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Jean Guisnel, Histoire secrète de la DGSE

La Direction générale de la sécurité extérieure fait l’objet d’un point d’enquête par un journaliste à Libération puis au Point. Il raboute des articles déjà publiés (et cités) par un liant général, qui est de décrire l’état actuel du service. C’est un peu brouillon, les 16 chapitres comme des dossiers sans ordre, mais nous en savons un peu plus à la fin qu’avant d’ouvrir le livre.

L’image des « espions » a changé en France avec la série bien réalisée du Bureau des légendes. Tout un chapitre lui est consacré en introduction. La réalité ne colle pas tout à fait à la fiction mais elle y ressemble beaucoup, ce qui sert à l’image publique du service comme au recrutement par concours. Ces vingt dernières années ont vu l’essor de la cyberguerre et du renseignement en sources ouvertes sur le net, via des algorithmes. Il a fallu embaucher des matheux, des geeks et des non-militaires. Le plus souvent par des contrats à durée déterminée. Le temps des barbouzes est quasiment révolu et si le Service action subsiste, il entre parfois en concurrence avec le Commandement des opérations spéciales militaire.

Sauf que les civils de la DGSE sont plus flexibles et plus discrets que les militaires du COS et peuvent donc mieux réussir des opérations « noires ». Contrairement aux propos légers et guillerets de Hollande aux deux journalistes, les opérations « homo » (faire tuer une cible) sont rares, et sont plus des actes de guerre militaires (éliminer un dirigeant djihadiste ou terroriste) que politiques. Un président ne devrait pas dire ça, mais le naïf aux quarante gaffes l’a dit. Ce n’est pas rendre service à la France.

Trop rares dans ce livre les opérations décrites en situation, tel le sauvetage (raté) de Denis Allex en Somalie ou l’expulsion (réussie) de faux diplomates chinois en quête de recrues via LinkedIn. L’auteur s’étend sur le juridique, le « droit » de faire, qui serait contraire aux « droits de l’Homme » revendiqués par la France. C’est un faux problème, les opérations extérieures sont des opérations de guerre et justifiées comme telles. Les terroristes ne sont « jugés » que parce qu’on leur fait honneur de les traiter en égaux si on les attrape, et non pas en ennemis ; sur un champ de bataille, ils seraient purement et simplement descendus. Les présidents récents n’ont-il pas parlé « d’actes de guerre » pour les actes terroristes ?

C’est un peu l’avis de « la secte » sécuritaire, comme l’appelle Jean Guisnel, un groupe de diplomates qui, au vu du déclin de leur ministère qui coûte cher, ont investi la DGSE pour être au cœur de l’information, sinon du pouvoir. « Ce groupe s’est barricadé dans les postes essentiels. Il exerce une influence déterminante sur la politique étrangère et la pensée stratégique française », regardant le monde sous l’angle des rapports de force entre États. Le pôle régalien par excellence de la politique et de la Défense est du domaine présidentiel sous la Ve République. « Ils ne sont pourtant ni sectaires, ni conspiratifs, encore moins fermés » p.281. Comme le dit un expert, cité p.282, « ce qui les définit le mieux, outre que ce sont des diplomates, c’est leur belle mécanique intellectuelle, individuelle et collective. Ils n’ont pas de problème avec l’usage de la force armée, ou avec l’application de sanctions économiques féroces. » Ils sont en phase avec notre époque – enfin ! Finie la naïveté idéologique et la guerre en dentelle.

Les valeurs qui animent les quelques 7000 agents de la DGSE, selon une étude commandée pour l’occasion, sont le « secret », la « discrétion » et « l’engagement ». La loyauté est essentielle et l’adaptabilité un signe d’intelligence. Tiens ! Justement le mot qui qualifie les services secrets des pays anglo-saxons est intelligence, eux qui n’ont pas attendu les attentats terroristes, les espions chinois ou la guerre russe pour engager dès l’université les meilleurs élèves. Le renseignement n’est pas l’information, c’est l’intelligence de l’information pour en tirer quelque chose d’utile, notamment « entraver » (selon la formule consacrée dans les textes) les opérations ennemies contre la France.

En bref, ne recherchez pas un journalisme d’action qui relate les hauts faits des « services », mais une étude grand public sur l’organisation, les agents et l’usage d’un tel service « secret » dans la République. Les relations avec les « alliés » américains, les adversaires chinois (plus que russes), la guerre ouverte aux terroristes maghrébins et somaliens, la protection informatique, la place de la France en Afrique, tous ces thèmes sont abordés. Cette histoire n’a rien de « secrète » comme son titre pour faire vendre le laisse croire ; mais elle renseigne sur le renseignement.

Jean Guisnel, Histoire secrète de la DGSE, 2019, J’ai lu 2022, 381 pages, €8,90 e-book Kindle €10,99

DVD Le bureau des légendes saisons 1 à 5, avec Mathieu Kassovitz, Jean-Pierre Darroussin, Brad Leland, Mathieu Amalric, Jules Sagot, StudioCanal 2020, 43h30, €64,79

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Rémi Karnauch, Derrière la vitre rien ne passe

Rémi Karnauch a de la verve, il n’a pas peur des mots, ni de les choisir avec soin. Rémi Karnauch a du style, il n’a pas peur de changer de façon de dire, de s’adapter à son personnage. Ses 11 nouvelles (pourquoi pas 12, chiffre symbolique?) le prouvent.

Elles disent les ambiguïtés des gens, souvent un ambigu tragique plus qu’un ambigu comique. Chacun reste sur le fil du rasoir, sans savoir si ce qu’il vit est du lard ou du cochon, emporté par ce qu’il est et ce qui survient.

Rien d’étonnant à ce que le thème principal soit celui du vampirisme, le chacun pour soi qui aspire le meilleur de l’autre, volontairement ou contraint.

Hossanah est un musicien génial qui vampirise son interprète génial – mais chacun son domaine, la partition ou le piano, la création ou l’exécution.

Rien ne passe met en scène une sœur qui bavarde dans sa tête tandis que sa sœur bavarde devant tout le monde – qui vampirise l’autre et les autres ?

Vous dormirez dans mes nuits est la volonté de la vamp passive, celle qui absorbe ses soupirants éperdus, les suce jusqu’à leur dernière moelle.

Sémiologie hâtive d’une petite culotte prend le ton docte et jargonnant du psy lacanien, vampirisé par ses concepts et son langage ; il veut voir du signifiant partout, alors que son slip est tout simplement tombé sur le balcon de sa voisine, poussé par le vent. Une grande ironie.

La souche est plutôt l’anti-vampire, celle qui se rend passive jusqu’à l’extrême pour échapper aux autres, et même à ce qui survient. Ce pourquoi le « gitan » qui passait par là est devenu homme à tout faire de la ferme isolée puis bouillotte dans le lit pour deux, puis amant. Jusqu’à ce qu’un voisin serviable et énergique s’installe dans le coin, quel malheur, il va falloir tout recommencer pour ne pas se laisser vampiriser.

Sur le motif est le peintre qui pénètre son modèle par les instruments et actes de son art, plutôt que d’en se pénétrer ; un grand moment d’humour.

L’amitié est l’esclavage moderne du grand patron qui fait ce qu’il veut de ses employés, élevant celui-ci, rabaissant cet autre. Il les vampirise jusqu’à coucher à trois dans un lit pour une partouze excitante, jusqu’à les jeter comme un kleenex usagé dès qu’ils manifestent quelque réticence individuelle. Tout cela au nom du chantage à « l’amitié », ce faux-semblant anglo-saxon des relations de pouvoir. Les « amis » des patrons sont tout aussi peu amicaux que ceux des réseaux sociaux – de simples relations contingentes.

Derrière la vitre est l’emprise du « musée » sur le corps momifié d’un « sauvage », la vampirisation culturelle et touristique de la momie.

Double jeu est la vampirisation de jumeaux qui ne peuvent jouir qu’ensemble, mais pas entre eux. Manipuler l’un est faire gonfler l’autre et la fille doit se partager sans savoir qui elle « aime », utilisée comme instrument du plaisir.

Le relais évoque de vrais vampires, de ceux qui vivent loin dans des contrées ignorées et sauvages. Ils captent et absorbent ceux qui passent à leur portée et les convertissent à leurs mœurs. Une expédition d’un professeur et de son jeune assistant, partie sur les traces d’un ami disparu, se termine par l’inversion du jeune et la conversion du vieux – une métaphore de mœurs interdites ?

Transfusions est le vampirisme de l’amour qui passe par la piqûre de donneur de sang. Le postier tombe amoureux de l’infirmière, une fille des îles vaguement vaudou. Il est contaminé. Il drague sans y penser et le voilà pris.

Rémi Karnauch, Derrière la vitre rien ne passe (Nouvelles), 2023, PhB éditions, 157 pages, €12,00

Les livres de Rémi Karauch diffusés sur Amazon.fr

Rémi Karnauch déjà chroniqué sur ce blog

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Guillaume Auda, Jeunes à crever

Double sens du mot : être jeune à en crever pour les minables devenus terroristes, être jeune et crever pour la génération trentenaire branchée parisienne.

Le procès du 13 novembre – un vendredi 13 choisi exprès pour la superstition – s’est voulu un procès pour l’Histoire ». Allez, n’ayons pas peur des mots : 132 morts, 1000 enquêteurs, 4000 scellés, 242 tomes de procédure, 20 accusés, 2300 parties civiles, 400 témoignages dont 150 pour le Bataclan, 330 avocats, 8 magistrats, 10 mois d’audience, 65 millions d’euros en tout – ce fut un procès pour l’exemple, filmé pour l’édification des foules et le retentissement international, en bref Hollywood, Kramer contre Kramer rejoué en État contre terroristes. Guillaume Auda, journaliste impliqué dans l’affaire comme témoin des premières heures après l’attentat, s’est efforcé de rendre l’atmosphère particulière et la grande variété des situations dans un livre témoignage. Il est bien écrit et très vivant.

Sauf qu’il y a erreur : ce procès n’a pas concerné les terroristes eux-mêmes, tous morts sauf un, mais les seconds couteaux, les complices entraînés par la bande. L’édification vertueuse qui voulait faire de ce procès un exemple tombe donc un peu à plat. Seul Abdeslam, l’accusé numéro un, dernier survivant du commando islamique, « éructe » – au début, se la jouant terroriste – avant de mettre de l’eau dans son thé (le vin est interdit aux musulmans) et de faire des demi-aveux qui sonnent aussi comme des demi-mensonges. Il n’a pas fait sauter sa ceinture soi-disant par humanité, a-t-il dit, en réalité parce qu’elle était défectueuse, ont dit les policiers.

C’était le procès d’une génération contre une autre, la même mais inversée. Les terroristes étaient en effet trentenaires, issus de l’immigration et radicalisés principalement dans leur nid laxiste belge de Molenbeek ; les victimes étaient trentenaires elles aussi, issues de la diversité parisienne dans un arrondissement multiculturel et métissé, dont l’idéologie est à l’ouverture et, disons-le tout net, à la naïveté de « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Comment donc « décortiquer et revivre l’histoire des jeunes qui tuent d’autres jeunes » page 25 ?

Vaste réflexion sur la justice. L’auteur discute avec des victimes et des avocats, des témoins et des policiers. Il est nécessaire tout d’abord de juger un être humain contre l’hystérie primitive de la société. Le choix de la civilisation (qui est l’inverse de la barbarie terroriste) est que la raison doit dominer les sentiments et les instincts. Mais la justice c’est aussi « neutraliser un ennemi » page 25. Pour cela, il faut d’abord comprendre.

Les terroristes sont des jeunes en crise d’identité, et au mal-être qui les porte vers le nihilisme avant de s’accrocher à la religion comme à un tuteur. Ils se sentent humiliés par la société et, pour eux, les attentats ont une réponse à la violence, celle d’un pays qui les néglige, celle d’un pays qui bombarde les populations « frères » en Irak et en Syrie. Se venger de l’humiliation est toujours l’argument des barbares, après Hitler et Daesh, voyez Poutine. L’effet de fratrie, de bande, de communauté religieuse, fait le reste.

Ils ont tué des gens beaux et insérés dans la société pour se venger d’être tout l’inverse. Pas de quoi s’en glorifier. La France est une société ouverte, tolérante et altruiste, surtout dans la génération des 30 ans. C’est contre cela même que veulent agir les ultraconservateurs rigoristes, qu’ils soient à prétexte religieux comme les islamistes, à prétexte impérialiste comme les Russes de Poutine ou à prétexte politique comme les ultradroitiers qui gravitent autour de Zemmour et de Le Pen.

Le journaliste décrit Maya et Olivier, qui témoignent, et Marie Violleau, avocate de Mohamed Abrini, qui a fait défection à Bobigny la veille de l’attentat, et une fois de plus en mars 2016 à l’aéroport de Bruxelles. Comprendre n’est pas pardonner et les gens qui disent « vous n’aurez pas ma haine » ne parlent que pour eux, dans le déni caractéristique de qui veut passer à autre chose. Il faut au contraire se souvenir, comme du 6 février 1934, de juin 1940, de la Shoah, des terroristes du vendredi 13. Un témoin qui était au Bataclan cite « le rictus sinistre des assassins qui piègent les spectateurs. Ils leurs disent de partir et puis leur tirent dans le dos, tout en s’esclaffant » page 87. Un témoin musulman, le père de Thomas, tué, s’insurge contre la malhonnêteté intellectuelle : « je ne peux pas accepter qu’on puisse faire l’amalgame entre des va-t-en-guerre, des paumés de notre société, des inadaptés sociaux, des tueurs sanguinaires – et les musulmans qui n’ont qu’une seule envie, vivre en paix et en harmonie avec et dans une communauté humaine ouverte et respectueuse de chacun » page 113.

Ce procès est aussi celui de la société qui n’a pas voulu voir les problèmes que posait l’immigration sans intégration, qui a laissé faire les moralistes de gauche pour qui le sujet était (et reste ?) tabou, qui n’a pas réagi lorsque la radicalisation a débuté avec les imams prêcheurs qu’on a laissé dire et les fichés S qu’on a laissé aller et venir en toute liberté. « Le mal est une contradiction logée au cœur du monde », dit l’auteur page 19, et juger le mal signifie : 1/ qualifier les faits (enquête), 2/ rétablir le droit (procès) et la norme (sociale), 3/ prendre du temps pour les victimes (catharsis) tout en respectant les accusés (justice) et 4/ siéger dans un lieu de mémoire, au cœur du vieux Paris (l’île de la Cité). Ce procès a été « une Odyssée » page 213, un voyage qui a fait changer les victimes, comme les accusés peut-être – mais pas vraiment la société, à mon avis.

L’auteur est titulaire d’un Master du Centre universitaire d’enseignement du journalisme de Strasbourg en 2004, après une maîtrise de Science politique à la Sorbonne. Il a été reporter à France Inter, Le Parisien, correspondant RTL à Jérusalem, journaliste iTélé Canal+ en Centrafrique, en Ukraine pendant Maidan, en Irak, à Gaza, à Washington, grand reporter à Stupéfiant-France 2 puis La fabrique du mensonge-France 5. Guillaume Auda est désormais auteur indépendant. Son livre s’étire un peu passée la page 150 (en numérique, soit probablement la page 300 en livre), les intermèdes citant des tweets n’ont guère d’intérêt (les mots ne sont pas des photos, ni des scellés). Il laisse trop de place aux pleurards, aux pardonneurs et aux vertueux qui posent, citant intégralement la plaidoirie de Marie Violleau (avocate elle aussi trentenaire) – et sans doute trop peu aux réactions saines de ceux qui veulent que les accusés assument leurs responsabilités.

On serait tenté, avec Zarathoustra, de dire aux victimes comme aux accusés : « Que votre vertu soit votre ‘moi’ et non pas quelque chose d’étranger, un épiderme et un manteau ». Or on a le sentiment, à lire ces témoignages et ces comptes-rendus, que ce qui compte avant tout est d’opposer un dogme social à l’autre et non pas une vertu personnelle à une lâcheté. « Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis avec leur vertu ; et ils ne s’élèvent que pour abaisser les autres », dit encore Zarathoustra, fort justement. La vertu n’est pas la bien-pensance, ni une sorte de geste pour l’exemple, ni un appel à la discipline et à toujours plus de police.

La vertu – la vraie – est intérieure, elle se construit par l’éducation (des parents, des pairs, de l’école et des associations, de la société en ses institutions et ses média). Elle est celle des gens de bien, à la fois une force physique, un courage moral et une sagesse de l’esprit – et pas l’un sans l’autre. Les Latins en faisaient le mérite même de l’être humain, la force d’âme. On se demande où est désormais cette force dans notre société : serions-nous capables de résister comme les Ukrainiens ? Ce ne sont pas les procès-spectacle « pour l’histoire », celui du V13 fort bien décrit en ce livre ardent, qui vont changer les gens. Mais il témoigne.

Guillaume Auda, Jeunes à crever – Attentats du 13 novembre, un procès, une génération, 2022, 496 pages, Le Cherche Midi, €21.00 e-book Kindle €14.99

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Retraite à 65 ans en Suisse et fond de pension

Ils partent à 65 ans, les hommes, à l’âge légal, et à 64 ans les femmes. Ils sont Suisses et ne braillent pas dans la rue pour dénoncer cette « injustice ». Ils sont contents de leur système de retraite, de leur économie qui va bien et de leurs votations qui leur demandent leur avis (et pourquoi pas en France ?). Ils ont des multinationales qui font de gros bénéfices et ils en sont heureux, pas jaloux.

Ils travaillent, les Suisses, au lieu de râler contre ce qu’on leur donne pourtant largement et d’en vouloir toujours plus. Ce pour quoi leur Production intérieure brute par habitant fin 2022 est de 87 410 millions d’euros contre 38 590 millions d’euros pour les Français (plus du double), et leur dette publique de 32 545 euros par habitant contre 41 595 euros par Français. Si les dépenses publiques par habitant de 28 249 euros sont supérieures en Suisse, contre 21 766 euros en France, c’est que la dépense publique en pourcentage de la Production intérieure brute est déjà de 59 % en France contre 35,6 % en Suisse… (chiffres publiés ici). Produire plus pour gagner plus, on n’a jamais fait mieux. Répartir, c’est bien ; produire d’abord, c’est préférable. Donc travailler plus longtemps puisque l’on vit plus longtemps.

En tenant compte de la pénibilité des métiers, bien sûr, qui a dit le contraire ? Mais à en croire les clowns parlementaires de la lamentable Nupes, les travailleurs français seraient des Cosette exploitées et violées constamment par des patrons Thénardier et les privilégiés du rail, du métro, de l’électricité, du gaz, de la Banque de France, du Sénat et d’autres seraient des Oliver Twist sous-alimentés menés par une chiourme de vertueux hypocrites. Il ne faut pas exagérer, le misérabilisme du siècle des enflures politiques n’est plus de mise. Les conditions de travail en Europe sont à peu près équivalentes et les gens vivent plutôt bien. J’ai moi-même travaillé en Suisse aussi bien qu’en France et la différence est que les Suisses sont moins assistés et se sentent plus responsables de leur propre existence. Ils n’attendent pas tout de « l’État », dont ils se méfient au point de préférer une confédération au jacobinisme centralisé et une présidence tournante plutôt qu’un président unique.

Le système suisse de prévoyance retraite est composé de trois piliers :

1. l’assurance vieillesse et survivants (AVS), l’assurance invalidité (AI) et les prestations supplémentaires. Ce pilier est obligatoire, comme la cotisation à notre CNAV français. Sauf que, dès l’âge de 20 ans, « les personnes sans activité lucrative sont tenues de payer les cotisations AVS » jusqu’à l’âge légal de la retraite (environ 500 francs suisses minimum par an). Donc TOUT LE MONDE participe, qu’il travaille ou pas. Pour ceux qui travaillent, les cotisations sont versés par les employeurs et les employés comme chez nous. La retraite perçue est au prorata des années cotisées, des revenus et des bonus pour éducation d’enfants ou assistance aux handicapés ou dépendants. Cette AVS est plafonnée au double de la rente minimale.

