Livres

Elizabeth Peters, Le maître d’Anubis

Inutile de lire dans l’ordre les opus de la série Peabody, les événements sont resitués à chaque fois. Les histoires se passent à la toute fin du XIXe siècle lorsque les Anglais, impériaux et maîtres du monde, occupent l’Egypte et laissent leurs archéologues fouiller pour trouver de beaux objets. Le professeur Radcliffe Emerson et son épouse Amelia Peabody sont en avance sur leur temps puisqu’ils cherchent moins les objets que leur contexte pour comprendre enfin la vie des Egyptiens de l’antiquité à travers les millénaires. Chaque année ils partent six mois en expédition pour revenir se ressourcer dans la verte Albion le reste du temps, sacrifier aux mondanités des relations, éduquer leur fils Walter dit Ramsès ainsi que la sœur adoptée d’un précédent voyage Nefret, fille d’un lord disparu dans l’oasis secrète.

L’expédition de l’année a lieu à Amarna, ville neuve du pharaon Akhenaton, dans laquelle serait enterrée Néfertiti sa reine. Peabody trouve bien un oushebti à l’effigie de Néfertiti pour la servir dans l’autre monde, mais l’expédition est surtout un leurre. L’ennemi juré du couple, Sethos, tente par tous les moyens de connaître l’emplacement de cette fameuse oasis cachée dans les confins du désert sud égyptien afin de piller ses trésors. Il veut pour cela la carte sommaire dessinée par Forth, le père de Nefret, avant de disparaître. Il devine que les Emerson l’ont trouvée et que Nefret en vient. Ce pourquoi il cherche à enlever Peabody pour faire parler Emerson, puis Emerson pour le droguer et le faire révéler les secrets, dans le même temps qu’il tente de découvrir la cache de la carte originale qui devrait être restée dans le Kent, et cherche à faire enlever Ramsès. Dans la lutte, Emerson perd la mémoire et Peabody, qui finit par le délivrer avec l’aide d’Abdullah le fidèle contremaître des fouilles et du riche américain Cyrus qu’elle n’a pas revue depuis des années, prend les choses en main. Elle garde toujours avec elle son ombrelle en acier trempé, fabriquée selon ses désirs, une arme redoutable.

Amarna, idéalement située pas trop loin du Caire mais désertique à souhait pour voir qui entre et qui sort, est le piège rêvé pour faire venir l’ennemi et le forcer à se découvrir. Sauf que rien ne se passe jamais comme prévu et que l’ennemi est peut-être double… ou déjà dans la place. Dans le même temps, les lettres de Ramsès informent les parents de ce qui se passe en Angleterre. La mère feint de se scandaliser de la précocité, de l’audace et de l’imagination de son fils de 11 ans alors que le lecteur un peu avisé des enfants est ravi des initiatives et du tempérament du gamin. Il cumule les qualités et les défauts de ses deux parents, ce qui le rend redoutable et impressionnant. Il va jusqu’à lâcher un lion (apprivoisé par lui) dans le parc pour garder les abords de la demeure dans laquelle des bandits cherchent à s’introduire ; il se bat avec Nefret contre une tentative d’enlèvement sur sa personne ; il invente avec sa tante et sa gouvernante un piège machiavélique pour faire découvrir la fameuse carte par une espionne introduite dans la maison et faire ainsi cesser momentanément les attaques – car il va sans dire que la carte ainsi « volée » est fausse. Le ton ampoulé et un brin verbeux de ses lettres est un trait d’humour de l’autrice qui ajoute au plaisir. Le lecteur (et peut-être aussi la lectrice) serait heureux de rencontrer ce surdoué qui n’a pas froid aux yeux s’il existait ailleurs que sur le papier.

Le titre français fait référence à Anubis, qui est un gros chat égyptien confié par une connaissance peu recommandable mais qui cherche à s’amender alors qu’il doit se déplacer à Damas. Emerson qui, comme son fils Ramsès, a l’oreille des animaux, est vite adopté par le félin qui le suit partout et se transporte lors des longues distances sur son épaule. Le titre anglais fait référence plutôt à un conte égyptien traduit par Peabody, qui dit comment un prince soit surmonter les épreuves de trois animaux pour conquérir la princesse. Et c’est bien ce qui va se passer pour Emerson et elle-même. Le redoutable Sethos, à moins qu’il ne s’agisse du rusé autre ennemi inconnu, va s’efforcer de tuer l’un ou l’autre pour assouvir sa vengeance et faire parler le survivant quel qu’il soit.

Aventure et archéologie plus histoires de couple font un mélange détonnant, très agréable à suivre bien que parfois un peu échevelé étant donné les caractères de chacun. Emerson est fonceur mais diablement intelligent ; Peabody dévouée mais absurdement obstinée ; Ramsès cumule tous les critères du sale gamin adorable. Qui accepte ainsi ces personnalités hors des normes, comme c’est mon cas, aime beaucoup le récit sans cesse renouvelé de leurs aventures.

Elizabeth Peters, Le maître d’Anubis (The Snake, the Crocodile and the Dog), 1992, Livre de poche 2000, 446 pages, occasion €0,97

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Qu’on nous juge chacun à part soi, dit Montaigne

Le chapitre XXXVII de ses Essais livre 1 est un hommage au « jeune Caton », dit Caton d’Utique. Partisan de Pompée par crainte de la dictature de César, qu’il avait prévue devant les sénateurs des années auparavant, il s’est suicidé de son épée une fois les partisans de Pompée vaincus. César l’aurait gracié pour sa vertu romaine mais Caton, en homme libre, a choisi la vertu. Montaigne en fait, à la suite de son maître Sénèque et du panégyrique de Cicéron, l’exemple du stoïcien.

« Je n’ai point cette erreur commune de juger d’un autre selon que je suis », déclare dès l’abord notre philosophe. C’est une vulgarité courante, d’ailleurs fort répandue sur nos réseaux sociaux où « être d’accord » compte plus que tout, au point de « cancel » tout opposition (« casse-toi, t’es pas d’ma bande ! »). « Pour me sentir engagé à une forme, je n’y oblige pas le monde, comme chacun fait », dit encore Montaigne. Il faut dire qu’ l’intolérance de son temps pour mauvaise foi (au sens littéral de qui ne croit pas pareil), atteignait des sommets. Les religions, ou plutôt les sectes de la même croyance chrétienne (catholiques et protestants), se haïssaient et se faisaient la guerre avec son cortège de massacres, de viols et de tortures, enfants compris (on connaît ça avec les « nazis » russes en Ukraine). « Pour n’être continent, je ne laisse d’avouer sincèrement la continence des Feuillants et des Capucins, et de bien trouver l’air de leur train », conclut ironiquement Montaigne. Les Feuillants sont des moines cisterciens tandis que les Capucins (portant capuche) sont franciscains ermites et prêcheurs itinérants. Les deux ordres font vœu d’austérité et marchent pieds nus en sandales. Chacun ses goûts, montre Montaigne, ce n’est pas le mien mais je laisse la liberté à quiconque de faire autrement que moi.

Même qui est plus vertueux car « ma faiblesse n’altère aucunement les opinions que je dois avoir de la force et de la vigueur de ceux qui le méritent ». L’homme juste ne loue pas seulement ceux qu’il peut imiter mais honore la vertu quand bien même il serait incapable de la comprendre, dit Cicéron en citation. Au moins, en ce siècle 16ème « si plombé », « c’est beaucoup pour moi d’avoir le jugement réglé », s’exclame notre philosophe. En notre siècle 21ème pas moins plombé, puisque la guerre fait rage jusqu’à nos portes civilisées à cause d’un autre dictateur qui se prend pour César sans en avoir aucune des vertus, le « jugement réglé » fait défaut à beaucoup. La propagande fait rage, tordant le vrai pour les fausses vérités à croire, jusqu’à l’absurde. Ce pourquoi il n’est pas inutile de rappeler l’exemple du jeune Caton (49 ans à sa mort quand même, mais on était « adolescent » jusqu’à 30 ans chez les Romains – il en reste quelque chose dans l’infantilisme de notre éducation issue du catholicisme aujourd’hui). « Nos jugements sont encore malades et suivent la dépravation de nos mœurs », dit encore Montaigne. Car la vertu moderne n’est que le produit induit par « le profit, la gloire, la crainte, l’accoutumance ». Nul n’est vertueux par amour de la vertu mais par hasard, constate-t-on.

C’est ce que nous appelons « déconstruire », et nous nous en vantons au nom de la « vérité » et de la « transparence », mots qui visent à placer chacun au même niveau égalitaire. « Qu’on me donne l’action la plus excellente et pure, je m’en vais y fournir vraisemblablement cinquante vicieuses intentions », s’insurge Montaigne ! Au rebours, il veut « recharger d’honneurs » les vertueux contre les médisants pour « contrer ce vice de ramener la croyance à leur portée ». Et de citer cinq poètes latins sur le jeune Caton et sa vertu, supérieure à celle de César en sa vie selon Martial, « invaincu, ayant vaincu la mort » selon Manilius, contraire au choix des dieux (du destin) selon Lucain, « l’âme inflexible » selon Horace, qui aux grands Romains « leur dicte des lois » selon Virgile.

Les poètes transmettent le mieux la vertu, selon Montaigne, plus que les historiens ou les essayistes dirait-on e nos jours. « Quiconque en discerne la beauté d’une vue ferme et rassise, il ne la voit pas, non plus que la splendeur d’un éclair ». La poésie ne séduit pas le jugement, « elle le ravit et ravage ». Le poète est un voyant. « Dès ma première enfance, dit Montaigne, la poésie a eu cela, de me transpercer et transporter ». Et d’analyser la gradation du ravissement : « premièrement une fluidité gaie et ingénieuse ; ensuite une subtilité aiguë et relevée ; enfin une force mûre et constante ». Telle est la recette des poètes – qui fait aimer la vertu, entre grandes choses.

Montaigne n’est pas poète – ce qui ne l’empêche pas d’admirer l’art et les artistes « sans juger d’un autre selon ce que je suis ».

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Pourquoi ne pas aller tout nu, demande Montaigne

Au chapitre XXXVI de ses Essais livre 1, notre philosophe périgourdin se demande pourquoi certains humains vont tout nu « comme nous disons des Indiens et des Maures » et d’autres, comme en nos contrées, s’enveloppent de multiples couches des pieds à la tête. N’est-ce pas coutume sociale plutôt que loi de nature ?

« Où que je veuille donner, il me faut forcer quelques barrière de la coutume, tant elle a soigneusement bridé toutes nos avenues », commence-t-il. En effet, ce qui se fait semble normal et même naturel – alors qu’il ne l’est pas. C’est penser en philosophe que de remettre en question l’évidence et l’habitude. « Or, tout étant exactement ailleurs de fil et d’aiguille pour maintenir son être, il est, à la vérité, incroyable que nous soyons seuls produits en état défectueux et indigent », observe Montaigne. Les plantes ont leur pétales qui se referment au froid pour la nuit, les arbres leur écorce, les animaux leur fourrure ou leurs écailles – mais l’homme ?

Il a été créé tout nu et pourrait vivre en état de nature. Mais, « comme ceux qui éteignent par artificielle lumière celle du jour, nous avons éteint nos propres moyens par les moyens empruntés ». Il est des peuples qui vivent sans vêtements sous les mêmes latitudes que les nôtres, « et puis la plus délicate partie de nous est celle qui se tient toujours découverte : les yeux, la bouche, le nez, les oreilles ; à nos paysans, comme à nos aïeux, la partie pectorale et le ventre ». Nous pourrions donc fort bien aller nus, ou quasi, comme les enfants le font volontiers si on les laisse faire, ou les adolescents pour être à l’aise ; cela témoigne de leur vigueur.

Suivent une multitude d’exemples en son temps et aux anciens temps où Montaigne démontre que des gens peu vêtus côtoient sans dommage d’autres trop vêtus. Question d’accoutumance, de style et d’habitude. « Et Platon conseille merveilleusement, pour la santé de tout le corps, de ne donner aux pieds et à la tête d’autre couverture que celle que la nature y a mise », précise-t-il. Mais c’est bien l’habitude, tout comme la coutume sociale, qui nous fait nous vêtir. « Comme je ne puis souffrir d’aller déboutonné et détaché, les laboureurs de mon voisinage se sentiraient entravés de l’être », observe Michel Eyquem de Montaigne.

Reste que le froid extrême, qui fait geler le vin en bouteilles au point que les soldats étaient servis par morceaux et non par litres lors de la campagne du Luxembourg de Martin du Bellay, handicape les armées. « Les Romains souffrirent grand désavantage au combat qu’ils eurent contre les Carthaginois près de Plaisance », note Montaigne. Hannibal avait fait allumer des feux pour réchauffer ses troupes et donner de l’huile pour que les hommes protègent leurs membres contre le vent gelé, alors que les Romains étaient tout roidis. Même Alexandre (le grand) « vit une nation en laquelle on enterre les arbres fruitiers en hiver, pour les défendre de la gelée », note Montaigne.

Le philosophe périgourdin, en observant les us et coutumes des hommes autour de lui et dans l’histoire, prouve que la tempérance et le juste milieu est pour lui la voie de la vérité. On peut aller tout nu, mais pas partout ni en toute saison ; la coutume exagère la vêture et en fait le plus souvent une parure sociale ou une pruderie religieuse déplacée plus qu’utilitaire, comme en témoignent les paysans face aux bourgeois, au clergé et aux nobles tels que lui ; la simplicité doit cependant demeurer la règle puisque Dieu et la nature nous ont fourni de quoi survivre tel que nous naissons. S’endurcir est aussi requis pour ne pas s’encroûter, en témoigne Platon.

En bref, le nu est naturel mais le vêtement pas toujours superflu. A chacun de doser ce qu’il faut, sans crainte de transgresser une quelconque règle de nature. Seule la société se montre audacieuse ou prude, vigoureuse ou frileuse : rien de naturel dans ses édits et arrêtés. Au contraire, à société déclinante la peur et le repli en vêtements, avec les interdits ; à société jeune et optimiste le dévoilement et la nudité sportive et vitale.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne,Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Bruno Sibona, Le tambour cheval

Rêves, désirs, fantasmes, frustrations – ce sont divers « voyages chamaniques » que couche sur le papier l’auteur en quelques dizaines de pages. Il voyage pour « se chercher » et, comme il n’est pas dans ce monde-ci à l’en croire, mélangeant les langues et ne supportant pas la solitude, il explore le monde d’en haut et le monde d’en bas.

Il utilise comme médiums des bêtes qu’il voit ou des souvenirs qu’il a, comme ces cloportes qui courent sur le carrelage, ce grand sorcier noir d’un album d’enfance ou cette femme-serpent vaguement sirène qui lui évoque la femme nue sur un cheval noir qui chevauche à cru en frottant ses cuisses fermes.

Le texte est somptueusement écrit et ponctué de précisions quasi entomologiques sur des sujets divers : le ludion (avec mode d’emploi pour en fabriquer un), le grand vautour, une cascade en Irlande.

Une exploration littéraire terminée par un poème qui mérite d’être lue.

Bruno Sibona, Le tambour cheval, 2022, PhB éditions, 55 pages, €10.00

Les autres œuvres de Bruno Sibona chroniquées sur ce blog

Les œuvres de Bruno Sibona disponibles sur Amazon

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Tenir registre, conseille Montaigne

Dans le chapitre XXXV de ses Essais livre 1 intitulé « D’un défaut de nos polices », le philosophe remarque qu’il est bon de tenir registre des faits et besoins d’une cité comme ceux d’une maison. Et il regrette de n’avoir pas suivi son père qui l’a fait. Le « défaut » de Montaigne se doit d’être traduit aujourd’hui par manque ou lacune, tout comme les « polices » par nos administrations.

Montaigne commence par louer le bon sens de son père, « homme, pour n’être aidé que de l’expérience et du naturel, d’un jugement bien net ». Les Lumières reprendront cette idée que le bon sens (ou la raison) est la chose du monde la mieux partagée entre les humains. Animal doué de raison, animal politique, l’homme (au sens générique) sait juger des choses de façon naturelle, c’est dans sa nature.

Ainsi le père de Montaigne a-t-il eu l’idée qu’en chaque ville put être installé « certain lieu désigné, auquel ceux qui auraient besoin de quelque chose, se pussent rendre et faire enregistrer leur affaire à un officier établi pour et effet ». Il s’agit tout bonnement d’un service public, alors inexistant mais aujourd’hui multiplié : mairie, crèche, Pôle emploi, associations diverses… La relation humaine est naturelle – et politique – car l’être humain naît nu et vulnérable et ne serait rien sans les autres : ses parents, sa famille, son milieu, la cité, la nation, les alliances supranationales.

