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La Chute de la Maison Usher de Roger Corman

Nous sommes en 1839, Edgar Allan Poe publie sa nouvelle, d’où est tirée le film. C’est dire l’état de l’Union, un pays encore sauvage, peu industrialisé, soumis à la bigoterie superstitieuse des Pères pèlerins du Mayflower en 1620 : les Puritains. Dix ans plus tard, avec mille autres pèlerins, l’avocat John Winthrop fonde la ville de Boston, lieu du drame Usher. La « croyance » en la « malédiction » familiale agit comme un « péché originel » (tous termes bibliques), suscitant l’hypocondrie, la dépression, la mort lente. L’histoire remue les sentiments de peur, de culpabilité, de prédestination.

Si l’histoire a été inspirée d’un fait divers à la maison Usher de Boston, détruite en 1830, où l’on a trouvé les corps d’un marin et d’une jeune femme emmurés dans le cellier par le mari, l’écrivain Poe en 1839 comme le réalisateur Corman en 1959 – 120 ans plus tard – la rendent universelle. C’est une vision du roman gothique déjà post-romantique et presque psychanalytique de l’esprit humain. S’y confrontent le rationnel et l’irrationnel, l’exploration des peurs ancestrales et la critique sociale, le sentimental et le macabre, le naturel et le surnaturel. On se moque des Lumières, on a peur de l’inconnu, de l’étranger… comme Trump, ce remugle qui sourd des profondeurs yankees.

Roderick (Vincent Price) et Madeline Usher (Myrna Fahey, 26 ans au tournage) sont jumeaux. Philip Winthrop (Mark Damon, 26 ans lui aussi), qui a vu Madeline à Boston pleine de vie et de joie, s’est fiancé avec elle. Mais, dans la maison de famille où des générations d’Usher se sont succédées, toutes criminelles, déviantes et maléfiques, Roderick le sensible, peintre halluciné, « croit » que sa sœur et lui sont atteints d’une tare congénitale, voire deviennent lentement abhumains. D’où sa misanthropie, sa dépression, son hypersensibilité des sens, son hypocondrie qui voit la maladie le ronger, sans savoir laquelle. Tout le contraire de ce que les Puritains fondateurs de Boston prônaient, une alliance communautaire et avec Dieu. Notez que Philip porte le même nom que l’avocat fondateur de Boston, convaincu que la vie en communauté était la seule façon d’être humain. En s’isolant, Roderick et sa sœur se mettent à l’écart de leurs frères et sœurs chrétiens et de Dieu ; ils sont condamnés au Mal et à la stérilité. Par mimétisme de jumeau (sans grimper aux rideaux de l’inceste, comme certains en ont émis l’hypothèse), Madeline réagit comme Roderick : elle se ronge, dépérit ; son frère-pareil déteint sur elle. Est-ce la maison qui reflète l’âme de Roderick ou l’âme de Roderick qui laisse la maison se ruiner ? Éternelle question du « to be, or not to be » du prince Hamlet dans Shakespeare, dilemme de choisir la douleur de vivre ou de mourir.

Philip, robuste jeune homme sain de corps et d’esprit, arrive à cheval visiter les Usher. Tout le paysage alentour se meurt, la terre stérile, les arbres secs, le lac sombre, la brume épaisse qui monte des eaux, la maison qui se délabre. Et Roderick qui refuse toute visite, avant de céder, contraint et forcé par Philip. Et Madeline, anémique, asthénique, qui ne revit qu’en songeant à l’amour (plus qu’au désir). Philip, qui est la vie, la vitalité, l’élan, va dès lors combattre Roderick, qui est la mort, l’abandon, l’entropie. Qui de Dieu ou du Diable va gagner ? Même la maison semble en vouloir au fiancé, cherchant à le tuer par la chute d’un lustre sur sa tête, l’écroulement d’une balustrade sous sa main, une bûche qui jaillit de la cheminée pour le brûler. Mais Philip est déterminé à enlever Madeline dès le lendemain pour l’arracher à cet univers putride.

C’est compter sans son jumeau, Roderick, qui la fait entrer en catalepsie en lui contant ses inepties. Philip la croit morte et, de fait, elle est mise en cercueil, puis en entreposée dans la cave, où sont tous les Usher depuis trois générations. Sauf qu’elle a été enterrée vivante et gratte le cercueil de ses ongles jusqu’au sang. Son fiancé, qui ne veut pas croire à sa mort, finit par se douter que Roderick ment sur l’état de sa sœur, pour conforter la prédestination génétique et morale qu’il croit irrémédiable. Le domestique Bristol (Harry Ellerbe), au service de la famille depuis soixante ans (ayant commencé à l’âge de 10 ans) l’avoue à demi-mot. Aussitôt Philip, qui s’apprêtait à partir, délaisse veste et manteau pour se ruer en chemise dans le caveau sous la maison, où il découvre, dans une pièce masquée, un cercueil ouvert contenant des traces de sang. Madeline a réussi à se dégager des chaînes mises par son frère et à s’enfuir comme une morte-vivante.

Mais elle est devenue folle – on le serait à moins. Subjuguée par son jumeau, isolée de son fiancé qui aurait pu la faire émerger des brumes de l’irrationnel, elle a perdu toute raison. Les yeux fixes, agrandis par l’horreur, elle remonte dans le salon par un passage secret et se rue sur son frère pour l’entraîner dans la mort qu’il a voulu lui donner. Ses forces décuplées par la levée de tous les tabous raisonnables, elle l’étrangle tandis que la maison s’écroule, la fissure qui menaçait depuis longtemps le mur porteur s’étant agrandie. Le sol, trop près du lac, est instable, comme si l’eau noire voulait engloutir la demeure et les humains qui avaient osé le défier. La géologie du Massachussetts est volcanique, parsemée de marécages paléozoïques de charbon et de lacs glaciaires. Les murs en bois de la maison Usher s’enflamment, de par les feux des cheminées et la volonté du Diable, et seul Philip réussit à en réchapper, en chemise blanche comme un ange de Dieu ou un pur, lui qui était venu combattre le mal et apporter ici la vie.

Un film robuste, servi par des acteurs puissants et un décor gothique. Une méditation sur la superstition américaine, le laisser-aller asthénique et la mort – ou le choix de vivre.

DVD La Chute de la Maison Usher (The Fall of the House of Usher), Roger Corman, 1960, avec Eleanor LeFaber, Harry Ellerbe, Mark Damon, Myrna Fahey, Vincent Price, Sidonis Calysta 2024, 1h19, €9,58

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Les autres films gothiques de Roger Corman chroniqués sur ce blog

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Au-delà grec

Les Grecs n’ont aucun dogme sur l’au-delà. Ils ont différentes croyances selon les époques et les sectes.

Conception traditionnelle : « l’effroyable demeure d’Hadès » – un non-lieu.

Le terme désigne à la fois le royaume des défunts et le Dieu qui y règne. Hadès est le frère de Zeus et de Poséidon. Il est le maître d’un lieu impalpable, plongé dans une ombre brumeuse. Le dieu Hadès est un ravisseur universel, selon Callimaque. Il accumule les hommes comme des richesses. Sa seule crainte est que la terre s’ouvre pour mettre au jour aux yeux des autres dieux son royaume pourri. Comme tous les dieux il a droit à des offrandes et, dans son cas, c’est chaque mort inhumé selon les rites. Hadès partage son trône avec la froide Perséphone, fille de Zeus et de Déméter. Selon Homère, le pouvoir de Perséphone consiste à maintenir le reflet des défunts dans un dérisoire état vaporeux et amnésique. Hadès n’est pas Thanatos, il est Zeus souterrain et reçoit l’ombre du défunt qui s’y précipite naturellement à l’issue des rites funèbres. Le point d’accomplissement de la mort est le dieu en même temps que le lieu. Dans l’Hadès, tout est ténèbre, inconscience, inconsistance, réclusion définitive. C’est un empire de la nuit – mais pas un néant. Plutôt un reflet du vivant, un semblant de ce qui a eu vie. Le lieu Hadès est au-delà de ce qui a donné au monde sa figuration. Pour y accéder, on doit traverser le fleuve Okéanos, entité primordiale dont tous les êtres sont issus. Le dieu Hadès est la face invisible de l’ordre du monde.

Conception orphique

Elle réactive la mémoire de l’origine divine de l’âme et nie sa représentation homérique comme vaporeuse et amnésique. L’au-delà orphique est un lieu où l’âme oublieuse de son origine divine – qui a transgressé le double interdit de tuer et de consommer ce qui a vie – est vouée aux souffrances de l’existence terrestre en étant emprisonnée dans un nouveau corps. Seule l’âme qui a vécu de façon orphique, en s’écartant de toute propension à faire couler le sang, pourra progresser jusqu’à Perséphone. En qualité de juge, elle l’autorisera ou non à se rendre dans les saintes prairies. Des lamelles d’or découvertes sur la poitrine du défunt ou auprès de sa main rappellent aux âmes la bonne direction à prendre et le bon mot de passe à prononcer au gardien d’outre-tombe. Elles soulignent un au-delà orphique comme un paysage éclairé, avec une topographie repérable. Pour la croyance orphique, pas de néant non plus, mais la persistance de l’âme. Une croyance en forme de consolation pour nier la mort définitive.

Mystères d’Éleusis

L’Hadès éleusinien est baigné de clarté – mais seulement pour les initiés. L’au delà est toujours situé sous terre selon Pindare, mais l’initiation éleusinienne permet une sorte de répétition pour emprunter le bon itinéraire vers la clarté salvatrice. Cet au-delà de lumière s’ouvre aux seuls défunts aptes à découvrir le chemin, ceux qui ont éprouvé les rites sacrés. Il se ferme à tous ceux qui ont négligé l’initiation – un bon moyen clérical de retenir les adeptes.

Îles des bienheureux

Enfin, pour Hésiode, selon la volonté de Zeus, certains hommes de la race divine des héros échappent à la mort. Ils séjournent dans un au-delà apaisé, aux confins de la terre. Le lieu est situé au bord des tourbillons profonds d’Okéanos. Ainsi Pélée, Kadmos et Achille sont-ils des héros élus pour les îles. Mais elles sont aussi accessibles à tous ceux qui ont eu l’énergie de garder leur âme pure de mal, en suivant la route de Zeus. Platon, dans le Gorgias, associe explicitement les îles des bienheureux à l’idée de récompense d’une vie vertueuse. De façon pré-chrétienne, il fait de l’au-delà un jugement selon les modes de vie observés ici bas.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Pensez le réel présent, dit Alain

Les faits divers font réfléchir, mais surtout imaginer. Or l’imagination est la folle du logis, celle qui devrait être enfermée, domptée, canalisée, pour ne pas nous rendre fou en totalité. C’est à la raison de le faire, pense Alain. « L’imagination est pire qu’un bourreau chinois ; elle dose la peur ; elle nous la fait goûter en gourmets. »

Ainsi d’un promeneur écrasé par une automobile, tué net. « Le drame est fini ; il n’a pas commencé ; il n’a point duré ; c’est par réflexion que naît la durée », analyse Alain. Celui qui pense à l’accident en juge très mal, car il n’est pas celui à qui c’est arrivé. « J’en juge comme un homme qui, toujours sur le point d’être écrasé, ne le serait jamais ». C’est insupportable, et mieux vaut un fait réel qu’une hypothèse sans cesse ressassée. « Un fait a cela de bon, si mauvais qu’il soit, qu’il met fin au jeu des possibles, qu’il n’est plus à venir et qu’il nous montre un avenir nouveau avec des couleurs nouvelles. »

On souffre de voir un malade, un vieillard Alzheimer, un ivrogne qui regrette un ami mort. « On souffre parce que l’on veut qu’ils soient en même temps ce qu’ils sont et ce qu’ils ne sont plus. » Mais ce n’est pas le réel. Ce qui est réel est l’instant suivant, pas le passé irrémédiable. « Un homme vieux, ce n’est pas un homme jeune qui souffre de la vieillesse ; un homme qui meurt ce n’est pas un vivant qui meurt », analyse le sage. Il n’y a que les vivants qui soient atteints par la mort et, si l’on y est sensible, c’est par empathie, pas par réalité de la mort en sa propre chair.

« De là un faux jugement sur la vie, qui empoisonne la vie, si l’on n’y prend garde. Il faut penser le réel présent de toutes ses forces, par science vraie, au lieu de jouer la tragédie. » Imaginer est la pire des choses lorsqu’elle fixe l’esprit sur le passé révolu. Le mort est mort, paix à son âme ; rien ne le fera revenir, si ce n’est, peut-être, les souvenirs de ceux qui l’ont connu et les œuvres, bonnes ou mauvaises, qu’il a laissé. Le vieillard ne redeviendra pas jeune, malgré les fantasmes des friqués de la tech qui « croient » cela possible. Il faut faire avec le réel, pas le regretter, ni le fantasmer. Il faut vivre au présent concret, et non dans l’imagination du peut-être.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Guy de Maupassant, Bel-Ami

Georges Duroy, un jeune homme bien de sa personne, taille fine, moustache blonde, air avenant, se taille une place dans Paris grâce aux femmes et au journalisme. Issu d’un couple de paysans cabaretiers normands, il est « monté » à la capitale par ambition, dans ce siècle où quitter la terre était l’avenir. Un temps militaire en Algérie comme sous-officier de cavalerie légère des hussards, où il a aimé descendre de l’Arabe comme du sanglier, il en a eu assez de la discipline et du climat. Engagé comme employé aux Chemins de fer du Nord, il végète, se privant de tout aux fins de mois.

Il retrouve un soir dans la rue un ancien copain de régiment, Charles Forestier, bourgeois établi et marié, et surtout journaliste à La Vie française, un journal financé par les affaires et le clan politique qui soutient l’affairisme. Duroy lui disant sa gêne, Forestier le fait engager comme assistant journaliste auprès de lui pour le double de son salaire aux chemins de fer. Il le convie à une soirée mondaine à son domicile, où il rencontrera du monde, notamment sa femme et le directeur du journal, Walter. Après s’être payé un costume et une pute, Duroy apprivoise les convives en contant avec verve ses souvenirs en Algérie. Il fait la connaissance de celles et ceux qui vont compter pour son ascension : Madeleine l’épouse de Forestier, Norbert de Varenne poète pessimiste et Jacques Rival chroniqueur parisien, Walter le patron de La Vie française et sa femme Virginie, Clotilde de Marelle et sa fille Laurine encore enfant. Il plaît à la gamine, première marche pour séduire la mère ; elle l’appelle Bel-Ami, surnom gentil qui lui restera et sera adopté progressivement par les autres.

Il doit écrire un article sur l’Algérie mais, autant il parle avec aisance en société, autant il a peine à écrire – vieux défaut de l’éducation française qui fait qu’on écrit autrement qu’on cause. Forestier lui conseille de voir sa femme. Celle-ci l’aide volontiers, comme elle aide son mari. Elle est fine, cultivée, et sait trousser une anecdote, sans oublier de rajouter des histoires inventées pour faire plus vrai. C’est le début d’un attachement, qui passera de l’intérêt à l’amitié puis à l’amour, avant la trahison.

Car Georges Duroy est un arriviste qui n’a pour seule jouissance que son égoïsme de prédateur. Il séduit Clotilde de Marelle et couche avec elle régulièrement dans le dos du mari ; elle loue même un petit meublé en rez-de-chaussée pour faciliter la chose. Il s’entiche de son métier sous l’égide de Saint-Potin, reporter qui lui apprend les ficelles du métier, et recueille des « échos » qui ont du succès. Comme Forestier tombe malade d’une mauvaise toux qui le conduira à la tombe, il prend de l’importance au journal. Madeleine le supplie de venir à Cannes où son mari se meurt dans leur belle résidence secondaire. Georges Duroy est atterré par la mort, l’effroi du moribond, la chair qui déjà sent. Il veut vivre et se lance à corps perdu dans la réussite pour ne pas perdre de temps. L’ambition sociale comme antidote à la mort inéluctable, c’est le roman de l’énergie.

Georges n’hésite pas à demander sa main à Madeleine qui, après quelques mois de deuil décent, y consent. Elle l’aide pour ses articles et Georges Duroy investit la place de Charles Forestier, jusqu’à se faire harceler par ses collègues sous le nom de Forestier parce que ses articles ont le même style (celui de Madeleine). Son épouse invite le grand monde, où elle glane des informations utiles pour le journal. Elle s’aperçoit que Virginie Walter a le béguin pour le bel homme resté jeune qu’est son mari, et le lui dit. Bien que prude et rigide, Georges en fait le siège, par jeu, jusque dans une église ; elle finit par céder, mais ce fut long et éprouvant. Elle sera désormais possédée par lui, aspirant à la baise comme une bacchante, une fois les digues morales crevées. De l’inconvénient d’être un tombeur…

Madeleine, sa femme indépendante et calculatrice, a probablement trompé Forestier avant de le tromper lui. L’héritage de tous ses biens que lui fait le comte de Vaudrec, sans enfants, rend encore plus frustré Duroy. Comme mari, il doit approuver le legs devant notaire ; or il hésite : ne serait-ce pas clamer à la face du beau monde que sa femme avait une liaison avec le comte ? Il convainc Madeleine de faire part à deux, la moitié de l’héritage lui revenant, ainsi le comte sera-t-il considéré comme un ami du couple et pas comme l’amant de Madeleine. Le voilà nanti d’un capital de 500 000 francs, lui qui n’avait rien.

Il veut rompre avec Madame Walter, un brin collante et immature, mais elle lui révèle un secret d’affaires pour le garder. Le nouveau ministre des Affaires étrangères Laroche-Mathieu, qu’il a contribué à amener au gouvernement par ses articles incendiaires sur le précédent, complote la colonisation du Maroc, soutenu par le patron de La Vie française qui a acheté une bonne partie de l’emprunt marocain, encore non garanti, en plus de centaines d’hectares de terres dans le pays. Acheter de la dette marocaine permettra de faire la culbute, une fois la colonisation lancée et l’emprunt garanti par l’État français. Ce délit d’initié, que le ministre a passé sous silence en demandant à Duroy d’écrire un article mitigé, rapporte encore 75 000 francs à Duroy, qui signe désormais ses articles « du Roy » et ajoute, sur les conseils de Madeleine, une particule, « du Cantel » pour Canteleu son village normand. Mais Walter et Laroche-Mathieu sont devenus riche à millions dans l’opération, ce qui frustre une fois de plus l’ambitieux Georges qui y a contribué, sans être récompensé.

Il décide alors de divorcer de sa femme en la faisant prendre en flagrant délit d’adultère avec Laroche-Mathieu, tout nu dans un lit de garni, par le commissaire de police du quartier. Il casse ainsi la carrière du ministre trop vantard, qui ne l’a pas emmené avec lui dans l’affaire du Maroc, et change de femme. Une fois libre, il peut épouser Suzanne, la fille aînée des Walter qui l’aime bien dans sa naïveté nourrie de romanesque, et ainsi profiter de sa dot à millions. Madame Walter refuse catégoriquement mais Monsieur Walter, réaliste froid en affaires, reconnaît le talent de Georges et consent. Après le mariage en grandes pompes à l’église de la Madeleine, il se fait dès lors appeler « baron du Roy de Cantel » – les titres n’étant plus reconnus par la République, et la société acceptant bien volontiers que les riches portent particule (ainsi Balzac, devenu « de » Balzac).

Vulgaire et peu cultivé, Georges Duroy sait s’insinuer et apprendre ; il a l’énergie chevillée au corps, seule vertu qui compte dans le monde d’après 1789, comme Stendhal l’a montré. L’arrivisme est bien considéré si l’on réussit à devenir riche, à baiser et épouser qui il faut – seule l’apparence compte, et la vigueur sexuelle en est une composante. Ce sont les femmes qui, dans la société, font et défont les réputations. Il faut pour cela coucher, sinon aimer, du moins le feindre. Cinq femmes vont initier le jeune Georges Duroy aux secrets de la mondanité et lui assurer la réussite, de Rachel la pute de l’Opéra à Suzanne, la fille du patron millionnaire.

La France est, en cette fin de siècle, en pleine expansion capitaliste et coloniale. La presse, la politique, la finance s’entremêlent, les uns corrompant ou aidant les autres – cela n’a pas changé, sauf que le territoire est désormais le monde. A noter qu’une revue d’affaires nommée La Vie française a paru dès 1945 jusqu’en 1999, avant de devenir La Vie financière puis de disparaître en 2008. Portrait du député Laroche-Mathieu, sous les traits duquel on peut reconnaître nombre de nos députés contemporains, à commencer par François Bayrou :« C’était un de ces hommes politiques à plusieurs faces, sans convictions, sans grands moyens, sans audace et sans connaissances sérieuses, avocat de province, joli homme de chef-lieu, gardant un équilibre de finaud entre tous les partis extrêmes, sorte de jésuite républicain et de champignon libéral de nature douteuse, comme il en pousse par centaines sur le fumier populaire du suffrage universel. Son machiavélisme de village le faisait passer pour fort parmi ses collègues, parmi tous les déclassés et les avortés dont on fait des députés. Il était assez soigné, assez correct, assez familier, assez aimable pour réussir. Il avait des succès dans le monde, dans la société mêlée, trouble et peu fine des hauts fonctionnaires du moment. On disait partout de lui : ‘Laroche sera ministre’, et il pensait aussi plus fermement que tous les autres que Laroche serait ministre. » (2ème Partie, Chapitre 2)

Les combines, l’argent, l’érotisme de l’intérêt et du plaisir, masquent la mort qui rôde et aura le dernier mot. C’est l’angoisse qui fait vivre à fond cette vie-même, semble dire le roman.

