Le philosophe prend l’exemple des pensionnaires qui ont passé l’essentiel de leur adolescence en collège fermé. Rien que cette odeur particulière de réfectoire leur fait se remémorer la prison. Car ils ont bien été « prisonniers de l’ordre et ennemi des lois ». Quand l’ordre vous contraint trop, vous ne pensez qu’à le transgresser, c’est humain.
L’enfant libéré est alors pareil au chien qui a rongé sa corde. Il se méfie, il se hérisse, il ne cède pas devant la plus appétissante pâtée. Toujours, il préfère la liberté à toute contrainte. Le Propos date de la rentrée scolaire de 1907, en octobre, mais s’applique encore aujourd’hui. Prenons Elon Musk. Cet immigré aux États-Unis né en Afrique du sud de parents Afrikaners, bien blancs et très conservateurs, a vécu toute son enfance et son adolescence en régime d’apartheid. Son père était brutal et impérieux, il le battait jusqu’à l’envoyer à l’hôpital. Ses copains d’école lui jetaient des pierres et son franc-parler sans aucun filtre (qu’il a gardé aujourd’hui) le faisait mal voir. Les grandes brutes de rugbymen tabassaient volontiers ce chétif, rebelle à la bande. Elon Musk semble en avoir gardé des séquelles : il ne supporte plus aucune entrave à sa propre liberté individuelle.
« Jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle, dit Alain ; ils auront trop craint pour pouvoir jamais respecter. Vous les verrez toujours enragés contre les lois et règlements, contre la politesse, contre la morale, contre les classiques, contre la pédagogie et contre les palmes académiques ». Ainsi est Musk, brut de décoffrage et impolis, malgré les livres qu’il a lus, brutal comme son maître Trump qui énonce n’importe quoi du moment qu’il l’affirme, imbu de lui-même jusqu’à pousser son ego à la démesure. Certes, en transgressant les règles et habitudes, Musk a construit une galaxie d’entreprises technologiques qui osent – une réussite jusqu’à présent. Mais il se mêle de politique, et d’imposer aux autres ses propres lois.
Où est la « liberté d’expression » dans le trolling, désormais autorisé sur tous les réseaux sociaux yankees, parce que cela coûte moins cher que la modération, et que distinguer le vrai du faux, les fake news des faits réels est une entrave à la liberté de dire n’importe quoi ? Où est la liberté du citoyen européen de choisir ses propres dirigeants, si un Ego musqué lui dit quoi penser et quoi voter en soutenant l’AfD en Allemagne et Nigel Farage en Grande-Bretagne ? Bientôt la France ?
Le propre du libertarien, adepte de la liberté absolue, est d’établir la loi du plus fort. Celle que les gamins ont imposé au petit Elon jadis. Il se venge. Devenu riche, devenu proche du plus puissant, il s’impose sans retenue. Lui est la Loi, qui établit de nouvelles règles. Mais « jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle », rappelle Alain de ceux qui ont subi un jour la loi du plus fort et la prison de l’État illibéral.
Tout se joue entre deux conceptions de la démocratie : ceux qui pensent que la majorité simple, guidée par des leaders démagogues, impose sa loi à tous – et ceux qui pensent qu’au-dessus de toute majorité existent des règles de droit, qui assurent un garde-fou aux démagogues et aux engouements de circonstance. Ainsi sont les Constitutions, les Principes du droit, les Droits de l’Homme. Musk les piétine, piétinons Musk. Il flotte autour de lui un relent de réfectoire.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Tel Platon partant d’un beau visage et d’un corps désirable et montait, par degré, jusqu’au suprême Bien, le philosophe Alain part d’une observation terre à terre, celle d’une simple écluse qu’il voit manœuvrer, pour appréhender « le changement de toutes choses et ce que c’est que la Nécessité ».
C’était en octobre 1907, et il admire une écluse « un des plus beaux spectacles qu’on puisse voir ». Pourquoi beau ? Parce qu’un bateau chargé de pierres avec son équipage et une famille pleine d’enfants est soulevé par la puissance de l’eau. L’écluse est le mécanisme technique qui permet de dompter l’eau en la faisant servir, tout comme le moulin sur la rivière.
Mais que l’eau soit relâchée et, libre, elle devient dévastatrice, une force en mouvement. Sans remonter au Déluge, mythe biblique, qu’il pleuve trop et les égouts parisiens débordent. L’inondation guette – la grande crue de 1905 était encore dans toutes les mémoires. Enfant, le petit Émile (qui est le vrai prénom d’Alain), a lancé des bateaux sur le ruisseau. Mais lorsqu’un grondement parvenait du moulin, il savait que le meunier avait lâché les vannes, et que l’eau accourait qui emportait tout sur son passage. « C’est là que pour la première fois j’ai éprouvé une espèce de terreur religieuse », avoue le philosophe. C’est en décembre 1995 le drame des enfants du Drac, sept morts dont une accompagnatrice et six enfants de CE1 d’une école privée près de Grenoble, dans un lâcher de barrage non prévu. EDF a été condamné, mais ni la commune ni l’Education nationale, foncièrement « irresponsable » par construction bureaucratique.
Même émotion quand, plus grand, Alain a vu la mer et son immensité, la force des tempêtes, l’ampleur des marées et la hauteur des vagues. Que peut-on contre le soleil qui se lève, s’interrogeait ironiquement Staline à propos du communisme, « loi de l’Histoire » ? Que peut-on contre l’eau qui monte, s’interroge sérieusement Alain, loi de la nature ? Même lorsque l’eau est prise dans les glaciers : ils avancent inexorablement, charriant les rocs et rabotant les montagnes sur leur passage vers la pente. Ou, s’ils fondent, ils sapent le terrain, préparant des glissements redoutables.
Prenons-nous conscience de cette force ? De cette inexorabilité des éléments ? Alain en doute : « Leçon importante, qui est bien dans les livres, mais à peu près comme Dieu est dans les églises », dit-il. On le sait, mais on n’y croit guère. Et pourtant, la Nécessité fait loi. Il a fallu le grand tsunami de 2004 en Thaïlande pour qu’on installe enfin des stations de surveillance sismique dans cette région instable. On dit qu’une nouvelle grande crue à Paris est prévue et que l’on a des plans au cas ou. Faut-il croire qu’ils seront réalistes ? Suffisants ? Bien anticipés ?
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En 1907, le philosophe Alain intitulait son Propos L’art de vendre. Il n’était pas commerçant, fils de vétérinaire, mais ses grands-parents étaient commerçants. Alain était surtout observateur des mœurs de ses contemporains. Pour vendre, il faut faire désirer. Violemment. Jusqu’à l’extase.
Pour cela, fuir.
La voiturette de fleurs qui s’éloigne donne le regret de n’en avoir pas acheté sitôt vu. Le vendeur de journaux qui arrive après les autres mais réalise un chiffre plus important ne cesse de courir à droite et à gauche, comme s’il était sollicité de toutes parts. Le désir s’affole et l’action se met en branle aussitôt : j’en veux un ! Tout de suite ! Il s’agit « d’un mouvement instinctif de poursuite », analyse Alain. Ce qui n’est pas si faux. Regardez un chat, ce prédateur félin que l’Évolution a tout entier bâti pour chasser les proies. Il fixe, et si ça ne bouge pas, il attend. Dès que la proie remue d’un cil, il se précipite et la cloue dans ses griffes. De même entre deux matous qui se défient. Trop proches, ils s’immobilisent, et ce n’est que par des mouvements imperceptibles, drôles à regarder, que l’un d’eux se met à bouger, levant très lentement une patte, puis reculant d’un demi-centimètre. Tout mouvement de retrait brusque initierait l’attaque de l’autre.
Autre recette, frapper le regard.
Un homme qui vendait des coupons hurlait et jetait ses coupons aux acheteurs, ce qui attirait l’attention des badauds. Il s’était de plus coiffé d’un chapeau rouge, et « on sait que le rouge éveille les passions ». Ainsi font les bateleurs, déguisés en clown ou extravagants de geste. La publicité en a tiré les fruits, visant à choquer d’un coup pour retenir l’attention. Une femme nue de dos qui déclare « demain, j’enlève le bas », à la fin des années 70, capte l’esprit par l’histoire qu’elle commence et le désir qu’elle fait monter. Un homme torse nu qui repasse, dans les années 80, détonne car ce sont habituellement les femmes qui le font. Un adolescent chemise ouverte qui saute en l’air dans ces mêmes années intrigue, car la publicité pour le sucre suscite l’idée d’énergie, quasi sexuelle. De nos jours, choquer n’est plus de mise. Les ligues de vertu religieuse et autres associations LGBTQIA+ restent en embuscade pour jouer les chiennes de garde. C’est tout juste si Dior dénude une épaule féminine. La provocation reste en revanche libre sur les écrans des réseaux sociaux ; les vertueuses se gardent bien de toucher aux doudous de la majorité. Il n’y a guère que la bouteille brune des yankees qui ose encore, en français, déclarer qu’elle a « embrassé des milliards de gens » ; ils l’ont plutôt sucée, mais bon… Pour les mac, « chez nous, devenez un client chiant » est vulgaire mais réaliste. Dommage : la vulgarité ne choque plus guère, depuis que tout le monde en est.
Dernier truc de vendeur, celui-là bien établi sur les marchés, du moins encore durant mes jeunes années : casser la vaisselle.
Les produits mal finis ou dépareillés sont bradés en-dessous de leur prix. Mais, si aucun acheteur (ou plutôt acheteuse) ne se décide, vlan ! On les flanque par terre. Rien de tel que de voir cassée la si belle vaisselle qu’on hésitait à prendre que l’on cède au lot suivant. Priver l’acheteur, c’est du génie, conclut Alain. Car frustrer le désir ne fait que l’amplifier… pour une vente future.
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Etait-on sage en juillet 1907 ? Alain en doute, tant la passion amoureuse, fouettée de pulsions hormonales, tient au ventre des jeunes gens, embrase leur cœur et submerge leur esprit. « Don Juan était devenu à peu près fou de l’amour qu’il témoignait pour la belle Elvire. »
Mais celle-ci est sage femme, une Minerve, nom romain d’Athéna, qui règne avec Jupiter et Junon dans l’Olympe. Elvire n’exclut pas la passion, mais elle la juge à sa juste mesure, selon l’humeur antique portée à la tempérance, et qui se garde avant tout de l’hubris. Ce vertige d’orgueil et de pouvoir qui transgresse toutes les normes, piétine toutes les lois, n’affirme que soi et sa démesure. Don Juan serait bien de ceux-là…
« Elle, en des discours sensés, rappelait des vérités trop connues, analysait les causes et les effets des passions, se transportait dans le temps à venir, expliquait d’avance l’ingratitude et l’injustice des amants, les tristesses qui suivent les joies, comme aussi les sévères jugements du monde, et terminait par un magnifique éloge de la sérénité, de l’amitié, de la paix et de la raison ». Quoi, pas d’enthousiasme chez cette Elvire, pas de transports, pas de possession par la passion ? Don Juan n’est qu’un spectacle pour elle, une curiosité à analyser. Et « que peut faire la force, dès qu’on cherche consentement ? », demande malicieusement Alain.
Don Juan se sent comme un démon sans puissance, son énergie soufflée par cette belle santé sensée. Il part se pendre. Mais, au dernier moment, il aperçoit par la fenêtre une autre belle jeune femme qui lui envoie des baisers. Il délaisse aussitôt le nœud coulant et s’empresse auprès d’elle, la séduit et la possède. « Elle se donne à lui en gémissant de bonheur ». Cette fois, il a réussi, et la belle consent avec jubilation. Don Juan est-il comblé ?
Non point, tant le désir est insatiable, tant le feu consume tout, tant ce qui est pris n’a plus de goût. « Il s’aperçoit bientôt, à n’en pas douter, que cette femme est véritablement une folle, que sa famille tient enfermée par ce qu’elle pense et agit tout le long du jour comme elle vient de faire tout à l’heure ». Alors Don Juan comprend en un éclair que la frénésie sexuelle n’est pas l’amour, que lui est fou comme elle, la nymphomane guidée par son vagin, c’est-à-dire inadapté à ce monde humain de raison sociale et de passion domptée. Cette fois, il se pend.
L’amour, comme toute passion, doit être contenue, maîtrisée, domptée, suggère Alain. Certes, c’est plus facile à énoncer qu’à accomplir, mais telle est la sagesse – il en montre la voie. Cela ne veut pas dire abstenez-vous, comme les pères de l’Église, aimez, mais ne faites pas n’importe quoi : l’autre existe lui aussi, il ressent comme vous, il ne faut pas le blesser. Votre passion ne doit pas le dévorer, mais l’envelopper, le réchauffer, l’entraîner. Séduire n’est pas violer ; aimer n’est pas butiner de fleur en fleur en les prenant toutes avant de les jeter pour une autre plus jeune, plus belle, plus désirable.
Cela s’applique aux deux sexes, bien entendu ; les garçons n’ont pas le monopole du désir sexuel hors limites. Le satyriasis et la nymphomanie sont des pathologies du sexe, des obsessions qui n’ont rien à voir avec « l’amour ».
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Suite du chapitre XIII du Livre III des Essais, l’ultime texte de Montaigne où il expose à la fin de sa vie sa vision du monde tirée « de l’expérience » (titre du chapitre). « Le jugement tient chez moi un siège magistral, au moins il s’en efforce soigneusement ; il laisse mes appétits aller leur train, et la haine et l’amitié, voire et celle que je me porte à moi-même, sans s’en altérer et corrompre. S’il ne peut réformer les autres parties selon soi, au moins ne se laisse-il pas déformer à elles : il fait son jeu à part. » Il faut savoir raison garder, même en ses instincts pulsionnels et ses passions affectives.
D’où le conseil d’Apollon, gravé au fronton de son temple de Delphes : Connais-toi. « L’avertissement à chacun de se connaître doit être d’un important effet, puisque ce dieu de science et de lumière le fit planter au front de son temple, comme comprenant tout ce qu’il avait à nous conseiller. Platon dit aussi que prudence n’est autre chose que l’exécution de cette ordonnance, et Socrate le vérifie par le menu en Xénophon. » Sauf que ce n’est pas si simple, avoue Montaigne. « Encore faut-il quelque degré d’intelligence à pouvoir remarquer qu’on ignore », et chacun se croit toujours assez intelligent pour le croire. Mais est-ce le cas en vérité ? « D’où naît cette platonique subtilité que, ni ceux qui savent n’ont à s’enquérir, d’autant qu’ils savent, ni ceux qui ne savent, d’autant que pour s’enquérir il faut savoir de quoi on s’enquiert. Ainsi en celle-ci de se connaître soi-même, ce que chacun se voit si résolu et satisfait, ce que chacun y pense être suffisamment entendu, signifie que chacun n’y entend rien du tout. » Montaigne prend plaisir à jargonner en logique pour dire une chose bien claire : que la seule chose que l’on doit savoir, c’est qu’on ne sait rien.
Montaigne se juge à cette aune. Il se sait faible, ce qui le rend modeste, obéissant aux croyances prescrites (sans forcément y croire), « à une constante froideur et modération d’opinions » (qui lui permet de juger sans passion) – et surtout « la haine à cette arrogance importune et querelleuse, se croyant et fiant tout à soi, ennemie capitale de discipline et de vérité. Ecoutez-les régenter : les premières sottises qu’ils mettent en avant, c’est au style qu’on établit les religions et les lois. » Autrement dit, ils assènent d’autorité comme des dieux, ce qui leur permet de se passer d’étudier et de savoir. Combien de « spécialistes » mettent-ils en avant leur autorité de pontes pour affirmer sans preuve, qui que l’hydroxychloroquine soigne le Covid, qui que la terre est plate, qui que l’humain n’est pour rien dans le réchauffement climatique, qui que les vaccins ne servent à rien, et ainsi de suite. « C’est par mon humaine expérience que j’accuse l’humanité d’ignorance », affirme Montaigne au soir de sa vie. « L’affirmation et l’opiniâtreté sont signes de bêtise », assène-t-il. Ce qui se vérifie tous les jours.
C’est, dit-il parce que « dès mon enfance, [je me suis] dressé à mirer ma vie dans celle d’autrui ». Il étudie tout, ce qu’il faut fuir, ce qu’il faut suivre. Ainsi a-t-il le jugement assez sûr sur ses amis, ce qui les étonne.
Quel bilan tire-t-il de cette masse d’essais écrits au fil du temps ? « Toute cette fricassée que je barbouille ici n’est qu’un registre des essais de ma vie, qui est, pour l’interne santé, exemplaire assez, à prendre l’instruction à contrepoil. Mais quant à la santé corporelle, personne ne peut fournir d’expérience plus utile que moi, qui la présente pure, nullement corrompue et altérée par art et par opination . L’expérience est proprement sur son fumier au sujet de la médecine, où la raison lui quitte toute la place. » Pour être en bonne santé, « même lit, même heures, même viandes, et même breuvage. Je n’y ajoute du tout rien, que la modération », dit Montaigne. Les habitudes, c’est le secret des centenaires, interrogés depuis par les journalistes. « Ma santé, c’est maintenir sans trouble mon état accoutumé », résume Montaigne.
Pour le reste, « il faut apprendre à souffrir ce qu’on ne peut éviter », dit encore le philosophe périgourdin. Imaginer, c’est périr avant même d’être touché. Et de s’étendre à pleines pages sur ses maladies. Avant de donner un conseil à la jeunesse : « Il n’est rien qu’on doive en recommander à la jeunesse que l’activité et la vigilance. Notre vie n’est que mouvement. » Lui dort beaucoup – huit ou neuf heures par nuit – n’est pas impétueux mais a de la résistance, il marche longtemps et n’apprécie rien, depuis l’enfance, qu’être à cheval. « Il n’est occupation plaisante comme la militaire, occupation noble en exécution (car la plus forte, généreuse et superbe de toutes les vertus est la vaillance), et noble en sa cause ; il n’est point d’utilité ni plus juste, ni plus universelle que la protection du repos et grandeur de son pays. La compagnie de tant d’hommes vous plaît, nobles, jeunes, actifs, la vue ordinaire de tant de spectacles tragiques, la liberté de cette conversation sans art, et une façon de vivre mâle et sans cérémonie, la variété de mille actions diverses, cette courageuse harmonie de la musique guerrière qui vous entretient et échauffe et les oreilles et l’âme, l’honneur de cet exercice, son âpreté même et sa difficulté… » N’en jetez plus. Montaigne aime son état de noble, donc guerrier au service, entouré de jeunesse et vivant simplement, tout dans l’action et l’observation de ce qui survient.
Après moult gloses sur les antiques et leurs prescriptions de vie saine, vient la phrase qui résume Montaigne en sa personne. « Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. » Si l’on traduit en termes contemporains, nul doute qu’il ne faut vivre qu’au présent, sans lâcher son imagination ailleurs ni plus loin. C’est cela le bonheur, l’accord de soi et du monde, au temps présent. Carpe diem : cueille le jour présent. La vie, dit Montaigne : « il y a de l’art à la jouir : je la jouis au double des autres, car la mesure en la jouissance dépend du plus ou moins d’application que nous y prêtons. »
Quelques maximes, ciselées pour la fin, dans ce chapitre ultime des Essais :
« Pour moi donc, j’aime la vie et la cultive telle qu’il a plu à Dieu nous l’octroyer. »
« Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste. »
« C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être. (…) Au plus élevé trône du monde, nous ne sommes assis que sur notre cul. »
Et la toute dernière phrase : « Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance. » Autrement dit vivre en humain, pleinement humain, est la beauté même : c’est accomplir pleinement notre destinée. Suit une dernière remarque sur la vieillesse, puis une citation d’Horace, poète romain épicurien et stoïcien, né en 65 avant, qui plaisait fort à Montaigne, qui résume tout : santé, facultés, vieillesse pas avilissante, écriture.
C’est ainsi que nous avons chroniqué l’intégralité des essais de Montaigne, depuis 2011.
Ou plutôt ne pas avoir peur d’être soi-même face aux différents. Dans un Propos de juillet 1907, il distingue les familles où chacun a la prévenance des phobies des autres, des familles où règne au contraire la fantaisie. Les premières sont silencieuses, compassées, immobiles. Les secondes anarchiques, mais joyeuses.
A force de tenir compte de ce que les autres n’aiment pas (le bruit le soir, le poisson ou le mouton au menu, le parfum des fleurs, s’habiller pour le dîner, les fenêtres ouvertes), on ne vit plus. Chacun se rencogne pour ne pas déranger ; on n’invite plus que les semblables, ceux qui ont les mêmes phobies ; on vit entre soi. « Ces deux espèces de gens fuient leurs contraires et cherchent leurs semblables par le monde ». Ce sont deux conceptions de l’éducation, dit Alain. Et de la société pourrions-nous ajouter.