2. la prévoyance professionnelle (caisse de pension), l’équivalent de notre Agirc-Arrco, est obligatoire elle aussi, mais gérée par capitalisation (comme les réserves de nos caisses Agirc-Arrco, j’en ai été moi-même l’un des responsables dans une banque française). Elle est surtout décentralisée, et pas administrée par un organisme paritaire nébuleux : l’entreprise choisit son organisme gérant (banque, compagnie d’assurance, ou prestataire dédié), mais l’employé peut en choisir librement une autre qu’il connaît. La seule contrainte est que cotiser est obligatoire. Le Suisse peut demander qu’un quart de son avoir lui soit versé en capital au moment de sa retraite, ce qui n’existe pas chez nous où tout est « réparti » quelle que soit le montant de cotisations versées (au nom de la « solidarité »). Une retraite anticipée est possible dès 58 ans si le règlement de l’institution de prévoyance le prévoit, ou reportée à 70 ans sur demande – pas chez nous, où c’est le couperet du « j’veux voir qu’une tête ») – pourquoi ne pas s’inspirer de cet aménagement suisse ?

3. le troisième pilier est facultatif. Il est constitué d’une épargne volontaire en vue de la retraite qui dispose d’avantages fiscaux. Il est l’équivalent de notre assurance-vie ou de nos plans d’épargne-retraite dans les banques, qui disposent eux aussi d’avantages fiscaux. Le sénat y pense, à raison. En plus de la répartition, mais encouragé. Une bonne chose : les Suisses, qui sont prévoyants, l’ont fait, pourquoi pas les Français ?

Donc plus de responsabilité personnelle en Suisse, au-delà d’un socle commun. Le Français a pris l’habitude, avec l’Église et le droit romain, d’être traité en enfant incapable de se réfréner et de se gérer tout seul ; pas le Suisse. Lui peut choisir, même si « le collectif » (cette friandise démago dans les bouches de gauche) s’impose à lui dès ses 20 ans – même s’il ne travaille pas – a fortiori lorsqu’il travaille. Mais il n’est pas tenu par son employeur et verse ses cotisations à bons escient pour le deuxième pilier.

Il n’a pas non plus « peur de la bourse » selon l’idéologie marxiste encore en vogue dans nos syndicats et partis à gauche. Certes des krachs surviennent périodiquement, après des euphories sans lendemain ou des crises majeures, mais sur le long terme (au-delà de dix ans) la bourse suit la tendance générale de l’économie, c’est-à-dire de la production et de la productivité. Elle protège comme l’immobilier contre l’inflation car les actions sont des biens réels, des parts d’entreprises. La clé est de diversifier ses avoirs et de gérer ses positions, les gérants d’actifs chargés des caisses de retraite ne font pas de la spéculation à la Zola. Pas plus que ceux qui, en France même, gèrent les fonds de réserve des caisses de retraite Agirc-Arrco comme je l’ai fait. Mais la gauche ignare et les syndicats idéologiquement bornés le savent-ils ? Le reconnaissent-ils ?

Il est trop facile de chanter l’air romantique du bac pour tous, de l’université gratuite, du diplôme assuré, de l’emploi garanti, du Smic à 2000 €, des 30 heures par semaine, des deux mois de congés payés, de la retraite à 60 ans et de la dépendance prise en compte. Mais pour cela il faut TRAVAILLER, pas brailler.

Les entreprises françaises ne sont plus protégées par des frontières comme dans les années cinquante ou soixante, où il « suffisait » de dévaluer le franc pour retrouver de la compétitivité érodée par les largesses sociales sans contrepartie de productivité. Elles survivent dans un monde concurrentiel qui ne fait aucun cadeau. La « retraite à 62 ans » est une anomalie en Europe (67 ans en Italie et Islande, bientôt en Allemagne, un peu plus de 66 ans dans les pays nordiques, 65 ans en moyenne) : ce n’est pas tomber dans l’esclavage que de faire comme les pays voisins. Surtout que l’on compte de moins en moins d’actifs pour un nombre croissant de retraités, faute d’enfants – l’hédonisme a un prix.

Dominique Motte, De la démocratie en Suisse, éditions La route de la soie, 2021, 816 pages, €18,38

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Maurice Daccord, L’affaire des flambeaux noirs

Des vacances sur la Méditerranée pour le gendarme Léon Crevette et son ami retraité Eddy Baccardi, qui a vendu du pinard avant de se mettre « à l’écoute » des esseulé(e)es. Il aide sa réflexion : « l’étincelle, celle qui ne jaillit qu’au frottement de deux silex » p.74. Le crustacé au rhum fait plus que des étincelles : c’est un plat qui se déguste.

Un marin mort est retrouvé dans la grotte des Flambeaux noirs ; une vieille légende y mettait un pèlerinage avec des torches qu’on laissait s’éteindre avec ses vœux. Mais quel rapport avec la victime ? Peut-être aucun, si ce n’est qu’elle ne s’est pas noyée. Le Commandant Crevette, sitôt rentré de vacances, est renvoyé en mission sur le lieu de ses vacances – car c’est là que le mort fut découvert. Déjà Valentina, sa compagne russe qui est légiste, a été requise pour autopsier le cadavre, un homme de pas 40 ans, faute de médecin accrédité sur les lieux. Le lieutenant Flocon un brin gelé, en charge du coin, se liquéfie à l’idée de mener une enquête, lui qui sort à peine de l’école de gendarmerie après la charcuterie de ses parents. Les deux vont donc être priés par le proc de travailler ensemble.

Le mort était propriétaire de trois bateaux de pêche dont la Marie-Louise ; tous, curieusement, ont été immatriculés récemment aux îles Marshall, un paradis fiscal où l’on est en outre peu regardant sur le droit du travail. Son fils Victor, 9 ans, est enlevé peu après sa mort. Y aurait-il anguille sous roche ? Son grand-père est sénateur louche, de plus en plus tenté par l’extrême-droite. Une piste ? Mais rien. Il patauge, le Léon, entre « la veuve qui officiellement ne sait rien, le capitaine de la Marie-Louise qui ne dit rien, le dénommé Brahim et le blond barbu qui ont réponse à tout… (…) le sénateur qui a l’air faux comme un jeton » p.86. Les matelots marocain et norvégien ne disent pas ce qu’il savent, mais ils savent quelque chose. Le tout est de les amener à fissurer leur vérité en béton.

Léon laisse s’agiter ses petites cellules grises. Il les entretient aux petits plats d’un restaurant gastronomique non loin de son hôtel. Il déguste même des saint-jacques Rossini ! Une délicieuse recette adaptée par des Belges sur la Côte d’Azur dans le roman, mais qui vient de l’école du Ritz à Paris dans le vrai. Pas très diététique, mais goûteux.

Le gamin finira par s’évader tout seul en faisant un truc qu’il a vu dans une série télé (comme quoi la télé forme la jeunesse). Le sénateur sera pris la main dans le sac ou plutôt le revolver sur la tempe. Le commanditaire de tout le trafic ayant abouti à la mort du père et à l’enlèvement du fils, découvert et châtié. Il s’agissait d’un homme protégé, qui se fait appeler le Docteur T, et qui informe plus ou moins « les services » sur les djihadistes revendeurs de drogue avec qui il est en « affaires » ! Mais, si l’on sait dès le début que le sénateur n’est pas clair (dame, un politicien !), le lecteur ne trouve aucun fil pour le guider dans le labyrinthe. L’enquête est habilement menée par un auteur qui connaît bien les arcanes des Administrations, ayant passé sa carrière comme haut-fonctionnaire.

C’est léger, pétillant, l’auteur s’amuse et ne se prend jamais au sérieux. Comme cette remarque, en passant, sur le sénateur véreux, perquisitionné, qui « s’agite, mélenchonise. C’est un abus de pouvoir, une forfaiture, il est sénateur de la République, et la République, c’est lui ! » p.121. Le gendarme Crevette conduit ses enquêtes à la Maigret, avec le pif plus qu’avec les techniques modernes, et l’optimisme de l’auteur est contagieux. Il fait passer un très bon moment.

Maurice Daccord, L’affaire des flambeaux noirs – Une enquête de Crevette et Baccardi, 2023, L’Harmattan noir, 219 pages, €20,00

Les romans policiers de Maurice Daccord déjà chroniqués sur ce blog

Contact et service presse : Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com – 06 80 85 92 29

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Erik Andler, artiste-peintre contemporain

Né à Langres voici 58 ans, le jeune Erik s’interrogeait enfant sur les planètes, l’espace infini et le paradoxe du temps. Comment naît l’univers ? Comment naissent – et meurent ! – les étoiles ? Quelles sont ces forces qui meuvent la matière et façonnent ces formes que nous admirons ?

La peinture est pour lui un intermédiaire entre deux mondes, celui de la matière et celui de l’esprit. Comment émouvoir par l’art à partir de matériaux picturaux ? Étudiant à la fois les maths et la peintures, Erik Andler passe par Dijon, Paris, New York, Rome, Barcelone, Lyon – Saint-Etienne.

Une question vitale le taraude : est-ce que ce que nous ressentons est bien ce que nous voyons ?

Le temps ? – il est relatif.

La matière ? – elle se transmute et se transforme.

Le regard ? – il appartient à chacun avec son histoire et son tempérament.

Une toile est un objet, mais aussi un objet de réflexion, mais encore un objet du temps, dans le temps. Elle sera vue aujourd’hui différemment d’hier et probablement que demain. Que signifie une date ? Même la « norme » ISO ne définit qu’une forme, pas un moment du temps. Un arbitraire qui devient subjectif dès lors qu’on le regarde et qu’on pense. Chacun a son temps propre, son passé et ses souvenirs, son avenir et ses possibilités.

Regardez bien ces peintures : elles sont chacune une toile qui décore, une forme de cerveau, une couleur vive qui interpelle les émotions, une date qui fait sens… Regardez bien : il y a vraiment une date, « écrite » dans la peinture.

La science n’est qu’un processus sans cesse mouvant d’appropriation du monde, une tentative jamais aboutie de comprendre les forces de l’univers, bien trop vaste pour nos humbles capacités humaines.

Erik Andler explore tout cela, en autodidacte qui se forme progressivement au dessin, aux concepts. On ne crée jamais du neuf qu’en imitant du vieux.

Exposition « Distorted Date » jusqu’au 23 février 2023 à L’ Hotel La Louisiane, 60 rue de Seine, 75006 Paris. Entrée GRATUITE.

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Montaigne condamne les fout-rien

En ce début d’année où le gâteau se rétrécit grâce au prédateur Poutine, les revendications à gagner plus et en faire moins s’emballent. Chacun veut être reconnu pour son emploi plus que pour son travail : le statut, et le salaire y afférent, est plus valorisé que le métier et l’utilité sociale qu’il peut avoir : contrôler les billets vaudrait donc plus que faire l’infirmière. Montaigne, évidemment, n’avait que faire de cette intendance, son époque et son milieu le portaient plus à l’honneur et aux charges publiques. Dans le chapitre XXI du Livre II des Essais Il s’élève « contre la fainéantise » – en commençant par les princes.

Il cite ‘exemple de Vespasien, l’inventeur des chiottes, empereur romain actif jusqu’à son extrémité. « Il faut, disait-il, qu’un empereur meure debout ». Vertu de l’exemple. « Et le devrait-on souvent ramentevoir aux rois, pour leur faire sentir que cette grande charge qu’on leur donne du commandement de tant d’hommes n’est pas une charge oisive ». Nos présidents ne sont pas des rois, en dépit du mythe qu’entretiennent la CGT et les extrêmes gauchistes qui ne songent qu’à être calife à la place du calife. A l’inverse, dit Montaigne, la place des chefs est devant les troupes, pas « apoltroni (…) à des occupations lâches et vaines. » Douceur de cet occitanisme, qui s’applique pleinement à nos écolos verts de rage… pour une baffe en privé alors que grille la planète et que le Démon dostoïevskien darde ses missiles péniens sur son frère qui le boude.

Mais il n’est point que les empereurs et princes qui doivent éviter la flemme. « L’empereur Julien disait encore plus, qu’un philosophe et un galant homme ne devaient pas seulement respirer : c’est-à-dire ne donner aux nécessités corporelles que ce qu’on ne leur peut refuser, tenant toujours l’âme et le corps embesognés à choses belles, grandes et vertueuses. » Cultiver son jardin, disait Voltaire, or le jardin de beaucoup de nos contemporains est une jungle anarchique où se trouve n’importe quoi pourvu que ça pousse. Ne rien foutre semble le nec plus ultra de l’existence, à en croire les sondages : la semaine à 32 heures ! la retraite à 60 ans ! hausse du salaire minimum ! retraites de base à 2000 € (soit plus que le Smic) ! Et quelle vache à lait ou quelle dette va payer toute cette gabegie ?

Seul le travail permet de payer des impôts qui permettent la redistribution, les yakas démagogiques sur la comète sont des mensonges éhontés. Yaka faire payer les riches ou yaka prendre l’argent où « elle » est (selon feu le stalinien français Georges Marchais, employé un temps par Messerschmidt durant le pacte germano-soviétique) sont des impostures. Chancel et Piketty constatent déjà que : « dans l’Hexagone, les 10 % les plus riches détiennent 34 % des revenus, soit moins que la moyenne européenne ». Il y a trop peu de « riches » à faire payer et, les imposerait-on à 95 %, ce ne serait pas grand-chose pour alimenter le tonneau des danaïdes des « et moi ! et moi ! ». A moins que ne soient considérés comme « riches » ceux qui gagnent au-dessus de 3500 € par mois, comme suggérait Hollande. Que de « travail » employé à faire croire des choses ineptes, au lieu de se consacrer à des solutions concrètes… Le partage économique doit faire l’objet de débats démocratiques réguliers sur ce qu’il est possible de faire, sur les contraintes de chaque partie, sur ce que chacun est amené à lâcher pour que l’autre soit plus content. La flemme est de « croire » que tout « doit » tomber tout cuit dans le bec et qu’il suffit de gueuler. On voit jusqu’où Montaigne nous emmène encore aujourd’hui…

Sénèque dit des Romains qu’« ils n’apprenaient rien à leurs enfants qu’ils dussent apprendre assis », cite Montaigne. La théorie ne vaut pas la pratique et savoir quoi faire importe plus que les plans sur la comète. Encore faut-il faire l’effort (fatiguant) de se mettre au travail (loin du farniente). Encore que « l’effet n’en gît pas tant en notre bonne résolution qu’en notre bonne fortune », avoue Montaigne. Mourir en combattant, être utile jusqu’au bout, certes, mais qu’en est-il des blessures, des prisons, des maladies ?

Il faut rester droit, dit Montaigne. Et de citer en exemple le musulman Moulay Abd el Malik, roi de Fez tombé malade, qui vainquit Sébastien, roi du Portugal. « L’extrême degré de traiter courageusement la mort, et le plus naturel, c’est la voir non seulement sans étonnement, mais sans soin, continuant libre le train de sa vie dans elle. »

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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La liberté de conscience divise et amollit, dit Montaigne

En son époque de guerre civile que nous nommons « de religions », notre philosophe périgourdin, bien au centre, consacre tout le chapitre XIX du Livre II de ses Essais à « la liberté de conscience ». Il pèse soigneusement ses mots : « Il est ordinaire de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans modération, pousser les hommes à des effets très vicieux. » Balancé comme à l’ordinaire, il loue les intentions mais déplore leurs effets ; quant aux « hommes », ils peuvent aussi être des femmes. Ce terme générique du mot « homme » en français hérisse nos contemporaines mais il n’est que la translation du latin neutre « humain ». Accuser la langue évite de penser au-delà des mots.

Lorsqu’il écrit, la France est ravagée par les querelles armées entre catholiques et protestants, dont la religion n’est souvent que le prétexte pour des motifs bien plus inavouables. Montaigne n’hésite pas à les détailler, comme quoi son temps n’est guère différent du nôtre en ce qui concerne la vilenie humaine. « Ceux qui s’en servent de prétexte pour, ou exercer leurs vengeances particulières, ou fournir à leur avarice, ou suivre la faveur des princes ». Quant aux fanatiques de la « vraie » religion (la leur), ils sont sincères mais intolérants et, ce faisant, amputent l’humanité de talents et de livres qui pourraient être précieux. C’est ainsi que l’antiquité a ravagé les bibliothèques, la censure fanatique chrétienne accusant celui ou celle-là de païennerie. « J’estime que ce désordre ait plus porté de nuisance aux lettres que tous les feux des barbares », écrit Montaigne. Les auteurs passés à la postérité ont asséné leur vérité subjective – alternative, dirait Trump – c’est-à-dire leur propagande mensongère. Leurs œillères dogmatiques ont interprété les actes des empereurs selon leur couleur idéologique, sériant les bons et les méchants, sans souci d’examiner leurs actes mêmes.

Ainsi de l’empereur Julien, appelé « l’Apostat » par ces chrétiens bornés alors qu’il fut un grand empereur, malheureusement occis trop jeune, à 30 ans, par une flèche parthe. « C’était, à la vérité, un très grand homme et rare, comme celui qui avait son âme vivement teinte des discours de la philosophie, auxquels il faisait profession de régler toutes ses actions ; et, de vrai, il n’est aucune sorte de vertu de quoi il n’ait laissé de très notables exemples », dit Montaigne. On notera l’emploi par deux fois de l’expression « en vérité » et « de vrai », qui montre une action de contre-propagande. La vérité officielle est fausse, la vérité réelle différente selon divers témoins d’époque, miraculeusement préservés. Le lecteur notera aussi sans peine que la philosophie apparaît supérieure à la religion pour Montaigne, la première étant l’exercice de la vertu selon la discipline de sagesse, la seconde une tradition culturelle, « la police ancienne du pays ». Entre suivre la coutume et croire, il y a un pas que Montaigne ne franchit pas.

Il expose donc les différentes vertus de Julien avant de conclure par un propos politique – qui pourrait être un conseil au roi, son contemporain. « Ayant rencontré en Constantinople le peuple décousu avec les prélats de l’Église chrétienne divisés, les ayant fait venir à lui au palais, les admonesta instamment d’assoupir ces dissensions civiles, et que chacun sans empêchement et sans crainte servît à sa religion. Ce qu’il sollicitait avec grand soin, pour l’espérance que cette licence augmenterait les partis et les brigues de la division, et empêcherait le peuple de se réunir et de se fortifier par conséquent contre lui par leur concorde et unanime intelligence ». Diviser pour mieux régner est un adage classique.

La liberté de conscience a donc deux faces, comme tout ce qui est en ce monde imparfait : semer la division et relâcher la réflexion par l’aisance. Croire ce que l’on veut rend libre d’explorer et de connaître ; d’autre part sa facilité rend paresseux, alors que la difficulté forcerait à l’effort. Les dissidents soviétiques connaissaient bien cette situation, comme tous les dissidents et résistants partout : la contrainte force à penser différemment tandis que la liberté mène à la facilité de penser comme tout le monde. Nos sociétés de libertés multiples en témoignent, tout est trop facilement offert et les gens ont peur de cette liberté qu’ils assimilent au n’importe quoi n’importe où de la licence. Ils préfèrent se réfugier dans le conformisme ou, dans les périodes de crise, dans la réaction conservatrice autoritaire. Tiens, comme Montaigne… « En ce débat par lequel la France est à présent agitées e guerres civiles, le meilleur et le plus sain parti est sans doute celui qui maintient et la religion et la police ancienne du pays. » Prudence est mère de sûreté – cela est sagesse.