Guy de Maupassant, Bel-Ami, 1885, Folio 1999, 438 pages, €3,50, e-book Kindle Petits classiques Larousse €2,99

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Jean-Louis Fetjaine, Brocéliande

La suite du Pas de Merlin, chroniqué sur ce blog. Le jeune prince Emrys Myrddin, fils de la reine Aldan, doit fuir la grande Bretagne ravagée par la guerre durant la conquête de l’ouest des Saxons sur les Bretons. Il s’embarque avec le moine Blaise, ex-chapelain de la reine sa mère, qui l’a mandaté pour protéger son fils.

Sur le coracle qui transporte les réfugiés, les trois marins sortent leurs coutelas ; ils vont égorger les migrants pour s’emparer de leurs biens. Par son regard et son agilité, Merlin les met en déroute, aidé du guerrier Bradwen qui rejoint la petite Bretagne pour s’y tailler une place. La brume, la volonté et la rapidité de l’action effraient les paysans ignares qui croient à la sorcellerie, ce pourquoi Merlin et son moine sont dénoncés au seigneur du lieu, l’île de Batta, ancien nom de Batz.

Les évêques, convoqués par le comte de Leon Withur, ont à juger du moine, accusé d’hérésie car il croit en la bonté de Merlin, enfant non baptisé, qui ne peut « donc » (soulignez bien cette manifestation de sectarisme) bénéficier de la grâce divine. Pourtant, Dieu n’est-il pas le créateur de toutes choses ? De tous les êtres ? Y compris le diable ? Blaise est excommunié et condamné à se racheter en fondant sous les ordres du moine Méen un monastère aux marges de la grande forêt celtique qui couvre le centre de la Bretagne. Merlin, lui, s’évade avec l’aide de Bradwen, un soir de brume épaisse sur les marais de Yeun Elez, infesté selon les superstitions de farfadets, korrigans, lutins, fées, elfes et poulpiquets, créatures du diable comme chacun croit savoir.

Les chemins de Merlin et de Blaise se séparent. Bradwen est éliminé par les fines flèches des elfes, une fois dans la forêt, au grand dam de Merlin, fils d’elfe lui aussi, qui en avait fait son ami. Il se retrouve maîtrisé d’une pression sur la veine du cou, déshabillé, couché dans un berceau de fougères. Il dort deux jours, épuisé, avant de se lever, toujours nu, et de scruter la forêt au seuil de son berceau. Il est né à nouveau, chez lui, dans le domaine de son père Morvryn, un elfe qui a aimé la future reine Aldan au point de lui faire un fils.

Merlin fait donc connaissance de son peuple, son grand-père Gwydion, sa demi-sœur Gwendyd qui va toujours nue, les elfes en tunique ou sans rien qui se fondent entre les feuilles et se confondent avec les souches ou la mousse – ce pourquoi un œil humain ne les voit pas. Il apprend la langue elfique, où son nom est Lailoken ; il joue avec les enfants tout nus ; il est initié par les fées des arbres qui tracent sur son corps des runes oghamiques. Puis il se fond dans les éléments durant des mois, étant tour à tour eau, poisson, loutre, daim… Car le peuple des elfes est immergé dans la nature, il ne fait qu’un avec elle – contrairement aux chrétiens, dont le Dieu sépare radicalement l’esprit de la matière, ordonnant à ses créatures humaines d’être maîtres et possesseurs de la nature.

Mais son passé humain, trop humain, rattrape Merlin. Cylid, le serviteur breton de la reine Guendoloena, devenu libre, a hésité longtemps avant d’accomplir la dernière mission : avertir Merlin que son fils est en danger. Treize ans ont passés et Cylid se met en route pour traverser la Manche et rejoindre la petite Bretagne où Blaise est confiné. Juste avant de mourir, il lui demande d’alerter Merlin. Blaise s’enfonce dans la forêt, manque d’être dévoré par les loups, mais Gwendyd la chef de meute, sœur elfe de Merlin, les en empêche in extremis.

Merlin retrouve son moine et entreprend avec lui la traversée vers Dal Riada, où règne son mari Aedan Mac Gabran, le roi des Scots. Mais il est trop tard : le jeune Arthur, fils de Merlin et bâtard d’Aedan, a été adopté par lui comme son fils et traité comme les autres. Son demi-frère aîné Garnait le hait, comme il hait sa marâtre Guendoloena, un peu plus jeune que lui, qui lui a ravi son père. Dans la guerre qui se prépare, il confie à Arthur, 13 ans, un commandement dans l’armée, et se garde bien de se porter à son secours lorsqu’il est pris au piège. C’est le destin historique d’Arthur que de mourir vers 537 à la bataille de Camlann.

Merlin le pressent. Il n’a plus rien qui le retienne, sauf la vengeance envers Ryderc, le roi trop faible, qui se croit roi suprême de tous les Bretons mais est incapable d’obtenir une victoire contre les Saxons. Il se rend à son fort au-dessus de la Clyde pour lui ravir son torque, que le roi Guendoleu avait confié personnellement à Merlin pour le donner au plus valeureux des rois bretons. Ryderc en est indigne. Merlin s’élance en haut de la tour et jette le bijou d’or dans la rivière. Ryderc, fou de rage le tue d’un lancer d’épieu et Merlin meurt empalé, pendu, noyé, comme il l’avait prédit, par l’épieu qui lui a transpercé le corps, le filet sur lequel il est tombé qui l’a étranglé, et l’eau de la Clyde dans laquelle sa tête a plongé.

Fin de l’histoire, un peu rapide. L’auteur conclut, « mais c‘est ainsi que s’achève l’histoire de Merlin, fils et père d’Arthur, ni vraiment fils ni vraiment père, dont on dit que l’âme vit toujours en Brocéliande auprès de Gwendyd. » Intéressante fantaisie historique, proche des faits avérés par les textes, mais qui laisse sur sa faim.

Jean-Louis Fetjaine, Brocéliande, 2004, Pocket Fantasy 2006, 335 pages, €2,14, e-book Kindle €12,99

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Philip Roth, Le théâtre de Sabbath

Philip Roth, né à Newark l’année où Hitler parvient au pouvoir en Allemagne, a 62 ans lorsqu’il écrit la vie de son personnage – juif – Mickey Sabbath. Est-ce la montée de l’andropause et de la progressive impuissance qui va avec ? Il l’explore par tous les bouts, l’art, la musique, la littérature, la santé, l’enfance et la vieillesse, les relations familiales et amicales, la judéité. Une fois essoré, le personnage exprime les deux déterminants de son existence : le sexe et la mort.

Mickey a vécu une enfance heureuse à Bradley Beach dans le New Jersey, au bord de l’Atlantique, entre deux parents aimants et un aîné de cinq ans plus âgé. Morty était l’exemple et le protecteur, un rêve de grand frère athlétique, serviable, travailleur – le préféré de sa mère. Juif pleinement américain, il s’est engagé dans l’aviation à 18 ans, et a été tué par les Japonais aux Philippines dans son bombardier B25 en 1944 à 20 ans. Depuis, Mickey voue une haine « raciste » aux petits hommes jaunes du soleil levant – oui, un Juif peut être raciste. La mort poursuit Sabbath : sa mère se brise à la mort de Morty, sa première femme Nikki disparaît sans laisser de traces, sa seconde femme Roseanna se tue à l’alcool avant de virer lesbienne car son père aurait attenté à sa virginité à 13 ans, sa maîtresse Drenka, catholique croate et aubergiste à la vie sexuelle débridée, attrape un cancer et succombe, son ami des années New York, Linc, se suicide. Au fond, « tout ce qu’on aime disparaît », songe-t-il. Même les planches de la jetée, renversées par une tempête, où il allait pêcher le dernier soir avec son grand frère, avant qu’il ne parte à jamais. Il vit un deuil sans fin, jusqu’à acheter une place pour lui au cimetière juif de sa famille. Tentative littéraire d’épuisement de la mort sous le patronage d’Hamlet, le prince de l’être ou ne pas être méditant devant le crâne de Yorick.

Ce pourquoi Mickey n’obéit qu’à sa propre nature, avec désinvolture. Amoral, Dieu m(’h)a()bite, pourrait être sa devise. Intéressé aux filles à 12 ans, étudiant avec attention les seins à 13 ans, expérimentant le plaisir du vit à 15 ans, il va aux putes dès 17 ans, engagé comme marin dans la marchande, qui le conduit aux Caraïbes où chaque port a sa rangée de bordels aux filles de tous âges et de toutes couleurs. D’où ses démêlés avec la police puritaine de Broadway, lorsqu’en 1956, devenu marionnettiste, il parle des doigts d’une main tandis que les doigts de l’autre décapsulent un sein d’étudiante, fascinée et consentante. L’épouse de son ami Norman lui dira, alors qu’il la drague impunément à 64 ans : « Vous avez un corps de vieillard, une vie de vieillard, un passé de vieillard, et un instinct aussi fort que celui d’un enfant de 2 ans » p.759.

Mickey Sabbath est au fond suicidaire, mais il résiste, de tout son instinct de vie. Il est mêlé (un « mickey » est une boisson droguée à l’insu du buveur) ; son nom même lie le shabbat religieux juif au sabbat populaire des sorcières. Lui ne s’abstient jamais, ne se repose pas, mais mène sans cesse le tapage. Il va toujours jusqu’au bout de ce qu’il ressent. Peut-être est-ce cela, être juif. Il a, comme son auteur, l’intelligence du romancier, « sophistiquée mais jamais cérébrale, toujours connectée à sa sensibilité, et ponctuée d’hilarités sauvages, d’un sens tragique de l’existence, d’ironie, et aussi pour étonnant que cela puisse paraître, des jeux et des grandes naïvetés de l’enfance », écrit son ami juif français Marc Weitzmann dans la biographie de l’écrivain qui vient de paraître, La Part sauvage, Grasset, 2025 – Prix Femina essai.

Dans ce roman post-dépressif, Philip Roth dynamite tout, conventions sociales, lieux communs idéologiques, décence commune. Son personnage est dégueulasse et libidineux, jamais guéri de la perte de son frère, donc de sa mère, mais prodigieusement vivant : rabelaisien, célinien. Roth est un Protée qui englobe tout. Malgré les inévitables longueurs entraînées par le délire de l’écriture, cette biographie d’un personnage imaginaire (mais juif) fait « vrai » dans son humanité universelle.

Philip Roth, Le théâtre de Sabbath (Sabbath’s Theater), 1995, Folio 1998, 656 pages, €13,30, e-book Kindle €12,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Woody et les robots de Woody Allen

Le Dormeur (Sleeper) s’appelle Miles (Woody Allen). Patron d’une boutique d’aliment naturels et accessoirement concertiste de jazz, il est entré à l’hôpital un beau matin de 1973 pour une lésion cancéreuse à l’estomac. Il se réveille deux cents ans plus tard, en 2173, dans une clinique spéciale… Il a été cryogénisé, comme c’était la mode nouvelle au début des années 70, une science de fiction qui « croyait » (oui, les scientifiques peuvent « croire » sans savoir) que l’on pourrait soigner dans le futur et que conserver le corps suffirait pour poursuivre sa vie.

Ceux qui le réveillent de sa capsule, où il est soigneusement emballé dans du papier alu, sont des scientifiques « résistants », car, en deux cents ans, le gouvernement a bien changé. Les fantasmes des années 70 étaient au pouvoir grandissant des multinationales, à la tendance à la technocratie autoritaire, au pouvoir fort. Les États-Unis étaient alors sous Richard Nixon, président conservateur et un peu paranoïaque, qui faisait « écouter » ses adversaires (affaire du Watergate), bien qu’il réussisse bien dans les affaires internationales (ouverture à la Chine, fin de la guerre du Vietnam, limitation des missiles SALT avec l’URSS, arbitre lors de la guerre du Kippour, fin de la convertibilité du dollar en or, mais renversement d’Allende au Chili). Évidemment, pour la gauche woke post-hippie, c’était un réactionnaire, et les bourgeoises aisées se rangeaient derrière « la révolution ».

Woody Allen en joue avec le personnage de Luna (Diane Keaton), envolée snob dans la lune qui convie ses « amis » dans son genre à une party chez elle où se faire du bien est l’essentiel des échanges. L’un d’eux arbore même une croix gammée sur sa tunique, car il trouve ce symbole amusant. Elle se croit « artiste » en déclamant un poème de sa composition, désolant de banalité et avec au moins une faute de sens, et se console en s’isolant avec un jeune blond bronzé dans la cabine d’excitation génésique où il « font l’amour » chacun tout seul et tout habillé. Cet orgasmatron est inspiré du psychiatre Wilhelm Reich, juif obsédé de sexe, fort à la mode dans les années hippies.

C’est dire combien ce film loufoque et drôle est une satire de ces milieux gauchisants et utopiques, inaptes à voir la réalité et se cantonnant au plaisir. Une satire aussi du futur technologique et technocratique à la Orwell et Musk, où l’Etat-policier surveille tous le monde, envoyant sa police en rouge (comme les pompiers) pour éteindre l’incendie qui couve chez les têtes brûlées. Le portrait du Président, appelé simplement The Leader (le Chef, comme on dirait Le Dictateur chez Chaplin ou le Caudillo chez Franco) trône dans toutes les maisons, et il ferme chaque soir les programmes télé face à la mer, avec son chien-loup berger allemand. Las ! Les résistants font sauter sa résidence et il ne reste qu’un nez. Les savants veulent donc l’utiliser pour le cloner et reproduire un Président, tel un dieu ou un Staline (cryogénisé au cas où). Le thème du « nez » sera repris en grotesque outré par Jonathan Littell dans Les Bienveillantes. Miles et Luna parviendront à infiltrer la clinique du projet Bélier, qui consiste à cloner le nez dictatorial, à le voler au vu et su de tous, et à la détruire en le faisant passer sous un rouleau compresseur.

Dès son réveil, Miles doit fuir, la police-qui-sait-tout envahissant la clinique pour « reprogrammer » les cerveaux déviants (comme en URSS et sous Poutine et Xi). Il se réfugie dans une camionnette qui convoie des robots domestiques ayant besoin d’être réparés et, pour ne pas être reconnu lors d’un contrôle de l’omniprésente police, se déguise en robot. Il marche impassible et saccadé comme Buster Keaton et use de facéties à la Charlot. Livré à la bourgeoise Luna, il se bat avec un « gâteau instantané » de l’industrie du pratique-pas-cher qui sévit chez les femmes en mal de féminisme : il prolifère comme un blob. C’est chez elle qu’il expérimentera un peu plus tard la machine à jouir. Or qui jouit ne résiste pas, CQFD : la société de consommation et de loisirs est construite pour laisser gouverner une caste restreinte.

Lorsque Luna rend son robot pour qu’on lui change la tête qui ne lui revient pas, Miles s’enfuit et la retrouve pour lui avouer qu’il n’est pas une machine mais un survivant du passé. Elle ne le croit pas, puis décide de dénoncer cet « étranger » qui vient troubler le doux présent aux autorités. Tout ce qui change de la routine du plaisir est une menace intolérable – aujourd’hui encore avec la chasse aux immigrés aux Etats-Unis. Miles l’enlève alors et la fait camper dehors, elle qui n’a jamais quitté sa maison confortable, et la fait se nourrir de céleri géant et de banane géante, production industrielle générée artificiellement. Elle finit par alerter la police et fait endosser à Miles une combinaison pour ne pas être reconnu. Mais c’est une camisole gonflable, ce qui donne un beau numéro sur le lac où ils s’évadent en nageant. Car Luna va être prise par les policiers qui lui disent qu’elle a été « contaminée » par un contact trop prolongé avec cet « étranger » (comme en URSS). Ils fuient sur le lac et un tir de la police fait fuser la combi qui les propulse à une vitesse de hors-bord et leur permet de s’échapper.

Les deux se disputent en parfait couple et Luna tombe amoureux de Miles qui tombe amoureux d’elle. Lui finit par être capturé et son cerveau lavé, tandis qu’elle rejoint les révolutionnaires sous la houlette du jeune, blond, grand, beau, musclé Erno (John Beck) – en bref « un parfait nazi » comme lui dira Miles (réplique reprise dans Les Bronzés par Michel Blanc) – lui qui est mûr, brun, petit, laid, racho – en bref un parfait juif. C’est Luna qui fait enlever Miles reprogrammé par la résistance, et Erno le déprogramme par hypnose pour le faire revenir à sa vraie personnalité. D’où une scène désopilante d’un repas juif avec ses parents juifs dans son enfance juive du quartier juif de Brooklyn où Miles juif a vécu enfant. Rire de soi est le meilleur rire ; il est de tendresse.

Le garçon est cependant jaloux de la fille quand il la voit embrasser le bel Erno. Elle croit à l’amour libre, pas lui. Elle invoque alors « la science » comme on lui a appris. Elle aurait « prouvé » que les hommes et les femmes ne peuvent pas avoir de relations durables en raison d’incompatibilités chimiques. Miles ne le croit pas. C’est dire que, comme Nietzsche le pensait, la science est pour lui aussi une croyance, dès qu’elle sort des protocoles de l’expérience en double aveugle. D’ailleurs, en quoi croit-il ? Pas en Dieu, pas en la politique, il avoue qu’Erno le révolutionnaire deviendra aussi autoritaire et infect que le Dictateur lorsqu’il aura le pouvoir, l’expérience l’a montré. Il croit en deux choses : le sexe et la mort, mais la mort reste au fond la seule certitude. Et ils finissent par un baiser goulu, fusionnel, impossible.

Une dystopie réaliste au vu de ce que nous préparent Trump, Vance, Musk et les autres !

DVD Woody et les robots (Sleeper), Woody Allen, 1973,avec Woody Allen, Diane Keaton, John Beck, Mary Gregory, 20th Century Fox 2007, 1h24, €12,95

The Woody Allen Collection : Bananas + Woody et Les Robots + Tout ce Que Vous Avez Toujours voulu Savoir sur Le Sexe, MGM / United Artists 2012, doublé anglais, français, €49,90

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Scoop de Woody Allen

Une comédie policière dans la période Londres du réalisateur. C’est léger, loufoque, pas très réussi. Le thème reprend Jack l’Éventreur et la théorie selon laquelle le tueur serait quelqu’un de la haute société. Il joue avec la naïveté féminine et avec l’ambition américaine sans entraves pour faire avancer l’enquête. Car Sondra Pransky (Scarlett Johansson) est étudiante en journalisme.

Lors de vacances à Londres, où elle vit en colocation avec deux consœurs, elle est invitée par l’une d’elle à un spectacle de magie pour gosses donné par Sid Waterman (Woody Allen). Il a choisi pour nom de scène « The Great Splendini », selon l’enflure commerciale yankee. Il parle trop et complimente lourdement chacun, selon la tactique commerciale yankee. Il masque ses bafouillements et ses maladresses sous une illusion sociale, selon la pratique commerciale yankee. En bref, il caricature les Américains exprès devant le public européen. Cela fait rire – un peu lourdement.

Sondra est appelée sur scène par hasard pour être « dématérialisée » dans une sorte d’armoire intérieurement tapissée de rayures verticales. Le tour est basique et sans intérêt, sauf de surprise. Et surprise il y a lorsqu’elle rencontre dans la boite un célèbre journaliste récemment décédé, Joe Strombell (Ian McShane) sous la forme d’un fantôme. Il lui révèle un scoop, qu’il a appris d’une femme sur la barque des morts, la secrétaire même du tueur qu’elle soupçonne de l’avoir empoisonnée parce qu’elle approchait de trop près la vérité. Excité et professionnel, il s’est échappé du voyage vers l’au-delà pour un moment, afin de livrer l’info à une journaliste. Le scoop est la probable identité du « tueur aux tarots », un assassin de putes aux cheveux courts et noirs qui ressemble à sa mère morte, et qui fait la une des journaux à Londres. Il s’agirait de Peter Lyman (Hugh Jackman), un jeune et riche aristocrate anglais voué à la politique, habitant un manoir de quatre cents ans d’existence.

Sondra, désorientée et novice (elle n’est journaliste que de son bulletin d’université) décide de mener son enquête et convainc Sid de lui prêter main forte. C’est l’alliance de la carpe et du lapin, de la niaise et du bafouilleur. Mais ça avance, cahin-caha. Sondra est courte et dodue, mais bien roulée. Quoi de mieux que de se mettre en maillot moulant une pièce (ce burkini des chrétiens puritains) pour s’offrir aux regards du bellâtre grand, musclé et velu, dans la piscine du club où il nage régulièrement ? Il suffira, dit Sid, qu’elle fasse semblant de se noyer pour que le héros la sauve et fasse sa connaissance. Ce qui est fait et réussi, non sans quelques blagues douteuses de Woody Allen du style « quand j’ai entendu au secours, je suis monté à la chambre avant d’accourir voir ce qui se passait ».

Mais tout va bien, c’est le coup de foudre de Peter pour Sondra, la femelle exotique américaine (malheureusement affublée de lunettes). Il l’invite tout de gob à une party que son père offre dans le manoir familial, véritable château entouré d’un grand parc. Là, il fait la visite à la fille et à son « père », qui se sont présentés sous un faux nom et une fausse parenté. Le clou est la salle sécurisée où il conserve sa collection d’instruments de musique précieux, dont un violon Stradivarius. C’est là probablement qu’il cache aussi ses secrets. Sondra couche avec lui dès le premier soir, les Américaines (il y a vingt ans), n’étaient pas prudes. Mais elle n’apprend rien, sinon que le beau gosse est un coup au lit, et elle en tombe amoureuse.

