Robert Solé, Dictionnaire amoureux de l’Egypte

L’auteur, d’origine syro-libanaise dont la famille était établie en Egypte depuis plusieurs générations, a grandi près d’Héliopolis jusqu’à ses 17 ans où il a émigré en France. Devenu journaliste, il est entré au journal Le Monde en 1969 et y a fait carrière, dirigeant sur la fin le Mondes des livres jusqu’à sa retraite en 2011. Il livre en cet opus d’une collection bien établie sa culture personnelle de l’Egypte, pays natal et phare de l’humanité depuis 5500 ans.

Bien sûr, chacun se fait une idée antique de l’Egypte, ses pyramides, son sphinx, les tombes des rois dont le jeune Toutankhamon. Mais le pays est bien autre chose. Un désert dont le Nil fait un jardin sur une étroite bande de terre fertilisée par sa crue, son gigantesque barrage d’Assouan voulu par Nasser qui a créé un lac, la mégalopole proliférante du Caire avec ses dix millions d’habitants au moins, ancienne Memphis renommée « la Victorieuse » par les Arabes, le parti islamiste des Frères musulmans et les jeux ambigus du pouvoir avec la religion…

Ses 150 entrées vont d’Abbasseya, un faubourg désormais du grand Caire, là où est né l’auteur, à Zaghloul (Saad) figure nationaliste né en 1856 qui a su réunir le pays pour en faire une nation. Où l’on apprend que les Français étaient bien vus jusqu’en 1956 et la malheureuse opération de représailles contre la nationalisation du canal de Suez avec les Anglais, que c’est désormais l’anglais (américain) qui fait la loi, que les Italiens ont donné à l’Egypte Dalida, les Grecs Moustaki et les Juifs qui n’ont pas donné que Moïse.

L’antiquité n’est pas omise et prend sa place avec Abou Simbel le temple sauvé des eaux, Akhenaton l’inventeur du monothéisme, Alexandrie avec son Pharos qui a donné le mot phare et sa très grande bibliothèque (mise à sac par les Romains puis les chrétiens puis les musulmans), Champollion né à Figeac en Dordogne et parlant déjà quatre langues à 13 ans qui déchiffrera les hiéroglyphes, Cléopâtre la reine grecque qui a fait de son corps un instrument politique, Edfou et son temple fou, égyptologues et égyptomanes, Isis la déesse mère, Karnak et son temple à forêt de colonnes, les momies dont on faisait un médicament au XVIe siècle, Néfertari la reine favorite de Ramsès II, les obélisques dont l’un de Louxor se trouve érigé sur la place de la Concorde à Paris, le papyrus aux belles ombelles qui servit au papier, le pharaon roi dieu qui stabilisait le monde (un peu comme le roi/reine d’Angleterre de nos jours), Philae une île au sud d’Assouan, la pierre de Rosette qui permit le déchiffrement des hiéroglyphes après huit siècles d’obscurantisme chrétien puis musulman, les pyramides pour l’éternité assurant la jonction de la terre et du ciel, le scribe figure de l’intellectuel lettré comptable et prêtre, le fameux sphinx que le vent du désert fait chanter, Toutankhamon et les ors de sa tombe…

Chacun y puisera son miel, même si l’actualité s’est arrêtée à Moubarak, depuis renversé. Mais l’Egypte change peu en ses profondeurs.

Robert Solé, Dictionnaire amoureux de l’Egypte, 2001, Plon 2006, €24.00 e-book Kindle €16.99

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Jean Dutourd, Mémoires de Mary Watson

Sir Arthur Conan Doyle a commis Le signe des Quatre, roman policier mettant en scène le détective Sherlock Holmes et son second le docteur Watson. Une certaine Mary Morstan, orpheline de mère, sort du pensionnat pour jeunes filles en Écosse, dirigée par la rigide mais généreuse Mrs Mc Lamuir, où son père, capitaine de l’armée des Indes l’a placée pour qu’elle y reçoive une éducation anglaise digne de ce nom. Mais il a brusquement disparu et Mary s’est placée comme dame de compagnie auprès de la délicieuse et fort riche Mrs Forrester. Le plus mystérieux est qu’elle reçoit chaque année par la poste une perle de grande valeur…

Le romancier prolifique et satiriste patenté Dutourd fait cette fois un détour dans le Londres brumeux de Sherlock. Mais il n’est pas son personnage principal, même s’il reste le ressort de l’intrigue. Mrs Forrester fait certes appel à lui pour retrouver un coffret rempli de lettres de l’empereur Napoléon III, qu’elle a intimement connu lorsqu’elle évoluait à Paris, mais ce qui compte en ce roman est son second, le docteur Watson. Alors que Sherlock, qui se prénomme en fait Jeremy, est maigre, lèvres minces, froid comme un poisson, John est athlétique, souriant et lumineux. Mary en tombe immédiatement amoureuse, et c’est semble-t-il réciproque.

Comme sa patronne et amie reçoit tout le grand monde, Mary présente John Watson à Oscar Wilde, poète fameux et critique inverti de la société victorienne autour de 1900. Selon l’auteur, c’est Mary qui fait lire le premier detective novel relatant une enquête de Holmes à Oscar Wilde et celui-ci, enthousiaste, l’encourage à poursuivre et à lui trouver un éditeur. Ce serait donc Watson qui invente le personnage de Holmes et non Holmes qui domine le pâle Watson dans son ombre. Cela correspond à la théorie de Wilde qui affirme que c’est l’art qui crée la nature et non l’inverse. Il est vrai qu’au travers de l’art, on la voit autrement.

Le détective se trouve donc embringué dans l’histoire de Mary et l’énigme des perles ainsi que dans le mystère de la disparition inopinée de son père lorsqu’elle avait juste 18 ans. Son évoquées en passant l’Inde des maharadjahs, le fort d’Agra, la guerre des Cipayes, le démon du jeu et le bagne des îles Andaman. Le capitaine Morstan, naïf et perdu depuis la mort de sa femme, s’est laissé entraîner dans une sombre histoire de trésor que les protagonistes passent en Angleterre mais se refusent à partager. Sherlock Holmes retrouvera évidemment le coffre aux trésors, élucidera la disparition du capitaine, père de Mary, et mettra hors d’état de nuire pour un temps les malfrats. Et Mary Morstan deviendra Madame Mary Watson.

Mais il rencontre une fois de plus le calculateur aigri Moriarty, professeur de mathématiques immigré de Hongrie d’où il a été chassé et ruiné dans sa prime jeunesse pour avoir contesté les Habsbourg. Moriarty est devenu le parrain de la pègre, richissime parce qu’il prélève une dîme sur les casses, et calcule les meilleurs coups qu’il peut faire avec son cerveau logicien et démoniaque.

Après un début un peu laborieux sur la jeunesse de Mary, le roman prend enfin son envol avec l’énigme des perles puis la rencontre de Sherlock Holmes et de John Watson. Le lecteur est alors emporté dans un récit jubilatoire, énoncé d’un ton léger avec l’emballement d’un Stendhal et le style d’un Saint-Simon. Jean Dutourd manifeste une propension à admirer le Second empire, qui lui rappelle le XVIIIe siècle français. Pour lui, « le XIXe siècle industriel dans lequel nous avons le malheur de vivre est si abject, [parce que] la morale a tout envahi. Les riches sont devenus durs et les pauvres haineux » p.147. Le moralisme est né avec Victor Hugo « qui installe son chevalet sur le rocher de Guernesey et pendant 18 ans, peint [l’empereur Napoléon III] comme un monstre. Résultat : Napoléon III est un monstre. L’histoire est un toutou » p.164. Jean Dutourd conforte l’idée que j’ai en général de Victor Hugo. La fin du XXe siècle et le début du XXIe poursuivent cette déplorable tendance, accentuée encore par le panurgisme éhonté des réseaux sociaux.

Dutourd, moraliste lui-même côté conservateur, ne manque pas d’égratigner la bigoterie hypocrite de l’époque Victoria en Angleterre, égratignant au passage « la funeste éducation bourgeoise que reçoivent les demoiselles anglaises dans les pensions d’aujourd’hui. Sous couleur de faire d’elles des personnes bien élevées, on tue les vertus par lesquels se distinguaient jadis les filles de qualité : fierté, auteur, audace, conscience de ce qui vous est dû, et même esprit critique » p.96.

Un bon roman policier qui écume la culture au galop.

Jean Dutourd, Mémoires de Mary Watson, 1980, J’ai lu 2001, 286 pages, €4.18, e-book Kindle €6.49

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Henri Pourrat, Le chasseur de la nuit

Un roman paysan au pays de la fourme d’Ambert, patrie de l’auteur et aujourd’hui partie du parc naturel régional du Forez dans le Puy-de-Dôme. L’auteur raconte les terreurs du terroir, tel le chasseur de la nuit. Il est celui qui guette, au coin d’un bois ou dans les lieux sombres, les humains infatués qui voudraient narguer le destin ou transgresser la nature. Une vieille sorcière le craint, tout comme la vieille Dietre, mère du gars Célestin, qui lui a ravi son mari d’un coup de fusil. A la campagne, le fusil demeure la crainte des femmes en même temps que l’orgueil des hommes. Orgueil qui est un péché capital de Dieu, mais surtout puni par la pente naturelle des choses.

Saisis à respectivement 11 et 13 ans, Amélie et Célestin se prennent d’amitié puis d’amour. Ils grandissent dans les jas, ces hauts d’été où l’on parque les bêtes la nuit avant de les lâcher le jour vers les pâturages du chei, ce chaos de granit au-dessus de la vallée et du village. Constamment dans la nature, ils sont saisis par le vent, l’odeur des herbes, les couleurs des fleurs, l’amitié ou la grogne des bêtes. La pluie transit Célestin, à peine couvert d’une chemise ouverte souvent rapiécée ; mais c’est un garçon, il prend de ces élans de vitalité qui le poussent à transgresser les interdits et même les conseils. Il manque de perdre le troupeau dans un orage, il manque d’être malade de froid au sein du brouillard, il manque de rester coincé dans une fente où il a poursuivi un renard, il manque d’être tué par une vipère sur laquelle il a couru pieds nus… Mais c’est Célestin, un garçon sain qui a de l’intelligence et qu’Amélie sait contrôler – lorsqu’il est avec elle.

Nous suivons étape par étape les deux enfants qui deviennent adolescents puis jeunes gens. Le père d’Amélie veut marier sa fille à un cousin qui apportera des terres, pas question qu’elle épouse qui bon lui semble, ah mais ! Ce machisme tranquille du pater familias chrétien issu des Romains a encore de beaux jours devant lui en ces années du début du siècle XXe. La guerre de 14 fait rage, puis se termine, les beaux partis sont rares car le plus souvent morts. Célestin est trop jeune pour y avoir participé, et le cousin trop vieux pour y avoir été engagé. Amélie s’obstine, elle ne veut que Célestin. Mais celui-ci doit trouver un état pour les faire vivre, malgré le père s’il se bute encore passés les 21 ans de la belle et sa majorité. Il crée une scierie près du village avec l’aide d’un vieux parent qui l’a observé grandir et le juge entreprenant.

Le chasseur noir, celui de la nuit, n’est pas la seule crainte des gens en ces temps reculés et pourtant encore proches – celui de nos grands-parents. Les cancans du village, où tout le monde s’observe et se juge, où tout le monde, au lavoir ou au café, chuchote dans le dos les seules informations d’intérêt puisqu’il n’existe encore ni radio, ni télé, ni Internet, les rancœurs personnelles, les fréquentations des jeunes, les querelles de famille, les secrets ancestraux, l’avidité de terre et d’argent – tout cela compose un monde d’avant qui n’était pas mieux – mais peut-être pire. Avec le travail incessant des bêtes à soigner et nourrir, des fromages à faire chaque jour, le labeur harassant aux reins du foin à faucher et à rentrer à la fourche sur le char avant l’orage inévitable en été, la mort qui rôde avec les vipères, les crises cardiaques, les accidents. Henri Pourrat décrit l’écologie vécue, au ras de la glèbe, et pas fantasmée par des urbains anorexiques enfumés de théories. Un roman à méditer pour éviter les illusions du grand retournement…

Le seul plaisir des hommes, après l’amour (interdit avant mariage) et l’alcool (mal vu), est la chasse. Il faut être adulte pour qu’on vous confie un fusil, il faut avoir les moyens pour en acheter un avec ses cartouches, à la Manufacture des armes et cycles de Saint-Etienne (devenu Manufrance), dont le catalogue fait rêver. Mais quel rêve pour un gamin ! Un rêve d’indépendance, de prédation, de chasseur. Ce n’est pas tuer qui fait plaisir, sauf aux pervers, tuer au contraire donne toujours un regret pour cette vie si légère prise d’un coup. Chasser, c’est bien autre chose, la communion avec la montagne, les espaces. « Leur chasse, ce n’est pas le maniement de fusil et de poudre, ni non plus ce gibier qu’on tue. La mort d’un pauvre lièvre ? Comme dit Célestin, ‘on ne pense pas à ça’. C’est cette poursuite, cette bataille avec des bêtes vivantes, et toute la campagne. Il leur faut partir, entrer dans cette bataille, marcher, fouiner ; ils s’intéressent à tout, à la rosée, parce qu’elle empêche le chien de sentir les traces ; au soleil qui sort, parce que le lièvre voudra aller se sécher sur le tas de pierres, au bord du champ. La joie d’aller à l’aventure, dans le brouillard qui bouche tout et qui mouille, ou dans le froid de l’air tout plein de rose, de retrouver dans ces sorties du matin l’herbe mouillée, les arbres alourdis de nuit. La chasse, c’est la façon qu’a Célestin de retourner au Chei de l’Aigle, d’échapper aux gens et aux ennuis qu’ils se font les uns aux autres » p.182. Je ne suis pas chasseur tueur, mais je comprends. La randonnée, le trek, la chasse photographique, l’observation des animaux, sont du même ordre. Nous sommes tous restés si longtemps des chasseurs-cueilleurs – quelques 190 000 ans avant que ne survienne l’agriculture et l’élevage – qu’il nous en reste quelque chose dans nos gènes, notre physiologie, nos goûts de nature.

Henri Pourrat, natif d’Ambert en 1887, a vécu cette période-là dans cette nature-là et sait admirablement écrire les détails du paysage et du climat, d’une langue drue et fruitée, gourmande. Il sera Grand prix du roman de l’Académie française pour Gaspard des montagnes en 1931 avant de collecter les contes populaires d’Auvergne dont il publiera pas moins de treize volumes.

Henri Pourrat, Le chasseur de la nuit, 1951, Livre de poche 1975, occasion €15,36 e-book Kindle €12,99

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Montaigne fait l’apologie de Raymond Sebon

Dans le plus long essai des Essais, au chapitre XII du Livre II, Montaigne prend la défense d’un théologien catalan du 14ème siècle, Raymond Sebon. Sa Théologie naturelle a été publiée à sa mort à Toulouse en 1436 et le père de Montaigne, à qui un ami avait donné le livre, l’appréciait fort. Au point de demander à son fils de le traduire en français, ce qu’un bon rejeton ne pouvait « refuser au commandement du meilleur des pères qui fut oncques ». Montaigne entreprend cependant une critique radicale des thèses de Raymond Sebon, rébellion inconsciente contre le père ou avancée de ses connaissances due à la lecture assidue des antiques. Il dit ce qu’il pense au fond de Dieu, de la foi et de la connaissance humaine ; il y expose tout entier sa philosophie du ni trop, ni trop peu.

L’Apologie ne fait pas moins de 8,5 % de l’ensemble des Essais, 131 pages sur 852 dans l’édition Arléa, agrémentée de près de 220 citations ! Manie universitaire aujourd’hui, venue de la scolastique médiévale, façon pour Montaigne de se dédouaner de ce qu’il affirmait en ouvrant le parapluie de l’érudition. C’est que cet essai était destiné à Marguerite de Valois, épouse d’Henri de Navarre, protestant qui deviendra Henri IV par conversion d’opportunité au catholicisme. L’Église avait mis à l’Index le Prologue de Sebon en 1564 et Montaigne, qui était en train de le traduire et le publie dès 1569, prenait ses précautions.

Tout l’art de Sebon, issu de Thomas d’Aquin à ce qu’il semble, était de distinguer la science humaine de la science divine, donc le savoir terrestre (incertain, changeant, provisoire) du savoir divin (établi, immuable, éternel). « Il entreprend, par raisons humaines et naturelles, établir et prouver contre les athéistes tous les articles de la religion chrétienne ». Montaigne montre grâce à lui que tout ce qui est humain est relatif et que tout ce qui est divin est objet de foi. Le savoir s’établit dans le doute, la foi dans la croyance pure. Ni l’un, ni l’autre ne sont satisfaisants pour Montaigne ; il introduit le doute dans les deux. Pour la foi, il ne « croit pas que les moyens purement humains en soient capables » (de la prouver). Mais – « il ne faut pas douter que ce ne soit l’usage le plus honorable que nous leur saurions donner, et qu’il n’est occupation ni dessein plus digne d’un homme chrétien que de viser par tous ses études et pensements à embellir, étendre et amplifier la vérité de sa croyance. »

Car le savoir exige précaution et méthode, il n’est pas à la portée de tout le monde. Et la croyance soumission complète, exclut aussitôt quiconque diverge. Ce livre fut donné au père de Montaigne « lorsque les nouvelletés de Luther commençaient d’entrer en crédit et ébranler en beaucoup de lieux notre ancienne croyance. En quoi il (…) prévoyait bien, par discours de raison, que ce commencement de maladie déclinerait aisément en un exécrable athéisme ; car le vulgaire, n’ayant pas la faculté de juger des choses par elles-mêmes, se laissant emporter à la fortune et aux apparences, après qu’on lui ait mis en main la hardiesse de mépriser et contrôler les opinions qu’il avait eues en extrême révérence, comme sont celles où il va de son salut, (…) il jette tantôt après aisément en pareille incertitude toutes les autres pièces de sa croyance (…) et secoue comme un joug tyrannique toutes les impressions qu’il avait reçues par l’autorité des lois ou révérence de l’ancien usage. » Ce luthéranisme, qui est jugement par chacun des saintes écritures, est la crainte aujourd’hui de tous les théologiens d’État, que ce soient Khamenei en Iran, Erdogan en Turquie, Poutine en Russie ou Xi en Chine. Tous récusent le relativisme et le jugement personnel, au profit de la foi intangible (fût-elle profane) et de la tradition. Ce que fit l’Église catholique durant des siècles.

Quant à la foi, elle peut être affirmée sans être vécue… « Notre zèle fait merveille, quand il va secondant notre pente vers la haine, la cruauté, l’ambition, l’avarice, la diffamation, la rébellion. (…) Notre religion est faite pour extirper les vices ; elle les couvre, les nourrit, les incite. » Ce que la religion catholique a montré à Montaigne lors de la saint Barthélémy, la foi révolutionnaire l’a montré en 1792 lors de la Terreur, la foi nazie dans les camps de Juifs, la foi communiste lors des Procès de Moscou, la foi intégriste de Daech en Syrie et ailleurs en Iran chiite, la foi communiste chinoise contre les Tibétains et les Ouïghours. Notre religion n’est que celle du pays où nous sommes nés, constate Montaigne. « Nous nous sommes rencontrés au pays où elle était en usage ; où nous regardons son ancienneté ou l’autorité des hommes qui l’ont maintenue ; ou craignons les menaces qu’elle attache aux mécréants ; ou suivons ses promesses. » Ce sont liaisons humaines, pas divines. Notre sagesse n’est que folie devant Dieu. « Est-il possible de rien imaginer si ridicule que cette misérable et chétive créature, qui n’est pas seulement maîtresse de soi, exposée aux offenses de toutes choses, se dire maîtresse et empérière de l’univers, duquel il n’est pas en sa puissance de connaître la moindre partie, tant s’en faut de la commander ? » Une telle charge contre l’esprit prométhéen de l’humanité se devait d’être citée.

