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Sa propre conscience vaut mieux que la gloire, dit Montaigne

La gloire est l’objet du long chapitre XVI du Livre II des Essais. C’est que la gloire importe à une société aristocratique qui ne vit que pour elle. La gloire des armes, la gloire des hauts faits, la gloire de servir. Mais « il y a le nom et la chose », commence Montaigne. Et de citer « Dieu, qui est en soi toute plénitude et le comble de toute perfection, il ne peut s’augmenter et accroître au-dedans ; mais son nom se peut augmenter et accroître par la bénédiction et louange que nous donnons à ses ouvrages extérieurs. »

L’être humain doit être à l’image de Dieu, suggère Montaigne, meilleur au-dedans qu’au-dehors, « le nom » n’étant qu’une image qu’ont les autres, et non pas la réalité de la vertu. « Chrysippe et Diogène ont été les premiers auteurs et les plus fermes du mépris de la gloire ; et entre toutes les voluptés, ils disaient qu’il n’y en avait point de plus dangereuse ni plus à fuir que celle qui nous vient de l’approbation d’autrui. » Ah ! Être d’accord ! Quel confort – mais quelle lâcheté ! S’agit-il d’image ou de réalité ? De vertu véritable ou de marketing affiché ?

« Il n’est chose qui empoisonne tant les princes que la flatterie, ni rien par où les méchants gagnent plus aisément crédit autour d’eux ; ni maquerellage si propre et si ordinaire à corrompre la chasteté des femmes, que de les paître et entretenir de leurs louanges. Le premier enchantement que les sirènes emploient à piper Ulysse est de cette nature. » Notons que les mots « paître » et « piper » ne sont pas à prendre à leur sens sexuel d’aujourd’hui ; il ne s’agit ni de brouter la touffe, ni de faire une pipe mais de caresser dans le sens du poil et de duper.

Épicure, relate Montaigne, conseillait de cacher sa vie pour être heureux et vertueux – donc de ne pas chercher la gloire, qui est tout l’inverse. « Aussi conseille-t-il à Idoménée de ne régler aucunement ses actions par l’opinion ou réputation commune ». Donc de ne pas chercher à « être d’accord » avec la masse. « Ces discours-là sont infiniment vrais, à mon avis, et raisonnables », dit Montaigne – « Mais nous sommes, je ne sais comment, doubles en nous-mêmes, qui fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas, et ne nous pouvons défaire de ce que nous condamnons ». C’était peut-être pour lui le cas de « Dieu », auquel il croyait sans y croire et ne pouvait s’en défaire parce porté par tout son temps et sa société.

D’où le moment deux du discours, qui prend la position inverse, juste pour voir où elle mène. Carnéade, Aristote, Cicéron vantent la gloire qui fait désirer la vertu. Mais, « si cela était vrai, il ne faudrait être vertueux qu’en public », objecte Montaigne. Et c’est bien ce à quoi nous assistons de la part des politiciens, des patrons de grands groupes et des histrions médiatiques. Vertu affichée, turpitudes cachées – on en apprend tous les jours.

« De faire que les actions soient connues et vues, c’est le pur ouvrage de la fortune », dit Montaigne en un troisième moment de son discours. Dans les batailles, nombreux sont les hommes vertueux qui ont réussi à vaincre, sans que cela soit porté à leur crédit dans le grand chaos général. Montaigne le savait bien, qui avait combattu. « Et, si l’on y prend garde, on trouvera qu’il advient par expérience que les moins éclatantes occasions sont les plus dangereuses ». Citant saint Paul dans la IIe Épître aux Corinthiens : « Notre gloire, c’est le témoignage de notre conscience ». Il faut aller à la guerre pour son devoir, dit Montaigne, et n’attendre de récompense que de sa conscience, du travail bien fait. « Il faut être vaillant pour soi-même et pour l’avantage que c’est de voir son courage logé en une assiette ferme et assurée contre les assauts de la fortune. »

Car que vaut la gloire ? C’est une réputation que nous fait autrui, notre « prochain » selon Nietzsche, celui dont on attend un jugement. Mais qu’est-ce que le prochain, sinon le tout-venant ? « La voix de la commune et de la tourbe, mère d’ignorance, d’injustice et d’inconstance », dit Montaigne. Et de citer Cicéron : « Quoi de plus stupide, alors qu’on méprise les gens en tant qu’individus, d’en faire cas une fois réunis ? ». Ou Tite-Live : « Rien n’est plus méprisable que les jugements de la foule ». Car souvent foule varie : elle suit en mouton, elle s’enfle et se passionne sans raison, elle lynche avec avidité du sang et impunité du nombre. « Démétrios disait plaisamment de la voix du peuple qu’il ne faisait non plus de recette de celle qui lui sortait par en haut, que de celle qui lui sortait par en bas. » En ce chaos de masse, dit Montaigne, « en cette confusion venteuse de bruits de rapports et opinions vulgaires qui nous poussent, il ne se peut établir aucune route qui vaille. » Préférons la raison – et l’opinion nous suivra si elle veut.

« Je ne me soucie pas tant quel je sois chez autrui, comme je me soucie quel je sois en moi-même. Je veux être riche par moi, non pas emprunt. » Il cite Horace, qui s’applique fort bien à Zemmour ou Mélenchon aujourd’hui, tout comme à Trump ou à Raoult : « Qui, sinon le fourbe et le menteur, est sensible aux fausses louanges et redoute la calomnie ? » Agrandir son nom, dit Montaigne, le faire briller, est « ce qu’il peut y avoir de plus excusable », mais… – toujours un mais. « Mais l’excès de cette maladie en va jusque-là que plusieurs cherchent de faire parler d’eux en quelque façon que ce soit. »

Or mon nom, dit Montaigne, n’est pas seulement le mien ; il est celui d’autres familles homonymes et de descendants « à Paris et à Montpellier (…) une autre en Bretagne et en Saintonge ». Mon prénom est commun. Grâce aujourd’hui à l’Internet, chacun peut trouver des gens de même nom et prénom que soi qui sont soit bébés encore vagissants, soit retraités d’une profession très différente, soit déjà annoncés morts. Qu’est-ce donc, dans les siècles, que la gloire du nom ? Et que sont nos actions, en nos quelques années, qui passeront les siècles ? C’est la vanité des jeunes qui croient que le monde est né avec eux, que tout doit être compté, y compris leur insignifiance. « Pensons-nous qu’à chaque arquebusade qui nous touche, et à chaque hasard que nous courons, il y ait soudain un greffier qui l’enrôle et cent greffiers, outre cela, le pourront écrire, desquels les commentaires ne dureront que trois jours et ne viendront à la vue de personne. » On pourrait croire que Montaigne avait l’intuition des blogs !

Mais – encore un mais, Montaigne adore ce balancement – à propos de la vertu affichée qu’on appelle gloire : « Si toutefois cette fausse opinion sert au public à contenir les hommes en leur devoir ; si le peuple en est éveillé à la vertu ; si les princes sont touchés de voir le monde bénir la mémoire de Trajan et abominer celle de Néron ; si… (…) qu’elle accroisse hardiment et qu’on la nourrisse entre nous le plus qu’on pourra ». Vertu de l’exemple – mais cela fait beaucoup de « si ». Tenir le peuple en bride « avec quelque mélange ou de vanité cérémonieuse, ou d’opinion mensongère » est le fait des législateurs et des religions, dit Montaigne. De même pour les dames qui « défendent leur honneur » ; il est bien mal placé : « leur devoir est l’essentiel, leur honneur n’est que l’écorce ». Mieux vaut la conscience que l’honneur. Certains, cependant, n’ont ni l’un, ni l’autre.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Notre désir s’accroît des difficultés, dit Montaigne

Tout le chapitre XV du Livre II des Essais est consacré au désir. « Nous défendre quelque chose, c’est nous donner envie », dit Montaigne. D’où l’imbécilité de la censure, soit dit en passant. Le plaisir ne naît que de ce que l‘on peut perdre. Si tout est abondant et gratuit, où est donc le désir de prendre et d’en jouir ? Il en est ainsi des biens comme des femmes, tout ce qui se refuse fait envie. La nudité intégrale devenue habitude n’affole pas le désir sexuel, au contraire des voiles et abayas qui ne laissent voir (d’ailleurs jusqu’à quand ?) que les yeux. Tout ce qui est rare est cher – à tous les sens du mot. Le mensonge attire le désir de vérité et le non-dit la parole. C’est ainsi que tout dire servirait la démocratie et que tout déballer sert la cure psychologique. La liberté intégrale d’expression serait le moteur de la liberté tout court.

« Pour tenir l’amour en haleine, Lycurgue ordonna que les mariés de Lacédémone [Sparte] ne se pourraient pratiquer qu’à la dérobée ». Pratiquer veut dire baiser, mais que cela est bien euphémisé. Il en est de même du sexe, où l’on fouette le désir : « La volupté même cherche à s’irriter par la douleur ». En fait, c’est la difficulté de les obtenir qui donne le prix aux choses. De là le viol, mais aussi le snobisme.

Forcer une femme était en ces temps-là un jeu du désir, probablement assez partagé. « Il y a non seulement du plaisir, mais de la gloire encore, d’affoler et débaucher cette molle douceur et cette pudeur enfantine, et de ranger à la merci de notre ardeur une gravité fière et magistrale », dit Montaigne des femmes qui se parent d’une « honte virginale » et font « profession d’ignorance des choses qu’elles savent mieux que nous qui les en instruisons ». Les coquettes affectent de dédaigner pour mieux ferrer et ne disent non que pour mieux signifier oui. Notre temps petit-bourgeois exige de mettre tous les points sur tous les i et récuse ces jeux de l’amour et du hasard. Montaigne vivait en son époque et philosophe sur sa propre expérience. Il en conclut qu’« il n’y a raison qu’il n’y en ait une contraire. » Et la possibilité même du divorce affine le désir de garder. « Ce qui est permis n’a aucun charme, ce qui n’est pas permis enflamme les désirs », dit Ovide cité par Montaigne.

Le snobisme est du même ordre psychologique : affecter une mode d’ailleurs pour mieux se distinguer excite le goût à la suivre. « Il ne se voit guère de Romains en l’école de l’escrime à Rome, qui est pleine de Français. » Ce qui est loin et cher attire plus que ce qui est à portée et à bas prix. La servilité de mode envers les Yankees, qui sévit à tous les niveaux de notre société française, y compris la plus intello et à la plus à la pointe du vent écolo-féministe, est de même essence. Il s’agit de choquer le bourgeois en adoptant des mœurs d’Iroquois et des concepts qui n’ont aucun sens dans notre culture, comme le woke. Ces pseudo-éveillés sont endormis par la propagande gauchiste américaine et se posent en avant-garde dans nos vieux pays qui, disons-le tout net, n’en ont rien à foutre. Quand le peuple vote, il vote contre ces histrions et snobinards et, poussez-le un peu plus, il votera carrément pour la réaction.

Une fois ces considérations menées et détaillées, Montaigne à son habitude prend le parti contraire – juste pour voir s’il le tient. Qui n’a pas d’arme ne se fait point attaquer, suggère Montaigne sur l’exemple des « Argipéens, voisins de la Scythie [territoire des Scythes, autour de la Volga], qui vivent sans verge ni bâton à offenser ; que non seulement nul n’entreprend d’aller attaquer, mais quiconque s’y peut sauver, il est en franchise, à cause de leur vertu et sainteté de vie. » Là est la raison, semble dire Montaigne, et nul doute que la prolifération des armes en vente quasiment libre aux États-Unis n’entretienne la facilité de tuer et ces crimes de masse de la solitude psychologique vite paranoïaque.

« Les serrures attirent les voleurs », selon Sénèque cité, car ce qui est protégé montre qu’il y a du bien à voler. Ce ne sont pas les banques, bardées de coffres blindés de plus en plus sophistiqués qui vont le contredire. Montaigne le prend pour lui et déclare, en son temps de guerre civile au prétexte de religion, que « la défense attire l’entreprise, et la défiance l’offense. » Lui-même ne clôt pas sa maison, ni ne la fortifie plus qu’elle ne l’est car la défense n’est jamais complète et l’attaquant toujours plus inventif. Il s’en remet à la Providence pour avoir déjà bien vécu. Ce laisser-aller est pour lui sagesse, dans la suite du chapitre, car ce qui est offert sans défense n’attire pas le désir – sauf celui de gratuitement mal faire, qui sévit malheureusement dans certaine jeunesse ignare et haineuse d’aujourd’hui.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

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Rien n’est certain que l’incertitude, dit Montaigne

Rien n’est certain que l’incertitude, dit Montaigne en très court essai est ce chapitre XIV du Livre II des Essais. Montaigne s’oppose aux stoïciens, pourtant sa manne philosophique. C’est qu’il se prend à juger par lui-même, ayant tout lu mais surtout pensé.

« C’est une plaisante imagination de concevoir un esprit balancé justement entre deux pareilles envies. Car il est indubitable qu’il ne prendra jamais parti ». Ainsi l’âne de Buridan, ne pouvant décider s’il avait plus soif que faim, a hésité entre la paille et le seau au point d’en crever. Montaigne nous « loge entre la bouteille et le jambon », ce qui est plus humain et plus plaisant. Et qui nous parle mieux car le simple bon sens, au rebours des théories philosophiques, nous dit immédiatement ce que nous ferons de ce dilemme qui n’en est pas : nous prendrons alternativement de l’un et de l’autre, jusqu’à plus soif ni plus faim.

Mais les stoïciens répondent par des théories à ce mouvement naturel. Ils « répondent que ce mouvement de l’âme est extraordinaire et déréglé, venant en nous d’une impulsion étrangère, accidentelle et fortuite. » Tant de mots pour au fond ne rien dire ! « Il se pourrait dire, ce me semble, plutôt, – dit Montaigne – qu’aucune chose ne se présente à nous où il n’y ait quelque différence, pour légère qu’elle soit ; et que, ou à la vue ou à l’attouchement, il y a toujours quelque plus qui nous attire, quoique ce soit imperceptiblement ».

C’est que toute spéculation est intellectuelle et non réelle, en témoigne « les démonstrations du contenu plus grand que le contenant, le centre aussi grand que sa circonférence, (…) et la pierre philosophale, et quadrature du cercle ». De quoi justifier Pline dans son Histoire naturelle qui déclarait, cité par Montaigne : « qu’il n’est rien certain que l’incertitude, et rien plus misérable et plus fier que l’homme ». Ce ne sont pas nos financiers sûrs du risque à 99 %, ni nos économistes qui ont prévu dix des cinq dernières récessions, ni nos ingénieurs nucléaires à Flamanville qui ont dix ans de retard et un budget explosé.

Quand on vous dit « c’est sûr », il faut penser « peut-être ».

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

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Jean-Pierre Chabrol, Fleur d’épine

Le conteur cévenol Chabrol s’invite en cette Corse encore rurale, tiraillée par la modernité en cette fin des années cinquante, avant la décolonisation et avant l’invasion des pieds-noirs riches qui ont causé la radicalisation du nationalisme. Le village (fictif) de Finuchietta s’est réduit à trois casettas (maisonnées) de pierres sèches entre le maquis à chèvres et les vignes ; seul un ultime paysan plante du blé cette année. Tous les jeunes sont partis et les très jeunes encore au pays ne rêvent que d’une « place » sur le continent. La loi des clans fleurit, les gens étant trop peu lettrés pour comprendre quelque chose à la paperasserie d’administration et les grandes familles déclassées par la propriété qui ne produit plus rien s’empressent de capter le pouvoir des votes en leur faveur.

Justement, les Finuchiettois des villes veulent faire basculer les Finuchiettois des champs aux prochaines municipales, afin que l’un d’eux, un Colonna-Serra, propriétaire de bar à Pigalle protégé par un clan corse, puisse obliger le parrain, un pépé Guérini qui brigue le Conseil général afin de « laver » ses embrouilles avec la police pour un casse de banque dans lequel il aurait trempé.

Les retrouvailles chaque année des anciens du pays partis à la ville sont le moment de fusion corse qui ravit les uns comme les autres et les relie. Un employé des assurances, un avocat débutant à Paris, un gardien de prison à Fresnes, un sergent-chef dans l’armée et le patron de bar débarquent – sous la pluie – dans le village pour l’été avec leurs automobiles : une traction Citroën, une Aronde Simca, une 203 Peugeot. Suivent alors les ripailles de cochon séché et de fromage gluant de vers arrosés du petit vin aigrelet du pays et de cédratine en pousse-café. Chacun se raconte et écoute les histoires rabâchées lors des veillées d’hiver. Et puis c’est la chasse au sanglier, le gros Pierrot-le-Fou, malin comme un singe ; et puis l’épisode de l’incendie du maquis, allumé par un berger qui ne pense qu’à ses pâturages de l’an prochain ; et puis l’operata, la fauche communautaire du seul champ de blé que son propriétaire, tombé d’un muret et plâtré de la jambe, ne peut assurer. De quoi crever son monde mais aussi se ressourcer dans l’enfance au pays, retrouver les gestes, les outils, les odeurs. Avec les femmes en second, vouées aux intérieurs et à la mangeaille, tandis que les enfants s’égaillent pieds nus et dépoitraillés au soleil brûlant dans le maquis.

Quant aux jeunes, ils ne sont guère que deux couples dans ce hameau déserté. Le berger Dom Pettru qui voudrait bien une place parce que la sécheresse (déjà) grille l’herbe aux chèvres, et marier sa bien-aimée Angela, que son père Orsoni tient serrée malgré ses 21 ans. Et Laurent Colonna-Serra, étudiant en droit et fils de son père propriétaire de bar avec l’autre fille Orsoni, Dolinda, 19 ans, dont le second prénom est Fior de Spina – Fleur d’épine. Elle est pure, elle est sauvage, elle tourne la tête du Laurent de 20 ans apprivoisé des villes qui rêve en romantique d’un retour à la terre. Elle, à l’inverse, veut réussir, aller à la ville, se cultiver, visiter ces magasins grands comme des paquebots où l’on peut regarder sans acheter, quitter cette terre misérable qui la contraint. Fleur d’épine n’est pas cette Fleur des pines « qui a dépucelé tous les gamins du village » voisin avant de se caser, à 30 ans, auprès d’un sergent de douze ans plus âgé qui prend sa retraite proportionnelle au pays. Fleur d’épine est vierge et se donne à son amant de cœur Laurent progressivement, de la main, des lèvres, des seins, puis le reste, mais sans engagement, innocemment, par amour.

Mais que peut l’amour des personnes dans les liens obligés des clans et les magouilles politiques ? Le vieux Orsoni n’a-t-il pas poussé sa fille cadette à avoir des vues sur le fils du propriétaire de bar parisien pour obtenir une place pour son fils Joseph qui sera bientôt en âge de partir ? Le père Colonna-Serra ne doit-il pas convaincre Orsoni comme les Finuchiettois de voter pour l’autre candidat à la mairie que celui pour qui ils votent depuis toujours, afin d’apurer sa dette d’honneur envers son protecteur ? Dès lors, les promesses des amoureux sont exclues du champ des possibles, aboutissant au drame.

