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Martha Grimes, Ce que savait le chat

Des chats et des pompes, voilà les accessoires du roman. Une jeune femme trop bien habillée est retrouvée tuée derrière un pub où vivent deux chats, dont l’un n’est pas le bon. Celui qui a vu le meurtrier a disparu. Le superintendant Jury, commissaire en français, est chargé de l’enquête par Scotland Yard, on ne sait trop pourquoi. Peut-être parce que deux riches excentriques donnaient une fête ce soir-là à deux pas et qu’il convient de marcher sur des œufs ?

Jury va au pub, à la terrasse arrière duquel a eu lieu du crime, une fois la nuit tombée. Il apprend d’une Dora de 7 ans, toute dépenaillée comme chez Dickens, que le chat noir qui donne son nom au pub (d’où le titre anglais du roman) a été substitué. Morris n’est plus là et un autre a pris sa place. Comme il est détective, et de la police, il doit le retrouver bien vite. Mais il n’existe pas qu’un chat de Chesham, même noir. L’enquête va le mener vers Harry, escroc méphistophélique accusé d’un meurtre de femme que Jury n’a jamais pu prouver, et de la séquestration de deux enfants dans sa propre maison, qu’un chien a retrouvés sans que Harry puisse être impliqué. Harry est riche et adore déguster le vieux vin français dans un pub spécialisé. C’est une niche à Jury qui explique le va-et-vient des chats noirs. Le chien Mungo, qui parle chat comme vous et moi, opère les intermèdes qui, avouons-le, ont peu à voir avec l’enquête pour meurtre mais donnent une satire désopilante des comportements humains.

Il y aura deux autres meurtres, toujours sur le même genre de personne, des jeunes femmes trop bien habillées qui se révéleront être toutes des escortes, et toujours tuées de deux balles dans la poitrine, la première pour faire mal, la seconde au cœur. Mais pas toujours avec la même arme. Attention, escorte n’est pas pute, bien qu’on puisse penser le contraire. Le client, en général chic et riche, paye, mais pour avoir de la compagnie dans une soirée, pas toujours pour finir au lit. Encore que ce ne soit pas exclu. C’est le métier qui veut ça. Du bon argent vite gagné pour aider une vieille marraine ou épargner pour la retraite. Sans parler des robes habillées, des bijoux, des chaussures, cadeaux des clients.

Les filles tuées ont toujours une profession officielle dans la société, comme bibliothécaire ou secrétaire. Elles sont alors insignifiantes, habillée gris, gagne-petit, passe-partout. Ce n’est que le week-end qu’elles se métamorphosent. Tous les cadavres portent des chaussures invraisemblables, des créations de grands chausseurs pour femme, Jimmy Choo, Louboutin, Manolo Blahnik. L’épouse handicapée d’un inspecteur en a même toute une collection de luxe que la fortune de sa famille lui a permis d’acquérir, sans jamais pouvoir les porter. Elle s’est fait renverser par une voiture sur un passage piéton, croyant bêtement que les automobilistes étaient obligés par le Code de s’arrêter. Certes, c’est la loi, mais un piéton ne fait pas le poids. Mieux vaut penser que la loi du plus fort reste meilleure que la loi votée pour éviter ce genre d’ennui.

Les meurtres semblent ceux d’un tueur en série, mais pourquoi être allé à Chesham alors que les autres ont eu lieu à Londres ? Mystère – s’il n’y avait le chat enlevé. Harry, ni vu ni connu, serait-il impliqué ? Jury ne rêve que de lui mettre le grappin dessus, mais le sire est habile. Et son chien Mungo fait des siennes. Quel est le lien commun entre toutes ces filles, si ce n’est leur profession bis ? Se connaissaient-elles ? Avaient-elles les mêmes clients ?

Le lecteur retrouvera avec plaisir le commissaire Jury, son sergent Wiggings, son supérieur Racer, Phyllis la légiste et Carol-Anne la voisine, l’ami Melrose Plant, ex-lord Ardry, et ses animaux dans le parc du château, le cheval Chagriné, le bouc Chaviré, le chien Chahut. Ce dernier, un berger de montagne trouvé par Jury déshydraté et affamé sur un pas de porte, soigné par un vétérinaire, a été laissé par Jury comme par hasard sur la propriété de Melrose, pour qu’il soit adopté. Bien qu’il ait déjà un nom sur son collier Joey, l’ex-lord Ardry a tenu à le rebaptiser pour qu’il commence lui aussi par ch…

Martha Grimes, Ce que savait le chat (The Black Cat) – Une enquête de Richard Jury, 2010, Pocket 2012, 478 pages, €9,00

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Les romans policiers de Martha Grimes déjà chroniqués sur ce blog

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Claire Etcherelli, Élise ou la vraie vie

Premier roman, gros succès. Nous sommes en 1967 et l’autrice décrit une vie de pauvres en 1957, douze ans après la guerre. La France se reconstruit, dans les errements politicards de la IVe République et les affres de la décolonisation, en Indochine, puis en Algérie. Mais « l’Algérie c’est la France », comme le disait François Mitterrand, ministre de l’Intérieur en 1954. Aussi nombre d’Algériens viennent travailler sur les chaînes de production automobile autour de Paris. Pas besoin de visa, le département français d’Algérie forme une sorte d’espace Schengen avec la métropole.

Claire Etcherelli a passé son enfance à Bordeaux comme Élise ; elle a subi l’écart de classe et a refusé de passer son bac comme son jeune frère Lucien ; elle est montée à Paris en 1957 pour y travailler comme contrôleuse sur une chaîne de fabrication Citroën comme Élise et Lucien. Elle a donc vécu ce qu’elle écrit. Sa plume alerte décrit fluide la robotisation du corps humain par la chaîne, la fatigue le soir qui fait sombrer dans le sommeil sans se laver, les relations furtives avec les autres si elles ne sont pas encadrées par un syndicat ou un parti, le racisme ordinaire du populo qui voit en les Algériens des « crouillats ». Le peuple n’est pas bon, généreux, ouvert ; le peuple est tout le contraire, mauvais par ressentiment, égoïste sur les salaires et les femmes, méfiant envers les autres, surtout les étrangers et les non-blancs. Les populismes d’aujourd’hui le marquent bien, après des siècles de propagande chrétienne où l’on est « tous frères », et de formatage marxiste selon lequel l’Histoire ne connaît pas de races.

Élise est fan de son frère Lucien, de sept ans plus jeune qu’elle. Ils sont tous deux orphelins et elle l’a toujours couvé comme une quasi maman, jusqu’à 14 ans où il a trouvé un ami de 17 ans, Henri, et a secoué la tutelle familiale de la grand-mère et de la grande-sœur. Mais Henri est l’intello qu’il ne sera jamais ; il veut l’éblouir en se musclant pour le seconder en sport, mais Henri choisit un autre camarade à la fête gymnique du collège. Lucien s’expose volontairement pour faire échouer l’autre. Il se casse la jambe et reste plusieurs mois à l’hôpital, où il lit assidûment. Mais Henri ne vient pas le voir, le délaisse. Déçu, Lucien se laisse aller ; il ne passera pas son examen, vivra aux crochets de sa sœur ; fera quelques heures de petit boulot comme pion.

Il croit que le mariage va le délivrer de sa mouise et il épouse une voisine béate devant lui et bien sage, Marie-Louise ; il lui fait une petite Marie. Mais il ne s’émancipe pas. Il rencontre Anna, avec qui il peut discuter, et en fait sa maîtresse. Lorsque Marie-Louise tombe malade, lui part à Paris avec Anna, pour travailler en usine. Il a renoué avec Henri, qui fait son droit et milite au Parti communiste. Henri le manipule pour qu’il lui donne matière à écrire des articles sur les ouvriers, mais dédaigne l’activité de colleur d’affiches de Lucien. Élise, décidément accrochée, le rejoint à Paris. Elle trouve du travail à la chaîne automobile, où elle contrôle les ouvriers, la plupart algériens. Sociable, elle tombe amoureuse d’Arezki, sous le regard réprobateur de ses collègues blancs, hommes et femmes. Les rafles policières dans un Paris que le FLN terrorise par ses bombes, la xénophobie accentuée par la guerre dans les Aurès, les taudis dortoirs de la périphérie et le bidonville dans la boue de Nanterre, l’espoir de « révolution » aussi bien chez les ouvriers blancs que chez les Algériens en France, sont décrits au ras de la vie quotidienne.

Lucien est tué dans un accident de la route en solex volé pour participer à une manif ; Arezki, renvoyé de l’usine et sans fiche de paie, est interpellé par la police ; Anna devient amante d’Henri. Élise quitte Paris pour rentrer à Bordeaux. Elle a cru à « la vraie vie » – et ne l’a pas trouvée auprès des hommes. Claude Lanzmann dans Elle, et Simone de Beauvoir dans Le Nouvel Observateur encensent ce roman qui va selon leurs vues de gauche communiste. L’autrice est lancée ; le roman se vend par centaines de milliers. Consécration, il est adapté au cinéma en 1970 par Michel Drach. Il ne semble pas y avoir de DVD disponible.

Une histoire datée, publiée l’année avant « les événements » de mai 68, mais qui se lit bien tant l’écriture est soignée et rapide. Un document d’époque.

Prix Femina 1967.

Claire Etcherelli, Élise ou la vraie vie, 1967, Folio 1973, 277 pages, €8,50, e-book Kindle €34,81 (!)

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Pierre Adrian, Des âmes simples

Un moine-curé, Pierre, un décor de pré-Pyrénées, non loin de Pau, un chemin de fer abandonné, des camions roulant vers l’Espagne. Nous sommes dans un bout de France périphérique, campagnard, isolé. Le curé fait office de tout : de psy, d’infirmier, de coach spirituel. C’est que les paumés de la terre errent sur la route et ne savent plus à qui se vouer. Le narrateur, qui dit « je », aime ces fonds de classe, ces foutoirs, le saccage, les rêveurs. Pierre, le guide de l’intérieur, le fascine. Il passe un moment avec lui pour son deuxième livre.

C’est le roman-récit de ce trajet d’ascèse, que nous conte Pierre Adrian, un auteur de 27 ans. Loin des curés frustrés tripoteurs de frais gamins, loin de ces dresseurs d’ados sexués qui profitent du collège fermé pour assouvir leurs instincts de domination « au nom de Dieu ». Croire ou ne pas croire n’est pas la question. Aider ceux qui ont besoin est la vraie question. La seule. Jusqu’où ? Car ceux que l’on aide retombent souvent volontairement ; ils ne veulent pas « s’en sortir ». Alors, jusqu’où doit aller la charité ? Saint Paul répond, dit l’auteur. Encore faut-il le suivre.

Les vies minuscules des âmes simples importent autant que les vies illustres des âmes dans la lumière. Le paysage grandiose et épuré de la montagne et des sommets remet la faible humanité à sa place dans la nature, dans l’univers. Une place bien pauvre. Le monastère de Sarrance, animé par Pierre au prénom de fondation d’Église, accueille tous ceux qui passent par là. Les humbles, les généreux, les beaux. Ce père qui ne supportait pas le divorce et qui a emporté ses deux enfants avec lui dans le ravin n ‘était pas venu voir Pierre. Il aurait peut-être changé d’avis.

L’auteur a une particulière empathie pour la gent mâle qui ne sait plus sur quel sein se dévouer. Une résistance à sa manière dans une tristesse de nuit d’hiver, dans un bout du monde, où seul Noël et sa crèche naïve des enfants donne un peu d’espoir. De chaleur, de fraternité, d’espérance.

Prix Roger Nimier en 2017

Pierre Adrian, Des âmes simples, 2016, Folio 2018, 211 pages, €8,00, e-book Kindle €6,49

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Méfiez-vous de croire, dit Alain

N’allez pas consulter une voyante ou un mage, ni même une diseuse qui lit dans la main. Car, même si votre intelligence n’y croit pas et s’en moque, quelque chose en vous est attentif à ce qui peut survenir. S’il ne s’agit que de banalités en série, vagues à souhait pour s’adapter à tout, dit Alain, pas de problème, « il n’y a rien à croire ». Une fois sur deux la « prédiction » aura raison – pas mieux que le hasard. Mais s’il s’agit d’une prédiction portant sur une chose importante, un accident, un décès, un malheur, alors le simple fait que cela vous ait été « prédit » vous force malgré vous à accorder du crédit à cette parole. Vous la croyez. Elle agit donc sur vous. C’est ce que l’on appelle, chez les cuistres et les profs de collège, le « performatif » (les collégiens feraient mieux d’apprendre à bien lire, à mon avis, qu’apprendre du jargon abscons pour étudiants spécialisés).

Malgré toute raison, « il n’en est pas moins vrai que ses paroles resteront dans votre mémoire, qu’elles reviendront à l’improviste dans vos rêveries et dans vos rêves, vous troublant tout juste un peu, jusqu’au jour où les événements auront l’air de vouloir s’y ajuster. » Ce que vous croyez se réalise si vous y croyez ; ou, du moins, vous interprétez ce qui survient selon votre croyance. « Vous riez d’une prédiction sinistre et invraisemblable ; vous rirez moins si cette prédiction s’accomplit en partie ; le plus courageux des hommes attendra alors la suite ; et nos craintes, comme on sait, ne nous font pas moins souffrir que les catastrophes elles-mêmes. »

D’où la volonté de ne pas connaître l’avenir. Alain « aime mieux ne prévoir que devant [ses] pieds » Pourquoi ? Parce que « j’ai remarqué que tout ce qui arrive d’important à n’importe qui était imprévu et imprévisible ». Comment donc accorder foi à une « prédiction » qui ne dit rien ? Le hasard fonctionne par probabilité, pas par prévision. Il est des choses prévisibles, comme la démographie (les personnes qui mourront sont déjà nées) ; d’autres moins comme l’économie (qui dépend de multiples facteurs, dont certains psychologiques).

Or en psychologie, comme dans la plupart des sciences « humaines » (qui n’ont de science que le nom), la probabilité est la règle. Pas la prévision. « Il y a des chances que… compte tenu de telles ou telles circonstances, que les gens réagissent ainsi – ou pas ». Mais la psychologie est autoréalisatrice ; il suffit de « croire » pour avoir tendance à faire advenir ; il suffit que la croyance se propage pour que la foule se mette à attendre ce qui « doit » venir ; et cela finit par arriver (sauf le Messie, qu’on attend toujours). Ainsi la guerre, comme en 14. Même les paranoïaques ont des ennemis. Par exemple, à force de « croire » que l’Occident veut la peau de la Russie et de faire tout pour que cela advienne, le tyran Poutine risque fort que des bombes lui tombent un jour dessus.

Autant penser que l’avenir n’est écrit nulle part… Nous verrons bien le moment venu.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Papillon de Franklin Schaffner

Une adaptation quasi immédiate (1973) du récit romancé Papillon (1969) écrit par Henri Charrière et publié dans la regrettée Collection Vécu de Robert Laffont (13 millions d’exemplaires vendus dans le monde). Charrière dit qu’il a été condamné au bagne de Cayenne à perpétuité dans les années trente pour le meurtre d’un maquereau (le souteneur, pas le poisson) qu’il n’a pas commis (des recherches montrent cependant qu’il y avait plusieurs témoins). Il n’aura dès lors qu’une obsession : s’évader pour se venger de la société, et lui prouver que, quoi qu’il arrive, il est « toujours vivant ! ».

Sur le navire-prison La Martinière, les bagnards sont parqués comme sur un négrier. La douche est un jet d’eau à travers les barreaux, le couchage un hamac tête bêche pour gagner de la place. Les détenus ont planqué dans leur cul des tubes emplis de billets, car seul l’argent permet d’aménager sa vie au bagne, voir d’acheter un petit bateau pour tenter l’évasion. Ils doivent aller aux chiottes avant de payer (scène d’humour). Papillon (Steve McQueen), surnommé ainsi parce qu’il a un papillon tatoué sur le sternum, lie connaissance avec Louis Delga (un ancêtre de Carole ?) – un Dustin Hoffman étonnant, une fois de plus métamorphosé. C’est un faussaire réputé pour avoir contrefait des Bons de la Défense nationale, et déconfit pas mal de gens. Lui a de l’argent, et les autres pourraient bien lui ouvrir le (bas) ventre pour lui piquer son tube. Papillon se propose de le « protéger », ce qu’il réussit lorsque deux condamnés pour meurtre tentent de lui faire la peau à bord.

Dès lors, c’est à la vie à la mort entre eux. Delga tente de soudoyer une « fin de peine » chargé du tri des travailleurs pour rester au calme, mais l’officier qui surveille, entendant son nom, lui dit qu’il a ruiné sa mère et qu’il va l’affecter aux travaux de déboisement du marécage. Avec son copain, bien entendu. Les deux charrient des arbres à main nue, la corde sur l’épaule. Un garde tire sur un crocodile qui matait la chair fraîche, et charge Papillon et Delga d’aller le ramasser. Sa peau est vendue à prix d’or – par les gardes. Scène désopilante où les deux ne savent plus où est la tête et la queue, car le saurien n’est pas mort et veut mordre.

Première tentative, Papillon achète sur promesse un bateau à un garde mais, sur place, il est pris par deux chasseurs d’hommes qui touchent une prime à chaque forçat évadé repris. C’était un coup monté : appâter avec un espoir d’évasion et faire tomber dans le piège, pour se partager les beaux billets de France. Delga n’a pas voulu tenter le coup car il est persuadé que sa femme et son avocat grassement payé avec l’argent qu’il a accumulé, vont le tirer de là. Las ! Il déchantera, apprenant quelques années plus tard que la pétasse a épousé le baveux pour jouir sans lui de sa fortune mal acquise. Louis Delga est constamment le dindon de la farce, ne réussissant que de petits coups pour se mettre à l’abri, ne rêvant au fond que de survivre d’une existence tranquille en attendant que ça passe. Ce qu’il réussira à la fin dans l’île du Diable, reclus à vie dans sa cabane entouré de cochons et d’un jardinet où il sème des carottes et des tomates.

Papillon est tout l’inverse : un risque-tout qui tente toujours, avec une chance sur deux de réussir. Reclus deux ans pour sa tentative d’évasion, six mois de plus dans l’obscurité pour avoir refusé de donner le nom de celui (Delga) qui lui faisait parvenir de la noix de coco pour se maintenir, il est affaibli, malade, mais ne craque pas. A l’infirmerie, il est soigné par Maturette (Robert Deman), un jeune infirmier meurtrier homosexuel (en 1973, on commençait à parler ouvertement de « ces choses-là » au cinéma), et Delga lui fournit de la viande pour se remettre. Rien de tel que les vraies protéines pour refaire du muscle et retrouver les idées claires (les écolos végan sont des urbains sédentaires souvent fonctionnaires qui n’ont jamais eu à survivre).