Le même père avait aussi l’idée de tenir un registre du ménage où non seulement étaient consignées les rentrées et les dépenses, mais aussi les événements de quelque importance, « jour par jour les mémoires de l’histoire de sa maison ». Une mémoire « très plaisante à voir quand le temps commence à en effacer la souvenance, et très à propos pour nous ôter souvent de peine ». C’est une sorte de journal, mais pas individuel, plutôt une chronique de la maisonnée. « Usage ancien, que je trouve bon à rafraîchir, chacun en sa chacunière », dit joliment Michel.

Lui ne l’a pas fait, par manque de raison. « Et me trouve un sot d’y avoir failli ».

Notre époque adule les archives, jusqu’aux plus immédiates comme ces textes de témoignage personnel demandés aux volontaires par certaines archives départementales durant le Covid. Les écrivains gardent jalousement la moindre paperole de leurs brouillons de manuscrits « pour la postérité » (ou pour les monnayer une fois vieux et la notoriété venue). Mais les particuliers, même les plus anonymes, peuvent tenir de tels cahiers de mémoire où noter les menus faits de leur existence et de celle de leurs proches. Cela participe à la transmission familiale, mais aussi sociale et civique. Tenir registre, c’est faire de l’histoire, même à son humble niveau. N’imitez donc pas Montaigne – et n’y faillez point.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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François Géré, La guerre psychologique

L’agression de l’Ukraine par l’autocrate du Kremlin montre combien la guerre psychologique est de nos jours l’une des composantes de la guerre tout court. Les chars et les avions, la capacité professionnelle, le renseignement sont indispensables – mais ils ne sont rien sans l’aspect psychologique sur les populations. Sur celle que l’on attaque pour la démoraliser et l’inciter à se rendre « au nom de la paix », entre « pays frères ». Sur la sienne propre pour justifier moralement la guerre, « dénazifier » un pays à demi-russophone dirigé par un Juif qui ferait peser une menace de « génocide » sur la population russe, mais aussi pour masquer les pertes humaines, tués et blessés, inhérentes à l’invasion.

François Géré, dans ce livre d‘il y a vingt-cinq ans, fait le point sur l’histoire et les concepts de la guerre psychologique. Agrégé d’histoire et docteur (d’État) en Science politique, il a enseigné à Polytechnique et aux universités de Paris III et de Marne-la-Vallée. Un manuel pas trop bien écrit mais qui se comprend aisément, maîtrisant mal les retours à la ligne et un brin verbeux mais découpé en chapitres chronologiques, il apporte des informations sourcées et précises sur ce qu’est la guerre psychologique et comment elle peut être employée. L’Internet commençait à peine lorsque le livre fut écrit mais fait déjà l’objet d’une réflexion à chaud qui n’est pas mal venue.

Trois parties : la généalogie rapide depuis le rusé Ulysse (30 pages), l’expérience française en Indochine puis en Algérie 1945-1962 (254 pages), enfin l’hypermédiatisme de la presse sur le Vietnam à la guerre en Serbie en passant par la guerre du Golfe et CNN (130 pages). L’expérience française est la plus documentée et la plus développée, ce qui est intéressant pour comprendre les effets sur le terrain d’une armée non préparée et sans valeurs définies pour tous, comme pour saisir les enjeux d’extrême-droite aujourd’hui… issus de cette période où Le Pen était engagé nationaliste et où la propagande OAS a construit les groupuscules étudiants dont sont issus les leaders actuels autour de Zemmour.

La guerre psychologique passe par l’information, cruciale, et l’analyse des déformations qui lui sont apportées. Volontairement pour l’intoxication, la désinformation étant la base de la propagande, sujet amplement développé à l’époque soviétique, ou la terreur, base de la propagande islamiste à la suite des gauchismes pro-arabes des années 1970-90. Involontairement pour la contre-propagande venue de l’adversaire qui tend à faire prendre des vessies pour des lanternes ou à affirmer avec conviction et relais naïfs d’idiots utiles des fake news, sujets amplement développés par Trump et ses avatars politiciens mais aussi par Bush fils à propos des armes de destruction massive de Saddam et par Poutine à propos des nazis juifs ukrainiens, sans parler des dénis chinois sur la « rééducation » civique en campos de travail forcé de centaines de milliers d’Ouïgours.

La contrainte sur la pensée via les émotions primaires et les instincts est un acte de guerre. L’isolé du Kremlin s’en rend compte lorsque le faible retranché dans sa capitale défie le fort devant le monde entier par des vidéos multiples et des directs avec les parlements du « monde libre » ; mais aussi lorsque les reporters de guerre occidentaux postent heure par heure des audios ou des films sur ce qu’ils voient et entendent. Poutine tombe trop facilement, par tropisme stalinien venu du KGB dans « le piège du mimétisme », faire la même chose que l’ennemi en l’accusant lui de le faire (p.316). « Ainsi s’établit une sorte de loi de la manœuvre psychologique, écrit l’auteur : lorsque les mesures passives deviennent plus importantes que les mesures actives, lorsque la défense l’emporte sur l’offensive, on doit admettre que l’on se trouve en passe de perdre la guerre psychologique » p.376. Poutine semble bien en être là après plus d’un mois de guerre sans grands résultats autres qu’un isolement mondial jamais vu et un effondrement programmé de son économie.

C’est la faiblesse de la démocratie que de laisser ouvertes les infox comme les infos ; c’est sa force d’avoir une puissance de communication diversifiée et une souplesse d’adaptation étonnante. « L’expérience française entre 1947 et 1962 montre qu’il existe toujours une tentation, y compris dans les Etats démocratiques, de la part des élites civiles ou militaires, de transformer en propagande le corpus des idées, des valeurs, des principes couramment acceptés et pratiqués par la société » p.31. Autant le système totalitaire (par exemple communiste soviétique ou chinois, mais aussi islamiste ou fasciste) impose l’idéologie unique du parti dirigeant entre autres par l’armée – autant le système libéral met l’armée de côté pour la défense des valeurs, elles librement débattues et sanctionnées dans les urnes. La guerre psychologique, en démocratie, est à usage externe ; en autocratie, à usage interne autant qu’externe, abolissant toute « politique » dans le diktat. Ce pourquoi Poutine comme Xi emprisonnent leurs opposants, voire les font tuer, et font voter par un parlement à leur botte une série de lois pour justifier la restriction et la censure. L’expérience du 5ème Bureau en Algérie française fut un échec justement parce qu’il confondait pacification et libre consentement et prêtait aux militaires le pouvoir de fixer une direction qui ne pouvait être que politique (et qui manquait cruellement). En Algérie, « l’armée française deviendrait-elle une sorte d’Armée populaire de libération à la chinoise ? » s’interroge l’auteur avec quelque malice. Comment peut-on « libérer » des résistants patriotes ? Les Américains en Afghanistan et en Irak ne l’avaient pas encore compris, minimisant selon l’auteur l’expérience française d’Indochine et d’Algérie, entachée du péché originel de « colonialisme ». Mais qu’ont-ils fait d’autre, les conservateurs bushistes, que tenter de coloniser les esprits, les élites et l’économie ?

De l’expérience française sort un ouvrage, Les valeurs fondamentales du patriotisme français, qui fait encore référence pour « l’identité française ». Elle reste plus ou moins fantasmée par les « souverainistes » d’aujourd’hui, car essentialisée alors qu’elle change dans l’histoire. En 1956 l’armée française s’interroge sur son rôle, ses valeurs et ses ennemis et le général Chassin écrit dans la Revue de Défense nationale un article intitulé « Vers un encerclement de l’Occident » – thème qui ressurgit aujourd’hui des sables, le grand remplacement étant l’islamisme (fondu et confondu avec l’islam) plutôt que le communisme, reconverti en divers nationalismes. Mais à l’époque déjà, note l’auteur, « comme adversaires ne sont retenus que la Russie et le communisme, le monde arabe panislamique, enfin la Chine » – avec deux incidentes : les États-Unis qui poursuivent leurs propres intérêts et le Marché commun qui risque « de développer dans notre pays l’influence étrangère comme de provoquer des difficultés sociales » p.269. Pas un mot à changer à ce diagnostic, selon les extrêmes-droites d’aujourd’hui. Le Français « de souche » aurait toujours l’islam ethnique autant que culturel, le Chinois impérialiste comme l’Américain, et le Russe archaïquement conservateur menaçant la démocratie et la modernité pour les uns, rempart contre la décadence et le métissage pour les autres.

Plus pratique est la description de l’action psychologique à l’égard de son propre camp et envers l’adversaire (pages 203 à 224). Pour les siens, il importe de soutenir le moral, d’instruire les hommes et de former les cadres, de disposer d’outils adéquats et d’une organisation qui définit qui fait quoi. Pour les autres, il faut savoir ce qu’on dit et à qui, pour cela établir le contact, organiser et enseigner, affirmer la positivité de son camp et user des procédés adéquats. La torture, par exemple, largement discutée en son temps en Algérie, apparaît comme très peu efficace sauf pour obtenir un renseignement précis. « De fait, la torture comme acte de violence physique est l’antithèse des mécanismes psychiques que l’expert en action psychologique cherche à faire jouer », note l’auteur p.235. Pratiquée assez couramment par les armées en campagne, par les Français en Algérie comme par les Américains en Irak, les Chinois au Tibet et au Xinjiang, et par les Russes en Ukraine, elle apparaît plus comme une vengeance qui révèle la faiblesse de ceux qui la pratiquent.

Pour l’auteur en 1997, la guerre du Golfe représente le plus grand succès à cette date de la guerre psychologique, compte tenu de l’hypermédiatisme. La guerre a été légitime par l’ONU et le Congrès, avec des buts précis (libérer le Koweit), la communication maîtrisée, et n’a duré que le temps nécessaire à la mission. Pas d’occupation comme ce sera le cas en Afghanistan après les attentats de septembre 2001, ni en Irak, après la tentative d’assassinat de George Bush par Saddam Hussein et son bluff sur les « armes de destruction massive » (qu’il n’avait que chimiques). Occupation qui refera les mêmes erreurs que les Français en Indochine, puis en Algérie : on ne transforme pas par la psychologie les gens comme par décret.

Les moyens d’informations sont désormais multipliés par le net, les smartphones, les caméras embarquées – et la guerre devient de plus en plus psychologique ! Un ouvrage fondamental de la Bibliothèque stratégique des éditions Economica, qui fait encore référence aujourd’hui auprès des étudiants en Science politique comme des militaires.

François Géré, La guerre psychologique, 1997, Economica/Institut de stratégie comparée EPHE IV Sorbonne, 423 pages, occasion €99,93 e-book Kindle €8,99

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Christian Jacq, La pierre de lumière 2 La femme sage

La suite des aventures des artisans d’élite de la Place de Vérité entre vallée des rois et vallée des reines à Thèbes, en Égypte antique. L’ambitieux général Méhy, gouverneur militaire et trésorier de Haute-Egypte poursuit son ascension, aidé de son épouse lascive et sadique Serkéta, qui aime assassiner les indics une fois leur mission accomplie. Méhy, poussé par le savant Daktair qui prépare pour lui de nouvelles armes plus puissantes, voudrait bien voler la pierre de lumière, cet objet mystérieux du village interdit des artisans, sorti dans les grandes occasion pour sanctifier de vie les tombeaux et les temples.

Un traître parmi les artisans le renseigne, les chefs du village s’en rendent compte mais il reste insaisissable. Il communique par lettres codées via sa femme lorsqu’elle part au marché, avec substitution de paniers comme dans les films d’espionnage. Le chef de la police Sobek, qui protège la cité interdite sur ordre direct du pharaon, a beau multiplier les espions et faire suivre tout artisan qui sort, il ne découvre rien. Deux sont tour à tour soupçonnés, mais blanchis. Nefer le Silencieux est accusé pour déstabiliser son pouvoir sur son équipe, mais en vain. Paneb l’Ardent son garde du corps et ami, désormais père d’un gamin robuste qui lui ressemble, est accusé de vol pour affaiblir sa protection, mais à tort. Entre le scribe de la Tombe et la Femme sage, l’équipe est bien tenue et protégée des maladies comme des mauvais sorts. Méhy se heurte à un mur.

Ce tome deux se passe sous le règne du nouveau pharaon Merenptah, après la mort de Ramsès le grand. Lorsqu’il meurt à son tour en fin de volume, son tombeau est prêt, creusé et décoré à marche forcée par les travailleurs artisans, ce qui permet à Paneb, désormais la trentaine, de parfaire son art et d’égaler son maître peintre Cheb, qui perd la vue. Un nouveau pharaon va monter sur le trône, peut-être le fils de Merenptah, Sethi II, mais il est contesté par son propre fils Amenmnès, la vingtaine dévorée d’ambition. Méhy l’encourage, tout en assurant de sa fidélité le pharaon. Deux fers au feu sont le bon moyen d’être toujours du bon côté lorsque penche la balance.

Paneb s’occupe d’enseigner tout ce qu’il sait à son fils Aperti, tout d’abord à se battre, mais pas seulement ; il doit aussi exercer son esprit par les hiéroglyphes et les calculs, tout en affinant sa main par de menus travaux. « A six ans, Aperti avait déjà la stature d’un adolescent », écrit avec quelque exagération l’auteur au chapitre 67. Il aime à faire de son héros Paneb et de son rejeton des surhommes bourrés d’énergie et de libido. Paneb n’a-t-il pas assommé une centaine de Libyens venus attaquer l’Égypte alors qu’il était allé à Memphis pour être initié aux proportions des pyramides ?

Ce second tome est à mes yeux meilleur que le premier car inscrit dans la cité interdite, lieu clos où la secte des artisans d’élite déploie son art, protégée du monde autant que faire se peut. Une sorte de franc-maçonnerie avant la lettre qu’affectionne l’auteur.

Christian Jacq, La pierre de lumière 2 La femme sage, 2000, Pocket 2002, 480 pages, €7,95

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Lian Hearn, Le clan des Otori 3 – La clarté de la lune

Le troisième tome de la saga, chroniquée ici pour les deux premiers tomes.

Nous avions laissé Takeo passer l’hiver au monastère de Terayama, entre le moine guerrier qui l’entraîne et le moine amant qui lui est fidèle. Dès le printemps en germe, Kaede qui n’y tient plus se déplace au monastère pour y retrouver celui qu’elle aime depuis qu’elle l’a vu aux côtés de sire Shigeru Otori. Les deux se retrouvent, s’aiment fiévreusement, se marient. Sans autorisation des seigneurs, ce qui est plutôt léger ; sans tenir compte des conseils des autres, ce qui est désinvolture. Cette précipitation adolescente va précipiter le drame.

Les oncles Otori, qui contestent désormais l’adoption de Takeo et veulent sa mort, tout comme la Tribu qui l’a condamné pour trahison aux ordres reçus et pour ne pas avoir rapporté les registres sur elle tenus par Shigeru, surveillent le monastère et n’attendent qu’une occasion pour fondre sur Takeo et le tuer. Ils lui envoient par messagers la tête de son professeur de Hagi, vieux fidèle de Shigeru, en signe d’hostilité. Les messagers sont tous tués par les paysans qui font allégeance à Otori Takeo.

Mais celui-ci doit fuir par la montagne, encore enneigée et mal gardée, avec son épouse et les guerriers qu’il a pu rassembler en une année, soit un peu plus de mille. Makoto le moine amoureux l’accompagne, ainsi que Jiro, jeune fils de fermier qui veut devenir guerrier. Il sera occis d’une flèche destinée à Takeo, lancée par un Kurita de la Tribu qui cherche à accomplir sa mission de tuer et que Takeo tuera. Le Japon médiéval est impitoyable et seuls les plus forts survivent.

Après diverses péripéties dont un fleuve en crue, un pont provisoire édifié par les parias menés par Jo-An, un Invisible comme Takeo lorsqu’il était encore enfant dans son village de montagne, une bagarre avec des bandits, le couple retrouve Shirakawa, les terres de Kaede, et Maruyama, celles dont elle a héritée de dame Naomi. Takeo prend sous son aile le jeune Sugita Hiroshi de 11 ans, fils de guerrier, intelligent et bien formé par son père, tué aux bornes du domaine, qui lui jure allégeance. L’été se passe à remettre en ordre la maison et les terres.

Mais Takeo, toujours instable et fonceur, désire recouvrer son fief de Hagi et punir ses oncles de la mort de son père adoptif Shigeru. Il veut pour cela investir la ville par la mer, via les bateaux des pirates menés par son ami d’adolescence Terada Fumio, fils du chef. Il se rend donc sur la côte avec Makoto mais en laissant Kaede et Hiroshi. Fatale erreur ! Le seigneur de la cour Fujiwara, qui la veut dans sa collection de beaux objets, s’est « fiancée » officiellement avec elle avant qu’elle ne parte rejoindre Takeo au monastère et revendique ses droits au mariage, en accord avec les seigneurs, dont Araï, devenu prépondérant grâce à la guerre. Il l’invite à lui rendre visite, ce qui est plus un ordre qu’une prière, et l’emprisonne ; son escorte est tuée, sauf Hiroshi qu’un cheval capricieux emballé fait réussir à s’enfuir.