« Il y a des familles où il est tacitement reconnu que ce qui déplaît à l’un est interdit à tout les autres. » La paix règne, mais morne, la conversation est bornée, l’ambiance ennuyée. Aucune différence acceptée, qu’elle soit de tempérament, de goûts, de sexe, de musique ou de littérature. On se gêne pour ne pas gêner. Mais la prévenance tue la prévenance. « Seulement comme, tout compte fait, chacun est plus gêné par tous les autres qu’il ne les gêne, tous se croient généreux. » Chacun est saisi par la bonne conscience de l’abandon de soi sous forme de « don ». Par les convenances des restrictions faites à soi-même, les privations, l’expiation sans concession de simplement exister tel qu’on est. Par la pudibonderie des attitudes et des corps à se corriger sans cesse pour ne plus être soi. Est-cela la vie ? Une société morne à force de contraintes ? Un jardin « à la française » où les buis sont tous taillés et alignés au cordeau ?
De quoi donner une démocratie où l’empilement des règles est un obstacle à tout ce qui veut avancer, ou le « ne pas » dégénère en NPA avant la Nupes, avec censure à répétition et chahut de boutonneux à l’Assemblée ; où « l’interdit » et « la taxation » font expier toute initiative ou talent. Où des normes « écologiques » sont sans cesse renforcées, au détriment de la réalité des choses et des gens. Où le principe de précaution inhibe toute avancée un peu osée, pas encore testée – comme cette IA dont on nous rebat les oreilles alors qu’elle n’est qu’un outil, au service des bien comme des mal intentionnés. Une attitude finalement « réactionnaire », qui consiste constamment à « réagir » à ce que sont ou font les autres, plutôt que de proposer quoi que ce soit de positif qui engage à débattre de ce qui est souhaitable, mais aussi possible.
A l’inverse, dit Alain, « il y a aussi d’autres familles où la fantaisie de chacun est une chose sacrée, chose aimée, et où nul ne songe jamais que sa joie puisse être importune aux autres. » Des entrepreneurs savent contourner les routines, changer les habitudes, inventer du neuf. Voyez Elon Musk : personnage déplaisant, peut-être mutant génétique avec son autisme et ses rejetons jumeaux ou triplés, plus un transgenre – mais génie de la technique : la voiture électrique AVEC son environnement, la fusée réutilisable malgré la NASA, le voyage vers Mars réputé impossible, c’est lui. Il ne s’interdit rien, il teste tout, il entraîne à sa suite. Sans peur de gêner les autres, de démontrer leurs lourdeurs bureaucratiques ou leurs esprits trop étroits. Ni de faire des erreurs : les erreurs, ça se corrige, et ceux qui n’en font jamais ne font jamais rien.
« Mais ne parlons point de ceux-là, ce sont des égoïstes » – conclut malicieusement Alain. Ce sont des gens qui n’ont pas peur d’être eux-mêmes et de prouver ce qu’ils valent. Je crains qu’il ne faille mieux être égoïste que borné par les autres. Ainsi firent les romantiques contre les classiques, les intellectuels contre les bourgeois ; ainsi font les entrepreneurs contre les bureaucrates.
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Le chapitre XIII du Livre III des Essais, est l’ultime chapitre de tous les Essais. Il est long, Montaigne semblant y fourrer tout ce qu’il n’a pas encore dit. Ce pourquoi, par exception, j’en ferai deux notes avant d’abandonner notre philosophe, ayant lu tous ses livres et m’en ayant fait miel.
Au début, Montaigne dit que « l’expérience » (titre de son chapitre) montre que « la justice » n’a rien de juste, mais beaucoup d’humaine bêtise. « Les lois se maintiennent en crédit, non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois. C’est le fondement mystique de leur autorité ; elle n’en n’ont point d’autre. Qui bien leur sert. Elles sont souvent faites par des sots, plus souvent par des gens qui, en haine d’équalité, ont faute d’équité, mais toujours par des hommes, auteurs vains et irrésolus. » Les lois sont faites par des ignorants, imbus de leur personne, et s’imposent par l’autorité qu’elles ont par elles-même. Ces gens haïssent l’égalité (équalité, dit Montaigne directement du latin), probablement par élitisme et goût du pouvoir, et ne sauraient servir l’équité. Rappelons que l’égalité est la même chose pour tous alors que l’équité adapte la chose à chacun.
Déjà la bureaucratie et le commandement pointaient leur nez en France. Nous ne sommes qu’au XVIe siècle, mais déjà la prolifération des lois, règlements et papiers d’autorité visent à régenter les gens. Montaigne s’en aperçoit, lui qui est juriste : « Car nous avons en France plus de lois que tout le reste du monde ensemble, et plus qu’il n’en faudrait à régler tous les mondes d’Épicure (…) ; et si, avons tant laissé à opiner et décider à nos juges, qu’il ne fut jamais liberté si puissante et si licencieuse. Qu’ont gagné nos législateurs à choisir cent mille espèces et faits particuliers, et y attacher cent mille lois ? Ce nombre n’a aucune proportion avec l’infinie diversité des actions humaines. » Epicure défendait la thèse de l’infinité des mondes. Non seulement les législateurs sont des sots, dit notre philosophe, mais en plus ils ne savent pas ce qu’ils font. A vouloir tout embrasser, ils étreignent mal. Créez un bureau, et il fera des règles ; laissez créer des règles, et elles feront des contentieux ; ces litiges exigeront des juges et des greffiers ; leurs jugements prendront du temps et s’imposeront malgré les faits (on parle non de vérité réelle, mais de « vérité judiciaire ») – c’est ainsi que la bureaucratie paralyse un pays, inhibe toute initiative, met des obstacles à toute entreprise. La France a choisi cette tendance, dit Montaigne. Nous en subissons encore le poids aujourd’hui.
Laissons être les choses et ne les corrigeons qu’à la marge, soutient Montaigne, en bon libéral de tempérament. L’homme est bien sot de croire qu’il va commander aux choses, mieux vaut s’y adapter et ne faire que des lois générales. « Il y a peu de relation de nos actions, qui sont en perpétuelle mutation, avec les lois fixes et immobiles. Les plus désirables, ce sont les plus rares, plus simples et générales ; et encore crois-je qu’il vaudrait mieux n’en avoir point du tout que de les avoir en tel nombre que nous avons. Nature les donne toujours plus heureuses que ne sont celles que nous nous donnons. »
D’autant que la sottise et la vanité des législateurs transforment le vocabulaire de tous les jours en jargon ésotérique, incompréhensible sauf aux initiés. Ils le font exprès pour mettre une illusion de profondeur aux banalités qu’ils profèrent. Ainsi Apollon, qui inspirait la sibylle : restez obscurs, vous serez admiré ; soyez clair, vous serez attaqué. « Pourquoi est-ce que notre langage commun, si aisé à tout autre usage, devient obscur et non intelligible en contrat et testament, et que celui qui s’exprime si clairement, quoi qu’il dise et écrive, ne trouve en cela aucune manière de se déclarer qui ne tombe en doute et contradiction ? Si ce n’est que les princes de cet art, s’appliquant d’une pécuniaire attention à trier des mots solemnes [solennels, ronflants] et former des clauses artistes, ont tant pesé chaque syllabe, épluché si primement chaque espèce de couture, que les voilà enfin enfrasqués [embringués] et embrouillés en l’infinité des figures et si menues partitions, qu’elles ne peuvent plus tomber sous aucun règlement et prescription ni aucune certaine intelligence. » Notez le « pécuniaire » : traduire le jargon mérite salaire – ainsi font les avocats… Dans cette confusion, les juges sont rois : ils disent ce qu’ils veulent, tordant les bouts de lois à leur manière. Le langage, c’est le pouvoir ; le jargon, c’est le pouvoir des technocrates ; l’interprétation des lois, c’est le pouvoir des juges. Le roi et le parlement se sont opposés dès l’origine – et ce dernier a vaincu, en 1789. Nos députés qui font les lois ne sont guère meilleurs que les législateurs d’Ancien régime : une bande de singes braillards peut-elle énoncer ce qui est juste à l’intérêt général ? L’invective et la posture peuvent-elle susciter l’intelligence ? En quoi Montaigne est toujours actuel… « Qui ne dirait que les gloses augmentent les doutes et l’ignorance » ?
Non, décidément, il n’y a pas de justice dit Montaigne. « Considérez la forme de cette justice qui nous régit : c’est un vrai témoignage de l’humaine imbécilité, tant il y a de contradictions et d’erreurs. » Et de citer ces paysans qui viennent l’avertir qu’ils ont trouvé un homme mourant dans la forêt, mais n’ont pas osé le secourir de peur d’encourir les foudres de la justice, d’être accusés de l’avoir blessé, ou dépouillé. Est-ce cela « la justice » ? Ou encore d’un condamné pour homicide, innocent mais jugé tel, qu’avant sa pendaison on trouve le vrai coupable, mais que les juges ne veulent pas se dédire : ce qui est jugé est vérité. Point à la ligne. Et voilà l’innocent comme le coupable condamnés tous deux à mort par l’imbécilité des juges et l’inanité de « la justice ».
C’est que les gens préfèrent leur rôle et leur uniforme à leur personnalité. Leur intelligence ne leur sert qu’à conserver le pouvoir dans leur caste, pas à exercer « la justice ». Au contraire de Montaigne, qui prône la conscience de soi, le penser par soi-même. « D’apprendre qu’on a dit ou fait une sottise, ce n’est rien que cela ; il faut apprendre qu’on n’est qu’un sot, instruction bien plus ample et importante. (…) Si chacun épiait de près les effets et circonstances des passions qui le régentent, comme j’ai fait de celles à qui j’étais tombé en partage, il les verrait venir, et ralentirait un peu leur impétuosité et leur course. »
D’où la suite du chapitre, sur l’importance de se connaître soi-même.
Ce roman qui venait du Brésil a connu un succès mondial, et la mode en France s’y est mise à la fin des années 90. C’est qu’il est d’un cœur simple, un conte initiatique, donnant le sens de la vie. Oh, pas une grande innovation – mais la simple reprise de la philosophie antique, la vie bonne à la Montaigne.
Un jeune berger andalou nommé Santiago a été assigné au séminaire par ses parents jusqu’à 16 ans pour obtenir une situation. Mais lui s’est rebellé intimement, il a voulu devenir berger. Il est allé, avec ses moutons, par les chemins et par les prés, l’homme et les bêtes s’apprivoisant l’un l’autre. Et puis un soir, au pied d’un sycomore poussant dans une église en ruines, l’odeur du désert apporté par le vent du sud, venu du Sahara, a poussé le garçon à se demander si sa vie allait n’être que cette stabilité trouvée. Allait-il épouser la fille du commerçant, rester expert en brebis et en laine, et revivre jour après jour le même jour ?
Première leçon : un roi lui est apparu dans un rêve, pas moins que le Melchisédech de la Bible, qui l’enjoint à découvrir sa Légende personnelle. Autrement dit à devenir soi-même. Trouver sa voie. Bâtir sa vie. Rien de très neuf, on le voit… Le berger vend ses moutons, après avoir prélevé la dîme pour le roi conseiller. Il va trouver une gitane qui prédit la bonne aventure. Elle lui apprend qu’il découvrira un trésor au pied des pyramides d’Égypte, et ne veut pas se faire payer, préférant 10 % du trésor lorsqu’il l’aura découvert.
Seconde leçon : voilà donc notre ex-berger parti, nanti du pécule obtenu de la vente des moutons, par-delà la mer jusqu’à Tanger. Là, misère, tout le monde parle arabe, ne boit surtout pas de vin, et le jeune homme ne sait trop comment aller en Égypte. Un jeune Arabe l’aborde et lui parle en espagnol ; il lui fait confiance, malgré le cafetier qui vocifère en arabe. Le jeune homme a eu tort, il est naïf, n’a rien compris au nouveau pays, croyant qu’il était comme le sien. Il a fait confiance sans savoir – et le jeune Arabe le vole en emportant son argent au prétexte d’aller acheter deux chameaux pour l’Égypte. Toute bêtise se paye en ce monde.
Troisième leçon : ne pas se laisser abattre. A nouveau pauvre comme Job, le garçon se propose comme employé d’un magasin de cristaux, s’offrant à nettoyer les objets contre un repas. Le patron, qui est musulman et a l’obligation religieuse de donner à manger à ceux qui le demandent, accepte. Les cristaux qui reluisent à nouveau attirent des clients ; le bouche à oreille – dit téléphone arabe – fait son office. Le jeune employé propose d’établir un éventaire à l’extérieur pour montrer la marchandise. Les clients se multiplient. Comme le magasin est isolé en haut d’une côte, les clients sont essoufflés et ont soif. Le garçon propose de servir le thé, assis, et dans les coupes de cristal de la boutique. Succès accentué, les clients sont ravis et voient comme un luxe les cristaux, qu’ils rapportent à leurs femmes ou donnent en cadeau. Le patron, qui avait proposé de payer son employé par un pourcentage des bénéfices, sans croire au succès, renfloue l’ex-berger volé. Celui-ci peut donc partir en Égypte s’il le veut.
Quatrième leçon : mais va-t-il le faire ? Le voilà commerçant avisé, nanti d’une expérience plus riche et d’un pécule qui lui permet soit de s’associer au cristallier, soit de retourner en Andalousie pour racheter ses moutons et épouser la fille. Dilemme. Quelle est sa Légende personnelle ? Croit-il à son Trésor ? S’il y croit, il doit suivre son destin. Ce qu’il fait, non sans avoir hésité. Il joint une caravane qui traverse le Sahara vers l’Égypte. Il fait la connaissance d’un Anglais féru d’alchimie, qui cherche la vérité dans les livres. Sa Légende personnelle est de trouver la Pierre philosophale afin de pouvoir transformer le plomb en or, et l’Élixir de longue vie. Mais trouve-t-on la philosophie uniquement dans les livres ? Et l’or pour quoi faire ? Et la vie longue pour quel but ? Le jeune garçon préfère observer le désert et suivre un chamelier qui lui apprend les Signes.
Cinquième leçon : la bonne philosophie est de se laisser être. Tout peut être signe à qui observe attentivement. La sagesse est de s’accorder au monde et cette harmonie fait que tout vient à point à qui sait attendre – et voir. Ainsi le garçon observe-t-il deux éperviers au soir qui tracent le signe d’une menace. Les tribus bédouines se font la guerre et l’une d’entre elle, affaiblie, songe à envahir l’oasis. Or, par tradition religieuse au-dessus des tribus, tout oasis est une zone de paix où sont les femmes et les enfants. Le jeune homme va trouver les chefs et leur expose les signes. Ceux-ci ne le croient guère mais le chef des chefs – qui est chef parce qu’il est avisé et prudent – se dit qu’il vaut mieux prévenir. Les hommes se réarment au cas où. Et l’attaque survient, par ruse, comme les Arabes savent le faire. Mais à rusé, rusé et demi : les guerriers qui sortent leurs sabres courbes dessous leur djellaba sont entourés, massacrés, leur chef pendu. Le garçon est regardé avec respect, payé de cinquante pièces d’or, et nommé Conseiller de l’oasis. Une fois encore, va-t-il se reposer sur ses lauriers et épouser la jeune Fatima, qui lui apparaît comme la femme de sa vie, et réciproquement ? Il rencontre un Alchimiste qui lui apprend qu’il ne faut jamais se relâcher, aimer le désert mais ne pas s’y fier entièrement. Donc rester soi, sans s’abandonner aux choses, ni aux êtres. Il l’encourage donc à poursuivre.
Sixième leçon : aller jusqu’au bout. Le jeune homme hésite, puis se décide : il ira au terme de son voyage, il verra les pyramides. Les apprentis alchimistes qui cherchent seulement l’or ne trouvent rien car ils cherchent le trésor de leur Légende personnelle sans vivre cette même légende. Or c’est la voie qui compte, pas le but – le zen japonais l’enseigne depuis deux millénaires, tout comme les moines d’Occident. « Les sages ont compris que ce monde naturel n’est qu’une image et une copie du Paradis », dit l’Alchimiste au jeune homme p.172 (pagination J’ai lu édition 1996). Autrement dit, tout se trouve dans la nature, il suffit de le comprendre. Quand on est dans le désert, il faut se plonger dans le désert. L’âme du monde est dans le moindre grain de sable. Mais la raison observatrice et analytique ne suffit pas, il faut aussi écouter son cœur, faire la paix avec lui, ses craintes et ses emballements.
Septième leçon : le trésor n’est jamais loin, si on le cherche vraiment. Des guerriers dans le désert font prisonnier le jeune homme et l’Alchimiste. Celui-ci leur donne l’or du garçon, qui redevient à nouveau pauvre. Mais il reste en vie, ce qui est, convenons-en, la plus grande richesse. Il l’encourage à apprivoiser le vent. « Il n’y a qu’une chose qui puisse rendre un rêve impossible : c’est la peur d’échouer » p.191. Le simoun souffle tellement qu’ils peuvent illusionner les guerriers et partir. « Et le jeune homme se plongea dans l’âme du monde, et vit que l’âme du monde faisait partie de l’âme de Dieu, et vit que l’homme de Dieu était sa propre âme. Et qu’il pouvait, dès lors, réaliser des miracles » p.203. La sagesse, c’est aussi simple que ça.
Enfin, les pyramides d’Égypte s’étalent dans la plaine. Le garçon creuse, mais ne trouve rien. Des hommes surviennent, qui le menacent et le forcent à creuser pour ce trésor qu’il doit trouver, mais rien. Leur chef dit alors qu’il est idiot, que lui-même a fait un rêve semblable, un trésor au pied d’un sycomore poussant dans une église en ruines, en Andalousie. Foutaises ! Le jeune homme a l’illumination : il a trouvé son trésor. Il est là où il a toujours été, pas besoin de courir le monde. Sauf que courir lui a permis de devenir, et que cette initiation du voyage et de l’expérience a fait de lui un homme.
Comme on le comprend, rien de neuf en sagesse. Le succès – 150 millions d’exemplaires en 80 langues – est dû à la forme du conte, qui fait rêver ; aux chapitres très courts, qui permettent de zapper entre temps vers le smartphone ; au langage minimal, que même les peu lettrés arrivent à comprendre ; aux aphorismes bien tranchés, qui font des slogans cultes ; à sa philosophie de la vie rejetant les livres et la culture, qui demandent trop d’efforts, contre la simple observation et l’accord avec ce qui survient – qui convient à la flemme fondamentale d’aujourd’hui. Un livre de philosophie pour les nuls, adapté à l’individualisme croissant qui frise l’égoïsme narcissique – en bref, tous les tropismes de la jeunesse depuis trente ans.
Cela dit, sa lecture est agréable et les leçons qu’il donne toujours bonnes.
Paulo Coelho, L’Alchimiste (O Alquimista), 1988, J’ai lu 2021, 160 pages, €7,90, e-book Kindle €5,49
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Comme le philosophe, j’ai toujours été agacé par ces gens qui vont voir « toutes » les expositions, voyagent dans « tous » les pays à la mode, lisent (qu’ils disent…) « tous » les livres dont on parle – mais seulement eux. Juste pour en parler, pas pour leur culture personnelle. « Les voyageurs », les appelle Alain en août 1906. Déjà les bourgeois des villes, qu’on n’appelait pas encore les bobos, avaient coutume de « voir les choses en courant ».
Mais pour quoi faire ? « Ainsi celui qui parcourt le monde à toute vitesse n’est guère plus riche de souvenirs à la fin qu’au commencement. » Ils voient, mais ne regardent pas. Or le regard exige le détail, la lenteur, la minutie. De prendre son temps, d’y réfléchir, de penser, d’y revenir. « Tout » voir est une boulimie, une pathologie de l’appétit ; de quoi rendre obèse, en mauvaise santé mentale. Trop d’images tue l’image, trop d’idées embrouille l’esprit. La cohérence exige la petite dose, de prendre son temps, au risque du renoncement à l’esprit (qui réfléchit) pour seulement l’émotion (qui jouit).
Ce pourquoi notre époque de trop-plein est celle du zapping, une idée chasse l’autre, comme l’événement. Qu’il dure et il lasse – comme la guerre de Poutine à l’Ukraine, pourtant pays proche de nous, par la géographie, la culture, la race et la mentalité. Laissons faire, détournons le regard pour zapper sur une autre « nouvelle » – encore plus nouvelle – et nous serons aveugles à ce qui nous menace : la domination russe sur nos mentalités, nos énergies, nos économies, nos cultures. Même chose à Gaza : l’extrémisme religieux juif qui pousse à la guerre à outrance déconsidère Israël, le judaïsme, mais aussi « nous » qui aidons ou laissons faire sans rien dire, par peur de déplaire au lobby juif, redoutable dans les élites américaines ou françaises. C’est la même chose sur le climat, les pesticides, les lobbies industriels, et ainsi de suite. Toujours minimiser, éviter, dénier – pour ne pas déplaire aux puissants.