Deuxième tentative, Papillon requinqué concocte un nouveau plan d’évasion. Delga se laisse convaincre de partir avec lui et Maturette exige de le suivre. Aidé par ses deux compères, un troisième canant au dernier moment devant un garde, ils font le mur, trouvent la barque et le passeur qui les mène dans les marécages jusqu’au « bateau » promis. Une fois payé, le passeur s’empresse de s’enfuir : c’est que le voilier promis existe bien, mais qu’il est tout pourri, le plancher crève au premier pied qui se pose dessus, la voile part en lambeaux. Encore raté ! Mais la chance est là et Papillon, entendant un oiseau crier, se retrouve face à un trappeur de piaf qui fait son beurre avec les oiseaux rares. Il a descendu les deux chasseurs d’hommes qui attendaient au traquenard et les aide à rejoindre l’île des lépreux où ils vont pouvoir trouver un bateau. Papillon n’a pas froid aux yeux et joue une fois de plus à quitte ou double lorsqu’il se retrouve devant le chef lépreux, au visage rongé (Anthony Zerbe). Il accepte son cigare, déjà sucé, et le fume. L’autre éclate de rire : il n’a que la lèpre sèche, celle qui n’est pas contagieuse. Cette volonté de jouer sa vie, montrant qu’il y tient, gagne la confiance du lépreux qui leur fait donner un bateau correct et une somme d’argent cotisée entre tous.

Il repart donc, manque de se faire arrêter à nouveau à un barrage mais soudoie d’une perle pour la charité une sœur quêteuse qui le mène à son couvent. La mère supérieure (Barbara Morrison), confite en bienséance bourgeoise avant toute charité chrétienne, le livre à la police. Ne jamais faire confiance à une église : quand on n’est pas de la bande, aucun principe ne tient.

Les voilà partis pour le Honduras, où les trois pensent retrouver la liberté. Mais Delga s’est cassé la cheville en tombant du mur et, malgré Maturette qui le soigne, ne peut pas courir. Sur la plage du Honduras, ils tombent sur une patrouille qui veut les arrêter. Seul Papillon parvient à fuir, rencontre un prisonnier de la patrouille qu’il délivre de ses liens, et fuit avec lui dans la jungle. Les soldats payent des Indiens presque nus pour les traquer. Le prisonnier est éventré par un piège de bambou tandis que Papillon est lardé de fléchettes et tombe dans le fleuve. Récupéré, son papillon tatoué fait merveille et le chef du village indien (Victor Jory) le garde ; il veut un tatouage semblable, qu’il paye en perles récupérées des huîtres. Papillon s’amuse sexuellement avec une jeune indienne au seins nus (Ratna Assan), se prélasse sur la plage, c’est la belle vie (hippie, post-68). Mais pas celle qu’il rêve.

Reclus à nouveau à l’isolement, Papillon ne faiblit pas moralement, même s’il s’affaiblit physiquement. Il voit Maturette sur le flanc lorsqu’il sort ; il retrouve Delga vivant mais gâteux – la trahison de sa femme l’a achevé. Tous deux, les seuls rescapés de la fournée du transport La Martinière, finissent leur temps. La loi veut qu’ils doivent passer en détenus libres en Guyane l’équivalent du temps qu’ils ont passés emprisonnés au bagne. Ils sont donc envoyés à l’île du Diable, « d’où l’on ne s’évade pas » à cause des courants et des requins.

Mais il va s’évader et réussir, à la troisième tentative. Seul, ce qu’il aurait dû être dès le début, sans Delga qui n’a plus sa tête, et sur un sac de noix de coco, pas un mythique bateau. Il a observé que, dans un fer à cheval des rochers, la mer s’engouffrait et refluait en sens inverse, renvoyant vers le large. Il attend la dixième vague, statistiquement la plus forte du rythme, pour s’en aller. Delga se détourne, il a déjà oublié.

1933-1944, Papillon n’aura passé en fait que onze ans de sa « perpétuité » au bagne. Il s’est évadé à 37 ans. Le film vieillit les acteurs et change pas mal l’histoire – le récit est d’ailleurs « arrangé » (comme le rhum) par l’auteur qui a repris plusieurs histoires de bagnard à son compte, sur la demande de son éditeur, et s’est fait aider pour l’écriture par Max Gallo. Son message est celui de l’appel de la liberté (le papillon est celui qui s’envole, sorti de sa chrysalide), de l’innocence bafouée par la « justice » sourde, de la vie chevillée au corps malgré toutes les vicissitudes. Un message de vitalité où Steve McQueen avec l’air de rien, excelle. Il n’a jamais appris à faire l’acteur et joue comme il est – comme Alain Delon. La cruauté du bagne, digne du XIXe siècle impitoyable, est mise en lumière (en Lumières…) – il sera supprimé en 1946. L’incarcération n’avait pas pour objet la réinsertion, mais la volonté de briser les hommes. Certains, parmi les très conservateurs aujourd’hui, voudraient bien le rétablir.

A noter que, dans la version DVD remastérisée (ci-dessous), ce sont les scènes coupées au montage qui se retrouvent en version originale en anglais, sous-titrées en français, alors même que l’on a choisi de lire le DVD en doublage français. Une petite déviance technique qui n’enlève pas grand chose à la qualité de cette réédition.

DVD Papillon, Franklin Schaffner, 1973, avec Steve McQueen, Dustin Hoffman, Victor Jory, Don Gordon, Anthony Zerbe, LCJ Éditions & Productions 2024 remastérisé 4K, doublé anglais et français, 2h24, €14,99, Blu-ray €19,99

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Fred Vargas, Ceux qui vont mourir te saluent

L’un des premiers rom-pol de Vargas, avant son étrange commissaire Danglard et ses manies. Oh, les personnages de ce roman-ci ont aussi des manies. Notamment de se prendre chacun pour des empereurs romains : Néron, Tibère, Claude. Ce sont trois amis en fin de vingtaine, l’âge que l’auteur a connu durant ses années étudiantes prolongées (l’histoire de l’art et l’archéologie offrant très de peu de postes). Ils sont liés étroitement. « Il y avait une telle connivence entre eux, une affection si définitive qu’ils pouvaient tout se permettre » chap. 18. Néron s’exhibe souvent torse nu, s’oignant d’huile ou se bronzant devant les filles, faisant admirer son corps. L’histoire ne dit pas s’il avait la beauté de l’empereur. Le second est le plus intelligent, modérateur des deux autres, protecteur du dernier, un fils rabaissé par son père.

Tous trois sont à Rome, Claude à la Villa Médicis sur piston de son paternel, éditeur réputé de livres d’art à Paris (comme quoi il n’est pas si nul), ses amis sur une seule bourse universitaire pour y explorer la Bibliothèque vaticane. Justement, un crobard attribué à Michel-Ange a surgi dans une vente et l’éditeur d’art Valhubert soupçonne un vol au Vatican. De quoi se rendre sur place toutes affaires cessantes, lui qui ne met jamais les pieds à Rome en été à cause de la chaleur étouffante. Viendrait-il pour autre chose ? Notamment pour sa femme Laura, qui vient tous les mois dans la capitale italienne on ne sait pourquoi ? Laura est séduisante, elle en impose même aux garçons, amis de son fils, mais aussi à l’enquêteur italien Ruggieri. Flirte-t-elle avec la morale ? Avec la loi ?

Laura a été élevée avec Lorenzo dans une banlieue sordide, et Lorenzo, saisi tôt par la foi, est devenu évêque. Il s’occupe de Claude, le fils que Laura a eu avec Valhuret, donc de ses deux amis par la même occasion. L’évêque s’occupe aussi de Gabriella sa filleule, qu’il a quasiment élevée. Elle a à peu près l’âge des garçons. Toute cette jeune bande se passerait bien de la venue du paternel et Claude décide, au lieu d’aller accueillir son père à la gare, d’aller à une fête « décadente » dans Rome. Nous sommes au début des années 90 et l’humeur est encore aux fêtes alcoolisées, dénudées et sexualisées post-68.

Las ! Le père se fait assassiner… par un verre de ciguë. Qui l’a fait ? Les coupables potentiels ne manquent pas, à commence par la bande – mais aussi par les possibles voleurs des dessins du Vatican. Sauf que Valhuret est le frère d’un ministre français, qui s’empresse de faire jouer ses relations pour étouffer l’affaire. Que jamais son nom ne soit prononcé, même celui de Claude, son neveu. Il mandate pour cela un ancien flic devenu juriste, Richard Valence, pour enquêter avec la police italienne et s’efforcer d’éviter tout scandale.

Valence ne voulait pas de cette enquête, on lui a forcé la main. Il veut exposer la vérité, quelle qu’elle soit, et tant pis pour le ministre. Mais ce n’est pas si simple. Les garçons n’ont pas d’alibi, ils se trouvaient sur la place parmi la foule. Laura était en France, dans sa maison de campagne, témoigne sa gouvernante ; Gabriella chez des amis. Pire, un second crime a été commis, cette fois sur la personne de la bibliothécaire, depuis trente ans à la Vaticane ; elle a été égorgée le soir en pleine rue. Son appartement a été fouillé, pour rechercher on ne sait quoi.

Les enquêteurs italiens et le mandataire français ont deux hypothèses : le crime familial ou le crime pour masquer le vol. Mais rien ne colle. Peu à peu, des révélations vont avoir lieu. Il s’avère que tous étaient au courant de secrets, mais qu’ils n’en ont soufflé mot. Entre amis, entre parents, on se serre les coudes. Surtout lorsqu’on se rêve en empereur romain – personnage oblige.

C’est original, un brin potache, le lecteur est désorienté à souhait. Avec une fin inattendue, comme de bien entendu.

Fred Vargas, Ceux qui vont mourir te saluent, 1994, J’ai lu2005, 192 pages, €7,50, e-book Kindle €7,49

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Pascal Jardin, La guerre à neuf ans

Ce « récit » romancé est captivant. La vérité est recréée par la fiction, autrement dit tordue selon l’imagination. Les Jardin descendent en terrasse jusqu’à nos jours, avec des personnages hauts en couleur dont chaque héritier revisite la biographie selon sa vision. Georges, le grand-père du narrateur, est adjoint au maire et juge au tribunal de commerce de Bernay, sa bonne ville. Jean son fils est l’objet de ce livre ; Pascal son petit-fils l’écrit ; Alexandre son arrière petit-fils reprendra son roman de famille foutraque dans Le roman des Jardin, moins bon que La guerre à neuf ans de son père.

Jean Jardin est science pote personnaliste avec « le juif » Robert Aron, avant de devenir secrétaire particulier de Raoul Dautry, directeur de la future SNCF, ami avec « le juif » Jules Moch », puis chef de cabinet adjoint d’Yves Bouthillier, ministre des Finances de Vichy avant de connaître son acmé en 1942 comme directeur de cabinet de Pierre Laval. Ce sénateur du Cartel des gauches devenu pétainiste, chef du gouvernement d’avril 1942 à août 1944, a accentué la collaboration et a été fusillé comme collabo pour Haute trahison le 15 octobre 1945 à 12 h 32. Alain Delon, 9 ans, qui joue à ce moment dans la cour de la prison, entendra la salve.

Jean Jardin est responsable des fonds secrets qui lui permettent d’arroser résistants, juifs et intellos anti-régime. Selon l’historien Robert Paxton, « interpréter un personnage comme Jean Jardin selon une seule dimension — collaborateur convaincu ou résistant discret — me semble une déformation. C’était un lavaliste convaincu qui aimait aider des amis ». Jardin était-il « antisémite » ? Probablement d’ambiance, pour faire comme tout le monde, dans la théorie nationale (il a écrit des articles sur le sujet comme jeune pigiste) – sauf pour ceux qu’il connaissait et aidait comme ami : Robert Aron, Emmanuel Berl, Bertrand de Jouvenel. Pas simple de juger trois générations plus tard. Comme pour Pierre Laval, Pascal Jardin semblait plus soucieux de préserver sa carrière que féru de grands principes.

Pierre Laval, fils d’aubergiste du Puy-de-Dôme, s’était convaincu de la force de l’Allemagne nazie. Toute sa politique visait à insérer la France dans l’Europe allemande, sur un fond de combat anti-bolchevique ; il espérait empêcher pour son pays les mauvais traitements que le maréchal Göring avait laissé entrevoir. Notez le parallèle avec aujourd’hui ! Les collabos actuels, Zemmour, Le Pen, Fillon, Lellouche, visent à se coucher devant les puissances dominantes, Poutine et Tromp, pour empêcher les mauvais traitements que le mafieux russe comme le bouffon yankee menacent d’asséner à la France.

Pascal Jardin, né en 1934, n’a que 6 ans en 1940 lorsqu’il doit fuir Paris durant l’Exode pour se réfugier en Normandie, où il assiste à des bombardements nazis. Il aura 10 ans en mai 1944, juste avant le Débarquement, lorsque son père, à Vichy, est nommé par Pétain ambassadeur à Berne en Suisse, alors qu’il est menacé par les résistants. Entre temps, la mémoire du gamin, élevé à la foutraque car allergique à l’école, régurgite des souvenirs. Avec humour, cette politesse du désespoir d’avoir vécu en ce temps et dans cette famille. A 6 ans, il découvre le théâtre à Paris avec Léocadia, une pièce de Jean Anouilh. « Ce soir-là, j’ai découvert l’illusion. L’idée qu’une voiture ne puisse être qu’une façade, l’idée qu’Yvonne Printemps avait pleuré pour rire, l’idée que Pierre Fresnay avait joué à la consoler et que nous, dans la salle, nous avions joué à les croire. De là à penser que l’invention était préférable à la réalité, il n’y avait qu’un pas. Plus tard, j’en ferai un autre en apprenant avec soin à confondre mensonge et invention et à repousser le plus possible la réalité au profit du rêve organisé. Peu à peu, mon onirisme est devenu pragmatique jusqu’au jour où j’ai enfin réussi à devenir complètement spectateur de ma propre vie, un voyeur, un auteur » p.55 de l’édition originale. Ainsi est exposée la transposition de la mémoire, cette « vérité alternative » de la sensibilité d’auteur. D’où il ne faut prendre qu’avec des pincettes ce « récit » Jardin. Son fils Alexandre l’a d’ailleurs allègrement pillé dans son Roman des Jardin, en amplifiant et déformant son récit de crapahutage sur les toits (à 8 ans) pour observer les amis des parents ou le chauffeur baiser, au travers des lucarnes (p.77).

Pascal dit être longtemps resté analphabète, se fiant à sa mémoire prodigieuse (il faut bien compenser), n’apprenant finalement à lire et à écrire qu’en Suisse vers 15 ans, avec Raymond Abellio – en même temps que l’amour physique avec une femme de 30 ans. Georges Soulès, dit Raymond Abellio, fut polytechnicien socialiste, surréaliste, avant d’opter, de retour de captivité en 1941, pour le Mouvement social révolutionnaire d’Eugène Deloncle d’inspiration sociale-fasciste. Étrange époque où, comme aujourd’hui, toutes les « vérités » se mêlent, le marxisme et la gnose… Ce même Soulès/Abellio deviendra le précepteur d’Alexandre Jardin avant de se lier à Alain de Benoist.

Pascal Jardin, après guerre, a fait de nombreux métiers dont celui d’ouvrier imprimeur, avant de devenir scénariste habile et dialoguiste talentueux (César 1976 du scénario pour Le vieux fusil) ; il était réputé pour la rapidité de son écriture. Il a vécu à cent à l’heure, dilettante à la Paul Morand, conduisant à tombeau ouvert des décapotables de sport, fumant comme un pompier – ce qui l’emportera d’un cancer, à 46 ans. Il aura connu à 9 ans des politiciens, des écrivains, des acteurs : Paul Morand, Jean Giraudoux, Emmanuel Berl, Pierre Fresnay et Yvonne Printemps, Jean Gabin, Claude Sautet, Michel Audiard, Alain Delon qui a son âge, Bertrand de Jouvenel, amant à 16 ans de Colette et modèle de Chéri, de mère juive, « qui dormait nu sous un pommier » (p.95). Il brosse un portrait savoureux du ministre de l’Éducation nationale 1942, académicien par la suite exclu, le collabo Abel Bonnard qui se disait réjoui d’être « délivré » de l’Europe des Lumières (comme Tromp et Vence aujourd’hui). Père sévère directeur de prison et mère rêveuse, il est fasciné par le virilisme fasciste et sera surnommé La Belle Bonnard et Gestapette (« il eût au fond voulu être plutôt lesbienne », écrit l’auteur p.145) – même si son homosexualité, rumeur lancée par Jean Paulhan, n’est pas avérée.

L’auteur se dit A-politique, cherchant à comprendre à 9 ans cet imbroglio de croyances et de principes dont les adultes mélangent tout, se raccrochant aux extrémistes qui, seuls, offrent alors un semblant de sens. Sa description reconstituée de ses interrogations gamines fait l’objet d’un pamphlet savoureux d’humour, qui dit beaucoup sur le style enlevé de l’auteur : « Désorienté, je me rendis auprès de ma mère et lui posais un certain nombre de questions. Elle m’expliqua ceci : mon chéri, Vichy est pour le moment la capitale politique de la France. Les Français qui refusent les collaborations avec l’Allemagne ont d’autres capitales mais pas en France. L’une est en Afrique, à Alger, l’autre en Angleterre, à Londres. A Paris, le pouvoir administratif appartient aux Allemands. A Vichy, on rencontre des Japonais, des pétainistes, des lavalistes, des résistants gaullistes, giraudistes et communistes. On rencontre aussi des miliciens, des Allemands en civils, des Juifs que rien ne distingue physiquement des autres Français, des antisémites dont les pires sont Roumains et qu’il serait aisé de prendre pour des Juifs, pour la bonne raison qu’ils n’ont pas l’air français. Les partisans du maréchal Pétain sont des pétainistes, ceux du président Laval des collaborateurs. Ceux qui sont pour Alger sont des giraudistes.. Ceux qui sont pour De Gaulle sont partout, peu nombreux. Les Français qui s’engagent dans l’armée allemande par haine du communisme sont des germanophiles. Ceux qui font partie de la milice sont des tortionnaires. Ceux qui font sauter les trains sont des partisans. Enfin, tous ceux qui habitent les grandes villes sont, sans distinction d’opinion, des affamés. En ce qui concerne l’habitat, il se répartit en gros comme suit : ceux qui font du marché noir habitent partout. Ceux qui font de la résistance active n’habitent nulle part. Ceux qui font des coups de main habitent les maquis, et ceux qui ne font rien habitent chez eux. J‘avoue que, sur le moment, je n’avais rien compris à cette explication qui n’avait d’explicite que son manque de clarté. Et pourtant, si j’en crois des ouvrages aussi éminents que L‘histoire de Vichy de Robert Aron, ma mère avait raison. Ce n’est pas rassurant pour l’histoire de France » (pp. 79-80).