Fujiwara se mariera officiellement avec Kaede la semaine d’après. C’est dès lors une vie de recluse qui attend la jeune femme, sans distraction ni sexe puisque Fujiwara est pédé et préfère nettement l’acteur adolescent Mamoru. Par mépris pour son amour envers Takeo, qu’il souhaite voir mort, Fujiwara offre en cadeau de mariage un godemiché de bois à Kaede dans un joli coffret. L’autrice insiste sur les femmes comme objets de troc ou d’alliance, obéissantes par la force et sans personnalité car sans éducation. Kaede fait justement exception, ce pourquoi elle est jugée « dangereuse » et que les seigneurs l’isolent pour la neutraliser.

De retour de mission, Takeo se précipite chez Fujiwara mais est arrêté par une double armée, celle du sire et celle d’Araï, qui ne lui a pas pardonné sa disparition avec la Tribu lorsqu’il a voulu le récompenser après la mort d’Iida. Les soldats Otori, bien formés, sont trop peu nombreux pour vaincre et Takeo ordonne le repli à marche forcée vers la côte, où il compte se réfugier sur l’île des pirates, Oshima. Mais les éléments s’en mêlent, un typhon empêche les bateaux de sortir et l’armée d’Araï approche. Takeo doit se rendre, il sauvera ainsi la vie de ses hommes s’ils transfèrent leur allégeance de sa personne à celle d’Araï.

Celui-ci joue la colère face aux siens, puis négocie en privé. Il gracie Takeo à condition que celui-ci l’aide à vaincre ses oncles Otori et à prendre la ville de Hagi entre deux bras du fleuve et la mer, réputée imprenable. Takeo lui dévoile son plan d’approche par la terre et par la mer, ce qui séduit le guerrier. Les deux se mettent donc en route pour préparer le coup de main. Pas question de récupérer Kaede mais sa jeune sœur Hani lui est offerte par Araï. Elle n’a encore que 10 ans et pas question de la baiser à cet âge, encore que les Japonais médiévaux ne devaient pas s’en priver, mais l’autrice est anglo-saxonne, donc plus puritaine que la vérité. Il se trouve surtout que Takeo reste éperdument amoureux de Kaeda, et que c’est réciproque. Il ne saurait donc accepter mais réserve diplomatiquement son avis auprès d’Araï pour après la bataille.

Laquelle est un succès, Takeo investit de château de Hagi par la mer, tue en combat singulier chacun de ses oncles et même leurs fils. Au moment de faire jonction avec l’armée d’Araï, celui-ci ordonne d’un coup d’éventail de tuer ses alliés à coups de flèches. Il trahit, ce qui était courant parmi les seigneurs de la guerre. Takeo outré voudrait le défier au sabre mais son ami pirate Terada, qui a pillé un bateau d’étrangers, a découvert une arme à feu et appris à s’en servir. Il tue d’un seul coup le seigneur félon d’une balle qui transperce son armure. Un brutal tremblement de terre bouleverse le champ de bataille juste après, comme la colère de Dieu contre la félonie, le château s’écroule, tuant les femmes et les enfants dont Takeo ne savait que faire, et les armées se débandent. Ce même tremblement de terre, à des lieues de là, fait s’écrouler et brûler la maison de Fujiwara au moment où il allait faire torturer et mettre à mort son médecin et Shizuka, ex-suivante de Kaede maîtresse d’Araï qui lui a donné deux fils de 12 et 10 ans. Araï, qui a vu son fils naturel périr de variole, voudrait bien récupérer ses deux fils bâtards. Mais le cadet Taku commence « avec le début de la puberté » (à 10 ans selon l’autrice) à maîtriser des pouvoirs et Takeo l’a déjà pris sous son aile. Kaede en réchappe, mais pas sa chevelure qui prend feu.

Se reposant dans la demeure de Shigeru, épargnée par le désastre, Takeo doit encore affronter Kuredo, le chef de clan Kurita de la Tribu, qui vient de nuit pour le tuer. Il perd deux doigts de la main droite dans la lutte mais survit au poison dont la lame était enduite, et parvient, avec l’aide de Kenji et de Taku qui fait un instant diversion, à tuer le maître qu’il n’aurait probablement pas pu vaincre tout seul.

Après ces événement, Otori Takeo est reconnu comme le seigneur d’une mer à l’autre, englobant ses terres, celles de sa femme et celles conquises par Araï. Il retrouve son amour Kaede et s’occupe de la prospérité des champs et des gens, suspendu à la prophétie qui veut qu’un jour il meure de la main de son fils. Avec Kaede, il n’a que trois filles ; son seul fils, de Yuki tuée par la Tribu pour éradiquer sa fidélité à Takeo, est jalousement élevé loin de lui dans un lieu secret, afin de le former à tuer.

Fin du tome trois, final selon les premières intentions de l’autrice. Elle a trois enfants, elle a rédigé trois tomes, chacun dédié à l’un d’eux semble-t-il. Une postface donne quelques indications sur « quinze ans après ». Takeo est toujours vivant. Mais ensuite ?…

Lian Hearn, Le clan des Otori 3 – La clarté de la lune, 2004, Folio 2017, 437 pages, €8.80

L’ensemble des tomes

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Histoires fausses

Faites l’humour, pas la guerre, telle semble être la raison d’être de ce recueil de nouvelles de la science-fiction américaine des années 1950 à 1980 environ. Elles sont présentées de façon assez cuistre au milieu des années 80 par Demètre Ioakimidis, anthologiste de SF né en Italie, résidant suisse et de nationalité grecque…. Mais on peut zapper la préface sans aucun problème, les distinguos de linguistique universitaire n’ayant aucun intérêt littéraire. Ce ne sont pas moins de seize récits qui montrent combien les choses ne sont pas ce qu’elles semblent et que tout, au fond, reste imprévu, même dans l’imaginaire.

Observez d’abord les livres qui s’envolent – littéralement – en battant des pages de couverture pour rejoindre la migration vers les forêts originelles. Ecologique mais bizarre, non ? Comme si l’ignorance était notre futur – durable. C’est ensuite un poêle hollandais qui « irrite » suffisamment un soulier pour que celui-ci s’anime et se carapate tandis que le savant fou qui l’a « inventé » convoque la presse et les sommités universitaires. C’est encore le coffre-fort absolu, celui qui fuit quand on l’approche, invulnérable aux rets, aux pièges et au lance-flamme, qu’un millionnaire en faillite tente de récupérer pour les (faux) diamants qu’il contient. Ou un docteur robot surnommé Tic-Tac qui vous sait malade avant même que vous ne lui parliez et qui vous enferme dans son hôpital mutualiste afin de persévérer dans sa fonction : qui n’a pas connu un docteur de ce genre ? Knock n’est pas le seul à vous persuader de recourir à ses indispensables soins.

Dans l’espace, rien à bouffer : lorsqu’on débarque sur une planète lointaine où se trouvent des êtres vivants, comment savoir si ce qu’ils mangent est bon pour nous ? Le poison d’un homme est peut-être la délectation de l’extraterrestre. De même la colonisation des planètes pour exploiter ses matières premières : la manière habituelle (forte) est-elle la bonne ? Evelyn E. Smith, adroite polygraphe née en 1927, met en scène deux fils à papa, l’un d’amiral, l’autre de sénateur, entrés dans l’armée spatiale parce que trop sensibles et… en bref trop chochottes. Le commandement les envoie seuls sur une planète maudite où toutes les expéditions précédentes pour récupérer un minéral se sont fait massacrer : quand on est inverti, autant mourir en héros pour masquer l’opprobre sociale. La nouvelle a été écrite en 1962, autrement dit dans un autre monde. Mais il s’avère que le couple des deux jeunes hommes s’en sort à merveille. Au lieu de s’imposer, il se donne en exemple ; au lieu d’interroger, il se laisse observer. Leur goût pour aménager le baraquement standard de l’armée, leur artisanat aux couleurs délicates, séduisent tant les indigènes, eux aussi sensibles à l’art, qu’ils leurs apportent les fameuses pierres requises par l’expédition : il faut de tout pour faire un monde. Pour d’autres, c’est la vie de pionnier qui importe et, lorsque les semblables rappliquent, c’est la fuite immédiate vers l’inconnu – même si l’épouse souhaite se fixer. Mais pourquoi pas d‘enfants ?

Lorsque les aliens envahissent la Terre, c’est pour la soumettre, à la Poutine, miroir de notre désir d’asservir les planètes. Obéissez et vous serez préservés ; résistez et vous serez pulvérisés. Le général Milvan des hordes galactiques a tout du Vladolf Poutler avec ses « 2m10, musclé à rendre jaloux un professeur de culture physique et noblement revêtu d’un tissu aussi chatoyant que collant (…) le front superbe, les yeux lumineux très écartés – il avait tous les attributs d’un être supérieur » – ce qu’il croit être. Sauf qu’il n’est sans aucune humanité : « une flotte aérienne sympathisante détruite sans avertissement ; une douzaine de villes bombardées avec une efficacité impitoyable… Cela, ajouté à l’arrogant sourire de mépris errant sur ses lèvres » p.188. Il a tout de Poutine, ce conquérant de Lebensraum galactique. Mais il trouve plus malin que lui, et plus fort, cela va de soi : Satan en personne, qui considère la Terre comme sa chasse gardée et renvoie Milvan Poutinovitch à ses étoiles. Qui sera donc le diable du Mongol nazi au Kremlin ?

Il y a d’autres histoires, comme celle de ce craqueur de sécurité bancaire, originalement présentée ; de ces voyages dans le temps qui cherchent à modifier le présent mais n’y parviennent jamais parce que le présent… est toujours présent, sinon il ne serait pas « le » présent, vous comprenez ? Ou ce vieux cinéphile qui, lassé des scies et convenances des scénarios de films, finit par les modifier mentalement à l’écran sans que la bobine en soit changée, pour le plus grand plaisir des autres spectateurs. De l’inconvénient aussi de se retrouver homme invisible, un matin au réveil, pour avoir absorbé la veille une pilule de laboratoire pharmaceutique avide de vendre. L’épouse a du mal à s’y faire, la fille de 10 ans s’évanouit d’horreur, mais le petit de 4 ans trouve cela merveilleux : c’est toujours son papa. Heureusement, l’antidote existe car c’était un secret du Pentagone, le labo travaillait pour eux.

Une exploration dans les antres de la machine à imaginer les futurs qui, cette fois, en rit franchement. Ce qui fait du bien en ces temps retrouvés de guerre et de nationalisme, d’occupants et de collabos. Les années 1980 avaient du bon !

Histoires fausses – La grande anthologie de la science-fiction, Livre de poche 1984, 409 pages, occasion €1,54

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Christian Jacq, La pierre de lumière 1 Néfer le Silencieux

Ardent a 16 ans en Haute-Egypte il y a 3500 ans. Il est grand et musclé, empli d’une énergie que la baise des filles depuis quelques années ne parvient jamais à épuiser. Il en veut plus : savoir, créer, faire. Au lieu de garder les vaches comme paysan auprès de son père, il veut dessiner dans les temples.

Il existe pour cela, sous le règne de Ramsès le Grand, un village interdit de la vallée des Rois près de Thèbes (ville qui n’est pas seulement américaine ou grecque, comme le croient les ignares). En cet endroit vivent une trentaine d’artisans voués à leur art, chargés de bâtir et de décorer les tombeaux des pharaons, des reines et des enfants royaux. Il se nomme la Place de la Vérité parce que placé sous le signe de Mâat, la déesse du juste et du vrai, de l’harmonie du cosmos comme de la rectitude morale.

Ce haut lieu secret du savoir suscite des convoitises des ambitieux de la cour, notamment de Méhy, simple lieutenant de chars au début du volume, devenu chef de l’armée de Thèbes et trésorier de la ville à la fin. Le général Méhy, proche du pharaon Séthi 1er, est attesté comme conspirateur contre Ramsès II dans l’archéologie. Il est avide, cruel, rusé et sans scrupules ; il assassine volontiers ceux qui en savent trop et ne lui servent plus à rien, comme son beau-père, non sans l’avoir préalablement fait soupçonner de démence sénile et de violences sexuelles sur de très jeunes filles. Son portrait édifiant nous est brossé chapitre 52 : « Le vieux monde des pharaons ne tarderait pas à disparaître pour être remplacé par un Etat conquérant, doué d’une foi inaltérable dans le progrès, et capable de s’imposer aux civilisations décadentes. Pour parvenir à en prendre la tête, Méhy utiliserait les talents de son ami Daktair qu’aucun scrupule moral n’embarrasserait. Grâce à un clan d’hommes neufs dans son genre, sans aucune attache avec la tradition, l’Egypte se transformerait rapidement en un pays moderne où régnerait la seule loi que respectait Méhy : celle du plus fort. Un habile maquillage juridique et quelques déclarations publiques bien senties apaiseraient les consciences réticentes de certains hauts dignitaires, vite conquis par le bénéfice personnel qu’ils retireraient de la situation nouvelle. Quant au peuple, il était fait pour être soumis, et nul ne se révoltait longtemps face à une police et à une armée bien organisée ». Ecrit en 2000, ce paragraphe sonne étrangement familier : le lecteur reconnaît sans peine le tyran Poutine et ses siloviki, ces dignitaires des organes de force ! Comme quoi la déchéance humaine dans le mal et l’ordure sont inscrits dans les âmes. Seule la civilisation permet une autre voie, celle de la justice et de la vérité.

Elle est celle que propose la cité de l’élite des artisans et du savoir d’Egypte, au plus près des mystères des mathématiques et des proportions, de la mort et de l’éternité. Une mystérieuse « pierre de lumière » éclaire les âmes et les cœurs et fait chanter les corps. Méhy donnerait cher pour s’en emparer. Surpris alors qu’il n’est encore que simple lieutenant à espionner le village fermé du haut des collines qui l’entourent, il tue le garde. Sobek le Nubien, chef de la police qui protège le lieu dont Pharaon est le suprême protecteur, enquête sans résultat. Il soupçonne successivement un postulant évincé, un artisan de l’intérieur aigri ou, pire, un haut dignitaire avide…

Après de multiples épreuves mais grâce à son courage et à son obstination, Ardent parviendra à se faire reconnaître comme dessinateur de la Place de la Vérité ; il prendre alors le nom de Paneb, « le maître ». Son énergie qui défonce tous les obstacles devra être domptée et canalisée, mais elle sera une force incomparable pour la communauté. La jeune Ouâbet la Pure décide qu’il sera son mari et s’installe chez lui, même si sa maîtresse insatiable est Turquoise – mais celle-ci ne veut surtout pas se marier et s’est dédiée comme prêtresse à Hathor. Paneb l’Ardent a bien assez de forces pour contenter les deux filles, qui trouvent chacune leur intérêt comme leur plaisir à ce partage du garçon.

Outre l’intrigue policière du roman et le récit d’initiation d’un jeune en homme accompli, l’auteur, en égyptologue averti, s’étend complaisamment sur les mœurs et façons de vivre de l’Égypte antique, beau complément aux voyages que l’on peut y faire en touriste aujourd’hui. Il ouvre surtout les clés de la spiritualité égyptienne . Au chapitre 70 sont ainsi détaillées les valeurs de tout créateur : « La prise de conscience de la vie sous toutes ses formes, la largeur du cœur, la cohérence de l’être, la capacité de maîtrise et la puissance de concrétisation. Mais elles n’ont de valeur que si elles mènent à la plénitude et à la paix, et nul artisan n’a jamais atteint les limites de l’art ». Ce qui ne va pas parfois sans phrases intellos assez drôles, comme au chapitre 72 : « Souviens-toi que grand est le grand dont les grands sont grands ». Il faut lire à deux fois avant de saisir le sens et d’acquiescer.

Reste que le roman se lit bien, même si l’intérêt surgit surtout lorsqu’Ardent est admis à l’intérieur de la Place de la Vérité, les chapitres d’exposition précédents et la mise en place des personnages au début étant parfois maladroits.