« On peut dire, d’un côté, que de lâcher la bride aux partis d’entretenir leur opinion, c’est épandre et semer la division ; c’est prêter quasi la main à l’augmenter, n’y ayant aucune barrière ni coercition des lois que bride et empêche sa course », commence Montaigne. C’est bien le reproche que font les sociétés conservatrices ou théocratiques comme la Russie, l’Iran, la Turquie, le Brésil, la Chine, aux sociétés ouvertes démocratiques – « la chienlit », résumait de Gaulle avant 1958. « Mais, d’autre côté, continue Montaigne dans son balancement habituel, on dirait aussi que de lâcher la bride aux partis d’entretenir leur opinion, c’est les amollir et relâcher par la facilité et par l’aisance, et que c’est émousser l’aiguillon qui s’affine par sa rareté, la nouvelleté et la difficulté. » Les affres de « la gauche » et de « la droite » traditionnelle en France, toutes deux dites « de gouvernement » parce qu’ils ont été sans plus désormais être, sont ainsi résumées. La facilité de changer, de voter pour d’autres partis plus adaptés ou plus populaires, a émoussé l’aiguillon des idées et des programmes. Qui est le peuple qu’on veut séduire ? Quelles sont les proposition qu’ils veulent voir présenter ? Ces deux simples questions sont évacuées par les états-majors technocratiques des egos qui ne visent que le pouvoir, pas le service politique de l’intérêt général.

« N’ayant pu ce qu’ils voulaient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu’ils pouvaient », termine astucieusement Montaigne. La Nupes en est l’exemple : écolos comme socialistes ont dû s’allier aux mélenchonistes et aux communistes comme la carpe au lapin pour simplement exister. Ne serait-ce pas ce qui guette « la droite » avec « l’extrême-droite » ? La liberté guide le peuple – vraiment ?

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Bernard Clavel, Le silence des armes

L’auteur populaire aime à se saisir des moments d’actualité pour en écrire des drames. Au début des années 1970, c’est le Larzac et la contestation par des néo-ruraux post-68 de la mainmise de l’armée sur les terres. L’occasion de revenir à la dernière guerre, celle d’Algérie, déclarée par les fellagas il y a vingt ans et terminée quelques douze ans plus tôt lors de l’écriture du livre. Clavel est pacifiste, il admire Louis Lecoin, anarchiste pacifiste à qui il dédie ce roman. Il le situe dans le terroir profond, chez lui dans le Jura, et poursuit la lutte des paysans contre la ville, des terriens en harmonie avec la nature et des bureaucrates hors sol qui décident souverainement de la paix et de la guerre.

Il ne reste qu’un fils à un couple de vignerons en vin jaune, après deux autres morts en bas âge. C’est dire si le père fonde sur lui tous ses espoirs. Il l’éduque à la terre, à la vigne, pour qu’il prenne la suite sur l’exploitation. Mais le jeune Jacques se rebelle. Il aime le pays, la nature, le climat, cependant son père autoritaire, malgré tout son amour, le braque. Il ne sait pas écouter et croit toujours avoir raison – la plaie des hommes née dans la guerre de 14. Le garçon n’est pas très doué et ne réussit même pas le concours d’instituteur qui aurait pu le sauver de la glèbe. A 18 ans, dès qu’il est en âge, il décide de s’engager dans l’armée.

Ce qui fait enrager son père, pacifiste dans l’âme et qui ne supporte ni les chasseurs, ni les gamins pilleurs de nids. Jacques lui porte ce coup et il en meurt, suivi quelques mois plus tard par sa femme. Jacques, engagé pour cinq ans, a été envoyé en Algérie. Il n’aime pas tuer mais il fait son métier. Lui reviennent périodiquement des images d’âne déchiqueté par les balles et d’un enfant brun tué. Mais aussi des femmes fellagas torturées et d’un gamin blanc égorgé. La guerre n’a aucune pitié pour tout ce qui vit et la nature est indifférente. Comme Jacques n’est pas doué, au bout de quatre ans et demi dont au moins trois en opérations, il n’est que caporal simple, même pas chef. Il n’a pas eu de permission pour la mort de son père, ni pour celle de sa mère, les transmissions étant lentes dans le djebel, mais il revient au pays le temps d’une permission de convalescence, après avoir été trop près d’un mortier qui a explosé. Le stress post-traumatique n’était pas encore reconnu, ni surtout bien vu, mais les médecins militaires connaissaient la réalité des opérations.

Jacques revient et tout est vide, la maison familiale à l’abandon, des ronces partout dans le jardin, des mulots dans l’armoire, les vignes envahies. Il a mis en vente de loin et donné procuration au notaire pour qu’il bazarde tout. Mais lorsqu’il se replonge dans son paysage d’enfance, ses odeurs, ses sensations, ses météores (que Clavel sait si bien décrire, comme en page 77), il veut récupérer son bien. Mais il est trop tard, la vente est réalisée et son rêve de retour à sa nature s’écroule. Jacques, qui avait éprouvé sensuellement le printemps du Jura, élaguant torse nu et se promenant sans chemise par les prés et les bois jusqu’à la source aux daims, est désorienté. Il lui reste encore six mois à tirer de son engagement volontaire mais il ne se voit pas repartir pour tuer après avoir goûté à la paix qu’il n’avait pas su voir.

Le souvenir de son père le hante et, avec lui, les remords. Il reconnaît qu’il avait raison d’aimer avant tout la vie, les bêtes, les plantes, même si le fils n’a pas su écouter et papa associer et convaincre son gamin. C’est le drame des pères dominateurs qui savent tout et l’imposent sans égards pour l’épouse et le rejeton. La mère s’est soumise, malgré son frère fier de ses années dans l’armée coloniale, le fils s’est opposé, rejetant tout sans trier.

Comme il ne sait rien faire d’autre que l’armée ou la terre, et qu’il n’a pas de petite copine au pays pour lui remettre les pieds sur terre, qu’il a pris la guerre en horreur et que la terre lui est ôtée par sa propre faute à hâter la vente, il n’a plus rien à faire sur cette terre. Ses deux choix librement effectués, s’engager et vendre vite, ont conduit à des impasses. Jacques n’est vraiment pas doué et fait même pitié. Il n’y survivra pas, trop faible d’âme pour construire quoi que ce soit. Il est sensuel mais somme toute peu sympathique ; on a envie de le secouer. Il ne sait pas ce qu’il veut ni qui il est, à pourtant 23 ans ; il ne peut aimer quiconque et regrette trop le passé pour bâtir un avenir. Restent les paysages du Jura, admirablement détaillés, et le passage des vents et des nuages, la pluie qui mouille la chemise et fouette le torse. Cet hymne à la nature immuable, indifférente aux hommes et à leurs misérables émotions, ne suffit cependant pas à faire un grand roman.

Le misérabilisme n’aboutit qu’au drame, sans jamais s’élever à la tragédie, ce qui fait de Bernard Clavel un écrivain agréable à lire, mais secondaire.

Bernard Clavel, Le silence des armes, 1974, J’ai lu 1977, 283 pages, occasion €4,37

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Denis Marquet, Colère

Le thriller d’un prof de philo écolo et thérapeute qui anticipe la fin de l’humanité par la révolte de la terre. L’idée est que l’homme biblique, fils de Dieu et érigé « maître et possesseur de la nature », est une diablerie. Condamner la chair, opposer la matière et l’esprit, est une ânerie. Tout au contraire, la terre est désir, depuis les atomes jusqu’aux organismes évolués. S’opposer au désir, vouloir tout contrôler, est une maladie mortelle.

Dans ce livre trop long, qui revient souvent à la ligne et ne sait pas finir, toute une première partie est consacrée aux catastrophes successives qui secouent la planète. Ce sont les animaux de compagnie, et notamment les chiens, qui se mettent brusquement à attaquer leurs maîtres. Ce sont des courants de fond, puis des tsunamis géants, qui emportent les nageurs frimeurs et les filles prêtes à baiser qui les provoquent sur les plages. Ce sont des virus mutant extrêmement dangereux qui naissent de divers foyers, en premier aux États-Unis, et contre lesquels aucune parade n’existe, seulement la cautérisation par le feu et la quarantaine par les armes.

En 2001, c’était assez bien vu sur les années Covid. « On ne se touche plus, on ne se parle plus. Le corps de l’autre, parce qu’il est en vie, est une menace. Ceux qui le peuvent fuient les grandes villes ; les autres y vivent terrés, évitant les contacts. Les grandes entreprises autorisent les cols blancs à travailler depuis leur domicile » p.193 Le SRAS cov-2 nous l’a prouvé. Mais il n’est, à côté, qu’un virus « normal » qui mute certes rapidement, mais pas suffisamment pour qu’un vaccin ne puisse être trouvé.

Les autorités américaines, évidemment paranoïaques et évidemment portées aux actions militaires, mandatent l’armée pour embaucher les « meilleurs » scientifiques de leur discipline afin de comprendre ce qui se passe. Avec les données binaires de la science occidentale, évidemment personne ne comprend rien. Sauf une anthropologue, Mary, en cours de mission en Amazonie où elle rencontre son maître en ethnologie Diego qui lui fait rencontrer à son tour un vieux chamane. Lors d’une initiation, sa vraie nature se révèle, on dirait aujourd’hui qu’elle « s’éveille ».

C’est là tout le woke qui n’existait pas encore : la femme sait mieux que l’homme car elle ne veut pas dominer, l’intuition est préférée à la raison, le savoir des minorités est valorisé. L’auteur oppose, de façon un peu systématique et facile à mon avis, l’Occident au reste du monde, la modernité prométhéenne aux sociétés froides, comme aurait dit Lévi-Strauss. Pour lui, comme pour les écologistes, la terre est un organisme total et vivant. Vouloir s’en séparer pour en contrôler une partie, c’est entraîner la révolte de tout le reste – cette relation de cause à effet est plus un mysticisme téléologique qu’une observation factuelle. Le thriller met en scène Mary la femme anthropologue qui se laisse être et le vieux général macho Merritt qui veut tout commander.

Les élites des États-Unis se réfugient dans les divers bunkers sous la Maison-Blanche afin de créer une bulle de survie pour un millier de personnes sévèrement sélectionnées et d’éviter toute contamination. Mais ce fantasme de pureté et de contrôle total ne peut se réaliser car les humains ne sont pas qu’esprit, ils sont faits de chair, et la chair est reliée à la terre. Il faut donc l’accepter pour se sortir de la grande catastrophe à éradiquer la quasi-totalité de la population du globe. La puissance n’est que l’envers de la peur, tous les faux héros, les « enflures » vilipendées par Nietzsche, le savent confusément. La véritable puissance est harmonie, qui profite des forces pour se couler entre elles comme de l’eau – le principe du judo.

Malgré sa lenteur, le final met en scène ceux qui veulent aller jusqu’au bout dans le projet Merritt et ceux qui veulent se réconcilier avec la planète, ce qui est évidemment le cas de Mary. Son compagnon Greg est entre les deux, scientifique tiraillé par le contrôle et homme attiré par l’amour. Merritt, à l’inverse, finira par s’autodétruire parce qu’il refuse le monde, le désir, la vie : « On était en train de nous fabriquer un monde de gonzesses. Un monde de pédés. Un monde où l’opinion d’une femme était écoutée avec une espèce de dévotion, un monde où les hommes devaient penser comme des femmes, ressentir comme des femmes, agir comme des femmes, pour avoir une petite chance d’être excusés de ne pas en être une ! » p.514. Le général Merritt en précurseur du foutraque Trump comme du froid serpent Poutine des décennies suivantes, il fallait y penser.

Tout finira comme cela doit se finir, par la naissance d’un enfant tel un nouveau Christ Sauveur. L’auteur ne fait que peu de références à la Bible mais le message biblique est tout entier contenu dans son histoire. C’est bien la Bible qui fait de l’homme le maître et possesseur de la nature, mission confiée par Dieu lui-même (ce macho dominateur sourd aux femmes et aux minorités qui ne lui font pas allégeance). Et c’est bien la Bible qui se trompe en récusant la chair comme l’harmonie avec la nature. La femme aurait fauté en chassant l’humain du paradis terrestre ; et c’est la femme qui fait la rédemption dans ce thriller post apocalyptique.

Le livre a vingt ans mais résume assez bien tout ce qui peut survenir et tout ce qui peut se penser d’ignorance et de faux savoir qui croit maîtriser la matière et expliquer les choses alors que tant reste à découvrir – humblement. Trop moraliste pour être honnête, trop dilué pour captiver jusqu’au bout, c’est un thriller intéressant qui prédit un avenir possible, mais surtout fantasmé. Un témoin de génération.

Denis Marquet, Colère, 2001 Livre de poche 2003, 605 pages, occasion €1.62 e-book Kindle €14.99

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Sa propre conscience vaut mieux que la gloire, dit Montaigne

La gloire est l’objet du long chapitre XVI du Livre II des Essais. C’est que la gloire importe à une société aristocratique qui ne vit que pour elle. La gloire des armes, la gloire des hauts faits, la gloire de servir. Mais « il y a le nom et la chose », commence Montaigne. Et de citer « Dieu, qui est en soi toute plénitude et le comble de toute perfection, il ne peut s’augmenter et accroître au-dedans ; mais son nom se peut augmenter et accroître par la bénédiction et louange que nous donnons à ses ouvrages extérieurs. »

L’être humain doit être à l’image de Dieu, suggère Montaigne, meilleur au-dedans qu’au-dehors, « le nom » n’étant qu’une image qu’ont les autres, et non pas la réalité de la vertu. « Chrysippe et Diogène ont été les premiers auteurs et les plus fermes du mépris de la gloire ; et entre toutes les voluptés, ils disaient qu’il n’y en avait point de plus dangereuse ni plus à fuir que celle qui nous vient de l’approbation d’autrui. » Ah ! Être d’accord ! Quel confort – mais quelle lâcheté ! S’agit-il d’image ou de réalité ? De vertu véritable ou de marketing affiché ?

« Il n’est chose qui empoisonne tant les princes que la flatterie, ni rien par où les méchants gagnent plus aisément crédit autour d’eux ; ni maquerellage si propre et si ordinaire à corrompre la chasteté des femmes, que de les paître et entretenir de leurs louanges. Le premier enchantement que les sirènes emploient à piper Ulysse est de cette nature. » Notons que les mots « paître » et « piper » ne sont pas à prendre à leur sens sexuel d’aujourd’hui ; il ne s’agit ni de brouter la touffe, ni de faire une pipe mais de caresser dans le sens du poil et de duper.

Épicure, relate Montaigne, conseillait de cacher sa vie pour être heureux et vertueux – donc de ne pas chercher la gloire, qui est tout l’inverse. « Aussi conseille-t-il à Idoménée de ne régler aucunement ses actions par l’opinion ou réputation commune ». Donc de ne pas chercher à « être d’accord » avec la masse. « Ces discours-là sont infiniment vrais, à mon avis, et raisonnables », dit Montaigne – « Mais nous sommes, je ne sais comment, doubles en nous-mêmes, qui fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas, et ne nous pouvons défaire de ce que nous condamnons ». C’était peut-être pour lui le cas de « Dieu », auquel il croyait sans y croire et ne pouvait s’en défaire parce porté par tout son temps et sa société.

D’où le moment deux du discours, qui prend la position inverse, juste pour voir où elle mène. Carnéade, Aristote, Cicéron vantent la gloire qui fait désirer la vertu. Mais, « si cela était vrai, il ne faudrait être vertueux qu’en public », objecte Montaigne. Et c’est bien ce à quoi nous assistons de la part des politiciens, des patrons de grands groupes et des histrions médiatiques. Vertu affichée, turpitudes cachées – on en apprend tous les jours.

« De faire que les actions soient connues et vues, c’est le pur ouvrage de la fortune », dit Montaigne en un troisième moment de son discours. Dans les batailles, nombreux sont les hommes vertueux qui ont réussi à vaincre, sans que cela soit porté à leur crédit dans le grand chaos général. Montaigne le savait bien, qui avait combattu. « Et, si l’on y prend garde, on trouvera qu’il advient par expérience que les moins éclatantes occasions sont les plus dangereuses ». Citant saint Paul dans la IIe Épître aux Corinthiens : « Notre gloire, c’est le témoignage de notre conscience ». Il faut aller à la guerre pour son devoir, dit Montaigne, et n’attendre de récompense que de sa conscience, du travail bien fait. « Il faut être vaillant pour soi-même et pour l’avantage que c’est de voir son courage logé en une assiette ferme et assurée contre les assauts de la fortune. »

Car que vaut la gloire ? C’est une réputation que nous fait autrui, notre « prochain » selon Nietzsche, celui dont on attend un jugement. Mais qu’est-ce que le prochain, sinon le tout-venant ? « La voix de la commune et de la tourbe, mère d’ignorance, d’injustice et d’inconstance », dit Montaigne. Et de citer Cicéron : « Quoi de plus stupide, alors qu’on méprise les gens en tant qu’individus, d’en faire cas une fois réunis ? ». Ou Tite-Live : « Rien n’est plus méprisable que les jugements de la foule ». Car souvent foule varie : elle suit en mouton, elle s’enfle et se passionne sans raison, elle lynche avec avidité du sang et impunité du nombre. « Démétrios disait plaisamment de la voix du peuple qu’il ne faisait non plus de recette de celle qui lui sortait par en haut, que de celle qui lui sortait par en bas. » En ce chaos de masse, dit Montaigne, « en cette confusion venteuse de bruits de rapports et opinions vulgaires qui nous poussent, il ne se peut établir aucune route qui vaille. » Préférons la raison – et l’opinion nous suivra si elle veut.

« Je ne me soucie pas tant quel je sois chez autrui, comme je me soucie quel je sois en moi-même. Je veux être riche par moi, non pas emprunt. » Il cite Horace, qui s’applique fort bien à Zemmour ou Mélenchon aujourd’hui, tout comme à Trump ou à Raoult : « Qui, sinon le fourbe et le menteur, est sensible aux fausses louanges et redoute la calomnie ? » Agrandir son nom, dit Montaigne, le faire briller, est « ce qu’il peut y avoir de plus excusable », mais… – toujours un mais. « Mais l’excès de cette maladie en va jusque-là que plusieurs cherchent de faire parler d’eux en quelque façon que ce soit. »

Or mon nom, dit Montaigne, n’est pas seulement le mien ; il est celui d’autres familles homonymes et de descendants « à Paris et à Montpellier (…) une autre en Bretagne et en Saintonge ». Mon prénom est commun. Grâce aujourd’hui à l’Internet, chacun peut trouver des gens de même nom et prénom que soi qui sont soit bébés encore vagissants, soit retraités d’une profession très différente, soit déjà annoncés morts. Qu’est-ce donc, dans les siècles, que la gloire du nom ? Et que sont nos actions, en nos quelques années, qui passeront les siècles ? C’est la vanité des jeunes qui croient que le monde est né avec eux, que tout doit être compté, y compris leur insignifiance. « Pensons-nous qu’à chaque arquebusade qui nous touche, et à chaque hasard que nous courons, il y ait soudain un greffier qui l’enrôle et cent greffiers, outre cela, le pourront écrire, desquels les commentaires ne dureront que trois jours et ne viendront à la vue de personne. » On pourrait croire que Montaigne avait l’intuition des blogs !