L’occasion pour l’auteur, de révéler toute une sociologie du terroir particulier à l’île, où chacun ne pense au fond qu’à soi, comme ce berger qui met le feu au maquis pour faire pousser l’herbe. « Tant que les Corses ne cesseront pas de penser à se débrouiller tout seul, un par un, à penser à aujourd’hui, à tout de suite, alors la Corse continuera à brûler, ses villages à se vider, ses jeunes à partir, et ses vieux à crever sur leurs paillasses » p.219. Des Corses tous dans la montre latine, à la fierté déclassée formée « dans ces familles hautaines où le père régnait absolument, dur avec ses fils qu’il surveillait jusqu’à 20 ans » p.331. Un orgueil mal placé. « Le Corse, tu comprends, Laurent, même misérable, on pouvait pas en faire ce qu’on voulait. Il gardait sa fierté et aurait jamais supporté de se laisser rosser. De nos jours encore, tu verras les gens employer plus volontiers un Italien, un Luccheso, qu’un Corse, d’abord parce qu’il donnera plus de travail, ensuite parce qu’il fera pas d’histoire » p.331.

Une tragédie d’amour où les personnes sont contraintes au nom du père par leur société, par ce clanisme corse aux coutumes établies. Gourmand en saveurs et odeurs, d’une langue riche et généreuse, un roman qui se déguste que l’on soit corse ou pas, que l’on connaisse l’île ou pas, que l’époque ait changé ou pas.

Jean-Pierre Chabrol, Fleur d’épine, 1957, Folio 1975, 471 pages, occasion

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Juger de la mort d’autrui, entreprend Montaigne

Le chapitre XIII des Essais parle de la mort – mais de celle d’autrui. « La mort, qui est sans doute la plus remarquable action de la vie humaine, » selon Montaigne. C’est qu’il ne suit pas la religion qui veut que Dieu reprenne ce qu’il a donné, à son heure. Montaigne est, comme les Anciens, pour la mort volontaire, choisie par celui qui vit. « Peu de gens meurent résolus que ce soit leur heure dernière, et n’est endroit où la piperie de l’espérance nous amuse plus. »

Or « nous faisons trop de cas de nous. Il semble que l’université des choses souffre aucunement de notre anéantissement ». Autrement dit la nature (et Dieu) sont indifférents à notre vie ou à notre mort. La terre continue de tourner. Et Montaigne de se moquer : « Comment ? Tant de science se perdrait-elle avec tant de dommage, sans particulier souci des destinées ? Une âme si rare et exemplaire ne coûte-t-elle non plus à tuer qu’une âme populaire et inutile ? » Chacun se croit unique (et il l’est – mais il n’est qu’un essai ou une erreur de la nature).

« Si je n’ai pas envie de mourir, être mort m’est indifférent », dit Cicéron cité par Montaigne. Ce qui importe est moins l’état de mort que le passage de vie à trépas. « Ce cruel empereur romain [Caligula] disait de ses prisonniers qu’il leur voulait faire sentir la mort » – par la lente torture. Voilà le pire. D’autres ont voulu se suicider mais ont eu du mal à se résoudre à frapper là où il faut et avec rigueur. Et de citer des exemples antiques.

Quant à César, « quand on lui demandait quelle mort il trouvait la plus souhaitable : ‘la moins préméditée, répondit-il, et la plus courte’. » Refuser de souffrir n’est pas une couardise et, selon Montaigne, « si César l’a osé dire, ce ne m’est plus lâcheté de le croire. » Pline dit qu’une mort courte « est le souverain heur de la vie humaine. » D’où ceux qui se jettent dans les dangers pour en finir, ou décident de jeûner pour se délivrer de la maladie du corps.

Attendre est le pire : « Il n’y a rien, selon moi, plus illustre en la vie de Socrate que d’avoir eu trente jours entiers à ruminer le décret de sa mort. » Ce pourquoi la peine de mort est inhumaine, plus que la fusillade dans l’action ; Montaigne est contre la peine de mort, mais pas contre les combats qui tuent. Notre police, qui élimine malfrats dangereux et terroristes plutôt que de les envoyer en prison a raison – pour celui qui en est victime comme pour la société. Montaigne est un humaniste réaliste.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

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Cent mille dollars au soleil d’Henri Verneuil

Un film de mâles, un vrai film des années soixante, avec la femelle qui gagne à la fin. Il faut dire que le duo Belmondo/Ventura ne fait pas dans la dentelle. L’un est fin et gouailleur, l’autre épais et camionneur. Les dialogues d’Audiard font merveille avec Bernard Blier en comique de répétition. C’était bien-sûr au temps béni des colonies, un regard en arrière juste après l’indépendance de l’Algérie, et un hymne à la mécanique des camions Berliet franchisseurs des sables. Le monde a bien changé…

Mais le film demeure et se laisse regarder avec plaisir et non sans une certaine profondeur. Il montre le Maroc du début des années soixante avec ses hommes en burnous, ses ânes bâtés, ses femmes portant d’énormes charges, ses villages sans herbe au bord des routes, ses paysages désertiques vers Ouarzazate, et Marrakech dont la place Djema-el Fna est encombrée de voitures. Le film dénonce aussi les magouilles du trafic d’armes entre l’Afrique du nord et les néo dictateurs des l’Afrique noire ; l’exploitation du petit patron qui se la fait paternaliste avec ses employés ; l’esprit d’aventure des baroudeurs des routes ; leur esprit clanique entre hommes qui rejette à la fois les Arabes (bons comme domestiques) et les femmes (bonnes à baiser) ; les très jeunes filles esseulées dans le bled qui se font tous les mecs virils qui passent sans pour autant être pute (Gisèle). Revoir cette ambiance montre combien le siècle a changé et non, ce n’était pas « mieux avant ». Avant, c’était différent – et « normal » pour les gens qui y vivaient. Accepter la différence est le début de l’intelligence, le point zéro qui permet de mettre en débat et de réfléchir. Pas donné à tout le monde, si j’en juge par les réseaux zoziaux qui pépient à l’unisson sans jamais « penser ».

Hervé dit le Plouc (Lino Ventura) revient d’une course avec son Berliet ancien modèle qui a déjà 100 000 km et « tire à droite ». Il est émerveillé de voir au garage de Castagliano (Gert Fröbe) dit la Betterave – le patron qui fait du diabète – un Berliet nouveau modèle flambant neuf et tout chargé. Il en bave de le conduire. Mais que nenni ! La Betterave le confie à un nouveau venu, engagé la veille, un John Steiner au passé louche (Reginald Kernan) qui ne présente que des papiers manifestement faux. C’est que ladite Betterave a ses raisons. Le chargement est confidentiel, officiellement du ciment, mais…

Le soir, Steiner paye sa tournée, ce qui bourre tous les mâles et les empêche pour une fois d’aller aux putes. Il doit prendre la route à 6 h du matin. Et c’est ce que découvre de sa fenêtre donnant sur le hangar Castagliano : à 6 h pétante, le Berliet et sa semi-remorque qui roulent vers le sud. Sauf que… Steiner se pointe à 10 h : il a reçu un mot signé du patron selon quoi l’horaire a été changé. Fureur de la Betterave qui le licencie illico, ainsi que le graisseur Ali. Et il graisse la patte du Plouc (deux briques) pour que celui-ci aille à la poursuite du camion volé. Grand seigneur (hypocrite), il « ne veut surtout pas mêler la police à des affaires entre chauffeurs ». On règle les choses en famille, surtout lorsqu’elles sont louches.

Le Plouc reprend donc son Berliet Gazelle, modèle favori de la marque, chargé d’une cargaison de patates, pour se lancer à la poursuite du semi-remorque tout neuf TLM 10 M2 qui trace vite mais est plus lourd en montée. Il sait qui est le chauffeur du camion volé : son propre copain Rocco (Jean-Paul Belmondo), qui a griffonné hier soir au bar sur un papier le changement d’horaire qu’il a donné à Steiner comme venant du patron. Rocco qui a dû flairer la bonne affaire avec le chargement sans savoir de quoi il retourne.

Le Plouc part avec son graisseur mais rencontre à l’orée de la ville Steiner, renvoyé, qui aimerait bien avoir le fin mot de l’histoire. Il éjecte le graisseur et prend la place de chauffeur alternatif, ce qui permettra au Berliet de rattraper le temps perdu en se relayant jour et nuit. Ce que Rocco omet de faire et qui le perdra. Il a en effet pris en stop à la porte de la ville arabe une fille, Pepa (Andréa Parisy), assez bien roulée pour lui avoir tapé dans l’œil, et qui lui a proposé l’affaire. Ils doivent conduire le camion dans une ville du sud marocain, aux confins des frontières, afin de se faire payer 100 000 $ (une très grosse somme en 1964).

Dès lors la poursuite commence, un western des sables avec les Berliet en fringuantes cavales et les camionneurs en cow-boys modernes. Tout est bon pour ruser : faire courir la rumeur que c’est le Plouc qui est recherché par la police et qu’il a viré pédé, se cacher à l’abri d’une palmeraie pour dormir un peu, prendre une piste alternative, semer des obstacles sur la route, s’arrêter en plein virage pour que le suiveur vienne se défoncer sur votre arrière, effectuer un hold-up sur le Berliet survivant, une marche dans le désert pour joindre la ville la plus proche. Et Mitch-Mitch (Bernard Blier) en camionneur copain, moqueur jovial, qui suit dans son camion citerne – évidemment Berliet mais TBO 15 – qui délivre plusieurs fois le Plouc et Steiner d’un mauvais pas (ensablement, avant défoncé, camion volé…).

Hervé le Plouc s’aperçoit vite que Steiner est un piètre chauffeur et la scène avec le policier qui les contrôle dans la république voisine où ils passent pour gagner 120 km lui met la puce à l’oreille. John Steiner serait le Peter Froch mercenaire chargé de la sécurité de la république, renversée il y a quelques années avec son aide par un quarteron de généraux, ce qui a occasionné des troubles anti-étrangers et a coûté son entreprise de transport au Plouc. « Eh ben les connards du bled avaient pas lambiné non plus. Ils avaient eu le temps de jouer à la révolution, changer leur dictateur de droite contre un dictateur de gauche, le ministre des affaires étrangères et le chef de la police empalés… » Évidemment, dans le film tous les noms des pays ont été changés pour ne pas déplaire aux nouveaux dirigeants (dictateurs) de l’après-colonisation.

Steiner, blessé à la jambe par une balle de Rocco, se traîne derrière le Plouc dans la marche vers la ville via le désert. Celui-ci le fait avouer et le laisse en plan, mais avec de l’eau, le jugeant minable et désormais décati. Dans le café où il prend un verre de lait, Steiner entend qu’une révolte a lieu plus au sud et décide de s’y rendre pour reprendre du service. Le Plouc entend Rocco, toujours grande gueule, flirter avec des putes du bordel institutionnel qu’il vient fréquenter et le convie à régler leur différend dehors, dans la cour grillée de soleil où fleurit une fontaine. Grosse bagarre, virilité des coups, chemises ouvertes. Tout se termine dans le grand bain par un grand fou-rire. C’est que… le Berliet s’est envolé avec sa cargaison. La Pepa, qui sait conduire, l’a subtilisé tandis qu’elle envoyait Rocco chez le mystérieux commanditaire – qui n’est pas venu. Il ne reste du camion que la carte grise, que Rocco consent à déchirer pour faire part à deux.

Drôle, aventureux, décalé colonial, un grand film qui se regarde avec plaisir aujourd’hui. Idéologues woke et bornés s’abstenir.

DVD Cent mille dollars au soleil, Henri Verneuil, 1964, avec Jean-Paul Belmondo, Lino Ventura, Reginald Kernan, Bernard Blier, Andréa Parisy, Gaumont 2012, 1h59, €17.00 blu-ray €15.00

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Henri Troyat, La dérision

Un roman déprimant d’un écrivain dépressif atteint par l’âge. Jacques a 67 ans et n’a rien réussi dans sa vie. Du moins le croit-il., Critique amer, amant d’un couple à trois dont il est la dernière roue, peut-être père d’une fille bien qu’il n’y croie pas et que la mère jure que non, il commet un dernier roman par habitude, auquel il ne voit aucun avenir.

Seul son chat Roméo, un gouttière tigré qui l’a adopté plutôt que l’inverse, est un moment d’innocence et un être de beauté dans ce monde gris parisien qui lui fait mal. Il s’enferme dans sa coquille, un trois-pièces rue Bonaparte, il ne veut plus voir personne, pas même Dido sa maîtresse, ni Caroline la fille, ni surtout Antoine le mari et Patrick, le dernier fils adolescent. Jacques est un raté. Célibataire, il n’a publié que des livres médiocres et tire chaque jour le diable par la queue tout en fumant sans arrêt.

Il vit par habitude, survit plutôt, soutenu par son chat qui miaule lorsqu’il a faim et ronronne lorsque qu’il le caresse, et par le passage éclair de sa maîtresse de vingt ans plus jeune que lui ou de Caroline sa fille qui utilise son appartement comme baisodrome. Le jeune Didier, 18 ans comme elle, la nique avec ardeur au point de lui faire un bébé. Ils vont se marier et emménager en studio avant que Jacques ne leur cède l’appartement où il n’a plus aucun intérêt à vivre.

Dido sa maîtresse l’a recueilli chez elle avec son mari Antoine après une tentative de suicide qu’il a faite durant les vacances du couple. Caroline partie, Patrick en pension, il y a de la place et les deux bourgeois pressés – lui avocat, elle tenant une galerie d’art contemporain – aiment à se distraire avec un troisième homme. Mais Jacques sait bien que ses jours sont comptés : à 67 ans il lui en reste peu à vivre et tout l’ennuie.

Il va donc se jeter de la fenêtre de son troisième étage et en mourir, après avoir endormi son chat et l’avoir balancé à la Seine dans un panier lesté. Ce détail montre combien il déteste qu’on l’aime. Il refuse la vie au point de lui préférer le néant de la mort. Il ne voit l’humanité qu’en noir et n’a plus sa place parmi elle. Les enfants de Dido et Antoine, notamment, l’horripilent. « J’abhorre le mythe de l’enfance sensible, généreuse, poétique ! Pour avoir passé par-là, je sais que tous les défauts des hommes, envie, hargne, couardise, suffisance, se retrouvent dans sa jeune tête sans les correctifs apportés à la longue par la vie en société » p.39. Mais toutes les qualités aussi… ce qu’il dénie.

Le personnage a bien fait de mourir, il ne servait à rien ni à personne et son exemple même était nuisible à la société – tout comme ce roman qui n’aurait jamais dû paraître, un monument de nihilisme et de misanthropie. Je le jette au feu et n’en recommande surtout pas la lecture.

Henri Troyat, La dérision, 1983, J’ai lu 1999, 190 pages, €0.90 occasion

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Jean Dutourd, Mémoires de Mary Watson

Sir Arthur Conan Doyle a commis Le signe des Quatre, roman policier mettant en scène le détective Sherlock Holmes et son second le docteur Watson. Une certaine Mary Morstan, orpheline de mère, sort du pensionnat pour jeunes filles en Écosse, dirigée par la rigide mais généreuse Mrs Mc Lamuir, où son père, capitaine de l’armée des Indes l’a placée pour qu’elle y reçoive une éducation anglaise digne de ce nom. Mais il a brusquement disparu et Mary s’est placée comme dame de compagnie auprès de la délicieuse et fort riche Mrs Forrester. Le plus mystérieux est qu’elle reçoit chaque année par la poste une perle de grande valeur…

Le romancier prolifique et satiriste patenté Dutourd fait cette fois un détour dans le Londres brumeux de Sherlock. Mais il n’est pas son personnage principal, même s’il reste le ressort de l’intrigue. Mrs Forrester fait certes appel à lui pour retrouver un coffret rempli de lettres de l’empereur Napoléon III, qu’elle a intimement connu lorsqu’elle évoluait à Paris, mais ce qui compte en ce roman est son second, le docteur Watson. Alors que Sherlock, qui se prénomme en fait Jeremy, est maigre, lèvres minces, froid comme un poisson, John est athlétique, souriant et lumineux. Mary en tombe immédiatement amoureuse, et c’est semble-t-il réciproque.

Comme sa patronne et amie reçoit tout le grand monde, Mary présente John Watson à Oscar Wilde, poète fameux et critique inverti de la société victorienne autour de 1900. Selon l’auteur, c’est Mary qui fait lire le premier detective novel relatant une enquête de Holmes à Oscar Wilde et celui-ci, enthousiaste, l’encourage à poursuivre et à lui trouver un éditeur. Ce serait donc Watson qui invente le personnage de Holmes et non Holmes qui domine le pâle Watson dans son ombre. Cela correspond à la théorie de Wilde qui affirme que c’est l’art qui crée la nature et non l’inverse. Il est vrai qu’au travers de l’art, on la voit autrement.

Le détective se trouve donc embringué dans l’histoire de Mary et l’énigme des perles ainsi que dans le mystère de la disparition inopinée de son père lorsqu’elle avait juste 18 ans. Son évoquées en passant l’Inde des maharadjahs, le fort d’Agra, la guerre des Cipayes, le démon du jeu et le bagne des îles Andaman. Le capitaine Morstan, naïf et perdu depuis la mort de sa femme, s’est laissé entraîner dans une sombre histoire de trésor que les protagonistes passent en Angleterre mais se refusent à partager. Sherlock Holmes retrouvera évidemment le coffre aux trésors, élucidera la disparition du capitaine, père de Mary, et mettra hors d’état de nuire pour un temps les malfrats. Et Mary Morstan deviendra Madame Mary Watson.

Mais il rencontre une fois de plus le calculateur aigri Moriarty, professeur de mathématiques immigré de Hongrie d’où il a été chassé et ruiné dans sa prime jeunesse pour avoir contesté les Habsbourg. Moriarty est devenu le parrain de la pègre, richissime parce qu’il prélève une dîme sur les casses, et calcule les meilleurs coups qu’il peut faire avec son cerveau logicien et démoniaque.

Après un début un peu laborieux sur la jeunesse de Mary, le roman prend enfin son envol avec l’énigme des perles puis la rencontre de Sherlock Holmes et de John Watson. Le lecteur est alors emporté dans un récit jubilatoire, énoncé d’un ton léger avec l’emballement d’un Stendhal et le style d’un Saint-Simon. Jean Dutourd manifeste une propension à admirer le Second empire, qui lui rappelle le XVIIIe siècle français. Pour lui, « le XIXe siècle industriel dans lequel nous avons le malheur de vivre est si abject, [parce que] la morale a tout envahi. Les riches sont devenus durs et les pauvres haineux » p.147. Le moralisme est né avec Victor Hugo « qui installe son chevalet sur le rocher de Guernesey et pendant 18 ans, peint [l’empereur Napoléon III] comme un monstre. Résultat : Napoléon III est un monstre. L’histoire est un toutou » p.164. Jean Dutourd conforte l’idée que j’ai en général de Victor Hugo. La fin du XXe siècle et le début du XXIe poursuivent cette déplorable tendance, accentuée encore par le panurgisme éhonté des réseaux sociaux.

Dutourd, moraliste lui-même côté conservateur, ne manque pas d’égratigner la bigoterie hypocrite de l’époque Victoria en Angleterre, égratignant au passage « la funeste éducation bourgeoise que reçoivent les demoiselles anglaises dans les pensions d’aujourd’hui. Sous couleur de faire d’elles des personnes bien élevées, on tue les vertus par lesquels se distinguaient jadis les filles de qualité : fierté, auteur, audace, conscience de ce qui vous est dû, et même esprit critique » p.96.

Un bon roman policier qui écume la culture au galop.