Hommage au journalisme d’investigation, le fantôme insiste ; il revient plusieurs fois sur terre titiller Sondra, et même Sid qui le voit aussi, afin qu’ils activent les recherches. Il livre même le code de la chambre forte, que Sid parvient à grand peine à mémoriser, toujours brouillon et foutraque, au point de l’avoir noté mais de l’avoir oublié dans un veston envoyé au teinturier. Par un procédé mnémotechnique, et en se trompant plusieurs fois, il parvient quand même à retrouver la suite de chiffres et, lors d’une soirée, pénètre dans l’endroit, d’où il ressort sans rien avoir trouvé. Sondra fera de même et et découvrira un jeux de tarots planqué sous un cornet à piston. C’est dans un sac de Peter que Sid va trouver une enveloppe vide sur laquelle est noté le prénom Betty. Or il se trouve que toutes les putes aux cheveux noirs et courts découvertes assassinées s’appellent Elisabeth ou Lisbeth, donc Betty, comme sa mère. Et qu’à chaque fois que Peter dit s’absenter pour une réunion, une pute passe de vie à trépas. Sauf que ce faisceau d’indices, comme on dit à la crim, surtout avec l’intervention du « fantôme », ne suffit pas à déclencher une enquête officielle, ni de la police, ni des journalistes. Il faut des preuves tangibles.

Sondra joue donc la chèvre ; elle avoue à Peter qu’elle lui a menti et que Sondra est son vrai nom. Peter, sans se démonter, lui dit que lui aussi a menti, il n’était pas à une soirée le jour où la dernière pute a été trucidée, mais à un rendez-vous d’affaires confidentiel avec des investisseurs saoudiens. Allez donc le prouver… Comme il sent le vent du boulet, il veut faire subir à Sondra le sort de son ex-secrétaire. Pour cela, rien de mieux qu’une promenade sur le lac, d’où il la flanquera à l’eau, puisqu’elle ne sait pas nager. Il préviendra alors les secours, éperdu et désolé, et tout sera réglé.

Sauf qu’évidemment, rien ne se passe comme prévu.

Ce film est un peu bête au premier degré, la vraisemblance n’étant pas de mise, d’autant que Sondra et Sid parlent beaucoup trop – à l’américaine. Mais il y a un second degré que l’on peut apprécier.

Au fond, démontre Woody Allen, tout est illusion : l’apparence sociale, dévoilée par le journalisme d’investigation ; la propension à tuer du narcissisme primaire, prolongement de celui de la mère pour l’enfant ; les tours de magie, qui sont de la manipulation ; le cinéma même, qui crée une réalité fictive. Dans toutes ces illusions, il faut savoir nager. En pessimiste profond, caractéristique juive selon lui, Woody Allen voit dans le cinéma le moyen d’échapper au réel de l’existence, cruel et vide de sens. Il déclare à une bourgeoise affidée au christianisme que lui s’est converti au narcissisme. C’est se prendre soi comme objet d’amour, puisque la mort est au bout de la vie (Woody Allen est athée).

La mort, d’ailleurs, est exorcisée dans le film sous la forme d’un être à capuche muni d’une faux et qui ne dit pas un mot, raide comme le destin. Le moment de la mort n’est pas montré à l’écran, ni celle du journaliste, ni celle de la dernière pute, ni celle du maladroit. Le film commence sur un enterrement et se termine par un accident mortel. Le cinéma comme exorcisme.

DVD Scoop, Woody Allen, 2006, avec Woody Allen, Christopher Fulford, Geoff Bell, Hugh Jackman, Nigel Lindsay, Scarlett Johansson, anglais, français, TF1 Studio 2011, anglais, français, 1h32, €14,99, Blu-ray anglais, français, €11,59

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Le soin de l’âme chez Socrate

Socrate est philosophe, pas religieux. Il distingue les traditions des lois sacrées et ce qu’il appelle « l’antique parole » dans le Phédon. Autant les lois sacrées sont propres à chaque sanctuaire, et leurs traditions plurielles, autant l’antique parole est universelle. « Elle concerne le soin de l’âme, ce que précisément la religion civique ignore, celle-ci se pliant fidèlement aux pratiques cultuelles fixées par les traditions et destinées à attirer sur toute la communauté la protection des dieux qui ont, à la place d’une âme, une puissance toujours ambivalente, soit bénéfique, soit maléfique, que le mortel de l’âge de fer – le contemporain – doit gérer ».

La croyance commune grecque, qui voit tous les défunts dans le même état vaporeux, inconsistant, est en rupture avec cette fameuse antique parole. Dans le Phédon de Platon, Socrate philosophe sur la mort et déclare : « J’ai bon espoir qu’après la mort, il y ait quelque chose, et que cela, comme le dit au reste une antique parole, vaut beaucoup mieux pour les bons que pour les méchants. » Socrate évoque ainsi une âme qu’il immortalise d’après l’antique parole, ignorée par le culte de la cité. Car la religion dans la cité ne sait s’occuper que de sa protection collective, et pas de l’humain comme individu.

Il semble, selon Socrate, que cette antique parole soit une révélation faite aux hommes par la philosophie et non par la religion. Le culte ne se préoccupe pas du soin de l’âme mais de celui de la communauté, en s’attirant les dieux par les rites sacrificiels. Rappelons que les hommes sont séparés des dieux par ce fossé qu’est la mort, que les immortels ne peuvent connaître. L’âme serait donc un moyen de préserver la part de dieu qui existe chez les mortels. Ce n’est pas le dieu qui descend vers des hommes qui seraient ses créatures, mais les hommes indépendants des dieux par leur nature, qui s’immiscent dans la sphère des dieux par le biais de leur âme.

Mais ce n’est que l’avis de Socrate, philosophe, et pas celui du Grec moyen, citoyen.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Open Range de Kevin Costner

L’amour, la mort ; la violence, la liberté ; les grands espaces, se fixer. Tels sont les grands thèmes de ce film exigeant, qui a eu du succès même chez les Yankees, en général assez bas du plafond. Mais il y a les mythes qui agissent toujours : le Pionnier, le Justicier, la Rédemption, la Virilité. Car il y a évidemment une grosse bagarre, des centaines de balles dans un duel à la fin entre les bons et les méchants. Et devinez qui va gagner ?

Le scénario s’inspire du roman de Lauran Paine, The Open Range Men, paru en 1990. Open range, non traduit en français par flemme, signifie prairies ouvertes, autrement dit le droit de passage et de pacage pour tous les troupeaux dans cet immense espace qu’est le nord-ouest américain. La privatisation par un baron du bétail local est donc une tentative de s’approprier ce qui appartient à tous, une dérive de la loi au nom du plus fort. Elle s’oppose au droit et aux libertés – ce dont les machos brutaux et cyniques (ici un « Irlandais » immigré ») se moquent en imposant leur règle. Trompe ne fait pas autre chose, ce qui provoque ces deux mythes américains. D’où l’actualité de cet anti-western où le Pionnier peut dériver vers l’orgueil et se croire Dieu sur sa terre, alors qu’elle a été créée pour tous.

Un éleveur « Boss » Spearman (Robert Duvall) et ses trois cow-boys, Charley (Kevin Costner), le gros Mose (Abraham Benrubi) et l’adolescent de 16 ans John « Button » (Diego Luna, 24 ans) conduisent un troupeau de bovins vers l’ouest en traversant en l’an 1882 les terres du gros fermier qui a absorbé ses voisins par la menace, Denton Baxter (Michael Gambon). Tout irait bien s’ils n’avaient oublié « le café ». Il faudrait en acheter à la ville qu’on vient de passer, avant de poursuivre la route. Button se propose, mais il est trop tendre pour son Boss, d’où son surnom de fleur encore à éclore. Spearman l’a ramassé dans une ville du Texas « il y a quelques années » alors qu’il fouillait les poubelles pour manger. Il en a fait son employé et veille sur lui comme sur un fils adoptif. On apprendra en effet qu’il a perdu sa femme et son fils de 7 ans du typhus, des années auparavant. Il envoie donc plutôt Mose, un ours plutôt gentil avec les gens et qui s’occupe de l’intendance.

Sauf que Mose ne revient pas. Boss soupçonne un incident et part à la ville avec Charley, fidèle et efficace second. Ils laissent le gamin garder le chariot et surveiller les bêtes. Mose a été fourré en prison après avoir été tabassé pour avoir, selon la version officielle, déclenché une bagarre dans l’épicerie avec les hommes de Baxter. Il les a bien assaisonnés, cassant même le bras droit du tueur psychopathe de Baxter. Le Marshall Poole (James Russo) réclame par provocation 50 $ pour chaque infraction, s’ils veulent le libérer, ce qui ne plaît pas à Boss. Mais il négocie au lieu de tenter de régler la chose par la force. Baxter veut montrer qui est le patron en ville et y consent, mais à ses conditions : qu’ils quittent le pays avec leur troupeau avant la nuit. Sinon, il lâchera ses chiens et leur troupeau sera dispersé. Mais Mose a été salement amoché, et les deux hommes doivent le conduire chez le docteur Barlow (Dean McDermott) qui vit avec une femme dans leur petite maison bien entretenue. Charley croit que c’est sa femme ; il apprendra plus tard que c’est sa sœur. Il en tombe amoureux et se déclarera avant la grosse bagarre, croyant ne pas en revenir.

Ils retournent au chariot avec Mose, soigné mais faible sur son cheval, mais ne peuvent quitter le camp à la nuit. Ils sont donc menacés par les sbires de Baxter, qui avancent masqués comme des malfrats du Ku Klux Klan, s’abritant derrière cet anonymat pour perpétuer leurs forfaits. Boss, qui connaît bien ce genre de gang, les surprend à la nuit avec Charley, les désarme et en tabasse un ou deux de ceux qui ont blessé Mose. Pendant ce temps, d’autres sbires ont attaqué le chariot, tué Mose d’une balle dans la tête et blessé sérieusement l’adolescent Button d‘une balle dans la poitrine avant de le frapper violemment sur le crâne. Ils ont tué même le chien, Tig, au nom de grand-mère Costner. C’est le tueur au bras cassé qui s’en est chargé, il « a eu du plaisir », dira-t-il.

Pas question donc de lever le camp, il faut attendre le matin et, si Button survit, le porter avec le chariot chez le docteur, et régler cette affaire de meurtre avec Baxter. Charley est un ancien soldat de l’Union qui a servi dans un commando spécial derrières les lignes, pendant la guerre de Sécession, et il est devenu en quelques mois un tueur sans scrupules. Il s’en repend, surtout en observant son Boss et ami qui négocie avant de tirer et qui est bienveillant avec les gens, dont le jeune Button. Mais il faut parfois tuer pour défendre ses droits, et affronter l’ennemi pour gagner sa liberté. Boss en est d’accord : ni Mose, ni Button n’avaient rien fait qui justifie leur massacre sous le nombre, alors qu’ils ne pouvaient même pas se défendre.

Ils confient Button à la maison du médecin, qui est parti soigner les sbires de Baxter amochés par eux hier soir. Ce sera Sue Barlow (Annette Bening) qui s’en occupera, comme une infirmière et une mère. Elle voit bien comment Boss se comporte avec le gamin et l’en apprécie pour cela. Aidés par Percy (Michael Jeter), un vieux gardien des chevaux, ils surprennent les hommes de main du Marshall et les chloroforment, à l’aide d’une bouteille prise dans la vitrine du docteur, avant de les enchaîner en cellule. Boss ne veut pas les tuer. Mais Baxter les délivre et décide d’affronter les deux hommes pour les descendre, montrant qui est le patron sur cette terre. Il ne sait pas que c’est Dieu, mais va très vite s’en rendre compte. Le Seigneur, ce « salopard qui n’a rien fait pour défendre Button », grommelle Boss, change de camp et donne l’avantage à Charley. Il descend dès les premiers coups le tueur psychopathe d’une balle dans la tête, et les deux plus dangereux sbires d’une autre balle chacun dans le buffet. S’ensuit une mêlée générale, avec plus de coups que n’en contiennent les revolvers de l’époque, malgré les rechargements incessant à l’abri d’un mur de planches.

En bref, tout le monde est tué, surtout Baxter qui n’a rien voulu savoir, menaçant une fillette avant de prendre en otage Button qui s’est levé pour participer à la justice et Sue qui l’a suivi. Charley finit par le descendre. Mais, lorsqu’il veut achever un sbire blessé qui rampe dans la boue, afin « qu’il ne lui tire pas dans le dos », Boss s’interpose. Tuer pour la justice, ça va, en faire trop, ça ne va plus. Charley se maîtrise.

Il en a marre de tuer, sans cesse les méchants resurgissent. Il désire, en fin de trentaine, se fixer et Sue serait une épouse idéale. Il s’est déclaré, elle l’a accepté. Mais il se pose des questions : cette violence en lui, ne va-t-elle pas lui faire peur ? Au contraire, dit-elle, et elle suggère à mots couverts que cette virilité lui plaît ; elle réussira à la dompter. Boss et lui vont donc achever leur mission de conduire le troupeau à bon port, avant de revenir et de s’installer dans la ville. Le bar n’a plus de gérant, tué dans la bagarre, et Boss se voit bien le racheter ; quant à Charley, il se voit bien marié avec Sue et, peut-être, faire l’éleveur, ou le Marshall non vendu aux puissants.

C’est un film assez fort, où les femmes ne sont pas oubliées comme souvent dans les westerns. Sue a une vraie personnalité, qui tempère le machisme lorsqu’il entre en ébullition. La femme de l’aubergiste aussi, qui entraîne les citadins apeurés à sa suite pour traquer les derniers tueurs. Mais il remue surtout les grands mythes américains, ce pays de pionniers né dans la violence, et où chacun veut s’affirmer. Non, la puissance ne vas pas uniquement avec la richesse, elle est plutôt intérieure : dans les convictions morales et la volonté virile.

DVD Open Range, Kevin Kostner, 2003, avec Annette Bening, Kevin Costner, Robert Duvall, Diego Luna, Michael Gambon, Michael Jeter, Fox Pathé Europa 2005anglais, français, 2h19, €29,00, Blu-ray €23,08

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Ambroisie nourrit les dieux païens

Les humains sont mortels et les dieux immortels ; l’ambroisie sert de médiatrice entre les deux. Elle est « nourriture » en ce qu’elle est nécessaire aux dieux pour ne pas rester léthargiques, dans le kôma ; elle est nécessaire aux hommes pour croire aux dieux. « L’ambroisie est une invention humaine pour exprimer le fantasme d’un privilège divin (celui d’une absolue différenciation, d’une perpétuelle mise à distance de la mort). Elle souligne du même coup la duperie d’un tel espoir en mettant dos à dos ces dieux qui ne se suffisent pas à eux mêmes et ces humains sur lesquels les tentatives d’immortalisation restent vaines », écrit Sorel.

Privé d’ambroisie, un dieu païen ne meurt pas – puisqu’il est par essence immortel. Mais, selon la Théogonie d’Hésiode, si le dieu ne se nourrit pas d’ambroisie ou de nectar, « il reste gisant sans haleine et sans voix sur un lit de tapis : une torpeur cruelle l’enveloppe. » Car un dieu est à l’état originel inconsistant. Pour sortir de cette période d’évanescence, il lui faut un apport extérieur qui le tire de là : c’est l’ambroisie. Ainsi, le jeune Apollon est-il nourri de la fleur du nectar et de l’ambroisie et non pas du sein maternel de Léto. De même, Hermès, qui doit restaurer ses forces immortelles en consommant nectar et ambroisie afin de délivrer le message de Zeus à Calypso pour rendre Ulysse à son destin de mortel.

L’ambroisie est un succédané de l’allaitement. Mais les déesses ne sont pas de chair, elles n’ont pas de lait, et il faut inventer le nectar et l’ambroisie comme mythe. « Jamais un dieu n’a d’être par lui-même. Seul, il est sans vigueur, sans efficace. Son plein éclat est inféodé à cette obligation de consommation. La fumée sacrificielle adressée par les hommes aux Olympiens est aussi indispensable aux dieux que l’ambroisie. » Autrement dit, les dieux ne valent que si l’on croit en eux. Mais l’ambroisie ne rend pas immortel pour autant ; elle n’est qu’un accessoire des immortels. « Appliquer à des corps mortels, l’ambroisie n’a qu’une et une seule fonction, celle de préserver une apparence de fraîcheur à ce qui est voué à la décomposition. »

Inutile de se demander si l’ambroisie est une huile parfumée ou un miel sauvage. Rien de physique : il s’agit d’un produit mythique qui indique d’une part la reconnaissance que les dieux sont inconsistants et, d’autre part, la conscience triste de la condition réservée aux humains. « Les dieux sont spontanément fragiles au cœur de la conscience humaine : celle ci n’étant que conscience de sa mort, elle se doit de soutenir les dieux pour pouvoir croire », conclut Sorel. Mourir est inéluctable aux humains, mais leur croyance en l’existence des dieux leur permet d’espérer que l’immortalité puisse exister. C’est bien plus humble et plus réaliste que de « croire » aveuglément à un Père de l’univers qui fait tout, qui sait tout, qui peut tout. Et qui, manifestement, s’en fout.

Pour un mortel, l’immortalité relative consiste dans le souvenir qu’il laisse dans l’histoire. La permanence dans la mémoire des vivants de celle du défunt est ce qui est immortel chez les humains. Juste une trace. Ainsi Platon et Alexandre le Grand sont encore immortels, tout comme César et Napoléon, Churchill et le général De Gaulle. Et malheureusement Staline, Hitler et Mao. Pas sûr que Donald Trump ou Olivier Faure aient droit à l’immortalité du souvenir.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Daphné du Maurier, Ma cousine Rachel

Pour Philip Ashley, orphelin trop jeune, son cousin Ambroise est tout ensemble un tuteur, un père, un frère, un conseiller. En fait, tout son univers. Lorsque le gamin a 7 ans et qu’il passe devant un gibet – car dans l’ancien temps, on pendait encore les gens au carrefour – le cousin tuteur lui dit à l’enfant : « Sache ce qu’un moment de folie peut faire d’un homme ». C’est le début du livre, et ce sera la conclusion. Philip a désormais 24 ans ; il a été pris sous son aile par le fils du frère de son père, qui avait 22 ans à la mort successive de ses deux parents.

Le roman déroule l’initiation au monde adulte d’un jeune imbécile particulièrement niais. « Nous étions tous deux des rêveurs, dit-il, sans esprit pratique, réservés, pleins de grandes théories. Et, comme tous les rêveurs, aveugles au monde éveillé. Nous étions misanthropes et avides d’affection. Notre timidité imposa silence à nos élans jusqu’au moment où notre cœur fut touché. » Tout est dit. Ambroise, a 47 ans, s’entiche d’une lointaine cousine qu’il a rencontrée en Italie, pays chaud conseillé par son médecin pour se soigner. Rachel est demi-italienne et a déjà été mariée à 17 ans avec un comte riche, Sangalletti, qui est mort. Quelques mois après son mariage, Ambroise décède lui aussi à Florence d’une mystérieuse maladie que l’on croit héréditaire – peut-être une tumeur que son père avait eu avant lui et son grand-père aussi – ou peut-être d’empoisonnement comme lui même le croit et l’écrit avant de passer. Mais la tumeur au cerveau peut faire délirer et rendre paranoïaque. Dans ce « mais » réside toute l’ambiguïté voulue par l’autrice.

Dans sa dernière lettre, il appelle Philip au secours et le jeune homme de 24 ans fait le voyage. Il arrive trop tard, Ambroise est mort et enterré au cimetière protestant de Florence, et Rachel est partie. Quand la cousine rejoint soudain l’Angleterre, c’est la confusion des sentiments ; la haine et le désir cohabitent. Philip au début ne veut pas la voir, prévenu contre elle par la correspondance, puis décide par honnêteté de l’inviter à venir visiter le domaine dont Ambroise, son ex-mari, lui a beaucoup parlé. Ambroise avait rédigé un testament, qu’il n’avait finalement pas signé, léguant ses biens à Rachel, sauf l’administration du domaine à Philip, avec rétrocession à ce dernier de la fortune à la mort de Rachel. Philip se dit que la cousine a des droits comme ex-épouse, et veut réparer le manque de son papa-cousin.

Il s’attache progressivement à Rachel, qui est pour lui une mère de substitution en même temps que, confusément, une amante possible. Il n’a jamais connu l’amour, pas même au collège ou à l’université, déserts qu’il a traversés sous l’égide du seul amour filial pour l’homme qui l’élevait. Il est donc nu et démuni face aux femmes ; soit il les considère comme des camarades négligeables, comme Louise, soit comme des madones à honorer, comme Rachel. Il est jaloux de tous ceux qui tournent autour d’elle, reprenant l’épouse de son cousin comme un bien de famille. Il découvre leur manipulation, leur séduction, leurs façons d’être : « Voilà un trait exaspérant des femmes : toujours le dernier mot (…) Une femme n’était jamais dans son tort, eût-on dit. Ou, si elle l’était, elle tournait les choses à son davantage, la faisant paraître sous un autre jour » (chap.14) – et c’est une femme, Daphné du Maurier, qui l’écrit. Une belle vérité.

Mais Rachel est vénale, elle a vécu une enfance dans la misère, dans un milieu où le sexe était une arme de séduction pour appâter les gens riches. De quoi pomper leur fortune avant de les faire disparaître. Mais l’ambiguïté demeure. Sont-ils morts de mort naturelle ? Personne ne le sait. Lorsqu’elle vient en Cornouailles, Rachel se sert-elle de Philip son cousin ? L’auteur laisse l’équivoque. L’Italie n’est pas l’Angleterre, et le tempérament florentin volontiers machiavélique de nature n’est pas le tempérament de rigueur protestante. Elle est charmeuse et n’en pousse pas moins ses pions, au lieu d’aller droit dans la rectitude morale requise par les convenances anglaises. Certes, elle profite de la naïveté du jeune homme pour lui soutirer de l’argent sans le demander expressément, mais elle semble avoir un attachement pour lui dans ses lettres à son ami italien Ranieri, son conseiller financier et ami florentin. Elle fait en sorte que Philip perde la tête pour elle et dans un élan d’exubérance hormonale lui lègue ses biens comme son cousin Ambroise aurait voulu, le jour de ses 25 ans, majorité qui l’émancipe de son tuteur. « Nous nous tenions étroitement enlacés et elle semblait avoir attrapé ma folie, elle semblait partager mon ivresse, nous étions entraînés tous deux dans un torrent de fantaisie insensée » (chap.21). Elle semblait… le lendemain, rien ne va plus.