Mais – encore un mais, Montaigne adore ce balancement – à propos de la vertu affichée qu’on appelle gloire : « Si toutefois cette fausse opinion sert au public à contenir les hommes en leur devoir ; si le peuple en est éveillé à la vertu ; si les princes sont touchés de voir le monde bénir la mémoire de Trajan et abominer celle de Néron ; si… (…) qu’elle accroisse hardiment et qu’on la nourrisse entre nous le plus qu’on pourra ». Vertu de l’exemple – mais cela fait beaucoup de « si ». Tenir le peuple en bride « avec quelque mélange ou de vanité cérémonieuse, ou d’opinion mensongère » est le fait des législateurs et des religions, dit Montaigne. De même pour les dames qui « défendent leur honneur » ; il est bien mal placé : « leur devoir est l’essentiel, leur honneur n’est que l’écorce ». Mieux vaut la conscience que l’honneur. Certains, cependant, n’ont ni l’un, ni l’autre.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Notre désir s’accroît des difficultés, dit Montaigne

Tout le chapitre XV du Livre II des Essais est consacré au désir. « Nous défendre quelque chose, c’est nous donner envie », dit Montaigne. D’où l’imbécilité de la censure, soit dit en passant. Le plaisir ne naît que de ce que l‘on peut perdre. Si tout est abondant et gratuit, où est donc le désir de prendre et d’en jouir ? Il en est ainsi des biens comme des femmes, tout ce qui se refuse fait envie. La nudité intégrale devenue habitude n’affole pas le désir sexuel, au contraire des voiles et abayas qui ne laissent voir (d’ailleurs jusqu’à quand ?) que les yeux. Tout ce qui est rare est cher – à tous les sens du mot. Le mensonge attire le désir de vérité et le non-dit la parole. C’est ainsi que tout dire servirait la démocratie et que tout déballer sert la cure psychologique. La liberté intégrale d’expression serait le moteur de la liberté tout court.

« Pour tenir l’amour en haleine, Lycurgue ordonna que les mariés de Lacédémone [Sparte] ne se pourraient pratiquer qu’à la dérobée ». Pratiquer veut dire baiser, mais que cela est bien euphémisé. Il en est de même du sexe, où l’on fouette le désir : « La volupté même cherche à s’irriter par la douleur ». En fait, c’est la difficulté de les obtenir qui donne le prix aux choses. De là le viol, mais aussi le snobisme.

Forcer une femme était en ces temps-là un jeu du désir, probablement assez partagé. « Il y a non seulement du plaisir, mais de la gloire encore, d’affoler et débaucher cette molle douceur et cette pudeur enfantine, et de ranger à la merci de notre ardeur une gravité fière et magistrale », dit Montaigne des femmes qui se parent d’une « honte virginale » et font « profession d’ignorance des choses qu’elles savent mieux que nous qui les en instruisons ». Les coquettes affectent de dédaigner pour mieux ferrer et ne disent non que pour mieux signifier oui. Notre temps petit-bourgeois exige de mettre tous les points sur tous les i et récuse ces jeux de l’amour et du hasard. Montaigne vivait en son époque et philosophe sur sa propre expérience. Il en conclut qu’« il n’y a raison qu’il n’y en ait une contraire. » Et la possibilité même du divorce affine le désir de garder. « Ce qui est permis n’a aucun charme, ce qui n’est pas permis enflamme les désirs », dit Ovide cité par Montaigne.

Le snobisme est du même ordre psychologique : affecter une mode d’ailleurs pour mieux se distinguer excite le goût à la suivre. « Il ne se voit guère de Romains en l’école de l’escrime à Rome, qui est pleine de Français. » Ce qui est loin et cher attire plus que ce qui est à portée et à bas prix. La servilité de mode envers les Yankees, qui sévit à tous les niveaux de notre société française, y compris la plus intello et à la plus à la pointe du vent écolo-féministe, est de même essence. Il s’agit de choquer le bourgeois en adoptant des mœurs d’Iroquois et des concepts qui n’ont aucun sens dans notre culture, comme le woke. Ces pseudo-éveillés sont endormis par la propagande gauchiste américaine et se posent en avant-garde dans nos vieux pays qui, disons-le tout net, n’en ont rien à foutre. Quand le peuple vote, il vote contre ces histrions et snobinards et, poussez-le un peu plus, il votera carrément pour la réaction.

Une fois ces considérations menées et détaillées, Montaigne à son habitude prend le parti contraire – juste pour voir s’il le tient. Qui n’a pas d’arme ne se fait point attaquer, suggère Montaigne sur l’exemple des « Argipéens, voisins de la Scythie [territoire des Scythes, autour de la Volga], qui vivent sans verge ni bâton à offenser ; que non seulement nul n’entreprend d’aller attaquer, mais quiconque s’y peut sauver, il est en franchise, à cause de leur vertu et sainteté de vie. » Là est la raison, semble dire Montaigne, et nul doute que la prolifération des armes en vente quasiment libre aux États-Unis n’entretienne la facilité de tuer et ces crimes de masse de la solitude psychologique vite paranoïaque.

« Les serrures attirent les voleurs », selon Sénèque cité, car ce qui est protégé montre qu’il y a du bien à voler. Ce ne sont pas les banques, bardées de coffres blindés de plus en plus sophistiqués qui vont le contredire. Montaigne le prend pour lui et déclare, en son temps de guerre civile au prétexte de religion, que « la défense attire l’entreprise, et la défiance l’offense. » Lui-même ne clôt pas sa maison, ni ne la fortifie plus qu’elle ne l’est car la défense n’est jamais complète et l’attaquant toujours plus inventif. Il s’en remet à la Providence pour avoir déjà bien vécu. Ce laisser-aller est pour lui sagesse, dans la suite du chapitre, car ce qui est offert sans défense n’attire pas le désir – sauf celui de gratuitement mal faire, qui sévit malheureusement dans certaine jeunesse ignare et haineuse d’aujourd’hui.

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Rien n’est certain que l’incertitude, dit Montaigne

Rien n’est certain que l’incertitude, dit Montaigne en très court essai est ce chapitre XIV du Livre II des Essais. Montaigne s’oppose aux stoïciens, pourtant sa manne philosophique. C’est qu’il se prend à juger par lui-même, ayant tout lu mais surtout pensé.

« C’est une plaisante imagination de concevoir un esprit balancé justement entre deux pareilles envies. Car il est indubitable qu’il ne prendra jamais parti ». Ainsi l’âne de Buridan, ne pouvant décider s’il avait plus soif que faim, a hésité entre la paille et le seau au point d’en crever. Montaigne nous « loge entre la bouteille et le jambon », ce qui est plus humain et plus plaisant. Et qui nous parle mieux car le simple bon sens, au rebours des théories philosophiques, nous dit immédiatement ce que nous ferons de ce dilemme qui n’en est pas : nous prendrons alternativement de l’un et de l’autre, jusqu’à plus soif ni plus faim.

Mais les stoïciens répondent par des théories à ce mouvement naturel. Ils « répondent que ce mouvement de l’âme est extraordinaire et déréglé, venant en nous d’une impulsion étrangère, accidentelle et fortuite. » Tant de mots pour au fond ne rien dire ! « Il se pourrait dire, ce me semble, plutôt, – dit Montaigne – qu’aucune chose ne se présente à nous où il n’y ait quelque différence, pour légère qu’elle soit ; et que, ou à la vue ou à l’attouchement, il y a toujours quelque plus qui nous attire, quoique ce soit imperceptiblement ».

C’est que toute spéculation est intellectuelle et non réelle, en témoigne « les démonstrations du contenu plus grand que le contenant, le centre aussi grand que sa circonférence, (…) et la pierre philosophale, et quadrature du cercle ». De quoi justifier Pline dans son Histoire naturelle qui déclarait, cité par Montaigne : « qu’il n’est rien certain que l’incertitude, et rien plus misérable et plus fier que l’homme ». Ce ne sont pas nos financiers sûrs du risque à 99 %, ni nos économistes qui ont prévu dix des cinq dernières récessions, ni nos ingénieurs nucléaires à Flamanville qui ont dix ans de retard et un budget explosé.

Quand on vous dit « c’est sûr », il faut penser « peut-être ».

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Jean-Pierre Chabrol, Fleur d’épine

Le conteur cévenol Chabrol s’invite en cette Corse encore rurale, tiraillée par la modernité en cette fin des années cinquante, avant la décolonisation et avant l’invasion des pieds-noirs riches qui ont causé la radicalisation du nationalisme. Le village (fictif) de Finuchietta s’est réduit à trois casettas (maisonnées) de pierres sèches entre le maquis à chèvres et les vignes ; seul un ultime paysan plante du blé cette année. Tous les jeunes sont partis et les très jeunes encore au pays ne rêvent que d’une « place » sur le continent. La loi des clans fleurit, les gens étant trop peu lettrés pour comprendre quelque chose à la paperasserie d’administration et les grandes familles déclassées par la propriété qui ne produit plus rien s’empressent de capter le pouvoir des votes en leur faveur.

Justement, les Finuchiettois des villes veulent faire basculer les Finuchiettois des champs aux prochaines municipales, afin que l’un d’eux, un Colonna-Serra, propriétaire de bar à Pigalle protégé par un clan corse, puisse obliger le parrain, un pépé Guérini qui brigue le Conseil général afin de « laver » ses embrouilles avec la police pour un casse de banque dans lequel il aurait trempé.

Les retrouvailles chaque année des anciens du pays partis à la ville sont le moment de fusion corse qui ravit les uns comme les autres et les relie. Un employé des assurances, un avocat débutant à Paris, un gardien de prison à Fresnes, un sergent-chef dans l’armée et le patron de bar débarquent – sous la pluie – dans le village pour l’été avec leurs automobiles : une traction Citroën, une Aronde Simca, une 203 Peugeot. Suivent alors les ripailles de cochon séché et de fromage gluant de vers arrosés du petit vin aigrelet du pays et de cédratine en pousse-café. Chacun se raconte et écoute les histoires rabâchées lors des veillées d’hiver. Et puis c’est la chasse au sanglier, le gros Pierrot-le-Fou, malin comme un singe ; et puis l’épisode de l’incendie du maquis, allumé par un berger qui ne pense qu’à ses pâturages de l’an prochain ; et puis l’operata, la fauche communautaire du seul champ de blé que son propriétaire, tombé d’un muret et plâtré de la jambe, ne peut assurer. De quoi crever son monde mais aussi se ressourcer dans l’enfance au pays, retrouver les gestes, les outils, les odeurs. Avec les femmes en second, vouées aux intérieurs et à la mangeaille, tandis que les enfants s’égaillent pieds nus et dépoitraillés au soleil brûlant dans le maquis.

Quant aux jeunes, ils ne sont guère que deux couples dans ce hameau déserté. Le berger Dom Pettru qui voudrait bien une place parce que la sécheresse (déjà) grille l’herbe aux chèvres, et marier sa bien-aimée Angela, que son père Orsoni tient serrée malgré ses 21 ans. Et Laurent Colonna-Serra, étudiant en droit et fils de son père propriétaire de bar avec l’autre fille Orsoni, Dolinda, 19 ans, dont le second prénom est Fior de Spina – Fleur d’épine. Elle est pure, elle est sauvage, elle tourne la tête du Laurent de 20 ans apprivoisé des villes qui rêve en romantique d’un retour à la terre. Elle, à l’inverse, veut réussir, aller à la ville, se cultiver, visiter ces magasins grands comme des paquebots où l’on peut regarder sans acheter, quitter cette terre misérable qui la contraint. Fleur d’épine n’est pas cette Fleur des pines « qui a dépucelé tous les gamins du village » voisin avant de se caser, à 30 ans, auprès d’un sergent de douze ans plus âgé qui prend sa retraite proportionnelle au pays. Fleur d’épine est vierge et se donne à son amant de cœur Laurent progressivement, de la main, des lèvres, des seins, puis le reste, mais sans engagement, innocemment, par amour.

Mais que peut l’amour des personnes dans les liens obligés des clans et les magouilles politiques ? Le vieux Orsoni n’a-t-il pas poussé sa fille cadette à avoir des vues sur le fils du propriétaire de bar parisien pour obtenir une place pour son fils Joseph qui sera bientôt en âge de partir ? Le père Colonna-Serra ne doit-il pas convaincre Orsoni comme les Finuchiettois de voter pour l’autre candidat à la mairie que celui pour qui ils votent depuis toujours, afin d’apurer sa dette d’honneur envers son protecteur ? Dès lors, les promesses des amoureux sont exclues du champ des possibles, aboutissant au drame.

L’occasion pour l’auteur, de révéler toute une sociologie du terroir particulier à l’île, où chacun ne pense au fond qu’à soi, comme ce berger qui met le feu au maquis pour faire pousser l’herbe. « Tant que les Corses ne cesseront pas de penser à se débrouiller tout seul, un par un, à penser à aujourd’hui, à tout de suite, alors la Corse continuera à brûler, ses villages à se vider, ses jeunes à partir, et ses vieux à crever sur leurs paillasses » p.219. Des Corses tous dans la montre latine, à la fierté déclassée formée « dans ces familles hautaines où le père régnait absolument, dur avec ses fils qu’il surveillait jusqu’à 20 ans » p.331. Un orgueil mal placé. « Le Corse, tu comprends, Laurent, même misérable, on pouvait pas en faire ce qu’on voulait. Il gardait sa fierté et aurait jamais supporté de se laisser rosser. De nos jours encore, tu verras les gens employer plus volontiers un Italien, un Luccheso, qu’un Corse, d’abord parce qu’il donnera plus de travail, ensuite parce qu’il fera pas d’histoire » p.331.

Une tragédie d’amour où les personnes sont contraintes au nom du père par leur société, par ce clanisme corse aux coutumes établies. Gourmand en saveurs et odeurs, d’une langue riche et généreuse, un roman qui se déguste que l’on soit corse ou pas, que l’on connaisse l’île ou pas, que l’époque ait changé ou pas.

Jean-Pierre Chabrol, Fleur d’épine, 1957, Folio 1975, 471 pages, occasion

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Juger de la mort d’autrui, entreprend Montaigne

Le chapitre XIII des Essais parle de la mort – mais de celle d’autrui. « La mort, qui est sans doute la plus remarquable action de la vie humaine, » selon Montaigne. C’est qu’il ne suit pas la religion qui veut que Dieu reprenne ce qu’il a donné, à son heure. Montaigne est, comme les Anciens, pour la mort volontaire, choisie par celui qui vit. « Peu de gens meurent résolus que ce soit leur heure dernière, et n’est endroit où la piperie de l’espérance nous amuse plus. »

Or « nous faisons trop de cas de nous. Il semble que l’université des choses souffre aucunement de notre anéantissement ». Autrement dit la nature (et Dieu) sont indifférents à notre vie ou à notre mort. La terre continue de tourner. Et Montaigne de se moquer : « Comment ? Tant de science se perdrait-elle avec tant de dommage, sans particulier souci des destinées ? Une âme si rare et exemplaire ne coûte-t-elle non plus à tuer qu’une âme populaire et inutile ? » Chacun se croit unique (et il l’est – mais il n’est qu’un essai ou une erreur de la nature).

« Si je n’ai pas envie de mourir, être mort m’est indifférent », dit Cicéron cité par Montaigne. Ce qui importe est moins l’état de mort que le passage de vie à trépas. « Ce cruel empereur romain [Caligula] disait de ses prisonniers qu’il leur voulait faire sentir la mort » – par la lente torture. Voilà le pire. D’autres ont voulu se suicider mais ont eu du mal à se résoudre à frapper là où il faut et avec rigueur. Et de citer des exemples antiques.

Quant à César, « quand on lui demandait quelle mort il trouvait la plus souhaitable : ‘la moins préméditée, répondit-il, et la plus courte’. » Refuser de souffrir n’est pas une couardise et, selon Montaigne, « si César l’a osé dire, ce ne m’est plus lâcheté de le croire. » Pline dit qu’une mort courte « est le souverain heur de la vie humaine. » D’où ceux qui se jettent dans les dangers pour en finir, ou décident de jeûner pour se délivrer de la maladie du corps.

Attendre est le pire : « Il n’y a rien, selon moi, plus illustre en la vie de Socrate que d’avoir eu trente jours entiers à ruminer le décret de sa mort. » Ce pourquoi la peine de mort est inhumaine, plus que la fusillade dans l’action ; Montaigne est contre la peine de mort, mais pas contre les combats qui tuent. Notre police, qui élimine malfrats dangereux et terroristes plutôt que de les envoyer en prison a raison – pour celui qui en est victime comme pour la société. Montaigne est un humaniste réaliste.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

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Cent mille dollars au soleil d’Henri Verneuil

Un film de mâles, un vrai film des années soixante, avec la femelle qui gagne à la fin. Il faut dire que le duo Belmondo/Ventura ne fait pas dans la dentelle. L’un est fin et gouailleur, l’autre épais et camionneur. Les dialogues d’Audiard font merveille avec Bernard Blier en comique de répétition. C’était bien-sûr au temps béni des colonies, un regard en arrière juste après l’indépendance de l’Algérie, et un hymne à la mécanique des camions Berliet franchisseurs des sables. Le monde a bien changé…

Mais le film demeure et se laisse regarder avec plaisir et non sans une certaine profondeur. Il montre le Maroc du début des années soixante avec ses hommes en burnous, ses ânes bâtés, ses femmes portant d’énormes charges, ses villages sans herbe au bord des routes, ses paysages désertiques vers Ouarzazate, et Marrakech dont la place Djema-el Fna est encombrée de voitures. Le film dénonce aussi les magouilles du trafic d’armes entre l’Afrique du nord et les néo dictateurs des l’Afrique noire ; l’exploitation du petit patron qui se la fait paternaliste avec ses employés ; l’esprit d’aventure des baroudeurs des routes ; leur esprit clanique entre hommes qui rejette à la fois les Arabes (bons comme domestiques) et les femmes (bonnes à baiser) ; les très jeunes filles esseulées dans le bled qui se font tous les mecs virils qui passent sans pour autant être pute (Gisèle). Revoir cette ambiance montre combien le siècle a changé et non, ce n’était pas « mieux avant ». Avant, c’était différent – et « normal » pour les gens qui y vivaient. Accepter la différence est le début de l’intelligence, le point zéro qui permet de mettre en débat et de réfléchir. Pas donné à tout le monde, si j’en juge par les réseaux zoziaux qui pépient à l’unisson sans jamais « penser ».

Hervé dit le Plouc (Lino Ventura) revient d’une course avec son Berliet ancien modèle qui a déjà 100 000 km et « tire à droite ». Il est émerveillé de voir au garage de Castagliano (Gert Fröbe) dit la Betterave – le patron qui fait du diabète – un Berliet nouveau modèle flambant neuf et tout chargé. Il en bave de le conduire. Mais que nenni ! La Betterave le confie à un nouveau venu, engagé la veille, un John Steiner au passé louche (Reginald Kernan) qui ne présente que des papiers manifestement faux. C’est que ladite Betterave a ses raisons. Le chargement est confidentiel, officiellement du ciment, mais…

Le soir, Steiner paye sa tournée, ce qui bourre tous les mâles et les empêche pour une fois d’aller aux putes. Il doit prendre la route à 6 h du matin. Et c’est ce que découvre de sa fenêtre donnant sur le hangar Castagliano : à 6 h pétante, le Berliet et sa semi-remorque qui roulent vers le sud. Sauf que… Steiner se pointe à 10 h : il a reçu un mot signé du patron selon quoi l’horaire a été changé. Fureur de la Betterave qui le licencie illico, ainsi que le graisseur Ali. Et il graisse la patte du Plouc (deux briques) pour que celui-ci aille à la poursuite du camion volé. Grand seigneur (hypocrite), il « ne veut surtout pas mêler la police à des affaires entre chauffeurs ». On règle les choses en famille, surtout lorsqu’elles sont louches.