« Si je vais de torrent en torrent, je trouve toujours le même torrent », analyse Alain. Mais si je vais de rocher en rocher, le même torrent devient autre à chaque pas. » Cela s’appelle observer au lieu de voir ; et analyser au lieu de mémoriser sans distance. « Il ne s’agit que de choisir un spectacle varié et riche, afin de ne pas s’endormir dans la coutume. » Remettons donc en cause l’hypnose médiatique sur Poutine et sur Netanyahou, et sur le reste ; analysons et pensons par nous-mêmes – au risque d’un retour de bâton inattendu si nous ne pensons pas.
L’habitude, la routine, le flot des événements – voilà qui nous endort, nous anesthésie. Notre choix, l’approfondissement, la sélection de ce qui compte – voilà qui nous éveille.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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L’avant dernier Essai de Montaigne, au Livre III, chapitre XII, s’intitule « De la physionomie ». Il correspond à ‘la face’ asiatique, l’apparence que donne le visage à son moi intérieur. « Si mon visage ne répondait pour moi, si on ne lisait en mes yeux et en ma voix la simplicité de mon intention, je n’eusse pas duré sans querelle et sans offense si longtemps, avec cette liberté indiscrète de dire à tort et à droit ce qui me vient en fantaisie, et juger témérairement des choses. Cette façon peut paraître avec raison incivile et mal accommodée à notre usage, mais outrageuse et malicieuse, je n’ai vu personne qui l’en est jugée, ni qui se soit piqué de ma liberté, s’il la reçue de ma bouche ».
Socrate, en effet, est l’exemple de simplicité populaire que nos sociétés de cour ne comprennent plus ; ils le révèrent, par convention culturelle, mais sans pénétrer sa justesse. Or, dit Montaigne, Socrate parle simplement, il fait intervenir des paysans, des menuisiers, des maçons. Bien loin des afféteries et autres jargons pseudo-philosophiques qui rendent en apparence profondes les banalités – à condition qu’elles soient obscures. Quand personne n’y comprend rien, celui qui fait semblant se valorise ; il est un initié aux mystères, il se croit d’une élite peu commune. « Notre monde n’est formé qu’à l’ostentation : les hommes ne s’enflent que de vent, et se manient à bonds, comme les ballons. » Peut-être est-ce pour cela que le foot est devenu un sport si populaire… Chacun, marquant le ballon, s’élève au ballonnement au lieu de rester simplement lui-même. Au contraire de Socrate, qui représente notre âme « ni élevée, ni riche ; il ne la représente que saine, mais certes d’une bien allègre et nette santé. » Le simple et le naturel est sagesse, alors que toute enflure et outrance ne sont que vent. Socrate, selon Montaigne, « ramena du ciel, où elle perdait son temps, la sagesse humaine, pour la rendre à l’homme, où est sa plus juste et plus laborieuse besogne, et plus utile. »
Revenez au naturel, enseigne Montaigne – après Socrate. « La plupart des instructions de la science à nous encourager ont plus de montre que de force, et plus d’ornement que de fruits. Nous avons abandonné nature et lui voulons apprendre sa leçon, elle qui nous donnait si heureusement et si sûrement. » La science pour Montaigne, c’est le savoir, pas l’expérience scientifique que son temps ne connaissait pas. Je suis toujours fâché de voir aujourd’hui tant de gens qui ne savent plus vivre, qui se bardent de manuels pratiques et de tutoriels vidéos sur la manière de cultiver son jardin, d’écrire un texte lisible, de faire à manger, de bien baiser, d’élever les enfants. Alors qu’il suffit simplement d’être soi, et de juger en raison à chaque circonstance. C’est ce que dit Montaigne, en ses vieux ans, après des décennies d’expériences mouvementées en ces divers sujets. « Cette raison qui se manie à notre poste, trouvant toujours quelque diversité et nouvelleté, ne laisse chez nous aucune trace apparente de la nature. Et en ont fait les hommes comme les parfumiers de l’huile : ils l’ont sophistiquée de tant d’argumentations et de discours appelés du dehors, qu’elle en est devenue variable et particulière à chacun, et a perdu son propre visage, constant et universel, et nous faut en chercher témoignage des bêtes, donc sujet à faveur, corruption, ni à diversité d’opinions. » A force de nuancer, de compliquer, de déconstruire, les ‘raisons’ ont disparu sous le jargon et le « ou pas », toute affirmation étant balancée par son contraire, voire niée au nom d’un dogme supérieur, jamais discuté, ou avec de mauvaises raisons…
A quoi cela sert-il, ce ‘principe de précaution’ si cher au fout-rien Chirac, ce ‘il faut tout prévoir’ du service météo qui dérape par excès de scrupules, ce ‘on ne sait jamais’ qui fait que l’on craint avant de vivre et que l’on ne fait jamais rien de peur que ce soit pire ? Le gouvernement Bayrou échappera-t-il à cette plaie d’époque ? Montaigne donne sa leçon : « Que te sert-il d’aller recueillant et prévenant ta male fortune, et de perdre le présent par la crainte du futur, et être à cette heure misérable parce que tu le dois être avec le temps ? » Vivez le jour présent, les maux se présenteront à leur heure.
Y compris la mort, dit Montaigne. Or c’est idiot, notre mort viendra parce que nous sommes nés et que rien ni personne ne dure toujours. C’est ainsi. L’important est de bien vivre, pas de préparer sa mort. « Si nous n’avons su vivre, c’est injustice de nous apprendre à mourir et de difformer la fin de son tout. Si nous avons su vivre constamment et tranquillement, nous saurons mourir de même. (…) Mais il m’est avis que c’est bien le bout, non pourtant le but de la vie ; c’est sa fin, son extrémité, non pourtant son objet. Elle doit être elle-même à soi sa visée ; son dessein, sa droite étude est de se régler, se conduire, se souffrir. » Le but de la vie n’est pas de faire une belle fin (édifiante, exemplaire, reconnue), mais d’avoir bien vécu tout ce temps. La mort est la fin de la vie, pas son objectif – malgré les religions qui font croire à un au-delà bien incertain. Socrate est-il mort autrement, qu’à son heure et après avoir vécu selon son énergie, son cœur et ses idées ? D’avoir aimé Alcibiade, mais plus son âme que son beau corps, d’avoir enseigné aux jeunes gens dont il était plaisir à voir le jugement s’ouvrir sous les muscles frémissants, d’avoir défendu sa cité, supporté une mégère, réfléchi sur l’existence. Le plaidoyer qu’il fait à ses disciples sur sa fin est « sec et sain », reconnaît Montaigne.
Croyant, bien que sceptique aux églises qui se battaient en son temps pour des billevesées, Montaigne accorde plus de foi à la raison humaine qu’aux dogmes. Socrate une fois encore donne le parfait exemple d’un homme accompli, tel qu’il devrait être : « Et cette raison, qui redresse Socrate de son vicieux pli, le rend obéissant aux hommes et aux dieux qui commandent dans sa ville, courageux à la mort, non parce que son âme est immortelle, mais parce qu’il est mortel. Ruineuse instruction à toute police, et bien plus dommageable qu’ingénieuse et subtile, qui persuade au peuple la religieuse croyance suffire, seule et sans les mœurs, à contenter la divine justice. L’usage nous fait voir une distinction énorme entre la dévotion et la conscience. » Se contenter d’obéir à des codes n’est ni intelligence, ni justice, ni sagesse ; agir en conscience, si. Montaigne donne deux exemples de ce qui lui arriva, et comment il fut sauvé grâce à son visage ouvert, ainsi que « liberté et fermeté de mes paroles ». Être soi, c’est être naturel.
Le philosophe Émile Chartier, qui a choisi comme nom de plume le prénom que je porte, m’a toujours été familier. Bien que mort en 1951, avant ma naissance, sa sagesse balancée pleine de bon sens m’est proche, écrite quotidiennement et de façon accessible durant trente ans, en près de cinq mille Propos. C’est l’un des premiers livres de la collection de la Pléiade que j’ai acheté, lorsque j’étais encore lycéen.
C’est que sa philosophie part du concret, du quotidien ; elle est simple et vise à une vie bonne. Foin des grandes théories, qui ne passent en général pas les siècles, ni des concepts, soumis à ratiocinations. Ce qui compte est d’observer ici et maintenant et d’analyser avec sa raison personnelle, commune à tous les humains Sapiens. « Je le mets au rang de Montaigne et de Montesquieu », écrit André Maurois dans sa préface.
Dans le recueil des quelques six cents propos choisis en deux volumes, le premier est « Le Lion ». Cet animal est un roi qui décide où bâtir une ville. Et ainsi fut fait, en grandes pompes, avec discours au public et prières aux dieux. Mais que serait la ville sans commerces ? Et lesdits commerçants, lorsqu’ils s’installèrent, choisirent les points où il y avait de l’eau. Point de pompe grandiloquente de mots et de théâtre, mais la pompe utlitaire qui fait monter l’eau de la nappe phréatique. « Bâtisses et jardins suivirent l’eau »… on pourrait presque dire ‘naturellement’.
Car il ne suffit pas de dire ‘je veux’ pour que cela soit – seul le Dieu biblique est censé le pouvoir. Les rois se plient à la nature et aux hommes. Aussi le roi Lion 1er, qui était sage, a repris sa lance pour la planter là où étaient les maisons, et pas là où il avait voulu son palais de gouvernement. « Et ce simple acte était bien mieux cette fois qu’une prière aux dieux : c’était un hommage à la Nature. »
Écrit en juillet 1906, ce Propos reflète à la fois une sagesse immémoriale – l’utilitarisme – et un souci d’harmonie de l’homme avec son environnement – la nature. « Car les villes ne poussent point selon la volonté des conquérants. Elles suivent l’eau, comme fait la mousse des arbres. » Ainsi Paris ou Londres sont-elles devenues des cités prospères, grâce à l’eau du fleuve ; ainsi les cités mayas et la capitale moghol Fatehpur-Sikri en Inde du nord ont-elles été désertées, faute d’eau.
La sagesse, montre Alain, n’est pas de contraindre la nature par la volonté : c’est voué à l’échec. Mais de s’y adapter en profitant de ce qu’elle offre, sans le gaspiller. Avis aux communistes et aux technocrates, qui pensent le contraire, que la volonté politique peut tout et que le reste n’est rien que complot « capitaliste » ou « ignorance ».
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Le chapitre X du Livre III des Essais, incite le lecteur à « ménager sa volonté », autrement dit de garder un quant à soi, malgré les affaires publiques ou familiales qui vous réclament. Qui se veut sain se modère, et les affaires en seront mieux tenues si vous ne vous y passionnez pas en excès. « Mon opinion est qu’il faut se prêter à autrui et ne se donner qu’à soi-même », expose Montaigne.
Lui se passionne pour peu de chose en son âge avançant, et cette « insensibilité » le garde tout à soi. Pour lui, les « alarmes et émotions » faussent le jugement et mettent en péril la hauteur de vue nécessaire. « Si quelquefois on m’a poussé au maniement d’affaires étrangères, j’ai promis de les prendre en main, non pas au poumon et au foie ; de m’en charger, non de les incorporer ; de m’en soigner, oui, de m’en passionner, nullement : j’y regarde, mais je ne les couve point ». Montaigne est dans sa vie par tout son corps, son cœur et son âme, il ne les distingue point. Si le corps est pris, l’esprit va mal ; raison garder signifie tout d’abord se garder en santé. Le cancer qui ronge nos sociétés n’a peut-être pas de cause plus profonde que ce stress permanent de la culpabilité de ne pas faire assez, ni comme il faut, ni assez vite. Les « alarmes et émotions » ne sont pas bonnes à la raison. Ni « l’émotion de censure » aux gouvernement. Laissons brailler les singes criards de l’Assemblée qui se croit « nationale » parce qu’elle est élue par petits bouts, très localement. Seul l’intérêt a le grade de général, pas les députaillons en leurs circonscriptions. Prenons donc leçon de Montaigne !
Lui a été élu et réélu maire de Bordeaux comme son père, ce qu’il ne souhaitait point. Mais c’est parce qu’il ne s’en est pas passionné, mais a géré de façon libérale les affaires, que sa modération l’a rendu populaire. « Les hommes se donnent à louage. Leurs facultés ne sont pas pour eux, elles sont pour ceux à qui ils s’asservissent ; leurs locataires sont chez eux ce ne sont pas eux. Cette humeur commune ne me plaît pas : il faut ménager la liberté de notre âme et ne l’hypothéquer qu’aux occasions justes ; lesquels sont en bien petit nombre, si nous jugeons sainement ». Pas question de bâcler l’ouvrage ou d’y être indifférent, « mais c’est par emprunt et accidentellement, l’esprit se tenant toujours en repos et en santé, non pas sans action, mais sans vexation, sans passion. » Nul ne fera bien son travail s’il n’est pas lui-même en le faisant, mais s’il est au contraire tout traversé d’impatience, d’inquiétude et de soupçons. « J’ai pu me mêler des charges publiques sans me départir de moi de la légère d’un ongle, et me donner à autrui sans m’ôter à moi. »
Ne vous laissez pas posséder par la chose, ni obséder par la tâche. Une certaine légèreté est nécessaire car la passion et l’emportement sont toujours mauvais guides. « En celui qui n’y emploie que son jugement et son adresse, il y procède plus gaiement : il feint, il ploie, il diffère tout à son aise, selon le besoin des occasions ; il manque le but sans tourment et sans affliction, prêt et entier pour une nouvelle entreprise ; il marche toujours la bride à la main. En celui qui est enivré de cette intention violente et tyrannique, on voit par nécessité beaucoup d’imprudence et d’injustice ; l’impétuosité de son désir l’emporte ; ce sont mouvement téméraires et, si fortune n’y prête beaucoup, de peu de fruit. » Considérez le jeu d’échecs et la paume (aujourd’hui le tennis) dit Montaigne : s’y lancer avec fougue ne fait pas gagner, à l’inverse, se tempérer permet de doser son effort, de calculer ses coups, et de gagner.
Suivez mon exemple, propose le philosophe. « Le maire et Montaigne ont toujours été deux, d’une séparation bien claire. Pour être avocat ou financier, il n’en faut pas méconnaître la fourbe qu’il y a en telle vacation. Un honnête homme n’est pas comptable du vice ou sottise de son métier, et ne doit pourtant en refuser l’exercice : c’est l’usage de son pays, et il y a du profit. Il faut vivre du monde et s’en prévaloir tel qu’on le trouve. Mais le jugement d’un empereur doit être au-dessus de son empire, et le voir et considérer comme accident étranger ; et lui, doit savoir jouir de soi à part et se communiquer comme Jacques et Pierre, au moins à soi-même. » Autrement dit, faire bien son travail mais garder son quant à soi. Ne pas prostituer son âme, ni sa raison, aux vices et passions des professions. « Quand ma volonté me donne à un parti, ce n’est pas d’une si violente obligation que mon entendement s’en infecte. » Ceux de ma cause n’ont pas toujours raison, ni ses adversaires toujours tort. Où l’on voit que Montaigne n’est pas un Mélenchon mû par la fureur et la haine, mais un clair libéral, héritier de la sagesse antique tournée vers la tempérance. « Ils veulent que chacun, en son parti, soit aveugle et hébété, que notre persuasion et jugement servent non à la vérité, mais au projet de notre désir. Je faudrais plutôt vers l’autre extrémité, tant je crains que mon désir me suborne », dit Montaigne.
Et de citer « les singeries d’Apollonios et de Mahomet » qui trompent les peuples. « Leur sens et entendement est entièrement étouffé en leur passion. Leur discrétion n’a plus d’autre choix que ce qui leur rit et qui conforte leur cause. » Rappelons qu’Apollonius de Tyane a été comparé à Jésus avec ses disciples et ses miracles. Désir de croire ne vaut pas raison de le faire. Toute passion aveugle alors que la raison, fille d’Apollon le dieu de la vérité, des mathématiques, de la logique comme de la poésie et de la musique, éclaire.
Le mercredi 08 décembre 2004, j’ai ouvert pour la première fois mon blog. Il s’intitulait Fugues et fougue et était hébergé par lemonde.fr. Ce quotidien parisien avait en effet décidé d’offrir gratuitement à ses abonnés la possibilité de créer un blog, hébergé par ses services, en développement avec la plateforme WordPress. L’exemple de l’élection présidentielle de George W. Bush avait montré l’intérêt démocratique de cette nouvelle forme d’expression (avant Facebook et Twitter), et la perspective des élections présidentielles 2007 en France alléchait tout Le Monde. L’anonymat du pseudo était au départ la règle du jeu, demandé par lemonde.fr – d’où « Argoul ». Il a servi ensuite à ne pas mêler la vie professionnelle et l’expression privée dans les métiers sensibles que j’ai pu exercer.
Genèse du blog
J’écrivais dans ma première note (j’étais un brin idéaliste) « J’ai la conviction profonde que tout ce qui est authentiquement ressenti par un être atteint à l’universel. Nous allons parler de tout, montrer beaucoup. Je suis curieux, attentif et grand voyageur. J’aime l’espace, celui des étendues comme celui de l’esprit ou du cœur. Explorons-le. Retenons ce qui fait vivre. »
J’en appelais au dialogue, aux commentaires, aux échanges. Et c’est bien ce qui est advenu un long moment. Surtout que les blogueurs du monde.fr étaient un peu l’élite intellectuelle du pays, aptes à se servir d’un ordinateur, bien avant le mouvement de masse entraîné par les smartphones.
J’écrivais donc : « Je ne conçois pas un blog comme un texte gravé dans le marbre, définitif comme une pierre tombale. Même pas comme un livre. Je ferai des erreurs, je me tromperai, mon expression ne sera pas toujours le reflet exact de ma pensée. Ce pour quoi le blog se doit d’être interactif pour corriger, nuancer, apprécier, compléter. »
Las ! L’euphorie n’a eu qu’un temps. Très vite, comme d’autres, je suis revenu des « commentaires ». Ce sont rarement des enrichissements sur l’agora, plutôt des interjections personnelles. Nous avons affaire plus à des réactionnaires qui « réagissent » (en général par l’indignation), qu’à des lecteurs éclairés qui apportent des arguments pour ou contre. Giuliano di Empoli l’a bien montré !
Je croyais toute opinion recevable, j’ai désormais changé d’avis. Comme responsable (juridiquement « directeur de la publication« ), je dois être attentif à tout ce qui peut passer outre à la loi (insultes nominales, invites sexuelles, propos racistes, spam et physing etc.). Les seuls « commentaires » recevables sont ceux qui sont posés et argumentés, je le dis dans « A propos ».
J’ai été repris sur Agoravox, Naturavox, Medium4You, Paperblog et quelques autres. J’ai surtout fait, grâce aux blogs, plusieurs belles rencontres. Qui ont commencé par le texte et qui se sont poursuivies dans la vie. Certaines (pas toutes) durent encore. La plateforme du monde.fr a déçu : plantage intégral de tous les blogs deux jours entiers sans informations en 2010, perte des photos et illustrations, dérive gaucho-écolo-bobo devenue de moins en moins supportable, avec censure implicite par mots-clés, avertissements par mél de retirer une illustration ou un propos – en bref de la dérive autoritaire idéologique. Exit Le Monde, ses blogs et son journal. WordPress restait, facile d’usage, avec abonnement très abordable.
Dons 6 ans de monde.fr plus 14 ans de WordPress, cela fait 20 ans.
Pourquoi j’aime le blog – plus que Facebook, Instagram ou X
Un blog oblige à écrire souvent, voire quotidiennement. Cet exercice a pour effet de préciser la pensée, de vérifier les sources et de choisir les mots, évitant de rester dans la généralité et le flou pour toutes ces opinions qui font notre responsabilité d’individu, de parent, de professionnel et de citoyen.
Écrire exige un autre regard sur ce qui arrive, dans l’actualité, l’humanité et les pays traversés. Mettre en mots rend attentif aux détails comme aux liens avec l’ensemble.
Un blog offre l’occasion de rencontres : littéraires (avec les livres qu’on m’envoie à chroniquer), de témoignages (serais-je allé à cette réunion ou à cet événement s’il n’y avait pas le blog ?), mais aussi personnelles (entre blogueurs et invités).
Il permet surtout de transmettre une expérience, une vision de l’existence, une perspective historique (je commence à accumuler les ans). Il vise à donner aux lecteurs ce qu’ils recherchent sur les moteurs (images, lectures, méthode, idées).
Bilan
2 446 040 visiteurs sur fugues & fougue en 6 ans + 6 138 000 visites au 7 décembre sur Argoul.com en 14 ans = 8 584 040 visites. Ce blog est multimillionnaire.
Les meilleurs jours sont le dimanche ou le lundi, les meilleures heures le soir vers 18h.
Les requêtes via les moteurs de recherche ont évolué. Les moteurs ont établi une censure des images, donc des textes qui les contiennent, les associations de profs et autres éducateurs se méfient des blogs généralistes qui débordent les programmes et les opinions admises et déréférencent facilement « au cas où », le sectarisme croissant des citoyens sur la politique inhibe tout débat constructif. Et puis les images, les vidéos, les interjections en 140 signes sont tellement plus ludiques ! Lire ennuie, surtout sur le petit écran du téléphone. Injurier, agonir, ravit l’anonyme qui déverse sa haine ou son ego en direct sur les réseaux.
