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Jean d’Aillon, Une étude en écarlate

Jean-Louis Roos, le vrai nom de Jean « d’Aillon », se fait baron anglais pour écrire sur cette période médiévale qu’il aime tant. Son demi-frère d’époque est Edward Holmes, lui aussi ancêtre, mais du célèbre Sherlock. Il y rencontre son Watson, alors archer anglais réputé pour sa précision de tir.

Nous sommes à Paris en 1420 et la guerre de Cent ans va s’achever une génération plus tard, grâce notamment à Jeanne d’Arc. Le roi Henri V d’Angleterre, fils d’Henri IV arrivé par illégalité au trône (et dont Shakespeare a fait une tragédie), revendique le royaume de France car son père s’est marié avec Catherine de France et s’est allié aux Bourguignons du duc Philippe. L’histoire est compliquée.

Les Bouchers de Paris, vrais tueurs en corporation, ont aidé à prendre la ville et ont massacré tous les Armagnacs alliés au Dauphin, fils probable (mais pas certain) de Louis d’Orléans, frère du roi Charles VI de France devenu fou. Dans ce carnage d’avril 1418, les bouchers ont enfoncé les portes de l’hôtel de Lusignan, défoncé les femelles et les petites filles, démembré le fils encore enfant et éventré les serviteurs et les gardes. Deux ans plus tard, Robert de Lusignan (personnage imaginaire), qui était absent de Paris lors du massacre pour aider le dauphin Charles (futur Charles VII) à fuir à Bourges, revient incognito pour se venger des bouchers.

La ville est misérable, soumise à la famine parce que le travail manque. Nombre de maisons sont vides, pillées et en ruines, dont l’hôtel de Lusignan à l’enseigne de Mélusine. Il attire la convoitise de Lady Mortimer, sœur d’Edmond Mortimer, troisième comte de March, qui a comploté contre l’usurpateur Henri IV d’Angleterre. Elle veut se venger de la dynastie régnante et assassiner Henri V et le duc de Bedford lorsqu’ils entreront prochainement dans Paris. Pour cela, la fenêtre de l’hôtel de Lusignan (actuel Conseil d’État) est propice, face à une entrée du Louvre.

Edward Holmes, chargé des affaires à Paris de son demi-frère le baron de Roos, est chassé par le fils de l’intendant d’Angleterre Langley, sur ordre des cadets de 13 et 15 ans qui ne le connaissent pas. Le baron de Roos et son frère William ont en effet été tués à la bataille de Baugé. Langley complote avec Lady Mortimer pour obtenir une meilleure place que celle d’intendant de baron. Edward part donc loger ailleurs et chercher du travail. Il n’est pas anodin que sa logeuse s’appelle Constance Bonacieux, c’est le nom que porte la logeuse de d’Artagnan dans Les trois mousquetaires. L’auteur aime bien plagier les grands auteurs. Autant dire qu’Edward Holmes est imaginaire, tout comme Gower Watson, malgré le livre ancien que l’auteur dit avoir trouvé chez un libraire à Londres.

Toujours est-il qu’Holmes enquête, flanqué de son Watson, et qu’il va démêler de fil en aiguille et comme par hasard le complot contre le roi. Lui, anglais, ne prend pas position pour ou contre le roi de France. Sera roi celui qui ramènera la paix. Cette première enquête d’une série est intitulée en plagiant Étude en rouge de Conan Doyle, mais sa méthode est la même : la déduction par réflexion. Watson ajoute le piment de l’action.

Une bonne façon de se plonger dans l’histoire navrante d’un royaume de France (déjà) déchiré en guerre civile par de fanatiques partisans qui en profitent (déjà) pour violer, massacrer et piller, chacun défendant (déjà) son petit intérêt égoïste dont le fric est (déjà) l’objectif suprême. La complexité de l’histoire de Paris à cette époque-là ralentit l’intrigue au début car il faut bien expliquer qui et quoi, mais le roman policier prend son rythme de croisière assez vite et captive.

Jean d’Aillon, Une étude en écarlate – Les chroniques d’Edward Holmes et Gower Watson, 2015, 10-18 2019, 500 pages, €9,20 e-book Kindle €7,33

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Catherine Rihoit, Les abîmes du cœur

Elle est bien oubliée, la sage Catherine Rihoit, Caennaise née en 1950, agrégée d’anglais devenue romancière et journaliste. C’est qu’elle parle des femmes dans le style de l’ancien temps, avant le mitou, avant le mi-sexe, avant même la minijupe. Elle parle de comment l’amour vient aux filles, élevées dans la pruderie du christianisme bourgeois. La découverte du mystère bouleverse et rend révolutionnaire, au point de jeter jupons, famille et conventions d’un coup – un coup de tête après un coup de rein.

En 1899, autrement dit une autre époque, la victorienne, la bourgeoise catho tradi qu’un nombre de plus en plus grand aimerait voir revenir au galop, Ophélie au prénom languissant de noyée drapée dans ses grands lys, est ôtée du couvent. Elle a 15 ans et y a passé cinq ans pour en faire une parfaite demoiselle digne de l’élévation sociale ambitionnée par le père. Lui, marchand de vin à Paris, a amassé un magot et se retire en Normandie dans un manoir imposant près de la mer : le Purgatoire. Pour paraître, il le rebaptise la Renaudière, comme s’il était un bien de famille des Renaudet, qui est son nom. Mais chacun dans le village connaît l’histoire de cette demeure baroque, bâtie par un riche bijoutier parisien qui y avait installé sa cocotte avant de tomber du belvédère et de rendre la fille folle.

Ophélie à la campagne s’ennuie. Elle court la grève avec le chien mais elle est seule. Sa mère Blanche est une romantique fanée qui ne sait pas ce qu’elle veut et ne l’aime pas. Son père non plus, qu’elle ne voit guère. Tout leur amour de parent était allé au frère aîné Hippolyte au prénom ambigu, frère de Thésée ou reine des Amazones. Le garçon en a eu marre des vieux trop corsetés et, après une dispute violente avec son père, il est parti à 14 ans pour les Amériques, n’emportant que sa tirelire et les vêtements qu’il avait sur le dos. Nul ne l’a plus revu et Ophélie, qui l’aimait bien, en rêve encore.

C’est pourquoi, lorsqu’elle se résout enfin à écrire à Violette, son amie de cœur de la pension chez les sœurs, celle-ci lui reproche de ne pas lui avoir laissé son adresse lors de son départ, d’où son silence, et veut bien renouer leur amitié. Justement son frère jumeau Louis se meurt de consomption (le mot pudique pour la tuberculose qui lui ronge le poumon), et le médecin dit que l’air de la mer lui ferait du bien. Ophélie s’empresse de tanner sa mère pour qu’elle accepte de recevoir Louis et Violette, avec leur gouvernante anglaise Sarah, fille de pasteur de mère juive.

Dès lors, c’est la fête. Ophélie qui se mourait à ne rien faire, avait eu une crise après que l’abbé Delessert du domaine lui ait fait approcher « les abîmes du cœur », du nom d’un cahier où il consignait ses observations frustrées et ses fantasmes de chasteté jurée. L’abbé l’avait saisie et Ophélie en avait été saisie au point de perdre sa connaissance. Depuis, elle évitait soigneusement l’abbé libidineux, sans savoir au juste ce qu’il lui voulait, ni sa mère pourtant chargée de son éducation, ni la servante Lisette qui avait connu l’homme, ne voulant lui dévoiler de quoi il s’agissait. L’arrivée des trois jeunesses apporte un bol d’air. Ce sont des conciliabules sans fin entre les amies de pension, les jeux dans le lit du frère et de la sœur, l’amour charnel que Sarah porte à Louis son élève. Ophélie observe avec curiosité ce qu’est physiquement l’amour dans ces différentes facettes (amical, fraternel, physique), tout en ressentant divers sentiments en son cœur. Elle fait mal la relation entre le corps et l’âme, mal éduquée par la religion et par la bourgeoisie.

Elle aimera Louis, mais comme un frère, comme l’aime Violette sa jumelle. Elle ne sera déflorée qu’un soir inédit, alors qu’un aristocrate russe en fin de trentaine est venu au galop depuis Caen revoir la maison où il avait vécu un amour déçu, celui de l’actrice devenue cocotte du bijoutier. Sergueï, qui avait 18 ans, en était éperdument amoureux mais elle était fidèle. Après l’incendie de sa propriété près de Saint-Pétersbourg, où a péri le peu de famille qui lui restait, le jeune homme a décidé d’aller faire la vie en Europe, baisant tout ce qui bouge – dont Ophélie sur son chemin. Celle-ci lui en est reconnaissante, elle sait enfin ce qu’est l’amour physique, tout en ressentant pour son initiateur un élan du cœur qui la réconcilie avec l‘humanité.

Sauf que Sergueï est reparti le lendemain de bon matin. Ophélie ne songe alors qu’à le retrouver, même si Louis, qui vit ses derniers mois sur cette terre, aurait bien voulu la prendre et l’apaiser. Mais Sarah est jalouse et Violette la jumelle se sent délaissée. Le fantasque Louis est romantique comme Blanche la mère, mais actif, et non passif comme elle. Ophélie se laisse attirer par son projet : filer sur la Riviera où Louis sait que Sergueï est allé ; lui vivra une dernière aventure de gentleman cambrioleur (il a déjà volé la rivière de diamants de sa mère), elle retrouvera son grand amour. Ils partent donc une nuit, Ophélie déguisée en jeune garçon, prennent un cheval puis le train, à Paris un autre train. Mais Sergueï a beaucoup gagné au casino de Monte-Carlo et il est parti pour Venise. Qu’à cela ne tienne, Ophélie rhabillée en femme se fait la sœur de Louis, devenu Antoine.

Ils retrouvent Sergueï, qui accueille Ophélie et la baise à nouveau, mais la laisse toute la journée au palais qu’il occupe, pour aller à ses affaires. Ophélie se dit que c’est cela l’amour d’une femme, rester passive à la maison tandis que l’homme s’ébat ailleurs. Sauf qu’elle trouve un après-midi Louis mourant sur le seuil, atteint d’une balle alors qu’il volait un bijou, et le vigoureux Sergueï qu’elle voulait alerter en train de coïter le jeune valet qui est beau garçon. Explications, séparation, départ. Ophélie retourne chez sa mère, Sergueï paye le voyage.

Mais Ophélie est enceinte et c’est inadmissible pour le bourgeois promu, catho tradi. Sarah, enceinte elle aussi de Louis, s’est suicidée dans la mer pour cacher son déshonneur, Violette a été rappelée à la maison. Ophélie est déclarée malade, on ne la laisse voir personne, elle accouche dans la douleur mais à la maison, et l’enfant lui est aussitôt retirée (c’est une fille) pour être confiée anonymement à une nourrice. Celle-ci est la sœur aînée de Lisette, elle s’est déjà occupée du petit garçon que la servante a eue sans être mariée. Ophélie est destinée à épouser, flétrie, un vieux notaire ou équivalent. Elle ne l’entend pas de cette oreille et ne veut pas rester au Purgatoire. Une fois remise et mise au courant par Lisette, elle reprend son enfant et fuit elle aussi pour les Amériques avec lui. On est en 1900, elle a 16 ans.

Inspirée par les héroïnes romantiques anglaises, l’autrice offre juste avant les années Mitterrand une parodie littéraire où l’humour transparaît souvent. Vingt ans après, comme dirait l’autre, les temps ont changé et ce qui paraissait ironique en 1980 fait frissonner en 2020 : la pruderie bourgeoise catho tradi revient et les Ophélie risquent de se multiplier dans un avenir proche.

Prix Anaïs-Ségalas de l’Académie française 1980

Catherine Rihoit, Les abîmes du cœur, 1980, Folio 1984, 375 pages, €9,00

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Hervé Guibert, L’homme au chapeau rouge

L’auteur qui travaille du chapeau est cet homme qui porte un chapeau afin de cacher une vilaine cicatrice d’opération de lymphome au cou. Car Hervé Guibert raconte sa vie en ce troisième tome ; il est malade, « sidaïque » comme disait Le Pen club à l’époque, ce qui l’affaiblit au point de lui laisser attraper tout et n’importe quoi. Il mourra immunodéprimé du cytomégalovirus.

Il le refuse, ce qui le fait partir en quête obsessionnelle de peintures, « transition de la chair à la peinture », fantômes de beautés éternisées qu’il veut « posséder » avant la fin. Surtout de l’art russe car la chute du Mur a eu lieu et la fin de l’Ours est pour bientôt. C’est la misère en URSS, la famine pour les petites gens, l’envol des mafias. L’art russe, officiel ou dissident, se vend pour rien. Il ne vaut pas toujours grand-chose mais, sur le volume, certains peintres restés égarés dans la peinture figurative du XIXe sont prisés.

Il existe aussi beaucoup de faux… dont certains apparaissent parfois meilleurs que les vrais. Mais qu’est-ce qu’un « faux » en art ? Une signature imitée ? Un prix indécent pour un faussaire inconnu mais qu’est prêt à payer le gogo esclave de la mode et du nom du Peintre ? Balthus qui récrimine sur tous se vend à prix d’or ; Bacon qui peint des horreurs fascine et se vend fort cher. Yannis, un ami du narrateur/auteur, fabrique des toiles en série lorsqu’il est saisi de fièvre érotique pour son modèle. Guibert transpose sa vie, son amour de la photographie et du photographe Hans Georg Berger, portraituré en Yannis peintre.

Yannis le Grec pédé est copié, Vigo le marchand d’art arménien capable de tout est accusé d’écouler des faux pour des vrais ; poursuivi par la mafia russe qu’il ruinerait en dénonçant les tableaux qu’il juge faux, il disparaît. Mais peut-être pas pour tout le monde. Il survit dans la grotte qu’est la cave qui sert de réserve à sa boutique parisienne, désormais détenue par sa sœur Léna, qui couche avec son assistante Juliette. Car l’art n’est jamais loin de l’érotique. Le narrateur/auteur qui ne peut plus, trop affaibli par la maladie, jouit en contemplant des œuvres et les ébats des autres.

Pour l’auteur, ce sont des garçons, des « enfants ». Mais il s’intéresse peu aux petits et beaucoup plus aux post-éphèbes comme les secrétaires, assistants ou serveurs de restaurant qu’il appelle des « jeunes garçons ». Il a été amoureux fou d’un Vincent « M. » de 17 ans en 1982. Mais il n’y a pas d’amour dans ce texte enchevêtré, aux phrases parfois très longues, notamment au début. Un chapitre sur un voyage africain qui serait « perdu » mais que l’on soupçonne l’auteur de n’avoir pas su écrire.

Une logorrhée qui souvent prend, comme une mayonnaise, distillant l’onctuosité de sa petite musique, mais qui n’apprend pas grand-chose sur le genre humain. Une pierre publiée post-mortem dans le chemin d’Hervé Guibert qui finira trop vite – un an plus tard – et se hâte.

Hervé Guibert, L’homme au chapeau rouge, 1992, Folio 1996, 168 pages, €6.99 e-book Kindle €6.99

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Jean-Louis Curtis, La quarantaine

Louis Albert Irénée Laffitte, dit Jean-Louis Curtis, qui sera coopté à l’Académie française en 1986, a 49 ans lorsqu’il publie ce roman sur « la crise » de la quarantaine. Celle où l’homme arrivé (en ce temps-là, il ne s’agissait que de l’homme, pater familias, chef de famille) se sent vieillir. Il a consumé sa jeunesse, s’est marié comme il se doit, a fait des enfants à sa femme, les a plus ou moins élevés non sans drames à l’adolescence, et se retrouve livré à lui-même, le corps usé, les sens encore en éveil, craignant la fin et désirant la nouveauté.

L’auteur met en scène deux couples d’amis dans une petite ville assoupie de province, Sault-en-Labours, autrement dit la cambrousse. Mais les années soixante amènent l’américanisation, la consommation, la libération des mœurs. Les voitures envahissent les rues, les antennes de télévision les toits, le rock les salles des cafés. De vieilles demeures sont rachetées par des promoteurs promus pour en faire de grands immeubles « tout confort », tandis que les fermes antiques tombent en ruines jusqu’à ce qu’un club de vacances industrialisées s’y intéresse pour les transformer en camps de loisir.

Bruno et son épouse Juliette ont deux fils, Pierre qui ressemble à son père et le prend pour modèle, et Nicolas qui est physiquement plus fin et intellectuellement plus intelligent. Mais aussi pédé, l’auteur le laissera soupçonner par petites touches, sans jamais le dire, montrant un Nicolas en pleurs à 14 ans lorsque son père qui l’aime lui parle des « choses de la vie », restant en toute amitié chaste avec sa copine Catherine, puis allant étudier en Allemagne où il rejoint « un ami ». L’auteur lui-même semble ne s’être jamais marié et avoir « une sensibilité ». Bruno, à l’inverse, épouse tôt Suzy et lui enfourne un petit durant son service militaire.

André et son épouse Claire sont plus discrets et ont deux filles, Catherine qui travaille bien et ne pose aucun problème, et Suzy la sotte qui gaffe souvent et met son transistor à fond, au grand dam de son père. Qui en fait une crise cardiaque à la cinquantaine. Il a eu une liaison de quelques mois avec Béatrice, mais décevante et il rompt. Non sans que sa femme le sache puisque tout se sait dans les petites villes dont les gens n’ont que ça à faire que de s’observer, se juger et commérer.

Mais c’est Bruno qui va connaître un drame, lui qui fait tout dans l’excès. Il s’entiche d’une jeunette de 20 ans, lui qui en a plus de 50, plus ou moins attisé par un ancien condisciple qu’il fascinait et qui s’est ainsi vengé de son indifférence. Jean n’est pas du même monde bourgeois et Bruno l’a toujours snobé. Il n’a jamais voulu s’en sortir et végète comme employé de banque jusqu’à ce qu’il rencontre une fille du peuple comme lui, mais ambitieuse pour deux. Elle l’incite à voir grand à à emprunter (mot tabou chez les paysans !) pour monter une agence immobilière. La mode des résidences secondaires vient avec les années soixante et il y a de l’argent à se faire. Ce qui fut fait. Le couple a fait un fils, Michel, qui aussi peu d’affect que son père – probablement un futur requin d’affaires ou un psychopathe.

Ainsi va l’existence, dans le bouleversement du monde et des mœurs, jusque dans les coins reculés des provinces hier isolées et depuis les années soixante reliées par la route, le train et la télé. Les événements y parviennent assourdis, le premier spoutnik, les événements d’Algérie, la crise des missiles de Cuba. Avec la peur de la mort qui vient, de la décadence des corps, du grand remplacement des vieux par les jeunes – ce qui fut de tous temps. Un beau roman qui se lit bien.

Jean-Louis Curtis, La quarantaine, 1966, J’ai lu 1974, 312 pages, occasion €15,00

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Bernard Lenteric, La guerre des cerveaux

Décédé en 2009 à 75 ans, Bernard Lenteric fut l’un des auteurs de bons thrillers français, au temps où le genre faisait florès. Il a surfé sur les modes. Autant aujourd’hui c’est la Chine qui focalise l’attention, autant dans les années 1980 c’était le Japon. La guerre froide subsistait et l’URSS faisait peur plus par ce qu’on imaginait de mystère que par la triste réalité des choses. Mais les Américains se devaient de considérer l’empire soviétique comme un égal. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, au grand dam du tyran mongol national-xénophobe qui voudrait bien renverser le cours de l’histoire malgré son pays en déclin qui ne fait plus le poids face à des mastodontes démographiques et technologiques comme l’Inde, la Chine, les États-Unis, l’Union européenne ou le Japon…

Un prix Nobel américain pète les plombs après avoir reçu un coup de téléphone ; il massacre toute sa famille avant de s’éradiquer. Un peu plus tard, un neurochirurgien de renom saccage un cerveau blessé avant d’être interné. Encore plus tard, un Français au Muséum détruit ses bureaux et brûle toute sa recherche. Puis un Anglais élitiste va tuer d’un coup de canne-épée un savant qu’il ne connaît pas en lui transperçant le cerveau avant de se tirer une balle dans la tête. Mais cet Ashby n’est pas n’importe qui. Il appartient au club très fermé des intelligences de la planète qui se nomment entre eux les Titulaires. Ils se chargent de détecter les savants prometteurs pour les financer au travers de leur Fondation, avant de les coopter éventuellement pour leur succéder.

