de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques et remet à 19h20 les codes nucléaires à Boris Eltsine, Président de la République de Russie. Il est mort mardi 30 août 2022.

Il était devenu pour son peuple Gorby dompteur de l’ours et bouffon absurde dans l’inertie totale du système. Un chef… de gare.

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Comment bien conseiller

Rien de plus difficile que de donner un conseil. Selon les cas, il sera pris pour une leçon, une pression, un jugement. Le conseilleur n’étant pas le payeur, il doit rester humble. Qui sollicite un conseil n’est pas forcément perdu mais surtout embrouillé. Le bon conseil est celui qui remet les idées en place pour décider aussi sereinement que faire se peut.

Première chose à conseiller au conseiller : ÉCOUTER.

Les besoins exprimés sont souvent confus ou contradictoires, mal formulés ou pas pour tout de suite. Le bon conseil est celui qui est UTILE et au BON MOMENT. Exprimez ce qui vous préoccupe, mettez tout sur la table, nous trierons ensemble.

Deuxième chose : COMPRENDRE.

Le type d’analyse désiré n’est pas le même suivant les besoins de la personne qui demande conseil. S’agit-il de lister les pour et les contre ? De supputer les conséquences d’un choix ou d’un autre ? De prendre une posture ? De décider et de voir ?

Troisième chose : QUELLE EST LA VRAIE QUESTION ?

Trop souvent, celui qui demande conseil ne sait pas trop ce qu’il cherche. Comme les trains ou les histoires, la question peut en cacher une autre. Par exemple un placement : est-il pour faire fructifier son argent ? Pour gagner gros et vite ? Pour contrer l’inflation ? Pour échapper à l’impôt ? Pour transmettre à ses enfants ? Pour un projet d’investissement futur ? Parce qu’on n’aime pas voir l’argent dormir ?

Quatrième chose : DE QUELLES INFORMATIONS A-T-ON BESOIN ?

Le questionneur comme le conseiller ont-ils tous les renseignements nécessaires pour analyse et répondre ? Que manque-t-il ? Que faudrait-il savoir ?

Cinquièmement : QUELLE EST LA POSITION DE BON SENS ?

Existe-t-il un consensus social sur « ce qu’il faut faire » en pareil cas ? Un guide moral ou familial ? Un raisonnement réaliste en mettant tout à plat, en décortiquant chaque étape, peut certainement aider à y voir clair et à décider après débroussaillage de la vraie question.

Sixièmement : QUELLES SONT LES LIMITES ET LES INCERTITUDES ?

Décider n’est jamais la résultante d’une formule mathématique qui, partant d’un point A et usant d’une équation, peut logiquement et imparablement aboutir à la décision B. IL existe des incertitudes, des limites, des faiblesses. Les comprendre aide à décider car cela aide aussi à prendre ses propres responsabilités.

Septièmement : NE PAS CONFONDRE CONVICTION ET RESPONSABILITÉ

Ce sont là deux éthiques qui ne se recouvrent pas, deux champs qui peuvent entrer en contradiction. Max Weber en a fait un livre célèbre, Le savant et le politique, dans lequel il distingue l’éthique de conviction, fondée sur « la vérité » ou « les valeurs » – et l’éthique de responsabilité, qui est celle du décideur, toujours en position d’incertitude. La première s’en tient aux Grands principes, la seconde examine les conséquences réalistes de ses décisions. Selon François Jullien, Un sage est sans idée parce qu’il n’en a pas de préconçues. Il est sans parti pris, donc ouvert. Cela s’applique à tout le monde, s’il veut avancer.

Huitièmement : QUELLES SERONT LES CONSÉQUENCES ?

Aucune décision n’est juste à cent pour cent. Tout choix implique des impasses et des impacts sur les uns et les autres, sur sa propre vie, ses habitudes. Les « stress tests » permettent de déployer le réel dans toutes ses possibilités

C’est de tout cela qu’est fait le « conseil ». Qu’il soit à l’usage d’un ami, d’un parent, d’un collègue – ou d’une entreprise, d’un personnage politique, d’un client, d’un étudiant, le conseil se doit d’être à la fois humble et éclairé. Humble parce que celui qui conseille n’aura pas à assumer les décisions ; éclairé parce qu’il importe que le conseil donné soit bien compris.

Ce n’est pas simple. Mais rien n’est simple de ce qui est humain.

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Nous sommes tous inconstants, dit Montaigne

Le chapitre 1er du Livre II des Essais débute par une longue réflexion sur l’inconstance de nos actions, étayée par de nombreuses citations des Romains. Tout le monde se contredit, courageux à une heure et lâche à une autre, « le jeune Marius se trouve tantôt fils de Mars, tantôt fils de Vénus ». Marius fut général romain du IIe siècle avant, élu sept fois consul. Quant au pape « Boniface huitième » dès 1294, il « entra, dit-on, en sa charge comme un renard, s’y porta comme un lion et mourut comme un chien ». Montaigne a le sens de la formule. Le pape Boniface fut l’auteur de la bulle Unam Sanctam qui proclame la suprématie spirituelle de l’Église sur toute créature humaine, donc sur les rois. Ce qui ne fut pas du goût de Philippe le Bel, roi à poigne, qui le fit prisonnier à Agnani ; le pape mourut peu après.

« L’irrésolution me semble le plus commun et apparent vice de notre nature », pense Montaigne. Il est donc mensonger de juger quelqu’un par ce que l’on sait de sa vie : c’est créer une cohérence où il n’y en a pas, une belle histoire comme dans les CV ; seule la fin permet d’en trouver le fil. « Je crois des hommes plus mal aisément la constance, que toute autre chose, et rien plus aisément que l’inconstance ». Nous sommes tous inconstants, incertains, fluctuants, instables, indécis, indéterminés, mobiles. Et c’est heureux, ce que ne voit pas Montaigne, car le monde ne cesse de changer, exigeant de nous une adaptation permanente. Mais notre philosophe considère surtout la morale, qu’il appelle la vertu au sens des Antiques. Elle doit être continuelle et non fluctuante, « un certain et assuré train, qui est le principal but de la sagesse ». Selon Démosthène, qu’il cite, « le commencement de toute vertu, c’est consultation et délibération ; et la fin est perfection, constance ».

C’est donc l’inverse de l’être humain laissé à lui-même comme une bête, à ses instincts et désirs, ce qui est le lot commun de la plupart. « Notre façon ordinaire, c’est d’aller après les inclinations de notre appétit, à gauche, à dextre, contre-mont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte. Nous ne pensons ce que nous voulons, qu’à l’instant où nous le voulons, et changeons comme cet animal qui prend la couleur du lieu où on le couche ». Souvent femme varie, comme la foule, ou l’opinion. Nous n’allons pas, on nous emporte, s’exclame Montaigne avant de citer Lucrèce et Cicéron. « Nous ne voulons rien librement, rien absolument, rien constamment », résume-t-il en une sentence dense. Aucune liberté puisque nous flottons au gré des circonstances, aucune volonté d’atteindre un but puisque nous changeons sans cesse d’avis, aucune constance puisque nous avançons et reculons sans raison.

« Celui que vous vîtes hier si aventureux, ne trouvez pas étrange de le voir aussi poltron le lendemain : ou la colère, ou la nécessité, ou la compagnie, ou le vin, ou le son d’une trompette lui avaient mis le cœur au ventre ». Le héros n’est que de circonstance s’il n’est pas vertueux. Au point que certains ont vu en nous deux âmes, dit Montaigne, deux puissances qui nous agitent vers le bien ou vers le mal. Il ne connaissait pas encore la schizophrénie.

Mais il voit l’humain en lui. Montaigne ne se veut pas différent des autres hommes, peut-être plus curieux d’analyse, donc plus réfléchi et plus sage après débat interne. « Non seulement le vent des accidents me remue, selon son inclination, mais en outre je me remue et trouble moi-même par l’instabilité de ma posture ; et qui y regarde primement, ne se trouve guère deux fois en même état. (…) Si je parle diversement de moi, c’est que je me regarde diversement. Toutes les contradictions s’y trouvent selon quelque tour et en quelque façon. Timide, insolent ; chaste, luxurieux ; bavard, taciturne ; laborieux, délicat ; intelligent, hébété ; chagrin, débonnaire ; menteur, véritable ; savant, ignorant, et libéral, et avare, et prodigue, tout cela, je le vois en moi d’une certaine manière, selon que je me vire ; et quiconque s’étudie bien attentivement trouve en soi, voire en son jugement même, cette volubilité et discordance. » Nous sommes tous inconstants, et Montaigne le premier. L’important est de s’en rendre compte, puis d’avoir pour boussole une sagesse.