Car pour Montaigne l’homme est avant tout présomption. Elle « est notre maladie naturelle et originelle ». Ce pourquoi il faut douter de tout et ne croire en rien. Rien n’est établi, sauf « Dieu » – Montaigne ne va pas jusqu’à remettre en cause la Cause première, bien que son discours y tende. « C’est par la vanité de cette même imagination qu’il s’égale à Dieu, qu’il s’attribue les conditions divines ». Donc même le doute doit être lui-même objet de doute. Dans cette incertitude fondamentale – très moderne – il faut rester dans le juste milieu : suivre son temps sans excès, douter sans cesse sans pourtant cesser de vivre. « De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle-là me semble avoir eu plus de vraisemblance et plus d’excuse, qui reconnaissait Dieu comme une puissance incompréhensible, origine et conservatrice de toute choses, toute bonté, toute perfection ». Ne cherchons donc pas à comprendre l’au-delà et conservons ce qui nous est donné ici-bas.

Montaigne se montre libéral au sens de l’humanisme : conservateur par les règles mais ouvert à tout changement. « Il ne faut pas laisser au jugement de chacun la connaissance de son devoir ; il le lui faut prescrire, non le laisser choisir à son discours ; autrement, selon l’imbécilité et variété infinie de nos raisons et opinions, nous nous forgerions enfin des devoirs qui nous mettraient à nous manger les uns les autres, comme dit Épicure ». Ce que répétera Hobbes avec son homme loup pour l’homme, ce que répètent à l’envi les libertariens américains adeptes du chacun pour soi et de la loi du plus fort. Ils savent bien que les « créateurs de valeurs », comme les appelle Nietzsche, les leaders d’opinion, les charismatiques, n’entraînent et ne gouvernent que ceux qui ont peur de leur propre liberté et qui se réfugient sous leur aile. Pour ceux-là, la foi est indispensable. « Voulez-vous un homme sain, demande Montaigne, le voulez-vous réglé et en ferme et sûre posture? affublez-le de ténèbres, d’oisiveté et de pesanteur. Il nous faut abêtir pour nous assagir, et nous aveugler pour nous guider ». Les théories du Complot et la désignations des diables ennemis (ainsi les « nazis » ukrainiens pour les Russes) sont les ténèbres, tout comme les affres de l’enfer dans l’au-delà, la pesanteur des tu-dois et des commandements. Le plus sage (comme on le dit à l’école) est le plus bête : il obéit en silence. « Ce n’est pas par discours ou par notre entendement que nous avons reçu notre religion, c’est par autorité et par commandement étranger. La faiblesse de notre jugement nous y aide plus que la force, et notre aveuglement plus que notre clairvoyance. » La tyrannie douce des réseaux sociaux, hier des cancanières au village, est là pour en témoigner…

Ce qui n’empêche pas le jugement personnel sur la religion et sur la foi, selon Montaigne. « Quand Mahomet promet aux siens un paradis tapissé, paré d’or et de pierreries, peuple de garces d’excellente beauté, de vins et de vivres singuliers, je vois bien que ce sont des moqueurs qui se plient à notre bêtise pour nous emmieller et attirer par ces opinions et espérances, convenables à notre mortel appétit. » Pourquoi ne pas mourir de suite si c’est mieux après ? Dieu est autre que cet adepte du marketing. « Il m’a toujours semblé qu’à un homme chrétien cette sorte de parler est pleine de démesure et d’irrévérence : Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut dédire, Dieu ne peut faire ceci ou cela. Je ne trouve pas bon d’enfermer ainsi la puissance divine sous les lois de notre parole. (…) Notre parler a ses faiblesses et ses défauts, comme tout le reste. La plupart des occasions des troubles du monde sont grammairiennes. » Dans les faits, « nous n’avons aucune communication à l’être, parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naître et le mourir, ne baillant de soi qu’une obscure apparence et ombre, et une incertaine et débile opinion. » Au contraire de Dieu, concept « réellement étant, qui, par un seul maintenant, emplit le toujours. »

D’où ce conseil ultime du juste milieu à Marguerite de Valois, de l’humilité face à l’ampleur de l’ignorance que l’on aura toujours du monde. « Tenez-vous dans la route commune, il ne fait mie bon être si subtil et si fin. (…) Je vous conseille, en vos opinions et en vos discours, autant qu’en vos mœurs et en toute autre chose, la modération et la tempérance, et la fuite de la nouvelleté et de l’étrangeté. Toutes les voies extravagantes me fâchent. » Car, il faut en être conscient, « notre esprit est un outil vagabond, dangereux et téméraire ; il est malaisé d’y joindre l’ordre et la mesure. » Aussi, « on a raison de donner à l’esprit humain les barrières les plus contraintes qu’on peut. En l’étude, comme au reste, il lui faut compter et régler ses marches, il lui faut tailler par art les limites de sa chasse. On le bride et garrotte de religions, de lois, de coutumes, de science, de préceptes, de peines et récompenses mortelles et immortelles ; encore voit-on que, par sa volubilité et dissolution, il échappe à toutes ces liaisons. » D’où la discipline inculquée dès la naissance aux enfants, la méthode scientifique pour ne pas divaguer, les lois juridiques pour rester dans les clous, la constitution pour établir la loi fondamentale – et ainsi de suite, jusqu’à la morale commune qui fixe les limites. La liberté ne va jamais sans règles – sinon elle devient licence et tyrannie, pour les autres comme pour soi.

Cet essai est touffu, fort long et digressif, Montaigne ne cesse de dire « mais revenons à notre propos ». Il est à l’image d’un esprit fantasque qui suit son plaisir et s’affranchit des contraintes, ce qui l’oblige à corriger à grand peine ses essais. « Je ne sais ce que j’ai voulu dire, et m’échauffe souvent à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier, qui valait mieux. Je ne fais qu’aller et venir : mon jugement ne tire pas toujours avant ; il flotte, il vague ». On ne saurait mieux dire ni juger de ses propres défauts.

Un grand texte de Montaigne, même s’il est lourd à lire.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Le Président d’Henri Verneuil

Tourné d’après le roman de Georges Simenon écrit en 1957, un brin arrangé, ce film tombe en porte-à-faux. Il raconte la politique politicienne de la IVe République, ses combinaisons de couloir, son affairisme, le je-m’en-foutisme général pour l’intérêt général qu’un général, justement, va balayer d’un revers de képi en 1958. Des pratiques « parlementaires » qui sont un nœud d’égoïsmes, dont le parti écologiste français donne d’ailleurs de nos jours la meilleure illustration. Ce ne sont que postures, répliques de théâtre moralisateur, egos surdimensionnés, n’oubliant surtout jamais leurs petits intérêts particuliers.

Sorti en 1961, après trois ans de Ve République, on ne sait pas qui ce film veut convaincre. Malgré ses défauts, l’option présidentialiste de la Ve réduit l’instabilité et les appétits narcissiques des « élus » – qui le sont souvent bien plus par vanité que par souci de servir la nation. Le président (Jean Gabin) cite cette réponse faite par Georges Clémenceau à son petit-fils à propos des politiciens intègres : « Il y a aussi des poissons volants, mais qui ne constituent pas la majorité du genre ». Le recours à l’autorité d’un seul permet de mettre au pas ces ambitions trop personnelles. Sous la IVe, le « président » n’est que le premier du Conseil des ministres, autrement dit un Premier ministre. Le président de la République est au-dessus de lui même s’il est réduit à inaugurer les chrysanthèmes, selon la formule consacrée.

Émile Beaufort, ancien président du Conseil, dicte ses mémoires à 73 ans, la vieillesse venue (on vieillissait tôt à cette époque, après avoir subi la guerre de 14). Un brin De Gaulle dans son attitude et ses aphorismes bien balancés, il se remémore ses années de pouvoir et les avanies qu’il a dû subir pour défendre l’intérêt de la France contre les requins de la finance et de l’industrie comme du pétrole, tous inféodés au grand large de qui vous savez. Et notamment comment la France a perdu d’un coup de spéculation 3 milliards…

A cette époque de frontières fermées et de règles douanières, le petit monde de l’industrie et de l’agriculture vivait de ses rentes de monopole en clientèle protégée et n’innovait surtout pas. La perte de compétitivité inévitable avec les ans obligeait à des dévaluations régulières du franc afin d’ajuster les prix de ce qu’on exportait avec les prix mondiaux. Cela afin d’éviter le chômage, donc les grèves, donc l’agitation parlementaire et le renversement tout aussi régulier des gouvernements – où les mêmes revenaient sous d’autres fonctions ministérielles. C’est donc à une dévaluation massive du franc que se résous Beaufort, quinze ans auparavant ; il évoque 33 %, il transige à 22 %. Pour éviter les fuites et la spéculation, il s’en entretient comme il se doit – mais dans sa loge de théâtre – avec son ministre des Finances (Henri Crémieux) et avec le gouverneur de la Banque de France (Louis Seigner). Au lieu de procéder dès le lendemain, il attend le lundi suivant. La spéculation commence en Suisse, à Zurich, les ordres passés par une seule banque.

C’est curieusement celle de la famille de l’épouse de son plus proche collaborateur, le jeune et ambitieux chef de cabinet Philippe Chalamont (Bernard Blier), 38 ans (avec encore des cheveux). Ce dernier, convoqué, jure qu’il n’en a parlé à personne – sauf à sa femme. Fatale erreur ! Celle-ci s’est empressée de le répéter à sa famille , qui a spéculé grassement et sans vergogne. Outré, le président fait écrire à Chalamont une lettre où il avoue son erreur ; il la conservera pour en user quand il lui conviendra. Ce procédé était dit-on, celui du président de Gaulle envers ses Premiers ministres, une lettre de démission non datée servait à contrer le Parlement s’il avait soutenu le Premier ministre en cas de désaccord.

Beaufort empêche Chalamont de de venir président du Conseil durant quinze ans. Mais de crise en crise, les gouvernements ne parviennent plus à se former, l’option radicale de chacun, toujours monté sur ses ergots comme au spectacle et déclamant leur intransigeance à la Victor Hugo, empêche tout compromis raisonnable. Gouverner se réduit au plus petit commun dénominateur des médiocrités et des ambitions personnelles, qui ne changent rien au système ni aux intérêts acquis des Deux cents familles de la haute banque et de la grosse industrie qui siègent à l’Assemblée. Lorsque Chalamont, qui sait nager en Jadot et parler en Mélenchon, est pressenti par le président de la République pour former un nouveau gouvernement, il sait que le vieux Beaufort peut ressortir cette fameuse lettre d’aveu et faire un scandale monstre. Aussi va-t-il le voir le soir, incognito, à la veille de donner sa réponse.

Beaufort le reçoit devant sa cheminée et le sonde. Chalamont, toujours retors croit le flatter en reprenant à son programme le projet d’union douanière européenne porté quinze ans auparavant par Beaufort, à laquelle il s’était opposé pour conserver les intérêts des industriels, mais à laquelle il s’est rallié pour préserver les mêmes intérêts des mêmes industriels qui, cette fois, ont changés. Quand on appartient au parti centriste, l’absence complète d’idéologie permet toutes les hypocrisies et toutes les combinaisons avec les autres. Beaufort, en politicien à l’ancienne, mélange de Clémenceau et d’Aristide Briand avec un zeste de De Gaulle, est écœuré de ce serpent qui sait si bien se faire caméléon, affiché de gauche mais faisant une politique de droite. Il l’enjoint de renoncer à se présenter à la présidence du Conseil. Mais, comme il sait que les vrais hommes savent forcer le destin, il brûle la lettre d’aveu. Il ne s’en servira jamais, seulement comme une conscience suspendue au-dessus de la tête de Chalamont. Si celui-ci avait passé outre et franchi le Rubicon, comme le fit De Gaulle en 1940 (et le personnage de Simenon), il serait devenu président et nul n’aurait jamais entendu parler de sa trahison – pas même peut-être dans les Mémoires que Beaufort entreprend de dicter à Mademoiselle Milleran (Renée Faure) avec deux L et pas deux T comme un certain politicien de la IVe trop connu.

Le style « patriarche » du président correspondait à la fois à l’époque (avant mai 68), au désir d’ordre de,la société (après le putsch militaire d’Alger et la chienlit de la IVe République incapable de gouverner), et à la personnalité tant de l’acteur Jean Gabin (né en 1904 comme son personnage) que du dialoguiste Michel Audiard, célèbre par ses aphorisme bien assénés. Aujourd’hui, c’est un morceau de choix, une nostalgie pour les adeptes du « c’était mieux avant » (qui montre combien ça ne l’était pas) et un exemple pour les présidents d’aujourd’hui face aux politiciens portés à la chikaya et aux égoïsmes bien trempés de bonne conscience.

DVD Le Président, Henri Verneuil, 1961, avec Jean Gabin, Bernard Blier, Renée Faure, Alfred Adam, Louis Seigner, Gaumont 2020, 1h43, €12,77 Blu-ray €15,99

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L’État est la nouvelle idole, selon Nietzsche

Nietzsche n’aime pas l’État, selon lui une abstraction comme Dieu, qui rend esclave les hommes. Il est en ce sens « anarchiste » tant qu’il existe des États qui s’arrogent le monopole de régir la vie de chacun. Où l’on constate que Nietzsche n’aurait surtout pas été nazi (et pas plus léniniste), puisque dans ces régimes, l’État est tout et l’individu rien. « L’État est le plus froid des monstres froids » : une administration des choses, une moralisation des êtres – un gouvernement, un droit, une loi. De quoi « normaliser », comme l’on dit aujourd’hui, tous les individus par essence originaux et créateurs.

Le philosophe au marteau préfère les peuples et les troupeaux, les premiers organisant leur puissance vitale comme des lions et les second restant soumis comme des chameaux – rappelons-nous les Trois métamorphoses. « Il y a encore quelque part des peuples et des troupeaux, mais pas chez nous, mes frères : chez nous, il y a des États. » Le mensonge de l’État est de dire : « Moi, l’État, je suis le Peuple. » Un certain Mélenchon, qui se croit l’État à lui tout seul comme simple élu parmi 577 autres députés, s’enorgueillit comme Louis XIV de clamer : l’État, c’est moi ! Or il n’est de plus qu’un homme, parmi les autres, et ni l’État, ni le Peuple. Nietzsche n’aurait pas aimé Mélenchon. « C’est un mensonge ! Ce sont des créateurs qui ont formé les peuples et qui ont suspendu au-dessus des peuples une foi et un amour ; ainsi ont-ils servi la vie ».

Mélenchon n’est ni Louis XIV, ni Napoléon, ni De Gaulle – ni même Mitterrand (cela se saurait). Il reste trop haineux et revanchard pour être créateur. Peu importe le personnage (je ne juge pas l’homme lui-même, que je ne connais pas, et qui a ses qualités), pour Nietzsche, le peuple est animé par les créateurs, ceux qui leur donnent une foi et un amour, ceux qui les entraînent. L’organisation d’État ne vient qu’ensuite, comme instrument de la grande Politique, pas comme fin en soi. Nietzsche, en cela, n’est pas fondamentalement « anarchiste », il admet une organisation de la société et une institution pour gouverner – mais comme outil pour la foi du peuple.

L’État comme fin en soi est une idole et « partout où il y a encore du peuple, il ne comprend pas l’État et il le hait comme un mauvais œil, comme une atteinte aux coutumes et aux lois. » C’est ainsi que l’empereur romain Constantin a converti tout l’empire au christianisme d’un trait de plume, engendrant la répression de tous les autres cultes – dont la disparition des hiéroglyphes égyptiens. Les crétins fanatiques ont alors pu se déchaîner contre les « païens » plus lettrés qu’eux, avant le même fanatisme de l’islam, puis du communisme, puis des islamistes radicaux. Les politiciens qui révèrent l’État sont des « destructeurs (…) Ils suspendent au-dessus d’eux un glaive et cent appétits. » Le glaive de la police et de la loi, les cent appétits d’envie de celui qui regarde toujours ce qu’on donne au voisin plus qu’à lui. Chaque peuple a son langage du bien et du mal, son voisin ne le comprend pas, dit Nietzsche, et l’État veut tout normaliser, « l’État ment dans toutes les langues du bien et du mal ». Il dit le bien parce qu’il affirme savoir mieux que nous ce qui est bon pour nous, cinq fruits et légumes par jour, pas plus d’un verre de vin par repas, obligation de rouler à 80 km/h quelle que soit la route, la voiture ou le conducteur, et tant d’autres prescriptions de moralisme d’État.

Curieusement, Nietzsche associe l’État au nombre des humains. Et il est vrai que l’État a été inventé chez les peuples agriculteurs pour comptabiliser les récoltes et le nombre des hommes en âge de combattre : à Sumer, en Égypte, chez les Aztèques. « Il naît beaucoup trop d’hommes : l’État a été inventé pour ceux qui sont superflus ! » L’État les discipline et les enrôle – il les rend esclaves. De nos jours, il en fait des fonctionnaires, aptes à fonctionner selon les directives, les bras armés de l’État dans son anonyme toute-puissance. « Voyez comme il les attire, les inutiles ! » Nietzsche s’élève contre l’idéal de Hegel où l’histoire trouve sa réalisation objective dans l’État, reflet de l’esprit et de sa nécessité vitale, le logos. « Il n’y a rien de plus grand que moi sur la terre : je suis le doigt de Dieu qui ordonne – ainsi clame le monstre ».

Il s’élève aussi contre le nazisme qui pointe déjà chez les nationalistes exacerbés de son époque : « Elle veut tout vous donner pourvu que vous l’adoriez, la nouvelle idole : aussi s’achète-t-elle l’éclat de votre vertu et le regard de vos yeux fiers. Vous devez lui servir d’appât pour les superflus ! » Or l’État éteint le talent créateur dans l’administration (voyez le ministère « de la Culture »), étouffe la grande Politique dans la diplomatie pusillanime (voyez le Quai d’Orsay), multiplie les bureaux qui secrètent des règles pour justifier leur fonction et leur emploi (voyez le ministère des Finances et la fiscalité), cherche (sans y parvenir) à discipliner et à normaliser la grande masse des élèves et les élans de l’adolescence (voyez l’éducation « nationale »). L’État a « inventé là une mort pour le grand nombre, une mort qui se vante d’être la vie. » Un lent suicide, dit Nietzsche, car il éteint l’élan vital, il ne fait pas servir la volonté de puissance personnelle mais la contre par des normes étroites et des condamnations sans appel. Lui seul garde le monopole de tout : de la santé, de l’éducation, de l’information, des richesses, de la politique, des relations avec les autres peuples. Les « superflus » – ces fonctionnaires d’État – « veulent la puissance et avant tout le levier de la puissance, beaucoup d’argent – ces impuissants ! » Car l’argent ne fait pas la puissance personnelle du créateur, il n’est que l’instrument de l’impuissance (qui permet par exemple de se payer une pute quand on ne peut plus séduire, ou un « nègre » pour écrire sa thèse ou son « livre »). « Ils veulent tous approcher le trône : c’est leur folie – comme si le bonheur était sur le trône ! »

Rien à faire avec l’État, cette idole du XIXe siècle (le siècle de Nietzsche) et du XXe siècle, dont il voit à peine la naissance. Mais son siècle est encore d’explorations, de terres vierges. « La terre est encore ouverte aux grandes âmes. Il reste encore pour ceux qui sont solitaires ou à deux, assez d’endroits où souffle l’odeur des mers silencieuses. Une vie libre reste possible aux grandes âmes. En vérité, celui qui possède peu est d’autant moins possédé : louée soit la petite pauvreté ! Ce n’est que là où finit l’État que commence l’homme qui n’est pas superflu : là commence le chant de la nécessité, la mélodie unique et irremplaçable. » Ne rien posséder, c’est n’être pas attaché aux choses matérielles, donc soumis à la protection de l’État. L’être humain peut alors se révéler comme il est, créateur. « Le chant de la nécessité » est celui de son élan vital, de sa volonté pour la puissance, de ses actes uniques d’individu unique. Nietzsche n’est pas un hippie, qui ne refuse l’État et « la société » que pour s’évader dans les brumes des drogues et des illusions orientales ; Nietzsche serait plutôt un navigateur solitaire « ou à deux », comme j’ai quelques amis depuis les années 1970 qui l’ont tenté un temps, avant de travailler pour élever des enfants, et durant leur retraite, une fois les petits grandis et élevés.

