Cinéma

Le combat dans l’île d’Alain Cavalier

Un jeune couple parisien, lui fils à papa rebelle et politisé à la droite extrême de ces années-là, l’OAS, au point de jouer sa vie. Elle consumée et détruite par l’amour qu’elle lui porte, au point de s’annihiler. Deux destins réunis pour s’annihiler, comme matière et antimatière.

Lui, Clément, est beau et jeune (Jean-Louis Trintignant) ; il sort de la guerre d’Algérie et en veut au député de Paris qui a lâché le pays, pourtant contrôlé par l’armée. Il s’abouche avec un intriguant, Serge (Pierre Asso), instructeur de commando, qui fomente un attentat au bazooka en plein Paris contre le bureau en coin de rue sous les toits du député. Clément doit tirer, comme il a appris à le faire à l’armée. Tout se passe comme prévu, la pièce est pulvérisée, chacun repart sans être inquiété. Sauf que le lendemain, le chef téléphone à Clément de fuir ; il a été dénoncé. Lui est au bord des pistes d’Orly, en route vers l’Espagne (c’était avant la libre circulation de Schengen et Franco était dictateur).

Clément part donc se réfugier à la campagne, en Normandie, chez Paul (Henri Serre), un ami d’enfance avec qui il a conclu à 10 ans un pacte de sang au camp de jeunesse maréchaliste où ils étaient tous deux. Paul a deux ans de plus que lui et est plutôt de gauche, du moins républicain. Il est imprimeur à façon, notamment de tracts pour les syndicats.

Elle, Anne, est belle et jeune (Romy Schneider) ; elle sort d’une carrière au théâtre qu’elle a interrompue par amour. Elle se croit sans guère de talent et son couple est tout pour elle : sans lui, elle n’est rien. Elle exige que Clément l’emmène dans sa fuite. Ce qu’il fait, à contrecœur. Paul vit simplement, aidé pour sa cuisine et son ménage par la fille d’un ami bouilleur de cru en Calvados (Diane Lepvrier). Mais la dénonciation fait que la photo de Clément se retrouve dans tous les journaux et Paul n’est pas d’accord avec cette violence, cette agressivité rancunière ; la démocratie, c’est le débat et la décision majoritaire, tuer pour motifs politiques est immoral et certainement pas démocrate. Il exige que Clément parte de chez lui.

Mais le député n’est pas mort ; un mystérieux correspondant l’a prévenu par téléphone qu’un attentat se préparait contre lui et qu’il mette un mannequin à sa place, à son bureau. L’enregistrement est diffusé à la radio et Anne reconnaît la voix de Serge : il a joué double jeu, il a trahi tout le monde. Clément pourrait se livrer à la police, comme lui conseille son père, important industriel ; il écoperait d’une peine légère car il n’y a pas mort d’homme. Mais épris d’absolu, rancunier et habité d’une violence qu’il ne parvient pas à canaliser, Clément jure de traquer et de tuer le traître. Ce qu’il fait.

Anne reste chez Clément et le temps passe. Paul lui fait lire une pièce de théâtre, écrite sur un cahier d’écolier par sa défunte épouse, décédée d’un cancer. Il croit qu’elle peut la jouer car le personnage est tout elle. Confortée par la stabilité de Paul, Anne devient son amante ; encouragée par ce qu’il lui révèle de sa personnalité, elle revient sur la scène. Loin de Clément le destructeur, elle se reconstruit, au point d’attendre un enfant de Paul, de décider de le garder alors qu’elle est en route pour une clinique d’avortement suisse, et de percer au théâtre.

Lorsque Clément revient d’Amérique du sud, mission accomplie, il veut récupérer Anne mais celle-ci se dérobe. Toujours épris d’absolu et jaloux, il défie alors Paul en combat singulier au pistolet dans l’île, celle sur la rivière en face du moulin normand où il vit. L’amour ou la mort – rien entre les deux. La trahison de l’ami est aussi cruelle que celle du militant. Je laisse la fin tragique à ceux qui n’ont pas vu le film.

Le début des années 1960 en France était à l’absolu. Les guerres perdues en 40, en 54, en 62, le sentiment de déclin et de fin d’un monde malgré l’essor de la prospérité gaulliste, incitaient au tout ou rien – un peu comme aujourd’hui avec les desperados complotistes qui se réfugient dans la France d’avant. Clément est le symbole d’une jeunesse qui se consume dans le néant, pour des idées – donc pour rien. Mieux vaut la vie avec les autres que la solitude orgueilleuse contre eux. Anne contre Clément, le noir et blanc du tragique, l’instinct de vie contre l’instinct de mort. Un bien beau film.

DVD Le combat dans l’île, Alain Cavalier, 1962, avec Romy Schneider, Jean-Louis Trintignant, Henri Serre, Pierre Asso, Maurice Garrel, Diana Lepvrier, Arte éditions 2011, 1h40

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Henri Troyat, La neige en deuil

C’est un beau roman, une belle histoire. Elle pourrait permettre d’apprendre à lire aux collégiens rebutés par les livres. C’est aussi le choc de deux mondes et de deux époques, le village de montagne et la ville, la vie traditionnelle et la modernité.

Isaïe, surnommé Zaïe par son petit frère de 30 ans qu’il a aidé à mettre au monde tout seul alors qu’il avait déjà 22 ans, est un homme solitaire et robuste, ancien guide de haute montagne que trois accidents mortels sous sa conduite ont décidé à ne plus grimper. Le dernier la grièvement blessé et sa tête, opérée, est un peu vide. Il perd la mémoire et son attention n’est plus parfaite. Il vit désormais de son petit troupeau de moutons qu’il aime comme des bêtes familières et de deux chèvres qu’il traie pour cuire du fromage qu’il va vendre à la ville.

Marcelin son frère est un enfant sans mère, trop gâté par ce frère aîné qui n’a pu remplacer un père. Il est fainéant et peu courageux et voudrait gagner de l’argent sans presque rien faire en s’associant dans un commerce d’articles de ski ou en montant lui-même sa propre boutique. Pour cela, il lui faut un capital et rien de mieux que de vendre la maison d’altitude que son arrière-grand-père a construit au XIXe siècle de ses propres mains. Isaïe n’est évidemment pas d’accord puisqu’il y vit et les deux frères se querellent. Marcelin a le droit pour lui puisque nul n’est tenu de rester en indivision et il rage de l’entêtement de son aîné.

Il se trouve qu’une catastrophe aérienne vient de se produire sur la montagne, l’avion Calcutta–Londres s’est écrasé avec ses passagers. La saison n’est pas propice au sauvetage et une équipe partie au secours d’éventuels survivants rebrousse chemin, son guide principal étant mort dans une crevasse. Il se dit dans la presse que l’avion transportait de l’or, mythe habituel à tout ce qui vient de l’Inde. Marcelin trouve donc judicieux d’aller grimper lui-même sans rien dire à personne, mais avec son frère pour guide, afin de rafler portefeuilles et bijoux, appareils photo et objets de luxe, sinon des lingots d’or.

L’esprit confus, Isaïe consent à le guider par une autre voie que celle de l’équipe de secours, plus raide mais plus courte et qu’il connaît bien. Les deux hommes partent très tôt un matin et Isaïe retrouve ses réflexes de montagnard, son endurance et son acuité du paysage. Ils parviennent à l’épave de l’avion au sommet. Tout est éventré et des cadavres jonchent la neige en deuil. Sauf qu’une forme remue et gémit dans la carcasse, celle d’une jeune hindoue blessée.

Tandis que Marcelin pille les cadavres, Isaïe emporte la jeune femme. Pas question pour Marcelin de la sauver puisque cela indiquerait à tout le monde qu’ils sont venus à l’épave et on leur demanderait des comptes. Adieu le pillage et le capital qu’il pourrait procurer pour la boutique. Isaïe ne l’entend pas de cette oreille, digne et droit comme il a toujours été. Les deux frères se battent et Isaïe laisse Marcelin derrière lui en redescendant la montagne. Son frère le suit par ce qu’il ne sait pas s’orienter, mais il ne l’écoute pas. Il a choisi sa voie et lui une autre.

Un sauvetage vain puisque la jeune femme ne parvient en bas qu’à l’état de cadavre. Elle n’a pu résister à deux journées dans le froid et aux blessures qu’elle a subies. Mais Isaïe est heureux, il a accompli son devoir et tenté de sauver une vie. Quant à Marcelin, c’est un mauvais homme, il est mort pour lui il y a déjà longtemps. Son amour l’a trop longtemps rendu aveugle et son état diminué n’a rien arrangé. Mais le retour à la montagne et aux gestes professionnels qu’il avait avant son accident lui redonne son âme.

Grand prix du prince Rainier de Monaco 1952

Henri Troyat, La neige en deuil, 1952, Librio 2021, 160 pages, €3.00

DVD La neige en deuil, Edward Dmytryk, 1956, RéZolution Culturelle 2019, avec Spencer Tracy, Robert Wagner, Stacy Harris, Claire Trevor, William Demarest, 1h45, €13.00

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Tootsie de Sydney Pollack

La grande question post-68 a été d’interroger le masculin et le féminin, genres portés au paroxysme par la morale puritaine bourgeoise du XIXe siècle. La figure du mâle guerrier dominant est une construction sociale outrée de la morphologie masculine ; la figure de la femelle maternelle effacée et craintive en est son pendant social. La réaction d’aujourd’hui cherche à revenir à ces tropismes. Dustin Hoffman est un caméléon qui sait jouer tous les rôles. Sa mère le surnommait Tootsie, peut-être issu de tootsy qui signifie petons, pour dire sa mignonne petitesse. Il n’était pas ce garçon impérieux, calme et droit qu’aurait voulu la norme.

Après les dix premières minutes intello chiantes où l’acteur expose sa façon d’exercer son art auprès de ses groupies des trois sexes, avec en filigrane Samuel Beckett et son idée que l’acteur est moins que le langage qu’il porte, le film commence enfin avec la véritable histoire : celle d’un acteur qui sait se convertir en ses personnages. Michael Dorsey le comédien de théâtre, Dorothy Michaels la comédienne de feuilleton télévisé (tous deux Dustin Hoffman). Son agent (Sydney Pollack lui-même) ne peut plus grand chose pour lui trouver des cachets car il a la réputation d’être un emmerdeur, critiquant sans cesse la vraisemblance des scènes qu’on lui fait jouer. Comme ce mourant qui devrait « traverser la scène pour que tous les spectateurs puissent le voir ». Il y a de l’ironie dans ce film, qui n’épargne ni les auteurs ni les metteurs en scène0. qui se prennent cependant tous pour des « créateurs ».

Son amie du moment Sandy (Teri Garr), doit auditionner pour une œuvre soupe de la télé (soap opera) sur l’hôpital. Elle devrait jouer une administratrice en butte au machisme des docteurs et aux récriminations des infirmières harcelées. Sandy est terrorisée, elle a peur d’échouer, Michael l’accompagne pour la motiver. Il voit très bien le rôle et exige que Sandy se mette dans la peau d’une femme en colère qui se révolte contre la domination mâle trop admise, surtout dans le milieu hospitalier. Mais Sandy n’auditionne même pas ; elle est rejetée sur sa simple apparence, « pas assez baraquée » pour le rôle. Outré, Michael se déguise en femme et passe l’audition, forçant la porte selon les bonnes règles du marketing américain.

Devenu self-made woman il s’impose, sa façon « différente » d’être et de jouer le pose comme une femme qui compte. Pour lui, il suffit d’oser. Ce tropisme très yankee en fait un pionnier du féminisme en actes. Son personnage de Dorothy a du succès et subjugue les hommes comme les femmes. Trop . Il devient vite dépassé par son rôle car il est impliqué doublement : en tant que Michael, en tant que Dorothy.

Comme garçon Michael, il s’éloigne de Sandy qui ne le comprend plus parce qu’il l’évite parfois à cause de sa double vie et qu’elle finit par le croire homo. Il vit en effet en coloc avec son ami Jeff (Bill Murray) qui est au courant de son rôle dans le feuilleton télé mais pas elle.

En tant que fille Dorothy, il est tombé amoureux de Julie (Jessica Lange) qui joue l’infirmière dans la soupe hospitalière et qui n’est pas insensible à son amitié ; mais elle le croit lesbienne lorsqu’un soir, pris par ses émotions, il veut l’embrasser. Pour ne rien arranger, le père de Julie, qui les invite dans son ranch très vintage, les fait coucher dans la même chambre et le même lit comme des gamines de dix ans, puis tombe amoureux de Dorothy, la vieille fille un peu coincée mais qui a le regard attendri pour la fille de 14 mois de Julie, jamais mariée et déjà séparée. Il lui offre même une bague de fiançailles avec un gros diamant.

Comment se sortir de cette ambiguïté ? Michael veut vivre sa vie d’homme, tout en montrant comme acteur qu’il peut jouer aussi une femme. Sa part féminine, qui remonte alors, le rend probablement meilleur homme. Il est moins dans la caricature offerte par ses compagnons de tournage : Ron le metteur en scène (Dabney Coleman), John le docteur macho (George Gaynes). Il se montre plus attentif en écoutant ses partenaires, plus sensible en empathie à leurs questions, moins prédateur en ne prétendant pas les embrasser puis les culbuter sur l’instant. Il avoue à Sandy qu’il est amoureux d’une autre ; il avoue à Julie qu’il n’est pas celle qu’elle croit et qu’il est « normal » qu’il veuille l’embrasser – la norme hétéro d’époque.

Car le film n’a rien d’un militantisme pour changer les genres, ni pour les abolir. Il tient la ligne de crête entre la part féminine du mâle et la part masculine de la femelle, que chacun a en soi et qu’il peut révéler sans déchoir. Aux femmes de s’affirmer comme le fait Dorothy dans le feuilleton (ce qui lui vaut des succès d’audience comme l’admiration de ses compagnes et compagnons) ; aux hommes de prêter une plus grande attention aux femmes pour ce qu’elles peuvent apporter de talent et d’intuition différente.

Ne sachant comment se dépêtrer d’un contrat qui le lie à la chaîne pour encore des années, Michael profite d’un incident de tournage – une bobine gâchée, à tourner impromptu en direct – pour se révéler tel qu’en lui-même : une Dorothy qui est en fait un homme, venu travailler à l’hôpital pour venger sa sœur disparue. Il se dépouille de sa perruque, de ses faux cils, de son maquillage, et apparaît en Michael devant les spectateurs ébahis et les techniciens sidérés. Il a en effet changé le scénario. Julie le frappe (elle est moins chochotte grâce à lui), Sandy fait une crise de nerf (indécrottable femelle restée dans son rôle social assigné d’hystérique), le père amoureux se pose des questions sur son attirance pour lui en tant qu’elle.

Tout espoir n’est pas perdu car les dernières scènes amorcent la résilience, d’abord avec le père autour d’une bière au bar western près du ranch, ensuite avec Julie sur un trottoir de New York. A voir ou revoir pour ce message implicite que ni les hommes ni les femmes ne sont assignés aux rôles sociaux obligatoires de leur temps. Être soi est bien plus important que d’être conforme.

DVD Tootsie, Sydney Pollack, 1982, avec Dustin Hoffman, Jessica Lange, Teri Garr, Charles Durning, Bill Murray, Sidney Pollack, Carlotta films 2020, 1h52, €10,08 blu-ray €8,69

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La sirène du Mississippi de François Truffaut

La sirène ici n’a rien du clairon ni le Mississippi du grand fleuve qui roule ses eaux aux Amériques. La sirène est une femme, diabolique, qui envoûte les marins pour les attirer dans ses eaux – où ils se noient. Catherine Deneuve joue le rôle en sourdine, se contentant d’être là, sirène maléfique plus encore parce qu’elle n’en fait pas trop et plutôt moins. Le Mississippi est ce bateau des Messageries maritimes qui amène de France les passagers pour la Réunion, la grande île au tabac où un homme seul, propriétaire cigarettier, amoureux malheureux après la mort de sa première femme, désire une rencontre. Jean-Paul Belmondo est bon dans le rôle du mâle pris dans les rets d’une intrigante sans scrupules ; il est à la fois naïf et patriarcal, donc roulé dans la farine des sentiments.

1969 n’était pas cette « année érotique » chantée par Gainsbourg mais cet entre-deux des Trente glorieuses où la reconstruction d’après-guerre et le baby-boom avaient rendu les gens optimistes en même temps qu’ils faisaient craquer les gaines sociales. Ainsi le mariage, cérémonie obligée pour coucher ensemble devant tous, avec son corollaire de soumission de la femme et du rôle de chef de famille du mari. Le film subvertit l’institution en innovant la rencontre par petites annonces puis en rendant l’homme dépendant de la femme, celle-ci égoïste à mort et profitant de la bénévolence du mari pour vider ses comptes, y compris ceux de sa société, avant de disparaître. L’amour, revivifié romantique par cette incertitude nouvelle du lien, est vécu comme absolu par le mâle musclé (pas encore bouffi de gonflette à l’américaine) – tandis qu’il n’est qu’une façon d’arriver à ses fins pour la femelle séduisante, capricieuse et perverse qui joue de son corps depuis l’âge de 14 ans et a connu de multiples coucheries et plusieurs avortements.

Choc des conceptions que ce mari à l’antique et cette coureuse de dot. Lui rêve d’un couple idéal dans la grande maison coloniale ; elle d’un coup de maître pour ramasser du fric et vivre ensuite la belle vie. Les liens contre la liberté. Ils vont se marier, se démarier, se provoquer, se retrouver. Elle va lui mentir, le voler, se remettre avec lui en acceptant qu’il la tue, ce qu’il ne peut faire car elle est « trop belle », il va tuer pour elle ce détective (Michel Bouquet) qui la traque sur commande de lui-même et de la sœur pour avoir éliminé sa rivale, il va s’embarquer en cavale, se ruiner, se faire empoisonner avant que… happy end ? Pas sûr. Une fin aussi absurde que cet amour diabolique qui n’a guère du nom d’amour que l’aura romantique qui subsiste dans les cœurs. Peut-on « aimer » une archi égoïste qui ne pense qu’à ses fesses (charmantes, prolongée par des jambes fines gainées de fil), son manteau (cher et hideux) et ses goûts de nouvelle riche (la voiture américaine rouge vif qui en jette) ? On ne peut qu’être sous emprise, hypnotisé, envoûté. La beauté est une souffrance, l’amour un calvaire, l’attachement une expiation en vain. Sa femme est une sorcière – d’autant que Marion n’est pas légalement sa femme Julie, puisque ayant usurpé une autre identité.

Comme dans le roman de William Irish dont est tiré le scénario, la fausse Julie a fait tuer la vraie par son amant Richard, qui l’a passée par-dessus bord, avant d’endosser son identité, de prendre ses papiers et sa malle, et d’apparaître plus jolie que sur la photo. Elle a accepté avec joie les comptes-joints proposés par son nouveau mariche (mari riche) avant de les assécher un vendredi soir, un quart d’heure avant la fermeture de la banque, et de fuir aussitôt en métropole. Où Richard s’est accaparé tout l’argent (27 millions et demi de francs 1969) avant de s’évaporer, forçant la fausse Julie et vraie Marion à nouveau sans un à jouer les entraîneuses dans une boite de nuit toute neuve d’Antibes. Où le gogo épris la retrouve par hasard, ayant vu un reportage aux nouvelles télévisées dans la clinique où il se repose de sa blessure amoureuse (et d’amour-propre). Ne pouvant se venger en l’éliminant, comme il en avait l’intention, il succombe aux charmes vénéneux de la fausse innocence en Eve mâle devant le serpent femelle.

Truffaut en rajoute comme à son habitude sur l’enfance malheureuse en excuse de l’égoïsme forcené de la pute qui profite de sa jeunesse et de ses charmes – tout-à-fait dans le vent post-68. Il laisse le doute pour la fin : Marion-Julie va-t-elle une fois de plus jouir de la bêtise de son beau mâle ou est-elle véritablement touchée (pour la première fois dans sa vie) par l’amour inconditionnel de quelqu’un pour elle ?

DVD La sirène du Mississippi, François Truffaut, 1969, avec Catherine Deneuve, Jean-Paul Belmondo, Michel Bouquet, MGM United Artists 2008, 1h55, €15,39 blu-ray €43,99

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Le Pari de Didier Bourdon et Bernard Campan

Les Inconnus (deux sur trois) livrent un film délirant sur la dépendance au tabac et l’exigence sociale d’arrêter de fumer. Deux beaufs mariés chacun à une sœur sont le jour et la nuit. Lui est pharmacien (Didier Bourdon) mais la pharmacie est à sa femme, ils habitent le 92, roulant en Mercedes ; il lit Le Figaro et son couple a adopté une petite haïtienne (Kelly Lawson). L’autre (Bernard Campan) est prof de technologie en ZUP du 95, roulant en 205 (rouge), lisant Libération et affichant des idées de gauche, voire gauchistes (la photo de Che Guevara dans le salon). Les filles se jalousent, elles se sont toujours jalousées ; Murielle (Isabelle Ferron) est bourgeoise et ne fume pas, Victoria (Isabel Otero) est journaliste prolo et grande fumeuse. Les gars sont tous deux fumeurs, parce que ça fait bien, parce qu’à l’adolescence ça faisait macho.