Christian Jacq, La pierre de lumière 1 Néfer le Silencieux, 2000, Pocket 2001, 415 pages, €7,95

Les 4 tomes de La pierre de lumière

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Elizabeth Peters, Le secret d’Amon-Râ

A la fin du XIXe siècle, un couple de riches archéologues anglais, Emerson et Peabody, flanqué de leur fils de 10 ans Walter dit « Ramsès », se prépare à une nouvelle campagne de fouilles dans le sud de l’Égypte. Tous deux sont férus d’antiquités égyptiennes, moins pour les objets et l’argent que pour la connaissance historique de cette période millénaire qui fascine toujours. Le Soudan révolté des partisans du Mahdi vient tout juste d’être pacifié par l’armée anglaise venue du Caire, mais il est difficile et dangereux d’aller trop au sud. C’est donc bien au-dessus de Khartoum, près de la cité de Merowe (qu’il ne faut pas confondre avec Méroé), que le couple va s’efforcer de lire un site de pyramides en ruines, en plein désert.

Il a été question de placer le gamin dans un collège anglais mais le père a refusé tout net, ne voulant pas que son rejeton soit timide avec les filles, voire inverti par les mœurs et la discipline. La mère a décidé de le placer dans une académie pour jeunes gens du Caire, mais l’institution a refusé. Ramsès accompagne donc ses parents malgré les péripéties et le danger. C’est un « smart kid », un gamin débrouillard qui parle plusieurs langues et apprend les dialectes du Soudan avec aisance auprès des chameliers. Il est féru lui aussi d’égyptologie et en connaît un rayon, assez pour diriger son propre groupe de fouilles. À 10 ans, ce n’est pas rien. Si ses parents ne le traitent pas comme un adulte qu’il ne saurait être, ils le laissent assez libre pour qu’il explore et s’éduque tout seul à leur exemple.

Avant de partir pour l’Égypte, un jeune aristocrate force les portes du manoir et vient s’écrouler au pied d’Amelia Peabody au salon. S’agit de Reggie, jeune vicomte Blacktower, dont l’oncle et la tante Forthwright se sont perdus au Soudan il y a une dizaine d’années. Le grand-père a reçu une carte manuscrite de l’endroit où ils pourraient se trouver et Reggie supplie le couple d’archéologues de les accompagner. Il cherchera tout seul mais connaît mal le pays et voudrait profiter de leur expérience du pays. Mais ceux-ci refusent, ils ne croient pas à la carte sommaire, ni que les explorateurs puissent être encore vivants. Le plus curieux est que des coups de feu éclatent juste après le départ de Reggie à la porte même de la propriété, et qu’une large tache de sang s’y étale sans néanmoins qu’aucun cadavre ne puisse être retrouvé.

Une fois au nord Soudan, le campement est établi avec une main-d’œuvre locale et les fouilles commencent. Et c’est à nouveau Reggie qui vient un beau jour s’écrouler d’un chameau au pied de Peabody en bis repetita placent… le jeune homme veut se lancer tout seul dans le désert mais il court à sa perte et les Emerson l’aident à trouver des chameaux, un guide et des porteurs pour qu’il parte quelques jours en expédition voir s’il peut trouver les premiers relais indiqués sur la carte sommaire.

C’est le début d’une aventure pour tous car Reggie ne revient évidemment pas et Emerson, Peabody et Ramsès doivent se lancer sur ses traces par solidarité anglaise, sinon humaine. Ils trouvent les premiers piliers mentionnés par la carte manuscrite mais leurs porteurs sont de plus en plus effrayés de se lancer ainsi dans le désert alors que des sauvages errent dans les étendues pour faire prisonniers ceux qu’ils trouvent, selon ce qui se dit, et que l’eau risque de manquer. Les chameaux meurent d’ailleurs un à un, peut-être de chaleur ou de fatigue, peut-être pas. Peabody soigne leurs blessures avec des onguents empruntés à l’armée britannique mais ils décèdent successivement. Un matin, tous les porteurs ont disparu avec les provisions, les outres d’eau et les derniers chameaux survivants tandis que leur chef Kemit, un bel homme du désert, a été assommé. Il faut donc continuer à pied trouver le prochain puits, vaguement indiqué sur la carte à deux ou trois jours de marche.

Mais la déshydratation et la fatigue ont bientôt raison des voyageurs. Seul Kemit, jeune homme sec et musclé de 18 ans, est encore valide. Il se propose d’aller en courant joindre le point d’eau le plus proche et ramener du secours. Ce qu’il fait, in extremis. Le couple et leur gamin sont sauvés, hissés sur des chameaux et conduits jusque dans une oasis secrète, cernée de hautes falaises, inconnue du reste du monde. En cet endroit resté tel qu’il était il y a des millénaires, survit une population d’Égyptiens de l’Antiquité en autarcie quasi complète. C’est un bonheur pour les  archéologues que de vivre dans leur période favorite. Ramsès se met d’ailleurs immédiatement au goût du jour en ne portant plus qu’un pagne et des sandales comme tous les mâles du lieu. Sa mère avait déjà noté son empressement d’ôter souvent ses vêtements au maximum, tout comme son père Emerson, grand et musclé baroudeur. L’autrice donne très souvent des signes de l’amour que se portent Emerson et Peabody, par des remarques à la fois pudiques et sensuelles comme l’époque victorienne pouvait en provoquer – c’est un plaisir supplémentaire de lecture qui pimente les dialogues.

Seul inconvénient : nul ne peut quitter l’oasis sous peine de mort. Dès lors, il faut soit rester parmi les indigènes et vivre comme eux, ainsi que l’ont fait le couple Forthwright que Reggie recherche, soit tenter une sortie avec plus de chances d’y rester que de réussir. L’oncle est mort et l’on peut visiter son tombeau à l’égyptienne dans la cité, son épouse a disparu et l’on apprend assez vite qu’elle a donné naissance à une fille qui doit avoir dans les 13 ans. Mais les Emerson ne veulent pas s’enterrer dans le désert, même au milieu des merveilles égyptiennes qu’ils ont passé leur vie à étudier. Ce ne serait pas bien pour Ramsès.

Ils se retrouvent donc pris dans une lutte de pouvoir entre les deux fils du roi qui vient de décéder, le prince Tarek qui n’est autre que Kemit et son demi-frère le prince Nastasen à peu près du même âge. C’est le dieu Amon qui doit désigner le successeur du roi lors d’une cérémonie grandiose au temple. Nul doute que le grand prêtre décidera au nom du Dieu, comme tous les clergés du monde qui manipulent le sacré à leur propre profit. Emerson, Peabody et Ramsès vont vivre des aventures palpitantes en essayant d’explorer au maximum la cité, d’apprendre le plus de mots de la langue locale et des coutumes antiques, tout en se préoccupant de pouvoir fuir dès que l’occasion s’en présentera.

Chacun sera soumis à rude épreuve, près d’être sacrifié ou emprisonné jusqu’à mourir de soif dans les souterrains emplis de poussière et d’araignées, avant d’émerger à la lumière grâce au chat sacré dont Ramsès s’est enamouré, et de pouvoir partir avec une nouvelle compagne pour le jeune garçon qui n’est autre que la fille de 13 ans considérée en ce lieu comme une déesse aux cheveux d’or.

C’est une suite d’aventures palpitantes dans un décor à la Henry Rider Haggard (Les ruines du roi Salomon) que Steven Spielberg mènera à la gloire avec ses films d’Indiana Jones. Décédée en 2013 à 85 ans, Elizabeth Peters, née Barbara Michael épouse Mertz, a suivi des études d’égyptologie à Chicago jusqu’au doctorat en 1952, avant de se lancer dans le roman policier thriller en 1975 avec la série Amélia Peabody qui compte jusqu’à 19 volumes dont Le secret d’Amon Râ est le sixième. Aventures palpitantes, couple uni d’érudits amoureux, gamin étonnant et courageux, le tout raconté dans un style enthousiaste – voilà un cocktail pétillant qui passionne les adultes épris de merveilleux et d’action tout comme des adolescents. J’en ai été captivé.

Elizabeth Peters, Le secret d’Amon-Râ (The Last Camel Died at Noon), 1991, Livre de poche 1998, 447 pages, €7.45

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Le hasard fait souvent bien les choses, constate Montaigne

En son chapitre XXXIV de ses Essais livre 1, le philosophe rassemble les exemples de « l’inconstance du branle divers de la fortune », autrement dit le hasard. Il fait parfois justice, plus direct et mieux que les humains.

Ainsi l’empoisonneur est-il empoisonné et le fils visé sauvé ; le récemment marié au détriment d’un rival défait par ce dernier en tournoi volontaire ; le peintre agacé de ne pouvoir rendre la bave à la bouche d’un chien lance son éponge sur la toile… et réussit l’œuvre ; un soldat atteint de tumeur se lance dans la bataille pour y périr dignement mais un coup d’épée perce la tumeur et le sauve ; Isabelle reine d’Angleterre voulant repasser de Zélande avec une armée pour son fils contre son mari, est poussée par la tempête sur un autre port où elle débarque sans encombre, celui prévu étant empli d’ennemis qui l’attendaient. Le sort est-il « artiste ? Constantin, fils d’Hélène fonda l’empire de Constantinople ; et tant de siècles après, Constantin, fils d’Hélène, le finit ».

Aucun commentaire autre que ces exemples, sertis comme des merveilles dans les Essais. Parfois, le philosophe doit se retirer devant la simple réalité. Il se borne à constater et n’a pas à raisonner autrement qu’en mettant bout à bout les preuves. C’est faire œuvre d’empirisme plus que de théorie ; c’est aussi se montrer humble devant la vérité des choses. Montaigne est quelqu’un de pratique, il prend les choses telles qu’elles sont, il les observe avant de les raisonner. Une sage façon.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Chester Himes, Couché dans le pain

Chester Himes est Noir, né en 1909 dans le Missouri. Barman et groom, il devient délinquant à moins de 20 ans et en prend pour vingt ans. Libéré en 1935 (il a fait moins de dix ans), il se lance dans le roman policier dont il a lu des exemples dans un magazine. Il s’installe à Paris en 1954 où Marcel Duhamel le traduit pour la Noire de Gallimard (ironie de l’histoire). C’est la gloire. Il meurt en 1984 à Alicante.Chester a goûté à tout dans son milieu ségrégué et décrit avec une ironie corrosive qui nous fait encore rire aujourd’hui ce qu’on n’appelait pas encore « la communauté » noire américaine. Il situe son roman dans Harlem, « le » quartier « nègre » des années 30 à 70 et les qualifie volontiers de « négros ». L’époque n’est pas au politiquement correct et les mots veulent dire tout cru ce qu’ils disent. Puisque « la race » est un concept remis avec délectation à l’ordre du jour par les « racisés » dont les Noirs se font une exclusivité (pas question d’y inclure les Asiatiques ni les Juifs, semble-t-il), ce roman des années de racisme peut être relu à point nommé.

L’auteur n’y est pas tendre avec les travers des ses coracisés. Il décrit leur clinquant, leur frime, leur mauvais goût, leur jalousie morbide pour des questions « d’honneur » emprunté aux latins, leurs métiers glauques : « flambeurs, maquereaux, putains, maquerelles, garçons de wagon-restaurant » p.101. Ces gens-là se pavanent en Cadillac à dérives tel Johnny le balafré, le teneur de maison de jeux, portent des vestons vert pomme sur des chemises rouge vif, ou des blousons directement sur leur torse nu comme Ibsen dit Mâchoire d’acier, le truand plumeur de volailles chez le juif Goldstein « ainsi que plusieurs petits  Goldstein » p.150, ou se croient mandatés par Dieu, tel le révérend Short de l’église autoproclamée de la Sainte-Culbute. Les fidèles s’excitent mutuellement et entrent en extase, se roulant par terre les uns sur les autres, en général un homme « avec la femme d’un autre » p.67. Les filles sont soumises et se lamentent, quand elles ne prennent pas de grosses baffes en pleine tronche pour « leur apprendre ».

L’intrigue débute par le révérend éméché qui chute du balcon de veillée funèbre d’un big boss appelé Big Joe, direct dans un panier à pains. D’où le titre français, différent de l’américain. C’est Chick qui l’a poussé ou bien Dieu qui l’a voulu, tout dépend de l’état d’ébriété alcoolo-opiomisée du révérend Short, frustré sexuel. Il a vu un patron blanc de supérette poursuivre un jeune noir qui venait de lui voler un sac de pièces dans sa voiture laissée ouverte alors qu’il était occupé à ouvrir son rideau. Les pains amortissent la chute et le religieux remonte à la fête. Mais l’on découvre peu après que le panier recèle un cadavre, celui de Val. Qui l’a tué ? Beaucoup de gens ont une bonne raison. Il tourne, tout comme Chink, autour de Dulcy, la copine à Johnny, lequel est jaloux comme un mac, mais Chink sait quelque chose sur Dulcy que lui a dit Val et qui concerne Johnny, il entend se faire payer 10 000 $ pour la boucler. Mamie, la femme de feu Big Joe, tente d’apaiser les tensions. En bref, tout est embrouillé et les cerveaux noirs embrumés. Rien n’y fera et couteaux comme pistolets et même fusil à pompe parleront, faisant plusieurs morts avant la fin.

Ce sont les inspecteurs de Harlem Jones et Johnson, alias Ed Cercueil et le Fossoyeur, qui sont chargés de l’enquête. Ils sont noirs eux aussi et connaissent bien leur terrain : « les gens à Harlem agissent pour des raisons auxquelles personne d’autre au monde ne songerait » p.245. De fait, tout sera irrationnel, incongru, stupide, borné. La rue étouffante voit défiler les paradoxes : « on y voyait des jeunes filles-mères allaitant leurs bébés, se nourrissant d’espoir ; des gros gangsters noirs circulant les poches bourrées de fric dans leurs gigantesques cabriolets aux couleurs éclatantes, en compagnie de leurs pouffiasses de grand luxe. Des ouvriers éreintés par leur journée de travail, les épaules collées aux murs des immeubles, profitaient de ce que leurs patrons blancs ne pouvaient pas les entendre pour discuter à haute voix. De jeunes voyous, qui se réunissaient pour aller rosser une autre bande, fumaient de la marijuana afin de se donner du courage » p.113. Les plus beaux sont les plus bêtes et les plus intelligents les plus tordus, comme si « la race » ne pouvait s’en sortir.

C’est écrit direct, drôle, aigu. Les gens sont saisis sur le vif, sans jugement, juste décrits tels qu’ils se veulent apparaître. L’intrigue progresse pas à pas dans les intrigues des uns et des autres, les mensonges des filles qui n’osent pas de peur que, engendrant une cascade d’événements imprévus et tous pires. Les inspecteurs jouent les uns contre les autres, donnant le choix du passage en jugement et de la prison ferme pour des années ou d’une simple contravention de trente jours au ballon s’ils livrent des informations. Dieu est convoqué pour justifier tout ce qui arrive d’humain trop humain, tournant en dérision la croyance comme superstition. Un bon roman d’une Amérique séparée, ignare et paumée mais qui cherche le fric et l’amour dans n’importe quel ordre.

Chester Himes, Couché dans le pain (A Jealous Man Can’t Win), 1959, Folio policier 2002, 247 pages, €7.00

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Donna Leon, Quand un fils nous est donné

Dernier roman avant le Covid… Donna Leon a quitté Venise et a de la peine à trouver une intrigue neuve. Elle s’attaque cette fois-ci à la structure sociale vénitienne, cet entre-soi îlien qui fait que vous ne trouvez un boulot que si vous êtes recommandé, que votre fortune est soigneusement dissimulée, que tout se sait sur tous sauf sur l’argent. Le comte Faller, beau-père du commissaire Brunetti, le convoque pour une discussion amicale – mais grave.

Un de ses vieux amis a décidé d’adopter un fils. Au bord de la mort, sa santé déclinante, il a faim d’être encore aimé. Pour cela, il veut « acheter » un jeune amant car, oui, il est omosessuale. Rien d’inconvenant désormais (pas comme dans les années cinquante ou soixante lorsqu’il était jeune), mais moralement réprouvé : l’amour ne se vend pas comme on achèterait un animal de compagnie. Orazio Faller demande donc à Guido Brunetti d’enquêter discrètement sur le jeune animal (dans les 35 ans) : est-il amoureux ? Intéressé ? Fidèle ? Le vieux Gonzalo fait-il une terrible erreur ?

Gonzalo, lui-même comte espagnol naturalisé italien vingt ans auparavant après avoir fait fortune au Chili dans l’élevage et s’être reconverti en marchand d’art à Venise reconnu et respecté, a pris sa retraite il y a quelques années. Décati et affaibli, il veut cependant se remettre en selle, pressé par le jeune Attilio, quand même marquis, qui veut se lancer comme lui étant jeune. Dans le beau monde vénitien, l’art est le seul domaine où l’on puisse avoir métier sans déroger au yeux de ses pairs. Mais, pour y réussir, il faut être « introduit » et initié… Quoi de mieux que de succomber à un spécialiste hors d’âge où téter le lait du savoir.