« Encore que je sois toujours d’avis de dire du bien le bien, et d’interpréter plutôt en bonne part les choses qui le peuvent être, toujours est-il que l’étrangeté de notre condition porte que nous soyons par le vice même poussés à bien faire, si le bien faire ne se jugeait par la seule intention ». Un fait courageux ne fait pas un homme vaillant. « Si c’était une habitude de vertu, et non une saillie, elle rendrait un homme résolu à tous accidents, tel seul qu’en compagnie », dit Montaigne. Il distingue une fois encore l’apparence de la réalité, l’habit du moine. Seul le sage pratique les vertus avec constance, puisque c’est sa seconde nature, acquise par éducation, exemples et expérience. Les vertus apparentes de la plupart ne viennent pas de la sagesse mais du hasard des circonstances. « La vertu ne veut être suivie que pour elle-même ; et, si on emprunte parfois son masque pour une autre occasion, elle nous l’arrache aussitôt du visage. (…) Voilà pourquoi, pour juger d’un homme, il faut suivre longuement et curieusement sa trace. » C’est vrai évidemment aussi des femmes et des ambisexes, puisqu’il faut tout préciser pour les ignares blessés immédiatement de ce qu’ils croient comprendre.

« Ce n’est pas merveille, dit un ancien, que le hasard puisse tant sur nous, puisque nous vivons par hasard ». Ainsi invoque-t-on « la chance » ou crie-t-on au « complot » si l’on réussit ou pas – alors qu’il ne tient le plus souvent qu’à soi de le faire. « L’archer doit premièrement savoir où il vise, et puis y accommoder sa main, l’arc, la corde, la flèche et les mouvements. Nos projets se fourvoient parce qu’ils n’ont pas d’adresse et de but », dit Montaigne – avec raison. Le sage est un bon artisan, un humain comme les autres qui fait bien son travail de sagesse, pas un dieu égaré sur la terre, ni un vil être condamné à l’erreur par son Père qui est aux cieux. C’est l’erreur de l’étudiant que d’incriminer le prof alors qu’il n’a pas appris ou pas compris ; c’est l’erreur du président de la République de ne pas proposer d’objectifs clairs sur un quinquennat – et l’actuel n’est pas pire que les autres depuis De Gaulle. Tous vont selon le vent et les envies, les étudiants comme les présidents ; et ils incriminent ensuite les autres qui leur en voudraient, ou la malchance des circonstances, pour se dédouaner d’avoir mal entrepris.

Ce pourquoi, dans l’inconstance pérenne des humains, il ne faut pas « nous juger simplement par nos actions de dehors ; il faut sonder jusqu’au dedans, et voir par quels ressorts se donne le branle ». Pas simple pour un étudiant car le prof en a de multiples ; pas simple pour un président car sa tâche est multiforme et les exigences du monde pressantes. « C’est une hasardeuse et haute entreprise » que ce genre de jugement sur les autres, avoue Montaigne ; lui préfère l’analyse au jugement et le débat aux vérités à l’emporte-pièce. « Je voudrais que moins de gens s’en mêlassent », conclut-il. Car qui peut vraiment juger des ressorts de chacun ?

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Philippe Huet, Cargaison mortelle

Un roman policier français qui se passe au Havre avec pour thème l’immigration illégale.

Les conteneurs à destination des Amériques sont scellés mais les passeurs s’empressent d’en scier la targette, puis de la recoller ni vu ni connu lorsque le migrant est à l’intérieur. Le Canada est réputé pour son humanité envers les migrants. Aussi, c’est à travers tous les gros ports d’Europe, Anvers, Rotterdam, Amsterdam – et Le Havre – que les migrants d’Europe de l’est affluent pour passer.

Évidemment ils sont aidés : par des « zassociations » d’aide aux « sans », mais aussi par des militants communistes qui étaient tout hier au temps du bloc soviétique, et qui ne sont plus rien aujourd’hui que le mur est tombé et l’URSS dissoute. Des Roumains ayant eu maille à partir avec la milice de Ceaucescu fuient. Certes, ils sont désormais libres, mais la milice est restée la même et aussi brutale. Ils viennent en Europe de l’ouest légalement, via un visa de tourisme. Mais ils s’empressent de chercher à partir.

La police française est là pour faire son boulot mais elle comprend les migrants. « Ces mecs ne voyagent pas pour le plaisir, dit un commissaire p.131, ils fuient pour ne pas crever ». Mais les lois canadiennes sont fermes : c’est une forte amende à la compagnie maritime pour tout clandestin embarqué sur leurs bateaux. Elles font donc appel à une société privée pour les débusquer avant le départ.

Tout se passe bien jusqu’à ce qu’un jour, un Roumain seul se trouve face aux enquêteurs. Il est calme, pas comme les autres, sort un poignard et tue pour fuir un ancien flic de la société de sécurité, ami du commissaire. Cette fois, c’en est trop, la chasse à l’homme commence, tous les Roumains découverts sont interrogés, le centre d’hébergement d’un ancien anarchiste surveillé.

Le journaliste Bassot, rédac’chef du canard local en plein mois d’août, flaire la grosse affaire. Il envoie son meilleur stagiaire fouiller un peu, un Mathieu grand et blond « coiffé en briard » dont les parents d’origine tchèque ont fui jadis « l’avenir radieux » du communisme. Mathieu se prend au jeu, le journalisme le passionne, enquêter l’amuse comme un gamin qu’il est encore à 23 ans malgré sa copine Flo qu’il baise à couilles rabattues dès qu’elle peut se dégager de son stage à elle, à la télé à Paris – où elle s’emmerde à faire les cafés et les photocopies. Tous deux sont en école de seconde zone en journalisme.

Mathieu cherche à lier conversation en se présentant au refuge pour dormir, mais les Roumains ne parlent qu’entre eux une langue qu’il ne comprend pas. Il connaît un soir la situation cocasse d’une pute qui le trouve presque à poil, un jean enfilé à la hâte à cru sans tirer la braguette, envoyée par le tôlier qui paye un peu de bon temps à ses pauvres. Mathieu est « mignon dans le genre roseau élancé », mais n’est pas près à coucher avec n’importe qui, surtout une grasse et plantureuse qui veut carrément le violer. Il laisse entendre qu’il préfère les garçons…

Mathieu file les Roumains qui partent chaque matin du refuge où ils dorment sur son scooter hors d’âge qui manque de rendre l’âme à chaque démarrage. Il connaît quelque succès lorsqu’il piste un grand Roumain qu’il voit monter dans une Mercedes noire du corps diplomatique. Il en parle à son chef, copain avec les flics, qui trouvent l’information intéressante. D’autant qu’un peu plus tard, le grand Roumain s’enfuit de la Mercedes et se fait tirer dessus. C’est Mathieu qui lui sauve la mise en l’enlevant en scooter.

Le trafic de vies humaines rapporte ; mais plus encore lorsqu’il se double d’un autre trafic. Les passeurs sont alors aux petits soins pour leurs migrants clandestins : voyage organisé, planque réservée, courses indispensables à la traversée effectuées, plan du port et containers préparés. Des indics payés, des militants de « causes » engagés, tout est géré comme une entreprise. C’est qu’il y a beaucoup d’argent au bout ! Même si les immigrés ne connaissent jamais le sol canadien…

La progression de l’enquête est bien construite, les personnages typés, un zeste d’humour et voilà le polar. Un bon cru.

Philippe Huet, Cargaison mortelle, 1997, Albin Michel 2016, 264 pages, €22,50

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Troie de Wolfgang Petersen

L’histoire est connue, elle a plus de trois mille ans. Hollywood en a fait un gros machin avec des grosses machines, figurants innombrables et décor plantureux, sans se soucier de la vraisemblance historique ni de la psychologie des personnages, ni encore moins de la volonté des dieux. Car ce sont les dieux qui manquent dans le film ; ils ne sont là que comme décors à décapiter ou à faire tomber comme de vulgaires aigles nazies en 45, ou comme vaines superstitions qui induisent en erreur les Troyens et les font perdre par deux fois : l’aigle volant avant la grande bataille, le cheval à Poséidon introduit bêtement dans la ville au lieu de le brûler.