Ashby était l’un des quatre, il avait choisi son successeur : un Japonais de la trentaine suprêmement intelligent et descendant de samouraï. Travaillant pour la firme Mitsubishi, il étudiait le cerveau, ou plutôt comment détecter la pensée via l’électronique. L’intelligence artificielle en était à ses débuts et lui avançait par l’imagerie cérébrale tandis que l’Américaine Jessy Flanaghan mettait en conserve les connaissances des cerveaux qu’elle choisissait encore vivants. Les coups de folies répétés des vieux savants étaient une perte pour l’humanité comme pour cette science en devenir.

Peskov, un physicien américain d’origine russe, qui avait travaillé sur la Bombe, se pose des questions. Qu’est-ce qui peut bien relier ces morts successives ? Un sondage auprès d’un savant de ses amis, affilié au KGB à Leningrad, lui apprend que la même chose a eu lieu en URSS, mais évidemment tue par goût du secret. Un savant parti pêcher avec un jeune garçon l’a étranglé après l’avoir sodomisé puis s’est suicidé. Il n’avait jamais montré de tendances à la violence ni d’attirance pour son sexe.

Le point commun ? Si le lecteur observe que les premiers savants fous sont tous juifs, la piste s’arrête là. Il s’agit d’autre chose : tous ont en commun d’avoir séjourné au Japon et de s’être intéressés aux travaux sur le cerveau de la firme Mitsubishi. Difficile d’en dire plus sans déflorer la jeune histoire, mais il s’agit de complot mondial, de manipulation subtile, d’ambitions nationalistes. Qui joue avec qui ? Dans quel but ? S’agit-il d’une « guerre » des cerveaux ou n’est-ce qu’un propos de journaliste ?

Bien mené, ce thriller des années 80 nous conduit là où il faut. Il montre en tout cas que les passions humaines restent éternelles et que la curiosité scientifique peut déraper au service de la puissance.

Bernard Lenteric, La guerre des cerveaux, 1985, Livre de poche 1986, 315 pages, €3,87

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Philippe Labro, Des bateaux dans la nuit

C’est le quatrième roman de ce littéraire d’aujourd’hui 86 ans passionné de journalisme et d’Amérique. Il fut de la génération des colonisés par le soft-power yankee, les fantasmes de modernité d’après-guerre et d’épopée western. Il a osé demander – et a obtenu – en 1954 à 17 ans une bourse Zellidja pour étudier aux États-Unis, à l’université en Virginie, et il voyage au pays de ses rêves. Il en tirera plusieurs romans. Des bateaux dans la nuit reprend à 46 ans la manne biographique très riche de l’auteur en sa maturité. Il est revenu des Yankees, du vide abyssal de leur existence matérialiste, et tente de dresser un état mental de l’après-68.

Woijek Drifter est un journaliste qui a l’âge de l’auteur. Il a beaucoup bourlingué, ne s’est jamais fixé. Marié à une immigrée qui lui impose sa nombreuse famille, il est assez lâche pour ne pas divorcer. Il a une maîtresse américaine à Washington, Joyce, mais elle n’est pas « joice » comme on disait dans l’argot des années soixante, autrement dit pas heureuse. Et puis soudain…

Le destin bascule. Alors qu’il est en infiltration dans une dictature d’Amérique du sud (très à la mode dans les années 70) pour contacter un prêtre français emprisonné et torturé, son chef grand patron de presse le rappelle en urgence à Paris. Henri Lescrabes se meurt du crabe, un cancer. Il est obsédé par la fin d’un jeune chanteur célèbre passé par la fenêtre de son appartement. Jason Villaï un soir s’est envolé – et s’est empalé sur les piques de la grille du jardinet. On a parlé de suicide mais Lescrabes n’est pas convaincu. Il y a quelque chose à creuser, quelque chose d’important pour Drifter, qui tient à sa vie personnelle.

Le drifter est en anglais celui qui dérive, qui charrie, en bref le vagabond qui accumule. Labro ne choisit pas ses noms au hasard, ils ont tous un sens caché. Drifter est orphelin d’origine polonaise, probablement juif comme Lescrabes ; il a été élevé par un parrain humaniste, prof de lettres célibataire qui l’a pris sous son aile. Il est devenu journaliste pour sortir de cette atmosphère de livres et il en porte l’uniforme de ces années-là, l’imperméable blanc à ceinture.

A l’enterrement au Père Lachaise de Lescrabes, il renoue avec Andrea, une jeune collègue qui a été dépêchée la première sur les lieux de la mort de Villaï. Il commence donc son enquête avec elle. Puis il creuse en se rendant sur place. Il rencontre le concierge, ancien « factionnaire français » des colonies qui a pris un polaroïd maladroit du cadavre empalé, surpris alors qu’il essayait l’engin, cadeau d’une nièce. La photo est floue mais une tache jaune en arrière-plan intrigue : il y avait quelqu’un. Drifter finira par savoir qui – et cela ne lui plaira pas. Lescrabes avait raison, l’événement le touche en effet dans sa vie personnelle.

Le roman alterne en cinq parties les histoires des personnages : Lescrabes, Drifter, Andréa, Marie-Luc, Joyce. La partie IV est la plus indigeste. Elle comprend moins d’action et plus de verbiage psychologique. La plongée dans les turpitudes égoïstes et sexuelles d’une riche épouse oisive et frigide de magnat américain pouvait peut-être émoustiller les lecteurs sous Mitterrand ; elle écœure et lasse aujourd’hui. Ce monde des vieux qui ont bâti l’actuel est répugnant et l’on comprend pourquoi le sexe, l’argent, l’appétit de pouvoir et le narcissisme férocement égoïste peuvent régner aussi fort quarante ans plus tard. La pute des stars Joyce, qui a « feuqué » (de l’américain to fuck – faut-il traduire ?) avec tous les mâles qu’elle voulait détruire faute elle-même de pouvoir jouir, a quelque chose de diabolique, possédée d’un instinct de mort destructeur. Drifter s’y est brûlé les ailes ; Lescrabes réussit in extremis à lui donner les moyens de s’en sortir. Il revivra avec Marie-Luc, elle-même divorcée d’un mari violent.

Les « bateaux dans la nuit » sont une métaphore : « Voilà, c’est simple : il y a des bateaux qui se croisent dans la nuit, et nous, on est à bord. Si on a de la chance, si c’est la pleine lune et s’il n’y a pas de brouillard,et si les navires se rapprochent et s’abordent enfin, on peut se reconnaître de pont à pont et qui sait, parfois, s’atteindre et s’étreindre. La plupart du temps cela ne se passe pas ainsi » p.328. Mais l’on peut rencontrer alors une personne à aimer. « On en revient toujours à ceci, qui est l’amour et son manque » p.337. Or le journalisme, à force de voir des horreurs et d’en rendre compte, pousse au cynisme et pourrit l’être par mimétisme avec le monde. On ne veut plus voir : comme Drifter avec Joyce. Lescrabes finalement l’a sauvé.

L’auteur cause en style simple, un brin vulgaire, en bref journaliste. Ce pourquoi cela se lit bien, hors les longueurs déjà indiquées. Il ponctue son roman de détails glanés en professionnel, comme le crack qui surgissait, plus puissant que la cocaïne et qui allait faire des ravages en favorisant la psychose paranoïde ; ou encore ce « virus jamaïcain » (découvert en 1983 seulement) qui affectait les gays lurons de New York et de Londres et qui allait entraîner la réaction puritaine la plus vive, alors même que la gauche au pouvoir libérait les mœurs (toujours en décalage, les gens de gauche) ; ou enfin cette remarque que les stars ne regardent jamais leurs fans inconnus dans les yeux pour éviter le phénomène d’adoration due au lien par le regard, déclenchant une fixation maladive qui pourra finir par du harcèlement ou un assassinat (p.142).

Philippe Labro, Des bateaux dans la nuit, 1982, Folio 2019, 407 pages, €7,25 e-book Kindle €9,49

Les romans de Philippe Labro déjà chroniqués sur ce blog

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Michel Peyramaure, La vallée des mammouths

La préhistoire fascine. Michel Peyramaure, né en 1922, est amoureux de sa région natale, le Limousin Périgord ; il la chante au long de ses romans dans le style régionaliste de l’école de Brive. Il est décédé le 11 mars de cette année 2023, à 101 ans. Pas de Limousin Périgord sans préhistoire, le magdalénien surtout des grottes ornées, telle Lascaux. Louis-René Nougier, professeur émérite de préhistoire à l’université de Toulouse préface d’ailleurs ce livre. Il lui rappelle les gestes des artistes de Rouffignac.

Chaab le chasseur est éventré par un bœuf musqué qu’il a vaincu mais qui, dans un dernier sursaut, lui a dénudé le foie. Il est soigné par le vieux sorcier Awah et par ses enfants, son fils Ayud, dans les 15 à 17 ans et Yawna, sa fille de 13 ans désormais nubile. Il entre en rémission mais il finit par mourir. La faute au sorcier débutant Toloo, inapte mais content de lui, sans aucun don, avide du prestige que la fonction lui donne – mais surtout protégé par le chef. Deïwo est un géant fort comme plusieurs hommes mais aimé de personne. Il est brutal, cruel, et seul Toloo le flagorne, trouvant grâce à ses yeux. Sans le chef, d’ailleurs, l’apprenti sorcier ne serait rien : ses simagrées incantatoires sont sans effet car il n’a aucun affect.

Comme tous les fascistes, Toloo renverse la cause : il ment selon l’adage de Goebbels que plus c’est gros, plus ça passe. Il accuse Awah d’avoir tué Chaab, chasseur respecté ; il veut être sorcier à la place du sorcier et posséder ses pierres magiques, les cristaux et la pierre de foudre, fragment de météorite. Les enfants s’insurgent mais ils n’ont pas voix au chapitre, encore qu’on puisse considérer, anthropologiquement, qu’à 17 ans on était un homme fait en ces temps préhistoriques où la durée de vie était réduite. Mais l’auteur est né en 1922, avec les préjugés machos et patriarcaux qui vont avec. Il fait du jeune homme un « adolescent », concept qui n’avait pas cours aux époques anciennes. On devenait un homme dès que l’on était pubère pour engendrer et que l’on savait chasser pour nourrir sa famille. Ayub le garçon n’est d’ailleurs plutôt sympathique qu’au début, lorsque sa jeunesse se débat contre l’injustice. Il cesse de l’être avant la fin lorsque son ancrage dans la haine tribale prend le dessus. Il méritera ce qui lui arrive.

Comme nul ne peut se faire entendre, Awah décide de fuir la tribu et les deux jeunes le suivent. Ils sont poursuivis mais découvrent une grotte aux ours… apprivoisés par Kuecô, un homme solitaire de la tribu voisine qui en a marre de la guerre incessante et rituelle entre tribus. Le trio fait aussi la connaissance d’Orca, qui a apprivoisé le mammouth et erre dans la steppe sur le dos du mâle dominant, caché entre ses jarres. Les mammouths sont des éléphants antiques dont la race s’est éteinte. Le mot vient du russe mamont, qui veut dire « corne de terre ». Les mâles pouvaient mesurer 5 m au garrot et peser jusqu’à 12 tonnes. Ils étaient les animaux rois de l’époque. Aussi, apprivoiser un mammouth était considéré comme « extraordinaire », égalant l’humain aux Puissances de la nature.

Yawna tombe amoureuse de Huecô tandis que son frère Ayub est tiraillé par son amitié pour le jeune homme qui les a sauvés et son inimitié acquise pour l’ennemi héréditaire de sa tribu. Laquelle doit le juger pour avoir trahi et peut-être le mettre à mort. Mais le chef Deïwo ne décide pas de cela tout seul, les Anciens du clan ont leur mot à dire. Après diverses péripéties aventureuses, Ayub et Yawna sont fait prisonniers et le verdict tombe : Ayub sera réintégré à la tribu s’il tue un Homme jaune ennemi, son ami le plus cher, Huecô. Quant à Toloo, il est durement puni pour non seulement ne pas parvenir à soigner, mais aussi pour avoir tué Chaab par le poison en intervertissant la poudre qu’avait préparé Awah. Il avoue devant tous, menacé du verdict de l’Eau qui fait parler… une ruse de sorcier.

Ayub se dirige donc, la mort dans l’âme, dans la grotte aux ours où réside Huecô tandis que sa jeune sœur se morfond pour son frère et pour son amoureux. Seul l’un d’eux survivra. Quant au chef Deïwo, il n’est pas intelligent et croit subtil d’emmener les guerriers de la tribu massacrer ceux d’en face. Il n’y survivra pas, cette fois ce sera le svelte et souple Orca descendu de son mammouth qui le terrassera.

Un roman d’aventure dès 9 ans mais qui plaît aussi aux adultes hantés par la préhistoire. La région est belle, le relief subsiste, même si le climat est désormais moins froid et que les grands animaux antiques ne sont plus. A lire en visitant Lascaux et tous les autres abris anciens.

Michel Peyramaure, La vallée des mammouths, 1966, Pocket 2005, 254 pages, €2,96

également en Folio junior 1980 occasion

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Alphonse Boudard, Le banquet des Léopards

Boudard continue de faire du cinéma écrit avec sa vie. Il a le style dru, vivant mais argotique, ce qui vieillit vite. La langue verte des années soixante, issue de l’avant-guerre, paraît presque aussi archaïque que la langue de Montaigne. Si le lecteur d’un certain âge comprend le sens général, de nombreux mots sont perdus et demandent un dictionnaire. Boudard n’est pas Céline, bien qu’il flatte le même style. Le banquet des Léopards n’est pas son meilleur livre mais il s’emballe dès le milieu et accroche sur la fin.

Dans la vie de Boudard, le passage par la case prison lui a permis de connaître Auguste, dit Vulcanos, un géant voyant, grand et ample, musclé velu qui plaît aux femelles. Très souvent en effet certaines femmes se sentent irrésistiblement attirés par les gros durs, mauvais garçons et violents notoires – tels les tueurs en série. Vulcanos est plutôt du genre gentil, brassant du vent, bateleur de première mais intuitif, en outre doté d’un organe sexuel hors norme que les « fumelles » tâtent au travers le pantalon. Lui n’hésite pas à mettre tout sur la table lorsqu’il est entre hommes.

La rencontre de l’auteur avec avec Vulcanos a lieu en prison, en 1950. Il est en cellule avec Karl, un Alsacien « malgré nous » (dit-il) de la Das Reich, 25 ans, « tout muscles, mâchoire et sexe », « l’éducation spartiate nazie… (…) ramper, courir, flinguer, riffauder les enfants, les aïeules, les prêtres, les Israélites… violer les lingères légères, les dames patronnesses, les petites filles modèles ! Ach ! Kolossale rigolade ! Il s’en est payé, je me goure, ce joyeux drille en campagne ! » p.17 Folio. Il a une « faim féroce de tringler », il vise tous les trous qui passent et attend un giton juteux comme troisième homme dans la piaule. Car l’auteur n’a pas voulu, dit-il. Ce troisième ne sera pas un blondinet jeunot bien tendre mais « le lanternier Auguste Brétoul ». Pas le bon genre désirable à troncher. « La tronche qu’il m’offre là… son crâne dégarni… une grosse trogne rouge… la lèvre avachie.. . le pli d’amertume » p.22. Il est en préventive pour avoir fourgué de faux Renoir, Utrillo, Matisse, le toutim. Comme voyant, il prendra le pseudo de Vulcanos le mage et aura de vraies intuitions. Tubard, comme l’auteur, « il ne croyait pas à la médecine, ou très peu… Sa théorie… qu’on ne s’en sortirait qu’en rejetant la maladie. Vivre à tout prix… tringler, boire, becter ! N’attendez surtout pas demain ! Ça lui a, je dois dire, parfait réussi » p.115. Il crèvera quand même passé 75 ans de la boisson et de la bonne chair après la chère, d’avoir trop vécu, quoi.

Sortis de tôle, les aminches se rejoignent dans la picole et la rigole. Vulcanos, Farluche, l’Arsouille, la Licorne, Jo Dalat, Bobby le Stéphanois, toute une bande qui alpague le gros niais Ap’Felturk, lequel veut à tout prix financer l’édition des œuvres complètes de Bibi Fricotin sur papier bible, la présentation littéraire en étant confiée à Boudard au vu de sa récente réputation d’écrivain. Puis c’est la vie auguste d’Auguste qui doit faire l’objet d’une publication, lancée par un grand banquet rabelaisien sponsorisé par l’éditeur mécène Ap’Felturk et soutenue par le club des Léopards, un entre-soi de déguisés médiévaux. Là, c’est le grand jeu, Boudard se lâche, contre les cons et les écrivaillons. Sa conne de voisine qui a mis en avant durant toute sa jeunesse sa carrosserie acceptable tout en laissant en friche son intellect, confond Alphonse Boudard avec Lucien Bodard ou Philippe Bouvard. Comme sa carrosserie s’avachit, elle tente toutes les flatteries pour se faire « égoïner » quand même.

Quant aux minets aigris du milieu littéraire parisien, ils en prennent pour leur grade. « S’ils sont presque tous révoltés de l’adjectif, séditieux du verbe, insoumis du participe, insurgés de la conjonction, émeutiers de la forme pronominale ! Une fois dans le vif du réel, vous les trouvez plutôt larbinos dans l’ensemble… flagorneurs au cours des cocktails… obséquieux avec les puissants, les riches, les excellences, les animateurs de télévision… au sprint dès que l’Élysée leur fait signe ! S’ils se plient en deux… l’échine extra-souple… les miches tendues dès qu’ils aperçoivent monsieur le directeur littéraire » p.219.

Vécu, imagé, réjouissant !

Alphonse Boudard, Le banquet des Léopards, 1980, Livre de poche 1991, 287 pages, occasion €3,00 – autre édition Folio 1982, occasion

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Explosion des banlieues, et après ?

La révolte des banlieues… Ce n’est plus le moment d’en parler, tout et son contraire ont été dits et il faut avouer que « la politique » me débecte, prise entre l’infantilisme pseudo-révolutionnaire de la Nupes et l’intransigeance faute de programme et surtout d’idées des LR (elle erre !). Il semble que rien ne soit jamais appris des événements passés et que personne n’envisage une seconde de remettre en cause son petit Moi ambitieux pour travailler de concert – au service du pays. Le président et son gouvernement naviguent à vue, ils n’ont plus les moyens en absence de majorité, ni d’ambitions faute de moyens… financiers.

Il me semble pourtant que le constat est implacable – et simple.

Les banlieues sont de constants foyers de révolte car les gens récemment immigrés ou descendants d’immigrés de longue date sont précaires, pauvres et sans avenir espéré. Ils sont « stigmatisés » au faciès, n’ont guère la possibilité de « bien travailler à l’école » comme le Système l’exige (élaboré pour les fils de bourgeois début XXe avec garçons forcés à rester assis à écouter six heures par jour), sont rejetés par l’entreprise souvent pour cause de comportements ou de religion prosélyte, macèrent dans l’amertume et les réseaux sociaux qui les confortent dans leur victimisation. Tout cela parce que la fameuse « intégration » promise depuis Mitterrand en passant par Chirac, Hollande et j’en passe n’a jamais réussi, faute de volonté politique.