Délicieux.

Pascal Jardin, La guerre à neuf ans, 1971, Grasset 1989, 198 pages, €7,50

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Meyer, Delabie, Dorison, Untertaker 1 Le mangeur d’or

Cela se passe dans l’Ouest américain , au XIXe siècle. The Undertaker est l’entrepreneur, en général des pompes funèbres. Le gars se déplace en corbillard et le mamamadit veut que cela porte malheur de lui parler. Les gamins le lui disent ; et il leur répond qu’elle a raison. Mais que ceux qui refusent de répondre sont enterrés vivants. Joe Crow sait donc ce qu’il doit savoir.

Le télégraphe l’a mandé pour un enterrement à Anoki City, pour un certain Joe Cusco, « gros » propriétaire d’une mine d’or qui a fait sa fortune. Il y va donc, avec son vautour apprivoisé. Si l’homme mange du porc aux haricots (matin, midi et soir), l’animal ne mange que du steak, à la rigueur de la charogne, mais ça ne s’achète pas chez les commerçants sérieux. Et cela fait des jaloux chez les mineurs sans un flanqué de leurs multiples gosses (en faire reste le seul loisir, le soir).

A Anoki, Joe Cusco le reçoit au poulet rôti, devant sa jeune gouvernante anglaise, sa bonne chinoise et son factotum revenu de la guerre. Il veut un corbillard tout simple et un enterrement rapide. Pour quel cadavre ? Le sien… Mutilé, souffrant, il a en effet décidé d’en finir.

Mais en bon Yankee, avide et égoïste, rien pour les autres. Il s’est fait tout seul, il emportera tout ce qu’il a acquis. Comment ? Le lecteur le saura. L’enterrement ? Dans sa mine fétiche, là où il a découvert son premier filon. Mais n’allez pas le truander, le testament destiné à la Miss est très clair : un otage sera tué lentement par un Indien soudoyé, si le corbillard n’arrive pas en temps et en heure – intact.

Ce serait donc si simple ? C’est sans compter avec la foule, son avidité, son égoïsme, sa bêtise bien yankee du populisme. Il suffit d’un meneur – et un Trompe se présente, le factotum de Cusco, une grande gueule revancharde qui ne se prend pas pour rien. Le shérif est pourri, il suffit de payer ; les armes sont à la boutique, il suffit de les prendre. Le shérif arrête l’Undertaker, la gouvernante et la bonne, mais ceux-ci rusent pour s’évader. C’est facile avec les instincts primaires des Yankees : il suffit de leur montrer une paire de seins nus (avec leur morale puritaine, ils n’ont jamais vu ça). Et c’est la chasse au corbillard.

Celui-ci prend de l’avance, mais sera rattrapé par les chevaux des autres. Tout se joue sur la passerelle de planches branlantes au-dessus du canyon : il suffit de passer, de retarder les cavaliers, puis de couper les cordes. Sauf que ce serait trop simple pour l’histoire. Et le shérif a reconnu sur un avis de recherche un sharpshooter – tireur d’élite de l’Union. La gouvernante, rigide et moralisatrice, met en joue l’Untertaker. Un coup de feu éclate…

Et la suite est dans les tomes suivants, six autres pour ce « plus grand western depuis Blueberry ». Superbement dessiné, dialogues ironiques et scénario à suce panse.

Prix Saint Michel 2015 du meilleur dessin, prix Le Parisien 2015 de la meilleure BD, etc…

BD Ralph Meyer, Caroline Delabie, Xavier Dorison, Untertaker 1-Le mangeur d’or, 2004, Dargaud 10ème édition 2015, 2024, 56 pages, €17,50, e-book Kindle €9,99
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Penser n’est pas croire, affirme Alain

C’est même la première phrase de son Propos du 15 janvier 1908. Le philosophe en a assez que les gens confondent la science avec une religion, la faculté de penser avec le besoin de croyance. Certes, les ignorants « croient » en la médecine, ou en la physique qui fait voler les avions plus lourds que l’air ou aller en fusée dans la lune. Mais c’est parce qu’ils ne savent pas – peu de gens savent comment, ce sont des spécialistes. Pour le reste, nous faisons confiance.

La confiance n’est pas une croyance aveugle, mais une relation humaine. « Presque tous, et ceux-là même qui semblent débarrassés de toute religion, cherchent dans les sciences quelque chose qu’ils puissent croire. Ils s’accrochent aux idées avec une espèce de fureur », écrit Alain. Ils confondent problème avec énigme, solution à inventer et soulèvement du voile. Ils parlent de « découvrir », comme si le savoir était couvert et qu’il suffisait de le mettre au jour. Mais point : l’intelligence est libre, elle est légère, elle se pose sur les choses comme un papillon sur les fleurs, elle butine.

Si une hypothèse ne fonctionne pas, bénie soit la critique ! Une autre est tentée et, par essais et erreurs, la science avance cahin-caha. Pas de « croyance » établie dans ces faits, mais des lois provisoires. Rien d’absolu comme peut l’être une croyance, mais la quête permanente dans le changement incessant. Ce pourquoi, dit Alain, « l’intelligence c’est ce qui, dans un homme, reste toujours jeune. » Elle est adolescente, toujours inquiète et sans cesse en mouvement, forgeant ses muscles et aiguisant sa faculté d’analyse avant d’hasarder une norme temporaire. Qui sera affinée, mûrie, remise en cause ou confortée, améliorée ou englobée – telle la physique classique dans la physique quantique, elle-même incluse dans… une physique encore inconnue, mais probable, qui incluerait les quatre interactions des forces entre elles (gravitation, électromagnétique, forte, faible).

« On pourrait dire : penser, c’est inventer sans croire. » Pas de mélodrame dans la discussion, pas d’opinion arrêtée sur ce qui doit être – constatons seulement ce qui est et tentons de faire avec. Je ne crois pas que… mais je pense que : telle est la différence. La pensée est personnelle, relative, modifiable ; la croyance se veut universelle, absolue, éternelle. Dieu, les Droits de l’Homme, la République, sont des croyances de principe. Pour les faire atterrir ici-bas, il faut les penser : en religion particulière, en accords juridiques, en institutions.

Trop de gens « croient » au lieu de constater, d’analyser et de penser par eux-mêmes. Ils ne font pas « confiance » aux autres, ils les suivent comme des moutons. Car la confiance se mérite et s’évalue, pas le panurgisme, qui est lâcheté de foule, conformisme social, politiquement correct.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Patricia MacDonald, Un étranger dans la maison

Dans une maison chic de Stanwich, dans le comté de Fairmont près de New York, Paul, un beau bébé blond de 4 ans, disparaît au bout du jardin. Il a vu un petit chat. Sa mère l’a rattrapé, mis en garde, a fermé le loquet du jardin mais, lorsqu’elle est partie s’occuper de Tracy, son bébé malade, le petit Paul est obstinément retourné au jardin. Puis il a disparu. Le loquet était mal fixé. Drame habituel des parents qui ne font pas attention.

Anna, sa mère, est effondrée. Elle l’a cherché, elle ne l’a pas retrouvé. La police est bienveillante, en la personne de l’inspecteur Mario Ferraro, mais n’a guère enquêté ; elle aurait retrouvé sinon le béret Popeye du gamin dans un fossé de l’autoroute qui passe à proximité – détail indiqué dès la fin du premier chapitre…

Onze ans plus tard, coup de téléphone de la police : Paul est retrouvé ! Il a désormais 15 ans et a été élevé par le couple Rambo, qui l’a enlevé à 4 ans. Elle était infirmière et, à l’article de la mort, a avoué. Ils l’ont appelé Billy durant toutes ces années. Paul est ramené chez ses parents biologiques, ce n’est plus un beau blond mais un adolescent maigre et mal dans sa peau, mal vêtu et inadapté. Il devient un étranger dans la maison.

Sa sœur Tracy, d’environ deux ans plus jeune, est en pleine rébellion de sensibilité adolescente et un brin jalouse du retour du fils prodigue. Thomas, le père bien musclé, avait fait son deuil du fils et a du mal à se faire à son retour inopiné ; il tente timidement une approche en lui achetant une nouvelle veste. Seule Anna, en névrosée obsessionnelle durant toutes ces années, se met en quatre pour accueillir le rescapé. Elle le surcouve, s’inquiète sans cesse pour lui, angoissée perpétuelle. Paul sent qu’il est peu désiré dans la famille, agacé par les attentions fusionnelles de la femme qui n’est pas pour lui sa mère, et reste méfiant. Thomas n’en peut plus et s’éloigne ; il ne peut plus vivre ainsi avec une épouse qui ne pense encore et toujours qu’à Paul, et Paul seulement.

Mais l’intrigue résiste dans le secret de sa disparition. L’adolescent fait sans cesse le même cauchemar où il est allongé sur un sol froid tandis que surgit un aigle toutes ailes déployées et qu’une ombre gigantesque se penche sur lui pour faire mal. Il fait une fausse route avec un morceau de viande, s’évanouit devant les copines moqueuses de Tracy, se réveille en sursaut la nuit pour aller se recroqueviller dans un coin. Et Rambo, son père adoptif, psychologiquement instable et habité par les voix de la Bible, rôde dans les parages. Il ne veut pas reprendre Billy-Paul, non, mais il a tout vu de sa disparition à l’âge de 4 ans. La police le recherche, il n’a plus guère d’argent, et compte sur le chantage pour se renflouer et partir. Las ! Rien ne se passe comme prévu. Paul, que sa mère a amené à l’aéroport pour saluer son mari parti pour Boston, ne le retrouve pas dans la voiture où elle l’a laissée. A 15 ans, Paul a de nouveau disparu !

Est-ce une fugue de mal aimé, ou un nouvel enlèvement ? Mais par qui ? Pourquoi ? Les voisins Stewart sont obligeants, mais leur couple va mal lui aussi. Iris, l’épouse qui prend du poids, est méprisée par le beau Edward son mari, qui l’a épousée pour ses relations de fille de sénateur et lancer sa carrière. Lui a acquis tous les signes de la réussite, une belle demeure dans le Fairmont, une Cadillac où il a fait monter un aigle doré sur la calandre, des maquettes de bateau qu’il assemble méticuleusement dans le moulin au fond du jardin. Iris veut le quitter et part « en cure » pour maigrir. Edward en profite pour tenter de régler le problème qui le préoccupe de plus en plus depuis que Paul a été retrouvé. La tension monte…

Un bon cru MacDonald, en ces années où les gadgets techniques (smartphone, internet, caméras de surveillance, police scientifique) n’ont pas encore envahi les romans policiers, au détriment des ressorts de l’intrigue et de la psychologie. Un enlèvement d’enfant, les obsessions d’une mère, comment se sentir père, les secrets d’une ambition – tels sont les thèmes remués dans ce roman captivant.

Patricia MacDonald, Un étranger dans la maison (Stranger in the House), 1983, Livre de poche 1988, 253 pages, €8,40, e-book Kindle €9,99

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Les romans policiers de Patricia MacDonald déjà chroniqués sur ce blog

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Jane Austen, Emma

Emma Woodhouse est une jeune anglaise de 21 ans au temps de Napoléon. Elle vit à Hilbury dans la campagne anglaise auprès de son vieux père qui craint les changements et les courants d’air ; sa mère n’est plus. La ville est petite et le rang social exige de ne parler qu’avec des égaux, les inférieurs étant objets de considération et les supérieurs trop lointains. Emma, en jeune fille rangée, ne pense qu’au mariage. Oh, pas le sien ! Elle s’en voudrait, elle est bien comme ça, elle reste auprès de papa. Mais ceux des autres, qu’elle s’ingénie à apparier. Elle est décrite par son autrice comme « belle, intelligente, et riche, avec une demeure confortable et une heureuse nature ». Elle ne se prend par pour rien, mais reste généreuse et « quand elle se trompe, elle reconnaît vite son erreur. »

Elle croit avoir favorisé l’accouplement de Mr et Mrs Weston, l’épouse étant son ancienne gouvernante. Elle ne se préoccupe que de futilités sociales, faute d’avoir à craindre le lendemain et de pouvoir faire un quelconque travail, et se délecte de respecter les rangs. Elle ne veut pas se marier, sauf si elle découvre le grand amour, comme Jane Austen elle-même. Elle interdit par exemple à la jeune Harriet, 15 ans, orpheline godiche d’origine inconnue, élevée dans les principes, de s’accoupler avec le fils Martin, un jeune homme vigoureux et avisé qui est amoureux d’elle. Il n’est que fermier et est considéré par Emma comme socialement inférieur. Elle croit encourager les avances du jeune vicaire Mr Elton, aimable avec tout le monde, mais qui ne vise le mariage que pour la rente. Elle lui destine Harriet alors que lui n’a de vue que sur elle, Emma. Elle en est mortifiée et l’éconduit sèchement. Le révérend Elton se console en trois mois en se fiançant avec 250 000 £ de patrimoine dans une ville voisine, avant de revenir parader avec son épouse à Hilbury. Isabella, la soeur aînée d’Emma, et John, le cadet des voisins Knightley, représentent le mariage idéal. Ils habitent Bloomsbury, quartier huppé de Londres, ont un enfant tous les deux ans, et les aînés Henry et John, deux petits garçons de 4 et 6 ans sont turbulents, donc adorables. Trois autres petits les suivent, dont une fillette qui vient de naître.

Emma est curieuse de connaître Frank Churchill, le fils mystérieux de Mr. Weston, qui doit rendre visite à son père à Highbury. C’est un beau jeune homme que tout le monde vante, déjà bachelor et qui va hériter de sa tante, auprès de laquelle il vit habituellement. Son père n’a eu ni le goût, ni les compétences, ni le courage d’élever une fois devenu veuf. Emma se découvre amoureuse de lui sans vraiment le vouloir mais son esprit critique lui fait distinguer tous les défauts du jeune homme : « la vanité, l’extravagance, l’amour du changement, l’indifférence pour l’opinion des autres. » Elle a pour concurrente une autre orpheline, Jane Fairfax, nièce de Miss Bates et récemment arrivée à Highbury. Elle joue très bien du piano, garde un maintien réservé de bon aloi, mais a le teint blême et une santé fragile. Emma intrigue pour que Frank n’ait pas de vue sur elle. De fait, il lui cache son jeu. L’arrivée d’un piano forte chez Miss Bates, qui vit avec sa mère et héberge Jane, intrigue Emma. Elle soupçonne un amoureux secret. Qui cela pourrait-il être ? Mr Dixon son gendre ? Frank Churchill ? Mr Knightley ? Au bal, que Frank a voulu organiser avec elle, Mr. Knightley demande une danse à Harriet, tandis que Mr Elton l’a dédaignée ouvertement. Emma et Mr. Knightley dansent ensemble et s’en trouvent bien. Frank revient avec Harriet, qui s’est évanouie sur le chemin parce qu’elle a été malmenée par des gitans. Chacun croit que son aimée en aime un autre, ce qui fait le sel du roman.

Mr. Knightley est le beau-frère d’Emma, de seize ans plus âgé qu’elle, et vient souvent en visite chez les Woodhouse parce qu’il est propriétaire du domaine voisin, Donwell Abbey. Il est un ami proche et un modérateur. Il remet souvent Emma dans le droit chemin de la raison en usant de l’humour. Celle-ci finit par croire qu’elle a du sentiment pour lui, mais c’est Harriet qui se déclare. Elle croit naïvement, sur la foi de ce qu’Emma lui a dit, qu’elle peut aspirer à un mariage au-dessus de sa condition, mais la gentry, un rang juste en-dessous de la noblesse, n’est pas pour elle. Mrs. Elton est le parfait contre-exemple, aux yeux d’Emma, de la manière de ne pas se comporter en tant que membre de la gentry. Elle est vaniteuse, ramenant tout à elle, et n’a aucun scrupule à rabaisser les autres ; « prétentieuse, hardie, familière et mal élevée ; elle manquait totalement de tact », n’hésite pas à confirmer l’autrice. Après avoir été refusée par Mr Elton et s’être vue refuser Mr Knightley, Harriet en revient obstinément à son premier prétendant, le jeune fermier de 24 ans Martin.

Après toutes ces intrigues qui nous semblent, vue d’aujourd’hui, celles d’une adolescente dans la fièvre du sexe inassouvi, chacun trouve sa chacune et les chaussures encore neuves trouvent leur bon pied. Sans mariage, les femmes de l’époque ne sont rien. Ses manipulations sociales divertissantes permettent à Emma de connaître et de maîtriser ses émotions, ainsi son insulte injuste à l’égard de Miss Bates que lui reproche Knightley, ce qui fait de son histoire une initiation à l’âge adulte. En réciproque, Knightley prend ses responsabilités d’homme adulte en consentant à ce qu’Emma continue de vivre auprès de son père une fois mariée. Les imperfections des personnages et la peinture réaliste, souvent ironique, de la vie ordinaire, rendent ce roman attachant et toujours édifiant, malgré les écarts d’époques.

Jane Austen, Emma, 1816, Livre de poche 2025 (nouvelle traduction), 704 pages, €8,90

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Un jour de pluie à New York de Woody Allen

Gatsby emmène Ashleigh, sa copine à l’université chic mais peu connue du nord de l’état de New York, Yardley College, pour un week-end à la Grosse pomme. Lui a gagné 20 000 $ au poker, métier qu’il exerce plus volontiers que tous les autres. Elle doit réaliser une interview du réalisateur connu Roland Pollard (Liev Schreiber) pour la gazette de Yardley et ambitionne de devenir journaliste. Tous deux sont issus de familles riches, de la classe Trompe, lui de New York, sa ville où il est expert au poker (ce jeu de deal), elle de Tucson, Arizona, où son père possède « plusieurs » banques (de quoi diviser les risques et mieux arnaquer).