Je ne vais pas changer de personnalité pour suivre la foule. Mon blog reste élitiste, réservé à ceux qui aiment lire, qui savent lire, et qui lisent avec un œil critique, faisant leur miel de ce qu’ils trouvent. Le jeu de la performance et du nombre de clics, en vogue dans les débuts, n’a plus court.
Dans les catégories de notes, les livres arrivent en premier avec 2707 chroniques, suivis des voyages avec 1925 notes, puis le cinéma avec 605 compte-rendus de films, la politique (559), la philosophie (408) avec notamment une chronique chapitre après chapitre d’Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche (111 notes) et des Essais de Montaigne (109 notes, une lecture pas encore achevée) – et des thèmes de métiers exercés : l’économie (225), la géopolitique (196) et l’archéologie (61).
Mais les désirs des lecteurs ne sont pas représentatifs des articles publiés. Les statistiques du système « depuis le premier jour » donnent comme les articles les plus « vus » :
Page d’accueil / Archives 2 498 149
Rencontrer un troisième type à Tahiti : mahu et raerae 38 121
Plage ados 35 172
Sexe entre utopie et réalité en Polynésie 28 619
Le mythe de la vahiné 28 210
Un État peut-il quitter l’euro ? 21 379
Vie tahitienne à la pointe Vénus 19 443
Sur la plage de Jean-Didier Urbain 17 171
À propos 17 048
François Bourgeon érotique 16 940
Le Clézio, Le chercheur d’or 16 173
Pourquoi Céline était antisémite 15 500
Stevenson, L’île au trésor 15 311
Le Clézio, Mondo et autres histoires 14 931
Ironies de plage 14 771
Alix, Enak, amitié érotique 14 769
La vie est passée, les kids sont désormais adultes et l’adolescence est un thème moins présent aujourd’hui, je n’exerce plus de métier, ayant pris – au-delà de l’âge légal – ma retraite. Sur un an, les thèmes sont donc plus diversifiés :
Parmi les pays lecteurs, la France arrive évidemment en tête de façon écrasante 4 077 968 au 1er décembre, suivie des États-Unis 331 747, puis des pays francophones Belgique 226 623, Canada 206 649, Polynésie française 125 795, Suisse 114 189, Algérie 81 283, Maroc 51 353, Tunisie 33 133, La Réunion 25 273, Nouvelle-Calédonie 19 332, Guyane française 5 134.
Chez les Européens, ce sont dans l’ordre Allemagne 86 777, Italie 41 783, Royaume-Uni 40 254 (notons le peu d’intérêt de ce grand pays), Espagne 37 917, Pays-Bas 33 903, Pologne 15 228.
Dans le reste du monde, les plus peuplés : Brésil 27 858, Russie 20 738, Mexique 11 915, Australie 11 558, Japon 10 823, Turquie 7 722, Ukraine 6 637, Inde 6 527 (seulement), R.A.S. chinoise de Hong Kong 3 450, Arabie saoudite 3 207, Corée du Sud 3 064, Chine 2 120 – le plus probablement les expatriés.
Vais-je poursuivre ?
Probablement. Peut-être pas tous les jours, prenant une semi-retraite si nécessaire.
Et si la survenue d’une moraline intolérante ou d’un gouvernement traditionaliste autoritaire ne vient pas remettre en question la liberté de s’exprimer.
« Est-ce que l’on sait où l’on va ? » demande Diderot. Pas sûr. Évidemment, il y a la nécessité : ses gènes, son milieu, son éducation, les circonstances. Mais le chemin n’est pas tout tracé, il faut parfois choisir les bifurcations qu’il offre, au hasard. La liberté, c’est cela : choisir le hasard en fonction de sa nécessité. Il semble que notre époque aime réfléchir sur ce double de la chance et de l’exigence. Ce n’est pas le premier roman qui l’évoque, et j’en ai chroniqué sur ce blog.
Grégoire est un grand-père entrepreneur, qui a créé une société de mode. Il l’a laissée à son fils pour l’organiser et la développer. Aujourd’hui, c’est son petit-fils Jacques qui le conduit à Lausanne en limousine, une grosse Mercedes noire, comme il se doit. Jacques vient juste de sortir de l’école d’ingénieur et croit que tout est calculable, que la vie est une balance avantages/risques, et que la fatalité des nombres règne en maître sur le vivant. Grégoire, son maître, va corriger Jacques le fataliste, comme Diderot le fit en son temps.
Pour le philosophe, la vie est sans cesse mouvement, l’homme sage la prend comme elle vient, en profite et en tire leçon. Grégoire a fait de cette sagesse la sienne, et la fait partager. A son petit-fils tout d’abord, mais aussi à l’infirmière qui l’accompagne à son centre de soins suisse, Muguette ; puis au professeur de philo, rencontré sur le chemin faisant du stop ; puis à Ursula, son ancienne mannequin finlandaise, qui a pris sa retraite à 75 ans à Uzès ; et enfin aux parents de Charles, directeur d’un hôtel de charme qui lui a été recommandé près de Lyon.
Si le Jacques de Diderot contait ses aventures libertines à son maître, le Jacques de Dayries est de son temps – puritain : il conte ses libertinages, mais entrepreneuriaux, y compris sa rencontre avec Chou En Lai et Mao, il y a longtemps, qui a permis ses premiers succès commerciaux. Grégoire use de la liberté avec joie et fantaisie. Un arrêt ? Une rencontre ? Et hop ! On bifurque. Le chemin tout tracé vers le mouroir de luxe n’est pas pour lui, malgré ses presque 90 ans. Il va même trouver une idée grâce à la belle-mère de Charles, un savoir-faire grâce à Ursula, un nom de marque grâce au prof – et lancer une nouvelle société de mode, terroir et durable !
L’enthousiasme est déraisonnable, la raison ne fait que canaliser et orienter la vitalité qui est en vous. La volonté vers la puissance, disait Nietzsche. Il faut avec courage accepter ce qui est et son destin, amor fati, mais croire au fond de soi que là où la volonté de puissance fait défaut, il y a déclin.
Un conte philosophique adapté à notre temps d’incertitudes et de no future.
(Il y aurait quelques remarques de forme pour une réédition future, notamment éviter les noms en début de ligne comme au théâtre, au profit d’incises telles que « dit Untel », ajouter quelque piment d’aventures au périple autoroutier, et éviter aussi les leçons de morale trop lourdes parfois dans le courant du texte).
Quand un homme d’affaires prend l’avion pour passer d’un continent à l’autre, le temps lui paraît long. Après avoir épuisé ses messages, ses rapports à lire, son courrier, il ne lui reste plus que les films insipides de la culture globish. Certains préfèrent utiliser leur temps de cerveau disponible à plus utile : par exemple écrire des contes ou des nouvelles.
L’auteur, administrateur de sociétés après en avoir dirigé une, s’y essaie avec bonheur dans ce petit recueil, publié par amusement. Le plaisir à les écrire se ressent à leur lecture, soutenu par les aquarelles fraîches de Caroline Ayrault.
Ce sont quatre contes légers mais dont la profondeur ne se ressent qu’après lecture. Ils sont « longs en bouche », comme on le dit d’un cru. Le premier évoque le baptême de l’île caraïbe de Saint-Barth, le second l’acculturation d’un iguane par la délicieuse nourriture importée jetée par un modèle femelle de luxe venue retrouver sa taille anorexique qui fait si bien sur les photos, le troisième est la vision du futur d’une tortue îlienne, le quatrième sur un caillou blanc porte-bonheur.
Cristoforo voulait épater le monde et ne pas faire comme tout le monde. Ce pourquoi il a cherché les Indes ailleurs : vers l’ouest et non vers l’est. Savait-il que la terre était ronde ? Il n’a trouvé la première fois que des îles, pas d’or ni d’épices. La seconde fois, en 1493, il s’est émancipé de son maître roi d’Espagne pour nommer une île du nom de son frère Bartolomeo. Lequel est « un fainéant de première classe [qui] y serait parfaitement heureux ». Une île au sol sec où les plantations ne sauraient prospérer, mais où une anse protège les bateaux, aujourd’hui port franc au carburant détaxé. Ainsi fut nommée Saint-Barth, 10 000 habitants dont l’ex-doyenne de l’humanité Eugénie Blanchard – et l’auteur. Cette collectivité d’outre-mer des Antilles françaises est aujourd’hui un paradis de milliardaires (dont Laurence Parisot, Harrison Ford, Beyoncé, Mariah Carey, Bill Gates, Warren Buffett, Paul Allen, la famille Rothschild – et Johnny Hallyday, en son temps). La température y oscille toute l’année entre 22° et 31° mais la fiscalité y est plus douce. Comme quoi d’un mal (pas d’or) peut surgir un bien (attirer l’or)…
Delicatissima fait référence à un saurien des Antilles, l’iguane nommé ainsi pour ses probables qualités gustatives. L’auteur retourne le compliment en faisant de l’animal un gourmet. Il est hélas soumis à la tentation de la nourriture mondialisée via une touriste de passage qui jette les fraises et les pains au chocolat cuisinés pour elle et qu’elle ne mange pas, pour maigrir. Ce gaspillage de la belle profite à la bête, laquelle se languit néanmoins de ces mets au point de délaisser la production locale. Comme quoi la mondialisation est un mal qui fait désirer ce qu’on n’a pas et qu’on est incapable de trouver localement ou de produire.
Autre réflexion écologique sur le futur de l’île, avec Carbonaria, une tortue philosophe. En observant les gens, les nantis qui viennent se poser sur l’île, elle imagine ce que sera Saint-Barth dans cinquante ans : une horreur. De grands immeubles, de gros bateaux, un essaim d’hélicos, une piste de jets rallongée. « Mais avec un grand souci de protéger la nature », ironise l’auteur. Des réserves de faune endémique préservées et nourries pour les touristes, un court de tennis au-dessus de Shell Beach, un grand champ d’éoliennes pour l’électricité indispensable aux 80 000 habitants prévus… Ou comment changer un paradis en clapier, en l’enrobant des vertes paroles du greenwashing.
Quant au caillou blanc, il fait rêver, comme tout porte-bonheur. Mais le petit Arawak qui l’a le premier donné, en échange d’une lame de fer, a préféré le réel au rêve, un instrument utile à un objet fétiche. L’Arawak est l’indigène premier de l’île : il pratique l’utilitarisme sans le savoir, préférant le rot au fumet, comme Rabelais.
(A noter pour une réédition que taureau ne s’écrit pas « toreaux » p.22 lorsqu’il s’agit d’animaux pour la corrida)
Mona Ozouf, née Sohier à Lanilis en Bretagne, est agrégée de philo à Normale Sup en 1955, année où elle épouse l’historien Jacques Ozouf, dont l’oncle fut le résistant Pierre Brossolette. Devenue historienne de l’école et de la Révolution française, la chercheuse Directrice au CNRS quitte la neutralité aride de la science pour évoquer ses propres déterminismes.
Ce qui l’a faite ? La maison, l’école, l’église. Entre ces trois pôles, elle s’est construite en relatif. De la maison, elle retient son père militant culturel bretonnant, tôt décédé, et sa mère, institutrice laïque. De l’école, elle retient l’abstraction de l’individu qui permet l’égalité formelle, mais aussi le mérite qui établit l’inégalité réelle. De l’église, via sa grand-mère soucieuse des rythmes et des rites, elle retient le besoin de foi, l’histoire longue de la tradition, mais rejette le conservatisme pouvant aller jusqu’au fascisme des années Pétain.
Nation ou universel ? C’est entre ces deux pôles que s’est constituée la France, pays fait de bouts rapiécés de cultures différentes, parlant des langues diverses, et que seule la Révolution après les rois a su rassembler. La France a une longue histoire ; ses particularismes ont sans cesse entretenus la crainte de l’émiettement, des frondes, du communautarisme. D’où la centralisation royale, le jacobinisme révolutionnaire, la technocratie parisienne moderne.
Pourtant, c’est de ses particularismes que la France tire sa richesse, de sa diversité ses contrastes, de sa dispersion l’aspiration à l’universel. Comment, dans la nuit du 4 août, les députés élus de provinces diverses, d’états sociaux différents, avec chacun des revendications particulières, ont-ils pu d’un coup renverser la table pour établir la France unitaire et indivisible ? C’est là le grand mystère, celui qui conduit à nos jours via l’école, qui enseigne l’abstrait et l’universel en adaptant les particuliers. « La tranquille assurance que dispense l’école. Elle vient d’un credo central, celui de l’égalité des êtres. (…) Les règles du jeu scolaire sont simples et fixes pour la plus grande sécurité de tous : il suffit de les connaître, de s’y tenir. (…) Les goûts individuels, si volatils, si inquiétants aussi, n’ont pas ici leur mot à dire. Seuls les raisonnements justesse ressemblent, ce sont eux qui peuvent se partager entre les hommes » p.112. L’école incite à la ressemblance ; la maison au droit égal à exprimer les différences ; la croyance chrétienne à l’égalité ultime de tous devant Dieu.
Le communisme a eu, un temps, le mérite de concilier la foi en l’universel, l’union vers un même but, et l’accueil des nationalités – mais Staline a eu vite fait d’y mettre le holà, avant Mao, et l’auteur n’est pas restée longtemps communiste après les naïvetés de Normale Sup. Toute foi se veut intransigeante et exige la pureté. D’où les épurations diverses de tout processus révolutionnaire : « C’est le syndrome Sieyès : on commence par expédier les aristocrates en Franconie, puis on se débarrasse des Monarchiens, des Feuillants, des Girondins, tous assimilés les uns après les autres aux ennemis de la nation. A ce prix, on peut se retrouver enfin unis, égaux, et pareils. Tel est le legs que nous a fait la Révolution française : la passion de l’uniformité » 194.
D’où la réflexion de l’auteur sur les polémiques contemporaines, la reconnaissance des langues régionales, la question du genre, la menace du voile, le communautarisme gai-et-lesbien ou islamiste, le populisme anti-parisien. La pluralité est-elle une menace ? Pourquoi les partis appellent-ils sans cesse au « rassemblement » ou à « l’union », comme si les citoyens s’émiettaient en multiples communautés indifférentes aux autres ? Ne Mélenchon pas tout, même si le prurit de la démocratie par acclamation vient des révolutionnaires poussés au délire : « Ce qui sous-tend le rêve de cette démocratie immédiate, permanente et fusionnelle, c’est moins encore le sentiment de l’égalité des êtres que celui de leur similitude : des êtres semblables ne peuvent que concourir identiquement au bien collectif. Aucune place ici pour la reconnaissance du particulier : on postule, d’emblée, la volonté unitaire du peuple. L’unité cordelière [club des Cordeliers qui surveillait l’Assemblée et agitait le peuple des faubourgs, suscitant la Terreur de 1972], supposée conjurer la déliaison des individus, est autoritaire et étatiste, imposé d’en haut et identique pour tous » p.208. Seule la démocratie tempérée par la représentation permet de préserver les voix des minorités, et leur droit de différence. Montaigne, « qui lisait en latin écrivait en français, parlait gascon » (p.224), était-il moins « français » que le seront Boileau ou Voltaire ? Chacun est multiple, et apte à concourir au bien commun.
L’homme n’est pas sans qualités, l’être humain sans déterminations. « En chacun de nous, en effet, existe un être convaincu de la beauté et de la noblesse des valeurs universelles, séduit par l’intention d’égalité qui les anime et l’espérance d’un monde commun, mais aussi un être lié par son histoire, sa mémoire et sa tradition particulières. Il nous faut vivre, tant bien que mal, entre cette universalité idéale et ces particularités réelles » 241. Non, toutes les attaches ne sont pas des chaînes. « Le discours intégriste des universalistes repose sur l’illusion d’une liberté sans attaches » 242. D’où la nation composée, la « composition française ».
Toute émancipation suppose une appartenance, base d’un choix. Mais toute appartenance doit permettre de s’en dégager. Ce pourquoi l’auteur ose dire (en 2009) ce qui paraît (aujourd’hui) une offense à la doxa éveillée : « La mise en évidence du lien nécessaire entre liberté et appartenance change notre regard sur la revendication culturelle. Si l’on tient la liberté pour un principe non négociable, tous les groupes ne se valent pas, toutes les cultures n’ont pas la même dignité, tous les attachements n’ont pas le même poids, toutes les situations n’ont pas la même autorité. On peut alors refuser d’accorder la moindre complaisance aux pratiques antidémocratiques, au motif qu’elles seraient justifiées à l’intérieur d’une culture particulière : esclavage, excision, répudiation, châtiment corporel pour les déviants de toute nature n’ont pas à être tolérés davantage que le sacrifice humain. Il est également impossible d’admettre la tyrannie du groupe sur les individus qui le composent ; nécessaire, en revanche, de les protéger contre le procès l’hérésie ou d’apostasie » 245.
Dans le long chapitre IX du Livre III des Essais, notre philosophe parle de la vanité. Au fond, elle est toute humaine, de part en part. « C’est toujours vanité pour toi, dedans et dehors, mais elle est moins vanité quand elle est moins étendue. (…) Il n’en est une seule si vide et nécessiteuse que toi, qui embrasse l’univers ; tu es le scrutateur sans connaissance, le magistrat sans juridiction et, après tout, le badin de la farce ». Ainsi parlait le dieu de Delphes, l’oracle, selon Montaigne. Autrement dit, et plus simplement, « si les autres se regardaient attentivement, comme je fais, ils se trouveraient, comme je fais, plein d’inanité et de fadaise. »
Vanité est d’écrire à saouler le lecteur ! Écrire est vain et vanité, mais plus il avance en âge, plus Montaigne se sent obligé de conter sa vie et ses pensées. « Qui ne voit que j’ai pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j’irai autant qu’il y aura d’encre et de papier au monde ? Je ne puis tenir le registre de ma vie par mes actions : fortune les met trop bas ; je le tiens par mes fantaisies. » Aucun regret, mais la pensée qui va comme la vie. « J’ajoute, mais je ne corrige pas. »
Vanité est aussi d’écrire si longuement sur tout. Mais c’est un fait exprès, Montaigne l’avoue volontiers – pour notre malheur de lecture, car elle en devient pesante. « Parce que la coupure si fréquente des chapitres, de quoi j’usais au commencement, m’a semblé rompre l’attention avant qu’elle soit née, et la dissoudre, dédaignant s’y coucher pour si peu et se recueillir, je me suis mis à les faire plus longs, qui requièrent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation, à qui on ne veut donner une seule heure, on ne veut rien donner. » Certes, mais c’est pesant – et brouillon. « Je m’égare, mais plutôt par licence que par mégarde. Mes fantaisies se suivent, mais parfois c’est de loin, et se regardent, mais d’une vue oblique. »
Car Montaigne aime voyager, que dis-je, se déporter, décentrer, être ailleurs. Il ne se sent bien que pour partir, encore que revenir lui est un bien aussi. C’est ainsi pour son domaine, qu’il laisserait volontiers gérer par un autre ; ou pour sa femme, qu’il se plaît à laisser vaquer à son initiative plutôt que d’être toujours sur son dos ; ou encore pour son État, le royaume de France, qui va mal, mais pas plus mal que d’habitude. « Il y a toujours quelque pièce qui va de travers. » C’est vanité que de chercher à redresser sans cesse les choses ou ce qu’on croit être des fautes.
D’où un certain conservatisme ou, si l’on veut, un proto-libéralisme : laissons les choses aller comme elles vont, de toutes façons, les contraindre n’y changeraient rien – que de la tyrannie, l’exemple de l’URSS, de l’Allemagne nazie et de la Chine de Mao l’ont amplement démontré. « Rien n’accable un État que l’innovation : le changement donne seul forme à l’injustice et à la tyrannie. Quand quelque pièce se démanche, on peut l’étayer : on peut s’opposer à ce que l’altération et corruption naturelle à toutes choses ne nous éloignent trop de nos commencements et principes. Mais d’entreprendre à refondre une si grande masse et à changer les fondements d’un si grand bâtiment, c’est à faire à ceux qui pour décrasser effacent, qui veulent amender les défauts particuliers par une confusion universelle et guérir les maladies par la mort. » La fortune y pourvoit, il est plus sage de s’y adapter. « Je me contente de jouir le monde sans m’en empresser, de vivre une vie seulement excusable, et qui seulement ne pèse ni à moi, ni à autrui. » Le reste est vanité – et vaine course. « Tout ce qui branle ne tombe pas », dit Montaigne.
Même si les mêle-tout voudraient s’en charger, remodelant sans cesse la Constitution pour en faire un jardin à la française, alors que les Anglais, par exemple, laissent leur jardin pousser plus librement et leurs coutumes s’adapter lentement. « Qui que ce soit, ou art ou nature, qui nous imprime cette condition de vivre par la relation à autrui, nous fait beaucoup plus de mal que de bien. Nous nous frustrons de nos propres utilités pour former les apparences à l’opinion commune. (…) Les biens mêmes de l’esprit et la sagesse nous semblent sans fruit, s’ils ne sont jouis que de nous, s’il ne se produisent à la vue et approbation étrangère ». C’est bien de la vanité que de considérer d’abord comment les autres nous jugent que de juger par soi-même.