Brunetti est partagé : à Venise, la vie privée est privée et – un peu à l’anglaise sans « la courtoisie » dit l’autrice née dans le New Jersey mais vivant désormais à Londres – on ne met pas son nez dans le linge intime des gens. Même si Venise est l’île-ville des ragots en tous genres, souvent fort exagérés ; ils stimulent l’imagination et répondent à cette faim de sociabilité de ces presque méditerranéens (Venise n’ouvre que sur l’Adriatique qui ne s’ouvre elle-même qu’à l’extrême sud sur la Méditerranée). De plus, Gonzalo est le parrain de Paola, fille du comte Orazio Faller et épouse de Guido Brunetti ; il fait presque partie de la famille même si les liens se sont distendus avec les années.

Tout savoir sur quelqu’un est facile à Venise où tout telefonino ou ordi se craque, où les informations se transmettent confidentiellement entre « amis » ou s’achètent auprès des basses classes. Mais la spécialiste hackeuse de la questure, la signora Elettra, part en vacances pour trois semaines et elle n’aura pas le temps de beaucoup se « renseigner » via le net et ses ex-petits amis informateurs. Brunetti en est réduit à faire de la police traditionnelle en allant voir tel ancien condisciple, en téléphonant ou se faisant inviter à un dîner via son beau-père comte. Gonzalo, qui sait qu’on le réprouve dans la ville et que son ami Faller se renseigne sur lui, se rend dans le bureau de Brunetti pour lui expliquer son point de vue : l’adoption est irréversible et nul n’y pourra désormais plus rien.

Vraiment ? Il meurt peu après en Espagne d’un AVC foudroyant. L’avocat vénitien ami d’université de Brunetti lui apprend en semi-confidentiel que le testament existe bel et bien, que le décret d’adoption est réel, que l’héritage est conséquent, y compris « un certain compte » (donc non déclaré). Tout est donc joué, sauf que… Une amie très chère de Gonzalo, du temps où il vivait au Chili, débarque à Venise depuis l’Angleterre où elle vit avec un aristocrate. Elle veut organiser un dîner en mémoire de Gonzalo avec ceux qui l’ont connus. Il lui a « sauvé la vie » au temps de Pinochet, la ramenant en Espagne. Curieusement, elle est assassinée par étranglement à son hôtel le soir même de son arrivée dans la Sérénissime. La partie véritablement policière du roman commence enfin. Brunetti enquête : Si le Où est connu, restent les Qui ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? Est-ce lié à l’adoption ? A d’obscures affaires passées ?

Lent à démarrer, un brin trop délayé au début, comme si l’autrice ne savait pas encore où aller, l’intrigue prend alors toute sa consistance. Même si le lecteur attentif comprend assez vite de quoi il retourne, les indices étant répétés trop souvent, il en sort avec le plaisir d’une vraie enquête de terrain, des personnages familiers qui flattent son biais de confirmation, en plus d’un panorama sociologique de Venise où l’excès de tourisme et le laisser-aller institutionnel italien encouragent férocement le repli sur soi, sur son clan et ses ancêtres.

Donna Leon, Quand un fils nous est donné (Unto us a Son is Given), 2019, Points policier 2021, 322 pages, €7,90 e-book Kindle €7,99

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Mourir pour la vertu est excessif, dit Montaigne

Chapitre XXXIII de ses Essais Livre 1. Montaigne lit Sénèque et tombe sur un passage d’une Lettre à Lucilius, « personnage puissant et de grande autorité autour de l’empereur », qui lui conseille « de changer cette vie voluptueuse et pompeuse, et de se retirer de cette ambition du monde à quelque vie solitaire, tranquille et philosophique ». Autrement dit de quitter l’apparence et la vanité pour la vérité et la tranquillité de l’âme. C’est se retirer au désert comme le Christ, le renoncement monastique médiéval, « la tentation de Venise » d’Alain Juppé, l’exil volontaire à la campagne des retraités. Quitter le monde pour le vrai, quitter la ville pour la nature, quitter les pompes pour la simplicité.

Mais Lucilius le jeune regimbe, il n’est pas si mal dans le monde, à l’âge qu’il a. Chevalier issu d’une famille de sénateurs, riche propriétaire terrien, il veut participer à la vie de son temps et de la cité. Il est gouverneur de Sicile. Sénèque, stoïcien, veut amener son élève resté épicurien à jauger l’empereur Néron et de mesurer sa vie à ce qu’elle pourrait être sans les fastes et les excès du fantasque. Il conseille à Lucilius « la plus douce voie, et de détacher plutôt que de rompre ce que tu as mal noué, pourvu que, s’il ne se peut autrement détacher, tu le rompes ». Autrement dit, citant les Sentences grecques de Crispin, « mieux vaut ne pas vivre que vivre malheureux ». La mort est un choix philosophique, ce qui est ironique puisque tous les opposants à Néron, devenu dictateur et paranoïaque, étaient incités au suicide. Poutine a repris cette façon de gouverner en « éliminant » lui aussi tous ses opposants par la mort.

Le prix de la vertu est-il de mourir si on ne peut lui obéir ? Antigone a dit oui, mais elle avait 11 ans. Elle voulait enterrer selon les rites son frère laissé aux chiens pour avoir désobéi à Créon et aux lois de la cité, considérant qu’il existait des lois plus hautes de la morale universelle, afin d’assurer un au-delà à son grand frère. Mais l’antiquité est loin, qu’en est-il de nos jours, se demande Montaigne ? « Je pense avoir remarqué quelque trait semblable parmi nos gens, mais avec la modération chrétienne », écrit-il, un brin ironique. Nous allons voir pourquoi. « Saint Hilaire, évêque de Poitiers, ce fameux ennemi de l’hérésie arienne, étant en Syrie, fut averti qu’Abra, sa fille unique, qu’il avait laissé par-deçà avec sa mère, était poursuivie en mariage par les plus apparents seigneurs du pays ». Hilaire, devenu docteur de l’Église en 1851 selon Pie IX, est mort en 367 et, avant le concile de Latran en 1139, le mariage des prêtres était toléré. Mais comme chrétien, il ne voyait la vertu que dans le ciel et pas sur la terre ; ce serait se souiller que de consentir au mariage pour une fille pieuse. Se marier avec le Christ est bien plus valeureux. « Son dessein était de lui faire perdre l’appétit et l’usage des plaisirs mondains, pour la joindre toute à Dieu ». Mais à cela, ajoute Montaigne « le plus court et le plus certain moyen lui semblant être la mort de sa fille, il ne cessa par vœux, prières et oraisons, de faire requête à Dieu de l’ôter de ce monde et de l’appeler à soi ». Ce qui advint, et le père s’en réjouit.

Est-il plus étrange que cette attitude, semble dire Montaigne, qui la constate ? « Celui-ci semble enchérir sur les autres » – il est plus royaliste que le roi, plus vertueux que Dieu même qui n’a pas demandé de faire mourir ses créatures, les ayant créés pour qu’elles vivent et s’ébattent sur une terre à leur merci. Et notre philosophe d’ajouter ce trait du Parthes que « la femme de saint Hilaire, ayant entendu par lui comme la mort de leur fille s’était conduite par son dessein et volonté, et combien elle avait plus d’heur d’être délogée de ce monde que d’y être, prit une si vive appréhension (compréhension) de la béatitude éternelle et céleste, qu’elle sollicita son mari avec extrême instance d’en faire autant pour elle ». Et Dieu sembla lui obéir…

Faut-il vraiment s’ôter la vie pour « fuir les voluptés » ? Montaigne montre que non, sans le dire explicitement car ce serait critiquer un saint de l’Église, donc se faire mal voir des censeurs de son temps. Lui est pour la modération. Se retirer du mondain plutôt que du monde, vivre en tranquillité plutôt que de quitter la vie, être de son temps en montrant son exemple plutôt que de rompre pour le ciel. Les stoïciens ne sont pas contre le suicide, mais en dernier ressort, lorsque le choix devient impossible. Ne pas être esclave du destin ou d’un tyran, voilà ce qui autorise de quitter la vie, car « philosopher, c’est apprendre à mourir » – sous-entendu mourir « bien » parce qu’en ayant « bien » vécu, en philosophe. Les excès chrétiens envers la mort ne sont donc pas ceux des stoïciens – ni ceux que Montaigne approuve.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50 h

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Un patchwork spirituel selon Fourquet et Cassely

La France est devenue un grand bazar, un patchwork spirituel, selon le livre bilan sur quarante années de changements en France de Fourquet et Cassely, déjà chroniqué sur ce blog. Baisse du catholicisme, hausse de l’islam, délitement juif pour cause d’émigration due à l’insécurité arabe, seule l’église évangélique (protestante) répond au vide spirituel dans les grandes agglomérations – mais frise parfois le comportement de secte. Banlieues et quartiers populaires mettent l’accent sur épanouissement personnel. L’obscure idée est que l’expression émotionnelle du vécu aboutit à la guérison.

Les structures d’encadrement communautaires donnent un sentiment d’appartenance et chacun se replie sur sa propre famille. Nous assistons à l’essor en quarante ans de la culture psy avec notamment la revue Psychologies, reprise et relancée par Jean-Louis Servan-Schreiber en 1997 ; il sera l’inventeur en France de la Journée de la gentillesse en 2009 : gros succès. 5 % des Français avaient consulté un psy en 2000, 23 % en 2013 : la psychologie est devenue banale et fait partie d’un mode de vie. Dans les facultés se sont installées des cellules d’aide psychologique, ainsi que lors de toute catastrophe. Le psy a remplacé le curé quand survient un événement personnel ou familial grave.

Plus généralement, la dépression étend son emprise, fleurissant sur le terreau du mal être, des mécontentements familiaux, des ennuis d’argent, du sentiment de n’être pas à la hauteur. No future, ainsi sont les zombies de Houellebecq dans son dernier roman. Mieux se connaître paraît un remède et les rayons de développement personnel des librairies supplantent le rayon des romans. Le chamanisme et l’ésotérisme sont en hausse dans tous les milieux (en témoigne le film Un monde plus grand, 2019), comme la voyance, qui a toujours eu son petit succès (même auprès de François Mitterrand !). Le bricolage spirituel et la récupération ici ou là aident la quête de soi dans une ambiance de do it yourself à la suite de la culture punk américaine des années 1970. 28 % des Français déclarent croire à la sorcellerie après les séries télévisées de la pop culture et les films yankees comme Buffy contre les vampires, Twilight, Harry Potter. La croyance en l’envoûtement et le vaudou fleurit dans les milieux de l’immigration.

La conviction qu’il existe une déesse Gaïa, la Terre-mère surgit de l’écoféminisme et se prolonge dans un antirationalisme contre le mâle dominateur qui sévirait dans nos sociétés depuis le néolithique. C’est dire ! Le yoga séduit 19 % des Français et 25 % des femmes. Mais il est venu… de Californie, accentuant la couche d’américanisation de la culture française. « C’est parmi les moins de 40 ans, les membres des professions intermédiaires, les diplômés du supérieur et les sympathisants de gauche que les pratiquants du yoga sont les plus nombreux » p.454. Une petite-bourgeoisie nouvelle, selon Pierre Bourdieu.

Recul des grands récits au profit des croyances irrationnelles bricolées avec des symboles traditionnels. Dieu est mort pour la plupart des gens mais pas le besoin de croire. Depuis L’opium des intellectuels de Raymond Aron au milieu des années 1950 (l’avenir radieux du communisme) au mystère du je-ne-sais pas de Jean d’Ormesson et au retour vers les forces obscures dont on ne connait pas les arcanes de la singerie américaine – « croire » est le mantra. Au point d’abolir sa raison pour suivre la foule et les gourous, fuir sa liberté au nom de « la liberté » (revue complotiste).

Oui, notre monde a changé en quarante ans. Partie en bien, partie en mal – car il s’agit de ce monde d’ici-bas, éternellement mêlé et imparfait. Fourquet et Cassely nous offrent une grande somme d’observation sur la société française telle qu’elle est.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.

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Lian Hearn, Le clan des Otori

Gillian Rubinstein, née en 1942 en Angleterre, est célèbre en Australie pour ses romans destinés à la jeunesse. Très discrète avec trois enfants, elle a avoué son vrai nom en 2002, vu le succès de sa série japonaise pour adulte Le clan des Otori, adaptée au cinéma. Trois tomes étaient initialement prévus, deux autres se sont ajoutés quatre ans plus tard. Les enfants des Otori ont suivi en deux tomes pour le moment, prolongeant le succès.

Nous sommes au XIVe siècle dans le Japon médiéval où les clans des seigneurs locaux se disputent le pouvoir par alliances et traîtrises, pressurant les paysans pour financer l’armement de leurs guerriers. La guerre est un métier, ce qui explique qu’il faut les employer sous peine d’en faire des ronins sans maîtres, autrement dit des mercenaires, voire des bandits de grands chemins. Le paysage est imaginaire, seules les villes de Hagi et de Matsue sont réelles, tout le reste est inventé. L’autrice, fascinée par le Japon, s’est longuement documentée sur l’époque et ses mœurs, ce qui donne un ton très réaliste aux aventures racontées.

Nous saisissons Tomasu, à peine 15 ans, vagabondant dans la montagne qui entoure son village de Mino ; son père est mort, il ne l’a pas connu, et sa mère lui a donné deux petites sœurs. Le garçon mue et grandit, il a besoin de se dépenser, son ouïe s’affine. Lorsqu’il revient le soir venu au village, tous les habitants ont été tués par les soudards du seigneur Tohan qui veut éradiquer les Invisibles, une secte religieuse qui ressemble fort aux chrétiens cachés avec son dieu unique, ses prières rituelles et son interdiction de tuer. Tomasu se fait repérer et ne doit de pouvoir fuir que par sa présence d’esprit à jeter des braises sur le cheval du seigneur Iida qui brandit son sabre pour le massacrer. Poursuivi par trois comparses, dont un au visage de loup, il va être rattrapé lorsqu’un guerrier surgit de derrière un arbre. Il le défend, tue un sbire, coupe la main d’un autre et fait s’enfuir le dernier. Il prend Tomasu sous sa protection.

Ce guerrier est le seigneur Otori Shigeru (à la japonaise, le nom de famille est placé avant le prénom, comme en France en classe dans les années 1950 et 60). Le garçon lui rappelle son jeune frère Takeshi, tué durant les guerres récentes. Il a d’ailleurs un air de famille qui se renforcera en grandissant. Shigeru l’adopte et lui donne le prénom de Takeo. Mais l’adolescent est convoité par la Tribu, mélange de secte musulmane des Assassins et des pratiques errantes, commerçantes et sécuritaires du peuple juif (l’autrice porte un nom de ce peuple). Tomasu-Takeo est l’un d’eux, son père appartenait à la Tribu, où il est renommé Minoru et surnommé le Chien pour ses performances en ouïe et odorat supérieures à celle de ses cousin, mais aussi par jalousie du principal héritier de la famille la plus puissante, Akio des Kukita.

Parallèlement, la jeune Shirakawa Kaede, est otage depuis l’âge de 7 ans auprès du seigneur Nobuchi, allié d’Iida Sadamu, chef du clan des Tohan. Lorsqu’elle atteint 15 ans, sa beauté se révèle et sa féminité manque de la faire violer par un guerrier du château. Le capitaine Araï la sauve en égorgeant le sbire mais Iida est mécontent et l’exile, tout en songeant à marier au plus vite la jeune fille. Parmi les clans, les mariages sont arrangés pour assurer les alliances et grossir les terres. Quoi de mieux que le chef du clan des Otori pour l’héritière du domaine de Shirawaka, les deux faisant allégeance à Iida ? Le mariage est donc décidé, poussé par les oncles de Shigeru qui administrent jusqu’à présent le territoire et verraient bien leur neveu otage du seigneur. Il est secrètement prévu qu’une fois dans la place, Shigeru sera assassiné sous un prétexte quelconque et que la fille Haeda sera la putain d’Iida, déshonorée par la pseudo-trahison de son époux.

Mais rien ne se passe comme prévu. Otori Shigeru, qui se rend au château de Yamagata depuis sa forteresse sur la mer et entre deux fleuves de Hagi, emmène Otori Takeo, son nouveau fils adoptif qu’il a fait former aux lettres et au combat guerrier durant deux années par Ishiro son maître et par Kenji, son ami de la Tribu. Kaede, lorsqu’elle voit le jeune garçon chevauchant derrière Shigeru son futur mari, en tombe immédiatement amoureuse. Shigeru trahi, torturé et attaché nu le long des remparts, les épaules démises, Takeo va vouloir le venger en tuant le seigneur Iida. Avec ses talents natifs de la Tribu qu’il ne maîtrise pas encore, mais aussi le courage guerrier des Otori, il va pénétrer le château, délivrer son père et l’aider au suicide selon les rites, tandis que Kaede, qui manque de succomber au viol d’un Iida ivre de sa bonne fortune, le tue d’une épingle dans l’œil et d’un coup de poignard à la poitrine. Sacré couple que ces deux jouvenceaux de 17 et 15 ans ! Ils s’empressent d’ailleurs de faire l’amour tout nu près du cadavre, dans la fièvre de l’action. Fin du tome 1.