La démocratie, comme idéal jamais achevé, est une tentative de dompter la prolifération de l’État comme système d’organisation volontiers totalitaire (comme en Chine, en Russie, en Iran, en Turquie…). Mais la démocratie est procédurière, lente, fragile, à la merci du moindre populisme qui promet tout pour être élu et, une fois au pouvoir, se contente de consolider son pouvoir sans autre intérêt. Une anarchie organisée (mais c’est une contradiction dans les termes), telle pourrait être peut-être le système social qui serait le meilleur compromis entre la volonté de laisser libre l’expression des créateurs et de leur volonté de s’exprimer – et la masse du grand nombre, qui se contente de vivre et est contente comme cela. Au fond, une démocratie vivante n’est-elle pas une anarchie organisée, régulée par des procédures et des instances ? Un peuple entraîné par un créateur, comme le fut De Gaulle et Churchill côté positif, mais aussi Mussolini et Hitler côté négatif, telle peut-être la conséquence du discours de Nietzsche. Mais les premiers laissent l’État à son rôle d’instrument qui libère, tandis que les seconds font de l’État un pouvoir total qui rend esclave.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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A la saint Glinglin

Qui n’a pas entendu cette expression courante qui veut dire jamais ?

Mais un saint est un saint et un juriste normand, subtil comme tous les descendants de Vikings férus de droit et de procédures, a jugé que « payer à la saint Glinglin » ne voulait pas dire ne payer jamais mais… à la fête de tous les saints, puisqu’à la Toussaint – comme son nom l’indique – absolument TOUS les saints sont fêtés. Tel est pris qui croyait prendre !

Glinglin est parfois appelé Clinclin ou même Gay à Liège en Belgique, « cité ardente » comme chacun sait. J’ai eu un ex-condisciple de Science po devenu par hasard collègue en gestion de patrimoine appelé Glain, avec un a entre l et i comme un vit entre deux fesses – il est d’ailleurs mort de la peste des années 80. Nous cherchions la date du saint pour lui fêter, mais vainement. J’en sais plus désormais grâce au dictionnaire de Jacques Merceron.

L’expression serait née au XIXe siècle dans l’argot, reprise par certains romans populaires. La Première guerre mondiale va la populariser via les Poilus de retour dans leurs provinces. Raymond Queneau lui rendra l’hommage de tout un livre en 1948 : Saint Glinglin.

Cling en français et klingen en allemand veulent dire sonner et Glinglin viendrait de là : branler les cloches. Le mot « saint » accolé à Glinglin serait lui-même une déformation de cloche : sin, sing, saing, seyn – dérivé du latin signum pour signal, s’est déporté en bas-latin pour désigner la sonnerie de cloche.

Les cloches avaient le pouvoir de prédire l’avenir comme son entre ciel et terre – et rappel de l’au-delà chrétien. C’est ainsi que l’on sonne pour que l’âme des défunts monte vers le paradis, mais aussi pour signaler aux humains un danger imminent. La trompette du Jugement dernier serait devenue cloche dans le folklore médiéval, incitant à désigner Glinglin comme la fin des temps.

Vous savez tout sur le Glinglin !

Jacques Merceron, Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux, Seuil 2002, 1293 pages, €35,50

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Bernard Clavel, La maison des autres

En 1937, Bernard Clavel a 14 ans ; il entre comme apprenti pâtissier à Dole pour deux ans. Il romance sa propre histoire sous le nom de Julien Dubois dans ce premier tome d’une saga populaire. Lorsqu’il entre chez les Petiot, il est chargé de la plonge et des courses, de remonter le charbon de la cave et de chauffer le four. Tout cela pour un salaire de misère puisqu’il n’est pas encore ouvrier. Il apprend le métier. Et avec lui les hommes et la vie.

Julien est fils de boulangers pauvres qui doit travailler bien qu’il soit doué à l’école. Pâtisser a ses joies, la chaleur du four et de l’équipe sous les ordres du chef, la bonne odeur des croissants qu’il faut livrer chaque main et dont on ajoute deux ou trois au panier de commande pour les manger en route, les courses à vélo pour livrer les particuliers et les hôtels, les pourboires en nature ou en argent. La vie en commun a ses satisfactions comme de filer en douce le soir par les toits pour aller boxer, en amateur, avec les autres apprentis, le bonheur de sentir son corps, déjà « mince et très musclé » à 14 ans. Les relations sociales apprennent à se tenir, à réagir, à être un homme.

Le patron Petiot est un petit-bourgeois conservateur âpre au gain, ancien combattant de 14-18 et résolument contre « la racaille », dont les communistes sont les pires, appelés au Parlement par le Front populaire et dont la CGT est le fer de lance syndical. Julien, dont l’oncle Pierre est anticlérical donc plutôt de gauche, sait qu’il doit se défendre contre l’exploitation et prend sa carte. Rien de révolutionnaire mais le désir de voir le droit (encore mince) s’appliquer équitablement.

C’est que l’existence d’apprenti avant-guerre n’est pas de tout repos : lever à 4 h pour chauffer le four, sa laver torse nu avec les autres, même l’hiver, à la fontaine de la cour pour se réveiller, enfournage des croissants du matin pour les livrer avant 8 h aux hôtels et cafés, préparation des gâteaux, vacherins et bûches selon la saison, du chocolat glacé à livrer aux cinémas le soir. Entre temps les clients à livrer, à vélo, avec le risque constant de renverser la marchandise fragile – ce qui arrive deux fois en deux ans à Julien. Coucher vers 11 h, quand le travail est fini, le nettoyage, les ultimes livraisons. Les repas sont pris en commun et assez roboratifs, des biftecks et des pâtes, des légumes, de la tarte aux pommes le dimanche. Le dortoir est cependant rempli de punaises, impossibles à éradiquer car au-dessus du four dont une couche de sable leur permet de se planquer. Un seul jour de repos par semaine, le mardi pour Julien, ce qui lui laisse le temps d’aller voir son oncle et sa tante à vélo, mais pas ses parents, trop loin.

D’ailleurs, lorsqu’il revient chez eux, dans la maison familiale, il s’ennuie vite. Son univers d’enfant lui paraît lointain et tous ses copains sont éparpillés, certains continuant au lycée et ne voulant plus frayer avec un laborieux, d’autres pris par d’autres relations et les filles. Julien fait du vélo, des agrès, nage à la piscine. Il est plus heureux à pêcher le brochet dans le Doubs avec son oncle Pierre et la chienne Diane. Il retrouve presque avec plaisir la chiourme, Chez Petiot, le patron irascible qui fait de lui souvent son bouc émissaire, la patronne cauteleuse qui admire sa jeunesse mais ne lui passe rien, le chef bienveillant qui le traite en jeune frère, le second Victor très blagueur, et l’autre apprenti Maurice, un vrai copain de boxe.

Mais l’oncle Pierre meurt d’un anévrisme, à 61 ans, et sa tante part vivre chez leur fils. Maurice termine son apprentissage et est remplacé par Christian, le nouvel apprenti pas encore pubère. Victor trouve une place et part lui aussi. Jusqu’à la guerre qui s’invite et fait partir le chef, mobilisé, et le nouvel ouvrier Édouard, un sale type qui aime à dénoncer. Julien, qui a vu sur l’invitation de plombiers, une fille couchée nue avec un homme dans une chambre d’hôtel, en est obsédé. Elle l’a reconnu et il l’invite, pressé de conclure. Ce qu’ils feront un soir dans la chambre de la fille, sous les toits. Pour lui, qui a 15 ans, c’est la première fois ; Hélène en a 26 et elle le trouve « bien foutu » pour son âge, même s’il s’est vieilli d’un an et demi pour faire plus viril. Il la reverra quelques fois mais elle a déjà un fils de 8 ans et partira pour un nouveau poste. Lui rêve d’une passante de 16 ans qu’il suit dans la rue et qui ressemble à Marlène Dietrich, qu’il dessine mais qu’il n’abordera jamais.

Ainsi grandit le jeune Julien, il fait son trou dans la société, il devient un homme. C’est raconté avec pudeur et une vraie empathie et le roman se lit avec enthousiasme. A l’issue de son apprentissage, Julien ne reste pas chez les Petiot, il a trop de mauvaises souvenirs du patron. Il met celui-ci en difficulté car il est resté le seul avec le nouvel apprenti, tous les autres ayant été mobilisés, mais c’est ainsi. A trop exploiter les gens tout en les insultant, on suscite la rébellion. Julien a trouvé par ses parents une place d’ouvrier pâtissier à Lons-le-Saunier. Il est trop jeune pour être mobilisable, mais la guerre peur durer…

Bernard Clavel, La maison des autres – La grande patience 1, 1962, J’ai Lu 2001, 576 pages, occasion €1,62

Bernard Clavel, Oeuvres tome 2 – La grande patience, Omnibus 2003, 1216 pages, €19,99

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La vertu est effort qui s’oppose à la cruauté, dit Montaigne

Le long, bavard et digressif chapitre XI du Livre II des Essais s’intitule « de la cruauté » mais il traite avant tout de la vertu. « Il me semble que la vertu est chose autre et plus noble que les inclinations à la bonté qui naissent en nous », écrit Montaigne. L’innocence n’est pas vertu, comme le croient avec niaiserie les cléricaux qui confondent le péché surmonté avec celui ignoré.

« Mais la vertu sonne je ne sais quoi de plus grand et de plus actif que de sa laisser, par une heureuse complexion, doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison. » Elle demande un effort. L’homme de bien n’est pas l’homme vertueux car il reste en son état, alors que le second le surmonte. Nietzsche reprendra ce thème, qui vient des stoïciens et des épicuriens, pour prôner le sur-homme : celui qui s’est surmonté par sa vertu. Métellus, sénateur romain, disait selon Montaigne : « que c’était chose facile et trop lâche que de mal faire, et que de faire bien où il n’y eût point de danger, c’était chose vulgaire ; mais de bien faire où il y eût danger, c’était le propre office d’un homme de vertu. » On ne saurait mieux dire que la vertu n’est pas un tempérament mais une lutte. Ce pourquoi Montaigne déclare préférer le jeune Caton, qui fit l’effort de se déchirer les entrailles pour échapper au tyran, à Socrate, dont la raison était trop puissante pour qu’il puisse céder aux vices.

Il est « plus beau (…) d’empêcher la naissance des tentations, et de s’être formé à la vertu de manière que les semences mêmes des vices en soient déracinées, que d’empêcher à vive force leur progrès et, s’étant laissé surprendre aux émotions premières des passions, s’armer et se bander pour arrêter leur course et les vaincre ; et que ce second effet ne soit plus beau encore que d’être simplement garni d’une nature facile et débonnaire, et dégoûtée par soi-même de la débauche et du vice, je ne pense point qu’il y ait doute. » Autrement dit, l’éducation qui forme avant la loi qui oblige, car l’innocence vierge n’est pas vertu : « exempt de mal faire, mais non apte à bien faire », résume Montaigne. La « défaillance corporelle » peut expliquer la chasteté, « la faute d’appréhension et la bêtise » peuvent expliquer le mépris de la mort ou la patience devant les infortunes. L’attitude inepte de la pétasse qui prend des photos devant le tsunami en 2004 est édifiant à cet égard ! Montaigne se met lui-même en cause : « J’ai vu quelquefois mes amis appeler prudence en moi ce qui était fortune [chance] ; et estimer avantage de courage et de patience ce qui était avantage de jugement et opinion ».

Mais cette complexion particulière tient à « la race » – qui veut dire la lignée. « Elle m’a fait naître d’une race fameuse en prud’homie et d’un très bon père : je ne sais s’il a écoulé en moi partie de ses humeurs, ou bien si les exemples domestiques et la bonne institution de mon enfance y ont sensiblement aidé ; ou si je suis autrement ainsi né. » Il va de soi, nous le savons aujourd’hui, que l’hérédité joue un rôle dans la propension à être tel que l’on est ; mais nous savons aussi que l’éducation, et avant tout l’exemple des parents (surtout le père pour le garçon, qui est un modèle viril), est cruciale ; plus que l’époque et les circonstances qu’évoque Montaigne à la fin. Jusqu’à constituer une seconde nature. « Je trouve (…) en plusieurs choses, plus de retenue et de règle en mes mœurs qu’en mon opinion, et ma concupiscence moins débauchée que ma raison. » Nous pouvons en effet avoir des idées libérales sur les mœurs mais ne pas jouir sans entraves pour autant.

C’était flagrant après mai 1968 : tout était possible, tout ne fut pas fait. On pouvait aller nu sur les plages, mais ne pas sauter sur la première (ou le premier) venu ; voir au cinéma ou dans les livres des partouzes sans jamais s’y essayer – poussons la provocation : lire Matzneff au fil des années sans être tenté de devenir pédocriminel. Seuls ceux qui ont peur d’eux-mêmes, de leurs propres vices, voient les autres comme vicieux ; ils ont les yeux sales. Pas les gens normaux, qui forment très heureusement la majorité, encore moins les vertueux. Montaigne cite Aristippe devant « trois garces » offertes par le tyran Denys qui les renvoie sans les baiser, Epicure adepte de la bonne chère mais qui savait se contenter de pain bis et d’un peu de fromage, Socrate qui aimait les beaux éphèbes sans pour autant les consommer : ils donnent l’exemple.

Le pire vice est pour Montaigne la cruauté – envers les humains et envers les animaux. Il est par là très moderne, et peut-être cela veut-il dire « civilisé » si l’on en croit les exactions des brutes incultes russes sur les femmes et les enfants d’Ukraine. « Je hais, entre autres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par jugement, comme l’extrême de tous les vices », écrit notre philosophe périgourdin. Car Montaigne est empathique : « je me compassionne fort tendrement des afflictions d’autrui », dit-il. Il aurait fait un bon père si ses petits eussent vécu, car l’enfant ne demande simplement qu’attention et exemple. La torture des criminels ou des prisonniers fait horreur à Montaigne. « Quant à moi, en la justice même, tout ce qui est au-delà de la mort simple me semble pure cruauté ».

Son époque de guerre civile pour cause de divergences religieuses était propice à s’habituer à la violence et à accomplir tous ses fantasmes de cruauté. « Je vis en une saison en laquelle nous foisonnons en exemples incroyables de ce vice [la cruauté], par la licence de nos guerres civiles ; et ne voit-on rien aux histoires anciennes de plus extrême que ce que nous en essayons tous les jours. Mais cela ne m’y a nullement apprivoisé. » Jouir de la souffrance des autres est le pire vice qui soit ; c’est se placer hors de l’humanité et des bêtes même, qui ne tuent pas par vice. « Nature a, ce crains-je, elle-même attaché à l’homme quelque instinct à l’inhumanité ». Mais, s’il est croyant, pourquoi ne pas en accuser Dieu, qui nous aurait créé à son image, disent les textes ? D’ailleurs, « les naturels sanguinaires à l’endroit des bêtes témoignent une propension naturelle à la cruauté », énonce Montaigne. Lui chasse, par passion de la traque, mais relâche volontiers ses proies.

Il ne croit pas à la métempsychose qui fait un « cousinage » entre nous et les bêtes, comme les anciens Egyptiens et les druides gaulois. Mais il y a « un certain respect qui nous attache, et un général devoir d’humanité, non aux bêtes seulement qui ont vie et sentiments, mais aux arbres mêmes et aux plantes. Nous devons la justice aux hommes, et la grâce et la bienveillance aux autres créatures qui y peuvent être sensibles. Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle. » Voilà une écologie véritable, non bêlante mais raisonnée, non moutonnière mais humaine !

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Claude Rodhain, Le temps des orphelins

« Comment un enfant abandonné au lendemain de la guerre, qui craint de finir dans un caniveau comme un chat crevé et s’échine à gravir les échelons de l’échelle sociale dans le seul but de séduire celle qui l’a délaissée. C’est la suite de mon autobiographie, Le destin bousculé », déclare dans un entretien (référence en bas de la note) l’auteur de son nouveau roman 2022. Il s’agit donc d’un roman, d’une enfance, de l’abandon, des services sociaux, de la méritocratie – et d’un fort parfum d’autobiographie.

Claude Rodhain a calqué le roman du petit Charles sur sa propre existence de bébé abandonné à l’Assistance publique durant l’Occupation par un père ivrogne et violent et par une mère dépassée avec ses cinq enfants qu’elle ne parvient plus à nourrir. A 7 ans, le bébé se retrouve en institution, pensionnat disciplinaire où l’on fait payer aux petits délaissés leur rejet. Certaines surveillantes, sadiques, se font un plaisir malin à fouetter nus les jeunes corps attachés aux sommiers métalliques des lits ou a les assommer par une douche glacée. Au point de susciter la haine, et une réaction surprenante de maturité chez l’enfant, à 12 ans.

Il décrit l’univers carcéral et la cantine infecte, sa camaraderie de solidarité avec les autres, son évasion et ses trois mois passés dans la campagne à se nourrir de lait pris au pis des vaches consentantes, d’œufs volés aux poules et de légumes déterrés en plein champ ; ses pieds ornés d’ampoules, ses galoches en capilotade, ses vêtements en ruine. Il veut rallier Versailles pour savoir auprès de l’Assistance où est sa mère, celle qui l’a abandonnée mais qui ne peut pas l’avoir oublié, à moins qu’elle ne soit morte. C’est cette image de la Mère qui va faire tenir le garçon ; il voudra sans cesse s’en rendre digne, lui montrer. Pour cela réussir : auprès de ses copains, à l’école, en apprentissage, au CNAM, dans son premier emploi… Il rencontrera au fil de son histoire son frère aîné Robin, puis une sœur qu’il ne soupçonnait pas.

Encore puceau à 19 ans (ce qui était fréquent dans les années cinquante et au début des années soixante), Eva la pute le dépucellera avec tendresse une fois ; puis il se mettra avec Sophie, 16 ans, qui deviendra sa femme au retour de son service militaire comme sergent en Algérie, puis la mère de sa fille Charlotte. Pris par un conseiller juridique de multinationales qui veut sa capacité à travailler beaucoup et à bien parler, il s’épanouira en adulte – même si ce n’est pas le seul hasard qui l’a fait entrer dans la profession. Il saura trop tard pourquoi. Son mentor mort, il fonde son propre cabinet, qu’il mènera jusqu’à passé 75 ans. Il divorcera de Sophie sur la demande de son épouse, lasse de ses trop nombreuses absences, et se mettra avec Valérie, qui lui donnera un fils. Sa propre fille enfantera un jeune Guillaume. La partie adulte est plus au galop que la partie enfance ; elle résume trop le personnage devenu. Ce sont évidemment les jeunes années qui vont intéresser le plus le lecteur, par empathie.