Ashleigh n’a pas le même but que Gatsby. Le garçon, mince intello un peu paumé (Timothée Chalamet, américano-franco-juif de 24 ans), imagine un week-end romantique où l’interview ne durera qu’une heure. La fille (Elle Fanning, née en Géorgie, 20 ans), blonde un peu nunuche, belle performance d’actrice en ingénue à la Marylin – sans son attrait magnétique – s‘excite en provinciale devant tout ce qui est ciné, télé, acteurs, people. Elle ne veut que « réussir » et est prête à tout pour cela, y compris livrer son corps. Deux verres de vin achèvent de la bourrer, et elle le sait ; elle manque de se faire violer, et elle y va – quitte à « accuser » ensuite « les hommes », dans la bonne tradition du Mitou. Woody Allen, en plein procès d’« agression sexuelle » de sa fille adoptive Dylan, pointe ici sans le dire, et avec humour, ce travers féminin de la génération Z – dont le pendant est Gatsby, sex-symbol en jeune homme jamais fini en pleine crise existentielle (et dans la vie un peu lâche).

Ashleigh se laisse entraîner à voir le film que le réalisateur n’aime pas, puis à boire avec le scénariste Ted Davidoff (Jude Law) qui aime le script et ne comprend pas, puis à rencontrer un acteur connu pour son physique avantageux, Francisco Vega (Diego Luna), à passer avec lui à la télé comme sa « nouvelle conquête », à picoler tant et plus, vin et bourbon, à se retrouver chez lui dans un grand appartement en duplex qui l’émerveille, à le suivre dans sa chambre, à ôter ses vêtements pour… devoir se cacher quasi nue lorsque la régulière de Francisco Vega revient à l’improviste de son voyage. Elle va piquer un imper pour se réfugier sur l’escalier de secours, en slip et soutien gorge, pieds nus, ne pouvant regagner l’intérieur puisque la porte a été refermée et verrouillée par la légitime qui a entendu du bruit et cru à un courant d’air (car la nunuche a – évidemment – fait tomber un classeur).

Gatsby, pendant que sa copine vit sa vie sans penser à lui, tue le temps en errant dans New York, où il rencontre un ancien copain qui tourne un petit film et lui demande de jouer impromptu la scène du baiser dans une voiture décapotée (autre signe d’humour subliminal Woody Allen). Sa partenaire est la petite sœur d’une ex, Chan Tyrell (Selena Gomez), qu’il n’a pas remarquée enfant. Il a du mal à l’embrasser, ses lèvres restant fermée par « respect » (incongru) envers Ashleigh (qui s’en fout bien, mais il ne le sait pas encore). Gatsby, une promenade plus tard, retrouve Chan dans le même taxi qu’ils ont hélé chacun de leur côté. Il l’accompagne dans l’appartement de ses (riches) parents, où il se met au piano et chante « Everything Happens to Me ». Ils parlent de leur amour de la Ville et trouvent que c’est le lieu le plus romantique un jour de pluie – une inversion comique à la Woody Allen de l’épreuve que traverse Ashleigh, chassée du lit de la star par la légitime. La mère de Gatsby (Cherry Jones) l’a obligé à apprendre le piano, et il aime ça, ou plutôt la seule légèreté du piano-bar, le jazz chanté. Elle l’a aussi formée autoritairement à aller aux expositions, à lire des livres, à écouter des concerts. « Il faut » aller voir ça, assénait-elle. Par conformisme ? Par snobisme ? Par culture ? Non, par avidité à accumuler pour paraître. Gatsby le saura bientôt.

Après avoir participé à une partie de poker, où il gagne 15 000 $ comme ça, il va visiter le Metropolitan Museum of Art avec Chan, qui lui avoue alors qu’elle avait le béguin pour lui jeune ado, alors qu’il ne s’était aperçu de rien, étant avec sa grande sœur. Il rencontre son oncle et sa tante par hasard et, voulant les éviter pour ne pas avoir à assister à la soirée de sa mère, qui ne sait pas qu’il est à New York, se retrouve devant eux au détour d’un mur égyptien. C’est le destin. Gatsby doit téléphoner à sa mère, doit assurer qu’il vient « avec Ashleigh », doit jurer qu’il portera une chemise et une cravate. Il était en effet vêtu habituellement en « jeune Z » d’une veste sur une chemise ouverte jusqu’au nombril avec un infâme tee-shirt bordeaux dessous, les tennis blanches de rigueur aux pieds. Mais point d’Ashleigh : que faire ? Cette interrogation à la Lénine trouve sa solution en la personne de Terry, une escort blonde (Kelly Rohrbach) qui l’entreprend et veut se donner à lui pour 500 $ ; il la paye 5000 $ pour jouer le rôle d’Ashleigh pour la soirée. Au gala chic de la Mother, il s’ennuie, il paradoxe, il fuit les mondanités, les cons bourrés de fric, le mariage – que son frère hésite à entreprendre à cause du rire bête de sa fiancée (et, de fait, il l’est – il aurait pu s’en apercevoir avant).

Sa mère le prend à part : elle a reconnu en Terry une semblable, ce qu’elle était avant de rencontrer son mari, une escort, autrement dit une pute sur rendez-vous. Elle la renvoie et dit à son fils qu’elle veut « lui parler ». Elle lui dit tout, que son acquisition forcenée de culture lui a permis de s’élever dans la société et de fonder cette société avec son mari qui les a rendus riches, ce pourquoi elle force son fils à se cultiver malgré lui. Cela le dessille. Il comprend que la vérité est finalement le seul moyen d’avancer quand on est en plein brouillard.

La nunuche Ashleigh, toujours quasi nue sous la pluie de New York, ne sait plus à quel hôtel Gatsby et lui sont descendus, elle se perd dans le métro (faut-il être bête), et parvient enfin à pieds (nus), harassée, trempée, au bon hôtel, pour aller direct se coucher. Elle expliquera demain qu’il ne s’est rien passé, même si elle n’a plus ses vêtements et que la télé a révélé publiquement sa liaison avec Vega.

Le jour d’après, le gauche Gatsby ne sait comment assumer tout ce qui s’est passé la veille. Il assure pour Ashleigh la promenade en calèche à Central Park, tourisme obligé des provinciaux à New York, puis quitte sa copine en plein voyage parce qu’elle se plaint de la pluie qui commence à tomber. Il;décide pour deux qu’elle va retourner à Yardley, vivre sa vie de journaliste couchant avec les stars, éblouie par les paillettes ; lui va rester à New York et commencer une romance avec Chan, laisser tomber l’université et Ashleigh – qui ne sait pas faire la différence entre Shakespeare et Cole Porter. La fille ne dit rien, estomaquée mais sans argument contre. A six heures tapantes à la Delacorte Clock, à l’extérieur du zoo de Central Park, il retrouve Chan et l’emporte dans un vrai baiser, cette fois.

Les spectateurs ont failli ne jamais voir le film, le woke ayant « cancelé » toute la production de Woody Allen, alors seulement « accusé » et non « prouvé » coupable ; il semble d’ailleurs que ces accusations soient des âneries, resurgies pour se faire mousser au moment de Mitou – ainsi en a décidé la justice. L’actrice Cherry Jones a défendu Woody Allen en avril 2019, déclarant (cité par Wikipédia en anglais, bien plus complet qu’en français) :  » I went back and studied every scrap of information I could get about that period. And in my heart of hearts, I do not believe he was guilty as charged […] [t]here are those who are comfortable with their certainty. I am not. I don’t know the truth, but I know that if we condemn by instinct, democracy is on a slippery slope. » En yankee dans le texte. En gros, il y a les croyants, qui jugent et condamnent sans savoir ; et il y a ceux qui doutent et demandent des faits. Si les premiers l’emportent (et ils l’ont emporté avec le démago Trompe), la démocratie a du mouron à se faire (elle en a).

DVD Un jour de pluie à New York (A Rainy Day in New York), Woody Allen, 2019, avec Timothée Chalamet, Elle Fanning, Selena Gomez, Jude Law, Liev Schreiber, Mars Films 2020, doublé anglais, français, 1h28, €10,80, Blu-ray StudioCanal 2025, €14,24

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Agatha Christie, Poirot joue le jeu

Poirot le détective dicte tranquillement du courrier chez lui, méthodique et méticuleux comme toujours, lorsqu’il est dérangé par un appel téléphonique. C’est Ariadne Oliver, ine romancière fantasque à l’imagination débridée qui le sollicite. Elle imagine toujours d’invraisemblables scénarios de crimes, mais elle a de l’intuition.

Ce qu’elle dit ? Elle a été conviée dans une grande propriété du Devon sur la rivière Dart à organiser une course à l’assassin pour attirer du monde chez sir George Stubb, nouveau riche qui a racheté le domaine à la veuve Folliat. Elle a vu son mari et ses deux fils tués à la guerre, et les droits de succession en cascade l’ont obligée à vendre. Sir George a eu le bon goût d’épouser la filleule de Mme Folliat, une Hattie créole un peu demeurée mais très jolie.

En quoi cela concerne-t-il Monsieur Poirot ? C’est que la Oliver soupçonne un malheur prochain. Elle ne sait quoi, mais du grave. Le détective pourrait l’aider à prévenir l’événement ou, du moins, à résoudre l’énigme s’il survenait. Voilà sa curiosité piquée et, trente minutes plus tard, Hercule Poirot saute dans un train à Londres pour le Devon. Il sera présenté comme la célébrité qui remet le prix au gagnant dans ce jeu du crime.

Une fois sur place, il s’imprègne de l’atmosphère, hume l’ambiance, observe la faune haute en couleur du lieu. Il y a le gentil sir George Stubbs et son épouse Hattie avec une case en moins, préoccupée surtout de paraître et de parader en robe de grand couturier, tous ses diamants et émeraudes dehors. Il y a la veuve Folliat, l’ancienne propriétaire, qui n’occupe désormais plus que le logement du gardien, pour lequel elle paye un loyer. Et puis la secrétaire de sir George, véritable gouvernante de la maison, Mrs Brownster. Gravitent autour d’eux un architecte intello-citadin qui doit construire un nouveau pavillon, un couple urbain qui loue un cottage sur le domaine, le député Masterton et sa femme qui porte la culotte. Sans parler des jeunes de l’auberge de jeunesse, qui se trompent tous les jours en traversant la propriété au prétexte de prendre le bac sur la rivière. Lequel est tenu par le vieux Mervel, trop âgé pour avoir toute sa tête. Poirot rencontre notamment deux jeunes filles en short et sac à dos dont il n’aime pas le spectacle des fesses serrées dans leur toile. Il croise aussi à plusieurs reprises un très jeune homme à chemise ornée bizarrement de tortues. Sans compter Marlène, 14 ans, curieuse du sexe, éclaireuse choisie pour jouer le cadavre dans le hangar à bateaux pour le jeu de Madame Oliver.

J’ai vu de mes yeux le fameux hangar à bateau à Greenway House, la propriété de vacances d’Agatha Christie dans le Devon, qui a servi de modèle au roman. Il est éloigné de tout, au bord de la rivière, caché par les arbres et la végétation. On peut assassiner là sans crainte de se faire voir (nous ne l’avons pas fait).

La kermesse attire du monde, tout va bien, il fait beau, les gens s’amusent. C’est vers la page 100 que se produit le premier crime. Sans mobile apparent. La police enquête, interroge, recoupe, elle n’y voit rien. Hercule Poirot suit son bonhomme de chemin par des voies détournées, mais n’aboutit à rien. Ce crime est un puzzle dont il ne saisit pas l’assemblage.

Surtout que Lady Stubbs a disparu. Un lointain cousin venu des îles sur son yacht lui a écrit pour la rencontrer. Elle dit qu’elle ne l’aime pas, qu’il est malfaisant, et fait tout pour l’éviter. On ne la retrouvera pas. Mais on retrouvera le vieux Mervel, plus de 90 ans, noyé. Après avoir trop bu ? C’est ce que tout le monde dit.

Alors : qu’il l’a fait ? Et pourquoi ? C’est un peu compliqué et les petites cellules grises auront quelques mal. Mais vous saurez tout dans l’ultime chapitre, les dernières pages, et ce sera inattendu.

Agatha Christie, Poirot joue le jeu (Dead Man’s Folly), 1956, Editions du Masque 2025 (nouvelle traduction révisée), 285 pages, €7,40, e-book Kindle €6,99
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Henri Troyat, La tête sur les épaules

Un fils et sa mère, le père parti lorsqu’il avait 6 ans, divorcé, puis tué dans un accident de vélo. Étienne a désormais 18 ans et porte le nom de son père, Martin, tandis que sa mère a repris son nom de jeune fille pour sa petite entreprise de couture à façon. Elle connaît un certain succès, avec deux employées chez elle, dans la salle à manger, et un homme son âge, Maxime, s’intéresse à elle.

Étienne, qui vient de passer son bac et envisage le droit pour devenir avocat pénaliste, est un brin jaloux, mais se dit, en homme, que sa mère le mérite bien. Sauf que… Le destin le rattrape. Il reçoit une lettre à son nom où la seconde femme de son père lui écrit, à l’article de la mort, pour lui faire parvenir les derniers objets de son père : une montre, un portefeuille, des boutons de manchette. Étienne l’a à peine connu ; encore se souvient-il d’une main qui ébouriffe ses cheveux, d’être porté dans des bras puissants pour regarder une vitrine de Noël. Il veut en savoir plus.

Sa mère, qu’il appelle Marion, soupire. Elle veut bien lui dire… Son père n’a pas été tué dans un accident de vélo en 1945, il a été exécuté après jugement pour avoir tué ceux qu’il faisait passer la frontière espagnole durant l’Occupation. Le motif en serait l’argent. Étienne tombe de haut. Lui qui était l’instant d’avant l’orphelin innocent, se voit soudain accablé du poids de son hérédité : fils d’assassin. Il veut en savoir encore plus. Il se rend à la Bibliothèque nationale pour consulter les journaux du procès. Il découvre l’accusation, les plaidoirie, et une photo noir et blanc qu’il découpe en fraude. Il est le fils de ce père qui a tué, que le peuple a jugé, qui a été condamné à avoir la tête tranchée.

Même si son père s’est toujours défendu d’avoir voulu eu le vol comme motif, même s’il a invoqué une vengeance personnelle, ou une prise de bec d’un passé méprisant, il a bel et bien exécuté d’une balle dans la tête trois personnes. Il était violent, impulsif, aigri – et son fils doit en garder les traces héréditaires. Étienne ne sait plus où il en est. Il ne sait plus à qui parler.

Sa mère n’est pas la bonne interlocutrice de ses questions de garçon, de fils, elle qui a tiré un trait sur le passé et rayé son ex-mari de sa vie comme de ses souvenirs. Elle a brûlé toutes les lettres, les photos, les documents. Elle a refait sa vie en tentant de préserver l’enfant de la vérité jusqu’au bout. Les amis de son âge ne sont pas non plus indiqués, Étienne le fort en thème, souvent premier dans les travaux, leur apparaîtrait entaché ; il aurait honte de leurs regards. Le garçon est seul. Il songe même à se suicider avec le petit revolver que sa mère garde dans sa table de nuit. Le fils du guillotiné va-t-il perdre la tête ? Il échoue au dernier moment, faute de courage croit-il – faute de motif suffisant, sait-on.

Il récuse l’amitié en pédalant plus vite que son condisciple qui vient le chercher pour une promenade en vélo, car il le trouve insignifiant, vulgaire, sans considérations philosophiques sur les grandes questions. Le garçon aurait volontiers été son ami, mais Étienne en est dégoûté. Il récuse l’amour, ou plutôt le sexe, avec Yvonne, une fille de 24 ans avec qui il a été forcé à danser dans un cabaret du quartier latin, et qui a été pourtant séduite par sa force physique et par son décalage avec les autres. La fille aurait volontiers couché avec lui, mais Étienne en est dégoûté.

Reste le professeur de philosophie, M. Thuillier, rencontré par hasard à la Bibliothèque nationale. L’adulte invite son ancien élève à bavarder, l’écoute exposer ce qu’il vient d’apprendre, sa détresse. Il lui fait une réponse de philosophe, que chacun est soi, que selon Nietzsche il faut assumer sa violence instinctive pour la dominer, que selon Schopenhauer il importe d’accepter sa souffrance, qu’enfin, selon Sartre (très à la mode en ces années post-guerre), aucun destin ne pèse sur chacun. Le professeur lui fait surtout une réponse d’homme en le haussant à son niveau, lui lisant un passage du livre qu’il est en train d’écrire et qui s’applique à son cas. En bon existentialiste, la liberté existe et un homme doit faire ses choix. Étienne est rasséréné. Les livres ne sont pas la vie, mais ils aident à vivre. Il oublie le suicide, renoncement de lâche envers soi-même lorsqu’on est jeune et bien portant.

Mais reste la position de sa mère. Comment peut-elle, ex-femme d’assassin guillotiné, penser à refaire sa vie ? Son futur fiancé sait-il qui elle est ? Alors qu’un dîner se prépare avec Maxime, auquel Étienne aurait voulu échapper, il décide de prendre les devants. Il trouve l’adresse de l’amant et se rend chez lui avec le revolver. Il veut le tuer, tout simplement, accomplir son destin sur les traces de son père. Mais tout ne tourne pas selon sa volonté…

« Ignorant la résistance que les choses, les hommes et les mots opposent à celui qui prétend ignorer l’ordre de l’univers, il avait cru être un sage parmi les sages et son incompétence avait failli se traduire par un désastre. Maintenant, ayant évité le pire il se détournait de ses illusions et n’espérait plus de l’existence qu’un peu de paix studieuse, d’amitié, de tendresse » p.241. Et le bonheur de sa mère.

Un roman d’initiation à la vie, au début des années cinquante du siècle dernier, mais sur des interrogations éternelles : qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Car, aléas de la vie, remugles du passé, préceptes théoriques – il importe avant tout, pour être un homme, de garder « la tête sur les épaules. »

Henri Troyat, La tête sur les épaules, 1951, Livre de poche 1966, 243 pages, occasion €2,20
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Marini, Les aigles de Rome

Un album aux dessins somptueux sur l’histoire romaine. Ermanamer est un prince Chérusque, autrement dit un Germain, envoyé comme otage à Rome après que le général Drusus, devenu l’empereur Germanicus, ait vaincu les tribus. Marcus est le fils d’un notable romain, Titus Valerius Falco, et d’une princesse barbare. Comme bâtard de Rome, il est plus imbu de sa romanité que quiconque, et voue une haine à sa belle-sœur, vraie romaine d’un premier mariage, et sale garce en même temps.