Mais la Tribu veille ; elle a autorisé Takeo à venger son père adoptif mais veut le récupérer pour ses talents et ses gènes afin qu’il serve d’étalon pour de futurs gamins aux pouvoirs renforcés. Après avoir engrossé Kaede, Takeo engrossera Yuki, une fille de la Tribu. Pris entre trois identités, Tomasu, Takeo et Minoru, le garçon aura fort à faire pour décider qui il veut devenir. Les Invisibles ne tuent point ; il a tué par obligation puis honneur. Les seigneurs ne volent pas ; il a volé et menti pour la Tribu. Un membre de la Tribu ne connaît aucune autre allégeance que la Tribu, allant où ses intérêts le commandent, et sans discuter ; Minoru est rebelle par la génétique, son père ayant fui la Tribu (qui l’a d’ailleurs assassiné). Outre sa mère, qui l’a tendrement aimé, sire Shigeru a éprouvé pour lui un amour filial qui le touche et l’honore, tandis que la Tribu, même avec ses membres les plus amicaux, est constamment prête à le trahir et à le tuer s’il n’obéit pas.

Il choisira l’honneur, donc la guerre.

Profitant d’une mission à Hagi pour récupérer les registres de feu Shigeru, une mine de renseignements sur la Tribu qui pourra lui donner prise sur elle, il faussera compagnie à Akio, son cousin mentor et surveillant qui l’aurait bien zigouillé pour avoir baisé Yuki, et rejoindra le monastère bouddhiste de Terayama. Ce lieu est fidèle aux Otori et situé en pleines montagnes, inaccessible en hiver, et son chef est un ancien guerrier ami du défunt Shigeru qui ne demande qu’à entraîner le fils adoptif qui lui ressemble si fort. Après maintes péripéties dangereuses, poursuivi par les sbires de la Tribu qui veulent l’occire, Takeo (qui a repris ce prénom Otori) y parvient, aidé par le moine Makoto qui avoue être amoureux de lui. L’amour est libre au Japon et chacun fait les expériences qu’il souhaite avec les garçons et les filles et Tomasu ne s’en est pas privé avec ses petits camarades au village de Mino lorsqu’il était encore enfant. Mais, devenu Takeo, il est resté raide amoureux de Kaede, laquelle, pendant ce temps, est courtisée par le riche seigneur Fujiwara qui préfère les garçons mais voudrait l’ajouter à sa collection de belles choses et donner ainsi le change à la Cour impériale, d’où il a été exilé.

Kaeda, dont le père est mort et qui se retrouve sans protecteur, prend les choses en mains sur son domaine et le relève, en attendant un mariage qu’elle diffère, désespérant de revoir Takeo. Apprenant qu’il est au monastère Terayama, elle s’y rend dès le printemps apparu et le retrouve. Ils refont l’amour et s’y marient secrètement. Fin du tome 2.

Je n’ai pas encore lu les trois autres mais je ne résiste pas à vous en parler tout de suite car ils promettent de nouvelles aventures de la même eau. Un vrai feuilleton dans le style des Trois mousquetaires ! Avec tout l’exotisme du Japon des samouraïs.

Lian Hearn, Le clan des Otori, 2001-2003 et 2007-2008, réédité en Folio 2021

1 – Le silence du rossignol, 384 pages, €8,80

2 – Les neiges de l’exil, 389 pages, €8,80

3 – La clarté de la lune, 448 pages, €1,95 occasion e-book Kindle €8,49

4 – Le vol du héron, 768 pages, €10,40

5 – Le fil du destin, 704 pages, €9,80

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N’interprétez pas les ordres de Dieu ! s’exclame Montaigne

Le chapitre XXXII de ses Essais Livre 1, affirme « qu’il faut sobrement se mêler de juger des ordonnances divines. » Dieu ne nous récompense pas ni ne nous punit en nos œuvres ; il a d’autres desseins plus… éternels. Montaigne explique avec raison que « le vrai champ et sujet de l’imposture sont les choses inconnues. » Moins vous en savez, plus vous pouvez parler dessus, inventer, imaginer, affirmer. Qui pour vous contredire, puisque nul ne sait rien ? « A cette cause, dit Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire parlant de la nature des dieux que de la nature des hommes, parce que l’ignorance des auditeurs prête une belle et large carrière et toute liberté au maniement d’une matière cachée. »

Nous ne pouvons qu’y souscrire et noter, en notre époque, les billevesées des croyants de Daech qui affirment agir au nom d’Allah, prenant leurs désirs pour des réalités et leur ressentiment pour un commandement de Dieu. Nous pouvons noter aussi les niaises catholiques autour du père Hamel qui voient un dessein caché de Dieu dans son martyre. Dieu ne dit rien, même s’il s’appelle Allah – ce sont les humains qui lui prêtent des mots et des intentions alors que, s’il existe, il s’en fout bien des misérables vermisseaux que nous sommes, infimes dans l’univers infini de sa création. S’il commande, c’est pour l’éternité, pas pour un petit présent qui passera aussi vite qu’un éclair. S’il commande, c’est selon les textes qu’il a rendu sacrés, et selon ses commandements dont le premier est « tu ne tueras point ».

Mais Montaigne n’est pas exégète de la Bible. Il est un observateur pragmatique et aigu des gens de son temps. Il philosophe en généralisant. « Il advient de là qu’il n’est rien cru si fermement que ce qu’on sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui nous content des fables, comme alchimistes, pronostiqueurs, (astrologues) judiciaires, chiromanciens, médecins. (…) Auxquels je joindrais volontiers, si j’osais, un tas de gens, interprètes et contrôleurs ordinaires de desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, et de voir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses oeuvres ». Si j’osais ? – il ose. Ce qui n’est pas rien, en son temps de guerre de religions. Montaigne est un esprit libre, libéré des textes et des commandements, qui pense par lui-même, le plus droit possible en sa raison.

Et de noter avec ironie que l’hérétique et le pape, « Arrius et Léon  (…) moururent en divers temps de morts si pareilles et si étranges » : tous deux ont rendu l’âme en chiant, tout simplement… Où donc serait le « dessein de Dieu » ? Il les considérait manifestement comme de la merde, l’un comme l’autre, le contesté et le légitime. A moins que les humains se trompent à vouloir absolument y voir un signe !

Les alchimistes d’aujourd’hui sont volontiers politiciens lorsqu’ils nous « promettent » – tant et plus s’ils sont libéraux sociaux, ou pire et moins s’ils sont croyants en écologisme ou en gauchisme révolutionnaire. Leurs fans sont des dévots par instinct de foule, pas des convaincus par raison ; ils sont emportés par mimétisme, pas persuadés en personne. Ils sont dévots de « la belle histoire » du futur où tout sera mieux une fois les immigrés foutus dehors, les financiers capitalistes taxés à mort, les productivistes enchaînés aux règles drastiques de la décroissance durable, les « sans rien» décidant par référendum populo. Tout est cohérent mais tout est imaginaire. Les alchimistes n’ont pas produit de l’or, les écologistes ne produiront pas de l’énergie sans vent ni soleil quand il n’y en a pas, en hiver où l’énergie est la plus vitale, autrement qu’avec des matières fossiles ou du nucléaire. Après tout, l’énergie du soleil n’est-elle pas purement nucléaire et entièrement « naturelle » ?

Le peuple est badaud, il croit ce qu’on lui dit, bêtement. « Il vaudrait mieux l’entretenir des vrais fondements de la vérité », s’exclame Montaigne ! Vaste programme, disait de Gaulle… de la connerie.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50 h

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Patrice Montagu-Williams, La fille qui aimait les nuages

Cette suite de trois micro-romans d’espionnage est une commande du magazine Gavroche Thaïlande ; ils sont parus en feuilleton et réunis en volume. Le style d’écriture du feuilleton est particulier et exige un suspense à chaque fin de chapitre pour que lecteur ait envie du prochain numéro. D’où cette façon haletante de construire les histoires.

Celle qui aime les nuages s’appelle Aï Van et c’est ce que signifie son nom. Elle est la fille du ponte communiste vietnamien Anh Hung, au Bureau politique, ancien directeur de camp de « rééducation » où il s’agissait de laisser crever les opposants politiques. Il est chargé d’aller à Paris négocier l’achat de sous-marins français Scorpène à cause de la progressive invasion chinoise de la mer de Chine méridionale. « Mettre tout le monde devant le fait accompli en faisant régner la loi du plus fort a toujours été la règle de la politique extérieure chinoise », explique l’auteur, bien au fait de la géopolitique. Anh Hung à l’autorisation d’emmener en touriste sa famille, dernier cadeau avant son éviction probable. « Depuis que sa flotte ne comporte plus aucun jet d’origine soviétique, la compagnie n’a pas connu d’accident majeur ; elle est considérée comme l’une des meilleures et des plus sûres au monde », dit avec humour l’auteur à propos de Vietnam Airlines. Ces traits d’humour égaient souvent l’action. Aï Van tombe amoureuse de Haï, un inspecteur français d’origine vietnamienne, arrivé à l’âge d’un an avec les bateaux Kouchner ; son père Anh Hung a torturé et laissé mourir le père du garçon et, quand elle l’apprend, elle ne veut pas rentrer. C’était d’ailleurs le projet secret du père de rester en France tant il craint d’être éliminé par ses camarades. Mais sa mère, Maï, qui répugne à quitter Hanoï, en parle au garde du service secret viet…

Ly est Hmong, minorité du Vietnam, et devient un agent de la DGSE après Science Po pour défendre sa minorité. Il a déjà réussi une mission anti-islamiste en Thaïlande, pays dont il parle la langue, et il est envoyé pour une autre mission dans le même pays, anti-chinoise cette fois. L’empire du milieu fait chanter la France qui s’immisce dans la surveillance des voies maritimes en mer de Chine par des livraisons de drogue depuis la Thaïlande, un agent en eau profonde l’a clairement avoué aux policiers parisiens venus l’arrêter devant un gros butin – « un Corse, une Arabe et une Sénégalaise », décrit l’auteur du multiculturalisme ambiant. Les petits détails qui tuent font partie du roman d’espionnage et donnent du relief aux actions. L’impératrice rouge est cet agent Wu du Guoanbu, implanté par les Chinois pour acheminer la drogue en France afin de déstabiliser sa société. Ly va la chercher, l’aborder, la baiser et en finir avec la mission en douceur. A Paris, pendant ce temps, un fils lui est né avec une bourgeoise propriétaire de galerie d’art…

Martin le Parisien a 32 ans et vit sous couverture sur la Butte, « à côté de l’hôtel où vécut Dalida » ; il ne garde jamais une liaison plus de trois mois, il ne doit pas s’attacher. Science Po, Langues O, DGSE, le parcours classique. En 1996, Total étant accusé de soutenir les militaires birmans par son exploitation pétrolière, il est envoyé sur place pour voir ce que cela cache car « la morale » n’a rien à voir avec les affaires et – bien évidemment – les Américains cherchent à évincer la compagnie française en jouant et rejouant sans cesse ces petits meurtres entre alliés qui leur font tant plaisir. « Blaser bleu marine, chemise blanche et cravate tricotée bordeaux. Les diplomates de carrière sont tous fabriqués en série et formatés, se dit Martin en pénétrant dans la salle de réunion ». Nous sommes dans le bain. Cela se passe à Bangkok car le pays a besoin du gaz birman exploité par Total et croit à « une manipulation » de l’opinion. Par qui ? C’est ce qu’il faut découvrir. « Faire l’amour permet de mieux connaître son partenaire » déclare la jolie capitaine du service secret Winnie, Chinoise de Thaïlande en entraînant Martin sur son lit sous écoutes. C’est joliment troussé. Puis c’est la belle Jessie, du HCR, qui défend les réfugiés Karen que les militaires birmans veulent éradiquer avec l’aide de mercenaires américains payés par l’argent du pétrole. Jessie, qui veut un enfant, adopte Nina, petite karen de 3 ans. Lors d’une attaque terroriste sur le camp de réfugiés, Jessie est égorgée. Martin adopte Nina avec l’aide de Winnie. Une fois adulte et devenue journaliste, Nina a été violée par un oligarque russe brutal et grossier et a fait une chute dans les escaliers qui l’a rendue tétraplégique. Martin se venge et se réfugie pour échapper aux tueurs de l’oligarque dans Le royaume de Nina – le nord de la Thaïlande, le paradis des éléphants.

Patrice Montagu-Williams, La fille qui aimait les nuages suivi de L’impératrice rouge et de Le royaume de Nina Micro-romans, Gope éditions, 2022, 246 pages, €15,00

Les romans policiers ou d’espionnages de Patrice Montagu-Williams chroniqués sur ce blog

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Pierre Boulle, Les jeux de l’esprit

Pierre Boulle est surtout connu pour La planète des singes, roman duquel a été tirée toute une série de films, sans parler de la télé ; il est aussi connu pour Le pont de la rivière Kwaï, qui a été célébré au cinéma. Les jeux de l’esprit sont une curiosité. Ingénieur à l’imagination vive, Pierre Boulle s’était décentré en orient, d’où il avait une vision plus globale du monde qu’à Paris. Il propose dans ce roman de science fiction pas moins que de refaire le monde au début du XXIe siècle.

Nous y sommes et rien n’est venu de ce qu’il pensait possible cinquante ans auparavant, lorsqu’il a publié son roman après le grand bazar de 1968 dans le monde entier (mais oui, pas qu’au Quartier latin!). Il met en scène des savants, tous prix Nobel dans leur spécialité, qui mûrissent le projet d’un gouvernement mondial dirigé par des gens compétents, avancés dans le savoir. Mélange de saint-simonisme et de platonisme selon La République, ils ne veulent cependant pas former une nouvelle caste mais épousent la méritocratie à la française qui est celle du concours. Des savants volontaires, présélectionnés sur leurs titres, devront passer une série d’épreuves comme en écoles de commerce. L’ultime sélection des cinq planchera en finale sur un projet de gouvernement mondial.

L’un d’eux l’emporte – Fawell l’Américain. Il est physicien puisqu’à l’époque le nucléaire et les mystères des particules forment la pointe la plus avancée du savoir. Le second lauréat est double : Yranne, un mathématicien français (nous avions les meilleurs) au curieux nom et une Chinoise (américanisée), Betty Han, qui a commencé à étudier les sciences avant de bifurquer vers la philosophie puis la psychologie. Ce trio va gouverner le monde, surveillé par le sénat des Nobel.

Tout se passe bien, ce qui est étonnant, même les peuples en ont assez de leurs dirigeants incompétents et parfois corrompus (ce n’est pas nouveau), mais aussi des querelles de bac à sable nationalistes (ce qui est plus étrange). La fin des années soixante était à l’optimisme et à l’internationalisme, la morale était universelle et les religions ne comptaient pas, reléguées dans la sphère privée comme il se devrait. Pierre Boulle ne les évoque même pas. Pour marquer les esprits, un hymne mondial est créé, fait de bouts d’hymnes nationaux, et un drapeau mondial, blanc avec une femme à poil dessus (la vérité sortant du puits). Car la Science est reine et l’administration des choses, centralisée au niveau global (comme dans l’URSS de l’époque, encore triomphante), devrait rationaliser et engendrer des économies comme un surplus de bien-être égalitaire.

Sauf que, quelques années plus tard, la planète s’ennuie (comme la France de 68 vue par Viansson-Ponté au Monde quelques mois avant « les événements »). Les gens, ayant tout le confort, ne sont plus motivés. Ils n’aspirent à rien et l’aisance matérielle ne leur suffit pas. La spiritualité est absente, même si les horoscopes et l’astrologie les intéressent encore, le sexe est gommé (l’auteur, né en 1912, n’a pas fait siens les débordements de libido pré et post-68). Des pilotes se retrouvent même incapables de décision au moment crucial aux commandes de leur avion ; ils ne savent plus prendre d’initiative, se confiant aux robots. Cette anomie un brin mystérieuse, comme l’augmentation du taux des suicides, fait réagir le gouvernement. Comment inverser la tendance et rendre du goût à la vie ?