Lors d’une réunion de famille où ils se titillent, Bernard annonce par défi qu’il arrête la cigarette jusqu’à la fête des mères (dans quinze jours). Didier, qui ne peut être en reste malgré son ironie, décide d’en faire autant. Rira bien qui rira le dernier, il est sûr que l’autre va céder en cachette. Lui a toute une pharmacie pour s’aider : patch, calmants, somnifères ; l’autre n’a que l’acupuncture à la mode gauchiste ou simplement respirer l’odeur des paquets de cigarettes de sa femme pour tenter de s’en sortir. Un soir, ils se retrouvent chacun dans la queue au bureau de tabac. Se reconnaissant sans se montrer, ils feignent d’acheter l’un des chewing-gum, l’autre des Bounty – des cadeaux de curé pour les pipes des enfants de chœur chez les humoristes. Didier insiste pour raccompagner Bernard à sa voiture, garée dix mètres plus loin ; il ne veut pas que l’autre en profite pour retourner acheter des clopes. Il le suit même en voiture jusqu’à l’orée de Paris pour être sûr qu’il ne va pas y retourner.

Ce n’est que le début des tentations. Pire, les effets secondaires. Ne plus fumer énerve, rend irascible, agité, insupportable. Didier donne n’importe quoi à la vieille qui vient chaque jour lui exposer ses problèmes d’intestins. Bernard appelle l’un de ses élèves arabes Camel en référence aux cigarettes alors qu’il s’agit de Mouloud, faute peut-être d’une Gauloise dans cette classe technologique de garçons arabes. Les couples explosent. Surtout quand la Victoria, niaise devant les stars comme toutes les petite-bourgeoises, s’entiche d’un animateur télé (Robert Plagnol) jeune, mince et sympathique à l’écran. Les mecs quittent les meufs, Didier est viré de « sa » pharmacie – qui appartient à Madame. Elodie l’adoptée tente de jouer les médiatrices, elle aime son papa, mais ce n’est pas simple, les histoires d’adultes.

Les deux hommes vivent dans le même appartement tout petit, partagent le loyer, s’emploient à de petits boulots comme livreurs de pizza. Ils bouffent mal, grossissent. Ils participent à des ateliers de fumeurs anonymes pour éradiquer dans leur tête la dépendance au tabac, ce qui est l’occasion de scènes cocasses où le marketing commercial inepte (la prise de judo à qui propose une clope) et l’enthousiasme de commande (« Le tabac, c’est tabou ! On en viendra tous à bout ! ») tente de faire accroire.

C’est dès lors la déchéance. La tentative de « cambriolage » de sa propre pharmacie par Didier pour prendre des patchs et des calmants, mais Murielle a changé le code qui était « pupuce » – le degré zéro de la niaiserie de couple. Les gendarmes ne les croient pas et ils inventent toute une histoire de casses divers où ils ont assassiné et violés, ils ne savent plus dans quel ordre, au point que le commissaire ne les croit pas davantage mais relativise leurs premières déclarations, quand même plus réalistes. Ils ne sont délivrés que par le médecin traitant de Didier (François Berléand). Bernard a préparé une lettre piégée pour le bellâtre de télé mais, en se précipitant chez lui, il l’ouvre par inadvertance et finit à l’hôpital.

Une fois rétabli, ils entrent tous deux dans un centre de remise en forme pour retrouver leurs poids mais c’est aussi dur que d’éradiquer le tabac. De cuillerées de carottes râpées en dômes d’épinards sur assiette, ils pètent les plombs et se font une ventrée dans les cuisines jusqu’à ce qu’ils soient surpris… par une employée qui leur tend un téléphone : le beau-père vient de crever. Ils se rendent incognito à l’enterrement, n’étant plus présentables depuis un an qu’ils ont quitté les bobonnes, mais Elodie reconnaît son papa et tout le monde se tombe dans les bras. Encore une année et Didier a divorcé de Murielle pour se mettre coach de yoga comme un gauchiste tandis que Bernard s’est embourgeoisé et a engrossé sa Victoria.

Comme quoi rompre ses habitudes met le monde sens dessus-dessous.

Le spectateur rit souvent mais avec un certain malaise. Le tabac est devenu tabou aujourd’hui bien plus qu’il ne l’était encore dans les années 1990. C’était pire dans les années 1970 ! Personne ne supporterait plus de rouler en voiture dans une atmosphère enfumée, ni de dormir avec une clopeuse de dernier moment avant la nuit, ni encore de déguster des plats au restaurant avec l’odeur du tabac de la table à côté. C’est pourquoi le côté « le tabac c’est sympa, l’éradiquer une tyrannie » que chantonne le film en sourdine passe moins bien qu’à sa sortie. Reste que les sketches sont souvent bons et les allusions meilleures encore. Quand Gilbert l’anonyme assidu (Régis Laspalès), qui reconnaît une image « pas bien » parce qu’on voit un fumeur dans un rétroviseur, explique que sa femme est morte du tabac, Didier et Bernard font une mine de circonstance. « La cigarette ? – non, renversée par un camion de la SEITA ».

Alors, « faut-il » arrêter de fumer ? Le film laisse le pour et le contre à chacun mais exécute avec brio la bêtise sociale des adjuvants, calmants, sectes aidantes, tentations et autres messages subliminaux. Lorsque le curé qui enterre évoque « la flamme » du défunt qui s’est éteinte, la « fumée » des cierges et réclame paix à ses « cendres », on se tord de rire. Cela ne va pas plus loin mais c’est déjà ça.

DVD Le Pari, Didier Bourdon et Bernard Campan, 1997, avec Didier Bourdon, Bernard Campan, Isabelle Ferron, Isabel Otero, Hélène Surgère, Fox Pathé Europe 1999, 1h30, €6,61 blu-ray €23,70

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Y a-t-il un pilote dans l’avion de Jim Abrahams et des frères Zucker

Un film catastrophe, qui sera doublé d’un petit frère deux ans plus tard. Il est traité au plus haut comique, voilà ce qui a détonné dans le panorama ciné 1980 aux Etats-Unis. Que le pilote, le copilote et le navigateur aient été intoxiqués par le même plat de poisson au point de tomber dans le coma, ce n’est guère rassurant. Mais les passagers sont chacun dans leur bulle d’égoïsme et ne voient midi qu’à leur porte. Quand l’hôtesse leur annonce d’une voix suave que l’avion est sans pilote et qu’ils en recherchent un parmi les passagers, pas de réaction ; qu’il a perdu un réacteur par surchauffe, pas de réaction ; mais quand elle leur dit qu’il n’y a plus de café, c’est la révolution !

Chaque personnage est soigneusement caractérisé et le drame se double d’une romance qui s’achève entre une hôtesse et un ancien pilote de guerre traumatisé par sa dernière mission. Ted (Robert Hays) et sa femme Elaine (Julie Hagerty) sont tirés tout droit du film A l’heure zéro de 1957 . Elle veut le quitter et il la suit, cherchant à la convaincre de lui donner une autre chance, au point d’abandonner son taxi sur le trottoir – avec un passager dedans – et d’acheter un billet pour Chicago afin de monter dans l’avion. Pendant ce temps le passager attend et le compteur tourne. Le pilote du Boeing Clarence Oveur (Peter Graves) – « over » signifie « à vous » à la radio – s’avère pédophile, caressant le jeune Joey qui vient admirer le cockpit tout en lui demandant s’il aime les films de gladiateurs ou s’il a déjà vu un homme tout nu (on pouvait tourner en dérision ces troubles désirs, en 1980).

Le copilote Roger (Kareem Abdul-Jabbar) qui répond à chaque fois que l’on dit « roger » à la radio (il signifie « reçu ») s‘avère un joueur de basketball connu des Lakers de Los Angeles mais qui a des faiblesses de jeu, comme le révèle le gamin. L’hôtesse Elaine se révèle une blonde évaporée qui aime la fête et l’amour mais n’a pas grand-chose dans le ciboulot, sinon d’adorer les héros. Le rescapé de guerre Ted stresse post-traumatiquement depuis des années en ressassant « la décision » qu’il a dû prendre pour son escadrille et qui a conduit à sa perte. Il ne se réveille que lorsqu’il est valorisé… et sauve le Boeing 767 de Los Angeles à Chicago en plein brouillard en le faisant atterrir sans savoir le piloter.

Mais c’est l’ensemble des gags qui ne cessent de surgir dans le scénario qui font le succès du film, certains en arrière-plan. Le gamin lit un magazine sur les nonnes tandis que la nonne lit un magazine sur les garçons, inversion comique de ce qui devrait être. Le post-traumatisé raconte interminablement son histoire aux passagers assis successivement à ses côtés qui finissent par se pendre, se faire hara-kiri ou se flinguer. La scène de rencontre entre lui et sa femme devenue hôtesse de l’air, dans un bar de guerre, montre une bagarre de jeux… entre deux femmes qui se boxent et se font des prises de catch. Une petite fille dans l’avion, très collet monté, accepte qu’un garçon de son âge du même genre Moral Majority lui offre un café mais affirme qu’elle le prend noir, « comme les hommes »… à 12 ans ! L’épouse du pilote pédo, prévenue du drame en pleine nuit, réveille son amant qui se trouve être un étalon – au sens littéral – et demande au cheval de sortir par derrière. Une femme hystérique (scie habituelle des films yankees depuis des décennies) se voit secouée et baffée par une suite de femmes et d’hommes qui se succèdent pour « la calmer ».

L’hôtesse qui voit le pilote automatique se dégonfler – au sens strict car c’est un ballon gonflable – le regonfle par un tuyau à sa ceinture mais le docteur Rumack (Leslie Nielsen) qui entre dans le poste de pilotage pour lui donner des nouvelles des passagers malades la croit en train de tailler une pipe et se détourne discrètement. Une fillette, transportée à Chicago pour une transplantation cardiaque urgente, est distraite par une hôtesse qui emprunte la guitare de la nonne pour lui chanter une chanson entraînante ; ce faisant, elle détache la perfusion et la petite fille agonise sans que personne ne s’en rende compte… La position d’atterrissage d’urgence est la tête entre les genoux – mais pas ceux de sa voisine, « n’est-ce pas révérend ? ». Je ne me souviens pas de tout tant il y en a, mais tout est comme ça !

Le clone tourné deux ans plus tard par Ken Finkleman, Y a-t-il enfin un pilote dans l’avion en français, reprend les personnages et les acteurs, à l’exception de quelques-uns, et rejoue les gags pas toujours dans le même sens – et en plus lourd. Il est moins réussi.

Cette fois la catastrophe se passe dans la navette spatiale qui décolle pour la lune. Un ordinateur HAL 9000 à la 2001 Odyssée de l’espace devient fou parce que la navette a été lancée pour motifs financiers sans avoir été vraiment homologuée (le vol inaugural de la navette spatiale américaine remonte au 12 avril 1981, différents incidents ayant repoussé son lancement). L’ex-pilote de guerre, réhabilité après son sauvetage du Boeing, a été chargé de la tester mais il s’est crashé avec en déclarant que les circuits avaient faillis. Il a été viré et le procès intenté par les bailleurs de fonds l’a condamné à un séjour en hôpital psychiatrique, l’hôpital Ronald Reagan qui « soigne à l’ancienne ».

On se souvient que Reagan s’est fait élire fin 1979 sur un « c’était mieux avant » et le retour à la morale traditionnelle. L’Amérique se demande d’ailleurs à l’époque, si, avec cet ancien acteur, il y a un pilote dans l’avion gouvernemental. Les soins à l’ancienne sont une suite de coups de matraque et d’électrochocs. Ted Striker (Crochet en VF) peint une toile de fleurs tandis que son modèle est… une fille à poil. En arrière-plan, une infirmière vérifie le niveau d’huile d’un patient avec la tige habituelle aux automobiles et rajoute de l’huile de moteur dans la perfusion au-dessus du lit. La petite fille qui n’a jamais baisé mais voudrait le faire avant de mourir dans le crash programmé de la navette est plus âgée (de deux ans ?) et invite tous les passagers mâles à la monter, y compris un étalon (un cheval, évidemment). Le gamin visiteur du cockpit est brun et cravaté, au lieu du blond col ouvert du premier opus, mais ouvre sa chemise à mesure que la température grimpe car la navette est dirigée par l’ordi fou droit vers le soleil.

C’est en bref un festival de rire !

Coffret 2 DVD, avec Kareem Abdul-Jabbar, Lloyd Bridges, Peter Graves, Julie Hagerty, Robert Hays, Paramount Pictures 2021, €13,39

Y a-t-il un pilote dans l’avion ? (Airplane), Jim Abrahams et les frères Zucker, 1980, 1h20,

Y a-t-il enfin un pilote dans l’avion ? (Airplane 2 – The Sequel), Kim Finkleman, 1982, 1h16

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La grande cuisine de Ted Kotcheff

Le combat des chefs fait rage à la fin de ces années 1970 qui ont vu l’essor de la petite-bourgeoisie éduquée dans le grand bouleversement social de l’après 68. La « grande » cuisine est devenue un art démocratique, ponctuée surtout en France par les noms des Alain : Chapel, Ducasse, Senderens, des frères Troisgros, de Georges Blanc, Jacques Manière, des Michel : Bras, Guérard, Oliver, Paul Bocuse, de Pierre Gagnaire, Raymond Blanc, Roger Vergé. Gault et Millau, les célèbres critiques gastronomiques, inventent en 1973 le terme « nouvelle cuisine » pour désigner cette vague, analogue à celle du cinéma des années 60 et de la philo de la fin des années 70.

Quoi de mieux que d’en faire un film parodique ? Les grands chefs de cuisine sont en compétition devant les critiques, leur note affectant les recettes de leurs restaurants de luxe aux décors forts chers et au personnel nombreux. Les gastronomes jouissent de leurs plats inventifs et surtout bien présentés, même si le décor est parfois au détriment de la quantité dans l’assiette. Moins vous avez d’imagination dans le goût, plus vous en rajoutez dans l’image. Le client moyen, qui n’a guère éduqué ses papilles, est plus sensible à l’apparence qu’à la sapidité. Il en « veut pour son argent » et en jeter compte plus que bien manger.

Un énorme riche truculent directeur d’une revue gastronomique britannique prénommé Max (Robert Morley) envisage d’organiser pour la Reine un dîner somptueux avec les quatre plus grands chefs cuisiniers de son temps : un Suisse (Jean-Pierre Cassel), un Italien (Stefano Satta Flores), un Français (Philippe Noiret), une Américaine (Jacqueline Bisset). Chacun devra préparer son plat fétiche : le pigeon en croûte, le homard à la nage, le canard au sang, la bombe glacée. Son médecin ne donne plus que six mois à vivre à Max s’il s’empiffre comme il le fait sans retenue et sa secrétaire gouvernante Beecham (Madge Ryan) le met au régime sévère, pesant le moindre gramme de ce qu’il avale (une seule pointe d’asperge = 19 calories). Dans le même temps, l’ex-mari de la pâtissière (George Segal) effraie les végétariens londoniens en promettant en public d’un ton tonitruant d’installer un bon vieux burger texan empli de viande et dégoulinant de jus sanglant tout à côté de leur caboulot snob, puis une chaîne d’omelettes sous l’enseigne U-Dumpty (référence au Humpty Dumpty d’Alice de l’autre côté du miroir, tiré d’une chansonnette anglaise où la réponse à la devinette est : un œuf).

Tous les protagonistes sont présentés dans un feu d’artifice d’humour où les bons mots claquent. Une fois le décor et les acteurs en place, débute l’intrigue policière à la Agatha Christie où il faut résoudre l’énigme : qui tue un à un les grands chefs ? Pourquoi les éliminer selon la méthode qui leur a si bien réussie : la cuisson au four pour le pigeon en croûte, la noyade dans l’aquarium aux homards, la tête explosée au presse-canard, la bombe dans la bombe ? Seule la bombasse Natacha, parce qu’elle est une femme, échappe à son destin explosif grâce à son ex qui s’aperçoit d’une substitution des bombes glacées pour l’émission de télévision en direct alors qu’il part comme d’habitude « pour Bruxelles » où il doit inaugurer sa chaîne de fast-egg.

Mais qui l’a fait ? Lui pour châtier les grands qui lui ont volé son ex qu’il voudrait reprendre ? Le gros critique qui s’éclate la panse au point d’en crever et veut se venger du désir que suscitent tant de plats diaboliquement succulents ? Un concurrent jaloux, Français non retenu comme le plus grand (Jean Rochefort), qui veut se faire reconnaître ?

La fin sera agathesque et l’histoire errera du Café Royal de Londres à la Tour d’argent à Paris, en passant par l’hôtel Cipriani de Venise. A chaque fois Natacha et Robby sont présents et Max pas loin…

DVD La grande cuisine (Who Is Killing the Great Chefs of Europe ?), Ted Kotcheff, 1978, avec George Segal, Jacqueline Bisset, Robert Morley, Jean-Pierre Cassel, Philippe Noiret, Jean Rochefort, Carlotta films 2013 (film curieusement édité doublé en anglais et sous-titré en français sans langues alternatives !), €9,99

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Tremblement de terre de Mark Robson

L’un des premiers films catastrophe, sorti en 1974 juste après le premier choc pétrolier qui allait remettre en cause tout le mode de vie (et la domination) de l’Occident. Dans les profondeurs de la psyché américaine, « Dieu » rappelait aux bâtisseurs de Babel qu’ils étaient dans sa main et que sa Création était, est et restera plus forte qu’eux. Los Angeles, la cité des anges, s’est construite sur une faille sismique mais sans en tenir compte, faisant comme si de rien n’était. Les immeubles sont aux normes minimales, voire moins, tant le coût de construction de l’anti-sismique est élevé. Orgueil, insouciance, appât du gain, voilà des péchés punissables !

Donc la terre s’ébroue et gronde. Oh, une petite secousse au départ pour dire que le dragon se réveille ; juste de quoi faire dévier les boules de billard et s’empoigner des rustauds qui en sont restés à mesurer la plus grosse. Querelle de bac à sable qui indiffère au pochetron coiffé d’un chapeau claque rouge cardinal qui écluse whisky sur whisky, tout à son vide intérieur. Qui laisse de marbre aussi le flic Lew (George Kennedy) – prononcez Lou – suspendu pour avoir empiété sur le comté voisin et endommagé une clôture de milliardaire, dans sa poursuite échevelée d’un « jeune » (évidemment con) qui a renversé sans s’arrêter une fillette bougnoule – pardon, « mexicaine », en 1974 aux Etats-Unis, c’est pareil.

Et puis c’est une secousse plus grave et plus longue qui agite toute la ville. Elle pousse la fille à papa gâtée dans la quarantaine Remy (Ava Gardner, insupportable) à se jeter dans les bras de son mâle Stewart (Charlton Heston), l’ingénieur en chef en bâtiment de l’entreprise de son riche père Sam (Lorne Green), qui devrait prendre sa suite. Lequel en a marre de cette infantile alcoolique et collante (tout à fait Ava Gardner) et passe voir sa protégée Denise (Genevieve Bujold) plus jeune et nantie d’un gamin fan de soccer (Tigger Williams), dont le mari est mort sur ses chantiers et dont il n’a pas encore fait sa maîtresse ainsi que les compte-rendus ignares l’affirment. Justement, tout le (mince) ressort du film est là, dans cette tension entre l’épouse légitime avec la position sociale, et l’amour bohème qui renaît dans les ruines. Qui sauver quand on est obligé de choisir ?

Car la ville s’écroule, les bâtiments s’effritent et se délitent déjà par pans entiers tandis que les orgueilleuses maisons sur pilotis construites dans la pente voient leurs poutrelles sombrer dans le sol qui se dérobe. Les maisons de carton-pâte et de plâtre se plient comme des châteaux de cartes et ne sont vite que débris dans lesquels des humains se trouvent empêtrés. Le commissariat du comté s’est effondré sur les flics et seul le suspendu est indemne parce que hors les murs. Lui est un flic à l’ancienne, qui croit que la loi est faite pour protéger les plus faibles et non pas les plus riches et puissants ; il organise le sauvetage en équipes – les hommes valides à la pioche pour relever les blessés, les femmes avec les gosses dans les maisons indemnes (nous sommes dans l’ère encore machiste des années 1970).

Un assistant au centre d’observation sismique de la ville (Kip Niven) croit à la théorie de son maître, parti sur le terrain installer des instruments de mesure, selon laquelle une grande secousse serait précédée de deux plus petites en intensité croissante. Selon ses calculs de probabilité, la première ayant été de 3,5 sur l’échelle de Richter, si une seconde plus forte se produit, la Big One de 7,5 à 8 se produira alors dans les 48 h. Le professeur parti sur le terrain meurt dans une faille et le directeur du centre (Barry Sullivan) doit décider de prévenir ou non les autorités. Si la théorie s’avère, il sauvera des centaines de milliers de gens ; si c’est une fausse alerte, il sera ridiculisé et le centre probablement fermé. « Mais à quoi sert un centre d’observation, si c’est pour ne pas prévenir lorsque l’on craint ce qu’on observe ? », dit alors à peu près le jeune assistant sans grade mais avec bon sens. La seconde secousse se produit et le directeur alerte le maire (John Randolph), lequel active le gouverneur (d’un parti opposé au sien, ce qui ajoute de la réticence), qui active à son tour la garde nationale.