Jean Dutourd, Mémoires de Mary Watson, 1980, J’ai lu 2001, 286 pages, €4.18, e-book Kindle €6.49

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Henri Pourrat, Le chasseur de la nuit

Un roman paysan au pays de la fourme d’Ambert, patrie de l’auteur et aujourd’hui partie du parc naturel régional du Forez dans le Puy-de-Dôme. L’auteur raconte les terreurs du terroir, tel le chasseur de la nuit. Il est celui qui guette, au coin d’un bois ou dans les lieux sombres, les humains infatués qui voudraient narguer le destin ou transgresser la nature. Une vieille sorcière le craint, tout comme la vieille Dietre, mère du gars Célestin, qui lui a ravi son mari d’un coup de fusil. A la campagne, le fusil demeure la crainte des femmes en même temps que l’orgueil des hommes. Orgueil qui est un péché capital de Dieu, mais surtout puni par la pente naturelle des choses.

Saisis à respectivement 11 et 13 ans, Amélie et Célestin se prennent d’amitié puis d’amour. Ils grandissent dans les jas, ces hauts d’été où l’on parque les bêtes la nuit avant de les lâcher le jour vers les pâturages du chei, ce chaos de granit au-dessus de la vallée et du village. Constamment dans la nature, ils sont saisis par le vent, l’odeur des herbes, les couleurs des fleurs, l’amitié ou la grogne des bêtes. La pluie transit Célestin, à peine couvert d’une chemise ouverte souvent rapiécée ; mais c’est un garçon, il prend de ces élans de vitalité qui le poussent à transgresser les interdits et même les conseils. Il manque de perdre le troupeau dans un orage, il manque d’être malade de froid au sein du brouillard, il manque de rester coincé dans une fente où il a poursuivi un renard, il manque d’être tué par une vipère sur laquelle il a couru pieds nus… Mais c’est Célestin, un garçon sain qui a de l’intelligence et qu’Amélie sait contrôler – lorsqu’il est avec elle.

Nous suivons étape par étape les deux enfants qui deviennent adolescents puis jeunes gens. Le père d’Amélie veut marier sa fille à un cousin qui apportera des terres, pas question qu’elle épouse qui bon lui semble, ah mais ! Ce machisme tranquille du pater familias chrétien issu des Romains a encore de beaux jours devant lui en ces années du début du siècle XXe. La guerre de 14 fait rage, puis se termine, les beaux partis sont rares car le plus souvent morts. Célestin est trop jeune pour y avoir participé, et le cousin trop vieux pour y avoir été engagé. Amélie s’obstine, elle ne veut que Célestin. Mais celui-ci doit trouver un état pour les faire vivre, malgré le père s’il se bute encore passés les 21 ans de la belle et sa majorité. Il crée une scierie près du village avec l’aide d’un vieux parent qui l’a observé grandir et le juge entreprenant.

Le chasseur noir, celui de la nuit, n’est pas la seule crainte des gens en ces temps reculés et pourtant encore proches – celui de nos grands-parents. Les cancans du village, où tout le monde s’observe et se juge, où tout le monde, au lavoir ou au café, chuchote dans le dos les seules informations d’intérêt puisqu’il n’existe encore ni radio, ni télé, ni Internet, les rancœurs personnelles, les fréquentations des jeunes, les querelles de famille, les secrets ancestraux, l’avidité de terre et d’argent – tout cela compose un monde d’avant qui n’était pas mieux – mais peut-être pire. Avec le travail incessant des bêtes à soigner et nourrir, des fromages à faire chaque jour, le labeur harassant aux reins du foin à faucher et à rentrer à la fourche sur le char avant l’orage inévitable en été, la mort qui rôde avec les vipères, les crises cardiaques, les accidents. Henri Pourrat décrit l’écologie vécue, au ras de la glèbe, et pas fantasmée par des urbains anorexiques enfumés de théories. Un roman à méditer pour éviter les illusions du grand retournement…

Le seul plaisir des hommes, après l’amour (interdit avant mariage) et l’alcool (mal vu), est la chasse. Il faut être adulte pour qu’on vous confie un fusil, il faut avoir les moyens pour en acheter un avec ses cartouches, à la Manufacture des armes et cycles de Saint-Etienne (devenu Manufrance), dont le catalogue fait rêver. Mais quel rêve pour un gamin ! Un rêve d’indépendance, de prédation, de chasseur. Ce n’est pas tuer qui fait plaisir, sauf aux pervers, tuer au contraire donne toujours un regret pour cette vie si légère prise d’un coup. Chasser, c’est bien autre chose, la communion avec la montagne, les espaces. « Leur chasse, ce n’est pas le maniement de fusil et de poudre, ni non plus ce gibier qu’on tue. La mort d’un pauvre lièvre ? Comme dit Célestin, ‘on ne pense pas à ça’. C’est cette poursuite, cette bataille avec des bêtes vivantes, et toute la campagne. Il leur faut partir, entrer dans cette bataille, marcher, fouiner ; ils s’intéressent à tout, à la rosée, parce qu’elle empêche le chien de sentir les traces ; au soleil qui sort, parce que le lièvre voudra aller se sécher sur le tas de pierres, au bord du champ. La joie d’aller à l’aventure, dans le brouillard qui bouche tout et qui mouille, ou dans le froid de l’air tout plein de rose, de retrouver dans ces sorties du matin l’herbe mouillée, les arbres alourdis de nuit. La chasse, c’est la façon qu’a Célestin de retourner au Chei de l’Aigle, d’échapper aux gens et aux ennuis qu’ils se font les uns aux autres » p.182. Je ne suis pas chasseur tueur, mais je comprends. La randonnée, le trek, la chasse photographique, l’observation des animaux, sont du même ordre. Nous sommes tous restés si longtemps des chasseurs-cueilleurs – quelques 190 000 ans avant que ne survienne l’agriculture et l’élevage – qu’il nous en reste quelque chose dans nos gènes, notre physiologie, nos goûts de nature.

Henri Pourrat, natif d’Ambert en 1887, a vécu cette période-là dans cette nature-là et sait admirablement écrire les détails du paysage et du climat, d’une langue drue et fruitée, gourmande. Il sera Grand prix du roman de l’Académie française pour Gaspard des montagnes en 1931 avant de collecter les contes populaires d’Auvergne dont il publiera pas moins de treize volumes.

Henri Pourrat, Le chasseur de la nuit, 1951, Livre de poche 1975, occasion €15,36 e-book Kindle €12,99

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Le Président d’Henri Verneuil

Tourné d’après le roman de Georges Simenon écrit en 1957, un brin arrangé, ce film tombe en porte-à-faux. Il raconte la politique politicienne de la IVe République, ses combinaisons de couloir, son affairisme, le je-m’en-foutisme général pour l’intérêt général qu’un général, justement, va balayer d’un revers de képi en 1958. Des pratiques « parlementaires » qui sont un nœud d’égoïsmes, dont le parti écologiste français donne d’ailleurs de nos jours la meilleure illustration. Ce ne sont que postures, répliques de théâtre moralisateur, egos surdimensionnés, n’oubliant surtout jamais leurs petits intérêts particuliers.

Sorti en 1961, après trois ans de Ve République, on ne sait pas qui ce film veut convaincre. Malgré ses défauts, l’option présidentialiste de la Ve réduit l’instabilité et les appétits narcissiques des « élus » – qui le sont souvent bien plus par vanité que par souci de servir la nation. Le président (Jean Gabin) cite cette réponse faite par Georges Clémenceau à son petit-fils à propos des politiciens intègres : « Il y a aussi des poissons volants, mais qui ne constituent pas la majorité du genre ». Le recours à l’autorité d’un seul permet de mettre au pas ces ambitions trop personnelles. Sous la IVe, le « président » n’est que le premier du Conseil des ministres, autrement dit un Premier ministre. Le président de la République est au-dessus de lui même s’il est réduit à inaugurer les chrysanthèmes, selon la formule consacrée.

Émile Beaufort, ancien président du Conseil, dicte ses mémoires à 73 ans, la vieillesse venue (on vieillissait tôt à cette époque, après avoir subi la guerre de 14). Un brin De Gaulle dans son attitude et ses aphorismes bien balancés, il se remémore ses années de pouvoir et les avanies qu’il a dû subir pour défendre l’intérêt de la France contre les requins de la finance et de l’industrie comme du pétrole, tous inféodés au grand large de qui vous savez. Et notamment comment la France a perdu d’un coup de spéculation 3 milliards…

A cette époque de frontières fermées et de règles douanières, le petit monde de l’industrie et de l’agriculture vivait de ses rentes de monopole en clientèle protégée et n’innovait surtout pas. La perte de compétitivité inévitable avec les ans obligeait à des dévaluations régulières du franc afin d’ajuster les prix de ce qu’on exportait avec les prix mondiaux. Cela afin d’éviter le chômage, donc les grèves, donc l’agitation parlementaire et le renversement tout aussi régulier des gouvernements – où les mêmes revenaient sous d’autres fonctions ministérielles. C’est donc à une dévaluation massive du franc que se résous Beaufort, quinze ans auparavant ; il évoque 33 %, il transige à 22 %. Pour éviter les fuites et la spéculation, il s’en entretient comme il se doit – mais dans sa loge de théâtre – avec son ministre des Finances (Henri Crémieux) et avec le gouverneur de la Banque de France (Louis Seigner). Au lieu de procéder dès le lendemain, il attend le lundi suivant. La spéculation commence en Suisse, à Zurich, les ordres passés par une seule banque.

C’est curieusement celle de la famille de l’épouse de son plus proche collaborateur, le jeune et ambitieux chef de cabinet Philippe Chalamont (Bernard Blier), 38 ans (avec encore des cheveux). Ce dernier, convoqué, jure qu’il n’en a parlé à personne – sauf à sa femme. Fatale erreur ! Celle-ci s’est empressée de le répéter à sa famille , qui a spéculé grassement et sans vergogne. Outré, le président fait écrire à Chalamont une lettre où il avoue son erreur ; il la conservera pour en user quand il lui conviendra. Ce procédé était dit-on, celui du président de Gaulle envers ses Premiers ministres, une lettre de démission non datée servait à contrer le Parlement s’il avait soutenu le Premier ministre en cas de désaccord.

Beaufort empêche Chalamont de de venir président du Conseil durant quinze ans. Mais de crise en crise, les gouvernements ne parviennent plus à se former, l’option radicale de chacun, toujours monté sur ses ergots comme au spectacle et déclamant leur intransigeance à la Victor Hugo, empêche tout compromis raisonnable. Gouverner se réduit au plus petit commun dénominateur des médiocrités et des ambitions personnelles, qui ne changent rien au système ni aux intérêts acquis des Deux cents familles de la haute banque et de la grosse industrie qui siègent à l’Assemblée. Lorsque Chalamont, qui sait nager en Jadot et parler en Mélenchon, est pressenti par le président de la République pour former un nouveau gouvernement, il sait que le vieux Beaufort peut ressortir cette fameuse lettre d’aveu et faire un scandale monstre. Aussi va-t-il le voir le soir, incognito, à la veille de donner sa réponse.

Beaufort le reçoit devant sa cheminée et le sonde. Chalamont, toujours retors croit le flatter en reprenant à son programme le projet d’union douanière européenne porté quinze ans auparavant par Beaufort, à laquelle il s’était opposé pour conserver les intérêts des industriels, mais à laquelle il s’est rallié pour préserver les mêmes intérêts des mêmes industriels qui, cette fois, ont changés. Quand on appartient au parti centriste, l’absence complète d’idéologie permet toutes les hypocrisies et toutes les combinaisons avec les autres. Beaufort, en politicien à l’ancienne, mélange de Clémenceau et d’Aristide Briand avec un zeste de De Gaulle, est écœuré de ce serpent qui sait si bien se faire caméléon, affiché de gauche mais faisant une politique de droite. Il l’enjoint de renoncer à se présenter à la présidence du Conseil. Mais, comme il sait que les vrais hommes savent forcer le destin, il brûle la lettre d’aveu. Il ne s’en servira jamais, seulement comme une conscience suspendue au-dessus de la tête de Chalamont. Si celui-ci avait passé outre et franchi le Rubicon, comme le fit De Gaulle en 1940 (et le personnage de Simenon), il serait devenu président et nul n’aurait jamais entendu parler de sa trahison – pas même peut-être dans les Mémoires que Beaufort entreprend de dicter à Mademoiselle Milleran (Renée Faure) avec deux L et pas deux T comme un certain politicien de la IVe trop connu.

Le style « patriarche » du président correspondait à la fois à l’époque (avant mai 68), au désir d’ordre de,la société (après le putsch militaire d’Alger et la chienlit de la IVe République incapable de gouverner), et à la personnalité tant de l’acteur Jean Gabin (né en 1904 comme son personnage) que du dialoguiste Michel Audiard, célèbre par ses aphorisme bien assénés. Aujourd’hui, c’est un morceau de choix, une nostalgie pour les adeptes du « c’était mieux avant » (qui montre combien ça ne l’était pas) et un exemple pour les présidents d’aujourd’hui face aux politiciens portés à la chikaya et aux égoïsmes bien trempés de bonne conscience.

DVD Le Président, Henri Verneuil, 1961, avec Jean Gabin, Bernard Blier, Renée Faure, Alfred Adam, Louis Seigner, Gaumont 2020, 1h43, €12,77 Blu-ray €15,99

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Bernard Clavel, La maison des autres

En 1937, Bernard Clavel a 14 ans ; il entre comme apprenti pâtissier à Dole pour deux ans. Il romance sa propre histoire sous le nom de Julien Dubois dans ce premier tome d’une saga populaire. Lorsqu’il entre chez les Petiot, il est chargé de la plonge et des courses, de remonter le charbon de la cave et de chauffer le four. Tout cela pour un salaire de misère puisqu’il n’est pas encore ouvrier. Il apprend le métier. Et avec lui les hommes et la vie.

Julien est fils de boulangers pauvres qui doit travailler bien qu’il soit doué à l’école. Pâtisser a ses joies, la chaleur du four et de l’équipe sous les ordres du chef, la bonne odeur des croissants qu’il faut livrer chaque main et dont on ajoute deux ou trois au panier de commande pour les manger en route, les courses à vélo pour livrer les particuliers et les hôtels, les pourboires en nature ou en argent. La vie en commun a ses satisfactions comme de filer en douce le soir par les toits pour aller boxer, en amateur, avec les autres apprentis, le bonheur de sentir son corps, déjà « mince et très musclé » à 14 ans. Les relations sociales apprennent à se tenir, à réagir, à être un homme.

Le patron Petiot est un petit-bourgeois conservateur âpre au gain, ancien combattant de 14-18 et résolument contre « la racaille », dont les communistes sont les pires, appelés au Parlement par le Front populaire et dont la CGT est le fer de lance syndical. Julien, dont l’oncle Pierre est anticlérical donc plutôt de gauche, sait qu’il doit se défendre contre l’exploitation et prend sa carte. Rien de révolutionnaire mais le désir de voir le droit (encore mince) s’appliquer équitablement.

C’est que l’existence d’apprenti avant-guerre n’est pas de tout repos : lever à 4 h pour chauffer le four, sa laver torse nu avec les autres, même l’hiver, à la fontaine de la cour pour se réveiller, enfournage des croissants du matin pour les livrer avant 8 h aux hôtels et cafés, préparation des gâteaux, vacherins et bûches selon la saison, du chocolat glacé à livrer aux cinémas le soir. Entre temps les clients à livrer, à vélo, avec le risque constant de renverser la marchandise fragile – ce qui arrive deux fois en deux ans à Julien. Coucher vers 11 h, quand le travail est fini, le nettoyage, les ultimes livraisons. Les repas sont pris en commun et assez roboratifs, des biftecks et des pâtes, des légumes, de la tarte aux pommes le dimanche. Le dortoir est cependant rempli de punaises, impossibles à éradiquer car au-dessus du four dont une couche de sable leur permet de se planquer. Un seul jour de repos par semaine, le mardi pour Julien, ce qui lui laisse le temps d’aller voir son oncle et sa tante à vélo, mais pas ses parents, trop loin.

D’ailleurs, lorsqu’il revient chez eux, dans la maison familiale, il s’ennuie vite. Son univers d’enfant lui paraît lointain et tous ses copains sont éparpillés, certains continuant au lycée et ne voulant plus frayer avec un laborieux, d’autres pris par d’autres relations et les filles. Julien fait du vélo, des agrès, nage à la piscine. Il est plus heureux à pêcher le brochet dans le Doubs avec son oncle Pierre et la chienne Diane. Il retrouve presque avec plaisir la chiourme, Chez Petiot, le patron irascible qui fait de lui souvent son bouc émissaire, la patronne cauteleuse qui admire sa jeunesse mais ne lui passe rien, le chef bienveillant qui le traite en jeune frère, le second Victor très blagueur, et l’autre apprenti Maurice, un vrai copain de boxe.

Mais l’oncle Pierre meurt d’un anévrisme, à 61 ans, et sa tante part vivre chez leur fils. Maurice termine son apprentissage et est remplacé par Christian, le nouvel apprenti pas encore pubère. Victor trouve une place et part lui aussi. Jusqu’à la guerre qui s’invite et fait partir le chef, mobilisé, et le nouvel ouvrier Édouard, un sale type qui aime à dénoncer. Julien, qui a vu sur l’invitation de plombiers, une fille couchée nue avec un homme dans une chambre d’hôtel, en est obsédé. Elle l’a reconnu et il l’invite, pressé de conclure. Ce qu’ils feront un soir dans la chambre de la fille, sous les toits. Pour lui, qui a 15 ans, c’est la première fois ; Hélène en a 26 et elle le trouve « bien foutu » pour son âge, même s’il s’est vieilli d’un an et demi pour faire plus viril. Il la reverra quelques fois mais elle a déjà un fils de 8 ans et partira pour un nouveau poste. Lui rêve d’une passante de 16 ans qu’il suit dans la rue et qui ressemble à Marlène Dietrich, qu’il dessine mais qu’il n’abordera jamais.

Ainsi grandit le jeune Julien, il fait son trou dans la société, il devient un homme. C’est raconté avec pudeur et une vraie empathie et le roman se lit avec enthousiasme. A l’issue de son apprentissage, Julien ne reste pas chez les Petiot, il a trop de mauvaises souvenirs du patron. Il met celui-ci en difficulté car il est resté le seul avec le nouvel apprenti, tous les autres ayant été mobilisés, mais c’est ainsi. A trop exploiter les gens tout en les insultant, on suscite la rébellion. Julien a trouvé par ses parents une place d’ouvrier pâtissier à Lons-le-Saunier. Il est trop jeune pour être mobilisable, mais la guerre peur durer…

Bernard Clavel, La maison des autres – La grande patience 1, 1962, J’ai Lu 2001, 576 pages, occasion €1,62

Bernard Clavel, Oeuvres tome 2 – La grande patience, Omnibus 2003, 1216 pages, €19,99

Bernard Clavel déjà chroniqué sur ce blog

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La vertu est effort qui s’oppose à la cruauté, dit Montaigne

Le long, bavard et digressif chapitre XI du Livre II des Essais s’intitule « de la cruauté » mais il traite avant tout de la vertu. « Il me semble que la vertu est chose autre et plus noble que les inclinations à la bonté qui naissent en nous », écrit Montaigne. L’innocence n’est pas vertu, comme le croient avec niaiserie les cléricaux qui confondent le péché surmonté avec celui ignoré.

« Mais la vertu sonne je ne sais quoi de plus grand et de plus actif que de sa laisser, par une heureuse complexion, doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison. » Elle demande un effort. L’homme de bien n’est pas l’homme vertueux car il reste en son état, alors que le second le surmonte. Nietzsche reprendra ce thème, qui vient des stoïciens et des épicuriens, pour prôner le sur-homme : celui qui s’est surmonté par sa vertu. Métellus, sénateur romain, disait selon Montaigne : « que c’était chose facile et trop lâche que de mal faire, et que de faire bien où il n’y eût point de danger, c’était chose vulgaire ; mais de bien faire où il y eût danger, c’était le propre office d’un homme de vertu. » On ne saurait mieux dire que la vertu n’est pas un tempérament mais une lutte. Ce pourquoi Montaigne déclare préférer le jeune Caton, qui fit l’effort de se déchirer les entrailles pour échapper au tyran, à Socrate, dont la raison était trop puissante pour qu’il puisse céder aux vices.