City éditions n’est pas Robert Laffont et ne fait pas son plein métier d’éditeur. Des coquilles subsistent, comme haillon mis pour hayon de voiture, ou des incongruités chronologiques comme cette expression « cool » qui ne surgira que dans les années 1990 et n’avait vraiment pas cours dans les années cinquante ; pas plus que « zen », ni « Black » : on désignait les Noirs par le terme de Nègres jusqu’aux indépendances et à la fin de l’apartheid aux États-Unis, soit vers le milieu des années 1960 ; on n’ose même plus dire « Black » aujourd’hui mais on euphémise, et même « Coloured » devient mal vu, trop typé ; « Afro-American » a eu la vogue pour un temps, bien qu’il soit connoté un brin affreux ; on dit plutôt « African-American » (ce qu’on ne dit pas des Chinois, ni des Indiens…). Quant au département de l’Essonne, il n’a été créé qu’en 1968 ; dans les années 50 et 60, c’était encore la Seine-et-Oise.

Au soir de sa vie, après le Covid, Charles fait retour sur son existence mouvementée, qui n’était pas gagnée. L’enfant de personne, laissé pour compte comme un chat crevé dans le caniveau, a su montrer sa volonté. Celle de vivre et celle de s’ouvrir aux autres comme au monde. Il montre la résilience et sa puissance lorsqu’on rencontre enfin quelqu’un qui vous écoute et vous soutient. Ce fut pour lui le cas d’un homosexuel qui lui a donné des cours de rattrapage en primaire, l’a encouragé à prendre des cours au CNAM pour devenir ingénieur, et l’a mis en contact avec un employeur. Il montre aussi que la méritocratie existe, ouverte même aux plus défavorisés, à condition de vouloir et de s’accrocher. Le travail et l’effort : deux valeurs oubliées par notre époque d’assistanat et d’hédonisme.

L’auteur a été tout cela en son temps, bébé abandonné en 1942, orphelin à l’Assistance ballotté entre institutions, victime des sévices d’un aîné en famille d’accueil ; il est devenu ingénieur CNAM, avocat spécialisé en propriété industrielle, fondateur d’un cabinet qui porte son nom. Puis écrivain aux dix romans à ce jour.

Un bon livre populaire.

Claude Rodhain, Le temps des orphelins, 2022, City éditions, 301 pages, €19,00 e-book Kindle €13,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Entretien de juin 2022 sur Boojum

Biographie de l’auteur

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Comment je suis perçu sur le web

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Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola

Durant la guerre, trois jeunes partisans italiens sympathisent. La victoire venue, chacun part vers son destin. Gianni (Vittorio Gassman), sur recommandation et après son doctorat en droit, devient avocat à Rome. Antonio (Nino Manfredi) était et reste brancardier dans la capitale. Nicola (Stefano Satta Flores), prof de latin en province, est viré pour subversion communiste avant d’être rattrapé lorsqu’il devient célèbre dans un jeu télévisé où son érudition ciné passionne les foules.

Mais chacun passe de l’idéalisme du maquis, renverser le vieux monde fasciste et conservateur, au réalisme de l’existence qui ne se change pas par décret. Gianni se trouve obligé de défendre le pourri Romolo Catenacci (Aldo Fabrizi), gros porc enrichi dans les profits de guerre et qui se paye sur la bête des crédits municipaux pour construire des HLM ; il épouse même sa fille, la godiche Elide (Giovanna Ralli), qu’il tente de redresser des dents à la tête en lui faisant porter un appareil et lire des livres. Il devient donc riche – mais seul, la maladie de la fortune. Nicola vomit le système mais y participe par la télé, échouant cependant à la dernière épreuve du quitte ou double ; il n’obtient qu’une Fiat 500 comme prix de consolation au lieu du million six de lires. Sa femme l’a quitté avec leur môme pour retourner chez ses parents car son mari est incapable de composer pour faire vivre sa propre famille. Nicola terminera comme obscur critique de cinéma dans divers magazines. Seul Antonio reste tel qu’en lui-même, seulement brancardier mais empathique et généreux, bien que coléreux.

« Nous voulions changer le monde, mais le monde nous a changés ! » C’était d’actualité à la sortie du film en 1974, après le séisme de mai 68. La jeunesse passe, avec son irresponsabilité et son monde en noir et blanc, méchants d’un côté et bons tous de l’autre. Il faut s’adapter à ce qu’on ne peut changer, composer avec les gens qui ne sont jamais tout noir ou tout blanc, naviguer sur la mer de l’existence, calme ou démontée. Ce n’est ni avec des principes rigides, ni avec de bons sentiments, que l’on y parvient.

Antonio rencontre Luciana (Stefania Sandrelli) à l’hôpital ; actrice dans la dèche, elle est tombée d’inanition dans la rue. Ils sympathisent. Toujours extraverti, Antonio lui présente son ami Gianni et le vante tellement qu’elle en tombe amoureuse. Lorsque le couple le lui apprennent, Antonio a une faiblesse, puis surréagit ; sa violence rompt l’amitié, contrecoup de l’amour qui l’a brisée. Mais Gianni est ambitieux et succombe aux charmes (financiers) de la fille de son gros (énorme) client Romolo Catenacci ; il épouse Elide et lui fait deux gosses, un garçon et une fille, qu’il voit peu et qui lui deviennent à peu près indifférents. Il est surchargé de travail car les « affaires » du beau-père et de son idiot congénital de fils l’obligent à des acrobaties juridiques. La rupture avec Luciana est violente et elle tente de se suicider ; Antonio l’alerte ainsi que Nicola, monté à Rome après avoir été viré de son lycée de province, mais Gianni ne viendra pas. Il choisit l’ambition plutôt que l’amour et délaisse l’amitié. Nicola raccompagne Luciana, qui ne sait où aller ; il l’invite dans son grenier pas cher où il compose ses critiques de films en vivotant. Il en tombe amoureux à son tour.

Luciana est celle qui révèle à chacun son être même : l’ambition pour Gianni, le militantisme borné de l’érudit intello Nicola qui se croit l’avant-garde des prolos amener à changer le monde (thème léniniste fort à la mode dans les années 70), la simple générosité d’Antonio. C’est lui qu’elle va épouser, déjà mère d’un petit garçon eu avec on ne sait qui (Gianni ?) ; il lui fera une petite fille. C’est lui aussi qui va imposer son action militante directe, simple elle aussi, en faisant occuper une école où il n’y a que deux cents places pour plus de cinq cents demandes. Les parents qui campent devant toute la nuit vont s’imposer sur le terrain pour se faire entendre et dénoncer le scandale entre principe d’une école obligatoire et ouverte à tous et indigence des crédits et des réalisations. Gianni, retrouvé par hasard dans la ville sur un parking par Antonio qui le croit gardien, va s’éclipser ; cela lui est indifférent, il a d’autres chats à fouetter. Mais c’est en perdant son permis de conduire que les autres vont découvrir son adresse, et qu’il ne leur a pas dit sa richesse acquise. Il en a honte face à eux ; il a choisi une autre voie que la leur.

Malgré sa longueur, le film est traversé de nostalgie et d’humour. Nostalgie que cet hommage (appuyé) aux monuments du cinéma que sont Le Cuirassé Potemkine, que Nicola cherche à reproduire sur les escaliers de la place d’Espagne devant une Luciana peu convaincue ; Le Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica, qui mourra moins de deux semaines après la fin du tournage de Scola et à qui le film est dédié ; Ou encore Partie de campagne de Jean Renoir, La dolce vita de Fellini où Antonio retrouve Luciana en figurante, L’Année dernière à Marienbad et L’Éclipse d’Antonioni. Les monstres du cinéma Federico Fellini, Marcello Mastroianni, Vittorio De Sica, Mike Bongiorno, apparaissent comme acteurs sur le tournage. Ettore Scola a choisi le noir et blanc pour le passé et la couleur pour le présent, ce qui contraste pour l’œil la vision qu’il offre de la jeunesse intransigeante et de la maturité chatoyante.

Quant à l’humour, il apparaît en contrepoint du dramatique, comme pour dire que la vie est mêlée de joie et de douleur et qu’il faut faire avec. La famille de gros qui bâfre du cochon rôti tombé du ciel par une grue de chantier est un grand moment, le bis repetita du beau-père obèse et asthmatique, livré par grue chez lui également, tout comme la noria des véhicules qui quittent la grande villa de Gianni après une discussion cruciale, sa femme en Alfa Roméo, lui en Jaguar, son fils en moto, sa fille en mobylette, les beaux-parents Catenacci en vieille limousine noire, les domestiques en Fiat 500 ou Mini : tous sont seuls et nul ne fait plus famille, pourris de fric et d’égoïsme.

Ce film est un bon moment de retour sur soi si l’on a déjà vécu, et de réflexion utile (si c’est aujourd’hui possible) quand on se lance seulement dans l’existence. L’idéal n’est pas la réalité, la pensée théorique pas le vécu réel, le couple pas une copulation d’égoïsmes, la richesse pas un bonheur. L’amour passe, mais pas l’amitié – sauf si l’on se referme sur soi, solitaire, hors de la vie.

César du Meilleur Film Étranger 1977

DVD Nous nous sommes tant aimés (C’eravamo tanto amati), Ettore Scola, 1974, avec Nino Manfredi, Vittorio Gassman, Stefania Sandrelli, Stefano Satta Flores, Giovanna Ralli, StudioCanal 2007, 2h04, €7.00

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Nietzsche parle de la guerre

Dans un discours de Zarathoustra, Nietzsche évoque la guerre et les guerriers. Il s’agit de la guerre symbolique que l’on se fait à soi-même pour grandir, se grandir, pas vraiment de la guerre conventionnelle. C’est un peu comme le djihad : la guerre spirituelle de soi-même l’emporte sur la guerre contre les infidèles qui ne pensent pas comme soi. Il ne s’agit pas de tuer les autres mais de vaincre les démons, comme saint Michel terrassant le dragon.

« Mes frères en la guerre ! Je vous aime du fond du cœur, je suis et j’ai toujours été votre semblable. Je suis aussi votre meilleur ennemi. » Car la guerre est celle du lion qui n’est pas encore parvenu au stade enfant de l’innocence du vouloir. C’est une guerre de révolte comme le font les esclaves, ceux qui ne se sentent pas libres. Les guerriers sont donc incomplets, pas tout à fait hommes et surtout pas surhommes ; ils sont une étape sur le chemin de la liberté. « Je connais la haine et l’envie de votre cœur. Vous n’êtes pas assez grands pour ne pas connaître la haine et l’envie. Soyez donc assez grands pour ne pas en avoir honte ! » Seuls ceux qui se sont surmontés, qui se sont libérés, sont exempts de haine et d’envie, ces deux mamelles de la révolte. « La révolte, c’est la noblesse de l’esclave. Que votre noblesse soit l’obéissance ! ». Obéir à soi est une liberté et la liberté de l’esclave est la révolte. Se révolter est donc obéir à son statut de soumis. C’est le reconnaître, donc agir contre. « Un bon guerrier entend plus volontiers ‘tu dois’ que ‘je veux’. » Tu dois te former et t’informer, tu dois lutter pour tes droits, tu dois te faire entendre en politique.

Les esclaves ne sont pas seulement les serfs médiévaux, ni les citoyens mobilisés des dictatures, ni même les fonctionnaires des États démocratiques ou les employés des patrons. Ce sont aussi les croyants, les intellectuels, tous ceux qui sont soumis à une loi qu’ils n’ont pas faite, à une morale qui leur est imposée et pas librement consentie. Ainsi, le droit n’est-il pas esclavage lorsqu’il est librement débattu par des propos libres dans une assemblée élue sans contraintes. Ce n’est pas le cas dans les républiques « autoproclamées » (depuis le Kremlin) en Ukraine.

Sans l’être entièrement, c’est le cas chez nous : le débat existe, sur les réseaux, dans les médias, dans les urnes, dans les associations et syndicats, dans la rue. Ce que décide la majorité n’est pas du goût de tout le monde, et ceux-là peuvent se sentir contraints, mais telle est la règle du jeu, librement acceptée, de la constitution démocratique. Si elle n’existait pas, l’homme serait un loup pour l’homme et toute société s’effondrerait dans le chaos et la guerre civile. Surtout que le débat se poursuit et que le droit évolue, les contraints peuvent se libérer en faisant valoir de bons arguments qui convainquent. L’article 4 de la Déclaration des droits de l’Homme mentionne, à la suite de Jean-Jacques Rousseau : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque Homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. » Ce n’est pas être esclave des autres que d’assurer un minimum d’harmonie commune. En cela les antivax, qui imitent servilement les libertariens américains, ont tort. Une société moderne n’est pas régie par la loi de l’Ouest où régnait la Bible et le Colt, la première servant à justifier la seconde au nom du droit du plus fort. Nietzsche n’est pas partisan des libertariens, malgré la « volonté de puissance ».

« Et si vous ne pouvez pas être les saints de la Connaissance, soyez-en du moins les guerriers. » Ceux qui savent – les « savants » – sont la plupart du temps de simples « sachants » : ils ne savent pas qu’ils ne savent pas grand-chose. La Connaissance (avec un grand C) est une guerre à l’ignorance – et il y a du boulot ! Or, dit Zarathoustra, « je vois beaucoup de soldats : puissé-je voir beaucoup de guerriers ! On appelle ‘uniforme’ ce qu’ils portent : que du moins ne soit pas uni-forme ce qu’ils cachent en-dessous ! » Les guerriers ordonnent et combattent, les soldats obéissent et suivent. Les chercheurs de Connaissance ne sont pas tous des guerriers. « Vous devez être de ceux dont l’œil cherche toujours un ennemi – votre ennemi. » Ils sont trop souvent portés à « être d’accord » plutôt qu’à se trouver des ennemis avec lesquels ferrailler pour faire avancer la science. « Vous devez faire votre guerre, pour vos pensées ! »

« On ne peut se taire et rester tranquille que lorsqu’on a des flèches et un arc : autrement on bavarde et on se querelle ». Sur le sexe des anges, sur les théories impossibles à prouver, sur des convictions non fondées sur des faits. L’arc est la méthode et les flèches les arguments : ainsi avance-t-on dans le débat et dans la Connaissance. Tout est fait pour être remis en cause, c’est ainsi que l’on va ; mais les avancées sont cumulatives, ce pourquoi on progresse. « Je vous dis : c’est la bonne guerre qui sanctifie toute cause. » La bonne façon de procéder qui assure le résultat vérifiable et efficace. « La guerre et le courage ont fait plus de grandes choses que l’amour du prochain. Ce n’est pas votre pitié mais votre bravoure qui a sauvé jusqu’à présent les victimes. » A quoi cela sert-il de déplorer, de « s’indigner », de se répandre en lamentations ? Agir est mieux – pour soi, pour tous, pour l’espèce, pour la planète.

La guerre, c’est la vie même, le vouloir qui incite à résister aux forces d’inertie, l’élan qui pousse le bébé à grandir et l’adolescent à devenir un homme, tout comme le bulbe du lotus émerge de la boue à travers l’eau de la mare, vers le soleil où il s’épanouit. « Que votre amour de la vie soit l’amour de votre plus haute espérance ; et que votre plus haute espérance soit la plus haute pensée de la vie » – la vitalité en sa plénitude. « Et voici votre plus haute pensée, laissez-moi vous l’ordonner – la voici : l’homme est quelque chose qui doit être surmonté. Ainsi vivez votre vie d’obéissance et de guerre. » Obéissance à ce que vous êtes profondément, l’élan de la vie en vous, et guerre pour affirmer votre existence et votre vouloir.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

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Erich Segal, Un homme, une femme, un enfant

Erich Segal écrivait à 40 ans, à la fin des années 70 où n’existaient pas encore les séries télé, des bluettes familiales qui en disent long sur son pays, les États-Unis, et son époque, pré-Reagan. Love Story est la plus célèbre, issue du cinéma et publiée en roman. Aujourd’hui, on ne lit plus chez les Yankees, on regarce la télé. Segal est décédé à 72 ans en 2010, d’une crise du coeur.

Bob, un brillant professeur en statistiques du MIT à Boston est marié à Sheila, une brillante jeune femme éditrice à la Harvard University Press ; ils ont deux filles, Jessica en préadolescence déjà rebelle à 12 ans (classique) et Paula, 9 ans, qui adore sa famille et son père. Un couple idéal, égalitaire, où chacun travaille, et qui s’entend bien depuis vingt ans qu’ils sont mariés. Ce serait évidemment trop beau si cela durait – et ne ferait pas un roman pour Soccer Moms.

Survient donc « la catastrophe » sous les traits d’un garçon français de 10 ans, Jean-Claude, dont Bob apprend par téléphone qu’il est le père ! Il avait en effet « fauté », une seule nuit après s’être fait tabasser par les flics en 68 et dîné arrosé, avec une jeune doctoresse de Montpellier qui habitait Sète. Elle ne voulait que le plaisir, surtout pas le mariage, mais peut-être un enfant avec qui lui plairait ; lui était déjà marié, sa femme enceinte de Paula, il était venu à un colloque où il devait faire une présentation. Tout l’écart entre les nouvelles mœurs induites par mai 68 en France et la rigidité moralisatrice des Yankees restés puritains malgré le mouvement hippie.

Mais la doctoresse est morte, accident de voiture, et le petit garçon issu de leur union se retrouve orphelin et sans famille. Bob ignorait l’enfant, sa mère ne le lui avait pas dit. Lorsque l’ancien maire de Sète l’appelle aux États-Unis, il tombe des nues. C’est tout l’équilibre de son couple qui vacille.

« Le couple » est en effet un idéal yankee, voulu par Dieu et gravé dans la Bible, même si la croyance n’est pas le fort de Bob ni de Sheila. Celle-ci, en épouse « trahie », est très en colère et déteste d’emblée l’enfant qui n’est pas d’elle, surtout « un fils » – que chaque père est censé désirer plus que tout. Nous sommes dans les clichés, les pires, véhiculés à l’envie par le soft power hollywoodien. Le petit garçon est innocent ; son père biologique ignorait jusqu’à son existence. Pourquoi l’épouse fait-elle tout un foin à ce sujet ? Au point de désirer rompre leur famille jusqu’ici unie, dans une radicalité suicidaire. Elle est même tentée par un universitaire qui écrit dans sa maison d’édition et qu’elle aide à corriger les livres pour une réédition actualisée. Elle connaît donc le coup d’un soir, passade du désir sans lendemain pour la relation durable.

Mais c’est que « la vérité » et « le mensonge », la « fidélité éternelle » et « le mariage jusqu’au bout » sont des mythes yankees très vivaces, comme en témoignent encore ces cadenas stupides accrochés au-dessus de la Seine et dont on jette la clé à l’eau pour symboliser le lien éternel… qui ne durera que six mois ou six ans. La vérité fait mal parce qu’elle brise l’illusion. Au point de la dénier pour garder en soi le rêve. C’est ainsi que Sheila n’accepte que du bout des lèvres que Jean-Claude vienne passer son deuil « pour un mois seulement » aux États-Unis ; et que Bob la dénie aussi en n’avouant pas à Jean-Claude qu’il est son père.

Évidemment, le « secret » fait long feu. Bob ne résiste pas à la « libération » d’en parler à son meilleur ami, lequel s’empresse de le balancer à sa femme pour se faire mousser, ce que le fils de 13 ans Davey entend en écoutant aux portes, et s’empresse de raconter à Jessica pour se faire mousser… Ce qui met les filles en rage et leur mère en ébullition, Bob en porte-à-faux. Jean-Claude, à peine arrivé, doit partir, il n’a « pas sa place » dans le couple uni, sa vérité est niée au profit de l’illusion idéaliste.