Betty la psychologue a une idée : il faut les divertir. Comme à Rome le pain et les jeux allaient de pair, laissant les sénateurs gouverner en paix, instaurons des jeux. Sauf qu’il faut que ces jeux soient autre chose que ces compétitions de midinettes d’avant, où seule la xénophobie des supporters de chaque équipe mettait du piment. Il faut que ce soient de vrais combats où la mort est au bout – à moins que ce ne soit la gloire. Rien de tel qu’un catch à poil entre hommes et femmes par équipes mixtes pour susciter l’enthousiasme. Les corps plastiques se mettent en valeur, les coups engendrent la souffrance et le plaisir sadique du voyeur, le sang qui gicle et enduit les peaux est d’une somptuosité barbare, tout comme les cris et grognements des combattants. Mais le catch finit par lasser. Il en faut toujours plus… On reconstitue in vivo les grandes batailles du passé, Trafalgar, Waterloo, le Débarquement. Les équipes (uniquement des volontaires) sont plus nombreuses et doivent s’organiser elles-mêmes pour leurs armes et leurs positions ; seule règle : les armes d’époque peuvent être améliores, mais seulement avec les techniques connues à l’époque. Gagnera qui sera le meilleur, pas comme dans la vraie histoire. C’est grandiose, la télévision est incluse et se poste aux endroits stratégiques pour des plans spectaculaires. Les vaincus sont tous tués évidemment.

La planète est heureuse… mais tout ça pour ça ?

Eradiquer les nationalismes pour rationaliser la production sans épuiser la planète, quatre milliards d’habitants seulement autorisés et le contrôle des naissances installé, l’utopie de favoriser la connaissance par l’éducation de tous et la recherche fondamentale de quelques-uns – tout cela réduit à organiser des jeux de guerre comme de vraies guerres et à détourner les savants du fondamental pour inventer de nouvelles techniques pour tuer et améliorer la prévision sur les paris ?

La morale de ce conte philosophique est probablement qu’il est vain de vouloir « changer le monde » ; les gens sont tels qu’ils sont et rien n’y fera. Ils seront toujours avides et égoïstes, moins férus de connaissance que de divertissements, toujours volontaires pour gagner, même si c’est pour se faire tuer. Ce n’est pas un grand cru Boulle, mais une curiosité – intéressante à lire un demi-siècle après.

Pierre Boulle, Les jeux de l’esprit, 1971, J’ail lu 1972, 307 pages, occasion €17.00

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Fourquet et Cassely font l’archéologie des nouvelles couches culturelles

Le livre bilan sur quarante années de changements en France de Fourquet et Cassely, déjà chroniqué sur ce blog, montre le chemin depuis 40 ans des traditions à la globalisation en France.

La religion catholique qui formait « la roche mère » selon les auteurs, n’affleure plus qu’épisodiquement. Elle reste dans les noms de lieux, les monuments, mais l’Eglise a perdu son rôle central de synthèse. Les baptisés chutent de 70 % en 1970 à 27 % en 2018. Les anciennes Fête-Dieu deviennent des marches festives ou des marches blanches pour telle ou telle cause. On marche pour le climat, contre le chômage, pour une enfant tuée, au lieu de marcher en glorifiant la vierge Marie ou le pardon local. Désormais, 74 % des moins de 35 ans ne savent pas ce qu’est l’Ascension, bien que ce soit un jour férié. Ils sont indifférents à la religion, mais favorables à garder week-end de trois jours que Chirac a voulu leur reprendre…

Les identités régionales se perdent avec la baisse des accents locaux dont seulement 20 % de la population est affectée aujourd’hui, surtout dans le sud et dans le nord. Les emplois et les transports opèrent un grand brassage de population. Le rugby par exemple, est encore connoté sport du sud, mais de moins en moins. Cette homogénéisation réduit le sentiment de communauté, alors même que la décentralisation voudrait redonner de la vitalité aux régions. Il se trouve également que lesdites régions sont désormais plus administratives que culturelles, Nantes n’étant par exemple pas rattachée à la Bretagne, et la région Centre-Val de Loire étant le résidu de toutes les autres régions alentour. L’huile d’olive, de culture méditerranéenne à l’origine, opposée aux régions du beurre ou du lard, est devenue aujourd’hui le marqueur des couches sociales aisées. On assiste à une hausse de la consommation de bière aux repas (sur « la mode craft américaine des microbrasseurs ») alors que la France est une nation de multiples vins régionaux. La galette des rois s’est répandue sur tout le territoire bien que la brioche existe encore dans certains lieux du Sud.

La raison en est sociologique, les études faisant rompre les amarres avec le terroir natal avant les divers emplois, la retraite et la fin de vie ailleurs. Les zones de stabilité démographique sont plus restreintes : l’Alsace Moselle, le Nord-Pas-de-Calais, la Manche et le Finistère. Les auteurs observent que 78 % des décédés sont désormais nés dans un autre département. Les marqueurs régionaux anthropologiques pointés par Emmanuel Todd en 1990 ne jouent plus. Les écarts sont liés de nos jours à l’immigration (fécondité plus forte) et à l’autonomisation des individus (divorce, monoparentalité : 24 % en 2018, deux fois le chiffre de 1980).

Cette culture déjà brassée possède une surcouche yankee : l’américanisation des années Mitterrand a suivi les chanteurs, le cinéma et, dès les années 1990, les séries télévisées des chaînes privées. Depuis 1986, les meilleures entrées cinéma sont des films américains. Coca-Cola, McDonald’s, Disney, sont autant de « garnisons romaines réparties dans les provinces de l’empire » p.387. La fête d’Halloween a surgi alors qu’elle n’existait pas en France, le Black Friday remplace les soldes et les Buffalo Grill les brasseries tandis que les clubs de danse country s’installent un peu partout. L’imaginaire du Far-West est le plus populaire. Les clubs de bikers sur le modèle américain se répandent parmi les jeunes. L’Île-de-France et les grandes métropoles du Sud sont les plus touchées, « un bon terrain d’implantation de l’imaginaire américain sur un substrat culturel qui a été fortement chamboulé », jargonnent les auteurs p.398. La pop culture commerciale devient une culture « hydroponique » p.399. 27 % des Français sont allés aux États-Unis une fois au moins. Tout ce qui est « bien » vient des États-Unis, du mimétisme entrepreneurial des écoles de commerce au style de vie yuppie de Wall Street (aérobic, footing, loft, surf, business english), jusqu’aux plus récentes utilisations des réseaux sociaux pour les campagnes électorales. Même les gilets jaunes imitent les routiers canadiens qui imitent les partisans de Trump lorsqu’ils bloquent la capitale Ottawa. L’usage de la langue anglaise est un marqueur social, 29 % des jeunes la parlent mais surtout les bac+5 à 75 %. Les Masters et grandes écoles regardent les films et lisent volontiers livres ou magazines en version originale.

Il n’y a pas que les États-Unis dans la globalisation de la culture. À partir des années 1990, existe une influence japonaise : manga, sushi, Nintendo, dessins animés à la télévision (dès Goldorak), ainsi que les films comme Le dernier samouraï, Lost in translation, Wasabi. 6 % des Français se sont rendus au Japon, destination plus élitiste que les États-Unis ou même la Chine.

Une autre couche culturelle qui vient se superposer est la couche maghrébine : halal, kebab turc, chicha. La réislamisation frériste et la hausse globale du pouvoir d’achat ont engendré un commerce de charcuterie halal (à base de volaille), de viande de bœuf tuée selon les rites et de bonbons sans gélatine de porc (Haribo). La formule tacos est une invention de banlieue, une bombe calorique générationnelle des moins de 35 ans. Nous assistons à l’« avènement d’une génération d’entrepreneurs de banlieue nourrie de culture managériale à l’américaine » p.427. Les prénoms arabes sont passés de 7,3 % en moyenne en 1983 à 15 à 20 % en 2019. Ils forment 40 % des prénoms en Seine-Saint-Denis et 25 % dans le Rhône.

Pour la nourriture, le Vegan et le bio sont à Grenoble, illustrant « la gentrification, la patrimonialisation et le détournement », ces trois étapes indispensables à une culture pour s’imposer dans la durée. Le bœuf bourguignon et la blanquette de veau baissent au profit du couscous et de la pizza, tandis que steak frites et poulet frites demeurent stables. La variété française est moins écoutée tandis que la musique des quartiers (le rap) se répand dans la toute nouvelle génération.

Au total, qu’est-ce qu’être de culture française ? User de la langue sans doute, mais rester ouvert à tous les vents du large comme de ceux qui montent des profondeurs de la transition démographique : place à l’islam, à la culture du Maghreb, aux allégeances multiples. L’empreinte américaine demeure cependant la teinture principale, touchant toutes les strates sociales et désormais toutes les générations.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.

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Nouveau visage des classes sociales selon Fourquet et Cassely

La quatrième partie du livre bilan sur quarante années de changements en France de Fourquet et Cassely, déjà chroniqué sur ce blog, montre les nouveaux visages des classes sociales, engendré par le nouveau modèle économique désindustrialisé, orienté vers les loisirs et les services. La réorganisation des territoires pour sa résidence, la polarisation des styles de vie, ont un impact sur la structure et sur la nature des emplois.

Surgit une nouvelle constellation populaire des domestiques et soutiers de la consommation. L’ouvrier logistique a remplacé l’ouvrier d’usine. Les routiers, les magasiniers, les manutentionnaires d’entrepôt, constituent ce nouvel ouvrier à la chaîne, Amazon remplaçant Billancourt. Les emplois populaires des sans diplôme baissent en gamme. L’absence de perspectives professionnelles, le turnover, les intérimaires, l’absence de syndicats, conduisent à une conscience de classe nulle. C’est une constellation de services à la personne, de chauffeurs VTC et livreurs, de temps partiel, qui sont farouchement individualistes et récusent l’assistanat. Ils ont conscience d’être des serviteurs mais invisibles et atomisés. L’aide-soignante et l’aide à domicile sont au bas de l’échelle du soin tandis que la hausse du vieillissement et la baisse d’investissement des familles encouragent au contraire les métiers de services à la personne. L’externalisation du nettoyage et du gardiennage par les entreprises fait quitter aux employés l’organisation et les avantages sociaux en faveur de la solitude et de la quasi misère (un SMIC dans une grosse boite avec cantine et comité d’entreprise n’est pas l’équivalent d’un SMIC en autoentreprise).

Les gilets jaunes ont manifesté cette révolte des classes subalternes qui ne parviennent pas à boucler les fins de mois avec les revenus qu’on leur offre. Aucune conscience de classe, ce fut une jacquerie sans lendemain, mais qui s’est révélée grâce aux réseaux sociaux. Elle montre le bouillonnement de colère qui monte parmi les déboussolés de la nouvelle organisation sociale.

Une catégorie de nouveaux pauvres augmente, celle des chômeurs de longue durée, des cassos (« cas sociaux »), voué à l’ASS, au RMI, à la CMU, aux Restos du cœur et autres soupes populaires. Ceux qui ont un emploi faiblement rémunéré ont du ressentiment contre cette population d’assistés par peur de tomber dans la même trappe. Ils sont en outre un peu jaloux des aides qu’on leur fournit tandis qu’eux-mêmes n’y ont pas droit, bien qu’ils payent de plus en plus de taxes sur leur consommation (carburant, énergie, produits électroniques, etc.). C’est la fuite des quartiers de logements sociaux qui deviennent progressivement des ghettos.

Le cœur de la classe moyenne était le bac+2. Le diplôme est indispensable pour se distinguer de la catégorie populaire, du BTS à bac+5. En 1985,29 % d’une classe d’âge réussissaient le bac, désormais dévalorisé en 2019 lorsque plus de 80 % le réussissent sans grand effort, en raison du laxisme des notations et de la volonté politique d’afficher un ascenseur social qui existe de moins en moins. Le bac+2 permet l’accès au concours de catégorie B dans l’Administration. Le bac professionnel permet le BTS technologique, accès à l’IUT et au bachelor (bac+3). Mais c’est la course aux diplômes, les infirmières étant désormais recrutées à bac plus quatre, comme les enseignants non agrégés, et les concours d’administration de catégorie B sont souvent présentés par des diplômés supérieurs au niveau requis, qui emportent les places. Petits artisans, commerçants indépendants, cadres en reconversion (de 12 à 20 %), franchisés (plus de 2000 réseaux) s’installent dans les zones commerciales de « la France moche » de Télérama – magazine culturel pour bobos.

Profs, infirmières et fonctionnaires ou animateurs des services culturels sont les inspirateurs du changement de cette constellation moyenne. Ils ont été les innovateurs sociaux du style de vie post–68 entre 1970 et 1990. Ils prônaient l’écologie, le libéralisme culturel et des mœurs, les modes de vie alternatifs. Ils laissent désormais la place aux nouveaux métiers : les psys-coachs des thérapies alternatives, les astrologues, les services pour animaux de compagnie, le tatouage, les « facilitateurs humanistes », aux néo–artisans, aux métiers de la culture, aux professionnels du bien-être et aux start-upeurs.

Une marche vers la richesse sur l’échelle sociale. Car la numérisation et l’Internet ont donné naissance à un groupe socioprofessionnel hautement diplômé et doté d’une conscience de soi. Le discours d’Emmanuel Macron en 2017 sur la Start-up Nation (en français de l’Académie) reflète leur image de jeunesse, d’innovation, de cosmopolitisme, d’aisance sociale. Leur écosystème fleurit dans les métropoles et surtout en Île-de-France. 80 000 jeunes sortent par an des écoles d’ingénieurs et de commerce. Ils développent une culture neuve qui devient centrale dans la société, malgré l’hermétisme de leurs nouveaux métiers et la tentation de l’entre soi.

Les vraies grandes fortunes sont en petit nombre en France, dans le luxe, la cosmétique, la finance et le vin. De 1998 à 2000, l’industrie a baissé sauf l’agroalimentaire et le Medef n’a plus un dirigeant issu de l’industrie et des mines mais des services. Désormais l’industrie n’arbitre plus la politique, ce qui a expliqué depuis une vingtaine d’années le maintien des impôts de production élevés dans notre pays, qui a clairement pénalisé la compétitivité par rapport aux pays voisins.

La France tout entière s’appauvrit donc, devant importer de plus en plus pour assouvir des besoins de consommation de plus en plus grands alors que les moyens de chacun se réduisent. C’est la lutte des places pour la lutte des statuts, c’est le sablier qui grandit : amincissement des hanches et obésité des pieds, nettement moins de la tête. La France sous nos yeux perd de sa beauté.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.

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Ecologie des cannibales selon Montaigne

Le chapitre XXXI de ses Essais au Livre 1 est consacré aux « cannibales » des Amériques. Montaigne en a rencontré un à Rouen, provenant de la France antarctique, venu avec Villegagnon. Il lui a posé des questions à l’aide d’un interprète. Mais il a surtout fréquenté un homme, resté dix ou douze ans en ces terres lointaines, qui lui a appris des coutumes et des chansons de la contrée. Pour Montaigne c’est celui qui dit « barbare » qui l’est ; nos écoles primaires ont bien retenu la leçon puisque les gamins s’empressent d’user de la formule.

Découvrir le monde est une aventure mais, soupire Montaigne, « j’ai peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité que nous n’avons de capacité. Nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent ». Savoir, c’est bien, mais en juger avec raison, c’est mieux. Certains disent que l’Amérique est l’Atlantide de Platon mais Montaigne trouve l’idée inepte car le nouveau continent est situé bien au-delà des colonnes d’Hercule (Gibraltar). Même si la puissance de l’eau, que ce soit la Dordogne près de chez lui ou la mer chez son frère d’Arsac, ravage le terrain et détruit les abords, gagnant sur la prairie, il faut savoir raison garder et ne pas sauter de suite à une conclusion peu étayée par les faits.

L’occasion pour Montaigne de disserter sur la valeur du témoignage. Plus on est « simple et grossier », plus ce qu’on voit et entend est dit sans artifices, remarque notre philosophe périgourdin, toujours les pieds bien sur terre. « Car les fines gens remarquent bien plus soigneusement et plus de choses, mais ils les glosent ; et, pour faire valoir leur interprétation et la persuader, ils ne se peuvent garder d’altérer un peu l’histoire ; ils ne vous représentent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent selon le visage qu’ils leur ont vu ; et, pour donner crédit à leur jugement et vous y attirer, prêtent volontiers de ce côté-là à la matière, l’allongent et l’amplifient ». Ces vérités relatives à la Trump sont le storytelling de nos politiciens et experts en marketing ; elles sont l’artifice du discours qui manipule l’imagination et agite les émotions pour mieux persuader. « Il faut un homme très fidèle, ou si simple qu’il n’ait pas de quoi bâtir et donner de la vraisemblance à des inventions fausses, et qui n’ait rien épousé » (pas d’idées préconçues). Montaigne ne le dit pas, mais la vérité sort de la bouche des « enfants » – petits en âge ou adultes simples d’esprit.