Dès lors Rachel change radicalement d’attitude à son égard ; elle se fait plus froide, plus distante, engage une gouvernante pour éloigner les assiduités du jeune homme, fait de nombreux voyages à la ville pour transférer de l’argent en Italie, puisqu’elle est désormais maître de la fortune, sauf du domaine. Philip le sait mais ne veut pas le voir, Philip a lu les lettres de son cousin et mentor, mais ne veut pas les croire. Il est dans le déni, avec cette obstination du jeune homme qui se rebelle contre la réalité de la trahison. Il est bête, il ne s’en apercevra que trop tard. Son amie Louise, la fille de son tuteur Kendall, d’un an plus jeune que lui a beau le mettre en garde et lui expliquer les manœuvres de Rachel, une femme comme elle, Philip, ne veut rien écouter, ne veut rien savoir. Il va jusqu’au bout de son destin tragique, délaissant celui tout tracé d’épouser Louise, à qui il est destiné depuis l’enfance selon l’opinion du village. Il découvre la complexité morale… Qu’est la foi sans le doute ? Qu’est l’amour sans la sincérité ?

Le jeune homme va tomber brusquement malade après son anniversaire des 25 ans – soi-disant pour avoir nagé nu dans la mer glaciale de Cornouailles à la fin mars. Rachel le soigne avec dévouement, Janus à deux faces, successivement froide et séduisante, généreuse et avide, en fait insaisissable. Le docteur déclare que ce fut une méningite. Mais Philip reste attaché à Rachel et ne veut pas qu’elle parte à Florence, où elle veut retourner, fortune faite. Elle va donc tenter de l’empoisonner avec des graines de cytise dans sa tisane du soir, une plante qu’elle a introduite dans le domaine en rénovant les jardins, sa passion. Dans le langage des fleurs, le cytise symbolise la dissimulation. Elle en avait dans sa villa de Florence, Philip les a vues. Le jardin sous le soleil est à la fois beauté et danger, les fleurs exquises donnent des graines de poison – tout à l’image de la cousine Rachel. Philip va en trouver des graines dans une enveloppe d’un tiroir fermé à clé dans son boudoir. Il finira par comprendre – enfin. Rachel ne lui veut pas que du bien. Son amour pour elle n’est qu’une exaltation des sens, sans réciproque. Il va donc laisser faire le destin – et Rachel sera morte. C’est de sa faute, il le sait, Louise le sait. C’est pourquoi Le roman fait retour au gibet, bien que l’on ne pende plus au carrefour.

Commencé comme une romance gothique pleine d’ambiguïté, il se termine en thriller d’une grande richesse psychologique où le doute subsiste ; superbement conté, il montre l’évolution d’un jeune homme mal dégrossi dans les relations humaines ; il donne à voir l’attachement d’un enfant adopté pour son tuteur et l’amour profond qui les unit, au point de déterminer l’enchaînement des faits ; il met en scène la manipulation féminine par la séduction, en un temps où la femme n’a aucun droit et dépend en tout de son mari. J’ai bien aimé.

Un film, Ma cousine Rachel de Henry Koster, est sorti en 1952 avec Olivia de Havilland et Richard Burton.

Une série TV de la BBC de Brian Farnham est sortie en 1983, avec Geraldine Chaplin et Christopher Guard.

Daphné du Maurier, Ma cousine Rachel (My Cousin Rachel), 1951, Livre de poche 2002, 384 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

DVD Ma cousine Rachel, Henry Koster, 1952, avec Audrey Dalton, George Dolenz, Olivia de Havilland, Richard Burton, Ronald Squire, ESC films 2015, anglais sous-titré français, 1h34, €12,90

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Thornton Wilder, Le pont de San Luis Rey

En 1714, au Pérou, le pont d’osier inca qui relie Cuzco à Lima se rompt, entraînant dans la mort cinq personnes qui le traversaient. Fatalité ? Main de Dieu ? Pourquoi ? Le frère franciscain Juniper veut le savoir. Pour cela il enquête, des années ; il reconstitue la vie de chacun, leurs fautes, leurs bienfaits, leur itinéraire, leurs derniers moments. Si tout arrive par volonté divine, alors l’existence de Dieu peut être prouvée. La raison de leur mort serait leur plus grand bien. S’il parvient à le démontrer, alors Dieu est grand.

Mais les personnes sont diverses et leurs existences compliquées. Comment leur mort peut-elle être « expliquée » selon un plan divin ? L’Inquisition l’interrogera, conclura que cette œuvre est impie, le condamnera à la voir brûlée, et lui avec. On ne badine pas avec la croyance au XVIIIe siècle espagnol. L’intolérance catholique valait bien celle des Juifs en Israël et des Islamistes aujourd’hui.

La vieille marquise de Montemayor est moquée dans la ville parce que guère belle ; mais elle écrit divinement des lettres à sa fille doña Clara, telle une marquise de Sévigné. Et elle a recueilli, sur sa demande à la prieure d’un orphelinat, la jeune Pepita de 14 ans qu’elle forme aux bonnes manières.

Cette dernière est toute dévouée et efficace, mais aimerait un peu d’amour en plus des attentions d’étiquette. Elle est l’avenir de la religion, selon la mère abbesse Maria del Pilar. Or elle meurt en son adolescence à cause du pont écroulé, sans avoir pu faire fleurir ses vertus.

L’oncle Pio également, homme d’intrigues et mentor de la célèbre artiste la Périchole, amante du vice-roi et de quelques autres, qui a eu un fils malingre, Don Jaime. Elle a fini par confier le garçon pour un an à l’oncle, peut-être son grand-père, pour qu’il fasse de lui un gentilhomme – mais cette bonne intention, comme les autres, tombe dans le gouffre avec la chute du pont.

Enfin Esteban qui pleure son frère jumeau Manuel, tombé amoureux sans espoir de la Périchole, au détriment de l’amour fusionnel des deux frères orphelins. Pourquoi cet amour infini, profond, unique, est-il châtié par la mort à cause du pont ?

On le voit, l’examen des vies n’apprend rien. Le scepticisme l’emporte sur la main de Dieu. Le hasard est probable plus que le destin programmé. Non sans humour, l’écrivain américain décortique la croyance par les ramification des existences. Les innocents sont tués comme les coupables ; le mal est sur le même plan que l’amour face à la mort. Où serait Dieu dans tout cela ?

L’auteur est peu connu en France bien qu’il ait inspiré la comédie musicale Hello Dolly ! Trois films ont été tournés sur ce sujet préoccupant les foules. Le dernier en 2004 (ci-dessous).

Prix Pulitzer 1928

Thornton Wilder, Le pont de San Luis Rey(The Bridge of San Luis Rey), 1927, L’Arche 2014, 128 pages, €18,00

DVD, Le Pont du roi Saint-Louis, Mary McGuckian, 2004, avec Robert De Niro, F. Murray Abraham, Gabriel Byrne, Geraldine Chaplin, Kathy Bates, Metropolitan Film & Video 2005, doublé anglais, français, 1h55, €3,59

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P.D. James, Un certain goût pour la mort

Une vieille fille de 65 ans, solitaire punaise de sacristie, et Darren, un gamin de 10 ans miséreux et fils de pute, se rencontrent sur le chemin de halage un matin vers huit heures et demie. Ils vont ouvrir l’église Saint-Matthew à Londres, épousseter et mettre des fleurs devant la BVM (Blessed Virgin Mary – la Bienheureuse Vierge Marie). Ils découvrent… deux hommes égorgés dans la sacristie de l’église. Ce n’est pas banal, d’autant que l’un d’eux est un clochard et l’autre un ancien ministre qui vient juste de démissionner. Double meurtre ou suicide ? Les indices sont maigres et les analyses donnent peu d’informations. Tout se joue, comme toujours, dans la psychologie des personnages, leurs habitudes, leur famille et relations.

Pour le vagabond alcoolique, pas grand-chose à dire, il était marginal, et se réfugiait dans ce lieu ouvert à tous – à condition d’en demander la clé au presbytère. C’est vraisemblablement l’autre personnage qui l’a fait entrer. Il s’agit de sir Paul Berowne, baronnet qui a obtenu le titre après la mort en Irlande de son frère aîné Hugo, militaire, et qui est devenu député conservateur, puis secrétaire d’État.

Adam Dalgliesh, commissaire à la tête de la toute nouvelle section des enquêtes sensibles mettant en cause des personnalités, officie ici sur un cas compliqué. Sir Paul avait connu ces deux derniers jours comme une révélation. Il avait attrapé la foi comme on attrape la grippe, aussi soudainement, aussi absolument. Son existence, pourtant réussie en apparence, ne le satisfaisait pas. Il avait pris le titre et la maison de son frère, il s’était remarié avec une fille belle et sotte surnommée Barbie après avoir tué sans le vouloir sa première femme dans un accident de voiture, et délaissé sa fille Sarah. Celle-ci, désormais adulte, s’est maquée avec un bourgeois révolutionnaire qui adore comploter et créer des cellules secrètes, faisant engager du personnel acquis à ses convictions pour espionner, et l’occuper ainsi pour le garder sous sa coupe. Quant à Swayne, le frère de Barbie qui aurait aimé être un Ken, il vit en parasite, délaissé par leur mère qui vole d’amant riche en amant riche. Sarah elle-même a pour amant le docteur Lampart, gynécologue et directeur d’une clinique très rentable d’accouchements et d’avortements. Règne sur la maisonnée la matriarche de 82 ans, fille de comte, Lady Ursula, qui garde les mystères de famille et du petit personnel sous sa morgue aristo. De plus, Barbie est enceinte… mais pas de son amant, qui a subi une vasectomie.

Le commissaire Dalgliesh, avec son adjoint inspecteur-principal Massingham et l’inspecteur femme Miskin, aime son métier et son équipe. Il « aime la mort » car elle révèle l’humanité des gens. Le titre est d’ailleurs tiré d’un poème d’Alfred Edward Housman : « There’s this to say for blood and breath,/ they give a man a taste for death » – il y a ceci à dire sur le sang et le souffle,/ ils donnent à l’homme le goût de la mort.

L’affaire a des ramifications dans le passé puisqu’un tract anonyme (mais orienté) accuse sir Berowne d’avoir provoqué la mort de sa femme et d’une infirmière de sa mère, retrouvée nue après s’être jetée alcoolisée dans la Tamise à la suite d’un avortement. On le soupçonne d’avoir été le père du fœtus, ce qu’il nie. Car il a convoqué Adam Dalgliesh plusieurs semaines avant sa mort pour lui faire part du tract anonyme, reçu au courrier, et d’un article de la Paternoster Review, feuille de chou confidentielle mais néanmoins conservatrice qui en reprend les termes. Le commissaire ne peut manquer de voir un lien entre ces morts successives et les égorgements de Saint-Matthew. D’autant que chacun ment sans arrêt, et presque sur tout. Il faut à chaque fois enquêter, vérifier, établir de façon irréfutable les faits avec preuves physiques et témoignages concordants, pour que les menteurs avouent candidement avoir menti à la police, par souci de bienséance.

Mais tout finit par se savoir et le lecteur connaîtra vers la fin qui a tué et pourquoi. Ce qui compte est comment le prouver, et surtout l’imprévu du dénouement final. La société anglaise des gosses de riches, des politiciens démagogues, mais aussi la bureaucratie des « services sociaux » n’en sortent pas grandis, et c’est ce qui fait tout le sel des romans de Phyllis Dorothy James.

Ainsi les députés de gauche qui proposent des lois imbéciles : « Si j’ai bien compris le raisonnement assez confus de mon honorable collègue, on demande au gouvernement de garantir à tous les citoyens l’égalité de l’intelligence, du talent, de l’énergie et de la fortune, et d’abolir le péché originel à partir de la prochaine année fiscale. Le gouvernement de Sa Majesté est prié de réparer par décrets statutaires l’échec éclatant que la divine providence connaît dans ce domaine » p.317.

Ou encore le besoin de religion jusqu’à l’absurde, rôle tenu dès les années 80 par l’antiracisme (touche pas à mon pote) et reprise aujourd’hui avec délice par LFI : « Le lycée polyvalent d’Ancroft avait eu sa religion lui aussi. Une religion à la mode et bien pratique vu qu’il était fréquenté par des élèves de vingt nationalités différentes : l’antiracisme. Vous ne tardiez pas à comprendre que vous pouviez vous permettre d’être aussi rebelle, paresseuse ou stupide que vous vouliez si vous connaissiez à fond cette doctrine fondamentale. Celle-ci ressemblait à n’importe quelle autre religion : on pouvait l’interpréter comme on voulait ; composée de quelques banalités, mythes et slogans, elle était facile à apprendre ; elle était intolérante, pouvait parfois servir de prétexte à une agression sélective et permettait d’ériger en vertu morale le fait de mépriser les gens qu’on n’aimait pas. Et par-dessus tout, elle ne vous coûtait rien » p.367. Délicieusement vrai…

Long roman, mais il le mérite.

Grand prix de littérature policière, meilleur roman étranger 1988

Phyllis Dorothy James, Un certain goût pour la mort (A Taste for Death), 1986, Livre de poche 1989, 575 pages, €8,90, e-book Kindle €7,99

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Les dieux grecs sont pour la vie

La pensée grecque antique est profonde et peu connue ; moins pratique que la romaine, mais plus aboutie en réflexion. Reynal Sorel, docteur en philosophie de Paris IV, l’étudie en détail dans son Dictionnaire du paganisme grec, paru en 2015, dont je vais chroniquer à mesure certains articles. Aujourd’hui : Abandon des dieux.

Ainsi, « les dieux » grecs sont une essence supérieure d’êtres, pas de ceux avec qui l’on communie. S’ils sont immortels, ils se méfient de la mort, qui n’est pas leur destin. Ils s’éloignent donc des humains devenus cadavres, même s’ils ont lié amitié avec les mortels durant leur vie, comme Apollon abandonne Admeste et Hector, ou Artémis son bien-aimé Hippolyte. De même, les dieux abandonnent l’homme décrépit : c’est son destin, pas le leur. A chacun sa destinée : les uns doivent être malheureux, les autres heureux.

Donc les dieux ne sont pas des hommes ; ils ne sont pas compatissants parce que ce n’est pas leur rôle. Ils restent impassibles à la destinée des mortels.

En revanche, ils célèbrent comme les humains la vie jaillissante, la jeunesse, l’action, la lumière. Ils élèvent au rang de héros – de demi-dieux – les humains qui poussent leur destinée au maximum de ses possibles. La vie est inaltérable, et seuls les dieux en jouissent pour l’éternité. Ils donnent l’exemple aux humains de ce qu’est un être supérieur. Ils ne sont pas « meilleurs » que les hommes, ils connaissent la colère, le désir, la jalousie, la vengeance – mais ils restent ancré dans la vie et pour la vie.

Bien loin du dieu chrétien représenté agonisant sur une croix, le corps souffrant, tout son message appelant à l’au-delà. Pour les Grecs, il ne s’agit pas de délaisser la vie ici-bas – au contraire, elle est la seule que l’on aura jamais. Ni réincarnation, ni banquet éternel auprès d’un Père, ni fusion dans un Tout éternel : la vie est unique et éphémère. C’est ainsi.

Ce pourquoi on ne célèbre pas la mort, comme les chrétiens le font, avec leur faste et leur austère mépris de cette vie-ci. La mort vient, à son heure, comme elle doit. Antigone n’attend rien des dieux et obéit à sa morale transcendante, à laquelle les dieux mêmes sont soumis : la norme, le destin, ce qui doit être accompli.

Seuls les humains meurent – seuls. Aucun dieu pour les consoler, il n’en est pas besoin. Quiconque naît se condamne à mourir, c’est la loi universelle. Le seul paradis est le souvenir qu’on laisse : vivant avec les enfants, moral par son exemple plus ou moins imparfait, spirituel par ses écrits. Ce pourquoi vivre est si important, célébrer la santé, la vigueur, l’enthousiasme.

Une belle leçon de paganisme.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Aider à vivre au lieu de pleurer, conseille Alain

Par un beau jour d’octobre, il y a déjà 116 ans, le philosophe Alain méditait sur la vie et sur la morale. « Si j’avais, par aventure, à écrire un traité de morale, je mettrai la bonne humeur au premier rang des devoirs », écrit-il. C’est la religion qui a déformé les humains en prônant « que la tristesse est grande et belle » et qu’il faut méditer sur la mort avant même que la vie ne finisse. Foutaises !

Faire craindre la mort, c’est imposer son pouvoir sur les vivants. En se posant comme intermédiaires indispensables (sous peine d’excommunication) entre les humains et leur dieu hypothétique, les clercs de quelque religion qu’ils soient sectateurs, maîtrisent les âmes. Leur pouvoir est d’interpréter Dieu pour les esprits, de dire ce qu’il faut faire aux corps. Pour cela, faire peur est encore la meilleure manière. La mort est la hantise par excellence des êtres vivants car, quels que soient les naïfs qui « croient » que certains en sont revenus, nul ne retrouve la vie une fois qu’elle l’a quitté.

Ce qui importe est de vivre, et de bien vivre, pas de se lamenter sur ce qui sera (inévitable), ni sur les flétrissures que le temps apportera. A 10 ans, après avoir visité La Trappe et ses cadavres exposés une semaine pour l’édification des autres moines, le jeune Alain conclut : « Tout mon être se révoltait contre ces moines pleurards. Et je me délivrais de leur religion comme d’une maladie. »

Même si la déchristianisation a avancé, grâce à Nietzsche, Marx, Freud, et quelques autres déconstructeurs (au grand dam des néo-conservateurs qui voient ce pouvoir puissant sur les âmes leur échapper…), l’empreinte religieuse subsiste. « Nous geignions trop aisément et pour de trop petites causes, » dit Alain. Avec raison : il suffit d’entendre le chœur des pleureuses dès qu’une réforme se profile dans l’État, le chœur syndical dès que l’on touche aux « zacquis » comme on disait sous le règne de Dieu (1981-1995), le chœur des grands malheurs que sont les petits bobos des mémères entre elles – et des vieux sans distinction en Ehpad. Ou encore les « hommages » hypocrites prononcés dès qu’une personnalité meurt – comme si sa vie somme toute moyenne était un exemple édifiant pour les enfants des écoles. « L’orateur est comme brisé, et les mots sont pris dans sa gorge », raille Alain. Rien d’un sage, tout d’un acteur, ce pleurard de circonstance.

« Ce n’est donc point un consolateur qui parle. Ce n’est donc point un guide pour la vie. Ce n’est qu’un acteur tragique ; un maître de tristesse et de mort. » Pourquoi donner aux survivants « le spectacle de passions déprimantes » ? Il faut, bien à l’inverse, se faire un « devoir alors que de me montrer homme et de serrer fortement la vie ; et de réunir ma volonté et ma vie contre le malheur, comme un guerrier qui fait face à l’ennemi ; et de parler des morts avec amitié et joie, autant que je le pourrai ».

Le malheur est contagieux, autant ne pas le répandre. Ni les déclamations tragiques ne valent – elles exposent l’hypocrisie sociale -, ni même les petits maux de la vie, « car tout se tient », dit Alain. « Ne point les raconter, les étaler et les grossir. » C’est se complaire dans le malheur au lieu d’y résister, s’y vautrer au lieu de s’en sortir, se faire une gloire du statut de « victime » – alors qu’il s’agit de lâcheté, de préférer passivement se faire plaindre plutôt que de réagir, de prétexter d’emprise au lieu d’éprouver sa vitalité par son courage.

« Être bon avec les autres et avec soi. Les aider à vivre, s’aider soi-même à vivre, voilà la vraie charité. La bonté est joie. L’amour est joie. » Ainsi parlait Alain. Et je crois qu’il a raison en étant de raison.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Mourir peut attendre de Cary Joji Fukunaga

Avec un réalisateur cette fois américain, et après l’épidémie de Covid, on peut s’attendre à un saut technologique et à la fin du James Bond traditionnel. C’est ce qui arrive : le mythe est cette fois-ci « déconstruit » – et en morceaux. La technique l’emporte sur l’humain, et ce qui reste est une petite fille…

L’ex-agent du MI6 vieillissant Bond (Daniel Craig) coule des jours heureux avec Madeleine (Léa Seydoux), ex-docteur psy, à Matera en Italie où est enterrée Vesper Lyn, le grand amour défunt de Bond. Il part seul méditer devant sa tombe… qui explose, manquant de le supprimer. Puis il est poursuivi par deux autos et une moto dont il a du mal à se défaire. Comment les tueurs ont-ils su qu’il était ici ? Ce ne peut être que par la trahison de Madeleine, qui le leur a livré. Ainsi croit-il, selon un message de Blofeld (Christoph Waltz) qui la félicite d’avoir livré son conjoint, qu’il écoute en fuyant en Aston Martin DB5 avec elle. Si elle dément, elle n’est guère convaincante, inconsciemment coupable. Il la fourre dans un train et l’oublie.

Le pré-générique, toujours très long dans les films 007, a montré une Madeleine enfant (Coline Defaud) dans une maison isolée de Norvège qui voit un homme s’avancer vers la maison. Elle tente de réveiller sa mère des brumes de l’alcool, mais celle-ci la rejette : elle est tuée d’une rafale. La petite fille se cache sous le lit – où se cachent toujours les enfants. Mais elle sait que son père « tue des gens » et a vu les armes. Elle s’est saisie d’un pistolet et tire sur l’homme, qui porte un masque de nô pour cacher son éruption cutanée. Il se fait appeler Lyutsifer Safin (Rami Malek), elle le saura plus tard. Ce Lucifer n’est pas mort, inexplicablement. Il se relève et poursuit la fillette, qui fuit sur la glace gelée du lac (comme Bond en Écosse précédemment). La glace cède et elle coule ; ne pouvant retrouver le trou, elle va se noyer. Mais le masque tire et casse la glace pour lui tendre la main. Il l’a sauvée, en rachat de son traumatisme infantile, saura-t-on plus tard. Elle lui est redevable…

Cinq années passent et M (Ralph Fiennes) a créé le Projet Héraclès, une arme absolue. C’est un virus nanorobot capable d’infecter tous les humains, mais de ne tuer que des cibles précises selon leur code génétique. Les Anglais meilleurs que les Chinois du Covid à ce jeu d’apprenti sorcier ? L’organisation Spectre, qui survit toujours malgré son chef Blofeld emprisonné, on saura pourquoi, a décidé de s’emparer de cette arme biologique et attaque le labo biologique sécurisé – situé lamentablement en plein Londres (quelle ineptie de sécurité publique !). Il tuent et font exploser tout, s’emparent des éprouvettes et emmènent avec eux le savant (évidemment russe) Valdo Obruchev (David Dencik), qui se vend (comme tout bon ex-soviétique) au plus offrant.