L’histoire est connue, apprise de tous les écoliers grecs comme des collégiens européens jusqu’à récemment. Il faut désormais qu’Hollywood prenne le relai en réactualisant la légende pour que l’inculture de linotte d’aujourd’hui l’adopte. Et nous sommes déjà loin – en 2004, il y a quasi vingt ans. En 1976 je racontais naturellement l’histoire d’Achille et d’Ulysse à Edward, 9 ans, le fils cadet des Lumley, lors de fouilles de son père ; aujourd’hui, sans le film, l’Iliade serait inconnue.

En bref, le bel mais fade éphèbe Orlando Bloom qui joue Pâris, tombeur des Phâmes mais mâle inconsistant, se pâme dans les bras de la belle Hélène, reine de Sparte (la magnifique aryenne Diane Kruger). Elle a sa claque du gros Ménélas (Brendan Gleeson), plus assoiffé de vin et de pouvoir que d’amour ou même des sens et se laisse « enlever » par le jeune homme (elle ne crie pas au viol, ce serait plutôt l’inverse). La main d’un dieu aveugle le presque adolescent, bien que le film traduise plutôt l’égoïsme infantile de gosse de riche yankee qui exige de consommer tout de suite ce qu’il veut sans se soucier de payer. Hector (Eric Bana), prince héritier de Troie et frère aîné de Pâris, résiste mal, par faiblesse, à l’en empêcher. Comme si l’Hâmour (comme disait Flaubert de cette hyperbole d’âme qui est surtout sexuelle) excusait tout, passion moderne du siècle romantique.

Sauf que « l’honneur » (une vertu qui a sévi jusque dans les années cinquante du siècle dernier) réclame la vengeance. Éclatante, évidemment ; et non sans arrières-pensées yankees, c’est-à-dire commerciales : anéantir un concurrent, rafler ses terres, soumettre ses habitants pour leur vendre nos produits et exploiter leurs ressources. Ce n’est guère dans le livre, c’est affirmé dans le film – il faut bien que les terre-à-terre niais comprennent : « la paix c’est pour les femmes et les faibles ; les empires se forgent par la guerre. »

Donc le Gagamemnon roi de Mycènes et rois des rois (le bouffon natté Brian Cox), frère de Ménélas et leader d’empire en mer Égée décide une Grande expédition contre Troie. Une Guerre mondiale zéro en quelque sorte, la matrice des futures Première et Seconde. Achille (Brad Pitt) est allié sans l’être – un brin « français » à cavaler seul comme Chirac en Irak en 2003. Le Débarquement des galères rappelle assez celui de Normandie en 44 avec pluie de flèches mitrailleuses sur les débarqués et pieux de bois enfoncés pour les stopper comme des chevaux de frise, tandis que la forteresse regarde de loin la plage.

Achille et ses Myrmidons (industrieux et guerriers comme des fourmis – d’où est tiré leur nom) sautent en premier, par vanité évidemment, selon les critères yankees sur le coq gaulois. La belle brute blonde Born to kill et qui choisit une existence éphémère mais glorieuse dans les siècles à une vie longue et paisible à la maison prend d’assaut le temple d’Apollon, à l’écart sur le rivage, et fait un grand massacre de bougnoules troyens ; son lieutenant s’empare d’une prêtresse, Briséis (Rose Byrne), qui devient captive d’Achille avant que Gaga ne s’en empare pour le prestige. Comme s‘il avait lui-même gagné la bataille. Bouderie d’Achille, qui se retire dans sa tente avec son cousin (et éromène dans le texte, tenu loin de son corps dans le film) Patrocle. Le cousin dans le livre est un jeune de 16 ou 18 ans, Garrett Hedlund dans le film un peu vieux à 20 ans ; confié par son père, il apprend à se battre avec « le plus grand guerrier des Grecs », rien que ça. Un modèle, un mentor, (un amant mais ça ne se dit pas car tous les coachs sportifs des Amériques bornées, à commencer par les profs de judo, seraient soupçonnés « d’abuser » des sens garçonniers).

Convoqué par le roi comme champion des Grecs pour un combat singulier avec un colosse de Troie, un enfant (Jacob Smith, 14 ans quand même) le seul du film hors le bébé d’Hector, est envoyé le chercher car il dort encore dans sa tente, tout nu avec deux filles ; Prad Bitt n’aime pas les éphèbes, pourtant légion dans l’Iliade. Le puissant mâle envié des dieux dans le livre parce qu’il est mortel et vit donc plus intensément chaque moment, mais rendu star de Fight Clubdans le film, se lève à poil devant le gamin (qui a en vu d’autres chez les Grecs mais doit être scandalisé en Amérique puritaine). Achille se vêt, s’élance, combat et vainc. Facile. Mais l’Agamême veut sa guerre : plus pour le butin et que pour récupérer la femelle de son frère Ménélas, qui veut d’ailleurs la mettre à mort. Ménélas provoque Pâris en combat singulier mais le trop jeune homme, élevé par des bergers, ne sait pas bien se battre ; il se réfugie dans les jambes de son frère Hector, qui tue le roi de Sparte d’un coup d’épée dans le bide.

Aga attaque mais son armée est repoussée pour avoir sous-estimé (à l’Américaine) les indigènes ; elle est menacée par l’incendie des bateaux par une contre-offensive de nuit des rusés Troyens. Achille décide de partir et de laisser le roi des… se dépêtrer dans sa bêtise. Le rusé Ulysse (Sean Bean), diplomate hors pair, s’entremet entre les deux sans convaincre, mais en semant les graines d’un compromis. Achille peut récupérer Briséis dont il est tombé amoureux car elle résiste comme une lionne aux sbires qui veulent « s’amuser » avec elle.

Mais Patrocle, bouillant de combattre enfin comme un homme, endosse l’armure de cuir portée à même la peau et des armes d’Achille pour se porter au combat avec les Grecs. Il se veut lui, son héros, son ami intime, il se met littéralement « dans sa peau ». Malgré son courage et sa fougue, il n’a pas son entraînement ni son invulnérabilité divine (fait occulté dans le film) et il est tué en combat singulier par Hector qui le prend pour Achille. Dans le livre, c’est Euphorbe qui le blesse mortellement après de multiples exploits de l’éphèbe et Hector ne fait que l’achever d’un coup de lance dans le dos… Dans le film, il se bat directement avec lui et regrette cette mort, « il était trop jeune pour mourir ». Mais ce qui est fait ne peut se défaire (encore la main d’un dieu qui a voilé le regard du prince). Achille, désespéré (comme quoi son simple « cousin » était bien plus que cela, « saisi d’Éros »), se venge en allant défier Hector directement sous les murs de Troie. Il le tue en combat singulier mais (nouvelle main d’un dieu qui l’aveugle), il profane le corps de son ennemi en le traînant derrière son char sous les remparts et jusque dans son camp. Même s’il se repend et rend le corps de son fils au roi de Troie Priam (Peter O’Toole), venu le supplier un soir dans sa tente – avec Briséis en prime qu’il a baisée (en profanant Apollon, mais c’était consenti par la belle, puisque le dieu n’a rien fait pour châtier le profanateur).

Nul ne peut, dans la culture grecque, défier ainsi les lois de l’harmonie du cosmos (une vertu qui s’est bien perdue, surtout à Hollywood !). Toute démesure, qu’elle soit amoureuse, impériale ou colérique, est irrémédiablement châtiée. Achille sera tué lors de l’assaut de la citadelle de Troie à son seul point vulnérable, le talon, par un Pâris plus habile à combattre de loin qu’au corps à corps. Il ne veut pas abîmer le sien, qu’il a admirable (le superbe Orlando Bloom) .

En attendant, les Grecs d’Aga sont cloués sur la plage et les Troyens campent fièrement dans leur ville fortifiée. Comment en sortir ? La force brute n’a pas réussi, ni l’affrontement en nombre, ni le combat des chefs, reste la ruse. C’est le moment d’Ulysse, à peine entrevu dans le film alors qu’il prépare l’Odyssée. Lui a déjà convaincu Achille de rejoindre la grande armée des Grecs avant le débarquement ; lui a réussi à refermer tant bien que mal la blessure ouverte par l’accaparement de Briséis. Il convainc cette fois le roi des vaniteux de construire un grand cheval de bois à laisser sur le rivage, avant de faire partir la flotte… jusque dans une baie voisine. Ainsi les Troyens seront bernés ; ils croiront les Grecs partis alors qu’il ne sont qu’à quelques lieues et qu’un contingent a pris place dans le ventre de la bête. Pâris veut qu’on brûle cette idole mais le prêtre superstitieux s’exclame qu’on ne brûle pas une offrande à un dieu (ah bon? Et le gibier sur les autels ? Et les coûteux parfums ? Et le sacrifice d’Iphigénie ? Et les neuf jeunes Troyens sacrifiés sur le bûcher de Patrocle – que le film occulte ?). Hollywood a parfois de ces raccourcis d’inculte saisissants. Le roi Priam se range derrière son curé, par tradition, par faiblesse (toujours la main d’un dieu qui veut le perdre et l’aveugle).

