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Arnaldur Indridason, Le roi et l’horloger

L’écrivain islandais Indridason nous livre ici un roman historique, pas un roman policier comme il en a l’habitude. L’occasion d’évoquer son pays, l’Islande, colonie du Danemark au XVIIIe siècle.

Il met pour cela en scène Jon, un humble horloger islandais qui a eu une vie difficile avant d’émigrer à Copenhague pour se faire artisan, et le roi fou écarté du pouvoir Christian VII (1749-1808). Un jour, Jon Sivertsen est convoqué au palais de Christianborg pour réparer une pendule. Il découvre dans une remise un butin de guerre oublié, une autre pendule ancienne, en ruines. Ce chef-d’œuvre avait été fabriqué en 1592 par Isaac Habrecht, un Suisse qui avait créé la grande horloge de la cathédrale de Strasbourg en 1574. La pendule de Copenhague indiquait les heures, les dates, les mois, le défilé des planètes. Les Rois mages en sortaient chaque heure pour aller se prosterner devant la statue de la Vierge et chantaient un psaume… islandais.

Le vieux roi déboule un soir que Jon travaillait à comprendre les mécanismes de l’horloge ; il est en robe de chambre, une bouteille de Madère à la main, il s’ennuie. Il se fait expliquer la présence d’un tel artisan en son palais, l’intérêt de l’horloge, et pourquoi un Islandais est ici au Danemark plutôt que sur son île perdue dans le froid parmi les moutons.

Jon, en bon conteur islandais, commence alors à dérouler son histoire personnelle. Son père a été condamné à mort par le père du roi actuel, Frédéric V, non seulement pour avoir fauté hors mariage, mais surtout pour avoir engrossé la mère du fils de son fils. Sauf que son fils n’était pas son vrai fils, seulement un enfant de sa femme défunte reconnu, ce que le père biologique ne veut pas reconnaître, par rancœur contre ceux qui l’ont évincé de son amour… Vous suivez ? Sigurdur demande donc à un voisin, contre forte rémunération, de se faire passer pour le véritable père de l’enfant. Ce fut là son erreur, car tout finit par se savoir dans une petite société où tout le monde épie tout le monde.

Les relations en Islande au XVIIIe siècle étaient compliquées en raison du faible nombre de la population. Les désirs se portaient souvent sur des cousines ou des belle-mères, voire des demi-sœurs. Sans toujours le savoir, car les gens mentaient, comme partout. D’où ce code nommé le Jugement suprême qui réglementait les relations sexuelles. Une infamie dénoncée en vers chantés par ce Psaume de la Passion de Hallgrimur Pétursson, reproduit en clochettes dans l’horloge. Fornication et usurpation de paternité ont suffit à faire condamner Sigurdur au billot et sa gouvernante Gudrun à la noyade dans l’eau d’une rivière pour la « laver de tous les péchés ».

Pourquoi le roi Christian VII est-il fasciné par l’histoire de Jon, l’un des fils légitimes de Sigurdur ? L’horloger naïf l’apprend, bien que trop tard pour en tenir compte : Louise-Augusta, la dernière fille de Christian VII, est soupçonnée n’être pas de lui mais de son médecin allemand Struensee, surpris en train de forniquer avec la reine Caroline-Mathilde que le roi délaissait. On lui aurait demandé, pour la bienséance, de reconnaître le bébé, en usurpation de paternité. Ce qui est permis à un roi ne l’est pas à un fermier, voilà l’injustice qui tourmente le cœur de Christian VII. D’autant qu’enfant sensible, il a été fouetté régulièrement par son père, l’impitoyable Frédéric V qui a signé la condamnation à mort de Sigurdur et de Gudrun. Christian hait ce père qui ne l’a jamais aimé ; il a perdu sa mère trop tôt et s’est lancé dès l’adolescence dans la quête effrénée du plaisir, satyre des jeunes femmes et, dit-on des jeunes hommes ses compagnons, puis dans l’alcoolisme avant d’être atteint de démence (ou de la simuler).

Effervescence à la cour, où les escapades du roi auprès de l’horloger se savent – tout se sait en milieu fermé : le palais est comme l’île d’Islande. Jon alimenterait-il la folie du roi en colportant les rumeurs les plus sordides ? Chassé du palais, puis rappelé car il apaise le roi par ses récits, Jon finira par raconter toute son histoire, et avec elle celle de l’Islande, tout en remontant pièce à pièce l’horloge compliquée du Suisse. Le roi l’en remerciera, non sans une dernière crise qui remet tout en question.

C’est que le récit de Jon est comme une psychanalyse pour Christian VII ; il découvre ses blocages et leurs origines : le piétisme, la rigueur de son père. Toujours ce délire d’être plus pieux que son voisin, meilleur que les autres, se valoriser soi au détriment des autres. Ainsi le Jugement suprême islandais qui sanctionnait par la mort des situations somme toute banales. Jon démonte l’esprit de Christian sans le vouloir, comme il démonte les rouages de l’horloge. Le fondement est le temps, qui est compté et peut être démonté et remonté pour en saisir les rouages. D’une histoire simple, Indridason réussit au final une réflexion philosophique sur le temps, sur les vertus de la parole d’artisan pour ceux dont l’esprit a ses rouages dérangés, et un rappel historique des conditions de vie en Islande vers 1750. Un exploit qui se lit bien.

Arnaldur Indridason, Le roi et l’horloger, 2021, Points Seuil 2024, 345 pages, €8,95, e-book Kindle €5,99

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Christian Jacq, La reine liberté

Cette reine est Ahotep, fille de la reine Téti la Petite, au XVIIIe siècle avant notre ère. Elle est décrite comme « grande majestueuse, les cheveux défaits, les yeux d’un vert lumineux et agressif » – tout l’inverse de sa mère. Téti règne sur Thèbes et ses proches alentours, tout ce qui reste des royaumes de Haute et Basse Égypte, après l’invasion et l’occupation des Hyksos. Ceux-ci sont venu du nord avec des chevaux, des chars de combat et des épées recourbées en bronze, les khépesh. Les soldats égyptiens, avec leurs flèches à pointe de silex et leurs épées rudimentaires, ne faisaient pas le poids.

L’occupation est dure. L’auteur dédie d’ailleurs ce roman historique « à toutes celles et ceux qui ont consacré leur vie à la liberté en luttant contre les occupations, les totalitarismes et les inquisitions de toute nature. » Il n’a pas de mots assez durs pour qualifier ce qui deviendra le poutinisme, le trumpisme et autres en germe vingt-cinq ans plus tard. Il pensait peut-être à Saddam Hussein, à Khadafi, ces despotes du début du XXIe siècle. Mais la tentation de la dictature est de toutes les époques. L’Hyksos Apophis, qui singe les pharaons par dérision, tout comme Poutine singe le tsar rouge Staline et Trompe un quelconque Père Ubu, privilégie la force. Il est impitoyable, n’hésitant pas à empaler, torturer et massacrer hommes et enfants et à réduire les jeunes à l’esclavage et les femmes à la prostitution. Son plaisir est le plus grand lorsqu’il livre les jeunes épouses et les filles des aristocrates égyptiens au harem, l’autre nom du bordel destiné aux plaisirs de tous les dignitaires qui le servent. Dont son fidèle second Khammoudi, un Prigojine ou un Vance, « violent, ambitieux, sans pitié, calculateur et menteur Bref, les qualités indispensables pour devenir un dignitaire. »

On ne sait de quelle race étaient les Hyksos, « maîtres des terres étrangères », peut-être un ramassis de Cananéens sémites, Anatoliens, Chypriotes, Caucasiens, Asiatiques, comme le dit l’auteur. Mais en tout cas sous la houlette d’un chef qui leur assurait la victoire et les prébendes, et savait châtier avec la plus grande rigueur toute critique ou tout écart à la ligne de son bon plaisir. L’occupation hyksos durera plus de cent ans. La nouvelle reine Ahotep sera historiquement l’âme de la libération, aidée de son pharaon .

Car Ahotep tombe raide dingue d’un jardinier de son palais réduit à presque rien, Sequen. Il est jeune, maigre, « un visage ingrat et un front trop haut », mais son regard a de la profondeur. Il aime la princesse qui, lorsque sa mère lui cédera le trône, fera de lui son pharaon, faute de nobles sur les rangs. Car il faut à l’Égypte un couple qui reflète l’harmonie de tradition, le souffle de Maat la rectrice, pour perpétrer la justice et la prospérité. L’inverse absolu d’Apophis qui, à Avaris, fait régner la violence et la mort du dieu Seth. Ils auront deux fils à dix ans d’intervalle, Kamès et Amosis, après avoir fait l’amour de multiples fois, selon l’auteur dans l’union et la fièvre. Et la reine insufflera l’esprit de résistance aux Thébains, tout près de se soumettre. Sequen s’entraînera, les entraînera, créera une base secrète sur la rive ouest (là où sera la Vallée des rois), et entreprendra de remonter vers le nord se confronter aux Hyksos. Sequen tombera les armes à la main, et sa momie conserve encore les traces de ses blessures. Le tome 1 se termine sur son combat et sa trahison par un espion hyksos auprès de la reine.

Son fils Kamès, devenu pharaon à 17 ans, reprend son combat pour reconquérir l’Égypte. Sous l’égide prestigieuse de sa mère Ahotep, qui dialogue avec les dieux et s’imprègne de leur magie. Elle galvanise les foules et empêche les couards de se soumettre au Mal, tandis que son fils donne l’exemple à l’épée. Plus que dans le premier tome, nous sommes dans l’action. La reconquête commence par le sud, pour immobiliser les Nubiens. Les forteresses hyksos sont reprises, souvent par la ruse, comme ces commandos dissimulés dans de grandes jarres d’eau, jusqu’à Elephantine. Une fois le sud pacifié, en avant vers le nord. Les Hyksos se croient invulnérables avec leurs chars de guerre et la terreur qu’ils font régner. Mais sous la peur sourd la révolte, et les chars ne servent à rien sur le Nil, ni dans les marais ou les villes. Les Égyptiens, désormais entraînés et mieux armés, taillent en pièces les soudards d’Apophis, le gros laid inféodé au Mal, flanqué de Khammoudi, le gros laid amateur de très jeunes filles et avide d’amasser une fortune tout en dégustant avec perversité, stimulé par sa mégère, les nymphettes. Kamès fait des merveilles, mais un espion hyksos, enkysté au cœur de Thèbes, finira par le faire empoisonner à 20 ans, après avoir fait tuer son père Sequen dans un combat. Qui est le mystérieux collabo hyksos à Thèbes ? Le lecteur le découvrira dans les derniers paragraphes du dernier chapitre du dernier tome.

C’est alors son jeune frère de 10 ans, Amosis, qui va devenir un an plus tard le nouveau pharaon. Il rencontrera une paysanne du Nil, Nefertari, pour qui il aura le coup de foudre à 17 ans, et l’épousera, reconstituant le couple d’harmonie de Maat. Il fera poursuivre le combat vers le nord. La femelle d’Apophis, une grosse hippopotamesque, ayant fait étrangler le bel artiste crétois Minos qui décorait les palais de son faux pharaon de mari, la sœur d’Apophis, Venteuse, obtient l’autorisation de ramener son cadavre en Crète, et de sonder les intentions du roi Minos. Elle lui livre deux secrets d’État : Khammoudi et l’amiral Jannas se haïssent et briguent chacun la succession d’Apophis ; la résistance à la dictature prend de l’ampleur avec la descente du Nil des armées de Thèbes. Minos envoie alors des émissaires à Ahotep pour la sonder sur une éventuelle alliance ; il craint en effet que la Crète soit soupçonnée de complot et ravagée par Jannas sur ordre d’Apophis. La reine n’hésite pas à s’embarquer elle-même sur un bateau en kit, après avoir fait un grand détour par le désert pour éviter les patrouilles hyksos, afin d’aller voir Minos.

Cela n’aboutira à pas grand-chose dans le tome 3, sinon à une certaine neutralité de la Crète. Avaris apparaît comme une forteresse imprenable, aux murs épais de dix mètres de haut et approvisionnée pour un an. Le pharaon Amosis se prépare longuement, construit des bateaux, puis des chars sur le modèle hyksos amélioré, selon une idée de sa mère. Ils sont plus légers et plus manoeuvrants. Il vole des chevaux aux Hyksos et apprend à les manier, puis enseigne à ses soldats. L’armée est prête, la dictature d’Apophis menacée au nord par les Hittites, minée de l’intérieur par les massacres selon le bon plaisir, les épurations constantes pour critiques ou complots (à la Staline et Poutine), Khammoudi et Jannas se jalousent et le premier fait exécuter le second. Mais c’est un tremblement de terre et l’explosion du volcan à Santorin qui va faire s’écrouler les murs d’Avaris et permettre à l’armée de Thèbes de s’emparer de la ville. Le pharaon est tué par Khammoudi, lui-même exécuté après avoir pris les pleins pouvoirs. Enfin la victoire ! La reine liberté a bien mérité de son pays ; elle a rétabli les équilibres cosmiques et sociaux. Amosis a un rejeton qui sera pharaon ; Ahotep peut alors se retirer dans le temple de Karnak pour finir son existence bien remplie.

De l’Histoire, Christian Jacq décline de belles histoires. Malgré le parti-pris d’aventures, le tome 1 est un peu faible, bourré d’invraisemblances et de « chances » inouïes pour les résistants. De plus, si la vie quotidienne et le vie religieuse sont bien rendues selon les sources, ses références sur les Hyksos sont plutôt anciennes. Plutôt qu’une forteresse de dictateur, Avaris était capitale marchande, idéalement située sur la route de Nubie au Levant. Quant au jugement sur les envahisseurs barbares Hyksos, ce sont les pharaons de Thèbes de la XVIIIe dynastie, à commencer par le pharaon Amosis, qui ont justifié leur destruction de la ville et son pillage. Libérer l’Égypte était un slogan porteur, même à l’époque, pour assurer son pouvoir contre un usurpateur.

Mais cette plongée dans l’Égypte ancienne délasse et reste une bonne introduction à la visite du pays. Et l’hymne à la résistance aux dictatures par une jeune reine, son jeune mari et ses jeunes fils successifs, reste d’une actualité sans cesse renouvelée. Ne boudons pas notre plaisir.

Christian Jacq, La reine liberté, Pocket 2011, 1196 pages, €11,94

  • Tome 1, L’empire des ténèbres, 2001,
  • Tome 2, La guerre des couronnes, 2002,
  • Tome 3, L’épée flamboyante, 2002

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Au-delà grec

Les Grecs n’ont aucun dogme sur l’au-delà. Ils ont différentes croyances selon les époques et les sectes.

Conception traditionnelle : « l’effroyable demeure d’Hadès » – un non-lieu.

Le terme désigne à la fois le royaume des défunts et le Dieu qui y règne. Hadès est le frère de Zeus et de Poséidon. Il est le maître d’un lieu impalpable, plongé dans une ombre brumeuse. Le dieu Hadès est un ravisseur universel, selon Callimaque. Il accumule les hommes comme des richesses. Sa seule crainte est que la terre s’ouvre pour mettre au jour aux yeux des autres dieux son royaume pourri. Comme tous les dieux il a droit à des offrandes et, dans son cas, c’est chaque mort inhumé selon les rites. Hadès partage son trône avec la froide Perséphone, fille de Zeus et de Déméter. Selon Homère, le pouvoir de Perséphone consiste à maintenir le reflet des défunts dans un dérisoire état vaporeux et amnésique. Hadès n’est pas Thanatos, il est Zeus souterrain et reçoit l’ombre du défunt qui s’y précipite naturellement à l’issue des rites funèbres. Le point d’accomplissement de la mort est le dieu en même temps que le lieu. Dans l’Hadès, tout est ténèbre, inconscience, inconsistance, réclusion définitive. C’est un empire de la nuit – mais pas un néant. Plutôt un reflet du vivant, un semblant de ce qui a eu vie. Le lieu Hadès est au-delà de ce qui a donné au monde sa figuration. Pour y accéder, on doit traverser le fleuve Okéanos, entité primordiale dont tous les êtres sont issus. Le dieu Hadès est la face invisible de l’ordre du monde.

Conception orphique

Elle réactive la mémoire de l’origine divine de l’âme et nie sa représentation homérique comme vaporeuse et amnésique. L’au-delà orphique est un lieu où l’âme oublieuse de son origine divine – qui a transgressé le double interdit de tuer et de consommer ce qui a vie – est vouée aux souffrances de l’existence terrestre en étant emprisonnée dans un nouveau corps. Seule l’âme qui a vécu de façon orphique, en s’écartant de toute propension à faire couler le sang, pourra progresser jusqu’à Perséphone. En qualité de juge, elle l’autorisera ou non à se rendre dans les saintes prairies. Des lamelles d’or découvertes sur la poitrine du défunt ou auprès de sa main rappellent aux âmes la bonne direction à prendre et le bon mot de passe à prononcer au gardien d’outre-tombe. Elles soulignent un au-delà orphique comme un paysage éclairé, avec une topographie repérable. Pour la croyance orphique, pas de néant non plus, mais la persistance de l’âme. Une croyance en forme de consolation pour nier la mort définitive.

Mystères d’Éleusis

L’Hadès éleusinien est baigné de clarté – mais seulement pour les initiés. L’au delà est toujours situé sous terre selon Pindare, mais l’initiation éleusinienne permet une sorte de répétition pour emprunter le bon itinéraire vers la clarté salvatrice. Cet au-delà de lumière s’ouvre aux seuls défunts aptes à découvrir le chemin, ceux qui ont éprouvé les rites sacrés. Il se ferme à tous ceux qui ont négligé l’initiation – un bon moyen clérical de retenir les adeptes.

Îles des bienheureux

Enfin, pour Hésiode, selon la volonté de Zeus, certains hommes de la race divine des héros échappent à la mort. Ils séjournent dans un au-delà apaisé, aux confins de la terre. Le lieu est situé au bord des tourbillons profonds d’Okéanos. Ainsi Pélée, Kadmos et Achille sont-ils des héros élus pour les îles. Mais elles sont aussi accessibles à tous ceux qui ont eu l’énergie de garder leur âme pure de mal, en suivant la route de Zeus. Platon, dans le Gorgias, associe explicitement les îles des bienheureux à l’idée de récompense d’une vie vertueuse. De façon pré-chrétienne, il fait de l’au-delà un jugement selon les modes de vie observés ici bas.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Roger Borniche, Vol d’un nid de bijoux

L’auteur a été douze ans flic, inspecteur principal de la Sûreté nationale à Paris, après avoir été comique troupier. En 1956, après avoir réalisé 567 arrestations de grands bandits, il devient agent privé de recherche, œuvrant pour les cabinets d’assurance, en même temps qu’écrivain. Il a été adapté plusieurs fois au cinéma. Il décède en 2020 à Mougins, à 101 ans.