James Bond, retiré dans une villa tropicale en Jamaïque où il pêche en sous-marin et fait de la voile, tout en picolant sec dans les bars du coin le soir, est abordé par son ami de la CIA Felix Leiter (Jeffrey Wright). Avec son jeune collègue technocrate ambitieux à la C, Logan Ash (Billy Magnussen), ils ont repéré un criminel dangereux pour le monde entier par son arme biologique et ont tracé Obruchev à Cuba. Il demande à Bond de reprendre du service pour lui, car il est le meilleur, même le jeune le reconnaît. James refuse, mais une certaine Nomi l’aborde directement, sabote sa Land Rover pour le ramener chez lui en scooter – et lui avouer directement qu’elle est le nouveau matricule 007 et que le Projet Héraclès de M menace le monde après avoir été piraté. Bond, alors, accepte la mission avec elle. Politiquement correct américain oblige, le nouveau 007 est une femme, et du noir le plus foncé qui existe (Lashana Lynch). Nomi est d’ailleurs efficace et sympathique, mais plus comme un agent bien entraîné que réfléchissant au sens de sa mission.

James Bond se rend alors à Cuba où il rencontre Paloma (Ana de Armas), collègue de la CIA de Leiter, trois mois d’entraînement mais très opérationnelle. Lui en smoking blanc apporté par la belle, elle en robe de soirée noire ouverte jusqu’au ventre qui dégage presque ses seins. Ils infectent comme des homovirus une réunion de Spectre pour l’anniversaire de Blofeld, dont ils s’aperçoivent qu’il dirige son organisation depuis sa prison par un œil bionique. Ce qui explique ses marmonnements inexpliqués que les psy ont noté. L’œil en question permet aussi au malfrat, depuis sa prison de Bellmarsh, de s’apercevoir de la présence de Bond. Il ordonne à son agent Primo (Dali Benssalah), doté lui aussi d’un œil bionique, d’éliminer Bond par la diffusion dans l’air ambiant du virus nanorobot programmé pour s’attaquer au système ADN de Bond uniquement. Sauf que ce n’est pas ce qui se produit : Bond est le seul survivant, tous les autres crèvent. Obruchev a reprogrammé Héraclès sur instruction de Safin. Il parvient à fuir en emmenant le savant et pique l’hydravion de Nomi pour rejoindre un bateau de la CIA. Il se rend compte alors que Logan Ash est un traître affilié à Spectre. Échanges de tirs, Leiter est tué, le bateau explose, Ash s’enfuit avec Obruchev, Bond parvient à se dépêtrer de la coque qui s’enfonce.

Bond retourne à Londres, où il rencontre M et l’accuse d’avoir joué avec le feu. M finit par l’admettre et à demander à Bond de l’aider. Il veut rencontrer Blofeld en prison pour obtenir un nom ; M lui demande d’être accompagné de sa psy, la seule avec qui il parle. C’est le Dr Madeleine Swann. Elle est toujours soumise à Safin, qui a recruté Ash et Primo, et est « forcée » de s’enduire de nanorobots programmés sur les mains et les poignets pour infecter Blofeld via Bond. Lorsque le faux-frère, jaloux qu’il lui ait ravi jadis l’affection de son père, avoue à son « coucou » James qu’il a lui-même organisé l’embuscade au cimetière de Vesper parce qu’il savait qu’il allait forcément s’y rendre un jour, et que donc Madeleine ne l’a en rien trahi, Bond saute sur lui pour l’étrangler, mais se contrôle. Cependant, il l’a touché, et les nanorobots font leur boulot : exit Blofeld. Lucifer Safin reste le seul maître.

James Bond rejoint alors Madeleine Swann dans son chalet d’enfance en Norvège, et s’aperçoit qu’elle a une fille de 4 ans, Mathilde (Lisa-Dorah Sonnet). Madeleine lui dit qu’il n’en est pas le père, pour lui éviter de s’engager. Les parents de Safin ont été tués par le père de Madeleine lorsqu’il était enfant, et lui adulte a voulu reproduire la situation pour se venger, puis tuer Blofeld qui en a donné l’ordre. A ce moment, Nomi prévient Bond que des tueurs sont en route selon les images satellites de Q (Ben Whishaw). Bond délaisse son Aston Martin V8 pour prendre la Toyota Land Cruiser banalisée de Madeleine et emporte mère et fille pour fuir. Course poursuite sur les routes et dans la forêt. A pied, en commando, Bond élimine les tueurs restants dont Ash, tandis que Madeleine en élimine aussi mais, faute de munitions, est enlevée par Safin en hélico.

Q localise le terroriste sur une île contestée entre Japon et Russie, ancienne base de la Seconde guerre mondiale où Safin a établi sa ferme de nanorobots destinés à envahir le monde pour prendre le contrôle des gens. Le virus programmé peut cibler une seule personne, ou toute une famille, éradiquer un groupe ethnique, voire une « race » entière comme les Noirs, ce que dit Obruchev à Nomi en passant – avant qu’elle ne le jette dans une cuve d’acide parce qu’il est pour lui l’heure de mourir. C’est dire le danger de cette arme absolue. Bond s’embarque avec Q dans un C-17 Globemaster espion sur zone, et part avec Nomi dans un drone planeur apte au sous-marin, dernier gadget de Q. Ils infiltrent la base, tuent tout ce qui bouge, dont Obruchev sans pitié, mais Bond est contraint de se soumettre quand Safin tient la petite Mathilde. Lorsqu’il réagit en agent bien entraîné, Safin disparaît dans une trappe avec la fillette, qu’il laisse cependant repartir toute seule avant de fuir dans son repaire au cœur de l’île.

Objectif de Bond : assurer par Nomi la fuite de Madeleine et Mathilde en canot, tandis que lui va ouvrir les trappes d’aération des silos sur l’île pour que les missiles tirés par deux destroyers de la Navy puissent détruire tous les nanorobots. Il lutte avec Primo et un gadget de Q, la montre à champ magnétique pour désactiver les systèmes électroniques, permet de le tuer en faisant exploser son œil bionique. Tout est prêt… sauf que les panneaux des silos se referment. Safin est toujours dans la base et blesse Bond avant de lutter avec lui à mains nues. Il l’a infecté avec des nanorobots programmés pour tuer Madeleine et Mathilde, le condamnant à ne plus pouvoir les toucher pour tout le reste de sa vie. Bond, blessé, tue froidement Safin, ce qu’il aurait dû faire aussi de Blofeld dans le film précédent – on ne gagne jamais à laisser en vie pour raisons « humanistes » des psychopathes. L’humanisme consiste à choisir le salut du plus grand nombre, pas celui de chaque individu au prétexte qu’il serait amendable. Bond rouvre les silos et téléphone à Madeleine pour lui dire que tout est fini, qu’il est trop tard pour lui à cause des missiles déjà lancés, qu’il ne peut d’ailleurs plus l’approcher pour cause de virus. Madeleine lui confirme alors que Mathilde est bien sa fille, ce que Bond savait par Safin à cause de sa programmation des nanorobots.

Fin de James Bond 007, il a fait son temps, et bien fait. Il a sauvé le monde et laissé une enfant ainsi que des souvenirs glorieux chez ses amis, réunis autour d’un verre de whisky (écossais) en son honneur : M, Tanner, Q, Moneypenny (Naomie Harris) et Nomi. M lit une citation de Jack London sur la différence entre vivre et exister. James Bond ne s’est pas contenté de vivre.

DVD Mourir peut attendre (No Time to Die), Cary Joji Fukunaga, 2021, avec Daniel Craig, Léa Seydoux, Christoph Waltz, Rami Malek, Lashana Lynch, MGM / United Artists 2024, doublé anglais, français, 2h36, €9,99, Blu-ray €14,99

DVD James Bond 007 – La Collection Daniel Craig : Casino Royale, Quantum of Solace, Skyfall, Spectre, MGM / United Artists 2020, français, anglais, €10,27, Blu-ray €33,92

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Destination finale 4 de David Richard Ellis

Un schéma classique, mais toujours efficace : un étudiant bien sous tous rapports, avec la vie devant lui, a une vision, celle d’une catastrophe. Il en fait part à ses amis, qui ne le croient pas vraiment, mais les entraîne hors du danger, suscitant l’ire des spectateurs dérangés. La catastrophe survient, exactement comme il l’avait prédit. Il connaît alors le sort de Cassandre : il porte malheur. C’est le cas de Nick (Bobby Campo), jeune homme gentil et musclé, qui assiste à une course automobile avec sa petite amie Lori (Shantel VanSanten) et ses copains Hunt (Nick Zano) et Janet (Haley Webb). Nick a la prémonition d’un accident de voiture qui envoie des débris dans les gradins, provoquant l’effondrement du stade.

Évidemment, tout se passe comme prédit, mais la bande des quatre est sauvée, avec ceux qu’elle a entraîné à sa suite. Dont Carter (Justin Welborn), un chauffeur de dépanneuse raciste dont la fiancée a péri parce que, selon lui, le garde de sécurité noir George (Mykelti Williamson) l’a empêché de replonger dans les débris pour la sauver. Il n’aurait rien pu faire mais serait mort lui aussi. Mais que peut-on contre l’obstination paranoïaque du plouc empli de ressentiment ?

Évidemment, ceux qui sont sauvés ne sont que des morts en sursis, et Carter le mauvais y passe en premier. En voulant se venger du Noir, une suite d’enchaînements mécaniques le jette à terre, enchaîné derrière sa dépanneuse dont les freins sont desserrés, et cramés par le bidon d’essence qu’il avait apporté pour jouer au Ku Klux Klan. Il périt, lui le Blanc raciste, comme les Noirs lynchés par ses semblables texans. Nick et ses amis se demandent quel est l’ordre de la liste à périr. C’est ensuite le tour du garagiste.

Évidemment, Hunt n’y croit pas. Jeune, bien bâti, sexuellement au top, il sent la vie devant lui et balaye ces superstitions malgré les récits sur Internet. Il périra en second, par où il a « péché ». Bien que Nick cherche à le joindre sur son mobile pour le prévenir d’éviter à tout prix l’eau, ainsi qu’il l’a vu dans un cauchemar, Nick sort en slip de la cabine où il a baisé longuement une fille jeune. Il marche, avantageux, lorsqu’un gamin obèse et balourd lui flanque une giclée dans sa paire de pectoraux soigneusement cultivés, que le môme rêverait sans doute d’avoir, en mimétisme homo-érotique. Le jet symboliquement spermatique fusille le téléphone et Hunt est furieux. Il crève… le matelas du gros gamin, lui pique son flingue à flotte et le balance dans les profondeurs sans regarder s’il sait nager. En jetant le pistolet à eau en plastique derrière une cloison, il actionne sans le savoir le levier de vidange de la piscine, dont le trou aspire violemment tout ce qui passe à portée. Jouant toujours avec sa pièce « porte-bonheur », il fera son malheur. Ladite monnaie tombe à l’eau et le jeune fat plonge pour la retrouver. Il se fait aspirer par le fondement, sans pouvoir s’en dépêtrer, au point de se vider par le cul. Gros plan sur le foie, les viscères – et la pièce – que régurgite le système bête et méchant, programmé pour bien faire son boulot.

Lori et Janet veulent absolument voir le film d’horreur catastrophe dont « tout le monde parle ». Nick prévoit qu’il va y avoir un accident et tente de les sauver mais Janet refuse, en conne américaine persuadée de son bon droit féministe de n’écouter qu’elle-même. Quant à Lori, il l’entraîne avec lui, mais l’explosion du cinéma (tout saute toujours à Hollywood) fait s’éventrer l’escalator et la fille est entraînée dans les engrenages à cause d’un lacet de basket mal attaché (toujours la flemme ado typiquement yankee). En réalité, lorsque les filles vont au ciné, Nick se précipite au centre commercial et parvient à éviter la catastrophe ; il les sauve.

L’homme au chapeau de cow-boy qui a dû changer de place sur les gradins est blessé à l’hôpital : c’est le prochain sur la liste. Il se prend une baignoire pleine du plafond, laissée se remplir par un infirmier insouciant. Puis George, fataliste depuis l’accident de sa femme et de sa fille, se fait faucher par une ambulance. La mère de deux kids turbulents (qu’on laisse faire), a été remarquée par Nick parce qu’elle sortait de son sac des tampons hygiéniques féminins pour mettre dans les oreilles de ses fils, assourdis par le vacarme de la course. Il avait trouvé ça marrant ; la femme l’avait suivi lorsqu’il avait dit qu’il fallait sortir. Elle est aussi sur la liste – on ne sait pas ce qu’il est advenu des kids, qui devraient y être aussi. Elle périt en sortant de chez le coiffeur, où un ventilateur tombé du plafond a failli la décapiter, et après une chute de siège jamais réparé. C’est en fait le palet jeté par l’un des gamins sur la pelouse en face, pour viser un panneau, qui est éjecté par la tondeuse du beauf clopeur qui remplit sa machine sans faire attention, qui finit par l’éborgner à mort ; elle venait de dire à ses gamins qu’elle allait garder l’œil sur eux…

Deux semaines plus tard, c’est leur tour. Ils se rejoignent au café pour fêter leur avenir après avoir leurré la Mort. Nick s’aperçoit qu’un échafaudage est mal étayé et prévient, mais l’ouvrier (noir), fataliste, dit qu’on doit le réparer. De fait, il s’écroule, et un gros Truck massif est forcé à faire un écart pour l’éviter, éventrant la vitrine du café dans lequel les trois qui se croyaient sauvés sont écrabouillés. Les filles parlaient chiffons et achats, comme des têtes de linotte, tandis que Nick pensait que tout avait peut-être été prévu pour cet instant précis.

Humour noir, contraste entre la jeunesse éclatante et la perspective mortelle, fatalité biblique – ce film en particulier dans la série point les défaillances humaines. La bêtise, le laisser-aller, le ressentiment, l’insouciance, la frivolité, tuent plus sûrement que les bêtes machines. Celles-ci n’échappent aux humains que parce qu’ils les laissent faire. Ils oublient de serrer le frein, laissent un bidon d’huile ou d’essence ouvert en équilibre, font se côtoyer des explosifs avec un tas de sciure, négligent de ranger une paire de lunettes-loupes au soleil, ne font pas attention aux instructions du lavage automatique, ne réparent pas le banc du circuit, ni l’échafaudage, ni le siège du coiffeur…

On ne peut rien contre la Mort, qui surviendra, inéluctable pour tous les vivants ; on ne peut rien contre le destin, suite de hasards et de nécessité ; mais on peut agir en adulte responsable et faire attention. Ce n’est pas le cas des personnages qui périront écrabouillés, transpercés, cramés, happés, cloués, aspirés. Le moins bon mais le plus rentable des films de la série.

DVD Destination finale 4 (The Final Destination), David Richard Ellis, 2009, avec Bobby Campo, Shantel VanSanten, Mykelti Williamson, Nick Zano, Haley Webb, Metropolitan Film & Video 2010, 1h18, doublé anglais, français, €26,80, Blu-ray €13,00

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Les films Destination finale précédents déjà chroniqués sur ce blog :

https://argoul.com/2024/12/01/destination-finale-de-james-wong/
https://argoul.com/2024/12/04/destination-finale-2-de-david-richard-ellis/
https://argoul.com/2025/02/23/destination-finale-3-de-james-wong/

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Pierre Mac Orlan, Le chant de l’équipage

Pierre Dumarchey, dit Mac Orlan, est mort en 1970 à 88 ans. Il fait partie de ces écrivains français oubliés, au profit des histrions nombrilistes d’aujourd’hui, dans le grand n’importe quoi des modes et de la zappette des réseaux. Jeune, il a adoré le rugby et publié des textes érotiques, avant des romans de bonne facture, avec une histoire et de la psychologie. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma, ce qui en dira peut-être plus à ceux qui se piquent d’être un brin intellos : La Bandera par Julien Duvivier, Le Quai des brumes par Marcel Carné, La Tradition de minuit par Roger Richebé, Marguerite de la nuit par Claude Autant-Lara. Il est devenu membre de l’Académie Goncourt en 1950 et fait Commandeur de la Légion d’honneur par Georges Pompidou sur proposition d’André Malraux.

Le chant de l’équipage est un roman d’aventures qui se situe aux marges de la guerre de 14 et change un peu les esprits de l’obsession de la tuerie. Monsieur Krühl, Hollandais égaré en Bretagne, n’a pas regagné son pays à cause de la guerre ; il reste en pension à l’hôtel Ploedac, près de Pont-Aven, avec son chat Rakham – comme le célèbre pirate. Car il aime les pirates et corsaires, Krühl, il en rêve, il ne cesse d’en discourir avec ses amis le peintre Désiré Pointe et le soûlard Bébé-Salé.

C’est alors que survient un voyageur inattendu, un jeune Parisien dans la trentaine, réformé pour raisons de santé (comme l’auteur), qui a fait des études de médecine sans encore soutenir sa thèse : Samuel Eliasar. Il parle beau, est aimable, et sait circonvenir. Lorsqu’il rencontre une sorcière, il s’enfuit affolé et trébuche pour tomber de la falaise, heureusement à marée haute. Comme il ne sait pas nager, c’est Joseph Krühl qui s’y colle et le ramène sur la berge comme un chien mouillé. Le début d’une entente, sinon d’une « amitié » où attirance et haine font toute la tension. Car le Hollandais est riche et le Parisien pauvre. Le premier est enthousiaste et le second rusé.

Eliasar va donc monter une arnaque et, avec un nom pareil, en début de siècle, cela n’étonnera personne. Il fabrique un faux carnet de bord d’un pirate, sur vrai papier d’époque avec les encres d’époque et le vocabulaire d’époque, vieilli comme s’il était d’époque. Dans une maison d’antiquités de Pont-Aven, chez la mère Gadec, Eliasar feint de découvrir un volume tout poussiéreux dont Krühl s’empare aussitôt. Il est conquis, en fait emplette et se captive de le découvrir. Ce n’est pas moins qu’un trésor, enfoui sur une île des Antilles, qui est proposé dans ces pages, écrites pour s’en souvenir et égarées par les circonstances.

Dès lors, Krühl est emporté. Il achète un brick-goélette à voiles, embarque Eliasar comme ami et Bébé-Salé comme cuisinier, fait engager un équipage par un capitaine espagnol (donc non mobilisable) que connaît Eliasar et qui vit d’un petit cabaret à Rouen. Le capitaine Heresa rappelle un certain Maillard à Boutron, marin du port, mais c’est sans doute une coïncidence. Et les voilà partis… Fin de la première partie.

Bon vent, belle mer, la traversée de l’Atlantique se passe sans problème. Une escale à Madère pour emporter du vin en fret, vendu à Caracas avec un bénéfice, converti en perles faciles à rapporter dans la ceinture. Krühl a toute une fortune dans sa ceinture en peau de daim : des diamants, des pierres précieuses, un peu d’or. En fait, c’est lui le trésor… mais il ne le sait pas. Eliasar a monté une combine avec le capitaine Heresa pour conforter Krühl dans son rêve de pirates, et lui extorquer la forte somme. De trésor, il n’y en a pas, pas plus que d’île sur la carte. Mais il faut mener le jeu assez loin pour faire croire à un accident.

Donc la côte de l’Amérique, il y a un peu plus d’un siècle marquée par « un enfant nu courant derrière un cheval roux » sur la plage. Ce gros port de Caracas peuplé de cabarets et de bordels. Dans l’un d’eux, l’armateur riche Krühl tombe raide d’une danseuse Cubaine muette aux jolis seins. Il la rachète à son mac et en fait sa chose. L’équipage, entièrement mâle, grogne et désire, mais Krühl les amadoue au rhum, ce qui n’est pas une très bonne idée.

Une tempête, le bateau résiste, mais Eliasar et Heresa en ont marre : il faut que l’aventure finisse. La première île sur la route est la bonne. Heresa jure qu’elle correspond à celle de la carte manuscrite, dans le recueil relié en parchemin du (faux) pirate. On débarque. C’est la désolation, aucun être vivant, aucune plante comestible. Un bagne. Cherchant une sorte de champignon, point remarquable de la carte au trésor, ils tombent sur un nègre manchot et unijambiste, et sur un annamite shooté à l’opium. Seul un blanc, commerçant russe capturé au large de l’Alaska, paraît avoir encore un brin de raison. Fuyez ! Dit-il ; cette île est la réserve d’un bourreau chinois spécialisé dans le grand art des Cents morceaux, la découpe du condamné pour faire durer le plaisir de le voir souffrir. L’île est le lieu où il parque ses modèles, afin d’enseigner son art à ses élèves bourreaux. Tous les deux à cinq ans, il vient prélever ici un spécimen, qui sera découpé pour se faire la main. Les autres sont garnis de boites de sardines et de conserves.