Ajoutez à cela deux redoutables tisons qui mettent le feu aux jeunes fesses promptes à réagir : d’abord le mur des lamentations moralisantes de la gauche coupable, issues d’un christianisme qui adore tendre l’autre joue par souci de l’au-delà, et d’une idéologie marxisante qui désigne « scientifiquement » le Mal dans l’Histoire (avec sa grande H) : le bourgeois, blanc, mâle, de plus de 50 ans ; ensuite les trafiquants de drogues, sexes et armes diverses qui ne réussissent leur business qu’à l’abri du chaos, dans des lieux où n’entre plus jamais la police, et grâce aux liens ethniques et familiaux qui leurs assurent l’omerta des plus vieux et l’admiration des plus jeunes.

Une fois ce constat posé, les difficultés commencent – et les yakas deviennent légion.

1 – L’immigration DOIT être régulée, et tant pis si cela doit piétiner quelques orteils sensibles des moralistes des beaux quartiers ou les diplomates des pays allergiques parce qu’ex-colonies (faudra-t-il plusieurs siècles pour qu’on arrête enfin d’accuser de tout « le colonialisme » alors que le sous-développement de pays tels que l’Algérie ou le Mali est dû à des dictatures où une étroite élite dirigeante accapare les richesses du pays ?). D’autres pays occidentaux régulent leur immigration sans toucher aux « traités » qu’on nous oppose si souvent, tel le Danemark ou le Canada. Donc c’est possible sans renier les Droits de l’Homme. Des études le montrent dépasser le niveau de 10 à 12 % d’allogènes non intégrés dans un pays crée partout des difficultés, quelle que soit la langue, la religion ou la culture. Mais la lâcheté étant le vice du monde le mieux partagé, quels politiciens auront assez de courage ?…

2 – L’État DOIT se réaffirmer, et pas seulement dans la répression ou les menaces de « couper » les subventions, les allocations ou la reconstruction. Il y a un problème avec la police, certes, le droit de tirer est trop laxiste, les caméras à l’épaule à chaque contrôle devraient être imposées à chaque flic de façon OBLIGATOIRE en tout temps, la formation devrait être développée. Cela dit, seul le quadrillage des zones sensibles par une police de proximité bien équipée et soutenue par sa hiérarchie est probablement le seul moyen efficace de sortir de ce malaise « avec la police ». L’éradication sans pitié, avec les moyens nécessaires, des trafiquants enkystés devrait être une priorité nationale.

Mais la réaffirmation de l’État passe par tous les services publics : école, justice, assistance sociale aux parents et aux adolescents, formation, emploi. Cela signifie moins « des milliards » destinés à construire et reconstruire toujours plus que des emplois dédiés et des formations enfin concrètes. Emplois d’éducateurs, d’enseignants, de formateurs ; emplois d’aide à la création d’entreprise (« les banlieues » ont de l’initiative et réussissent parfois fort bien dans les niches qu’ils investissent) ; emplois de police et de justice pour que les relations et le rapport à la loi soient clairs et suivis d’effets concrets et rapides (les mineurs irresponsables que l’ont laisse « sortir » sans rien de plus qu’un froncement de sourcil du juge sont laissés pour compte ; ce n’est ni les aider, ni aider la société que de les relâcher sans aucune mesure de coercition ou d’éducation contrainte).

3 – L’État, c’est nous, contrairement à ce que croient Mélenchon ou les duce, conducator, caudillos ou führers favoris de l’extrême-droite. C’est chacun dans sa famille, son métier, sa culture, sa façon de penser par soi-même et de critique. Il ne faut pas laisser à des minorités braillardes le monopole de la parole autorisée.

Il faut réaffirmer l’histoire nationale, incluse dans le monde, ne pas s’excuser sans cesse d’avoir existé et envahi (les Romains ont bien envahi la Gaule et on ne le reproche pas aux Italiens d’aujourd’hui, plus proche de nous les Anglais durant cent ans jusqu’à faire griller Jeanne d’Arc, ou encore les Allemands il y a quatre-vingts ans à peine). Chacun vit ici et maintenant et, s’il doit tenir compte de son histoire comme de celle des autres, il doit tranquillement affirmer son droit sur son sol et ses intérêts à l’international. L’Europe nous y aide – à condition d’exister en Europe ; l’économie nous y aide – à condition d’encourager la production durable et propre et de mieux utiliser la masse d’impôts qui sont en France parmi les plus élevés de toute l’OCDE ; l’histoire nous y aide – à condition de ne pas culpabiliser d’être blanc, bourgeois ayant acquis une certaine aisance, et de n’être pas « restés à la terre » comme tant d’autres pays qui préfèrent « les aides » au développement industriel ou intellectuel.

Ce sont à ces trois conditions – régulation de l’immigration, réaffirmation de l’État régalien, identité française dans le monde – qu’une intégration des populations immigrées, de fraîche date ou plus lointaine, pourra réussir. Ce n’est pas en laissant les banlieues à leur déshérence, à leurs religions complotistes, à leurs trafics trop faciles, que l’on réussira à utiliser NOS impôts correctement.

Dans ce contexte, les partis politiques qui peuvent porter ce projet sont rares.

  • Le RN de Le Pen se contente de surfer sur le mécontentement et le désir d’ordre. Mais il serait bien incapable de régler l’économie pour faire mieux, au contraire, vu l’incompétence notoire des déclarations.
  • Les LR n’ont aucun projet à présenter aux français qu’une pâle copie RN pour moitié ou d’une politique En marche un tout petit peu à droite pour l’autre. Ils jouent tactiquement l’opposition pour simplement… exister, sans voir que, comme le PS, ils se sabordent un peu plus dans l’opinion.
  • Renaissance (ex-En marche LREM)ne fait rien renaître, faute de majorité mais surtout d’objectif fédérateur – il semble que le président ait épuisé ses idées et ses équipes, usés par les gilets jaunes, le Covid, les grèves à répétition pour l’inévitable report de l’âge de la retraite, aujourd’hui les très jeunes (manipulés) des banlieues.
  • La Nupes est liée par ses accords électoraux contraints avec Mélenchon et le « mouvement » inconsistant qui lui sert de pseudo-parti (lui rêverait plutôt d’une milice à ses ordres). Si les communistes parviennent plus ou moins à exister encore (mais ne font bander quasi personne), les socialistes restent d’une lâcheté politique sans nom aux mains d’un Olivier Faure plus préoccupé de garder le pouvoir sur les lambeaux du parti que d’un programme positif à proposer aux Français. Quant aux écolos, ils vont une fois de plus changer de nom, travaillés par de multiples tiraillements entre « l’urgence » perpétuelle climatique (donc la « dé » croissance dont personne ne sait vraiment à quoi elle correspond, sinon retourner à l’existence autarcique du Moyen-Âge), l’adaptation raisonnée de l’économie au changement (mais avec quels fonds et quelle « casse » sociale ?), et les illuminés du woke qui recyclent le gauchisme de leurs géniteurs en nouvelle religion universaliste vaguement hippie où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, tout le monde il doit être respecté, et tous unis dans la révolution en marche, blabla…

Rien à attendre avant 2027 ?

Une bonne dissolution clarifierait les choses : Le Pen l’emporterait peut-être (encore que ce ne soit pas sûr) et la Nupes serait probablement réduite tout comme LR.

Mais pour réussir, il faudrait TOUT D’ABORD qu’un cap soit donné par le président, avec un programme concret attrayant pour les quatre années à venir.

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La prochaine fois je viserai le cœur de Cédric Anger

Nous sommes en 1978 et la Gendarmerie est un corps militaire qui tient à sa réputation et répugne à travailler tant avec la Police qu’avec la Justice. Lorsque l’un d’eux est mis en cause, le corps fait bloc. Ce pourquoi Alain Lamare, le « tueur fou de l’Oise », est déclaré atteint d’une psychose psychopathique, donc irresponsable. Il ne sera pas jugé, il est seulement enfermé, comme on le faisait jadis par lettres de cachet. Il n’est toujours pas sorti.

En moins d’un an, de mai 1978 à avril 1979, le gendarme de 22 ans Alain Lamare va zigouiller ou blesser grièvement au pistolet cinq jeunes filles avec un Beretta illégal. Le film fait de son histoire inédite une fiction policière. Car le gendarme Franck Neuhart (Guillaume Canet) va mener l’enquête avec sa brigade. Il est considéré par son chef (Jean-Yves Berteloot) comme le meilleur du lot, ce pourquoi, lorsque la PJ commencera à soupçonner le tueur d’appartenir à la gendarmerie, à cause de la façon d’écrire du tueur, il refusera de comparer les écritures. Il est pour lui inconcevable que le maniaque qui tue la jeunesse féminine soit un gendarme. On est viril dans la gendarmerie, pas un « pédé » comme un policier mauvais psy le laisse entendre.

C’est que Franck apparaît perturbé. Fils aîné de parent petits-bourgeois de banlieue, il préfère la nature libre à la ville où règne la contrainte. Il n’aime personne, que son petit frère de 12 ans Bruno (Arthur Dujardin) qu’il entraîne à courir et à ramper dans les bois, au point de l’épuiser à le faire dégueuler. Lui-même se fouette, prend des bains glacés, se fait mal. Il veut expier son anormalité, sans y parvenir. Il trouve le sexe immonde et voit dans la Femme la corruptrice de la chair. Des vers grouillants lui apparaissent lorsqu’il pense à leur vulve. Il tente de baiser Sophie (Ana Girardot) qui en pince pour lui mais reste impuissant. Il n’est pas plus attiré par les pédés qu’il va contrôler.

Il a demandé une mutation à l’étranger, dans un corps où l’on se bat, mais cela lui est refusé. Alors il tue, fasciné par les huit meurtres récents de Marcel Barbeault, le « tueur de Nogent ». Et il écrit des lettres pour s’en vanter. Il échappe de peu à une battue de gendarmes et de policiers, une fois repéré dans une voiture volée. il réussit à se cacher, en commando, au fond de l’eau froide d’un étang, en respirant par un roseau coupé.

Ayant raté sa première victime, il déclare que « la prochaine fois je viserai le cœur ». Sans état d’âme, sans empathie pour la gent femelle. C’est l’analyse graphologique, finalement effectuée, et l’examen des jours de repos comparés aux jours de crime, qui vont resserrer la nasse autour du gendarme Lamare. Qui en a marre, sait qu’il va être arrêté, le désire probablement. Il faut que tout cela s’arrête.

Le film suit pas à pas sa dérive meurtrière, laissant entrevoir les abîmes mentaux du gendarme tueur. C’est un bon thriller, bien français, montrant le « monde d’avant » des années 70, si cher aux nostalgiques de leur jeunesse avec les vieilles voitures, les vieux képis de gendarmes et les vieux préjugés.

DVD La prochaine fois je viserai le cœur, Cédric Anger, 2014, avec Guillaume Canet, Ana Girardot, Jean-Yves Berteloot, Patrick Azam, Arnaud Henriet, TF1 Studio 2015, 1h51, €33.16 Blu-ray €33.90

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Henri Troyat, Le vivier

Un jeune roman d’un jeune romancier dans ces années de haine sociale et de montée vers le fascisme. Cela n’est pas dit mais la province française de « Maillé-les-Bois » (commune inventée) ressent profondément les bouleversements du monde. Elle se replie sur elle-même, loin de « Paris » qui l’effraie et rend malade, loin des autres qui remettent en cause les vieilles habitudes et le train-train confortable de la vie bourgeoise.

C’est peut-être cela le message de ce huis clos psychologique entre Philippe, un jeune homme de 20 ans, encore enfantin et infantile, et quatre femmes : la vieille petite-bourgeoise Mme Chasseglin maîtresse de maison, sa dame de compagnie Mlle Pastif tante du jeune homme, Maria la souillon muette aux gros seins qui fait la bonne, et Nicole la fille de 35 ans de Madame qui lance ses affaires de courtage d’assurance et arrive en coup de vent passer une semaine.

Philippe, petit employé aux Biscuits Houdon, est tombé malade. Sa mère ne peut s’occuper de lui, trop loin, et sa tante demande à sa maîtresse si elle peut le recueillir chez elle pour le soigner. C’est rompre avec le confort du prévisible, mais aussi avec la monotonie des jours. Philippe, une fois remis mais encore faible, commet un impair en osant donner son avis, qu’on ne lui avait pas demandé, sur une patience que la vieille et grosse Mme Chasseglin fait et refait pour lui tenir lieu de réflexion. La patience s’est appelée réussite et aujourd’hui solitaire ; elle se joue avec 52 cartes étalées en 28 cartes sur 7 colonnes, dont une seule carte visible à chaque fois, afin de former in fine 4 piles de même couleur avec le reste en pioche. C’est un jeu qui ne sert à rien, surtout lorsqu’il est pratiqué encore et toujours comme Chasseglin. Pour dire la vanité des jours, l’inutilité foncière de la dame, le vide des moments de province alors que le monde avance.

Mlle Pastif est outrée et exige que son neveu fasse ses humbles excuses sur un carnet attaché à la poignée de la porte de la chambre de Madame, qui n’aime pas être dérangée quand elle y est. Le courroux de la vieille s’apaise ; Philippe a pour lui sa jeunesse et un brin de sensualité saisit la vieille. De plus, il s’intéresse aux patiences, ou du moins fait suffisamment semblant. Mme Chasseglin prend du plaisir à parler de sa marotte et à lui enseigner les coups. Par contraste avec sa vie d’employé mal payé et mal considéré, lui qui est peu intelligent et n’a pas fait d’études, la vie tranquille de la maison Chasseglin est un paradis. Rien à faire qu’à acquiescer, trois repas par jour, une chambre pour lui tout seul, logé blanchi. Et une bonne à tout pour ses plaisirs charnels dans la mansarde. Capturé comme un homard qu’on garde pour la bonne bouche, Philippe est dans le vivier de ces dames.

Madame Chasseglin se prend d’affection pour sa jeunesse tendre et sa veulerie qui quémande protection. La tante Pastif en devient jalouse, elle cherche à le faire partir, invoquant son patron qui va le virer, la fille qui doit venir et occuper la chambre, la jeunesse qui doit s’envoler pour vivre sa vie. Rien n’y fait, elle se met en colère, prononce des mots de trop et part « en congé prolongé ». Elle qui s’est servie de son neveu pour se faire bien voir de sa maîtresse se voit supplantée par le jeunot comme compagnie. Maria la souillon profite de ses bonnes dispositions sexuelles pour en jouir chaque soir, ce que Mlle Pastif a cru utile de révéler à Mme Chasseglin pour la scandaliser et lui faire renvoyer Philippe. Mais la vieille ménopausée en est émoustillée et cela ne la dérange pas ; après tout, Maria a un corps désirable mais n’est pas une fille avec qui on a envie de se marier : les deux vont donc rester auprès d’elle et s’ils fricotent ensemble c’est tant mieux.

Puis arrive la fille, Nicole, 35 ans, trop maigre et trop maquillée, célibataire dure et ingrate. Elle méprise sa mère, la souillon, la Pastif et lorgne le neveu. Il est assez beau pour qu’elle envisage de l’utiliser comme sex-toy, et assez con pour qu’elle puisse le manipuler et le maintenir sous sa griffe. Elle l’emmène faire un tour en auto, qu’elle conduit vite et brutalement, comme est toute sa conduite en société. Égoïste, elle fonce et elle prend. Elle a trouvé les capitaux que sa mère ne voulait pas lui prêter pour ouvrir un cabinet de courtage en assurances et se dit que Philippe pourrait faire un démarcheur acceptable s’il est captif et stimulé. La journée sur les routes et le soir dans son lit, voilà un contrat confortable pour tous les deux. Lui a besoin d’être poussé au cul, elle d’être défoncée au même endroit. Troyat jeune, il a 24 ans, crève l’hypocrisie bourgeoise de son temps pour dire crûment les choses. Pas avec les mots que je viens d’employer (je résume) mais le sens est là.

Rancœur, calculs et lâcheté sont le fond des esprits ; chaque femelle puise dans le vivier pour cuisiner le jeune Philippe à sa sauce. Il est le jouet et le bouc émissaire à la fois. Sa lâcheté et sa flemme foncière en font un objet délicieux à chacune : pour jouer à la mère, pour jouer au mentor, pour jouer à la pute, pour jouer à la dominatrice. Mlle Pastif, Mme Chasseglin, Maria la bonne, Nicole la fille vont se déchaîner sur le garçon. Enfin un mâle à dominer. Lui aime ça et l’accepte, se coulant comme une anguille dans les intrigues pour mieux se faire un nid.

Il préférera à la fin l’existence calme et assurée de la vieille à la compétition et aux promesses de la fille, mais il aura su en jouer. Tous souffrent mais préfèrent le huis-clos au grand large ; la société et le monde tel qu’il va leur font peur. Ils se recroquevillent sur eux-mêmes et leurs petits mois, vivant en hérissons, piquants dehors pour maintenir à distance tout en ne pouvant s’empêcher de vivre ensemble pour éviter la solitude. Une tentation qui semble revenir, si l’on en juge par le virage à droite toute de tous les pays un peu partout dans le monde et en Europe même.

Henri Troyat, Le vivier, 1935, Livre de poche 1964, 246 pages, occasion €5,25

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Alexandre Jardin, Fanfan

Alexandre, un gars de 20 ans étudiant à Science-Po, se dit descendant du fameux Robinson Crusoé. Ses parents, comme ceux de l’auteur dans la vraie vie, sont libertins et le garçon aperçoit à 13 ans un homme nu chevauchant sa mère dans le lit conjugal, tandis que son père a ses maîtresses. Il décide tout de go d’avoir une vie inverse, autrement dit d’être fidèle.

Ce grand écart entre libertinage et fidélité schématise ce que vit la société des années post-68… jusqu’à aujourd’hui. La « modernité » veut la liberté de l’individualisme, jusqu’à l’égoïsme sauvage, tandis que la « réaction » à ces changements veut en revenir au moralisme coincé du couple stable uni par Dieu pour l’éternité. Les parents sont ados et l’ado devient vieux con.

C’est sans compter sur la vie même. Elle va son petit train et offre ses surprises. Alexandre est très bien avec Laure, issue d’une famille à particule traditionnelle de province. Elle est plutôt bien roulée, gentille, plan-plan et sans aucune surprise. Le déroulé d’un week-end dans sa famille est réglé comme du papier à musique… sauf que Monsieur père est inféodé à la maison à Madame mère ; il lui cède tout pour avoir la paix, elle régente tout par frustration. Cette perspective d’une existence grise et soumise révulse le jeune Alexandre. « La passion expire quand l’espérance est morte » p.122. Il ne se voit pas dans le couple tradi.

En Normandie, dans un hôtel pas cher où il a emmené ses conquêtes d’un soir lorsqu’il était en vacances, avant de rencontrer Laure, et où il revient régulièrement pour raisonner et apprendre du vieux Ti (un nom de Résistance), Alexandre découvre un week-end Fanfan. C’est une fille du même âge que lui mais tout son inverse. Elle explose de vie, agit en originale, suit sa volonté. Elle veut être réalisatrice de cinéma et a déjà tourné deux longs métrages… en super-8, faute de moyens. Elle est allée jusqu’en Irak pour filmer la vraie guerre et les relations des vrais combattants – ce qui est un peu osé de la part de l’auteur mais fait partie de sa fantaisie.