Il est « plus beau (…) d’empêcher la naissance des tentations, et de s’être formé à la vertu de manière que les semences mêmes des vices en soient déracinées, que d’empêcher à vive force leur progrès et, s’étant laissé surprendre aux émotions premières des passions, s’armer et se bander pour arrêter leur course et les vaincre ; et que ce second effet ne soit plus beau encore que d’être simplement garni d’une nature facile et débonnaire, et dégoûtée par soi-même de la débauche et du vice, je ne pense point qu’il y ait doute. » Autrement dit, l’éducation qui forme avant la loi qui oblige, car l’innocence vierge n’est pas vertu : « exempt de mal faire, mais non apte à bien faire », résume Montaigne. La « défaillance corporelle » peut expliquer la chasteté, « la faute d’appréhension et la bêtise » peuvent expliquer le mépris de la mort ou la patience devant les infortunes. L’attitude inepte de la pétasse qui prend des photos devant le tsunami en 2004 est édifiant à cet égard ! Montaigne se met lui-même en cause : « J’ai vu quelquefois mes amis appeler prudence en moi ce qui était fortune [chance] ; et estimer avantage de courage et de patience ce qui était avantage de jugement et opinion ».

Mais cette complexion particulière tient à « la race » – qui veut dire la lignée. « Elle m’a fait naître d’une race fameuse en prud’homie et d’un très bon père : je ne sais s’il a écoulé en moi partie de ses humeurs, ou bien si les exemples domestiques et la bonne institution de mon enfance y ont sensiblement aidé ; ou si je suis autrement ainsi né. » Il va de soi, nous le savons aujourd’hui, que l’hérédité joue un rôle dans la propension à être tel que l’on est ; mais nous savons aussi que l’éducation, et avant tout l’exemple des parents (surtout le père pour le garçon, qui est un modèle viril), est cruciale ; plus que l’époque et les circonstances qu’évoque Montaigne à la fin. Jusqu’à constituer une seconde nature. « Je trouve (…) en plusieurs choses, plus de retenue et de règle en mes mœurs qu’en mon opinion, et ma concupiscence moins débauchée que ma raison. » Nous pouvons en effet avoir des idées libérales sur les mœurs mais ne pas jouir sans entraves pour autant.

C’était flagrant après mai 1968 : tout était possible, tout ne fut pas fait. On pouvait aller nu sur les plages, mais ne pas sauter sur la première (ou le premier) venu ; voir au cinéma ou dans les livres des partouzes sans jamais s’y essayer – poussons la provocation : lire Matzneff au fil des années sans être tenté de devenir pédocriminel. Seuls ceux qui ont peur d’eux-mêmes, de leurs propres vices, voient les autres comme vicieux ; ils ont les yeux sales. Pas les gens normaux, qui forment très heureusement la majorité, encore moins les vertueux. Montaigne cite Aristippe devant « trois garces » offertes par le tyran Denys qui les renvoie sans les baiser, Epicure adepte de la bonne chère mais qui savait se contenter de pain bis et d’un peu de fromage, Socrate qui aimait les beaux éphèbes sans pour autant les consommer : ils donnent l’exemple.

Le pire vice est pour Montaigne la cruauté – envers les humains et envers les animaux. Il est par là très moderne, et peut-être cela veut-il dire « civilisé » si l’on en croit les exactions des brutes incultes russes sur les femmes et les enfants d’Ukraine. « Je hais, entre autres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par jugement, comme l’extrême de tous les vices », écrit notre philosophe périgourdin. Car Montaigne est empathique : « je me compassionne fort tendrement des afflictions d’autrui », dit-il. Il aurait fait un bon père si ses petits eussent vécu, car l’enfant ne demande simplement qu’attention et exemple. La torture des criminels ou des prisonniers fait horreur à Montaigne. « Quant à moi, en la justice même, tout ce qui est au-delà de la mort simple me semble pure cruauté ».

Son époque de guerre civile pour cause de divergences religieuses était propice à s’habituer à la violence et à accomplir tous ses fantasmes de cruauté. « Je vis en une saison en laquelle nous foisonnons en exemples incroyables de ce vice [la cruauté], par la licence de nos guerres civiles ; et ne voit-on rien aux histoires anciennes de plus extrême que ce que nous en essayons tous les jours. Mais cela ne m’y a nullement apprivoisé. » Jouir de la souffrance des autres est le pire vice qui soit ; c’est se placer hors de l’humanité et des bêtes même, qui ne tuent pas par vice. « Nature a, ce crains-je, elle-même attaché à l’homme quelque instinct à l’inhumanité ». Mais, s’il est croyant, pourquoi ne pas en accuser Dieu, qui nous aurait créé à son image, disent les textes ? D’ailleurs, « les naturels sanguinaires à l’endroit des bêtes témoignent une propension naturelle à la cruauté », énonce Montaigne. Lui chasse, par passion de la traque, mais relâche volontiers ses proies.

Il ne croit pas à la métempsychose qui fait un « cousinage » entre nous et les bêtes, comme les anciens Egyptiens et les druides gaulois. Mais il y a « un certain respect qui nous attache, et un général devoir d’humanité, non aux bêtes seulement qui ont vie et sentiments, mais aux arbres mêmes et aux plantes. Nous devons la justice aux hommes, et la grâce et la bienveillance aux autres créatures qui y peuvent être sensibles. Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle. » Voilà une écologie véritable, non bêlante mais raisonnée, non moutonnière mais humaine !

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

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J’aime les livres, dit Montaigne

Le philosophe périgourdin consacre tout le chapitre X du Livre II de ses Essais aux « livres ». Ce sont ceux de sa « librairie », mot ancien pour désigner la bibliothèque, qu’il avait établie dans une tour de son château de Montaigne et que l’on peut visiter encore (les livres n’y sont plus, dévorés par les rats, les pillages et les guerres).

Pourquoi cet amour des livres pour un homme d’action ? Parce qu’il n’a pas de mémoire : « Et si je suis homme de quelque lecture, je suis homme de nulle mémoire », écrit-il (en français contemporain). « Car je fais dire aux autres ce que je ne puis si bien dire, tantôt par faiblesse de mon langage, tantôt par faiblesse de mon sens. » Finaud, pour égarer et juger le lecteur, Montaigne avoue parfois citer sans le dire, pour voir comment les gens vont réagir. Et il se réjouit de les voir éreinter tel grand auteur, qu’ils n’ont pas reconnu ! « J’ai à escient omis parfois d’en marquer l’auteur, pour tenir en bride la témérité de ces critiques hâtives qui se jettent sur toutes sortes d’écrits, notamment jeunes écrits d’hommes encore vivants, et en vulgaire, qui autorise tout le monde à en parler ». Combien encore actuelle est cette façon ironique de faire ! Combien de bêtises sont proférées par ceux qui n’ont pas reconnu un maître pourtant reconnu dans la phrase d’un quidam qu’ils critiquent à l’envi ! C’est encore pire sur les réseaux que dans la presse – même l’ignorance se démocratise sans gêne. « Je veux qu’ils donnent une nasarde à Plutarque sur mon nez, et qu’ils s’échauffent à injurier Sénèque en moi ».

Les livres servent à comprendre et acquérir connaissance, ou à se divertir. Encore faut-il qu’ils soient lisibles, et les auteurs, même anciens et reconnus, ont parfois des défauts. Il ne faut pas se prendre la tête, dit Montaigne, et ne lire que ce qui vous convient. « Je souhaiterais bien avoir plus parfaite intelligence des choses, mais je ne la veux pas acheter si cher quelle coûte. Mon dessein est de passer doucement, et non laborieusement, ce qui me reste de vie.Il n’est rien pour quoi je me veuille rompre la tête, même pour la science, de quelque grand prix qu’elle soit. Je ne cherche aux livres qu’à m’y donner du plaisir par un honnête amusement ; ou si j’étudie, je n’y cherche que la science qui traite de la connaissance de moi-même, et qui m’instruise à bien mourir et à bien vivre. » Bien vivre pour bien mourir – tel est le mantra de Montaigne. Ne pas se casser la tête mais assimiler ce qu’on peut, sans plus. Une sagesse du juste milieu qui sait vivre. Ce pourquoi je n’ai jamais pu lire Hegel ni ses épigones, qui s’enorgueillissent de leur style obscur et alambiqué, croyant ainsi être plus savants. « Je ne fais rien sans gaieté », dit-il encore. « Les difficultés, si j’en rencontre en lisant, je n’en ronge pas mes ongles ; je les laisse là, après leur avoir fait une charge ou deux ». Si ce livre me fâche, j’en prends un autre – c’est ainsi qu’il faut vivre avec la lecture et non pour elle.

Montaigne reste classique ; il n’aime rien mieux que les auteurs établis. Il a déjà assez peu de temps à vivre pour se perdre dans les futilités de son époque, qui passeront aussi vite que la mode. Seul ce qui reste est digne d’intérêt et peut apprendre à vivre. « Je ne prends guère aux nouveaux, pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides », dit-il. Il préfère les Romains aux Grecs, trop puérils selon lui, et « entre les livres simplement plaisants, je trouve, des modernes, le Décaméron de Boccace, Rabelais et les Baisers de Jean Second (…) dignes qu’on s’y amuse ».

Suivent plusieurs pages sur ses goûts, dont Ésope et ses Fables, « en la poésie Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace », pour les historiens et moralistes Plutarque et Sénèque. Quant à Cicéron, « sa façon d’écrire me semble ennuyeuse(…). Car ses préfaces, définitions, partitions, étymologies, consument la plupart de son ouvrage ; ce qu’il y a de vif et de moelle, est étouffé par ses longueries d’apprêt. » C’est le défaut de l’éducation jésuite en France d’avoir acclimaté ce style droit issu du latin de Cicéron, ce qui fait que, même de nos jours chez les journalistes passés par l’école laïque, habitude est restée de remonter aux calendes grecques et de gloser sur les définitions des termes avant de parler tout simplement du sujet. Ce n’est pas le cas dans les journaux anglo-saxons. « Les historiens sont ma droite balle : ils sont plaisants et aisés ; et quant et quant l’homme en général, de qui je cherche la connaissance, y paraît plus vif et plus entier qu’en nul autre lieu. » Donc Plutarque, Diogène Laërce, César pour les Romains, et Froissard, Philippe de Commines, et du Bellay pour les modernes.

Montaigne dit ce qu’il pense, ce qu’il aime et comment il use de ses lectures. Une leçon pour chacun et pour aujourd’hui, sans aucun doute.

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Il faut faire corps avec ses armes, dit Montaigne

Montaigne parle de tout en ses Essais. Le chapitre IX du livre II porte sur les « armes des Parthes ». C’est en technicien militaire que notre philosophe analyse. Aristocrate, son métier est celui des armes.

Il dit que trop souvent l’équipement est pesant et mal adapté, plus pour la défense que pour l’attaque. Ainsi l’armure, impossible à porter longtemps en raison de son poids, et qui vous rend impuissant comme une tortue retournée si vous tombez de cheval. Au contraire des Gaulois qui combattaient quasi nus, portés à vaincre plutôt à se défendre – tout comme Alexandre (le Grand). Ce pourquoi « c’est une façon vicieuse de la noblesse de notre temps, et pleine de mollesse, de ne prendre les armes que sur le point d’une extrême nécessité, et de s’en décharger aussitôt qu’il y a tant soit peu d’apparence que le danger soit éloigné. » D’où le désordre en cas de nouvelle attaque, les uns étant prêts et déjà rompus, d’autres non qui le seront à leur tour.

« Le jeune Scipion [disait] que ceux qui assaillaient devaient penser à entreprendre, non pas à craindre ». La meilleure défense est l’attaque, comme la meilleure économie est le développement. Qui veut vaincre doit avancer, non attendre. Nous pouvons aisément appliquer ces préceptes des armes à ceux qui nous préoccupent aujourd’hui : le climat, l’énergie, l’écologie. Défendre, conserver, protéger, c’est se vêtir d’une armure – et ne plus rien faire par peur d’offenser ; aller de l’avant, proposer, adapter, c’est vivre léger – et apprivoiser le changement. Le jeune Scipion « dit aussi à un jeune homme qui lui faisait montre de son beau bouclier : ‘il est vraiment beau, mon fils, mais un soldat romain doit avoir plus de fiance en sa main dextre qu’en sa gauche’. » Notre gauche, aujourd’hui, est réactionnaire, voulant tout empêcher, tout garder en l’état des « zacquis » comme on disait du temps de Mitterrand et comme pleurent les mystiques de Gaïa maintenant. Notre main dextre est faible, raidie en droitisation extrême par peur de tout ce qui peut survenir, ce qui ne vaut guère mieux.

User des deux mains est sagesse, chacun pour ce qu’elle peut. « Il n’est que la coutume qui nous rende supportable la charge de nos armes ». S’entraîner, maintenir sa forme et son moral, voilà ce qui importe. L’habitude aguerrit. Pour la guerre comme pour le climat. Vivre avec est ce qu’il faut ; s’y adapter, prendre l’initiative du changement.

En guerriers, les Parthes tiennent une juste mesure – l’idéal de Montaigne – en caparaçonnant leur corps d’armures souples et leurs chevaux de plaques de cuir articulées.

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Hervé Bazin, Madame Ex

Chronique d’un divorce en 1965 ; il dure dix ans. Le temps pour la délaissée de bien s’enfoncer dans son aigreur, le temps pour l’envolé de refaire une vie ailleurs. Malgré – et avec – les quatre enfants dont la garde partagée fait l’objet d’une bataille de chiffonnier. Non que la mère les « aime » pour eux-mêmes, mais ils sont sa chose, issus de son ventre. Quant au père, n’en déplaise aux femmes, il aime ses enfants, les voir grandir, les embrasser : Léon 17 ans, Agathe 15 ans, Rose 13 ans et Guy 9 ans.

S’il quitte le foyer, c’est qu’il étouffe avec une épouse agressive, maladroite, qui ne travaille pas. Une « pintade ». Vingt ans avec elle, ça suffit. Louis a rencontré Odile, de vingt ans plus jeune mais nettement plus dynamique, plus moderne. L’autre, Aline, est « butée, tatillonne, exigeante, ombrageuse, toujours insatisfaite (…) décourageante au possible ». Avec des comportements de commère, de provinciale, de très petite-bourgeoise. « Bêtifiante avec ça, branchée sur le cancan, le timbre-prime, la blancheur Machin, les soucis de cabas ». Irréprochable du sexe, mais harpie. Louis est mou, évite les conflits, parfois volage. Il est artiste, il peint, tout en vendant du papier peint comme commercial d’entreprise. Il est seul à entretenir la maison, la payer, la meubler, la nourrir. Divorce-t-on par tempérament ? Ouï, sans doute, incompatibilité d’humeur est la qualification. « On ne guérit pas d’un tempérament », note l’auteur.

Aline, vexée d’être laissée, engage une guérilla sur tout : la garde des enfants, les horaires de visite, la pension, les vacances. Elle perd toujours car elle est dans son tort, mais Louis veut la paix et lui accorde trop ; elle en profite, en rajoute, rameute la famille, les voisins. Les enfants se partagent entre Papiens et Mamiens, inféodés à l’une ou à l’autre, endoctrinés surtout par elle. Car Louis, le père, a une autre vie à vivre et veut tirer un trait. Pas Aline, névrosée obsessionnelle qui n’a que son combat pour exister. Elle n’est plus Madame Davernelle mais Madame Ex.

Croyez-vous qu’elle chercherait un travail ? Pas le moins du monde. Elle se veut mère entretenue et pinaille sur les sous. Referait-elle sa vie comme certaines ? Pas le moins du monde. Elle se veut Mater dolorosa, victime, oh, surtout Victime à majuscule aux yeux de tous. A plaindre, à geindre, à feindre. Nul n’est dupe et tous se lassent, mais elle persiste. Hervé Bazin n’est pas tendre pour la mère délaissée, même s’il n’encense pas le mari. Rien de plus normal : sa propre mère était sans amour, névrosée autoritaire, une vraie Folcoche, déformée et amplifiée dans Vipère au poing.

Il décrit le divorce de ces années soixante, incongru socialement, réprouvé par l’Église, empêché de multiples façons par les loi et les procédures. Il faut sans cesse plaider, justifier, quémander – et payer : l’avocat, l’huissier, l’avoué. On ne cesse de payer pour avoir justice dans ce pays de bourgeois de robe qui ont fait la Révolution pour en profiter.

Curieusement, le couple traverse mai 68 et ses crises existentielles comme s’ils n’existaient pas. Pourtant parisien, aucun échos des « événements » ne vient troubler le face à face psychotique des deux ex. Pas même le féminisme des enragées seins nus qui revendiquent de ne plus faire la vaisselle ni de laver les chaussettes des militants mâles sur les barricades. Aucun échos non plus chez les enfants, resté bien sages en politique.

L’histoire est publiée en 1975, année où Giscard réforme le divorce par la loi n°75-617 du 11 juillet. Un roman pour le dire, pour appuyer la réforme, pour soutenir les époux qui veulent se séparer sans drame ni procédures compliquées. Dès lors, ne resteront que le consentement mutuel, la rupture de vie commune ou la faute due à une « peine infamante ». C’est plus simple, plus net, plus réaliste. C’est encore plus simple depuis la réforme du 26 mai 2004 où le consentement mutuel prime et la faute s’estompe. Jusqu’en 1975, le consentement mutuel n’était pas admis et il fallait monter sur ses ergots, envoyer des lettres d’insultes, accumuler les preuves d’agressivité. C’est toute cette absurdité que met en scène Bazin. Il montre combien ces façons de faire archaïques minent les personnalités, les enferment dans le déni, la paranoïa victimaire.

Rien que pour cela, son roman se lit aujourd’hui très bien, mordant, précis, se plaçant successivement du point de vue de chacun, enfants compris. Il faut dire qu’Hervé Bazin a divorcé trois fois et a eu sept enfants ! Il est décédé en 1996 à 84 ans ; son dernier fils avait 10 ans.

Hervé Bazin, Madame Ex, 1975, Livre de poche 1977, 351 pages, €7,99

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L’honneur récompense mieux que l’argent, dit Montaigne

Tout le chapitre VII du Livre II des Essais est consacré aux « récompenses d’honneur ». Montaigne part de César qui donnait beaucoup à ceux qui le méritaient, mais était chiche des honneurs.

Montaigne est en faveur des honneurs qui distinguent ceux qui se distinguent, au-delà des qualités exigées de leur métier, et qui montrent plus de vertu que le commun. « C’a été une belle invention, et reçue en la plupart des polices du monde, d’établir certaines marques vaines et sans prix, pour en honorer et récompenser la vertu, comme sont les couronnes de laurier, de chêne, de myrte, la forme de certains vêtements, le privilège d’aller en coche par ville, ou de nuit avec flambeau, quelque place particulière aux assemblées publiques, la prérogative d’aucuns surnoms et titres, certaines marques aux armoiries, et choses semblables ». Les ordres de chevalerie sont établis à cette fin.