Il y aura bien-sûr rebondissement, sinon nous ne serions pas en bluette familiale. Jean-Claude à 9 ans mettra en échec Davey, le Tarzan (dixit son père) de 13 ans au foot, habitué depuis l’enfance à taper le ballon dans le sud de la France ; les filles s’attacheront à lui, surtout Paula parce qu’il est de son âge ; Sheila mettra de l’eau dans son vin et considérera qu’il « est mignon » et qu’on ne peut l’abandonner comme un chiot au bord de la route. Jean-Claude apprend qui est son père, l’admire et n’ose l’aimer ; il sent bien qu’il est un intrus dans cette famille et dans ce pays. Après une péritonite grave, il se remet en famille, mais décide de ne pas rester. Pour être fidèle à sa mère qui voulait lui voir intégrer la pension des Roches à la rentrée prochaine. Pour bien marquer qu’il ne demande rien à ce père qui ne le connaît pas, ni à cette famille xénophobe qui l’a d’emblée rejeté. Il a révélé la famille à elle-même et chacun à soi – et ce n’est pas ni très joli, ni vraiment chrétien, mais tellement américain…

Erich Segal, Un homme, une femme, un enfant (Man, Woman and Child), 1980, J’ai lu 1982, 221 pages, €

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Jean-Pierre Noté, Tantièmes

Dans cinq ans, en 2027, le monde sera à la merci d’une multinationale d’origine américaine qui a pour nom Babel et qui produit une box connectée qui donne accès à tout et traduit en simultané une profusion de langues. Autrement dit Alphabet, l’autre nom du gros gogol, entreprise attrape-tout qui veut le monopole sur le savoir – donc le pouvoir. Son PDG est surnommé 3K, comme on disait Y2K pour désigner (jadis) le bug de l’an 2000 (qui n’a jamais eu lieu). Les trois K viennent de son nom grec imprononçable pour un gosier anglo-saxon. Car tout doit être traduit, adapté, réduit en anglosax, la langue des maîtres du monde.

Seul un petit pays résiste encore et toujours à l’envahisseur… Pas pour longtemps. Endetté, en déclin, la France voit avec joie proposer l’achat de rien moins que l’Académie française, ce ramassis de quarante vieilles birbes, dont très peu de femmes, qui a l’outrecuidance de vouloir être maître de la langue. Aline, executive woman qui a réussi dans la tech, a sa propre entreprise de traduction à destination des pays africains francophones, TimeExpert. Le 3K la convoite – plus l’entreprise que la fille, encore qu’il aime bien dominer.

Tout ce roman « hyper » contemporain (selon le mot tendance) a pour objet de montrer l’écartèlement d’Aline entre la globalisation et le terroir, Babel et le vieil hôtel de Toulouse qu’elle habite, le mouvement pour le mouvement et l’ancrage dans l’histoire. En bref, un dilemme « ultra » contemporain (autre mot tendance). Il se trouve que, tel le yin et le yang, la contestation se trouve au cœur de sa maison en la personne de Simon, prof d’histoire sans histoires qui possède quelques tantièmes de copropriété de l’hôtel particulier qu’Aline a fini par acquérir presque entièrement. Il refuse de vendre et n’offre aucune prise. Lui aime le territoire, le vin de pays et les paysages du Carroux, ce qu’aimait aussi Aline dans sa « première éternité », son enfance et son adolescence. Curieusement, elle n’a aucune famille subsistante, donc aucune racine, sauf les souvenirs. Tout l’art de Simon sera de faire ressurgir en elle ce qui fait d’elle ce qu’elle est.

Vaste programme ! Babel a une puissance démultipliée et, grâce à sa nouvelle box connectée en drone miniature, Fly, qui suit comme une mouche son propriétaire, puis grâce à la Chip, une micropuce implantée dans le lobe de l’oreille, le maître du monde peut maîtriser les grands du monde. Il fait ainsi que le nain coréen détruise ses bombes nucléaires et se retire dans un monastère bouddhiste, que le petit dictateur russe admette que le pétrole n’est plus l’énergie du futur, que le président français consente à vendre l’Académie française. Au fond, Babel est comme la langue d’Ésope, la meilleure et la pire des choses : la meilleure parce qu’elle permet à quiconque ne parle aucune des langues dominantes de suivre des cours en ligne d’universités prestigieuses dans sa propre langue aussi improbable que le corse ou l’inuit ; la meilleure parce qu’elle enjoint les dirigeants des États à œuvrer pour la planète, le climat et la paix – mais aussi la pire car elle globalise la pensée avec le savoir formaté, la politique avec la moraline universelle décrétée par un seul (Mister 3K lui-même), la surveillance de tous avec les box, les fly, les puces. Tout se sait et tout est traqué à l’aide d’algorithmes puissants. Nul ne peut échapper, même sans puce, à ce Big Brother technologique.

Aline, ambitieuse parce que solitaire et engluée dans le système où elle excelle, ne voit que les bons côtés « généreux » du programme yankee de domination technologique du monde (l’auteur aurait pu citer aussi les Chinois, guère en reste sur cette avancée du contrôle). Elle s’aperçoit in extremis de l’impasse dans laquelle elle met le monde par son ego individualiste et tout tech. Avec Simon, un mâle, un vrai, elle succombe à l’attrait du sexe, sinon à l’amour (si peu visible dans le roman), avant que ses racines ne l’enserrent à neuf et dessillent ses paupières alourdies par la réussite. Le prof fonctionnaire et la milliardaire entreprenante vont conjuguer leurs efforts pour que le pire n’arrive pas et que les puces ne sautent pas sur les humains comme sur tous les chats pour sucer leur fluide vital.

Le plus symbolique est que tout se termine par un coup de lame de silex préhistorique dans le cerveau avancé de la technologie post-historique. Le serpent du destin se mord la queue.

L’auteur, Sup de co Toulouse et licencié en histoire, commercial international pour l’aérospatiale durant 17 ans avant de créer sa boite de consultant, connaît bien le monde technologique des multinationales. Il aime à se ressourcer dans ses Pyrénées natales où il traque les truites fario. Son roman d’anticipation montre comment, de glissement vers le savoir en glissement pour le bien des autres peuples (moins « avancés »), se met en place insidieusement, démocratiquement et moralement, une « intelligence » artificielle qui n’est au fond qu’une technologie totalitaire destinée à transformer l’humain en fourmi. Sauf le terme WASP (White Anglo-Saxon Protestant) qui s’écrit sans H après le W, le livre est bien écrit et l’action soutenue.

Jean-Pierre Noté, Tantièmes – un monde sanspuss, Az’art atelier éditions, 2021, 205 pages, €20,00

Le livre n’est référencé ni sur Amazon ni à la Fnac en ligne, ce qui est probablement un choix idéologique mais restreint sans conteste sa diffusion.

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Brégançon

Nous partons de la Veserie, arrêt du bus, sur une piste menant vers le sentier du littoral. La piste prend juste derrière un étal de fruits et légumes produits régionalement, la Petite Provence bien achalandée. Elle traverse le domaine viticole (depuis 1997) du lord Bamford, baron à vie depuis 2013, collectionneur de Ferrari et conservateur anglais libertarien eurosceptique au sein de l’Atlas Network, en résumé la loi du plus fort, convertie en égoïsme individuel.

Nous passons entre les vignes, descendons parmi les arbousiers qui semblent des arbres à fraises Tagada avec leurs boules rouges à cabochons, puis les chênes liège à l’entrée du domaine de Château Léoube, « vins et huile d’olive » – évidemment « bio », c’est la mode. 560 hectares dont 70 hectares de vignes et 25 hectares d’oliveraie. Le vin est vendu de 11 à 75 € la bouteille comme s’il était un grand Bordeaux. Il reste des traces d’incendie de pins mais les chênes verts ont résisté, de même que les pistachiers.

C’est la période de récolte des olives, sur de grands filets tendus au sol sous les arbres alignés en rangées rectilignes, filtrant la lumière. La carte du Café Léoube offre une focaccia à 7 €, des entrées à 12 et 17 € et des plats de 10 à 35 €. Les tables sont faites d’une planche dressée sur deux bottes de paille pour faire cottage : une mangeoire pour étonner les ultra-riches.

Arrivés sur la plage, nous la longeons longuement par un chemin « technique » ce qui signifie qu’il monte et descend avec des cailloux et des racines en travers, le tout assez casse-gueule. Nous allons jusqu’à la plage de l’Esquirol. Nous pique-niquons alors sous les pins, arrosant les mets au rouge de Brégançon, qui n’est pas fameux, puis avec un vin plaisir vegan biodynamique – qui contient quand même des sulfites ! Comme les autres, je prends mon bain de Méditerranée.

Deux petits Allemands piaillent dans l’eau et se jettent l’un l’autre dans les vagues. Leur sœur blonde aux cheveux torsadés sur l’épaule semble une petite sirène échouée. A leur sortie de l’eau, papa les prend en photo au téléphone mobile. Quant à maman, elle attend que les enfants jouent sur le sable pour prendre en vidéo leurs corps que la lumière méditerranéenne fait chatoyer. Ce sera une lumière pour l’hiver continental allemand, une provision de santé, un « souvenir de jeunesse » pour plus tard dans son grand âge, un moment d’insouciance dans ce monde futur qui s’annonce menaçant. Deux paddles montés par un couple accostent depuis la crique d’à côté. Une vieille, aux seins nus flapis qui pendent comme des outres vides, longe la plage en ramassant tous les déchets rapportés par la mer. L’eau est bleue à en mourir.

Un peu plus loin, le fort de Brégançon. Le ciel et la mer sont bleu France, de vagues nuages flottent. Nous n’approchons pas le fort présidentiel, situé sur un promontoire et relié par une passerelle au rivage du cap Bénat. Il a été bâti au XVIe siècle, vaguement restauré par Bonaparte général. Il sert depuis 1968 de résidence estivale au président de la République. Nous voyons le mieux le fort depuis la pointe de la Vignasse. C’est face à ce fort que le commandant Cousteau et ses amis Taillez et Dumas ont mis au point le matériel de chasse sous-marine qui allait permettre l’exploration des merveilles de la mer dans ce Monde du silence qui m’avait tant enchanté au début de mon adolescence.

Nous avons encore une heure de danse sur les rochers, de marches inégales sur cette « plus belle côte du Var », avant l’ultime plage face à Brégançon avec son eau potable et sa toilette. Et deux taxis pour rentrer à l’hôtel car nous sommes fatigués. Juste sortis d’école, de jeunes garçons accompagnés d’une maman pour tous arrivent depuis le village en slip sur la plage. Ils prennent leur bain de fin d’après-midi avant de rentrer dîner.

Nous allons dîner au restaurant habituel. Nous avons cette fois tomates et mozzarella en salade, steak de thon à la ratatouille et un fraisier glace vanille. Sur l’espace réservé aux boulistes, face au bord de mer, des primes adolescents allemands s’essayent aux boules. Ils y sont bien maladroits mais jolis à voir, longs cheveux blonds et col découvert, tout excités par la nuit et l’effort.

Le lendemain, chacun part de son côté, qui en voiture, qui en bus très tôt, ou en bus un peu après.

FIN

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J’aime les livres, dit Montaigne

Le philosophe périgourdin consacre tout le chapitre X du Livre II de ses Essais aux « livres ». Ce sont ceux de sa « librairie », mot ancien pour désigner la bibliothèque, qu’il avait établie dans une tour de son château de Montaigne et que l’on peut visiter encore (les livres n’y sont plus, dévorés par les rats, les pillages et les guerres).

Pourquoi cet amour des livres pour un homme d’action ? Parce qu’il n’a pas de mémoire : « Et si je suis homme de quelque lecture, je suis homme de nulle mémoire », écrit-il (en français contemporain). « Car je fais dire aux autres ce que je ne puis si bien dire, tantôt par faiblesse de mon langage, tantôt par faiblesse de mon sens. » Finaud, pour égarer et juger le lecteur, Montaigne avoue parfois citer sans le dire, pour voir comment les gens vont réagir. Et il se réjouit de les voir éreinter tel grand auteur, qu’ils n’ont pas reconnu ! « J’ai à escient omis parfois d’en marquer l’auteur, pour tenir en bride la témérité de ces critiques hâtives qui se jettent sur toutes sortes d’écrits, notamment jeunes écrits d’hommes encore vivants, et en vulgaire, qui autorise tout le monde à en parler ». Combien encore actuelle est cette façon ironique de faire ! Combien de bêtises sont proférées par ceux qui n’ont pas reconnu un maître pourtant reconnu dans la phrase d’un quidam qu’ils critiquent à l’envi ! C’est encore pire sur les réseaux que dans la presse – même l’ignorance se démocratise sans gêne. « Je veux qu’ils donnent une nasarde à Plutarque sur mon nez, et qu’ils s’échauffent à injurier Sénèque en moi ».

Les livres servent à comprendre et acquérir connaissance, ou à se divertir. Encore faut-il qu’ils soient lisibles, et les auteurs, même anciens et reconnus, ont parfois des défauts. Il ne faut pas se prendre la tête, dit Montaigne, et ne lire que ce qui vous convient. « Je souhaiterais bien avoir plus parfaite intelligence des choses, mais je ne la veux pas acheter si cher quelle coûte. Mon dessein est de passer doucement, et non laborieusement, ce qui me reste de vie.Il n’est rien pour quoi je me veuille rompre la tête, même pour la science, de quelque grand prix qu’elle soit. Je ne cherche aux livres qu’à m’y donner du plaisir par un honnête amusement ; ou si j’étudie, je n’y cherche que la science qui traite de la connaissance de moi-même, et qui m’instruise à bien mourir et à bien vivre. » Bien vivre pour bien mourir – tel est le mantra de Montaigne. Ne pas se casser la tête mais assimiler ce qu’on peut, sans plus. Une sagesse du juste milieu qui sait vivre. Ce pourquoi je n’ai jamais pu lire Hegel ni ses épigones, qui s’enorgueillissent de leur style obscur et alambiqué, croyant ainsi être plus savants. « Je ne fais rien sans gaieté », dit-il encore. « Les difficultés, si j’en rencontre en lisant, je n’en ronge pas mes ongles ; je les laisse là, après leur avoir fait une charge ou deux ». Si ce livre me fâche, j’en prends un autre – c’est ainsi qu’il faut vivre avec la lecture et non pour elle.

Montaigne reste classique ; il n’aime rien mieux que les auteurs établis. Il a déjà assez peu de temps à vivre pour se perdre dans les futilités de son époque, qui passeront aussi vite que la mode. Seul ce qui reste est digne d’intérêt et peut apprendre à vivre. « Je ne prends guère aux nouveaux, pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides », dit-il. Il préfère les Romains aux Grecs, trop puérils selon lui, et « entre les livres simplement plaisants, je trouve, des modernes, le Décaméron de Boccace, Rabelais et les Baisers de Jean Second (…) dignes qu’on s’y amuse ».

Suivent plusieurs pages sur ses goûts, dont Ésope et ses Fables, « en la poésie Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace », pour les historiens et moralistes Plutarque et Sénèque. Quant à Cicéron, « sa façon d’écrire me semble ennuyeuse(…). Car ses préfaces, définitions, partitions, étymologies, consument la plupart de son ouvrage ; ce qu’il y a de vif et de moelle, est étouffé par ses longueries d’apprêt. » C’est le défaut de l’éducation jésuite en France d’avoir acclimaté ce style droit issu du latin de Cicéron, ce qui fait que, même de nos jours chez les journalistes passés par l’école laïque, habitude est restée de remonter aux calendes grecques et de gloser sur les définitions des termes avant de parler tout simplement du sujet. Ce n’est pas le cas dans les journaux anglo-saxons. « Les historiens sont ma droite balle : ils sont plaisants et aisés ; et quant et quant l’homme en général, de qui je cherche la connaissance, y paraît plus vif et plus entier qu’en nul autre lieu. » Donc Plutarque, Diogène Laërce, César pour les Romains, et Froissard, Philippe de Commines, et du Bellay pour les modernes.

Montaigne dit ce qu’il pense, ce qu’il aime et comment il use de ses lectures. Une leçon pour chacun et pour aujourd’hui, sans aucun doute.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Le Lavandou et Bormes-les-Mimosas

Le Lavandou apparaît trop construit, trop neuf, trop touristique, assez laid. La promenade de la plage, boulevard de Lattre de Tassigny, est bourrée de restaurants et de bars comme si c’était la seule activité de l’endroit (ce doit d’ailleurs être le cas).

Nous avons ce matin, juste au sortir de l’hôtel, 450 m de montée dont environ 300 m en escaliers successifs. Cela pour atteindre une piste à chien appelé « sentier de Saint-François » où nous croisons quatre chiens–vaches puis un doberman tenu à deux doigts au collier par un vieux beauf méfiant à SUV Nissan noir, du genre à garder le fusil sous le siège et à voter FN depuis Jean-Marie. Les nuages se transforment en bruine puis en pluie. Nous avions eu de la chance avec le temps jusqu’ici, nous sommes cette fois rattrapés par l’humidité. Nous sortons les vestes et les sur sacs, pas encore les capes, ce ne sera pas la peine.

Après le chemin des crêtes jusqu’au col de Landou s’ouvre un sentier dans la forêt de Dom dans le massif des Maures avant une descente parmi les chênes verts, les lentisques et les châtaigniers vers Bormes-les-Mimosas et la mer. C’est une ville fleurie, lauréate au concours Europe 2003 selon un panneau à l’entrée de la ville.

Des bougainvillées poussent dans les jardins de l’église Saint François de Paule, saint qui aurait délivré la ville de la peste en 1481. Né en 1416 à Paule en Calabre, il est mort à Paris en 1508. La chapelle date du XVIe siècle. Nous la visitons avant de monter à un jardin public en plein soleil pour pique-niquer. Une fontaine rafraîchit l’atmosphère et un robinet le long du parapet délivre de l’eau potable. Le guide tartine de la pâte tartuffo sur du pain et nous la sert en apéro avec un côtes-du-Rhône. Suit une caillette parfumée, un taboulé à la feta et au pamplemousse tomates. Le chèvre de la Drôme est mangé avec le rouge du coin, moins bon à mon goût. Il est évidemment plus cher, snobisme oblige, tant la Côte d’Azur fait rêver et danser les portefeuilles. Le jardin a pour nom l’Icuolu d’amour ; c’est assez alléchant.

Nous descendons ensuite prendre un café ou une bière au bar de l’hôtel Bellevue. La pluie s’est arrêtée peu avant Bormes. Nous déambulons en petits groupes dans les ruelles, dans la rue du Rompt Cul par exemple, « 150 m et 83 marches » dit le panneau touristique, où les pavés tordus expliquent le sobriquet. Une boutique à touristes se nomme joliment « la Maison du bonheur ». Les façades sont très fleuries, des arbres fruitiers poussent dans les jardins tels le kaki, le citronnier, des orangers en tunnel. Eucalyptus, cyprès, lauriers roses, anthémis et mimosa servent d’ornement. La rue Bonaparte est plus riquiqui que son équivalent à Paris. Rue des chats, pas un chat. Un peu plus loin, un couple allemand avec deux petits enfants. Le garçon, à la main gauche de son père, peut avoir cinq ans peut-être, il rythme les marches descendues d’un « links ! Links ! » déjà discipliné, voire militaire. Sa sœur, à la main droite, un peu plus âgée, ne dit rien et suit le mouvement, déjà dans les normes de la femme tradi. Sur un trottoir, une mini terrasse en bois avec une mini dînette prête pour faire salon, tout en rose. Petit buffet, petite table et petites chaises, à croire que la fillette propriétaire attend le plus petit des trois ours de Boucle d’or.

Nous retournons à pied au Lavandou par le GR 90 sans aucun intérêt sur cette portion. Il traverse les constructions en chantier dans un vrai dépotoir. C’est successivement un ruisseau d’écoulement, un égout, une décharge de déchets. Une dizaine de petits serpents brillants et sombres se tortillent entre les pierres casse-gueule. Nous passons par les rues paisibles puis sur l’avenue où se trouve la gare routière, là où sont affichés les horaires pour le samedi matin, c’est-à-dire demain. Nous devons penser au retour. Cette gare est à 10 minutes de l’hôtel mais il faut imaginer que nous aurons les gros sacs avec nous.