Celle-ci est composée de citoyens réservistes qui, alertés par la radio, doivent quitter sur le champ leur travail pour revêtir l’uniforme et patrouiller armés dans les rues afin d’éviter les pillages. L’organisation des secours n’est pas de leur ressort, propriété d’abord, nantis en premiers. Le gérant d’une supérette est justement l’un d’eux (Marjoe Gortner), fana mili, grand admirateur de muscles et d’armes, et même sous-officier. Ses voisins racailles se moquent de lui et l’accusent d’être pédé – injure suprême du machisme prégnant en ces années 1970, et qui revient en force avec les trumpiens. Le film ne lui fait d’ailleurs pas de cadeau ; apparemment puceau et attiré par les grands mâles demi nus qui tapissent les murs de sa turne, Jody a flashé dans sa boutique sur une jeune fille sexy, Rosa (Victoria Principal), qu’il retrouve arrêtée par la garde nationale pour « pillage » – elle a volé un petit pain dans une boutique en ruines, tout en lorgnant sur la caisse mais sans avoir le temps d’y toucher (on ne saura pas si elle l’aurait fait). Il la prend sous son aile et la séquestre dans un coin pour la séduire avec l’intention de la violer et de se prouver ainsi qu’il est un homme. Il n’en aura pas le temps, la crise précipitant les choses. Le flic Lew, qui passait par là avec Stewart dans son 4×4 rempli de blessés qu’ils mènent au centre de soins le plus proche, entend les appels à l’aide de la jeune femme à qui il a été présenté par un cascadeur en moto vaguement copain (Richard Roundtree) le matin même au bar ; c’est la sœur de son associé Sam (Gabriel Dell) et elle arbore sur une paire de seins bien tendus le nouveau tee-shirt publicitaire de la cascade. Le flic ruse et intervient à temps pour descendre le proto-violeur devenu fou et dont les hommes se sont égaillés à la recherche d’un officier. Celui qui se croyait un héros n’est pas celui qui en prend l’apparence.

Stewart, dans son immeuble de bureaux qui croule, sauve sa femme et son patron qui est son beau-père dans une séquence haletante où un escalier qui donne sur le vide après l’effondrement d’une partie de la façade permet, avec le tuyau d’incendie en guise d’encordement, de se laisser descendre un à un douze mètres plus bas pour retrouver un escalier intact. Les imbéciles qui ont pris l’ascenseur dans la panique sont tous morts écrabouillés lorsque la cabine – inévitablement – s’est détachée. On vous le dit bien, pourtant, et on vous le répète, de NE JAMAIS PRENDRE L’ASCENSEUR en cas d’incendie ou de tremblement de terre. Si l’électricité est coupée, la cabine devient un cercueil ; si les câbles sont coupés, elle devient un shaker pour viande humaine. Une fois sa famille à l’abri, dans le centre de soins en sous-sol d’un immeuble qui a résisté, Stewart part à la recherche de Denise la jeune comédienne et de son fils Corry, lequel est parti se promener en vélo autour de la maison.

Lorsque j’ai vu ce film au cinéma à la sortie il y a cinquante ans, avec ces fameux infrasons du procédé sensurround qui vous mettaient illico dans l’ambiance tendue du stress sismique, j’ai retenu moins l’histoire générale (banale) que deux séquences : la première était cet homme poussé par la foule dans l’escalier béant sur le vide et qui se raccrochait à une poutrelle en acier qu’il ne pouvait tenir, chutant alors dans le vide avec un hurlement que l’attaque terroriste des Twin Towers a renouvelé à la mémoire; la seconde était ce gamin en vélo précipité en bas d’une passerelle en bois surplombant le canal de dérivation du barrage de Los Angeles, vide d’eau, et ces câbles à haute tension rompus par la secousse qui crépitaient et sautaient comme des serpents autour du jeune corps inerte. La maman a agi en tigresse en descendant le prendre contre elle, mais elle n’a pu remonter seule ; le cascadeur moto noir et son associé, qui ont vu leurs espoirs de spectacle s’écrouler avec le tremblement de terre, passant justement en camion pour l’aider.

Tous les protagonistes se retrouvent alors dans le centre de soins où le beau-père de Stewart décède d’une crise cardiaque, Remy sa fille erre dans le parking en sous-sol en attendant des nouvelles, Corry est soigné de son traumatisme crânien léger par le docteur Vance (Lloyd Nolan) et sa mère attend la suite. C’est là que la grande secousse survient, comme prédit par la théorie. Evacuer des millions d’habitants en 48 h aurait été la panique, aussi les autorités n’ont rien fait d’autre que préparer les soins et les refuges pour après. Avis à la population : démerdez-vous. Après tout, l’Amérique est le pays des pionniers, il ne faut pas compter sur la cavalerie pour vous sauver de votre bêtise si vous avez choisi d’habiter sur les pentes instables, sur les collines sous le barrage, ou dans des immeubles du centre-ville construits à l’économie.

Ce Big One fait s’effondrer en grande partie l’immeuble des premiers secours et les proches de Stewart, ainsi qu’une soixantaine d’autres personnes, sont enfermés par les gravats au troisième sous-sol. Le barrage se fissure et, bien que des eaux soient lâchées dans le canal, arrivant à flot pour le suspense juste au moment où le cascadeur sauve la mère et l’enfant, il s’effondre à son tour. Les eaux rugissantes s’engouffrent dans les égouts et les sous-sols, pour le suspense final juste au moment où Stewart et Lew sont parvenus à percer au marteau-piqueur le mur de béton du troisième parking et à sauver les gens pris au piège. Mère et fils sont ramenés à la surface, Remy monte à l’échelle mais le grimpeur précédent lui marche sur les mains, ce qui lui fait lâcher prise ; elle se retrouve dans le flot écumant. Stewart hésite : sauver sa femme qu’il veut quitter ou rejoindre sa future maîtresse ? L’acteur Charlton Heston a fait inscrire dans le scénario qu’il voulait que le héros meure à la fin, ne désirant pas tourner un Tremblement de terre 2. Il choisit donc la morale de son temps et la fidélité au couple plutôt que la transgression post-68 de l’amour d’abord.

Sans les infrasons, le film paraît bien-entendu plus fade. Il permet de mesurer le scénario de Mario Puzo (l’auteur du Parrain), pas simple à synthétiser en deux heures avec George Fox, et réduit à quelques protagonistes seulement dans la grande catastrophe de la ville. Seul le canevas autour de l’ingénieur en bâtiment Stewart est crédible, les autres ne sont que des comparses à peine esquissés : le flic, le cascadeur, la sœur de l’associé. L’époque ne montre que le minimum, sans hémoglobine ni râles d’agonie, le spectaculaire est réservé aux choses. Nous avons vu pire depuis, dans la réalité comme au cinéma, mais il est doux de se remémorer le temps où l’humanité au spectacle était plus douce.

DVD Tremblement de terre (Earthquake), Mark Robson, 1974, avec Charlton Heston, Ava Gardner, George Kennedy, Genevieve Bujold, Universal Pictures France 2002, 2h01, €12,38

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Charlie et la chocolaterie de Tim Burton

Un conte moral américain adapté d’un roman de Roald Dahl et filmé entre Dickens et Disney à propos de l’obsession yankee pour le sucre, la confiserie, les bonbons. Les chocolats Wonka sont célèbres « dans le monde entier », c’est le soft-power de l’Amérique. Mais Willy Wonka, le confiseur s’est fait tout seul, c’est l’esprit pionnier de l’Amérique. Il n’a pas de successeur, ayant quitté son père sévère, dentiste de surcroît, c’est-à-dire tortionnaire sadique de son fils avec des appareils dentaires et l’interdiction de tout bonbon. C’est le sens du sacrifice pour réussir la compétition sociale.

Willy Wonka (Johnny Depp) décide de placer cinq tickets d’or dans les tablettes du chocolat qu’il vend un peu partout. Ces tickets permettront à un enfant accompagné d’un adulte de son choix (comme à Disney) de visiter « toute une journée » la fabrique de chocolat qui tourne toute seule depuis que des employés indélicats ont vendu ses recettes secrètes à la concurrence tel la glace au chocolat qui ne fond jamais ou le chewing-gum qui ne perd jamais son goût. Le grand-père du petit Charlie (Freddie Highmore) a travaillé pour Wonka avant d’être licencié comme les autres. Désormais les cheminées fument, les chocolats sortent mais les grilles restent fermées. Le concours comme ce mystère entraînent un choc marketing qui fait en parler et vendre encore plus de tablettes de chocolat.

Un gros garçon bavarois, Augustus Gloop – prononcez gloup – (Philip Wiegratz) s’en repaît tant et plus… et trouve un ticket. Une petite peste anglaise à qui l’on ne dit jamais non, au prénom maléfique de Veruca (Julia Winter), exige de son père directeur d’usine de cacahuètes de gagner et il achète des milliers de tablettes qu’il fait décortiquer à ses employées pour le trouver. Une autre peste, américaine cette fois, prénommée Violet (AnnaSophia Robb), toujours en compétition pour tout, décide qu’elle gagnera comme toujours… et elle en trouve un. Un je-sais-tout surdoué puant de suffisance et addict aux jeux vidéo destructeurs nommé Teavee (tivi = télé) savait de tout temps qu’il était un gagnant (Jordan Fry) ; il suffisait de penser la stratégie d’achat pour le trouver. Un Russe a bien tenté de faire croire qu’il avait gagné mais c’était un faux ticket. Reste le dernier. Charlie le voudrait bien, pour rêver, mais lorsque ses parents très pauvres lui offrent une seule tablette, elle ne gagne pas ; lorsque son grand-père (David Kelly) casse sa tirelire pour lui demander de rejouer, il ne réussit pas plus. C’est en trouvant par hasard dans la neige un billet de 10 $ perdu et en courant acheter une troisième tablette que Charlie est le dernier gagnant. Aussitôt des aigrefins se précipitent pour lui racheter pour 50 ou 500 $ mais le petit garçon va d’abord en parler à ses parents.

Ils sont pauvres et leur maison de guingois qui fuit de partout ressemble à celle d’une sorcière de conte, un peu à l’écart de la ville. Ils vivent à six avec les deux grands-parents alités et les parents qui n’ont que de petits boulots, le père, visseur de bouchons de dentifrice, étant même licencié pour être remplacé par une machine. Le bond des ventes de chocolat ont en effet entraînés plus de caries, donc de brossage de dents, ce qui a permis les bénéfices, donc l’investissement dans la robotisation. Tel est le système américain : efficace et poussant à la vente. Charlie voudrait convertir en argent ce ticket pour aider sa famille, mais le grand-père qui a travaillé chez Wonka lui déconseille : le sort l’a désigné gagnant, il doit aller jusqu’au bout.

Voilà donc le garçon, accompagné de son grand-père, ainsi que les quatre autres enfants accompagnés chacun d’un parent, devant les grilles de la chocolaterie un 2 février, date inscrite sur le ticket. Ils sont conviés à avancer, les grilles se referment ; la porte d’entrée s’ouvre sur un spectacle à la Disney en guise de préambule avant que Willy Wonka lui-même ne se présente et les invite à la visite. Tout est de lait et de miel, comme au paradis, ou plutôt en sucre et chocolat : l’herbe même se mange et une cascade de chocolat fondu permet d’aérer le produit avant que des pompes le prennent dans le lac à ses pieds pour le conduire aux moules.

Chacun des enfants est en soi une petite peste égoïste, avide et sans scrupule. Augustus le premier manque de se noyer dans le lac de chocolat avant d’être aspiré ; la compétitrice acharnée veut être la première à goûter du fameux chewing-gum expérimental qui nourrit d’un repas entier, malgré les mises en garde de Willy, elle se transforme en grosse myrtille – Violet devient violette et le restera ; l’exigeante qui ne se voit jamais rien refuser veut absolument un écureuil qui décortique les noix, bien que Willy lui dise non, elle est agressée, toctoquée sur la tête par un écureuil pour savoir si elle est pleine ou pourrie de l’intérieur et le diagnostic ne fait aucun doute : à la poubelle ; le je-sais-tout destructeur veut se dématérialiser comme une tablette de chocolat, bien que Willy le mette en garde et se rematérialise entier, mais tout petit, à la taille de ce qu’il est en réalité, il faudra l’étireuse de guimauve pour le transformer en ado filiforme. A chaque fois, les « petites personnes » trouvées dans la jungle par Willy pour l’aider à la chocolaterie chantent une chanson morale sur les enfants faillis. Reste un seul gamin : Charlie. Il pose des questions mais ne se met pas en avant ; il observe mais ne préjuge pas. Charlie le bon est le vrai gagnant. Il est désigné par Willy comme son successeur et doit hériter de la chocolaterie.

Sauf que Willy a un problème avec ses p… père et mère ; il en a été traumatisé. Or Charlie ne veut pas quitter sa famille, même confite en pauvreté, si c’est pour être tout seul. Il refuse donc… Nous sommes en plein Dickens. Mais… je laisse la fin pour la découverte, elle vaut son pesant de Disney.

Le film est un peu cucul la praline avec son hymne écoeurant au chocolat (jamais noir mais toujours bourré de sucre, de crème ou de fraise) mais les acteurs principaux sont épatants. Johnny Depp a le ton féminin délicieux de ceux qui savent parler confiserie ou fanfreluches tandis que le jeune Freddie Highmore (12 ans au tournage, le Peter du filmNeverland) est mignon avec son air éveillé, ses pantalons feu de plancher et son col ouvert de pauvre. Les petites pestes de deux sexes sont criants de vérité américaine et le film les traite avec l’ironie qu’ils méritent, même si l’obésité gourmande est projetée sur un Allemand plutôt que sur une patate de télé texane.

DVD Charlie et la chocolaterie (Charlie and The Chocolat Factory), Tim Burton, 2005, avec Johnny Depp, Freddie Highmore, Warner Bros, 1h50, €5,39 blu-ray €7,70

Catégories : Cinéma

L’amie prodigieuse, série

La tétralogie d’« Elena Ferrante », italienne née en 1943 à Naples et écrivant sous pseudonyme (il pourrait s’agir d’Anita Raja ou de son mari Domenico Starnone, ou des deux) est en grande partie autobiographique. Les plus de 2000 pages du roman à épisodes sont longues et parfois fastidieuses à lire en français (est-ce la traduction ? ou le style italien ?). La série télévisée américano-italienne de Saverio Costanzo en pour l’instant deux saisons (une troisième serait en préparation) est une façon plus rapide et plus prenante d’aborder l’œuvre. Je l’ai beaucoup aimée.

Raffaella (Lilla – les deux L se prononcent) Cerullo et Elena (Lénou) Greco vivent enfants (Gaia Girace et Ludovica Nasti) puis adolescentes (Elisa Del Genio et Margherita Mazzucco) dans le quartier populaire Luzzatti, à la périphérie de Naples, construit d’immeubles entourant des cours. Les familles ont de trois à cinq enfants et le quartier ne cesse de s’étendre. Les familles populaires qui parviennent à une certaine aisance s’installent dans les plus neufs et les mieux équipés, comme Lilla une fois mariée à Stefano Caracci.

A l’école élémentaire, Lilla à toute la classe montre qu’elle a appris à lire toute seule, au grand étonnement de sa maîtresse, madame Oliviero. Lénou, jusqu’alors la meilleure élève, décide de devenir son amie dans la section des filles. Cette attitude montre combien le populaire était arriviste petit-bourgeois dans les années d’après-guerre (et pas communistes égalitaires malgré la puissance du PCI), probablement à la suite du fascisme qui avait redonné son orgueil à l’Italie. Chacun pouvait arriver par l’école et, si les parents suivaient, pouvaient accéder à la classe moyenne. Ce sera le cas de Lénou, son père convaincu par l’institutrice et sa mère par son père comme par son cœur (la bouche crache non mais le cœur fait agir oui). Ce ne sera pas le cas de Lilla dont les parents sont mesquins, méfiants et avaricieux. Le père, surtout, aigri que son labeur de cordonnier malgré ses heures suffise à peine à nourrir sa famille, et jaloux que sa propre fille puisse être plus intelligente que lui et puisse réussir en société mieux que lui. Il se bagarrera constamment avec son fils aîné Rino sur les innovations dans la chaussure, l’établissement d’un nouveau magasin plus luxueux, et l’alliance avec la famille Caracci pour accéder aux capitaux. « La plèbe ! » s’exclame madame Oliviera avec mépris : jamais la volonté de s’en sortir.

Ce contraste entre les deux filles est tout le ressort de la série. Lilla n’aura de cesse de demander à son amie Lénou les livres qu’elle lit, les matières qu’elle apprend, afin de se former toute seule pour garder une sorte d’égalité d’esprit avec elle. La vie est injuste, la vie sociale surtout. Certains renoncent, attendant l’utopie communiste comme Pasquale, dont le père menuisier a été ruiné par la famille Caracci au point qu’il tuera le patriarche Don Achille et sera mis en prison ; d’autres rêvent d’ascension sociale comme Lénou et Nino. Plus que sexuellement attractive (elle est belle enfant mais ingrate ado avec un nez et un popotin trop gros), Lénou est bosseuse et conformiste, elle réussit très bien dans le système scolaire et social de son temps. Lilla, à l’inverse, est ingénieuse (traduction littérale du « geniale » dans le titre italien) mais se débat dans les carcans de sa famille ouvrière pauvre, au père tout-puissant, et du quartier où l’allégeance aux membres de la Camorra est la seule alternative à l’école pour s’en sortir. L’analyse de l’arrivisme petit-bourgeois et des positions politiques se double donc d’une analyse féministe où est mise en lumière la position inférieure de la fille par rapport au garçon.

Parallèlement, dans la classe des garçons, Nino est impressionné par Lilla tout comme Enzo, le redoublant et plus âgé de la classe qui vend des légumes dans les rues. Nino est très beau enfant et Lénou est amoureuse de lui mais refuse de sortir officiellement avec le garçon lorsque qu’il lui demande dans l’escalier de l’immeuble. C’est que son père, le cheminot Donato Sarratore, est un joli cœur qui séduit les femmes, ce qui ne se fait pas dans l’Italie machiste des années 1950 ou la famille est sacrée et le chef de famille un mâle dominateur. Les Sarratore doivent déménager pour éviter les commérages, voire les actions physiques en représailles, mais aussi pour se loger milieu avec l’ascension sociale permise par un métier au chemin de fer où le chômage n’existe pas. Nino, devenu un bel ado grand, mince et nerveux (Francesco Serpico), retrouvera Lénou au collège puis au lycée ; il retrouvera Lilla sur la plage à Ischia durant les vacances d’été, lorsque Lénou y traînera ses amies pour voir son amoureux. Éternel pas de deux de qui aime et n’est pas aimé, Lénou aimant Nino qui aime Lilla, celle-ci le prenant à son amie comme une sorte de revanche sociale sur sa réussite scolaire qu’elle-même n’a pu suivre.

Un jour d’enfance, Lilla jette la poupée de Lénou dans un soupirail. Elles affrontent le noir et la peur du camorriste Don Achille pour la retrouver mais n’y parviennent pas. Lilla a donc l’idée d’aller sonner à la porte de l’ogre pour réclamer sa poupée. Séduit par le courage des deux petites filles, Don Achille leur donne un billet pour s’acheter une nouvelle poupée. Mais les enfants préfèrent un livre, ce sera Les Quatre Filles du docteur March, qui donnera l’idée à Lilla d’écrire son propre roman d’aventures, La fée bleue. Lénou, impressionnée par son talent, le donnera à madame Oliviero pour qu’elle le lise, avant de le retrouver adulte dans les affaires de l’institutrice décédée – ce qui lui donnera l’idée à son tour d’écrire ce roman autobiographique qui célèbre son amie ingénieuse tout en montrant les différentes étapes de sa propre ascension sociale via l’école normale de Pise jusqu’au poste d’universitaire en littérature italienne.

Lilla de son côté invente de nouveaux dessins de chaussures, plus chics, que les Caracci apprécieront, au point que le père sera obligé de donner en mariage Lilla à Stefano qui la désire. Pour elle, le mariage est obligatoire puisqu’elle n’a aucun diplôme qui lui permettrait de s’évader du quartier et de sa famille, et elle refuse absolument de s’allier aux Solara, propriétaires de l’épicerie-bar-pâtisserie acquise par l’argent du marché noir durant la guerre et par les protections de la Camorra. Les Solara veulent tout, l’argent comme les filles, et régner sur le quartier. Lilla la rebelle fera tout son possible pour les en empêcher ; elle refuse ainsi Marcello qui veut l’acheter avec une bague à trois diamants et la promesse de vendre des chaussures pour son père. Ce dernier, largué, se laisse faire et son frère aîné est trop bête pour s’en apercevoir. Lilla refuse Marcello, attirant la vengeance des Solara et se laisse vendre comme un objet aux Caracci.

Cela lui fait haïr son mari Stefano, pourtant bien accommodant et même servile envers les puissants (Lilla comprise), au point d’avorter par elle-même lorsqu’elle est enceinte pour la première fois. Elle acceptera plus tard de porter un enfant, mais de son amour Nino, ce qui va humilier Stefano et conduire le couple à la séparation (le divorce n’est permis en Italie que depuis 1970). Enzo, toujours amoureux de Lilla malgré les années, décide de s’occuper d’elle et de son fils Gennaro, attendant patiemment qu’elle accepte de coucher avec lui et d’avoir d’autres enfants. Ouvrier, il étudie les mathématiques durant ses soirées avec Lilla qui l’aide, appelé à profiter peut-être de l’engouement pour l’informatique naissante. Lilla, quant à elle, travaille dans une usine de charcuterie comme ouvrière au désossage.

Stéfano se console avec une autre amie du quartier, Ada, enceinte de lui et vendeuse dans son magasin de chaussures installé au centre-ville grâce aux capitaux des Solara. Ces derniers mettent d’ailleurs leur nom sur la boutique et n’auront de cesse que de récupérer l’ensemble à leur profit en faisant fabriquer eux-mêmes les chaussures avec de nouveaux dessins légèrement modifiés pour évincer les Cerullo. Ainsi vont les affaires dans l’imbroglio italien lorsque l’on est habile.