Le Plouc reprend donc son Berliet Gazelle, modèle favori de la marque, chargé d’une cargaison de patates, pour se lancer à la poursuite du semi-remorque tout neuf TLM 10 M2 qui trace vite mais est plus lourd en montée. Il sait qui est le chauffeur du camion volé : son propre copain Rocco (Jean-Paul Belmondo), qui a griffonné hier soir au bar sur un papier le changement d’horaire qu’il a donné à Steiner comme venant du patron. Rocco qui a dû flairer la bonne affaire avec le chargement sans savoir de quoi il retourne.

Le Plouc part avec son graisseur mais rencontre à l’orée de la ville Steiner, renvoyé, qui aimerait bien avoir le fin mot de l’histoire. Il éjecte le graisseur et prend la place de chauffeur alternatif, ce qui permettra au Berliet de rattraper le temps perdu en se relayant jour et nuit. Ce que Rocco omet de faire et qui le perdra. Il a en effet pris en stop à la porte de la ville arabe une fille, Pepa (Andréa Parisy), assez bien roulée pour lui avoir tapé dans l’œil, et qui lui a proposé l’affaire. Ils doivent conduire le camion dans une ville du sud marocain, aux confins des frontières, afin de se faire payer 100 000 $ (une très grosse somme en 1964).

Dès lors la poursuite commence, un western des sables avec les Berliet en fringuantes cavales et les camionneurs en cow-boys modernes. Tout est bon pour ruser : faire courir la rumeur que c’est le Plouc qui est recherché par la police et qu’il a viré pédé, se cacher à l’abri d’une palmeraie pour dormir un peu, prendre une piste alternative, semer des obstacles sur la route, s’arrêter en plein virage pour que le suiveur vienne se défoncer sur votre arrière, effectuer un hold-up sur le Berliet survivant, une marche dans le désert pour joindre la ville la plus proche. Et Mitch-Mitch (Bernard Blier) en camionneur copain, moqueur jovial, qui suit dans son camion citerne – évidemment Berliet mais TBO 15 – qui délivre plusieurs fois le Plouc et Steiner d’un mauvais pas (ensablement, avant défoncé, camion volé…).

Hervé le Plouc s’aperçoit vite que Steiner est un piètre chauffeur et la scène avec le policier qui les contrôle dans la république voisine où ils passent pour gagner 120 km lui met la puce à l’oreille. John Steiner serait le Peter Froch mercenaire chargé de la sécurité de la république, renversée il y a quelques années avec son aide par un quarteron de généraux, ce qui a occasionné des troubles anti-étrangers et a coûté son entreprise de transport au Plouc. « Eh ben les connards du bled avaient pas lambiné non plus. Ils avaient eu le temps de jouer à la révolution, changer leur dictateur de droite contre un dictateur de gauche, le ministre des affaires étrangères et le chef de la police empalés… » Évidemment, dans le film tous les noms des pays ont été changés pour ne pas déplaire aux nouveaux dirigeants (dictateurs) de l’après-colonisation.

Steiner, blessé à la jambe par une balle de Rocco, se traîne derrière le Plouc dans la marche vers la ville via le désert. Celui-ci le fait avouer et le laisse en plan, mais avec de l’eau, le jugeant minable et désormais décati. Dans le café où il prend un verre de lait, Steiner entend qu’une révolte a lieu plus au sud et décide de s’y rendre pour reprendre du service. Le Plouc entend Rocco, toujours grande gueule, flirter avec des putes du bordel institutionnel qu’il vient fréquenter et le convie à régler leur différend dehors, dans la cour grillée de soleil où fleurit une fontaine. Grosse bagarre, virilité des coups, chemises ouvertes. Tout se termine dans le grand bain par un grand fou-rire. C’est que… le Berliet s’est envolé avec sa cargaison. La Pepa, qui sait conduire, l’a subtilisé tandis qu’elle envoyait Rocco chez le mystérieux commanditaire – qui n’est pas venu. Il ne reste du camion que la carte grise, que Rocco consent à déchirer pour faire part à deux.

Drôle, aventureux, décalé colonial, un grand film qui se regarde avec plaisir aujourd’hui. Idéologues woke et bornés s’abstenir.

DVD Cent mille dollars au soleil, Henri Verneuil, 1964, avec Jean-Paul Belmondo, Lino Ventura, Reginald Kernan, Bernard Blier, Andréa Parisy, Gaumont 2012, 1h59, €17.00 blu-ray €15.00

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Henri Troyat, La dérision

Un roman déprimant d’un écrivain dépressif atteint par l’âge. Jacques a 67 ans et n’a rien réussi dans sa vie. Du moins le croit-il., Critique amer, amant d’un couple à trois dont il est la dernière roue, peut-être père d’une fille bien qu’il n’y croie pas et que la mère jure que non, il commet un dernier roman par habitude, auquel il ne voit aucun avenir.

Seul son chat Roméo, un gouttière tigré qui l’a adopté plutôt que l’inverse, est un moment d’innocence et un être de beauté dans ce monde gris parisien qui lui fait mal. Il s’enferme dans sa coquille, un trois-pièces rue Bonaparte, il ne veut plus voir personne, pas même Dido sa maîtresse, ni Caroline la fille, ni surtout Antoine le mari et Patrick, le dernier fils adolescent. Jacques est un raté. Célibataire, il n’a publié que des livres médiocres et tire chaque jour le diable par la queue tout en fumant sans arrêt.

Il vit par habitude, survit plutôt, soutenu par son chat qui miaule lorsqu’il a faim et ronronne lorsque qu’il le caresse, et par le passage éclair de sa maîtresse de vingt ans plus jeune que lui ou de Caroline sa fille qui utilise son appartement comme baisodrome. Le jeune Didier, 18 ans comme elle, la nique avec ardeur au point de lui faire un bébé. Ils vont se marier et emménager en studio avant que Jacques ne leur cède l’appartement où il n’a plus aucun intérêt à vivre.

Dido sa maîtresse l’a recueilli chez elle avec son mari Antoine après une tentative de suicide qu’il a faite durant les vacances du couple. Caroline partie, Patrick en pension, il y a de la place et les deux bourgeois pressés – lui avocat, elle tenant une galerie d’art contemporain – aiment à se distraire avec un troisième homme. Mais Jacques sait bien que ses jours sont comptés : à 67 ans il lui en reste peu à vivre et tout l’ennuie.

Il va donc se jeter de la fenêtre de son troisième étage et en mourir, après avoir endormi son chat et l’avoir balancé à la Seine dans un panier lesté. Ce détail montre combien il déteste qu’on l’aime. Il refuse la vie au point de lui préférer le néant de la mort. Il ne voit l’humanité qu’en noir et n’a plus sa place parmi elle. Les enfants de Dido et Antoine, notamment, l’horripilent. « J’abhorre le mythe de l’enfance sensible, généreuse, poétique ! Pour avoir passé par-là, je sais que tous les défauts des hommes, envie, hargne, couardise, suffisance, se retrouvent dans sa jeune tête sans les correctifs apportés à la longue par la vie en société » p.39. Mais toutes les qualités aussi… ce qu’il dénie.

Le personnage a bien fait de mourir, il ne servait à rien ni à personne et son exemple même était nuisible à la société – tout comme ce roman qui n’aurait jamais dû paraître, un monument de nihilisme et de misanthropie. Je le jette au feu et n’en recommande surtout pas la lecture.

Henri Troyat, La dérision, 1983, J’ai lu 1999, 190 pages, €0.90 occasion

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Jean Dutourd, Mémoires de Mary Watson

Sir Arthur Conan Doyle a commis Le signe des Quatre, roman policier mettant en scène le détective Sherlock Holmes et son second le docteur Watson. Une certaine Mary Morstan, orpheline de mère, sort du pensionnat pour jeunes filles en Écosse, dirigée par la rigide mais généreuse Mrs Mc Lamuir, où son père, capitaine de l’armée des Indes l’a placée pour qu’elle y reçoive une éducation anglaise digne de ce nom. Mais il a brusquement disparu et Mary s’est placée comme dame de compagnie auprès de la délicieuse et fort riche Mrs Forrester. Le plus mystérieux est qu’elle reçoit chaque année par la poste une perle de grande valeur…

Le romancier prolifique et satiriste patenté Dutourd fait cette fois un détour dans le Londres brumeux de Sherlock. Mais il n’est pas son personnage principal, même s’il reste le ressort de l’intrigue. Mrs Forrester fait certes appel à lui pour retrouver un coffret rempli de lettres de l’empereur Napoléon III, qu’elle a intimement connu lorsqu’elle évoluait à Paris, mais ce qui compte en ce roman est son second, le docteur Watson. Alors que Sherlock, qui se prénomme en fait Jeremy, est maigre, lèvres minces, froid comme un poisson, John est athlétique, souriant et lumineux. Mary en tombe immédiatement amoureuse, et c’est semble-t-il réciproque.

Comme sa patronne et amie reçoit tout le grand monde, Mary présente John Watson à Oscar Wilde, poète fameux et critique inverti de la société victorienne autour de 1900. Selon l’auteur, c’est Mary qui fait lire le premier detective novel relatant une enquête de Holmes à Oscar Wilde et celui-ci, enthousiaste, l’encourage à poursuivre et à lui trouver un éditeur. Ce serait donc Watson qui invente le personnage de Holmes et non Holmes qui domine le pâle Watson dans son ombre. Cela correspond à la théorie de Wilde qui affirme que c’est l’art qui crée la nature et non l’inverse. Il est vrai qu’au travers de l’art, on la voit autrement.

Le détective se trouve donc embringué dans l’histoire de Mary et l’énigme des perles ainsi que dans le mystère de la disparition inopinée de son père lorsqu’elle avait juste 18 ans. Son évoquées en passant l’Inde des maharadjahs, le fort d’Agra, la guerre des Cipayes, le démon du jeu et le bagne des îles Andaman. Le capitaine Morstan, naïf et perdu depuis la mort de sa femme, s’est laissé entraîner dans une sombre histoire de trésor que les protagonistes passent en Angleterre mais se refusent à partager. Sherlock Holmes retrouvera évidemment le coffre aux trésors, élucidera la disparition du capitaine, père de Mary, et mettra hors d’état de nuire pour un temps les malfrats. Et Mary Morstan deviendra Madame Mary Watson.

Mais il rencontre une fois de plus le calculateur aigri Moriarty, professeur de mathématiques immigré de Hongrie d’où il a été chassé et ruiné dans sa prime jeunesse pour avoir contesté les Habsbourg. Moriarty est devenu le parrain de la pègre, richissime parce qu’il prélève une dîme sur les casses, et calcule les meilleurs coups qu’il peut faire avec son cerveau logicien et démoniaque.

Après un début un peu laborieux sur la jeunesse de Mary, le roman prend enfin son envol avec l’énigme des perles puis la rencontre de Sherlock Holmes et de John Watson. Le lecteur est alors emporté dans un récit jubilatoire, énoncé d’un ton léger avec l’emballement d’un Stendhal et le style d’un Saint-Simon. Jean Dutourd manifeste une propension à admirer le Second empire, qui lui rappelle le XVIIIe siècle français. Pour lui, « le XIXe siècle industriel dans lequel nous avons le malheur de vivre est si abject, [parce que] la morale a tout envahi. Les riches sont devenus durs et les pauvres haineux » p.147. Le moralisme est né avec Victor Hugo « qui installe son chevalet sur le rocher de Guernesey et pendant 18 ans, peint [l’empereur Napoléon III] comme un monstre. Résultat : Napoléon III est un monstre. L’histoire est un toutou » p.164. Jean Dutourd conforte l’idée que j’ai en général de Victor Hugo. La fin du XXe siècle et le début du XXIe poursuivent cette déplorable tendance, accentuée encore par le panurgisme éhonté des réseaux sociaux.

Dutourd, moraliste lui-même côté conservateur, ne manque pas d’égratigner la bigoterie hypocrite de l’époque Victoria en Angleterre, égratignant au passage « la funeste éducation bourgeoise que reçoivent les demoiselles anglaises dans les pensions d’aujourd’hui. Sous couleur de faire d’elles des personnes bien élevées, on tue les vertus par lesquels se distinguaient jadis les filles de qualité : fierté, auteur, audace, conscience de ce qui vous est dû, et même esprit critique » p.96.

Un bon roman policier qui écume la culture au galop.

Jean Dutourd, Mémoires de Mary Watson, 1980, J’ai lu 2001, 286 pages, €4.18, e-book Kindle €6.49

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Henri Pourrat, Le chasseur de la nuit

Un roman paysan au pays de la fourme d’Ambert, patrie de l’auteur et aujourd’hui partie du parc naturel régional du Forez dans le Puy-de-Dôme. L’auteur raconte les terreurs du terroir, tel le chasseur de la nuit. Il est celui qui guette, au coin d’un bois ou dans les lieux sombres, les humains infatués qui voudraient narguer le destin ou transgresser la nature. Une vieille sorcière le craint, tout comme la vieille Dietre, mère du gars Célestin, qui lui a ravi son mari d’un coup de fusil. A la campagne, le fusil demeure la crainte des femmes en même temps que l’orgueil des hommes. Orgueil qui est un péché capital de Dieu, mais surtout puni par la pente naturelle des choses.

Saisis à respectivement 11 et 13 ans, Amélie et Célestin se prennent d’amitié puis d’amour. Ils grandissent dans les jas, ces hauts d’été où l’on parque les bêtes la nuit avant de les lâcher le jour vers les pâturages du chei, ce chaos de granit au-dessus de la vallée et du village. Constamment dans la nature, ils sont saisis par le vent, l’odeur des herbes, les couleurs des fleurs, l’amitié ou la grogne des bêtes. La pluie transit Célestin, à peine couvert d’une chemise ouverte souvent rapiécée ; mais c’est un garçon, il prend de ces élans de vitalité qui le poussent à transgresser les interdits et même les conseils. Il manque de perdre le troupeau dans un orage, il manque d’être malade de froid au sein du brouillard, il manque de rester coincé dans une fente où il a poursuivi un renard, il manque d’être tué par une vipère sur laquelle il a couru pieds nus… Mais c’est Célestin, un garçon sain qui a de l’intelligence et qu’Amélie sait contrôler – lorsqu’il est avec elle.

Nous suivons étape par étape les deux enfants qui deviennent adolescents puis jeunes gens. Le père d’Amélie veut marier sa fille à un cousin qui apportera des terres, pas question qu’elle épouse qui bon lui semble, ah mais ! Ce machisme tranquille du pater familias chrétien issu des Romains a encore de beaux jours devant lui en ces années du début du siècle XXe. La guerre de 14 fait rage, puis se termine, les beaux partis sont rares car le plus souvent morts. Célestin est trop jeune pour y avoir participé, et le cousin trop vieux pour y avoir été engagé. Amélie s’obstine, elle ne veut que Célestin. Mais celui-ci doit trouver un état pour les faire vivre, malgré le père s’il se bute encore passés les 21 ans de la belle et sa majorité. Il crée une scierie près du village avec l’aide d’un vieux parent qui l’a observé grandir et le juge entreprenant.

Le chasseur noir, celui de la nuit, n’est pas la seule crainte des gens en ces temps reculés et pourtant encore proches – celui de nos grands-parents. Les cancans du village, où tout le monde s’observe et se juge, où tout le monde, au lavoir ou au café, chuchote dans le dos les seules informations d’intérêt puisqu’il n’existe encore ni radio, ni télé, ni Internet, les rancœurs personnelles, les fréquentations des jeunes, les querelles de famille, les secrets ancestraux, l’avidité de terre et d’argent – tout cela compose un monde d’avant qui n’était pas mieux – mais peut-être pire. Avec le travail incessant des bêtes à soigner et nourrir, des fromages à faire chaque jour, le labeur harassant aux reins du foin à faucher et à rentrer à la fourche sur le char avant l’orage inévitable en été, la mort qui rôde avec les vipères, les crises cardiaques, les accidents. Henri Pourrat décrit l’écologie vécue, au ras de la glèbe, et pas fantasmée par des urbains anorexiques enfumés de théories. Un roman à méditer pour éviter les illusions du grand retournement…

Le seul plaisir des hommes, après l’amour (interdit avant mariage) et l’alcool (mal vu), est la chasse. Il faut être adulte pour qu’on vous confie un fusil, il faut avoir les moyens pour en acheter un avec ses cartouches, à la Manufacture des armes et cycles de Saint-Etienne (devenu Manufrance), dont le catalogue fait rêver. Mais quel rêve pour un gamin ! Un rêve d’indépendance, de prédation, de chasseur. Ce n’est pas tuer qui fait plaisir, sauf aux pervers, tuer au contraire donne toujours un regret pour cette vie si légère prise d’un coup. Chasser, c’est bien autre chose, la communion avec la montagne, les espaces. « Leur chasse, ce n’est pas le maniement de fusil et de poudre, ni non plus ce gibier qu’on tue. La mort d’un pauvre lièvre ? Comme dit Célestin, ‘on ne pense pas à ça’. C’est cette poursuite, cette bataille avec des bêtes vivantes, et toute la campagne. Il leur faut partir, entrer dans cette bataille, marcher, fouiner ; ils s’intéressent à tout, à la rosée, parce qu’elle empêche le chien de sentir les traces ; au soleil qui sort, parce que le lièvre voudra aller se sécher sur le tas de pierres, au bord du champ. La joie d’aller à l’aventure, dans le brouillard qui bouche tout et qui mouille, ou dans le froid de l’air tout plein de rose, de retrouver dans ces sorties du matin l’herbe mouillée, les arbres alourdis de nuit. La chasse, c’est la façon qu’a Célestin de retourner au Chei de l’Aigle, d’échapper aux gens et aux ennuis qu’ils se font les uns aux autres » p.182. Je ne suis pas chasseur tueur, mais je comprends. La randonnée, le trek, la chasse photographique, l’observation des animaux, sont du même ordre. Nous sommes tous restés si longtemps des chasseurs-cueilleurs – quelques 190 000 ans avant que ne survienne l’agriculture et l’élevage – qu’il nous en reste quelque chose dans nos gènes, notre physiologie, nos goûts de nature.

Henri Pourrat, natif d’Ambert en 1887, a vécu cette période-là dans cette nature-là et sait admirablement écrire les détails du paysage et du climat, d’une langue drue et fruitée, gourmande. Il sera Grand prix du roman de l’Académie française pour Gaspard des montagnes en 1931 avant de collecter les contes populaires d’Auvergne dont il publiera pas moins de treize volumes.

Henri Pourrat, Le chasseur de la nuit, 1951, Livre de poche 1975, occasion €15,36 e-book Kindle €12,99

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Le Président d’Henri Verneuil

Tourné d’après le roman de Georges Simenon écrit en 1957, un brin arrangé, ce film tombe en porte-à-faux. Il raconte la politique politicienne de la IVe République, ses combinaisons de couloir, son affairisme, le je-m’en-foutisme général pour l’intérêt général qu’un général, justement, va balayer d’un revers de képi en 1958. Des pratiques « parlementaires » qui sont un nœud d’égoïsmes, dont le parti écologiste français donne d’ailleurs de nos jours la meilleure illustration. Ce ne sont que postures, répliques de théâtre moralisateur, egos surdimensionnés, n’oubliant surtout jamais leurs petits intérêts particuliers.

Sorti en 1961, après trois ans de Ve République, on ne sait pas qui ce film veut convaincre. Malgré ses défauts, l’option présidentialiste de la Ve réduit l’instabilité et les appétits narcissiques des « élus » – qui le sont souvent bien plus par vanité que par souci de servir la nation. Le président (Jean Gabin) cite cette réponse faite par Georges Clémenceau à son petit-fils à propos des politiciens intègres : « Il y a aussi des poissons volants, mais qui ne constituent pas la majorité du genre ». Le recours à l’autorité d’un seul permet de mettre au pas ces ambitions trop personnelles. Sous la IVe, le « président » n’est que le premier du Conseil des ministres, autrement dit un Premier ministre. Le président de la République est au-dessus de lui même s’il est réduit à inaugurer les chrysanthèmes, selon la formule consacrée.