Le cheval est donc traîné dans la ville, la nuit tombée les Grecs s’en extirpent, massacrent les gardes qui dormaient (!) à la porte, l’ouvrent – et livrent la ville aux tueurs, violeurs, incendieurs et pillards – leurs copains. L’Aga veut la cramer jusqu’aux fondations, comme l’autre le fit de Dresde ou de Berlin ; il sera égorgé au poignard par Briséis qu’il voulait reprendre et violer (ah, mais !). Priam est cloué dans son palais d’un javelot dans le bide alors que les statues des dieux s’écroulent, Achille subit trois flèches de Pâris, l’une au talon et deux dans le cœur (ce qui ne l’empêche pas de causer fluide encore de longues minutes avec Briséis avant de s’écrouler). La femme d’Hector, Andromaque (Saffron Burrows), s’échappe avec leur bébé (distorsion de l’histoire) et le lâche Pâris est laissé en vie avec un doute sur son destin. Le spectateur voit même quelques secondes Énée recevoir l’épée de Troie des mains de Pâris pour aller fonder Rome (avant New York, bien entendu).

Vous l’aurez compris, ce film me séduit et m’agace. Il est assez bien construit, grandiose, mené avec de belles brutes tout à fait dans leurs rôles. Mais il reste à ras de terre, sans tenir compte des dieux ni de l’aveuglement de ceux qu’ils veulent perdre ; les acteurs parlent à un rythme de mitraillette au point parfois d’être inaudibles parce qu’ils ne prennent pas le temps d’articuler ; Sparte est présentée comme une satrapie turque avec débauche de femmes et de bijoux alors qu’elle était de mœurs austères et exclusivement masculine ; Ménélas et Agamemnon sont montrés comme des balourds machos. On notera cependant que les couples d’Achille et Patrocle, Hector et Pâris, sont appariés comme il faut : le guerrier absolu en proie à ses propres démons et qui préfère vivre à fond pour une gloire éphémère – et le bon père, bon époux, bon prince de Troie ; le jeune admirateur amoureux de son mentor, courageux au point de mourir – et le jeune fat narcissique et lâche. Ce sont eux qui sauvent le film, par ailleurs outré, sauf les scènes de combats singuliers. A ne voir qu’au premier degré ; les cultivés reliront L’Iliade.

DVD Troie (Troy), Wolfgang Petersen, 2004, avec Brad Pitt, Eric Bana, Orlando Bloom, Diane Kruger, Brian Cox, Sean Bean, Peter O’Toole, Warner Bros. Entertainment France 2004, 2h36, €7.13 blu-ray €11,99

Homère, L’Iliade, Garnier Flammarion 2017, 528 pages, €5,00

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Saint Transi

Il est dit dans le Dictionnaire qu’existe dans les Alpes de Haute-Provence un saint transi « célèbre dans toute la Provence ». Les mères à enfants chétifs les déposaient sur l’autel durant la célébration de la messe. Une fois la guérison obtenue (rpobablement par le saisissement du gamin en certaines circonstances), elles le mettaient nu et suspendaient un vêtement en ex-voto sur le mur.

A Notre-Dame de Ganagobie, célèbre pour son monastère aux mosaïques, l’église romane abrite une tribune de saint Transi.

Ce saint, qui n’a jamais existé dans le canon officiel, serait un avatar de saint Honorat, appelé aussi saint Transit par son voyage et sa conversion. Honorat, évêque d’Arles mort en 429, était un Gaulois païen. Beau jeune homme converti à l’austérité avec son frère, il se fit chrétien et partit pour la Terre sainte mais son frère meurt en route. Honorat est allé méditer sur l’île de Lérins infestée de serpents – donnée par l’évêque de Fréjus. Ils fuirent tous devant sa sainteté… Arles l’a réclamé comme évêque, symbole de la charité chrétienne sous forme humaine. Il est le plus connu des saints Honorat.

Le transi est celui qui passe – qui meurt. Être transi de froid signifie que la fin est proche. Le Moyen-Âge de la guerre de Centa ans en a fait des sculptures réalistes de morts nus ou en putréfaction, cadavre de chair opposé à l’âme immortelle. Horreur de la mort, la superstition populaire en a fait un saint propre à conjurer le sort mauvais, à invoquer dans les cas mortels.

A noter que saint Transi n’est pas le saint des trans. Mêmes chétifs et bizarres, leur « passage » n’est pas pour la mort mais pour l’image d’eux-mêmes. Rien de saint dans ce narcissisme d’époque post-moderne.

Jacques Merceron, Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux, Seuil, 2002, 1293 pages, €35,50

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Alexis Piron le métromane

Qui se souvient de Piron, goguettier du Grand siècle ? Mort en 1773, il fut élu à l’Académie française par ses pairs en 1753 mais ne put y siéger sur ordre de Louis XV qui ne ratifia jamais sa nomination. Le fait du prince, poussé par le « lynchage médiatique » d’une punaise de sacristie en la personne de l’évêque de Mirepoix Boyer qui ne se contentait pas des délices de l’au-delà mais voulait surtout goûter à ceux d’ici-bas tout en faisant la morale au monde. Les Quarante avaient pourtant « de l’esprit comme quatre », comme le disait Piron.

Mais son Ode à Priape de 1709 (Louis XV n’était pas encore né) eu l’heur de déplaire aux cagots et autres Tartuffe ecclésiastiques et le fils d’arrière-Grand roi, malgré ses 43 ans, ne pouvait que se ranger derrière la toute-puissante Église. Le délit était clair  (depuis une minorité de curés y a sacrifié en leur église même) :

« Qu’à Priape, on élève un temple

Où jour et nuit l’on vous contemple,

Au gré des vigoureux fouteurs :

Le foutre y servira d’offrandes,

Les poils de couilles, de guirlandes,

Les vits, de sacrificateurs. »

Piron était gai ainsi qu’on disait de lui en son temps. Gai de gaieté, pas de gayardise comme on le gobe aujourd’hui – certes aussi bon qu’un autre, mais dans le bon sens. Né à Dijon d’un apothicaire, Piron fit ses lettres au collège des Jésuites et devint poète. Il rimait depuis l’âge de 10 ans des vers enjoués et folâtres, vite fertiles en bons mots. Il était l’esprit français du siècle, un métromane comme certaines sont nymphomanes. Il refusa de devenir prêtre.

La médecine étant charlatanisme (voir Molière), il fit son droit et devint avocat pour peu de temps. Mais il rimait toujours, gai et véritable « machine à saillies » comme Grimm dira de lui sans jeu de mot grivois. Monté à Paris en 1718, il trouve un emploi de copiste chez le chevalier de Belle-Isle (île bretonne bien connue) à qui il dédia une épigramme. Il fréquenta le café Procope, qui existe toujours rue de l’Ancienne Comédie à Paris (mais avec wifi). Il se fit connaître et écrivit plusieurs pièces qui furent jouées sur le théâtre de la Foire à Saint-Germain, Saint-Laurent et Saint-Ovide). Un théâtre populaire et forain installé en plein air ou à couvert. La Comédie française représenta sa comédie La métromanie, écrite en 1736, probablement le meilleur de son théâtre.

Damis est un jeune homme qui rimaille sur tout depuis qu’il sait écrire. Il parle en vers comme on se tortille et déclare sa flamme sous allusions mythologiques à toute personne du beau sexe assez jeune pour lui plaire. Il est tombé fol amoureux d’une Bretonne qui versifie aussi dans le Mercure de France, revue fondée en 1672 et qui ne disparaîtra qu’en… 1965. Ils correspondent via la publication régulière et Damis imagine. En précurseur des romantiques, il se fait du cinéma sur sa belle – qui n’existe pas. Le spectateur s’apercevra qu’il s’agit du père de Lucile qui mystifie ainsi le monde pour publier ses poèmes que son monde tourne en ridicule. Tiré d’une histoire vraie, celle du poète Paul Desforges-Maillard qui publia ses poèmes au Mercure de France en se faisant passer pour une poétesse de province, Piron en tire une satire joyeuse et pleine d’entrain, compliquée d’amours ancillaires et du procès des deux pères. Elle fut jouée vingt-trois fois à la ville et une fois à la Cour mais, comme elle attaquait Voltaire, qui s’était laissé prendre à la fausse poétesse du Mercure, elle ne fut reprise que dix ans plus tard et oubliée depuis. On ne touche pas aux idoles.