Le dernier dîner était à 19h45 au même restaurant qu’hier et nous avons eu droit à une friture accompagnée de salade, trois gambas surnageant au-dessus de son dôme de riz et une île flottante dont je laisse ma part. Le petit vin blanc du pays dans un bar peu plus loin, l’Iris de Bormes, est nettement meilleur que celui du restaurant.

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Bellissima de Lucino Visconti

Après-guerre, après fascisme, l’Italie se reconstruit. Les pauvres rêvent, les Romains d’autant plus que Rome est la capitale du pays et le phare du monde chrétien. Mais la nouvelle religion s’appelle cinéma. Il est la modernité, le monde en noir et blanc, les héros de pellicule. L’infirmière Maddalena Cecconi (Anna Magnani) s’échine à piquer les diabétiques et autres malades obèses de la ville pour gagner de l’argent. Elle a péniblement économisé sur son livret d’épargne, tandis que son mari rêve de faire construire sa maison à lui. En attendant, ils habitent un immeuble à bas loyers, empli de matrones grosses comme des baleines et criaillant comme une horde de pies. La Cecconi n’est pas la moindre à couper la parole et à imposer sa plantureuse façon.

Mais elle veut s’en sortir et rêve que sa fille unique de 7 ans, Maria (Tina Apicella) ne soit pas comme elle obligée de trimer pour le ménage et d’être battue par son mari irascible. Cinecittà, dans Rome, demande des figurantes de son âge. Comme plusieurs centaines d’autres mamas, elle se précipite pour proposer sa fille. Elle commence par la perdre dans le dédale, la gamine se moquant de faire du cinéma ; elle est trop petite pour affabuler. Lorsqu’elle la retrouve, elle est abordée par un fringuant jeune homme, Annovazzi, qui fait partie de l’équipe du réalisateur (Walter Chiari). C’est là sa chance, elle n’est plus anonyme mais « connaît quelqu’un ». Tout se passe au piston en Italie.

Sauf que le cinéma est un miroir aux alouettes. N’entre pas qui veut, il faut être élu, comme pour la Terre promise. La fillette doit prendre des leçons de diction car elle articule mal et zozote ; prendre des leçons de danse et de maintien car elle ne sait pas se tenir et une scène du film sera dansée ; changer sa coiffure, les nattes popu n’entrant pas dans le scénario ; se vêtir en petit rat d’opéra et non plus en robe d’été ; faire faire des photos par un professionnel pour le dossier. Il faut tout cela avant même de tourner le bout d’essai, à condition d’y être admise.

Le jeune homme donne le marché : elle sera pistonnée pour le bout d’essai si elle couche ou si elle paye « pour les frais ». La Cecconi donne 50 000 lires, laborieusement accumulées sur son livret, l’équivalent des charges que le couple doit payer prochainement. Elle se fait entuber, même si ce n’est pas au sens physique, car l’argent va direct dans la poche du jeune – qui achète avec une Lambretta, un scooter d’occasion. Son piston n’est que fumée, même si le bout d’essai est tourné. Déjà la scène avec le coiffeur « indispensable » tourne à la farce, le merlan déléguant un sous-fifre pour couper les pointes de la petite et faire un rinçage, lequel sous-fifre délègue à un gamin apprenti le soin de le faire – ce qui aboutit à couper les nattes et à la coiffer en garçon ! Pendant ce temps, Annovazzi entraîne la mère au parc pour la draguer.

Il n’y réussira pas, la Cecconi ayant la tête sur les épaules et les pieds sur terre. Elle rêve d’élever socialement sa fille, mais pas au prix de son honneur. Le bout d’essai tourné, la monteuse indiquée par le jeune homme (qui dit tout cru sa désillusion du cinéma), la parlote affective pour voir le bout de film, font que la mère est derrière le projecteur lorsque les essais sont présentés à l’équipe de réalisation. Maria paraît toute petite face aux autres, plus godiche avec sa frange ; elle ne parvient même pas à souffler les bougies qu’elle doit, ni à réciter son poème pourtant appris par cœur. Elle pleure, comme un bébé. L’aréopage masculin s’esclaffe, sans pitié pour la faiblesse enfantine et femelle.

Cette fois la mère s’insurge. C’en est assez de se moquer du monde ! Son honneur de femme est en jeu, tout comme celui de sa fillette, qui n’est pour rien dans les simagrées qu’on lui demande. Elle déboule dans la salle et dit son fait au célèbre réalisateur Alessandro Blasetti (joué par lui-même) et à ses sbires avant d’être expulsée. Mais le producteur se demande si tous ces essais pour trouver la candidate idéale n’est pas une perte d’argent ; il pense se retirer. Le réalisateur demande alors à revoir les bouts d’essai et… c’est finalement Maria qui est choisie ! Elle est touchante et sincère, pas une chienne de cirque comme beaucoup d’autres. Annovazzi, qui vient d’être viré pour avoir proposé une candidate aussi ridicule, est rappelé. On lui demande de foncer au domicile des Cecconi – sur sa Lambretta – et de faire signer le contrat.

La mère et la fille sont rentrées à pied, Maria s’est endormie, ne comprenant rien à tout ce qu’on lui demande. C’est vrai qu’elle est godiche au fond, l’innocente, le spectateur s’en rend compte ; son père tonitruant et sa mère qui parle tout le temps et s’agite occupent toute la place. Elle n’existe pas par elle-même, seulement comme objet social dans sa famille. Le mari Spartaco (Gastone Renzelli) attend dans la cuisine avec le contrat et les délégués du réalisateur. Arrive enfin Maddalena, portant Maria dans ses bras comme une Vierge de piéta. C’est 250 000 lires tout de suite, puis 250 000 la semaine prochaine, en tout 2 millions si elle signe. Maria fera son cinéma. Toute la bande de grosses mamas de l’immeuble attend le verdict, alléchée et caquetant comme un chœur antique.

Mais la Ceccaldi, qui en a rêvé, a trimé pour cela, s’est fait escroquer et moquer, se rebelle. C’est NON ! Pas de contrat, pas de cinéma, pas de starlette dressée selon les normes. Le couple a fait Maria pour qu’elle soit bien en famille. Ne pétons pas plus haut que notre cul s’il faut faire semblant d’être une autre. Le monde artificiel du cinéma est trop éloigné humainement du monde réaliste des grands ensembles populaires. L’unité de la famille prime sur le succès individualiste, les valeurs traditionnelles sur les paillettes éphémères. Cinecittà met des illusions dans la tête des mères et des filles, faisant croire que l’on peut arriver sans prostituer son corps, ses habitudes, son image. Il n’en est rien : en ces années cinquante, le cinéma reste un monde d’hommes qui réalisent, régi par des financiers qui produisent ; les femmes n’en sont que les ustensiles pour susciter le désir. Autour de lui gravite une industrie parasite de rabatteurs, dialoguistes, monteurs, coiffeurs, modistes, photographes, donneuses de cours d’art dramatique ou de maintien. Les actrices sont prises parce qu’elles conviennent à un moment, comme le révèle la monteuse, puis jetées sans pitié une fois usagées – après avoir laissé son travail, son fiancé, sa famille.

Visconti en fait un mélodrame comique plutôt qu’une tragédie, avec happy end. Mais aussi un révélateur social qui n’a pas fini d’agir, la télé-réalité et les concours de starlettes continuant d’empoisonner les esprits par le rêve d’obtenir son quart d’heure de célébrité.

DVD Bellissima, Lucino Visconti, 1951, avec Avec Anna Magnani, Walter Chiari, Tina Apicella, Alessandro Blasetti, Films sans frontières 2011, 1h50, €15.00

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Nombreux sont les vivants qui prêchent la mort, selon Nietzsche

Zarathoustra parle et ne voit que des prédicateurs de mort autour de lui, en son siècle XIX déboussolé et épuisé par tout ce qui survient de la modernité. « La terre est pleine de superflus, la vie est gâtée par ceux qui sont de trop », dit-il. Que ne dirait-il aujourd’hui que la population mondiale est huit fois plus grande (donc, en moyenne, plus bête) !

De ces prédicateurs, Nietzsche-Zarathoustra en distingue trois : les sauvages, les phtisiques, les laborieux.

Les premiers sont les plus monstrueux – ils donneront le nazisme et tous les nationalismes militaristes jusqu’à Poutine : « Voici les plus terribles, ceux qui portent en eux la bête sauvage et qui n’ont pas de choix, si ce n’est entre les désirs et les mortifications. Et leurs convoitises sont encore des mortifications. Ils ne sont même pas devenus des hommes, ces êtres terribles ». Ils sont restés des bêtes sauvages, aussi bêtes que sauvages, conduits par leurs pulsions et leur instinct de tuer – et de se tuer.

Les seconds sont les plus intellos, les prêtres et les philosophes renonçant – ils donneront toutes les bonnes consciences « morales » qui prêchent de leurs bureaux mais se couchent dès que la force paraît. Ils sont les collabos éternels des plus décidés, sous l’Occupation, sous le communisme, sous Poutine : « Voici les phtisiques de l’âme : à peine sont-ils nés qu’ils commencent déjà à mourir, et qu’ils aspirent aux doctrines de la fatigue et du renoncement. (…) S’ils rencontrent un malade ou un vieillard, ou un cadavre [tout que que Gautama Bouddha a rencontré dans sa jeunesse avant sa conversion], ils disent aussitôt : « la vie est réfutée ! ». mais eux seuls sont réfutés, ainsi que leur regard qui ne voit qu’une seule face de l’existence. » Ils attendent la mort sans oser vivre, ou alors de façon puérile, comme devant les sucreries, dit Nietzsche. Leur enseignement est : « Tu dois te tuer toi-même ! Tu dois t’échapper toi-même ! » – te résoudre dans le néant sans avoir voulu exister. La vie est une folie, une souffrance, une luxure, une domination : « Il nous faut de la pitié (…) Prenez ce que j’ai ! Prenez ce que je suis ! Je serai d’autant moins lié par la vie ! » Ainsi font les écolos décroissants, coupables d’être mâles, blancs et dominants.

Les troisièmes sont la majorité, la laborieuse, la moderniste, qui vit sans lever la tête et suit avec inquiétude, sans futur. « Vous tous, vous qui aimez le travail acharné et tout ce qui est rapide, nouveau, inconnu – vous vous supportez mal vous-mêmes, votre application est une fuite et une volonté d’oubli. Si vous aviez plus de foi en la vie, vous vous abandonneriez moins à l’instant présent. »

Les sauvages, les fatigués, les inquiets : rien de ceux-là ne sont les vivants. La vie est une fontaine de joie, pas d’angoisse. Il suffit de la vivre avec ses instincts, ses passions, sa raison, sans se laisser embobiner par les prêcheurs de violence, d’austérité ou de fuite en avant. La vie est un enfant qui joue, pas un vieillard qui craint avant même d’être vieux. La vie n’est pas la prédation égoïste, ni le renoncement coupable altruiste, ni encore une existence d’écureuil qui fait tourner sa cage sans savoir où il va.

Si nous traduisons en termes politiques, la vie selon Zarathoustra n’est certainement pas le national-populisme à la Zemmour, ni l’écologisme punitif woke à la Rousseau, ni le perpétuel en-avant de la start-up nation enchaînée aux premiers de cordée. Ni lion, ni chameau, la vie est enfant ; innocente, elle réclame force et épanouissement – comme un enfant qui joue.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

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Port-Cros

Nous quittons l’hôtel pour Port Saint-Pierre ou le Méditerranée XII nous mènera à Port-Cros, soit le port creux en raison de sa forme.

Après un café très serré pris dans le seul bistrot ouvert du très petit port à la rade très sale, nous montons vers le Mont Vinaigre, 194 m au-dessus du niveau de la mer. L’île est petite, 4 km sur 2,5, et classée parc national ; elle est plus accidentée et escarpée que les îles voisines.

Le chemin est dans la pinède et la chênaie. La descente est longue mais peu pentue, heureusement pour mes genoux que je ressens constamment en douleur sourde. Le fort de la Vigie à 200 m d’altitude est édifié sur ordre de Napoléon en 1812 ; il défend cette position stratégique de l’île face à Toulon. L’endroit deviendra le lieu à la mode pour les écrivains de la NRF jusqu’à la Seconde guerre mondiale, autour de Jean Paulhan.

Nous pique-niquons à la plage de Port–Man, assez fréquentée par le troisième âge. Un gros poisson vient jusqu’au bord manger le pain des goélands, probablement un bar. On me dit qu’il ne faut pas jeter de pain aux oiseaux. Vérification faite, c’est en effet ce que l’on lit sur les sites Internet d’ornithologie, de même qu’éviter les pépins de pomme et de poire qui contiennent du cyanure. Il y a également le chocolat, les champignons, l’ail et l’oignon.

Nous passons la pointe de la Galère, la plage de la Palud, le rocher du Rascas, le cimetière clôturé devant lequel est placé un « piège à sanglier ». Peut-être pour ne pas qu’ils labourent les tombes et croquent les fleurs ? Après les sangliers, le port, ce qui paraît assez logique dans l’évolution cochonne. Entre la plage de la Palud et le rocher du Rascas a été construit « un sentier sous-marin » qui permet de visiter en apnée, avec masque et tuba, le milieu subaquatique. Des bouées numérotées donnent des points d’observation.

Nous sommes à pied revenus à notre point de départ et nous reprenons le même bateau pour retourner sur le continent, au Lavandou. Nous devons l’attendre jusqu’à 17h30. Une plaque apposée sur le port rappelle que le 15 août 1944 à 1h00 du matin le US-Canadian First Special Service Force a débarqué en canot pneumatique sur l’île pour détruire les avant-postes allemands. Pendant cette bataille et jusqu’à la frontière italienne, il y eut 73 morts dans les rangs de cette Force. Des couples d’Allemands en famille sont à bord, dont un papa avec une petite fille blonde qui va se nicher dans son giron et un Franck de 14 ans à lunettes qui s’est vernis les ongles en rouge. C’est le nouveau style « sans genre » du woke yankee. T-shirt blanc rayé verticalement noir jaune et rouge, il est l’ado un peu déboussolé, à la mode cosmopolite. Le père est avachi, bideux, une barbe de cinq jours, des poches sous les yeux, un pantacourt poussiéreux. On dirait un clochard ou un chauffeur de tanks qui ne s’est pas couché depuis deux mois.

Le cocasse est que le bateau livre des marchandises à l’île du Levant, ce qui permet à tout le monde d’apercevoir un mec déambuler à poil, à l’aise. Une grande enseigne UCPA (poil ?) fait de la voile ; je n’ai pas aperçu la vapeur.

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John Galsworthy, Aux aguets

Je ne m’étais encore jamais plongé dans la Saga des Forsyte, fort à la mode à la fin des années soixante, trois trilogies fleuves sans compter un volume de nouvelles. Cela me paraissait du roman de série B, comme Les Eygletières de Troyat ou les romans de Nourissier. Cela s’est confirmé. La lecture du tome deux de la saga (chaque tome peut se lire indépendamment du reste) me conforte dans cette idée. Le roman se lit avec aisance mais les personnages de snobs enrichis début de (l’autre) siècle n’ont pas d’intérêt : ni un caractère marquant, ni des situations palpitantes, ni un attrait pour leur personnalité. Ils marquent le Royaume-uni triomphant de l’ère Victoria (elle meurt à la fin), l’apogée de l’Empire content de lui et dominateur.

Hypocrisie, arrogance et mercantilisme sont les trois mamelles de la perfide Albion. La dynastie des Forsyte en sont les parfaits représentants. Tout à commencé par des agriculteurs du Dorset, « de la toute petite bière » socialement ; la génération suivante a fait construire des maisons et s’est enrichie, montant à Londres et engendrant dix enfants ; lesquels ont fait des affaires dans l’importation de thé et leur fortune en dormant par des prêts à la couronne à 5 % garantis ; leurs enfants après eux ont fait Oxford et sont entrés au barreau comme Soames, avoué et collectionneur de tableaux. Négoce et individualisme, pour ne pas dire strict égoïsme, ont permis l’accumulation du capital, autant foncier que financier et (donc) social. Tout est expliqué au chapitre 1 de la Seconde partie.

C’était la grande époque de la reine Victoria, « une époque qui avait si bien couvert d’or la liberté individuelle qu’avec de l’argent on était libre en droit et en fait, et sans argent on était libre en droit mais pas en fait. Une ère qui avait si bien canonisé l’hypocrisie que pour être respectable il suffisait de le paraître. Une grande époque, à l’influence transformatrice de laquelle rien n’avait échappé, sauf la nature de l’homme et la nature de l’Univers » (Troisième partie, chapitre X).

Soames jeune s’est marié, comme cela se faisait dans la bonne société. Mais, dès la première semaine, sa femme Irène l’avait pris en aversion. Pourquoi ? Comment ? Nul ne sait, elle-même non plus sans doute. C’était ainsi. Elle a tenu trois ans puis s’est séparée, allant vivre ailleurs, seule, sans amant, sans perspective. Mais tout plutôt que Soames. Qui ne comprend pas, reste sensuellement épris et refuse d’agir pour divorcer. Jusqu’à ce que le taraude l’envie furieuse d’avoir un fils, un Héritier. Il est dès lors pris dans les affres de la propriété : « sa » femme ou « son » fils ? Il n’aura de cesse d’inciter Irène à reprendre la vie commune pour lui faire un fils, consentant à tout le reste. « C’était comme s’il eût été enfermé avec ce trait du caractère national qui lui avait toujours paru révoltant, avec une chose qu’il savait naturelle et qui pourtant lui semblait inexplicable – leur intense croyance aux contrats et aux droits organiques, leur complaisance à se dire qu’ils faisaient œuvre vertueuse en insistant sur ces droits » (Première partie, chapitre XIII).

Il va donc tanner Irène, qui refuse, s’enfuit à Paris où le cousin de Soames, Jolyon, lui porte sa rente assurée par le grand-père, en devient amoureux, est payé de retour. Soames jaloux fait espionner sa femme ; l’enquête assure assez de preuves pour qu’il puisse – enfin – demander le divorce, bien qu’il répugne à « vendre » ainsi une belle pièce de sa collection. Mais il a rencontré Annette, une jeune française jolie et de bon sens, avec qui il pourra faire un fils. C’est donc ce qui arrive… sauf qu’Annette peut mourir en couche et que le docteur met le mari, qui décide souverainement, en face du dilemme : perdre sa femme ou perdre le bébé. Soames choisit le bébé. Sa femme s’en sort, fort heureusement, mais elle ne pourra plus avoir d’autre enfant. Et le bébé est… une fille ! Le destin est plus fort que les sujets de l’Empire, bien qu’ils se sentent supérieurement plus civilisés que tous les autres humains. Jolyon, de son côté, a épousé Irène et leur est né un fils. Le succès récompense l’amour de deux êtres.

Entre temps le fils de Jolyon qui s’appelle Jolly, 20 ans, vaniteux et sûr de lui, part s’engager pour le Transvaal, où les Anglais se font mettre la pile par les Boers qui défendent leurs terre contre l’avidité minière des financiers de la City. Il entraîne par défi absurde Val, 19 ans, abréviation de Publius Valérius, prénom snob donné par des parents ivres d’arrivisme social. Car Val est amoureux de la sœur de Jolly, prénommée Holly et Jolly ne l’aime pas. Jolly mourra à la guerre des Boers, mais d’entérite, sans avoir jamais combattu malgré son enthousiasme patriotique gonflé comme celui d’un Victor Hugo, tandis que Val, qui a fait son devoir sans se vanter, sera blessé à la jambe et se mariera avec Holly avant d’entreprendre d’élever là-bas des chevaux. Une fois encore, l’auteur rend le destin favorable à ceux qui s’aiment et rabaisse ou détruit ceux qui envient. C’est un peu gros, le hasard est habituellement plus réparti, et la vision morale telle une main invisible fait que cette saga ne reste pas au premier plan de l’histoire littéraire. On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments ; on ne fait décidément que de la littérature de second plan.