Il faut en effet s’en aller, et tant pis pour le trésor, qu’on a peu de chance de trouver tant tout diffère sur cette île de ce qui est inscrit sur la carte. Mais la fille a disparu ; elle est partie « se promener », en fait chercher à se faire titiller par un autre que par Krühl. Elle est retrouvée les seins nus dans les fragments de bras et jambes du nègre, que Krühl est obligé de tuer d’une balle dans la tête pour le faire lâcher prise. Elle est ramenée au bateau, giflée pour avoir fui. Cette fois, c’en est trop : Heresa et Eliasar décident d’en finir et d’appliquer le plan prévu. Eliasar doit partir en avant avec Krühl et le poignarder dans le dos, tandis qu’Heresa restera en arrière pour occuper les deux matelots suédois.

Sauf qu’Eliasar est un faible. Il n’a jamais tué et ne peut se résoudre à le faire. Krill fulmine contre cette trahison et ameute les autres. Mais où sont passés les autres ? Le bateau ne partira pas sans lui, car il détient la fortune dans sa ceinture. Mais où est donc cette ceinture ? La fille l’en a délestée, Heresa et les matelots sont repartis au navire, lequel prend le large aussitôt. Il laisse le naïf rêveur Krill et le coquin velléitaire Eliasar sur l’île. Avec le russe fou et l’annamite drogué. En attente du bourreau chinois…

Comme quoi l’aventure sans la raison mène tout droit au drame et à la mort. Qu’on se le dise ! Le romantisme est bien fini.

Pierre Mac Orlan, Le chant de l’équipage, 1918, Folio 1979, 256 pages, €8,00, e-book Kindle €7,99

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Jules Roy, Le navigateur

Jules Roy a été commandant de bord dans le groupe de bombardement Guyenne de la Royal Air Force dès 1942, effectuant 36 missions de nuit, surtout sur la Ruhr où se trouvaient les usines allemandes d’armement. Après La vallée heureuse (chroniquée sur ce blog – lien ci-dessous), il conte dans Le navigateur le dilemme des hommes dans l’équipe.

Le narrateur est lieutenant, navigateur en bombardier, l’équivalent d’un GPS humain. A lui de calculer la route, de donner le cap au pilote compte-tenu de la mission, des vents, de la défense aérienne – et des autres avions. C’est une mission délicate, autant que piloter ou observer. Nul n’est jamais à l’abri d’un danger, dont l’ennemi est le principal, mais pas le seul.

C’est ainsi que le Navigateur Ripault se retrouve, au retour d’une mission de nuit, à sauter en parachute à 1500 pieds (soit 457 mètres). Pris par la Flak ? Descendu par la chasse allemande ? Même pas… Heurté en-dessous par un autre bombardier ami ! Le pilote ne l’a pas vu, ses mitrailleurs ne l’ont pas alerté, son navigateur a mal calculé la trajectoire d’approche. L’avion craque, le pilote dit « sautez », mais lui ne saute pas. Les autres, tétanisés, non plus. Le Navigateur se retrouve seul survivant, la tête dans la terre sur un champ de betteraves.

Mais il est en Angleterre, pas dans la mer ni sur le territoire ennemi. Il s’aperçoit qu’il est près de sa base. Il marche jusqu’à une maison, sonne, une jeune femme vient lui ouvrir, à peine réveillée, en peignoir. Il est invité à entrer et s’écroule sur le divan, une bonne tasse de thé à la main. Il est assommé par ce qui vient de lui arriver, si soudain, si imprévu. Aucun de ses camarades n’a survécu, l’avion brûle dans un tas de ferraille tordue.

Elle téléphone à la base, on vient le chercher. Les camarades, dont un capitaine ami surnommé l’amiral parce qu’il vient de la Marine française, lui tapent dans le dos, le réconfortent. Mais son commandant d’escadrille Lucien, mauvais officier, ambitieux et jaloux, ne lui accorde aucune permission de repos pour se remettre psychologiquement. Il le met d’office sur le tableau des bouche-trous.

Lorsque le Navigateur refuse deux jours plus tard une mission avec Raumer, un mauvais pilote qui n’a que des ennuis, il refuse, prétextant être malade. Le médecin, appelé, confirme qu’il a besoin de se remettre du choc, mais il a refusé la mission avant de le voir et son commandant lui colle une punition de 8 jours. Ripault refuse de signer. Il n’est pas écrit pourquoi il a refusé et ce n’est pas honnête ; ce papier le suivra dans son dossier, autant être vrai.

L’avion de Raumer ne revient pas de la mission. Sur la base, les hommes croient qu’il lui a porté malheur. S’il avait été navigateur dans son bombardier, peut-être n’aurait-il pas été descendu. Peut-être – mais qui sait ? Ripault en est vexé, en plus d’être écœuré par la mesquinerie de son commandant. Ce pourquoi, lorsqu’il entend la rumeur que le pilote Lebon « ne voit pas les lumières de la piste » lorsqu’il rentre de mission, il se propose de l’assister en tant que navigateur-adjoint, pour le guider. Le pilote a peur, ce pourquoi il somatise. Mais cela, la hiérarchie ne l’admet jamais. Les hommes se doivent d’être des soldats robots qui obéissent aux ordres.

Ce n’est pas l’avis de Ripault, qui vit avec eux dans l’équipe de bombardement et qui connaît les héroïsmes et les faiblesses de chacun. Aller à la mort avec deux chances sur trois d’en réchapper seulement, mérite le respect. Ce pourquoi il se dévoue pour aider la mission, même si cela doit être la dernière. De fait, elle le sera.

Cette tragédie, contée sobrement, rappelle Kessel dans L’Équipage, ou Saint-Exupéry dans Pilote de guerre. Elle dit le dévouement des hommes, coupés de leurs racines terrestres et amoureuses, solitaires mais solidaires, voués à mourir mais pas avant d’avoir fait le mieux possible pour la mission qui leur a été assignée. Un roman oublié, mais vrai.

Sorti de l’armée colonel, l’auteur sera journaliste de guerre, puis écrivain. Le président François Mitterrand l’a élevé en 1990 au grade de grand-croix de la Légion d’honneur.

Prix Prince-Pierre-de-Monaco 1954

Jules Roy, Le navigateur, 1953, Livre de poche 1968, 160 pages, €6,99

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Déjà chroniqué sur ce blog :

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Beetlejuice de Tim Burton

Un film horrifico-comique qui nargue « la Mort » par la dérision ; une bouffonnerie adaptée à la mentalité yankee. Un jeune couple un peu niais occupe leur maison du bonheur américain, îlot isolé près d’un village campagnard de Nouvelle Angleterre. En revenant d’une course, la femme veut éviter un chien qui passait par là et défonce le tunnel en bois qui protège du pourrissement de la pluie un pont en bois sur la rivière. Après avoir hésité, la voiture chute à l’envers et les deux jeunes se noient. Le chien, qui faisait contrepoids, avait quitté la planche qui maintenait l’équilibre…

Adam (Alec Baldwin) et Barbara (Geena Davis) se réveillent chez eux, mais ne peuvent en sortir, ils sont devenus des fantômes. Personne ne peut les voir. En lisant le Manuel des récents défunts, découvert sur leur table après leur décès, le couple sait comment accéder à l’après-vie. Adam dessine à la craie une porte sur le mur de briques. Dehors, il y a le désert, et un gigantesque ver des sables (comme dans Dune), qui cherche à dévorer tout ce qui bouge. C’est l’enfer. Ce monde éternel est une immense bureaucratie où les morts ont des conseillers… qui leur conseillent de gérer eux-mêmes (à l’américaine) leur non-vie au-delà. Ils sont condamnés à hanter leur maison durant 125 ans, dit Junon (Sylvia Sidney), leur guide d’au-delà.

Le lieu ne tarde pas à être vendu et c’est un couple new-yorkais, Charles (Jeffrey Jones) et Delia (Catherine O’Hara) qui emménagent avec force meubles design et sculptures de l’épouse. Car Charles a fait fortune avant son surmenage qui l’a conduit à cette campagne, et sa seconde femme se pique d’être artiste. Ils amènent avec eux la fille du premier mariage de Charles, Lydia (Winona Ryder, 17 ans au tournage), une ado gothique qui s’habille de noir, se maquille en noir, voit tout en noir. Sauf qu’elle peut voir les fantômes, puisque c’est dans sa croyance. Adam et Barbara ne tardent pas à s’en faire une alliée, après avoir vainement tenté de condamner la porte du grenier où ils se sont réfugiés. En utilisant les draps coûteux du nouveau couple, ils se déguisent en fantômes. Ainsi Lydia les photographie car, si l’on peut voir les draps, ils n’ont pas de pieds. Elle montre les photos à ses parents, qui ne croient pas aux fantômes.

Otho (Glenn Shadix) le décorateur qui accompagne le couple est aussi snob qu’eux et veut tout redécorer en contemporain, murs mauves, salle de bain vert pré, meubles nouveaux. C’est l’horreur. La quotidienne, pas la surnaturelle. Pour se venger et tenter de les faire quitter la maison, Adam et Barbara vont se déguiser en monstres – sans effet puisqu’on ne les voit pas – puis tenter, sur les conseils de la conseillère d’au-delà rencontrée en enfer, de faire bouger les choses, s’envoler les draps, et ainsi de suite. Rien n’y fait chez les sceptiques.

En désespoir de cause, le couple décide de faire appel à Beetlejuice (Michael Keaton), qui fait sa pub à la télé (ah, l’attraction commerciale de « la télé » dans les foyers yankees !). Junon leur a déconseillé, c’est son ex-assistant qui a mal tourné et qui se veut « bio-exorciste ». Mais l’attrait du défendu est irrésistible pour Barbara (ornière très biblique de la mentalité yankee), et elle taraude son Adam de faire ce qu’elle désire. Ils l’invoquent en prononçant trois fois son nom, le délivrent de sa tombe au cimetière maquette qu’Adam a constitué dans le grenier (en gamin jamais grandi). Beetlejuice se révèle grossier, esbroufeur, capable de tout – en bref un gamin de 2 ans égoïste et vantard, un Trump aux cheveux en pétard et au déguisement de clown. Son nom signifie jus de scarabée et d’ailleurs il en croque, lorsque de tels insectes passent à sa portée.

Beetlejuice réussit quelques « tours » pendables, faire danser les invités malgré eux, leur précipiter à la gueule leur cocktail de crevettes comme autant de doigts, faire apparaître un serpent sadique, les faire s’envoler au plafond… Mais les snobs « adorent » ça, c’est tellement tendance. On comprend aujourd’hui pourquoi les Ricains ont voté Trump ! Charles pense même à en faire de l’argent, une attraction touristique, pas moins. Otho conduit une séance de spiritisme avec le manuel pour prouver à l’associé investisseur de Charles que la maison est vraiment hantée. Otho a découvert le Manuel pour récents décédés et le lit avec application. Pour faire apparaître Adam et Barbara, qui ne veulent pas devenir clowns à touristes, il prononce un exorcisme à l’aide des vêtements de mariage laissés dans l’armoire – tout ce qui reste des biens terrestres, le reste ayant été donné à l’Armée du salut (on jette volontiers, chez les gaspilleurs yankees). Le sort fonctionne et les costumes reprennent vie, se regonflent des corps revenus d’au-delà. Mais la décomposition est accélérée.

Lydia demande alors l’aide de Beetlejuice, qui boude d’avoir été chassé. Mais pour agir dans ce monde sans être invoqué – comme pour obtneir la nationalité américaine – il lui faut épouser quelqu’un. Ce sera donc Lydia, qui a l’âge nubile. Elle accepte pour sauver ses amis, sans penser qu’ils sont déjà morts et que rien de pire ne peut encore leur arriver. Tout le monde est convié au « mariage » mais Adam, Barbara comme Lydia cherchent par mille tours à le retarder. Finalement, le ver des sables survient, par la porte ouverte sur l’au-delà par Barbara, et dévore Beetlejuice. Ouf ! L’ado qui voulait mourir est sauvée et les fantômes deviennent de quasi parents, palliant le manque d’attention de ses parents juridiques. Ils l’aident aux devoirs, écoutent ses peines de cœur, tandis que les snobs vivent leur vie en laissant Adam et Barbara tranquilles. Quant à Beetlejuice, il se retrouve dans la salle d’attente de l’enfer, où il tente de piquer le ticket mieux placé d’un sorcier réducteur de têtes. Qui la lui réduit derechef. Il n’avait déjà pas tant que ça de cerveau…

Un bon divertissement typiquement américain, avec hantise de l’au-delà, bouffonneries de salon et situations perverses – sans jamais parler de sexe. Recette du succès : ne jamais ennuyer et tout de suite passer à autre chose. On rit.

Mais la technique des effets spéciaux a remplacé l’atmosphère psychologique des films noirs qui prennent trop la tête. Il n’y a ni histoire, ni personnages, seulement un script d’un quart de page (comment faire déloger les gêneurs) et des êtres plats de carte à jouer (l’Eve menée par ses désirs, l’Adam niaiseux qui suit comme un toutou, l’Artiste snobissime méconnue, l’homme d’affaire surmené qui ne pense qu’au fric, le « décorateur » gras et inverti qui se croit un « goût » supérieur…). Une débauche de « moyens », est-ce mieux que la subtilité pour faire rire ?

Oscar des meilleurs maquillages 1989

Saturn Award du meilleur film d’horreur 1990

Tim Burton a donné une suite en 2024, Beetlejuice Beetlejuice.

DVD Beetlejuice, Tim Burton, 1988, avec Michael Keaton, Alec Baldwin, Geena Davis, Winona Ryder, Catherine O’Hara, Warner Bros. Entertainment France 1999, français, italien, anglais, 1h32, €7,45, Blu-ray €7,60

DVD Beetlejuice 1 et 2, Warner Bros. Entertainment France 2025, doublé français, allemand, néerlandais, 3h13, €24,99

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Basilique de la Superga de Turin

Le car nous emmène vers la basilique Superga, un bâtiment du XVIIIe siècle perché à 670 m d’altitude sur les contreforts des Alpes au-dessus de Turin. Elle fut commandée par le prince Victor–Amédée II après un vœu qu’il avait fait à la Vierge, si les princes gagnaient la bataille durant le siège de Turin en 1706 par les armées de Louis XIV. Vœu qui fut réalisé. L’architecte est Filippo Juvarra une fois de plus. Il a fait du baroque : deux clochers de 60 m, rotonde à coupole de 75 m, chapelles latérales à hauts-reliefs de marbre et maître-autel central surmonté d’un haut-relief de la Vierge en marbre de Carrare par Bernardino Cametti, sculpté à Rome en 1729. Le groupe de chérubins en marbre est d’Antonio Tandardini.

Nous commençons par visiter les tombeaux des rois et reines de Savoie, situés en sous-sol et accessibles avec un billet particulier. Il est « interdit de photographier » mais personne ne contrôle. Une débauche de gamins nus en marbre s’ébattent joyeusement parmi les cercueils. Ils sont symboles de vie. À l’inverse, des crânes grimaçants, en marbre eux aussi, rappellent la mort. Quatre statues des quatre vertus cardinales humaines (prudence, tempérance, force et justice) flanquent le tombeau central. Elles rappellent les sept vertus catholiques avec ces trois autres que sont la foi, l’espérance et la charité. Des garçons de pierre d’âge scolaire et des éphèbes flanquent parfois les tombeaux en plus des bébés putti – tous fort beaux évidemment, issus de l’antique.

Nous ne sommes que quelques-uns à monter au dôme car les quelques centaines de marches de l’escalier à vis étroit rebutent nombre de troisième âge. Il nous faut acheter un billet spécial, puis faire la queue à l’extérieur en attendant de constituer un groupe d’une dizaine de personnes, enfin d’attendre que le groupe précédent soit redescendu car l’escalier est trop resserré pour que l’on puisse s’y croiser.

Nous avons depuis le haut un panorama sur toute la ville. Il fait grand soleil et faible brume, c’est magnifique. Nous distinguons le fleuve Pô et la rivière Dora, la tour rectangulaire de la banque San Paolo qui domine tout et, plus discrètement, la flèche couleur de muraille de la Môle. Des cloches se mettent à sonner dans le campanile lorsque nous sommes tout près.

Sur le parking se rassemblent de vieilles Lancia, ainsi que des cyclistes tous habillés de collant noir et jaune fluo, flanqués d’une grosse moto dont le conducteur fait l’important. Il s’agit probablement d’un rallye de dimanche.

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Destination finale 3 de James Wong

Après l’accident d’avion et le carambolage sur autoroute, voici les montagnes russes du parc d’attraction. Wendy l’héroïne (Mary Elizabeth Winstead) et ses amis lycéens de 17 ans, fêtent la fin de l’année scolaire dans un parc de loisirs américain classique. L’attraction principale est The Devil’s Flight, le vol du Diable, où une statue rouge vif ricanante incite les ados à venir transgresser la peur et les tabous religieux pour se faire jouir. C’est un gigantesque cercle roulant (roller coaster), un défi à la gravité, avec tous les excès à l’américaine : plus grand que grand, plus spectaculaire que solide, plus effrayant que tout.

Et le Diable s’en mêle, autrement dit la Mort, le tueur en série de la série des films Destination finale. Le script ne dépare pas des précédents : une fille a un pressentiment, elle « voit » avant de partir l’échafaudage des montagnes russes se démantibuler et ses amis se faire éjecter, écrabouiller, sectionner… en bref, du grand art qui cloue au fauteuil au premier quart d’heure. Le reste paraîtra plus fade.

Évidemment Wendy panique et quitte l’attraction in extremis, moquée par tous et jetée dehors par les appariteurs en colère. Son petit ami Jason reste, ainsi que la petite amie de Kevin (qui voulait d’ailleurs le larguer). Ils seront tués, leur fierté obstinée leur sera fatale. Wendy gâche le spectacle, péché suprême après « le mensonge » dans les comportements sociaux yankee. Sauf qu’elle a vu juste. Tout s’écroule dans un concert d’étincelles et de bruits discordants. Ceux qui sont restés sont tués. Il y a sept survivants, ceux qui sont sortis à temps. Ceux-là vont inévitablement mourir, dans l’ordre de leur place, comme précédemment. Wendy, qui a pris des photos avec l’appareil numérique du lycée pour faire un compte-rendu de la fête, étudie chaque portrait, cherchant à y déceler des signes annonçant leur fin. Cela afin de déjouer la Mort au dernier moment.

C’est trop tard pour les deux mijaurées snobinardes du lycée, qui ne pensent que fringues, bronzage et sucreries pour parader devant les jeunes mâles – sans en accepter aucun (ce serait mauvais pour leur teint). Égoïstes comme des ados gâtées, elles n’en font qu’à leur tête et le lit à U.V. leur sera fatal. C’est une suite de circonstances imprévues qui aboutit à ce qu’elles grillent tout vif, à poil au four pour se faire « belles ». Le Diable devrait apprécier ces poulettes apportées toutes rôties.

Pour les autres, ce sera un camion lâché sans conducteur, une presse de musculation, un pistolet à clous, les feux d’artifice, un cheval emballé, un mât de drapeau, une catastrophe de métro : à chaque fois l’impéritie des hommes face à la technique qui leur échappe. Sans parler des vantardises des garçons comme des filles, qui défient la Mort par orgueil de jeunesse et hubris yankee. Que peut-il arriver à la jeunesse la plus saine du pays le plus puissant du monde, en avance sur tout le monde en économie et en technique ? Eh bien… tout. Comme les autres. Plus que les autres peut-être, puisqu’ils défient sans cesse les lois physiques et les lois morales.

Se regarde, mais pas le meilleur de la série.

DVD Destination finale 3 (Final Destination 3), James Wong, 2006, avec Mary Elizabeth Winstead, Ryan Merriman, Kris Lemche, Alexz Johnson, Sam Easton, Metropolitan Film & Video 2006, 1h29, anglais doublé français + st, €3,99, Blu-ray 2012 €22,59

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Les films précédents :

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Octave Mirbeau, Le jardin des supplices

Curieux livre fait de bric et de broc, de textes raboutés, pour une vision impressionniste de ces tropismes humains que sont l’amour, le sexe et la mort. Ce roman, « décadent » à la suite de Baudelaire, écrit la dernière année du siècle comme pour l’expier. Il est dédié sous forme d’ironie « Aux prêtres, aux soldats, aux juges, aux hommes, qui éduquent, dirigent, gouvernent les hommes ». Autrement dit à tous ceux qui disciplinent et châtient pour brider la nature humaine.

Trois parties dans ce livre qui a fait exploser les désirs en les poussant au paroxysme en son temps.

Le « Frontispice » met en scène des intellos parisiens qui discutent avec détachement du meurtre comme un des beaux arts. Tuer est le propre de l’homme, ce prédateur sur la terre, justifié par son Dieu, et le meurtre est le fondement de toutes les sociétés humaines via ses prêtres, ses soldats, ses juges, ses pères omnipotents.

La seconde partie, « En mission », est une caricature des politiciens de la Troisième République parlementaire, avec son affairisme, sa corruption, ses copinages, sa gabegie des deniers publics pour des « missions » confiées aux protégés sans aucune justification scientifique. Le narrateur s’y vautre, ayant été élevé dans cette façon de faire.

La troisième partie est à proprement parler « Le jardin des supplices ». L’anglaise rousse aux yeux verts, femme fatale et incarnation de la féminité goulue, initie le narrateur à la vraie vie. Elle n’est que l’envers de la mort, son piment sexuel. Clara, après l’avoir épuisé et baisé sous toutes les coutures, l’a vu s’éloigner deux ans. Mais l’attrait de la chair est trop fort, il revient. C’est alors qu’elle lui fait visiter le bagne de Canton pour s’enivrer des supplices chinois infligés à des condamnés : le rat dans son pot qui dévore le fondement pour sortir, la cloche qui fait convulser et tue en 42 heures, la caresse incessante du pénis qui fait éclater en 5 heures – sans parler des pals, lits de fer, griffes d’acier, effets de scalpels, estrapades, et autres raffinement de torture inventés par la civilisation chinoise millénaire.