Émile Beaufort, ancien président du Conseil, dicte ses mémoires à 73 ans, la vieillesse venue (on vieillissait tôt à cette époque, après avoir subi la guerre de 14). Un brin De Gaulle dans son attitude et ses aphorismes bien balancés, il se remémore ses années de pouvoir et les avanies qu’il a dû subir pour défendre l’intérêt de la France contre les requins de la finance et de l’industrie comme du pétrole, tous inféodés au grand large de qui vous savez. Et notamment comment la France a perdu d’un coup de spéculation 3 milliards…

A cette époque de frontières fermées et de règles douanières, le petit monde de l’industrie et de l’agriculture vivait de ses rentes de monopole en clientèle protégée et n’innovait surtout pas. La perte de compétitivité inévitable avec les ans obligeait à des dévaluations régulières du franc afin d’ajuster les prix de ce qu’on exportait avec les prix mondiaux. Cela afin d’éviter le chômage, donc les grèves, donc l’agitation parlementaire et le renversement tout aussi régulier des gouvernements – où les mêmes revenaient sous d’autres fonctions ministérielles. C’est donc à une dévaluation massive du franc que se résous Beaufort, quinze ans auparavant ; il évoque 33 %, il transige à 22 %. Pour éviter les fuites et la spéculation, il s’en entretient comme il se doit – mais dans sa loge de théâtre – avec son ministre des Finances (Henri Crémieux) et avec le gouverneur de la Banque de France (Louis Seigner). Au lieu de procéder dès le lendemain, il attend le lundi suivant. La spéculation commence en Suisse, à Zurich, les ordres passés par une seule banque.

C’est curieusement celle de la famille de l’épouse de son plus proche collaborateur, le jeune et ambitieux chef de cabinet Philippe Chalamont (Bernard Blier), 38 ans (avec encore des cheveux). Ce dernier, convoqué, jure qu’il n’en a parlé à personne – sauf à sa femme. Fatale erreur ! Celle-ci s’est empressée de le répéter à sa famille , qui a spéculé grassement et sans vergogne. Outré, le président fait écrire à Chalamont une lettre où il avoue son erreur ; il la conservera pour en user quand il lui conviendra. Ce procédé était dit-on, celui du président de Gaulle envers ses Premiers ministres, une lettre de démission non datée servait à contrer le Parlement s’il avait soutenu le Premier ministre en cas de désaccord.

Beaufort empêche Chalamont de de venir président du Conseil durant quinze ans. Mais de crise en crise, les gouvernements ne parviennent plus à se former, l’option radicale de chacun, toujours monté sur ses ergots comme au spectacle et déclamant leur intransigeance à la Victor Hugo, empêche tout compromis raisonnable. Gouverner se réduit au plus petit commun dénominateur des médiocrités et des ambitions personnelles, qui ne changent rien au système ni aux intérêts acquis des Deux cents familles de la haute banque et de la grosse industrie qui siègent à l’Assemblée. Lorsque Chalamont, qui sait nager en Jadot et parler en Mélenchon, est pressenti par le président de la République pour former un nouveau gouvernement, il sait que le vieux Beaufort peut ressortir cette fameuse lettre d’aveu et faire un scandale monstre. Aussi va-t-il le voir le soir, incognito, à la veille de donner sa réponse.

Beaufort le reçoit devant sa cheminée et le sonde. Chalamont, toujours retors croit le flatter en reprenant à son programme le projet d’union douanière européenne porté quinze ans auparavant par Beaufort, à laquelle il s’était opposé pour conserver les intérêts des industriels, mais à laquelle il s’est rallié pour préserver les mêmes intérêts des mêmes industriels qui, cette fois, ont changés. Quand on appartient au parti centriste, l’absence complète d’idéologie permet toutes les hypocrisies et toutes les combinaisons avec les autres. Beaufort, en politicien à l’ancienne, mélange de Clémenceau et d’Aristide Briand avec un zeste de De Gaulle, est écœuré de ce serpent qui sait si bien se faire caméléon, affiché de gauche mais faisant une politique de droite. Il l’enjoint de renoncer à se présenter à la présidence du Conseil. Mais, comme il sait que les vrais hommes savent forcer le destin, il brûle la lettre d’aveu. Il ne s’en servira jamais, seulement comme une conscience suspendue au-dessus de la tête de Chalamont. Si celui-ci avait passé outre et franchi le Rubicon, comme le fit De Gaulle en 1940 (et le personnage de Simenon), il serait devenu président et nul n’aurait jamais entendu parler de sa trahison – pas même peut-être dans les Mémoires que Beaufort entreprend de dicter à Mademoiselle Milleran (Renée Faure) avec deux L et pas deux T comme un certain politicien de la IVe trop connu.

Le style « patriarche » du président correspondait à la fois à l’époque (avant mai 68), au désir d’ordre de,la société (après le putsch militaire d’Alger et la chienlit de la IVe République incapable de gouverner), et à la personnalité tant de l’acteur Jean Gabin (né en 1904 comme son personnage) que du dialoguiste Michel Audiard, célèbre par ses aphorisme bien assénés. Aujourd’hui, c’est un morceau de choix, une nostalgie pour les adeptes du « c’était mieux avant » (qui montre combien ça ne l’était pas) et un exemple pour les présidents d’aujourd’hui face aux politiciens portés à la chikaya et aux égoïsmes bien trempés de bonne conscience.

DVD Le Président, Henri Verneuil, 1961, avec Jean Gabin, Bernard Blier, Renée Faure, Alfred Adam, Louis Seigner, Gaumont 2020, 1h43, €12,77 Blu-ray €15,99

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Bernard Clavel, La maison des autres

En 1937, Bernard Clavel a 14 ans ; il entre comme apprenti pâtissier à Dole pour deux ans. Il romance sa propre histoire sous le nom de Julien Dubois dans ce premier tome d’une saga populaire. Lorsqu’il entre chez les Petiot, il est chargé de la plonge et des courses, de remonter le charbon de la cave et de chauffer le four. Tout cela pour un salaire de misère puisqu’il n’est pas encore ouvrier. Il apprend le métier. Et avec lui les hommes et la vie.

Julien est fils de boulangers pauvres qui doit travailler bien qu’il soit doué à l’école. Pâtisser a ses joies, la chaleur du four et de l’équipe sous les ordres du chef, la bonne odeur des croissants qu’il faut livrer chaque main et dont on ajoute deux ou trois au panier de commande pour les manger en route, les courses à vélo pour livrer les particuliers et les hôtels, les pourboires en nature ou en argent. La vie en commun a ses satisfactions comme de filer en douce le soir par les toits pour aller boxer, en amateur, avec les autres apprentis, le bonheur de sentir son corps, déjà « mince et très musclé » à 14 ans. Les relations sociales apprennent à se tenir, à réagir, à être un homme.

Le patron Petiot est un petit-bourgeois conservateur âpre au gain, ancien combattant de 14-18 et résolument contre « la racaille », dont les communistes sont les pires, appelés au Parlement par le Front populaire et dont la CGT est le fer de lance syndical. Julien, dont l’oncle Pierre est anticlérical donc plutôt de gauche, sait qu’il doit se défendre contre l’exploitation et prend sa carte. Rien de révolutionnaire mais le désir de voir le droit (encore mince) s’appliquer équitablement.

C’est que l’existence d’apprenti avant-guerre n’est pas de tout repos : lever à 4 h pour chauffer le four, sa laver torse nu avec les autres, même l’hiver, à la fontaine de la cour pour se réveiller, enfournage des croissants du matin pour les livrer avant 8 h aux hôtels et cafés, préparation des gâteaux, vacherins et bûches selon la saison, du chocolat glacé à livrer aux cinémas le soir. Entre temps les clients à livrer, à vélo, avec le risque constant de renverser la marchandise fragile – ce qui arrive deux fois en deux ans à Julien. Coucher vers 11 h, quand le travail est fini, le nettoyage, les ultimes livraisons. Les repas sont pris en commun et assez roboratifs, des biftecks et des pâtes, des légumes, de la tarte aux pommes le dimanche. Le dortoir est cependant rempli de punaises, impossibles à éradiquer car au-dessus du four dont une couche de sable leur permet de se planquer. Un seul jour de repos par semaine, le mardi pour Julien, ce qui lui laisse le temps d’aller voir son oncle et sa tante à vélo, mais pas ses parents, trop loin.

D’ailleurs, lorsqu’il revient chez eux, dans la maison familiale, il s’ennuie vite. Son univers d’enfant lui paraît lointain et tous ses copains sont éparpillés, certains continuant au lycée et ne voulant plus frayer avec un laborieux, d’autres pris par d’autres relations et les filles. Julien fait du vélo, des agrès, nage à la piscine. Il est plus heureux à pêcher le brochet dans le Doubs avec son oncle Pierre et la chienne Diane. Il retrouve presque avec plaisir la chiourme, Chez Petiot, le patron irascible qui fait de lui souvent son bouc émissaire, la patronne cauteleuse qui admire sa jeunesse mais ne lui passe rien, le chef bienveillant qui le traite en jeune frère, le second Victor très blagueur, et l’autre apprenti Maurice, un vrai copain de boxe.

Mais l’oncle Pierre meurt d’un anévrisme, à 61 ans, et sa tante part vivre chez leur fils. Maurice termine son apprentissage et est remplacé par Christian, le nouvel apprenti pas encore pubère. Victor trouve une place et part lui aussi. Jusqu’à la guerre qui s’invite et fait partir le chef, mobilisé, et le nouvel ouvrier Édouard, un sale type qui aime à dénoncer. Julien, qui a vu sur l’invitation de plombiers, une fille couchée nue avec un homme dans une chambre d’hôtel, en est obsédé. Elle l’a reconnu et il l’invite, pressé de conclure. Ce qu’ils feront un soir dans la chambre de la fille, sous les toits. Pour lui, qui a 15 ans, c’est la première fois ; Hélène en a 26 et elle le trouve « bien foutu » pour son âge, même s’il s’est vieilli d’un an et demi pour faire plus viril. Il la reverra quelques fois mais elle a déjà un fils de 8 ans et partira pour un nouveau poste. Lui rêve d’une passante de 16 ans qu’il suit dans la rue et qui ressemble à Marlène Dietrich, qu’il dessine mais qu’il n’abordera jamais.

Ainsi grandit le jeune Julien, il fait son trou dans la société, il devient un homme. C’est raconté avec pudeur et une vraie empathie et le roman se lit avec enthousiasme. A l’issue de son apprentissage, Julien ne reste pas chez les Petiot, il a trop de mauvaises souvenirs du patron. Il met celui-ci en difficulté car il est resté le seul avec le nouvel apprenti, tous les autres ayant été mobilisés, mais c’est ainsi. A trop exploiter les gens tout en les insultant, on suscite la rébellion. Julien a trouvé par ses parents une place d’ouvrier pâtissier à Lons-le-Saunier. Il est trop jeune pour être mobilisable, mais la guerre peur durer…

Bernard Clavel, La maison des autres – La grande patience 1, 1962, J’ai Lu 2001, 576 pages, occasion €1,62

Bernard Clavel, Oeuvres tome 2 – La grande patience, Omnibus 2003, 1216 pages, €19,99

Bernard Clavel déjà chroniqué sur ce blog

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La vertu est effort qui s’oppose à la cruauté, dit Montaigne

Le long, bavard et digressif chapitre XI du Livre II des Essais s’intitule « de la cruauté » mais il traite avant tout de la vertu. « Il me semble que la vertu est chose autre et plus noble que les inclinations à la bonté qui naissent en nous », écrit Montaigne. L’innocence n’est pas vertu, comme le croient avec niaiserie les cléricaux qui confondent le péché surmonté avec celui ignoré.

« Mais la vertu sonne je ne sais quoi de plus grand et de plus actif que de sa laisser, par une heureuse complexion, doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison. » Elle demande un effort. L’homme de bien n’est pas l’homme vertueux car il reste en son état, alors que le second le surmonte. Nietzsche reprendra ce thème, qui vient des stoïciens et des épicuriens, pour prôner le sur-homme : celui qui s’est surmonté par sa vertu. Métellus, sénateur romain, disait selon Montaigne : « que c’était chose facile et trop lâche que de mal faire, et que de faire bien où il n’y eût point de danger, c’était chose vulgaire ; mais de bien faire où il y eût danger, c’était le propre office d’un homme de vertu. » On ne saurait mieux dire que la vertu n’est pas un tempérament mais une lutte. Ce pourquoi Montaigne déclare préférer le jeune Caton, qui fit l’effort de se déchirer les entrailles pour échapper au tyran, à Socrate, dont la raison était trop puissante pour qu’il puisse céder aux vices.

Il est « plus beau (…) d’empêcher la naissance des tentations, et de s’être formé à la vertu de manière que les semences mêmes des vices en soient déracinées, que d’empêcher à vive force leur progrès et, s’étant laissé surprendre aux émotions premières des passions, s’armer et se bander pour arrêter leur course et les vaincre ; et que ce second effet ne soit plus beau encore que d’être simplement garni d’une nature facile et débonnaire, et dégoûtée par soi-même de la débauche et du vice, je ne pense point qu’il y ait doute. » Autrement dit, l’éducation qui forme avant la loi qui oblige, car l’innocence vierge n’est pas vertu : « exempt de mal faire, mais non apte à bien faire », résume Montaigne. La « défaillance corporelle » peut expliquer la chasteté, « la faute d’appréhension et la bêtise » peuvent expliquer le mépris de la mort ou la patience devant les infortunes. L’attitude inepte de la pétasse qui prend des photos devant le tsunami en 2004 est édifiant à cet égard ! Montaigne se met lui-même en cause : « J’ai vu quelquefois mes amis appeler prudence en moi ce qui était fortune [chance] ; et estimer avantage de courage et de patience ce qui était avantage de jugement et opinion ».

Mais cette complexion particulière tient à « la race » – qui veut dire la lignée. « Elle m’a fait naître d’une race fameuse en prud’homie et d’un très bon père : je ne sais s’il a écoulé en moi partie de ses humeurs, ou bien si les exemples domestiques et la bonne institution de mon enfance y ont sensiblement aidé ; ou si je suis autrement ainsi né. » Il va de soi, nous le savons aujourd’hui, que l’hérédité joue un rôle dans la propension à être tel que l’on est ; mais nous savons aussi que l’éducation, et avant tout l’exemple des parents (surtout le père pour le garçon, qui est un modèle viril), est cruciale ; plus que l’époque et les circonstances qu’évoque Montaigne à la fin. Jusqu’à constituer une seconde nature. « Je trouve (…) en plusieurs choses, plus de retenue et de règle en mes mœurs qu’en mon opinion, et ma concupiscence moins débauchée que ma raison. » Nous pouvons en effet avoir des idées libérales sur les mœurs mais ne pas jouir sans entraves pour autant.

C’était flagrant après mai 1968 : tout était possible, tout ne fut pas fait. On pouvait aller nu sur les plages, mais ne pas sauter sur la première (ou le premier) venu ; voir au cinéma ou dans les livres des partouzes sans jamais s’y essayer – poussons la provocation : lire Matzneff au fil des années sans être tenté de devenir pédocriminel. Seuls ceux qui ont peur d’eux-mêmes, de leurs propres vices, voient les autres comme vicieux ; ils ont les yeux sales. Pas les gens normaux, qui forment très heureusement la majorité, encore moins les vertueux. Montaigne cite Aristippe devant « trois garces » offertes par le tyran Denys qui les renvoie sans les baiser, Epicure adepte de la bonne chère mais qui savait se contenter de pain bis et d’un peu de fromage, Socrate qui aimait les beaux éphèbes sans pour autant les consommer : ils donnent l’exemple.

Le pire vice est pour Montaigne la cruauté – envers les humains et envers les animaux. Il est par là très moderne, et peut-être cela veut-il dire « civilisé » si l’on en croit les exactions des brutes incultes russes sur les femmes et les enfants d’Ukraine. « Je hais, entre autres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par jugement, comme l’extrême de tous les vices », écrit notre philosophe périgourdin. Car Montaigne est empathique : « je me compassionne fort tendrement des afflictions d’autrui », dit-il. Il aurait fait un bon père si ses petits eussent vécu, car l’enfant ne demande simplement qu’attention et exemple. La torture des criminels ou des prisonniers fait horreur à Montaigne. « Quant à moi, en la justice même, tout ce qui est au-delà de la mort simple me semble pure cruauté ».

Son époque de guerre civile pour cause de divergences religieuses était propice à s’habituer à la violence et à accomplir tous ses fantasmes de cruauté. « Je vis en une saison en laquelle nous foisonnons en exemples incroyables de ce vice [la cruauté], par la licence de nos guerres civiles ; et ne voit-on rien aux histoires anciennes de plus extrême que ce que nous en essayons tous les jours. Mais cela ne m’y a nullement apprivoisé. » Jouir de la souffrance des autres est le pire vice qui soit ; c’est se placer hors de l’humanité et des bêtes même, qui ne tuent pas par vice. « Nature a, ce crains-je, elle-même attaché à l’homme quelque instinct à l’inhumanité ». Mais, s’il est croyant, pourquoi ne pas en accuser Dieu, qui nous aurait créé à son image, disent les textes ? D’ailleurs, « les naturels sanguinaires à l’endroit des bêtes témoignent une propension naturelle à la cruauté », énonce Montaigne. Lui chasse, par passion de la traque, mais relâche volontiers ses proies.

Il ne croit pas à la métempsychose qui fait un « cousinage » entre nous et les bêtes, comme les anciens Egyptiens et les druides gaulois. Mais il y a « un certain respect qui nous attache, et un général devoir d’humanité, non aux bêtes seulement qui ont vie et sentiments, mais aux arbres mêmes et aux plantes. Nous devons la justice aux hommes, et la grâce et la bienveillance aux autres créatures qui y peuvent être sensibles. Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle. » Voilà une écologie véritable, non bêlante mais raisonnée, non moutonnière mais humaine !

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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J’aime les livres, dit Montaigne

Le philosophe périgourdin consacre tout le chapitre X du Livre II de ses Essais aux « livres ». Ce sont ceux de sa « librairie », mot ancien pour désigner la bibliothèque, qu’il avait établie dans une tour de son château de Montaigne et que l’on peut visiter encore (les livres n’y sont plus, dévorés par les rats, les pillages et les guerres).

Pourquoi cet amour des livres pour un homme d’action ? Parce qu’il n’a pas de mémoire : « Et si je suis homme de quelque lecture, je suis homme de nulle mémoire », écrit-il (en français contemporain). « Car je fais dire aux autres ce que je ne puis si bien dire, tantôt par faiblesse de mon langage, tantôt par faiblesse de mon sens. » Finaud, pour égarer et juger le lecteur, Montaigne avoue parfois citer sans le dire, pour voir comment les gens vont réagir. Et il se réjouit de les voir éreinter tel grand auteur, qu’ils n’ont pas reconnu ! « J’ai à escient omis parfois d’en marquer l’auteur, pour tenir en bride la témérité de ces critiques hâtives qui se jettent sur toutes sortes d’écrits, notamment jeunes écrits d’hommes encore vivants, et en vulgaire, qui autorise tout le monde à en parler ». Combien encore actuelle est cette façon ironique de faire ! Combien de bêtises sont proférées par ceux qui n’ont pas reconnu un maître pourtant reconnu dans la phrase d’un quidam qu’ils critiquent à l’envi ! C’est encore pire sur les réseaux que dans la presse – même l’ignorance se démocratise sans gêne. « Je veux qu’ils donnent une nasarde à Plutarque sur mon nez, et qu’ils s’échauffent à injurier Sénèque en moi ».