« C’est, à la vérité, une bien bonne et profitable coutume de trouver moyen de reconnaître la valeur des hommes rares et excellents, et de les contenter et satisfaire par des paiements qui ne chargent aucunement le public et qui ne coûtent rien au prince. » Ces marques de distinction flattent l’ego, tout en montrant à tous l’allégeance à qui l’a accordée. Il n’y faut point mêler les richesses car ce serait les dévaluer.

Ainsi l’ordre de Saint-Michel, du temps de Montaigne, ou la Légion d’honneur depuis Napoléon. Ce sont hochets symboliques qui placent la personne mais ne rapportent rien. Au contraire des prix littéraires qui sont plus propices à « la flatterie, le maquerellage, la trahison », énumère Montaigne lorsqu’il y a des sommes en jeu. « Ce n’est pas merveille si la vertu reçoit et désire moins volontiers cette sorte de monnaie commune, que celle qui lui est propre et particulière, toute noble et généreuse. » Il s’agit d’aider les écrivains méritants qui ne peuvent vivre de leur plume, dit-on. Mais cela s’appelle la charité, pas l’honneur. Un livre n’est pas « bon » parce qu’il plaît aux copains du jury qui veulent l’aider, mais au public. Ce pourquoi ce sont la plupart du temps des écrits de copains qui sont récompensés, le vrai talent se révélant sans les « prix », par le bouche-à-oreille qui fait les gros tirages.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

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Jean d’Aillon, Les rapines du duc de Guise

En 1585, le jeune Olivier Hauteville rentre chez lui dans la rue Saint-Martin à Paris, sur la rive droite de la Seine. Il devait présenter sa thèse au recteur de la Sorbonne, rive gauche, qui était absent malgré le rendez-vous donné. Sur la Seine, on massacre un huguenot. C’est que le royaume est divisé par la guerre des religions, le Christ étant le même pour tous mais pas l’Église. Les réformés réclament le droit pour chacun de se saisir du Livre pour le lire à leur gré, sans les interprétations et déformations intéressées des prêtres, obéissants à la puissance papale. Les cathos intégristes, en revanche, leur refusent, préférant l’ignorance et la bêtise – parce que de tradition – au libre examen, qui leur paraît du diable. Ainsi a-t-on refusé longtemps de voir que la terre était ronde et qu’elle n’était pas le centre du cosmos.

Olivier avait 9 ans lorsqu’on a massacré à la saint Barthélémy, sur ordre du roi ou du moins avec son plein consentement. Comme au Rwanda, les voisins ont égorgé, éventré et violé avec enthousiasme leurs voisins, avec un plaisir d’autant plus sadique qu’ils les connaissaient bien. Au début les protestants, considérés par l’Église comme hérétiques, donc au niveau des chiens (et même des « sous-chiens » comme disent les woke haineux d’aujourd’hui) ; ensuite indistinctement, même les catholiques comme eux, mais qui ne leurs plaisaient pas. Ils ont « naturellement » pillé leurs biens, revanche de l’envie, cette basse passion des foules que des manipulateurs avisés savent déchaîner pour arriver à leurs fins. C’est ainsi qu’agit Poutine avec les prisonniers qu’il envoie de force à l’armée en Ukraine. Non, la France n’était pas belle aux siècles précédents. A peine sortie de la guerre de Cent ans, elle a replongé dans les guerres de religion avant de se ruer dans les affres révolutionnaires puis dans les trois guerres imbéciles du XXe siècle, celle de 14, celle de 40, celle d’Indochine. L’Algérie n’était pas une guerre mais une « opération spéciale » intérieure, comme dit Poutine après Mitterrand, ministre de l’Intérieur en 1954. Les périodes intermédiaires de paix et de prospérité ont été rares, si l’on regarde l’histoire. Nous vivons peut-être la fin de l’une d’elle…

Lorsqu’Olivier parvient chez lui, c’est pour constater que sa maison a été forcée, son père et sa gouvernante tués, des papiers volés ainsi que de l’argent. Par qui ? Pourquoi ? Le père n’ouvrait qu’à ceux qu’il connaissait et la herse intérieure ne permettait pas d’entrer sans la volonté du maître de maison, alors ? Justement, le commissaire Louchard, au Châtelet, affecte de soupçonner Olivier, qui avait selon lui un mobile, hériter de suite, et les moyens, la clé permettant d’ouvrir la herse, la seconde étant aux mains de son père. D’ailleurs, cette dernière a curieusement disparu…

Le jeune homme aura du mal à se dépêtrer de cette accusation absurde et finira par comprendre, avec la naïveté de la jeunesse, qu’il a été joué pour l’empêcher de découvrir une fraude massive sur la taille. Cet impôt, duquel les Parisiens et les nobles étaient exemptés, était assis sur les biens et versé au roi via des receveurs. La fraude habituelle jouait sur les rentrées ; la fraude actuelle sur l’assiette. Curieusement, le père Hauteville avait constaté en maniant des masses de papiers, quittances et reçus divers, que de plus en plus de nouveaux nobles, comme par hasard les plus riches des paroisses, parvenaient à échapper à l’impôt en exhibant un récent certificat d’anoblissement. A qui profite le crime ? Aux receveurs ? Aux banquiers ?

Pas du tout : à la Ligue. Ces parfaits catholiques usent de tous les moyens pour affaiblir le roi Henri III, trop modéré selon eux contre les protestants. Aidés de l’Espagne, qui leur promet sans leur donner beaucoup, les Guise guignent le trône de France et ravissent peu à peu les places fortes par ralliements. Cela ne se fait pas sans bon argent sonnant et trébuchant, d’où la fraude. Les imposés payent mais ils sont rayés des listes par les supérieurs des collecteurs qui enregistrent leur supposée récente noblesse : en fait un faux scellé du faux sceau de cire verte du Chancelier. L’argent est donc détourné des caisses du roi pour aller dans celle des Guise. C’est tout cela que le père d’Olivier découvrait et, lorsqu’il eut établi un mémoire sur la fraude, il fut aussitôt assassiné.

Aidé de Nicolas Poulain, lieutenant de police au Châtelet, Olivier Hauteville va reprendre l’enquête de son père et mettre au jour le complot. Il sera épaulé par une étrange jeune femme, Cassandre, habile à l’épée et aux mensonges. Rescapée de la saint Barthélémy et recueillie en chemise tout enfant par un protestant qui l’adopte, elle veut capter les créances volées au profit d’Henri de Navarre, futur héritier du trône après Henri de Guise si le roi Henri Troisième venait à mourir. Malingre, chafouin, efféminé (bien que fort porté sur les femmes), le roi n’a pas d‘enfant. Traumatisé par sa mère, la redoutable Catherine de Médicis, qui lui préfère manifestement Henri de Guise, effaré par la saint Barthélémy qu’il ne veut surtout pas voir renaître, c’est un roi faible, plus porté à composer et à dissimuler qu’à s’affirmer. Il finira par réagir, mais trop tard, poussé aux extrêmes par sa procrastination antérieure. Il sera lui-même assassiné par un moine dominicain fanatique nommé « Clément », ce qui était une ironie.

L’auteur, qui n’est pas historien, s’appuie cependant sur les mémoires de Nicolas Poulain qui a réellement existé. Il se veut Alexandre Dumas mais ne privilégie pas comme lui l’action aux détails historiques. C’est pourquoi son roman se lit bien mais n’emballe pas. A qui veut pénétrer les arcanes du temps, il sera utile ; à qui veut se divertir, il paraîtra trop long en digressions historiques. Le détail des vêtements est minutieusement pointé, la puanteur des hommes (mais pas celle des femmes, qui ne se lavaient pas plus), les encombrements de la rue, les spadassins qu’on achète pour presque rien, l’incroyable coexistence des monnaies de diverses valeurs qu’il faut changer en jetons pour en trouver l’équivalence en valeur, les relations féodales et les passe-droits, la morgue des grands et la bassesse des petits – qui se vengent dès lors, dès qu’ils peuvent, sur n’importe qui – c’est tout ce monde du XVIe siècle finissant que décrit Jean d’Aillon dans ce premier tome d’une trilogie sur la guerre de trois Henri. Comme chacun sait – ou devrait le savoir malgré l’ignorance cultivée à l’éducation « nationale » – c’est Henri de Navarre qui gagnera, né et baptisé catholique avant de choisir la religion de sa mère, calviniste. Avant de se voir assassiné à son tour par le catho fanatique Ravaillac, catéchisé par l’Église dûment catholique et romaine sous l’influence du pape qui protégeait l’Espagne, pas vraiment « chrétienne » si l’on se réfère aux Évangiles…

Jean d’Aillon, Les rapines du duc de Guise – La guerre des trois Henri 1, 2008, Livre de poche 2010, 572 pages, €8,70

La guerre des amoureuses – La guerre des trois Henri 2

La ville qui n’aimait pas son roi – La guerre des trois Henri 3

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Il faut s’étudier soi, dit Montaigne

Dans un texte bavard, le chapitre VI du Livre II des Essais, Montaigne intitule De l’exercitation le fait de parler de lui. Il étudie sa praxis, disait-on à l’ère intello marxiste ; plus simplement dit aujourd’hui, il s’étudie : « Il y a plusieurs années que je n’ai que moi pour visée à mes pensées, que je ne contrôle et étudie que moi, ou en moi, pour mieux dire ».

Il commence par une longue digression qui veut que l’on ne connaisse bien que ce que l’on expérimente soi-même, la lecture des livres n’y suffisant pas. L’expérimentation ultime étant la mort, dont nul ne sait rien ; tout au plus peut-on en approcher ses effets : par le sommeil ou le coma.

C’est justement ce qui est survenu à Montaigne durant les « troisièmes troubles » de la guerre civile que nous appelons depuis guerre de religion. Notre philosophe s’était aller promener à cheval « à une lieue » de chez lui (environ 5 km). L’un de ses gens « grand et fort, monté sur un puissant roussin qui avait une bouche sans prise, frais au demeurant et vigoureux, pour faire le hardi et devancer ses compagnons vint à le pousser à toute bride droit dans ma route, et fondre comme un colosse sur le petit homme et petit cheval » – les envoyant bouler l’un et l’autre. Montaigne évanoui ne reprend ses sens que bien après, « deux grosses heures », dit-il. Et se réveille crachant le sang et ne se souvenant point durant un long moment, sentant « comme en songe ce qui se fait autour ». Il lui fallut bien deux jours pour récupérer, y compris la mémoire.

Il dit ce qui lui survint, sans forfanterie ni humilité, seulement pour le dire. « Ce conte d’un événement si léger est assez vain, n’était l’instruction que j’en ai tirée pour moi ; car, à la vérité, pour s’apprivoiser à la mort, je trouve qu’il n’y a que de s’en avoisiner. » Ce n’est pas un conseil de doctrine mais l’étude pratique qu’il fait de lui-même qui l’incite à le dire.

Et bien le dire n’est pas simple. « C’est une épineuse entreprise, et plus qu’il ne semble, de suivre une allure si vagabonde que celle de notre esprit ; de pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes ; de choisir et arrêter tant de menus airs de ses agitations. Et est un amusement nouveau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes du monde, oui, et des plus recommandées. » Non seulement se connaître soi-même est utile et sage, mais s’analyser est une pratique qui « amuse », tout en étant une difficile discipline. « Il n’est description pareille en difficulté à la description de soi-même, ni certes en utilité. Encore se faut-il peigner, encore se faut-il ordonner et ranger pour sortir en place. »

Les mots sont en effet un ordre arbitraire mis aux choses et une simplification caricaturale ; bien dire, c’est user de mots précis et donner suffisamment de détails pour la compréhension du contexte. Il n’est que trop facile de tomber dans la vanité ou au contraire d’en rajouter sur l’humilité. Bien se dire est tenir le chemin de crête des philosophes, ni trop, ni trop peu car, selon Horace, cité en latin, « la peur de la faute conduit au vice » – ce que résume Montaigne avec un gros bon sens : « au lieu qu’on doit moucher l’enfant, cela s’appelle l’énaser » (lui ôter le nez). « Mon métier et mon art, c’est vivre. Qui me défend d’en parler selon mon sens, expérience et usage, qu’il ordonne à l’architecte de parler des bâtiments non selon soi, mais selon son voisin ; selon la science d’un autre, non selon la sienne. »

Il faut donc s’étudier et le dire, pour l’expérience des autres. Sans se flatter ni se minimiser, donc sans rester superficiel. « Je tiens qu’il faut être prudent à estimer de soi, et pareillement consciencieux à en témoigner, soit bas, soit haut, indifféremment. » Car se payer moins qu’on ne vaut est lâcheté, dit Aristote. « Nulle vertu ne s’aide de la fausseté ; et la vérité n’est jamais matière d’erreur », résume Montaigne. « L’orgueil gît en la pensée. La langue n‘y peut avoir qu’un bien légère part. De s’amuser à soi, il leur semble que c’est se plaire en soi (…) que c’est trop se chérir. Il peut être. Mais cet excès naît seulement en ceux qui ne se tâtent que superficiellement. »

Etudiez-vous donc, en vos expériences ; vous y gagnerez de l’instruction, de l’amusement et de la sagesse. Faites comme Montaigne, un carnet d’essais de ce que vous pensez.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Bouleversements du monde

Il y a trente ans, je croyais après la chute du Mur et l’effondrement de l’empire soviétique que la Russie, enfin libérée de l’idéologie, allait se rapprocher de l’Europe pour former cette Eurasie dont les géopoliticiens disent qu’elle est le centre du monde. Il n’en a rien été. Par la faute de l’Europe peut-être, prise dans la réunification allemande, la guerre dans les Balkans, l’éternel attrait britannique pour le grand large ; par la faute des États-Unis sans doute, stratégiquement hostiles à l’Eurasie qui ferait pièce à leur puissance et tactiquement englués dans la mentalité de guerre froide qui les fait considérer les Russes comme des ennemis « héréditaires » ; par la faute de la Russie elle-même, enfermée dans sa forteresse mentale plus que géographique, isolée de la modernité par un pouvoir qui tient à son autorité, inapte au débat démocratique faute d’y avoir goûté.

Dès 2005 – il y a 17 ans ! – Thérèse Delpech montrait dans L’Ensauvagement que la Russie était un risque majeur pour le monde « en 2025 » ; elle ne s’est guère trompée que de trois années. J’ai rendu compte de son livre deux fois, la dernière en 2012 sur ce blog. J’écrivais : « la Russie, montre l’archaïsme d’un pays replié sur lui-même et empressé d’en revenir aux recettes soviétiques, tandis que les Occidentaux, toujours fascinés par la puissance, retrouvent les vieux réflexes de soutenir les dirigeants plutôt que les peuples. Citant Thérèse Delpech : « Le pays est devenu imprévisible, tenu par une étroite camarilla qui a du monde et de la Russie une vision fausse. Elle a démontré son incompétence en 2004 et 2005 avec la tragédie de Beslan, les erreurs grossières d’appréciation en Ukraine et la surprise qui a suivi le renversement du président Akaïev au Kirghizistan » p.256. Incompétence des forces spéciales privilégiées par le régime, corruption généralisée, mépris de la vie humaine, ensauvagement de tout soldat envoyé en Tchétchénie qui en revient enclin à l’intimidation, au gangstérisme et au meurtre, le pays est, selon Mme Delpech, infantilisé, en pleine phase de régression et susceptible de n’importe quelle agressivité revancharde. »

Nous y sommes et cela bouleverse le monde.

Aucune grande puissance n’est plus capable de stabiliser les relations internationales : ni les États-Unis à cause de Trump, ce bouffon qui a insulté le monde entier comme son mauvais disciple Bolsonaro que les Brésiliens ont fait jaillir des urnes ; ni la Chine, encore en développement accéléré mais guère autonome et restée rigide dans son régime, ce qui n’incite pas ses voisins à lui faire confiance ; ni a fortiori l’Europe, malgré les songes creux d’un Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande de moins en moins grande, unie et irlandaise. L’OTAN n’est qu’une alliance d’intérêts qui peuvent vite diverger en raison de l’égoïsme des États, on l’a vu avec Trump, on l’a vu avec les gazoducs allemands que des dirigeants empressés, serviles et grassement payés ont imposés à leur peuple, on l’a vu avec la Turquie, qui est dans l’alliance sans en être, jouant triple jeu avec les Russes, les Américains et les pays turkmènes.

Les puissances révisionnistes du système mondial relèvent la tête et n’en font qu’à la leur : la Chine mais surtout la Russie dont les dirigeants (ou plutôt « le » seul) apparaît beaucoup moins subtil et plus borné que l’aréopage communiste chinois. Il s’agit de faire la révolution du système mondial et d’aller « jusqu’au bout ». La logique amis/ennemis oblige chaque pays à choisir son camp et à devenir hostile à l’autre ; cet effet géopolitique retentit à l’intérieur de chaque pays et suscite la montée aux extrêmes idéologiques et la violence partisane, allant jusqu’à tuer son adversaire, rabaissant le système démocratique à une soi-disant anarchie qui a peur de faire régner l’ordre ; cela retentit jusqu’en chacun des citoyens, avec la radicalisation des opinions, la croyance au Complot de puissances d’autant plus mystérieuses qu’elles ne sont jamais définies, le suivisme de masse des réseaux et l’abêtissement général qui pousse à aduler un Guide, fût-il le Mal incarné.

Heureusement, des forces de rappel existent.

La Chine sait que sa puissance n’est pas encore établie et que son développement reste très dépendant des technologies occidentales, tandis que son économie a besoin d’exporter vers les États-Unis et l’Europe encore un long moment pour soutenir sa croissance, sous peine de rébellion interne.

L’Europe se trouve lentement, douchée par l’ère isolationniste de Trump – qui pourrait bien revenir -, par la pandémie qui a montré combien l’autosuffisance alimentaire, en médicaments et en matériaux de base était cruciale – et par le coup sur la tête russe asséné sur le gaz et le pétrole aux Allemands, restés niaisement pacifistes et écolos dans un monde où règne toujours la loi du plus fort.

La Russie ne va pas si bien que le discours officiel l’affirme. Le choc de l’économie de guerre n’est guère tenable dans la durée et c’est à qui demandera grâce le premier. L’Ukraine, soutenue par les États-Unis et par l’Europe, pourrait s’en sortir mieux que la Russie, isolée diplomatiquement et qui peine à rerouter ses exportations de gaz, ce qui demande des années. L’industrie automobile, l’aviation, la pharmacie, et les secteurs technologiques sont brutalement touchés par les sanctions occidentales et cela devrait s’aggraver avec l’hiver – les pièces de rechange pour camion manquent. A court terme, la reconstitution de nouveaux réseaux d’importation au travers une série opaque d’intermédiaires, compense, mais pour combien de temps ? La Turquie limite désormais les banques qui acceptent la carte de crédit russe Mir, créée après l’invasion de la Crimée pour assurer aux Russes un retrait monétaire dans d’autres pays.

Mais la mobilisation partielle décidée par Poutine, en même temps que la politique néo-coloniale d’annexion pure et simple de territoires ukrainiens, est un choc qui n’a pas fini de créer ses ondes de désordre.

A l’intérieur, la fuite (il n’y a pas d’autre mot) de plusieurs centaines de milliers de Russes hors de Russie est un signe de refus net et tranché de se battre contre des frères et pour des territoires dont tout le monde se fout, sauf le quarteron de nationalistes autoritaires. La légitimité de Poutine remis en cause par la rupture brutale du pacte social qui avait prévalu jusque-là, un peu comme en Chine : la sécurité interne et la hausse du niveau de vie contre l’abandon des libertés politiques. Le niveau de vie russe baisse avec l’inflation et le retour des pénuries tandis que la sécurité est affaiblie par les inégalités devant la mobilisation : minorités ethniques en première ligne (comme sous Staline), corruption et népotisme pour faire échapper les fils de dirigeants (ainsi les navalnystes ont-ils piégé le fils du ministre de la Défense).