Dans leur salon parisien, les intellectuels en pleine affaire Dreyfus discutent tranquillement de la « loi du meurtre » qui régit les relations entre les hommes. « C’est un instinct vital qui est en nous… qui est dans tous les êtres organisés et les domine, comme l’instinct génésique.… » ; « le meurtre est une fonction normale – et non point exceptionnelle – de la nature et de tout être vivant ». La société y participe: « Le besoin inné du meurtre, on le refrène, on en atténue la violence physique, en lui donnant des exutoires légaux : l’industrie, le commerce colonial, la guerre, la chasse, l’antisémitisme… parce qu’il est dangereux de s’y livrer sans modération, en dehors des lois ».

D’ailleurs, les qualités récompensées par la société bourgeoise sont impitoyables.

Le commerçant a pour philosophie de « mettre les gens dedans ». Après tout, les affaires sont les affaires (titre d’une pièce qu’il a écrite).

Le collège encourage les combines pour gagner de l’argent et entuber ses camarades dans tous les sens du mot. Les prêtres du collège des jésuites Saint-François-Xavier de Vannes, dans lequel le jeune Octave a été placé jusqu’à ses 15 ans, l’ont chassé pour avoir dénoncé son viol par son maître d’études. Au prétexte qu’il entretenait une « amitié particulière » avec un camarade – procédé jésuite d’accuser l’autre de ses propres turpitudes, que Goebbels, puis Staline et Poutine reprendront avec délice (décrit dans son roman autobiographique Sébastien Roch).

Le politicien n’est véritable homme d’État digne d’être ministre que s’il a la manie profitable et conquérante de l’organisation. « Est-ce que l’homme de génie n’est pas un monstre, comme le tigre, l’araignée, comme tous les individus qui vivent au-dessus des mensonges sociaux, dans la resplendissante et divine immoralité des choses ?… »

Octave Mirbeau, journaliste, a bien connu les turpitudes de ses contemporains, et ne porte pas une vision romantique de la nature humaine. Mort en 1917, il s’inscrit dans le courant subversif qui a plaisir à décrire la réalité pour choquer le bourgeois et le bondieusard, tout en décrivant avec lyrisme les fleurs et les oiseaux, le sein doux de la Femme et son babil d’enfant. Mais le plaisir dans l’amour ne permet d’échapper qu’un instant à la réalité sans pitié. Baudelaire s’y est brûlé les ailes avec sa créole Jeanne Duval. Le désir ne s’apaise jamais ; il ne cesse de renaître, poussé par la libido, ce qui conduit l’individu à rechercher toujours plus de plaisir, dans une érotomanie des deux sexes qui pousse à tous les excès et ne s’achève qu’avec la mort. « Et c’est l’homme-individu, et c’est l’homme foule, et c’est la bête, la plante, l’élément, toute la nature enfin qui, poussée par les forces cosmiques de l’amour, se rue au meurtre, croyant ainsi trouver hors la vie, un assouvissement aux furieux désir de vie qui la dévorent et qui jaillissent, d’elle, en des jets de sale écume ! »

La fascination pour les chairs suppliciées, dans ce pays exotique et mystérieux qu’est alors la Chine, n’est offert que pour ancrer l’idée que la mort est une composante perverse de l’érotisme. L’imaginaire s’attache à la fleur, et Mirbeau en décrit complaisamment les diverses variétés tropicales, car elle est à la fois sexe par sa forme, et mort par son flétrissement après émission du pollen ou fécondation. « Ah ! les fleurs ne font pas de sentiments, milady… Elles font l’amour… Que l’amour… Et elle le font tout le temps et par tous les bouts… Elles ne pensent qu’à ça… Et comme elles ont raison !… Perverses ?… Parce qu’elles obéissent à la loi unique de la Vie, parce qu’elle satisfont à l’unique besoin de la Vie, qui est l’amour ?… » La femme, de même, a une apparence fragile et parfumée, tout en étant possédée par une sexualité animale. Même les bourgeoises mûres des salons qui jouent à la politique et se piquent de littérature. Au fond d’elles-mêmes, elles ne pensent qu’à ça…

Après être passé par les épreuves, et sorti de l’enfer en ramenant une Clara égarée qui fait une crise d’épilepsie, le narrateur comprend que son pays, la France, et sa culture, l’européenne, n’ont de civilisation que de surface. Sous les conventions artificielles, les humanistes restent barbares – et la Première guerre mondiale le montrera à peine quinze ans plus tard. Les valeurs sont de l’humour noir… « Ah oui ! le jardin des supplices !… Les passions, les appétits, les intérêts, les haines, le mensonge ; et les lois, et les institutions sociales, et la justice, l’amour, la gloire, l’héroïsme, les religions, en sont les fleurs monstrueuses et les hideux instruments de l’éternel souffrance humaine… »

Ne pas s’arrêter à la surface du sadisme des supplices complaisamment décrits ; ce roman anarchiste et libertaire s’élève à la morale universelle en dénonçant la prédation sous les oripeaux de la religion, du patriotisme ou de l’État. Les curés violent les corps et les âmes, l’armée encourage à la brutalité et à la tuerie, l’État envahit, conquiert, soumet les citoyens et les colonies, la Femme asservit et exige toujours plus. Dans cette lutte constante de tous contre tous, il ne faut pas être dupe : manger ou être mangé, voilà la question.

Octave Mirbeau, Le jardin des supplices, 1899, Folio classique 1988, 338 pages, €10,50

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Être soi, c’est être naturel, enseigne Montaigne

L’avant dernier Essai de Montaigne, au Livre III, chapitre XII, s’intitule « De la physionomie ». Il correspond à ‘la face’ asiatique, l’apparence que donne le visage à son moi intérieur. « Si mon visage ne répondait pour moi, si on ne lisait en mes yeux et en ma voix la simplicité de mon intention, je n’eusse pas duré sans querelle et sans offense si longtemps, avec cette liberté indiscrète de dire à tort et à droit ce qui me vient en fantaisie, et juger témérairement des choses. Cette façon peut paraître avec raison incivile et mal accommodée à notre usage, mais outrageuse et malicieuse, je n’ai vu personne qui l’en est jugée, ni qui se soit piqué de ma liberté, s’il la reçue de ma bouche ».

Socrate, en effet, est l’exemple de simplicité populaire que nos sociétés de cour ne comprennent plus ; ils le révèrent, par convention culturelle, mais sans pénétrer sa justesse. Or, dit Montaigne, Socrate parle simplement, il fait intervenir des paysans, des menuisiers, des maçons. Bien loin des afféteries et autres jargons pseudo-philosophiques qui rendent en apparence profondes les banalités – à condition qu’elles soient obscures. Quand personne n’y comprend rien, celui qui fait semblant se valorise ; il est un initié aux mystères, il se croit d’une élite peu commune. « Notre monde n’est formé qu’à l’ostentation : les hommes ne s’enflent que de vent, et se manient à bonds, comme les ballons. » Peut-être est-ce pour cela que le foot est devenu un sport si populaire… Chacun, marquant le ballon, s’élève au ballonnement au lieu de rester simplement lui-même. Au contraire de Socrate, qui représente notre âme « ni élevée, ni riche ; il ne la représente que saine, mais certes d’une bien allègre et nette santé. » Le simple et le naturel est sagesse, alors que toute enflure et outrance ne sont que vent. Socrate, selon Montaigne, « ramena du ciel, où elle perdait son temps, la sagesse humaine, pour la rendre à l’homme, où est sa plus juste et plus laborieuse besogne, et plus utile. »

Revenez au naturel, enseigne Montaigne – après Socrate. « La plupart des instructions de la science à nous encourager ont plus de montre que de force, et plus d’ornement que de fruits. Nous avons abandonné nature et lui voulons apprendre sa leçon, elle qui nous donnait si heureusement et si sûrement. » La science pour Montaigne, c’est le savoir, pas l’expérience scientifique que son temps ne connaissait pas. Je suis toujours fâché de voir aujourd’hui tant de gens qui ne savent plus vivre, qui se bardent de manuels pratiques et de tutoriels vidéos sur la manière de cultiver son jardin, d’écrire un texte lisible, de faire à manger, de bien baiser, d’élever les enfants. Alors qu’il suffit simplement d’être soi, et de juger en raison à chaque circonstance. C’est ce que dit Montaigne, en ses vieux ans, après des décennies d’expériences mouvementées en ces divers sujets. « Cette raison qui se manie à notre poste, trouvant toujours quelque diversité et nouvelleté, ne laisse chez nous aucune trace apparente de la nature. Et en ont fait les hommes comme les parfumiers de l’huile : ils l’ont sophistiquée de tant d’argumentations et de discours appelés du dehors, qu’elle en est devenue variable et particulière à chacun, et a perdu son propre visage, constant et universel, et nous faut en chercher témoignage des bêtes, donc sujet à faveur, corruption, ni à diversité d’opinions. » A force de nuancer, de compliquer, de déconstruire, les ‘raisons’ ont disparu sous le jargon et le « ou pas », toute affirmation étant balancée par son contraire, voire niée au nom d’un dogme supérieur, jamais discuté, ou avec de mauvaises raisons…

A quoi cela sert-il, ce ‘principe de précaution’ si cher au fout-rien Chirac, ce ‘il faut tout prévoir’ du service météo qui dérape par excès de scrupules, ce ‘on ne sait jamais’ qui fait que l’on craint avant de vivre et que l’on ne fait jamais rien de peur que ce soit pire ? Le gouvernement Bayrou échappera-t-il à cette plaie d’époque ? Montaigne donne sa leçon : « Que te sert-il d’aller recueillant et prévenant ta male fortune, et de perdre le présent par la crainte du futur, et être à cette heure misérable parce que tu le dois être avec le temps ? » Vivez le jour présent, les maux se présenteront à leur heure.

Y compris la mort, dit Montaigne. Or c’est idiot, notre mort viendra parce que nous sommes nés et que rien ni personne ne dure toujours. C’est ainsi. L’important est de bien vivre, pas de préparer sa mort. « Si nous n’avons su vivre, c’est injustice de nous apprendre à mourir et de difformer la fin de son tout. Si nous avons su vivre constamment et tranquillement, nous saurons mourir de même. (…) Mais il m’est avis que c’est bien le bout, non pourtant le but de la vie ; c’est sa fin, son extrémité, non pourtant son objet. Elle doit être elle-même à soi sa visée ; son dessein, sa droite étude est de se régler, se conduire, se souffrir. » Le but de la vie n’est pas de faire une belle fin (édifiante, exemplaire, reconnue), mais d’avoir bien vécu tout ce temps. La mort est la fin de la vie, pas son objectif – malgré les religions qui font croire à un au-delà bien incertain. Socrate est-il mort autrement, qu’à son heure et après avoir vécu selon son énergie, son cœur et ses idées ? D’avoir aimé Alcibiade, mais plus son âme que son beau corps, d’avoir enseigné aux jeunes gens dont il était plaisir à voir le jugement s’ouvrir sous les muscles frémissants, d’avoir défendu sa cité, supporté une mégère, réfléchi sur l’existence. Le plaidoyer qu’il fait à ses disciples sur sa fin est « sec et sain », reconnaît Montaigne.

Croyant, bien que sceptique aux églises qui se battaient en son temps pour des billevesées, Montaigne accorde plus de foi à la raison humaine qu’aux dogmes. Socrate une fois encore donne le parfait exemple d’un homme accompli, tel qu’il devrait être : « Et cette raison, qui redresse Socrate de son vicieux pli, le rend obéissant aux hommes et aux dieux qui commandent dans sa ville, courageux à la mort, non parce que son âme est immortelle, mais parce qu’il est mortel. Ruineuse instruction à toute police, et bien plus dommageable qu’ingénieuse et subtile, qui persuade au peuple la religieuse croyance suffire, seule et sans les mœurs, à contenter la divine justice. L’usage nous fait voir une distinction énorme entre la dévotion et la conscience. » Se contenter d’obéir à des codes n’est ni intelligence, ni justice, ni sagesse ; agir en conscience, si. Montaigne donne deux exemples de ce qui lui arriva, et comment il fut sauvé grâce à son visage ouvert, ainsi que « liberté et fermeté de mes paroles ». Être soi, c’est être naturel.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Emmanuel Berl, Sylvia

Autobiographie erratique à l’âge de 60 ans, au gré d’une mémoire en loque. Les images se télescopent et ne correspondent pas avec la chronologie. Emmanuel Berl est né malade de parents malade, son père mort lorsqu’il avait 15 ans et sa mère lorsqu’il en avait 18. Lui-même est resté bronchiteux durant toute son enfance, chétif, tuberculeux en 14, ce qui le fit réformer en 1916 après deux ans de combats. Juif, mais laïque, Emmanuel Berl n’a vu que la mort frapper autour de lui : son petit frère lorsqu’il avait 5 ans, son cousin révéré Henri Franck, Normalien modèle de la famille, trop jeune à 24 ans, son oncle, un adolescent fils d’une amie… Tout son siècle était mortifère.

Né à la fin du XIXe dans une famille d’industriels, le garçon a fait des études de lettres mais s’est obstinément refusé à passer le concours d’entrée à Normale Sup comme ses copains, et l’agrégation qui lui aurait donné un poste. Cela aurait été mourir à petit feu dans une case prévue. De même, s’il s’est marié trois fois, cela n’a jamais été avec « Sylvia », la fille qu’il croyait aimer et qu’il a revue épisodiquement toute sa vie durant, de l’enfance à la vieillesse, comme si leurs destins étaient liés. Sa dernière épouse fut la chanteuse Mireille. Mais Sylvia ressemblait à maman… voilà peut-être pourquoi cet attachement si profond.

Confident un temps de Proust, qui le recevait seul à seul chez lui, le souffreteux se reconnaissait dans le grand asthmatique, mais sans en avoir le cerveau aussi aiguisé par la marginalité sexuelle. Proust lui assénait des leçons morales du fond de son lit, avant de sortir faire sa cour en soirée, impérieux avec les faibles et souple avec les forts. « Il enseignait la solitude de l’homme et la fatalité des passions » p.130. Quant à la comtesse de Noailles, à qui il rend visite, elle lui sort cette monstruosité de diva sûre d’elle-même et dominatrice : « Comment pouvez-vous aimer les jeunes filles, ces petits monstres gros de tout le mal qu’ils feront durant cinquante ans ? » p.103.

Lui, le patriote et républicain fondateur en 1930 de l’hebdomadaire Marianne, le Juif en ces temps nazis et pétainistes, il fut ami de Drieu La Rochelle, fasciste notoire, suicidé pour cela; il a fondé avec lui un journal d’idées qui n’a pas résisté à l’avant-guerre. Puis il a rejoint la Résistance tandis que Drieu se perdait. Il a cette analyse aiguë de l’entre-deux guerre, alors que la modération et raison s’oubliaient dans les extrémismes marxistes et fascistes : « Je crois qu’une giration infernale séparait de plus en plus chacun des autres et d’ailleurs de soi-même. Car plus les partis, les appartenances développaient leur pouvoir, plus la solitude des individus, au lieu de diminuer, augmentait ; là où cessait l’hostilité, la rivalité commençait, et non pas la fraternité. Qui ne s’est pas brouillé avec qui ? Les malentendus devenaient de plus en plus difficile à éviter, impossibles à dissiper. Les mots entrés en folie ne faisaient que les susciter et que les grossir. Le langage, usé de toutes parts, ne servait plus de dénominateur commun. On parlait, et parfois dans une même phrase, de ‘la dignité de la personne humaine’ et ‘du matériel humain’. (…) Les mots : semblable, prochain, avaient perdu leur sens, et rien ne s’opposait plus au déferlement des guerres zoologiques, l’ennemi cessant d’appartenir à la même espèce que soi » p.186.

Un livre pas drôle d’un homme mal dans sa peau mais qui a connu les célébrités littéraires (Proust, Aragon, Drieu, Jouvenel, Malraux), en une époque contradictoire. Plus intéressant sur l’époque – qui ressemble de plus en plus fort à la nôtre – que sur l’auteur.

Emmanuel Berl, Sylvia, 1952, Folio 1972, 224 pages, €10,00, e-book Kindle €9,49

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Destination finale 2 de David Richard Ellis

Suite de la première Destination finale avec, au lieu d’un crash d’avion, un carambolage d’autoroute. Même ingrédients, mêmes superstitions, mêmes effets de suspense – la série est une affaire qui marche. Le 2 est moins sombre que le 1 et plus axé sur le spectaculaire des effets en chaîne. Il est assez réussi.

Nous sommes, date symbolique, un an après le crash du vol 180. La Mort veut faucher son contingent annuel de jeunesse. Kimberly (A.J. Cook), 18 ans, tout juste le permis, prend le volant du gros 4×4 rouge de son père pour aller passer des vacances en Floride avec ses amis, adeptes de la fumette. Sur l’autoroute plutôt chargée, la conductrice, peu attentive à son volant, écoute les blagues nulles des garçons à l’arrière et regarde les passagers des voitures qui la doublent. Un gamin joue l’accident avec un camion et une voiture jouets, une fille se dresse les seins nus pour épater les mâles à l’arrière, un punk à chaîne sniffe de la coke tout en tenant son volant avec la cuisse, un chauffeur poids lourds s’enfile une bière au volant…

C’est drôle, décalé – puis soudain le flash : un gigantesque carambolage initié par un camion transportant des troncs de bois. Mal attachés, ceux-ci s’écroulent sur les voies, entraînant une suite de réactions en chaîne où le sang gicle, les corps sont écrasés dans des hurlements terribles. Kimberly se réveille alors qu’on klaxonne derrière elle : elle était arrêtée à la bretelle d’autoroute, attendant le feu vert pour passer.

Dès lors, elle se met en travers, complètement hystérique : elle a eu la « prémonition » d’un accident et ne veut plus avancer. Les conducteurs derrière elle s’énervent. Un flic de l’État (Michael Landes), en patrouille, vient voir ce qui se passe et cherche à la raisonner. C’est alors que le camion de bois passe. Les troncs se détachent, et c’est l’accident prévu !

Kimberly l’a évité par sa prescience magique, empêchant ainsi « la Mort » de prélever sa dîme parmi les conducteurs piégés derrière sa voiture. Mais un camion arrivant à toute allure emboutit son 4×4 rouge, tuant net tous ses amis dedans. L’officier de police Thomas Burke la sauve in extremis en la poussant hors de la trajectoire. Elle a déjoué la Mort. Mais ceux qu’elle a vus, le cocaïnomane Rory Peters (Jonathan Cherry), le professeur motard noir Eugène Dix (T.C. Carson), la star snob Kat Jennings (Keegan Connor Tracy), le gagnant au loto Evan Lewis (David Paetkau), la veuve Nora Carpenter (Lynda Boyd) et son fils de 15 ans Tim (James Kirk), et la femme enceinte Isabella Hudson (Justina Machado) sont des morts en sursis. La Camarde va chercher à les récupérer par tous les moyens.

Et ces moyens sont nombreux et inventifs. Evan, par exemple, rentre les bras chargés à son appartement ; va-t-il glisser sur un jouet dans le couloir ? S’exploser au gaz sous la poêle ? Laisser échapper sa bouteille d’huile à griller les saucisses surgelées (la malbouffe dans toute sa splendeur yankee) ? Curieusement, il se met torse nu pour cuisiner tout en faisant autre chose ; son téton piercé fait genre sur son torse glabre de bébé rose (la mode yankee des branchés pré-millénium). Il contemple la belle montre qu’il a achetée avec ses gains au loto, ainsi qu’une bague d’or et diamants en forme de fer à cheval (le mauvais goût dans toute sa splendeur yankee), tout en écoutant sur son répondeur à bande les messages intéressés de tout un tas de copains et copines perdus de vue mais alléchés par le fric. Évidemment la bague lui échappe et va se perdre dans le trou de l’évier ; évidemment sa main reste coincée dedans alors qu’il cherche à la récupérer ; évidemment les saucisses brûlent pendant ce temps-là, et l’huile répandue hors de la poêle s’enflamme aussi ; évidemment la poêle tombe alors qu’il cherche à distance à jeter quelque chose dessus pour étouffer le feu – elle incendie l’appartement (les logements de carton-pâte dans toute leur qualité yankee). Va-t-il périr grillé ? Non pas, il s’échappe de justesse par l’échelle de secours juste avant que la bonbonne de gaz n’explose (tout explose aux USA, les bagnoles, les maisons, les fours, les barbecues- sinon ce ne serait pas Hollywood). Il rejoint in extremis le sol… mais glisse sur les spaghettis qu’il a jetés par la fenêtre pour faire la place aux saucisses dans la poêle. Étalé sur le sol, il est vivant, sauf que l’échelle se détache… et l’empale dans l’œil. Le croque-mort (Tony Todd) – qui est la Mort elle-même – coupe à la pince l’anneau de téton du garçon avant de l’enfourner pour le réduire en cendres. Sa parure corporelle n’a pas empêché sa jeunesse d’être interrompue net.

La nouvelle de cette fin rocambolesque alerte l’officier Burke et Kimberly. Ils font une réunion entre survivants de l’autoroute à la suite de laquelle Kimberley rend visite à Claire Rivers, la dernière du vol 180. Elle s’est volontairement enfermée en centre psychiatrique et refuse toute visite avec objet tranchant. Elle déjoue la Mort depuis un an. Claire refuse d’aider Kimberley (l’individualisme dans toute sa bonne morale yankee), mais se rend compte brusquement que les survivants meurent dans le sens inverse de l’ordre du carambolage. Elle sort de son isolement pour prévenir Kimberly de faire attention aux signes prémonitoires de « la Mort ». Kimberly a la vision d’une attaque de pigeons et c’est Tim, sortant de chez le dentiste, qui en fait les frais. Il s’avance comme un gamin (il a 15 ans) pour chasser les volatiles… et se prend en pleine tronche une vitre détachée de la façade dans laquelle les pigeons désorientés vont se crasher souvent. Exit l’ado (même la jeunesse peut mourir). Sa mère, Nora, sera décapitée par des portes d’ascenseur alors qu’elle cherche à échapper à un porteur d’un bac contenant des bras articulés qui la rendent hystérique à la suite d’une nouvelle « vision » de Kimberley.