Dans ce Vol, il conte le fameux hold-up des bijoux de la bégum, une affaire vraie, qu’il romance pour en faire un polar haletant. Une bégum est l’épouse favorite du sultan, ici celle du prince Ali Salman Khan, fils du chef religieux des ismaïliens et très riche jet-setteur. Il s’est marié en 1949 à Vallauris avec la belle star hollywoodienne Margarita Carmen Cansino, à la scène Rita Hayworth, ex-épouse d’Orson Welles. Il l’a rencontrée à une soirée de la commère hollywoodienne Elsa Maxwell (rien à voir avec Ghislaine, la copine d’Epstein, Elsa était lesbienne et n’a pas eu d’enfant). Rita a de quoi faire fantasmer un gang corse, financé pour l’occasion par la mafia américaine afin de gagner encore plus d’argent pour faire circuler la drogue. Ils ne veulent pas moins que l’enlever pour faire cracher les milliards au bassinet du khan.

Pour cela, un indic est consulté, le colonel Leslie Norton, ancien d’Indochine qui fricote avec le Deuxième bureau et avec la CIA. Sauf que le colonel est pétri « d’honneur » ; il ne veut pas donner la date ni l’heure du départ de la villa de Yakimour par le couple princier. Il donne, pour se débarrasser des importuns, la bonne date et heure, mais un lieu différent. Ce pourquoi l’enlèvement échoue, au grand dam de la mafia yankee. Les passagers de la Cadillac ne sont pas les enfants, mais l’Aga khan et son épouse.

Que faire ? Après tout, déjà main basse sur le nid de bijoux que porte dans une mallette la dame : pas moins de 213 millions de francs, dont un diamant gros comme une pièce de 1 F., « la marquise ». Les hommes disparaissent dans la nature. Mais le gros bas du cul « Prépuce », surnommé ainsi par ses comparses parce qu’il porte un col roulé et n’est pas corse mais juif, a été faire changer en personne la batterie d’une Citroën 11 qu’il venait de voler chez un garagiste – qui le reconnaît sans problème tant il est laid.

Des règlements de compte ont lieu entre le gang corse et la mafia américaine. Commence alors la traque des malfrats pour récupérer les bijoux de la bégum. Les services de police rivalisent, les entités régionales de Paris et Marseille se font concurrence. L’inspecteur Borniche est mis en demeure par « le Gros », son commissaire Vieuxchêne, d’activer tous ses indics, y compris Flora la pute, dite « comtesse » dans le civil. Il lui ménage plusieurs cinq à sept avec son amant, le malfrat Gaston Souveix, dit « Raclette » en l’extrayant de la prison pour deux heures de baise torride. De quoi le faire parler sur l’oreiller, ce que Flora rapporte à l’inspecteur pour obtenir une remise de peine.

Planques, indics, fichier, recoupement des informations – c’est toute une enquête à l’ancienne qui se déroule pour le bonheur du lecteur, bien loin des prothèses et procédures techniques actuelles qui inhibent le plus souvent toute réflexion et initiative personnelle. C’est riche, bien découpé, passionnant. Un retour sur la vie française du début des années cinquante, son Paris aux grosses bagnoles toutes américaines, sa Côte aux villas cossue bien isolées dans la campagne, ses scandales politiques et policiers.

Roger Borniche, Vol d’un nid de bijoux, 1985, Livre de poche 1987, 315 pages, occasion €1,01, e-book Kindle €9,99

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Pensez le réel présent, dit Alain

Les faits divers font réfléchir, mais surtout imaginer. Or l’imagination est la folle du logis, celle qui devrait être enfermée, domptée, canalisée, pour ne pas nous rendre fou en totalité. C’est à la raison de le faire, pense Alain. « L’imagination est pire qu’un bourreau chinois ; elle dose la peur ; elle nous la fait goûter en gourmets. »

Ainsi d’un promeneur écrasé par une automobile, tué net. « Le drame est fini ; il n’a pas commencé ; il n’a point duré ; c’est par réflexion que naît la durée », analyse Alain. Celui qui pense à l’accident en juge très mal, car il n’est pas celui à qui c’est arrivé. « J’en juge comme un homme qui, toujours sur le point d’être écrasé, ne le serait jamais ». C’est insupportable, et mieux vaut un fait réel qu’une hypothèse sans cesse ressassée. « Un fait a cela de bon, si mauvais qu’il soit, qu’il met fin au jeu des possibles, qu’il n’est plus à venir et qu’il nous montre un avenir nouveau avec des couleurs nouvelles. »

On souffre de voir un malade, un vieillard Alzheimer, un ivrogne qui regrette un ami mort. « On souffre parce que l’on veut qu’ils soient en même temps ce qu’ils sont et ce qu’ils ne sont plus. » Mais ce n’est pas le réel. Ce qui est réel est l’instant suivant, pas le passé irrémédiable. « Un homme vieux, ce n’est pas un homme jeune qui souffre de la vieillesse ; un homme qui meurt ce n’est pas un vivant qui meurt », analyse le sage. Il n’y a que les vivants qui soient atteints par la mort et, si l’on y est sensible, c’est par empathie, pas par réalité de la mort en sa propre chair.

« De là un faux jugement sur la vie, qui empoisonne la vie, si l’on n’y prend garde. Il faut penser le réel présent de toutes ses forces, par science vraie, au lieu de jouer la tragédie. » Imaginer est la pire des choses lorsqu’elle fixe l’esprit sur le passé révolu. Le mort est mort, paix à son âme ; rien ne le fera revenir, si ce n’est, peut-être, les souvenirs de ceux qui l’ont connu et les œuvres, bonnes ou mauvaises, qu’il a laissé. Le vieillard ne redeviendra pas jeune, malgré les fantasmes des friqués de la tech qui « croient » cela possible. Il faut faire avec le réel, pas le regretter, ni le fantasmer. Il faut vivre au présent concret, et non dans l’imagination du peut-être.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Agatha Christie, Les écuries d’Augias

Six des douze nouvelles publiées dans divers magazines à partir de 1939, et réunies sous le mythe des travaux d’Hercule, le demi-dieu musclé grec ayant donné son prénom au détective bourgeois belge œuvrant chez les Britanniques. Chaque travail du héros antique est illustré à l’époque contemporaine par des maux bien contemporains.

La première nouvelle, qui donne son titre au tome 2 du recueil français, est en effet un grand nettoyage : celui de la presse de caniveau, qui use de fausses images, fausses nouvelles et faux témoignages pour susciter un scandale politique. Rien de nouveau entre hier et aujourd’hui, sinon le détective aux petites cellules grises.

Tel la chère loque, le dénommé Hercule, bien planté dans la terre du bon sens et de l’observation aiguë, va démonter les fake news à la Trompe du torchon X à la Musk nommé Rayons X. Le Premier ministre du Royaume-Uni fait l’objet d’une accusation de malversations, complètement inventées. Comme il dément, paraissent dans la presse des photos compromettantes de l’épouse du même Premier ministre au bras d’un jeune danseur argentin à Paris. Et la suite est à venir…

Poirot, convoqué pour aider, comme Sherlock Holmes le fit en son temps, enquête – et des indices le conduisent à soupçonner le faux. Il retrouve la doublure de la Première dame et la fait citer au procès. C’est édifiant… et la rumeur s’écroule aussitôt. Il faut dire que c’était avant les ravages viraux des réseaux sociaux informatisés. Mais les faits sont les mêmes, la procédure est la même, le démontage est le même.

Pour le reste, le Taureau de l’île de Crète est un jeune homme soumis à une machination sordide ; il se croit affublé d’une tare congénitale… sans se douter que son père n’est pas son père. Les Chevaux de Diomède introduisent la cocaïne dans la société, via un vieux hobereau, récemment installé, et ses trois « filles » fêtardes et volages. Les Troupeaux de Geryon met en scène un gourou de secte, chimiste inspiré qui injecte à ses victimes la drogue de l’extase, avant de les faire passer de vie à trépas par une maladie qu’elles sont plus susceptibles que les autres d’attraper. Les pommes d’or du jardin des Hespérides est un calice mis aux enchères, acquis par un collectionneur contre son concurrent, mais volé avant qu’il puisse le tenir entre les mains ; Poirot le retrouve, dans un lieu inattendu, simplement par déduction, et il fait à son heureux propriétaire, à qui il le rapporte, une proposition elle aussi inattendue. La capture de Cerbère met en scène un gros chien, gardien d’un bar de fêtards, l’Enfer, où les diablotins cornus font griller de la viande sur le feu tandis que des hôtesses circulent entre les tables et que des éphèbes entièrement nus s’ébattent dans un bassin. Le chien sert de coffre-fort à une poudre bien connue qui se vend sous le manteau.

Nouvelles courtes, écrites sec, parfois elliptiques, comme si certaines étaient des scénarios de romans policier non aboutis. Mais on retrouve ce bon vieux Hercule dans son rôle de Poirot qui donne du goût au pot.

Agatha Christie, Les écuries d’Augias – Des travaux d’Hercule tome 2(The Labours of Hercules), 1947, Le Masque, 1978, 190 pages, €5,00

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Guy de Maupassant, Bel-Ami

Georges Duroy, un jeune homme bien de sa personne, taille fine, moustache blonde, air avenant, se taille une place dans Paris grâce aux femmes et au journalisme. Issu d’un couple de paysans cabaretiers normands, il est « monté » à la capitale par ambition, dans ce siècle où quitter la terre était l’avenir. Un temps militaire en Algérie comme sous-officier de cavalerie légère des hussards, où il a aimé descendre de l’Arabe comme du sanglier, il en a eu assez de la discipline et du climat. Engagé comme employé aux Chemins de fer du Nord, il végète, se privant de tout aux fins de mois.

Il retrouve un soir dans la rue un ancien copain de régiment, Charles Forestier, bourgeois établi et marié, et surtout journaliste à La Vie française, un journal financé par les affaires et le clan politique qui soutient l’affairisme. Duroy lui disant sa gêne, Forestier le fait engager comme assistant journaliste auprès de lui pour le double de son salaire aux chemins de fer. Il le convie à une soirée mondaine à son domicile, où il rencontrera du monde, notamment sa femme et le directeur du journal, Walter. Après s’être payé un costume et une pute, Duroy apprivoise les convives en contant avec verve ses souvenirs en Algérie. Il fait la connaissance de celles et ceux qui vont compter pour son ascension : Madeleine l’épouse de Forestier, Norbert de Varenne poète pessimiste et Jacques Rival chroniqueur parisien, Walter le patron de La Vie française et sa femme Virginie, Clotilde de Marelle et sa fille Laurine encore enfant. Il plaît à la gamine, première marche pour séduire la mère ; elle l’appelle Bel-Ami, surnom gentil qui lui restera et sera adopté progressivement par les autres.

Il doit écrire un article sur l’Algérie mais, autant il parle avec aisance en société, autant il a peine à écrire – vieux défaut de l’éducation française qui fait qu’on écrit autrement qu’on cause. Forestier lui conseille de voir sa femme. Celle-ci l’aide volontiers, comme elle aide son mari. Elle est fine, cultivée, et sait trousser une anecdote, sans oublier de rajouter des histoires inventées pour faire plus vrai. C’est le début d’un attachement, qui passera de l’intérêt à l’amitié puis à l’amour, avant la trahison.

Car Georges Duroy est un arriviste qui n’a pour seule jouissance que son égoïsme de prédateur. Il séduit Clotilde de Marelle et couche avec elle régulièrement dans le dos du mari ; elle loue même un petit meublé en rez-de-chaussée pour faciliter la chose. Il s’entiche de son métier sous l’égide de Saint-Potin, reporter qui lui apprend les ficelles du métier, et recueille des « échos » qui ont du succès. Comme Forestier tombe malade d’une mauvaise toux qui le conduira à la tombe, il prend de l’importance au journal. Madeleine le supplie de venir à Cannes où son mari se meurt dans leur belle résidence secondaire. Georges Duroy est atterré par la mort, l’effroi du moribond, la chair qui déjà sent. Il veut vivre et se lance à corps perdu dans la réussite pour ne pas perdre de temps. L’ambition sociale comme antidote à la mort inéluctable, c’est le roman de l’énergie.

Georges n’hésite pas à demander sa main à Madeleine qui, après quelques mois de deuil décent, y consent. Elle l’aide pour ses articles et Georges Duroy investit la place de Charles Forestier, jusqu’à se faire harceler par ses collègues sous le nom de Forestier parce que ses articles ont le même style (celui de Madeleine). Son épouse invite le grand monde, où elle glane des informations utiles pour le journal. Elle s’aperçoit que Virginie Walter a le béguin pour le bel homme resté jeune qu’est son mari, et le lui dit. Bien que prude et rigide, Georges en fait le siège, par jeu, jusque dans une église ; elle finit par céder, mais ce fut long et éprouvant. Elle sera désormais possédée par lui, aspirant à la baise comme une bacchante, une fois les digues morales crevées. De l’inconvénient d’être un tombeur…

Madeleine, sa femme indépendante et calculatrice, a probablement trompé Forestier avant de le tromper lui. L’héritage de tous ses biens que lui fait le comte de Vaudrec, sans enfants, rend encore plus frustré Duroy. Comme mari, il doit approuver le legs devant notaire ; or il hésite : ne serait-ce pas clamer à la face du beau monde que sa femme avait une liaison avec le comte ? Il convainc Madeleine de faire part à deux, la moitié de l’héritage lui revenant, ainsi le comte sera-t-il considéré comme un ami du couple et pas comme l’amant de Madeleine. Le voilà nanti d’un capital de 500 000 francs, lui qui n’avait rien.

Il veut rompre avec Madame Walter, un brin collante et immature, mais elle lui révèle un secret d’affaires pour le garder. Le nouveau ministre des Affaires étrangères Laroche-Mathieu, qu’il a contribué à amener au gouvernement par ses articles incendiaires sur le précédent, complote la colonisation du Maroc, soutenu par le patron de La Vie française qui a acheté une bonne partie de l’emprunt marocain, encore non garanti, en plus de centaines d’hectares de terres dans le pays. Acheter de la dette marocaine permettra de faire la culbute, une fois la colonisation lancée et l’emprunt garanti par l’État français. Ce délit d’initié, que le ministre a passé sous silence en demandant à Duroy d’écrire un article mitigé, rapporte encore 75 000 francs à Duroy, qui signe désormais ses articles « du Roy » et ajoute, sur les conseils de Madeleine, une particule, « du Cantel » pour Canteleu son village normand. Mais Walter et Laroche-Mathieu sont devenus riche à millions dans l’opération, ce qui frustre une fois de plus l’ambitieux Georges qui y a contribué, sans être récompensé.

Il décide alors de divorcer de sa femme en la faisant prendre en flagrant délit d’adultère avec Laroche-Mathieu, tout nu dans un lit de garni, par le commissaire de police du quartier. Il casse ainsi la carrière du ministre trop vantard, qui ne l’a pas emmené avec lui dans l’affaire du Maroc, et change de femme. Une fois libre, il peut épouser Suzanne, la fille aînée des Walter qui l’aime bien dans sa naïveté nourrie de romanesque, et ainsi profiter de sa dot à millions. Madame Walter refuse catégoriquement mais Monsieur Walter, réaliste froid en affaires, reconnaît le talent de Georges et consent. Après le mariage en grandes pompes à l’église de la Madeleine, il se fait dès lors appeler « baron du Roy de Cantel » – les titres n’étant plus reconnus par la République, et la société acceptant bien volontiers que les riches portent particule (ainsi Balzac, devenu « de » Balzac).

Vulgaire et peu cultivé, Georges Duroy sait s’insinuer et apprendre ; il a l’énergie chevillée au corps, seule vertu qui compte dans le monde d’après 1789, comme Stendhal l’a montré. L’arrivisme est bien considéré si l’on réussit à devenir riche, à baiser et épouser qui il faut – seule l’apparence compte, et la vigueur sexuelle en est une composante. Ce sont les femmes qui, dans la société, font et défont les réputations. Il faut pour cela coucher, sinon aimer, du moins le feindre. Cinq femmes vont initier le jeune Georges Duroy aux secrets de la mondanité et lui assurer la réussite, de Rachel la pute de l’Opéra à Suzanne, la fille du patron millionnaire.

La France est, en cette fin de siècle, en pleine expansion capitaliste et coloniale. La presse, la politique, la finance s’entremêlent, les uns corrompant ou aidant les autres – cela n’a pas changé, sauf que le territoire est désormais le monde. A noter qu’une revue d’affaires nommée La Vie française a paru dès 1945 jusqu’en 1999, avant de devenir La Vie financière puis de disparaître en 2008. Portrait du député Laroche-Mathieu, sous les traits duquel on peut reconnaître nombre de nos députés contemporains, à commencer par François Bayrou :« C’était un de ces hommes politiques à plusieurs faces, sans convictions, sans grands moyens, sans audace et sans connaissances sérieuses, avocat de province, joli homme de chef-lieu, gardant un équilibre de finaud entre tous les partis extrêmes, sorte de jésuite républicain et de champignon libéral de nature douteuse, comme il en pousse par centaines sur le fumier populaire du suffrage universel. Son machiavélisme de village le faisait passer pour fort parmi ses collègues, parmi tous les déclassés et les avortés dont on fait des députés. Il était assez soigné, assez correct, assez familier, assez aimable pour réussir. Il avait des succès dans le monde, dans la société mêlée, trouble et peu fine des hauts fonctionnaires du moment. On disait partout de lui : ‘Laroche sera ministre’, et il pensait aussi plus fermement que tous les autres que Laroche serait ministre. » (2ème Partie, Chapitre 2)

Les combines, l’argent, l’érotisme de l’intérêt et du plaisir, masquent la mort qui rôde et aura le dernier mot. C’est l’angoisse qui fait vivre à fond cette vie-même, semble dire le roman.