Piron était en verve et vécut d’une pension accordée par la Cour. Il se dispersa en épîtres, odes, chansons, épigrammes, poésies et contes dont Rosine, une fable féministe avant l’heure. Rosine a 15 ans et des langueurs ; ses seins lui poussent :

« Le sein naissant de la fillette

Couva bientôt certains désirs,

Sources de maints profonds soupirs,

Qui le soulevaient en cachette. »

Mais ses parents prudes et rassis, « couple aussi rigoureux que sot » gardent « l’œil ouvert sur le tendron ». Or, « un jour que sur une nacelle, la belle s’égayait sur l’eau », un vent de terre fait prendre le large à son bateau. Un corsaire passe qui la ravit et va la vendre à l’encan à un beau Turc qui la prend pour son harem. Mais il a déjà vingt-neuf femmes qu’il honore à tour de rôle.

« En avoir trente était son plan ;

Et cela grâce à l’Alcoran,

Sans nulle dispense de Rome.

Ôtez-moi la peur de Satan,

Gens indévôts, et qu’on m’assomme

Si demain je n’ai le turban ! »

Rosine n’est pas choisie et se morfond ; elle décide de s’évader, « trouve un brigantin, s’en empare  / Manœuvre de son mieux, démarre. » Elle échoue près d’une île où vivent des hommes sans femmes, toutes mortes. Chouette ! Rosine n’est pas violée car « l’État était républicain / Partant tout commun, perte ou gain ». Chacun sa part et Rosine est reine. « Sa Majesté prendra la peine / De se choisir qui lui plaira ». Elle changera une fois l’an si elle est mère, quatre fois si elle ne l’est pas. Le sérail est inversé et Rosine choisit un garçon « Beau, bien fait, jeune, et caetera ». Tout va bien dans l’idylle durant trois mois. Au quatrième, le jeune homme qui va être évincé par la règle décide Rosine à s’enfuir avec lui.  Les vents les poussent au lieu de sa naissance et elle hérite de ses parents morts. Tout va bien sinon que le jeune est jaloux « Des libres façons du pays » (la France!). Heureusement, l’amant meurt et Rosine est libre.

« Sans père ni mère, elle est fille ;

Sans mari, mère de famille :

Sur ces petits-maîtres altiers,

Qui sont, par un bonheur extrême,

Coqueluches de leurs quartiers. (…)

Elle peut choisir entre mille,

Et jouir jusqu’à son trépas… »

Il composa ainsi son épitaphe avant de mourir à 83 ans :

« Ci-gît Piron qui ne fut rien,

Pas même académicien. »

Le dernier (bon) mot lui revient.

Alexis Piron, Oeuvres, édition 1857, Hachette livres BNF 2012, 450 pages, €23.00

J’ai lu Piron dans les Œuvres choisies des éditions des Classiques Garnier de 1947, aujourd’hui introuvables. La culture se perd.

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Salade ananas et poulet au sésame

Rien de tel qu’une salade le soir pour vous mettre en appétit, vous réhydrater de la journée et vous donner une bonne digestion.

Plat complet, la salade au poulet, permet de varier les plaisir dans la même assiette.

Pour quatre, lavez une salade (laitue, batavia, iceberg…) et ciselez-la pour que les feuilles ne tiennent pas trop de volume dans le saladier (au risque de ne pas pouvoir bien mélanger).

Ajoutez une vingtaine de radis roses coupés en tranches pour le croquant et le piquant, une bonne tasse de dés d’ananas (frais ou en boite sans leur sirop) pour l’acide un peu sucré qu’ils apportent.

Ciselez finement une échalote ou trois oignons blancs doux, mettez-les au fond du saladier avec 1 cuiller à soupe de vinaigre balsamique avant de verser la salade et les autres ingrédients dessus. Arrosez de 3 cuillers à soupe d’huile d’olive. Mélangez la salade au dernier moment.

Deux filets de poulet pour quatre suffiront. Les couper en gros dés.

Dans une poêle grillez des graines de sésame (4 cuillers à soupe). Les griller à sec puis ajouter 2 cuillers à soupe d’huile neutre (tournesol, arachide, colza).

Ajoutez alors les dés de poulet et bien enrober de sésame en remuant constamment. Les cuire 3 mn puis éteindre le feu, couvrir et laisser finir la cuisson 4 mn.

Vous pouvez soit les servir à part, soit les mélanger à la salade.

Vous pouvez aussi remplacer le poulet par des gros dés de poisson blanc (lieu, cabillaud), ou par de grosses crevettes roses décortiquées. En ce dernier cas, ne les faites pas passer à la poêle car elles se dessécheraient; ajoutez seulement le sésame grillé sur la salade.

Une variante intéressante est de remplacer le poulet par des gambas grillées. A décortiquer ou à servir telles quelles à part.

Je vous souhaite le même plaisir que j’ai eu à déguster ce plat.

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Raymond Radiguet, Le bal du comte d’Orgel

L’auteur du Diable au corps poursuit selon son âge l’exploration des sentiments d’amour, la grande affaire humaine. Alors qu’il avait entre 16 et 18 ans lorsqu’il écrivit les frasques sensuelles et sentimentales d’un adolescent de 15, il en a entre 18 et 20 lorsqu’il décrit cette fois les relations amoureuses d’un jeune homme de 20 ans.

François – le « je » du Diable au corps devait porter ce prénom selon les brouillons – est devenu Séryeuse et a acquis une particule. Il reste un côté potache chez Radiguet, l’enfant terrible des années folles qui fit tourner la tête de Cocteau. François de Séryeuse aime Mahaut, créole de la noblesse émigrée sous Louis XIII, qui aime son mari Anne d’Orgel, comte dont le nom remonte aux croisades, cité dit-il par Villehardouin. A noter encore qu’Orgel est l’anagramme de Legro… une autre potacherie. Lequel aime d’amitié mondaine François.

Radiguet adore décortiquer les sentiments et tenter de comprendre les actes de chacun plus que les actes eux-mêmes, qui semblent dictés par le destin – ou les pulsions. L’amour est irrésistible, même s’il n’est ni « convenable » ni « moral », ni mêle parfois souhaité. Les faux-semblants et les ambiguïtés abondent dans les relations humaines, surtout entre les hommes et les femmes.

Le canevas est celui de La princesse de Clèves, que Radiguet prisait fort (contrairement à Sarkozy). Ceux qui ont aimé les quiproquos, les relations bancales et le style amoureux de ce roman du XVIIe aimeront le roman de Radiguet. Il se passe dans les années folles, juste après la Grande guerre imbécile de 14-18 qui a ravagé cul par-dessus tête toutes les croyances, valeurs et vertus jusqu’ici admises. Rien ne valait plus après la boucherie absurde de la guerre industrielle provoquée par des badernes à l’honneur aussi archaïque et incongru que chatouilleux. L’après-guerre a été par opposition résolue à la fête, aux étourdissements des distractions, à la remise en cause sociale. L’usage du prénom Anne pour un homme, attesté durant la période féodale (Anne de Joyeuse, favori d’Henri III), apparaît comme un renversement du monde bourgeois au début des années 1920 tout comme un rappel de La princesse de Clèves, avec une discrète allusion à l’ambiguïté des amitiés masculines.

Le comte d’Orgel est de ces oisifs qui possèdent château et hôtel particulier et font des bals, aiment briller dans la conversation, tout en futilités et plaisirs. Il invite tous ceux qui sont de son milieu mais aussi ceux qui l’amusent. François de Séryeuse, oisif paresseux à la fortune familiale assuré est de ceux-là (un adolescent prolongé). Rencontré au cirque Medrano (encore une potacherie), Anne, François et Mahaut organisent une mise en boite du trop sérieux et prudent Paul Robin, diplomate arriviste, ami de Séryeuse, qui aime faire étalage de ses relations tout en faisant des cachotteries. A cachotterie, cachotterie et demi : ils lui font croire qu’ils se connaissent depuis longtemps alors qu’ils viennent de se rencontrer. Radiguet s’amuse.