A l’extérieur, l’agression caractérisée remettant en cause les frontières reconnues gêne la Chine comme la Turquie, ou d’autres pays, notamment en Afrique. Les crimes de guerre russes n’ont pas fini de hanter les consciences évoluées, comme les tribunaux dans les décennies à venir. L’image d’homme fort Poutine se trouve écornée, le mâle musclé torse nu chevauchant son ours de sa campagne présidentielle devient risible face à une poignée de petits Ukrainiens faussement « nazis » qui, eux, savent organiser leur armée, commander à leurs hommes, obtenir des soutiens extérieurs et des succès tactiques sur le terrain. Les marges de l’empire bougent et ce n’est pas fini : Arménie et Azerbaïdjan, Kirghizstan et Tadjikistan, sans parler des Ouïghours chinois qui se sentent musulmans et turkmènes plus que communistes hans. La guerre en Ukraine et l’affaiblissement russe peuvent déclencher un domino stratégique aux frontières de la Chine, qui ne veut pas de ça, affaiblie elle-même par sa politique absurde du zéro Covid et la montée du chômage des jeunes.

Verrons-nous la reprise en main du monde par des États-Unis qui en ont encore les moyens (à condition qu’ils évitent de réélire Trump) ? Va-t-on assister à la montée d’un monde multipolaire, instable et donc dangereux plus qu’aujourd’hui ? La mondialisation va-t-elle laisser la place à une mondialisation des amis, dont le pacte USA-UK-Australie-Nouvelle-Zélande est une prémisse ? Auquel cas, où la France va-t-elle se situer ? Résolument dans le camp américain ? Ou dans un nouveau pôle européen avec une Allemagne peu motivée et pusillanime ?

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Sylvain Tesson, Berezina

Pour les deux cents ans de la retraite de Russie, Sylvain Tesson, deux amis français (Cédric Gras et Thomas Goisque) et deux amis russes (Vitali et Vassili) se lancent en treize jours dans les 4000 km du Moscou-Paris en side-car Oural. Une vieille moto typiquement soviétique, grossièrement mécanique mais fonctionnnt par tous les temps, ne dépassant pas les 80 km/h, réparable à la pince. Une coquetterie. Mais pourquoi pas à cheval ? Cela aurait eu plus de panache et plus de réalisme historique : Napoléon 1er a mis deux mois pour rallier Paris depuis le Kremlin.

Mais Sylvain Tesson est un aventurier des temps modernes. Hors système tout en y étant, individualiste farouche mais avec quelques amis, cynique invétéré qui trouve du sel à l’humanité – il est celui qui ose, l’exemple pour les bourgeois urbains au chaud sur leur canapé. Il les fait frissonner. « Le courage des autres nous sert quelquefois de tonique », écrit Cioran, ce grand cynique, mis en exergue. Berezina est un bon livre. Il mêle le récit aventureux de ces treize jours de route en plein hiver russe au rappel de l’épopée de la Grande armée en déroute, et des réflexions sur le monde tel qu’il vient.

« Notre hôte s’était installé à Moscou vingt ans auparavant, lassé de la France, de ses régulations, des charcutiers poujadistes, des socialistes sans-gêne, des géraniums en pot et des rond-points ruraux. La France, petit paradis de gens qui se pensent en enfer, bridés par des pères-la-vertu occupés à brider les habitants du parc humain, ne convenait plus à son besoin de liberté » p.27. Tel est le style Tesson : direct, sans apprêts, dense de signification. Je suis sûr que neuf sur dix des « gens de goch » qui se disent « socialistes » (aujourd’hui des va nu-pes), ne comprendront pas qu’ils en prennent ici plein la gueule. Mais ils ne sont ni aventuriers ni amateur du réel. « Nous autres, deux cents ans après l’Empire, aurions-nous accepté de charger l’ennemi pour la propagation d’une idée ou l’amour d’un chef ? » p.201.

Il poursuit sur la révolution libérale attendue en Russie comme le Messie depuis Gorby le Rouge – léniniste convaincu pourtant. « Une révolution, depuis l’explosion d’Internet, requérait les techniques du marketing. (…) Il fallait une unité de lieu (une grand-place urbaine frapperait les esprits), une équipe de twitteurs, une cause sympa, des signes de ralliement, des tee-shirts, une couleur symbolique et des slogans très forts. Vous vouliez changer le monde ? Il fallait assurer le spectacle ! » p.32. Le satrape du Kremlin, pas encore envahisseur en 2012, traite les opposants comme des malades infantiles du soviétisme : il les réprime comme on envoie des gosses pas sages au lit. Il ne sait rien faire d’autre. Les empêcheurs de s’enrichir en rond sèment le trouble. L’ordre doit régner dans l’empire mongol.

« Je côtoyais les Russes depuis le putsch avortés de Guennadi Ianaiev en août 1991. Ils ne m’avaient jamais semblé rongés par l’inquiétude, le calcul, la rancune, le doute : vertus de la modernité. Ils me paraissaient des cousins proches, peuplant un ventre géographique bordé à l’est par la Tartarie affreusement ventée et à l’ouest par notre péninsule en crise. » Les Russes sont restés traditionnels, ils sortaient de 70 ans de joug soviétique, de 10 ans d’anarchie alcoolisée Eltsine. « Ils disaient des choses que nous jugions affreuses : ils étaient fiers de leur histoire, ils se sentaient pousser des idées patriotiques, ils plébiscitaient leur président, souhaitant résister à l’hégémonie de l’OTAN et opposaient l’idée de l’eurasisme aux effets très sensibles de l’euro-atlantisme » p.99. Mais la rationalité n’est pas leur fort, plutôt le sentimentalisme. « Et si c’était là la clé du mystère russe ? Une capacité à laisser partout des ruines, puis à les arroser par des torrents de larmes » p.101. Écrit avant l’annexion manu militari de la Crimée en 2014 puis l’invasion agressive de la guerre totale contre l’Ukraine en 2022, cette réflexion ne manque pas de bon sens. Le rappel incessant de la Grande guerre patriotique glorifie la destruction et le massacre plus que la construction d’une société nouvelle…

Les motos Oural sont produites depuis les années 30 « sur le modèle des BMW de l’armée allemande » : toujours l’imitation, l’envie de l’Allemagne mais perdue dans l’inertie steppique russe. « L’usine Oural continue à vomir ces machines, à l’identique. Elles seules résistent à la modernité (…) D’un temps où la sidérurgie régnait dans sa simplicité » p.34.

Et les voilà partis, gelés, aspergés par les camions, raidis pour garder le cap. C’est Borodino (une victoire malgré tout), Wiazma (où le froid saisit la Grande armée), Smolensk (harcelés par les partisans et les moujiks, il en reste que la moitié de l’armée partie de Moscou), Borissov (où Napo a mystifié le gros Koutouzov en franchissant la Berezina), Vilnius (où la débandade n’offre aucun secours), Augustow, Varsovie – puis Berlin (un détour), Naumburg, Bad Kreuznach, Reims, les Invalides à Paris (« sous la statue de Napoléon. Nous nous trouvions à quelques mètres de son tombeau » p.205).

Un happening – comme on dit en marketing.

Sylvain Tesson, Berezina, 2015, Folio 2020, 186 pages €7,80 e-book Kindle €7,99

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La conscience vous torture, dit Montaigne

Le chapitre V du Livre II des Essais est consacré à la conscience. D’un exemple personnel Montaigne passe à la collecte de citations des Anciens avant de conclure sur la torture, destinée à faire avouer. Mais, dit le philosophe, notre conscience nous tourmente assez pour que la société n’aie pas besoin d’y recourir.

« Voyageant un jour, mon frère sieur de la Brosse et moi, durant nos guerres civiles, nous rencontrâmes un gentilhomme de bonne façon ; il était du parti contraire au nôtre, mais je n’en savais rien, car il se contrefaisait autre ». Il n’empêche qu’il s’effrayait à toute rencontre d’hommes et de chevaux « et passage de villes qui tenaient pour le roi, que je devinais enfin que c’étaient alarmes que sa conscience lui donnait. »

Et de citer Hésiode, Virgile, Lucrèce, Juvénal, Ovide, à l’appui de son observation. La conscience nous tourmente de nos fautes, mais aussi à l’inverse de confiance si l’on est innocent.

Dès lors, pourquoi torturer ? Celui qui endure est-il innocent ou patient ? Celui qui avoue est-il coupable ou craint-il la douleur ? Les policiers le savent bien, les aveux en garde à vue, extorqués parfois après des heures, ne valent pas grand-chose. « Je pense que le fondement de cette invention est appuyé sur la considération de l’effort de la conscience. Car, au coupable, il semble qu’elle aide à la torture pour lui faire confesser sa faute, et qu’elle l’affaiblisse ; et, de l’autre part, qu’elle fortifie l’innocent contre la torture. »

Montaigne est proche en sa pensée des chrétiens qui font de la conscience l’œil de Dieu à l’intérieur de l’humain. Lui seul peut juger ; les hommes ne font qu’approcher la vérité par leurs procédés de justice. Dont certains sont une faute, comme la torture. « Êtes-vous pas injustes, qui, pour ne le tuer sans raison, lui faites pis que le tuer ? » s’exclame Montaigne dans une tournure familière.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Ne jamais remettre à demain, dit Montaigne

En ce chapitre IV du Livre II des Essais, Montaigne s’lève contre la procrastination, qui est cette tendance nonchalante à remettre à plus tard ce qu’on pourrait faire de suite.

Comme toujours, notre philosophe gambade. Il commence par féliciter Jacques Amyot de ses traductions du grec, néanmoins évêque d’Auxerre. « Je n’entends rien au grec », confesse Montaigne. Les vies parallèles de Plutarque, écrites en grec, sont traduites avec « naïveté et pureté du langage », écrit-il.

Il en profite pour tirer parti de sa lecture à propos de Rusticus qui « y reçut un paquet de la part de l’empereur et temporisa de l’ouvrir jusqu’à ce que tout fut fait ». Ce Rusticus fut tribun sous Néron et philosophe stoïcien. Il a eu raison et tort, dit Montaigne :

  • Raison car se précipiter sur toute nouvelle ou lettre ou paquet est faire preuve d’impatience et d’inconstance (ce qu’on appelle aujourd’hui zapper).
  • Tort car imprudent, la nouvelle, la lettre ou le paquet peut être d’importance vitale et d’usage urgent (surtout connaissant Néron !). Ainsi Jules César eût pu être sauvé de l’assassinat si « allant au sénat le jour qu’il y fut tué par les conjurés, il eût lu un mémoire qu’on lui présenta ».

Ce que c’est que de nous… Le tyran de Thèbes Archias n’a pas noencen plus lu la lettre qu’on lui remit durant son souper pour annoncer qu’on allait le tuer. « A demain les affaires », aurait-il dit, ce qui passa en proverbe (en Grèce) – et donna son titre au chapitre.

« Un sage homme peut, à mon opinion » :

  • remettre à entendre le nouveau par civilité envers ceux qui l’entourent,
  • ou être inexcusable de le faire « pour son intérêt », surtout s’il est en charge publique.

Politesse ou prudence ? Difficile de choisir : « il est malaisé dans les actions humaines de donner règle si juste par discours de raison », écrit Montaigne. Car « la fortune » maintient « son droit » – autrement dit le hasard, le destin, la providence. L’homme n’est pas que raison, et sa raison n’a pas toujours raison. Mais la juste raison est d’abord la prudence – le sens des priorités.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Pouic Pouic de Jean Girault

Un Louis de Funès à son meilleur en père grand bourgeois boursicoteur, flanqué d’une perruche envolée dont le coq apprivoisé s’appelle Pouic Pouic. L’épouse Cynthia (Jacqueline Maillan) n’a pas plus de cervelle que son volatile, elle se fait fourguer en cadeau d’anniversaire pour son mari Léonard une concession indienne dans le haut Orénoque dont le sous-sol regorgerait de pétrole. L’escroc au nom hispano-italien Pedro Caselli bien connu des milieux boursier (Daniel Ceccaldi) a encore sévi, rejeté au café de la Bourse par les affectionnés de la corbeille.

Tout le sel est dans les tentatives, toutes vouées à l’échec sauf une, de refiler la concession à Antoine (Guy Tréjan) un bellâtre dont la fortune est récente et qui courtise avec une insistance déplacée la fille Patricia (Mireille Darc). Elle renvoie successivement des fleurs, une corbeille de fruits, un gros chien, un collier de perles, un cheval avec son jockey, une Ferrari… mais elle garde à son service le conducteur, Simon (Philippe Nicaud), bel homme qui a bourlingué, champion de judo 1953. Rien de mieux que d’en faire son « mari » pour décourager le prétendant. Un mari acteur, engagé pour la montre devant les autres, mais qui n’a pas le droit de coucher avec elle (nous sommes avant le « droit » des femmes).

D’où les quiproquos avec son père puis sa mère, le prétendant étonné. Mais le père n’a qu’une idée fixe : revendre le cadeau qui le ruine, « ses aciers » ayant été vendus à la bourse par sa péronnelle de femme, qui avait on ne sait comment procuration et a – en outre – imité sa signature ! Il s’agit de faire croire, selon une lumineuse idée, que le faux mari Simon est le frère revenu du Venezuela qui a levé l’affaire des pétroles, et d’arguer d’investissements trop lourds pour céder l’affaire en or. Mais, au moment de signer le chèque, badaboum ! C’est le vrai frère Paul (Roger Dumas) qui revient « d’Amérique du sud » (dont il ne connaît en fait que les boites de Rio).

Nouveaux quiproquos avec la mère, le père ayant la lumineuse idée de déclarer qu’il a deux fils, l’aîné Simon entreprenant, un vrai chef qui a su circonvenir les indiens, et Paul, un fêtard qui a ramené Palma Palma Diamantino de ses fiestas (Maria-Rosa Rodriguez). Laquelle découvre que le fils qu’elle a agrippé n’est que secondaire et que le chef est Simon. Qu’elle va donc draguer impunément sous les yeux de sa soi-disant « femme ». Mais Antoine veut quand même consulter ses experts et tente de joindre un hôtel d’Ajaccio où l’un d’eux réside. Las ! Le téléphone en France en est encore au 22 à Asnières, avec des « mademoiselles » qui enfilent des fiches. De plus, le majordome stylé, depuis plus de vingt ans au service de la famille (Christian Marin) est ami avec l’opératrice du téléphone et la communication n’aboutira jamais. Simon parvient à convaincre qu’il y a du potentiel dans l’Orénoque et le chèque est sur le point d’être signé quand, badaboum ! C’est la péronnelle d’épouse qui interrompt derechef la délicate opération en apparaissant avec tambour et falbala sud-américain avec la belle sud-américaine. Caramba, encore raté !

Le majordome Charles a alors la lumineuse idée de simuler une fausse émission de radio avec un micro branché sur le poste, et d’annoncer « aux informations » qu’un gisement de pétrole vient d’être découvert sur le Haut-Orénoque, dans les territoires indiens tandis que la famille fait un bridge. Cette fois, ça y est ! Le chèque va être signé. Tous les hommes dans le bureau et vieux champagne ! Sauf que le bouchon résiste à la main, à la pince, au tire-bouchon. Le majordome est écarté par un Léonard irascible qui prend la chose en main. Et lorsqu’il saute enfin, patatras ! C’est dans la gueule du prétendant qui n’avait à juste qu’à apposer encore sa signature sur le chèque déjà rédigé. Comique de répétition irrésistible. La sulfureuse plantureuse Diamantino, ayant enfin identifié le véritable « chef » dans la famille (celui qui a les pépettes), se précipite pour aider le riche prétendant à se nettoyer, quitte à le mamourer un peu.

Cette fois, c’est cuit. Sauf que Simon, entreprenant comme il est, a l’idée lumineuse d’utiliser Daimantino, qui n’est pas sud-américaine car elle appelle Paul Paolo (italien) au lieu de Pablo (espagnol), qu’elle croit que les brésiliennes portent un casque colonial, et qu’elle s’appelle en fait Régine, gambilleuse à Pigalle. Il lui propose un marché : emporter la signature contre le prétendant. Elle fait signer et elle peut le suivre, sinon, elle est démasquée. Ce qui est fait derechef. Ouf ! Tout est bien qui finit bien, papa a retrouvé ses billes, l’escroquerie est refilée, le prétendant vaniteux effacé.

Sauf que la radio annonce officiellement aux informations qu’un gisement de pétrole vient d’être découvert sur le Haut-Orénoque, dans les territoires indiens… Le père en a une attaque. La plan suivant montre des fleurs… mais non, ce n’est pas son enterrement mais le mariage entre la fille et Simon, qui a bien mérité du cadeau. Justement, la mère a « acheté » quelque chose…

Du vrai théâtre ! D’autant que le film est tiré de la pièce Sans cérémonie de Jacques Vilfrid et Jean Girault, créée en 1952 et reprise en 2011. Il a lancé Louis de Funès au cinéma comique.

DVD Pouic Pouic, Jean Girault, 1963, avec Louis de Funès, Mireille Darc, Roger Dumas, Jacqueline Maillan, Christian Marin, StudioCanal 2N10, 1h30, €6,45 blu-ray €14,99

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Peut-on refuser de vivre, demande Montaigne

Le chapitre III du Livre II des Essais s’intitule « coutume de l’île de Céa ». Il parle de la mort volontaire, sujet sensible en ces temps de religion. « Si philosopher c’est douter, comme ils disent, à plus forte raison niaiser et fantastiquer, comme je fais, doit être douter. Car c’est aux apprentis à enquérir et à débattre, et au cathédrant |professeur] de résoudre. Mon cathédrant, c’est l’autorité de la volonté divine, qui nous règle sans contredit et qui a son rang au-dessus des ces humaines et vaines contestations. » Par cette introduction, Montaigne se range derrière l’institution d’Église, plus que derrière Dieu – mais il va parler surtout des Anciens grecs et romains, qu’il révère plus que la Bible et le fatras hébreu.

A son habitude, il présente le pour et le contre avant de proposer ce qu’il croit juste. Se tuer est l’ultime liberté et les Stoïciens l’ont conseillé et en ont usé. Mais il fait part à l’objection chrétienne « que c’est à Dieu, qui nous a ici envoyés, non pour nous seulement, mais pour sa gloire et service d’autrui, de nous donner congé quand il lui plaira, non à nous de le prendre ». D’autres, non bibliques, ont dit que c’était lâcheté de chercher à mourir et que vivre l’adversité était plus courageux que de choisir le retrait définitif. La synthèse de ces positions contradictoires se trouve pour Montaigne dans l’île de Céa en Nègrepont (Kos) où « une femme de grande autorité (…) passé quatre-vingt et dix ans en très heureux état d’esprit et de corps (…) de peur que l’envie de trop vivre ne m’en fasse voir un contraire », décide d’en finir au poison. Elle a bien vécu, laissé des biens, des filles et des « neveux » (petits-enfants) – elle a fait sa pleine part sur cette terre – et meurt en paix, en pleine volonté. Tel est pour Montaigne la meilleure fin : libre et heureuse, mission accomplie.