Les deux garçons vont se rencontrer durant leur adolescence, vers 15 ans environ, sur ordre de l’empereur Auguste, qui exige de Falco, ancien centurion, qu’il éduque les deux garçons ensembles et en fassent de vrais Romains ; il accorde illico la citoyenneté romaine à Ermanamer, sous le nom d’Arminus. Ce nom deviendra célèbre dans l’histoire…

Arminius, aussi blond que Marcus est brun, n’a peur de rien et adore le combat. Il a déjà tué un ennemi lorsqu’il avait 13 ans. Marcus est entraîné dans son sillage à devenir un homme et à dompter sa fougue inefficace. Le garçon est un brin voyant, comme sa grand-mère barbare, et ses rêves de louve blanche lui instillent de la peur. Un légionnaire au service de Falco s’occupe des deux adolescents rétifs et les mène à la dure. Il ne tarde pas à voir leur corps se développer, leur endurance croître et leur courage avec. Rien de tel qu’un corps sain et athlétique pour avoir un esprit serein et sûr de soi.

Un jour, dans la forêt, Marcus sauve par réflexe Arminius d’un ours qui l’a fait tomber de cheval, sous lequel il reste coincé. C’est alors l’amitié, célébrée à la chérusque, par échange des sangs. Mais les deux garçons sont pleinement hétéros, malgré l’ambiance romaine favorable aux relations avec les jeunes garçons. Le légionnaire instructeur a son propre petit esclave, tout comme le père de Marcus a son mignon. C’est encore Arminius qui fait initier Marcus à l’amour avec une femme, l’esclave Thalita après l’avoir baisée sous ses yeux. Les garçons gonflés de sève aiment bien tout partager, même les moments intimes.

La belle-sœur de Marcus est vouée à épouser un gras sénateur, trop vieux pour elle ; elle veut se faire déflorer avant par un homme qu’elle a choisi : le bel athlète Arminius. Durant l’acte, auquel elle prend du plaisir, elle dit au garçon souhaiter la mort de sa belle-mère, qu’elle hait. Sans que l’on sache qui l’a fait, ladite belle-mère est retrouvée morte dans son jardin, comme paisiblement endormie.

Marcus et Arminius s’entraînent au camp romain et vont se détendre le soir à la ville, baiser à 18 ans. Le souteneur leur propose diverses marchandises de chair, dont une fausse Cléopâtre voilée, une négresse à grosses fesses et deux jumeaux préados – mais c’est une jeune fille qui passe en chaise à porteur, « la pute la plus chère de Rome », qui les embarque. Ils lui feront, à deux sur elle, tout ce qui fait plaisir, dans le même lit, sous le regard impassible des esclaves de la belle. Si les postures sont réalistes, jamais on n’entrevoit de sexe, selon les conventions de la censure. Ce pourquoi ces albums peuvent être conseillés aux grands enfants et adolescents. Je suis toujours amusé des commentaires de lecteurs qui s’étonnent que ces bandes dessinées ne soient pas réservées aux adultes : eux ont droit de voir, pas les autres ; petite mesquinerie élitiste qui n’a rien à voir avec « la morale ».

Pendant que les garçons vigoureux épuisent ainsi agréablement leur jeunesse, une devineresse chérusque lance les runes dans la forêt germanique. Elle prédit un destin exceptionnel à Arminius…

BD Marini, Les aigles de Rome – Livre 1, 2007 Dargaud 2024, 60 pages, €17,50, e-book Kindle €6,99

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L’école des politiques selon Alain

Dans un Propos de mars 1908, Alain s’amuse. « Notre République, depuis qu’elle a atteint l’âge mûr, adore les petits jeunes gens ; c’est dans l’ordre. Ce sont comme de hardis petits pages, toujours courant pour le service de la dame. » Rappelons que « la République », la Troisième, est née en 1875, et dure depuis sans interruption autre que « l’État français » pétainiste de 1940 à 1944. Cela ne faisait qu’un peu moins de trente ans que la République existait en 1908.

La République a créé le nouveau métier de politicien. Et tous ces petits jeunes gens, « le baccalauréat en poche et […] après quelque licence en droit », sont des « attachés » qui deviendront politiciens. « Les attachés, comme d’insolents moineaux, picorent les miettes, miettes de secret, miettes de femmes. Avec les jeunes ils jouent Figaro, et avec les vieilles ils jouent Chérubin. » Car la politique, en ce temps-là, passait par les femmes : celles qui tenaient salon, celles qui contentaient les notables, celles qui recueillaient les secrets de l’oreiller. On ne pouvait être un petit jeune gens en politique sans avoir une maîtresse, pour écouter ce qui se disait en aparté. Aujourd’hui, il vaudrait mieux s’accoquiner avec une journaliste.

Mais apprendre la politique ne se résume pas à en singer les coutumes. « Ils sont Parisiens trop tôt, rient trop de tout, et parlent trop. Ils jugent trop facilement des intérêts d’après ce que l’on entend dans les boudoirs d’actrice. » Alain n’est pas tendre pour la chair tendre. « Au reste, un peu trop polis toujours, et sans autorité, comme tous les valets de cœur. » Les jeunes gens de la politique sont avant tout des courtisans. Quelles que soient les époques, la jeunesse politicienne ne change pas. Certes, les diplômes se sont épaissis, les « grandes » écoles sont requises depuis que les « licences » sont acquises par tout le monde, et le « droit » compte moins que la « science politique » avec ses cours d’économie, de sociologie électorale, d’administration de l’État, de gestion des entreprises, de marketing et communication, de géopolitique. Mais les profils des énarques ne sont pas très différents des « petits jeunes gens » d’Alain. Ils restent des « valets ».

Or, révèle Alain, « la politique, à ce que je crois, se forme hors de la grande politique, dans la pratique des affaires privées et publiques. » C’était à l’époque surtout en province que l’on pouvait acquérir ces qualités ; c’est aujourd’hui surtout à l’international, dans les grandes entreprises et les banques. Et pas l’inverse, comme les arrivistes socialistes des nationalisations l’ont naïvement cru : sortir de l’Administration conduit aux catastrophes à la tête des entreprises, on l’a vu clairement avec le Crédit lyonnais, la Société générale, Alcatel, Areva, Vivendi et autres faillites dues aux hauts fonctionnaires qui savaient tout, parachutés là où ils ne savaient rien. Ce n’est à l’inverse que « sous l’œil observateur de ceux pour qui la journée est longue, que l’on apprend à s’observer soi-même, à se surveiller, à ramasser son jugement au-dedans de soi, et à ne dire que la moitié de ce que l’on peut dire. »

La politique ne s’apprend pas à la Cour, on n’y acquiert qu’un carnet d’adresses ; elle s’apprend par l’humble pratique au jour le jour des négociations avec les salariés, les syndicats, les fournisseurs, les commerciaux, les inventeurs, les concurrents, les actionnaires. Ce pourquoi la politique américaine – avant les excès de l’ère Trump – qui portait aux ministères des gens qui avaient réussi dans les affaires, était moins mauvaise et plus efficace que la politique française qui ne porte depuis des décennies que de pâles énarques. De Gaulle était militaire, il savait diriger ; Pompidou était banquier, il savait compter ; Giscard encore, issu de l’inspection des Finances, avait une teinture du terrain. Mais la suite n’a été qu’une théorie de politiciens élevés dans le sérail, depuis Mitterrand jusqu’à Hollande, en passant par Chirac et Sarkozy. Macron a eu le mérite d’avoir été banquier un temps, mais peut-être pas assez longtemps, ni dans les postes à négociation. Je frémis pour la suite : le pion Mélenchon ? L’éleveuse de chats Le Pen ? Le sans-diplôme Bardela ? Ou encore et toujours des énarques ?…

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Frédéric Vissense, Bioutifoul Kompany

C’est un monde de l’absurde que décrit l’auteur, sous pseudo par précaution managériale. Issu des sciences politiques, il a intégré le monde de l’entreprise. Après des expériences variées dans les secteurs à dominante technologique, en France et ailleurs, il est devenu DRH. Il décrit la dérive machiniste du management des grandes entreprises, l’ironie de ses contradictions, les limites inhumaines de la bureaucratie. Ce monde devient de plus en plus notre monde – à moins que le néo-capitalisme des ploucs des collines à la JD Vance, tonitrué par le vaniteux bouffon à mèche blonde, ne change la donne pour un retour à Hobbes, là où l’homme est un loup pour l’homme (ne parlons même pas de la femme !).

Le DRH moderne n’utilise plus les tests de personnalité tangents, ni les entretiens d’embauche soumis aux biais cognitifs. Le management a inventé une machine à scanner les pensées, même les plus intimes. Une sorte de détecteur de mensonges (dont on sait qu’il a peu de fiabilité), mais qui se veut omniscient. L’IA pénètre les cerveaux pour évaluer – régulièrement – chaque employé. Cette « note » (manie omniprésente de notre monde informatisé) mesure l’adhésion consciente et inconsciente aux « valeurs » de la compagnie (qui ne sont le plus souvent que des slogans creux). Tout écart est enregistré, analysé, menant à une correction pouvant aller d’une simple remarque au licenciement pur et simple : pas assez conforme !

Fifi est un salarié moyen qui tente de naviguer entre conformité et survie dans ce monde-là. Ce n’est pas pour rien que ses collègues le surnomment le Prudentissime. Une fois branché à la machine de la Compagnie Universelle d’Innovation, il focalise ses pensées sur des images neutres, et sur une couleur : le gris de l’uniformité, le métissage de toutes les teintes en une seule. Cette neutralité mentale peut rapidement devenir suspecte. Le Doktor Stürmer, ancien consultant berlinois reconverti en architecte du management des esprits, s’interroge : pourquoi ce salarié anonyme, qui ne fait pas parler de lui, diffère-t-il tant de ses collègues qui, eux, ne peuvent s’empêcher de penser en-dehors ?

L’objectif est de faire de chaque employé de la Kompany un galet bien lisse, permettant de rouler sur les autres galets sans aspérité qui accroche. Un management d’huile, pour bien faire actionner les rouages. Car l’entreprise est de plus en plus perçue par les technocrates « consultants » qui la gouvernent comme une vaste machine, qu’il s’agit de faire tourner au mieux. Efficacité : tel est le mantra. Toute émotion humaine interfère avec l’application des règles ; toute humanité est bannie des processus ; tout salarié est soumis volontaire pour devenir galet brillant. Agrippine est la souveraine de la novlangue d’entreprise ; elle pense à votre place.

J’ai connu les prémisses de cette évolution d’un capitalisme « de papa », volontiers paternaliste et que certains ont appelé « rhénan » pour le distinguer du capitalisme purement comptable des Américains. Au début des années 1990, les banquiers issus des meilleurs lycées de la capitale, bons élèves conformistes, se sont mis au « management » (mot qu’ils découvraient) ; ils ont singé l’anglais globish (sans comprendre le plus souvent les faux-amis, comme ce « benchmark » qui ne signifie ni objectif à atteindre, ni carcan à respecter, mais simple niveau de référence). J’en ai ri. Je l’ai subi. J’en suis parti en creusant mon trou là où la machine technocratique ne pouvait pas m’atteindre : dans l’intelligence du métier (qui n’avait rien d’artificielle).

J’ai vu comment le management pouvait devenir une doctrine totalitaire comme celle du parti communiste, avec ses experts « scientifiques » suivant les lois de l’Histoire (américaine), avec sa hiérarchie (mesurée au conformisme le plus absolu), avec ses employés réduits à l’état de béni oui-oui et de rouages anonymes, répudiant toute amabilité au nom d’une efficacité de papier. Il fallait se soumettre (en apparence), faire chorus aux réunions (obligatoires) à la majorité (qualifiée selon la hiérarchie). Une servitude volontaire était exigée ; ainsi était-on récompensé par une prime ou par une promotion. Les plus méritants devenaient « directeurs », soumis à plus directeurs qu’eux. Il fallait adopter les bons discours, afficher les bons sentiments, exprimer son engagement (enthousiaste) dans des processus validés par l’entreprise.

Les outils ont pris le pouvoir dans les grands machins bureaucratiques que sont devenues les firmes d’une certaine taille. Les hommes s’effacent derrière la régulation, l’humanité derrière les process. Les nouvelles technologies imposent leur logique, chacun doit s’y adapter sous peine de disparaître. Même si, comme le Grand Actionnaire du livre, on s’alarme dans les bureaux feutrés des dirigeants d’une « baisse continue de la productivité, l’absentéisme, les défaillances techniques ». Sans en chercher les causes : la machine ne saurait défaillir, il n’y a que des rouages usés ou rouillés, à remplacer. « Il est urgent que d’autres machines viennent ajouter un peu d’humanité au sein du Groupe », dit le Directeur général persistant et signant dans l’erreur conceptuelle (p.93).

La transparence, exigée du monde puritain yankee sous prétexte (religieux) de traquer les péchés les plus cachés, prend prétexte d’efficacité et de performance (de société) pour contrôler les humains (ces bêtes à dresser). La technologie de contrôle, de surveillance, et les réseaux, le système de notations exigé à chaque action, y aident grandement. « Voyons Fifi : de nos jours on ne peut plus faire comme si un fantasme était affaire privée ne prêtant pas à conséquence collective, ce serait inconscient, avec tous les outils de communication qui existent ! » p.126. Cette contrainte s’exerce sans violence ouverte, l’intériorisation de la norme pousse chacun à se rendre employable, à noter selon la norme admise, non par ce qu’il pense. Il se lisse, comme un galet ; ceux qui regimbent se poussent d’eux-mêmes vers la sortie.

Il manque une belle histoire pour faire de ce roman un émule d’Orwell et de son 1984, mais l’auteur livre un bon diagnostic sur les tares du management actuel, ce délire corporatif. Il est peut-être déjà insuffisant : l’IA et les idéologues autour de Trompe ne nous préparent-ils pas pire ?

Frédéric Vissense, Bioutifoul Kompany, 2025 éditions La route de la soie, 488 pages, €27,00

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Boileau-Narcejac, Le serment d’Arsène Lupin

Dernier roman policier de la série Arsène Lupin, détective de Maurice Leblanc (1864-1941), repris par les auteurs. Dans 813, Leblanc fait mourir Arsène en 1910, mais le ressuscite un peu plus tard. Son gentleman cambrioleur, expert en déguisements, agit dans la France de la Belle Époque et des Années folles. Nous sommes chez Boileau-Narcejac avant la Grande guerre, sous la IIIe République. Déjà les politiciens craignent d’être renversés par les scandales et la politique se résume aux polémiques parlementaires.

D’où leur effroi lorsque l’on retrouve le député Aubertet, chef de l’opposition nationale-radicale, assassiné par balles dans l’ascenseur de son immeuble un matin. Mais qu’allait-il faire chez lui en pleine matinée ? Le chef de la Sûreté Lenormand – qui n’est autre qu’Arsène Lupin reconverti et déguisé en vieux – est chargé de l’enquête. Celle-ci s’avère difficile.

Pas moins de quatre autres meurtres interviendront avant le dénouement. Le détective engagé par Aubertet qui avait constitué des dossiers, la secrétaire du député qui connaissait des secrets, un maître chanteur qui finit empoisonné, et un vieux comte à la fortune établie. Évidemment, tout est lié – mais comment ?

Lenormand se transforme en Lupin lorsqu’il le faut, pour aller droit au but en contournant la loi pour la bonne cause, ou en baron Raoul de Limésy, sémillant clubman qui joue dans les cercles chics, lorsqu’il s’agit de sauver et séduire une belle femme.

C’est que l’assassin du député a été arrêté ! Il s’agirait du présumé coupable Olivier Vaucelle, beau jeune homme blond et vigoureux de 20 ans qui courtisait la femme du député, ce dont elle était flattée. N’allait-il pas prendre le train pour Lausanne le lendemain du meurtre ? Sa mère, Hélène, est effondrée. Il n’est pas coupable, ce n’est pas possible. Lenormand-Limésy-Lupin va tout faire pour innocenter l’éphèbe et rassurer sa mère. Mais alors, qui l’a fait ?

Bien mené, dans une langue simple et des actions directes, avec rebondissements. Un bon roman policier à la française, classique.

Pierre Boileau & Thomas Narcejac, Le serment d’Arsène Lupin, 1979,Editions Le masque 2014, 180 pages, €6,60, e-book Kindle, €6,49

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Le fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet

Le second plus gros succès international d’un film français en langue française, 32 millions d’entrées dans le monde, 59 récompenses… Que reste-t-il, 25 ans après, de la fusée Amélie Poulain ? J’ai revu le film, dont je n’avais pas été vraiment sensible au charme la première fois. Je ne le suis pas plus cette fois-ci. Certes, le thème est original, les scènes rapides, les potacheries et les paradoxes sans nombre. Mais les aventures improbables d’une sociopathe élevée par deux névrosés ne peuvent qu’être une idéalisation sans lendemain.

Le genre « ça fait du bien » marque le déni de réalité de la société française, pourtant bien dans ses baskets (rouges) sous Chirac président et Jospin premier ministre. Juste avant le 11-Septembre et la chute brutale dans la paranoïa américaine, dont les conséquences se font jour avec le Caligula Tromp Deux et son équipe de ploucs désaxés, néo-fascistes par ressentiment profond. L’abus du filtre jaune par le directeur de la photo dans le film fait de Paris une ville au coucher de soleil permanent (alors qu’il y pleut souvent), tandis que le métro baigne dans une atmosphère verdâtre où évoluent de rares passagers tels des bébés nageurs (alors qu’il est bondé souvent). Nous sommes dans la BD, pas dans le réel.