Mais de fil en aiguille, de bals en dîners, de sorties en bord de Marne aux spectacles, le sentiment d’être bien ensemble se développe pour le triangle amoureux en amitié chaude puis en amour fantasmé des uns pour les autres, y compris d’Anne pour François. Il ne se passera rien, tout sera plus « convenable » que le diable au corps du garçon de 15 ans, mais tout sera aussi plus subtil et compliqué. Contrairement au premier, ce roman sera publié après la mort de l’auteur par son grand (petit) ami Cocteau.

Il est écrit simple et direct à la Stendhal, voué à l’analyse psychologique à la Madame de La Fayette. Un exemple de phrase concernant un personnage secondaire dit le style et me ravit : « Pensait-elle faire succéder ses séances de pose à d’autres séances ? François de Séryeuse entendit innocemment la phrase : pas une seconde la pensée ne l’effleura que Mrs Wayne pouvait disposer, pour le fatiguer, d’autres moyens que sa conversation. Il oubliait que cette Américaine était femme, et fort belle » p.44 La litote et la logique amènent une douce ironie qu’un lecteur empathique sait goûter.

Raymond Radiguet, Le bal du comte d’Orgel, 1924, Livre de poche 2003, 190 pages €7,20

DVD Le bal du comte d’Orgel, Marc Allégret, 1970, avec Jean-Claude Brialy, Sylvie Fennec, Bruno Garcin, Micheline Presle, Gérard Lartigau, LCJ éditions, 1h31, €10,18

Raymond Radiguet, Oeuvres complètes, Omnibus 2012, 896 pages, €19,00 e-book Kindle €18,99

Le diable au corps a été chroniqué sur ce blog.

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Vivons jeunes avant tout, dit Montaigne

Montaigne, qui avance en âge, se préoccupe de penser ce thème dans ce chapitre LVII des Essais, livre 1. « Les sages l’accourcissent bien fort au prix de la commune opinion », s’insurge-t-il. Caton estimait qu’on était vieux à 48 ans. Mais à l’inverse, « quelle rêverie est-ce de s’attendre de mourir d’une défaillance de forces que l’extrême vieillesse apporte, et de se proposer ce but à notre durée, vu que c’est l’espèce de mort la plus rare de toutes et la moins en usage ? » s’étonne Montaigne. La « mort naturelle » n’est-elle pas aussi celle issue d’une chute, d’une noyade ou d’une peste ?

Je voudrais d’ailleurs rectifier cette croyance des faux-savants qui confondent « espérance de vie » et « âge moyen au décès ». L’espérance de vie est une statistique qui se calcule à la naissance. Autrement dit, la mortalité infantile est cruciale. Passé l’âge de 2 ans, l’espérance de vie « par âge » augmente nettement car les bébés meurent plus souvent, et pire encore dans les siècles où l’hygiène était faible (moins dans l’Antiquité, plus au Moyen-Âge et jusqu’au XIXe siècle). L’âge moyen au décès montre à l’inverse que les hommes préhistoriques pouvaient vivre jusqu’à 70 ou 80 ans, nous en avons retrouvé des squelettes. De même chez les Romains. Il est donc imbécile de « croire » que les humains n’espéraient vivre que jusqu’à 30 ou 35 ans en ces âges reculés. C’est se vêtir d’un orgueil bien naïf que de se dire que nous faisons mieux.

Du temps de Montaigne, les « pestes » et autres guerres de religion tuaient plus que les accidents ou la vieillesse. Lui s’en est préservé, prudent comme toujours, équilibré en sa vie comme en son esprit. « Puisque d’un train ordinaire les hommes ne viennent pas jusque-là, c’est signe que nous sommes bien avant », écrit-il. Mais ce n’est pas le cas général.

Ce pourquoi la société agit mal de ne permettre aux jeunes d’agir dès qu’ils le peuvent. Ainsi, durant l’Ancien régime, un homme ne pouvait administrer ses biens avant l’âge de 25 ans. Chez les Romains, les charges n’étaient accessibles qu’à 30 ans, et c’est encore Auguste qui a réduit l’âge qui était de 35. Or, dit Montaigne, cet empereur a commencé dès l’âge de 9 ans. « Servius Tullius dispensa les chevaliers qui avaient passé 47 ans des corvées de la guerre ; Auguste les remit à 45 ». L’homme n’était donc pleinement actif politiquement qu’entre 35 et 45 ans ! Notre époque récente a fait de même avec l’emploi, particulièrement en France, pays latin et catholique qui a gardé la manie du Pater familias maître et despote. Avant 30 ans, que des stages et des petits boulots car « pas assez d’expérience » ; passé 50 ans, licenciement ou pas d’embauche car « inadapté » et « trop cher ». Mais il faut pour autant « travailler » 42 ans pour avoir une retraite !

« Je serais d’avis qu’on étendit notre vacation et occupation autant qu’on pourrait, pour la commodité publique ; mais je trouve la faute, en l’autre côté, de ne nous y embesogner pas assez tôt », pense Montaigne. Il est vrai qu’infantiliser les hommes jusqu’à un âge avancé ne sert ni la société, ni la politique. Cela ne sert qu’à créer des aigris inconséquents qui n’ont pas appris la responsabilité qui va avec la liberté. « Quant à moi, j’estime que nos âmes sont dénouées à 20 ans ce qu’elles doivent être, et qu’elles promettent tout ce qu’elles pourront », dit Montaigne. Et de citer Hannibal et Scipion ; il aurait pu citer Alexandre ou César. « Il est possible qu’à ceux qui emploient bien le temps, la science et l’expérience croissent avec la vie ; mais la vivacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nôtres, plus importantes et essentielles, se fanent et s’alanguissent. » Rien de plus vrai, à observer sur nous-mêmes.

Trop de temps consacré à l’oisiveté et à l’apprentissage, conclut Montaigne, il faut faire servir la jeunesse sans que les vieux gardent trop de privilèges, gâtés qu’ils sont par leur engourdissement. Avis aux politiciens, qui s’accrochent trop souvent alors qu’ils se rigidifient. Qu’ils laissent donc la place à d’autres !

Et c’est par ce 57ème chapitre que se clôt le Livre premier des Essais. Nous les avons tous chroniqués dans l’ordre, sur 57 notes comme il se doit. Ils montrent un Montaigne soucieux d’imiter les Anciens et inclinant vers les Stoïciens, se nourrissant des livres de sa bibliothèque mais n’hésitant pas à en sortir pour observer la vie. Il faire montre d’un souci d’harmonie : se couler dans les mœurs de son temps sans s’y perdre ; penser par soi-même sans avoir l’outrecuidance de croire penser mieux que les institutions établies ; garder son quant à soi tout en participant à la vie familiale, sociale et publique. Il est un exemple encore actuel.

Le Livre II commence.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Henri Troyat, Le Moscovite

Bernard de Croué, nobliau ruiné, a fui la France de la Terreur en 1793 emmenant son fils de 3 ans. Sa femme est morte d’une fluxion de poitrine à Amsterdam en exil ; Croué s’est enfoncé en Russie où, à Moscou, le comte Paul Arkadiévitch, propriétaire de 2600 « âmes », l’a engagé comme secrétaire et bibliothécaire. Le français était la seconde langue de Russie, la langue de la culture. Le petit Armand a grandi bilingue entre son vieux père et la famille du comte, Nathalie Ivanovna et Catherine, de quatre ans plus jeune.

Armand, désormais 21 ans, se sent Russe et Français ; russe dans la réalité charnelle et Français par la culture de l’Encyclopédie. Mais il n’est ni l’un ni l’autre et la Grande guerre patriotique de 1812 va le lui faire sentir. Il apprendra l’amour charnel dans les bras d’une Française et gardera l’amour platonique pour la Russe Nathalie.

Napoléon l’empereur, héritier des révolutionnaires qui voulaient imposer au monde entier leur idéologie des Droits de l’Homme, s’avance à marche forcée à l’intérieur de la Russie. Il va atteindre Moscou, il l’atteint. Le comte et sa famille ont fui la capitale et leur palais confortable aux 17 000 ouvrages dans la bibliothèque pour se réfugier dans leur domaine en province. La plupart des aristocrates et des bourgeois ont fait de même, suivis par une partie du menu peuple.