La rivalité–amitié constante entre les deux filles depuis l’enfance se poursuit jusqu’à l’âge adulte. C’est au fond ce qui motive l’une et l’autre. Lénou n’aurait pas poursuivi l’école si Lilla ne l’avait pas poussée et aidée ; Lilla n’aurait pas étudié autant de livres et de matières si Lénou ne l’avait pas rendue jalouse par ce qu’elle apprenait. Lénou a eu ses règles avant Lilla mais Lilla s’est mariée avant Lénou ; Lénou a été amoureuse de Nino mais Lilla a eu Nino avant elle même si, à l’âge, reste ouverte la possibilité d’une réconciliation entre Lénou, forte de son premier livre publié, et Nino réapparu comme journaliste littéraire.

Cette longue série montre à la fois l’évolution de la génération née vers 1940 jusqu’aux années 1970, l’ascension sociale grâce à l’école et au développement économique, la progressive émancipation des femmes qui font désormais l’amour hors du mariage, et le destin jamais vraiment accompli de chacun. Pour résumer, tout est possible avec l’éducation et la culture, chacun pouvant faire son trou dans la société s’il le désire. Le spectateur, plus que le lecteur peut être, se fera des amis de ses Italiennes et Italiens si volubiles, complexes et attachés aux relations sociales, même si chacun est âpre au gain, que ce soit en argent, en savoir ou en amour. Du réalisme au cinéma au réalisme en littérature – ou l’inverse.

DVD L’amie prodigieuse, série de Saverio Costanzo en 2 saisons de 8 épisodes d’environ 55 mn, soit 14h30 de spectacle, avec Margherita Mazzucco, Gaia Girace, Annarita Vitolo, Valentina Acca, Antonio Buonanno, StudioCanal 2020, €29.99

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, 2011, Folio 2016 à 2019

Tomes 1 à 4 relié grand format Gallimard 2018, 2000 pages, €96.50

L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante (Fiche de lecture) : Analyse complète et résumé détaillé de l’œuvre, par lePetitLitteraire.fr, €5,99

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La grande évasion de John Sturges

Un grand film d’aventures avec pour prétexte la Seconde guerre mondiale, à une époque qui préférait célébrer les héros que se repentir sur les victimes. Prenez des aviateurs abattus – des deux camps – mettez-les dans le Stalag Luft III spécial exilé en Pologne et renforcé « à l’allemande », agitez et servez. « Inspiré d’une histoire vraie » relaté dans le récit publié de Paul Brickhill, ce film est drôle et optimiste. Il raconte l’honneur et le courage mais aussi la débrouille et la ruse. Les Allemands sont un peu lourds, de leur philosophie à leur musique, de leurs voitures à leur nourriture. De cette caricature (qui garde un fond de vérité), le réalisateur américain tire un bon film de gendarmes et de voleurs.

Qu’a-t-il passé par la tête d’un lourdaud galonné ou d’une gestapette fascinée par la force plutôt que par la réflexion, pour rassembler ainsi derrière les mêmes barbelés d’un camp de campagne les as de l’évasion de tous les Alliés ? La Luftwaffe a gardé l’honneur de tenir elle-même ses prisonniers mais la Gestapo veille, armée privée de petits bureaucrates sadiques, pleins de ressentiment contre l’ancien système qui les méprisait. Mais l’honneur ne commande pas de donner sa parole de ne pas s’évader, c’est même un devoir d’officier de le tenter.

L’intelligence collective est supérieure à l’intelligence personnelle, lorsqu’elle est multipliée par les compétences reconnues à chacun et organisée par un maître d’œuvre qui les fait travailler ensemble. C’est ce qu’apprend à ses dépens l’Américain individualiste captain Hilts (Steve McQueen) lorsqu’il s’évade et est repris. Il souscrit dès lors à l’œuvre commune qui n’est pas moins de faire évader jusqu’à 250 prisonniers par des tunnels sous les barbelés pour les disperser dans toute l’Allemagne. Leur traque prendra des moyens qui ne seront pas affectés aux fronts et affaibliront d’autant les nazis.

Tout est donc prévu pour réussir. Trouver le bon endroit, évaluer la distance à creuser – neuf mètres sous terre pour éviter tout bruit -, évacuer les tonnes de déblais, trouver des vêtements civils, des cartes et des boussoles mais aussi des ausweis et des papiers d’identité crédibles, des billets de train. L’expertise de chacun est mise à contribution pour fabriquer des pioches avec des crics volés aux véhicules ennemis par une habile diversion dans le camp même, des étais de tunnel avec les lattes des châlits, un chariot sur rail pour ramper dans le tunnel, des éclairages… Les chefs prennent le surnom de leur spécialité.

Des activités culturelles et sportives sont donc organisées pour masquer toute cette activité, du jardinage pour répandre les déblais via des poches de pantalon astucieuses, des chorales pour masquer le bruit de la pioche, des ateliers de dessin pour les faux papiers au prétexte de dessiner des oiseaux, des guetteurs pour prévenir de toute inspection.

Un tunnel est découvert par Werner, un soldat allemand bien brave et un peu niais (Robert Graf), mais deux autres sont en construction et l’évasion peut avoir lieu à la nouvelle lune par le tunnel le plus avancé : Harry. Astuce suprême, Hilts accepte auparavant de s’évader pour se faire reprendre, ayant simplement reconnu les environs et minuté l’accès à la gare la plus proche. Une fois sa période de « frigo » révolue (la prison du camp), il peut livrer les précieux renseignements à tout le monde. Cette mise en avant de l’apport yankee est une invention d’Hollywood, la réalité fut plus européenne… il n’y avait qu’un seul américain dans le camp, et il était membre de l’armée britannique.

Le grand jour arrivé, le tunnel est ouvert à son extrémité mais… il manque sept mètres ! Les bois sont tout proches mais les miradors aussi et restent donc dangereux. Seul le va et vient des sentinelles permet un créneau régulier pour évacuer un par un les sortants du tunnel. Cela ralentit la cadence, même si une alerte aérienne qui fait éteindre toutes les lumières permet d’aller plus vite un temps. Il faut bien sûr qu’un maladroit fasse tomber son paquet d’un blanc impensable pour s’évader de nuit et qu’un sous-officier de garde soupçonne quelque chose. Le tunnel est découvert, les sortants repris. Mais soixante-seize ont pu s’évader.

C’est alors que commence la dispersion et la traque, objet de multiples aventures et du suspense ad hoc. Quelques-uns partent par le train, pourtant surveillé, mais les faux papiers semblent passer, sauf pour le commander Ashley-Pitt qui se fait tuer (David McCallum). Le Matériel (James Coburn) part en vélo, il réussira à gagner la France puis l’Espagne, via la Résistance. Deux autres volent un avion d’entraînement piloté par le Chapardeur (James Garner) et s’élancent vers la Suisse, mais se crasheront faute de carburant et le Faussaire qui voit mal (Donald Pleasence) n’avertira pas à temps son compagnon que les soldats arrivent ; il sera descendu et l’autre renvoyé au camp. Le captain yankee volera une moto et, poursuivi par une horde brune, tentera de sauter les barbelés de 3,70 m de haut à la frontière suisse mais échouera d’un cheveu. Le chef (Richard Attenborough), évadé dix-neuf fois, sera fusillé par la Gestapo en même temps que quarante-neuf autres repris, sur ordre du maréchal Wilhelm Keitel – qui sera condamné et pendu à Nuremberg pour ce crime de guerre. Seule une petite dizaine sera renvoyée au camp, dont le colonel commandant (Hannes Messemer) sera déchu. Le reste ? Il réussira.

Des situations cocasses et des situations dramatiques, l’investissement de chacun dans une œuvre collective, elle-même part d’une grande œuvre d’éradication du nazisme et du combat contre l’ennemi. C’est un excellent film « patriotique » du camp de la liberté.

DVD La grande évasion (The Great Escape), John Sturges, 1963, avec Steve McQueen, James Garner, Richard Attenborough, James Donald, Charles Bronson, MGM United Artists 2020, 2h45, €10.00 blu-ray €13.39

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Marathon Man de John Schlesinger

Un doctorant juif en Histoire de Columbia nommé Thomas Lévy (Dustin Hoffman), court autour de Central Park pour s’entraîner au marathon, fort à la mode au milieu des années 1970. Son père est mort des suites du maccarthysme, suicidé pour avoir été accusé à tort, les « vérités » de ce temps de soupçon étant aussi relatives que celles de Trump. Vous êtes ce que je crois que vous êtes, pas ce que vous croyez être. Le jeune garçon en a été marqué à vie et entreprend des études d’histoire justement pour savoir. Son directeur de thèse le lui fait remarquer, son sujet sur les tendances autoritaires dans la démocratie américaine ne saurait se limiter à la période du sénateur McCarthy durant la guerre froide des années 1950.

Le frère aîné de Thomas, Henry (Roy Schneider), est « dans les affaires », le pétrole comme il était de mise à l’époque. Il gagne bien sa vie, aime les plaisirs du luxe, grands hôtels, bons vins, bonne chère lorsqu’il voyage. Et il voyage souvent, notamment à Paris. Le spectateur français a plaisir à revoir ce Paris des années 1970 qui nous semble si exotique avec son fouillis dans les rues, ses antiques automobiles aux formes bizarres comme l’Ami 6 Citroën aux lunettes de vieille folle et à la vitre arrière à angle aigu ou la 204 Peugeot au train arrière raboté comme s’il était sans queue. Les hommes portent tous des cheveux dans le cou, même les flics, ce qui fait genre sous la casquette. Des post-soixantuitard pré-écolos défilent en vélo, braillant « contre la pollution » tandis que les soutiers de la CGT laissent s’entasser les sacs poubelle dans les rues en raison d’une sempiternelle « grève » productiviste. Mais ce paysage exotique cache de redoutables pièges pour Henry, qui travaille en fait pour une organisation gouvernementale secrète chargée de traquer les anciens nazis.

Justement, l’ancien dentiste SS hongrois des camps Szell (Laurence Olivier), inspiré du Dr Mengele, qui s’est exilé en Uruguay, compte récupérer un trésor de diamants qu’il a déposé dans une banque de New York avec son frère. Lequel, tombant en panne en Mercedes dans le quartier juif, se fait prendre à partie par un irascible rescapé qui le pousse à bout – et notamment dans un camion de fuel qui explose (bien que le fuel n’explose pas…). Tous deux meurent, cramés comme à Auschwitz, ce qui est un clin d’œil ironique comme il n’en manque pas dans le film (à l’époque, on pouvait rire de tout et le blasphème, même sur la Shoah, n’était pas haram). Szell, au prénom de Christian (encore un trait ironique pour un nazi), ne fait pas confiance aux courriers qui convoient ses diamants vers Paris régulièrement et veut prendre en main lui-même l’opération. Henry Lévy est agent double, lui servant de courrier tout en travaillant pour le gouvernement. Szell veut l’éliminer, à moins que ce ne soient ses collègues… Le problème de l’agent double est que tous les côtés sont ses ennemis.

Il échappe de justesse à un attentat à la bombe en poussette au marché aux puces à Paris, puis à un égorgement de dacoït par un asiatique particulièrement retord dont il finit par faire craquer les vertèbres, torse nu au balcon après sa musculation, ce qui est bien dans l’esthétique des années 1970. Mais il finira mal, Szell l’aura personnellement à New York, avec sa lame rentrée sous le coude. Henry parviendra à rejoindre son petit frère Thomas dans son studio de Broadway et s’écroulera mort dans ses bras.

A-t-il dit quelque chose ? Le spectateur sait que non, Szell comme l’organisation soupçonnent que oui. Dès lors, il s’agit de faire parler le jeune homme innocent et tout est bon pour cela, depuis la jeune fausse Suissesse qui le séduit à la bibliothèque (Marthe Keller) jusqu’à la fausse évasion après les tortures dentaires de Szell par Janeway (William Devane), le collègue de son frère. « Is it safe ? » lui demande Szell comme une énigme ; mais le petit frère ne connaît pas le mot de passe ni l’allusion. La traduction française est ambiguë car le mot « safe » désigne, outre le sans danger, aussi le coffre-fort…

Thomas court pour sa vie, il court après la vérité, il court pour aller plus vite que le mensonge et les balles. Mais, Juif qui veut sauver sa peau contre tous les fascismes, du nazisme de Szell au maccarthysme qui a tué son père et au complotisme secret du gouvernement de son temps, Thomas saura se défendre. Il les descendra tous, juste revanche de Superman contre l’hydre du Mal. De bons symboles américains ajoutent à l’histoire pour faire percuter le spectateur dans ce grand film d’espionnage devenu culte. 

DVD Marathon Man, John Schlesinger, 1976, avec Dustin Hoffman, Laurence Olivier, Roy Schneider, William Devane, Marthe Keller, Paramount, 2h03, €8.15 blu-ray €15.24

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Victor Victoria de Blake Edwards

Un film drôle qui est une réflexion sur la condition des femmes au début des années Mitterrand, décentré en 1934 pour éviter les polémiques – une reprise du film allemand Viktor und Viktoria de Reinhold Schünzel, sorti en 1933 à l’avènement d’Hitler. Victoria la chanteuse n’a aucun succès, Victor le chanteur en aura (Julie Andrews pour les deux) – ce que c’est que le genre… L’homosexualité commençait à être reconnue et le film en rit, la suite de gags qui ponctuent l’histoire servant à mettre dans de bonnes dispositions le public envers les mœurs qualifiées jusque-là par toutes les religions d’inversion.

D’autant qu’il s’agit ici d’une double inversion, un renversement des codes des « pédés » habituels (ainsi disait-on dans les années 1930 jusqu’aux années 2000). Victoria devient Victor pour percer (sans jeu de mots) mais elle se déguise en femme, le « compte Grazinsky » s’exhibant en travesti. Ce rôle n’a rien d’ambigu, sauf pour les apparences. Et ce sont justement ces apparences qui sont sur la sellette.

Une femme se doit d’être pomponnée comme une Pompadour, maquillée comme un clown, savamment moulée et dénudée là où il faut comme une putain pour exciter le désir mâle. Sans parler de leur constante parlotte, caricaturée ici par la Norma (Lesley Ann Warren) entre hystérie et logorrhée, émotion à fleur de peau passant sans aucune raison de l’hostilité à Victoria la vedette à l’adulation pour Victor lorsqu’iel ôte sa perruque pour paraître coiffée en homme.

Un homme se doit d’être viril, autrement dit agressif, dans sa vie comme en affaires, sans cesse dans la cour de récré pour s’imposer et dominer. King Marchand (James Garner), un producteur de spectacles américain fricotant avec la mafia qui est tombé raide dingue de Victoria, « ne sait plus où il en est » lorsque se dévoile Victor, le faux garçon. Est-il atteint de cette contamination de l’abomination réprouvée par Dieu, la Bible, l’église et toute la société ? N’est-il qu’un être humain comme les autres, ni ci ni ça mais toujours entre deux, tenté un jour par une femme et un autre jour par un jeune homme ? Il va tenter de se laver du « péché » de désir homoérotique en se soumettant à l’épreuve de la violence pour prouver sa virilité, la bagarre étant destinée à le rassurer sur son appartenance au genre mâle. Son garde du corps même (Alex Karras), meilleur de l’école au rugby durant l’enfance lui avoue : il « en est ». Tous les repères vacillent.

Le contraste des rôles sociaux est présenté par les spectacles ou Victor et King vont ensemble : le dancing pour homme, très sage, avant pour lui le bar ouvrier où déclencher une bonne baston entre mâles ; la boxe pour lui où les corps demi nus, en sueur, prennent des coups sourdement sexuels à faire gicler le sang, et l’opéra pour elle, la plus grande émotion de sa journée. Incompréhension réciproque, écartèlement culturel construit pour séparer les genres. Seul le chanteur de charme d’âge déjà mûr Toddy (Robert Preston) comprend Victor et Victoria dans le même corps, tout comme King est à la fois mafieux et amoureux. Il est l’intermédiaire généreux, affable, attentif, le meilleur rôle du film.

Une histoire longue qui se complaît aux revues de cabaret du Gai Paris, ici plutôt « gay ». L’illusion est reine, le factice, le faux-semblant, ce qui peut rappeler le cabaret Michou à ceux qui connaissent. La Belle de Paris est convoitée par l’hidalgo parmi un bataillon de danseurs–danseuses. L’irruption de fêtards de la haute société, sans gêne et arrogants comme il se doit, déclenche des bagarres générales, faisant fermer le cabaret – où d’ailleurs Victoria a échoué à être embauchée lorsqu’elle était dans la dèche en femme, et où Toddy le chanteur de charme sur le retour, s’est fait virer pour avoir sciemment insulté son ex-jeune amant bourgeois devant le patron ignare en spectacle.

Le souvenir retient les moments de pur plaisir, une anthologie de drôlerie comme le dit mi bémol qui casse les verres, le garçon de café sartrien, le cafard dans la salade, le vieux gras qui bouffe un gâteau à la crème en vitrine, le client de l’hôtel qui n’ose pas laisser ses chaussures à la porte, le ballet des portes de placards où se planquent les espions de Victor–Victoria, les aléas de l’enquêteur (foudre sur parapluie, doigts dans la porte, gelée sur le balcon refermé), les hystéries de la putasse blondasse réexpédiée aussi sec à Chicago, les « vérifications » pour savoir si Victoria est un homme.

Le spectateur ne s’ennuie jamais et le message 1982 passe alors que l’homosexualité est dépénalisée sous Mitterrand : il est des hommes différents et des femmes qui peuvent être plus libres dans les rôles d’hommes. Ce qui n’empêche pas l’amour entre un homme moins viril et une femme moins féminine, sans parler du reste.

DVD Victor Victoria, Blake Edwards, 1982, avec Julie Andrews, James Garner, Robert Preston, Lesley Ann Warren, Alex Karras, Warner Bros 2002, 2h09, €10.49 blu-ray €28.85

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Topkapi de Jules Dassin

Début des années 1960, la Turquie est encore pittoresque et propice aux aventures. Elisabeth Lipp au nom de lèvres (Melina Mercouri) est une croqueuse d’hommes et de pierres précieuses, elle avoue un faible pour les émeraudes de la plus belle eau au vert incomparable. Justement, le poignard du sultan, exposé dans le musée d’histoire d’Istanbul au palais Topkapi, lui fait envie. C’est irrésistible. Elle va jusqu’à mobiliser son ex-amant Walter (Maximilian Schell), escroc de haut vol, pour assouvir son désir. Tout en allumant tous les hommes qui peuvent la servir. Melina sait très bien donner à sa bouche une moue perverse.

Le plan est sophistiqué car le plancher du musée est sous alarme électrique et, comme le palais du shogun à Kyoto, « chante » dès qu’on l’effleure. Il faut donc le survoler… passer par les toits et dérober l’arme sertie de pierres précieuses d’en haut. Pour cela un acrobate est nécessaire, Giulio (Gilles Segal), plus un costaud, Hans (Jess Hahn) pour retenir et filer la corde qui le tient. Sauf que le phare de la Corne d’or balaie le mur toutes les quarante secondes et qu’un homme s’introduisant par une fenêtre grillée, qu’il faut d’abord dessertir, se verrait de loin. Il est imaginé de l’éteindre d’un coup de fusil bien ajusté. Quant au gardien de nuit du musée, des grenades fumigènes feront l’affaire afin que les voleurs du poignard puissent s’enfuir. Le poignard, lui, sera confié à Josef (Joe Dassin, fils du réalisateur et pas encore chanteur), gitan tenant un cirque itinérant qui passe souvent la frontière avec un sultan au poignard comme attraction.

Tout est minutieusement préparé, minuté, organisé. Aucun des membres du groupe n’est connu des polices car se sont tous, sauf Elisabeth et Walter, des « amateurs ». Mais le destin s’en mêle, ramenant les humains à leurs faiblesses. La voiture emplie de matériel doit être convoyée par un inconnu pour ne pas la relier au commando. Mais le gros lourd Simpson (Peter Ustinov) qui la convoie et empoche 100 $ facilement gagnés pour ce faire, n’a pas vu que son passeport est périmé tout juste depuis trois semaines. Il est en outre égyptien alors que lui se dit Anglais. Même s’il est né en Egypte, où son père était soldat britannique, les douaniers turcs sont suspicieux. D’autant qu’un défilé militaire doit avoir lieu la semaine qui suit, en présence de tous les officiels et des délégations étrangères. Ils soupçonnent Arthur Simpson de terrorisme. Le gros joue les niais – ce qu’il est de fait et joue parfaitement. Le Turc le retourne alors et le charge d’espionner pour lui le groupe qui l’a commandé. Tout est fait pour qu’il reste le chauffeur de la Lincoln blanche décapotable, ce qui contrecarre les plans soigneusement établis car il faut rajouter ce boulet au groupe.

Simpson ne surprend rien d’intéressant dans les conversations qu’il livre en résumé sur des papiers cachés dans des paquets de cigarettes vides qu’il jette par terre (comme cela se faisait alors, sans aucun souci pour la planète). Une Volkswagen Coccinelle grise (Ankara était proche des nazis durant le Seconde guerre mondiale) bourrée d’inspecteurs de la sûreté turque est chargée de les ramasser. La villa louée par le groupe est vaste et tenue par un concierge abruti de raki qui prend tout le monde pour des espions russes. A la grande fureur de Hans qui veut le tabasser. Il est à chaque fois retenu pour ne pas faire de vagues, sauf une fois, où il se fait prendre les mains dans une porte que l’ivrogne lui ferme dessus, lui cassant les doigts. Il ne peut donc plus jouer son rôle. Lipp pense alors au gros, le chauffeur qu’elle caresse et embrasse un peu pour le décider. Il est tremblant, lâche et a le vertige mais il devra bien faire l’affaire. D’autant qu’il avoue espionner pour les Turcs à causes des armes découvertes dans la portière de la Lincoln à la frontière parce que son passeport était périmé !