Montaigne aime la France, Paris « qui a mon cœur dès mon enfance. (…) Je l’aime tendrement, jusqu’à ses verrues et à ses taches. Je ne suis français que par cette grande cité ; grande en peuples, grande en félicité de son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et diversité de commodités, la gloire de la France, et l’un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loin nos divisions ! Entière et unie, je la trouve défendue de tout autre violence. Je l’avise que de tous les partis le pire sera celui qui la mettra en discorde. Et ne craint pour elle qu’elle-même. » Avis est donné à nos trublions trotskistes, mauvais Français et mauvais hommes, qui attisent les divisions pour leur seule et égoïste gloire.
« J’estime tous les hommes mes compatriotes », dit Montaigne. « Les connaissances toutes neuves et toutes miennes me semblent bien valoir ces autres communes et fortuites connaissance du voisinage. Les amitiés pures de notre acquêt emportent ordinairement celles auxquelles la communication du climat ou du sang nous joignent. Nature nous a mis au monde libres et déliés ; nous nous emprisonnons en certains détroits. » Universel est Montaigne ; pas nationaliste ni xénophobe pour un sou. Il reconnaît la raison et l’amitié où il les trouve, et s’en trouve bien de goûter les nourritures étrangères. « Le voyager me semble un exercice profitable. L’âme y a une continuelle exercitation à remarquer les choses inconnues et nouvelles ; et je ne sache point meilleure école, comme je dis souvent, a former la vie que de lui proposer incessamment la diversité de tant d’autres vies, fantaisies et usances, et lui faire goûter une si perpétuelle variété de formes de notre nature. » Les frileux, les rassis, les casaniers, sont la honte de l’humanité, pense Montaigne. « J’ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sorte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Ou qu’ils aillent, ils se tiennent à leur façon et abominent les étrangères. (…) Ils voyagent couverts et resserrés d’une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu. » On ne craint que ce que l’on ne connaît pas. Donc voyager pour connaître, lire pour se frotter à d’autres esprits, expérimenter en société pour exercer différemment son corps et ses talents.
Le domaine, la femme, les enfants, les amis, l’âge ? Tous ces liens qui enserrent ne sont que vanités. Laissons à ceux qui savent et sont sur place le soin de gérer les biens, l’éloignement est un bienfait à ceux qui restent pour ce que le retour est une fête et, qu’entre temps, liberté est laissée de faire et de penser. Quant à l’âge, « que m’en chaut-il ! Je ne l’entreprends ni pour en revenir, ni pour le parfaire ; j’entreprends seulement de me branler pendant que le branle me plaît. Et me promène pour me promener. Ceux qui courent un bénéfice ou un lièvre ne courent pas ; ceux-là courent qui courent au barres, et pour exercer leur course. » Se branler, dans la langue de Montaigne, n’a pas le sens pornographique que le dictaphone intégré Google lui prête, remplaçant le mot par des étoiles dans la pruderie imbécile des Yankees. « Se branler » signifie se bouger, se remuer. Autrement dit vivre. Branlez-vous donc !
Ultime chapitre, après avoir tout dit. Nous sommes au matin, Zarathoustra s’éveille dans sa caverne et se ceint les reins avant de sortir au jour, seul. Ses compagnons dorment encore, ces « hommes supérieurs » qu’il a réuni autour de lui et qui ont enfin compris. « Mais il me manque encore mes hommes véritables », médite Zarathoustra.
Car l’homme « supérieur » n’est pas encore « le surhomme », celui qui s’est surmonté et est devenu libre, créateur et artiste.
Au soleil du matin, en haut de la montagne, assis sur la grosse pierre qui gît à l’entrée de sa caverne, Zarathoustra a une vision. Son aigle plane dans les hauteurs, des colombes innombrables viennent voleter autour de lui, un lion s’approche et pose sa tête sur ses genoux, avec adoration. C’est le lion insoumis, l’homme révolté qui a quitté l’esclavage du chameau ou l’adoration de l’âne, mais qui ne s’est pas encore libéré au point de devenir enfant innocent de la troisième métamorphose, « un nouveau commencement et un jeu ».
Sparte : hommes supérieurs encore esclaves
« Le signe vient, dit Zarathoustra ». « Mes enfants sont proches, mes enfants ». Il ne s’agit pas de disciples, car les disciples sont encore attachés à leur maître et mentor ; les enfants, à l’inverse, naissent sans présupposés, avec leur liberté et tous les possibles. Tous les parents le savent, les enfants n’en feront qu’à leur tête, quoi qu’on leur dise – mais l’exemple vécu des parents,qu’ils observent est pour eux la meilleure éducation. Zarathoustra aura des enfants qui lui ressembleront dans sa liberté et sa créativité, car lui se montrera libre et créateur. Et les enfants l’imiteront, avant de trouver leur voie propre selon leur personnalité.
Lorsque les hommes supérieurs s’éveillent dans la caverne et veulent sortir saluer Zarathoustra, le lion se met à rugir, ce qui les fait refluer. Zarathoustra comprend qu’ils sont en détresse car la liberté fait peur, elle exige la responsabilité de chacun de ses actes, et peu sont capables de l’endurer. Ce pourquoi ils ne sont pas pleinement libres, ces hommes néanmoins « supérieurs ». Un lion peut encore leur faire peur.
Zarathoustra aura-t-il encore « pitié » d’eux ? Interviendra-t-il pour les protéger et les rassurer ? Eh bien non : ultime leçon de Nietzsche dans Zarathoustra, il faut quitter la protection pour devenir soi-même. La liberté se mérite par le courage et la solitude. La pitié a « eu son temps », « ma passion et ma compassion, qu’importe d’elles ? Recherché-je le bonheur ? Je recherche mon œuvre ! » Le « bonheur » est un état de stabilité qui abêtit – comme une vache à l’étable, qui regarde passer les trains depuis sa mangeoire. Or le monde est mouvement, il ne cesse de se transformer. Seul le créateur, donc l’humain libre, peut vivre pleinement, dans le mouvement du monde.
Enfant libre
« Ainsi parlait Zarathoustra et il quitta sa caverne, ardent et fort comme le soleil du matin qui surgit des monts obscurs ». Il est libre, Z, quasi nu avec seulement les reins ceints ; il est solitaire, Z, il ne réclame que des enfants, pas des disciples, autrement dit des successeurs libres de sa liberté acquise.
Tout est dit, le livre se referme, mi-prophétie mi-utopie, un livre moral et poétique.
2011-2024, nous en avons fait intégralement la recension, chapitre par chapitre, depuis le Prologue jusqu’au dernier chapitre. Puisse-t-il inspirer les consciences et abreuver les soifs. Ainsi parlait Zarathoustra est d’une grande richesse à qui sait le lire et le méditer.
(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49
Après avoir chanté les filles du désert, Zarathoustra se poste à l’entrée de sa caverne. Il entend rire ses compagnons, et cela le réjouit ; il y voit un signe de guérison. Le rire fait reculer « l’esprit de lourdeur » et cela est bien. Toujours. Car le rire est le propre de l’homme. « Chez eux aussi l’ennemi fuit : l’esprit de la pesanteur. Déjà ils apprennent à rire d’eux-mêmes : ai-je bien entendu ? »
Le rire montre que Zarathoustra a « éveillé de nouveaux désirs. Il y a de nouveaux espoirs dans leurs bras et dans leurs jambes, leur cœur s’étire. Ils trouvent des mots nouveaux, bientôt leur esprit respirera la pétulance. » Le dégoût les quitte, ils deviennent reconnaissants (envers la vie).
Mais un silence de mort se fit. Zarathoustra rentre dans la caverne où brûle désormais de l’encens. Et ses compagnons prient. « Et en vérité tous ces hommes supérieurs, les deux rois, le pape en retraite, le sinistre enchanteur, le mendiant volontaire, le voyageur et l’ombre, le vieux devin, le consciencieux de l’esprit, et le plus laid des hommes : ils étaient tous prosternés sur leurs genoux, comme les enfants et les vieilles femmes fidèles, ils étaient prosternés et adoraient l’âne. »
Les chrétiens des premiers siècles ont été souvent accusés d’adorer une tête d’âne et il faut un Dieu aux hommes, ils ne peuvent s’en passer. Du moins aux hommes non encore supérieurs, ceux qui n’ont pas su se libérer encore des angoisses de vivre et de mourir. Dieu – l’âne – « Il porte nos fardeaux, il a pris figure de serviteur, il est patient de cœur et ne dit jamais non ; et celui qui aime son Dieu le châtie bien. – Et l’âne de braire : I-A [comme ya en allemand qui dit oui ou Amen, qu’il en soit ainsi]. Il ne parle pas, si ce n’est pour dire toujours oui au monde qu’il a créé ; ainsi il chante la louange de son monde. C’est sa ruse qui inspire son mutisme : aussi a il rarement tort. – Et l’âne de braire : I-A. » L’âne-Dieu explique le monde et lui donne sens, et les hommes angoissés ne savent pas s’en passer. Ils ne savent trouver par eux-mêmes un sens à ce qui leur arrive. Dieu l’âne, au contraire, vit comme une bête, sans rien savoir ni rien penser ; il se contente de l’instant présent. « C’est ton innocence de ne point savoir ce que c’est que l’innocence » dit l’un d’eux de l’animal bête.
Zarathoustra se récrie, et crie lui-même « I-A » comme une intelligence artificielle. Il apostrophe les vieux fous qu’il croyait pourtant avoir libérés. Le vieux pape lui déclare alors : « Plutôt adorer Dieu sous cette forme que de ne point l’adorer du tout ! » Le consciencieux de l’esprit va même jusqu’à dire : « Peut-être n’ai je pas le droit de croire en Dieu, mais il est certain que c’est sous cette forme que Dieu me semble le plus digne de foi. » Il y a de l’ironie à le dire ainsi, mais aussi une certaine profondeur. Car « celui qui a trop d’esprit aimerait à s’enticher même de la bêtise et de la folie. Réfléchis sur toi-même, ô Zarathoustra ! Toi-même, en vérité, tu pourrais bien par excès de sagesse devenir un âne. »
Le libéré doit aussi se libérer de son libérateur. Le sage ne peut le devenir que s’il crée lui-même sa propre sagesse et ôte les uniformes ou les oripeaux qu’il a emprunté pour le devenir. « Ce n’est pas par la colère, c’est par le rire que l’on tue – ainsi parais-tu jadis, ô Zarathoustra », lui dit l’homme le plus laid. Les compagnons sont devenus de petits enfants, en troisième métamorphose, mais pas encore pleinement enfants. Car l’enfance est plus grave que l’infantile. Les petits enfants prient avec la foi du charbonnier, naïvement, sans remettre en cause. Il faut encore que les compagnons de Z jouent, donc quittent la prière et le dieu. Il faut qu’ils quittent la caverne. « Maintenant quittez cette chambre d’enfants, sa propre caverne, où aujourd’hui tous les enfantillages ont droit de cité. Rafraîchissez dehors votre chaude impétuosité d’enfants et le battement de votre cœur ! », leur dit Zarathoustra.
Nietzsche joue ici avec la parole du Christ qui déclare qu’il faut redevenir comme de petits enfants pour accéder au royaume des cieux – autrement dit croire sans penser, juste obéir avec la naïveté du gamin qui ne remet jamais en question de ce que Papa lui ordonne. Mais c’est d’un autre enfant, dont parle le philosophe : celui qui est innocence et qui joue en créant son propre univers imaginaire, celui qui a encore en lui toutes les possibilités humaines à développer. L’enfant qui joue s’oppose à l’homme malade, l’innocence au nihilisme. « Il aimait jadis le « Tu dois » comme son bien le plus sacré : maintenant il lui faut trouver l’illusion et l’arbitraire, même dans ce bien le plus sacré, pour qu’il fasse, aux dépens de son amour, la conquête de la liberté », disait Nietzsche dans Les trois métamorphoses, chapitre 1 des Discours de Zarathoustra.
Car « l’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation. Oui, pour le jeu divin de la création, ô mes frères, il faut une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde. » Le oui d’obéissance de l’âne devient affirmation de soi de l’être-enfant. Le devoir est remplacé par la création – la routine par le jeu. Cet enfant-là est le modèle de l’artiste (au plan esthétique) et de l’homme supérieur (au plan éthique). Nietzsche a trouvé cette idée chez un Grec antique, Héraclite : « Le temps est un enfant qui joue en déplaçant des pions. La royauté d’un enfant. » (Fragment 130 (52) traduit par Marcel Conche. L’enfant est l’innocence du devenir qui aime la vie pour elle-même.
Ce pourquoi Zarathoustra voit cette « fête de l’âne » comme une « invention », « une brave petite folie », une joie des convalescents de l’angoisse. « Et faites cela en mémoire de moi », déclare Zarathoustra en singeant avec ironie le Fils de Dieu.
Politiquement, la majorité des électeurs aux dernières Législatives ont agi comme des chameaux, supportant tous les fardeaux ; ils ont cru devenir lions en rugissant insoumis ou rassemblés, mais ils ne sont au fond que des ânes qui braient, qui appellent papa-État. Pas des créateurs ni des enfants qui jouent.
(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49
Après les doctes débats entre le magicien et le savant qui opposent le désir à la raison, Nietzsche/Zarathoustra se propose une relâche sous la forme d’un poème aux « filles du désert ». Car il faut que nul ne soit privé de désert ! dit en gros « l’ombre de Zarathoustra » – elle n’est pas lui mais presque lui ; elle est sa part d’ombre, sa mélancolie, toujours attachée à ses pas.
Il craint « le mauvais jeu des nuages qui passent, de l’humide mélancolie, du ciel voilé, des soleils cachés, des vents d’automne qui hurlent ». Mélancolie de l’Europe pluvieuse et grise, qui appelle le soleil et la chaleur. L’air pur des montagnes de Suisse n’est pas le seul : celui du désert existe aussi. Sans nuages gris ni noires pensées.
Et « le voyageur qui s’appelait l’ombre de Zarathoustra » de saisir une lyre et de chanter son poème aux filles du désert. « Me voilà donc assis / dans cette plus petite de toutes les oasis, / pareille à une datte, / brun, édulcoré, doré, / avide d’une ronde bouche de jeune fille, / plus encore de dents canines, /des dents de jeunes filles, / froides, blanches comme neige et tranchantes, / car c’est après elle que languit/ le cœur chaud de toutes les dattes »
Complexe de castration ? L’ombre se dit « ensphinxée » par les chatteries des très jeunes filles, inventant un mot nouveau pour dire « l’air de paradis » qu’il respire – un air de nirvana où plus rien n’est à acquérir. Bien qu’il doute : « C’est que je viens de l’Europe qui est plus incrédule que toutes les épouses mûres ». Car la danseuse « s’est tenue trop longtemps (…) sur une seule jambe ».
Ce qui manque à ces filles qui savent danser, c’est la pensée ; elles n’ont qu’« idées et caprices plus petits encore, plus fous et plus méchants » ; elles ne sont que séduction, laissant « sans avenir, sans souvenir » – comme une drogue. « Elle s’en est allée pour toujours, l’autre jambe ».
D’où le rugissement de lion que chante l’ombre de Zarathoustra, ce lion qui secoue les contraintes mais n’en est pas libéré, pas encore enfant, pas encore surhumain. « Ah ! Monte, dignité ! / Dignité vertueuse, dignité d’Européen ! / Souffle, souffle de nouveau / Soufflet de la vertu ! Ah ! / Hurler encore une fois, / hurler moralement ! / en lion moral, hurler devant les filles du désert ! / – Car les hurlements de la vertu, / délicieuses jeunes filles, / sont plus que toute chose / les ardeurs de l’Européen, les fringales de l’Européen… »
L’ombre de Zarathoustra résiste à la séduction de sphinge du sexe des jeunes filles du désert, là où il n’y a qu’à se laisser vivre, de ventre en ventre, sans s’en faire plus avant. La Morale aide à surmonter cet anéantissement, dit le lion, car le lion n’a pas encore dépassé la morale, pas plus que l’ombre qui en reste tentée. Les ardeurs vitales sont des désirs normaux, plus encore ceux des Européens qui ne vivent pas dans l’hédonisme oriental, fantasmé à l’époque de Nietzsche. Cet hédonisme est un nihilisme, une annihilation par les sens, d’une jouissance de l’instant qui se fait plus grande avec l’époque (Gide publiera en 1897, soit 13 ans après Zarathoustra, LesNourritures terrestres) : « Le désert grandit : malheur à celui qui recèle un désert ! » s’exclame l’ombre de Zarathoustra en conclusion.
Chacun a chanté son chant, le voyageur et puis l’ombre. « Le Réveil » peut commencer – au chapitre suivant.
(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49
Le vieux magicien a chanté son poème au chapitre précédent, et « seul le consciencieux de l’esprit ne s’était pas laissé prendre. » Lui n’est pas pour le mythe ni l’illusion du sorcier, mais pour l’esprit libre et pour la science.
« Vieux démon mélancolique, dit-il, ta plainte contient un appeau, tu ressembles à ceux qui par leur éloge de la chasteté invite secrètement à des voluptés ! » Et ils sont nombreux, les faux-vertueux, les hypocrites, les Tartuffe qui chantent « cachez ce sein que je ne saurais voir » tout en lorgnant sur la poitrine innocente offerte à leurs yeux impudiques. Le débat se poursuit entre le vieux magicien et l’homme consciencieux, entre le sorcier et le savant. «Ô âmes libres, dit ce dernier, où dont s’en est allée votre liberté ? Il me semble presque que vous ressemblez à ceux qui ont longtemps regardé danser des filles nues : vos âmes même se mettent à danser ! » Il oppose par là le désir à la raison, tout comme le président Macron contre Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon. Mais la raison peut-elle l’emporter seule ? Sans désir de raison ? Sans passion d’analyse et de jugement ? Sans volonté positive ?
Séduire les sens ne suffit pas. L’homme consciencieux « cherche plus de certitude » ; les tenants du magicien « plus d’incertitude ». Aucun des deux n’opère la synthèse que fit Rabelais reprenant Salomon et qui est la bonne : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Les partisans du chaos adorent « plus de frissons, plus de dangers, plus de tremblements de terre ». Ils ont « envie de la vie la plus inquiétante et la plus dangereuse, qui m’inspire plus de crainte à moi, la vie des bêtes sauvages, envie de forêts, de cavernes, de montagnes abruptes et de labyrinthes ». Les séducteurs « ne sont pas ceux qui vous conduisent hors du danger » mais « ceux qui vous égarent, qui vous éloignent de tous les chemins ». Ensorceler permet d’égarer, et égarer permet de conduire le troupeau désorienté là où l’on veut qu’il aille. Tous les tyrans le savent (ainsi ont fait Lénine et Hitler).
Engendrer la peur pour mieux contrôler les masses, tel la peur du loup pour le troupeau moutonnier – voilà la stratégie du chaos des Le Pen/Zemmour/Bardella (avec l’immigration) et du Mélenchon (avec son agitation antisioniste et anticapitaliste – en amalgamant les deux, comme il se doit). L’homme consciencieux analyse : « Car la crainte, c’est le sentiment inné et primordial de l’homme ; par la crainte s’explique toute chose, le péché originel et la vertu originelle. Ma vertu, elle aussi, est née de la crainte, elle s’appelle : science. »
Mais Zarathoustra, qui rentre et a entendu, rit de ce débat et des derniers arguments. Il remet « la vérité à l’endroit » (comme Marx le fit de la dialectique de Hegel). Pour lui, Zarathoustra, « la crainte est notre exception. Mais le courage, le goût de l’aventure et la joie de l’incertitude, de ce qui n’a pas encore été hasardé – le courage, voilà ce qui me semble toute l’histoire primitive de l’homme. » Il renverse la preuve par l’affirmation de la volonté vitale : ce n’est pas craindre qui est premier, mais vivre (survivre, vivre mieux, vivre plus).
« Ce courage, enfin affiné, enfin spiritualisé, ce courage humain, avec les ailes de l’aigle et la ruse du serpent » est ce qui importe aujourd’hui que les religions (y compris séculières comme le communisme ou le nationalisme) sont vues comme elles sont : des illusions qui enchaînent. Plutôt louer l’énergie vitale que de craindre la mort – voilà qui est vivre. Camus ne disait pas autre chose lorsqu’il « imaginait Sisyphe heureux. »
(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49
Après avoir tenu un discours sur « l’homme supérieur » aux hommes supérieurs qu’il a réuni dans sa caverne, Zarathoustra sort pour prendre de l’air pur. Il a besoin de solitude pour se recueillir. Il n’est accompagné que de ses animaux fétiches, l’aigle et le serpent. L’aigle est un avatar de Zeus, qui enleva par exemple le bel éphèbe Ganymède pour le porter au banquet des dieux ; il fond comme la foudre, attribut du dieu en chef de l’Olympe. Le serpent est parmi les animaux favoris d’Apollon ; le dieu a tué le serpent Python qui a poursuivi sa mère durant sa grossesse.