Guy de Maupassant, Bel-Ami, 1885, Folio 1999, 438 pages, €3,50, e-book Kindle Petits classiques Larousse €2,99

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Jean-Louis Fetjaine, Brocéliande

La suite du Pas de Merlin, chroniqué sur ce blog. Le jeune prince Emrys Myrddin, fils de la reine Aldan, doit fuir la grande Bretagne ravagée par la guerre durant la conquête de l’ouest des Saxons sur les Bretons. Il s’embarque avec le moine Blaise, ex-chapelain de la reine sa mère, qui l’a mandaté pour protéger son fils.

Sur le coracle qui transporte les réfugiés, les trois marins sortent leurs coutelas ; ils vont égorger les migrants pour s’emparer de leurs biens. Par son regard et son agilité, Merlin les met en déroute, aidé du guerrier Bradwen qui rejoint la petite Bretagne pour s’y tailler une place. La brume, la volonté et la rapidité de l’action effraient les paysans ignares qui croient à la sorcellerie, ce pourquoi Merlin et son moine sont dénoncés au seigneur du lieu, l’île de Batta, ancien nom de Batz.

Les évêques, convoqués par le comte de Leon Withur, ont à juger du moine, accusé d’hérésie car il croit en la bonté de Merlin, enfant non baptisé, qui ne peut « donc » (soulignez bien cette manifestation de sectarisme) bénéficier de la grâce divine. Pourtant, Dieu n’est-il pas le créateur de toutes choses ? De tous les êtres ? Y compris le diable ? Blaise est excommunié et condamné à se racheter en fondant sous les ordres du moine Méen un monastère aux marges de la grande forêt celtique qui couvre le centre de la Bretagne. Merlin, lui, s’évade avec l’aide de Bradwen, un soir de brume épaisse sur les marais de Yeun Elez, infesté selon les superstitions de farfadets, korrigans, lutins, fées, elfes et poulpiquets, créatures du diable comme chacun croit savoir.

Les chemins de Merlin et de Blaise se séparent. Bradwen est éliminé par les fines flèches des elfes, une fois dans la forêt, au grand dam de Merlin, fils d’elfe lui aussi, qui en avait fait son ami. Il se retrouve maîtrisé d’une pression sur la veine du cou, déshabillé, couché dans un berceau de fougères. Il dort deux jours, épuisé, avant de se lever, toujours nu, et de scruter la forêt au seuil de son berceau. Il est né à nouveau, chez lui, dans le domaine de son père Morvryn, un elfe qui a aimé la future reine Aldan au point de lui faire un fils.

Merlin fait donc connaissance de son peuple, son grand-père Gwydion, sa demi-sœur Gwendyd qui va toujours nue, les elfes en tunique ou sans rien qui se fondent entre les feuilles et se confondent avec les souches ou la mousse – ce pourquoi un œil humain ne les voit pas. Il apprend la langue elfique, où son nom est Lailoken ; il joue avec les enfants tout nus ; il est initié par les fées des arbres qui tracent sur son corps des runes oghamiques. Puis il se fond dans les éléments durant des mois, étant tour à tour eau, poisson, loutre, daim… Car le peuple des elfes est immergé dans la nature, il ne fait qu’un avec elle – contrairement aux chrétiens, dont le Dieu sépare radicalement l’esprit de la matière, ordonnant à ses créatures humaines d’être maîtres et possesseurs de la nature.

Mais son passé humain, trop humain, rattrape Merlin. Cylid, le serviteur breton de la reine Guendoloena, devenu libre, a hésité longtemps avant d’accomplir la dernière mission : avertir Merlin que son fils est en danger. Treize ans ont passés et Cylid se met en route pour traverser la Manche et rejoindre la petite Bretagne où Blaise est confiné. Juste avant de mourir, il lui demande d’alerter Merlin. Blaise s’enfonce dans la forêt, manque d’être dévoré par les loups, mais Gwendyd la chef de meute, sœur elfe de Merlin, les en empêche in extremis.

Merlin retrouve son moine et entreprend avec lui la traversée vers Dal Riada, où règne son mari Aedan Mac Gabran, le roi des Scots. Mais il est trop tard : le jeune Arthur, fils de Merlin et bâtard d’Aedan, a été adopté par lui comme son fils et traité comme les autres. Son demi-frère aîné Garnait le hait, comme il hait sa marâtre Guendoloena, un peu plus jeune que lui, qui lui a ravi son père. Dans la guerre qui se prépare, il confie à Arthur, 13 ans, un commandement dans l’armée, et se garde bien de se porter à son secours lorsqu’il est pris au piège. C’est le destin historique d’Arthur que de mourir vers 537 à la bataille de Camlann.

Merlin le pressent. Il n’a plus rien qui le retienne, sauf la vengeance envers Ryderc, le roi trop faible, qui se croit roi suprême de tous les Bretons mais est incapable d’obtenir une victoire contre les Saxons. Il se rend à son fort au-dessus de la Clyde pour lui ravir son torque, que le roi Guendoleu avait confié personnellement à Merlin pour le donner au plus valeureux des rois bretons. Ryderc en est indigne. Merlin s’élance en haut de la tour et jette le bijou d’or dans la rivière. Ryderc, fou de rage le tue d’un lancer d’épieu et Merlin meurt empalé, pendu, noyé, comme il l’avait prédit, par l’épieu qui lui a transpercé le corps, le filet sur lequel il est tombé qui l’a étranglé, et l’eau de la Clyde dans laquelle sa tête a plongé.

Fin de l’histoire, un peu rapide. L’auteur conclut, « mais c‘est ainsi que s’achève l’histoire de Merlin, fils et père d’Arthur, ni vraiment fils ni vraiment père, dont on dit que l’âme vit toujours en Brocéliande auprès de Gwendyd. » Intéressante fantaisie historique, proche des faits avérés par les textes, mais qui laisse sur sa faim.

Jean-Louis Fetjaine, Brocéliande, 2004, Pocket Fantasy 2006, 335 pages, €2,14, e-book Kindle €12,99

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Jean Lartéguy, Les centurions

Un roman de journaliste sur le terrain qui a été militaire, comme ceux qu’il décrit. Roman de génération, des adolescents qui ont fait de la Résistance, se sont engagés par patriotisme dans l’armée de Leclerc, puis sont partis défendre l’empire contre le communisme en Indochine, avant de se retrouver piégés en Algérie, département français, où ils ont moins fait « la guerre » que participé à une « opération spéciale » que les politiciens n’ont jamais eu la volonté de gagner.

Le roman se divise en trois parties. La première au Vietnam, où les parachutistes sont confrontés au travail de fourmi du communisme, qui robotise les corps après avoir lavé les esprits. Ils subissent l’humiliante défaite de la cuvette de Dien Bien Phu, une position stratégique indéfendable, que les états-majors en chambre n’auraient jamais dû penser à occuper. Mais, comme en 40, les badernes qui gouvernent ne connaissent pas le terrain. Une fois prisonniers dans les camps de Ho Chi Minh, les officiers sont « rééduqués » par la propagande, et se convertissent fictivement au communisme pour obtenir des avantages, sans en penser pas moins.

Ils découvrent surtout la force du Vietminh : être dans la population comme un poisson dans l’eau. C’est moins « le matériel » (les profs diraient les moyens) que la force morale qui compte. Pour gagner une guerre, il faut faire adhérer la population à ce qu’on défend. Par exemple la perspective du développement, des libertés, voire l’indépendance. Impensable pour les politiciens de la IVe République, soumis aux lobbies coloniaux ou à la corruption du trafic de piastres. Les combattants qui croyaient à leur mission sont abandonnés à leur mouscaille, les familles locales qui leur avaient fait confiance laissées à leur sort maudit. De quoi être amer.

Lorsqu’ils rentrent d’Indochine, une fois la paix signée à Genève, ces officiers ne se reconnaissent pas dans la France consumériste, politicienne et affairiste de la fin des années cinquante. Ces mercenaires de retour d’Indochine et qui vont être envoyés pour rien en Algérie, sont des Réprouvés, comme ceux d’Ernst von Salomon après la défaite allemande de 1918, suivie du nihilisme politique. Raspéguy les décrit, ces camarades : « Je les sais maintenant naïfs et pitoyables, voulant être aimés et se complaisant dans le mépris de leur pays, capables d’énergie, de ténacité, de courage, mais aussi disposés à tout abandonner pour le sourire d’une fille ou la promesse d’une belle aventure. Ils se sont montrés à moi sous leur vrai jour : vaniteux et désintéressés, assoiffés de comprendre et répugnant à s’instruire, malades à en crever de ne pouvoir suivre un grand chef injuste et généreux et d’être obligé de chercher, parmi des théories politiques et économiques, une raison de combattre… qui remplaçât ce chef qu’ils n’ont pu trouver » III.5. Dans la France des années cinquante, les filles ne pensent qu’à jouir, les garçons qu’à faire la fête, et les adultes qu’à gagner toujours plus d’argent – au prix de toutes les compromissions.

Comme celles de soutenir le FLN en sous-main, pour garder des « intérêts » en Algérie quoi qu’il s’y passe, ou aider par idéal niaiseux des terroristes « cultivés », qui résistent eux aussi à l’occupation étrangère en massacrant, dans des affres sexuelles, femmes et enfants blancs. Le propos de l’auteur est anti-communiste, anti-colonialiste, anti-politicien, ces faux-culs qui promettent de garder l’Algérie à la France tout en négociant secrètement avec les massacreurs. Les personnages sont inventés, mais s’inspirent de personnages réels, tels Aussaresses ou Bigeard. Hypocrisie des politiciens de la IVe : en Algérie, le préfet Serge Barret signe le 7 janvier 1957, sur ordre du ministre résident Robert Lacoste, une délégation de pouvoir au général Massu, disposant que « sur le territoire du département d’Alger, la responsabilité du maintien de l’ordre passe, à dater de la publication du présent arrêté, à l’autorité militaire qui exercera les pouvoirs de police normalement impartis à l’autorité civile ». C’était reconnaître l’état de guerre, donc suspendre le droit du temps de paix. Mais « la morale » à Paris était contre, les juges contre la torture, d’où le sentiment d’être une fois de plus abandonnés et piégés, d’où l’OAS.

La contre-insurrection, ou « guerre révolutionnaire » en référence à Mao son théoricien, consiste à faire la guerre autrement. Fini « l’honneur » et le matériel, place à l’efficacité et à la psychologie. Il s’agit moins de gagner du terrain que de gagner les cœurs et les esprits. Fini l’esprit bovin de 14-18 où l’on exécutait les ordres, chargé de barda. Le capitaine Raspéguy : « Moi, je veux des types qui espèrent, qui veulent gagner parce qu’ils sont les plus agiles, les mieux entraînés, les plus malins, et qu’ils tiennent à leur peau. Oui, je veux des soldats qui aient peur, qui ne s’en foutent pas de vivre ou de mourir. Les délires collectifs, très peu pour moi, c’était peut être ça, Verdun ? » II.3.

Les actions militaires doivent s’accompagner d’actions civiles pour rallier la population et la séparer de la guérilla, le renseignement est crucial et non accessoire (y compris le syndrome de la « bombe à retardement »), la guerre psychologique use de la propagande pour donner une perspective sociale aux actions, et pour contrer la propagande adverse, le quadrillage du territoire permet de garder le terrain sous contrôle économique et moral. Le colonel Roger Trinquier en fait un manuel en 1961 (réédité en 2008 avec une préface de François Géré) : La Guerre moderne, mais le roman de Lartéguy donne l’essentiel.

Si les Américains, en Irak et en Afghanistan, avaient appliqué ces méthodes, qui les ont longtemps intéressés, ils ne seraient pas partis la queue entre les jambes après avoir dépensé en vain des millions de dollars (la seule chose qui compte à leurs yeux). Si les Français sous Hollande avaient allié la politique des tribus à l’opération Barkhane contre les islamistes, ils n’auraient pas échoué aussi lamentablement…

Prix Eve Delacroix de l’Académie française 1960

Deux suites aux Centurions : Les Mercenaires 1960, Les Prétoriens 1961 (chroniqués sur ce blog).

Le film américain tiré du roman est nul et ne comprend rien ni à l’Histoire, ni au propos moral de l’auteur.

Jean Lartéguy, Les centurions, 1960, Presses de la Cité 2011, 588 pages, €25,00

Jean Lartéguy, Les Mercenaires – Les Centurions – Les Prétoriens – Le Mal jaune – Les Tambours de bronze, Omnibus 1989, 1200 pages, €74,83

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Patricia Wentworth, Le marc maudit

L’émule d’Agatha Christie en vieille dame anglaise conservatrice mais féministe sévit toujours. Cette fois après-guerre dans un manoir anglais, huis-clos d’une fermentation familiale qui aboutit au maudit marc. Pas le prénom, mais fort de café. De quoi donner des idées noires pour un polar noir. La détective amateur Maud Silver, toujours vêtue à l’économie comme à l’époque victorienne, et tricotant son éternelle chaussette pour Derek, l’un de ses petits-neveux, est sollicitée par Jimmy Latter, un hobereau de la campagne (non loin de Londres quand même). Sa femme Loïs a peur d’être empoisonnée.

C’est un certain Memnon, voyant extra-lucide, qui le lui a prédit, et certains malaises apparaissent en effet périodiquement après les repas. Ils passent vite, mais se renouvellent. La belle serait-elle enceinte ? Pas elle ! Dominatrice, sûre d’elle-même, usant de son pouvoir incomparable de séduction, elle règne sur Latter End, le manoir. Elle a épousé l’héritier Jimmy deux ans auparavant, au lieu du beau jeune cousin Anthony, avec qui elle a flirté avant son mariage. Mais elle aime l’argent, elle est dépensière. Elle méprise ceux qui n’en ont pas, comme les parasites du manoir et les domestiques. En fait, elle se fait détester de toute la volière. Car seuls deux hommes occupent le manoir au milieu d’une kyrielle de femmes : Jimmy le propriétaire et son cousin Anthony, qui revient en visite après deux ans d’éloignement.

Lorsque Maud paraît, le destin s’est accompli : Loïs a succombé au poison. C’est de la morphine versée dans son café à la turque, avec marc au fond, la seule façon snob pour elle de boire du café. Comme les symptômes précédents incriminaient ce café qu’elle était seule à boire, son mari Jimmy, amoureux d’admiration pour cette belle plante qui a consenti à l’épouser, a décidé d’en prendre aussi. Qui voudrait l’empoisonner devrait l’empoisonner aussi. Mais ce n’est pas ce qui est advenu.

Les tasses étaient dans le salon où seules trois personnes se trouvaient, outre la victime, allant et venant depuis la terrasse : Jimmy, Minnie, Ellie. Seuls Anthony et Julia n’étaient pas encore là. Qui l’a fait ? Loïs s’est-elle suicidée après une violente dispute avec son mari, qui l’a surprise dans la chambre de son cousin en chemise de nuit et en pleine tentative de flirt ? Jimmy l’a-t-il tuée, effaré de voir qu’elle ne l’aimait pas et vexé de cette humiliation ? Minnie a-t-elle décidé de se venger de son renvoi du manoir par Loïs, la désormais maîtresse de maison, elle qui y résidait depuis vingt-cinq ans ? Ellie, la sœur du Julia, est exploitée comme une domestique malgré sa fatigue de tenir un manoir sans assez de personnel après-guerre ; elle voulait faire venir son mari Ronnie, blessé à la jambe et soigné à l’hôpital, mais Loïs s’y est opposée catégoriquement : s’est-elle vengée ?

Maud Silver assiste le macho chauvin mais rigoureux inspecteur principal Lamb, flanqué de son jeune impeccable sorti des écoles sergent Franck Abbott. Son avantage consiste à se fondre dans la population et à susciter les confidences de ces dames, les sensibles et qui n’osent pas se confier aux hommes, encore moins à des policiers. Ainsi Polly, l’aide-cuisinière de 17 ans qui « a vu » quelque chose, la cuisinière depuis cinquante ans au manoir, Manny, qui « a fait » quelque chose, et la langue de vipère dans un corps lubrique Gladys qui se voit volontiers exposer ce « qu’elle a écouté aux portes » théâtralement devant le juge.

Le dilemme entre suicide et assassinat sera tranché par les bribes de témoignages replacés dans le puzzle des événements et la sociologie de la volière. Car, outre l’intrigue cérébrale à la Agatha, le roman de détective se double, chez Patricia Wentworth, d’une fine analyse des tempéraments et de la société de son temps. Une vieille Angleterre brutalisée par la guerre et la perte des repères comme des hommes, où les femmes doivent prendre en main leur destin.

Toujours délicieux à qui aime la vieille Angleterre.

Patricia Wentworth, Le marc maudit (Latter End), 1949, 10-18 2000, 319 pages, occasion 1,50 , e-book Kindle €9,99

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Le mal vient qu’on néglige le vrai, dit Alain

En décembre 1910, le philosophe relit Épictète. Et ce qu’il lit fait tilt : « Supprime l’opinion fausse, tu supprimes le mal », dit Épictète. Et il cite nombre d’exemples. C’est l’ignorance et la peur qui crée le mal, non la vérité. « Le remède est le même, contre toutes les peurs et contre tous les sentiments tyranniques, analyse Alain, il faut aller droit à la chose et voir ce que c’est. »

Les marins ont peur de la tempête alors qu’ils devraient avoir peur de leur savoir-faire ou de leur bateau. Ont-ils bien vérifié les voiles ? Bien vérifié les cordages ? Bien vérifié que la barre peut tenir ? Si des marins se couchent en voyant des rochers approcher, c’est bien de leur faute s’ils se fracassent dessus. Ce n’est pas la faute des rochers, mais de leur abandon, de leur peur de les affronter, de leur ignorance de ne les avoir pas vus. « Celui qui saurait penser simplement à des rochers, à des courants, à des remous, et en somme à des forces liées entre elles et entièrement explicables, se délivrerait de toute la terreur et peut être de tout le mal. »

Voir clairement ce que l’on fait est la seule façon de s’en tirer face au destin. Car le destin n’est que hasard qu’on laisse faire si l’on ne fait rien – ou manipulation par les auteurs des fausses vérité, ces fake news si prisées des dictateurs à la Trump ou Zemmour. Prenons comme exemple ce qui nous préoccupe aujourd’hui, la guerre possible contre la Russie dans quatre ans. Ciel, la guerre ! s’exclament les imbéciles. Au secours, virons pacifistes ! disent les lâches, en général de gauche, comme ceux qui ont voté en 40 les pleins pouvoirs à Pétain. Comme si être pacifiste avait un jour écarté le risque de guerre. Se soumettre à Hitler n’a pas empêché Hitler d’envahir la Pologne puis la France. Se soumettre à Poutine aboutirait au même résultat.