La liberté est de choisir sa vie – et d’en finir si elle est menacée d’esclavage. « Pourquoi te plains-tu de ce monde ? répondit Boiocatus aux Romains, il ne te tient pas : si tu vis en peine, ta lâcheté en est cause ; à mourir il ne reste que le vouloir ». et d’illustrer par le témoignage de « cet enfant lacédémonien [spartiate] pris par Antigonos et vendu pour serf, lequel pressé par son maître de s’employer à quelque service abject [vraisemblablement sexuel] : ‘Tu verras, dit-il qui tu as acheté ; ce me serait honte de servir, ayant la liberté si à main.’ Et ce disant, se précipita du haut de la maison. » La vie dépend de la volonté d’autrui, la mort de la nôtre. « La plus volontaire mort, c’est la plus belle. » Montaigne s’y tient, malgré le commandement de Dieu et la surveillance moraliste de l’Église. Ce sera sa conclusion, mais non sans en avoir passé par les oppositions. Car « c’est faiblesse de céder aux maux, mais c’est folie de les nourrir », ajoute-t-il.

« C’est le rôle de la couardise, non de la vertu, de s’aller tapir dans un creux, sous une tombe massive, pour éviter les coups de la fortune. » Et de citer Virgile, Horace, Sénèque, Martial, Lucain, Lucrèce, Platon… « C’est contre nature que nous nous méprisons et mettons nous-même à nous négliger ; c’est une maladie particulière, et qui ne se voit en aucune autre créature, de se haïr et dédaigner. »

Alors : « quelles occasions sont assez justes pour faire entrer un homme dans le parti de se tuer ? »

Il y a l’honneur, mais quel est-il face à ceux qui n’en ont point et ne le reconnaissent pas ? Il faut que la mort serve son pays, comme lors de notre dernière guerre ces Résistants qui craignaient de livrer des noms sous la torture. Mais, selon Cléomène, « c’est une recette qui ne me peut jamais manquer, et de laquelle il ne se faut servir tant qu’il y a un doigt d’espérance de reste ». Et puis, ajoute Montaigne, « il y a tant de soudains changements aux choses humaines, il est malaisé à juger à quel point nous sommes justement au bout de nos espérances ». Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, traduit la sagesse populaire.

Sauf certaines maladies. « La plus âpre de toutes, c’est la pierre à la vessie », dit Montaigne, (les calculs dans les reins) qui font souffrir horriblement et justifient de vouloir en finir. Nous, modernes, avons inventé la sédation pour justement éviter la souffrance, malgré jusqu’à ces dernières années les réticences d’Eglise et les préjugés chrétiens pour lesquels endurer est nécessaire au salut de l’âme.

Ou encore la destinée : « pour éviter une pire mort, il y en a qui sont d’avis de la prendre à leur poste », dit le philosophe, c’est-à-dire se battre jusqu’à la mort en cas d’attaque.

Et d’évoquer un thème bien contemporain, dont on voit qu’il n’est pas récent. Le soi-disant « machisme » qui serait un apanage du sexe mâle depuis des millénaires, selon les égéries militantes qui ne croient que leur propre vérité sans regarder l’histoire, n’est pas chez Montaigne, qui représente son temps. Le viol existe, mais il est réprouvé parmi les gens d’honneur. Il écrit : « Des violences qui se font à la conscience, la plus à éviter, à mon avis, c’est celle qui se fait à la chasteté des femmes, d’autant qu’il y a quelque plaisir corporel naturellement mêlé parmi ». Il cite les martyres chrétiennes qui se tuent pour éviter l’outrage. Malgré ce trait ironique « que j’appris à Toulouse, d’une femme passée par les mains de quelques soldats : « Dieu soit loué, disait-elle, qu’au moins une fois en ma vie je m’en suis soûlée sans péché ! », Montaigne affirme : « A la vérité, ces cruautés ne sont pas dignes de la douceur française ». Clément Marot, le poète, n’a pas attendu les féministes qui viennent à peine de naître : « suffit qu’elles dissent nenni en le faisant, suivant la règle du bon Marot », écrit Montaigne.

Il y a enfin « l’espérance d’un plus grand bien ». C’est saint Paul qui désire « être dissout pour être avec Jésus-Christ » ou « Cléombrotos Ambraciota, ayant lu le Phédon de Platon, [qui] entra en si grand appétit de la vie à venir que, sans autre occasion, il alla se précipiter en la mer. » Ou encore l’évêque de Soissons Jacques du Chastel qui, voyant le roi saint Louis « et toute l’armée en train de revenir en France laissant les affaires de la religion imparfaites, pris résolution de s’en aller plutôt en paradis.  » Il se précipita dans l’armée des ennemis (musulmans) où il fut mis en pièces. Montaigne reconnaît de la noblesse à ce geste, mais ne le fait pas sien.

« La douleur insupportable et une pire mort me semblent les plus excusables incitations », conclut-il.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Guy des Cars, Cette étrange tendresse

Guy des Cars, ce journaliste qui a écrit nombre de romans à succès dans les années soixante n’est parvenu à devenir écrivain. Il reste de troisième zone, loin des plus grands malgré son ambition. La question est : pourquoi ?

Il écrit une belle langue mais trop banale ; il prend des situations scabreuses qu’il porte aux extrêmes mais sans les analyser en profondeur ; il crée des personnages qui semblent des caricatures, sans qu’on puisse vraiment s’y identifier. Ecrivain superficiel qui récupère des faits de société pour intriguer mémère, à une époque où les séries télé n’existaient pas, il ne passe pas la durée.

Cette étrange tendresse est celle d’un écrivain à succès de la cinquantaine pour un adolescent en pleine beauté éphébique d’à peine 18 ans. Il l’a recueilli lorsqu’il n’avait pas encore 15 ans et qu’il se retrouvait seul, orphelin ; il est devenu son « parrain ». Non, il n’a pas couché avec lui ni ne l’a perverti ; s’il le désire, c’est en secret, comme honteux en cette époque de machisme triomphant d’après-guerre. Mais il n’est pas un père de substitution ; s’il lui assure le vivre et le couvert, finance ses études de lettres en fac (première année), s’il l’associe à son œuvre en lui laissant taper ses manuscrits de pièces de théâtre, il est férocement jaloux. Alain, l’adolescent, est sa chose. Lui, André Forval, veut le façonner à son gré, faire de lui un écrivain comme lui. Son amour est dévorant, fusionnel, excessif.

Malgré le ton convenable, les passions sont exacerbées, bien trop. Le Pater familias sur le modèle du Père d’Ancien testament est déjà passé de mode et l’effet Pygmalion, fort à la mode chez Gide, Peyrefitte et Montherlant, n’a jamais produit de génies. Forval commet une pièce intitulée La voleuse, à la suite de nombre d’autres qui disqualifient à chaque fois les femmes comme fourbes et prédatrices. Guy Augustin Marie Jean de Pérusse des Cars, d’une bonne famille, élevé chez les jésuites et qui a vécu trois mariages, a écrit lui-même nombre de romans misogynes intitulés L’Impure, La Brute, La Dame du cirque, Le Château de la Juive, Les Filles de joie, Le Faussaire, L’Envoûteuse, La Justicière, L’Entremetteuse, La Maudite… Il sait de quoi il parle, même s’il s’amplifie et se panthéonise sous les traits du Grantécrivain André Forval.

Le directeur du théâtre et son metteur en scène vont proposer à l’auteur Forval une jeune femme sans expérience d’actrice pour jouer le rôle principal de voleuse. Ce sera Olga, une chanteuse de cabaret qui fait un tabac tous les soirs dans le bouge où elle se produit, moins pour son talent ou sa voix que pour son incarnation de « la » Femme. Comme s’il en existait une…

Alain, emmené par les trois hommes pour voir la fille et tester sa présence en scène, est subjugué et tombe « amoureux ». Ce n’est qu’inflammation des sens encore vierges, exacerbée par la rétention d’époque qui infantilisait les jeunes jusque fort tard dans l’existence. L’auteur en rajoute à merci sur sa beauté fragile, sa pureté d’âme effarouchée, son abîme sentimental. Il aime à en faire une pauvre petite chose « jeune » et vulnérable, une proie tendre pour la cougar en mal de mâles.

Le mal est fait, la première impression est cruciale. Forval, jaloux de cet engouement, fera tout pour le contrer. Il cherchera à rabaisser l’actrice, la sensuelle, la femme. Il en fera une putain dès 15 ans, avide de bite, n’hésitant pas à coucher avec qui lui plaît – et surtout avec qui la sert. Elle fera d’Alain son jouet pour avoir le rôle ; elle se laissera proposer de coucher par son acteur partenaire pour qu’il l’aide ; elle baisera avec l’ignoble Raoul, son « protecteur » patron du cabaret ; elle fera l’entraîneuse pour lui dans son rade.

Alain croit à l’amour ; elle ne croit qu’au sexe. Lui est absolu, elle l’utilise comme outil pour son plaisir et pour son succès. La jeunesse croit que l’amour et le sexe se confondent ; la Femme sait qu’il n’en est rien – jamais. Et que finalement « la tendresse », même « étrange » est peut-être le véritable amour, détaché du sexe. Mais l’expérience est douloureuse. Tout finira mal mais c’est mal dit, c’est « trop » comme on dit aujourd’hui. Vraiment trop, malgré le beau langage et les imparfaits du subjonctif.

Guy des Cars, Cette étrange tendresse, 1960, Folio 2001, 320 pages, €0.90 occasion, e-book Kindle €5.49

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Nous entrons parfois en folie, dit Montaigne

Le chapitre II du Livre II des Essais est consacré à « l’ivrognerie », mais Montaigne digresse volontiers. Il prend prétexte d’un thème pour en aborder d’autres, par association d’idées ou conjointement. En ce Livre II, il se sent moins contraint par la forme, plus libre d’aller par sauts et gambades comme il aime à le dire.

Il commence donc par l’ivrognerie, qui est un vice, mais pas n’importe lequel. C’est un vice « grossier et brutal », « tout corporel et terrestre ». Rien à voir avec l’esprit du vin mais tout avec la lourdeur de l’ivresse. Seuls les Allemands le tiennent en crédit, relate-t-il. « Les autres vices altèrent l’entendement ; celui-ci le renverse, et étonne le corps. » Rien de pire pour Montaigne, adepte de la tempérance et de l’équilibre harmonieux de l’âme et du corps, des passions et de la raison. « Le pire état de l’homme, c’est quand il perd la connaissance et gouvernement de soi. »

Exemples : non seulement le pris de vin titube et ne sait plus se tenir, mais il révèle les secrets les mieux enfouis dans sa conscience, trahissant sans le savoir comme cet ambassadeur, ou se livrant à la débauche sans conscience, comme Pausanias enivré par Attale, sa beauté abandonnée « aux muletiers et nombre d’abjects serviteurs de sa maison ». Une chaste veuve de village « vers Castres », rapporte Montaigne sur la foi du témoignage direct « d’une dame que j’honore et prise singulièrement », se trouve enceinte mais elle ne sait pas de qui, n’ayant fauté avec personne à sa connaissance. « Elle en vint là de faire déclarer au prône de son église que, qui endosserait ce fait en l’avouant, elle promettait de lui pardonner et, s’il le trouvait bon, de l’épouser. » Ce qui fut fait. Péché ignoré mais avoué, est à demi pardonné. « Un sien jeune valet de labourage, enhardi par cette proclamation, déclara l’avoir trouvée, un jour de fête, ayant bien largement pris son vin, si profondément endormie près de son foyer, et si indécemment, qu’il s’en était pu servir, sans l’éveiller. » Comme délicatement ces choses-là sont dites… Mettez, pas mitou. Montaigne conclut cette anecdote sobrement : « Ils vivent encore mariés ensemble ».

Un fois ces exemples posés, ce malheur de trop boire qui peut tourner en bien est-il un vice majeur ? « Il est certain que l’Antiquité n’a pas fort décrié ce vice », constate Montaigne. Il pèse toujours le pour et le contre avant de balancer pour le milieu juste. Il commence par le préjugé courant : s’enivrer est un vice (et un péché d’église), puis propose la contradiction avec les sages antiques, avant d’avancer ce qu’il pense de la chose.

Socrate et Caton s’enivraient parfois et même « Silvius, excellent médecin de Paris » dit de son temps qu’il est bon de faire un excès de boisson une fois par mois pour garder les forces de notre estomac. Nous tempérerions ce conseil de nos jours par sa version psychologique : se lâcher de temps à autre est bon pour le moral, pas pour le corps, même s’il le supporte. Mieux, dit Montaigne, plus on avance en âge, plus la boisson reste la seule consolation pour égayer l’esprit et le corps, les forces libidinales déclinant. La façon de boire à la française, durant les deux repas de la journée, est bien trop tempérée. « Mais c’est que nous nous sommes beaucoup plus jetés à la paillardise que nos pères », observe Montaigne. Les périodes de guerre, fussent-elle civiles et de religion, incitent à baiser par quelque compensation naturelle d’engendrer pour remplacer les morts. Les périodes de paix sont plus moralisantes et substituent au plaisir charnel la boisson ou la drogue, mieux socialement acceptées.

C’est à ce moment qu’est inséré un paragraphe sur son père, « très avenant, et par art et par nature, à l’usage des dames. » Il prisait Marc-Aurèle, « la contenance, il l’avait d’une gravité douce, humble et très modeste. Singulier soin de l’honnêteté et décence de sa personne et de ses habits, soit à pied, soit à cheval. Extraordinaire fidélité en ses paroles (…). Pour un homme de petite taille, plein de vigueur et d’une stature droite et bien proportionnée. D’un visage agréable, tirant sur le brun. Adroit et exquis en tous nobles exercices. » Un modèle pour son fils ; un modèle pour tout homme.

Revenant à la boisson, Montaigne ne voit pas quel plaisir il aurait à boire outre mesure. C’est « se forger en l’imagination un appétit artificiel et contre nature ». Son estomac n’y pourrait. La raison antique met des limites, comme c’est son rôle : « Platon défend aux enfants de boire vin avant 18 ans, et avant 40 de s’enivrer ; mais, à ceux qui ont passé les 40, il ordonne de s’y plaire ; et mêler largement en leurs banquets l’influence de Dionysos, ce bon dieu qui redonne aux hommes la gaieté, et la jeunesse aux vieillards, qui adoucit les passions de l’âme, comme le fer s’amollit par le feu. » Mais on ne boit pas en guerre, ni pour les magistrats avant de proférer un jugement, ni si l’on veut procréer un enfant. Montaigne est pratique et humain. Il relativise le « péché » catholique par la vertu d’équilibre antique, il interdit aux jeunes pour leur santé et le permet aux vieux pour leur gaieté.

Attention cependant à notre vanité : l’ivresse est un relâchement, un abandon, une faiblesse. « Lucrèce, ce grand poète, a beau philosopher et se bander, le voilà rendu insensé par un breuvage amoureux. » L’ivresse rend fou, pas sage, car « la sagesse ne force pas nos conditions naturelles ». Elle est une maîtrise, pas une armure. Montaigne, incliné vers les Stoïciens durant tout le Livre I, s’en détache dans ce nouveau Livre II. Le stoïcisme est trop fier et trop sectaire, l’humanité n’est pas si roide. « Quand nous entendons en Josèphe [l’historien Flavius Josèphe évoquant le martyr des sept frères Macchabées] cet enfant tout déchiré des tenailles mordantes et percé des alênes d’Antiochus, le défier encore », « il faut confesser qu’en ces âmes-là il y a quelques altération et quelque fureur, tant sainte soit-elle ». Ces « extravagances » masochistes qui jouissent de souffrir et de défier le bourreau, ne sont point sagesse mais folie, comme l’ivresse mais en plus grand. La « sainteté » n’est-elle pas une ivrognerie, ose suggérer Montaigne sans le dire ?

Et de se réfugier aussitôt derrière les Antiques pour ne pas vexer l’Eglise et saint Augustin qui l’évoque, et de tempérer aussitôt son propos absolu par la relativité humaine :« Aussi dit Aristote qu’aucune âme excellente n’est exempte de mélange de folie. Et a raison d’appeler folie tout élancement, tant louable soit-il, qui surpasse notre propre jugement et discours. D’autant que la sagesse, c’est un maniement réglé de notre âme, et qu’elle conduit avec mesure et proportion, et la maîtrise. » Voilà donc ce que Montaigne pense, tout au bout du chapitre. Quand nous sommes hors de nous-mêmes, nous pouvons être poète ou prophète, ou combattant héroïque – mais aussi pris de boisson et traître ou débauché… Tout est possible lorsque nous ne contrôlons plus rien de nous. Notre jeunesse à nous, en raves et autres prises hallucinatoires, rêve de s’élever alors qu’elle se vautre trop souvent. La sagesse est bien éloignée…

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

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Nous sommes tous inconstants, dit Montaigne

Le chapitre 1er du Livre II des Essais débute par une longue réflexion sur l’inconstance de nos actions, étayée par de nombreuses citations des Romains. Tout le monde se contredit, courageux à une heure et lâche à une autre, « le jeune Marius se trouve tantôt fils de Mars, tantôt fils de Vénus ». Marius fut général romain du IIe siècle avant, élu sept fois consul. Quant au pape « Boniface huitième » dès 1294, il « entra, dit-on, en sa charge comme un renard, s’y porta comme un lion et mourut comme un chien ». Montaigne a le sens de la formule. Le pape Boniface fut l’auteur de la bulle Unam Sanctam qui proclame la suprématie spirituelle de l’Église sur toute créature humaine, donc sur les rois. Ce qui ne fut pas du goût de Philippe le Bel, roi à poigne, qui le fit prisonnier à Agnani ; le pape mourut peu après.

« L’irrésolution me semble le plus commun et apparent vice de notre nature », pense Montaigne. Il est donc mensonger de juger quelqu’un par ce que l’on sait de sa vie : c’est créer une cohérence où il n’y en a pas, une belle histoire comme dans les CV ; seule la fin permet d’en trouver le fil. « Je crois des hommes plus mal aisément la constance, que toute autre chose, et rien plus aisément que l’inconstance ». Nous sommes tous inconstants, incertains, fluctuants, instables, indécis, indéterminés, mobiles. Et c’est heureux, ce que ne voit pas Montaigne, car le monde ne cesse de changer, exigeant de nous une adaptation permanente. Mais notre philosophe considère surtout la morale, qu’il appelle la vertu au sens des Antiques. Elle doit être continuelle et non fluctuante, « un certain et assuré train, qui est le principal but de la sagesse ». Selon Démosthène, qu’il cite, « le commencement de toute vertu, c’est consultation et délibération ; et la fin est perfection, constance ».

C’est donc l’inverse de l’être humain laissé à lui-même comme une bête, à ses instincts et désirs, ce qui est le lot commun de la plupart. « Notre façon ordinaire, c’est d’aller après les inclinations de notre appétit, à gauche, à dextre, contre-mont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte. Nous ne pensons ce que nous voulons, qu’à l’instant où nous le voulons, et changeons comme cet animal qui prend la couleur du lieu où on le couche ». Souvent femme varie, comme la foule, ou l’opinion. Nous n’allons pas, on nous emporte, s’exclame Montaigne avant de citer Lucrèce et Cicéron. « Nous ne voulons rien librement, rien absolument, rien constamment », résume-t-il en une sentence dense. Aucune liberté puisque nous flottons au gré des circonstances, aucune volonté d’atteindre un but puisque nous changeons sans cesse d’avis, aucune constance puisque nous avançons et reculons sans raison.

« Celui que vous vîtes hier si aventureux, ne trouvez pas étrange de le voir aussi poltron le lendemain : ou la colère, ou la nécessité, ou la compagnie, ou le vin, ou le son d’une trompette lui avaient mis le cœur au ventre ». Le héros n’est que de circonstance s’il n’est pas vertueux. Au point que certains ont vu en nous deux âmes, dit Montaigne, deux puissances qui nous agitent vers le bien ou vers le mal. Il ne connaissait pas encore la schizophrénie.