John Galsworthy, Aux aguets – Forsyte Saga tome 2 (In Chancery), 1930, Archipoche 2018, 385 pages, €8,95

John Galsworthy, La dynastie des Forsyte – version ‘intégrale’ (en réalité les trois premiers tomes seulement), L’Archipel 2020, 928 pages, €26,00

John Galsworthy, Histoire des Forsyte en 2 vol, Laffont Bouquins 1993, 2434 pages (cette fois en version intégrale), €18,89

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Presqu’île de Giens

Le lendemain au matin, nous prenons à nouveau le bus de la même ligne pour Giens. Il nous débarque au pied du château très en ruines qui permet une vue étendue sur Toulon, Carqueiranne et la baie. Le poète Saint-John Perse, que j’aime bien, y a séjourné et repose au cimetière. Le château a été détruit par ces foutus Anglais pendant le siège de Toulon en 1793. Le dernier Pontevès-Gien meurt en 1848 sans descendance ; il a vendu son marquisat pour tenter de payer ses dettes. La famille avait pour sobriquet « prudence »… que ne l’a-t-il suivi !

L’atmosphère n’est pas encore dure, une légère brume subsiste sur les lointains, qui adoucit le bleu. Nous suivons ensuite le chemin côtier qui passe sur les rochers au-dessus de criques à l’eau azuréenne et aux contours découpés. Flotte dans l’air des senteurs de pin maritime.

Nous pique-niquons sur la plage. Un rocher torturé en forme de grand chef indien trône face à la baie. L’eau est très bleue, méditerranéenne. Un panneau explicatif du sanctuaire Pelagos indique que nous pourrions voir le dauphin bleu et blanc, le grand dauphin (comme à Versailles), le ziphin (race que je ne connaissais pas), le dauphin de Risso, le cachalot, le globicéphale noir et le rorqual commun.

Un jeune couple est venu manger un sandwich après le travail et le garçon répond au téléphone à l’un de leurs amis, tout fier lui dire où ils sont. Ils repartent travailler dès le pain avalé. Un autre couple arrive à pied par le sentier et s’installe pour pique-niquer aussi. Lui se met torse nu, il est bien découplé et veut bronzer, peut-être est-il militaire. Elle, est sensuelle et lui caresse la poitrine, l’embrasse ; il l’étreint. L’eau est transparente comme les criques bretonnes ou corses. Une frégate et son hélicoptère en manœuvre rallient Toulon, port de guerre. Après le pique-nique, nous ne verrons pas moins de six hélicoptères en vol. Nous déjeunons de salade verte aux tomates, noix de cajou et raisins ainsi que d’un morceau de tomme de chèvre.

L’après-midi, ce ne sont que montées et descentes, la dernière particulièrement rude sur un sentier étroit très caillouteux avec des marches de plus de 20 cm de haut. Nous suivons la piste jusqu’à une place où serait l’une des maisons de Gérard Jugnot, « celle toute en rouge » selon un couple rencontré dans la montée. La redescente sur le village n’est pas la fin. Il faut encore longer le petit port, passer derrière la piscine, monter et descendre plusieurs escaliers avant une longue montée puis un ultime escalier « de 80 marches » me dit la petite M. de 80 ans aux mollets musclés – surtout quand elle vous dépasse lors d’une de ses accélérations affairées dont elle a le secret.

Après l’escalier interminable pour revenir à l’arrêt du bus de la ligne 67, nous faisons une razzia au supermarché Spar afin d’acheter de l’eau fraîche que nous descendons illico. Le bus est un Heuliez hybride tout neuf. Cinq ados montent, dont trois arabes. Le leader blond sud est le plus fringant, 16 ans, maillot moulant une taille svelte et grosse chaîne d’or au cou.

Nous avons marché dans les 14 km ce jour mais ce n’est pas le nombre de kilomètres qui comptent, plutôt la dénivelée. Les bagages sont à faire pour demain huit heures car nous quittons l’hôtel.

Au dîner, terrine provençale au figatelli (un peu écœurante), de nouveau des encornets mais à la puttanesca (la putain en italien – sauce piquante comme la fille avec ail et piment, amis sentant l’anchois et les câpres du sexe tarifé). Une faisselle en dessert.

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Il faut faire corps avec ses armes, dit Montaigne

Montaigne parle de tout en ses Essais. Le chapitre IX du livre II porte sur les « armes des Parthes ». C’est en technicien militaire que notre philosophe analyse. Aristocrate, son métier est celui des armes.

Il dit que trop souvent l’équipement est pesant et mal adapté, plus pour la défense que pour l’attaque. Ainsi l’armure, impossible à porter longtemps en raison de son poids, et qui vous rend impuissant comme une tortue retournée si vous tombez de cheval. Au contraire des Gaulois qui combattaient quasi nus, portés à vaincre plutôt à se défendre – tout comme Alexandre (le Grand). Ce pourquoi « c’est une façon vicieuse de la noblesse de notre temps, et pleine de mollesse, de ne prendre les armes que sur le point d’une extrême nécessité, et de s’en décharger aussitôt qu’il y a tant soit peu d’apparence que le danger soit éloigné. » D’où le désordre en cas de nouvelle attaque, les uns étant prêts et déjà rompus, d’autres non qui le seront à leur tour.

« Le jeune Scipion [disait] que ceux qui assaillaient devaient penser à entreprendre, non pas à craindre ». La meilleure défense est l’attaque, comme la meilleure économie est le développement. Qui veut vaincre doit avancer, non attendre. Nous pouvons aisément appliquer ces préceptes des armes à ceux qui nous préoccupent aujourd’hui : le climat, l’énergie, l’écologie. Défendre, conserver, protéger, c’est se vêtir d’une armure – et ne plus rien faire par peur d’offenser ; aller de l’avant, proposer, adapter, c’est vivre léger – et apprivoiser le changement. Le jeune Scipion « dit aussi à un jeune homme qui lui faisait montre de son beau bouclier : ‘il est vraiment beau, mon fils, mais un soldat romain doit avoir plus de fiance en sa main dextre qu’en sa gauche’. » Notre gauche, aujourd’hui, est réactionnaire, voulant tout empêcher, tout garder en l’état des « zacquis » comme on disait du temps de Mitterrand et comme pleurent les mystiques de Gaïa maintenant. Notre main dextre est faible, raidie en droitisation extrême par peur de tout ce qui peut survenir, ce qui ne vaut guère mieux.

User des deux mains est sagesse, chacun pour ce qu’elle peut. « Il n’est que la coutume qui nous rende supportable la charge de nos armes ». S’entraîner, maintenir sa forme et son moral, voilà ce qui importe. L’habitude aguerrit. Pour la guerre comme pour le climat. Vivre avec est ce qu’il faut ; s’y adapter, prendre l’initiative du changement.

En guerriers, les Parthes tiennent une juste mesure – l’idéal de Montaigne – en caparaçonnant leur corps d’armures souples et leurs chevaux de plaques de cuir articulées.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Porquerolles

Nous prenons deux taxis à l’hôtel juste après le petit déjeuner pour la Tour fondue, où nous attend le bateau pour l’île de Porquerolles. La route passe sur l’un des tombolots, flèche littorale longue de 4 km qui a sa jumelle en face. Nous montons sur le Méditerranée IX en portant tous le masque, bien qu’en extérieur. Une classe de collégiens de cinquième du coin débarque et se répand sur les sièges autour de nous. Un certain Hugo, portant chapeau texan qui ne lui laisse que les yeux comme un cow-boy, est très volubile. Il explique à sa prof qu’il mesurait 48 cm les bras étendus lorsqu’il est né. A 12 ans, il reste plutôt petit, même s’il est râblé. La sortie du jour sera studieuse et il claironne qu’il est « dans le groupe C » avec Ambre et quatre autres filles. Ambre est la leader du groupe, relevant ses manches de T-shirt jusqu’aux épaules comme un garçon.

En partant du port de la grande cale, nous allons faire 14 km à pied dans la journée, environ un tiers du tour de l’île qui fait 7 km de long sur 3 de large, jusqu’au Fort Saint Agathe, toujours terrain militaire. C’est une suite de marches assez rapides au rythme du guide, même si les pentes ne sont pas très dures. La température a baissé et il fait bon sans faire chaud. Tout le pays d’ailleurs est dur. La lumière crue, les reliefs âpres, les gens directs et égoïstes. La Côte d’Azur est le paradis des nouveaux riches, des petits-bourgeois rapatriés d’Afrique du nord et du Milieu ; c’est là qu’est né Charles Maurras, nationaliste antisémite, sourd à tout ce que lui disaient les autres.  Les libertariens et l’extrémisme souverainiste attirent la majorité des électeurs.

Des gens se baignent dès le matin, devant d’autres voguent en canoës. Nous passons parmi les vignes, belles en automne avec leurs feuilles d’or. Sur la mer, nous pouvons observer, selon un panneau placé exprès en haut de la falaise vers le sud, les goélands leucophée, les sternes caugek, le cormoran huppé et le grand cormoran, les puffins de Scopoli et yelkouan, le tadorne de Belon, le faucon pèlerin et le fou de Bassan.

À la crique du Brégançonnet, nous pique-niquons italien de mozzarella, tomate confite et basilic sur un quart de tranche de pain, puis d’une salade de roquette, tomates et olives vertes en saumure. Enfin, melon, mandarine et prune avec du fromage corse. Un petit carré de chocolat à la mandarine pour terminer.

Les sentiers sont dans la pinède, les eucalyptus et les chênes verts, à couvert. En 1911, l’île a été achetée par un ingénieur belge, François-Joseph Fournier, qui a fait fortune au Mexique. Il a tenté de recréer le cadre d’une hacienda sud-américaine en important des espèces végétales exotiques. Les vignes qu’il a plantées continuent de produire un vin rosé qui a été le premier AOC côtes de Provence. Nous croisons parfois des pistes pour vélo et l’électrique fait fureur. Sa location coûte 42 € la journée contre 18 € pour le vélo « musculaire » – il paraît que c’est ainsi que l’on dit désormais. Le sport bobo c’est bien… à condition de ne pas se fatiguer !

À la plage d’Argent, un bateau nommé Le Marlin enlève les bouées jaunes qui délimitaient la plage pour les estivants dans une odeur de vase. L’eau et le ciel sont couleur caraïbe. No kids but Germans – déjà en vacances. Le groupe prend un bain de pieds, pas le temps de se baigner vraiment à cause de l’horaire du bateau. Le 17h30 est supprimé hors saison et nous devons prendre le 16h30. Un petit Allemand se place devant nous qui longeons la plage pour nous détourner de marcher sur ce qu’il vient d’inscrire sur le sable mouillé – je n’ai pas compris quoi, c’est en barbare. Nous retrouvons les collégiens du matin sur le bateau du retour, avec un petit très blond au col échancré, mignon comme un modèle ; il est couvé par son accompagnateur.

Le menu du dîner, pris à l’intérieur à cause du frais qui descend une fois le soleil couché, est du tartare de saumon, du filet de lieu aux pommes de terre, haricots verts et tomate, de la faisselle en dessert.

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Les Monstres de Dino Risi

Une série de sketches sur les malversations, les escroqueries, les malveillances des hommes. En tout 19 qui font dans la caricature, non sans humour noir. Le cynisme en noir et blanc se porte bien.

Le père dit à son gamin de frapper le premier plutôt que de défendre ou de se laisser faire ; de ne croire personne ; de profiter de toutes les occasions pour resquiller, arnaquer, voler. Ainsi mange-t-il cinq gâteaux à la pâtisserie et n’en déclare que deux ; ou se fait passer pour un invalide de guerre amputé d’une main et boiteux, pour ne pas faire la queue comme tout le monde. Le fils tuera son père lorsqu’il sera adulte.

Un pauvre de famille nombreuse se lamente de ne pouvoir faire soigner son enfant, payer le docteur, les médicaments ; puis il file à mobylette non pas pour trouver du travail mais pour… assister à un match de foot. Deux orphelins mendient à la sortie d’une église, le plus jeune, un adolescent, joue de la guitare et chante. Il est aveugle. Un médecin spécialiste passe et propose de le soigner gratuitement. Mais le filon est trop juteux et l’aîné s‘empresse de filer avec son aveugle pour garder sa poule aux œufs d’or. Tant pis pour le gamin.

Un président de chambre au Parlement vit à Rome dans un monastère lorsqu’il doit siéger. Loin de sa femme et de ses chiards, il se fait servir par de jeunes moines aux petits soins, soigneusement dressés. Un collègue vient l’enjoindre de faire cesser une enquête d’un fonctionnaire intègre qui a constaté une survalorisation des terrains vendus à l’État pour construire des HLM. Il élude. Lorsque son secrétaire le prévient qu’un général veut le voir sur le même sujet, il le reçoit dans son bureau mais se fait aussitôt appeler pour affaire urgente ; d’obligations en obligations, il sera absent toute la journée et lorsqu’il reviendra tard le soir, le général est encore là. Mais il est trop tard pour invalider le contrat. Pas trop tard au contraire pour que le vieux militaire ait un malaise et parte à l’hôpital. Le parlementaire ne voulait pas prendre partie ; sa vertu n’était que des mots, laisser faire sa règle. Tant pis pour les hommes. Il met le vieux à la retraite d’office.

Même chose pour ce couple de spectateurs, l’homme et la femme, qui regardent un film sur la guerre au cinéma. Lorsque des nazis abattent froidement des civils italiens, dont un enfant qui pleure, l’homme se penche vers son épouse pour lui dire : «  tu vois ce petit mur surmonté de tuiles, ce serait bien pour notre maison, tu ne trouves pas ? » L’indifférence à ce qui n’est pas soi, l’oubli, le monde qui commence ici et maintenant.

Tout fier de s’être enfin payé sa Fiat 500 neuve, un père de famille téléphone à sa femme qu’ils l’attendent avec les enfants pour voir la merveille. Il mettra bien une heure. C’est qu’entre temps, il va parader sur les boulevards avec une jeune pute à ses côtés, qu’il paye cher juste pour la frime. Un autre, marié, rompt avec sa maîtresse, une jeune femme amoureuse de lui qui ne réclame rien. Il se fait victime, dit que c’est pour elle, que lui souffre, avec des trémolos dans la voix. Reparti, il arrive dans un appartement où l’attend une compagne. Mais elle n’est pas sa femme, à qui il téléphone qu’il a dû rester tard au bureau ; il s’agit d’une autre maîtresse…

Égoïste, menteur, queutard, vaniteux : tel est le mâle italien des années 60 vu par Dino Risi. Une vision juste qui ne va pas sans ironie. Tel cet homme qui se fait maquiller, coiffer, manucurer avec soin – alors qu’il va lire à la télé un texte de saint François, le pauvre d’Assise, empli de vanité mais avec des fleurs dans la voix. Tels aussi ces deux plagistes caressant la même jeune femme entre eux sur le sable. Elle se lève, va se baigner, les mains des hommes couchés poursuivent leurs caressent – puis se rejoignent. Au fond, ce n’est pas la femme qui leur importe, mais leur désir. Dans « l’opium du peuple », qui concerne la télé, une jeune femme invite ses amants chez elle pour baiser, alors que son mari est présent. Mais il est tellement absorbé par le programme télé qu’il ne voit rien, n’entend rien, drogué par l’écran, entièrement plongé dans le virtuel. Le jeune amant peut aller derrière lui pieds nus et torse nu chercher un whisky – avec glaçons qui tintent – sans que le mari ne tressaille. Tout au plus dit-il « chut ! » lorsqu’un glaçon tombe à terre. Le désir encore, que cherche à susciter « la muse », une grand snob des lettres qui assure un prix à son poulain, qu’elle voudrait bien baiser mais qui s’avère pédé, un écrivaillon qui écrit comme il cause avec force fautes de grammaire et d’orthographe (pourtant l’italien est simple à écrire !). Au fond, le désir est partout, ni homme ni femme n’en ont le monopole.

Mais le désir de gagner de l’argent est plus fort chez les hommes. Un quadrille en grosse Chrysler noire enlève une petite vieille qui sort de l’église : ils ont besoin d’une vieille pour la jeter dans la piscine pour une scène du film qu’ils tournent ; la petite vieille devra refaire le plan plusieurs fois. Un soldat vient à Rome pour enterrer sa sœur, assassinée. Il a découvert son journal, où elle notait tous ses rendez-vous et « des numéros de téléphone » : 35 000, 25 000… Il se présente dans un grand journal pour dire sa découverte et qu’ils en fassent ce qu’il faut… mais pas sans contrepartie en lires. Sa sœur, il s’en fout, elle était pute et il ne s’en aperçoit pas, elle est morte ; son journal vaut de l’or, il le veut. Désir égoïste encore pour cet ancien boxeur de revenir sur la scène, via un ancien collègue champion qui se la coule douce désormais dans une guinguette de plage avec sa femme. Il l’incite à remonter sur le ring pour un tournoi afin de remporter un gros lot. S’il ne ne couche pas à la première reprise, il permettra à son ami de gagner de l’argent. Le vieux sera tout bonnement démoli par un jeune teigneux et terminera en chaise roulante, mais l’argent est gagné.

Vittorio Gassman et Ugo Tognazzi se déchaînent, jouant tous les rôles, parfois même féminins. Un égoïsme féroce qui explique combien le vote citoyen mobilise peu en Italie aujourd’hui. Individualisme d’abord, la débrouille, la resquille. Car l’homme qui veut témoigner qu’il a bien vu l’accusé dans un train se voit démonter par l’avocat : il énumère tous ses petits arrangements avec la coiffeuse, la différence de prix entre la classe de première et celle de seconde, et ainsi de suite. Le témoin, citoyen modèle, en est presque accusé de mentir à sa femme, à son employeur, de voler. Quant au père qui initiait son fils à truander, il se lamentait sur les parlementaires véreux et corrompus… Chaque pays a les dirigeants qu’il mérite !

DVD Les Monstres (I Mostri), Dino Risi, 1963, avec Vittorio Gassman, Ugo Tognazzi, Michèle Mercier, Marino Masé, Lando Buzzanca, Marisa Merlini, Opening 2009, 1h27, €9,71 blu-ray €14,99

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Hervé Bazin, Madame Ex

Chronique d’un divorce en 1965 ; il dure dix ans. Le temps pour la délaissée de bien s’enfoncer dans son aigreur, le temps pour l’envolé de refaire une vie ailleurs. Malgré – et avec – les quatre enfants dont la garde partagée fait l’objet d’une bataille de chiffonnier. Non que la mère les « aime » pour eux-mêmes, mais ils sont sa chose, issus de son ventre. Quant au père, n’en déplaise aux femmes, il aime ses enfants, les voir grandir, les embrasser : Léon 17 ans, Agathe 15 ans, Rose 13 ans et Guy 9 ans.

S’il quitte le foyer, c’est qu’il étouffe avec une épouse agressive, maladroite, qui ne travaille pas. Une « pintade ». Vingt ans avec elle, ça suffit. Louis a rencontré Odile, de vingt ans plus jeune mais nettement plus dynamique, plus moderne. L’autre, Aline, est « butée, tatillonne, exigeante, ombrageuse, toujours insatisfaite (…) décourageante au possible ». Avec des comportements de commère, de provinciale, de très petite-bourgeoise. « Bêtifiante avec ça, branchée sur le cancan, le timbre-prime, la blancheur Machin, les soucis de cabas ». Irréprochable du sexe, mais harpie. Louis est mou, évite les conflits, parfois volage. Il est artiste, il peint, tout en vendant du papier peint comme commercial d’entreprise. Il est seul à entretenir la maison, la payer, la meubler, la nourrir. Divorce-t-on par tempérament ? Ouï, sans doute, incompatibilité d’humeur est la qualification. « On ne guérit pas d’un tempérament », note l’auteur.