Les livres servent à comprendre et acquérir connaissance, ou à se divertir. Encore faut-il qu’ils soient lisibles, et les auteurs, même anciens et reconnus, ont parfois des défauts. Il ne faut pas se prendre la tête, dit Montaigne, et ne lire que ce qui vous convient. « Je souhaiterais bien avoir plus parfaite intelligence des choses, mais je ne la veux pas acheter si cher quelle coûte. Mon dessein est de passer doucement, et non laborieusement, ce qui me reste de vie.Il n’est rien pour quoi je me veuille rompre la tête, même pour la science, de quelque grand prix qu’elle soit. Je ne cherche aux livres qu’à m’y donner du plaisir par un honnête amusement ; ou si j’étudie, je n’y cherche que la science qui traite de la connaissance de moi-même, et qui m’instruise à bien mourir et à bien vivre. » Bien vivre pour bien mourir – tel est le mantra de Montaigne. Ne pas se casser la tête mais assimiler ce qu’on peut, sans plus. Une sagesse du juste milieu qui sait vivre. Ce pourquoi je n’ai jamais pu lire Hegel ni ses épigones, qui s’enorgueillissent de leur style obscur et alambiqué, croyant ainsi être plus savants. « Je ne fais rien sans gaieté », dit-il encore. « Les difficultés, si j’en rencontre en lisant, je n’en ronge pas mes ongles ; je les laisse là, après leur avoir fait une charge ou deux ». Si ce livre me fâche, j’en prends un autre – c’est ainsi qu’il faut vivre avec la lecture et non pour elle.

Montaigne reste classique ; il n’aime rien mieux que les auteurs établis. Il a déjà assez peu de temps à vivre pour se perdre dans les futilités de son époque, qui passeront aussi vite que la mode. Seul ce qui reste est digne d’intérêt et peut apprendre à vivre. « Je ne prends guère aux nouveaux, pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides », dit-il. Il préfère les Romains aux Grecs, trop puérils selon lui, et « entre les livres simplement plaisants, je trouve, des modernes, le Décaméron de Boccace, Rabelais et les Baisers de Jean Second (…) dignes qu’on s’y amuse ».

Suivent plusieurs pages sur ses goûts, dont Ésope et ses Fables, « en la poésie Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace », pour les historiens et moralistes Plutarque et Sénèque. Quant à Cicéron, « sa façon d’écrire me semble ennuyeuse(…). Car ses préfaces, définitions, partitions, étymologies, consument la plupart de son ouvrage ; ce qu’il y a de vif et de moelle, est étouffé par ses longueries d’apprêt. » C’est le défaut de l’éducation jésuite en France d’avoir acclimaté ce style droit issu du latin de Cicéron, ce qui fait que, même de nos jours chez les journalistes passés par l’école laïque, habitude est restée de remonter aux calendes grecques et de gloser sur les définitions des termes avant de parler tout simplement du sujet. Ce n’est pas le cas dans les journaux anglo-saxons. « Les historiens sont ma droite balle : ils sont plaisants et aisés ; et quant et quant l’homme en général, de qui je cherche la connaissance, y paraît plus vif et plus entier qu’en nul autre lieu. » Donc Plutarque, Diogène Laërce, César pour les Romains, et Froissard, Philippe de Commines, et du Bellay pour les modernes.

Montaigne dit ce qu’il pense, ce qu’il aime et comment il use de ses lectures. Une leçon pour chacun et pour aujourd’hui, sans aucun doute.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Il faut faire corps avec ses armes, dit Montaigne

Montaigne parle de tout en ses Essais. Le chapitre IX du livre II porte sur les « armes des Parthes ». C’est en technicien militaire que notre philosophe analyse. Aristocrate, son métier est celui des armes.

Il dit que trop souvent l’équipement est pesant et mal adapté, plus pour la défense que pour l’attaque. Ainsi l’armure, impossible à porter longtemps en raison de son poids, et qui vous rend impuissant comme une tortue retournée si vous tombez de cheval. Au contraire des Gaulois qui combattaient quasi nus, portés à vaincre plutôt à se défendre – tout comme Alexandre (le Grand). Ce pourquoi « c’est une façon vicieuse de la noblesse de notre temps, et pleine de mollesse, de ne prendre les armes que sur le point d’une extrême nécessité, et de s’en décharger aussitôt qu’il y a tant soit peu d’apparence que le danger soit éloigné. » D’où le désordre en cas de nouvelle attaque, les uns étant prêts et déjà rompus, d’autres non qui le seront à leur tour.

« Le jeune Scipion [disait] que ceux qui assaillaient devaient penser à entreprendre, non pas à craindre ». La meilleure défense est l’attaque, comme la meilleure économie est le développement. Qui veut vaincre doit avancer, non attendre. Nous pouvons aisément appliquer ces préceptes des armes à ceux qui nous préoccupent aujourd’hui : le climat, l’énergie, l’écologie. Défendre, conserver, protéger, c’est se vêtir d’une armure – et ne plus rien faire par peur d’offenser ; aller de l’avant, proposer, adapter, c’est vivre léger – et apprivoiser le changement. Le jeune Scipion « dit aussi à un jeune homme qui lui faisait montre de son beau bouclier : ‘il est vraiment beau, mon fils, mais un soldat romain doit avoir plus de fiance en sa main dextre qu’en sa gauche’. » Notre gauche, aujourd’hui, est réactionnaire, voulant tout empêcher, tout garder en l’état des « zacquis » comme on disait du temps de Mitterrand et comme pleurent les mystiques de Gaïa maintenant. Notre main dextre est faible, raidie en droitisation extrême par peur de tout ce qui peut survenir, ce qui ne vaut guère mieux.

User des deux mains est sagesse, chacun pour ce qu’elle peut. « Il n’est que la coutume qui nous rende supportable la charge de nos armes ». S’entraîner, maintenir sa forme et son moral, voilà ce qui importe. L’habitude aguerrit. Pour la guerre comme pour le climat. Vivre avec est ce qu’il faut ; s’y adapter, prendre l’initiative du changement.

En guerriers, les Parthes tiennent une juste mesure – l’idéal de Montaigne – en caparaçonnant leur corps d’armures souples et leurs chevaux de plaques de cuir articulées.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

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Hervé Bazin, Madame Ex

Chronique d’un divorce en 1965 ; il dure dix ans. Le temps pour la délaissée de bien s’enfoncer dans son aigreur, le temps pour l’envolé de refaire une vie ailleurs. Malgré – et avec – les quatre enfants dont la garde partagée fait l’objet d’une bataille de chiffonnier. Non que la mère les « aime » pour eux-mêmes, mais ils sont sa chose, issus de son ventre. Quant au père, n’en déplaise aux femmes, il aime ses enfants, les voir grandir, les embrasser : Léon 17 ans, Agathe 15 ans, Rose 13 ans et Guy 9 ans.

S’il quitte le foyer, c’est qu’il étouffe avec une épouse agressive, maladroite, qui ne travaille pas. Une « pintade ». Vingt ans avec elle, ça suffit. Louis a rencontré Odile, de vingt ans plus jeune mais nettement plus dynamique, plus moderne. L’autre, Aline, est « butée, tatillonne, exigeante, ombrageuse, toujours insatisfaite (…) décourageante au possible ». Avec des comportements de commère, de provinciale, de très petite-bourgeoise. « Bêtifiante avec ça, branchée sur le cancan, le timbre-prime, la blancheur Machin, les soucis de cabas ». Irréprochable du sexe, mais harpie. Louis est mou, évite les conflits, parfois volage. Il est artiste, il peint, tout en vendant du papier peint comme commercial d’entreprise. Il est seul à entretenir la maison, la payer, la meubler, la nourrir. Divorce-t-on par tempérament ? Ouï, sans doute, incompatibilité d’humeur est la qualification. « On ne guérit pas d’un tempérament », note l’auteur.

Aline, vexée d’être laissée, engage une guérilla sur tout : la garde des enfants, les horaires de visite, la pension, les vacances. Elle perd toujours car elle est dans son tort, mais Louis veut la paix et lui accorde trop ; elle en profite, en rajoute, rameute la famille, les voisins. Les enfants se partagent entre Papiens et Mamiens, inféodés à l’une ou à l’autre, endoctrinés surtout par elle. Car Louis, le père, a une autre vie à vivre et veut tirer un trait. Pas Aline, névrosée obsessionnelle qui n’a que son combat pour exister. Elle n’est plus Madame Davernelle mais Madame Ex.

Croyez-vous qu’elle chercherait un travail ? Pas le moins du monde. Elle se veut mère entretenue et pinaille sur les sous. Referait-elle sa vie comme certaines ? Pas le moins du monde. Elle se veut Mater dolorosa, victime, oh, surtout Victime à majuscule aux yeux de tous. A plaindre, à geindre, à feindre. Nul n’est dupe et tous se lassent, mais elle persiste. Hervé Bazin n’est pas tendre pour la mère délaissée, même s’il n’encense pas le mari. Rien de plus normal : sa propre mère était sans amour, névrosée autoritaire, une vraie Folcoche, déformée et amplifiée dans Vipère au poing.

Il décrit le divorce de ces années soixante, incongru socialement, réprouvé par l’Église, empêché de multiples façons par les loi et les procédures. Il faut sans cesse plaider, justifier, quémander – et payer : l’avocat, l’huissier, l’avoué. On ne cesse de payer pour avoir justice dans ce pays de bourgeois de robe qui ont fait la Révolution pour en profiter.

Curieusement, le couple traverse mai 68 et ses crises existentielles comme s’ils n’existaient pas. Pourtant parisien, aucun échos des « événements » ne vient troubler le face à face psychotique des deux ex. Pas même le féminisme des enragées seins nus qui revendiquent de ne plus faire la vaisselle ni de laver les chaussettes des militants mâles sur les barricades. Aucun échos non plus chez les enfants, resté bien sages en politique.

L’histoire est publiée en 1975, année où Giscard réforme le divorce par la loi n°75-617 du 11 juillet. Un roman pour le dire, pour appuyer la réforme, pour soutenir les époux qui veulent se séparer sans drame ni procédures compliquées. Dès lors, ne resteront que le consentement mutuel, la rupture de vie commune ou la faute due à une « peine infamante ». C’est plus simple, plus net, plus réaliste. C’est encore plus simple depuis la réforme du 26 mai 2004 où le consentement mutuel prime et la faute s’estompe. Jusqu’en 1975, le consentement mutuel n’était pas admis et il fallait monter sur ses ergots, envoyer des lettres d’insultes, accumuler les preuves d’agressivité. C’est toute cette absurdité que met en scène Bazin. Il montre combien ces façons de faire archaïques minent les personnalités, les enferment dans le déni, la paranoïa victimaire.

Rien que pour cela, son roman se lit aujourd’hui très bien, mordant, précis, se plaçant successivement du point de vue de chacun, enfants compris. Il faut dire qu’Hervé Bazin a divorcé trois fois et a eu sept enfants ! Il est décédé en 1996 à 84 ans ; son dernier fils avait 10 ans.

Hervé Bazin, Madame Ex, 1975, Livre de poche 1977, 351 pages, €7,99

Hervé Bazin déjà chroniqué sur ce blog

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L’honneur récompense mieux que l’argent, dit Montaigne

Tout le chapitre VII du Livre II des Essais est consacré aux « récompenses d’honneur ». Montaigne part de César qui donnait beaucoup à ceux qui le méritaient, mais était chiche des honneurs.

Montaigne est en faveur des honneurs qui distinguent ceux qui se distinguent, au-delà des qualités exigées de leur métier, et qui montrent plus de vertu que le commun. « C’a été une belle invention, et reçue en la plupart des polices du monde, d’établir certaines marques vaines et sans prix, pour en honorer et récompenser la vertu, comme sont les couronnes de laurier, de chêne, de myrte, la forme de certains vêtements, le privilège d’aller en coche par ville, ou de nuit avec flambeau, quelque place particulière aux assemblées publiques, la prérogative d’aucuns surnoms et titres, certaines marques aux armoiries, et choses semblables ». Les ordres de chevalerie sont établis à cette fin.

« C’est, à la vérité, une bien bonne et profitable coutume de trouver moyen de reconnaître la valeur des hommes rares et excellents, et de les contenter et satisfaire par des paiements qui ne chargent aucunement le public et qui ne coûtent rien au prince. » Ces marques de distinction flattent l’ego, tout en montrant à tous l’allégeance à qui l’a accordée. Il n’y faut point mêler les richesses car ce serait les dévaluer.

Ainsi l’ordre de Saint-Michel, du temps de Montaigne, ou la Légion d’honneur depuis Napoléon. Ce sont hochets symboliques qui placent la personne mais ne rapportent rien. Au contraire des prix littéraires qui sont plus propices à « la flatterie, le maquerellage, la trahison », énumère Montaigne lorsqu’il y a des sommes en jeu. « Ce n’est pas merveille si la vertu reçoit et désire moins volontiers cette sorte de monnaie commune, que celle qui lui est propre et particulière, toute noble et généreuse. » Il s’agit d’aider les écrivains méritants qui ne peuvent vivre de leur plume, dit-on. Mais cela s’appelle la charité, pas l’honneur. Un livre n’est pas « bon » parce qu’il plaît aux copains du jury qui veulent l’aider, mais au public. Ce pourquoi ce sont la plupart du temps des écrits de copains qui sont récompensés, le vrai talent se révélant sans les « prix », par le bouche-à-oreille qui fait les gros tirages.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Jean d’Aillon, Les rapines du duc de Guise

En 1585, le jeune Olivier Hauteville rentre chez lui dans la rue Saint-Martin à Paris, sur la rive droite de la Seine. Il devait présenter sa thèse au recteur de la Sorbonne, rive gauche, qui était absent malgré le rendez-vous donné. Sur la Seine, on massacre un huguenot. C’est que le royaume est divisé par la guerre des religions, le Christ étant le même pour tous mais pas l’Église. Les réformés réclament le droit pour chacun de se saisir du Livre pour le lire à leur gré, sans les interprétations et déformations intéressées des prêtres, obéissants à la puissance papale. Les cathos intégristes, en revanche, leur refusent, préférant l’ignorance et la bêtise – parce que de tradition – au libre examen, qui leur paraît du diable. Ainsi a-t-on refusé longtemps de voir que la terre était ronde et qu’elle n’était pas le centre du cosmos.

Olivier avait 9 ans lorsqu’on a massacré à la saint Barthélémy, sur ordre du roi ou du moins avec son plein consentement. Comme au Rwanda, les voisins ont égorgé, éventré et violé avec enthousiasme leurs voisins, avec un plaisir d’autant plus sadique qu’ils les connaissaient bien. Au début les protestants, considérés par l’Église comme hérétiques, donc au niveau des chiens (et même des « sous-chiens » comme disent les woke haineux d’aujourd’hui) ; ensuite indistinctement, même les catholiques comme eux, mais qui ne leurs plaisaient pas. Ils ont « naturellement » pillé leurs biens, revanche de l’envie, cette basse passion des foules que des manipulateurs avisés savent déchaîner pour arriver à leurs fins. C’est ainsi qu’agit Poutine avec les prisonniers qu’il envoie de force à l’armée en Ukraine. Non, la France n’était pas belle aux siècles précédents. A peine sortie de la guerre de Cent ans, elle a replongé dans les guerres de religion avant de se ruer dans les affres révolutionnaires puis dans les trois guerres imbéciles du XXe siècle, celle de 14, celle de 40, celle d’Indochine. L’Algérie n’était pas une guerre mais une « opération spéciale » intérieure, comme dit Poutine après Mitterrand, ministre de l’Intérieur en 1954. Les périodes intermédiaires de paix et de prospérité ont été rares, si l’on regarde l’histoire. Nous vivons peut-être la fin de l’une d’elle…

Lorsqu’Olivier parvient chez lui, c’est pour constater que sa maison a été forcée, son père et sa gouvernante tués, des papiers volés ainsi que de l’argent. Par qui ? Pourquoi ? Le père n’ouvrait qu’à ceux qu’il connaissait et la herse intérieure ne permettait pas d’entrer sans la volonté du maître de maison, alors ? Justement, le commissaire Louchard, au Châtelet, affecte de soupçonner Olivier, qui avait selon lui un mobile, hériter de suite, et les moyens, la clé permettant d’ouvrir la herse, la seconde étant aux mains de son père. D’ailleurs, cette dernière a curieusement disparu…

Le jeune homme aura du mal à se dépêtrer de cette accusation absurde et finira par comprendre, avec la naïveté de la jeunesse, qu’il a été joué pour l’empêcher de découvrir une fraude massive sur la taille. Cet impôt, duquel les Parisiens et les nobles étaient exemptés, était assis sur les biens et versé au roi via des receveurs. La fraude habituelle jouait sur les rentrées ; la fraude actuelle sur l’assiette. Curieusement, le père Hauteville avait constaté en maniant des masses de papiers, quittances et reçus divers, que de plus en plus de nouveaux nobles, comme par hasard les plus riches des paroisses, parvenaient à échapper à l’impôt en exhibant un récent certificat d’anoblissement. A qui profite le crime ? Aux receveurs ? Aux banquiers ?

Pas du tout : à la Ligue. Ces parfaits catholiques usent de tous les moyens pour affaiblir le roi Henri III, trop modéré selon eux contre les protestants. Aidés de l’Espagne, qui leur promet sans leur donner beaucoup, les Guise guignent le trône de France et ravissent peu à peu les places fortes par ralliements. Cela ne se fait pas sans bon argent sonnant et trébuchant, d’où la fraude. Les imposés payent mais ils sont rayés des listes par les supérieurs des collecteurs qui enregistrent leur supposée récente noblesse : en fait un faux scellé du faux sceau de cire verte du Chancelier. L’argent est donc détourné des caisses du roi pour aller dans celle des Guise. C’est tout cela que le père d’Olivier découvrait et, lorsqu’il eut établi un mémoire sur la fraude, il fut aussitôt assassiné.

Aidé de Nicolas Poulain, lieutenant de police au Châtelet, Olivier Hauteville va reprendre l’enquête de son père et mettre au jour le complot. Il sera épaulé par une étrange jeune femme, Cassandre, habile à l’épée et aux mensonges. Rescapée de la saint Barthélémy et recueillie en chemise tout enfant par un protestant qui l’adopte, elle veut capter les créances volées au profit d’Henri de Navarre, futur héritier du trône après Henri de Guise si le roi Henri Troisième venait à mourir. Malingre, chafouin, efféminé (bien que fort porté sur les femmes), le roi n’a pas d‘enfant. Traumatisé par sa mère, la redoutable Catherine de Médicis, qui lui préfère manifestement Henri de Guise, effaré par la saint Barthélémy qu’il ne veut surtout pas voir renaître, c’est un roi faible, plus porté à composer et à dissimuler qu’à s’affirmer. Il finira par réagir, mais trop tard, poussé aux extrêmes par sa procrastination antérieure. Il sera lui-même assassiné par un moine dominicain fanatique nommé « Clément », ce qui était une ironie.