Fanfan appartient à cette famille de Ker Emma, fondée par un ancêtre au XIXe, et qui a essaimé aux quatre coins du monde mais se retrouve soudée une fois l’an en Normandie. Cette solidité de racines et de clan fonde probablement l’originalité de Fanfan, tout comme les petits enfants n’explorent le monde et les autres que s’ils ont des parents attentifs et protecteurs. On n’a de curiosité pour l’ailleurs et le différent que si l’on se sent assuré de soi. La crainte phobique de l’immigration n’a pas d’autre racine – même si je suis bien d’accord qu’une arrivée trop massive d’un coup pose des problèmes d’assimilation et d’habitudes. Il semble que 10 % d’allogènes soit la dose acceptée par une population. Mais tel n’est pas le propos du roman, bien plus badin.

Il s’agit de la passion contre le couple, du romantisme du « grand » amour contre l’usure des jours. Flaubert s’était déjà moqué de cet Hâmour exalté à la Victor Hugo, mais les midinettes ne cessent de rêver au prince charmant jusque dans les séries télé yankees et sur les réseaux sociaux d’aujourd’hui. Il s’agit toujours de séduire pour accrocher le plus viril, le plus mauvais garçon, le plus impitoyable. Pas de vivre à deux mais de vivre l’orgasme. Il va de soi qu’une fois la fièvre pubertaire retombée, le sexe ne sert pas de lien et que l’accouplement n’est pas le couple. D’où les séparations, les divorces, les crimes de maricide ou de féminicide.

Ce pourquoi le jeune Alexandre Crusoé/Jardin décide de ne jamais assouvir son désir pour celle qu’il va aimer. S’il baise pour un soir ou quelques mois celles qu’il n’aime pas vraiment, il veut rester fidèle et « se marier » (ce grand fantasme d’accrocher l’autre) avec celle qu’il aimera. Ce n’est pas simple, mais Alexandre ne cède pas à ses pulsions comme le tout venant ensauvagé ; il se domine, se maîtrise, joue du désir pour l’affiner. Fanfan le perçoit, le sait, elle flambe. Rien de tel qu’un désir retenu pour que son assouvissement soit convoité. S’il se maintient malgré tout, alors il s’agit de l’être de votre vie.

Le jeune homme préfère les préliminaires à la copulation et il va jouer comme au cinéma divers rôles pour maintenir et contenir son désir. Laure finira par s’effacer, dont les parents ont d’ailleurs fini par divorcer malgré leur milieu et leurs traditions. Fanfan posera un ultimatum après leur première baise – torride – de nuit sur une plage de sable normand, après une danse érotique où Fanfan a décidé de se donner à tous les garçons qui la désirent si Alexandre ne la prend pas. Il la prend, elle revient dans cinq jours, il la bague ou il ne la revoit jamais. Ils se marient, furent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

Alexandre est devenu adulte et a retrouvé la raison, remis la société à l’endroit. Son mentor Ti lui a expliqué que « l’amour véritable, [est] celui qui donne, pas celui des puceaux » p.240. Comme toutes les histoires, les histoires d’amour adultes sont faites pour se développer, avec leurs lots de surprises et d’habitudes. En rester aux préludes est un évitement ; grandir exige de passer aux actes durables.

Jardin a des facilités d’écriture, il a commencé tôt et ce troisième roman a donné un film, scénarisé par lui et réalisé par lui avec Vincent Perez et Sophie Marceau en 1993 ; une bluette. Le livre est plus intéressant mais, si cette fantaisie se lit avec légèreté, elle pousse à réfléchir sur l’adolescentisme, ce mal du siècle qui conduit les adultes à diverses perversions, dont l’illusion, le déni et l’irresponsabilité ne sont pas les moindres.

Alexandre Jardin, Fanfan, 1990, Folio 1992, 249 pages, €9,20

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Françoise Sagan, Un peu de soleil dans l’eau froide

Devenue célèbre pour son Bonjour tristesse, écrit à 18 ans, Françoise Quoirez, dite Sagan, poursuit dans la veine cruelle et légère qui est la sienne depuis ses débuts. Elle décrit son milieu, sa vie même, toujours futile et souvent tragique. Elle ne fait que varier les facettes d’un même entre-soi de riches bourgeois contents d’eux mais vides.

Le thème de ce roman, dont le titre est tiré, comme Bonjour Tristesse, d’un vers de Paul Eluard, est la dépression : comment un homme encore jeune (35 ans), le beau Gilles viril, journaliste reconnu, en arrive à sombrer sans avoir plus le goût de rien, malgré ses copains, ses nuits alcoolisées, ses débauches et même la double tendresse d’un collègue ami Jean plus âgé et d’une mannequin pour photographe, Eloïse.

La dépression est « la maladie du siècle », issue de l’abus des dopants de toutes sortes et du néant existentiel qui a suivi la guerre et la décolonisation. Les activités superficielles de la ville – commenter l’actualité internationale, discuter lors de beuveries entre copains, aller voir des spectacles déconstruits, baiser le soir venu sans but – ne peuvent qu’aboutir à un dégoût de soi.

Sagan oppose la ville à la campagne, Paris à Limoges, la vie intello toute d’illusions à la vie provinciale toute d’apparences. A Paris, chacun se croit obligé de s’adjoindre un giton, c’est la mode, « un Chéri de 19 ans » très minet pour une femme de 48, un adolescent pour le directeur pressenti de la rubrique diplomatie du journal, qui n’aura pas le poste pour avoir fricoté avec « un petit garçon »… de 17 ans qui l’aime. A Limoges, chacun couche avec qui il veut à condition de ne pas se faire voir et les couples officiels ne tiennent que lors des salons et réceptions régulièrement offerts aux autres.

C’est ainsi que Gilles le dépressif est envoyé auprès de sa sœur du Limousin par Jean son ami, afin qu’il se refasse, au calme et avec une bonne nourriture. C’est moins le retour au cocon familial qui va le guérir que la rencontre de Nathalie, épouse d’un magistrat du lieu. D’un regard, elle sait que c’est LUI ; et lui sait que c’est ELLE. Le coup de foudre mythique (dont Sagan se moque un brin, vue la fin) : ils sont faits l’un pour l’autre et fusionnent en un tourbillon de passion qui va elle la faire divorcer et lui quitter sa tendre Eloïse.

Ils rient pour rien, s’exclament des mêmes choses, baisent à n’en plus pouvoir. Il doit rentrer à Paris où le poste de directeur refusé au collègue plus mûr mais pris la main dans la culotte de l’éphèbe lui est donné ; elle monte à la capitale pour le voir et le revoir encore, déjà séparé de son mari Pierre, emménageant avec lui.

Et puis… C’est la tragédie facile des fins de romans de Sagan, depuis son premier. Tout ce qui semblait s’emboîter parfaitement se déboite, Gilles n’est pas fait pour la routine, la vie de couple, le ronron de la tendresse. Il lui faut la passion et la liberté en même temps – ce qui est incompatible. Lorsque Nathalie s’en aperçoit en surprenant une conversation de Gilles avec Jean, elle ne le supporte pas. Le superficiel l’a emporté.

Un livre qu’on consomme et qu’on jette, ainsi écrit Sagan. Un thème simple, pas plus de deux cents pages, du rêve alcoolisé et transgressif, de la passion inutile, une fin tragique. Mais nous ne sommes plus dans les années soixante, pas sûr que la sauce prenne encore.

Françoise Sagan, Un peu de soleil dans l’eau froide, 1969, Livre de poche 2011, 256 pages, €7.70 e-book Kindle €5.99

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Léo Koesten, Le manoir de Kerbroc’h

Éloïse de Kérambrun est bourgeoise au foyer, épouse d’un polytechnicien de petite noblesse bretonne très catholique, directeur d’usine et souvent absent, et mère de deux ados, Margaux de 16 ans et Théodore de 14 ans. La famille très BCBG habite Versailles et part en vacances au manoir ancestral en Bretagne, le Kerbroc’h, où les grands-parents paternels tiennent à maintenir la tradition et la bienséance.

Le sel du roman est de faire craquer ces gaines, devenues insupportables aujourd’hui. La femme à la maison, réduite au rôle de servante de Monsieur et des ados, sans opinion autre que celle de son mari sur la tenue de la maison, l’éducation des enfants, la politique – c’est bien fini. Lui déclare « aimer » sa femme comme il se doit mais va batifoler ailleurs, avec Jupencuir sa secrétaire vêtue ras la moule, alors qu’elle-même n’aurait pas le droit de prendre un amant. C’est la révolte.

Madame veut son indépendance, découvrir un métier, passer le concours de professeur des écoles – autrement dit institutrice ; elle enchaîne les stages en CE1 à Versailles (gamins bien élevés, adorables) puis en Section d’enseignement général et professionnel adapté ou Segpa (ados perturbés et sexuellement avides, retardés mentaux et sociaux, en rébellion). Devant cette sortie du moule catho tradi, la fille aînée avoue vouloir baiser avec son copain Martin, son amoureux depuis la cinquième – et le fils de 14 ans coucher avec son ami Corentin, tout en refusant le dessein paternel de lui faire intégrer Polytechnique au profit d’un CAP de pâtissier !

Le mari prénommé Foucault, comme son père le grand-père, ne voit pas d’un bon œil cette révolution contre son autorité tenue de Dieu et de la coutume, sinon de la loi lors du contrat de mariage. Si les coutumes et la loi changent, pourquoi lui changerait-il ? Comme tous les mis en cause, il « réagit » – en réactionnaire : par la crispation sur ses « Zacquis » et par la violence. C’en est trop, le divorce est inéluctable même si lui comme elle ont chacun encore des sentiments l’un envers l’autre.

Quant aux enfants, c’est la baffe : le sexe, le sexe, le sexe ! Passe encore pour Margaux, elle a l’âge d’être active, même si le hors mariage n’est pas admis par l’Église ni par la précaution bourgeoise. Mais pour Théo, un fils pédé est une tache indélébile sur la lignée, la réputation et l’avenir. Tout fout le camp et un abbé est requis pour redresser l’homo illico. Sauf que la loi française interdit l’homothérapie, que le bon sens trouve aberrant de confier la tâche de redressement à un célibataire frustré trop souvent tenté par les enfants de chœur, et que la mère s’insurge carrément contre. Elle a milité contre le mariage gay avec ses relations versaillaises de la « bonne » société mais son fils la met devant la nature. Elle est d’ailleurs aidée par sa belle-mère qui trouve cette contrainte inepte. Le gay contrarié risque d’être aussi névrosé que le gaucher contrarié.

Chacun doit s’épanouir comme il est, non tel que le pater familias le veut. Ce choc des époques, ces dernières cinquante années, se révèle tout cru en ce roman jubilatoire autant que jaculatoire. Car chacun baise à couilles rabattues, Foucault en Jupencuir, Éloïse avec Sandro le prof de gym puis Richard le directeur puis Stéphane le réalisateur de films, Margaux avec Martin avant un autre, Théo avec Corentin dans le même lit. Cet élan vital et vigoureux ressoude la famille – sans le père. Pour le moment, car il arrivera peut-être à résipiscence avec le temps, lorsqu’il aura « rebondi » et se sera trouvé un nouvel équilibre – plus réaliste et mieux en phase avec l’époque.

La grand-mère Lucille divorce aussi de son mari prof de prépa qui collectionne les maîtresses et tient des fiches soigneuses sur les mensurations et performances de chacune d’elles, cachées dans la cave condamnée pour « risque d’éboulement » sous le manoir. Elle retrouve son amoureux d’adolescence Rémy et sa vocation de comédienne. Mère, grand-mère et petits-enfants forment alors une sorte de gynécée contre le pouvoir du mâle (Théo étant du côté féminin), un phalanstère égalitaire face au pouvoir hiérarchique patriarcal. L’argent n’est pas un problème car chacun va travailler : Éloïse comme instit, Margaux comme garde d’enfants, Théo comme blogueur vendant ses pâtisseries et donnant des formations payantes, Lucille avec la location de gîtes et comme metteuse en scène. Elles ont le projet de monter un spectacle au manoir racheté par la grand-mère, afin de pouvoir l’entretenir et le sauvegarder pour la lignée.

Un roman contemporain dans le vent, adoubant un « matriarcat » qui n’a jamais été qu’un mythe mais que la vertu démocratique égalisatrice peut permettre en temps de paix, avec pour objectif que chacun puisse être enfin lui-même, hors du moule religieux et social.

Léo Koesten, Le manoir de Kerbroc’h, 2023, Éditions Baudelaire, 243 pages €19,00 e-book Kindle €12,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Colette, Dans la foule

Parallèlement aux Heures longues, recueil d’articles publiés durant la guerre de 14-18 (et chroniqué ici), Colette publie dès la paix revenue un autre recueil d’articles de 1911 à 1914.

Le lecteur trouvera un peu de tout, la politique étrangère de la France avant 14, le procès de Madame Guillotin accusée d’avoir fait tuer son mari par son amant, la fin de la Bande à Bonnot par l’assaut de la rue Ordener, auquel Colette assiste en direct, les élections législatives de 14.

Il y a aussi l’arrivée du Tour de France – le dernier avant la guerre – un match de boxe où un jeune français blond a gagné, non sans mal, un voyage en ballon, une excursion au-dessus de Paris en dirigeable.

Et quelques impressions personnelles sur le cimetière Montmartre, l’université populaire, les réveillons, les « belles écouteuses » des conférenciers à la mode.

Colette est au contact même de l’événement et le décrit d’une langue riche et fluide, très femme. Ce n’est pas un grand livre, mais une suite de chroniques de journaliste. Cependant, « ce travail a été sélectionné par les chercheurs comme étant culturellement important et fait partie de la base de connaissances de la civilisation telle que nous la connaissons », déclare l’éditeur anglais qui reproduit le texte français en fac-similé.

Colette, Dans la foule, 1918, Wentworth Press 2019 (édition en français), 168 pages, broché €13,05

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Claude Michelet, Les promesses du ciel et de la terre

Roman initial d’une saga en trois volumes, ce premier saisit les quatre personnages principaux depuis leur rencontre jusqu’à leur folle épopée outre-Atlantique – au Chili – dont ils ne connaissent rien et où ils vont se construire de toutes pièces une nouvelle vie.

Tout commence en 1871 lorsque Martial, courtier en vins du sud-ouest monté à Paris pour recouvrer une dette, se trouve pris sur les hauteurs de Grenelle dans la répression des Communards par les Versaillais. Il délivre la jeune Pauline, repasseuse pâle, des pattes de quatre soldats pas très nets qui allaient lui faire passer un sale quart-d’heure avant de la fusiller comme révolutionnaire. Il réussit à s’enfuir en la traînant avec elle et Pauline reste étonnée qu’il ne prenne pas sur elle sa récompense. Mais Martial n’est pas de ceux-là.

Ils fuient à pied puis en carriole – laissée prudemment en banlieue à l’aller – jusqu’à une ferme de Corrèze qu’ils aperçoivent de loin dans ce désert et où ils songent à se reposer car Pauline a attrapé la fièvre. Mais la ferme est brûlée jusqu’au trognon, même le pin de la cour est roussi. Ils sont délogés par Antoine le fils propriétaire, soldat parti quatre ans en Algérie puis contre les Uhlans de la Prusse que Badinguet le niais a provoqué bêtement. Il a été défait et Alsace comme Lorraine passent aux mains de l’ennemi. Pourquoi se battre pour des politiciens ineptes ? Les trois sympathisent. Antoine, blessé au front et à peine remis, apprend que sa mère et ses sœurs sont parties à la ville, que les terres sont vendues mais pas les ruines de la ferme. Il est outré, mais elles le croyaient mort.

Dès lors, plus rien ne le retient à la terre de ses ancêtres. Il n’a plus de lopin à cultiver, plus de famille à entretenir. Il réfléchit, cherche du travail salarié, n’en trouve pas. Martial, avant de se séparer, lui a dit qu’il pouvait venir le trouver à Lodève où il gîte, et qu’il lui trouvera du boulot s’il le veut. Il part donc et est employé à laver des barriques de vin pour un gros négociant ami de Martial. Pauline est casée comme repasseuse et Martial reprend ses tournées, en passant par l’auberge où la veuve Rosemonde, sa maîtresse, est heureuse de le revoir à chaque fois.

Mais c’est la routine, dans un pays qui se remet mal de la défaite en 1870 et des soubresauts révolutionnaires qui ont suivis, un pays où la méfiance règne et où le conservatisme s’étend. Martial rêve… Il a entendu parler de l’Amérique, un mythe déjà, et il se demande s’il pourrait y trouver une place. Il s’en ouvre à Antoine mais le glébeux est réticent à quitter un tiens pour deux tu-l’auras. Le commerce ? il n’est pas fait pour ça, il préfère cultiver la terre et faire pousser. Sauf que Pauline est amoureuse de lui et qu’ils se découvrent. Rien ne la retient ici, surtout pas retourner à Paris où des voisines la dénonceront aussitôt. Va pour l’Amérique, à condition que ce soit avec Antoine. Martial retarde le moment d’annoncer son départ à Rosemonde, mais l’aubergiste le sait déjà par la rumeur et a tout préparé : elle cède son auberge et part avec lui.

Les voilà donc tous les quatre, deux couples de perdreaux plus vraiment de l’année, embarqués sur le Magellan qui met quatre semaines à rallier Rio, puis encore autant à ruser avec le Horn en se faufilant dans le détroit pour rejoindre Santiago du Chili. Martial est représentant pour une société française d’import-export dont il connaissait le patron à qui il avait livré du vin en France. Mais Martial est ambitieux. Parallèlement aux affaires de la compagnie, il entreprend les siennes, en accord. Il vend aux prospecteurs, aux paysans, aux villageois des ustensiles de culture et de cuisine, des vêtements. Il parcourt en carriole tout le pays, lui au sud, Antoine au nord, les femmes restant à la capitale pour gérer le comptoir.

Elles imaginent bientôt ouvrir une boutique à l’enseigne de La Maison de France où elles importeraient la mode de Paris et les produits gourmets du terroir. Les banquiers (allemands) sont d’accord, la boutique est un succès. Tout marche bien, le commerce, les tournées, et même un bébé pour Pauline – ou plutôt deux car ce sont des jumeaux, garçon et fille. Seule Rosemonde n’a encore rien, mais une petite Armandine lui surviendra un peu plus tard.

Sauf qu’il n’y aurait pas d’histoire si tous les gens étaient heureux. Le malheur va donc frapper, sous la forme d’un petit tremblor – qu’il ne faut pas confondre avec un vrai terremoto – autrement dit un tremblement de terre de faible intensité. Le Chili ne cesse de trembler, du sous-sol aux superstructures politiques, mais c’est plus ou moins grave. Là, rien de bien méchant. Sauf que Rosemonde panique, qu’Antoine se précipite, que le chat terrorisé se jette dans ses jambes, qu’il trébuche et que la lampe allumée (à pétrole en ce temps-là) va s’écraser sur la paroi en bois et enflamme aussitôt toute la Maison de France. Tout part en fumée, le stock, les murs, la caisse. C’est la ruine totale.

Qu’à cela ne tienne, Martial et Antoine ne sont pas hommes à renoncer, ni Pauline. Seule Rosemonde est le maillon faible mais elle est entraînée. Martial joue un coup en affaire avec un banquier anglais contre ses banquiers allemands qui lui réclament le remboursement immédiat de ses dettes, croyant qu’il ne pourra faire face et qu’ils reprendront son idée de maison de mode à leur compte. Il emprunte le double de la dette et non seulement rembourse rubis sur l’ongle mais reconstruit aussitôt. A nouveau les affaires prospèrent. Et cela lui a donné des idées : pourquoi ne pas jouer plus grand encore ? Importer des machines plutôt que de simple outils ?