Pendant ce temps, dans la caverne, c’est « le vieux magicien » qui prend la parole. Il a « un esprit malin et trompeur », « un esprit d’enchanteur ». Son démon est la mélancolie. Le fameux spleen romantique de son temps qui est un affaiblissement d’énergie, une dépression non déclarée, neurasthénique, un désir inassouvissable (« désir de l’obsessionnel », disent les psy aujourd’hui). Cette mélancolie, cet à quoi bon, cet abandon « est, jusqu’au fond du cœur, l’adversaire de ce Zarathoustra », dit le vieux magicien. Là est la tentation, d’y céder par mollesse, paresse, facilité, laisser-aller.
Car tous, « que vous vous intituliez ‘les esprits libres’ ou ‘les véridiques’ ou ‘les expiateurs de l’esprit’, ‘les déchaînés’ [désenchaînés serait mieux traduit] ou ‘ceux du grand désir’, à vous tous qui souffrez comme moi du grand dégoût, pour qui le Dieu ancien est mort, sans qu’un Dieu nouveau soit encore au berceau, enveloppé de langes – à vous tous, mon mauvais esprit, mon démon enchanteur est propice. »
Chante alors le poème de la mélancolie, celle qui saisit les hommes surtout s’ils sont poètes. Or le poète ment, il « doit mentir sciemment, volontairement, guettant sa proie, masquée de couleurs, masque pour elle-même, proie pour elle-même. » Le poète enjolive, idéalise, crée une fiction. Il se prend dans sa propre illusion et s’égare de la voie vers la vérité. Nietzsche songe peut-être à Wagner, ce musicien enchanteur qui l’avait pris sous ses rets avant qu’il ne parvint à s’en détacher en analysant Le cas Wagner. Il y écrit : « on comprend ce qui se dissimule sous les plus sacrés de ses noms et de ses formules de valeur : la vie appauvrie, le vouloir mourir, la grande lassitude. La morale dit non à la vie. Pour entreprendre une telle tâche, il me fallait de toute nécessité m’imposer une dure discipline : prendre parti contre tout ce qu’il y avait en moi de malade, y compris Wagner, y compris SCHOPENHAUER, y compris tous les modernes sentiments d’ » humanité « … »
Zarathoustra a vanté dans « l’homme supérieur » un créateur, comme le poète, « ni silencieux, ni rigide, ni lisse, ni froid, changé en image, en statue divine, ni placé devant les temples, comme gardien du seuil d’un Dieu : Non ! ennemi de tous ces monuments de la vérité. » Mais ennemi comment ? « Plein de caprices de chat, sautant par toutes les fenêtres, vlan ! dans tous les hasards, reniflant dans toutes le forêts vierges, reniflant d’envie et de désir ! » Mais ce portrait de Zarathoustra par le vieux magicien ne décrit que l’aspect dionysiaque de Zarathoustra. Son aspect apollinien est évoqué ensuite, « semblable à l’aigle qui regarde longtemps, longtemps, fixement dans les abîmes (…) puis tout à coup, d’un trait droit, d’un vol aigu, fonce sur les brebis, tout soudain, affamé (…) ennemis de toutes les âmes de brebis, détestant tout ce qui a le regard moutonnier… » Ces « désirs du poète » – Zarathoustra – sont-ils « entre mille masques » ? Sont-il un masque de plus ? Le Z s’est-il pris à son propre, jeu ? Intoxiqué lui-même ?
Ce serait le masque de la fureur vitale, selon le vieux magicien : « Toi qui as vu l’homme, tel Dieu, comme un agneau : déchirer Dieu dans l’homme, comme l’agneau dans l’homme, rire en le déchiquetant, ceci, ceci est ta félicité ! » Est-ce bien ce désir sans frein de violence égoïste, vengeresse, qui a saisi Zarathoustra ? Certes pas ! Il y répondra dans le chapitre suivant.
Car Nietzsche se critique lui-même, anticipant les objections qu’on peut lui faire, ainsi cet être de proie que reprendra sans distance le nazisme, focalisé sur la force et l’élitisme racial, illusionniste de la puissance bestiale de la guerre ornée de la radicalité d’un rationalisme sans pitié pour l’organisation des camps d’extermination de tous les impurs. Il faut tout lire de Nietzsche, et ne pas en rester à une lecture superficielle, au premier degré.
(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49
Dans la quatrième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche, qui a fait la démonstration de sa pensée tout au long, résume ce qu’il veut dire. A la suite de « la Cène » du chapitre précédent qui a réuni les disciples, il évoque « l’homme* supérieur » en vingt points.
Tout d’abord, ne pas se présenter sur la place publique, car la populace ne comprend pas qu’un homme* prône le supérieur. Chacun veut être égal, comme « Dieu » l’a voulu.
Or « Dieu est mort » et l’homme* peut enfin songer à être autre chose qu’un sujet figé, réduit à Son image et forcé d’obéir à ses Commandements sous peine de feu éternel. C’est l’époque du « grand midi », où l’homme* devient son propre maître.
Surmonter l’humain est le grand œuvre. Il ne s’agit surtout pas de « conserver l’homme* » mais de le rendre meilleur et plus grand. Il faut « mépriser » l’homme* tel qu’il est, « petite gens » résigné, modeste, prudent.
Il faut le courage du solitaire, du « cœur », pour accomplir le Surhomme*.
Pour cela, accepter d’être « méchant », car c’est faire violence aux petites gens que de remettre en cause leur paresse et leurs habitudes. « Il faut que l’homme* devienne meilleur et plus méchant ». Ce n’est pas vice, ni sadisme, mais secouer pour élever, comme le font les éducateurs.
Pas de gourou pour les hésitants et les faibles en énergie : il faut l’épreuve pour grandir. Peu de disciples, la voie n’est pas celle du grand nombre, ni pour un résultat immédiat. Il s’agit de préparer l’avenir. « Mon esprit et mon désir vont au petit nombre, aux choses longues et lointaines ».
La sagesse prophétique de Zarathoustra n’est pas lumière, mais foudre ; elle doit aveugler d’évidence comme le trait d’Apollon, pas convaincre lentement comme la raison.
« Ne veuillez rien qui soit au-dessus de vos forces : il y a une mauvaise fausseté chez ceux qui veulent au-dessus de leurs forces ». Ainsi ceux qui idéalisent le héros – sans jamais pouvoir en devenir un. Cela donne des comédiens, des faux, des hypocrites – des politiciens.
Soyez méfiants « et tenez secrètes vos raisons » car l’aujourd’hui appartient à la populace, qui « ne sait ce qui est grand, ni ce qui est petit, ni ce qui est droit ou honnête. » Ce sont des « gestes » que veut la populace, pas des arguments, car la foule ne raisonne pas, elle résonne en rythme et en imitation, tous les politiciens le savent, qui braillent devant elle. « Ce que la populace a appris à croire sans raisons, qui pourrait le renverser auprès d’elle par des raisons ? » Car la raison n’est pas tout, n’est-ce pas ? Et les savants, qui en font métier, « ont des yeux froids et secs », « ils sont stériles » car « l’absence de fièvre est bien loin d’être de la connaissance ! » Qu’en est-il en effet des désirs (mis sous le tapis) et des passions (rejetées comme ineptes) ? C’est ainsi que la raison peut délirer : on l’a vu dans la finance comme dans la gestion de l’hôpital ou des entreprises. Le rationnel n’est pas le réel, même si le réel est rationnel. Le réel doit être compris par les instincts, les passions et la, raison, les trois de concert comme le dit Kahneman.
L’homme* supérieur qui veut monter plus haut doit se servir de ses propres forces, pas s’asseoir « sur le dos et sur le chef d’autrui ».
Ce que vous créez est pour vous et pas « pour votre prochain ». Ainsi « une femme n’est enceinte que de son propre enfant ». On ne crée pas « pour », ni « à cause de », mais par énergie vitale, par « amour ». « Votre œuvre, votre volonté, c’est là votre « prochain ». »
Aucune création n’est pure, voyez l’enfantement ; elle rend malade, fait souffrir. Il faut en être conscient.
« Ne soyez pas vertueux au-delà de vos forces ! Et n’exigez de vous-mêmes rien qui soit invraisemblable. Marchez sur les traces où déjà la vertu de vos pères a marché ». Nul n’est seul, mais dans une lignée. « Et là où furent les vices de vos pères, vous ne devez pas chercher la sainteté. » Quant à la solitude, elle « grandit ce que chacun y apporte, même la bête intérieure. (…) Y a-t-il eu jusqu’à présent sur la terre quelque chose de plus impur qu’un saint du désert ? Autour de pareils êtres le diable n’était pas seul à être déchaîné – il y avait aussi le cochon. » Bouddha n’a pas dit autre chose, lorsqu’il a renoncé à rester renonçant et a décider d’enseigner la Voie à des disciples choisis.
Cette voie n’est pas facile et chacun sera « timide, honteux, maladroit », mais que vous importe ? Il faut « jouer et narguer » car « ne sommes-nous pas toujours assis à une grande table de moquerie et de jeu » ?
Réussir n’est pas donné car « plus une chose est rare dans son genre, plus est rare sa réussite ». Mais tout reste possible, gardez courage. Riez de vous-mêmes. « Et en vérité, combien de choses ont déjà réussi ! » Ces petites choses « bonnes et parfaites » encouragent et réjouissent.
Car le rire n’est pas « le plus grand péché », comme dit le Christ qui voue au malheur ceux qui rient ici bas, mais au contraire la voie vers l’amour, la grandeur, la tolérance. « Tout grand amour ne veut pas l’amour : il veut davantage ».
La rigidité, le sérieux, l’obsession, ne font pas un tempérament tourné vers le mieux. « Je ne suis point devenu une statue, et je ne me tiens pas encore là, rigide, engourdi, pétrifié telle une colonne ; j’aime la course rapide. » Il faut les pieds légers du danseur.
Votre exemple à imiter selon vous-mêmes : « Zarathoustra le devin, Zarathoustra le rieur, ni impatient, ni absolu, quelqu’un qui aime les bonds et les écarts ». Car tout ce qui est bon ne survient que brusquement, après des détours.
Soyez légers ! Des pieds, du cœur, de la tête. « Mieux que cela : sachez aussi vous tenir sur la tête ! » Autrement dit renverser la raison quand elle est trop raisonnante, trop sèche, portée au délire rationaliste, et l’irriguer d’instincts et de passions, comme on renverse un sablier. Marx a renversé la dialectique de Hegel, il faut aussi renverser la dialectique de Marx devenue opium des intellectuels, et d’autres, car nulle idole ne saurait rester statufiée. « Mieux vaut danser lourdement que marcher comme un boiteux ».
« Loué soit cet esprit de tempête, sauvage, bon et libre, qui danse sur les marécages et les tristesses comme sur les prairies ». « J’ai canonisé le rire ; hommes* supérieurs, apprenez donc à rire ! » Rire, ce n’est pas se moquer (ironie) mais aimer (humour), c’est déborder d’énergie pour englober ce qui va et ce qui ne va pas pour dépasser le tout.
Nietzsche se veut comme Bouddha, fondateur non pas d’une religion mais d’une Voie individuelle de salut. Le bouddhisme conduit à se dissoudre dans le grand Tout, dans cet état appelé nirvana, tandis que Nietzsche ne croit pas à cette dissolution, qu’il appelle nihilisme. Lui veut un chemin vers le supérieur, vers la Surhumanité, vers l’avenir de l’espèce. Ce pourquoi sa voie est réservée à une élite de courageux aux désirs jeunes, aux passions légères, à la raison pratique, qui savent danser dans les épreuves et rire des difficultés. Cette élite est celle des « hommes* supérieurs » ; elle n’est pas encore Surhomme* – qui n’est que d’avenir.
* Il va de soi que le mot « homme » s’adresse aux divers sexes, et pas seulement au mâle blanc dominateur, etc. L’ignorance ambiante si satisfaite d’elle-même exige hélas une telle précision.
(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)
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Parvenu à ce point de son Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche s’amuse un peu. Le rire n’est-il pas le propre de l’homme (Rabelais)… supérieur (Nietzsche) ? Jean d’Ormesson notait que « Dieu ne rit jamais ». Les humains qui se sont élevés, rencontrés par la montagne, Zarathoustra les a réunis dans sa caverne pour un repas en commun.
Mais les nourritures ne sont pas celles de Jésus, le pain et le vin. Zarathoustra ne mange pas de pain, comme tous les solitaires, mais de la viande, des fruits et des racines. De même ne boit-il pas de vin, comme tous les solitaires, mais de l’eau pure de la montagne. Pour faire du pain et du vin, il faut vivre en troupeau, en société, créer des lois, un État, se soumettre à la multitude ou au tyran. Pas de ça chez Zarathoustra, l’être libre ! Il reste pré-néolithique, chasseur-cueilleur nomade dans sa tête, et pas sédentaire.
Encore une preuve que le fascisme ne convient pas à Nietzsche, ce régime d’État totalitaire qui embrigade tous les humains pour les faire servir Moloch. Pas plus que la religion (n’importe quelle religion) qui embrigade les consciences par l’effroi de l’au-delà infernal possible, et du péché à chaque pas en cette vie. Hitler était végétarien, dit-on, pas Zarathoustra ! « L’homme ne vit pas seulement de pain, il vit aussi de bonne viande et j’ai ici deux agneaux. Qu’on les dépèce vite et qu’on les apprête, aromatisés de sauge : c’est ainsi que j’aime la viande d’agneau. »
Cependant, point de dogme ! Qui veut manger autrement est libre, si c’est sa loi et pas l’obéissance à une coutume sociale ou à un commandement divin. Il dit au mendiant volontaire : « Garde tes habitudes, mon brave ! Mâchonne ton grain, boit ton eau, loue ta cuisine, pourvu qu’elle te rende joyeux ! » Le critère est le bien-être de l’être satisfait, hors des contraintes extérieures à lui, même si le prophète est un brin méprisant lorsqu’il emploie le terme mâchonner – comme une vache à l’étable. Zarathoustra précise : « Je ne suis une loi que pour les miens, je ne suis pas une loi pour tout le monde. Mais celui qui est des miens doit avoir des os vigoureux et des pieds légers – joyeux pour les guerres et les festins, ni chagrin, ni rêveur, prêt aux choses les plus difficiles, comme à sa fête, sain et sauf. » Un esprit sain dans un corps sain, et toujours prêt, telle est la devise des scouts, et elle n’est pas si mauvaise. Elle résume 3000 ans de culture occidentale, des Grecs à l’éducation moderne, en passant par les Romains et la Renaissance.
Mais Zarathoustra se veut libéré des déterminismes biologiques, sociaux et religieux – de tous les Commandements. Non pour faire n’importe quoi, mais pour vivre selon sa loi, celle qu’il se donne ou celle qu’il accepte. S’il vit solitaire, il n’obéit qu’à lui, tels sont les anarchistes et les libertariens, les pionniers du Nouveau monde. S’il vit en société, il obéit aux lois de la cité tel l’anarque de Jünger ou le sceptique de Montaigne – ou la quitte, tels les Puritains anglais partis vers l’Amérique, les navigateurs solitaires ou autres explorateurs ou aventuriers à la Rimbaud ou Monfreid.« Ce qu’il y a de meilleur appartient aux miens et à moi, et si on ne nous le donne pas de bonne grâce, nous le prenons : – la meilleure nourriture, le ciel le plus pur, les pensées les plus fortes, les plus belles femmes ! » On pense à Fabrice del Dongo, ce jeune homme égotiste qui prend son plaisir parce qu’il en donne, suivant sa voie selon son énergie intime.
Évidemment, « le roi de droite » s’étonne d’une telle judicieuse sagesse, lui qui préfère conserver que créer et reproduire que créer. Je ne sais si « la droite » avait le même sens pour Nietzsche que pour nous, encore que la Révolution française ait consacré un siècle avant ce partage de l’opinion, mais j’y vois un symbole. La « droite » est impotente car stérile, le « roi de droite » s’en aperçoit et dit de Zarathoustra : « Et en vérité, c’est là pour un sage la chose la plus singulière, qu’avec tout cela il soit encore intelligent et qu’il n’ait rien de l’âne ». Les peaux d’ânes sont en effet souvent bâtées de certitudes apprises à l’école d’administration ; elles ont laissé leur « intelligence » en veilleuse, confites en conformisme pour mieux « arriver »… à reproduire le Système qui les a faits et élevés.
L’intelligence est la capacité à analyser et à déduire par soi-même, à s’adapter avec astuce et même ruse à ce qui survient. Elle est une vertu d’homme libre. Tel est la nourriture que Zarathoustra veut partager avec ses disciples dans la Cène que nous présente Nietzsche.
(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49
Zarathoustra, le prophète qui courait sa montagne, revient à sa caverne, l’antre où il se ressource en compagnie de ses animaux, l’aigle et le serpent – celui qui tutoie le soleil et celui qui s’ancre dans les profondeurs de la terre. Zarathoustra est entre ces deux mondes, tel le lotus bouddhiste : il a ses racines dans le limon et pousse sa tige vers la lumière.
Ainsi parle-t-il à ceux qu’il a réunis chez lui, au-dessus des hommes mais encore loin des dieux. Car ces êtres qu’il a trouvé désespérés, criant par la montagne, crient encore à l’unisson jusqu’à ce qu’il paraisse, tels des oiselets attendant la becquée. C’est cela qui hérisse Zarathoustra : il n’a pas besoin de dépendants, mais de rejetons qui grandissent en indépendance. Et ces hommes supérieurs aux autres ne sont pas encore des « hommes supérieurs », les « lions qui rient », dira-t-il. Rappelons-nous la métaphore originelle d’Ainsi parlait Zarathoustra, les « Trois métamorphoses » du chameau en lion, puis du lion en enfant. Le chameau est esclave et soumis, le lion est révolté rugissant, seul l’enfant est innocence et pure volonté de vie.
« Car ils étaient tous assis les uns à côté des autres, ceux auprès desquels il avait passé dans la journée : le roi de droite et le roi de gauche, le vieux magicien, le pape, le mendiant volontaire, l’ombre, le consciencieux de l’esprit, le triste devin et l’âne ; et le plus laid des hommes… » En les voyant, Zarathoustra sait où il lui faut chercher l’homme supérieur : en lui-même ! « Il est assis dans ma propre caverne, l’homme supérieur ! mais pourquoi m’étonnerais-je ! n’est-ce pas moi-même qui l’ai attiré chez moi par des offrandes de miel et par les malins appeaux de mon bonheur ? »
Qui est-il, cet homme supérieur ? Comment le devient-on ? « Il fallut d’abord que vint quelqu’un – quelqu’un qui vous fit rire de nouveau, un bon jocrisse joyeux, un danseur, un ouragan, une girouette étourdie, quelque vieux fou (…) Car en regardant un désespéré, chacun reprend courage (…) C’est à moi-même que vous avez donné cette force un don précieux, ô mes hôtes illustres ! » En fait, dit Nietzsche, l’homme « supérieur » est en chacun de nous, en potentiel, à condition de regarder le monde et la vie de façon positive – en laissant agir la force vitale qui est en nous. Qu’est-ce donc ? Mais le rire, la joie, la danse, l’ouragan de la volonté, la girouette de la curiosité pour tout, la « folie » qui est l’inverse de la sagesse petite-bourgeoise de l’humble économie de tout, des bouts de chandelle à la peur d’oser.
Mais comment oser devenir « supérieur », se surmonter ? Il faut un gourou au sens bouddhiste (et pas au sens politique), un maître qui se donne en exemple et qui vous guide mais qui, avant tout, assure la sécurité. Pas de progrès sans base arrière sûre d’où partir et revenir – comme le petit enfant qui s’essaie à marcher pour découvrir le monde, assuré que les bras de sa mère ou la poitrine de son père l’attendent s’il prend peur et s’effraie. « Sécurité : c’est le premier avantage que je vous offre. Et le second, c’est mon petit doigt. Or, si vous avez mon petit doigt, vous ne tarderez pas à prendre la main toute entière. Eh bien ! je vous donne mon cœur par-dessus le marché ! » C’est le premier pas qui coûte et qui ose prendre le petit doigt prendra bientôt le bras en entier. C’est en courant que l’on devient coureur, en explorant que l’on devient explorateur. Oser se surmonter (ses routines, sa flemme, ses peurs) permet le supérieur (la vie positive, la joie, la volonté, l’amour des êtres et des choses).