Les Français, jusqu’ici bien intégrés, sont mal vus ; une quarantaine est arrêtée et déportée sur la Volga par le ronflant général Rostopchine – qui appelle à résister mais ne reste pas plus à Moscou que les autres. Rostopchine agit comme Poutine. Il exhorte les Français de Moscou à se plier à la domination sous peine d’être exclus et considérés comme moins que rien – exactement ce que Poutine fait en Ukraine : « Cessez d’être de mauvais sujets et devenez bons. Métamorphosez-vous en braves bourgeois russes de citoyens français que vous êtes » p.50. Car Rostopchine, comme Poutine, considère les Français comme des « corrupteurs de la jeunesse russe, des laquais, (…) dont la tête n’était qu’un moulin à vent » p.57. La liberté ? La belle affaire ! « Nous autres serfs, nous n’avons pas besoin d’être libérés. Nous sommes bien comme nous sommes. Avec un maître au-dessus de nous. Il nous corrige, bien sûr, mais aussi il nous protège. Qui nous protégerait si nous étions libres ? » dit un valet à Armand p.71. Après tout, les Russes ont élu et réélu Poutine et se sont à peine révoltés contre les fraudes massives avérées et contre la corruption éhontée du régime. Ils ont peur de la liberté qui leur rappelle l’ère Eltsine. Ils préfèrent la tyrannie, plus confortable car elle évite de penser. N’ont-ils pas, comme tous les peuples, les dirigeants qu’ils méritent ?

Armand se sent étranger, avec « la certitude d’être en porte à faux dans un conflit qui ne le concernait pas. La guerre qui se déroulait en ce moment opposait une France qui n’était pas sa France à une Russie qui n’était pas sa Russie » p.30. Étrange ressemblance avec le dilemme dû au conflit en cours en Ukraine. La Russie, pays européen malgré tout, pas si étrange que le Royaume-Uni par rapport aux autres pays du continent, se rétracte dans le mythe asiatique, préférant s’allier jusqu’à la fusion aux Mongols qui l’ont asservie durant un millénaire. L’Ukraine, attachée à la Russie par mille liens dans l’histoire et la culture, tient à sa culture européenne héritée de sa propre histoire polono-austro-hongroise et de sa proximité avec l’ouest et résiste, se détachant de sa maison mère. Chacun choisit selon ses tripes et celles du kaguébiste au pouvoir à Moscou apparaissent plus servir ses propres intérêts de satrape que l’intérêt à long terme d’une Russie à la démographie en berne, qui sera vite avalée par l’immense Chine…

Armand est resté à Moscou car son vieux père obstiné ne veut pas fuir : il hait les Français révolutionnaires qui ont renversé son univers d’Ancien régime, mais il n’est pas Russe. Il se réfugie dans la bibliothèque, la culture étant pour lui sa patrie. A 21 ans, Armand est un béjaune assez niais, formé à la littérature avec des femmes mais guère au commerce des armes ; tout juste sait-il monter à cheval. Lorsque la Grande armée arrive, il se sent partagé : il rencontre enfin les vrais Français, venus de France, et pas seulement les exilés de Moscou ; il sent le patriotisme attristé des Russes et leur volonté de résister, il ne peut pas leur en vouloir. Excommunié, rejeté par ses amis russes, il il parle aussi bien une langue que l’autre, sans aucun accent, et va faire le truchement. Par honneur au départ, lorsqu’il sauve Pauline, une actrice du théâtre français des invectives de la foule ; par obligation ensuite lorsque le diplomate Jean-Baptiste Barthélémy de Lesseps (oncle du Ferdinand que tout le monde (?) connaît) l’engage pour traduire les proclamations officielles.

Son père mort d’une attaque cérébrale, les domestiques du palais enfuis, son cheval volé, ses habits arrachés jusqu’à ses bottes, Armand qui s’est laissé ballotter sans réagir se retrouve en chemise et caleçon à errer dans la rue. Il rencontre providentiellement Pauline et les acteurs qui le sauvent et le rhabillent. Il va devenir l’un d’eux, jouant même un rôle au pied levé dans le théâtre aux armées pour remplacer un goutteux. Il va aussi baiser Pauline, la plus jeune de la troupe, qui sait y faire pour avoir ce qu’elle veut à son profit et celui des autres, en offrant son cul. Armand se croit « amoureux » alors qu’il est seulement pris par les sens. Erreur banale de la jeunesse. Il est jaloux du colonel Barderoux qui fait la cour à Pauline (et avec qui elle a couché pour avoir du poulet).

Mais l’empereur l’a décidé, la ville a brûlé à cause des incendiaires de Rostopchine, l’hiver approche, une contre-attaque russe a réussi : il faut quitter Moscou. Du jour au lendemain. Pauline couche encore pour négocier une charrette supplémentaire pour emporter ses cadeaux. Armand ne peut que suivre en toutou désorienté.

Premier volet d’une fresque comme l’auteur les affectionne, suivi par Les Désordres secrets puis Les Feux du matin, Le Moscovite résonne dans l’actualité. Il a été écrit pourtant il y a un demi-siècle. Comme quoi on ne change pas les mentalités sans un très long temps.

Henri Triyat, Le Moscovite, 1974, J’ai Lu 1999, 243 pages, €6,12

Henri Troyat, Le Moscovite suivi de Les désordres secrets et Les feux du matin, Flammarion 2014, 478 pages, €23.00

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Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim

Un mythe que ce film au mitant des années cinquante. Mythe de la Femelle revendiquant le droit au désir et la liberté de jouir ; mythe de Saint-Tropez comme village hédoniste au bord de la grande bleue ; mythe du nouveau cinéma qui sort des histoires de papa. Dieu a créé la femme on ne sait pourquoi ; l’homme asexué était bien, tout seul, dans la Bible, avec les Lilith pour s’amuser de son corps. Mais il a fallu que Dieu fasse le malin. Il a créé Eve pour que l’homme pèche et que le vrai Malin le tente, ce trop bel ange déchu de se croire l’égal du Créateur et qui se déguise en vil serpent pour faire croquer la pomme du savoir. Dès lors, l’homme vit qu’il était nu et Dieu ordonna qu’il travaille en le chassant du paradis.

Dieu a donc créé le mal, qui vient principalement du sexe avec le désir qui rend fou, la jalousie, le viol, le crime passionnel, l’adultère et tout ce qui s’ensuit. Brigitte Bardot incarne parfaitement cette grâce animale qui allume les regards mâles tandis que son petit visage chafouin, tapis derrière une chevelure de Madeleine, incite au péché, tout en masquant une tête de linotte conduite par le clitoris. Pas encore majeure à 18 ans, à peine sortie du couvent orphelinat, Juliette s’étale nue derrière les draps qui sèchent et roucoule devant l’homme d’affaires Carradine (Curd Jürgens) qui possède la seule boite de nuit du coin. Elle adore y danser au son du juke-box qui éructe les soupes sentimentales de Bécaud et la danse tam-tam mango de la nouvelle dictature cubaine chère au Tartre et à son Castor d’époque. Juliette est « le » sexe qui ne cherche pas son Roméo mais jouit de jouir d’elle-même. Certes orpheline et élevée par des bonnes sœurs frigides, certes sans amour et le désirant plus que tout autre chose, elle reste immature et se joue des toy-boys. Pourrait-elle vraiment obtenir ce « certificat de vraie jeune fille » qu’une enquêtrice de l’évêché aujourd’hui ridicule lui propose de demander ?

Juliette court pieds nus et reste nue sous sa robe qu’elle renfile avec réticence après le passage de Carradine sous les draps (qui sèchent). Une métaphore des draps de lit qu’elle laissera secs pour lui, trop vieux, trop père, trop moral pour elle. Carradine en effet la désire, mais il ne la touchera pas. C’est Antoine (Christian Marquand) qui la convoite et voudra se la faire, comme on se fait une fille ou un pastis, passade au palmarès, comme elle l’apprend dans les toilettes où elle entend les hommes. Juliette, qui était prête à le suivre à Toulon, s’aperçoit qu’elle n’est pour le mâle qu’un objet qu’on jette après usage. Elle veut donc se donner au premier venu, si ce n’est déjà fait. Le sexe la travaille, l’obsède, la domine.