Il faut donc revoir une fois encore tous les plans. Puisque suivi jour et nuit, le groupe va devoir aller au festival de lutte turc qui dure toute une après-midi jusqu’en soirée, et s’éclipser sans attirer l’attention des inspecteurs en faction.

Puisque fusil et grenades sont indisponibles, Elisabeth et l’ingénieur anglais se dévouent donc pour aller jouer au trictrac local avec le gardien du phare, l’Anglais ralentissant le mécanisme du faisceau avec un chiffon pour laisser le temps à l’acrobate. Il a mis au point un perroquet enregistreur qui doit, à la minute près, faire sortir le gardien de nuit du musée dans les buissons et permettre de passer par la porte pour s’enfuir.

La partie cocasse laisse alors place à la partie suspense. Le casse est lentement décomposé en phases successives où la tension est à son comble. L’acrobate réussit, malgré le gros qui flanche, manquant de chuter devant le vide, puis de lâcher la corde par faiblesse. Mais il réussit, bien qu’une relâche de corde fasse soupçonner que le faux poignard aurait pu être confondu avec le vrai dans la confusion, les deux se trouvant brutalement dans la même main. Le réalisateur n’a pas choisi cette voie et c’est une autre qui va faire tout foirer – mais ne la divulguons pas, elle est assez mignonne.

Tout ça pour ça ! L’ensemble du film est une caricature des films de casse ; il est comique, bien joué, ardemment émoustillé, tendu à souhait. Les mimiques de la Melina devant les lutteurs au torse nu enduit d’huile qui se frottent et s’empoignent annoncent déjà la « libération » du désir post-68. La pose impassible, tout en noir et lunette noires, des agents de la sûreté turque dénonce les « organes » soviétiques qui rappellent la Gestapo nazie. La vie truculente des quais de la Corne d’or à Istanbul est par contraste la liberté à laquelle les peuples aspirent. Le crime ne paie pas mais forme de belles histoires.

DVD Topkapi, Jules Dassin, 1964, avec Melina Mercouri, Peter Ustinov, Maximilian Schell, Robert Morley, Jesse Hahn, Movinside 2017, 1h58, €6.99 blu-ray €7.19

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Monsieur Schmidt d’Alexander Payne

Il est 17 h 01 lorsque Mister Schmidt (Jack Nicholson) prend sa sacoche sur son bureau vide et part en retraite. Il a 66 ans et change d’époque. Sa femme (June Squibb) ne tarde pas à le quitter – pour l’éternité à cause d’un AVC. Tout bascule : dans le discours dithyrambique de ses collègues il s’aperçoit qu’au fond il n’était qu’un infime rouage de l’engrenage social ; au cimetière, dans le discours convenu du pasteur, il s’aperçoit que son couple n’a pas donné grand-chose. Il se demande ce qu’il a vraiment vécu.

L’homme déboussolé prend la route pour le Nebraska où sa fille unique Jeannie (Hope Davis) doit se marier dans le camping-car grande taille (10 m 50 de long) que sa femme avait acheté pour reproduire l’existence des pionniers – avec tout le confort moderne. L’important n’est pas le but, la descendance, l’avenir – l’important est la route, le chemin pour trouver un sens à sa fin de vie. Ce sens viendra des rencontres, des autres, mais surtout d’un enfant inconnu, un petit Tanzanien de 6 ans que Mister Schmidt parraine pour 22 $ par mois et à qui il écrit, en se décrivant.

Lors de son voyage et au fil de ses lettres où il se livre comme devant un psy, il s’aperçoit au fond qu’il est très seul et n’a rien fait durant toute son existence. Il a passé plus de 40 ans dans la même compagnie d’assurance à compiler des statistiques de mortalité, sans rien laisser d’utile à son successeur qui est passé par les écoles de commerce et qui sait tout. Il a d’ailleurs mis au rebut les cartons d’archives de Mister Schmidt dès son départ. Schmidt a passé 42 ans avec une épouse qui l’agaçait et ne l’a jamais compris, le trompant même avec son meilleur ami comme il le découvre dans une boîte à chaussures où sont conservées sous un petit ruban des lettres. Il a vu grandir sa fille sans faire l’effort de l’aimer pour ce qu’elle est, elle ressemblait trop à sa mère, et il la voit se marier malgré ses mises en garde avec un nul infantile, Randall (Dermot Mulroney) diplômé seulement de « 15 jours de formation en électronique » selon le papier encadré sur le mur. Il vend des waterbeds (ce qui fera une scène de gag avec un Nicholson vautré sur le matelas aussi stable qu’une rivière en crue) ; les autres subsistent de petits boulots ou d’arnaque à l’occasion (une pyramide de Ponzi, comme Madoff).

La famille de Randall est pire dans le genre mais Mister Schmidt joue le jeu. C’est un Nicholson vieilli, empâté, mais qui a un talent certain pour prendre l’air abruti qui convient aux circonstances. La famille trois fois recomposée dans laquelle entre sa fille est dirigée par une matriarche soixantuitarde très sexuelle (Kathy Bates) qui déclare tout uniment en entrant à poil dans le bain de Mister Schmidt : « j’ai eu mon premier orgasme à 6 ans » et qui évoque son hystérectomie sans vergogne : ôter l’utérus permet ainsi de baiser sans conséquences. Elle ajoute que sa fille attend avec impatience le chèque mensuel du père et qu’elle-même, divorcée, se verrait bien en couple avec lui, veuf (et aisé). Tous vivent en effet de petits boulots dans un foutoir innommable. Mais Mister Schmidt trouve chacun formidable lorsqu’il fait son discours aux mariés. Il les laisse à leur médiocrité contente de soi.

Puis il rentre chez lui, solitaire. Il trouve la lettre d’une bonne sœur qui lui écrit pour Ndugu de Tanzanie. Comme il n’a que 6 ans, le garçon ne sait pas encore lire ni écrire mais il lui a fait un dessin. Tout simple : une grande personne et un enfant qui se tiennent la main sous un soleil ardent. Au fond, ses 22 $ par mois valent plus que le chèque qu’il envoie à sa fille. Il en retire plus de satisfaction affective. Son parrainage d’un môme inconnu lui est plus cher que sa paternité avec sa fille. C’est peut-être la seule chose qu’il ait réussi dans sa vie, par hasard. C’est peut-être ce qu’il laissera comme vraie trace dans le monde, en bon petit soldat du système qui a vécu jusqu’ici sans amour.

DVD Monsieur Schmidt (About Schmidt), Alexander Payne, 2002, avec Jack Nicholson, Hope Davis, Dermot Mulroney, Kathy Bates, June Squibb, Metropolitan Film 2004, 2h05, €9.99 blu-ray €14.39

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Que la bête meure de Claude Chabrol

Un ignoble salaud écrase un enfant dans un petit village de Bretagne. Le gamin (Stéphane di Napoli, joli blond de 9 ans) est fils d’un écrivain (Michel Duchaussoy) qui, dès lors, n’aura plus qu’une idée : retrouver le coupable (Jean Yanne) et lui faire expier. Tel est le thème de Claude Chabrol en 1969, adapté d’un roman de 1938 de l’auteur anglo-irlandais Nicholas Blake (père de l’acteur Daniel Day-Lewis) intitulé The Beast Must Die. 1969 était une année plus de gauche qu’érotique, malgré Gainsbourg, avec la série Jacquou le croquant de Stellio Lorenzi qui remémore la lutte des classes.

Bien sûr, il y a ces portraits sociaux de l’artiste engagé, du bourgeois égoïste, méchant et sans scrupules (Jean Yanne), opposé à son fils de 15 ans, jeune, généreux et qui le hait. Bien sûr, il y a ce poncif post-68 de la rédemption du temps par la jeunesse qui refuse le fric pour rêver à la société fraternelle. Bien sûr, il y a cette confrontation de classe et de culture entre l’écrivain intello dépressif et le gros garagiste macho et gueulard, beauf et égoïste (j’en ai détesté Jean Yanne pour des années). Bien sûr il y a cette voix off monocorde et lancinante comme l’Histoire en marche ou le Destin déjà écrit, tellement dans la pensée binaire du temps, le marxisme ayant remplacé le christianisme dans l’eschatologie des fins dernières. Mais c’est le tribut à l’époque et au gauchisme ambiant, assez pesant d’ailleurs cinquante ans plus tard – quoi, c’était cela la France de la fin des Trente glorieuses ? Cette caricature d’Ancien régime entre des aristos cultivés sensibles et des gros cons ignares contents d’eux ?

Heureusement, ce qui sauve le film est que le fond est ailleurs.

Il est dans la blessure béante au cœur du père qui a perdu brutalement son enfant – après avoir déjà perdu sa femme. Non seulement sa mort mais pire encore, l’injustice absurde de cette mort violente. Ce n’est ni une maladie, ni une catastrophe naturelle, ni un accident qui a fait disparaître le petit garçon. C’est un meurtre. Il a été tué presque volontairement et sans remords. La tragédie est là : la révolte contre le destin sans recours, le visage et le corps du coupable qui continue à vivre comme si de rien n’était. Le père ne peut faire autrement que de rechercher le meurtrier et de se venger, allant jusqu’à coucher avec l’ex-amante du garagiste et à faire semblant de devenir ami avec lui. Son destin à lui est là. Une tragédie à l’antique, tiraillée entre la Morale supérieure aux dieux et la Loi qui remplace désormais les dieux.

Un autre enfant s’accusera du crime, le fils du monstre (Marc Di Napoli, 15 ans). Pour racheter peut-être l’acte de son propre père aux yeux de la destinée. Pour sauver l’homme qu’il estime, l’écrivain à qui il s’est confié, père aimant (contrairement au sien) du petit tué. Le spectateur ne saura pas, à la fin, qui a vraiment empoisonné le salaud : le fils qui hait son père violent ou le père du fils écrasé. L’un s’accuse formellement, l’autre écrit une lettre aux autorités. Cette ambiguïté est la marque du destin (pour ne pas encourager de faire justice soi-même).

Le papa écrivain ira jusqu’au bout de son acte. Sans son enfant, il n’est plus rien ; dépressif, il n’a plus le désir de vivre dans une société où le crime impuni est possible, où la bagnole compte plus que la vie d’un gosse. L’automobile, dans la France de Georges Pompidou, était la déesse à laquelle on sacrifiait tout, les quais de Seine pour les voies rapides et les champs fertiles pour les autoroutes. La voiture individuelle était la promotion sociale, l’indépendance du lieu de résidence assigné, la liberté d’être égal à tout le monde sur la route – où la hiérarchie sociale se reconstituait quand même avec les grosses cylindrées. La Ford Mustang noire du meurtrier était la quintessence de cette déesse bagnole : puissante, américaine, sombre comme la mort. Redoutable.

Sa vengeance accomplie, le père veuf de son fils partira seul, sur un petit voilier comme sur une arche. Il ira au large pour ne plus revenir, laissant au destin le choix de son sort, laissant à la justice immanente le dernier mot.

« Il faut que la bête meure… » disait Brahms, paraphrasant l’Ecclésiaste, « mais il faut que l’homme meure aussi ». Aurais-je agi autrement que ce père sans espoir ?

DVD Que la bête meure, Claude Chabrol, 1969, avec  ‎ Jean Yanne, Michel Duchaussoy, Caroline Cellier, Anouk Ferjac, Marc Di Napoli, ‎Panoceanic Films 2015, 1h48, €16.89

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Michel Strogoff de Carmine Gallone

C’est un film à grand spectacle dans le ton grandiloquent de l’après-guerre, avec défilés et parades de la cavalerie yougoslave. Fidèle au livre (chroniqué sur ce blog), l’histoire conte l’épopée de Michel (Curd Jürgens), capitaine des courriers du tsar et Russe de caricature (grand, fort, taiseux et habile). Avec l’amour au bout, comme il se doit, et la récompense personnelle du tsar (Louis Arbessier) qui le fait colonel.

Le spectateur, à la sortie du film, ne peut s’empêcher de mettre en parallèle l’invasion tartare de la Russie de 1880 et celle des Allemands nazis en 1942. Ce sont à chaque fois des hordes dont le mouvement est la force et le nombre la volonté. Michel, avec un stratagème technique très julevernien, réussit à stopper l’assaut des Tartares sur Irkoutsk par le fleuve.

Entre-temps, la figure du Traître Ogareff (Henri Nassiet), ancien colonel russe dégradé pour manquement à l’honneur (il a triché aux cartes), vient mettre du piment dans l’aventure. Notez que Michel, coureur de jupons parce que célibataire mais fauteur d’adultère, n’est pas déshonoré par sa conduite, seulement qualifié d’indiscipliné. Baiser n’est pas une faute à l’honneur mais tricher aux cartes oui. Il faut dire qu’il faut être deux pour consommer l’adultère et qu’il n’y a ni rapt ni viol. Le colonel, mauvais militaire mais bon soldat, guide habilement les Tartares mongols dans les failles de l’armée russe plus faible en  nombre. Jusqu’à ce qu’une sorte de Julien Sorel audacieux, ce capitaine des courriers, lui mette à lui tout seul des bâtons dans les roues.

Michel joue le jeu du marchand marié et fait compagnie avec Nadia (Geneviève Page), une jeune femme qui doit rejoindre son père exilé à Irkoutsk sur ordre du tsar pour avoir critiqué le pouvoir. Deux journalistes français, Blond (Gérard Buhr) et Jolivet (Jean Parédès) sont d’aimable compagnie, repoussoirs et grosse caisse à la fois. L’un est de droite et l’autre de gauche, ils se chamaillent mais sont inséparables. Michel ruse pour avoir des chevaux de relais, se cache de sa vieille mère lorsqu’il passe en Sibérie, est fait prisonnier parce qu’une gitane observatrice, petite amie du traître (Sylva Koscina) a vu combien cette vieille femme avait reconnu son fils incognito.

La clé du roman est dans la barbarie tartare qui marque les yeux des ennemis au fer rouge avant de les tuer un peu plus tard. Michel est donc aveuglé d’un sabre chauffé de braises, puis guidé par sa compagne jusqu’à ce que le miracle (scientifique chez Jules Verne, émotionnel dans le film) se produise comme on sait.

Ce sont les femmes qui le sauvent, pour son courage et sa prestance plus que pour sa mission, comme toujours chez les femmes selon Jules Verne. La cruauté ne paie pas chez elles et elles se vengent des barbares, machos et violeurs, en aidant les hommes qui peuvent les sauver. En payant de leur personne s’il le faut.

L’aventure progresse en une suite de tableaux édifiants où l’individu est pris dans le collectif. Il lui faut savoir nager pour émerger de la foule et des batailles. Tout le roman est un hymne à la Russie plus qu’au système tsariste, le monarque étant un personnage assez falot, au contraire de ses généraux. C’est aussi un chant de solidarité européenne contre le despotisme asiatique, une valorisation de l’individu courageux face aux hordes – un grand film des années 50.

DVD Michel Strogoff, Carmine Gallone, 1956, avec Curd Jürgens, Geneviève Page, Jacques Dacqmine, Sylva Koscina, Gérard Buhr, StudioCanal 2008, 1h48, 7.00

Jules Verne, Michel Strogoff

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La corde de Dominique Rocher, mini-série

Le 27 janvier sur Arte sera diffusée une curieuse série en trois épisodes. La corde tire son titre d’une véritable corde épaisse, apparue toute droite dans la forêt entourant un radiotélescope qui scrute les mystères de l’univers au fin fond de la Norvège. Huis clos en pleine nature sauvage, abîmes de l’âme humaine, perversion des femmes, appel de l’inconnu – tout est en forme de questions.

Des astrophysiciens en fin de contrat cherchent à prouver une théorie sur les répéteurs, ces impulsions radios rapides (FRB en anglais) qui permettraient de sonder les galaxies les plus lointaines et peut-être même les premières minutes de l’univers. Leur télescope est ancien, supplanté par un plus neuf dans le Nouveau monde, mais ils sont attachés à leur petit univers, à leur fine équipe, à leur solitude face à l’énigme.

Sauf que pas une femme n’est normale. Sophie la chef d’études (Jeanne Balibar) est atteinte d’un cancer en phase terminale qu’elle a dissimulé à tout le monde ; la femme du chef de station Agnès (Suzanne Clément) est aveugle et trompe son mari avec le chercheur Ulrik, divorcé mais père d’une fille tout juste adolescente qui lui manque ; l’analyste spécialisée Leïla (Christa Théret), bien que mariée depuis huit ans, a « un trou noir » au fond d’elle, elle est incapable d’empathie ou même de simple convivialité. C’est presque une histoire misogyne tant ces caricatures de bonnes femmes à demi sorcières et tueuses sont férocement noires à l’intérieur. Aucune lumière, même à la fin lorsque l’une se repent mais trop tard et qu’une autre s’accroche à un homme pour refaire une vie.

Des financements « par Paris » sont annoncés pour continuer la recherche aveugle sur les répéteurs mais le test de moisson des données ne donne rien. Il y a des interférences qu’un algorithme concocté par le servant du télescope permet de filtrer, mais peut-être pas sans inconvénients. Pour se vider la tête, Bernhardt le chef de station (Richard Sammel) propose de suivre la fameuse corde découverte en forêt la veille et qu’il a exploré durant dix minutes avant d’être arrêté par une branche qui lui a griffé l’œil. C’était un avertissement. Il y est retourné au matin suivant avec Ulrik (Jakob Cedergren), mais celui-ci est tombé en voulant courir trop vite sur une branche qui lui a transpercé la cuisse. Second avertissement.

Malgré cela, toute une équipe part le dimanche randonner en forêt à la poursuite de la corde maudite. Celle-ci s’étire au sol tout droit vers l’infini mais le temps passe et elle ne montre pas de fin. Elle a pourtant un commencement, tout près de la base. En « bonne » logique biblique, tout ce qui a un commencement a une fin et la corde doit donc finir. Mais est-ce vraiment le cas ? Et où ?

L’équipe menée par Bernhardt et Serge (Jean-Marc Barr) emmène Sophie, Leïla et son jeune mari bien bâti Joseph (Tom Mercier) ainsi que la stagiaire nouvellement arrivée d’Ethiopie via Londres, Dani (Planitia Kenese) – la seule à garder du bon sens parmi la gent femelle, sans doute parce qu’elle est encore trop jeune et brute d’émotions.

La nuit va tomber, on marche depuis des heures et la corde continue. Il faut rentrer mais la curiosité des chercheurs est poussée et Sophie n’a aucune peine à convaincre les autres. Tous ? Non. Un seul résiste encore et toujours à la démesure féminine : Bernhardt. Il rentre seul mais, comme il est seul, il n’est pas prudent et tombe dans un trou où il crève lentement. Les autres continuent. Faut-il passer la nuit ? Oui puisque Bernhardt est censé prévenir les autres et que l’on peut se remettre au travail pour midi le lundi. Le lendemain, pareil, avec Sophie qui pousse toujours plus : « encore une heure et nous verrons bien ; on est si près du but ». Mais toujours rien. Lâchement, les autres suivent.

Une cascade, la corde passe dessous et se perd dans les profondeurs. Sophie s’y précipite, elle disparaît. Noyée ou aspirée dans un gouffre ? Leïla succombe à son trou noir et s’engloutit. Joseph, son mari toujours amoureux, part à sa suite, ce qui entraîne les deux autres à suivre malgré les difficultés. C’est un siphon à passer, il suffit de suivre la corde mais de garder longtemps ses poumons bloqués. La stagiaire manque d’y laisser la vie. Eperdue d’admiration pour Sophie qui a écrit un livre philosophique sur la croyance et la science, Une seconde chance pour l’homme, elle ne sait pas ce qui l’attend. Ce sera en fait son destin, précipité par son idole, mais je ne veux pas vous en dire plus. Leïla trouvera aussi sa voie en entraînant son mari, qui ne la reconnaitra plus.

Car la corde est un destin. Elle est un fil conducteur et une croyance refuge qu’il suffit de suivre aveuglément, sourd à tout le reste… pour se perdre. Elle court à l’infini et conduit au désert de tout ce qui n’est pas elle, dans un paysage desséché sans rien d’autre que la terre et elle-même. On peut tuer pour elle ; on peut refuser de voir le reste et s’y perdre ; on peut ignorer les autres et devenir sauvage s’ils se mettent en travers du chemin. La corde est tout cela, et pire encore : un absurde dans l’univers absurde, une fausse piste exprès bien tracée, un guide vers le rien. La corde est une théorie du Tout qui n’aboutit à rien. Elle est un trou noir qui aspire tout ce qui est humain alentour pour en faire un néant.

Ce n’est pas de la science mais de la logique poussée au bout, à l’absurde, à l’individualisme radical du « moi je sais mieux que les autres, car je crois ». Rien à voir avec les essais et erreurs de la recherche, en travail d‘équipe, que représente le radiotélescope. Une perte de sens pour les chercheurs qui, à force de garder le nez sur le guidon sans perspectives d’ensemble, répètent névrotiquement le comportement de curiosité sans autre but que lui-même.

La série est donc un abîme de réflexions, ce pourquoi elle a des temps morts, des moments trop longs voire pénibles, comme ce dialogue d’Agnès avec un mort, tel un délayage de ce qu’on ne sait comment dire (auquel cas, mieux vaudrait se taire). Au total, c’est un objet étrange, avec ces animaux au comportement bizarre que sont les humains femelles. Pas de quoi avoir jamais envie de travailler avec elles, ni encore plus de coucher avec !

