
L’auteur est chinois et a vécu la révolution culturelle de Mao à plein. L’instituteur promu en Grand Timonier a fait régresser son pays paysan pour faire table rase du passé. D’un marxisme primaire anti « bourgeois », il a voulu faire de chacun une page blanche à la Rousseau, sur laquelle écrire un Homme nouveau. Danger de l’idéologie : la réalité se moque des délires intellectuels. L’humanité reste ce que l’Évolution en a fait sur des millions d’années. Certes, l’environnement, la civilisation, la culture, peuvent améliorer et polir les comportements, mais le fond animal reste le même. La politique volontariste n’y change rien, au contraire, elle est obligée de contraindre, de rendre les gens bonzaïs pour demeurer formatés selon l’idée. Et c’est l’impasse. Jusqu’à ce qu’un dirigeant moins sectaire et plus intelligent décide du Grand tournant, ainsi Deng Xiaoping dès 1978 avec son programme de « réformes et ouverture ». En deux générations, la République Pop de Chine est devenue une grande puissance, technologiquement avancée, parfois plus que les États-Unis dans certains domaines : l’automobile électrique, la physique des particules, l’ordinateur quantique…
Dai Sijie conte ici l’aventure de sa jeunesse, confrontée au Léviathan maoïste. Né en 1954, il a 17 ans lorsqu’il est envoyé en « rééducation » dans les monts du Phénix du Ciel, une lointaine province chinoise du Sichuan proche du Tibet. La révolution « culturelle » qui a sévi dix ans, de 1966 à 1976, a emprisonné ses parents, médecins dits « bourgeois ». Les enfants, présumés « contaminés » par la mentalité « bourgeoise », ont été envoyés chez les paysans cultiver la terre les pieds nus dans la boue, extraire tout nu le charbon des mines, porter la merde humaine dans les champs pour les engraisser, avec les fuites dégoulinant sur le torse.
Heureusement, le narrateur est parti avec son ami d’enfance Luo, d’un an plus âgé que lui, mais qui n’a pu aller au collège que deux années de 15 à 17 ans, les précédentes ayant été « fermées » par la révolution culturelle des masses ignares fanatisées. Le programme éliminait les mathématiques, la littérature, l’histoire, et se concentrait sur l’économie marxiste et l’endoctrinement idéologique. Les deux garçons resteront trois ans dans les montagnes.
Comme tous les jeunes, ils font contre mauvaise fortune bon cœur, habités par cette énergie vitale qui sauve les meilleurs. Luo a plus d’initiative, de bagout, de faculté à conter une histoire. Il se sort des mauvais pas par la parole – retournement dialectique de la propagande de Mao. Ainsi le vieux chef de village, soupçonneux devant le violon du narrateur, qu’il prend pour « un jouet bourgeois » et veut brûler. Luo lui dit que cela joue de la musique. Je résume : « – Laquelle ? – Une sonate. – C’est quoi une sonate ? – Un truc occidental, une chanson. – Comment elle s’appelle ? – Mozart pense au président Mao ». Le sésame ouvre-toi étant prononcé, le chef est content ; ignare, mais content. Dialogue surréaliste édifiant sur la stupidité du fanatisme idéologique. Mais c’est bien ce fanatisme naïf et absolu qui a séduit toute une génération de jeunes occidentaux après mai 68, et durant des années. Croire évite de penser ; c’est confortable, dans la bande, chacun se montant la tête par les mots creux, dans le délire de l’idée lâchée sans aucun rapport avec le réel. Le roman met donc aussi en garde contre le prêt-à-penser de l’État, du Gourou et du Parti.
Mais le surréalisme de l’existence des deux garçons aux champs ne s’arrête pas là. Luo doit faire rallonger son pantalon de 5 cm car, mal nourri, il continue de grandir. Il va donc au village voisin où est « le » tailleur de la vallée, souvent itinérant mais dont la fille reste à la maison et l’assiste. Pleine de vie mais sachant à peine lire, la Petite tailleuse est considérée comme la plus belle de la vallée. Tous les garçons de 13 à 30 ans la convoitent mais, hélas, elle ne taille que des vêtements, pas de pipes. Luo la baratine, il lui lira des romans de Balzac trouvés chez un condisciple en rééducation, le Binoclard, affecté au village en-dessous. Il va la déflorer, nager nu avec elle dans une vasque de la montagne, l’initier à la vie ailleurs qu’au village. Le narrateur, amoureux d’elle lui aussi, va la laisser à son ami par fidélité.
Magie de la littérature : Balzac apprend l’amour et la société, Romain Roland l’individualisme et la pensée par soi-même, Flaubert la passion, et ainsi de suite. La Petite Tailleuse chinoise est totalement transformée par la valise de livres cachée par le Binoclard et volée par les deux amis à cet égoïste que maman a réussi à rapatrier en ville par piston. La Petite Tailleuse ne sera jamais plus une paysanne ignare et candide, prête à gober tout ce qu’on lui présente. Elle dira même, tout à la fin du livre, en partance pour la ville afin de faire sa propre vie : « Balzac m’a fait comprendre une chose : la beauté d’une femme est un trésor qui n’a pas de prix ».
Ce premier roman a reçu de multiples prix, comme tous les livres d’édification politique. Mais sa qualité littéraire de conte est réelle. Il est très populaire chez les profs de collège et de lycée pour son format court, sa langue minimaliste, et son hymne à la culture.
Prix des libraires du Québec
Prix Edmée-de-La-Rochefoucauld 2000.
Prix Relay du roman d’évasion 2000
Prix Roland de Jouvenel 2000

L’auteur a tiré de ce conte un film, tourné en Chine et autorisé après quelques coupures de la censure.
Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, 2000, Folio 2006, 231 pages, €9,20, e-book Kindle €3,99
Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise avec dossier pédagogique d’Isabelle Schlichting, Belin Gallimard, 2009, 224 pages, €6,90
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
DVD Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, Dai Sijie, 2002, avec Cohen Kun, Cong Zhijun, Liu Ye, Wang Shuangbao, Zhou Xun, TF1 studio 2003, français, mandarin, €6,41
Un autre roman de Dai Sijie chroniqué sur ce blog :


































































































































































Commentaires récents