La suite est du même effet : Kat est empalée par un tuyau qui l’avait épargné dans l’accident de son véhicule. Le matériel de désincarcération du sauveteur active l’airbag… qui rejette violemment la, tête en arrière, juste sur le pieu tranchant. La cigarette qu’elle venait d’allumer en étant sûre d’être sauvée tombe de sa main dans une fuite d’essence menant à la camionnette des journalistes, qui ont reculé sur une pierre, provoquant l’explosion et l’envol d’une clôture de barbelés qui coupe Rory en trois au niveau des reins et du torse (bel effet spécial). Eugène, le motard de l’autoroute qui n’y croyait pas, explose dans sa chambre d’hôpital, après une suite de mouvement des machines (qui semblent douées d’une vie propre, l’angoisse proprement yankee de la technique comme un destin).

Isabelle donne le jour à son bébé, malgré le docteur que Kimberly a vu en prémonition l’étrangler. Une vie contre une mort, telle est la superstition basique du film, et les survivants se croient sauvés. Mais point ! Jusqu’au gamin de la ferme (Noel Fisher) où a eu lieu le dernier accident avec Kat – rien à voir avec l’autoroute – qui a été sauvé par Rory d’une camionnette folle : il explose en manipulant le barbecue lors de la fête de survie. Son avant-bras grillé à point atterrit sur la table juste devant sa mère.

Un humour noir du second degré bien mis en scène. Pas vraiment intello, ni flippant, juste délassant. Jouer avec la Mort fait toujours recette. Les acteurs sont fades, surtout Kimberly, à l’exception de l’officier de police peut-être.

DVD Destination finale 2 (Final Destination 2), David Richard Ellis, 2003, avec Ali Larter, A.J. Cook, Michael Landes, David Paetkau, James Kirk, TF1 Vidéo 2004, 1h27, €11,94, Blu-Ray €10.00

DVD Destination finale de 1 à 5, New Line 2024, 7h16, €29,99, Blu-ray €32,93

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Destination finale de James Wong

Premier d’une série de six films de série B par des réalisateurs différents qui ont pour thème « la Mort », comme si elle était un personnage : la Mort veut, la Mort a un plan, on peut déjouer la Mort… C’est flippant (un peu), débile (pas mal), ado (surtout). D’où son relatif succès juste après la hantise du Big Bug du millénaire (qui, comme l’ignorent les primaires, n’a commencé en vrai qu’au 1er janvier 2001).

Alex Browning (Devon Sawa) est un lycéen de 17 ans new-yorkais (et un acteur de 22 ans). Sa classe de 40 part en voyage en France en Boeing 747. Alex est fils unique, gros nez et bouche presque toujours ouverte, ce qui lui donne un air niais. Il a un « meilleur ami », Tod Waggner (Chad E. Donella), un rival, Carter Horton (Kerr Smith), mais pas de petite amie. C’est le jeune américain moyen, pas très futé ni fini.

A-t-il jamais pris l’avion ? Il regarde la face du 747 par la baie vitrée de l’aéroport et il ne l’aime pas. L’engin a un air obtus comme un Marine décérébré par l’entraînement. Il craint vaguement quelque chose, il hésite, ses copains doivent le pousser dans le dos pour qu’il avance. Dans le Boeing, deux filles lui demandent s’il veut bien échanger sa place pour qu’elles soient ensembles. Il veut bien, malgré son copain qui voulait en draguer une et qui gesticule pour qu’il dise non. Il s’installe à la place qu’il squatte et là, un cauchemar commence.

Il voit l’avion secoué, prendre feu, exploser. Lorsqu’on le houspille, il se réveille, transpirant, paniqué. Il crie que tout le monde doit sortir, s’attirant la hargne de son rival qui lui flanque un coup de poing. Comme les deux ados se battent, ils sont expulsés de l’avion et le commandant refuse de les reprendre. Ils sont suivis par leurs amis respectifs, Tod pour Alex, Terry Chaney (Amanda Detmer) la petite-amie de Carter, et Billy Hitchcock (Seann William Scott). Les suit une fille qu’il ne connaît pas, ne lui ayant jamais parlé sauf pour lui ramasser un guide de Paris, qui s’ouvre sur une photo prémonitoire : celle du crash de la Mercedes de la princesse Diana. Claire Rivers (Ali Larter), au prénom de cousin du Prophète, va devenir sa future petite-amie. Une prof les accompagne, puisqu’ils sont mineurs, Valérie Lewton (Kristen Cloke), tandis que tous les autres reprennent place dans l’avion.

Personne ne croit Alex, se moquant de son don de voyance – ce qui est classique pour préparer le suspense. Carter le provoque à nouveau et ils s’empoignent dans l’aéroport avant qu’à 21 h 40 ce 13 mai 2000, soit quinze minutes après le décollage, le vol 180 prenne feu et explose, tuant les 287 passagers, dont les lycéens. Carter regarde bizarrement Alex mais se calme d’un coup, tandis qu’Ali le regarde aussi, mais différemment.

Deux agents impassibles du FBI surgissent, ils veulent savoir pourquoi Alex savait. Ils le soupçonnent d’avoir quelque chose à voir avec cette explosion mais changent d’avis au bout de quelques jours. L’ado rentre dans sa famille, qui n’a pas l’air plus paniquée que cela. Ses parents ne le questionnent pas sur sa vision.

Mais Alex est obsédé par son cauchemar et par la réalité qui a suivi. Trente-neuf jours plus tard, après une cérémonie du souvenir au lycée, Alex apprend que Tod vient de se « suicider » tout habillé dans sa baignoire. Il n’y croit pas. Tod et lui avaient décidé de se revoir dès que possible pour penser à autre chose. Il joint Ali et ils décident d’aller voir le corps de Tod à la morgue pour être sûrs. Ils s’introduisent par le toit et découvrent les lacérations multiples sur le cou de l’adolescent, qui montrent qu’il a résisté et n’a donc pas péri volontairement. Le croque-mort qui les surprend, William Bludworth (Tony Todd) au teint funèbre comme il se doit, explique qu’ils ont déjoué la Mort et qu’elle prend sa revanche un à un sur ceux qui devaient mourir dans l’avion.

L’intérêt du film réside dans la reconstitution méticuleuse et séquencée des micro événements qui ont conduit Tod et la prof à mourir, avec ses fausses pistes et ses vrais ratages.

L’ado pieds nus sur le carrelage dérape dans du shampoing répandu insidieusement, tombe dans la baignoire où il n’a rien pour se rattraper, tandis que le fil à linge s’enroule autour de son cou et qu’il ne peut atteindre la paire de ciseaux salvatrice, posée non loin de lui. Laq prof, en femelle toute émotion, se fait un mug de thé mais sursaute en constatant que c’est le mug du lycée, un endroit honni qu’elle veut quitter au plus vite. Lorsqu’elle se reprend, c’est pour le remplir de vodka glacée avec supplément glaçons. Ce qui a pour effet de fendre le mug et de faire fuir le liquide. Elle le pose évidemment, en conne américaine-type qui fait n’importe quoi sans penser une seconde, sur l’écran taille large de son ordinateur branché, lequel court-circuite et enflamme l’alcool, ce qui la fait reculer, glisser dans la flaque quelle a créé en jetant le thé, tomber en se rattrapant à une serviette qu’elle a posé sur un pack de couteaux de cuisine, lesquels s’empressent de la transpercer de part en part tandis que la maison prend feu de partout (le genre de maison yankee en contreplaqué inflammable) et finit par exploser (comme s’il y avait de la dynamite dans la cave – mais c’est pour Hollywood).

En suivant un reportage télé, Alex « découvre » le plan de la Mort, qu’elle applique comme un ordinateur sans âme : elle « prend » dans l’ordre tous ceux qui sont sur sa liste, en sautant ceux qui la déjouent, volontairement ou par hasard. Alex « prévoit » donc que le prochain être humain à mourir devrait être la prof. Il se précipite chez elle, mais elle appelle les flics, voyant en lui « le Diable » – une façon bien américaine de dénier le réel en accusant un personnage imaginaire.

La suite est de la même eau. Carter en rogne, c’est congénital chez lui, dérape sa voiture et renverse Billy à vélo, mais ce n’est pas son heure. Il stoppe devant Alex et Ali qui boivent un café en terrasse. Il veut le cogner mais Terry sa copine s’interpose ; elle le quitte puisqu’il ne pense qu’à ça et pas à « ça » qu’elle voudrait bien qu’on lui fit. En reculant, un bus qui passait par là par hasard la happe et s’en est fait de cette autre survivante.

Ceux qui restent se réunissent et Carter apprend qu’il est le prochain sur la liste, ce qu’il refuse. Il veut mourir quand il le choisira, pas avant. Il fonce donc en bagnole (le permis est dès 16 ans dans certains États) mais ne réussit pas à emboutir une autre voiture aux feux et stops qu’il grille, ni un lourd camion qui surgit devant lui et que son copain assis à côté de lui évite en tournant le volant. Par dépit d’ado psycho-rigide, il arrête sa caisse en plein milieu d’une voie ferrée, sur un passage à niveau qui annonce l’arrivée imminente d’un train. Billy, Ali et Alex sortent de la voiture mais Carter y reste. Lorsqu’il voit la Mort arriver, il veut s’en sortir mais sa ceinture se bloque, ce qu’Alex avait « vu » dans un flash. Il se précipite pour l’aider et, in extremis comme il se doit, réussit l’opération. Tandis que l’auto est emportée par la loco, les ados roulent sur le bas-côté. Billy invective Carter debout, le dos tourné au train qui passe à toute allure, et est décapité par un morceau de tôle éjecté par les roues.

Les agents du FBI traquent Alex, toujours là où des morts se produisent, mais il leur échappe tant qu’il le peut. La prochaine sur la liste est Claire qui le cache dans une cabane, et il doit la prévenir. Mais elle se met en mauvaise posture en laissant fuir un bidon d’essence tandis qu’un orage effrayant éclate qui fait hurler le chien. Au lieu de le laisser et de se tenir tranquille, elle va le rejoindre dehors, alors qu’un câble électrique coupé, frappé par l’éclair, se tord comme un serpent dans des jaillissements hollywoodiens d’étincelles (comme dans le film Tremblement de terre). La maison prend feu et elle se réfugie dans la voiture, qu’elle cherche à sortir du garage. Alex surgit pour la prévenir et lui demande de rester où elle est, protégée par les pneus isolants. Sauf que l’essence répandue du bidon attaque la voiture et que la porte est – évidemment – coincée…

Trois mois plus tard, ils sont trois rescapés de l’avion – qui prennent l’avion… pour Paris. Buvant une bière en terrasse (ce que les fanatiques de l’islam détestent), ils se disent qu’ils ont déjoué la Mort. Mais celle-ci n’a pas dit son dernier mot. C’est Alex qui est visé mais Ali le sauve en l’appelant au dernier instant, tandis qu’un bus qu’il n’avait pas vu le frôle en faisant une embardée qui va décrocher une enseigne au néon où figure le chiffre 180 – le numéro du vol maudit -, laquelle s’écrase sur…

Vous saurez tout en visionnant le film. 17 ans est la fin de l’innocence, de la naïveté envers la vie – donc de la mort. Celle-ci est programmée et nul n’est éternel, contrairement à ce que croient les enfants. A chacun d’affronter son destin et les ados mûrissent brusquement lorsqu’ils s’en rendent compte. La moindre chose anodine de la vie de tous les jours peut se transformer en instrument mortel : un fil à linge, une tasse, un banal ordinateur, un déchet de métal, un bus. De quoi flipper – et réfléchir à vivre au mieux le jour présent. Il peut être le dernier…

DVD Destination finale, James Wong, 2000, avec Devon Sawa, Ali Larter, Kerr Smith, Kristen Cloke, Daniel Roebuck, Metropolitan Films video 2001, 1h34, neuf en français et anglais €4,00, ou édition prestige €20,43, ou Blu-ray français et anglais €12,99

DVD coffret 5 films Destination finale 1 à 5, Blu-ray €39,99

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Maxence van der Meersch, L’élu

C’est un roman ancien d’un auteur oublié parce que régionaliste, malgré son Prix Goncourt et son entrée à l’Académie française. Pourtant l’auteur, humaniste chrétien, mérite d’être relu tant son époque (les années trente) a nombre de points communs avec la nôtre : le matérialisme envahissant, le productivisme sans but, l’absence d’idéal, la montée des populismes autoritaires…

Le roman campe dans les terres du Nord un directeur de fabrique de dynamite, Siméon Bramberger, ingénieur de la cinquantaine, en prise avec la maladie inexorable de son fils Valère, la tuberculose. Le garçon, marié à Isabelle, se meurt. Son épouse, encore jeune et pleine de désirs, l’assiste, mais prend des libertés avec le contrat d’union indissoluble. Elle voit régulièrement en cachette le jeune Fabre, aide-chimiste ingénieur à l’usine, qui, de casanier, est devenu brusquement nomade à moto. Les traditions les mieux établies se perdent avec cet adultère, toutn comme l’usine a explosé neuf ans auparavant par instabilité de la nitroglycérine.

Comment mieux caractériser l’époque qui se délite, comme le corps avec la maladie, que par ce sursaut de vie rebelle qui saisit Isabelle ? Le père est scandalisé, puis comprend. Il use en effet de son intelligence et accepte le compromis : le couple ira vivre à Nice, au soleil, et sa mère accompagnera Valère pour le soigner. Isabelle aura du temps pour elle. Fabre la rejoint, évidemment, et ils se donnent du bon temps. Las de souffrir, et peut-être parce qu’il a senti la trahison, Valère achète un pistolet (en vente libre à l’époque !) et se suicide.

Sa mère, alors, se laisse mourir de douleur, somatisant en « fausse angine de poitrine » son angoisse. Elle va peu à peu, grâce à l’amitié du croyant Vhuilst, chimiste en chef de l’usine et ami de vingt ans de son mari, passer à la religion. La croyance l’aide à survivre, à espérer un ailleurs où tout serait apaisé, la résurrection. Une sorte de fuite, mais aussi une béquille. C’est ainsi que le pacifisme servait de croyance en un avenir meilleur face aux montées des fascismes…

Lorsqu’elle meurt à son tour, Siméon se retrouve seul, sans but. Il démissionne de son poste de directeur d’usine, il part en voyage, aidé par son ami veuf Vhuilst, qui a connu lui aussi le désespoir à la mort de sa femme. Il assiste à une messe à Paris, visite l’abbaye de Hautecombe, puis celle de la Grande Chartreuse. Il est tenté par la retraite du monde, la vie de fraternité dépouillée des biens matériels, cultiver son jardin et participer aux cérémonies. Il n’a pas la foi mais tend au pari de Pascal : faire comme si et tout suivra.

L’auteur a pris pour exemple de ce roman désespéré sa propre vie. Il a perdu de tuberculose en 1918 sa sœur aînée Sarah, 18 ans. Le ménage de ses parents n’y a pas résisté, sa mère devenant alcoolique et son père, athée convaincu, cherchant à se perdre en menant une vie dissolue. Siméon oppose deux visions : celle de la femme pauvre et malheureuse qui revit en prenant la communion lors de la messe, et la femme très maquillée, séductrice et prête à jouir, qui visite une cellule de la Grande Chartreuse : « Et une étrange pensée qu’il n’eût jamais conçue, qui ne l’eut jamais effleuré, peut être, ailleurs qu’au fond de cet asile purifié par d’innombrables sacrifices, lui traversa l’esprit : l’idée que des êtres tels que cette grande créature tournée toute vers la joie des sens, la conquête et le plaisir, rendait croyable et presque visible la présence et l’emprise d’une occulte puissance destructrice, désorganisatrice, diabolique » p.218 Van der Meersch sera résistant, mais la pensée de Pétain n’est pas loin qui faisait de l’hédonisme la cause des malheurs de la France.

Solitude et désarroi sont dans les années trente le lot du couple, de la famille qui se décompose, de l’impuissance devant la maladie avant les antibiotiques, de la nation qui dépérit et acceptera bientôt sa soumission au plus fort. « C’est parce que j’ai connu moi-même les incertitudes et les doutes de mon héros, Siméon Bramberger, que j’ai écrit L’Élu », dira l’auteur. À quoi bon ? se dit le pessimiste. L’imbécile guerre industrielle de 14, déclenchée pour des questions d’honneur suranné par des politiciens depuis leurs bureaux, a obsédé toute la génération d’après par la peur de la mort et du néant. Sa révolte désespérée a pris deux formes : celle de la révolution communiste ou fasciste, ou la résignation par l’abandon à la foi, seule espérance qu’offrait la tradition.

Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Maxence van der Meersch, L’élu, 1937, Livre de poche 1969, 254 pages, occasion €5,00

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Romans de Maxence van der Meersch déjà chroniqués sur ce blog

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Pierre-Henri Simon, Les raisins verts

Mère fervente catholique, père pharmacien humaniste, Normale Sup, Pierre-Henri Simon sera chrétien social. Son roman d’après-guerre résume son époque troublée, celle d’une enfance menacée par la guerre de 14, d’une adolescence déstabilisée par le surréalisme, l’absurde et l’art moderne, l’humiliation bottée de la guerre de 40 et l’échec de l’humanisme, pacifique ou socialiste. Les personnages du roman aspirent, comme tout un chacun, au bonheur : individuel dans le plaisir ou la publication, collectif dans l’action révolutionnaire, ou spirituel dans la fusion en Dieu. Mais chacun est rattrapé par son destin : celui de l’histoire, de la famille, du gouffre en soi des passions réprimées. La lucidité se veut le maître-mot.

Gilbert d’Aurignac est un médiocre qui a fait des études, s’est marié par convenances, a pris une maîtresse par circonstances, et se retrouve pris dans les rets de tout cela. De son épouse Irène, belle plante superficielle mais saine, il a eu une fille, Annou, mais sa femme n’a pas pu avoir d’autres enfants. De sa maîtresse, épouse de François son cousin pauvre, il a eu sans le vouloir un fils, Denis. Il ne l’apprend que plus tard, ne veut pas fâcher le cousin qui feint de l’ignorer et s’est attaché au petit garçon, et n’avoue jamais une fois François mort et la mère à demi-folle. Denis l’apprend incidemment à 17 ans alors qu’il a été recueilli dans la famille de son « oncle » Gilbert pour y être éduqué.

Depuis l’origine, Denis s’est méfié du beau, du bon Gilbert, paré de toutes les vertus par sa mère, mais qui lui semble faux. Il sera bien accueilli dans la famille de son père biologique, mais pas reconnu socialement. A cause de cela, il développe une haine pour tout ce que représente Gilbert : la bourgeoisie, les humanités, le libéralisme indulgent, la vanité sociale d’obtenir (par piston) la Légion d’honneur. Il ne s’entend bien – trop bien – qu’avec Irène, sa « tante », qui le cajole, l’aime comme une femme mère et chante pour lui d’une voix qui le charme. Une fois adolescent, il va développer un amour ambigu pour elle, sans aller jusqu’au bout par principe moral, bien qu’il s’efforce dans le même temps de lui ôter toute morale par ses paradoxes d’époque.

Gilbert voit tout cela d’un œil désolé, aimant ce fils qu’il n’a jamais reconnu, par lâcheté, souffrant de le voir le rejeter, inquiet de l’influence qu’il a sur Irène. Annou, âme paisible vouée à l’amour du lointain, a une cruelle prescience des turpitudes du monde et de celles où s’enferrent Denis son demi-frère et Irène sa mère. A 20 ans, le jeune homme est beau comme un dieu ; il se sent vivant et en pleine possession de ses moyens intellectuels. Il fréquente les communistes, sans illusion sur leur mentalité bornée et portée à l’autoritarisme, mais pour secouer le monde bourgeois décadent.

Il combat le mensonge, celui d’une époque qui se voue aux brutaux sans savoir réagir, qui délaisse la raison pour les excentricités des déconstructions, qui laisse le matérialisme envahir les esprits. Celui d’une famille qui ne reconnaît pas les faits, celui qu’il est le fils bâtard, que le mariage du diplomate humaniste est un ratage, qu’Irène n’aime pas et n’a jamais aimé son mari.

Le roman est construit en deux parties, chacune racontée par un personnage : Gilbert pour la première, Denis pour la seconde. Le drame va se nouer sur les mensonges, et se résoudre brutalement par la mort de tous : d’Irène contre un platane, de Denis par une balle durant la guerre d’Espagne, d’Annou retirée du monde en monastère fermé. Gilbert, ce médiocre qui n’a jamais eu l’énergie d’oser, reste seul, en raté.

Un roman dont les interrogations métaphysiques nous passent un peu au-dessus de la tête aujourd’hui tant « Dieu » n’est plus qu’une hypothèse qui ne séduit plus guère, mais qui décrit les contradiction sociales et les affres des secrets de famille avec précision. « Pourquoi l’ai-je détesté ? – déclare Denis de son père biologique Gilbert -. Parce qu’il paraissait heureux, triomphant, assis à l’aise dans un monde mauvais ; parce qu’étant le plus fort, il a bousculé les autres, séduit et abandonné ma mère, abusé de la confiance de Paçois [surnom gentil du père François] ; parce qu’il a voulu préserver, selon l’éthique de sa classe, l’apparence de l’ordre par un silence menteur » 224. Bourgeois, macho, menteur – tout ce qui est haïssable pour une jeunesse en feu. Mais, comme le renard de La Fontaine n’avait pu avoir les raisins, ne pouvant atteindre le bonheur, ils feignent de le mépriser.

Pierre-Henri Simon, Les raisins verts, 1950, éditions Les Indes savantes 2014, 240 pages, €14,00 ou J’ai lu 1968 occasion €47,99

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