Il ne s’agit pas d’être va-t-en-guerre, il s’agit de préparer une guerre possible. La paix est à ce prix ? Or l’ogre de Moscou joue sur la peur, il adore rouler sur sa langue les mots de nucléaire ou de bombe, car il sait que cela fait peur aux frileux bourgeois hédonistes – ceux qui s’offusquent des tueries du narcotrafic mais n’en achètent pas moins leur shit (« la merde » en globish) auprès des trafiquants. Poutine sait que toute bombe lancée engendrera une bombe en retour et que son peuple en souffrira, et lui en premier. Peut-être est-il suicidaire ? Peut-être est-il en fin de vie ? Peut-être est-il assez malade dans son corps et dans sa tête pour le croire ? Peut-être, pense-t-il ainsi entrer dans l’histoire ? Comme Staline comme Hitler, comme Mao, comme Pol Pot, comme tous ces grands massacreurs de l’humanité. En tout cas, céder à la peur n’est pas la solution. Faire face à ce qui arrive est la bonne attitude. « Il faut aller droit à la chose et voir ce que c’est. »

Or, ce qui est est que la Russie est une nation qui s’affaiblit de jour en jour, la démographie s’effondre, les élites éclairées s’exilent, l’économie part à vau-l’eau, tout entière à la guerre. La Russie se vend à la Chine, gorgée de ces matières premières dont elle se fait gloire, mais qui sont déjà du passé : le pétrole, le gaz. La population est trop faible pour tenir l’au-delà de l’Oural, sous-peuplé jusqu’au Pacifique. Ces terres que les Chinois innombrables, dix fois plus nombreux que les Russes, investissent depuis des décennies à bas bruit.

La Russie veut faire peur car elle est de moins en moins crédible. Elle croit l’Occident faible, et notamment l’Europe qui a fléchi hier face à Hitler et qui fait aujourd’hui le gros dos face à Trump. Mais il faut craindre les réactions de ceux qui sont acculés le dos à la mer. On l’a vu en Ukraine, le peuple était plutôt pacifique, pro-européen, pro-hédoniste. Devant l’invasion, ils se sont rebellés, ils ont résisté, et ont bouté dehors la grande armée russe soi-disant invincible, qui ne parvient qu’avec de très gros efforts et de très lourdes pertes à récupérer quelques kilomètres carrés.

Seule une analyse du vrai permet de surmonter les obstacles et d’agir comme il le faut. Certainement pas les fantasmes, ni les croyances, ni la peur. Ni les fake news des complotistes qui préparent le pouvoir autoritaire !

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Jean-Louis Fetjaine, Le pas de Merlin

Le philosophe historien journaliste éditeur Festjens (dit Fetjaine) aime la période médiévale et les elfes, ces créatures du monde ancien (pré-chrétien). Il a analysé l’histoire de Merlin et d’Arthur, concluant dans sa préface que, si Merlin a bien existé (l’enchanteur, pas le Docteur chanteur), Arthur est plus douteux. Ce « roi » n’était peut-être que chef de guerre et pas roi rassemblant les Bretons ; il a peut-être assimilé sur son nom divers personnages du VIe siècle ; son nom même serait un surnom, puisqu’il désigne l’ours, symbole mâle et guerrier. Avec cette histoire remise sur les rails, l’auteur invente une fantaisie : la prime jeunesse de Merlin, surnommé « le jeune merle » pour son chant de barde et ses cheveux noirs corbeau, ci-devant « prince Emrys Myrddin, héritier d’Ambrosius, roi de Dyfed » (sud du Pays de Galles).

Prince ? Il est le fils de la reine Aldan, mais son véritable père n’est pas celui qu’il croit, la mère l’a avoué en confession à son chapelain Basile, et celui-ci l’a répété à son évêque, donc à tous les nobles alliés des chrétiens. C’est que le christianisme est redoutable, il contrôle les âmes par l’aveu de leurs « fautes » comme un commissaire politique. Emrys, dit Merlin, est donc considéré comme « le fils du diable » par les curés et les héritiers. Il a de plus une apparence hors des normes : « Malgré les années passées à s’exercer à l’arc ou à l’épée, à se battre au bâton ou à la dague, à chevaucher et à chasser avec les fils du vieux roi Ceido de Cumbrie, Merlin n’avait ni grandi ni forci et paraissait aussi frêle qu’une jeune fille, même si cette apparence se révélait rapidement trompeuse à quiconque venait se mesurer à lui » p.49. Il n’a pas froid et ne garde qu’un bliaut et les bras nus en chevauchant, malgré la brume du pays. Il a 15 ans et l’adolescence le prend tout entier. Il a vécu ses jeunes années sans amour de sa mère, malgré l’amitié du fils d’Ambrosius Guendoleu, devenu roi à son tour, et qui en a fait son barde. Car le jeune garçon apprend vite et retient tout. Ce savoir, doublé du don d’observation, fait peur aux ignorants et aux incultes. Le lecteur saura en même temps que lui dans le courant de l’histoire qui est son père, dont sa mère dit dès le début qu’il lui ressemble.

Nous sommes en 573 de notre ère, l’empire romain (d’Occident) est mort et les marges du nord éclatent en royaumes claniques, les Bretons luttant contre les Angles, les Saxons, les Gaël, les Pictes, les Scots. La Bretagne comprend la Grande (tout l’ouest de l’Angleterre) et la Petite (« notre » Bretagne avec sa forêt Brocéliande). Le jeune roi Ryderc de 18 ou 19 ans, du royaume voisin, convoque les rois bretons pour désigner un riothime, un « grand roi » fédérateur (analogue à Vercingétorix) pour combattre les envahisseurs païens massacreurs. Il croit être nommé à ce poste mais, sous le patronage du vieux saint Colomba et de l’évêque évangélisateur Kentigern, c’est Guendoleu qui est choisi par la reine Aldan, veuve d’Ambrosius et mère de Merlin, et le lourd torque d’or lui est confié. Il est déçu et amer. Rien de pire que les divisions internes, elles font le jeu de l’ennemi.

A la cour de Ryderc, le jeune Merlin que l’auteur nomme constamment « l’enfant », rencontre sa mère, qu’il n’a pas vu depuis dix ans, et la sœur du roi Ryderc, Guendoloena, « 16 ou 17 ans au plus ». Il lui plaît, elle l’embrasse, puis durant deux jours chevauchent dans la plaine et font l’amour. Guendoloena lui a sacrifié sa virginité et porte désormais en elle le fils de Merlin. Il ne le sait pas, elle va se marier pour l’alliance avec le roi des Dal Riada (Écosse de l’ouest), Aedan, qui a déjà quatre fils dont l’aîné a 18 ans. Le nouveau bébé sera réputé de lui – ainsi vont les mœurs médiévales.

Merlin va suivre Guendoleu, affronter avec lui la bataille où il sera tué, sauvera le torque avec l’aide de Blaise, prêtre chrétien détaché par sa mère Aldan pour le protéger, lui qui ne croit pas au Christ mais aux anciennes forces druidiques. Merlin va être blessé, se cacher dans la forêt, être soigné par des elfes et se retrouver nu sur la mousse, sous un drap de moire, ses blessures pansées et un berceau tressé de baies à ses côtés. Va alors commencer une errance pour rejoindre la forteresse de sa mère et lui remettre le torque, sous les assauts des soldatesques ethniques qui font la chasse aux guerriers, violent les femmes et massacrent les enfants après avoir volé chevaux, bétail et provisions. Merlin ne reverra pas sa mère, sauf en songe, blessée d’une flèche dont elle mourra dans la réalité.

Séparé de Blaise, qui parvient à rejoindre la forteresse du sud et donner l’extrême-onction à la reine Aldan, Merlin fuit dans les montagnes de Preseli, le domaine maudit des esprits, à la veille de la nuit des morts, le Samain celtique devenu la Toussaint. Là, dans le froid rigoureux qui le fige, il ouvre son esprit aux âmes errantes et les absorbe toutes. Il comprend chacun, sait tout de sa mère et de la bâtardise qu’il a soupçonné. Il sait le nom de qui il est le fils. Au matin, hagard, brisé, le cheveu blanchi, il est initié, désormais adulte. Blaise parvient à le rejoindre, puis lui emboîte le pas, le pas de Merlin.

Une belle fantaisie historique, malgré des noms à coucher dehors. La survie de l’esprit et du savoir ancien malgré la barbarie et l’emprise du christianisme. Sensuel, réaliste et bien écrit, un conte bien agréable à lire pour s’évader du présent.

Prix Imaginales du meilleur roman de fantasy 2003

Jean-Louis Fetjaine, Le pas de Merlin, 2002, Pocket Fantasy 2008, 337 pages, €2,14 , e-book Kindle €12,99

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Philip Roth, Le théâtre de Sabbath

Philip Roth, né à Newark l’année où Hitler parvient au pouvoir en Allemagne, a 62 ans lorsqu’il écrit la vie de son personnage – juif – Mickey Sabbath. Est-ce la montée de l’andropause et de la progressive impuissance qui va avec ? Il l’explore par tous les bouts, l’art, la musique, la littérature, la santé, l’enfance et la vieillesse, les relations familiales et amicales, la judéité. Une fois essoré, le personnage exprime les deux déterminants de son existence : le sexe et la mort.

Mickey a vécu une enfance heureuse à Bradley Beach dans le New Jersey, au bord de l’Atlantique, entre deux parents aimants et un aîné de cinq ans plus âgé. Morty était l’exemple et le protecteur, un rêve de grand frère athlétique, serviable, travailleur – le préféré de sa mère. Juif pleinement américain, il s’est engagé dans l’aviation à 18 ans, et a été tué par les Japonais aux Philippines dans son bombardier B25 en 1944 à 20 ans. Depuis, Mickey voue une haine « raciste » aux petits hommes jaunes du soleil levant – oui, un Juif peut être raciste. La mort poursuit Sabbath : sa mère se brise à la mort de Morty, sa première femme Nikki disparaît sans laisser de traces, sa seconde femme Roseanna se tue à l’alcool avant de virer lesbienne car son père aurait attenté à sa virginité à 13 ans, sa maîtresse Drenka, catholique croate et aubergiste à la vie sexuelle débridée, attrape un cancer et succombe, son ami des années New York, Linc, se suicide. Au fond, « tout ce qu’on aime disparaît », songe-t-il. Même les planches de la jetée, renversées par une tempête, où il allait pêcher le dernier soir avec son grand frère, avant qu’il ne parte à jamais. Il vit un deuil sans fin, jusqu’à acheter une place pour lui au cimetière juif de sa famille. Tentative littéraire d’épuisement de la mort sous le patronage d’Hamlet, le prince de l’être ou ne pas être méditant devant le crâne de Yorick.

Ce pourquoi Mickey n’obéit qu’à sa propre nature, avec désinvolture. Amoral, Dieu m(’h)a()bite, pourrait être sa devise. Intéressé aux filles à 12 ans, étudiant avec attention les seins à 13 ans, expérimentant le plaisir du vit à 15 ans, il va aux putes dès 17 ans, engagé comme marin dans la marchande, qui le conduit aux Caraïbes où chaque port a sa rangée de bordels aux filles de tous âges et de toutes couleurs. D’où ses démêlés avec la police puritaine de Broadway, lorsqu’en 1956, devenu marionnettiste, il parle des doigts d’une main tandis que les doigts de l’autre décapsulent un sein d’étudiante, fascinée et consentante. L’épouse de son ami Norman lui dira, alors qu’il la drague impunément à 64 ans : « Vous avez un corps de vieillard, une vie de vieillard, un passé de vieillard, et un instinct aussi fort que celui d’un enfant de 2 ans » p.759.

Mickey Sabbath est au fond suicidaire, mais il résiste, de tout son instinct de vie. Il est mêlé (un « mickey » est une boisson droguée à l’insu du buveur) ; son nom même lie le shabbat religieux juif au sabbat populaire des sorcières. Lui ne s’abstient jamais, ne se repose pas, mais mène sans cesse le tapage. Il va toujours jusqu’au bout de ce qu’il ressent. Peut-être est-ce cela, être juif. Il a, comme son auteur, l’intelligence du romancier, « sophistiquée mais jamais cérébrale, toujours connectée à sa sensibilité, et ponctuée d’hilarités sauvages, d’un sens tragique de l’existence, d’ironie, et aussi pour étonnant que cela puisse paraître, des jeux et des grandes naïvetés de l’enfance », écrit son ami juif français Marc Weitzmann dans la biographie de l’écrivain qui vient de paraître, La Part sauvage, Grasset, 2025 – Prix Femina essai.

Dans ce roman post-dépressif, Philip Roth dynamite tout, conventions sociales, lieux communs idéologiques, décence commune. Son personnage est dégueulasse et libidineux, jamais guéri de la perte de son frère, donc de sa mère, mais prodigieusement vivant : rabelaisien, célinien. Roth est un Protée qui englobe tout. Malgré les inévitables longueurs entraînées par le délire de l’écriture, cette biographie d’un personnage imaginaire (mais juif) fait « vrai » dans son humanité universelle.

Philip Roth, Le théâtre de Sabbath (Sabbath’s Theater), 1995, Folio 1998, 656 pages, €13,30, e-book Kindle €12,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Arnaldur Indridason, Le mur des silences

Un polar qui reprend le thème du précédent, Les Parias, ce pourquoi le lecteur a l’impression de l’avoir déjà lu, mais il est plus abouti et abordé sous un angle différent. Si l’histoire personnelle et l’histoire criminelle se mêlent, la fin est étonnante.

Après cinquante ans, un mur s’écroule dans une cave. La maison a plusieurs fois changé de mains, les femmes qui y habitaient faisant souvent état d’un malaise. Justement, un cadavre est retrouvé derrière le mur, tué et caché là dans le silence. Qui est-il ? Qui l’a fait ? Pourquoi l’a-t-il fait ? Cela va trotter dans la tête de l’ex-inspecteur Konrad, veuf, dépressif et alcoolique (comme beaucoup d’Islandais…).

Il est de plus obsédé par la résolution du meurtre de son père Joseph, survenu un soir près des abattoirs, dans la zone des fumoirs de viande. Jamais l’affaire n’a été menée à son terme et son prédécesseur, Palmi, en retraite lui aussi, a décidé d’interroger à nouveau Konrad, alors adolescent à l’époque : et si c’était lui qui l’avait poignardé ? Sa mère venait en effet de lui apprendre pourquoi elle avait quitté la maison avec sa jeune sœur, et cela avait mis Konrad en colère. L’homme, surnommé Seppi qui est un nom de chien, était violent et aux marges de la loi. Il battait sa mère et attouchait sa fille, alors très jeune. Cela se faisait dans les années cinquante (et pas qu’en Islande, tous les collèges catho l’ont connu). Dès ses 16 ans, Konrad avait riposté à son père qui le cognait parfois, et cela avait cessé. Aurait-il, dans sa rage d’avoir appris la vérité, eu un geste de trop après sa dispute ? Comme la prescription n’existe pas pour les crimes en Islande, Konrad est dénoncé par Palmi et réinterrogé par la police. D’où sa volonté d’avancer dans l’enquête.

Deux indices nouveaux : seulement un des trois fumoirs était en route le soir de la mort de son père, quelqu’un a pu se cacher dans l’un des deux autres ; un bouton de manchette avec un insigne franc-maçon a été retrouvé sous la paille et la tourbe, peut-être perdu par le meurtrier. Qui était donc maçon en 1963 ? Entre autre un médecin, père d’un autre médecin, tous deux violeurs de petites filles. Le fils, Gustaf, est emprisonné à vie et Konrad l’a déjà rencontré. Son père était franc-maçon. Est-ce lui qui a commandité le meurtre ?

Car Seppi connaissait les trois jeunes qui ont cambriolé la maison du médecin pendant ses vacances en famille au Danemark. Il a négocié avec eux les photos pornos volées avec les devises, que le médecin avait prises de lui en action, nu sur les petites filles, et qu’il voulait absolument récupérer. L’une d’elle, violée par le père ou le fils, a été retrouvée noyée dans le lac, enceinte à 12 ans, l’ADN pointant le coupable. Sauf que les photos compromettantes ont été jetées, invendables. Seppi a-t-il payé son escroquerie de sa vie, via les nervis du médecin ?

L’un des jeunes a œuvré comme maçon dans la fameuse cave où le cadavre est réapparu cinquante ans après. Le mari, Stan, Américain de Pennsylvanie resté en Islande après son service militaire, se saoulait et battait sa femme islandaise Elisa tout en attouchant sa fille Lola – pratiques habituelles des années cinquante. Benony le gentil maçon a pris sous son aile Elisa et le mari n’a pas apprécié.

Un polar noir, dans la nuit et le brouillard islandais. C’est glauque, bien construit, humain. Toutes ces pratiques qui aujourd’hui révulsent sont remises dans leur contexte, la loi passe, les langues se délient. Les femmes relèvent la tête, le sexe se normalise et la société s’apaise. Konrad va-t-il enfin savoir ?

Arnaldur Indridason, Le mur des silences, 2020, Points Seuil 2023, 379 pages, €8,95, e-book Kindle €5,99

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Laissez-vous prendre… par les choses, dit Alain

À l’occasion d’un voyage en chemin de fer en 1910 déjà, notre philosophe réfléchit à ce qu’il entend des voyageurs. « J’entends toujours des gens qui disent, vous n’arrivez qu’à telle heure, comme ce voyage est long et ennuyeux ! Le mal est qu’il le croient ». En effet, le voyage n’est ennuyeux que si l’on s’y ennuie. Pas si l’on passe le temps imposé à regarder ce qui se passe autour de soi.

« Supprime le jugement, tu supprimes le mal, » disait le stoïcien. Et, dit Alain, « si l’on regardait les choses autrement, on serait conduit à considérer un voyage en chemin de fer comme un des plaisirs les plus vifs. » Il suffit d’observer le paysage et les gens, ou même son journal si l’on veut faire de ce temps immobilisé un temps utile. « La vie est pleine de ces plaisirs vifs, qui ne coûtent rien, et dont on ne jouit pas assez », écrit encore Alain.

Les raisonnables sont ceux qui gardent leur passion pour le juste moment, dit le philosophe. Ainsi, l’escrimeur efficace n’est pas celui qui frappe du pied la planche comme un terrible matamore (à la Poutine), mais ce flegmatique qui attend qu’une ouverture lui permette de porter son coup (à la Zelensky).