Mais pour cela il faut l’exemple, voir être et agir celui qui propose le mieux. « Il n’y a rien de plus réjouissant sur la terre, ô Zarathoustra, qu’une volonté haute et forte. C’est la plus belle plante qui soit, un paysage tout entier est réconforté par un tel arbre. Je le compare à un pin, celui qui grandit comme toi, ô Zarathoustra, grand, silencieux, dur, solitaire, fait du meilleur bois et du plus flexible, admirable – étendant finalement des branches fortes et vertes vers sa propre domination, posant de fortes questions aux vents et aux tempêtes et à tout ce qui est familier des hauteurs – répondant plus fortement en vainqueur impérieux ». Son aspect rassure les hésitants et guérit leurs cœurs. Chacun peut connaître de tels êtres solaires se sentir bien auprès d’eux et s’en inspirer pour mieux vivre. En politique, ce sont des De Gaulle ou des Churchill – certainement pas des tyrans à la Poutine, ni des suiveurs collabos comme Le Pen ou Zemmour, ni des agitateurs du chaos nihiliste comme Mélenchon.
« Un grand désir est en route », prophétise Nietzsche en la fin de son siècle. A l’époque, le nihilisme désespère les cœurs et chacun attend son antidote. « Il est lui-même en route vers toi, le dernier reste de Dieu parmi les hommes ; c’est-à-dire : tous les hommes du grand désir, du grand dégoût, de la grande satiété – tous ceux qui ne veulent vivre à moins qu’ils ne puissent de nouveau apprendre à espérer – apprendre de toi, ô Zarathoustra, le grand espoir ! » Mais Zarathoustra n’est pas un prédateur qui attire à lui les petits enfants pour les violer et les dévorer ; il n’est pas un dictateur ni un tyran en puissance comme le sera en son propre pays Hitler le nazi. Sa puissance est d’inspirer et encourager, pas de commander. Il n’instaure ni dogme, ni commandements, ni nouvelle religion – contrairement aux religions du Livre ou aux religions séculières du communisme ou du nazisme. Ce pourquoi il recule lorsque « le roi de droite » (le réactionnaire) veut lui baiser la main, comme pour faire allégeance.
« Hommes supérieurs, vous qui êtes mes hôtes, je vais vous parler allemand et clairement. Ce n’est pas vous que j’attendais dans ces montagnes. (…) Il se peut que vous soyez tous, les uns comme les autres, des hommes supérieurs, poursuivit Zarathoustra : mais à mes yeux vous n’êtes ni assez grands ni assez forts. À mes yeux, je veux dire : pour la volonté inexorable, qui se tait en moi, qui se tait, mais qui ne se taira pas toujours. Et si vous êtes miens, vous n’êtes cependant pas mon bras droit. » Pas assez supérieurs, les hommes qui se croient supérieurs : ils ont encore besoin d’un guide, d’un führer, d’une béquille, ils ont « les jambes malades et fragiles, veulent avant tout être ménagés ». Ils sont encore encombrés de fardeaux et de souvenirs. « En vous aussi il y a encore de la populace cachée. »
Aussi, le véritable « homme supérieur » reste dans le futur. Les hommes supérieurs actuels ne sont que « des ponts », « des degrés », « des avant-coureurs ». Ceux que Zarathoustra attend sont « d‘autres, plus grands, plus forts, plus victorieux, plus joyeux, de ceux dont le corps et l’âme sont bien d’aplomb : il faut qu’il vienne, les lions qui rient. » Hommes supérieurs mais par encore surhommes – seuls ceux qui dépasseront l’état de lion, encore en révolte, accéderont au stade de la surhumanité, celle de l’innocence d’une nouvelle espèce débarrassée de tous les esclavages.
(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49
Zarathoustra court et court encore par la montagne, comme tout être humain ne cesse de courir sa vie durant. Il ne rencontre plus personne et jouit de sa solitude, comme tout être humain est irrémédiablement seul, même dans l’union sexuelle ; il vit seul et meurt seul. Les autres ne sont que des compagnons, des enseignants ou des ennemis ; ils le façonnent, l’accompagnent, le révèlent à lui-même, mais ne seront jamais lui.
Survient l’heure du plein midi et, comme le soleil au-dessus de la terre, Zarathoustra le coureur s’immobilise. Il ne cueille pas encore les fruits de la vigne qui enserre un vieil arbre tordu mais se couche au soleil. Nous avons reconnu Apollon et Dionysos, les deux faces de l’être humain, la lumière qui dissipe toutes les obscurités de l’ignorance et qui tranche de son intelligence cruelle – et le fruit du vin qui enivre les sens et rattache à la terre tout en faisant danser les corps et jouir les instincts.
Zarathoustra dort, mais ne dort pas. Il est en état d’éveil, comme Bouddha, une transe où son corps est endormi mais son esprit en veille. Ce semi-sommeil, qui est un état de méditation, « me fait violence, dit Zarathoustra, oui, il me fait violence en sorte que mon âme s’élargit ». La méditation est un état d’apaisement des sens qui permet à l’esprit de s’ouvrir en pleine conscience des choses et d’accroître sa spiritualité.
Mais aux références aux dieux grecs et au bouddhisme se mêle le christianisme : « Le soir d’un septième jour est-il venu pour elle [mon âme] en plein midi ? » Tout l’Occident est là dans cette pensée ramassée : le midi apollinien, l’état de grâce bouddhiste, la création divine du monde chrétienne. « Comme une barque fatiguée dans la baie la plus calme : c’est ainsi que je repose à présent près de la terre, fidèle, confiant et dans l’attente, lié à la terre par les fils les plus ténus. » Nietzsche rappelle que l’être humain est terrestre (et pas une âme évanescente dans un ciel des Idées ou un Au-delà) ; que l’existence est une course à piloter qui fatigue sur un océan parfois calme, parfois agité ; qu’il faut aimer fidèlement la vie et sa force, rester confiant dans son destin quel qu’il soit, dans l’attente de ce qui surviendra de l’humain ainsi aguerri et augmenté.
Le « bonheur » est en plein midi, à l’acmé du soleil sur la terre, l’instant où il semble se reposer avant de décliner pour la nuit. Le bonheur, pour Nietzsche, est de ne rien vouloir d’autre que ce qui est – tout simplement. Un état de bonheur, un état qui ne dure pas, pas plus que ne dure midi, mais qui revient chaque jour. Un moment de pur silence où l’herbe dort dans les prairies, où les oiseaux ne chantent pas, où nul berger ne joue de la flûte. Ce silence suspendu fait le meilleur bonheur – « le puits de l’éternité » – le nirvana bouddhiste. Le monde vient de s’accomplir une fois de plus, éternel retour du midi chaque jour, révolution complète de la planète autour de l’astre – « abîme de midi ».
Ce texte de joie éphémère ramasse toute la prophétie de Zarathoustra : la quête de soi en sur-humanité, l’effort volontaire vers la puissance, l’exemple de la nature et des astres, de la vigne et du soleil, l’amour du destin, la méditation personnelle en conscience qui vaut mieux que tous les dogmes des religions – et le grand midi qui reviendra en éternel retour.
Au milieu de la quatrième et dernière partie du Zarathoustra, « Midi » marque la césure de la quête inquiète vers l’accomplissement apaisé.
(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49
Encore une rencontre dans la montagne, décidément il y a foule ! Mais ce sera la dernière, cette fois il s’agit de « l’ombre » de Zarathoustra, celle qui ne le quitte pas d’un pouce. Elle est son double, mais sombre ; sa part malheureuse qui s’anémie à mesure du vagabondage.
« Je suis un voyageur, depuis longtemps attaché à tes talons ; toujours en route, mais sans but et sans foyer : en sorte qu’il ne me manque que peu de chose pour être le Juif errant, hors que je ne suis ni juif, ni éternel. » Vaguer va bien, c’est de la légitime curiosité. Mais vaguer sans but et sans foyer va mal, car c’est errer sans fin. Ainsi le voyageur va s’excentrer pour mieux se retrouver soi, pas pour se dissoudre ni se perdre. Ainsi va le bambin explorer les alentours, sûr de sa mère pas loin et de son père qui veille – mais le bambin qui va sans but se perd définitivement, on retrouve ses ossements au bas d’une pente, comme récemment le petit Émile de 2 ans et demi que son grand-père n’a pas su surveiller.
Tout tenter, tout explorer, c’est humain – mais pas sans but. Sinon, rien ne vaut plus, tout vaut tout, tout est égal : il s’agit du nihilisme. Les valeurs se séparent des faits et récusent toute hiérarchie. On devient amoral (sans morale), sceptique (qui doute perpétuellement de tout et se défie de tous) et relativiste (tout dépend). « Avec toi j’ai aspiré à tout ce qu’il y a de défendu, de plus mauvais et de plus lointain ; et si je possède quelque vertu, c’est de n’avoir jamais redouté aucune défense. Avec toi j’ai brisé ce que jamais mon cœur a adoré, j’ai renversé toutes les bornes et toutes les images, j’ai pourchassé les désirs les plus dangereux – en vérité, j’ai passé une fois sur tous les crimes », dit son ombre à Zarathoustra. Les Démons– possédés – de Dostoïevski constatent la perte de la foi et l’impuissance de la justice humaine à éradiquer le Mal.
C’est l’absurde négatif de Schopenhauer, contre lequel Nietzsche s’insurge, l’absurde aussi de Camus, « cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde », mais qu’il rendra positif par le « il faut imaginer Sisyphe heureux ». L’ombre de Zarathoustra : « Avec toi j’ai perdu la foi en les mots, les valeurs consacrées et les grands noms. (…) Rien n’est vrai tout est permis ». Dostoïevski dans Les Frères Karamazov : « si Dieu n’existe pas, tout est permis ». Et l’ombre de Zarathoustra de regretter le bon vieux temps de « cette innocence mensongère que je possédais jadis, l’innocence des bons et de leurs nobles mensonges ! » La foi du charbonnier évite de penser, elle dicte sa conduite et rassure. Le sceptique est bien seul et s’angoisse, souvent pas assez fort pour le supporter. Pourtant, tel est le prix de la liberté.
« Ai-je encore un but ? un port vers lequel diriger ma voile ? un bon vent ? Hélas ! celui-là seul qui sait où il va, sait aussi qu’elle est pour lui le bon vent, le vent propice. » Justement, savoir où l’on va est le plus dur : le nihiliste ne le sait pas car, pour lui, tout vaut tout, et pourquoi aller ici plutôt qu’ailleurs ? L’existence (agir, souffrir, vouloir, sentir) n’a aucun sens. Pour Heidegger, le nihilisme est « l’oubli de l’être ». C’est un nihilisme passif qui fait se demander comme l’ombre : « Où est ma demeure ? C’est d’elle que je m’enquiers, c’est elle que je cherche, que j’ai cherchée, que je n’ai pas trouvée. »
Le risque est que, désorienté et éperdu de solitude, l’être cherche n’importe quelle demeure pour sa chaleur, ses murs rassurants. « Des vagabonds comme toi finissent par se sentir heureux, dit Zarathoustra à son ombre, même dans une prison. As-tu jamais vu comment dorme les criminels en prison ? Ils dorment en paix, ils jouissent de leur sécurité nouvelle. Prends garde qu’une foi étroite ne finissent par s’emparer de toi, une illusion dure et sévère ! Car tout ce qui est étroit et solide te séduira et te tentera désormais . » Ainsi le nihilisme commun conduit-il le plus souvent à la foi extrémiste la plus bornée, par exemple le communisme soviétique ou le fascisme nazi – ces fois qui allaient surgir un tiers de siècle après Nietzsche sur les décombres de la mort de Dieu. Est-ce pour cela qu’il faut préférer en revenir à Dieu, au c’était mieux avant ? Ou se livrer à un gourou à grande gueule comme Trump ou Mélenchon, dont le seul talent est « d’avoir l’air » énergique ?
Non pas, dit Nietzsche. Et Zarathoustra son prophète invite son ombre à venir avec lui et les autres dans sa caverne. Pour lui, le nihilisme est bienfaisant s’il est actif. Les illusions et les croyances s’effondrent parce que dépassées. Le fort en puissance vitale, en « volonté vers » la puissance, effectue sa mue. Il abandonne les valeurs toutes faites, conventionnelles, jamais remises en cause par tabou social – pour en adopter de nouvelles, à sa mesure. Il met ses propres tables de la loi au-dessus de sa tête, et pas celle de la tradition ni du dogme. Avec pour mesure l’éternel retour, c’est-à-dire le jugement des actions analogue au karma bouddhiste. Autrement dit, ce que je fais me reviendra éternellement : ai-je raison de le faire ? Ne vais-je pas le regretter ou en pâtir ? Cette façon utilitariste de penser les conséquences de ses actes, plutôt que de les mesurer à un dogme abstrait préétabli, est ce qui distingue Nietzsche de Platon. Pour Nietzsche, pas de « ciel des Idées », où elles disent éternellement « le » Bien et « le » Mal dans l’absolu, mais des actes concrets ici et maintenant, avec leurs suites bonnes ou mauvaises, utiles ou nuisibles.
Zarathoustra a failli devenir l’ombre de lui-même par sa négation de toutes les valeurs – son nihilisme. Mais il surmonte ce négatif par le positif du vital qu’il sent en lui comme en tout être vivant : aller de l’avant, explorer, conquérir sa liberté pour vivre, mieux vivre, vivre plus fort. La force de vivre dans un monde où il n’y a plus de fondements. Avec les autres, qui attendent dans sa caverne.
(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49
Le chapitre VIII du Livre III des Essais est aussi long et ardu que les précédents. Plus il vieillit, plus l’esprit de Montaigne est brouillon, ajoutant des paroles là où faudrait élaguer. Dans le chapitre « De l’art de conférer » – qui veut dire converser, il prend la défense des contradictions. Loin de lui nuire, elles lui sont au contraire bénéfiques. Il n’y a que les gens stupides qui n’apprennent pas des autres, ni ne révisent ou confortent leurs propres opinions selon celles d’autrui.
« On ne corrige pas celui qu’on pend, on corrige les autres par lui. Je fais de même », dit Montaigne. Sans aller jusqu’à cette extrémité, « publiant et accusant mes imperfections, quelqu’un apprendra de les craindre ». Ce pourquoi il écrit. Lui « [s’]instruit mieux par contrariété que par exemple, et par fuite que par suite. » Observer les autres, les écouter, entendre leurs arguments, apprend plus que lire un texte. Car la conversation est alternance d’arguments ; la bonne conversation, s’entend, pas le monologue du faux-savant ni la fatuité du bien en cour. Mais, entre gens de bonne compagnie, deviser fait progresser. « Le plus fructueux et naturel exercice de notre esprit, c’est à mon gré à la conversation. (…) L’étude des livres, c’est un mouvement languissant et faible qui n’échauffe point : là où la conférence apprend et exerce en un coup. Si je confère avec une âme forte et un roide jouteur, il me presse les flancs, me pique à gauche et à dextre, ses imaginations élancent les miennes ; la jalousie, la gloire, la contention me poussent et rehaussent au-dessus de moi-même… » Ne l’avons-nous pas tous expérimenté ? Ce pourquoi les ados adorent « discuter » plutôt que lire.
Le mauvais exemple fait suivre le bon. « Tous les jours la sotte contenance d’un autre m’avertit et m’avise. » Ainsi les Spartiates amenaient leurs enfants regarder les hilotes ivres – pour qu’ils ne tombent jamais aussi bas. Notre époque semble faire l’inverse, à se complaire dans le vil et le sordide, à magnifier « le peuple » en ce qu’il a de populacier, badaud, crédule, lyncheur – tous les bas instincts lâchés sans retenue. Étonnez-vous après que des collégiens s’entretuent au couteau à la sortie de l’école, ou que des père-la-vertu de 14 ans tabassent « la pute » qui prend des manières de liberté. Comme on fait son lit, on se couche. « Comme notre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et réglés, il ne se peut dire combien il perd et s’abâtardit par le continuel commerce et fréquentation que nous avons avec les esprits bas et maladifs. Il n’est contagion qui s’épande comme celle-là. » Les prêcheurs de religion falsifiée, les intellos misérabilistes sur les réseaux et les journalistes de médias en mal d’émotionnel qui fait l’audience, sont bien coupables du dérèglement des mœurs.
Montaigne avoue détester la sottise et ne pouvoir la supporter (nous non plus). Il aime à disputer, sans entrer en colère quand on n’est pas d’accord avec lui, mais bataillant ferme argument après argument. « Nulles propositions m’étonnent, nulle créance me blesse, quelque contrariété qu’elle ait à la mienne. Il n’est si frivole et si extravagante fantaisie qui ne me semblent bien sortable à la production de l’esprit humain. » Être contredit le ravit car cela l’éveille et l’exerce. Lui ne joue pas les « offensés » comme les esprits faibles de notre temps, quand il rencontre une opinion autre que la sienne ! « J’aime, entre les galants hommes, qu’on s’exprime courageusement, que les mots aillent où va la pensée. » La société n’a pas d’intérêt si elle n’est pas directe et vraie, et « n’est pas assez vigoureuse et généreuse si elle n’est querelleuse, si elle est civilisée et artiste, si elle craint le heurt et a ses allures contraintes. (Ici une citation de Cicéron) Quand on me contrarie, on éveille mon attention, non pas ma colère ; je m’avance vers celui qui me contredit qui m’instruit. La cause de la vérité devrait être la cause commune à l’un et à l’autre. » Cela est sagesse, mais qui connaît encore la sagesse de nos jours ?
« Je festoie et caresse la vérité en quelque main que je la trouve, et m’y rends allègrement, et lui tends mes armes vaincues de loin que je la vois approcher. » La vérité est comme une femme et l’approche de Montaigne est quasi sexuelle : il jouit de la sensualité qui le prend pour elle. Les hommes de son temps font plus de manières et répugnent à contredire, par manière de politesse hypocrite. Montaigne le regrette, et il évoque ses écrits. « Mon imagination se contredit elle-même si souvent et condamne, que se m’est tout un qu’un autre le fasse : vu principalement que je ne donne à sa répréhension que l’autorité que je veux. » Encore une fois, Montaigne pense par lui-même et, si les critiques l’exercent, il n’en prend que ce qu’il juge pertinent.
A condition cependant que les objections soient dans l’ordre, qu’elles suivent un raisonnement « On répond toujours trop bien pour moi, si on répond à propos. Mais quand la dispute est trouble et déréglée, je quitte la chose et m’attache à la forme avec dépit et indiscrétion, et me jette à une façon de débattre têtue, malicieuse et impérieuse, de quoi j’ai à rougir après. Il est impossible de traiter de bonne foi avec un sot. » Aussi ne le faisons point et laissons les sots à leur sottise : jamais un argument de raison ne percera la carapace obtuse des croyants. « La sottise et dérèglement de sens n’est pas chose guérissable par un trait d’avertissement. »
Sots sont d’ailleurs les faux-savants, ceux qui croient savoir et vous assomment de leur érudition. « Pour être plus savants, il n’en sont pas moins ineptes. » Mieux vaut celui qui pense par lui-même, qui cherche et se corrige, qui affine et traque les sources. « Tout homme peut dire véritablement ; mais dire ordonnément, prudemment et suffisamment, peu d’hommes le peuvent », constate Montaigne. «D’une souche, il n’y a rien à espérer », ajoute malicieusement le philosophe.
La suite du texte digresse verbeusement en diverses matières, qui sont l’argument d’autorité ou l’impuissance à corriger le faux qui va ; que tout raisonnement n’empêche pas le hasard ; que les bons mots ou les sentences fortes ne sont peut-être pas de celui qui parle mais repris d’auteurs ou de grands hommes ; que certains livres instruisent plus que d’autres, ainsi l’Histoire de Tacite. Mais que tous les propos doivent être tenus pour critiquables, évaluables selon la raison de qui les lit. « Moi qui suis roi de la matière que je traite, et qui n’en dois compte à personne, ne m’en crois pourtant pas du tout ; je hasarde souvent des boutades de mon esprit, desquelles je me défie, et certaines finesses verbales, de quoi je secoue les oreilles. » Il faut faire pareil avec tous les livres, même ceux d’auteurs réputés et célèbres.
Et de conclure : «Tous jugements en gros sont lâches et imparfaits. »
Zarathoustra poursuit son périple dans les hauteurs. Ils sent un effluve chaud de vie : ce sont des vaches. Elles écoutent un doux prédicateur qui cherche auprès d’elle leur secret du bonheur. C’est celui de ruminer ! Ainsi fait le pacifique, le végétarien, la bonté même envers les êtres vivants, celui qui ne veut aucun mal – tel Bouddha l’Éveillé. Car il y a du Bouddha dans ce mendiant volontaire.
Comme lui, il a quitté palais et richesses pour se faire pauvre et apprendre du populaire. Car le grand dégoût l’étreint, « du dégoût plein le cœur, plein la bouche, plein les yeux ». Seules les vaches, qui ruminent paisiblement leur herbe, sont exemptes de dégoût. Car elles ne pensent pas, elles digèrent ; elles n’agissent pas, elles se reposent. Libéraliser l’herbe, comme le font les Allemands est un retour aux sources : celui de la rumination pour s’évader des dégoûts actuels du monde (l’industrie, l’énergie, la guerre). La rumination est une drogue hypnotique qui évite de penser et d’agir, comme l’herbe cannabis qui pousse sur les versants de l’Himalaya, au pays des bouddhistes. La défonce plutôt que la défense, ruminent les Allemands d’aujourd’hui.