Aussitôt dit, aussitôt fait, la compagnie est d’accord. Les commandes arrivent, de grands propriétaires qui veulent moderniser l’exploitation de leurs cultures. Là, Antoine est à ses affaires, la terre il connaît, il aime ça. Il est aidé par un franciscain français qu’ils ont rencontré sur le bateau et qui est allé s’installer dans un village paumé, au milieu d’Indiens pauvres et crasseux. Il est malade, le padre, mais veut finir en beauté, retrouver sa paroisse initiale, au Mexique. Antoine va l’aider après que l’autre l’eût aidé pour la grande ferme où il a placé une fortune en machines agricoles. Le père Damien meurt mais son aura subsiste. Le grand propriétaire est content du travail d’Antoine, le padre lui a parlé un peu plus de lui qui aime la terre, il veut l’embaucher à demeure pour gérer ses propriétés et faire rendre mieux le sol.

Pourquoi pas ? D’autant que la société française fait faillite, et que c’est in extremis que Martial, aidé par Edmond, le représentant français ruiné, réussit à sauver sa mise. D’autant aussi que Rosemonde déprimé et dépérit, elle s’est pris la tête de revoir à tout prix la France, dont elle idéalise chaque moment nostalgique, alors qu’elle est partie de son plein gré pour réussir ce qu’elle n’aurait jamais pu dans son Bordelais natal où elle se morfondait, ne parlant même plus à ses sœurs. Martial est dépité, il restait tant à faire au Chili… Mais il aime sa femme et consent. Il sera le courtier de la firme en France, comme son ancien patron failli.

Une nouvelle vie commence pour les couples, l’un au Chili, l’autre rentré à Bordeaux. La suite aux prochains tomes.

C’est une histoire bien contée et haletante, une aventure d’adultes dans une époque neuve (après le Second empire et la Commune), dans un pays neuf (l’Amérique du sud). Mais restée bien ancrée dans les valeurs sûres : le commerce utile, la terre cultivée. Travail, famille, terroir, toutes les valeurs traditionnelles catholiques de l’auteur, fils de ministre et paysan en Corrèze, père de six enfants. Il ne faut pas trop chercher dans la psychologie des personnages, ils sont bruts, mais dans l’action, et elle est menée tambour battant par un vrai conteur de « l’école de Brive » – décédé en mai 2022, à 83 ans.

Claude Michelet, Les promesses du ciel et de la terre, Pocket 2004, 404 pages, occasion €1,20

Les 3 tomes de la série en Pocket : Les promesses du ciel et de la terre – Pour un arpent de terre – Le grand sillon, 1998, 1226 pages, €37,45

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Colette, Les heures longues 1914-1917

Colette, en ces longues années de guerre, livre aux journaux des articles de circonstance. Mais avec sa vision de femme émancipée, d’observatrice des petits faits vrais. Il s’agit en fait d’un album de guerre comme on dit un album d’aquarelles, ne retenant que quelques vues frappantes de la période douloureuses du conflit.

A l’heure où se sont achevées les « commémorations » de la Grande guerre industrielle du XXe siècle, la boucherie des tranchées, la vanité des galonnés – et la « brutalisation » qui s’est ensuivie dans toutes les sociétés européennes, lire ces courts textes vivants, écrits sur le motif dans leur présent immédiat, a quelque chose de salubre.

Ce n’est pas une chronique mais plutôt une mosaïque, composée de choses vues, de souvenirs personnels, du décentrement d’un voyage professionnel en Italie (qui vient d’entrer dans la guerre, contre les Autrichiens). De la toute bête vie quotidienne en temps de guerre.

Ce sont 46 articles recueillis pour l’édition, d’août 1914 à novembre 1917. Comment la déclaration de guerre est annoncée en Bretagne où séjourne Colette et son mari Henry, dans la campagne, à Saint-Malo, le tocsin, le tambour, le crieur de rue, les larmes des femmes, le pâlissement des adolescents, les bruits de disette à venir, la poissonnière qui n’accepte plus que les pièces et surtout pas les billets. A Paris au septième jour de la mobilisation générale, ce « réservoir » (réserviste) incongru qui n’attendait que ça depuis des années, engagé dès 18 ans puis rengagé, enfin sur le point de se marier pour penser à autre chose, jusqu’à la divine surprise qui le rend tout excité comme un « diable » à 39 ans : « Y a un bon Dieu, monsieur, madame », s’exclame le con fini. Et c’est tout de suite, en octobre, les blessés qui affluent sur Paris, où l’on ouvre les lycées pour y poser les lits ; Colette y est bénévole. Elle dit les amputés, les gueules cassées, la douleur. Et puis le vieux non mobilisable qui fait de la laine chinée au kilomètre pour, à 65 ans, se sentir utile, « trouver un foyer » auprès des dames qui lui apprennent le crochet…

Il y a aussi les lettres que le soldat reçoit, il récrimine contre sa femme qui lui parle de la guerre, de ce qu’elle a entendu dire : lui s’en fiche, de la guerre, il la vit ! Ce qu’il veut c’est avoir des nouvelles banales de la vie civile, comment vont les gosses, si elle a remplacé le papier peint. Quant aux clients, il font « la chasse aux produits allemands » – et les petits malins ne tardent pas à faire des contrefaçons de ce qui est demandé, mais bien françaises. A Verdun, où Colette se rend clandestinement car c’est interdit, pour se rapprocher de son mari Henry mobilisé, le tapissier vend de la margarine, le vendeur de pianos des sardines en boite, il faut bien se débrouiller quand le commerce est anéanti. A Paris, les bourgeoises et les pétasses s’étonnent que leur docteur ne puisse les recevoir : il est mobilisé au front – ah bon ? je croyais qu’il était malade. D’autres réquisitionnent le drap d’uniforme pour se déguiser en petites sous-lieutenantes d’opérette avec képi assorti. La futilité ne quittera jamais les crânes de piaf. Une écervelée a couché avec un Allemand avant le conflit et porte « l’enfant de l’ennemi » dans son ventre qui lui fait honte – mais l’enfant est innocent et Colette se récrie sur les vigilantes de vertu, ancêtres des « chiennes de garde » qui voudraient qu’elle fit « quelque chose » (mais quoi ? L’avortement est alors un crime passible de la peine de mort).

Aux portes de Paris, un refuge pour les animaux de compagnie laissés par leurs maîtres mobilisés en attendant de les reprendre… s’ils reviennent. Les chiens attendent, se tournent vers la porte à chaque fois qu’elle s’ouvre : non, ce n’est pas encore cette fois-là. Des chiens sanitaires sont entraînés au bois, de toutes les tailles et toutes les espèces, pas comme les Allemands qui ne préfèrent qu’une « race » : celle des bergers allemands qu’ils réquisitionnent dans tout le nord de la France occupée.

Colette part en Italie où elle voit des gens beaux, de « petits faunes » garçons, des pères qui s’occupent avec tendresse de leurs enfants, des mères qui les aiment, une marmaille nue qui se baigne dans les flots – cartes postales de la paix, quoi. Même si elle assiste à l’attaque d’un Taube sur Venise, qui lâche une bombe. Cet avion surnommé colombe (taube) est un monoplan autrichien à ailes et queue qui ressemblent à celles d’un pigeon. Comme elle parle étranger, on s’interroge : « Tedesci ? » est-elle boche ? Dans la génération de 14-18, on n’aimait pas les Allemands ; cela changera dans la génération d’après inféodée à Mussolini, tout comme chez nombre de Français inféodés à Pétain.

En France, ce sont les foins, mais les bras manquent. Des gamins de 8 ans comme des vieux de 75 ans sont embauchés pour combler les vides. Les collégiens parisiens sont invités à aller en colonies à la campagne pour aider. Pour un déménagement à Paris, Colette change d’appartement, et les déménageurs sont quatre, « un vieillard désapprobateur et ressemblant à Verlaine, un apprenti de 15 ans au nez rose de campagnol, une sorte de mastroquet asthmatique en tablier bleu et… Apollon. (…) nez spirituel (…) yeux châtains aux cils frisés et (…) menton fendu d’une fossette. Cette beauté dressa pour me parler, hors d’une chemise ouverte, son col de marbre » p.568 Pléiade. Comment, il n’est pas mobilisé, l’athlète ? Eh non, il est le père de sept enfants ; il en avait cinq, il devait partir, puis il a eu des jumeaux : à six enfants à charge, on restait civil.

Des chroniques qui fourmillent de détails véridiques, précieux à nos années ignorantes.

Colette, Les heures longues 1914-1917, 1917, disponible seulement en e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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L’écologie politique à la dérive

« Confiée à des bureaucrates de l’écologie, eux-mêmes poussés par la radicalité d’un certain nombre de collapsologues, la transition écologique crée de fréquentes tensions chez ceux qui sont directement affectés par des régimes d’autorisation, de contrôle ou de surveillance de plus en plus stricts. » Tel est le propos de l’introduction de cette étude de la Fondapol – très intéressante en ce qu’elle nous fait toucher du doigt la transposition administrative bêtasse des meilleures intentions proprement politiques. Un travers très français…

Tout commence avec l’idéologie écologiste qui est la nouvelle religion issue du marxisme gauchiste, lui-même issu du christianisme. Il s’agit toujours d’écouter la voix de Dieu, de l’Histoire ou de Gaïa, donc de dire le Vrai de la croyance. Une fois la vérité ainsi établie, il faut l’imposer. L’époque n’est plus à la contrainte dure comme du temps de l’Église ou même des dictatures du 20ème siècle. Elle serait plutôt à convaincre selon l’idéologie démocratique où tout le monde a théoriquement voix au chapitre. Mais ce n’est pas le cas car, pour imposer la loi de l’Histoire écologique, tous les moyens de propagande sont bons, des artistes aux médias, de l’école aux politiciens. L’Apocalypse et la Révolution sont remplacés par l’Urgence climatique. Ce qui nous oblige tous collectivement à aller vite sans réfléchir, à adhérer sans critique et a faire tout, tout de suite – comme dans le fantasme infantile hippie des années 60.

La question n’est pas de nier le réchauffement climatique, ni la nécessité de décarboner l’économie rapidement, ou encore de retrouver une harmonie avec la nature. La question est celle de l’adhésion des citoyens à ce projet, qui doit être rationnel et rationnellement exposé, pas simplement idéologique, avec accompagnements adéquats. On a vu avec la crise des gilets jaunes combien une mesure d’en haut, au motif idéologique et appliquée de façon bureaucratique, pouvait hérisser les citoyens jusqu’à la jacquerie. Il ne s’agit pas d’interdire les voitures à pétrole, mais de permettre à ceux qui en ont d’utiliser d’autres moyens de transport propres et peu coûteux, soit des transports collectifs abordables et sans grèves à tout bout de champ, soit des automobiles individuelles électriques ou à hydrogène à coût raisonnable. Ce qui est loin d’être le cas !

La bureaucratie est le bras armé de cette idéologie, « la nouvelle religion d’État » selon Chantal Delsol. Il s’agit, selon le rapport Fondapol, d’« un système où l’appareil est prépondérant avec pour mission d’orienter les politiques publiques environnementales vers une logique unique de préservation, de protection et de conservatisme ». Car l’organisation bureaucratique est cloisonnée, soumise à hiérarchie, au devoir d’obéissance ; elle produit des règles pour justifier ses postes, une langue de bois spécifique, une tendance naturelle à l’immobilisme par inertie et une irresponsabilité quasi totale. Le meilleur exemple a été, dans l’histoire récente, l’URSS et son système.

Cela « conduit en effet à décourager l’initiative, voire l’innovation, en rendant toutes les actions complexes, longues, onéreuses. » Plus les normes sont exigeantes, plus la facture augmente. D’autant que, malgré ses diplômes exigés et ses concours de recrutement, « l’administration peine à gérer sainement les deniers publics », « les gaspillages – pour ne pas dire la gabegie – sont principalement dus à des revirements de politiques publiques. Les exemples célèbres ne manquent pas, de Notre-Dame-des-Landes aux portiques écotaxes sur les autoroutes… »

Le pouvoir judiciaire est naturellement le bras armé de la bureaucratie avec pouvoir de contraindre et de punir – et des tribunaux « administratifs » ont même été créés pour exempter l’Administration d’être jugée par le droit commun. « La crainte suscitée par le risque d’une responsabilité pénale conduit, bis repetita, à prendre des mesures de protection excessives et fait alors entrer la prévention dans le régime de l’interdiction. » Les crimes contre la nature ont failli être traités comme des crimes sur les personnes par la qualification qu’écocide, comme on dit féminicide ou homicide ! « Le principe constitutionnel de précaution est un allié de poids pour la bureaucratie. Elle y trouve un puissant levier dogmatique pour s’opposer à chaque risque prévisible. » L’ineffable Chirac avait encore frappé : donnez-leur ce qu’ils réclament et qu’on me laisse tranquille, semblait penser le pire président de la Vème République. Les associations, subventionnées sur fonds publics, surveillent tous les projets publics d’ampleur, « bénéficient d’une qualité pour agir sur tout le territoire national et deviennent les sentinelles de la judiciarisation permanente de l’action publique. » Exemples qui ne font que commencer : « On peut constater déjà que l’extinction des enseignes lumineuses dès la fermeture des magasins. L’affaire du siècle est une opération menée par quatre associations et soutenue par des citoyens, des personnalités du milieu du spectacle, visant à attaquer l’État français en justice pour son insuffisance dans la lutte contre le réchauffement climatique. »

La suite ? Le numérique devrait aider comme en Chine au formatage des « bons » comportements écolos et sanctionner entreprises, commerçants et particuliers. La réduction de l’éclairage, une baisse de la température dans les magasins sont des scénarios envisagés. Avec le nouveau compteur Linky, il est facile en effet de savoir si un individu utilise sa climatisation, s’il a pris plusieurs douches ou s’il débranche ses appareils électroniques.

« L’incongruité est que les écologistes se proclament les meilleurs promoteurs de la démocratie participative à travers la consultation des citoyens. De grandes conférences sont mises en œuvre pour donner la parole à ces derniers. Des procédures de concertation et d’enquête publiques sont censées récolter leur avis. Des référendums sont même organisés pour connaître leur position face à de grands projets comme celui de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Or, in fine, rien n’est pris en considération. L’impression générale demeure que l’avis des citoyens n’est pas suivi. » Autrement dit, la démocratie c’est quand vous êtes d’accord avec le credo ; sinon, vous n’avez pas droit à la parole : cancel !

Ce sont des procédés qui mènent au totalitarisme : quand un groupe militant est persuadé de détenir la Vérité, il fera tout pour l’imposer. Les réfractaires ou même seulement ceux qui émettent une quelconque critique, sont assimilés à des ennemis du peuple, des espions de la grande industrie, voire à des possédés du diable. Les camps de rééducation devraient s’ouvrir dans la foulée, après tout c’est bien ce qu’ont produit les régimes d’Hitler, de Staline, de Pol Pot et de Xi.

« La solution passe par des investissements puissants et multiples, une décentralisation plus forte, la mise en œuvre du principe de subsidiarité, une réelle déconcentration et l’implication permanente des citoyens dans les décisions qui les concernent. La capacité à faire confiance à l’échelon local sera la clef de la réussite ou de l’échec de la grande transformation écologique de notre société. » Telle est la conclusion – que je partage – de cette étude Fondapol qui est bienvenue dans le débat public. Pas de « décroissance » – toujours au détriment des faibles – mais une production maîtrisée, adaptée aux changements exigés.

De la transition écologique à l’écologie administrée, une dérive politique, David Lisnard et Frédéric Masquelier, mai 2023, Fondation pour l’innovation politique, 30 pages, www.fondapol.org (disponible gratuitement en téléchargement PDF)

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Montaigne défend Sénèque et Plutarque

Le chapitre XXXII du Livre II des Essais est une « défense de Sénèque et Plutarque », deux auteurs romains que Montaigne révère. « La familiarité que j’ai avec ces personnages-ci, et l’assistance qu’ils font à ma vieillesse et à mon livre maçonné purement de leurs dépouilles, m’obligent à épouser leur honneur. »

Sénèque est un Romain né à Cordoue autour de l’an 0 et mort en 65, qui a été le précepteur de Néron ; stoïcien, il s’ouvrit les veines sur ordre de l’empereur pour avoir participé à une conjuration contre lui. Plutarque est un Grec né à Chéronée en 46 et mort en 125 ; plutôt en faveur de Platon, il s’opposa aux stoïciens et aux épicuriens. Montaigne fait allusion surtout aux Vies parallèles où 56 biographies sont analysées, dont 46 par paires qui comparent Grecs et Romains, tels Alexandre et César, Démosthène et Cicéron.

Montaigne défend Sénèque contre les attaques d’un libelle issu du RPR, la religion prétendue réformée, autrement dit les protestants, ces frondeurs et insoumis du catholicisme d’époque. L’auteur s’inspire du grec Dion, historien contradictoire, dit Montaigne. Car « il est bien plus raisonnable de croire en telles choses les historiens romains que les grecs et étrangers. » Non par souverainisme latin, mais parce que les Romains sont plus proches de leur sujet et plus aptes à parler des Romains que les allogènes.

Puis il passe à Plutarque sous l’égide de Jean Bodin qui, né en 1529 et contemporain de Montaigne, fut juriste et philosophe politique français. « Jean Bodin est un bon auteur de notre temps, déclare Montaigne, et accompagné de beaucoup plus de jugement que la tourbe des écrivailleurs de son siècle, et mérite qu’on le juge et considère. » Mais – car il y a un mais – « Je le trouve un peu hardi en ce passage de sa Méthode de l’histoire, où il accuse Plutarque non seulement d’ignorance (sur quoi je l’eusse laissé dire, car cela n’est pas de mon gibier), mais aussi en ce que cet auteur écrit souvent des choses incroyables et entièrement fabuleuses (ce sont ses mots). » Or croire et relater sont deux choses différentes.

Fabuler, c’est créer des fables, des inventions de toutes pièces. Mais « ce que nous n’avons pas vu, nous le prenons des mains d’autrui et à crédit », dit Montaigne. Autrement dit, raconter ce qu’on dit n’est pas forcément le croire. « Le charger d’avoir pris pour argent comptant des choses incroyables et impossibles, c’est accuser de faute de jugement le plus judicieux auteur du monde ». Or qu’est-ce qui est « incroyable » ? N’est-ce que ce que nous-mêmes ne croyons pas ? « Il ne faut pas juger ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à notre sens », dit Montaigne. « Et est une grande faute, et en laquelle toutefois la plupart des hommes tombent (ce que je ne dis pas pour Bodin), de faire difficulté de croire autrui ce qu’eux ne sauraient faire, ou ne voudraient. »

De quoi s’agissait-il ? De cet enfant spartiate qui a préféré se laisser déchirer le ventre par un renardeau qu’il avait dérobé, plutôt que de laisser découvrir qu’il l’avait volé – ce qui était la honte suprême à Sparte. « Il est bien malaisé de borner les efforts des facultés de l’âme, là où des forces corporelles nous avons plus de loi de les limiter et connaître », analyse Montaigne. Autrement dit, le stoïcisme, la résistance à la douleur, peut aller très loin – plus qu’on ne peut le souffrir ou le croire soi-même. Et de citer ces jeunes garçons fouettés au sang sans un mot par religion devant l’autel de Diane, un paysan espagnol, Epicharis le grec, de simples paysans dans les guerres civiles – de religion – qui dévastent la France : tous ont résisté à la torture et n’ont rien dit. Pourquoi pas un gamin de Sparte élevé à la dure et habitué à souffrir ? En quoi cela serait-il « incroyable » ?