Amélie mêle-tout (Audrey Tautou) a du mal avec les relations humaines, mais elle adore se mêler de celles des autres. Jusqu’à leur faire du « bien » malgré eux, car elle se croit responsable du malheur du monde. Un adulte taré lui a dit à 6 ans que des accidents se produisaient à chaque fois qu’elle était là, comme la mort de sa mère. Elle a pris dès lors une propension « progressiste » du politicien théoricien qui-sait-mieux-que-vous-ce-qui-est-bon-pour-vous. Typique du socialisme au pouvoir durant cinq ans, au point d’exaspérer les électeurs, qui lui préféreront Le Pen au second tour en 2002… avant de reculer, effrayés de leur audace. Heureusement, Audrey Tautou fait tout : cette jeune fille fraîche et simple, au visage expressif et à la coiffure de jeune garçon, plaît à tout le monde. Elle est la Parisienne pour les étrangers, avec ses grosses pompes de mec noires, selon la mode brutasse du temps, et son rouge à lèvres très rouge.

Le fabuleux destin est une carte postale pour Visit France, Montmartre à l’honneur avec sa bouteille de butane en guise d’hommage catho tradi sur la butte, pour expier la révolte de la Commune et la première défaite contre les Boches (il y en aura d’autres). Pourtant, le réalisateur présente la Butte comme une tanière de fous. Tout le monde est blanc, sauf Jamel Debbouze en victime du racisme ordinaire d’un épicier misogyne et célibataire (Urbain Cancelier), l’affreux Collignon. Mais tout le monde est décalé, névrosé, abîmé (au fond, seul l’arabe, « pas un génie » dit la voix off, semble sain d’esprit). Raymond aux os de verre (Serge Merlin) ne sort jamais et peint une fois par an depuis vingt ans la même copie de Renoir, le Déjeuner des canotiers, une guinguette où il rêverait d’être. La concierge Madeleine (Yolande Moreau) pleure comme une fontaine Wallace à cause d’un mari disparu il y a quarante ans. La patronne du café Les deux moulins où travaille Amélie, Suzanne (Claire Maurier), ne peut vivre l’amour à cause d’une jambe amputée, et elle surveille les amours des autres. Le comptoir du tabac voit Georgette (Isabelle Nanty), malade imaginaire à force de se triturer les méninges faute de sexe. Joseph (Dominique Pinon) est un pilier de bistro qui passe son temps à surveiller Gina la serveuse (Clotilde Mollet), avec qui il a eu une fois une liaison. Lucien le commis d’épicerie (Jamel Debbouze), traité de crétin et trisomique, sert de souffre-douleur pour se faire valoir et reste obsédé par la Didi, princesse de Galles écrabouillée dans sa Mercedes sous le tunnel de l’Alma. Le client Hipolito (Artus de Penguern) s’exhibe au bar en écrivain toujours apprenti, dont les manuscrits sont refusés car racontant l’éternelle histoire de l’époque : celle du nombrilisme, un jeune branleur qui ne fout rien et croit son histoire digne d’intéresser tout le monde. Nino Quincampoix (Mathieu Kassovitz) est un collectionneur maniaque et lunaire, circulant en mobylette dans un Paris quasi sans voiture, et qui bosse dans une sex-shop ; il est obsédé par les clichés ratés de photomatons qu’il va chercher dans les poubelles et sous les cabines ; il veut découvrir l’identité de l’homme chauve aux baskets rouges qui laisse des traces dans tous les photomatons de la capitale.

La jeune serveuse Amélie découvre, un matin qu’elle se met du parfum (pour qui ?), une boite de gâteau en métal derrière une plinthe de sa salle de bain. Un jeune garçon l’a cachée là quarante ans auparavant et elle contient des trésors de gosse : une voiture de course miniature, des secrets. La sociopathe décide d’en savoir plus : elle interroge la concierge, qui la renvoie à l’épicier, lequel l’envoie à sa mère, une véritable encyclopédie cancanière du quartier. C’est le vieil homme de verre qui lui déniche enfin le nom et l’adresse, que lui a probablement livré le « crétin » Lucien (qui ne l’est donc pas tant que ça). Amélie décide alors de faire du bien à ce gamin inconnu devenu adulte d’âge mûr (Maurice Bénichou). Plutôt que de l’aborder, elle l’espionne, pose la boite dans une cabine téléphonique (du genre qui n’existe plus) et téléphone dans le vide à son passage. L’appel du téléphone est irrésistible dans tous les films, même si la personne sait que c’est un harceleur ; l’homme décroche, elle raccroche. C’était juste pour qu’il voie sa boite. Il la découvre, l’ouvre, en est heureux. Et d’un !

Elle va faire ensuite le bonheur de la concierge en lui volant ses lettres d’amour et concoctant avec des ciseaux et une photocopieuse une lettre ultime où son mari lui dit venir la retrouver, lettre que la Poste distribue après quarante ans parce qu’elle provient d’un avion écrasé dans les Alpes – où est censé avoir disparu ledit mari amoureux. Et de deux !

Suivra l’homme de verre, avec qui elle échange des cassettes vidéo de scènes désopilantes et diverses pour le sortir de sa coquille. Ensuite Georgette et Gina, puisqu’en livrant sa consommation à Joseph, elle le persuade que la première est amoureuse de lui et pas l’autre ; ce qui aboutira à une scène d’anthologie, la baise hard dans les toilettes avec Georgette, qui fait trembler le bar et siffler le percolateur au moment de l’orgasme. Elle écrira sur un mur des mots d’Hipolito, lus dans son manuscrit impubliable. Pour son père (Rufus), qui ne l’a jamais touché que froidement sur geste médical et qui se morfond à la retraite dans son pavillon de banlieue en pierre meulière, elle fera voyager son nain de jardin via une hôtesse de l’air qui revient chaque fois au bar, lui envoyant une photo instantanée du nain devant un monument (prélude à ces selfies fétichistes des blogs des années 2000) ; son père finira par désirer voyager lui aussi et se sortir de son marasme mental. Puis ce sera le tour de Lucien qu’elle venge en s’introduisant chez le vil Collignon pour lui saccager ses habitudes : décalage du réveil à 4 h du matin, inversion du dentifrice et de la crème pour pieds, échange de la poignée des toilettes, ampoule grillée, tige de métal dans un fil électrique pour faire court-circuit, modification de la touche d’appel Maman sur le téléphone par celle des Urgences psychiatriques… Du drôle, du potache, du mesquin.

Mais l’acmé est pour Nino, le collectionneur maniaque. Elle va lui retrouver son album perdu et son chauve à baskets rouges ; elle va le retrouver lui-même, après un jeu de piste où elle se photomatonne en Zorro adolescent après l’avoir traqué à la Foire du trône où il œuvre comme squelette attoucheur. Elle aura enfin trouvé l’amour, après ces rituels névrotiques interminables.

Tout ça pour ça : est-ce que « ça fait du bien » ? J’y vois surtout l’inadaptation des urbains solitaires, mal élevés et perdus dans la grande ville, asservis aux petits boulots routiniers sans avenir, soumis à leurs tares psychiatriques. Ils ont la lâcheté de se laisser aller et le seul courage de ne rien faire pour s’en sortir. Sauf Amélie. C’est ça le message ; elle est un passeur. La musique de Yann Tiersen rythme bien ces dérives successives, décrites selon un humour dérisoire, bien porté par les acteurs secondaires. Ainsi la mort de maman, d’une chute d’une suicidée du haut de Notre-Dame lorsqu’Amélie avait 6 ans, son cœur qui bat la chamade lorsque son père l’ausculte, lui qui ne la prend jamais dans les bras à cet âge tendre. Le son lui aussi est passeur d’émotion.

Un film léger, agréable, dont il ne faut pas attendre trop.

DVD Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, Jean-Pierre Jeunet, 2001, avec Audrey Tautou, Mathieu Kassovitz, Michel Robin, Rufus, Serge Merlin, UGC 2019, français, 2h01, 9,99Blu-ray €15,00
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H.G. Wells, L’homme invisible

A l’auberge du village d’Iping, dans le Sussex, se présente un homme grand et très habillé, chapeau sur la tête, foulard devant la bouche, grosses lunettes noires et gants. Il désire une chambre et paye cash deux semaines de loyer. La tenancière est bien heureuse d’avoir un client si solvable, malgré son étrangeté. Mais on n’est pas du peuple sans être inquisiteur. Poussée par la curiosité, la femme entre et sort sous divers prétextes, agaçant de plus en plus le client, qui s’est fait livrer deux grosses malles et a déballé toute une série de flacons et bouteilles de chimie.

C’est un inventeur, métier nouveau et attirant en cette fin de XIXe siècle. Mais il est solitaire, et jaloux de le rester. Au point que l’aubergiste, son mari, les voisins, les commerçants, les gamins en bref tout le village prend peur. Qui est-il ? Pourquoi ne le voit-on jamais ? Sa figure est-elle si ravagée qu’il ne veuille pas la montrer ? Griffin, l’homme grand, en est si agacé qu’il joue alors les provocateurs. Il ôte son chapeau, ses lunettes, ses favoris, son nez postiche, ses bandages… et apparaît comme un grand vide. De même ; lorsqu’il ôte ses gants, la manche tient toute seule et on voit jusqu’au tréfonds. C’est à dire rien. Nu, l’homme est invisible.

On n’a jamais vu ça ! C’est le diable ! Et tous de se bousculer pour sortir, blancs de terreur. L’homme finit par filer, laissant derrière lui le désordre, et la presse qui s’en mêle. Rencontrant un vagabond, il l’enrôle de force pour qu’il aille récupérer ses trois gros livres de calculs qui sont son œuvre. Puis il l’utilise pour transporter l’argent qu’il va voler dans les caisses ou les poches des vêtements, ou la nourriture. Car être invisible n’a pas que des avantages !

Sa chair seule est invisible, et il doit aller nu. Au risque du froid, habituel en Angleterre, sans parler de la pluie et de la neige, qui dessinent en relief sa silhouette ! Il ne peut rien porter, car ce qu’il prend reste visible. Il lui faut donc un factotum, ou un déguisement jusqu’aux yeux. Comme de bien entendu, son vagabond entend profiter tout seul du magot qu’il transporte, et l’homme invisible lui fait peur. Il ameute donc les honnêtes gens pour faire la chasse au déviant.

Lequel, toujours nu et blessé par une balle d’un abruti qui tire d’abord sur rien en croyant toucher n’importe quoi, Griffin se réfugie chez un médecin, qui se trouve être Kemp, un ancien camarade d’études de médecine. Soigné, nourri, reposé, il lui expose alors sa découverte, ayant bifurqué de la médecine à la physique. Pour lui, tous les corps sont susceptibles de ne pas réfracter la lumière, s’ils sont soumis à certains traitements, tout comme le verre devient invisible une fois plongé dans l’eau. Une fois expliquée sa théorie, raconté ses expériences sur un chiffon de laine, puis sur un chat dont n’étaient plus visibles que le fond des yeux, il en vient à lui-même.

Il n’apparaît décidément plus sympathique. Il a volé son père, lequel s’est tué car l’argent ne lui appartenait pas. Il a incendié son logement, car le vieux juif commençait à le soupçonner de faire de la vivisection. Il a boxé les gens qui voulaient l’attraper à Iping, menacé Marvel le vagabond pour qu’il le serve, fait lourdement tomber ses poursuivants avant de trouver refuge chez le médecin, où il s’est introduit en douce. C’est un pauvre, un prolo. Même de génie, il ne reste qu’un inférieur social dont personne ne veut reconnaître les mérites car il ne se coule pas dans le moule.

Kemp le bourgeois, l’ancien copain, a un réflexe de classe. Après avoir donné sa parole de ne pas le dénoncer, il le fait sournoisement – car est-ce manquer à sa parole lorsqu’on l’a donnée à un inférieur ? Cet homme est dangereux, volontiers paranoïaque. Au lieu de l’aider, il faut le livrer à la foule. La sagesse populaire lui réglera son sort – par le lynchage, car c’est ainsi qu’agit le populo envers tout ce qu’il ne comprend pas.

Un roman fantastique porteur d’une idée originale, promise à un grand succès. La façon de raconter est datée, les détails techniques peu crédibles, mais montrer les avantages et les inconvénients d’être invisible reste intéressant. Cette façon d’échapper au regard des autres est la meilleure et la pire des choses : on peut voler, mais ne rien emporter ; on doit souffrir du froid faute de pouvoir s’habiller ; on ne peut manger sans se faire voir, car les aliments restent visibles dans l’estomac jusqu’à ce qu’ils soient assimilés ; on doit rester seul, au risque de frapper de terreur superstitieuse quiconque – ou se mettre à la merci de ceux qui font semblant de vous aider.

Un grand classique de la science-fiction, naissante avec l’essor des sciences. Déjà les dangers du savoir, la tentation du pouvoir, la peur des savants fous.

Herbert George Wells, L’homme invisible (The Invisible Man), 1897, Livre de poche 1975, 253 pages, €6,90, e-book bilingue anglais-français Kindle €1,20

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Christian Signol, Sur la terre comme au ciel

Un enfant devient libre dès qu’il est né, disait sa mère, Marie, décédée depuis. Ambroise, le vieil homme, l’a accepté lorsque son fils unique Vincent l’a quitté pour vivre sa vie, loin de lui, dans les étendues glacées de la Baie d’Hudson au Canada. Là où l’avait porté sa passion des oiseaux, acquise tout petit sur les étangs du Touvois avec son père. L’enfant préférait la nature à l’école, mais a su assurer des études qui l’ont conduit à l’observation des oiseaux.

Dix ans qu’il est parti, le fils, et les trois dernières années de silence. Le père, ancré dans les marais de la réserve naturelle de la Brenne, ne comprend pas. Vincent a toujours été taiseux, mais trois ans sans nouvelles… Jusqu’à ce que les gendarmes, un matin, viennent frapper à sa porte. Un homme a été retrouvé amnésique au Canada, après un accident d’avion, sans aucun papier. A son accent, on a compris qu’il était français, et quelques mots murmurés ont fait penser au Touvois. Il est dans un hôpital psychiatrique à Paris.

Le père espère, il est viscéralement attaché à ce fils qui est comme lui, et qu’il aurait voulu garder sous son aile comme une mère poule. La solitude lui pèse, et ne pas savoir ce qu’il est devenu est une souffrance. Or c’est bien lui, rétabli de ses blessures mais vide de la tête. Le père l’a reconnu, par les yeux surtout. Il se dit qu’en retrouvant la maison de son enfance, le marais et son univers familier, les oiseaux, il peut récupérer un sens à sa vie et sa mémoire. Il signe tous les papiers et le prend avec lui.

C’est alors un lent réapprentissage de la vie, comme une nouvelle enfance. Le père retrouve son rôle, il est heureux. Vincent renaît, reconquiert les gestes automatiques de la pagaie, le goût d’observer les oiseaux migrateurs. Il s’attache à Charlène, guide du parc, une jeune fille de son âge qui a sympathisé avec son père Ambroise. Ces deux-là vont se rencontrer, et soigner la blessure secrète de Vincent, la mort par le froid d’une Inuit qu’il a aimée et qui attendait un enfant de lui. L’accident a bouleversé son psychisme et enfoui le souvenir cruel, mais celui-ci l’empêche de parler, de penser. Ce n’est qu’avec l’aide d’une amie de Charlène que Vincent va se réapproprier ses souvenirs, même les pires, et commencera à revivre.

Sauf que soigner les oiseaux blessés, observer les migrateurs passer sans s’arrêter plus que quelques heures sur le Touvois, ne comble pas son avidité des grands espaces, cette liberté qu’il trouve plus dans le ciel que sur la terre. Son père est attaché au terroir, le fils est attaché aux oiseaux qui volent sur de longues distances, les grues, les oies sauvages. Il doit repartir. C’est dans le vent des oiseaux qu’il sera au plus proche de la jeune Inuit disparue. Le père l’accepte, malgré son amour fusionnel avec son fils unique ; Vincent aura Charlène, ils s’aiment, il sera heureux. Or le bonheur est de savoir ceux qu’on aime heureux.

Même si Ambroise vit mal sa solitude retrouvée. Il a accompli son devoir de père, par deux fois, durant l’enfance puis dans la rééducation, il n’a plus aucun but. Il se laissera dériver vers les grands oiseaux blancs qui migrent en hiver.

Le roman du terroir, spécialité de l’auteur, est ici revu version écologie, modernisé en réserve naturelle. Ce n’est plus mieux avant, c’est mieux sans l’humain. Le lecteur saura tout sur les balbuzards, les hérons cendrés, les garzettes blanches, les bécassines et les sarcelles, entre autres innombrables volatiles. Il faut assurer les nids, piéger les prédateurs, ragondins ou brochets qui croquent les canetons, faucarder les rives, faire abattre l’excès de peupliers qui pompent trop d’eau. En gardien du parc naturel, c’est depuis des décennies le travail d’Amboise. Celui de Charlène est de faire connaître la nature aux touristes, visiter les marais, les inciter à observer les oiseaux à l’affût. Quant à Vincent, il est dans la modernité des études ornithologiques et des documentaires animaliers.

Les oiseaux donnent aussi des leçons aux humains : la fidélité de couple, la défense acharnée des petits, la discipline des vols au long cours. Surtout la grande liberté du ciel et des vents, avec la planète entière pour territoire.

Christian Signol, Sur la terre comme au ciel, 2020, Livre de poche 2022, 233 pages, €7,90, e-book Kindle €7,49

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Bartoll et Eon, Karolus Magnus 3, Défaite en Hispanie

Le roi des Francs Charles se magne de repasser les Pyrénées après le sac de Pampelune. Son neveu Roland, présenté comme un soudard, se fait massacrer par les basques Vascons lors du passage du col, à Roncevaux. Quelle idée anti-stratégique, aussi, de laisser l’arrière-garde convoyer le butin ! Mais leur chef Atza sera décapité par Brunhilde, une saxonne adoptée par Karolus et qui joue triple jeu. Pendant ce temps Marwan, ancien comte Wisigoth converti à l’islam, s’aperçoit que Saragosse est bien tenue par les Sarrasins et qu’il sera dur de la récupérer. Et les Saxons se révoltent, tout entier animés par leur dieu Wotan et résolus à défendre leur arbre sacré Yggdrasil. Que Charles fera brûler.

Une saga dessinée, en plusieurs tomes, qui relate complots et cabales, trahisons et fidélité, en aimant figurer des massacres et du sexe. Tous les personnages historiques célébrés sont représentés comme des rustres, avides de pouvoir. En plein dans la modernité qui prend prétexte des âges farouches pour imaginer des jeux vidéos et dézinguer les vedettes.

Le dessin est fouillé – trop – moins net que Rosinski ou Marini, moins attentif aux détails annexes. J’avoue que ce tome, pris sans avoir lu les autres, ne m’a pas convaincu. Il apparaît comme suspendu dans une suite, sans que l’on ait une histoire. Peut-être faudrait-il commencer par le tome 1 et suivre l’ensemble pour enfin juger du tout.