L’auteur, qui n’est pas historien, s’appuie cependant sur les mémoires de Nicolas Poulain qui a réellement existé. Il se veut Alexandre Dumas mais ne privilégie pas comme lui l’action aux détails historiques. C’est pourquoi son roman se lit bien mais n’emballe pas. A qui veut pénétrer les arcanes du temps, il sera utile ; à qui veut se divertir, il paraîtra trop long en digressions historiques. Le détail des vêtements est minutieusement pointé, la puanteur des hommes (mais pas celle des femmes, qui ne se lavaient pas plus), les encombrements de la rue, les spadassins qu’on achète pour presque rien, l’incroyable coexistence des monnaies de diverses valeurs qu’il faut changer en jetons pour en trouver l’équivalence en valeur, les relations féodales et les passe-droits, la morgue des grands et la bassesse des petits – qui se vengent dès lors, dès qu’ils peuvent, sur n’importe qui – c’est tout ce monde du XVIe siècle finissant que décrit Jean d’Aillon dans ce premier tome d’une trilogie sur la guerre de trois Henri. Comme chacun sait – ou devrait le savoir malgré l’ignorance cultivée à l’éducation « nationale » – c’est Henri de Navarre qui gagnera, né et baptisé catholique avant de choisir la religion de sa mère, calviniste. Avant de se voir assassiné à son tour par le catho fanatique Ravaillac, catéchisé par l’Église dûment catholique et romaine sous l’influence du pape qui protégeait l’Espagne, pas vraiment « chrétienne » si l’on se réfère aux Évangiles…

Jean d’Aillon, Les rapines du duc de Guise – La guerre des trois Henri 1, 2008, Livre de poche 2010, 572 pages, €8,70

La guerre des amoureuses – La guerre des trois Henri 2

La ville qui n’aimait pas son roi – La guerre des trois Henri 3

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Il faut s’étudier soi, dit Montaigne

Dans un texte bavard, le chapitre VI du Livre II des Essais, Montaigne intitule De l’exercitation le fait de parler de lui. Il étudie sa praxis, disait-on à l’ère intello marxiste ; plus simplement dit aujourd’hui, il s’étudie : « Il y a plusieurs années que je n’ai que moi pour visée à mes pensées, que je ne contrôle et étudie que moi, ou en moi, pour mieux dire ».

Il commence par une longue digression qui veut que l’on ne connaisse bien que ce que l’on expérimente soi-même, la lecture des livres n’y suffisant pas. L’expérimentation ultime étant la mort, dont nul ne sait rien ; tout au plus peut-on en approcher ses effets : par le sommeil ou le coma.

C’est justement ce qui est survenu à Montaigne durant les « troisièmes troubles » de la guerre civile que nous appelons depuis guerre de religion. Notre philosophe s’était aller promener à cheval « à une lieue » de chez lui (environ 5 km). L’un de ses gens « grand et fort, monté sur un puissant roussin qui avait une bouche sans prise, frais au demeurant et vigoureux, pour faire le hardi et devancer ses compagnons vint à le pousser à toute bride droit dans ma route, et fondre comme un colosse sur le petit homme et petit cheval » – les envoyant bouler l’un et l’autre. Montaigne évanoui ne reprend ses sens que bien après, « deux grosses heures », dit-il. Et se réveille crachant le sang et ne se souvenant point durant un long moment, sentant « comme en songe ce qui se fait autour ». Il lui fallut bien deux jours pour récupérer, y compris la mémoire.

Il dit ce qui lui survint, sans forfanterie ni humilité, seulement pour le dire. « Ce conte d’un événement si léger est assez vain, n’était l’instruction que j’en ai tirée pour moi ; car, à la vérité, pour s’apprivoiser à la mort, je trouve qu’il n’y a que de s’en avoisiner. » Ce n’est pas un conseil de doctrine mais l’étude pratique qu’il fait de lui-même qui l’incite à le dire.

Et bien le dire n’est pas simple. « C’est une épineuse entreprise, et plus qu’il ne semble, de suivre une allure si vagabonde que celle de notre esprit ; de pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes ; de choisir et arrêter tant de menus airs de ses agitations. Et est un amusement nouveau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes du monde, oui, et des plus recommandées. » Non seulement se connaître soi-même est utile et sage, mais s’analyser est une pratique qui « amuse », tout en étant une difficile discipline. « Il n’est description pareille en difficulté à la description de soi-même, ni certes en utilité. Encore se faut-il peigner, encore se faut-il ordonner et ranger pour sortir en place. »

Les mots sont en effet un ordre arbitraire mis aux choses et une simplification caricaturale ; bien dire, c’est user de mots précis et donner suffisamment de détails pour la compréhension du contexte. Il n’est que trop facile de tomber dans la vanité ou au contraire d’en rajouter sur l’humilité. Bien se dire est tenir le chemin de crête des philosophes, ni trop, ni trop peu car, selon Horace, cité en latin, « la peur de la faute conduit au vice » – ce que résume Montaigne avec un gros bon sens : « au lieu qu’on doit moucher l’enfant, cela s’appelle l’énaser » (lui ôter le nez). « Mon métier et mon art, c’est vivre. Qui me défend d’en parler selon mon sens, expérience et usage, qu’il ordonne à l’architecte de parler des bâtiments non selon soi, mais selon son voisin ; selon la science d’un autre, non selon la sienne. »

Il faut donc s’étudier et le dire, pour l’expérience des autres. Sans se flatter ni se minimiser, donc sans rester superficiel. « Je tiens qu’il faut être prudent à estimer de soi, et pareillement consciencieux à en témoigner, soit bas, soit haut, indifféremment. » Car se payer moins qu’on ne vaut est lâcheté, dit Aristote. « Nulle vertu ne s’aide de la fausseté ; et la vérité n’est jamais matière d’erreur », résume Montaigne. « L’orgueil gît en la pensée. La langue n‘y peut avoir qu’un bien légère part. De s’amuser à soi, il leur semble que c’est se plaire en soi (…) que c’est trop se chérir. Il peut être. Mais cet excès naît seulement en ceux qui ne se tâtent que superficiellement. »

Etudiez-vous donc, en vos expériences ; vous y gagnerez de l’instruction, de l’amusement et de la sagesse. Faites comme Montaigne, un carnet d’essais de ce que vous pensez.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Bouleversements du monde

Il y a trente ans, je croyais après la chute du Mur et l’effondrement de l’empire soviétique que la Russie, enfin libérée de l’idéologie, allait se rapprocher de l’Europe pour former cette Eurasie dont les géopoliticiens disent qu’elle est le centre du monde. Il n’en a rien été. Par la faute de l’Europe peut-être, prise dans la réunification allemande, la guerre dans les Balkans, l’éternel attrait britannique pour le grand large ; par la faute des États-Unis sans doute, stratégiquement hostiles à l’Eurasie qui ferait pièce à leur puissance et tactiquement englués dans la mentalité de guerre froide qui les fait considérer les Russes comme des ennemis « héréditaires » ; par la faute de la Russie elle-même, enfermée dans sa forteresse mentale plus que géographique, isolée de la modernité par un pouvoir qui tient à son autorité, inapte au débat démocratique faute d’y avoir goûté.

Dès 2005 – il y a 17 ans ! – Thérèse Delpech montrait dans L’Ensauvagement que la Russie était un risque majeur pour le monde « en 2025 » ; elle ne s’est guère trompée que de trois années. J’ai rendu compte de son livre deux fois, la dernière en 2012 sur ce blog. J’écrivais : « la Russie, montre l’archaïsme d’un pays replié sur lui-même et empressé d’en revenir aux recettes soviétiques, tandis que les Occidentaux, toujours fascinés par la puissance, retrouvent les vieux réflexes de soutenir les dirigeants plutôt que les peuples. Citant Thérèse Delpech : « Le pays est devenu imprévisible, tenu par une étroite camarilla qui a du monde et de la Russie une vision fausse. Elle a démontré son incompétence en 2004 et 2005 avec la tragédie de Beslan, les erreurs grossières d’appréciation en Ukraine et la surprise qui a suivi le renversement du président Akaïev au Kirghizistan » p.256. Incompétence des forces spéciales privilégiées par le régime, corruption généralisée, mépris de la vie humaine, ensauvagement de tout soldat envoyé en Tchétchénie qui en revient enclin à l’intimidation, au gangstérisme et au meurtre, le pays est, selon Mme Delpech, infantilisé, en pleine phase de régression et susceptible de n’importe quelle agressivité revancharde. »

Nous y sommes et cela bouleverse le monde.

Aucune grande puissance n’est plus capable de stabiliser les relations internationales : ni les États-Unis à cause de Trump, ce bouffon qui a insulté le monde entier comme son mauvais disciple Bolsonaro que les Brésiliens ont fait jaillir des urnes ; ni la Chine, encore en développement accéléré mais guère autonome et restée rigide dans son régime, ce qui n’incite pas ses voisins à lui faire confiance ; ni a fortiori l’Europe, malgré les songes creux d’un Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande de moins en moins grande, unie et irlandaise. L’OTAN n’est qu’une alliance d’intérêts qui peuvent vite diverger en raison de l’égoïsme des États, on l’a vu avec Trump, on l’a vu avec les gazoducs allemands que des dirigeants empressés, serviles et grassement payés ont imposés à leur peuple, on l’a vu avec la Turquie, qui est dans l’alliance sans en être, jouant triple jeu avec les Russes, les Américains et les pays turkmènes.

Les puissances révisionnistes du système mondial relèvent la tête et n’en font qu’à la leur : la Chine mais surtout la Russie dont les dirigeants (ou plutôt « le » seul) apparaît beaucoup moins subtil et plus borné que l’aréopage communiste chinois. Il s’agit de faire la révolution du système mondial et d’aller « jusqu’au bout ». La logique amis/ennemis oblige chaque pays à choisir son camp et à devenir hostile à l’autre ; cet effet géopolitique retentit à l’intérieur de chaque pays et suscite la montée aux extrêmes idéologiques et la violence partisane, allant jusqu’à tuer son adversaire, rabaissant le système démocratique à une soi-disant anarchie qui a peur de faire régner l’ordre ; cela retentit jusqu’en chacun des citoyens, avec la radicalisation des opinions, la croyance au Complot de puissances d’autant plus mystérieuses qu’elles ne sont jamais définies, le suivisme de masse des réseaux et l’abêtissement général qui pousse à aduler un Guide, fût-il le Mal incarné.

Heureusement, des forces de rappel existent.

La Chine sait que sa puissance n’est pas encore établie et que son développement reste très dépendant des technologies occidentales, tandis que son économie a besoin d’exporter vers les États-Unis et l’Europe encore un long moment pour soutenir sa croissance, sous peine de rébellion interne.

L’Europe se trouve lentement, douchée par l’ère isolationniste de Trump – qui pourrait bien revenir -, par la pandémie qui a montré combien l’autosuffisance alimentaire, en médicaments et en matériaux de base était cruciale – et par le coup sur la tête russe asséné sur le gaz et le pétrole aux Allemands, restés niaisement pacifistes et écolos dans un monde où règne toujours la loi du plus fort.

La Russie ne va pas si bien que le discours officiel l’affirme. Le choc de l’économie de guerre n’est guère tenable dans la durée et c’est à qui demandera grâce le premier. L’Ukraine, soutenue par les États-Unis et par l’Europe, pourrait s’en sortir mieux que la Russie, isolée diplomatiquement et qui peine à rerouter ses exportations de gaz, ce qui demande des années. L’industrie automobile, l’aviation, la pharmacie, et les secteurs technologiques sont brutalement touchés par les sanctions occidentales et cela devrait s’aggraver avec l’hiver – les pièces de rechange pour camion manquent. A court terme, la reconstitution de nouveaux réseaux d’importation au travers une série opaque d’intermédiaires, compense, mais pour combien de temps ? La Turquie limite désormais les banques qui acceptent la carte de crédit russe Mir, créée après l’invasion de la Crimée pour assurer aux Russes un retrait monétaire dans d’autres pays.

Mais la mobilisation partielle décidée par Poutine, en même temps que la politique néo-coloniale d’annexion pure et simple de territoires ukrainiens, est un choc qui n’a pas fini de créer ses ondes de désordre.

A l’intérieur, la fuite (il n’y a pas d’autre mot) de plusieurs centaines de milliers de Russes hors de Russie est un signe de refus net et tranché de se battre contre des frères et pour des territoires dont tout le monde se fout, sauf le quarteron de nationalistes autoritaires. La légitimité de Poutine remis en cause par la rupture brutale du pacte social qui avait prévalu jusque-là, un peu comme en Chine : la sécurité interne et la hausse du niveau de vie contre l’abandon des libertés politiques. Le niveau de vie russe baisse avec l’inflation et le retour des pénuries tandis que la sécurité est affaiblie par les inégalités devant la mobilisation : minorités ethniques en première ligne (comme sous Staline), corruption et népotisme pour faire échapper les fils de dirigeants (ainsi les navalnystes ont-ils piégé le fils du ministre de la Défense).

A l’extérieur, l’agression caractérisée remettant en cause les frontières reconnues gêne la Chine comme la Turquie, ou d’autres pays, notamment en Afrique. Les crimes de guerre russes n’ont pas fini de hanter les consciences évoluées, comme les tribunaux dans les décennies à venir. L’image d’homme fort Poutine se trouve écornée, le mâle musclé torse nu chevauchant son ours de sa campagne présidentielle devient risible face à une poignée de petits Ukrainiens faussement « nazis » qui, eux, savent organiser leur armée, commander à leurs hommes, obtenir des soutiens extérieurs et des succès tactiques sur le terrain. Les marges de l’empire bougent et ce n’est pas fini : Arménie et Azerbaïdjan, Kirghizstan et Tadjikistan, sans parler des Ouïghours chinois qui se sentent musulmans et turkmènes plus que communistes hans. La guerre en Ukraine et l’affaiblissement russe peuvent déclencher un domino stratégique aux frontières de la Chine, qui ne veut pas de ça, affaiblie elle-même par sa politique absurde du zéro Covid et la montée du chômage des jeunes.

Verrons-nous la reprise en main du monde par des États-Unis qui en ont encore les moyens (à condition qu’ils évitent de réélire Trump) ? Va-t-on assister à la montée d’un monde multipolaire, instable et donc dangereux plus qu’aujourd’hui ? La mondialisation va-t-elle laisser la place à une mondialisation des amis, dont le pacte USA-UK-Australie-Nouvelle-Zélande est une prémisse ? Auquel cas, où la France va-t-elle se situer ? Résolument dans le camp américain ? Ou dans un nouveau pôle européen avec une Allemagne peu motivée et pusillanime ?

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Sylvain Tesson, Berezina

Pour les deux cents ans de la retraite de Russie, Sylvain Tesson, deux amis français (Cédric Gras et Thomas Goisque) et deux amis russes (Vitali et Vassili) se lancent en treize jours dans les 4000 km du Moscou-Paris en side-car Oural. Une vieille moto typiquement soviétique, grossièrement mécanique mais fonctionnnt par tous les temps, ne dépassant pas les 80 km/h, réparable à la pince. Une coquetterie. Mais pourquoi pas à cheval ? Cela aurait eu plus de panache et plus de réalisme historique : Napoléon 1er a mis deux mois pour rallier Paris depuis le Kremlin.

Mais Sylvain Tesson est un aventurier des temps modernes. Hors système tout en y étant, individualiste farouche mais avec quelques amis, cynique invétéré qui trouve du sel à l’humanité – il est celui qui ose, l’exemple pour les bourgeois urbains au chaud sur leur canapé. Il les fait frissonner. « Le courage des autres nous sert quelquefois de tonique », écrit Cioran, ce grand cynique, mis en exergue. Berezina est un bon livre. Il mêle le récit aventureux de ces treize jours de route en plein hiver russe au rappel de l’épopée de la Grande armée en déroute, et des réflexions sur le monde tel qu’il vient.

« Notre hôte s’était installé à Moscou vingt ans auparavant, lassé de la France, de ses régulations, des charcutiers poujadistes, des socialistes sans-gêne, des géraniums en pot et des rond-points ruraux. La France, petit paradis de gens qui se pensent en enfer, bridés par des pères-la-vertu occupés à brider les habitants du parc humain, ne convenait plus à son besoin de liberté » p.27. Tel est le style Tesson : direct, sans apprêts, dense de signification. Je suis sûr que neuf sur dix des « gens de goch » qui se disent « socialistes » (aujourd’hui des va nu-pes), ne comprendront pas qu’ils en prennent ici plein la gueule. Mais ils ne sont ni aventuriers ni amateur du réel. « Nous autres, deux cents ans après l’Empire, aurions-nous accepté de charger l’ennemi pour la propagation d’une idée ou l’amour d’un chef ? » p.201.

Il poursuit sur la révolution libérale attendue en Russie comme le Messie depuis Gorby le Rouge – léniniste convaincu pourtant. « Une révolution, depuis l’explosion d’Internet, requérait les techniques du marketing. (…) Il fallait une unité de lieu (une grand-place urbaine frapperait les esprits), une équipe de twitteurs, une cause sympa, des signes de ralliement, des tee-shirts, une couleur symbolique et des slogans très forts. Vous vouliez changer le monde ? Il fallait assurer le spectacle ! » p.32. Le satrape du Kremlin, pas encore envahisseur en 2012, traite les opposants comme des malades infantiles du soviétisme : il les réprime comme on envoie des gosses pas sages au lit. Il ne sait rien faire d’autre. Les empêcheurs de s’enrichir en rond sèment le trouble. L’ordre doit régner dans l’empire mongol.

« Je côtoyais les Russes depuis le putsch avortés de Guennadi Ianaiev en août 1991. Ils ne m’avaient jamais semblé rongés par l’inquiétude, le calcul, la rancune, le doute : vertus de la modernité. Ils me paraissaient des cousins proches, peuplant un ventre géographique bordé à l’est par la Tartarie affreusement ventée et à l’ouest par notre péninsule en crise. » Les Russes sont restés traditionnels, ils sortaient de 70 ans de joug soviétique, de 10 ans d’anarchie alcoolisée Eltsine. « Ils disaient des choses que nous jugions affreuses : ils étaient fiers de leur histoire, ils se sentaient pousser des idées patriotiques, ils plébiscitaient leur président, souhaitant résister à l’hégémonie de l’OTAN et opposaient l’idée de l’eurasisme aux effets très sensibles de l’euro-atlantisme » p.99. Mais la rationalité n’est pas leur fort, plutôt le sentimentalisme. « Et si c’était là la clé du mystère russe ? Une capacité à laisser partout des ruines, puis à les arroser par des torrents de larmes » p.101. Écrit avant l’annexion manu militari de la Crimée en 2014 puis l’invasion agressive de la guerre totale contre l’Ukraine en 2022, cette réflexion ne manque pas de bon sens. Le rappel incessant de la Grande guerre patriotique glorifie la destruction et le massacre plus que la construction d’une société nouvelle…

Les motos Oural sont produites depuis les années 30 « sur le modèle des BMW de l’armée allemande » : toujours l’imitation, l’envie de l’Allemagne mais perdue dans l’inertie steppique russe. « L’usine Oural continue à vomir ces machines, à l’identique. Elles seules résistent à la modernité (…) D’un temps où la sidérurgie régnait dans sa simplicité » p.34.

Et les voilà partis, gelés, aspergés par les camions, raidis pour garder le cap. C’est Borodino (une victoire malgré tout), Wiazma (où le froid saisit la Grande armée), Smolensk (harcelés par les partisans et les moujiks, il en reste que la moitié de l’armée partie de Moscou), Borissov (où Napo a mystifié le gros Koutouzov en franchissant la Berezina), Vilnius (où la débandade n’offre aucun secours), Augustow, Varsovie – puis Berlin (un détour), Naumburg, Bad Kreuznach, Reims, les Invalides à Paris (« sous la statue de Napoléon. Nous nous trouvions à quelques mètres de son tombeau » p.205).

Un happening – comme on dit en marketing.

Sylvain Tesson, Berezina, 2015, Folio 2020, 186 pages €7,80 e-book Kindle €7,99

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