Lorsque Plutarque a des doutes, il ajoute d’ailleurs « comme on dit », en historien soucieux de relater sans pourtant y prêter foi. Tel « Pyrrhus, que, tout blessé qu’il était, il donna un si grand coup d’épée à un sien ennemi armé de toutes pièces, qu’il le fendit du haut de la tête jusqu’en bas, si que le corps se partit en deux parts. » Là, on ne peut guère le croire car l’effort humain serait trop grand et l’épée trop solide. Et justement Plutarque a « ajouté ce mot : « Comme on dit », pour nous avertir et tenir en bride notre croyance. »

Montaigne ironise sur la vanité de ceux qui croient être la mesure de toutes choses et juger souverainement de ce qui existe et de ce qui ne saurait exister. « Il semble à chacun que la maîtresse forme de nature est en lui ; touche et rapporte à celle-la toutes les autres formes. Les allures qui ne se règlent aux siennes, sont feintes et artificielles. Quelle bestiale stupidité ! » Et pourtant, nos conventions sociales, notre « morale » (et même nos valeurs des Droits de l’Homme, disent même certains dans le sud et à l’est), ne sont-elles pas de même vanité ? Croire que ce que nous considérons comme normal et décent est la Vérité même, n’est-ce pas orgueil insensé ou faculté d’esprit bornée ? Comme si personne ne pouvait juger autrement que soi, connaître d’autres mœurs et d’autres tabous, coucher avec sa sœur, manger des vers blancs, aller mendier tout nu, offrir sa fiancée pour coucher à l’ami… ? C’est pourtant ce qui se pratique en d’autres temps et d’autres sociétés que la nôtre, en Égypte antique, en Amazonie, en Inde, en Polynésie ou chez les vikings, pour illustrer ces exemples.

Quand Plutarque compare les hommes illustres, « il ne les égale pas pourtant ». Il fait des paires « et les juge séparément », dit Montaigne. On peut contester la méthode et les appariements, mais « ce n’est rien dérober aux Romains pour les avoir simplement présentés aux Grecs. » A titre de grands exemples d’où tirer des leçons pour soi. « Et encore que je reconnaisse clairement mon impuissance à les suivre de mes pas, je ne laisse pas de les suivre à vue et juger les ressorts qui les haussent ainsi, desquels j’aperçois aucunement en moi les semences ». D’où l’intérêt toujours de lire Sénèque et Plutarque, malgré les critiques.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Philippe Sollers ou je suis une légende

Philippe Sollers, l’écrivain et essayiste, est mort à 86 ans le 5 mai de cette année.

Joyaux s’est créé sa légende sous le nom de Sollers. Un nom solaire, comme Apollon. Le narcissisme n’est jamais si bien servi que par soi-même. Il veut montrer à quel point on est seul, d’où ce titre d’Agent secret de l’un de ses romans qui parle de lui-même. Soit quelqu’un qui peut se glisser dans plusieurs identités, y compris contradictoires, et devenir ainsi une légende. Se sentir innocent dans un monde coupable parce que tout est mensonge, hypocrisie, faux-semblant : le sexe, les relations sociales, la domination financière. D’où la fuite de l’individu dans l’érotisme du corps, la musique affective, l’art visuel et la poésie qui est une sorte de mystique. Tout pour fuir « le Système », dénoncé par Guy Debord, dont Sollers a fait une lecture assidue.

Les livres que j’ai lu de lui, dont Femmes (1983), La fête à Venise(1991), L’étoile des amants(2002) ; ils ne m’ont pas toujours séduits. Peut-être les plus récents (Graal, Légende, Désir) sont-ils meilleurs ? J’aime son côté critique de l’époque américanisée et du narcissisme de la gauche bien-pensante, son érotisme joyeux bien qu’un peu systématique. Il se présente comme ni coupable, ni inverti, ni androgyne, mais juste un homme, blanc et catholique. Ce qui n’est déjà pas si mal aujourd’hui où les trois derniers termes sont de plus en plus mal vus par la gent intello qui sacrifie au temps des masses : modes et dogmes. « La non-pensance hygiénique et malveillante », analyse-t-il dans La fête à Venise.

Le jeune Philippe a fait l’amour avec la bonne espagnole de sa famille à 15 ans, romancé dans sa première œuvre Le Défi en 1957 – encensé par Mauriac. Il en garde une découverte éblouie des sensations du corps, de l’élan érotique adolescent, de la Femme qu’il explorera et expérimentera sa vie durant. C’est son côté libertaire, un Rimbaud mûri qui gardera à jamais ce pas de côté envers les convenances, les « normes ». François Mauriac, autre pourfendeur de normes car pris dans ses contradictions de catho dévot et d’homo honteux, a qualifié Philippe Sollers à 22 ans de « petit chrétien évadé ». C’est assez juste, Sollers s’est toujours revendiqué catholique agnostique, soucieux de la pompe et des formes qui rendent la vie somptueuse (d’où son admiration de la religion athée communiste puis de la Chine de Mao), mais pas de la foi qu’il n’a pas.

Ce pourquoi il aime provoquer, casser les images socialement admises, qui sont pour lui des croyances. Ainsi cet « éloge du porc » sur son site, repris par la charcuterie, au temps du terrorisme intégriste musulman. Les deux femmes de sa vie étaient « hors normes », Dominique Rolin une Juive polonaise, Julia Kristeva une Bulgare. Il a soutenu le surréalisme, le Nouveau roman, les auteurs « maudits » tels Matzneff, Murray, Hallier ou Nabe.

Encoconné dans « le Système », chevalier de la Légion d’honneur et commandeur de l’ordre des Arts et lettres, il a usé de ses relations avec les penseurs reconnus, Mauriac, Breton, Ponge, Lacan, Bataille, Barthes, Foucault, Althusser, Kristeva, de ses revues Tel quel, l’Infini, de son poste d’éditeur de collection chez Gallimard, pour subvertir « le Système », inverser les illusions, pourfendre les apparences et donner du piquant à l’existence.

Il dressait dans Un vrai roman – Mémoires la liste des écrivains maudits ou à maudire prochainement par le puritanisme frileux yankee qui envahit la vieille Europe consentante : « Gide, le pédophile Nobel ; Marx, le massacreur de l’humanité que l’on sait ; Nietzsche, la brute aux moustaches blondes ; Freud, l’anti-Moïse libidinal ; Heidegger, le génocideur parlant grec ; Céline, le vociférateur abject, Genet, le pédé ami des terroristes ; Henri Miller, le misogyne sénile, Georges Bataille, l’extatique pornographique à tendance fasciste… » etc. Une « logique du silence » qui crie très fort, livre après livre. « Un corps spécial qui poursuit sa liberté » qui vit, aime, engendre et adore son petit garçon.

Créer est une expérience des limites. D’où peut-être son fils, David, né en 1975. « Pour savoir lire, il faut savoir vivre », disait-il volontiers. Qui sait encore vivre aujourd’hui dans « la France moisie » ?

Site de Philippe Sollers

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Jean Guisnel, Histoire secrète de la DGSE

La Direction générale de la sécurité extérieure fait l’objet d’un point d’enquête par un journaliste à Libération puis au Point. Il raboute des articles déjà publiés (et cités) par un liant général, qui est de décrire l’état actuel du service. C’est un peu brouillon, les 16 chapitres comme des dossiers sans ordre, mais nous en savons un peu plus à la fin qu’avant d’ouvrir le livre.

L’image des « espions » a changé en France avec la série bien réalisée du Bureau des légendes. Tout un chapitre lui est consacré en introduction. La réalité ne colle pas tout à fait à la fiction mais elle y ressemble beaucoup, ce qui sert à l’image publique du service comme au recrutement par concours. Ces vingt dernières années ont vu l’essor de la cyberguerre et du renseignement en sources ouvertes sur le net, via des algorithmes. Il a fallu embaucher des matheux, des geeks et des non-militaires. Le plus souvent par des contrats à durée déterminée. Le temps des barbouzes est quasiment révolu et si le Service action subsiste, il entre parfois en concurrence avec le Commandement des opérations spéciales militaire.

Sauf que les civils de la DGSE sont plus flexibles et plus discrets que les militaires du COS et peuvent donc mieux réussir des opérations « noires ». Contrairement aux propos légers et guillerets de Hollande aux deux journalistes, les opérations « homo » (faire tuer une cible) sont rares, et sont plus des actes de guerre militaires (éliminer un dirigeant djihadiste ou terroriste) que politiques. Un président ne devrait pas dire ça, mais le naïf aux quarante gaffes l’a dit. Ce n’est pas rendre service à la France.

Trop rares dans ce livre les opérations décrites en situation, tel le sauvetage (raté) de Denis Allex en Somalie ou l’expulsion (réussie) de faux diplomates chinois en quête de recrues via LinkedIn. L’auteur s’étend sur le juridique, le « droit » de faire, qui serait contraire aux « droits de l’Homme » revendiqués par la France. C’est un faux problème, les opérations extérieures sont des opérations de guerre et justifiées comme telles. Les terroristes ne sont « jugés » que parce qu’on leur fait honneur de les traiter en égaux si on les attrape, et non pas en ennemis ; sur un champ de bataille, ils seraient purement et simplement descendus. Les présidents récents n’ont-il pas parlé « d’actes de guerre » pour les actes terroristes ?

C’est un peu l’avis de « la secte » sécuritaire, comme l’appelle Jean Guisnel, un groupe de diplomates qui, au vu du déclin de leur ministère qui coûte cher, ont investi la DGSE pour être au cœur de l’information, sinon du pouvoir. « Ce groupe s’est barricadé dans les postes essentiels. Il exerce une influence déterminante sur la politique étrangère et la pensée stratégique française », regardant le monde sous l’angle des rapports de force entre États. Le pôle régalien par excellence de la politique et de la Défense est du domaine présidentiel sous la Ve République. « Ils ne sont pourtant ni sectaires, ni conspiratifs, encore moins fermés » p.281. Comme le dit un expert, cité p.282, « ce qui les définit le mieux, outre que ce sont des diplomates, c’est leur belle mécanique intellectuelle, individuelle et collective. Ils n’ont pas de problème avec l’usage de la force armée, ou avec l’application de sanctions économiques féroces. » Ils sont en phase avec notre époque – enfin ! Finie la naïveté idéologique et la guerre en dentelle.

Les valeurs qui animent les quelques 7000 agents de la DGSE, selon une étude commandée pour l’occasion, sont le « secret », la « discrétion » et « l’engagement ». La loyauté est essentielle et l’adaptabilité un signe d’intelligence. Tiens ! Justement le mot qui qualifie les services secrets des pays anglo-saxons est intelligence, eux qui n’ont pas attendu les attentats terroristes, les espions chinois ou la guerre russe pour engager dès l’université les meilleurs élèves. Le renseignement n’est pas l’information, c’est l’intelligence de l’information pour en tirer quelque chose d’utile, notamment « entraver » (selon la formule consacrée dans les textes) les opérations ennemies contre la France.

En bref, ne recherchez pas un journalisme d’action qui relate les hauts faits des « services », mais une étude grand public sur l’organisation, les agents et l’usage d’un tel service « secret » dans la République. Les relations avec les « alliés » américains, les adversaires chinois (plus que russes), la guerre ouverte aux terroristes maghrébins et somaliens, la protection informatique, la place de la France en Afrique, tous ces thèmes sont abordés. Cette histoire n’a rien de « secrète » comme son titre pour faire vendre le laisse croire ; mais elle renseigne sur le renseignement.

Jean Guisnel, Histoire secrète de la DGSE, 2019, J’ai lu 2022, 381 pages, €8,90 e-book Kindle €10,99

DVD Le bureau des légendes saisons 1 à 5, avec Mathieu Kassovitz, Jean-Pierre Darroussin, Brad Leland, Mathieu Amalric, Jules Sagot, StudioCanal 2020, 43h30, €64,79

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Rémi Karnauch, Derrière la vitre rien ne passe

Rémi Karnauch a de la verve, il n’a pas peur des mots, ni de les choisir avec soin. Rémi Karnauch a du style, il n’a pas peur de changer de façon de dire, de s’adapter à son personnage. Ses 11 nouvelles (pourquoi pas 12, chiffre symbolique?) le prouvent.

Elles disent les ambiguïtés des gens, souvent un ambigu tragique plus qu’un ambigu comique. Chacun reste sur le fil du rasoir, sans savoir si ce qu’il vit est du lard ou du cochon, emporté par ce qu’il est et ce qui survient.

Rien d’étonnant à ce que le thème principal soit celui du vampirisme, le chacun pour soi qui aspire le meilleur de l’autre, volontairement ou contraint.

Hossanah est un musicien génial qui vampirise son interprète génial – mais chacun son domaine, la partition ou le piano, la création ou l’exécution.

Rien ne passe met en scène une sœur qui bavarde dans sa tête tandis que sa sœur bavarde devant tout le monde – qui vampirise l’autre et les autres ?

Vous dormirez dans mes nuits est la volonté de la vamp passive, celle qui absorbe ses soupirants éperdus, les suce jusqu’à leur dernière moelle.

Sémiologie hâtive d’une petite culotte prend le ton docte et jargonnant du psy lacanien, vampirisé par ses concepts et son langage ; il veut voir du signifiant partout, alors que son slip est tout simplement tombé sur le balcon de sa voisine, poussé par le vent. Une grande ironie.

La souche est plutôt l’anti-vampire, celle qui se rend passive jusqu’à l’extrême pour échapper aux autres, et même à ce qui survient. Ce pourquoi le « gitan » qui passait par là est devenu homme à tout faire de la ferme isolée puis bouillotte dans le lit pour deux, puis amant. Jusqu’à ce qu’un voisin serviable et énergique s’installe dans le coin, quel malheur, il va falloir tout recommencer pour ne pas se laisser vampiriser.

Sur le motif est le peintre qui pénètre son modèle par les instruments et actes de son art, plutôt que d’en se pénétrer ; un grand moment d’humour.

L’amitié est l’esclavage moderne du grand patron qui fait ce qu’il veut de ses employés, élevant celui-ci, rabaissant cet autre. Il les vampirise jusqu’à coucher à trois dans un lit pour une partouze excitante, jusqu’à les jeter comme un kleenex usagé dès qu’ils manifestent quelque réticence individuelle. Tout cela au nom du chantage à « l’amitié », ce faux-semblant anglo-saxon des relations de pouvoir. Les « amis » des patrons sont tout aussi peu amicaux que ceux des réseaux sociaux – de simples relations contingentes.

Derrière la vitre est l’emprise du « musée » sur le corps momifié d’un « sauvage », la vampirisation culturelle et touristique de la momie.

Double jeu est la vampirisation de jumeaux qui ne peuvent jouir qu’ensemble, mais pas entre eux. Manipuler l’un est faire gonfler l’autre et la fille doit se partager sans savoir qui elle « aime », utilisée comme instrument du plaisir.

Le relais évoque de vrais vampires, de ceux qui vivent loin dans des contrées ignorées et sauvages. Ils captent et absorbent ceux qui passent à leur portée et les convertissent à leurs mœurs. Une expédition d’un professeur et de son jeune assistant, partie sur les traces d’un ami disparu, se termine par l’inversion du jeune et la conversion du vieux – une métaphore de mœurs interdites ?

Transfusions est le vampirisme de l’amour qui passe par la piqûre de donneur de sang. Le postier tombe amoureux de l’infirmière, une fille des îles vaguement vaudou. Il est contaminé. Il drague sans y penser et le voilà pris.

Rémi Karnauch, Derrière la vitre rien ne passe (Nouvelles), 2023, PhB éditions, 157 pages, €12,00

Les livres de Rémi Karauch diffusés sur Amazon.fr

Rémi Karnauch déjà chroniqué sur ce blog

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Guillaume Auda, Jeunes à crever

Double sens du mot : être jeune à en crever pour les minables devenus terroristes, être jeune et crever pour la génération trentenaire branchée parisienne.

Le procès du 13 novembre – un vendredi 13 choisi exprès pour la superstition – s’est voulu un procès pour l’Histoire ». Allez, n’ayons pas peur des mots : 132 morts, 1000 enquêteurs, 4000 scellés, 242 tomes de procédure, 20 accusés, 2300 parties civiles, 400 témoignages dont 150 pour le Bataclan, 330 avocats, 8 magistrats, 10 mois d’audience, 65 millions d’euros en tout – ce fut un procès pour l’exemple, filmé pour l’édification des foules et le retentissement international, en bref Hollywood, Kramer contre Kramer rejoué en État contre terroristes. Guillaume Auda, journaliste impliqué dans l’affaire comme témoin des premières heures après l’attentat, s’est efforcé de rendre l’atmosphère particulière et la grande variété des situations dans un livre témoignage. Il est bien écrit et très vivant.

Sauf qu’il y a erreur : ce procès n’a pas concerné les terroristes eux-mêmes, tous morts sauf un, mais les seconds couteaux, les complices entraînés par la bande. L’édification vertueuse qui voulait faire de ce procès un exemple tombe donc un peu à plat. Seul Abdeslam, l’accusé numéro un, dernier survivant du commando islamique, « éructe » – au début, se la jouant terroriste – avant de mettre de l’eau dans son thé (le vin est interdit aux musulmans) et de faire des demi-aveux qui sonnent aussi comme des demi-mensonges. Il n’a pas fait sauter sa ceinture soi-disant par humanité, a-t-il dit, en réalité parce qu’elle était défectueuse, ont dit les policiers.

C’était le procès d’une génération contre une autre, la même mais inversée. Les terroristes étaient en effet trentenaires, issus de l’immigration et radicalisés principalement dans leur nid laxiste belge de Molenbeek ; les victimes étaient trentenaires elles aussi, issues de la diversité parisienne dans un arrondissement multiculturel et métissé, dont l’idéologie est à l’ouverture et, disons-le tout net, à la naïveté de « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Comment donc « décortiquer et revivre l’histoire des jeunes qui tuent d’autres jeunes » page 25 ?

Vaste réflexion sur la justice. L’auteur discute avec des victimes et des avocats, des témoins et des policiers. Il est nécessaire tout d’abord de juger un être humain contre l’hystérie primitive de la société. Le choix de la civilisation (qui est l’inverse de la barbarie terroriste) est que la raison doit dominer les sentiments et les instincts. Mais la justice c’est aussi « neutraliser un ennemi » page 25. Pour cela, il faut d’abord comprendre.

Les terroristes sont des jeunes en crise d’identité, et au mal-être qui les porte vers le nihilisme avant de s’accrocher à la religion comme à un tuteur. Ils se sentent humiliés par la société et, pour eux, les attentats ont une réponse à la violence, celle d’un pays qui les néglige, celle d’un pays qui bombarde les populations « frères » en Irak et en Syrie. Se venger de l’humiliation est toujours l’argument des barbares, après Hitler et Daesh, voyez Poutine. L’effet de fratrie, de bande, de communauté religieuse, fait le reste.

Ils ont tué des gens beaux et insérés dans la société pour se venger d’être tout l’inverse. Pas de quoi s’en glorifier. La France est une société ouverte, tolérante et altruiste, surtout dans la génération des 30 ans. C’est contre cela même que veulent agir les ultraconservateurs rigoristes, qu’ils soient à prétexte religieux comme les islamistes, à prétexte impérialiste comme les Russes de Poutine ou à prétexte politique comme les ultradroitiers qui gravitent autour de Zemmour et de Le Pen.