BD Jean-Claude Bartoll et Eon, Karolus Magnus 3, Défaite en Hispanie, 2025, éditions Soleil, 48 pages, €15,50, e-book Kindle €10,99

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Pierre Billon, L’enfant du Cinquième nord

J’ai retrouvé par hasard un roman « précurseur de la science-fiction québecoise », comme on le dit encore là-bas. Écrit en 1980, il a été publié à Montréal en 1982 et, dans la foulée en France, doté l’année suivante du grand prix de la SF française, et d’une édition en poche l’année qui a suivi.

Comment expliquer cet engouement pour ce roman intimiste, entre enquête quasi policière, relations familiales, et spéculations physiques sur les particules ? Par l’attrait de la nouveauté pour la littérature francophone ? Par la fraîcheur d’un écrivain du Canada ? Par la passion pour la SF à la fin des années 70 ? Par le sujet – grave – qui mêle enfant, cancer, militaires et espoir de guérison ?

Florence, 6 ans, est diagnostiquée cancéreuse. Un drame dans ces années-là, où l’on savait peu de choses sur cette prolifération anarchique des cellules. Une sorte de malédiction biblique qui naît sournoisement sans que l’on sache pourquoi, et liquide en quelques mois. Daniel Lecoultre a deux enfants, un fils de 16 ans et une fille de 7 ans ; il est divorcé, sa femme préférant vivre à New York, ville plus vivante où elle rencontre du monde. Le père, lui, est dévasté. Il va voir chaque jour sa petite Florence à l’hôpital Memorial d’Ottawa.

Le quartier des enfants est appelé « le Cinquième nord ». Il est le plus triste car ces petits innocents vivent leurs derniers mois, condamnés par le Crabe. Parmi eux, Max Siebert, un garçon de 10 ans au lit voisin de Flaorence. Il est étrange car il ne parle quasiment pas, se faisant plutôt comprendre par la pensée. Florence y est beaucoup attaché. Mais, peu à peu, les instruments, l’électronique, les jouets, les objets se dégradent, une lèpre attaque même les murs ; les ordinateurs de l’hôpital sont en partie effacés, les lits s’écroulent. Seul ce qui est organique est préservé, sauf les dérivés du pétrole, liquide ou plastique.

Max, de qui tout vient selon les médecins, est d’abord isolé, mais le Dr Davis l’autorise à jouer avec les autres quinze minutes par jour. Ce qui va les sauver… Quand les enfants sont évacués, inexplicablement, ils sont stabilisés, puis guérissent. Cet état est dû à la présence de Max qui, dès lors, devient un objet de recherche scientifique. Les labos capitalistes rivalisent de dollars pour financer des recherches ; les labos de l’armée américaine rivalisent de dollars – et de pressions diplomatiques – pour « acheter » l’enfant au Canada et le faire servir à leur quête d’une arme nouvelle. Transféré dans le Grand nord canadien pour éviter que la dégradation des choses altère le pays, l’enfant est convoyé en avion jusqu’à une base militaire américaine – où il n’arrivera jamais.

Car « l’effet Siebert » se fait sentir au bout de quelques heures, les instruments de navigation perdent le pilote, qui atterrit sur le ventre. Max sait qu’il va mourir. Lui, l’enfant né d’une relation incestueuse en Suisse avec le frère et la sœur, désire quitter ce monde où il détruit la matière. La carlingue se déglingue, les vêtements se désagrègent ; le temps que les secours arrivent, dans la tempête, les passagers sont morts. Seuls survit un spécialiste informaticien qui croit plus son intuition que les protocoles, et qui a éloigné la balise de détresse de l’avion suffisamment pour qu’elle ne soit pas détruite, comme le reste.

Mais d’où vient ce pouvoir ? Crier au miracle n’explique rien, c’est plutôt un renoncement à comprendre. Il y a forcément une explication physique, ce qui est une autre façon de dire un miracle, puisque c’est Dieu qui a créé les lois physiques et leurs effets. Daniel fait la connaissance de la doctoresse Davis, médecin-chercheur qui s’est attachée à Max et suit Florence ; puis du vieil industriel Olivetti, cadavre ambulant qui adore emmerder les médecins et leurs prédictions sur sa santé, mais qui finance une Fondation sur la recherche sur le cancer ; puis de l’informaticien improbable au nom imprononçable, Kenneth Hnatzsynshyn, qui pense autrement la science et n’hésite pas à faire appel aux aurores boréales, aux dinosaures, à la comète de Halley, pour expliquer l’effet Siebert. Une histoire de particules chargées.

Le tout n’aura duré qu’un an, mais le narrateur père et ses deux enfants auront acquis plusieurs années de maturité avant de recommencer une nouvelle vie, tournée vers l’avenir et la tendresse. Car, ce qui est rarement présent à cette époque dans les livres, est l’attachement du père pour ses enfants, malgré le divorce. Ce qui est aussi rare dans la SF est cet humour, constant chez le narrateur lorsqu’il évoque ses contemporains, « l’honorable » filou Butler, ministre et son patron, les mendiants jamaïcains en vêtements neufs, ou le peuple premier Ojibwa, chassé de ses terres ancestrales par la base militaires et descendus vers le sud. « Des familles entières s’établissait dans les grands centres, où les adultes faisaient bientôt profession de chômeurs et d’assistés sociaux. Ceux qui s’en sortaient le mieux étaient les adolescents des deux sexes, dont la prostitution nourrissait le reste du clan. »

A quoi sert la recherche scientifique ? Au bien des humains, à l’ego des pontes, aux bénéfices de labo pharmaceutiques, à l’avidité des militaires ? A quoi servent les politiciens ? Au bien public, à leur propre ego, à la gloire de leur parti ? Sans parler de ceux qui vendent de l’espoir par des traitements fort chers et sans effet, comme la macrobiotique, les bains glacés et autres cures de vitamines – contre le cancer…

Une satire sociale, une théorie de science-fiction, l’exemple d’une grande tendresse familiale – un humanisme qui ne se dément pas. Aujourd’hui, cela fait un peu sourire, sachant que les politiciens sont encore plus pourris, que leur ego prend des dimensions Trompesques, que les partis deviennent de sectes intolérantes et vengeresses énonçant fausses vérités sur mensonges, et que la famille est souvent déglinguée, agrégat d’égoïsmes et de sévices où, trop souvent, les enfants trinquent. A lire pour ce décalage.

Pierre Billon est un Suisse canadien diplômé en sciences de l’éducation qui a travaillé dès 1970 comme premier conseiller au ministère de la Culture et des Communications à Ottawa. Il a désormais 87 ans.

Grand prix de l’Imaginaire (alors appelé « grand prix de la science-fiction française ») 1983

Prix Boréal

Pierre Billon, L’enfant du Cinquième nord (The Children’s Wing), 1982, Points poche 1984, 320 pages, occasion €4,41, e-book Kindle €8,99

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Tout dépend de notre corps, dit Alain

A commencer par nos humeurs. S’il fait beau, que notre libido irradie, nous voilà joyeux sans raison. Voyez les adolescents. A l’inverse, qu’il fasse gris et venteux, nous frissonnons, notre mental dans les chaussettes. Ce pourquoi les vieillards et vieillardes sont plus neurasthéniques que les jeunes garçons et filles. A quel âge devient-on vieillard ? Demandez à François Hollande, il l’a bien su sur les « riches ».

Neurasthénie : manque de force des nerfs, dit l’étymologie grecque ; la neurasthénie est une névrose, dit la psychologie ; état durable d’abattement accompagné de tristesse, dit le Robert. En bref, un affaiblissement de l’énergie vitale.

Or les êtres humains normalement constitués ne sont pas que leur corps, ils sont aussi une âme. « Un esprit subtil trouve toujours assez de raisons d’être triste s’il est triste, assez de raisons d’être gai s’il est gai ; la même raison souvent sert à deux fins », écrit Alain. A la partie pensante de réagir donc à une faiblesse temporaire du tempérament. Pas besoin d’ajouter la raison à la faiblesse ou à la joie, ces deux états se suffisent à eux-mêmes.

En tirer une philosophie sur l’existence serait bien vain… « Pascal, qui souffrait dans son corps, était très effrayé par la multitude des étoiles ; et le frisson auguste qu’il éprouvait en les regardant venait sans doute de ce qu’il prenait froid à sa fenêtre, sans s’en apercevoir. Un autre poète, s’il est bien portant, parlera aux étoiles comme à des amies ».

Intéressons-nous aux choses qui valent, dit Alain, désirons ce que nous sommes assurés de désirer, plutôt que de nous perdre dans l’imaginaire né de nos réactions corporelles.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Mort de Mario Vargas Llosa

Mario Vargas Llosa, péruvien naturalisé espagnol, prix Nobel de littérature 2010 et membre de l’Académie française depuis 2021, s’est éteint le 13 avril de cette année à 89 ans. Il laisse une oeuvre et trois enfants.

J’ai chroniqué sept de ses romans sur ce blog.

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Martha Grimes, Le collier miraculeux

Un collier qui est un pub dans l’East End londonien et un qui est volé à une soixantaine de kilomètres de Londres, dans un village à la mode. S’il est « anodin » en anglais, il se transmute en « miraculeux » en français – mystère du traducteur. De fait, il est d’émeraude de fine eau, presque bleue, gravée en Égypte. Mais ce n’est pas ce qui importe. Malédiction de l’argent ou pas, il a tué, par deux fois, deux jeunes filles. Une fois à Londres dans le métro, une autre fois à une soixantaine de kilomètres, dans le village. Un chien a retrouvé un doigt, qu’une vieille fille a pris pour un os, avant de hurler et de prévenir « la police ». Qui n’est, dans ce petit village de Littlebourne, que municipale en la personne d’un agent unique, Peter Gere.

Le divisionnaire du Yard Racer arrache le commissaire Jury à son projet de week-end à la campagne, dans la propriété de son ami le douzième comte Ardry, lequel a renoncé à ses titres pour se faire appeler simplement Melrose Plant. Scotland Yard se doit d’enquêter sur ce meurtre sanglant d’une jeune fille, ce cadavre aux doigts coupés à la hache dans la forêt marécageuse où ne vont que les ornithologues fanatiques. L’enquête sera longue et hachée entre Londres et Littlebourne, et suffisamment tordue pour que le lecteur soit content, mais seulement à la fin.

Le sel de ce roman policier est ailleurs. Il réside dans la caricature des bons Anglais vus par une Américaine de l’Ohio, docteur ès lettres. Tout le village y passe – tout le monde se connait, à commencer par l’irascible et insupportable famille de sir Miles Bodenheim, qui se prend pour un Trump de village, imposant ses vues, parlant haut et fort, injuriant tout le monde, à commencer par les fonctionnaires de la poste ou de la police, à se demander pourquoi on les paye. Seule Emily Louise Perk échappe à leur snobisme et à leur mépris, parce qu’elle a 10 ans, pas les yeux dans sa poche ni sa langue, et qu’elle soigne admirablement les chevaux et poneys de ces aristos. Il y a aussi les sœurs Craigie, la forte en gueule qui aime les oiseaux et traque à la jumelle dans la forêt tous les matins la marouette ponctuée, et l’effacée au museau de mulot qui joue les diseuses de bonne aventure lors de la fête du village. Miss Pettigrew tient un salon de thé où l’on cause, la place du village n’étant qu’un estomac de la Grand-Rue, spécialiste des muffins à la carotte ou aux aubergines (!). Polly Praed au regard violet, est autrice de romans policiers d’une banalité déconcertante, mais forte en imagination pour tuer de multiples façons littéraires les quatre Bodenheim.

Chacun a reçu sa lettre anonyme, écrite au crayon de couleur, chaque missive d’une couleur différente, les accusant de diverses incongruités. Est-ce le fait du tueur ? Ou de la tueuse ? Mais à qui profite le crime ? Il se trouve que le secrétaire de lord Kennington a disparu il y a quelques mois avec un collier d’émeraude de grande valeur ; il l’a sans doute volé, après avoir fait main basse sur plusieurs autres bijoux du collectionneur invétéré qui croyait les avoir égarés. Mais où est-il ? Nul ne sait rien, ni du voleur, ni du bijou. Ils se sont comme volatilisés.

Sauf que des indices concordant relient Londres et Littlebourne, et que Jury va enquêter aux deux endroits. Les filles tuées se connaissaient, l’assassinée du bois, pressentie nouvelle secrétaire de la veuve Kennington, vivait à deux pas de la station de métro où la fille de 16 ans a été frappée à mort alors qu’elle jouait du violon pour se payer un jean de marque. Le commissaire va faire la connaissance de la famille Cripps, sortie tout droit de Dickens, avec la mère éléphantesque, pondant un gosse tous les ans et en ayant déjà six, braillards et dépenaillés, jouant sans culotte dans la rue, et le père exhibitionniste que le fils aîné – dans les 8 ans – commence à imiter. Il fera la connaissance au pub Le collier miraculeux d’un maître-sorcier, expert en jeu de rôles, dont une carte dessinée pourrait donner la clé de l’énigme.

En bref, du plaisir ironique, une enquête qui erre un peu mais trouve sa cohérence, un bonheur de lecture. Rappelons, pour la bonne rigueur, que l’ironie est le fait de se mettre à distance pour critiquer les contradictions humaines, tandis que l’humour est un tempérament qui englobe ces contradictions dans une humanité commune. Ce roman policier n’est pas anglais, mais émricain ; il manie l’ironie, pas l’humour.

Martha Grimes, Le collier miraculeux (The Anodyne Necklace), 1983, Pocket policier 2005, 352 pages, occasion €1,82, e-book Kindle

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Autres romans policiers de Martha Grimes déjà chroniqués sur ce blog

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Un fauteuil pour deux de John Landis

La vieille histoire du Prince et du Pauvre, ici un riche courtier en matières premières, directeur chez Duke et Duke Commodity Brokers à Philadelphie, et un misérable arnaqueur de rue. Ils font l’objet du pari entre deux businessmen sûrs de leur réussite, les frères Mortimer et Randolph Duke (Ralph Bellamy et Don Ameche), patrons de Louis. Ils prennent la « liberté » de les utiliser comme cobayes pour voir ce qu’il sort de l’inversion des rôles : les gènes ou l’environnement ? Vaste débat dans l’Amérique des self-made men. Réussit-on parce que l’on est WASP (White Anglo-Saxon Protestant) ou parce que l’on est immergé dans un milieu favorable ? Pour l’un des Duke (duc en français…), c’est l’évidence : « un Nègre apprend à voler avant de savoir marcher » ; pour l’autre, pas sûr, il suffit d’expérimenter. Tant pis pour la dignité humaine.

Louis Winthorpe troisième du nom (Dan Aykroyd) est sorti d’Harvard et exerce de façon talentueuse son métier de prévisionniste sur les matières premières ; il compte épouser Pénélope (Kristin Holby), la petite nièce de ses patrons, avec leur bénédiction. Billy Ray Valentine (Eddie Murphy) est un Noir pauvre qui joue les vétérans du Vietnam, faux aveugle et faux cul de jatte sur les trottoirs en plein hiver. Que se passerait-il si le premier était déshonoré aux yeux de sa classe, le club conservateur The Heritage, chassé de la boite, accusé de vol et de trafic d’héroïne, ses comptes bloqués et sans argent, mis en prison, embrassé devant sa fiancée par une pute nommée Ophélie (Jamie Lee Curtis) payée par l’employé Beeks (Paul Gleason) ? Réussirait-il par sa valeur génétique à surmonter cette déchéance du sort ? A l’inverse, comment le nègre Valentine, lavé, brossé, costumé, argenté, réussirait-il dans le job de directeur à la place de Louis ? Qu’est-ce qu’un « gagnant » ? Celui qui profite des conditions favorables ou qui réussit grâce à ses dons innés ?

La ficelle est grosse et le début est conforme aux préjugés : Louis se noie dans la pauvreté, toute son armure sociale craque, de son costume volé par ses codétenus, à ses cartes de crédit qui lui sont confisquées, ses « amis » qui le méprisent ouvertement, son majordome Coleman (Denholm Elliott) qui feint sur ordre de ne pas le connaître, malgré qu’il en ait, jusqu’à sa fiancée qui ne veut plus le voir. Malgré son arrogance, Louis n’est pas seul. Ophélie, payée cent dollars pour l’embrasser, se prend de pitié pour l’oisillon déplumé jeté du nid ; elle le recueille chez elle et lui avoue sa profession. Elle est pute indépendante, sur rendez-vous, pour se payer une retraite à 40 ans – une vraie entreprise. Au vu de ses mains, blanches et manucurées, elle croit Louis lorsqu’il dit être l’objet d’un complot pour le rabaisser à rien. Elle veut l’aider à s’en sortir.

La suite est moins conforme aux préventions sociales : le nègre Billy s’en sort très bien. Il a la tchatche, le bon sens populaire et la faculté d’adaptation qu’il faut pour se couler dans le costard taillé à sa mesure. Il fait gagner de l’argent aux Duke en supputant que les cuisses de porc devraient baisser parce que c’est Noël, et remonter ensuite, une fois les fêtes passées. Louis s’introduit dans la société lors du pot de Noël pour discréditer son rival Billy, mais se fait surprendre et chasser. Pari gagné pour Randolph : c’est bien le milieu qui compte, pas l’hérédité. Les deux frères se congratulent en se lavant les mains aux toilettes, sans savoir que Billy est dans un cabinet, en train de fumer une clope de haschisch que Louis a mis dans son tiroir pour le faire accuser. Le « nègre » s’aperçoit qu’il n’est qu’un objet entre les mains des Duke et qu’ils vont le virer après les fêtes puisqu’il n’a pas sa place dans cette société de courtages, blanche et respectable.