Or il est un homme, un Allemand, qui a surmonté l’humain sans régresser à la vache : « C’est ici l’homme sans dégoût, c’est Zarathoustra lui-même, celui qui a surmonté le grand dégoût ». Le Z connaît Bouddha : « le mendiant volontaire, qui jadis jeta loin de lui une grande richesse, – qui eut honte de la richesse et des riches, et qui s’enfuit chez les plus pauvres, afin de leur donner son abondance et son cœur ».
Mais ils ne l’acceptèrent point car « combien il est plus difficile de bien donner que de bien prendre, que c’est un art de bien donner, que c’est la maîtrise suprême d’ingénieuse bonté. » Pourquoi le don n’est-il plus naturel ? Parce que ceux à qui l’on donne sont devenus orgueilleux de leur état et fiers de leur dénuement. « Surtout de nos jours, répondit le mendiant volontaire : aujourd’hui où tout ce qui est bas s’est soulevé, farouche et orgueilleux de son espèce : à savoir l’espèce populacière. » C’est la grande insurrection des esclaves – les dominés physiquement par le travail ou la répression, mais surtout les dominés mentalement par l’ignorance et la paresse. Stupide et fière de l’être : ainsi est la populace ; suivant avec adoration n’importe quel gourou qui parle haut et ment sans vergogne, ainsi est la populace ; feignant d’être libre en croyant un chef trompeur mais qui la fait vibrer quasi sexuellement, ainsi est la populace. Staline, Hitler, Trump, entre autres, réclament des vaches, pas des citoyens.
« Convoitise lubrique, envie fielleuse, âpre soif de vengeance, fierté populacière : tout cela m’a sauté au visage. Il n’est pas vrai que les pauvres soient bienheureux. Le royaume des cieux, cependant, est chez les vaches. » Pas chez les riches comme on pourrait croire ? L’argent ne fait-il pas le bonheur ? Parce que les riches sont aussi de la populace, même dorée – rien à voir avec des hommes supérieurs (ou des femmes). « Qu’est-ce donc qui m’a poussé vers les plus pauvres, ô Zarathoustra ? N’était-ce pas le dégoût de nos plus riches ? – de ces forçats de la richesse, qui, l’œil froid, le cœur dévoré de pensées de lucre, savent tirer profit de chaque tas d’ordure – de toute cette racaille dont l’ignominie crie vers le ciel, – de cette populace dorée et falsifiée, dont les ancêtres avaient les doigts crochus, vautours ou chiffonniers, de cette gent complaisante aux femmes, lubrique et oublieuse : – car ils ne diffèrent guère des prostituées. » On le sait depuis l’époque de Nietzsche, les femmes aussi peuvent être complaisantes aux jeunes hommes, « lubriques et oublieuses », les femmes couguar. N’évacuons pas Nietzsche parce qu’il écrivait comme de son temps, en mâle dominant – ce qu’il dit mérite mieux que cette révolte offensée de notre époque qui mène à une impasse.
Car l’impasse est de ne pas réfléchir au prétexte d’évacuer ce qui gêne. Mieux vaudrait-il ruminer le passé que d’avoir des pensées positives ? L’offense perpétuelle de tous-et-toutes contre tous-et-toutes n’aboutit qu’à annihiler le débat, donc la controverse qui fait avancer. D’où le détachement du monde qui semble saisir à la fois nombre de garçons qui récusent le sexe avec les filles pour ne pas être accusés de…, de garder ou animer des enfants au risque d’être soupçonnés de…, de citoyens qui ne votent plus pour ne pas faire le jeu de…, de faux intellos qui croient bon de se cacher derrière le vent pour éviter de laisser croire que… « Ces vaches, à vrai dire, l’emportent sur tous en cet art : elles ont inventé de ruminer et de se coucher au soleil. Aussi s’abstiennent-elles de toutes les pensées lourdes et graves qui gonflent le cœur. » Elles sont très routinières, les vaches, même le changement d’une heure pour l’été les perturbe. Ainsi sont les fonctionnaires qui fonctionnent (pas tous, mais beaucoup), les profs qui ronronnent (pas tous, mais trop), les piliers du café du commerce qui commentent et critiquent (sans avoir jamais une quelconque responsabilité).
Zarathoustra n’aspire pas au bonheur des vaches ; il aspire à surmonter l’homme supérieur. Il invite donc le mendiant volontaire à monter à sa caverne pour dialoguer avec son aigle et son serpent, animaux eux aussi, mais certainement pas bovins !
(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49
L’auteur est connu pour ses romans policiers, dont le célèbre Nécropolis – la cité des morts, paru en 1976. Décédé il y a un an à 89 ans, en mai 2023, Herbert Lieberman était New-yorkais et possédé par toutes les hantises de l’Amérique des pionniers. Ce roman-ci met en scène une bande d’adolescents des deux sexes, frères et sœurs, élevés en cage dorée dans un vieux château français du XIIe siècle transporté pierre à pierre dans une île du nord-est des États-Unis et entouré de grandes forêts où vit une tribu de nains consanguins dégénérés aux mœurs primitives. Nous sommes entre le roman policier, la science-fiction et la fable philosophique.
Car il y a une intrigue policière : le meurtre du père, venu comme chaque année passer une semaine à interroger un à un ses enfants sans qu’ils le voient, pour se garder de toute émotion. Il ne veut juger que des résultats de l’éducation et de l’hygiène qui leur est imposée. Un policier est venu du continent, le colonel Porphyre, accompagné de quelques-uns de ses hommes. Qui a tué ? Chaque adolescent voulait le faire, mais qui l’a vraiment fait ? L’énigme se résoudra à la fin.
Mais pas sans un passage obligé par les autres thèmes du roman. Il est d’anticipation car il se situe vers les années 2070, bien longtemps après l’époque de son écriture ; là encore, le lecteur découvrira pourquoi vers la fin. Science car le père est un milliardaire excentrique (l’argent conduit à tout pouvoir, ou presque), qui a décidé de faire faire des recherches sur la longévité. Il a embauché pour cela un ancien médecin nazi (la grande mode aux États-Unis au début des années 1990), lui a installé un laboratoire secret dernier cri où il peut réaliser toutes es expériences sur les souris blanches, les rats de laboratoire, les chiens et les singes. Les années passent et les recherches sont prometteuses. D’où son application à l’humain.
Fiction car Jones, le père, teste la molécule, ça marche. Il décide alors d’une expérimentation à grande échelle dans des conditions soigneusement contrôlées depuis la naissance ; pour cela, il lui suffit d’engendrer ses propres enfants avec différentes femmes choisies sur plan, en fonction de paramètres génétiques, d’hygiène et de santé. Engrosser une femme par jour (comme Georges Simenon), lui permet assez vite de disposer d’un cheptel suffisant pour tester son protocole de longévité. D’où ce château fermé où les ados vivent en vase clos.
Des sept adolescents du château (il existe d’autres centres de par le monde), Jonathan est le narrateur. Il est le puîné derrière Cornélius, un peu retardé. Puis suivent Sofi, Ogden et Leander, Letitia, et la plus petite : Cassie. Les âges ne sont pas à très assurés car nul ne connaît sa date de naissance, ni ne fête son anniversaire, et il n’y a pas de miroir dans les pièces pour se regarder. Tout est soigneusement maîtrisé dans ce château, l’éducation classique littéraire, mathématique, musicale et sportive, le nombre de calories par repas, pas plus de 600, et la température extérieure fraîche qui garde les corps en légère hypothermie à 32° centigrades. Les fenêtres sont closes et les ados ne sortent jamais pour conserver une atmosphère contrôlée, comme en laboratoire. Ce sont les conditions les meilleures pour vivre le plus longtemps.
L’assassinat de Jones va briser cette routine et remettre en question l’expérience. Devant le colonel policier, Sophie avoue avoir transpercé d’une fléchette la gorge de son père qui dormait, après la soirée et le bal en son honneur. Puis c’est Jonathan qui avoue l’avoir d’abord étouffé avec un oreiller. Mais la cause de la mort n’est, selon le légiste, ni la plaie au cou, ni l’asphyxie… Tous sont perturbés par la disparition brusque de Leander, le plus joli et le plus gentil de la fratrie. Il est plus jeune que Jonathan et son frère préféré. En revanche, Ogden le défie sans cesse et le hait. La rumeur veut qu’une fois l’an l’un des enfants soit appelé ailleurs, après entretien avec le père. Cette année, c’est le tour de Leander, qui disparaît lors d’un tour de magie de l’oncle Toby. Ce dernier, frère cadet de Jones, assure avec le signor Parelli et Madame Lobkova, l’éducation des enfants et la bonne marche du château. Amateur de jeunesse, il couche volontiers avec ses nièces.
D’ailleurs, la sexualité est non seulement permise mais aussi encouragée chez les adolescents. Cassie vient rejoindre Jonathan la nuit dans son lit :« J’embrasse les seins de ma petite sœur, elle gémit doucement. Nous nous frottons l’un à l’autre, exactement comme nous l‘ont appris oncle Toby et Madame Lobkova au début de notre puberté – que Jones considère comme l’âge idéal pour commencer sa vie sexuelle. N’ayez de relations qu’avec les membres les plus proches de votre famille, ceux dont vous savez qu’ils n’ont pas de maladie. Ressentez de la joie, nous prêchait-t-il. Pas de la concupiscence. La concupiscence vous ravale au rang des bêtes » p.43. Une philosophie libérale de l’éducation contrôlée bien loin de Rousseau. Le sexe, la reproduction, tiennent d’ailleurs une grande part dans ce roman d’anticipation.
Leander est peut-être encore vivant et Cassie part à sa recherche, une porte de poterne étant mystérieusement ouverte alors que les issues restent toujours closes. Pourquoi ? Elle laisse un message à Jonathan, son grand-frère préféré, qui part à sa recherche en pleine nuit. La forêt est sombre et les huttes des Hommes des bois ne tardent pas à apparaître, avec de grands feux devant. Cassie est-elle prisonnière ? Jonathan n’a pas le temps d’en savoir plus, il est assommé et se retrouve nu, enchaîné, dans une hutte crasseuse où il est laissé dans boire ni manger durant une journée entière.
Puis un groupe de jeunes des bois viennent le rosser avant que surgisse une femelle adulte qui les chasse, le nettoie, l’abreuve et le nourrit, avant de l’exciter et de le chevaucher sauvagement. Il jouit comme jamais, dans la crasse alentour et sous le corps difforme de la naine qui se tortille en un rythme savant. Il est alors rhabillé d’une simple tunique et emmené enchaîné vers un temple où on le place dans un cercueil, celui de Jones, et où il reste enfermé, couvercle vissé, une nuit complète. Au petit jour il en est extirpé, puis emmené devant la foule, où il est couronné roi. Sa seule fonction sera de baiser chaque nuit avec la Femme des bois pour l’engrosser et engendrer une espèce moins dégénérée. Il ne peut rien faire d’autre. Il revoit Leander et Cassie, prisonniers, mais ne peut les approcher. Leander est comme absent, terrifié par ce qui lui est arrivé. Lui qui devait être roi n’a pas supporté l’épreuve de l’enlèvement et du cercueil. Trop sensible, il est devenu fou et parqué avec les spécimens dans un baraquement de camp entouré de barbelés.
C’est le colonel Porphyre qui va délivrer Jonathan, Leander et Cassie, avant de les ramener à grand peine au château. Où les Hommes des bois ne tardent pas à les assiéger, tandis que les membres du personnel et les savants ont fui en emportant richesses, armes et nourriture. Porphyre attend des renforts du continent, mais le téléphone est coupé par les sauvages et le siège devient critique. Occasion pour les adolescents d’apprendre quel âge ils ont et à quoi leur existence a pu servir… La trame ne se dévoile en effet qu’à la fin, et tout ce que j’ai pu dire ci-dessus n’est qu’en guise d’apéritif.
Il y a quand même une incohérence logique due au temps qui passe. Les adolescents ne cessent d’apprendre et de s’exercer, durant des années. Mais on se demande à la fin pourquoi ils ont si peu retenu durant tout ce temps passé. Avec ce protocole d’éducation soigné, ils devraient être devenus des génies, ou du moins des garçons et des filles avisés et intelligents. Or il n’en est rien – paradoxe de l’intrigue… Leur développement mental ne semble pas suivre leur développement corporel.
Curieux roman inclassable que ce policier de science-fiction philosophique, quelque part entre Dix petits nègres(réédité sous le titre woke Ils étaient dix), L’île du docteur Moreau, La ferme des animaux, Sa majesté des mouches et Le monde perdu. Une puissance onirique rare en ce siècle de spécialisation étroite où les gens ne veulent plus sortir de leur case, ni les romans de leur nombrilisme ou de l’Hâmour convenu. A lire ou relire !
Herbert Lieberman, Le Maître de Frazé (Sandman, Sleep), 1993, Points Seuil 1995, 459 pages, occasion €1,97
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20 ans de blog !
Le mercredi 08 décembre 2004, j’ai ouvert pour la première fois mon blog. Il s’intitulait Fugues et fougue et était hébergé par lemonde.fr. Ce quotidien parisien avait en effet décidé d’offrir gratuitement à ses abonnés la possibilité de créer un blog, hébergé par ses services, en développement avec la plateforme WordPress. L’exemple de l’élection présidentielle de George W. Bush avait montré l’intérêt démocratique de cette nouvelle forme d’expression (avant Facebook et Twitter), et la perspective des élections présidentielles 2007 en France alléchait tout Le Monde. L’anonymat du pseudo était au départ la règle du jeu, demandé par lemonde.fr – d’où « Argoul ». Il a servi ensuite à ne pas mêler la vie professionnelle et l’expression privée dans les métiers sensibles que j’ai pu exercer.
Genèse du blog
J’écrivais dans ma première note (j’étais un brin idéaliste) « J’ai la conviction profonde que tout ce qui est authentiquement ressenti par un être atteint à l’universel. Nous allons parler de tout, montrer beaucoup. Je suis curieux, attentif et grand voyageur. J’aime l’espace, celui des étendues comme celui de l’esprit ou du cœur. Explorons-le. Retenons ce qui fait vivre. »
J’en appelais au dialogue, aux commentaires, aux échanges. Et c’est bien ce qui est advenu un long moment. Surtout que les blogueurs du monde.fr étaient un peu l’élite intellectuelle du pays, aptes à se servir d’un ordinateur, bien avant le mouvement de masse entraîné par les smartphones.
J’écrivais donc : « Je ne conçois pas un blog comme un texte gravé dans le marbre, définitif comme une pierre tombale. Même pas comme un livre. Je ferai des erreurs, je me tromperai, mon expression ne sera pas toujours le reflet exact de ma pensée. Ce pour quoi le blog se doit d’être interactif pour corriger, nuancer, apprécier, compléter. »
Las ! L’euphorie n’a eu qu’un temps. Très vite, comme d’autres, je suis revenu des « commentaires ». Ce sont rarement des enrichissements sur l’agora, plutôt des interjections personnelles. Nous avons affaire plus à des réactionnaires qui « réagissent » (en général par l’indignation), qu’à des lecteurs éclairés qui apportent des arguments pour ou contre. Giuliano di Empoli l’a bien montré !
Je croyais toute opinion recevable, j’ai désormais changé d’avis. Comme responsable (juridiquement « directeur de la publication« ), je dois être attentif à tout ce qui peut passer outre à la loi (insultes nominales, invites sexuelles, propos racistes, spam et physing etc.). Les seuls « commentaires » recevables sont ceux qui sont posés et argumentés, je le dis dans « A propos ».
J’ai été repris sur Agoravox, Naturavox, Medium4You, Paperblog et quelques autres. J’ai surtout fait, grâce aux blogs, plusieurs belles rencontres. Qui ont commencé par le texte et qui se sont poursuivies dans la vie. Certaines (pas toutes) durent encore. La plateforme du monde.fr a déçu : plantage intégral de tous les blogs deux jours entiers sans informations en 2010, perte des photos et illustrations, dérive gaucho-écolo-bobo devenue de moins en moins supportable, avec censure implicite par mots-clés, avertissements par mél de retirer une illustration ou un propos – en bref de la dérive autoritaire idéologique. Exit Le Monde, ses blogs et son journal. WordPress restait, facile d’usage, avec abonnement très abordable.
Dons 6 ans de monde.fr plus 14 ans de WordPress, cela fait 20 ans.
Pourquoi j’aime le blog – plus que Facebook, Instagram ou X
Un blog oblige à écrire souvent, voire quotidiennement. Cet exercice a pour effet de préciser la pensée, de vérifier les sources et de choisir les mots, évitant de rester dans la généralité et le flou pour toutes ces opinions qui font notre responsabilité d’individu, de parent, de professionnel et de citoyen.
Écrire exige un autre regard sur ce qui arrive, dans l’actualité, l’humanité et les pays traversés. Mettre en mots rend attentif aux détails comme aux liens avec l’ensemble.
Un blog offre l’occasion de rencontres : littéraires (avec les livres qu’on m’envoie à chroniquer), de témoignages (serais-je allé à cette réunion ou à cet événement s’il n’y avait pas le blog ?), mais aussi personnelles (entre blogueurs et invités).
Il permet surtout de transmettre une expérience, une vision de l’existence, une perspective historique (je commence à accumuler les ans). Il vise à donner aux lecteurs ce qu’ils recherchent sur les moteurs (images, lectures, méthode, idées).
Bilan
2 446 040 visiteurs sur fugues & fougue en 6 ans + 6 138 000 visites au 7 décembre sur Argoul.com en 14 ans = 8 584 040 visites. Ce blog est multimillionnaire.
Les meilleurs jours sont le dimanche ou le lundi, les meilleures heures le soir vers 18h.
Les requêtes via les moteurs de recherche ont évolué. Les moteurs ont établi une censure des images, donc des textes qui les contiennent, les associations de profs et autres éducateurs se méfient des blogs généralistes qui débordent les programmes et les opinions admises et déréférencent facilement « au cas où », le sectarisme croissant des citoyens sur la politique inhibe tout débat constructif. Et puis les images, les vidéos, les interjections en 140 signes sont tellement plus ludiques ! Lire ennuie, surtout sur le petit écran du téléphone. Injurier, agonir, ravit l’anonyme qui déverse sa haine ou son ego en direct sur les réseaux.
Je ne vais pas changer de personnalité pour suivre la foule. Mon blog reste élitiste, réservé à ceux qui aiment lire, qui savent lire, et qui lisent avec un œil critique, faisant leur miel de ce qu’ils trouvent. Le jeu de la performance et du nombre de clics, en vogue dans les débuts, n’a plus court.
Dans les catégories de notes, les livres arrivent en premier avec 2707 chroniques, suivis des voyages avec 1925 notes, puis le cinéma avec 605 compte-rendus de films, la politique (559), la philosophie (408) avec notamment une chronique chapitre après chapitre d’Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche (111 notes) et des Essais de Montaigne (109 notes, une lecture pas encore achevée) – et des thèmes de métiers exercés : l’économie (225), la géopolitique (196) et l’archéologie (61).
Mais les désirs des lecteurs ne sont pas représentatifs des articles publiés. Les statistiques du système « depuis le premier jour » donnent comme les articles les plus « vus » :
La vie est passée, les kids sont désormais adultes et l’adolescence est un thème moins présent aujourd’hui, je n’exerce plus de métier, ayant pris – au-delà de l’âge légal – ma retraite. Sur un an, les thèmes sont donc plus diversifiés :
Parmi les pays lecteurs, la France arrive évidemment en tête de façon écrasante 4 077 968 au 1er décembre, suivie des États-Unis 331 747, puis des pays francophones Belgique 226 623, Canada 206 649, Polynésie française 125 795, Suisse 114 189, Algérie 81 283, Maroc 51 353, Tunisie 33 133, La Réunion 25 273, Nouvelle-Calédonie 19 332, Guyane française 5 134.
Chez les Européens, ce sont dans l’ordre Allemagne 86 777, Italie 41 783, Royaume-Uni 40 254 (notons le peu d’intérêt de ce grand pays), Espagne 37 917, Pays-Bas 33 903, Pologne 15 228.
Dans le reste du monde, les plus peuplés : Brésil 27 858, Russie 20 738, Mexique 11 915, Australie 11 558, Japon 10 823, Turquie 7 722, Ukraine 6 637, Inde 6 527 (seulement), R.A.S. chinoise de Hong Kong 3 450, Arabie saoudite 3 207, Corée du Sud 3 064, Chine 2 120 – le plus probablement les expatriés.
Vais-je poursuivre ?
Probablement. Peut-être pas tous les jours, prenant une semi-retraite si nécessaire.
Et si la survenue d’une moraline intolérante ou d’un gouvernement traditionaliste autoritaire ne vient pas remettre en question la liberté de s’exprimer.
Donc, pour le moment, à demain !