Le journaliste décrit Maya et Olivier, qui témoignent, et Marie Violleau, avocate de Mohamed Abrini, qui a fait défection à Bobigny la veille de l’attentat, et une fois de plus en mars 2016 à l’aéroport de Bruxelles. Comprendre n’est pas pardonner et les gens qui disent « vous n’aurez pas ma haine » ne parlent que pour eux, dans le déni caractéristique de qui veut passer à autre chose. Il faut au contraire se souvenir, comme du 6 février 1934, de juin 1940, de la Shoah, des terroristes du vendredi 13. Un témoin qui était au Bataclan cite « le rictus sinistre des assassins qui piègent les spectateurs. Ils leurs disent de partir et puis leur tirent dans le dos, tout en s’esclaffant » page 87. Un témoin musulman, le père de Thomas, tué, s’insurge contre la malhonnêteté intellectuelle : « je ne peux pas accepter qu’on puisse faire l’amalgame entre des va-t-en-guerre, des paumés de notre société, des inadaptés sociaux, des tueurs sanguinaires – et les musulmans qui n’ont qu’une seule envie, vivre en paix et en harmonie avec et dans une communauté humaine ouverte et respectueuse de chacun » page 113.

Ce procès est aussi celui de la société qui n’a pas voulu voir les problèmes que posait l’immigration sans intégration, qui a laissé faire les moralistes de gauche pour qui le sujet était (et reste ?) tabou, qui n’a pas réagi lorsque la radicalisation a débuté avec les imams prêcheurs qu’on a laissé dire et les fichés S qu’on a laissé aller et venir en toute liberté. « Le mal est une contradiction logée au cœur du monde », dit l’auteur page 19, et juger le mal signifie : 1/ qualifier les faits (enquête), 2/ rétablir le droit (procès) et la norme (sociale), 3/ prendre du temps pour les victimes (catharsis) tout en respectant les accusés (justice) et 4/ siéger dans un lieu de mémoire, au cœur du vieux Paris (l’île de la Cité). Ce procès a été « une Odyssée » page 213, un voyage qui a fait changer les victimes, comme les accusés peut-être – mais pas vraiment la société, à mon avis.

L’auteur est titulaire d’un Master du Centre universitaire d’enseignement du journalisme de Strasbourg en 2004, après une maîtrise de Science politique à la Sorbonne. Il a été reporter à France Inter, Le Parisien, correspondant RTL à Jérusalem, journaliste iTélé Canal+ en Centrafrique, en Ukraine pendant Maidan, en Irak, à Gaza, à Washington, grand reporter à Stupéfiant-France 2 puis La fabrique du mensonge-France 5. Guillaume Auda est désormais auteur indépendant. Son livre s’étire un peu passée la page 150 (en numérique, soit probablement la page 300 en livre), les intermèdes citant des tweets n’ont guère d’intérêt (les mots ne sont pas des photos, ni des scellés). Il laisse trop de place aux pleurards, aux pardonneurs et aux vertueux qui posent, citant intégralement la plaidoirie de Marie Violleau (avocate elle aussi trentenaire) – et sans doute trop peu aux réactions saines de ceux qui veulent que les accusés assument leurs responsabilités.

On serait tenté, avec Zarathoustra, de dire aux victimes comme aux accusés : « Que votre vertu soit votre ‘moi’ et non pas quelque chose d’étranger, un épiderme et un manteau ». Or on a le sentiment, à lire ces témoignages et ces comptes-rendus, que ce qui compte avant tout est d’opposer un dogme social à l’autre et non pas une vertu personnelle à une lâcheté. « Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis avec leur vertu ; et ils ne s’élèvent que pour abaisser les autres », dit encore Zarathoustra, fort justement. La vertu n’est pas la bien-pensance, ni une sorte de geste pour l’exemple, ni un appel à la discipline et à toujours plus de police.

La vertu – la vraie – est intérieure, elle se construit par l’éducation (des parents, des pairs, de l’école et des associations, de la société en ses institutions et ses média). Elle est celle des gens de bien, à la fois une force physique, un courage moral et une sagesse de l’esprit – et pas l’un sans l’autre. Les Latins en faisaient le mérite même de l’être humain, la force d’âme. On se demande où est désormais cette force dans notre société : serions-nous capables de résister comme les Ukrainiens ? Ce ne sont pas les procès-spectacle « pour l’histoire », celui du V13 fort bien décrit en ce livre ardent, qui vont changer les gens. Mais il témoigne.

Guillaume Auda, Jeunes à crever – Attentats du 13 novembre, un procès, une génération, 2022, 496 pages, Le Cherche Midi, €21.00 e-book Kindle €14.99

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Retraite à 65 ans en Suisse et fond de pension

Ils partent à 65 ans, les hommes, à l’âge légal, et à 64 ans les femmes. Ils sont Suisses et ne braillent pas dans la rue pour dénoncer cette « injustice ». Ils sont contents de leur système de retraite, de leur économie qui va bien et de leurs votations qui leur demandent leur avis (et pourquoi pas en France ?). Ils ont des multinationales qui font de gros bénéfices et ils en sont heureux, pas jaloux.

Ils travaillent, les Suisses, au lieu de râler contre ce qu’on leur donne pourtant largement et d’en vouloir toujours plus. Ce pour quoi leur Production intérieure brute par habitant fin 2022 est de 87 410 millions d’euros contre 38 590 millions d’euros pour les Français (plus du double), et leur dette publique de 32 545 euros par habitant contre 41 595 euros par Français. Si les dépenses publiques par habitant de 28 249 euros sont supérieures en Suisse, contre 21 766 euros en France, c’est que la dépense publique en pourcentage de la Production intérieure brute est déjà de 59 % en France contre 35,6 % en Suisse… (chiffres publiés ici). Produire plus pour gagner plus, on n’a jamais fait mieux. Répartir, c’est bien ; produire d’abord, c’est préférable. Donc travailler plus longtemps puisque l’on vit plus longtemps.

En tenant compte de la pénibilité des métiers, bien sûr, qui a dit le contraire ? Mais à en croire les clowns parlementaires de la lamentable Nupes, les travailleurs français seraient des Cosette exploitées et violées constamment par des patrons Thénardier et les privilégiés du rail, du métro, de l’électricité, du gaz, de la Banque de France, du Sénat et d’autres seraient des Oliver Twist sous-alimentés menés par une chiourme de vertueux hypocrites. Il ne faut pas exagérer, le misérabilisme du siècle des enflures politiques n’est plus de mise. Les conditions de travail en Europe sont à peu près équivalentes et les gens vivent plutôt bien. J’ai moi-même travaillé en Suisse aussi bien qu’en France et la différence est que les Suisses sont moins assistés et se sentent plus responsables de leur propre existence. Ils n’attendent pas tout de « l’État », dont ils se méfient au point de préférer une confédération au jacobinisme centralisé et une présidence tournante plutôt qu’un président unique.

Le système suisse de prévoyance retraite est composé de trois piliers :

1. l’assurance vieillesse et survivants (AVS), l’assurance invalidité (AI) et les prestations supplémentaires. Ce pilier est obligatoire, comme la cotisation à notre CNAV français. Sauf que, dès l’âge de 20 ans, « les personnes sans activité lucrative sont tenues de payer les cotisations AVS » jusqu’à l’âge légal de la retraite (environ 500 francs suisses minimum par an). Donc TOUT LE MONDE participe, qu’il travaille ou pas. Pour ceux qui travaillent, les cotisations sont versés par les employeurs et les employés comme chez nous. La retraite perçue est au prorata des années cotisées, des revenus et des bonus pour éducation d’enfants ou assistance aux handicapés ou dépendants. Cette AVS est plafonnée au double de la rente minimale.

2. la prévoyance professionnelle (caisse de pension), l’équivalent de notre Agirc-Arrco, est obligatoire elle aussi, mais gérée par capitalisation (comme les réserves de nos caisses Agirc-Arrco, j’en ai été moi-même l’un des responsables dans une banque française). Elle est surtout décentralisée, et pas administrée par un organisme paritaire nébuleux : l’entreprise choisit son organisme gérant (banque, compagnie d’assurance, ou prestataire dédié), mais l’employé peut en choisir librement une autre qu’il connaît. La seule contrainte est que cotiser est obligatoire. Le Suisse peut demander qu’un quart de son avoir lui soit versé en capital au moment de sa retraite, ce qui n’existe pas chez nous où tout est « réparti » quelle que soit le montant de cotisations versées (au nom de la « solidarité »). Une retraite anticipée est possible dès 58 ans si le règlement de l’institution de prévoyance le prévoit, ou reportée à 70 ans sur demande – pas chez nous, où c’est le couperet du « j’veux voir qu’une tête ») – pourquoi ne pas s’inspirer de cet aménagement suisse ?

3. le troisième pilier est facultatif. Il est constitué d’une épargne volontaire en vue de la retraite qui dispose d’avantages fiscaux. Il est l’équivalent de notre assurance-vie ou de nos plans d’épargne-retraite dans les banques, qui disposent eux aussi d’avantages fiscaux. Le sénat y pense, à raison. En plus de la répartition, mais encouragé. Une bonne chose : les Suisses, qui sont prévoyants, l’ont fait, pourquoi pas les Français ?

Donc plus de responsabilité personnelle en Suisse, au-delà d’un socle commun. Le Français a pris l’habitude, avec l’Église et le droit romain, d’être traité en enfant incapable de se réfréner et de se gérer tout seul ; pas le Suisse. Lui peut choisir, même si « le collectif » (cette friandise démago dans les bouches de gauche) s’impose à lui dès ses 20 ans – même s’il ne travaille pas – a fortiori lorsqu’il travaille. Mais il n’est pas tenu par son employeur et verse ses cotisations à bons escient pour le deuxième pilier.

Il n’a pas non plus « peur de la bourse » selon l’idéologie marxiste encore en vogue dans nos syndicats et partis à gauche. Certes des krachs surviennent périodiquement, après des euphories sans lendemain ou des crises majeures, mais sur le long terme (au-delà de dix ans) la bourse suit la tendance générale de l’économie, c’est-à-dire de la production et de la productivité. Elle protège comme l’immobilier contre l’inflation car les actions sont des biens réels, des parts d’entreprises. La clé est de diversifier ses avoirs et de gérer ses positions, les gérants d’actifs chargés des caisses de retraite ne font pas de la spéculation à la Zola. Pas plus que ceux qui, en France même, gèrent les fonds de réserve des caisses de retraite Agirc-Arrco comme je l’ai fait. Mais la gauche ignare et les syndicats idéologiquement bornés le savent-ils ? Le reconnaissent-ils ?

Il est trop facile de chanter l’air romantique du bac pour tous, de l’université gratuite, du diplôme assuré, de l’emploi garanti, du Smic à 2000 €, des 30 heures par semaine, des deux mois de congés payés, de la retraite à 60 ans et de la dépendance prise en compte. Mais pour cela il faut TRAVAILLER, pas brailler.

Les entreprises françaises ne sont plus protégées par des frontières comme dans les années cinquante ou soixante, où il « suffisait » de dévaluer le franc pour retrouver de la compétitivité érodée par les largesses sociales sans contrepartie de productivité. Elles survivent dans un monde concurrentiel qui ne fait aucun cadeau. La « retraite à 62 ans » est une anomalie en Europe (67 ans en Italie et Islande, bientôt en Allemagne, un peu plus de 66 ans dans les pays nordiques, 65 ans en moyenne) : ce n’est pas tomber dans l’esclavage que de faire comme les pays voisins. Surtout que l’on compte de moins en moins d’actifs pour un nombre croissant de retraités, faute d’enfants – l’hédonisme a un prix.

Dominique Motte, De la démocratie en Suisse, éditions La route de la soie, 2021, 816 pages, €18,38

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Maurice Daccord, L’affaire des flambeaux noirs

Des vacances sur la Méditerranée pour le gendarme Léon Crevette et son ami retraité Eddy Baccardi, qui a vendu du pinard avant de se mettre « à l’écoute » des esseulé(e)es. Il aide sa réflexion : « l’étincelle, celle qui ne jaillit qu’au frottement de deux silex » p.74. Le crustacé au rhum fait plus que des étincelles : c’est un plat qui se déguste.

Un marin mort est retrouvé dans la grotte des Flambeaux noirs ; une vieille légende y mettait un pèlerinage avec des torches qu’on laissait s’éteindre avec ses vœux. Mais quel rapport avec la victime ? Peut-être aucun, si ce n’est qu’elle ne s’est pas noyée. Le Commandant Crevette, sitôt rentré de vacances, est renvoyé en mission sur le lieu de ses vacances – car c’est là que le mort fut découvert. Déjà Valentina, sa compagne russe qui est légiste, a été requise pour autopsier le cadavre, un homme de pas 40 ans, faute de médecin accrédité sur les lieux. Le lieutenant Flocon un brin gelé, en charge du coin, se liquéfie à l’idée de mener une enquête, lui qui sort à peine de l’école de gendarmerie après la charcuterie de ses parents. Les deux vont donc être priés par le proc de travailler ensemble.

Le mort était propriétaire de trois bateaux de pêche dont la Marie-Louise ; tous, curieusement, ont été immatriculés récemment aux îles Marshall, un paradis fiscal où l’on est en outre peu regardant sur le droit du travail. Son fils Victor, 9 ans, est enlevé peu après sa mort. Y aurait-il anguille sous roche ? Son grand-père est sénateur louche, de plus en plus tenté par l’extrême-droite. Une piste ? Mais rien. Il patauge, le Léon, entre « la veuve qui officiellement ne sait rien, le capitaine de la Marie-Louise qui ne dit rien, le dénommé Brahim et le blond barbu qui ont réponse à tout… (…) le sénateur qui a l’air faux comme un jeton » p.86. Les matelots marocain et norvégien ne disent pas ce qu’il savent, mais ils savent quelque chose. Le tout est de les amener à fissurer leur vérité en béton.

Léon laisse s’agiter ses petites cellules grises. Il les entretient aux petits plats d’un restaurant gastronomique non loin de son hôtel. Il déguste même des saint-jacques Rossini ! Une délicieuse recette adaptée par des Belges sur la Côte d’Azur dans le roman, mais qui vient de l’école du Ritz à Paris dans le vrai. Pas très diététique, mais goûteux.

Le gamin finira par s’évader tout seul en faisant un truc qu’il a vu dans une série télé (comme quoi la télé forme la jeunesse). Le sénateur sera pris la main dans le sac ou plutôt le revolver sur la tempe. Le commanditaire de tout le trafic ayant abouti à la mort du père et à l’enlèvement du fils, découvert et châtié. Il s’agissait d’un homme protégé, qui se fait appeler le Docteur T, et qui informe plus ou moins « les services » sur les djihadistes revendeurs de drogue avec qui il est en « affaires » ! Mais, si l’on sait dès le début que le sénateur n’est pas clair (dame, un politicien !), le lecteur ne trouve aucun fil pour le guider dans le labyrinthe. L’enquête est habilement menée par un auteur qui connaît bien les arcanes des Administrations, ayant passé sa carrière comme haut-fonctionnaire.

C’est léger, pétillant, l’auteur s’amuse et ne se prend jamais au sérieux. Comme cette remarque, en passant, sur le sénateur véreux, perquisitionné, qui « s’agite, mélenchonise. C’est un abus de pouvoir, une forfaiture, il est sénateur de la République, et la République, c’est lui ! » p.121. Le gendarme Crevette conduit ses enquêtes à la Maigret, avec le pif plus qu’avec les techniques modernes, et l’optimisme de l’auteur est contagieux. Il fait passer un très bon moment.

Maurice Daccord, L’affaire des flambeaux noirs – Une enquête de Crevette et Baccardi, 2023, L’Harmattan noir, 219 pages, €20,00

Les romans policiers de Maurice Daccord déjà chroniqués sur ce blog

Contact et service presse : Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com – 06 80 85 92 29

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Erik Andler, artiste-peintre contemporain

Né à Langres voici 58 ans, le jeune Erik s’interrogeait enfant sur les planètes, l’espace infini et le paradoxe du temps. Comment naît l’univers ? Comment naissent – et meurent ! – les étoiles ? Quelles sont ces forces qui meuvent la matière et façonnent ces formes que nous admirons ?

La peinture est pour lui un intermédiaire entre deux mondes, celui de la matière et celui de l’esprit. Comment émouvoir par l’art à partir de matériaux picturaux ? Étudiant à la fois les maths et la peintures, Erik Andler passe par Dijon, Paris, New York, Rome, Barcelone, Lyon – Saint-Etienne.

Une question vitale le taraude : est-ce que ce que nous ressentons est bien ce que nous voyons ?

Le temps ? – il est relatif.

La matière ? – elle se transmute et se transforme.

Le regard ? – il appartient à chacun avec son histoire et son tempérament.

Une toile est un objet, mais aussi un objet de réflexion, mais encore un objet du temps, dans le temps. Elle sera vue aujourd’hui différemment d’hier et probablement que demain. Que signifie une date ? Même la « norme » ISO ne définit qu’une forme, pas un moment du temps. Un arbitraire qui devient subjectif dès lors qu’on le regarde et qu’on pense. Chacun a son temps propre, son passé et ses souvenirs, son avenir et ses possibilités.

Regardez bien ces peintures : elles sont chacune une toile qui décore, une forme de cerveau, une couleur vive qui interpelle les émotions, une date qui fait sens… Regardez bien : il y a vraiment une date, « écrite » dans la peinture.

La science n’est qu’un processus sans cesse mouvant d’appropriation du monde, une tentative jamais aboutie de comprendre les forces de l’univers, bien trop vaste pour nos humbles capacités humaines.

Erik Andler explore tout cela, en autodidacte qui se forme progressivement au dessin, aux concepts. On ne crée jamais du neuf qu’en imitant du vieux.

Exposition « Distorted Date » jusqu’au 23 février 2023 à L’ Hotel La Louisiane, 60 rue de Seine, 75006 Paris. Entrée GRATUITE.

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Montaigne condamne les fout-rien

En ce début d’année où le gâteau se rétrécit grâce au prédateur Poutine, les revendications à gagner plus et en faire moins s’emballent. Chacun veut être reconnu pour son emploi plus que pour son travail : le statut, et le salaire y afférent, est plus valorisé que le métier et l’utilité sociale qu’il peut avoir : contrôler les billets vaudrait donc plus que faire l’infirmière. Montaigne, évidemment, n’avait que faire de cette intendance, son époque et son milieu le portaient plus à l’honneur et aux charges publiques. Dans le chapitre XXI du Livre II des Essais Il s’élève « contre la fainéantise » – en commençant par les princes.

Il cite ‘exemple de Vespasien, l’inventeur des chiottes, empereur romain actif jusqu’à son extrémité. « Il faut, disait-il, qu’un empereur meure debout ». Vertu de l’exemple. « Et le devrait-on souvent ramentevoir aux rois, pour leur faire sentir que cette grande charge qu’on leur donne du commandement de tant d’hommes n’est pas une charge oisive ». Nos présidents ne sont pas des rois, en dépit du mythe qu’entretiennent la CGT et les extrêmes gauchistes qui ne songent qu’à être calife à la place du calife. A l’inverse, dit Montaigne, la place des chefs est devant les troupes, pas « apoltroni (…) à des occupations lâches et vaines. » Douceur de cet occitanisme, qui s’applique pleinement à nos écolos verts de rage… pour une baffe en privé alors que grille la planète et que le Démon dostoïevskien darde ses missiles péniens sur son frère qui le boude.

Mais il n’est point que les empereurs et princes qui doivent éviter la flemme. « L’empereur Julien disait encore plus, qu’un philosophe et un galant homme ne devaient pas seulement respirer : c’est-à-dire ne donner aux nécessités corporelles que ce qu’on ne leur peut refuser, tenant toujours l’âme et le corps embesognés à choses belles, grandes et vertueuses. » Cultiver son jardin, disait Voltaire, or le jardin de beaucoup de nos contemporains est une jungle anarchique où se trouve n’importe quoi pourvu que ça pousse. Ne rien foutre semble le nec plus ultra de l’existence, à en croire les sondages : la semaine à 32 heures ! la retraite à 60 ans ! hausse du salaire minimum ! retraites de base à 2000 € (soit plus que le Smic) ! Et quelle vache à lait ou quelle dette va payer toute cette gabegie ?