La Corde, Dominique Rocher, 2020, d’après le roman allemand de Stefan aus dem Siepen, avec Suzanne Clément, Jeanne Balibar, Jean-Marc Barr, Christa Théret, Tom Mercier, Richard Sammel, Jakob Cedergren, Les Films de l’Instant en co-production avec Arte France.

Diffusion Arte le 27 janvier 2022, en « preplay dès à présent

A ne pas confondre avec le film La corde d’Alfred Hitchcock avec James Stewart

Le roman La corde de Stefan aus dem Siepen traduit en français

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Boire et Déboires de Blake Edwards

Le comique 1987 est un brin daté mais reste drôle bien qu’un peu retenu pour nos goûts. Les excentricités de chacun restent dans le bon ton sans jamais déborder. A Los Angeles, Walter Davis (Bruce Willis dans son premier grand rôle) est un ancien joueur de guitare célibataire et sans liaison reconverti dans la banque où il analyse des dossiers pour que son patron (George Coe) puisse conseiller des placements à ses clients. Il est bordélique, mal fagoté, stressé comme un artiste dans la finance ; l’inverse du cool dragueur Denny (Mark Blum) son collègue toujours tiré Armani à quatre épingles.

Le trio doit rencontrer un gros entrepreneur japonais (le Japon est alors maître du monde, avant son krach immobilier de 1990). Le Nippon est traditionnaliste et conservateur, le genre à garder sa femme soumise à trois pas derrière lui, qui ne parle que sur son autorisation et est la seule à lui proposer et à allumer sa cigarette. Walter se dit que, pour se faire bien voir, il doit venir accompagné. Malgré son frère vendeur de voitures et menteur comme un commerçant yankee, il ne voit pas d’autre solution que la cousine de sa femme, Nadia (Kim Basinger), qui vient de fuir David (John Larroquette), son riche fiancé avocat immature et trop collant. Il se méfie, avec raison. Son frère Ted (Phil Hartman) lui a bien transmis les conseils de sa femme de surtout ne pas faire boire Nadia, Walter le bordélique s’en moque : c’est entré par une oreille et sorti par l’autre.

Il ne peut donc s’en prendre qu’à lui-même si la suite de catastrophes du plus haut comique émaille sa soirée. Avant le dîner prévu dans un restaurant chic, il va la chercher à son hôtel pour faire connaissance. Il l’emmène au studio d’enregistrement où il a fait ses premiers pas de guitare jazz et où Stanley Jordan (par lui-même) est en train d’enregistrer un morceau. Il offre le champagne, bien-sûr. Nadia se transforme vite en gremlin, l’alcool ne lui réussissant absolument pas. Elle fait tout de travers, provoque, insulte, met les pieds (à hauts talons) dans le plat, bref se comporte comme une harpie jetée dans un magasin de porcelaine sociale.

Le serveur snob du restaurant (évidemment français) prend un accent belge tellement outré pour requalifier les plats de la carte que lui lisent les clients qu’elle l’insulte en bruxellois pour le remettre dans ses origines. Comique de situation, elle rembarre Denny, venu draguer une aussi belle poule faisane qu’elle, lui arrache sa pochette de veste, court raconter à sa fiancée ce qu’il est, ce qui la fait se défiler. L’épouse japonaise (Momo Yashima) de Monsieur le chef d’entreprise Yakamoto (Sab Shimono) est une caricature médiévale avec son fard blanc de craie, sa coiffure apprêtée aux épingles et son kimono qui l’oblige à marcher à tout petits pas serrés (pour l’empêcher de fuir). Nadia va donc à sa table pour lui vanter la liberté des femmes californiennes, lui arracher sa perruque (ce qui couvre l’épouse de honte et l’incite à courir aux toilettes) et, pour se faire pardonner, lui assure que la loi de Californie permet aux épouses de garder 50% des revenus de leur mari : « y a-t-il un avocat spécialiste en divorce dans la salle ? » – trois costumes se lèvent…

Aucun doute, Walter est viré. Au lieu d’être mieux vu, il perd son poste lucratif. Il veut raccompagner Nadia-la-folle à son hôtel mais elle veut finir en boite. Soudain surgit son ex, qui veut la récupérer et s’en prend à Walter. Courses en voiture et comique de répétition, David rentre dans une devanture de marchand de couleurs, puis une autre fois dans une animalerie, une troisième fois dans une boutique de farine en gros.

Enfin dégrisée à demi, elle donne une adresse d’amie à Walter, dans une banlieue mal famée. Au moment d’appuyer sur la sonnette, comique d’excès, la maison se défile sur des roulettes, emportée par les déménageurs. Pendant ce temps des malfrats démontent à moitié la voiture tandis que des flics déboulent mais ne font rien, que s’arrêter pour interroger la victime sans poursuivre les voleurs.

Pour Walter, c’en est trop. Rajoutant sur le comique d’excès, il emmène Nadia dans une fête qu’elle a mentionnée et déboule avec elle dans une party chic où il se goinfre exprès de petits fours et avale coupe sur coupe… avant de retrouver, comique de répétition, le David déchaîné. Bagarre, flics, arrestation, une nuit en cellule.

Fin de l’histoire ? Non pas : au matin, Walter se retrouve libéré sous caution, payée par… Nadia, 10 000 $ quand même. Il ne voulait surtout pas la revoir mais se sent obligé d’aller lui rembourser, ce qui conduit Nadia à renouer avec l’avocat David, son ex, afin qu’il défende Walter pour l’avoir lui-même agressé. Au tribunal, le juge (William Daniels) s’avère le père de David et consent à le libérer sans charges si ledit fils promet de s’exiler loin du comté de Los Angeles. Nadia a promis le mariage sans consommation à David pour qu’il sauve Walter.

Il doit se faire à la propriété du juge où David a gardé sa chambre d’enfant et dort en pyjama boutonné jusqu’au cou avec ses peluches. Walter ne veut pas qu’elle se sacrifie pour elle ; en fait il est amoureux et sent que c’est réciproque. Il imagine alors un stratagème à base d’alcool pour faire rater le mariage et assiste à la scène, caché dans une dépendance proche de la piscine, malgré le doberman de garde. Ce qui engendre la nuit durant des quiproquo amusants en comique de répétition.

Tout finira comme il se doit, après une heure trente de rigolade sans cesse relancée. Bruce Willis n’est pas au mieux dans ce rôle de fonceur niais et Kim Basinger n’est finalement pas aussi sexy que l’on en avait gardé le souvenir. En fait, ce n’était pas mieux avant – il suffit de revoir les films du passé. Mais on passe un bon moment.  

DVD Boire et Déboires (Blind Date), Blake Edwards, 1987, avec Kim Basinger, Bruce Willis, John Larroquette, William Daniels, George Coe, ESC éditions 2021, 1h32, €14.99 blu-ray €19.99

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Le Tour du monde en 80 jours de Michael Anderson

Le thème est connu, Phileas Fogg, un gentleman anglais oisif du Reform Club (David Niven, parfait dans ce rôle), assure scientifiquement qu’avec l’essor de la technique il est possible de faire le tour du monde en moins de trois mois, « en 80 jours exactement ». Ses compagnons se gaussent, bien assis dans leurs fauteuils devant un verre de whisky, gagnant de l’argent en dormant. Rien ne saurait ébranler les certitudes britanniques à l’apogée de l’empire. Pas même le vol audacieux de 50 000 £ dans les caisses de la banque d’Angleterre en plein jour, à côté du caissier en train de paperasser un reçu de 3 shillings 50.

C’est d’audace qu’il s’agit, justement. L’audace d’aller plus loin, plus vite, de sortir de sa zone de confort pour explorer le monde. Le XIXe siècle est optimiste avec l’envolée des techniques et de l’industrie, les chemins de fer et le télégraphe relient les continents tandis que les bateaux à vapeur multiplient la vitesse et que le vélo fait son apparition en ville. Une première scène montre Passepartout, le futur valet débrouillard de Phileas Fogg, monté sur un grand bi (Cantinflas, acteur mexicain).

Aussitôt parié, aussitôt parti. L’ancien valet de chambre est congédié et remplacé par un nouveau venu recommandé par le bureau de placement, une officine tout ce qu’il y a de plus chic où le placier discute en gentleman avec les candidats valets (dont un acteur flanqué de la particule « sir » !), bien loin des besogneux harassés et impuissants des pôles emplois contemporains. Ce film est plein d’humour anglais.

Les voilà donc parti avec une pleine valise de bank-notes, le valet « français » (pour les Anglais, tout homme né au sud de la Manche est un basané) a été clown, acrobate, et fait de multiples métiers ; durant le périple, il sera toréador, gymnaste et bien d’autres choses encore.

Un éboulement empêche le train de rallier Marseille depuis Paris, où un cocher obtus (Fernandel) conduit les voyageurs à la célèbre agence Cook. Un ballon fera l’affaire (Cook peut tout), mais ils se retrouvent en Espagne ! Vite un yacht pour rallier l’Italie et prendre le bateau pour Suez où un autre les fera parvenir à Bombay, d’où le train nouvellement inauguré les fera traverser la péninsule pour prendre un bateau pour la Chine avant le Japon, San Francisco, puis le train intercontinental, New York et Liverpool. Evidemment, rien ne se passe comme prévu. Passepartout doit divertir le prince arabe qui possède le yacht espagnol et affronter un taureau (pas bien méchant) ; le train indien s’arrête en rase campagne, les journalistes ayant décidé que ce qui était dit était fait alors que la ligne n’est pas finie, le temps de sauver la princesse indienne Aouda (Shirley MacLaine) née blanche pour la bonne morale du temps, qui doit être brûlée vive sur le bûcher funéraire de son défunt mari rajah qu’elle n’a vu qu’une fois vivant à son retour d’Angleterre ; le désormais trio doit se colleter au détective Fix de Scotland Yard (Robert Newton) qui soupçonne fortement Phileas Fogg d’être le voleur de la Banque d’Angleterre et qui cherche à le retenir assez de temps pour que le mandat d’amener lui parvienne.

Mais tout cela n’est rien et le gentleman sûr de lui réussit son pari, la science lui assurant une fois de plus une avance d’une journée parce que le voyage a eu lieu toujours vers l’est… Il va même se marier avec la belle, promise au feu, que Passepartout a sauvé.

Ce long film de 1956 (avec « entracte » et en deux DVD) est empli de péripéties cocasses et suinte l’humour anglais ainsi que l’ironie populaire, les clowneries de l’acteur mexicain avide de femmes contrastant avec le flegme glacé tout britannique du fameux gentleman. Il y a force parades et danses, avec « girls » comme les aimaient les soldats du front dans la guerre récente (11 ans avant). Le monde blanc, mâle, impérial et technologique était en pleine puissance militaire et morale. C’était « le bon temps » comme disent les aigris d’aujourd’hui qui ne savent s’adapter.

En tout état de cause un bon film traditionnel qui réconforte.

DVD Le Tour du monde en 80 jours (Around the World in 80 Days), Michael Anderson, 1956, avec David Niven, Cantinflas, Shirley MacLaine, Robert Newton, Fernandel, Martine Carol, 2h54, €10.89

Le roman de Jules Verne de 1872

La série télé 2021

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Rendez-vous avec la peur de Jacques Tourneur

Ce film avait marqué mon adolescence lors d’un Cinéma de minuit sur Antenne 2 dans les années 70, présenté par Claude-Jean Philippe (Claude Nahon, mort à 83 ans en 2016). Il est effrayant quand vous êtes encore impressionnable et le regardez le soir en lumière tamisée dans le silence d’une maison déserte… Car l’imagination fait tout.

Aujourd’hui, il effraie moins car on en a vu d’autres. Ce n’est pas seulement la maturité mais aussi la poupée ridicule du « monstre » soi-disant sorti de l’enfer païen, mélange de Pazuzu et de chimère qui surgit de la nuit au galop d’une nuée de feu. Les effets spéciaux des années 50 n’étaient pas aussi crédibles que ceux des années 2000. Le réalisateur ne voulait d’ailleurs pas avant la fin montrer le monstre (mots qui ont la même racine…) mais le producteur yankee a insisté, toujours à gros sabots pour le niveau très bas du public là-bas.

Dans l’Angleterre d’après-guerre, le professeur Henry Harrington (Maurice Denham) voulait dénoncer les activités dangereuses du mystérieux docteur Julian Karswell (Niall MacGinnis) à la barbiche diabolique. S’il le fait, prévient Karswell, il mourra dans trois jours. Et c’est ce qui arrive. De retour dans la nuit en voiture, il ne l’a pas sitôt rangée, feux éteints, qu’une nuée embrase l’horizon et se précipite sur lui, jetant sur terre un monstre de cauchemar. Harrington remonte en auto, effectue affolé une marche arrière et va heurter un poteau électrique qui tombe et l’électrocute. Mort par accident ? Le doute est permis lorsque l’on examine l’état du corps, écrasé et déchiqueté.

Ce pourquoi le bon docteur John Holden (Dana Andrews) vient des Etats-Unis pour un congrès de parapsychologie ; il apprécie beaucoup les travaux de Harrington et veut interroger un criminel devenu fou après avoir vu le démon, même s’il n’a probablement pas tué, n’étant que le messager. On note en effet à chaque fois un énigmatique rouleau de papier sur lequel en écriture runique figure un sort mortel – un appel au démon qui viendra zigouiller.

Holden prépare sa conférence avec d’autres éminents spécialistes du sujet, dont un Indien qui y croit. Il cherche pour cela un livre au British Museum, un exemplaire unique vieux de quatre cents ans, mais celui-ci a disparu. C’est Karswell qui l’a, ce qui lui donne le pouvoir de traduire les runes. Il s’invite au Museum pour rencontrer le savant rationaliste qui non seulement ne croit pas à l’ésotérisme mais de plus ne veut pas le rencontrer – et dénoncer toutes ce genre de pratiques. Comme il s’agit du gagne-pain de Karswell, et qu’il est de plus tenu par le démon de lui obéir ou périr, il est très ennuyé. Il tient à convaincre Holden d’abandonner, comme Harrington, mais celui-ci refuse net. En faisant tomber exprès les notes de Holden, le démonologue y introduit un rouleau de papier portant un sort runique.

Cet alphabet scandinave païen appelé futhark (formé des premières lettres comme notre alpha beta devenu alphabet) servait à écrire, donc à transmettre des « secrets ».  Mais la chrétienté affolée des monastères pillés par les vikings en a fait des formules « magiques », le canal même du démon, le rival maléfique du seul Dieu biblique. Holden va d’ailleurs examiner les pierres levées de Stonehenge où il aperçoit des inscriptions runiques, dont l’incantation même qui est écrite sur son rouleau de papier maudit. Karswell lui a en effet annoncé à lui aussi sa mort dans trois jours exactement.

Dans l’avion qui le menait en Angleterre, le docteur Holden a rencontré par hasard Joanna Harrington (Peggy Cummins), la nièce du professeur tué, parce qu’elle était dans le siège derrière le sien et que cela donné quelques scènes ironiques sur la gêne entre passagers à cause des dossiers qui s’abaissent. Elle veut savoir comment son oncle est mort et pourquoi, aussi suit-elle Holden dans son enquête. Ce n’est pour une fois pas une nana hystérique – il faut dire que le film est anglais, pas américain.

Lorsqu’ils vont rendre visite à Karswell dans son manoir champêtre, puisqu’il les a conviés, il le trouve en train d’amuser les enfants du village par la magie blanche. Mais elle apparaît un brin noircie à qui sait observer : c’est un chat noir qui sort du chapeau et pas un lapin blanc, du chocolat noir donné aux garçons et pas des bonbons colorés. Le barbichu est inquiétant et renouvelle son avertissement : abandonnez, ou sinon… Holden sera l’objet d’une double menace en signe du pouvoir de Karswell : un cyclone en Angleterre, surgi brusquement dans un ciel serein et qui fait fuir les enfants, une nuée embrasée dans les bois où repart Holden le soir venu, lors d’une autre de ses visites au manoir. Phénomènes naturels ou autosuggestion ? Tourneur ne choisit pas et laisse planer le doute. Le spectateur est envoûté.

La mère de Karswell (Athene Seyler) les met en garde, elle convoque un médium pour faire parler Harrington défunt, mais Holden n’y croit pas. Il est foncièrement américain donc rationaliste (à cette époque, c’est le mythe : la science se trouve aux Etats-Unis et nulle part ailleurs). Il interroge donc en public le fou interné soi-disant criminel qui, sous hypnose, parle. Il a bien livré un rouleau de papier à celui qui est mort, sur ordre mais forcé car il serait mort lui-même s’il ne l’avait pas fait. Il faut en effet rendre le rouleau à celui qui vous l’a donné pour contrer le sort, révèle-t-il.

Voilà qui est rationnel dans l’irrationalité et ne tombe pas dans l’oreille d’un borné. Holden va donc rendre son rouleau à Karswell. Les runes sont attirées par le feu mais, fort heureusement, la cheminée de l’hôtel londonien où brûle une belle flambée est munie d’une grille pare-feu efficace qui l’empêche de se détruire, scellant le sort à jamais. Holden garde donc précieusement le rouleau dans son portefeuille. Il le rendra au démonologue qui fuit par le train ; celui-ci n’en veut pas mais l’américain est rusé.

Une série B au suspense prenant dont la peur s’instille en vous, malgré vous, de façon très prenante. Le choix du noir et blanc contrasté, le couloir obscur, la fuite nocturne en forêt inquiétante emplie de bruits et sous une boule de brume qui grossit inexplicablement, l’escalier au premier plan duquel une main griffue apparait furtivement sur la rambarde, le fracas des trains à vapeur hurlant de leur sirène de part et d’autre d’un homme affolé – sont des procédés efficaces pour instiller la peur, le doute, l’hallucination. Bien sûr, il faut se laisser aller à l’histoire racontée, ne pas résister en sceptique invétéré – ce qu’on peut parfaitement assumer dans la vraie vie. 

DVD Rendez-vous avec la peur (Night of the Demon), Jacques Tourneur, 1957, avec Dana Andrews, Peggy Cummings, Nial McGinnis, Athene Seyler, ‎ Wild Side Video (Miaw !) 2016, 1h31, €9.99 blu-ray €12.99

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Le Fascinant Capitaine Clegg de Peter Graham Scott

Les films d’horreur de la Hammer revisitent l’aventure. Ici les pirates, dont le souvenir subsiste au village de Romney Marsh sur la côte du Kent, au sud-est de l’Angleterre (face à la France). Le capitaine Clegg y a sa pierre tombale dans le petit cimetière. Il fut un fameux pirate qui s’est joué de la marine britannique, laquelle ne lui a jamais pardonné. Dès qu’il fut pris, il fut jugé et pendu sans délai, l’Amirauté vexée de s’être fait berner durant des années. Mais son souvenir perdure…

Il a, durant ses années de piraterie, laissé sur une île déserte un mulâtre qui avait agressé sa femme, les oreilles fendues et la langue arrachée. Mais celui-ci n’est pas mort. Un navire britannique l’a recueilli et adopté comme « nez » dans la recherche d’alcool et de vin français de contrebande sur la côte.

C’est justement la mission, en 1792, du capitaine de la marine royale Collier (Patrick Allen) et de son groupe de soldats qui débarquent en fin de journée près des marais où, la nuit tombée, d’étranges cavaliers fantômes et des épouvantails qui paraissent vivants effraient les étrangers. Leur indicateur est tombé dans le marais et s’est noyé de frayeur, juste rançon de sa trahison.

Ce n’est que mise en scène pour favoriser la contrebande qui fleurit, sous la houlette du révérend Blyss, pasteur de choc depuis dix ans qui enrichit le village. Tous lui doivent la prospérité, bien loin des impôts, exactions et vexations du roi.

C’est alors une partie de gendarmes et de voleurs qui se joue, transformant le film fantastique en policier. Tonneaux masquant des portes dérobées, souterrains entre l’église et l’atelier de menuiserie, tonnelets d’eau de vie planqués dans des cercueils, livraisons à la brune en corbillard, épouvantails signalant les dangers – tout est là pour mystifier les hommes du roi. La communauté se protège.

Il s’avère vite que le pasteur Blyss (Peter Cushing) est ce fameux capitaine Clegg « pendu » dix ans auparavant mais sauvé grâce à la complicité du bourreau qui refusait l’injustice. Imogène, la servante de l’auberge (Yvonne Romain) est amoureuse du fils (Oliver Reed) du magistrat local, un gros paresseux qui ne veut voir que ce qui l’arrange. Mais la servante n’est pas n’importe qui… (vous le saurez en regardant le film). Désirée par son tuteur et aubergiste Rash (Martin Benson), la fille est l’enjeu de la trahison. Remis à sa place par le pasteur, frappé par le fils du magistrat, l’aubergiste en colère va livrer au capitaine le pot au rose tandis qu’un benêt les égare dans les marais, où les cavaliers fantôme tentent de les effrayer.

Néanmoins, le drame se noue par la vengeance du mulâtre (Milton Reid) qui a reconnu Clegg sous les traits du pasteur. Il ne peut parler, il ne sait écrire, mais il se jette sur lui sans raison apparente et le soupçon germe.

Chacun subira son sort en fonction des actes qu’il a commis, cruauté, trahison ou amour, ce qui en fait un film édifiant bien dans le ton de ces années de morale encore tranquille. Un bon récit avec péripéties ! Avec même un gamin déluré qui sert à l’auberge pour que les jeunes spectateurs puissent s’identifier et participer à l’aventure.