C’est ainsi que je voyage en train ou en avion, les yeux ouverts et les sens en alerte. Même lorsque c’était à titre professionnel, où il fallait être préparé et ne pas être en retard, rien ne m’empêchait de goûter l’atmosphère, le moment, les gens, le paysage. Et j’ai fait ainsi nombre d’observations heureuses ou édifiantes. On apprend toujours à observer sans juger. D’autant que rien n’empêche de juger ensuite, mais ce n’est qu’ensuite, après analyse et raisonnement.

Laissez être, dit Heidegger ; laissez-vous recevoir dit le voyageur ; « les choses n’attendent qu’un regard pour vous prendre et vous porter, » dit Alain.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Françoise Melonio, Tocqueville

L’autrice, agrégée de lettres modernes, professeur émérite à la Sorbonne, ex-directrice des études à Normale Sup et Science Po, est à partir de 1996 secrétaire scientifique de l’édition monumentale des Œuvres complètes d’Alexis de Tocqueville. Elle a édité ses Œuvres dans la collection de la Pléiade. Elle connaît donc bien le bonhomme, né en 1805 sous l’empire et décédé en 1859 sous le second empire, de tuberculose à 53 ans.

Alexis-Charles-Henri Clérel, comte de Tocqueville, après avoir eu une enfance choyée du fait de sa santé fragile et d’un père attentif, puis eu sa première maîtresse à 16 ans, a été Ministre des Affaires étrangères, Président du Conseil général de la Manche, Député de la Manche, Membre de l’Académie française à 37 ans ; il quitte la politique à 45 ans à cause du coup d’État de Napoléon le Petit. Il est surtout connu pour ses deux chef-d’œuvre de la science politique : De la démocratie en Amérique et L’Ancien régime et la Révolution. C’était un libéral, un noble républicain.« Il va découvrir que la monarchie absolue, la Révolution et l’Empire ne se succèdent pas par accident, mais qu’ils s’engendrent,et que l’absolutisme est la matrice commune au radicalisme révolutionnaire et à la bureaucratie napoléonienne » p.479. Ne voulant s’affilier à aucun parti pour ne pas être contraint, mais nanti d’un fort réseau d’amis, il a pensé et écrit sur les prisons, l’abolition de l’esclavage, les enfants trouvés, la colonisation en Algérie, l’école, l’Église. Il a été de son temps, pragmatique en bon libéral, vivant la transition entre l’aristocratie et la démocratie.

Méprisé et vilipendé durant des décennies en France par les intellos sectaires de la gauche, marxistes rigides issus du stalinisme et du gauchisme 68 qui voyaient en tout « libéral » un fasciste, Tocqueville a été réhabilité par Raymond Aron, François Furet, Marcel Gauchet, Pierre Birnbaum, Pierre Manent, Louis Dumont, Raymond Boudon. Tocqueville a su pointer les bienfaits démocratiques, notamment l’élévation du savoir due à l’aspiration à l’égalité des conditions, mais aussi ses dérives démagogiques, voire tyranniques avec le populisme – d’où surgira Napoléon III. Il note dans La démocratie en Amérique cette tyrannie de la majorité, « un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté ». Nous en sommes toujours là avec les Hillbillies trompeurs et prolos immigrés du méchant con…

Tocqueville a surtout exercé son intelligence sur les questions de son temps et de la politique. Il loue en cela les corps intermédiaires, les communes, les conseils généraux, les associations, les églises, qui permettent aux individus d’exprimer leur liberté pour faire remonter leurs désirs et doléances à l’État qui, en France, a le travers d’être trop centralisé. Nous en sommes toujours là avec le mépris des maires par le président Macron en début de mandat, et les revendications catégorielles violentes des syndicats, contre les réformes des retraites ou les questions agricoles, non résolues on se demande pourquoi, depuis quarante ans.

Durant un voyage de plusieurs mois, il a compris l’essence de l’Amérique, ce pays neuf, grossier, prédateur, obsédé par l’égalité devant la réussite. « Tout gens ayant une langue, une croyance, des opinions différentes ; en un mot, une société sans racines, sans souvenirs, sans préjugés, sans routines, sans idées communes, sans caractère national, plus heureuse, cent fois que la nôtre ; plus vertueuse ? j’en doute. Voilà le point de départ. Qui sert de lien à des éléments si divers, qui fait de tout cela un peuple ? L’intérêt. C’est là le secret » p.102. « Dieu » leur a « donné » le Nouveau monde – ou plutôt ils l’ont pris. Dès lors, les indigènes, les « Indiens » sont leur propriété ; ils en font ce qu’ils veulent, les chassant de leurs terres pour les exploiter. De même le continent tout entier avec Monroe et Trump. En revanche, un gouvernement souple : centralisation politique fédérale, mais décentralisation administrative locale. « La commune est l’école primaire où les Américains apprennent à gérer les affaires publiques, chaque citoyen se tenant pour responsable du bon ordre et de la prospérité locale » p.125 – tout l’inverse de la France.

Françoise Melonio sait relier l’intime au politique, expliquant les idées de l’homme par ses origines, son temps, sa sensibilité, sa raison. Homme privé et acteur politique sont tout un chez Tocqueville. C’est un mélancolique qui assiste à l’effondrement d’un monde et les balbutiements d’un nouveau dans le bruit et la fureur. Cavour citant une conversation avec Tocqueville : « Il s’opérait maintenant un mouvement contraire et jusqu’à un certain point incompatible ; un mouvement politique démocratique et un mouvement social aristocratique : c‘est à dire la répartition générale et égale des droits politiques parmi un nombre toujours croissant d’individus d’une part, et de l’autre la concentration proportionnellement croissante de la richesse dans un petit nombre de mains. Cette anomalie ne peut pas subsister longtemps sans danger grave pour l’état social. Il faudrait mettre en harmonie les forces sociales avec les forces politiques ; c‘est le seul moyen d’établir quelque chose de stable » p.188. Il est lucide sur la société de son temps, mais forme ses opinions lui-même, en digne fils des Lumières. Il étudie, il interroge, il médite – avant de publier des rapports ou des livres. Nous n’en sommes pas là avec nos députés avides de twitter sans cesse pour se « positionner », sans guère réfléchir, si l’on en juge par l’inflation de lois mal rédigées, contradictoires et le plus souvent ineptes. Leur « pensée » n’est le plus souvent que vent qui passe. Contrairement à Tocqueville, ils sont incapables de penser, et parfois contre eux-mêmes.

Tocqueville lance de nombreux traits acerbes et justes sur la France – qui n’a guère changée, à le lire aujourd’hui. « Dans un pays comme le nôtre, pour faire des réformes efficaces et durables, il ne suffit pas d’imposer aux citoyens l’obéissance, il faut encore obtenir leur franche adhésion et leur libre concours. C’est la première vérité dont doivent se pénétrer sans cesse tous ceux qui gouvernent » p.289. Il note « l’incompétence despotique » de l’Administration en Algérie colonisée p.337 ; il accuse « l’esprit même du catholicisme, cet esprit intraitable qui ne peut vivre nulle part s’il n’est le maître » p.354 ; il note déjà chez les députés « le désir de vivre de l’impôt (…) la grande et permanente infirmité de la nation elle-même ; c’est le produit combiné de la constitution démocratique de notre société civile et de la centralisation excessive de notre gouvernement » p.373 ; et chez ceux qui gouvernent, « cette espèce de solitude orgueilleuse où finit presque toujours par vivre l’intelligence des princes longtemps heureux, qui, prenant la fortune pour le génie, ne veulent plus rien écouter parce qu’ils croient n’avoir plus rien à apprendre de personne » p.376. Pour lui, « le socialisme étant le surgeon de l’absolutisme, la carte des révolutions socialistes recouvre celle des États absolus » p.489. On l’a vu depuis en Russie, en Chine, au Cambodge, en Amérique latine…

Alexis de Tocqueville reste un exemple de penseur politique, d’un tempérament pessimiste actif digne d’être imité. Et cette biographie vivante, aisée à lire, replace le lecteur dans l’histoire de son temps.

Françoise Melonio, Tocqueville, 2025, Gallimard biographies NRF, 613 pages, €27.00, e-book Kindle €18,99

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Philip Roth, Le Complot contre l’Amérique

« Sur les décombres de la [crise financière], l’assurance renaissante des jeunes comme des vieux s’était vue dopée par la jeunesse relative de [Trump],et par ses allures de sportif délié, diamétralement opposées aux handicaps physiques de [Biden], séquelles de la polio. Et puis il y avait le miracle du [spatial] et du nouveau mode de vie qu’elle promettait (…), la voie inconnue d’un avenir aéronautique, tout en leur assurant par ses manières vieux jeu, et même collet monté, qu’il n’y avait aucun risque de voir les succès de la technologie moderne éroder les valeurs de la tradition. Il apparaissait donc, concluaient les experts, que les Américains du XXe siècle, las de faire face à une nouvelle crise tous les dix ans, avaient soif de normalité. (…) Le nouveau président des États-Unis, partit rencontrer [Vladimir Poutine]en [Alaska] où,à l’issue de deux jours d’entretiens ‘cordiaux’, il signa un ‘accord’ garantissant des relations pacifiques entre [la Russie] et les États Unis » p.932. On se croirait aujourd’hui, or cela avait lieu en 1940 dans l’uchronie de Philip Roth. Remplacez Trump par Lindberg, crise financière par Grande dépression, spatial par aéronautique, Russie impérialiste par Allemagne nazie, Alaska par Islande, et vous aurez le texte original.

En trois ans de travail, l’auteur quitte pour une fois son univers obsessionnel du sexe, des bites et des seins pour se concentrer sur son autre obsession : les Juifs. Que se serait-il passé, si… ? Il imagine que le démocrate F.D. Roosevelt a été battu aux élections de novembre 1940 au profit d’un héros à grande gueule qui promet la paix, Charles Lindberg. L’aviateur qui a franchi l’Atlantique en 1927 aux commandes de son Spirit of St. Louis est aussi sympathisant du régime nazi et membre du comité isolationniste America First. Tout est vrai de FDR et de Lindberg, comme de beaucoup de personnages historiques dans le livre (leur bio réelle est donnée par l’auteur en annexe). Lindberg, Américain d’origine suédoise, visite l’Allemagne de Hitler en 1936 et assiste aux JO de Berlin, où il considère que le petit caporal est « un grand homme » ; il est décoré en octobre 1938 par le maréchal de l’armée de l’air nazie Goering de la croix de l’Aigle allemand, médaille d’or à quatre petites croix gammées ; il écrit dans son Journal le 1er septembre 1939, dans les jours qui suivent l’invasion de la Pologne par l’Allemagne : « Nous devons nous protéger des attaques des armées étrangères, et de la dilution par les races étrangères (…) ainsi que de l’infiltration d’un sang inférieur. L’aviation est l’un de ces biens précieux qui permettent à la race blanche de survivre dans une mer menaçante de Jaunes, de Noirs et de Basanés » Annexes, p.1230. On le voit, les idées de Trump et de son vice Vance étaient déjà les idées des années trente en Amérique : isolationnisme, ségrégation raciale, égoïsme sacré de l’America First, pari sur l’avance technologique pour sauver ‘la race blanche’ (« Non-Hispanic Whites ») de la submersion raciale – prévue par les démographes aux États-Unis vers 2045.

Pour ce projet ambitieux, Philip Roth fait revivre Weequahic, le quartier juif de Newark, dans le New Jersey de son enfance, et laisse décrire les événements par un Philip entre 7 et 9 ans. Son grand frère Sandy est charmé par le programme d’assimilation des ados, « Des Gens parmi d’Autres », concocté par le nouveau pouvoir pour briser les ghettos et faire découvrir les chrétiens ruraux aux petits juifs urbains restés entre eux. Sa tante Evelyn s’est entichée du rabbin collabo Bengelsdorf et finira par l’épouser, à être invitée à la Maison Blanche et à sympathiser avec la Première Dame. Elle tombera de haut lorsque la répression contre les Juifs « bellicistes » se manifestera par l’assassinat de Winchell, journaliste juif candidat à l’investiture républicaine, les pogroms de nationalistes blancs, dont la mère de son copain Seldon, juive grillée vive dans sa voiture dans le Kentucky où elle avait été « exilée » par le programme de dispersion des quartiers juifs par l’administration. Tout le suspense du roman est d’imaginer ce qui pourrait arriver avec le temps, plus que de constater ce qui survient au présent. Les Juifs ne sont plus américains, mais allogènes, rejetés comme non-Blancs. Ils perdent leur emploi, les meneurs sont surveillés par le FBI. Certaines familles émigrent au Canada, mais pas les Roth.

Philip Roth observe l’obstination de son père à persister dans ce qu’il croit vrai, sans écouter personne. Un trait courant dans la culture juive, si l’on en croit le côté « roquet » de nombre d’animateurs de radio et de télévision juifs. Ils persistent à avoir raison, ils insistent en reposant inlassablement les mêmes questions pour « faire dire » ce qu’ils voudraient entendre dire. Le père n’écoute pas sa femme, qui prépare une cagnotte au Canada au cas où. Lorsque les émeutes commencent et que les frontières sont fermées, il regrette, mais trop tard, toujours trop tard, à cause de sa rigidité mentale – tous comme les Juifs français en 1940.

Heureusement, l’avion du Président disparaît mystérieusement et ne reparaît pas. La théorie du Complot stipule qu’il été subtilisé par les nazis parce qu’il ne les servait plus aux États-Unis, et qu’il va retrouver son fils de 12 ans, le « bébé Lindberg » enlevé en mars 1932 par l’immigré allemand Bruno H. Hauptmann. Le cadavre décomposé découvert près de la propriété serait une substitution, l’enfant aurait été emmené en Allemagne et élevé comme un petit Hitlerjugend afin de « tenir » le président Lindberg et de lui faire faire une politique favorable aux nazis. On pense aussitôt à Trump, qui serait de même « tenu » par la Russie et ses services secrets pour quelque scandale d’argent ou de mœurs… ce qui expliquerait l’inclination trompiste à une indulgence sans précédent pour la Russie mafieuse et impérialiste.

Mais, comme le 1984 de George Orwell qui faisait une allégorie du système communiste, le Plot against America est lui aussi une allégorie des potentialités américaines. Il ne désigne aucun régime en particulier, pas plus celui de Bush le Petit que celui de Trump bis, mais s’applique aux deux, et à d’autres à venir. Si Trump défend les Juifs – son gendre l’est, ses copains milliardaires aussi pour la plupart, et son copain de jeux sexuels Epstein aussi – il ne se défend pas de valoriser la race blanche, au détriment des Noirs, Latinos et autres Jaunes. Il veut les cantonner, les marginaliser, les expulser, manu militari s’ils sont illégaux. La fascisation de l’Amérique est un possible du pays, la « liberté » n’étant au fond pas une valeur en soi, mais seulement le pouvoir libertarien de faire ce qu’on veut lorsqu’on est le plus fort – avec la volonté de le rester. Et ne croyez pas que c’est du fantasme : ça arrive DES AUJOURD’HUI sous sa majesté Trompe II.

Un roman prémonitoire à bien des égards, même s’il est centré uniquement sur les Juifs. Le régime démocratique est fragile, à la merci d’une majorité, le plus souvent crédule et manipulable par les agitateurs populistes et les réseaux. Même les contre-pouvoirs ont leurs limites. D’où l’exigence de l’éducation, de l’esprit critique, de l’analyse des sources, du penser par soi-même – au cœur des libertés des Lumières, et de la tradition grecque.

Philip Roth, Le Complot contre l’Amérique (The Plot Against America), 2004, Folio 2007, 576 pages, €10,50, e-book Kindle €9,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Les dieux antiques attendent tout des hommes

Contrairement au Dieu impérieux qui crée et qui exige une soumission de fils à père, les dieux grecs sont soucieux d’être reconnus par les humains, d’être crus et surtout honorés par des libations, des offrandes et des sacrifices d’animaux. Certes, ils sont immortels et ne se nourrissent pas de chair – mais ils se nourrissent du fumet des sacrifices, qui montre que l’on pense à eux.

Reynal Sorel cite la déesse Déméter, dans un hymne composé peu avant -610, qui craint de perdre de vue sa fille chérie Korê, mariée à Hadès aux enfers. Elle menace alors d’empêcher le grain de germer et, ainsi, de rayer de la surface de la terre la race débile des hommes. Ciel ! s’exclament alors les dieux de l’Olympe : nous serons « frustrés de l’hommage glorieux des offrandes et sacrifices ! » La famine menace donc plus les dieux que les humains. Zeus, en bon dieu grec, propose alors un compromis. Il sera que Korê vive six mois de l’année aux enfers (durant l’automne et l’hiver), et les six autres mois de l’année sur terre (durant le printemps et l’automne). Ainsi s’explique la germination du grain dès la venue des beaux jours.

Les dieux se soucient plus de recevoir que de donner, d’où la puissance des hommes sur eux. Les Grecs n’encensent pas les dieux parce qu’ils sont dieux, donc immortels ; ils savent bien que cet état leur est définitivement interdit. Ils les prient de leur accorder leurs faveurs, en échange des viscères des victimes, dit Aristophane dans Les Oiseaux. Et la poétesse Sapho d’insister sur la façon de donner pour demander : « C’est chose certaine que les Bienheureuses déesses voient d’un regard favorable celle dont la prière s’orne de fleurs et de grâce, et qu’elles se détournent de celles qui ne portent point de couronne. » Les dieux et les déesses ont leurs principes : « Déméter préfère les truies, Poséidon les taureaux, Dionysos les chèvres et les porcs, Athéna les vaches, Aphrodite les cochons, Arès et Hécate les chiens, Zeus les bœufs, Héra les génisses »

Quand celui qui sacrifie répond aux attentes des dieux, il peut espérer une certaine bienveillance divine en retour. Zeus le dit à propos d’Hector dans l’Iliade et à propos d’Ulysse dans l’Odyssée : ils ont bien sacrifié. Les dieux, comme les patrons et les politiciens, sont toujours inquiets de recevoir leurs honneurs.

Les sacrifices citoyens de la cité à ses divinités signifie la reconnaissance de la condition éphémère de l’homme, privée de toute filiation avec le divin. Le sacrifice sanglant n’est pas un rite de communion comme dans le christianisme. Il célèbre une immortalité inaccessible à l’homme. Le corruptible est mangé, l’incorruptible s’envole vers les dieux. Seul le genre de vie orphique favorise le végétarien et un genre de vie en totale rupture avec les conventions de la cité, mais ce n’est qu’une croyance.