Mais il voit l’humain en lui. Montaigne ne se veut pas différent des autres hommes, peut-être plus curieux d’analyse, donc plus réfléchi et plus sage après débat interne. « Non seulement le vent des accidents me remue, selon son inclination, mais en outre je me remue et trouble moi-même par l’instabilité de ma posture ; et qui y regarde primement, ne se trouve guère deux fois en même état. (…) Si je parle diversement de moi, c’est que je me regarde diversement. Toutes les contradictions s’y trouvent selon quelque tour et en quelque façon. Timide, insolent ; chaste, luxurieux ; bavard, taciturne ; laborieux, délicat ; intelligent, hébété ; chagrin, débonnaire ; menteur, véritable ; savant, ignorant, et libéral, et avare, et prodigue, tout cela, je le vois en moi d’une certaine manière, selon que je me vire ; et quiconque s’étudie bien attentivement trouve en soi, voire en son jugement même, cette volubilité et discordance. » Nous sommes tous inconstants, et Montaigne le premier. L’important est de s’en rendre compte, puis d’avoir pour boussole une sagesse.

« Encore que je sois toujours d’avis de dire du bien le bien, et d’interpréter plutôt en bonne part les choses qui le peuvent être, toujours est-il que l’étrangeté de notre condition porte que nous soyons par le vice même poussés à bien faire, si le bien faire ne se jugeait par la seule intention ». Un fait courageux ne fait pas un homme vaillant. « Si c’était une habitude de vertu, et non une saillie, elle rendrait un homme résolu à tous accidents, tel seul qu’en compagnie », dit Montaigne. Il distingue une fois encore l’apparence de la réalité, l’habit du moine. Seul le sage pratique les vertus avec constance, puisque c’est sa seconde nature, acquise par éducation, exemples et expérience. Les vertus apparentes de la plupart ne viennent pas de la sagesse mais du hasard des circonstances. « La vertu ne veut être suivie que pour elle-même ; et, si on emprunte parfois son masque pour une autre occasion, elle nous l’arrache aussitôt du visage. (…) Voilà pourquoi, pour juger d’un homme, il faut suivre longuement et curieusement sa trace. » C’est vrai évidemment aussi des femmes et des ambisexes, puisqu’il faut tout préciser pour les ignares blessés immédiatement de ce qu’ils croient comprendre.

« Ce n’est pas merveille, dit un ancien, que le hasard puisse tant sur nous, puisque nous vivons par hasard ». Ainsi invoque-t-on « la chance » ou crie-t-on au « complot » si l’on réussit ou pas – alors qu’il ne tient le plus souvent qu’à soi de le faire. « L’archer doit premièrement savoir où il vise, et puis y accommoder sa main, l’arc, la corde, la flèche et les mouvements. Nos projets se fourvoient parce qu’ils n’ont pas d’adresse et de but », dit Montaigne – avec raison. Le sage est un bon artisan, un humain comme les autres qui fait bien son travail de sagesse, pas un dieu égaré sur la terre, ni un vil être condamné à l’erreur par son Père qui est aux cieux. C’est l’erreur de l’étudiant que d’incriminer le prof alors qu’il n’a pas appris ou pas compris ; c’est l’erreur du président de la République de ne pas proposer d’objectifs clairs sur un quinquennat – et l’actuel n’est pas pire que les autres depuis De Gaulle. Tous vont selon le vent et les envies, les étudiants comme les présidents ; et ils incriminent ensuite les autres qui leur en voudraient, ou la malchance des circonstances, pour se dédouaner d’avoir mal entrepris.

Ce pourquoi, dans l’inconstance pérenne des humains, il ne faut pas « nous juger simplement par nos actions de dehors ; il faut sonder jusqu’au dedans, et voir par quels ressorts se donne le branle ». Pas simple pour un étudiant car le prof en a de multiples ; pas simple pour un président car sa tâche est multiforme et les exigences du monde pressantes. « C’est une hasardeuse et haute entreprise » que ce genre de jugement sur les autres, avoue Montaigne ; lui préfère l’analyse au jugement et le débat aux vérités à l’emporte-pièce. « Je voudrais que moins de gens s’en mêlassent », conclut-il. Car qui peut vraiment juger des ressorts de chacun ?

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Philippe Huet, Cargaison mortelle

Un roman policier français qui se passe au Havre avec pour thème l’immigration illégale.

Les conteneurs à destination des Amériques sont scellés mais les passeurs s’empressent d’en scier la targette, puis de la recoller ni vu ni connu lorsque le migrant est à l’intérieur. Le Canada est réputé pour son humanité envers les migrants. Aussi, c’est à travers tous les gros ports d’Europe, Anvers, Rotterdam, Amsterdam – et Le Havre – que les migrants d’Europe de l’est affluent pour passer.

Évidemment ils sont aidés : par des « zassociations » d’aide aux « sans », mais aussi par des militants communistes qui étaient tout hier au temps du bloc soviétique, et qui ne sont plus rien aujourd’hui que le mur est tombé et l’URSS dissoute. Des Roumains ayant eu maille à partir avec la milice de Ceaucescu fuient. Certes, ils sont désormais libres, mais la milice est restée la même et aussi brutale. Ils viennent en Europe de l’ouest légalement, via un visa de tourisme. Mais ils s’empressent de chercher à partir.

La police française est là pour faire son boulot mais elle comprend les migrants. « Ces mecs ne voyagent pas pour le plaisir, dit un commissaire p.131, ils fuient pour ne pas crever ». Mais les lois canadiennes sont fermes : c’est une forte amende à la compagnie maritime pour tout clandestin embarqué sur leurs bateaux. Elles font donc appel à une société privée pour les débusquer avant le départ.

Tout se passe bien jusqu’à ce qu’un jour, un Roumain seul se trouve face aux enquêteurs. Il est calme, pas comme les autres, sort un poignard et tue pour fuir un ancien flic de la société de sécurité, ami du commissaire. Cette fois, c’en est trop, la chasse à l’homme commence, tous les Roumains découverts sont interrogés, le centre d’hébergement d’un ancien anarchiste surveillé.

Le journaliste Bassot, rédac’chef du canard local en plein mois d’août, flaire la grosse affaire. Il envoie son meilleur stagiaire fouiller un peu, un Mathieu grand et blond « coiffé en briard » dont les parents d’origine tchèque ont fui jadis « l’avenir radieux » du communisme. Mathieu se prend au jeu, le journalisme le passionne, enquêter l’amuse comme un gamin qu’il est encore à 23 ans malgré sa copine Flo qu’il baise à couilles rabattues dès qu’elle peut se dégager de son stage à elle, à la télé à Paris – où elle s’emmerde à faire les cafés et les photocopies. Tous deux sont en école de seconde zone en journalisme.

Mathieu cherche à lier conversation en se présentant au refuge pour dormir, mais les Roumains ne parlent qu’entre eux une langue qu’il ne comprend pas. Il connaît un soir la situation cocasse d’une pute qui le trouve presque à poil, un jean enfilé à la hâte à cru sans tirer la braguette, envoyée par le tôlier qui paye un peu de bon temps à ses pauvres. Mathieu est « mignon dans le genre roseau élancé », mais n’est pas près à coucher avec n’importe qui, surtout une grasse et plantureuse qui veut carrément le violer. Il laisse entendre qu’il préfère les garçons…

Mathieu file les Roumains qui partent chaque matin du refuge où ils dorment sur son scooter hors d’âge qui manque de rendre l’âme à chaque démarrage. Il connaît quelque succès lorsqu’il piste un grand Roumain qu’il voit monter dans une Mercedes noire du corps diplomatique. Il en parle à son chef, copain avec les flics, qui trouvent l’information intéressante. D’autant qu’un peu plus tard, le grand Roumain s’enfuit de la Mercedes et se fait tirer dessus. C’est Mathieu qui lui sauve la mise en l’enlevant en scooter.

Le trafic de vies humaines rapporte ; mais plus encore lorsqu’il se double d’un autre trafic. Les passeurs sont alors aux petits soins pour leurs migrants clandestins : voyage organisé, planque réservée, courses indispensables à la traversée effectuées, plan du port et containers préparés. Des indics payés, des militants de « causes » engagés, tout est géré comme une entreprise. C’est qu’il y a beaucoup d’argent au bout ! Même si les immigrés ne connaissent jamais le sol canadien…

La progression de l’enquête est bien construite, les personnages typés, un zeste d’humour et voilà le polar. Un bon cru.

Philippe Huet, Cargaison mortelle, 1997, Albin Michel 2016, 264 pages, €22,50

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Vivons jeunes avant tout, dit Montaigne

Montaigne, qui avance en âge, se préoccupe de penser ce thème dans ce chapitre LVII des Essais, livre 1. « Les sages l’accourcissent bien fort au prix de la commune opinion », s’insurge-t-il. Caton estimait qu’on était vieux à 48 ans. Mais à l’inverse, « quelle rêverie est-ce de s’attendre de mourir d’une défaillance de forces que l’extrême vieillesse apporte, et de se proposer ce but à notre durée, vu que c’est l’espèce de mort la plus rare de toutes et la moins en usage ? » s’étonne Montaigne. La « mort naturelle » n’est-elle pas aussi celle issue d’une chute, d’une noyade ou d’une peste ?

Je voudrais d’ailleurs rectifier cette croyance des faux-savants qui confondent « espérance de vie » et « âge moyen au décès ». L’espérance de vie est une statistique qui se calcule à la naissance. Autrement dit, la mortalité infantile est cruciale. Passé l’âge de 2 ans, l’espérance de vie « par âge » augmente nettement car les bébés meurent plus souvent, et pire encore dans les siècles où l’hygiène était faible (moins dans l’Antiquité, plus au Moyen-Âge et jusqu’au XIXe siècle). L’âge moyen au décès montre à l’inverse que les hommes préhistoriques pouvaient vivre jusqu’à 70 ou 80 ans, nous en avons retrouvé des squelettes. De même chez les Romains. Il est donc imbécile de « croire » que les humains n’espéraient vivre que jusqu’à 30 ou 35 ans en ces âges reculés. C’est se vêtir d’un orgueil bien naïf que de se dire que nous faisons mieux.

Du temps de Montaigne, les « pestes » et autres guerres de religion tuaient plus que les accidents ou la vieillesse. Lui s’en est préservé, prudent comme toujours, équilibré en sa vie comme en son esprit. « Puisque d’un train ordinaire les hommes ne viennent pas jusque-là, c’est signe que nous sommes bien avant », écrit-il. Mais ce n’est pas le cas général.

Ce pourquoi la société agit mal de ne permettre aux jeunes d’agir dès qu’ils le peuvent. Ainsi, durant l’Ancien régime, un homme ne pouvait administrer ses biens avant l’âge de 25 ans. Chez les Romains, les charges n’étaient accessibles qu’à 30 ans, et c’est encore Auguste qui a réduit l’âge qui était de 35. Or, dit Montaigne, cet empereur a commencé dès l’âge de 9 ans. « Servius Tullius dispensa les chevaliers qui avaient passé 47 ans des corvées de la guerre ; Auguste les remit à 45 ». L’homme n’était donc pleinement actif politiquement qu’entre 35 et 45 ans ! Notre époque récente a fait de même avec l’emploi, particulièrement en France, pays latin et catholique qui a gardé la manie du Pater familias maître et despote. Avant 30 ans, que des stages et des petits boulots car « pas assez d’expérience » ; passé 50 ans, licenciement ou pas d’embauche car « inadapté » et « trop cher ». Mais il faut pour autant « travailler » 42 ans pour avoir une retraite !

« Je serais d’avis qu’on étendit notre vacation et occupation autant qu’on pourrait, pour la commodité publique ; mais je trouve la faute, en l’autre côté, de ne nous y embesogner pas assez tôt », pense Montaigne. Il est vrai qu’infantiliser les hommes jusqu’à un âge avancé ne sert ni la société, ni la politique. Cela ne sert qu’à créer des aigris inconséquents qui n’ont pas appris la responsabilité qui va avec la liberté. « Quant à moi, j’estime que nos âmes sont dénouées à 20 ans ce qu’elles doivent être, et qu’elles promettent tout ce qu’elles pourront », dit Montaigne. Et de citer Hannibal et Scipion ; il aurait pu citer Alexandre ou César. « Il est possible qu’à ceux qui emploient bien le temps, la science et l’expérience croissent avec la vie ; mais la vivacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nôtres, plus importantes et essentielles, se fanent et s’alanguissent. » Rien de plus vrai, à observer sur nous-mêmes.

Trop de temps consacré à l’oisiveté et à l’apprentissage, conclut Montaigne, il faut faire servir la jeunesse sans que les vieux gardent trop de privilèges, gâtés qu’ils sont par leur engourdissement. Avis aux politiciens, qui s’accrochent trop souvent alors qu’ils se rigidifient. Qu’ils laissent donc la place à d’autres !

Et c’est par ce 57ème chapitre que se clôt le Livre premier des Essais. Nous les avons tous chroniqués dans l’ordre, sur 57 notes comme il se doit. Ils montrent un Montaigne soucieux d’imiter les Anciens et inclinant vers les Stoïciens, se nourrissant des livres de sa bibliothèque mais n’hésitant pas à en sortir pour observer la vie. Il faire montre d’un souci d’harmonie : se couler dans les mœurs de son temps sans s’y perdre ; penser par soi-même sans avoir l’outrecuidance de croire penser mieux que les institutions établies ; garder son quant à soi tout en participant à la vie familiale, sociale et publique. Il est un exemple encore actuel.

Le Livre II commence.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Raymond Radiguet, Le diable au corps

Raymond Radiguet fut le Rimbaud des lettres françaises durant les années folles. Surdoué en tout, il est mort à 20 ans d’une fièvre typhoïde après un bain dans la Seine, mais surtout de ses excès avec tous les poètes et les écrivains du temps : Jean Cocteau (avec qui il a couché), André Breton, Tristan Tzara, Max Jacob. Encore au lycée, il écrit en 1921 ce roman endiablé au titre bien choisi ; il avait à peine 18 ans.

Osé pour son époque, transgressant les codes de l’honneur du temps (bafouer ainsi les combattants poilus de la Grande guerre!), c’est bien le diable qui a saisi l’adolescent de 15 ans pour Marthe, qui en a trois de plus que lui. Le diable des sens. La joie du corps. La liberté d’Éros. La guerre désorganise tout : elle est une boucherie qui nie l’humanité, une immoralité qui nie l’honneur, une mobilisation qui nie la famille. Préparé par de petits baisers avec les fillettes de son âge, encouragé par un ami de collège qui fantasme plus qu’il n’agit, le narrateur dont on ne connaîtra jamais le prénom a commencé tôt. Vers 9 ans, il a envoyé une lettre à une petite fille de son âge par un gamin plus jeune encore. Il lui « exprimait son amour ». Ce qui choqua la parents de la fille, le directeur de l’école et son propre père. Lequel, indulgent pour son aîné – et peut-être un brin flatté de la précocité de son fils et du style de sa lettre (sans aucune faute d’orthographe) – l’a laissé faire.

C’est à 15 ans qu’il lui fait fortuitement rencontrer Marthe, en avril 1917 à La Varenne. C’est une jeune fille de 18 ans à qui ses parents veulent faire la surprise d’une exposition de ses aquarelles assez scolaires lors d’une vente de charité organisée par la mère du narrateur. Elle est déjà fiancée à Jacques, un soldat au front. Excité par ce défi, et trouvant quelques attraits sensuels à Marthe, le diable saisit au corps l’adolescent de troisième. Il n’est pas « amoureux », pas encore, mais titillé. « Est-ce ma faute si j’eus 12 ans quelques mois avant la déclaration de guerre ? », s’excuse-t-il. Il n’est pas mobilisé comme les autres, il est libre dans une école désorganisée, laissé à lui-même par des valeurs dévalorisées.

L’auteur, né en 1903, est son double. Il a en effet rencontré en avril 1917 (à 14 ans) l’institutrice Alice Saunier, de neuf ans plus âgée, une voisine de ses parents qui lui donne des leçons particulières, y compris sensuelles, jusqu’à l’armistice. Elle a comme Marthe un fiancé au front. Mais « c’est une fausse biographie », écrira-t-il – en bref un roman. Il montre les affres du passage de l’enfant à l’adulte, le cynisme de l’époque et la lucidité de l’adolescence. Ce fut tout cela qui fit scandale : à la parution du roman en 1923, à la sortie du film de Claude Autan-Lara en 1947. La société moralise tout ce qu’elle veut cacher.

Le fiancé loin, la fille esseulée, les sens languissants – tout se conjugue pour favoriser les rencontres. Le garçon l’accompagne choisir du linge et des meubles pour son mariage. Ils parlent de tout et de rien et se plaisent, l’adolescent plus mûr que son âge et la jeune fille unique restée infantile. Elle se marie mais Jacques repart au front, la guerre n’est pas finie. Le narrateur la visite dans son appartement, ils goûtent, se caressent, flirtent. Un jour, ils finissent par baiser tout nu, ce qui ne se faisait guère chez les bourgeois décents. Le grand bouleversement de la guerre est déjà passé par là.

L’auteur reste pudique, il procède souvent par allusions, ce qui laisse toute sa place à l’imagination. Il progresse par à coups, construisant son roman avec une perfection formelle d’adulte, détaillant les sentiments de chacun comme Madame de La Fayette. Pas d’envolées romantiques mais un style d’une sécheresse à la Stendhal, la minutie d’un garçon qui parle direct et se découvre en même temps que l’amour. Car il finit par l’aimer, Marthe. Il lui fait même un enfant, un garçon qui naîtra avant terme, ce qui permettra de l’attribuer à Jacques lors d’une de ses permissions. Marthe lui donnera le prénom de son amant.

L’armistice interviendra, Jacques reviendra, Marthe mourra. Ne subsistera que l’enfant. Il « aura une existence raisonnable », ce qui marque peu d’affect pour son fils, après sa « syncope » pour la mort de Marthe. Mais c’était dans l’air du temps : les hommes se préoccupaient peu des rejetons. Et « je compris que l’ordre, à la longue, se met de lui-même autour des choses », conclut le narrateur de 18 ans. Le diable chrétien n’a rien à voir dans l’explosion des sens, mais plutôt la vie qui se répand, plus encore lorsque la tuerie est à nos portes. La « morale » en est alors bouleversée et l’ordre des choses qui veut à toute force la perpétuation de la vie exige que la tuerie sociale égoïste soit compensée par la profusion libertaire de l’Éros.

Plusieurs films ont repris le roman, l’acteur jouant le narrateur étant à chaque fois nettement plus âgé que de raison et l’histoire sensiblement modifiée.

Raymond Radiguet, Le diable au corps, 1923, Pocket 2019, 144 pages, €1,90 neuf

Raymond Radiguet, Oeuvres, Livre de poche La Pochothèque 2001, 683 pages, €6.27

DVD Le diable au corps, Claude Autan-Lara, 1947, avec Micheline Presle, Gérard Philipe, Denise Grey, Jean Debucourt, Palau, Paramount Pictures 2010, 1h50, €13,81

DVD Le diable au corps, Gérard Vergez, 1990, avec Dacla, Corinne, Portal, Jean-Michel, Winling, Jean-Marie, 1h30, €13,00

Film (pas de DVD – à cause d’une scène de fellation ?) Le diable au corps (Il diavolo in corpo), Marco Bellocchio, 1986, avec Maruschka Detmers, Federico Pitzalis

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