DVD Le Fascinant Capitaine Clegg, Peter Graham Scott, 1962, avec Peter Cushing, Yvonne Romain, Patrick Allen, Oliver Reed, Michael Ripper, Elephant films 2017, 1h19, €17.00

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Docteur ? de Tristan Séguéla

Une comédie bien française dans la lignée des Bronzés mais avec un Michel Blanc fatigué, voire déprimé. Il joue le médecin, rôle qu’il affectionne, mais revenu de tout depuis la mort de son fils adulte lors d’une avalanche six ans plus tôt. Il boit, il n’est pas aimable avec les patients, frôle parfois la faute professionnelle. L’Ordre, qu’on connait pourtant comme bien laxiste dans d’autres circonstances, est prêt à le radier. Il tente de se racheter en assurant la permanence de nuit le 24 décembre, alors que ses collègues sont partis en famille manger la dinde aux airelles et caresser les gosses.

Ce n’est pas rien d’être médecin d’urgence dans un Paris fermé. Les bobos sont les pires, qui appellent en pleine nuit pour pas grand-chose, comme renouveler une ordonnance, exiger un certificat médical pour se faire porter pâle, ou parce qu’ils ne peuvent pas chier ! Cette satire de la société est bienvenue car on l’ignore trop souvent, raison pour laquelle les médecins généralistes ont renoncé depuis des années à effectuer des visites à domicile. Ces enfants gâtés bourgeois peuvent se plaindre, ils l’ont bien mérité.

Mais Manou Mani (Michel Blanc), nom loufoque un brin levantin du bon docteur, reçoit un appel de Rose (Solène Rigot), l’ex-copine de son fils, entre deux communications de Suzy au standard des « Médecins de Paris ». Il trouve une fille déprimée qui demande des médocs pour dormir… puis en prend trop pour être sûre, et fait une overdose. L’uber livreur de choucroute Malek, autoentrepreneur en Vélib (Hakim Jemili), rencontre le docteur qui cherche le code ; il doit justement livrer une commande chez la fille.

Commence alors un duo qui durera jusqu’à la fin entre le docteur neurasthénique à expérience médicale sans frontières et le jeune beur qui n’a même pas son bac et qui tente de s’en sortir à force de petits boulots et en allant au-devant des gens. Lui n’est pas revenu du genre humain et son empathie sauve des vies : ainsi doute-t-il du diagnostic d’intoxication alimentaire de toute une famille – et même le chien. C’est une intoxication au monoxyde de carbone.

Il faut dire que le médecin stressé au téléphone avec son standard qui enchaine les appels percute le Vélib du livreur qui déboule sans regarder tous feux éteints. Que le choc lui écrase les reins, ce qui le handicape pour marcher. Que la piqûre qu’il tente de se faire tout seul est relayée par le geste de Malek qui a appris à les faire lors d’un brevet de secourisme. Mais que le résultat est de lui bloquer un nerf. Les deux sont alors liés, le docteur pour aller jusqu’au bout de la nuit sous peine d’être radié, le livreur menacé d’être dénoncé pour non-assistance à personne en danger. En bref, la tête commande aux jambes et devient Malek le « docteur » que Manou immobile conseille par oreillette.

Ce qui engendre sa cascade de situations inattendues et cocasses, mais parfois sympathiques. Un vieux (Jacques Boudet) joue les cadavres, ce qui effraie Malek, un geek (Franck Gastambide) l’accuse d’avoir bouffé la langouste qui manquerait à la commande livrée, Malek se venge une fois docteur en lui faisant peur sur son haleine parce qu’il ne le reconnait pas (comme quoi le titre fait plus que le visage pour les cons), un chirurgien (Nicolas Vaude) surveille les actes médicaux de Malek sur son gamin pas si malade que ça, une femme qui a des maux de ventre (Fadily Camara) est enceinte sans vouloir le savoir et accouche sur place.

La comédie est sans prétentions, Michel Blanc est bien amorti, mais Hakim Jemili sauve la mise et le spectateur passe un bon moment. Pour les déprimés de Noël.

DVD Docteur ?, Tristan Séguéla, 2020, avec Michel Blanc, Hakim Jemili, Solène Rigot, Chantal Lauby, Franck Gastambide, ‎ Apollo Films 2020, 1h26, €4.89

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New York 1997 de John Carpenter

Le Watergate vient de se terminer, les Etats-Unis se méfient des politiciens et la violence urbaine explose. En 1980, le réalisateur voit la criminalité monter en flèche dans les dix ans à venir et, dès 1988, l’île de Manhattan transformée en prison sur le modèle du Phnom-Penh des « Pot » implacables (encensés alors par la gauche française). Les détenus se démerdent et peuvent crever, toute évasion est rendue impossible par un mur entourant l’île et par des mines sur les ponts. En 1997, année où se déroule l’histoire, la jungle urbaine a suscité des gangs qui exploitent les faibles et les rares ressources, gitant dans les sous-sols.

Il se trouve que cette année-là, des terroristes gauchistes s’infiltrent dans l’avion du président, Air Force One, et le font se crasher sur Manhattan, tout près du World Trade Center, symbole des Amériques (ce qui donnera des idées au barbu en sandales à nom de marque de machine à laver). Ce ne sont pas (encore) des islamistes mais des égéries blanches du gauchisme propalestinien, crachant avec hystérie leur haine du « système », raison d’Etat, inégalités et monopoles industriels confondus. Le président (Donald Pleasance) est encapsulé dans un module à l’intérieur d’Air Force One et sort indemne du crash dans lequel tous les autres crèvent.

Le chef de la police Hauk (Lee Van Cleef) qui se rend en hélico sur les lieux ne voit que l’avion en trois fragments et la capsule vide. Le président a été enlevé par les bandes du coin. Un inverti hâve et dépoitraillé qui crache comme un chat en colère lui intime l’ordre de dégager, avec le sadisme des faibles, sous peine de tuer le président. Ce ne devrait pas être une grande perte mais cela ne se fait pas : une importante conférence internationale est prévue le lendemain et le président des Etats-Unis doit offrir en gage de paix une intervention cruciale sur l’énergie nucléaire. Il porte pour cela une mallette (mal) sécurisée attachée à son poignet droit.

Le temps est compté et la force inefficace. Le chef de la police pense alors à un détenu qui vient d’arriver et doit être envoyé à la prison à ciel ouvert de Manhattan. Il s’agit du célèbre « Snake » Plissken (Kurt Russell), ancien des forces spéciales de 30 ans qui a braqué la Réserve fédérale et a été condamné pour cela. Snake refuse tout d’abord, puis est convaincu par la promesse déjà écrite de voir lever toutes les charges contre lui s’il ramène le président en 24 h. Par précaution, la police lui injecte un « vaccin » contre toutes les maladies qui se révèle un explosif en microparticules. Il fera sauter ses artères s’il ne revient pas à l’heure dite pour qu’on le désactive aux rayons X. Nous sommes dans la science-fiction et tous les gadgets sont surdimensionnés (talkie-walkie, émetteur, montre…).

Snake est équipé d’armes de poing et d’un planeur qui est traîné sur l’une des tours du World Trade Center où il atterrit in extremis en plantant au dernier moment une ancre harpon. Snake le solitaire se met alors en quête. Il est vite reconnu par un chauffeur de taxi qui le croyait mort (Ernest Borgnine) et le conduit auprès de ceux qui pourront l’aider. Notamment auprès de « Brain » (Harry Dean Stanton) dont le cerveau a reconstitué le plan des mines sur les ponts de Manhattan. Il vit avec sa copine Maggie (Adrienne Barbeau) aux seins provocants sous la robe décolletée – rouge pute. Le milieu carcéral est sans tabous et la seule loi qui règne est celle du plus fort. Ainsi un jeune camé se fait-il rudoyer, arracher ses vêtements et violer en bande dans l’une des premières scènes. L’inversion, en 1980, était encore un crime honni par la religion et mal vu de la société.

Snake apprend vite que le président est détenu par le « duc », un nègre de caricature aux gros muscles, petit cerveau macho et torse nu à chaîne d’or sous sa veste de cuir. Il roule en Cadillac sur laquelle sont montés deux lustres grand siècle… Il règne sur une bande de suiveurs, dont l’inverti feulant qui se colle à ses muscles. Après diverses péripéties, Snake force Brain et Maggie à le conduire à Grand Central Station, repaire du fameux duc. Mais il se fait prendre et dépouiller, se retrouvant torse nu et blessé d’une flèche à la jambe droite. Il devra combattre à la batte cloutée un épais lutteur sur un ring pour amuser la galerie pendant que le duc s’amuse à faire un carton tout autour du président, comme les indiens le faisaient des Blancs capturés.

Mais Snake est rusé, il parvient à vaincre le Goliath et à rejoindre Brain et sa moitié qui ont réussi à délivrer le président. C’est alors la fuite, pour respecter le temps imparti. Le planeur est précipité par les hommes du duc en bas de la tour, empêchant de repartir avec. Brain guide Snake qui pilote un taxi jaune récupéré afin de passer le pont de Queensboro. Nous avons alors une course-poursuite entre la Cadillac lustrifiée et le Yellow cab, slalomant entre les explosions. Une mine plus rusée que les autres coupe en deux le taxi et Brain est zigouillé. Le président fuit à pied vers le mur tandis que Snake tente d’emmener Maggie mais elle ne veut plus vivre, seulement se venger du gros nègre frimeur. Elle tire sept fois avec un pistolet à six coups mais de trop loin pour faire le moindre mal à la voiture qui fonce sur elle – et l’écrase.

Le duc se lance à la poursuite de celui qui l’a baisé et du président à qui il veut faire son affaire. Un harnais est descendu du mur par la police et le président s’échappe. Ne reste que Snake qui doit affronter le méchant. Il est en mauvaise posture… lorsque le président saisit une arme et descend le nègre pour se venger d’avoir été humilié et torturé par la racaille. Snake remonte au harnais et est libéré des explosifs a quelques secondes près (pour le suspense), tandis que le président est lavé, rasé et habillé pour conférencer à distance.

Sauf que la cassette audio rapportée par Snake n’est pas la bonne… Il l’a remplacée – volontairement – par une cassette de jazz du taxi parce qu’il n’a pas apprécié que ledit président, en politicien cynique, n’ait aucun remord de tous ceux qui sont morts pour sa vieille peau sans intérêt. Anarchiste antisystème à sa manière (celle des pionniers, pas celle des idéologues), Snake renie son surnom de serpent pour reprendre son nom blanchi grâce au Noir, et détruit la vraie cassette qui livre les secrets de la fusion nucléaire. Nous sommes en prison mais c’est « notre » prison, suggère-t-il, l’année où les Soviétiques envahissent l’Afghanistan pour le « libérer ».

Ce n’est pas un grand film mais un exercice de science-fiction original où il y a de l’action, malgré les personnages de caricature. Il montre combien on peut se tromper sur l’avenir et combien on peut aussi en avoir l’intuition : faire s’écraser un avion sur Manhattan était un fantasme qui est devenu réalité vingt ans après.

Los Angeles 2013 est une suite avec le même Kurt Russell en 1996.

DVD New York 1997 (Escape from New York), John Carpenter, 1981, avec Kurt Russell, Lee Van Cleef, Donald Pleasance, Ernest Borgnine, StudioCanal 2008, 1h39, €7.99 blu-ray €14.00

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Le tour du monde en 80 jours, série

Bientôt diffusée sur France 2, la série revisite le roman de Jules Verne chroniqué sur ce blog. Mais l’auteur classique français est cuisiné à la sauce internationale contemporaine, c’est-à-dire américaine. Il faut évidemment qu’il y ait un Noir, une femme et une lady féministe pour rabaisser le mâle blanc de 50 ans hétérosexuel de l’Angleterre impériale. Le politiquement correct du woke a encore frappé : l’ultra conventionnel de la mode est-il vraiment un « éveil » ?

Phileas Fogg (David Tennant) est présenté comme un bourgeois frileux et couard qu’un amour malheureux a précipité dans la déprime. Il a aimé jadis une belle Elisa, grande voyageuse avec qui il devait faire le tour d’Europe, sinon du monde, mais qu’il a « lâchement » abandonné lorsqu’il lorsqu’elle a voulu partir. Une carte postale lui parvient parfois des différents endroits et la dernière, représentant une horloge qui figure la vie qui passe, celle de Big Ben, n’est pas affranchie et orné de ce seul mot : « Coward » (lâche). Ce serait ce défi féminin qui porterait Phileas à ce pari osé dans son club de gentlemen ? Nous sommes bien loin de l’optimisme technique de Jules Verne et du défi industriel des transports qu’il posait.

Passepartout, le valet français, est joué par un Noir assez doué (Ibrahim Koma) mais qui fuit toutes les difficultés dans la vie, à commencer par la mort de son père, fusillé comme révolutionnaire lors de la Commune de Paris en 1871. Nous sommes loin de l’aide débrouillard présenté dans Jules Verne.

Fix, le détective chargé de suivre et de ralentir Phileas Fogg dans le roman du XIXe siècle, est transformé aujourd’hui en une femme journaliste (Leonie Benesch), fille d’un père directeur de grand quotidien dont on apercevra qu’il a bâti sa carrière sur la fausseté et le mensonge. Elle sera l’âme du voyage, redonnant le moral à Phileas qui déprime et forçant sans cesse Passepartout à agir.

L’aventure est bien là, en ballon, en train, en bateau, en chameau, les obstacles et les difficultés sont sans nombre, et chaque épisode est consacré à l’une d’elle. Ainsi le premier met en scène l’anniversaire de la Commune et la tentative d’assassinat du président de la République française Thiers. Le second voit Phileas Fogg faire un calcul d’ingénieur pour qu’une partie du train vers Brindisi puisse passer sur un pont fragilisé par un tremblement de terre afin de sauver la jambe d’un jeune garçon fan de Jules Verne. Le troisième verra la traversée d’un désert du Yémen, sauvé in extremis par la lady pute que le journal de Mademoiselle Fix a vilipendée sous la plume de son directeur de père. Le quatrième, en Inde, permettra à Phileas de sauver un jeune cipaye accusé de désertion à cause de l’amour qu’il porte à sa promise. Et ainsi de suite.

Nous avons donc une série regardable en famille, tout à fait dans la morale du temps tout en conventions et fadeur, où l’aventure est un divertissement et surtout plus un risque. Mais on peut y prendre son plaisir.

Série Le tour du monde en 80 jours, Steve Barron, 2021, saison 1 en 8 épisodes avec David Tennant, Ibrahim Koma, Leonie Benesch, présentée en octobre au Festival international des séries. Une saison 2 est en préparation.

Dès le 20 décembre 2021 sur France 2, le 21 décembre sur ZDF, le 26 décembre sur BBC 2

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Paris-Brest de Philippe Lioret

Adapté d’un roman de Tanguy Viel, ce film réalisé pour la télé a tout d’un film de cinéma. Sauf peut-être son côté anarchique en termes de montage. Le spectateur se trouve dans une époque puis, sans transition cinq ans plus tard, avant de se retrouver à nouveau cinq ans avant, puis… Un plan de passage aurait été plus judicieux.

Colin (Anthony Bajon), garçon un peu replet aux émotions de poisson froid, vient de réussir le bac à Brest. Il veut s’inscrire en fac de lettres à la Sorbonne, malgré son père (Gilles Cohen) qui préférerait une matière plus utile, le droit par exemple. Car lui est un affairiste qui n’a pas fait d’études mais soudoie le croque-mort pour qu’il l’informe en premier des décès afin que lui mandate son notaire pour proposer une vente du bien immobilier laissé par le mort aux héritiers à « bon prix ». Une fois arrosé notaire et croque-mort, le bien peut être revendu avec une belle plus-value. Il piste le fric car il aime le gagner, tout comme sa femme (Valérie Karsenti), ambitieuse sociale qui veut briller.

Sa mère Manou (Catherine Arditi), la grand-mère de Colin de laquelle il est proche, a vécu dans la dèche avant de se remarier à 70 ans avec Albert, un riche veuf de 82 ans qui l’a peinte comme il la désirait et a collectionné les tableaux dont certains valent cher. A son décès, il a laissé sa fortune à Manou et Colin espère bien qu’elle va financer son loyer à Paris, 820 € par mois dans le 12ème. Mais elle n’y tient pas car Colin est le seul être qui vient la voir en-dehors de sa femme de ménage, héritage d’Albert qu’elle a dû garder.

Colin décide de partir quand même et il se financera en travaillant, mais aussi par un procédé peu recommandable que le spectateur découvrira lorsqu’il en sera temps. Il veut que sa copine Elise (Daphné Patakia) vienne habiter avec lui. Elle a réussi son bac avec mention et s’inscrit en prépa économique, mais elle tergiverse. De fait, elle n’a pas envie : ni de quitter son cocon familial, ni sa zone de confort, ni de vivre avec Colin. Lui vit son ambition à lui, écrire ; elle ne se voit pas le suivre dans la dèche ou faire bouillir toute seule la marmite. Lâche, elle lui promet tout mais ne tient rien : « Je t’appelle, promis ! » Tu parles…

Cinq ans passent et Colin revient à Brest parce que sa sœur, partie au Canada un temps « pour apprendre l’anglais », selon sa mère toujours pratique et terre à terre, est revenue avec un Matthew, financier en trading, et un bébé. Colin, qui n’a jamais demandé de nouvelles de Manou, vient voir ce neveu mais ne compte pas rester plus de quelques jours. Il ne supporte pas l’avidité ni l’avarice de ses parents, obnubilés par l’argent.

De fait, Manou est en maison de retraite médicalisée, mise sous tutelle par le notaire véreux, son immeuble récupéré par les parents qui l’ont réaménagé selon leurs goûts dispendieux, meubles et tableaux vendus « pour payer la maison de retraite ». Parti d’une Peugeot 308, le père s’est payé une Mercedes. Colin cherche Elise mais elle s’est mariée sans lui dire et a une petite fille de 13 mois ; après ses premiers appels sans réponse, Colin n’a rien demandé sur Elise à quiconque. Pis, elle a épousé le fils de la femme de ménage de Manou, ce Kevin avec qui Colin a fait un mauvais coup une fois. C’est une fille popote qui n’a aucune ambition, elle ne songe qu’à son petit intérieur et à son restaurant où elle se contente de servir les clients avec sa mention au bac tandis que Kevin est devenu « chef ».

Manou se meurt, Elise est hors d’atteinte, les parents toujours aussi bornés. Colin repart avec l’idée d’écrire enfin un livre. Il s’est vanté d’être édité prochainement mais n’a pas encore écrit une ligne. Ses parents craignent ce qu’il pourra dire d’eux et nous avons là la meilleure scène du film : Colin décrit comment, dans un roman, il va outrer ses personnages. Pas question donc que les vrais se reconnaissent, n’est-ce pas ? « Un courtier en immobilier véreux qui soudoie les pompes funèbres pour arnaquer les héritiers avec la complicité du notaire, ce n’est pas vous, çà ! Des enfants qui se débarrassent le la vieille mère en Ehpad, bien-sûr que ce n’est pas vous ! ». Son père lui propose de lui racheter son livre pour qu’il ne paraisse pas ; il va jusqu’à 40 000 €…

« Ecris sur ce que tu connais », lui a dit il y a cinq ans et lui répète sa grand-mère lorsqu’il va la voir sur son lit d’hôpital où elle se laisse mourir à cause de la trahison des siens – Colin compris. Quoi de mieux que sa famille ? Son milieu étriqué d’arrivistes de province ? Ce serait d’ailleurs une douce vengeance de la mémé… De retour à Paris, Colin écrit son roman, est édité, passe à la radio, a du succès. Famille, je vous hais ! De ses ratages successifs il a fait une force qui va.

Reste à grandir en écrivant un second livre sur un autre sujet. Ce qui, compte-tenu de l’acteur qui joue le rôle, semble bien hasardeux.

Paris-Brest, Philippe Lioret, 2020, avec Anthony Bajon, Catherine Arditi, Valérie Karsenti, Gilles Cohen, Kévin Azaïs, Daphné Patakia, Image et Compagnie, Fin Août Productions et Arte France, 1h19, sur Arte Replay jusqu’au 8 janvier 2022

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Kill The Gringo d’Adrian Grunberg

Mel Gibson s’est concocté un personnage à sa mesure en écrivant le scénario. Tourné en 2010 en Californie mais mal distribuée, le film mérite cependant d’être regardé. Il y a de l’action, de la morale, des tirs en tous sens, une poursuite en voiture, et un enfant innocent à sauver.

Richard Johnson (Mel Gibson) est un ancien sniper en Irak dont la femme est partie avec son associé Reginald Barnes. Il a donc décidé de se faire justice lui-même en volant plusieurs millions de dollars à un truand de la pègre, Frank Fowler (Peter Stormare). Poursuivi par la police, il défonce la barrière de sécurité qui marque la frontière mexicaine. La voiture est démolie et les fédéraux mexicains l’attendent de l’autre côté, mais il n’est plus aux États-Unis. Il considère que les Mexicains sont aussi truands que les Américains mais moins hypocrites et moins puritains. Ici comme là, la corruption règne. La première scène montre le shérif et le fédéral discutant pots-de-vin tandis que le Mexicain, ayant vu les sacs de dollars dans la voiture, garde tout pour lui.

Son compère déguisé en clown étant mort dans l’accident, Johnson est envoyé dans la prison d’El Pueblito. Le Mexique est réputé pour ses prisons mafieuses régentées par des cartels. Un temps à l’isolement où règne la loi du plus fort, le détenu est vite « libéré » dans l’enceinte-village autour de la prison. Il ne peut sortir mais peut déambuler ici ou là, se trouver un coin pour dormir, une fille ou de quoi manger tout en travaillant. Il est affecté au recyclage des déchets pour le patron local, Javi (Daniel Giménez Cacho), détenu lui aussi mais qui chapeaute tous les rackets et entretient des liens de corruption avec l’extérieur.