Les dieux attendent surtout l’obéissance aux lois non écrites qui sont intemporelles : respecter ses parents, épargner les suppliants réfugiés dans un sanctuaire, se garder de toute relation d’inceste et de tout parjure, garantir aux messagers l’inviolabilité. Et que les humains ensevelissent leurs morts, ce qui est une façon d’épargner au dieu le spectacle de la négation.

On le voit, les relations des hommes et des dieux dans notre culture antique n’a rien à voir avec celle qui l’a submergée et subvertie au début de l’ère chrétienne. La religion impérieuse du Dieu unique restreint la liberté humaine de croire, de penser, d’agir. La conduite doit obéir à des Commandements codifiés expressément, le rituel à une Église qui s’est fait l’interprète de Dieu, toute déviance étant punie sévèrement dans tous les cas. Ni Dieu, ni Jésus ne « réclament » rien des humains ; ils les laissent en apparence libre de « pécher », mais tout péché est punis en ce monde par les clercs, seuls interprètes de ce qu’il faut penser et faire, et dans l’au-delà par le grill éternel. Étrange façon de rassembler les humains dans la cité.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Sylvain Tesson, Avec les fées

Écrivain-voyageur Tesson sur le pont ! Il délaisse les solitudes sibériennes, les périples en moto, la montagne himalayenne, les chemins noirs de la France oubliée, pour cet arc des fins de terre (Finisterre, Finistère, Land’s End, cap Mizen, cap Wrath), qui va des côtes de Galice à l’extrême fin de l’Écosse. Un arc celte qui marque la fin de cette grande migration du néolithique depuis le Caucase vers l’Ouest, avant la traversée en coracle des prêcheurs irlandais, puis des pêcheurs écossais, puis des marins génois partis d’Espagne avec Colomb, puis du Mayflower en 1620. Il embarque sur un voilier de 15 m avec deux amis français, l’un rencontré en Sibérie, l’autre ex-nageur de combat ; il accueillera en route un grimpeur pour les stacks, ces pitons rocheux détachés par l’érosion de la falaise, puis une fille rousse, préraphaélite dit-il, pour passer le canal calédonien.

Sylvain Tesson reste résolument aux marges de notre siècle numérique, de notre civilisation américanisée à outrance (jusqu’aux outrances de Trompe qui vont peut-être la faire refluer). Il revivifie les lointains, les confins, les destins. Les Celtes sont pour lui les explorateurs de l’Europe, les arpenteurs du monde connu, les yeux couleur de mer, délavés par l’horizon. Il salue le mythe (et il a raison), malgré les professeurs qui récusent la celtitude absolue au nom de la science (et ils ont raison). Le mythe est un moteur de foi, la science est quête du réel – ce sont deux ordres différents, complémentaires, comme Nietzsche l’a montré.

Geoffroy de Monmouth et Chrétien de Troyes ont créé la légende du roi Arthur, petit chef de guerre dans le réel, et christianisé le paganisme celte par la geste des chevaliers de la Table Ronde, cherchant un Graal impossible, jamais atteint, tel un lièvre d’entraînement pour les courses de chiens. Les romantiques ont poursuivi la celtitude avec Walter Scott, Victor Hugo, mais aussi Chateaubriand, Louis Aragon, et les poètes, Ossian (qui n’a jamais existé), Yeats ou Wordsworth. Tesson emporte avec lui l’anthologie des poètes anglais de la Pléiade, délavée par le sel, et il avoue s’en servir d’oreiller de cuir lorsqu’il dort en bivouac, sous sa tente « de 800 g » (la modernité a du bon).

Il écrit sec, au marteau comme Nietzsche. Chaque phrase, courte, est une affirmation – ce qui déplaît à quelques demoiselles de bureau, choquées d’une telle désinvolture mâle, si l’on en celles qui se croient obligées de faire des « commentaires ». Il tient un journal où il mêle expériences physiques telles la prise de quart en voilier la nuit et les randonnées à pied ou à vélo, et expériences de l’esprit, empli de réminiscences littéraires et d’élévations spirituelles. Il quête de l’absolu dans les moments, ce qu’il appelle « les fées ».

Pas besoin de ces sylphides prépubères en tutu voletant au-dessus des sources du romantisme pour percevoir la magie de la source telle qu’elle est, dit l’auteur (encore que cela puisse aider les imaginations lentes). « Le merveilleux jaillit sans s’annoncer. Il sourd du ciel, de l’eau, de la terre ou d’un visage. C’est un clignement. On le cherche, il se refuse ; on le veut saisir, il a disparu. Il est difficile à capter, encore plus à définir (…) On a intérêt à se tenir aux aguets » p.77. L’illumination est un choc physiologique avant d’être un choc psychologique. « Ce matin, après les vers de Wordsworth, je reçus une révélation de l’unité. Une onde naissait de l’origine. Elle se réverbérait dans le corps. On percevait un étourdissement. Jack Kerouac appelait satori cette expérience morale doublée de son effet physiologique. Autre explication, dit Humann : « Tu n’as rien avalé depuis hier midi » p.171. La spiritualité ne va pas sans humour, et le corps se rappelle aux émois de l’âme. Il n’en est pas détaché, et c’est cela qui est bon chez Tesson : il ne se prend pas au sérieux.

Finalement, a-t-il trouvé son Graal ? Il est prêt à le penser, sur la fin du périple. « Avais-je atteint le Graal au sommet de ce stack ? Sur la plate-forme, suspendue entre ciel et mer, je me tenais sur un point de contact entre le réel et l’idéal. Le réel, c’était le grès. L’idéal, le sentiment qui me gonflait le cœur d’être rendu là où je me devais d’être. (…) Pendant plus de deux mois, j’avais baptisé ‘surgissement de la fée’ cette convergence des sensations, des émotions, des observations, cette croisée de transepts. Quelque chose pouvait apparaître pour peu qu’on s’en donnât la peine » p.195.

S’il privilégie les rocs, les falaises, les menhirs, ces bornes immuables du temps, s’il passe trop vite sur ces îles au large de l’Irlande que sont les Blasket et les Skellig, que j’ai trouvé si belles et si vivifiantes, il note en passant quelques regards sur les gens, comme ces vieilles anglaises aux cheveux bleus et pulls fuchsia, ou bien multicolores, ou encore ces collégiens anglais se jetant de la jetée dans une mer à 12° – pour eux, c’est l’été. Ou cet art du jardin bien taillé, les enclosures des champs comme des home, ces vérandas qui mettent l’Anglais en aquarium sous le climat lavé de pluie.

Un beau périple, ciselé littéraire, où l’observation personnelle est pétrie de références d’auteurs. Une science du voyage, hors des hordes, sur les marges, cinq pieds au-dessus du banal. De quoi faire envie (aux velléitaires qui ne s’y risqueront jamais), de quoi faire enrager (« celles et ceux » – comme on croit obligé de dégoiser aujourd’hui – qui sont heurtés par ce dilettantisme qu’ils prennent pour du snobisme). Pour moi, je suis sensible à la démarche. C’est un grand petit livre.

Sylvain Tesson, Avec les fées, 2024, Folio 2025, 219 pages, €9,00, e-book Kindle €14,99

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Chaque humain est éternel, dit Alain

Il dit « chaque homme », mais c’était avant que le féminisme maniaque impose à tous une torsion du sens. « Homme » signifie, depuis l’origine de la langue, non seulement le mâle (comme disent les Anglais) mais l’espèce humaine. Donc chaque humain est éternel, « dans ce qu’il exprime » avance Alain.

Certes chacun est unique et ne sera jamais reproduit, sauf par clonage de fiction. Et encore ! Ce ne seront que les caractéristiques biologiques : les gènes – et ni l’épigénétique, ni l’environnement familial, ni l’éducation, ni la culture, ni les circonstances historiques… Seul l’action de figer le Temps permettrait de reproduire l’identique.

C’est ce qu’ont tenté les sculpteurs, et le philosophe évoque « le buste d’un philanthrope » qu’il a vu « hier », donc le 20 novembre 1910. Tout ce qu’il voit le fait penser, avis aux intelligents. Il avait « l’air d’un sous-chef à son bureau. Peut-être de son vivant, avait-il cet air-là ; car les hommes prennent souvent un air déplaisant, dès qu’ils pensent qu’on les regarde ; et le sculpteur avait copié toutes les rides, ce qui fit dire peut-être, à la famille et aux amis, que c’était bien ressemblant. Tous ces témoins sont morts, et il nous reste un vilain bonhomme de marbre ». Autrement dit, copier le réellement réel ne rend pas justice à l’homme ; c’est du travail bête.

Alain n’évoque que « les anciens », mais les sculpteurs grecs savaient éterniser l’humain par leurs statues. Il ne « copiaient » pas servilement le réel mais l’embellissaient ; ils n’étaient pas « scolaires » (cet idéal du Français moyen, très conformiste) mais créateurs. Il faut oser modifier certains traits de la réalité pour faire surgir la personne. « Si vous faites un coureur en marche, il sera toujours immobile ; ce serait une faute si l’on copiait un moment de la course, il faut exprimer toute la course par une seule attitude. De même, il faut exprimer tous les mouvements d’un visage par des traits immobiles. »

Cela veut dire d’abord « se délivrer de la mode », dit Alain. « Elle nous cache l’homme ». Il faut « essentialiser les traits. » Car il y a un certain nombre de types. « Que reste-t-il d’un homme ? Une manière d’être humain. De grandes choses, et non pas de petites misères ; un portrait pour l’avenir, non pour les morts. Plus beau que l’homme ; plus homme que l’homme. »

Car, analyse Alain, « c’est l’expression qui nous trompe ; on appelle expression l’air de chacun, qui le fait reconnaître ; mais cela, c’est plutôt l’impression que l’expression ; l’impression est belle chez le vivant ; dans le marbre, elle est hideuse. L’expression suppose un langage ; quelque chose de commun et d’ordinaire, qui ait pourtant de la beauté et de la puissance. » C’est l’éternel qui est recherché en l’homme sculpté, pas l’individu réel ; celui-ci n’est que la pâle copie d’un idéal. Or on ne fixe que l’idéal, pas le réel, car le réel change à tout instant.

Ce pourquoi, et c’est mon avis qu’aucune sculpture contemporaine ne peut remettre en question, l’art grec m’apparaît comme le plus achevé de l’humanité dans l’histoire pour glorifier l’homme. Certes, il est l’expression d’une culture particulière, d’un univers différent des Bambaras ou des Ming qui ont chacun une autre signification de l’idéal humain. Mais nous sommes Européens avant d’être de l’humanité.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Philippe Lançon, Le lambeau

Philippe Lançon est l’un des rescapés de la tuerie de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 à 11h30. Il a eu entre autre la mâchoire inférieure emportée et a été laissé pour mort. Douze personnes n’ont pas eu cette chance. Ce jour de saint Raymond fut une Saint-Barthélémy de la religion musulmane dans sa version intégriste, haineuse et bornée. Le journal « bête et méchant » brocardait de façon permanente la religion, toutes les religions, et tous ceux qui se prenaient au sérieux ; il avait publié les « caricatures de Mahomet ».

L’islam rancunier et fanatique restait ignoré du Français moyen, et surtout des intellos qui adorent bavasser tout en minimisant. Il a fait irruption brutalement et sauvagement en pleine capitale des Lumières, sous les rafales méthodiques de deux tueurs Français nés en France, des paumés arabes ignares en religion mais qui cherchaient dans leur action de « djihad » un rachat identitaire. « L’abjection vivait sans limites et d’être sans limites » p.79.

Michel Houellebecq, qui a l’intuition juste sur les sensibilités et les veuleries françaises, sortait le même jour son roman Soumission, chroniqué sur ce blog, qui décrit une France du futur musulmane et pas si fâchée de l’être devenue : prééminence du mâle, les femmes à leur place, la règle morale pour tous, l’ordre, la décence et l’autorité restaurés. Pire, dit Houellebecq : « Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d’imaginer le point de vue de ceux qui, n’ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière » p.56.

Philippe Lançon se reconstruit, lentement, en 282 jours, avec vingt-deux passages au bloc opératoire. Son titre est expliqué, en termes médicaux, p.248, chapitre 12. Il décrit de façon plate son expérience, ses émotions, l’afflux des parents (dont en premier son frère Arnaud), des amis et des ex ; il évoque sa chirurgienne Chloé, ses infirmières et infirmiers, ses policiers et policières du service de protection – tous « éléments d’une chaîne humaine » p.104. Il explore les locaux de la Pitié-Salpêtrière puis du Val de Grâce aux Invalides ; il rencontre François Hollande, président, plus intéressé par les femmes que par la victime, dit-il, et dont le costume mal fagoté apparaît très bien coupé de près (détail aigu d’observateur).

Il écrit à la façon logomachique et subjective du journalisme Libération, il n’a pas le temps de faire court ni le métier de ciseler ses phrases, d’où ses longueurs, parfois lourdes à subir. Ses compagnons littéraires ont été Proust, Kafka et Thomas Mann, son compagnon musical Bach. Le meilleur de l’Occident cultivé, qui explose en vol sous les balles des incultes. Philippe Lançon ne sait plus quoi penser. Son humanisme nourri de grands mots s’effondre sous la réalité qui a meurtri sa chair. Même les reportages dans l’Irak de Saddam ou au Liban sous les bombes, ne lui ont pas fait sentir, ni toucher, ce réel islamique qu’il a tempéré, comme les autres, tous ceux qui ne veulent pas voir et se croient protégés parce qu’ils ont la tête dans le sable. Il en veut notamment à « la gauche », toujours inquisitrice et en pointe dans les leçons de morale : « J’avais une fois de plus senti, à l’occasion de cette crise, à quel point le monde de l’extrême gauche était doué pour le mépris, la fureur, la mauvaise foi, l’absence de nuances et l’invective dégradante. Sur ce plan au moins, il n’avait rien à envier à celui de l’extrême droite. Je continue à me demander si, dans ce processus de déformation, ce sont les convictions qui déforment le caractère ou si c’est le caractère qui déforme les convictions » p.67.

Il ne hait pas ses bourreaux, « à vrai dire, je me foutais des frères K comme je me foutais des discours qui les condamnaient ou qui, sous prétexte de sociologie ou de pensée, cherchaient déjà à les comprendre. (…) J’étais stupéfié, moi le journaliste qui n’aurait pas dû l’être, par cette prodigieuse capacité du monde contemporain à bavarder de l’explication et du commentaire à propos de tout et n’importe quoi » p.273 Mais il garde un réflexe de peur et de rejet lorsqu’il croise « un arabe de moins de 30 ans » dans la rue ou le métro. Il ne peut plus supporter le Allah Akhbar, « cette prière qui me berçait en me réveillant avant l’aube quand je dormais près d’une mosquée, cette prière pacifique qui élargissait le ciel en annonçant le jour, cette prière n’est plus qu’un cri de mort aussi ridicule que sinistre, un gimmick stupide prononcé par des morts-vivants, un cri que je ne pourrai plus entendre sans avoir envie de vomir de dégoût, de sarcasme et d’ennui » p.128. Il n’écrit qu’une fois le nom des tueurs, pour le reste, ce sont des « K. », autrement dit des cassos, « triomphants de malveillance et de stupidité » p.241. Un monde « de crétins sans humour et de possédés » p.491, dotés d’« un fanatisme inculte, stupide et sanguinaire », dit-il encore p.257.

Il écrit ce récit non pour l’Histoire, mais pour lui-même, en une sorte de psychanalyse. Surtout ne pas théoriser, mais suivre le fil des sensations, des pensées, « sans morale, sans résistance » p.373. Un voyage autour de sa chambre, comme l’autre, centré sur soi et non sur le commentaire de soi. « Écrire sur mon propre cas était la meilleure façon de le comprendre, de l’assimiler, mais aussi de penser à autre chose – car celui qui écrivait n’était plus pour quelques minutes, pour une heure, le patient sur lequel il écrivait : il était reporteur et chroniqueur d’une reconstruction » p.364.

Mais a-t-on compris ?

D’autres attentats suivront, comme ceux du Bataclan et de Nice. Et c’est à chaque fois la même niaiserie, la litanie des plaintes, des marches blanches et des commentaires interminables sur la violence, les jeunes, l’inculture. Mais rien sur le fanatisme, ni sur les moyens de l’expulser comme savent si bien le faire les pays arabes, ces modèles de la Charia, justement en acte. Il ne faut pas confondre musulman et islamiste, mais « la gauche » a la mauvaise foi de l’assimiler pour servir son « agenda politique », comme on dit en jargon contemporain. La pitié est un fléau, dit Alain, un empoisonnement de religion : ce n’est pas de la pitié mais de la force de vie qu’il faut à la société française. La relation du procès du Vendredi 13, par Guillaume Auda, est intéressant à lire pour ce qu’il montre de cette niaiserie bobo où l’on se conforte entre soi par bonne conscience morale, sans agir en pratique. Or le djihadisme n’est pas mort mais prolifère en Europe, démontre le chercheur Hugo Micheron.

Ce livre a reçu le prix Fémina, le prix spécial du jury Renaudot, été le Meilleur livre de l’année du magazine Lire, a reçu le prix Roger Caillois, le prix des Prix, le prix du Roman News, le prix Humanisme du salon maçonnique du Livre de Paris, le prix Jean-Bernard de l’Académie de médecine – n’en jetez plus.

On le lit une fois, mais le relit-on ? Il s’agit d’un témoignage, pas de littérature.

Philippe Lançon, Le lambeau, 2018, Folio 2019, 513 pages, €9,50, e-book Kindle €9,49

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Pierre Benoit, Le roi lépreux

Qui se souvient encore de Pierre Benoit, membre de l’Académie française, écrivain et journaliste après une double licence de droit et lettres, mort en 1960 à 75 ans ? Il est pourtant l’écrivain de l’aventure pour adultes avec ses femmes fatales ou bénéfiques (toutes dont le prénom commence par un A), son érotisme latent, ses dépaysements exotiques, son incomparable talent de conteur. Il délivrait la France qui lit des affres de la Première guerre mondiale, du sang et de la boue, de l’odeur de cadavre et de la jeunesse massacrée. Quarante romans, cinq millions de livres vendus, Pierre Benoit fut, entre les deux guerres, le Pierre Lemaitre de son temps. Et ce n’est pas un hasard si le premier volume du Livre de poche, créé en 1953, fut Koenigsmark, l’un de ses romans.