Les trois frères Tardieu ont repris la cale de carénage des bateaux dans le petit port encore assoupi et voué à la pêche de Saint-Tropez. Bardot, qui y achètera une maison dans la vraie vie, achèvera de le détruire, comme elle a détruit dans le film et dans la vie les hommes qui la désirent. Michel (Jean-Louis Trintignant) le second frère, 21 ans et donc majeur, se dévoue. Il est amoureux d’elle, comme Antoine et comme tous, mais le troisième, Christian (Georges Poujouly, 15 ans au tournage) est trop jeune. Il reste d’ailleurs coiffé gamin, à l’inverse des autres, coiffés en hommes qui ont fait le service. Ce mariage est la seule façon légale, avec l’adoption, que Juliette ne soit pas renvoyée à l’orphelinat jusqu’à ses 21 ans. Carradine, qui veut la garder auprès d’elle comme objet de collection et comme objet de désir, n’a trouvé que ce moyen. Cette alliance permettra d’acheter enfin les terrains de la cale, qu’il convoite pour bâtir un hôtel à côté de son casino. Tous disent à Michel qu’il fait une erreur, que Juliette n’est pas une épouse mais une femelle soumise à ses caprices et qu’il sera cocu dès le lendemain, mais rien n’y fait. Il est amoureux et s’en convainc.

Juliette est touchée que quelqu’un l’aime enfin pour elle-même et pas seulement pour son corps ; elle commence à bien l’aimer aussi, mais d’abord pour son corps, lorsqu’elle lui ouvre la chemise : « sais-tu que tu es beau ! » Elle ne voit rien du sacrifice, du dévouement, de la tendresse de Michel. Ou pas grand-chose, encore prise dans les rets de sa passion avortée pour Antoine et fouaillée par les élans de son sexe. D’autant que ce n’est pas l’argent qui intéresse les Tardieu, mais la notoriété. « En possédant quelque-chose, ils ont l’impression de ne pas être pauvre », analyse la femelle maligne. Pour les convaincre, Carradine va donc leur proposer 30 % des actions et la direction du carénage, ce qui ramènera Antoine à Saint-Tropez, lui qui avait dû prendre un second travail à Toulon pour s’en sortir. D’un bien sort donc un mal, la tentation permanente de Juliette et d’Antoine.

Qui se concrétise très vite lorsque Juliette, tête de linotte invétérée, prend un bateau dont le moteur chauffe et brûle en mer. Antoine part en jeep la repérer le long de la côte, saute à l’eau et nage jusqu’au bateau en plein incendie d’où il la ramène. Rien de tel qu’une poigne ferme et une poitrine mâle pour faire se pâmer la belle, éperdue qu’on s’occupe d’elle. A moitié nue, la robe à demi ouverte collée par l’eau qui la moule, elle est irrésistible. Ils baisent à même le sable.

Tout se sait dans la famille et même l’adolescent, surpris au chevet de Juliette à lui tenir les mains et lui caresser les cheveux parce qu’elle se sent seule, sera soupçonné de l’avoir prise lui aussi. La mère la chasse ; Michel la cherche ; elle-même ne sait plus où elle en est. Elle a trahi l’homme qui l’a épousée pour la protéger et parce qu’il l’aime ; elle n’est aux yeux de tous qu’une pute de port qui aime aguicher et danser à s’étourdir, après avoir picolé pour oublier, et qui se livre à qui la désire. Elle erre pieds nus dans les rues avant d’échouer au « bar à putes », dixit Antoine, où un quarteron de musiciens négro-cubains répètent le mambo en sous-sol. Elle s’y précipite après avoir englouti deux double fines et se trémousse, jambes nues, toute soumise aux soubresauts sexuels du rythme. Une bête de sexe sans cœur ni raison.

Carradine, puis Michel, enfin Antoine et même Christian, contemplent sidérés le spectacle de la Femelle en rut, libérée de tout et même de la pudeur. Elle s’éclate. C’en est trop pour Michel qui a pris un pistolet dans le tiroir du frère et tire. Carradine fait dévier la balle au dernier moment et elle l’effleure, suffisamment pour le blesser, mais sans trop de gravité. Tandis qu’Antoine le conduit à Nice se faire réparer, Michel gifle Juliette, réagissant enfin en homme viril, ce qu’elle recherche depuis le début dans les bras des plus forts pour se sentir protégée, dit-elle. Il la ramène à la maison, domptée peut-être (interprétation morale du temps), mûrie probablement (interprétation d’aujourd’hui). Elle a compris que les autres comptent aussi, et pas seulement elle-même, et qu’il faut mettre du sien pour exister sans se laisser aller à tous ses désirs infantiles.

Le lecteur me pardonnera de ne pas apprécier Brigitte Bardot, dont je trouve le visage trop carré et la bouche trop grande. Le corps est superbe, je l’admets bien volontiers, mais les mœurs ciné de l’époque n’en laissent rien voir, seulement deviner. Les curés ont milité pour son interdiction au pays des puritains ricains, ce qui n’étonnera personne, et même la France catho bourgeoise l’a censuré puis « interdit aux moins de 16 ans » (on aurait pu mettre 18 ou 21 mais Poujouly avait déjà 15 ans et Bardot, malgré ses 21 ans, joue une Juliette de 18 ans). Le film reste aujourd’hui un mythe sexuel, et une vue d’un Saint-Tropez encore authentique. L’histoire contée est niaise et les acteurs peu intéressants, même Trintignant fait gnangnan, pas encore affiné par la maturité. Quant à la libération de la femme… mieux vaudrait se libérer d’abord de Dieu.

DVD Et Dieu… créa la femme, Roger Vadim, 1956, avec Brigitte Bardot, Curd Jürgens, Jean-Louis Trintignant, Christian Marquand et Georges Poujouly, TF1 Studios 2017, 1h31, €23,82 blu-ray €31,00

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John Sack, Le complot des Franciscains

Un auteur américain de livres pour enfants produit son premier roman policier pour adultes. Il choisit de partir de la vie de saint François d’Assise pour y imaginer un « complot » : bâtir une « fausse vérité » (les Yankee sont spécialistes) sur les stigmates du pauvre d’Assise – qui ne seraient que les symptômes habituels de la peste. Évidemment, la hiérarchie de l’ordre ne veut pas l’entendre et tous ceux qui répandent l’idée, ou rédigent une chronique véridique, sont empêchés de nuire par le fer dans le corps ou autour des membres dans les cachots des couvents.

En 1230, le corps de saint François est caché par un groupe de quatre qui se jurent de garder le secret et se reconnaissent par un anneau orné d’une pierre bleue gravée. Ils ne veulent pas qu’un examen du corps puisse faire entrevoir la vérité. La foi réclame du merveilleux, pas des faits. Croire est bienfaisant, savoir est diabolique. Ainsi raisonne l’Église – comme toute église, qu’elle soit communiste, fasciste ou politique. « Les gens croiront ce qu’ils veulent. A mon avis, tu découvriras que les stigmates de Notre-Seigneur ont beaucoup plus d’attrait aux yeux des gens que Francesco Lebbroso [le lépreux] » p.511. CQFD.

François d’Assise aurait volontiers vécu nu, aussi humblement que les bêtes de la forêt dont il se voulait les amis. Mais la pudeur biblique ne le permettait pas ; il a revêtu la bure, mais pour ne jamais en changer, ni jamais se laver, méprisant « la chair » et vouant son corps aux gémonies, pourtant créé « à l’image de Dieu » par la volonté même de Dieu. François était un fanatique qui se vautrait dans l’ascétisme et dans l’humiliation de la plus grande indigence. Or ce qui est excessif est insignifiant : il ne montre qu’une volonté (orgueilleuse) de s’anéantir, pas de faire l’effort de vivre l’existence que le Créateur a voulue. La simplicité plus que la pauvreté, l’austérité plus que l’ascétisme – voilà quelle est la voie juste pour que les hommes, voilà ce qui attire vers la foi. Le nouveau pape l’a bien compris, tout comme le nouveau directeur de l’ordre.

Sur ces idées, l’auteur imagine un moine, frère Conrad, protégeant un très jeune messager. Elle se révèle une jeune fille prénommée Amata qui doit livrer un manuscrit de frère Leon, compagnon de François, destiné à dire sa vraie vie. Elie, autre compagnon de François devenu supérieur de l’ordre des Franciscains, donne pour mission de les en empêcher et de récupérer le texte hérétique pour le détruire ou le cacher. C’est le début d’une suite d’aventures où l’on apprend la vie de chacun dans une Italie au XIIIe siècle en proie aux troubles des petits seigneurs et des sectes chrétiennes rivales.

Bien écrit, le lecteur ne sait cependant pas trop où les péripéties le mènent, sinon à reconnaître que les fausses vérités valent bien mieux que les vraies… Et, si tout commence par une tuerie et un viol à 10 ans, tout se termine par une réconciliation générale et un mariage pour l’ex-petite Amata !

John Sack, Le complot des Franciscains (The Franciscan Conspiracy), 2005, Livre de poche 2008, 543 pages, €13,04

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