Aline, vexée d’être laissée, engage une guérilla sur tout : la garde des enfants, les horaires de visite, la pension, les vacances. Elle perd toujours car elle est dans son tort, mais Louis veut la paix et lui accorde trop ; elle en profite, en rajoute, rameute la famille, les voisins. Les enfants se partagent entre Papiens et Mamiens, inféodés à l’une ou à l’autre, endoctrinés surtout par elle. Car Louis, le père, a une autre vie à vivre et veut tirer un trait. Pas Aline, névrosée obsessionnelle qui n’a que son combat pour exister. Elle n’est plus Madame Davernelle mais Madame Ex.

Croyez-vous qu’elle chercherait un travail ? Pas le moins du monde. Elle se veut mère entretenue et pinaille sur les sous. Referait-elle sa vie comme certaines ? Pas le moins du monde. Elle se veut Mater dolorosa, victime, oh, surtout Victime à majuscule aux yeux de tous. A plaindre, à geindre, à feindre. Nul n’est dupe et tous se lassent, mais elle persiste. Hervé Bazin n’est pas tendre pour la mère délaissée, même s’il n’encense pas le mari. Rien de plus normal : sa propre mère était sans amour, névrosée autoritaire, une vraie Folcoche, déformée et amplifiée dans Vipère au poing.

Il décrit le divorce de ces années soixante, incongru socialement, réprouvé par l’Église, empêché de multiples façons par les loi et les procédures. Il faut sans cesse plaider, justifier, quémander – et payer : l’avocat, l’huissier, l’avoué. On ne cesse de payer pour avoir justice dans ce pays de bourgeois de robe qui ont fait la Révolution pour en profiter.

Curieusement, le couple traverse mai 68 et ses crises existentielles comme s’ils n’existaient pas. Pourtant parisien, aucun échos des « événements » ne vient troubler le face à face psychotique des deux ex. Pas même le féminisme des enragées seins nus qui revendiquent de ne plus faire la vaisselle ni de laver les chaussettes des militants mâles sur les barricades. Aucun échos non plus chez les enfants, resté bien sages en politique.

L’histoire est publiée en 1975, année où Giscard réforme le divorce par la loi n°75-617 du 11 juillet. Un roman pour le dire, pour appuyer la réforme, pour soutenir les époux qui veulent se séparer sans drame ni procédures compliquées. Dès lors, ne resteront que le consentement mutuel, la rupture de vie commune ou la faute due à une « peine infamante ». C’est plus simple, plus net, plus réaliste. C’est encore plus simple depuis la réforme du 26 mai 2004 où le consentement mutuel prime et la faute s’estompe. Jusqu’en 1975, le consentement mutuel n’était pas admis et il fallait monter sur ses ergots, envoyer des lettres d’insultes, accumuler les preuves d’agressivité. C’est toute cette absurdité que met en scène Bazin. Il montre combien ces façons de faire archaïques minent les personnalités, les enferment dans le déni, la paranoïa victimaire.

Rien que pour cela, son roman se lit aujourd’hui très bien, mordant, précis, se plaçant successivement du point de vue de chacun, enfants compris. Il faut dire qu’Hervé Bazin a divorcé trois fois et a eu sept enfants ! Il est décédé en 1996 à 84 ans ; son dernier fils avait 10 ans.

Hervé Bazin, Madame Ex, 1975, Livre de poche 1977, 351 pages, €7,99

Hervé Bazin déjà chroniqué sur ce blog

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Villa Noailles à Hyères

Puis nous nous dirigeons vers la villa Noailles d’une certaine Marie-Laure. Née juive Bischoffsheim en 1902, elle a épousé le vicomte de Noailles en 1923 bien qu’elle fut amoureuse de Jean Cocteau (qui malheureusement préférait les garçons). Cette mécène mondaine qui a écrit et peint est décédée à Paris en 1970 – non sans s’être fait conduire en Rolls-Royce au Quartier latin en mai 1968. Marie-Laure de Noailles n’a rien à voir avec Anna de Noailles, née roumaine Brancovan en 1876.

La villa moderne tout en suite de cubes blancs hélio centrés a été construite par Robert Mallet-Stevens en 1923 en contrebas du château. Elle est difficile à visiter de l’intérieur puisque a lieu au même moment une sauterie de mode et de chiffons avec minets et minettes bariolés, coiffés bizarre, hurlements et boum-boum lorsqu’une collection plaît. De loin, le bruit qui s’élevait évoquait un match de foot. Une piscine couverte a été ajoutée en 1927 à la villa, ce qui était une première. La commune la rachète 1973 pour en faire un « lieu culturel » ; il est ce soir envahi par le divertissement futile de la mondialisation. Un grand jardin aménagé cascade en terrasses successives vers la plaine. Ce jardin de Noailles est appelé aussi parc Saint-Bernard. Du haut, nous avons une vue étendue sur la ville jusqu’à la mer, l’aéroport, les îles. Sur la gauche, le massif des Maures.

Nous sommes sur la pointe la plus avancée de la Provence vers le sud. D’un côté Toulon avec sa rade et la presqu’île de Saint-Mandrier, et tout près Hyères et sa presqu’île de Giens avec son archipel, Porquerolles, Port-Cros, le Levant. Géographiquement, c’est un endroit stratégique. La colline du Castello domine la ville moderne et la rade. Ce n’est pas un hasard si la ville a été un comptoir grec fondé par Marseille, Olbia, sur lequel se sont élevés une bourgade romaine et au Moyen Âge un monastère féminin. Sur la colline, les seigneurs de Fos ont construit un château pour surveiller la mer et les pirates. Le port d’Hyères, appelée à l’époque l’Ayguade, était une base pour les croisades, mais  il s’est par la suite ensablé. Saint-Louis y a débarqué en 1254 au retour de la septième croisade. Louis XIII a ordonné en 1620 le démantèlement du château au profit de Toulon.

Nous redescendons par les ruelles colorées aux chats furtifs jusqu’à l’enceinte urbaine aux neuf tours et cinq portes. Nous passons la porte Barruc, très massive avec herse, porte, meurtrières et même un assommoir ! Un vrai chat minet noir et blanc est justement à sa fenêtre et nous regarde placidement ; plusieurs matous sont déclarés perdus sur des affiches collées ici ou là. La rue Paradis fait référence aux jardins qu’elle côtoyait, tel est le sens du mot grec « paradis ». La maison romane, dans la Traversée Paradis, rappelle les constructions antiques.

Place Massignon, évêque de Clermont, une tour massive des templiers s’élève, Saint Blaise, du XIIe siècle. En face, un glacier bio qui attire les touristes, les filles du groupe notamment. Passent en vélo, le verbe haut et le col défait, des gamins et adolescents arabes. Ils sont vifs, l’œil noir, les cheveux de mouton frisé. Un adolescent sarrasin de 14 ans regarde d’une bourgeoise blonde de souche qui lit un livre, assise sur le pas de sa boutique de décoration. Peut-être est-ce son fantasme du chic féminin

Nous prenons le bus vers la station appelée Thalasso où nous attend notre hôtel Ibis trois étoiles.

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Aimez vos enfants ! enjoint Montaigne

Écrivant une épître à Madame d’Estissac, Montaigne en fait tout le chapitre VIII du Livre II des Essais. Il traite « de l’affection des pères aux enfants ». Mais de tous les enfants, y compris ceux de l’esprit : les livres. Où Montaigne boucle le début avec la fin, commence par ses Essais pour terminer par ses Essais. « Me trouvant entièrement dépourvu et vide de toute autre matière, je me suis présenté moi-même à moi, pour argument et pour sujet. C’est le seul livre au monde de son espèce, d’un dessein farouche et extravaguant », dit-il en préambule, avant d’habilement raccorder Madame à lui-même. Il termine de même par cet enfant de plume que sont les Essais : « ce que je donne, je le donne purement et irrévocablement, comme on donne aux enfants corporels ; ce peu de bien que je lui ai fait, il n’est plus en ma disposition ; il peut savoir assez de choses que je ne sais plus, et tenir de moi ce que je n’ai point retenu et qu’il faudrait que, tout ainsi qu’un étranger, j’empruntasse de lui si besoin m’en venait. Il est plus riche que moi, si je suis plus sage que lui. »

Le livre est donc une mémoire morte tandis que l’enfant en est une vivante. Mais une mémoire utile, qui garde ce qu’il faut retenir pour être sage. Madame d’Estissac, veuve, a bien élevé ses enfants. Montaigne le consigne pour que lesdits enfants sachent ce que leur mère a fait pour eux. Charles d’Estissac, le digne fils, a accompagné Montaigne dans son voyage en Italie. Certes, l’amour est naturel pour les petits que l’on fait ; tous les animaux en sont doués. « Après le soin que chaque animal a de sa conservation et de fuir ce qui nuit, l’affection que l’engendrant porte à son engeance tient le second lieu en ce rang. » Que la langue initiale du français est savoureuse en rendant aux mots leur sens premier ! L’engeance est ce qu’on engendre, nous l’avions trop volontiers oublié. En animaux, dit le sens. Les enfants sont d’abord des bestiaux avant que d’être des humains : c’est l’amour qu’on leur porte et l’éducation qu’on leur donne qui les civilise.

« Celui qui bien fait à quelqu’un l’aime mieux qu’il n’en est aimé », dit Montaigne après Aristote. Il n’aime pas les poupons à peine nés, « n’ayant ni mouvement en l’âme, ni forme reconnaissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables ». D’autant qu’en ces temps d’hygiène douteuse, beaucoup d’enfants mourraient en bas âge. « Une vraie affection et bien réglée devrait naître et s’augmenter avec la connaissance qu’ils nous donnent d’eux ; et lors, s’ils le valent, la propension naturelle marchant avec la raison, les chérir d’une amitié vraiment paternelle ; et en juger de même, s’ils sont autres. »

Mais attention à ne pas devenir jaloux de leur jeunesse lorsqu’ils entrent en l’âge d’aborder le monde adulte. Qui donnait des jouets ne donne plus d’argent pour les dépenses. « Il nous fâche qu’ils nous marchent sur les talons, comme pour nous solliciter de sortir », dit le philosophe. « Quant à moi, je trouve que c’est cruauté et injustice de ne les recevoir au partage et société de nos biens, et compagnons en l’intelligence de nos affaires domestiques, quand ils en sont capables, et de ne retrancher et resserrer nos commodités pour pourvoir aux leurs, puisque nous les avons engendrés à cet effet. »

Tenir les cordons de la bourse n’est pas garder autorité. Celle-ci nait du respect, acquis dès l’enfance. « Il faut se rendre respectable par sa vertu et par sa suffisance, et aimable par sa bonté et douceur de ses mœurs », rappelle Montaigne. Lui est contre la violence en éducation. « Il y a je ne sais quoi de servile en la rigueur et en la contrainte ; et tiens que ce qui ne peut se faire par la raison, et par prudence et adresse, ne se fait jamais par la force. On m’a ainsi élevé. (…) J’ai du la pareille aux enfants que j’ai eus. » Mais il ajoute, éploré : « ils me meurent tous en nourrice ». Le fouet rend lâche et plus obstiné alors qu’il faut « élever » les enfants en magnanimité et en liberté. C’est la même chose pour les citoyens : la dictature avilit, la démocratie enrichit.

« Voulons-nous être aimés de nos enfants ? Leur voulons-nous ôter l’occasion de souhaiter notre mort ? (…) accommodons leur vie raisonnablement de ce qui est en notre puissance », dit Montaigne. Pour cela ne pas se marier trop jeune, 30 ans pour un homme est raisonnable. Les Gaulois gardaient leur pucelage pour la guerre, dit-on (encore qu’ils s’amusassent entre mâles) ; les Grecs se gardaient d’actes vénériens pour les jeux olympiques. Mais aujourd’hui (dit Montaigne), « un gentilhomme qui a 35 ans, il n’est pas temps qu’il fasse place à son fils qui en a 20 ; il est lui-même au train de paraître et aux voyages des guerres et en la cour de son prince. » Il a donc besoin de toutes ses ressources. Il en est autrement lorsque le père aborde la vieillesse : il a moins de besoins et plus de richesses, il peut les partager avec sa progéniture qui débute dans la vie et en a plus besoin que lui.

Sans pour cela renoncer à leur compagnie, dit Montaigne. Ni leur laisser tout faire au cas où, précise-t-il, « ayant toujours jugé que ce doit être un grand contentement d’un père vieux, de mettre lui-même ses enfants en train du gouvernement de ses affaires, et de pouvoir pendant sa vie contrôler leurs comportements, leur fournissant d’instruction et d’avis suivant l’expérience qu’il en a ». Et « jouir, selon la condition de mon âge, de leur allégresse et de leurs fêtes ». La « douce relation » qu’il préconise nourrit l’amitié avec les enfants, loin des « bêtes furieuses comme notre siècle en produit à foison » (et peut-être à nouveau le nôtre). Ce pourquoi Montaigne réprouve avec la plus grande vigueur cette morgue hautaine et dédaigneuse des pères envers leurs enfants, qui est de mode socialement, à l’imitation de Dieu-le-père d’Ancien testament. « Car c’est une farce très inutile qui rend les pères ennuyeux aux enfants et, qui pis est, ridicule. » Ce comportement austère et réservé est resté fort avant en notre époque même chez les bourgeois catholiques, jusqu’en 1968 selon ce que j’ai vu. Enfant, je tutoyais la dame qui me faisait le catéchisme, comme je tutoyais mes parents, tandis que ami Pierre, fils de cette dame de haute bourgeoisie, se voyait obligé de la vouvoyer, tout comme il craignait et vouvoyait son père, qu’il voyait peu et l’avait d’ailleurs flanqué en pension ainsi que tous ses frères. Je trouvais cela indécent et bien peu propice à l’amour envers ses parents. Ce comportement a heureusement changé, sauf chez les intégristes arriérés qui croient que « la Tradition » représente ce qu’il y a de mieux en toute humanité.

Là où Montaigne rejoint la sagesse des nations est dans la répartition de l’héritage selon les lois et coutumes du pays dans lequel on se trouve. Il y a de la sagesse dans la loi, dit-il, « les lois y ont mieux pensé que nous ». Les biens acquis sont à la famille avant nous, et à la nation avant les individus. Les femmes doivent être protégées de toute spoliation, mais ne pas accaparer les biens du défunt mari en entier pour le reste de leur vie.

Mais il ne faut pas oublier les œuvres de l’esprit au profit de celles de chair. « Ce que nous engendrons par l’âme, les enfantements de notre esprit, de notre courage et suffisance, sont produits par une plus noble partie que la corporelle, et sont plus nôtres. » Et d’ironiser sur Épicure, mourant de colique, qui a sans doute préféré ses œuvres à ses enfants en cet instant fatal ; ou saint Augustin : « si d’un côté on lui proposait d’enterrer ses écrits, de quoi notre religion reçoit un si grand fruit, ou d’enterrer ses enfants au cas qu’il en eût ».

Pour Montaigne, la chose est débattue : « Et je ne sais si je n’aimerais pas mieux beaucoup en avoir produit un, parfaitement bien formé, de l’accointance des muses, que de l’accointance de ma femme. » Il a le sens de la formule. Phidias ou Alexandre préféraient sans aucun doute les enfants de ses œuvres plutôt que les enfants de chair. Montaigne a plus d’humilité, mais tout de même…

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Demain Hyères et Hyères aujourd’hui

Une semaine de randonnée en automne vers les îles d’or sur la Côte d’azur. Train vers Toulon, correspondance pour Hyères via un TER, puis une heure d’attente pour le rendez-vous. J’aime à penser à ce paradoxe bien français qu’Hyères sera demain. Le groupe s’est constitué naturellement sur les marches à la sortie, face au parking, peu avant l’heure. Nous mettons nos bagages pour l’hôtel en deux taxis puis nous partons à pied directement visiter la vieille ville.

Une longue avenue moderne part de la gare jusqu’à la citadelle ancienne, située assez loin de la mer sur les hauteurs, dont les rues étroites du XIIe siècle portent des noms évoquant des métiers artisanaux. Hyères est la ville des palmiers, mise à la mode dès 1867. Elle comporte aujourd’hui une dizaine d’espèces qui sont exportées jusqu’en Arabie Saoudite. Les maisons sont crépies de couleur ocre jaune plus ou moins foncé, contrastant avec le pourpre des bougainvillées, très florissants sur les murs. Une placette aux oliviers, en terrasse au-dessus des maisons, est bien agréable pour prendre un verre ; le matin s’y tient un marché.

Nous passons devant le Grand Hôtel d’Hyères, fort célèbre au temps des villégiatures, dont un appartement à l’étage noble est aujourd’hui à vendre. Une agence du GAN occupe le rez-de-chaussée. Le renouveau de la ville est venu du tourisme dès la fin du XVIIIe siècle. L’été était très fréquenté par les Anglais en villégiature ; ils préféraient la campagne à la mer. La reine Victoria y est venue ainsi que le romancier Robert–Louis Stevenson. Mais les lettres françaises sont illustrées aussi avec Michelet, Victor Hugo et Maupassant. Le Park Hôtel avait accueilli Bonaparte jeune lorsqu’il était à Toulon. Les plages se sont surtout développées au XXe siècle avec la mode du bronzage puis du nudisme – bien passée aujourd’hui alors que les gens craignent tout : le climat, le regard des autres, leur propre corps jamais assez aux normes. La plaine environnante fournit les primeurs les fruits et le vin ainsi que quelques plantes ornementales.

Nous voyons de loin la Villa mauresque parce qu’elle ne se visite pas, puis la villa Saint-Hubert de Monsieur Alexis Godillot, ancien propriétaire du quart de la ville après avoir fait fortune dans la chaussure de marche de l’armée. Il réunit deux villas et son architecte joue du contraste des façades, l’une austère et l’autre baroque, mêlant les styles. Godillot est un nom désormais aussi célèbre que Larousse ou Poubelle. Devenu organisateur des fêtes publiques après 1848, il ouvre des tanneries à Saint-Ouen près de Paris et devient fournisseur officiel aux armées, notamment pendant la guerre de Crimée en 1853 avec les selles et les chaussures. C’est lui qui a distingué le pied droit du pied gauche des pompes, ce qui, curieusement, ne se faisait pas auparavant. Il a aussi installé une semelle intérieure pour la voûte plantaire de façon à améliorer le confort de la marche. Il a enfin imperméabilisé semelle et chaussure par une application de gomme de latex. C’était révolutionnaire pour l’époque. Il a été fait chevalier de la Légion d’honneur pour ses godillots devenus godasses.

Nous montons vers le castel Sainte-Claire construit par les seigneurs de Fos, d’où nous voyons l’ancienne collégiale Saint-Paul au clocher roman, et l’église Saint-Louis appartenant anciennement au couvent des Cordeliers.

La villa Sainte-Claire, fermée à notre arrivée, a été construite en néo-roman en 1849 par le découvreur de la Vénus de Milo, marin héros de l’indépendance grecque, Olivier Voutier. Elle est rachetée en 1927 par la romancière américaine Edith Wharton dont j’ai lu le précieux manuel sur Les mœurs françaises de 1919, puis Les chemins parcourus, son autobiographie de 1933. Elle est décédée en 1937, dix ans après avoir acheté la villa. La commune d’Hyères la possède depuis 1955. Sur les pentes de la colline du château est préservée une roche gravée en schiste tendre, « probablement une pierre à cupules », est-il écrit, de 13m60 sur 2m80. Piquetages, raclages, rainures, dirent que la pierre fut utilisée. Mais par qui et quand ? – mystère.

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