Le roi lépreux se passe au Cambodge, à Angkor, cette féerie de temples dans la jungle qui séduit toujours (je l’évoquerai un jour). La terrasse où est érigée la statue de Yama, dite du Roi lépreux, est sur une terrasse du site d’Angkor Thom. « Elle était d’un beau grès violacé, et représentait un jeune homme complètement nu, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, assis à l’orientale. Les cheveux tressés finement retombaient en torsade, le visage remarquablement pur avait une noblesse triste, presque désespérée. (…) Le buste est flou, pas d’indication de muscles. » Ainsi le décrit l’auteur. Le dieu serait Yama, le juge hindouiste des âmes, et daterait du VIIIe siècle ; la statue est visible au Musée national du Cambodge. Ayant perdu plusieurs doigts, comme sous l’emprise de la lèpre, la statue de jeunesse aurait été sculptée en hommage au roi khmer, Yasovarman I, lui-même lépreux, mort en 910 après avoir régné 21 ans. Pierre Benoît s’est inspiré d’une gravure publiée par Henri Mouhot en 1863.

Gaspard Hauser, jeune prof agrégé de province, célibataire et mal payé (déjà !), rencontre à Nice Raphaël Saint-Sornin, ancien condisciple de droit que son futur beau-père a forcé à acquérir la licence, avant d’exiger un doctorat ès-lettres, puis une mission en Indochine, avant de consentir à peut-être lui donner sa fille Annette, seule héritière de son usine de soieries de Lyon. Raphaël est amoureux, la belle l’attend, il se plie à ces directives. Nommé par piston du beau-père à l’École française d’Extrême-Orient, il est mal accepté par l’étroite coterie des docteurs luttant pour les postes. Il est donc exilé comme conservateur intérimaire d’Angkor au Cambodge, loin de Hanoï où tout se joue.

Le hasard veut qu’une riche Américaine ait envie de visiter le site. Elle est la cousine de l’amiral commandant la flotte qui croise au large de l’Indochine, sur le croiseur Notrumps… (qui voudrait dire « sans atout »). Elle se propose de le faire avec le jeune archéologue fraîchement nommé. Lui ne connaît encore rien à Angkor, sa civilisation de l’eau, ses temples. Il va vite bachoter pour être à la hauteur car Miss Maxence Webb est redoutable. Elle s’installe chez lui, en tout bien tout honneur, avec sa femme de chambre, son chauffeur, ses deux jeunes mécaniciens annamites, et Raphaël jouit de deux mois entier avec elle. Ils visitent les ruines, la fameuse terrasse du Roi lépreux et sa statue de jeune homme nu. Lui l’apprécie, elle non. Mais elle la prend en photo.

Commence alors une intrigue compliquée et prenante entre lui, elle, et une ravissante jeune danseuse cambodgienne nommée Apsara (encore un prénom en A). Celle-ci n’est pas ce qu’elle paraît et est protégée en haut lieu. L’aventure se pointe alors pour notre enchantement. Raphaël conte son histoire à Gaspard entre deux cocktails dans sa villa de Nice, en attendant sa femme et son amie. Jusqu’au bout le lecteur croira savoir qui est cette femme, il sera bien surpris. En attendant, le Cambodge est une féerie, un pays paisible, luxuriant, où les gens sont minces et dorés, aimables. Ils assistent à un spectacle de danses dans l’enceinte même du temple d’Angkor Vat. « Des ombres grouillaient autour d’un cercle de cinquante pieds de diamètre, un cercle formé par des enfants nus, accroupis en rond. Chacun d’eux tenait entre les genoux une torche embrasée. Il n’y avait aucune brise, si bien que les hautes flammes rougeâtres montaient droites comme si, d’airain elles-mêmes, elles eussent jaillit de flambeaux d’airain ». Parmi les danseuses, Apsara. Raphaël l’a connue à Paris lors de ses études d’art ; elle sculptait des statues dans un atelier de Montparnasse. Mais chut ! Elle est là incognito ; elle va tout lui raconter.

Elle est la fille d’une princesse royale échappée au massacre de sa famille ordonné par le roi de Birmanie Thi-Bo. Il était devenu fou après deux ans de règne parfait, parce qu’il avait refusé l’aumône à un mendiant lépreux surgit devant sa monture lors d’une chasse palpitante. L’ayant cravaché au visage pour qu’il lui laisse le passage, le mendiant lui avait jeté une malédiction. Après sa mort, hâtée par les Anglais soucieux de « protectorat » colonial sur la Birmanie, Apsara prépare une insurrection avec son frère aîné, resté dans le nord. Elle demande à Raphaël de l’aider…

Pierre Benoit, Le roi lépreux, 1927, éditions Kailash 1999, 150 pages, €12,00

Pierre Benoit, Koenigsmark, L’Atlantide, Pour Don Carlos, Le puits de Jacob, Le Roi lépreux, Le désert de Gobi, Robert Laffont collection Bouquins 1994, 1006 pages, €18,46

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Un autre roman de Pierre Benoit chroniqué sur ce blog :

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Alain s’égare

Il commence par une description, puis le fil de sa plume parle d’autre chose ; il s’égare. D’ailleurs il n’a pas mis de titre, reprenant la première phrase : « Je revois une toute petite ville ». Le propos n’est pas la ville, mais tout d’abord, les femmes et les hommes. « Pourquoi les femmes en société et l’homme seul ? ». Ensuite la solitude, propice à la pensée.

On le voit, rien de net, un esprit d’escalier, un fil de plume. Cela fait plaisir, autant à écrire qu’à lire, mais apprend-t-on quelque chose ?

L’homme, souvent seul, serait plus inquiet ou plus triste. A moins que ce soit sa nature différente de celle de la femme, car « la femme est un moment de l’espèce, très exactement, puisqu’elle porte les œufs. L’enfant est une partie de la femme qui se détache et survit ». Un brin sexiste, en tout cas anachronique, vu de 2025. Mais on pensait ainsi en 1910.

Les hommes et les femmes ont une nature, et celle de l’homme serait « plus portée à regarder et moins à parler ». Est-ce nature ou éducation ? Ou tout simplement occasion ? Alain voit l’homme comme « poète, voyageur, inventeur, guerrier. Ses rêveries sont autour de lui. Il ne s’amuse point à sentir, penser est son lot. » Pas la femme ? C’est peut-être accorder trop d’importance à la nature et minimiser la culture. C’est qu’on n’éduquait pas les femmes autant que les hommes, en ce temps-là ; elles n’avaient pas même le droit de vote, ni celui d’ouvrir un compte bancaire.

Maintenant, la pensée. « Parlez-lui des choses », à l’homme, dit Alain, « le voilà hors de lui et content. Ramenez-le à lui, il tombe dans les passions chagrines. Or, qu’est-ce que parler le plus souvent ? C’est ressasser, c’est redire ce qui est passé ou ce qui recommence. » D’où la solitude. « Dans le fait, on a toujours vu des gens qui ne se plaisent pas trop en eux-mêmes rechercher la solitude monastique. La réflexion et le jeu, l’invention, ce sont encore des monastères. Penser, c’est s’oublier. » Bof… un peu faible, à mon avis. C’est parler pour parler, autrement dit ne rien dire. On n’est pas toujours inspiré.

La solitude n’est pas toujours oubli de soi ; c’est aussi un recueillement pour mieux observer la nature, les oiseaux, les plantes, les animaux humains. Jamais les écrivains ne sont meilleurs que lorsqu’ils voyagent seuls. Car ils se quittent, ils laissent leurs habitudes, leurs congénères, leur civilisation. Pour s’offrir tout entier, avec ce qu’ils sont, à l’atmosphère, au choc, à la nouveauté. Quant au jeu, même aux échecs, nul n’est solitaire ; il a toujours un adversaire, un autre qui veut gagner. Où est la solitude en ce cas ? A moins qu’être seul soit une nature humaine, auquel cas c’est bien parler pour ne rien dire.

Je ne sais ce qui a poussé Maurice Savin, qui a « choisi » un lot de Propos en Pléiade, à avoir retenu celui-là. A moins que je n’aie pas compris tout le sel de cette divagation – ce qui est toujours possible.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Ed Mc Bain, Mourir pour mourir

Décédé en 2005 à 78 ans, Salvatore Lombino dit Ed Mc Bain, est né et élevé à Harlem jusqu’à ses 12 ans. Dans une ville imaginaire qui lui ressemble beaucoup, le commissariat du 87e District est en proie à la violence des jeunes en gangs. Mal élevés, mal vus, mal lunés, les 16-20 ans portoricains immigrés en Amérique veulent se faire reconnaître, respecter, en bref être « des hommes ». Avec le machisme tradi du latino biberonné à l’espagnol, l’exemple du père brutal à la main leste, des mères, sœurs et filles soumises à la loi du mâle.

Ainsi Zip, 17 ans, « grand et mince, il était beau dans le genre débraillé, avec un teint clair et des cheveux noirs dressés en houppe sur le front, tirés sur les tempes et trop longs dans le cou. » Pour se faire une réputation de « dur », il chapeaute un gang de son âge aux vestes violettes et veut tuer Alfie, un 16 ans du quartier qui a simplement dit bonjour à China. Zip affirme que la fille est sa fiancée, alors qu’elle-même ne le sait pas, mais c’est son bon plaisir. Alfredo doit mourir.

Ce dimanche de juillet caniculaire, l’intrigue se noue entre divers habitants et visiteurs du quartier. Outre Zip et ses copains, dont deux morveux de 8 et 9 ans qui espèrent être de la bande et transportent de vrais flingues sous leur chemise, sur ordre de Zip, un marin qui erre en ville après une cuite en quête d’une pute, et des policiers du 87e commissariat qui veulent arrêter Pepe Miranda, un caïd local retranché dans un immeuble insalubre. Le marin va rencontrer la China qu’on lui avait indiqué, mais elle ne viendra pas au rendez-vous, retardée par un attardé, Crooch, copain de Zip, qui lui met la main aux seins. Alfie ne sera pas descendu par l’excité au genre débraillé, mouché par deux plus durs que lui de 20 ans et par la mort de Miranda sous les balles (innombrables) des flics. Ceux-ci sont bien en peine d’alpaguer un malfrat tout seul dans un immeuble cerné ; aussi nuls en tactique que grandes gueules au mégaphone, ils ont deux des leurs descendus avant de tuer l’affreux.

Mieux, la morale brutale du Far West s’applique en ville. Il y a les bons et les méchants. Ces derniers sont des prédateurs qui tuent par jeu et pour voler ; les premiers trouvent que ce n’est pas « bien » mais font les moutons jusqu’à ce qu’ils soient assez sûr d’eux pour résister. Ainsi du jeune Sixto, 16 ans, ci-devant de la bande à Zip, qui se détache de lui. Violence, mépris racial, drames familiaux et tensions sociales de la ville multiculturelle, rendent les rites de passage de la jeunesse mâle difficiles.

Court, trépidant, sociologique.

Ed Mc Bain, Mourir pour mourir (See Them Die), 1960, 10-18 1992,193 pages, non référencé

See Them Die (en anglais) €19,93

Ed Mc Bain, 87e District Tome 2, Omnibus, €30,00

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Henry Roth, A la merci d‘un courant violent

Henry Roth (à ne pas confondre avec Philip Roth) est né juif en 1906 en Galicie, dans l’ancienne-Autriche-Hongrie. Décédé en 1995 à 89 ans, il livre un an avant sa mort ses ultimes souvenirs, reconstitués soixante-dix ans après : A la merci d’un courant violent. Le courant est la religion juive orthodoxe, qui l’a handicapé dès l’enfance et névrosé pour toute sa vie. Le premier tome est Une étoile brille sur le Parc du Mont Morris – ce volume chroniqué ici. Il y évoque la période de ses 8 à 14 ans à New York.

Il a émigré avec ses parents à l’âge de 3 ans, en 1909, cinq ans avant la guerre de 14 qui allait entraîner un bouleversement de l’Europe et l’entrée en guerre des États-Unis. Le jeune Henry, qui est incarné par Ira dans ses souvenirs publiés, est un gamin dans la misère, comme la plupart des nouveaux immigrants. Il habite un quartier pauvre de New York et joue dans la rue avec des gamins aussi dépenaillés que lui, des Irlandais et des Italiens. Jusqu’à ce que ses parents décident d’emménager dans le quartier juif, pour se rapprocher de la famille de sa mère, des grands-parents, une tante, quatre cousins-cousines. Le gamin qui allait jusqu’alors à l’école religieuse juive (Heder) et récitait par cœur la Torah, en enfant sage, se prend d’une répugnance progressive pour tout ce fatras de superstitions et de langages – le yiddish, le hongrois, la langue du Talmud. Il veut devenir comme les autres, un bon Américain.

Son père, irascible et brouillon, incapable d’un travail suivi sans s’engueuler avec ses patrons ou partenaires, le bat brutalement. Seule sa mère le protège, « mère juive » dans sa caricature de conservatrice des traditions et d’amour enveloppant. Ira ne s’est battu qu’une fois avec un petit Irlandais blond qui le traitait de youpin ; ils sont devenus copains. Mais il est lâche et préfère la facilité ; quand il rentre de l’école tabassé, sa mère lui dit d’esquiver, de s’en tirer par un bon mot – c’est plus efficace qu’un bon coup. Ado, il se fait un ami goy catholique et l’admire, car il est à l’aise en toutes circonstances, sans traîner oripeaux et casseroles de la judéité.

A 13 ans et demi, il poursuit l’école dans la section commerciale (sténo, compta et espagnol) tout en travaillant à mi-temps dans un magasin d’alimentation de luxe qui livre à domicile. Il a fait sa bar mitsva, il est désormais considéré comme un membre de la communauté, son père ne lève plus la main sur lui. Ira décrit son entourage, ses copains, ses collègues, sa famille – le retour de l’oncle Moe, requis par le service militaire au grand dam de sa mère juive qui se lamente et ne mange plus. Qu’a donc un Juif à faire avec les batailles des Goys ? Mais Moïse, abrégé en Moe, qui se fait appeler Morris à l’armée pour faire moins juif, était serveur dans le civil et il est affecté à l’intendance. Il organise la bouffe du régiment, les commandes, les prix, les menus, les rations. Il s’en tire sans dommage.

L’obsession d’Ira est le sexe, dès un âge très tendre (Henri Roth, Philippe Roth, Epstein, Strauss-Kahn, on se demande s’il y a là une constante). Malgré quelques invites à se frotter de la part d’un copain sur un toit, d’un marginal qui l’emmène au parc, d’un prof qui cherche à le branler, il n’est pas séduit. Il reluque plutôt les jambes des petites filles dès 9 ans, se caresse aux cuisses de sa mère à 11 ans ; elle a voulu dormir avec lui pour se rassurer lors d’un voyage du père. Il avoue incidemment « niquer » (ainsi écrit-il) à 16 ans tous les jours sa sœur de 14 ans « dès que la clé a tourné dans la porte » au départ des parents. Pour le reste, il élude la petite sœur ; il n’en parle pas. Ses souvenirs sont sélectifs, marqués par ses rapports tourmentés avec sa famille et avec la tradition juive orthodoxe.

Henry Roth finira par épouser à 33 ans la fille d’un pasteur baptiste (surtout pas juive !) avec laquelle il aura deux enfants. Ce n’est que dans son ultime vieillesse qu’il consent à avouer les turpitudes de sa prime adolescence complexée.

Un livre de mémoire reconstruite qui permet de découvrir la vie bariolée des immigrants à New York dans les années 1910. Un style de conteur, bardé de mots yiddish. C’est parfois captivant, mais je n’aime pas les coupures de dialogue avec son ordinateur des années 1980 qu’il appelle Ecclesia. Des incidences en général insipides qui coupent le récit, même si l’objectif est probablement de rendre relatif ce qui est raconté. Le lecteur pourra sans dommage les sauter (sans jeu de mot) à chaque fois.

Avec un arbre généalogique des deux côtés de la famille et un lexique de 7 pages de yiddish.

Henry Roth, A la merci d‘un courant violent (Mercy of a Rude Stream – A Star Shines Over Mount Morris Park), 1994, Points Seuil 1997, 397 pages, €2,99

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Patricia Wentworth, Le point de non-retour

Fille de général britannique de l’armée des Indes et épouse de deux colonels, Dora Amy Elles Dillon Turnbull a écrit sous le pseudonyme de Patricia Wentworth de nombreux romans policiers avant son décès à 82 ans en 1961. Nous sommes toujours dans l’Angleterre post-victorienne, pas encore contemporaine, où les rôles sociaux sont figés et où la tasse de thé résume la vie sociale des femmes.

Crime et romance sont les ingrédients principaux des œuvres Wentworth. L’opus ici chroniqué n’y manque pas. Rosamond est une jeune fille sous la coupe de sa tante, l’impérieuse et glaciale Lydia Crewe, à qui elle sert de dame de compagnie dans son manoir antique, fierté de la famille depuis plusieurs siècles. Sa jeune sœur Jenny, 12 ans, a réchappé d’un accident deux ans auparavant et reste à la maison, à se rééduquer mais surtout à dévorer des romans à l’eau de rose et à s’essayer à l’écriture. Elle a envoyé une lettre avec quelques œuvres à un éditeur londonien, lequel vient frapper un soir à la porte du manoir. Non qu’il veuille déjà la publier, c’est trop tôt et son style imite plus qu’innove, mais ses observations sont intéressantes et à développer. Et le début de ce roman dit « policier » consiste à toute une série de conseils aux jeunes écrivains, pas mauvais d’ailleurs.

Mais Craig Leister, jeune homme vigoureux et viril, outre qu’il a un vieil oncle à visiter dans le coin, a surtout été attiré par la photo jointe à l’envoi de Jenny : celle de sa sœur Rosamond. Il en est tombé amoureux. Début de la romance, qui se conclura in extremis à la fin, pressée par les circonstances. La vieille Crewe, imbue de dynastie, est à moitié folle, mais cela ne se voit pas encore. En tout cas, sa sénilité prend des proportions autoritaires et implacables. Les femmes de charge surprises dans son salon sont sévèrement tancées, et leur curiosité bien punie. Hautaine avec tout le monde, Lydia Crewe l’est constamment en public avec Henry, son ancien amour de jeunesse disparu durant vingt ans après avoir été accusé (à tort ?) d’avoir volé un bijou. Sauf que ce n’est pas si simple…

La campagne recèle un important centre militaire d’études sur les avions et les services de contre-espionnage sont très sensibles à tout ce qui survient de particulier dans le coin. C’est d’abord la disparition sans laisser de traces de Maggie Bell, de qui on a reçu deux cartes postales disant qu’elle était partie. Puis, tout récemment, Miss Holiday, qui avait ramassé une lettre adressée à Lydia Crewe qui traînait par terre. Les cancans vont bon train dans le village, tout se sait, répandu comme une traînée de poudre. Si les morts se succèdent, n’est-ce pas parce qu’on voudrait supprimer des témoins ? Cacher un secret ?