Ce chef de gang est malade, rançon d’une vie d’alcool et de plaisirs. Son foie est en miettes et il garde sous sa protection pour cela le jeune fils de sa putain dont le groupe sanguin rare est compatible avec le sien. Il doit se faire greffer le foie de l’enfant incessamment. Barnes, qui se débrouille pour voler les voleurs, est observé par le gamin (Kevin Hernandez), fils de dealer tué par Jarvi et parfait gavroche des bidonvilles à 10 ans (il paraît plus costaud dans le film parce qu’il en a 13 au tournage). Le gosse fait du chantage en réclamant une cigarette sous peine de le dénoncer à Jarvi que pourtant il déteste.

Barnes est touché par ce kid égaré parmi les truands, qui ne veut pas dire son prénom et se dit « spécial » ; il ne voit pas l’intérêt d’aller à l’école, préférant apprendre en observant. Il n’est pas insensible non plus au corps nu de sa mère (Dolores Heredia), très visible sous la robe qu’elle porte lors des soirées casino de son « mari » forcé.

Retrouvé par les truands qu’il a volés via le gros consul véreux des États-Unis au Mexique, Johnson doit s’évader tout en sauvant à la fois la mère et le gosse. Ce ne sera pas simple et n’ira pas sans fusillade spectaculaire et instants de suspense. Il convainc Jarvi de le libérer pour aller tuer Fowler, qui sait désormais que Jarvi a récupéré le fric qu’on lui a volé. Johnson se fait passer pour Barnes afin que le floué se venge du vrai Barnes une fois l’affaire terminée. Franck le volé n’a pas hésité et a envoyé avant de sauter, convoqué par Johnson sous le nom de Barnes, ses sbires tuer Johnson et Jarvi. La fusillade des truands entre eux ne peut être passée sous silence et les autorités font fermer la prison en envoyant près de deux mille militaires et policiers pour transférer les détenus en pleine nuit.  Il faut donc faire vite pour la transplantation et la fuite.

Le gamin est charcuté mais Barnes arrive à temps pour lui faire remettre son foie tout juste prélevé et ainsi le sauver par une ambulance alors que l’armée et la police encerclent l’ensemble de la prison. Profitant de la confusion, Barnes sous la mitraille a une hésitation devant les paquets de frics préparés par Jarvi pour se sauver après l’opération : fuir immédiatement ou sauver le gamin. Il choisit la seconde solution, ce qui lui permet en prime de prendre le fric aussi, fourré sous le brancard à roulettes du gosse vers l’hôpital.

Les presque 2 millions de dollars, plus les 6 millions planqués dans la carrosserie de la bagnole à la casse, vont permettre à lui, à la mère et au petit, de se refaire une vie loin du Mexique et des États-Unis. Barnes a retrouvé une épouse fidèle, du moins peut-on le supposer après ces aventures, et une famille, puisque le kid sourit lorsqu’il les voit ensemble et qu’il l’adopterait bien comme nouveau père.

Ce film sans prétention est très différent de ceux habituellement tournés à Hollywood bien qu’il y ait de l’action et de l’humour. Il prône une morale de la survie en toutes circonstances en fonction de valeurs personnelles orientée vers la protection de la femme et de l’enfant. Sans oublier la débrouille et l’éducation qu’il doit donner au plus jeune pour qu’il s’en sorte dans la vie. Un peu cliché mais authentique. Pionnier, justicier, bon père, bon époux : les valeurs de l’Amérique !

DVD Kill The Gringo (Get The Gringo), Adrian Grunberg, 2012, avec Mel Gibson, Kevin Hernandez, Daniel Giménez Cacho, Aventi Distribution, 1h36, €3.86 blu-ray €14.35

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Landru de Pierre Boutron

Avec un prénom pareil Désiré, le môme de Belleville, aurait dû se sentir aimé. Enfant de chœur à l’église Saint-Louis en l’île (quand même !) il devient commis d’architecture et épouse à 24 ans, après trois ans de service militaire où il devient sergent, Marie-Catherine Rémy, fille de blanchisseuse, qui lui donnera quatre enfants. Instable et ambitieux frustré, il fait plusieurs métiers et pas moins de quinze employeurs avant de se convertir aux « affaires » : l’escroquerie.

Le film de Boutron passe sur tout cela pour se concentrer sur la fin. Ne restent des quatre gosses que deux garçons dont surtout le plus jeune, Charles, surnommé Momo, pas très fufute. L’escroquerie au mariage bat alors son plein, la guerre de 14 ayant esseulé les fiancées et les veuves, offrant un cheptel bien garni de femelles à pigeonner. Le séducteur Désiré s’en donne à cœur joie.

Un brin paranoïaque virant schizophrène, selon ces incapables de psychiatres, il profite. L’argent facile et la baise à l’œil suffisent aux mobiles. Pas besoin de psychiatriser la situation, le premier pas suffit. Dès que la donzelle commence à l’emmerder sérieusement, minaudant, cajolant ou bondieusant à plus soif, aussitôt Landru « procède » : il s’en lave les mains, attrape le chloroforme, en imbibe un large mouchoir et endort ses victimes d’une main de fer. Il n’a plus ensuite qu’à les découper avec diverses sortes de scies avant de les calciner dans la fameuse cuisinière à bois et à charbon de la villa louée à Gambais dans les Yvelines. Sauf l’odeur de camp, ni vu ni connu.

Il fait ensuite déménager à son fils niais les meubles et empoche les valeurs avec la procuration qu’il a soigneusement fait signer aux crédules qui ont du bien. Il les persuade, en bon futur mari, de les faire fructifier. Une seule est vraiment amoureuse et ne croira jamais qu’il soit un assassin. Le film joue sur cet amour et en fait une belle histoire. Patrick Timsit en Landru barbu, impassible et aux lèvres gourmandes, est excellent dans ce rôle de manipulateur libidineux avide d’argent.

Mais pourquoi incriminer toujours les hommes ? Les femmes ont leurs hystéries propres et « consentent » bien plus que les féministes ne veulent le faire croire. En témoignent ces quelques 800 demandes en mariage une fois le procès terminé – pour onze meurtres avérés ! L’hybristophilie est un vice courant chez la gent femelle., semble-t-il. Être sexuellement attiré par un criminel pour viol et meurtre est-il « normal » ?

Confondu en 1918 par deux amies de victimes qui s’inquiétaient de ne pas les revoir et arrêté en 1919 à l’issue d’une enquête menée par l’inspecteur Belin, Désiré Landru est condamné à la peine de mort en 1920 et guillotiné en 1922. Sa grâce sera évidemment refusée par le président Millerand (avec deux L et pas deux T).

Le film reprend avec verve l’ironie de Landru au procès et les bons mots plus ou moins avérés ou apocryphes qu’on lui prête. « Vous parlez toujours de ma tête, Monsieur l’avocat général. Je regrette de n’en avoir pas plusieurs à vous offrir ! ». Il reprend aussi la minutie de comptable de Landru sur son fameux petit carnet noir où il note toutes ses dépenses comme un aller et retour pour lui et un aller simple pour sa victime lorsqu’il la conduit au foyer où elle deviendra cendres.

Un bon moment sur des crimes abominables, bien joué par les acteurs.

DVD Landru, Pierre Boutron, 2015, avec Patrick Timsit, Julie Delarme, Catherine Arditi, François Caron, Danièle Lebrun, TF1 vidéo 2005, 1h40, €7.15

Livres et films sur Désiré Landru

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John Le Carré, Le tailleur de Panama

Harry Pendel, juif irlandais, s’est installé au Panama grâce à l’oncle Benny. Il a fondé une société d’habilleur à façon, Pendel & Braithwaite tailleurs près la royauté, anciennement à Savile Row, la rue chic de Londres, où l’excellent maître Braithwaite l’a formé à la coupe, au goût et aux mesures. La meilleure société de Panama, politiciens, nouveaux riches et militaires, viennent s’y fournir et échangent quelques informations entre-soi durant l’essayage.

C’est ce qui intéresse un diplomate hors cadre anglais, Andrew Osnard, mystérieusement envoyé par une officine proche du pouvoir conservateur mais en marge des services. L’intérêt de Panama est son évasion fiscale mais aussi son canal. Le président Clinton a promis de rendre pour 1999 aux Panaméens la zone de 10 miles de large cédée par traité perpétuel en 1903. Ce qui ne fait pas les affaires des conservateurs républicains des Etats-Unis, notamment de certains de leurs généraux.

Les Anglais, lassés de l’Union européenne qui les rabaisse au niveau d’un pays moyen alors qu’ils ont connu l’empire, veulent renouer avec le grand large. Quoi de mieux que les barbouzeries conjointes avec ces patauds de Yankees qui ont un gros bâton mais un petit cervelet, une armée puissante et déjà sur place mais aucun analyste compétent sur les conséquences de la rétrocession du canal. Ainsi les Rosbifs veulent se faire aussi gros que le bœuf et niquer ainsi les Grenouilles, trop subtiles. C’est ce qu’ils croient.

Andy Osnard est un jeune homme séduisant, un peu replet, grand baiseur devant l’Eternel après être pourtant passé entre les mains expertes des surveillants et camarades excités du collège d’Eton. Il en a d’ailleurs été exclu pour « comportement vénérien » (pas adonisien). Il voit en Pendel le parfait indic, une « source » de premier ordre sur les dessous politiques et géopolitiques du Panama.

Mais Pendel est un menteur, un escroc qui enjolive la réalité pour se poser socialement. Il a épousé la fille d’un ingénieur américain du canal et s’est forgé le beau rôle d’apprenti, disciple puis associé du prestigieux Braithwaite… qui n’a jamais existé, pas plus que la prestigieuse boutique de Savile Row. Il s’agissait plus prosaïquement du vieil oncle Benny, juif de l’East End dans son entrepôt qui a soudoyé Harry adolescent pour qu’il y mette le feu afin d’être remboursé d’une collection ratée par ses assurances. Mais le garçon, figé après l’acte, s’est fait prendre et a passé des années en prison pour mineurs. Il y a fait la connaissance de Mickie Abraxas, play-boy du Panama, régulièrement violé par les malfrats parce que trop jeune et beau gosse. Mickie est devenu son seul ami.

Comme il est riche et introduit, plutôt porté à récuser la dictature qui l’a fait foutre en prison au sens littéral, il soutien moralement « les étudiants » et les manifestations. Bien qu’il n’y en ait plus au Panama après Noriega, l’opposition est « souterraine » selon Pendel, et ne demande qu’à s’enflammer.

Cette belle histoire enchante Osnard et ses patrons occultes de Londres, dont un industriel de l’armement qui finance et un gras patron de presse à scandale qui manipule. Ces gens-là veulent un prétexte pour « intervenir » et sauver le canal de la mainmise japonaise ou chinoise potentielle sur cette voie cruciale du commerce maritime mondial. Pendel est recruté parce qu’il a été ruiné par bêtise, incité à acheter une ferme rizicole par son banquier panaméen avec la dot de sa femme, puis béat de s’apercevoir que l’eau a été détournée par la ferme voisine… qui appartient au banquier. Il a besoin d’argent et sert à Osnard et à ses patrons quémandeurs un complot asiatique secret coupé sur mesure selon lequel un canal nouveau serait en projet qui dévaloriserait l’ancien. Osnard a de l’argent pour rémunérer les sources et Pendel les cumule… pour lui-même, inventant des personnages, faisant jouer à son épouse un rôle qu’elle n’a pas. Osnard se sert d’ailleurs aussi.

Tout le roman, sombrant parfois dans le délire des phrases, est une satire humoristique du monde de l’ombre. Nul ne sait plus qui manipule qui, qui profite de qui, qui sait quoi de façon certaine. Pendel, en bon tailleur juif, sert l’histoire qu’il veut entendre à Osnard, jeune ambitieux du renseignement pressé par son patron écossais peu futé, lui-même poussé à « trouver » quoi qu’il en coûte l’étincelle qui permettra d’armer, d’informer et de dominer – pour le plus grand profit des entreprises concernées.

Bien sûr, le mensonge ne peut perdurer sans qu’un grain de sable ne vienne mettre par terre tout l’échafaudage des sources imaginaires et des informations amplifiées et déformées, voire inventées. L’épouse de Pendel s’en aperçoit la première lorsqu’elle croit que son mari voit une maitresse durant ses absences en soirées de plus en plus répétées ; Osnard s’en aperçoit ensuite lorsque ladite épouse vient lui rendre visite ivre, nue sous sa robe décolletée, pour accuser Pendel de la tromper et d’inventer des révélations ; l’ambassadeur s’en aperçoit lorsqu’il doit recevoir le patron d’Osnard, en grand secret, avec ses lingots d’or au noir. Mais la sauce prend par le suicide du héros pressenti – et l’intervention armée est déclenchée, satisfaisant l’orgueil patriotard anglais, le lobby de l’armement américain, la presse tabloïd de Londres.

C’est un peu long mais on y croit. Les personnages sont saisis dans leur jus, tous escrocs parce que la vie ne les a jamais bien servis. Osnard apparaît comme le plus sympathique, en marge, débrouillard. Pendel s’enferre en revanche dans ses mensonges auxquels il a le tort de finir par croire : par conformisme, pour donner la réponse qui fait plaisir. Le style regorge de piques ironiques sur la société anglaise comme « les crétins du parti conservateur, impérialistes, eurosceptiques, racistes, pan-xénophobes et ignares infantiles » p.346 – qui sévissent plus que jamais dans le Brexit – ou le « prof de sciences à l’école primaire qui, après l’avoir violemment flagellé, avait suggéré qu’ils se réconcilient en ôtant leurs vêtements » p.238.

John Le Carré, Le tailleur de Panama, 1996, Points 2018, 456 pages, €8.30 e-book Kindle €7.99

DVD Le tailleur de Panama, John Boorman, 2001, avec Pierce Brosnan, Geoffrey Rush, Jamie Lee Curtis, Leonor Varela, Brendan Gleeson, Daniel Radcliffe (10 ans), 1h49, 14.50 blu-ray €36.54

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L’Antre de la folie de John Carpenter

La fin du monde vue par John Carpenter est à la fois très américaine et très horrifique. Les pouvoirs d’un écrivain vont-ils jusqu’à faire croire à sa fiction comme d’une réalité ? Stephen King était alors à son acmé et ses livres, devenus des films, faisaient croire à une « autre » réalité, une « vérité alternative » comme dira plus tard le macho à mèche platine. Des monstres existent, qui dominent le monde (ou le voudraient bien), lâchés par « le diable » biblique, éternel opposant au Bien. Le Complot est partout et, comme dans H.P. Lovecraft, le mort saisit le vif pour le faire s’entretuer.

John Trent est rationnel (Sam Neill). Enquêteur indépendant pour les assurances, il a du métier pour traquer les fraudeurs et dénicher les arnaques. Lorsqu’un autre assureur veut l’engager au nom de l’éditeur Arcane pour tout savoir de la disparition de l’auteur à succès Sutter Cane, dont les livres d’horreur s’arrachent, il est pris à partie dans le café par un dément armé d’une hache (comme dans Shining). Il se révélera comme l’agent littéraire de Sutter Cane, contaminé par son auteur. L’éditeur (Charlton Heston), qui attend le dernier manuscrit de Cane et a déjà vendu les droits pour un film, engage John Trent pour le retrouver. Il lui joint son assistante, une executive nymphowomane (Julie Carmen) plutôt cynique. Tous deux doivent rechercher la ville de Hobb’s End où Sutter Cane situe ses romans.

Trent est un incurable sceptique, il ne croit pas à une « vraie » disparition mais à un coup de pub. Rien de tel que de s’évanouir sans donner de nouvelles, comme Agatha Christie en son temps, pour faire parler de soi et revenir en triomphe. Le général de Gaulle l’a réussi en 1968. Mais Styles lui affirme que les lecteurs de romans de Cane sont atteints psychologiquement, il n’a qu’à lui-même essayer. De fait, Trent est sujet à des hallucinations répétitives pendant qu’il lit les romans d’horreur de Cane, genre qu’il n’a jamais abordé ni aimé. Il voit un flic tabasser une raclure dans une ruelle se transformer en zombie sanglant, ou même s’asseoir à ses côtés sur le canapé.

Mais, comme il réfléchit par lui-même au lieu de se laisser influencer, John Trent découvre que les dessins des couvertures des livres, découpés, composent en puzzle les contours du New-Hampshire (région favorite de Stephen King pour ses romans). La ville de Hobb’s End, non répertoriée sur les cartes ni même au service postal, pourrait s’y trouver. Rien de mieux, pour « toucher » la réalité, que de s’y rendre. C’est un long chemin et le couple de travail doit rouler de nuit. Or c’est la nuit que les cauchemars rôdent. Un gamin en vélo qu’un carton dans les rayons fait vibrer, un vieux qui se jette sur la voiture puis repart comme si de rien n’était, un tunnel interminable qui ne dure que trente mètres.

Au matin, c’est Hobb’s End. Ils sont arrivés et la ville inconnue est déserte. Dans l’hôtel cité dans les romans de Cane, ils prennent chacun une chambre. La tenancière est une petite vieille qui repousse du pied quelque chose sous le comptoir, le spectateur verra bientôt quoi. Un étrange tableau voit ses personnages changer dès qu’on tourne la tête. La réalité se distord subtilement comme s’il existait un « autre monde possible ». En pire, un indicible comme chez Lovecraft.

L’église de la ville a des clochers en bulbe, comme les églises orthodoxes, ce qui n’apparaît pas très catholique : l’orthodoxie russe n’a-t-elle pas accouché du communisme soviétique ? Lorsqu’ils s’y rendent, un phénomène étrange se produit : une bande d’enfants fuit dans la campagne. Des pick-ups emplis d’adultes armés se présentent à la porte de l’église. Un commerçant somme la créature à l’intérieur de lui rendre son Johnny, un petit blond à la Stephen King, mais les portes s’ouvrent et se referment et le gamin impassible est aspiré à l’intérieur. Des rottweilers sortent de nulle part et attaquent les adultes, qui s’enfuient en désordre. Ici le Mal se répand et commence par les enfants, non encore civilisés par l’église.

Plus tard, Linda Styles peut rencontrer Sutter Cane (Jürgen Prochnow) dans la sacristie fermée d’une porte en bois, après une série de croix à l’envers. Il met la dernière patte à son dernier roman, intitulé L’Antre de la folie. En l’obligeant à lire la dernière page, il la rend folle, comme le lecteur moyen. Si la disparition était à l’origine un coup de pub, l’auteur a réussi à distordre la réalité pour la rendre vraie. Il suffit d’y croire. Désormais elle et John sont dans le monde à l’envers, celui de Cane, qui réveille des monstres assoupis dans les profondeurs de la terre (ou de la psyché). Ce sera la fin de l’humanité, peu digne de subsister en raison de sa propension à la tuerie. Cane dira même à Trent qu’il est un personnage inventé de ses romans, un avatar qui n’a aucune autre réalité que celle qu’il lui donne. Il se prend pour Dieu, le dieu du Mal, et se prépare à lâcher ses légions sur le monde.

Linda ne peut revenir au monde réel car elle « sait » pour avoir lu, comme Eve a mangé le fruit. John y revient en étant poursuivi par des monstres lovecraftiens et se retrouve au carrefour de deux routes de campagne. Un gamin à la Stephen King – 13 ans, blond, en vélo et livreur de journaux – lui apprend où il se trouve. De retour à New York, l’enquêteur rend compte de sa mission à l’éditeur et lui dit avoir brûlé le manuscrit qui lui a été confié par Linda sur ordre de Cane. Mais, distorsion du réel, le manuscrit a bien été livré un mois avant, par Trent lui-même, il est dans toutes les librairies et le film sort en salles.

Effondré, John Trent est interné comme fou après avoir massacré à coup de hache un jeune qui sortait d’une librairie avec un roman d’horreur de Sutter Cane. « Vous aimez ? – Beaucoup. – Alors vous savez comme cela doit finir » – et il le tue. Son histoire est racontée à son psychiatre, le docteur Wrenn (David Warner) – ce qui fait le début du film. Le psy juge à la fin du film qu’il s’agit d’une hallucination mais sort de la cellule capitonnée avec un doute. De fait, Trent s’éveille le lendemain aux bruits d’une jacquerie à la Trump, la foule des fans se ruant sur les institutions à coup de battes de baseball et de haches pour démolir « le système » et traquer les tenant du Complot pseudo maléfique. La radio annonce que le monde est envahi de lecteurs mutants qui massacrent et s’entretuent tandis que des monstres sortent de l’enfer – ou de l’espace.

Dans un cinéma désert, qui passe L’Antre de la folie tiré du roman, John Trent assis avec un gigantesque seau de pop-corn dans les mains (la Malbouffe par excellence du Système), rit de se voir à l’écran dans les aventures qu’il vient de vivre. La fausse réalité du cinéma n’est pas reconnue par lui comme vraie, il fait partie des rares non contaminés de l’espèce humaine.

Ce qui rend le film « culte » aujourd’hui est qu’il a prédit la tendance à croire plutôt qu’à voir, la folie complotiste et l’invasion du Capitole par des hordes de trumpistes convaincus de combattre le Mal déguisés en chamanes barbares. Eux qui réveillent les démons de la discorde et de la pulsion de mort, l’envers du Beau, du Vrai, du Bien que les chrétiens non superstitieux ont repris des Grecs.

DVD L’Antre de la folie (In the Mouth of Madness), John Carpenter, 1995, avec ‎ Sam Neill, Jürgen Prochnow, David Warner, John Glover, Julie Carmen, Metropolitan video 2007, 1h31, €9.99 blu-ray €10.00

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