Dès lors, Billy va rejoindre Louis en suivant son bus dans un taxi jusque chez Ophélie, pour lui révéler le complot contre eux deux, et envisager la façon de se venger. Après avoir écarté le coup de fusil, qui mènerait en prison, quoi de mieux que de ruiner les financiers ? Pour cela monter un coup de délit d’initié, comme les Duke savent le faire – et Louis aussi, à leur bonne école. Billy sait que les Duke attendent que leur employé fantôme Beeks, qui ne figure pas dans la liste mais reçoit un copieux chèque chaque mois, doit voler une copie du rapport confidentiel sur la production mensuelle d’oranges aux États-Unis, pour le ministère de l’Agriculture. Ils s’arrangent pour monter dans le même train que Beeks avec Ophélie et Coleman, le majordome de Louis, lui subtiliser sa valise d’attaché et remplacer le rapport par un autre qui dit l’inverse. La récolte a été bonne et le cours doit baisser, mais ils font croire que la récolte a été mauvaise, ce qui fera immanquablement monter les cours. La scène dans le train est désopilante, faisant même intervenir un gorille, une sorte de sous-nègre de caricature, qui va jouer son rôle lui aussi à la perfection… et une certaine « humanité ».

La bourse des matières premières était alors dans le World Trade Center, les tours jumelles que les Arabes ont fait sauter en y jetant deux avions bourrés de passagers. Mais nous sommes sous Reagan, et les Arabes se tiennent tranquille. C’est l’effervescence sur le parquet : le rapport va bientôt tomber sur les écrans et les spéculations vont bon train. Les Duke font acheter force contrats à terme, croyant pouvoir les revendre largement au-dessus du cours d’ouverture de 102 $ ; Louis et Billy, qui ont rassemblé toutes les économies de Coleman, d’Ophélie et d’eux-mêmes, se positionnent en vendeurs à découvert, pour les racheter lorsque le cours se sera effondré. La vente à découvert est quand vous n’avez pas les titres et que vous les vendez d’abord ; vous devrez les racheter avant la clôture du marché. Opération réussie : ce qui valait 102 $ à l’ouverture est monté jusqu’à 129 $, avant de clôturer à 29 $. Une belle plus-value : la différence entre la vente vers les plus hauts et le rachat vers les plus bas. Les Duke ont perdu 394 millions de dollars qu’ils doivent couvrir immédiatement, selon le règlement de la Bourse. Ils ne peuvent pas, ils sont ruinés ; leurs biens personnels seront donc saisis en plus de leur office. Randolph en fait une crise cardiaque.

Louis, Billy, Ophélie et Coleman sont désormais riches et, selon les conventions du temps, passent des vacances sur une plage tropicale des îles Vierges à boire des cocktails, à manger du crabe et à naviguer en yacht. Louis n’épousera pas Pénélope mais plutôt Ophélie, il ne travaillera plus chez Duke et Duke qui a fait faillite, mais profitera de sa fortune – peut-être pour monter quelque chose avec ses associés Billy et Coleman ?

Gros succès dû aux acteurs, au parti-pris de comédie, mais aussi au jeu de « qui est riche ». Vu l’époque, les blagues racistes sont en nombre, ce qui ne plaît pas aux wokes d’aujourd’hui. On ne dit plus nègre, ni noir, ni black, il paraît qu’il faut dire désormais « nwar » – où s’arrêtera la stupidité sociale ? Mais on rigole, ce qui devrait plaire à tout le monde. D’ailleurs, le terme « nègre », employé à tout va, est réhabilité par Billy et même par le gorille : ces « sous-Blancs » montrent qu’ils sont aussi talentueux que les vrais Blancs ; il suffit des circonstances.

Tout le monde, dans cette société américaine, est dans le paraître. Chacun est déguisé et, pour la société, l’habit fait le moine, pas ce qu’il y a entre les oreilles. Mais c’est bien le soi qui crée la réussite réelle, pas le costume. Même la pute montre qu’elle n’est pas qu’un objet sexuel à la Marilyn, mais capable d’humanité ; même le majordome, formaté bourgeois conforme, montre qu’il n’apprécie pas la trahison des patrons. Au fond, le « rêve américain » est ouvert à tous – à condition de révéler ce qu’on est en vrai.

Un film intelligent – ce n’est pas si courant chez les Yankees.

DVD Un fauteuil pour deux (Trading Places), John Landis, 1983, avec Dan Aykroyd, Eddie Murphy, Ralph Bellamy, Don Ameche, Denholm Elliott, Paramount Pictures France 2007, 1h52, doublé anglais, français, €39,68

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Patricia Cornwell, Traînée de poudre

Un pavé policier scientifique comme l’autrice en a le secret. Un bon tiers en trop de dialogues au début, dans le stress et la grippe, qui sont plutôt ennuyeux, peut-être « écrits » au dictaphone. Des détails techniques maniaques sur le sang et les traces, qui sont plutôt vomitifs mais qui plaisent à nombre de lecteurs, et enfin une intrigue – tordue comme à son habitude.

C’est que la Cornwell, en bonne américaine fille de prêcheur, divorcée et dépressive, s’est aperçue au fond qu’elle est lesbienne ; elle a affublé de cet écart à la norme la nièce Lucy. De même, devenue paranoïaque dans la vraie vie, sa maison de Richmond ressemble à celle de son personnage, le docteur Kay Scarpetta, un camp retranché muni de diverses armes et alarmes. Patricia Cornwell est devenue riche, a eu beaucoup de succès dans les années 1990, mais le 11-Septembre 2001 la détraquée – comme la plupart des Américains. Cornwell (Daniels sur ses papiers) voit depuis la vie en noir, les étrangers comme des ennemis, les mâles comme des dangers publics, et les désaxés que produit son pays à la chaîne comme des « dysfonctionnements » humains. Quoi d’étonnant à ce qu’elle invente la pire sorte de psychopathes qu’on puisse imaginer ?

Elle prend celui du roman à 13 ans lorsqu’il regarde la mère d’un ami de collège se couler nue dans sa baignoire, après avoir eu des relations incestueuses avec son fils de 15 ans depuis ses 6 ans. Pas de quoi rendre un gamin normal. Mais ce n’est pas le fils, le psychopathe ; c’est son ami de 13 ans prénommé Daniel, qui restera petit et musclé toute sa vie, adorant jouer avec les jeunes femmes jusqu’à les voir mortes. Et reconstituer ainsi la scène primitive de ses fantasmes, celle de la mère dans sa baignoire. Il l’a tuée en la noyant.

Nul ne sait qui est le père de Daniel (on saura à la fin), et sa mère n’a plus de liens avec lui depuis ses 21 ans perturbés. Il est dans la nature et c’est peut-être lui le « Meurtrier Capital » que traque le FBI et Benton, le mari profileur de Scarpetta. Sauf que Benton est progressivement mis sur la touche par son supérieur, Ed Granby, qui semble entretenir une relation trouble avec le fonds d’investissement Double S, dirigé par Dominic Lombardi. Lequel escroque largement ses victimes, dont la dernière trouvée morte, Gail Shipton. Tout comme le fonds d’investissement Anchin a escroqué de plusieurs millions de dollars à l’autrice, si l’on en croit les informations. Shipton vient d’être découverte à 4 h du matin sur un terrain du MIT, ficelée dans un linceul, probablement asphyxiée, avec une mystérieuse poudre colorée répandue sur son corps. Cette Shipton était en relations avec Double S pour un litige de 100 millions de $ et venait de tenter d’escroquer la nièce Lucy, experte en informatique et développement technologique. Laquelle a aspiré tout le contenu de son téléphone avant que la police ne mette la main dessus.

Scarpetta est chef de l’institut médico-légal du Massachusetts et se charge des investigations scientifiques, tandis que le sergent Marino se charge de l’enquête de police. Le meurtre de Gail ressemble tant à trois autres meurtres récents, instruits par le FBI, que Benton s’en mêle, malgré son chef qui le voit d’un mauvais œil. Ses hypothèses fondées sur des observations, et ses théories constituées à partir de cas similaires, ne sont pas prises en considération. Il faudra de solides preuves matérielles, prélèvements, mails, appels téléphoniques, manipulations, pour que la vérité éclate enfin.

L’ADN, « reine des preuves », ne suffit pas, surtout si la banque de données du pays a été falsifiée… Mais qui a intérêt à camoufler un criminel sous l’identité d’un décédé ? Qui veut qu’il tue encore, sur ordre ? Et pour quels intérêts puissants ? La politique ? Les affaires ? Le délire de puissance ? Le meurtrier ressemble à un adolescent, fin et souple. Sportif et excité sexuellement, il court en survêtement moulant Lycra comme s’il était nu, malgré le froid de l’hiver, et est chaussé de « gants de pied » qui épousent le terrain. La police n’a rien vu, mais Benton en retrouve des traces. Kay croit l’avoir aperçu qui la regardait lorsqu’elle venait de sortir son vieux lévrier, avant de se rendre au MIT dans le SUV de Marino qui venait la prendre.

Ce thriller de police scientifique ne laisse pas un souvenir marquant. Il se lit, dans la lignée des Scarpetta tous un peu dans le même schéma : l’esseulement, les malades psychiques, les délires sexuels, le goût de faire le mal, les complots, la méfiance viscérale envers les institutions. En bref, la misère de l’Amérique, qui se croit encore le phare du monde. La première présidence de Tromp était en germe lors de l’écriture du roman, et nul ne doute que Cornwell vote républicain. Les ratés des Etats-Unis, décrits par elle avec dégoût, et auxquels elle n’oppose toujours qu’encore plus de technologie, devaient appeler un mâle fort et surpuissant – un fantasme de Sauveur. C’est cela qui est intéressant dans la lecture de ces romans populaires : voir comment évolue la mentalité du grand pays à peine encore démocratique, qui ne fait que dériver, depuis deux décennies, vers un néo-fascisme impérial et technologique.

Patricia Cornwell, Traînée de poudre (Dust), 2013, Livre de poche 2015, 618 pages, €9,90, e-book Kindle €8,49

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Les romans policiers de Patricia Cornwell déjà chroniqués sur ce blog

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Bernard Clavel, Les fruits de l’hiver

Dernier roman autobiographique sur « Julien », qu’on a connu apprenti pâtissier à 14 ans dans La maison des autres. Cette fois, nous sommes sous l’Occupation. Les parents de Julien, à la retraite, vivent dans leur petite maison de leur petit village du Jura, cultivant leur petit jardin, avec leurs petits soucis. Tout est étroit et racorni chez eux.

Il fait froid, les saisons sont marquées, pas comme maintenant. Le bois est le principal de leur préoccupation : il en faut pour le chauffage, la nourriture. Les commerçants en livrent peu, les Allemands en raflent la majeure partie. Il faut donc aller fagoter dans la forêt, malgré les vipères, ramener le tout avec la charrette à bras, alors que le vieux a déjà 71 ans et la mère plus de 55 ans. C’est dur, ils sont usés par le travail d’une vie.

Après le bois, le travail est le second maître mot. Boulanger par tous les temps, le père a beaucoup sollicité son corps, portant des sacs de farine de 20 kg, se levant à pas d’heure, allant livrer le pain par tous les temps. Il a vendu son fonds mais garde la boutique de boulangerie, ce qui lui fait un petit loyer – sa seule retraite, avec les enfants. La mère ne travaille pas, hors les tâches ménagères et un peu le jardin. Les temps sont durs avec les restrictions.

Ni eau courante, ni électricité, pas plus de poêle au charbon, les vieux vivent comme au Moyen Âge. C’était la France de 1940. Ils s’éteignent doucement, restreints à leur petit univers. Ils ne voient que de loin ce qui se passe autour d’eux, l’Occupation, la Résistance, la guerre, le bouleversement des mœurs. Pas de radio, puisque pas d’électricité ; des journaux en retard, quelques conversations de voisins. Mais surtout, un désintérêt pour tout ce qui n’est pas proche d’eux, de leurs soucis physiques – et ces deux fils qui ne s’entendent pas et ont pris des voies opposées.

Paul, fils aîné d’un premier lit, est commerçant. Pour cela, il doit être bien avec tout le monde, Occupants compris. Il est plutôt pour Pétain et soutient la Milice, qui fait régner l’ordre. Pas de commerce sans ordre. Julien, fils du second mariage du père avec la mère, est le chouchou de cette dernière. Placé apprenti dès 14 ans, il s’est émancipé du travail de pâtissier qu’il ne considère plus comme un vrai « métier », au grand dam du père. Lui veut peindre, vendre ses toiles, à la limite faire le décorateur. Ce pourquoi, après sa désertion d’une armée française en déroute, il s’est établi clandestin à Lyon, où il a rencontré Françoise, fille de communiste et active dans la Résistance. Il est recherché, et Paul conseille à son père, s’il le voit, de se rendre. Il sera jugé par le gouvernement de Vichy, mais pas fusillé. La hantise de la mère est que Paul le dénonce, mais ce n’est pas l’intention du fils aîné, Julien est quand même son demi-frère.

Ainsi vont les années, entre usure des corps et préoccupation pour les fils. La mère, sortie un matin dans la bise pour rattacher les sacs sur les cardons, est prise de pneumonie ; elle meurt rapidement. Le père, qui croyait partir le premier, se retrouve seul. Les fils ont leurs idées, qui ne sont pas les siennes. Au partage des biens, Paul rafle l’immobilier et dédommage Julien en argent. Il veut construire des garages pour ses camions sur le jardin du père, plutôt que de continuer à payer un loyer. Il n’y a pas de petits bénéfices lorsqu’on est commerçant. Il a été arrêté à la Libération mais, relations des deux côtés ou intervention de la résistante Françoise, il est mis hors de cause.

Le père est amer ; tout son univers s’effiloche. Il aurait voulu mourir paisiblement dans sa maison, entouré de son jardin, avec le hangar à bricolage au fond, mais tout est bouleversé. Paul voudrait le prendre chez lui, mais il refuse l’appartement sans lumière et la gêne de dépendre. Il se laisse aller. Une grippe l’emportera, non sans qu’il ait connu quand même son petit-fils, l’enfant de Julien et Françoise, un solide bébé blond comme son père, prénommé Charles.

C’était la France d’avant, celle qui n’était pas mieux, au contraire. Une vie de labeur au ras de terre, sans retraite ni confort, la hantise du lendemain, et les soins toujours loin et chers. Bernard Clavel fait ressentir toute la misère des travailleurs méritants, au soir de leur existence, dans un pays peu soucieux des vieux et dans une époque plus dure encore que les autres. Le père, comme la mère, ne savent pas vivre au présent. Il faut soit qu’ils radotent la nostalgie de leur enfance, de leur jeunesse, quand ils étaient vigoureux et optimistes – soit qu’ils anticipent toujours l’avenir en pire, sans aller pas à pas et voir ce qui survient. Ce n’est pas de la sagesse, mais du tourment. Ce pourquoi ils se recroquevillent sur eux-mêmes et se désintéressent de tout le reste. Revient-on à cette existence « écologique », centrée sur soi-même et son petit environnement ?

Prix Goncourt 1968
Bernard Clavel, Les fruits de l’hiver – La grande patience 4, 1968, J’ai lu 1979, 448 pages, occasion €2,17

Bernard Clavel, Œuvres tome 2, La grande patience, Omnibus 2003, 1201 pages, €21,85
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Francq et Van Hamme, Largo Winch – 1. L’Héritier

Tout financier digne de ce nom aura lu au moins une partie de la série BD Largo Winch.

Le personnage est né en 1973 dans l’imagination du belge Jean Van Hamme, licencié en sciences financières, en journalisme et en droit administratif, agrégé d’économie politique devenu ingénieur commercial pour Philips. C’étaient les années finance, depuis l’envolée des cours du pétrole 1973 au krach boursier mondial 2008. Passé du roman de gare à la bande dessinée (Thorgal, XIII, Les Maîtres de l’orge, Blake et Mortimer, Lady S), il a créé Largo Winch avec Philippe Francq. Jean Van Hamme a assuré le scénario de 1990 à 2015, jusqu’au tome 20. La saga se poursuit depuis avec un autre scénariste, mais il faut savoir s’arrêter.

Le vieux Winch est à la tête d’un empire financier de dix milliards de dollars : le Groupe W. Il est formé de 562 entreprises et de leurs filiales et emploie 400 000 employés dans 57 pays avec un chiffre d’affaires de 44 milliards. Nerio Winch est vieux et fait envie. Le numéro trois du groupe, qui a détourné de l’argent, est découvert et convoqué. Il y a un prétexte que je vous laisse découvrir, mais au final il ne voit d’autre issue que de pousser dehors le vieux pour prendre sa place. Il le jette du haut de la tour Winch à New York. Un procédé à la Trump : brutal et direct, selon la loi du plus fort.

Sauf que… le vieux avait tout prévu, y compris sa fin prochaine. Depuis vingt-quatre ans, il a adopté en secret un enfant, un Yougoslave comme son arrière grand-père, et d’ailleurs le gamin, Largo Winczlav, est de sa famille, Winczlav était le nom que le grand-père a américanisé en Winch. Sa mère n’a pas voulu dire de qui et est morte en laissant le bébé à l’orphelinat. Nerio l’a reconnu et fait éduquer.

Largo Winch est un aventurier comme tout financier a rêvé un jour d’être : universités prestigieuses dans trois pays, parlant cinq ou six langues, formé aux arts martiaux et à la débrouille. Mieux : « du culot, du sang froid, le goût du plaisir et un petit quelque chose qui ressemble vaguement à du charme ». C’est ainsi que Charity, la fille du consul de Grande-Bretagne en Turquie, fait son premier portrait à 26 ans.

Évidemment, dès qu’il est découvert par les sous-patrons du groupe, ils ne pensent qu’à le faire disparaître. On l’assomme pour le faire accuser du meurtre d’un commerçant turc ; on le colle en taule pour le miner ; on le traque chez le consul de Grande-Bretagne où il s’est réfugié avec un voleur, évadé comme lui de la prison turque ; on tente d’assassiner toute la maison pour faire croire à du banditisme ; on l’attend sur le tarmac où un avion s’apprête à le cueillir, puisqu’il a téléphoné à son copain Freddy, de Nice, mais que l’appel a été écouté… Mais Largo parvient à s’échapper, torse nu, et à retourner d’un coup de pied toutes les situations.

En bref, la finance, c’est du sport. Et des filles, comme Charity, fille de consul. Mais Largo ne tombe pas amoureux : trop jeune, trop inquiet de sa fortune, trop risqué de s’engager. Les requins de la finance n’ont aucune morale, Largo si – c’est ce contraste qui fait le sel des aventures. Une saga qui s’étire sur plus d’une vingtaine de volumes, dont les vingt premiers de Van Hamme me suffisent. Ce sont les meilleurs, le reste est commercial.

Philippe Francq et Jean Van Hamme, Largo Winch – 1. L’Héritier, 1990, Dupuis 2013, 48 pages €15,95, e-book Kindle €8,99

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