L’inspecteur Frank Abbott, beau jeune homme blond bien mis, est chargé par son commissaire de Scotland Yard d’enquêter discrètement sur le terrain. Mais quoi de plus discret que d’engager une vieille dame adepte du tricot pour sa nièce et de tasses de thé bien fort, pour faire parler les rombières ? Car, en ce début des années 1950 en Angleterre, les femmes ont toujours des réticences à parler aux hommes, qu’elles ont peu fréquentés passé l’âge de 7 ans, et encore moins à la police. Miss Maud Silver, bien connue de Scotland Yard, est donc mise à contribution pour tirer les vers du nez de ces ménagères cancanières. On soupçonne un réseau d’espionnage derrière les disparitions, et de mystérieux bouts de papier écrit en cyrilliques sont retrouvés dans les poches du jeune dessinateur industriel Nicholas, neveu d’Henry Cunningam. Miss Silver a justement une amie d’enfance qu’elle n’a pas vue depuis des années et qui l’a invitée à venir passer quelques jours. Ces oncles, parents, cousins, amis, toujours disponibles près des lieux du crime chez Wentworth sont assez convenus, mais bien pratiques pour l’intrigue.

Celle-ci est longue, tortueuse, illustrant la noirceur de certaines âmes humaines et la veulerie d’autres. Jenny se fait dorloter par sa sœur, comme Henry par la sienne, mais sa tante Lydia Crewe l’a vue marcher et sortir de nuit de la maison et décide de l’envoyer illico à l’école pour qu’elle ait une éducation normale. Lucy Cunningam, entendant le téléphone sonner une nuit dans le hall à 3 h du matin, a failli se fracasser la tête dans l’escalier parce qu’une corde huilée y était tendue. Il n’y avait que deux autres personnes dans la maison fermée à clé : son frère Henry, qui passe son temps à collecter des insectes, chenilles et araignées, pour les envoyer à ses correspondants en Belgique, et Nicholas, le dessinateur d’études au centre militaire qui sort le soir et rentre toujours très tard. Qui a voulu la tuer ? Et pourquoi ? Elle qui ne fait de mal à personne et aide au manoir. Mais justement…

Tout à fait dans le style un peu vieillot de l’autrice, plus romanesque que la Miss Marple de sa consœur Agatha Christie, citant le poète Tennyson mais moins fouillée sur la psychologie. Intéressant pour l’intrigue, bien ficelée, mais aussi sur l’état de la société britannique dix ans après la guerre, encore figée dans ses coutumes et ses statuts sociaux archaïques.

Patricia Wentworth, Le point de non-retour (Vanishing Point), 1955, 10-18 1993, 260 pages, occasion €12,06,e-book Kindle €9,99

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Il est simple d’être heureux, dit Alain

Le philosophe voudrait enseigner l’art d’être heureux quand les circonstances sont passables et non pas seulement quand le malheur arrive. « La première règle serait de ne jamais parler aux autres de ses propres malheurs présents ou passés. »

En effet, les plaintes sur soi ne peuvent qu’attrister les autres et la tristesse est comme un poison. « Chacun cherche à vivre, dit Alain, et non à mourir ; et cherchent ceux qui vivent, j’entends ceux qui se disent contents, qui se montrent contents. »

Ces règles étaient celles de la société polie, analyse Alain. Et la bourgeoisie succédant à l’aristocratie a rendu le franc-parler à la conversation, et il trouve cela bien. Probablement plus sincère et moins hypocrite. Encore que les salons bourgeois ne cèdent rien en non-dits et évitements à ceux des aristocrates d’Ancien régime. Mais ce n’est pas une raison pour cela d’apporter toutes ses misères dont la conversation.

« Car souvent, par trop d’abandon, par trop de confiance, on vient à se plaindre de petites choses auxquelles on ne penserait même pas si l’on avait un peu le souci de plaire. » Et il est vrai que placer des mots sur les choses les rend réelles, objectives, opposables. Dire que l’on a mal, c’est avoir mal. D’où la méthode Coué de se dire qu’il n’en est rien. C’est une méthode d’autosuggestion inventée par le psychologue et pharmacien français Émile Coué de la Châtaigneraie, né en 1857, qui fait des mots des performatifs, une prophétie autoréalisatrice. Dompter l’imagination, « maîtresse d’erreur et de fausseté » selon Pascal, « folle du logis » pour Malebranche, est salubre. Il suffit d’y croire pour que la pensée positive réussisse. Cela ne marche pas toujours, mais on aura au moins essayé. Aide-toi, le Ciel t’aidera, dit la sagesse populaire.

Mais penser à autre chose qu’à soi est aussi utile pour oublier ses soucis et malheurs. Ceux qui intriguent auprès des puissants, montre par exemple Alain, oublient leurs petit maux. Et ils ont plaisir à le faire. « L’intrigant est premièrement délivré de toutes les petites peines qu’il n’a point l’occasion ni le temps de raconter. » Une stratégie d’évitement qui évite de ruminer et de s’enfoncer dans la déprime de soi.

C’est la même chose avec le mauvais temps. Le temps n’est pas mauvais en soi puisque la pluie est bonne pour les plantes et pour les nappes phréatiques. Alain, le Normand, dit : « au moment où j’écris, la pluie tombe, les tuiles sonnent ; mille petites rigoles bavardent ; l’air est lavé et comme filtré ; les nuées ressemblent à des haillons magnifiques. Il faut apprendre à saisir ces beautés-là. » Et il a raison. Les Japonais disent de la pluie qu’elle fait pousser le riz plutôt que de se plaindre de l’humidité, c’est une sagesse. Les plaintes n’y retranchent rien. Donc, énonce Alain, « bonne figure à mauvais temps. »

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Athée, réflexions grecques

Dans son Dictionnaire du paganisme grec, le philosophe Reynal Sorel décrit les divers sens qu’ont pris le mot athée en Grèce ancienne. Est athée qui ne participe pas au culte, ou qui se voit abandonné des dieux, ou qui nie leur existence. Il y a donc des nuances.

C’est d’abord l’impiété

L’athée ne participe pas au culte de la cité et n’observe pas les lois sacrées des sanctuaires. Or la préoccupation de la cité est sa cohésion, fondée sur les cultes rendus à ses dieux protecteurs. Aujourd’hui, c’est l’idéologie, représentée le plus souvent par les partis en démocratie, ou par un parti unique et une croyance obligatoire dans les pays dictatoriaux comme la Chine et la Russie. Voire une croyance religieuse d’État comme dans les théocraties d’Iran ou d’Arabie saoudite. A noter que la croyance d’État n’oblige pas ledit État à l’imposer à tous : c’est ainsi qu’au Royaume-Uni, en Suède, le roi est chef religieux aussi bien que chef de l’État, mais que les droits à la liberté de croire, de penser et de dire sont assurés. Dans les États totalitaires, l’impiété envers la croyance officielle, qu’elle soit religieuse ou idéologique, est considérée comme une mécréance qui peut être condamnée par la mort (sous Daech), ou comme une folie, un esprit tordu hors du sens commun, qui induit le régime à vous isoler dans des asiles psychiatriques ou des camps de redressement où le travail, par son obéissance purement manuelle, est destinée à vous remettre la tête à l’endroit.

Mais être impie ne signifie pas mépriser le divin, ni Marx dans les pays communistes, mais à ne pas leur sacrifier ni leur adresser la moindre prière. Pour le disciple de Socrate appelé Aristodème le Petit, la raison en est que les bienheureux immortels n’ont pas besoin des services des humains. Ils sont trop grands pour avoir besoin des hommages. De même, Marx est un sociologue qui a décrit des mécanismes scientifiques qui vont au-delà de la croyance ; il n’est pas besoin d’être marxiste pour les constater. D’ailleurs, ceux qui étudient ses textes, laissés inachevés, disent volontiers que Marx n’était pas marxiste – au sens d’aujourd’hui. L’impiété est ainsi une opposition à la conception traditionnelle qui réduit les dieux à leur attente de sacrifices offerts par les humains – ou qui réduit les idéologies à leur révérence intellectuelle.

C’est ensuite le mortel abandonné des dieux

Un type d’athée est aussi celui qui reconnaît la puissance divine mais que les dieux abandonnent. Il ne nie pas l’existence des dieux, mais est privé de leur secours. Ainsi Œdipe roi chez Sophocle, délaissé par le dieu qui ne daigne même pas le châtier de son crime. Ainsi les sincères communistes, sous Staline, pris dans des procès d’intentions dont l’Aveu est l’aboutissement. Les dieux existent, le communisme est une espérance, l’athée le sait, mais ils subissent en creux le poids de cette existence, selon l’interprétation des clercs.

C’est enfin celui qui nie catégoriquement l’existence des dieux

Mais ce dernier sens n’apparaît pas avant Platon. Pour le philosophe, il s’agit d’ailleurs d’une maladie, ce qui réjouira les chrétiens. En réalité, nul ne croit vraiment en « rien » ; la plupart du temps, on ne croit pas à « la belle histoire » de l’Être suprême qui aurait tout créé, donc tout prévu mais sans intervenir contre le mal, et qui viendra nous sauver. On réserve le jugement, faute de preuves possibles. Le concept de dieu n’a pas de « sens » rationnel. Il s’agit d’une croyance, pas d’un fait établi. L’athée aujourd’hui n’est pas dupe de l’illusion qui saisit la majorité des gens. Ainsi Épicure rejetait les « fantaisies mensongères » dont se contente la foule au sujet des dieux. Il nie ainsi le « dieu » de l’opinion commune, objet de foi, lui qui ne l’a pas. Les dieux d’Épicure sont bien trop épicuriens pour s’occuper du monde ; ils s’en foutent. Y croire n’a aucun intérêt pratique, sauf la consolation que certains y trouvent, mais pas plus qu’avoir recours aux charlatans, prédicteurs d’avenir ou tourneurs de tables.

Aujourd’hui, l’athée réserve son avis sur un autre être au-delà de l’être humain : il est plutôt agnostique.

L’athée n’était pas un impie, au sein du paganisme, tant que son athéisme ne s’affichait pas publiquement. Il lui suffisait de faire semblant, de faire comme tout le monde, de suivre la doxa, le mainstream comme disent les snobs qui veulent faire américain. Aujourd’hui encore, quiconque veut vivre heureux doit cacher son vrai moi et faire semblant d’être comme tout le monde, de dire ce que tout le monde dit et de croire ce que tout le monde croit – tout en votant dans le secret des urnes comme il le veut. C’est cette récente révolte contre le politiquement correct, déliré en woke, que le populisme a agité pour promouvoir une politique réactionnaire. Or si la révolte contre les abus est saine, le balancier va souvent trop loin, jetant bébé avec le bain. Être impie envers le woke, oui ; nier ce qu’il dit de juste sur les minorités, non.

Le Hillbilly, ce plouc des collines, ce Beauf que la gôch française brocardait allègrement il y a peu encore, est impie pour la croyance « progressiste », ce culte de la cité des intellos dans l’entre-soi. Il fait des ravages à l’université où tout le monde est sommé de penser pareil, comme « les jeunes » pris en masse indifférenciée, sous peine d’être ostracisé, cancelé comme disent les snobs qui veulent faire américain. Or l’adolescence (de 10 à 25 ans) est très sensible au regard des autres, à l’opinion des autres ; elle a besoin de socialiser, sous peine de dommages psychiques, comme l’isolement Covid l’a montré. L’athée ado, abandonné des dieux de l’opinion qui compte pour lui, doit être fort ou soutenu par des adultes pour résister à cet abandon et vivre sa solitude – ou trouver des clubs alternatifs, de nos jours souvent antidémocratiques, religieux, sectaires, ou genrés (féministes, masculinistes).

On le voit l’athéisme n’est pas cette dénonciation réductrice du christianisme qui accuse tous ceux qui ne croient pas au Dieu unique des deux Testaments. Le concept d’athée est bien plus riche et chatoyant que la pauvreté de la propagande chrétienne l’a assigné dans l’histoire intellectuelle. Prendre du champ, en allant par exemple voir chez les Grecs, permet de s’en délivrer.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Mary & Carol Higgings Clark, La croisière de Noël

Les autrices mettent en scène une « exceptionnelle et merveilleuse première traversée », on dirait du Trump – mais ce n’est que l’enflure hypocrite américaine où tout est toujours magique et les gens de « chers amis ». Dans le Nouveau monde, l’optimisme est de rigueur : ne bâtit-on pas la Cité de Dieu ? C’était le projet des Puritains ; il reste celui des Pionniers de l’avenir.

Carol semble adorer les croisières, plus que sa mère Mary ; ce n’est pas son premier roman qui se passe dans ce huis-clos emprunté à Mort sur le Nil de la maîtresse Agatha. Elle monte donc tout un plan avec un « commodore » (titre inventé par lui) qui renfloue un vieux rafiot pour en faire un petit paquebot de luxe destiné à faire croiser dans les Caraïbes (avec le mythe du soleil et du farniente) des ultra-riches qui s’ennuient.

Mais pour lancer l’affaire, rien de tel qu’un coup de pub. Et rien de tel que vanter la charité chrétienne à une population bien-pensante confite en religion (au moins sociale). Les « meilleurs » (manie américaine du classement) – autrement dit les plus riches parmi les méritants – sont conviés « gratuitement » (toujours la référence au fric, seul étalon que comprennent les Yankees) pour une croisière de cinq jours depuis Miami.

Las ! Les gens ne sont pas toujours bienveillants, même parmi les nantis. Le neveu Eric, beau mâle de 30 ans bronzé et musclé, que les vieilles dames croqueraient bien volontiers, a combiné une arnaque et cache deux dangereux malfrats à bord. Pris de court par l’erreur du « directeur de croisière », un publicitaire sans aucun sens de l’organisation, il doit céder sa propre cabine à des passagers mal comptés, se trouvant sans refuge pour ses passagers à lui. D’où quiproquos, déguisement, cachettes, paniques – du vrai théâtre. Quant à certains passagers, ils ne sont pas de tout repos, à commencer par deux petites pestes de 9 et 10 ans avides de BA (bonnes actions), de quoi exaspérer tout le monde.

Jusqu’à ce que justice se fasse, car c’est Noël, que diable !

Mais pas de quoi relire ces bêtises, plus pour adolescentes que pour adultes.

Mary & Carol Higgings Clark, La croisière de Noël (Santa Cruis a Holiday Mystery at Sea), 2006, Livre de poche 2008, 320 pages, €8,70, e-book Kindle 8,49

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Les romans polciers de Mary Higgins Clark déjà chroniqués sur ce blog

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Dieux à leur image ou image des dieux

Les Grecs antiques voyaient-ils les dieux à leur image, comme le dénonce Xénophon ? Ou les hommes considèrent-ils qu’ils sont à l’image des dieux, comme le défendent Hésiode et Platon ? Vaste débat, « faux débat » comme le dit Sorel : « Polythéisme ne rime pas nécessairement avec anthropomorphisme. C’est aussi cela le paganisme grec, la claque aux idées reçues. »

C’est un peu l’œuf et la poule. On ne sait si la poule vient de l’œuf ou si c’est l’œuf qui a trouvé dans la poule le moyen de refaire un œuf. Selon Hésiode, Pandora, la première femme, a été modelée avec la terre par Héphaïstos pour en faire un être pareil à une chaste vierge. Les seules vierges qu’il connaisse sont Artémis, Hestia et Athéna. Le corps féminin est donc façonné à l’image des déesses. Le corps des mâles est aussi une fabrication. Ce sont les dieux qui fabriquent les hommes comme des statuettes pétries dans l’argile. Ils le font à leur image, car ils ne possèdent pas d’autres modèles qu’eux-mêmes. Les mortels n’auront qu’à représenter les dieux comme plus grands que les humains pour les honorer. Platon, de même, confirme que le divin a servi de modèle pour créer les humains. Dans le Timée, il dit qu’Athéna souhaite que les mortels nés du dieu élu par elle, soient « les hommes les plus parfaits à sa ressemblance. » Même si cette conformité est probablement, chez lui, plus mentale que physique.

Mais toutes les statues des cultes ne sont pas anthropomorphes. Certaines représentations tombent du ciel, comme ce morceau de bois d’olivier représentant Athéna, qui est paré du péplos à l’occasion des Panathénées. C’est un poteau brut n’ayant pas forme humaine, selon Tertullien. A Thespies, Éros est honoré sous la forme d’une pierre, selon Pausanias. Seules les parures sont œuvres humaines. Ce sont des statues-offrandes destinées à plaire aux dieux parce qu’elles leur ressemblent, dit Platon. Les hommes représentent les dieux et les déesses plus grands que nature – que leur nature humaine – parce qu’ils sont plus grands que les êtres humains. Ils sont immortels alors que les hommes ne sont que mortels.

Mais, conclut Sorel, « de toute façon, les dieux sont invisibles, c’est leur nature de ne pas se montrer. L’anthropomorphisme n’est qu’un réflexe d’élévation du regard vers des statues plus grandes que celles représentant des mortels ou des défunts. » Élever le regard, par respect pour la puissance ; honorer le plus grand que soi pour demander protection. Toutes les religions font au fond la même chose.

Le christianisme a réhumanisé le dieu. Il le représente quasi nu sur la croix dans toutes les églises – et l’on se demande pourquoi le christianisme a stigmatisé la chair depuis Paul. Jésus est un jeune homme beau comme un dieu, issu dans l’imaginaire artiste de la statuaire grecque. Le dieu n’est pas forcément représenté plus grand que nature, il est crucifié, assigné à sa volonté de s’incarner dans le pire de la souffrance humaine afin d’affirmer sa compassion – et d’opérer la rédemption des humains. C’est un dieu « fait » homme, à son image, pour figurer la proximité du seul Dieu de la croyance, omniprésent, omnipotent et éternel auprès de Ses créatures. Homme et dieu, dialectique infinie…

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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