Seul le travail permet de payer des impôts qui permettent la redistribution, les yakas démagogiques sur la comète sont des mensonges éhontés. Yaka faire payer les riches ou yaka prendre l’argent où « elle » est (selon feu le stalinien français Georges Marchais, employé un temps par Messerschmidt durant le pacte germano-soviétique) sont des impostures. Chancel et Piketty constatent déjà que : « dans l’Hexagone, les 10 % les plus riches détiennent 34 % des revenus, soit moins que la moyenne européenne ». Il y a trop peu de « riches » à faire payer et, les imposerait-on à 95 %, ce ne serait pas grand-chose pour alimenter le tonneau des danaïdes des « et moi ! et moi ! ». A moins que ne soient considérés comme « riches » ceux qui gagnent au-dessus de 3500 € par mois, comme suggérait Hollande. Que de « travail » employé à faire croire des choses ineptes, au lieu de se consacrer à des solutions concrètes… Le partage économique doit faire l’objet de débats démocratiques réguliers sur ce qu’il est possible de faire, sur les contraintes de chaque partie, sur ce que chacun est amené à lâcher pour que l’autre soit plus content. La flemme est de « croire » que tout « doit » tomber tout cuit dans le bec et qu’il suffit de gueuler. On voit jusqu’où Montaigne nous emmène encore aujourd’hui…

Sénèque dit des Romains qu’« ils n’apprenaient rien à leurs enfants qu’ils dussent apprendre assis », cite Montaigne. La théorie ne vaut pas la pratique et savoir quoi faire importe plus que les plans sur la comète. Encore faut-il faire l’effort (fatiguant) de se mettre au travail (loin du farniente). Encore que « l’effet n’en gît pas tant en notre bonne résolution qu’en notre bonne fortune », avoue Montaigne. Mourir en combattant, être utile jusqu’au bout, certes, mais qu’en est-il des blessures, des prisons, des maladies ?

Il faut rester droit, dit Montaigne. Et de citer en exemple le musulman Moulay Abd el Malik, roi de Fez tombé malade, qui vainquit Sébastien, roi du Portugal. « L’extrême degré de traiter courageusement la mort, et le plus naturel, c’est la voir non seulement sans étonnement, mais sans soin, continuant libre le train de sa vie dans elle. »

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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La liberté de conscience divise et amollit, dit Montaigne

En son époque de guerre civile que nous nommons « de religions », notre philosophe périgourdin, bien au centre, consacre tout le chapitre XIX du Livre II de ses Essais à « la liberté de conscience ». Il pèse soigneusement ses mots : « Il est ordinaire de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans modération, pousser les hommes à des effets très vicieux. » Balancé comme à l’ordinaire, il loue les intentions mais déplore leurs effets ; quant aux « hommes », ils peuvent aussi être des femmes. Ce terme générique du mot « homme » en français hérisse nos contemporaines mais il n’est que la translation du latin neutre « humain ». Accuser la langue évite de penser au-delà des mots.

Lorsqu’il écrit, la France est ravagée par les querelles armées entre catholiques et protestants, dont la religion n’est souvent que le prétexte pour des motifs bien plus inavouables. Montaigne n’hésite pas à les détailler, comme quoi son temps n’est guère différent du nôtre en ce qui concerne la vilenie humaine. « Ceux qui s’en servent de prétexte pour, ou exercer leurs vengeances particulières, ou fournir à leur avarice, ou suivre la faveur des princes ». Quant aux fanatiques de la « vraie » religion (la leur), ils sont sincères mais intolérants et, ce faisant, amputent l’humanité de talents et de livres qui pourraient être précieux. C’est ainsi que l’antiquité a ravagé les bibliothèques, la censure fanatique chrétienne accusant celui ou celle-là de païennerie. « J’estime que ce désordre ait plus porté de nuisance aux lettres que tous les feux des barbares », écrit Montaigne. Les auteurs passés à la postérité ont asséné leur vérité subjective – alternative, dirait Trump – c’est-à-dire leur propagande mensongère. Leurs œillères dogmatiques ont interprété les actes des empereurs selon leur couleur idéologique, sériant les bons et les méchants, sans souci d’examiner leurs actes mêmes.

Ainsi de l’empereur Julien, appelé « l’Apostat » par ces chrétiens bornés alors qu’il fut un grand empereur, malheureusement occis trop jeune, à 30 ans, par une flèche parthe. « C’était, à la vérité, un très grand homme et rare, comme celui qui avait son âme vivement teinte des discours de la philosophie, auxquels il faisait profession de régler toutes ses actions ; et, de vrai, il n’est aucune sorte de vertu de quoi il n’ait laissé de très notables exemples », dit Montaigne. On notera l’emploi par deux fois de l’expression « en vérité » et « de vrai », qui montre une action de contre-propagande. La vérité officielle est fausse, la vérité réelle différente selon divers témoins d’époque, miraculeusement préservés. Le lecteur notera aussi sans peine que la philosophie apparaît supérieure à la religion pour Montaigne, la première étant l’exercice de la vertu selon la discipline de sagesse, la seconde une tradition culturelle, « la police ancienne du pays ». Entre suivre la coutume et croire, il y a un pas que Montaigne ne franchit pas.

Il expose donc les différentes vertus de Julien avant de conclure par un propos politique – qui pourrait être un conseil au roi, son contemporain. « Ayant rencontré en Constantinople le peuple décousu avec les prélats de l’Église chrétienne divisés, les ayant fait venir à lui au palais, les admonesta instamment d’assoupir ces dissensions civiles, et que chacun sans empêchement et sans crainte servît à sa religion. Ce qu’il sollicitait avec grand soin, pour l’espérance que cette licence augmenterait les partis et les brigues de la division, et empêcherait le peuple de se réunir et de se fortifier par conséquent contre lui par leur concorde et unanime intelligence ». Diviser pour mieux régner est un adage classique.

La liberté de conscience a donc deux faces, comme tout ce qui est en ce monde imparfait : semer la division et relâcher la réflexion par l’aisance. Croire ce que l’on veut rend libre d’explorer et de connaître ; d’autre part sa facilité rend paresseux, alors que la difficulté forcerait à l’effort. Les dissidents soviétiques connaissaient bien cette situation, comme tous les dissidents et résistants partout : la contrainte force à penser différemment tandis que la liberté mène à la facilité de penser comme tout le monde. Nos sociétés de libertés multiples en témoignent, tout est trop facilement offert et les gens ont peur de cette liberté qu’ils assimilent au n’importe quoi n’importe où de la licence. Ils préfèrent se réfugier dans le conformisme ou, dans les périodes de crise, dans la réaction conservatrice autoritaire. Tiens, comme Montaigne… « En ce débat par lequel la France est à présent agitées e guerres civiles, le meilleur et le plus sain parti est sans doute celui qui maintient et la religion et la police ancienne du pays. » Prudence est mère de sûreté – cela est sagesse.

« On peut dire, d’un côté, que de lâcher la bride aux partis d’entretenir leur opinion, c’est épandre et semer la division ; c’est prêter quasi la main à l’augmenter, n’y ayant aucune barrière ni coercition des lois que bride et empêche sa course », commence Montaigne. C’est bien le reproche que font les sociétés conservatrices ou théocratiques comme la Russie, l’Iran, la Turquie, le Brésil, la Chine, aux sociétés ouvertes démocratiques – « la chienlit », résumait de Gaulle avant 1958. « Mais, d’autre côté, continue Montaigne dans son balancement habituel, on dirait aussi que de lâcher la bride aux partis d’entretenir leur opinion, c’est les amollir et relâcher par la facilité et par l’aisance, et que c’est émousser l’aiguillon qui s’affine par sa rareté, la nouvelleté et la difficulté. » Les affres de « la gauche » et de « la droite » traditionnelle en France, toutes deux dites « de gouvernement » parce qu’ils ont été sans plus désormais être, sont ainsi résumées. La facilité de changer, de voter pour d’autres partis plus adaptés ou plus populaires, a émoussé l’aiguillon des idées et des programmes. Qui est le peuple qu’on veut séduire ? Quelles sont les proposition qu’ils veulent voir présenter ? Ces deux simples questions sont évacuées par les états-majors technocratiques des egos qui ne visent que le pouvoir, pas le service politique de l’intérêt général.

« N’ayant pu ce qu’ils voulaient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu’ils pouvaient », termine astucieusement Montaigne. La Nupes en est l’exemple : écolos comme socialistes ont dû s’allier aux mélenchonistes et aux communistes comme la carpe au lapin pour simplement exister. Ne serait-ce pas ce qui guette « la droite » avec « l’extrême-droite » ? La liberté guide le peuple – vraiment ?

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Bernard Clavel, Le silence des armes

L’auteur populaire aime à se saisir des moments d’actualité pour en écrire des drames. Au début des années 1970, c’est le Larzac et la contestation par des néo-ruraux post-68 de la mainmise de l’armée sur les terres. L’occasion de revenir à la dernière guerre, celle d’Algérie, déclarée par les fellagas il y a vingt ans et terminée quelques douze ans plus tôt lors de l’écriture du livre. Clavel est pacifiste, il admire Louis Lecoin, anarchiste pacifiste à qui il dédie ce roman. Il le situe dans le terroir profond, chez lui dans le Jura, et poursuit la lutte des paysans contre la ville, des terriens en harmonie avec la nature et des bureaucrates hors sol qui décident souverainement de la paix et de la guerre.

Il ne reste qu’un fils à un couple de vignerons en vin jaune, après deux autres morts en bas âge. C’est dire si le père fonde sur lui tous ses espoirs. Il l’éduque à la terre, à la vigne, pour qu’il prenne la suite sur l’exploitation. Mais le jeune Jacques se rebelle. Il aime le pays, la nature, le climat, cependant son père autoritaire, malgré tout son amour, le braque. Il ne sait pas écouter et croit toujours avoir raison – la plaie des hommes née dans la guerre de 14. Le garçon n’est pas très doué et ne réussit même pas le concours d’instituteur qui aurait pu le sauver de la glèbe. A 18 ans, dès qu’il est en âge, il décide de s’engager dans l’armée.

Ce qui fait enrager son père, pacifiste dans l’âme et qui ne supporte ni les chasseurs, ni les gamins pilleurs de nids. Jacques lui porte ce coup et il en meurt, suivi quelques mois plus tard par sa femme. Jacques, engagé pour cinq ans, a été envoyé en Algérie. Il n’aime pas tuer mais il fait son métier. Lui reviennent périodiquement des images d’âne déchiqueté par les balles et d’un enfant brun tué. Mais aussi des femmes fellagas torturées et d’un gamin blanc égorgé. La guerre n’a aucune pitié pour tout ce qui vit et la nature est indifférente. Comme Jacques n’est pas doué, au bout de quatre ans et demi dont au moins trois en opérations, il n’est que caporal simple, même pas chef. Il n’a pas eu de permission pour la mort de son père, ni pour celle de sa mère, les transmissions étant lentes dans le djebel, mais il revient au pays le temps d’une permission de convalescence, après avoir été trop près d’un mortier qui a explosé. Le stress post-traumatique n’était pas encore reconnu, ni surtout bien vu, mais les médecins militaires connaissaient la réalité des opérations.

Jacques revient et tout est vide, la maison familiale à l’abandon, des ronces partout dans le jardin, des mulots dans l’armoire, les vignes envahies. Il a mis en vente de loin et donné procuration au notaire pour qu’il bazarde tout. Mais lorsqu’il se replonge dans son paysage d’enfance, ses odeurs, ses sensations, ses météores (que Clavel sait si bien décrire, comme en page 77), il veut récupérer son bien. Mais il est trop tard, la vente est réalisée et son rêve de retour à sa nature s’écroule. Jacques, qui avait éprouvé sensuellement le printemps du Jura, élaguant torse nu et se promenant sans chemise par les prés et les bois jusqu’à la source aux daims, est désorienté. Il lui reste encore six mois à tirer de son engagement volontaire mais il ne se voit pas repartir pour tuer après avoir goûté à la paix qu’il n’avait pas su voir.

Le souvenir de son père le hante et, avec lui, les remords. Il reconnaît qu’il avait raison d’aimer avant tout la vie, les bêtes, les plantes, même si le fils n’a pas su écouter et papa associer et convaincre son gamin. C’est le drame des pères dominateurs qui savent tout et l’imposent sans égards pour l’épouse et le rejeton. La mère s’est soumise, malgré son frère fier de ses années dans l’armée coloniale, le fils s’est opposé, rejetant tout sans trier.

Comme il ne sait rien faire d’autre que l’armée ou la terre, et qu’il n’a pas de petite copine au pays pour lui remettre les pieds sur terre, qu’il a pris la guerre en horreur et que la terre lui est ôtée par sa propre faute à hâter la vente, il n’a plus rien à faire sur cette terre. Ses deux choix librement effectués, s’engager et vendre vite, ont conduit à des impasses. Jacques n’est vraiment pas doué et fait même pitié. Il n’y survivra pas, trop faible d’âme pour construire quoi que ce soit. Il est sensuel mais somme toute peu sympathique ; on a envie de le secouer. Il ne sait pas ce qu’il veut ni qui il est, à pourtant 23 ans ; il ne peut aimer quiconque et regrette trop le passé pour bâtir un avenir. Restent les paysages du Jura, admirablement détaillés, et le passage des vents et des nuages, la pluie qui mouille la chemise et fouette le torse. Cet hymne à la nature immuable, indifférente aux hommes et à leurs misérables émotions, ne suffit cependant pas à faire un grand roman.

Le misérabilisme n’aboutit qu’au drame, sans jamais s’élever à la tragédie, ce qui fait de Bernard Clavel un écrivain agréable à lire, mais secondaire.

Bernard Clavel, Le silence des armes, 1974, J’ai lu 1977, 283 pages, occasion €4,37

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Denis Marquet, Colère

Le thriller d’un prof de philo écolo et thérapeute qui anticipe la fin de l’humanité par la révolte de la terre. L’idée est que l’homme biblique, fils de Dieu et érigé « maître et possesseur de la nature », est une diablerie. Condamner la chair, opposer la matière et l’esprit, est une ânerie. Tout au contraire, la terre est désir, depuis les atomes jusqu’aux organismes évolués. S’opposer au désir, vouloir tout contrôler, est une maladie mortelle.

Dans ce livre trop long, qui revient souvent à la ligne et ne sait pas finir, toute une première partie est consacrée aux catastrophes successives qui secouent la planète. Ce sont les animaux de compagnie, et notamment les chiens, qui se mettent brusquement à attaquer leurs maîtres. Ce sont des courants de fond, puis des tsunamis géants, qui emportent les nageurs frimeurs et les filles prêtes à baiser qui les provoquent sur les plages. Ce sont des virus mutant extrêmement dangereux qui naissent de divers foyers, en premier aux États-Unis, et contre lesquels aucune parade n’existe, seulement la cautérisation par le feu et la quarantaine par les armes.

En 2001, c’était assez bien vu sur les années Covid. « On ne se touche plus, on ne se parle plus. Le corps de l’autre, parce qu’il est en vie, est une menace. Ceux qui le peuvent fuient les grandes villes ; les autres y vivent terrés, évitant les contacts. Les grandes entreprises autorisent les cols blancs à travailler depuis leur domicile » p.193 Le SRAS cov-2 nous l’a prouvé. Mais il n’est, à côté, qu’un virus « normal » qui mute certes rapidement, mais pas suffisamment pour qu’un vaccin ne puisse être trouvé.

Les autorités américaines, évidemment paranoïaques et évidemment portées aux actions militaires, mandatent l’armée pour embaucher les « meilleurs » scientifiques de leur discipline afin de comprendre ce qui se passe. Avec les données binaires de la science occidentale, évidemment personne ne comprend rien. Sauf une anthropologue, Mary, en cours de mission en Amazonie où elle rencontre son maître en ethnologie Diego qui lui fait rencontrer à son tour un vieux chamane. Lors d’une initiation, sa vraie nature se révèle, on dirait aujourd’hui qu’elle « s’éveille ».

C’est là tout le woke qui n’existait pas encore : la femme sait mieux que l’homme car elle ne veut pas dominer, l’intuition est préférée à la raison, le savoir des minorités est valorisé. L’auteur oppose, de façon un peu systématique et facile à mon avis, l’Occident au reste du monde, la modernité prométhéenne aux sociétés froides, comme aurait dit Lévi-Strauss. Pour lui, comme pour les écologistes, la terre est un organisme total et vivant. Vouloir s’en séparer pour en contrôler une partie, c’est entraîner la révolte de tout le reste – cette relation de cause à effet est plus un mysticisme téléologique qu’une observation factuelle. Le thriller met en scène Mary la femme anthropologue qui se laisse être et le vieux général macho Merritt qui veut tout commander.

Les élites des États-Unis se réfugient dans les divers bunkers sous la Maison-Blanche afin de créer une bulle de survie pour un millier de personnes sévèrement sélectionnées et d’éviter toute contamination. Mais ce fantasme de pureté et de contrôle total ne peut se réaliser car les humains ne sont pas qu’esprit, ils sont faits de chair, et la chair est reliée à la terre. Il faut donc l’accepter pour se sortir de la grande catastrophe à éradiquer la quasi-totalité de la population du globe. La puissance n’est que l’envers de la peur, tous les faux héros, les « enflures » vilipendées par Nietzsche, le savent confusément. La véritable puissance est harmonie, qui profite des forces pour se couler entre elles comme de l’eau – le principe du judo.

Malgré sa lenteur, le final met en scène ceux qui veulent aller jusqu’au bout dans le projet Merritt et ceux qui veulent se réconcilier avec la planète, ce qui est évidemment le cas de Mary. Son compagnon Greg est entre les deux, scientifique tiraillé par le contrôle et homme attiré par l’amour. Merritt, à l’inverse, finira par s’autodétruire parce qu’il refuse le monde, le désir, la vie : « On était en train de nous fabriquer un monde de gonzesses. Un monde de pédés. Un monde où l’opinion d’une femme était écoutée avec une espèce de dévotion, un monde où les hommes devaient penser comme des femmes, ressentir comme des femmes, agir comme des femmes, pour avoir une petite chance d’être excusés de ne pas en être une ! » p.514. Le général Merritt en précurseur du foutraque Trump comme du froid serpent Poutine des décennies suivantes, il fallait y penser.

Tout finira comme cela doit se finir, par la naissance d’un enfant tel un nouveau Christ Sauveur. L’auteur ne fait que peu de références à la Bible mais le message biblique est tout entier contenu dans son histoire. C’est bien la Bible qui fait de l’homme le maître et possesseur de la nature, mission confiée par Dieu lui-même (ce macho dominateur sourd aux femmes et aux minorités qui ne lui font pas allégeance). Et c’est bien la Bible qui se trompe en récusant la chair comme l’harmonie avec la nature. La femme aurait fauté en chassant l’humain du paradis terrestre ; et c’est la femme qui fait la rédemption dans ce thriller post apocalyptique.

Le livre a vingt ans mais résume assez bien tout ce qui peut survenir et tout ce qui peut se penser d’ignorance et de faux savoir qui croit maîtriser la matière et expliquer les choses alors que tant reste à découvrir – humblement. Trop moraliste pour être honnête, trop dilué pour captiver jusqu’au bout, c’est un thriller intéressant qui prédit un avenir possible, mais surtout fantasmé. Un témoin de génération.

Denis Marquet, Colère, 2001 Livre de poche 2003, 605 pages, occasion €1.62 e-book Kindle €14.99

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