Une façon de dire que le naturel et le simple sont plus près de la vérité que l’art et que l’intellectuel, ce que Rousseau reprendra (Jean-Jacques, pas Sandrine). Rousseau n’a d’ailleurs pas seulement pris chez Montaigne cette idée que la société et l’artifice corrompent la nature humaine, mais il a pris aussi la pureté des mœurs et la simplicité du mode de vie chez les sauvages du Nouveau monde. « Il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbare ce qui n’est pas de son usage ». Chez nous, tout est toujours à la perfection, nous savons ce qu’il faut croire, dire, faire, manger – et les autres sont des bêtes qui n’ont pas notre civilisation ; tout comme le « c’était mieux avant » des vieux cons qui se prennent pour le centre de l’univers. « Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions plutôt appeler sauvages ». L’écologisme d’aujourd’hui répugne de même aux aliments transformés, aux arbres greffés, aux manipulations OGM, aux pesticides et engrais, aux médicaments chimiques et vaccins – en bref à tout ce qui change l’ordre naturel des choses (le « naturel » étant un mythe construit). « Partout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises », dit Montaigne de la nature. Le laisser-faire libéral, le « moi je égoïste » libertarien, le droit du plus fort trumpien, ne sont-ils pas eux aussi « naturels » ?

Manière de vanter le quasi paradis terrestre de ces terres nouvelles où l’on vit sans artifices aucun, selon « les lois naturelles (…) en telle pureté » s’exalte Montaigne, sans reconnaître que là où il y a humain, il y a autre chose que pure nature, car l’humain est social et ne saurait vivre sans organiser ses mœurs, coutumes et lois en société. Ce qui est « nature » est anti-artifices de la société chrétienne occidentale, très apprêtée, contrainte et empruntée par la religion, mais reste une nature « humaine », donc transformée. A la Rousseau ou Mélenchon, la société cannibale est une nation « en laquelle il n’y a aucune espèce de commerce (donc anticapitaliste) ; nulle connaissance de lettres (il faut donner à 90 % des lycéens le bac sans rien faire) ; nulle science de nombres (les maths sont élitistes et classifiants) ; nul nom de magistrat ni de supériorité politique (les élites riches et dominatrices de l’énarchie et du Patronat) ; nul usage de servitude de richesse ou pauvreté (taxez les riches, augmentez le SMIC, donnez un revenu minimum à tout le monde, accueillez toute la misère du monde) ; nuls contrats ; nulles successions ; nuls partages ; nulles occupations qu’oisives (lycéens et étudiants jubilent) ; nul respect de parenté que commun (familles, je vous hais) ; nuls vêtements (là, la pruderie puritaine issue des sectes religieuses yankees comme de l’islam et de la Torah rigoristes ne suit pas ; seuls les moins de 12 ans vivraient volontiers en « état de nature » sans le savoir) ; nulle agriculture ; nul métal ; nul usage de vin ou de blé (ici les écologistes primitivistes pro-paléolithique jubilent). »

Il y a quand même dans ces société sauvages une nette distinction des sexes, inacceptable pour nos féministes les plus enragées, les hommes pour la chasse et la guerre, les femmes pour les enfants et la boisson. Il y a quand même une morale, sans doute trop dure pour nos minets urbains vegan sans genre : « la vaillance contre les ennemis et l’amitié à leurs femmes » (amitié voulant dire relations sexuelles). La polygamie est permise mais réservée « naturellement » aux plus vaillants : ils attirent les épouses et leurs font forces petits. Darwin n’était pas encore né mais c’était une forme de sélection naturelle, la femelle choisissant le mâle le plus fort et le plus doué. Quant à la religion, les prophètes qui se hasardaient à prophétiser chez les naturels sont « hachés en mille pièces s’ils l’attrapent » si ce qu’ils avaient « prévu » ne se réalisait pas – leçon à tirer pour nos soutanes, barbes et kippas comme pour nos politiciens hâbleurs ou commerçants menteurs. On allait à l’ennemi pour les tuer, soit de suite en rapportant leur tête en trophée, soit plus tard en faisant des prisonniers qu’ont torturait longuement et insultait pour les faire fléchir avant de les assommer et de les manger par « pire vengeance ». La nature est impitoyable aux faibles, qu’on se le dise.

C’est une occasion pour Montaigne de vanter la vertu des « sauvages » qui fut celle des Anciens et qui devrait être aussi la nôtre. « Il n’y a de vraie victoire que celle qui, en domptant son âme, contraint l’ennemi à s’avouer vaincu », dit Claudien cité par Montaigne en latin dans le texte. « L’estimation et le prix d’un homme consistent au coeur et en la volonté ; c’est là où gît son vrai honneur », écrit Montaigne. Pas en ses muscles ni en sa ruse mais en sa « vaillance », qui est « la fermeté non pas des jambes et des bras mais du courage et de l’âme ». Où l’on retrouve le philosophe stoïcien.

Chacun peut mesurer aujourd’hui combien Montaigne reste actuel, lui qui parle des « sauvages » comme nos écologistes et gauchistes utopistes rêvent de « nature ». Lui qui sait à l’inverse raison garder en reconnaissant que l’humain peut vivre proche de la nature, sans les artifices de « la » civilisation, mais en conservant tout de même le principal de la vertu qu’est la vitalité, la fermeté du coeur et la volonté. Il critique la société de son temps en passant par les cannibales pour mieux la réformer – contrairement aux catholiques voulant éradiquer la religion prétendue réformée (RPR : le protestantisme). Les barbares, ce sont toujours les autres, mais le proverbe de la paille et de la poutre reste une sagesse populaire toujours valable.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50 h

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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L’amie prodigieuse, série

La tétralogie d’« Elena Ferrante », italienne née en 1943 à Naples et écrivant sous pseudonyme (il pourrait s’agir d’Anita Raja ou de son mari Domenico Starnone, ou des deux) est en grande partie autobiographique. Les plus de 2000 pages du roman à épisodes sont longues et parfois fastidieuses à lire en français (est-ce la traduction ? ou le style italien ?). La série télévisée américano-italienne de Saverio Costanzo en pour l’instant deux saisons (une troisième serait en préparation) est une façon plus rapide et plus prenante d’aborder l’œuvre. Je l’ai beaucoup aimée.

Raffaella (Lilla – les deux L se prononcent) Cerullo et Elena (Lénou) Greco vivent enfants (Gaia Girace et Ludovica Nasti) puis adolescentes (Elisa Del Genio et Margherita Mazzucco) dans le quartier populaire Luzzatti, à la périphérie de Naples, construit d’immeubles entourant des cours. Les familles ont de trois à cinq enfants et le quartier ne cesse de s’étendre. Les familles populaires qui parviennent à une certaine aisance s’installent dans les plus neufs et les mieux équipés, comme Lilla une fois mariée à Stefano Caracci.

A l’école élémentaire, Lilla à toute la classe montre qu’elle a appris à lire toute seule, au grand étonnement de sa maîtresse, madame Oliviero. Lénou, jusqu’alors la meilleure élève, décide de devenir son amie dans la section des filles. Cette attitude montre combien le populaire était arriviste petit-bourgeois dans les années d’après-guerre (et pas communistes égalitaires malgré la puissance du PCI), probablement à la suite du fascisme qui avait redonné son orgueil à l’Italie. Chacun pouvait arriver par l’école et, si les parents suivaient, pouvaient accéder à la classe moyenne. Ce sera le cas de Lénou, son père convaincu par l’institutrice et sa mère par son père comme par son cœur (la bouche crache non mais le cœur fait agir oui). Ce ne sera pas le cas de Lilla dont les parents sont mesquins, méfiants et avaricieux. Le père, surtout, aigri que son labeur de cordonnier malgré ses heures suffise à peine à nourrir sa famille, et jaloux que sa propre fille puisse être plus intelligente que lui et puisse réussir en société mieux que lui. Il se bagarrera constamment avec son fils aîné Rino sur les innovations dans la chaussure, l’établissement d’un nouveau magasin plus luxueux, et l’alliance avec la famille Caracci pour accéder aux capitaux. « La plèbe ! » s’exclame madame Oliviera avec mépris : jamais la volonté de s’en sortir.

Ce contraste entre les deux filles est tout le ressort de la série. Lilla n’aura de cesse de demander à son amie Lénou les livres qu’elle lit, les matières qu’elle apprend, afin de se former toute seule pour garder une sorte d’égalité d’esprit avec elle. La vie est injuste, la vie sociale surtout. Certains renoncent, attendant l’utopie communiste comme Pasquale, dont le père menuisier a été ruiné par la famille Caracci au point qu’il tuera le patriarche Don Achille et sera mis en prison ; d’autres rêvent d’ascension sociale comme Lénou et Nino. Plus que sexuellement attractive (elle est belle enfant mais ingrate ado avec un nez et un popotin trop gros), Lénou est bosseuse et conformiste, elle réussit très bien dans le système scolaire et social de son temps. Lilla, à l’inverse, est ingénieuse (traduction littérale du « geniale » dans le titre italien) mais se débat dans les carcans de sa famille ouvrière pauvre, au père tout-puissant, et du quartier où l’allégeance aux membres de la Camorra est la seule alternative à l’école pour s’en sortir. L’analyse de l’arrivisme petit-bourgeois et des positions politiques se double donc d’une analyse féministe où est mise en lumière la position inférieure de la fille par rapport au garçon.

Parallèlement, dans la classe des garçons, Nino est impressionné par Lilla tout comme Enzo, le redoublant et plus âgé de la classe qui vend des légumes dans les rues. Nino est très beau enfant et Lénou est amoureuse de lui mais refuse de sortir officiellement avec le garçon lorsque qu’il lui demande dans l’escalier de l’immeuble. C’est que son père, le cheminot Donato Sarratore, est un joli cœur qui séduit les femmes, ce qui ne se fait pas dans l’Italie machiste des années 1950 ou la famille est sacrée et le chef de famille un mâle dominateur. Les Sarratore doivent déménager pour éviter les commérages, voire les actions physiques en représailles, mais aussi pour se loger milieu avec l’ascension sociale permise par un métier au chemin de fer où le chômage n’existe pas. Nino, devenu un bel ado grand, mince et nerveux (Francesco Serpico), retrouvera Lénou au collège puis au lycée ; il retrouvera Lilla sur la plage à Ischia durant les vacances d’été, lorsque Lénou y traînera ses amies pour voir son amoureux. Éternel pas de deux de qui aime et n’est pas aimé, Lénou aimant Nino qui aime Lilla, celle-ci le prenant à son amie comme une sorte de revanche sociale sur sa réussite scolaire qu’elle-même n’a pu suivre.

Un jour d’enfance, Lilla jette la poupée de Lénou dans un soupirail. Elles affrontent le noir et la peur du camorriste Don Achille pour la retrouver mais n’y parviennent pas. Lilla a donc l’idée d’aller sonner à la porte de l’ogre pour réclamer sa poupée. Séduit par le courage des deux petites filles, Don Achille leur donne un billet pour s’acheter une nouvelle poupée. Mais les enfants préfèrent un livre, ce sera Les Quatre Filles du docteur March, qui donnera l’idée à Lilla d’écrire son propre roman d’aventures, La fée bleue. Lénou, impressionnée par son talent, le donnera à madame Oliviero pour qu’elle le lise, avant de le retrouver adulte dans les affaires de l’institutrice décédée – ce qui lui donnera l’idée à son tour d’écrire ce roman autobiographique qui célèbre son amie ingénieuse tout en montrant les différentes étapes de sa propre ascension sociale via l’école normale de Pise jusqu’au poste d’universitaire en littérature italienne.

Lilla de son côté invente de nouveaux dessins de chaussures, plus chics, que les Caracci apprécieront, au point que le père sera obligé de donner en mariage Lilla à Stefano qui la désire. Pour elle, le mariage est obligatoire puisqu’elle n’a aucun diplôme qui lui permettrait de s’évader du quartier et de sa famille, et elle refuse absolument de s’allier aux Solara, propriétaires de l’épicerie-bar-pâtisserie acquise par l’argent du marché noir durant la guerre et par les protections de la Camorra. Les Solara veulent tout, l’argent comme les filles, et régner sur le quartier. Lilla la rebelle fera tout son possible pour les en empêcher ; elle refuse ainsi Marcello qui veut l’acheter avec une bague à trois diamants et la promesse de vendre des chaussures pour son père. Ce dernier, largué, se laisse faire et son frère aîné est trop bête pour s’en apercevoir. Lilla refuse Marcello, attirant la vengeance des Solara et se laisse vendre comme un objet aux Caracci.

Cela lui fait haïr son mari Stefano, pourtant bien accommodant et même servile envers les puissants (Lilla comprise), au point d’avorter par elle-même lorsqu’elle est enceinte pour la première fois. Elle acceptera plus tard de porter un enfant, mais de son amour Nino, ce qui va humilier Stefano et conduire le couple à la séparation (le divorce n’est permis en Italie que depuis 1970). Enzo, toujours amoureux de Lilla malgré les années, décide de s’occuper d’elle et de son fils Gennaro, attendant patiemment qu’elle accepte de coucher avec lui et d’avoir d’autres enfants. Ouvrier, il étudie les mathématiques durant ses soirées avec Lilla qui l’aide, appelé à profiter peut-être de l’engouement pour l’informatique naissante. Lilla, quant à elle, travaille dans une usine de charcuterie comme ouvrière au désossage.

Stéfano se console avec une autre amie du quartier, Ada, enceinte de lui et vendeuse dans son magasin de chaussures installé au centre-ville grâce aux capitaux des Solara. Ces derniers mettent d’ailleurs leur nom sur la boutique et n’auront de cesse que de récupérer l’ensemble à leur profit en faisant fabriquer eux-mêmes les chaussures avec de nouveaux dessins légèrement modifiés pour évincer les Cerullo. Ainsi vont les affaires dans l’imbroglio italien lorsque l’on est habile.

La rivalité–amitié constante entre les deux filles depuis l’enfance se poursuit jusqu’à l’âge adulte. C’est au fond ce qui motive l’une et l’autre. Lénou n’aurait pas poursuivi l’école si Lilla ne l’avait pas poussée et aidée ; Lilla n’aurait pas étudié autant de livres et de matières si Lénou ne l’avait pas rendue jalouse par ce qu’elle apprenait. Lénou a eu ses règles avant Lilla mais Lilla s’est mariée avant Lénou ; Lénou a été amoureuse de Nino mais Lilla a eu Nino avant elle même si, à l’âge, reste ouverte la possibilité d’une réconciliation entre Lénou, forte de son premier livre publié, et Nino réapparu comme journaliste littéraire.

Cette longue série montre à la fois l’évolution de la génération née vers 1940 jusqu’aux années 1970, l’ascension sociale grâce à l’école et au développement économique, la progressive émancipation des femmes qui font désormais l’amour hors du mariage, et le destin jamais vraiment accompli de chacun. Pour résumer, tout est possible avec l’éducation et la culture, chacun pouvant faire son trou dans la société s’il le désire. Le spectateur, plus que le lecteur peut être, se fera des amis de ses Italiennes et Italiens si volubiles, complexes et attachés aux relations sociales, même si chacun est âpre au gain, que ce soit en argent, en savoir ou en amour. Du réalisme au cinéma au réalisme en littérature – ou l’inverse.

DVD L’amie prodigieuse, série de Saverio Costanzo en 2 saisons de 8 épisodes d’environ 55 mn, soit 14h30 de spectacle, avec Margherita Mazzucco, Gaia Girace, Annarita Vitolo, Valentina Acca, Antonio Buonanno, StudioCanal 2020, €29.99

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, 2011, Folio 2016 à 2019

Tomes 1 à 4 relié grand format Gallimard 2018, 2000 pages, €96.50

L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante (Fiche de lecture) : Analyse complète et résumé détaillé de l’œuvre, par lePetitLitteraire.fr, €5,99

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Jean-Christophe Grangé, Kaïken

Les psychopathes, il connaît, Grangé, il en fait son fonds de commerce. Olivier Passan, commandant à la brigade criminelle de Paris les traque dans les banlieues sordides du 9.3, notamment celui que la presse appelle « l’Accoucheur » qui ne tue que les femmes enceintes de plusieurs mois en les éviscérant et en brûlant le bébé encore relié par le cordon au ventre de sa mère. Charmant…

Il va progressivement découvrir que le tueur est un orphelin comme lui, passé dans des foyers d’accueil comme lui, mais détruit à jamais par les mauvais traitements qu’il a subis en raison d’une anomalie physique qu’il garde secrète. Passan est sur le point de le serrer mais il agit seul, avec son adjoint déjanté Fifi, et le viol d’une gamine par deux racailles les empêchent in extremis de prendre en flagrant délit le boucher à l’œuvre. Il part à la course et lorsqu’il le rattrape, celui-ci s’est débarrassé de ses gants de chirurgien tachés de sang et, à moins de les retrouver, impossible de le relier au meurtre par éviscération qui vient d’être commis dans un hangar à deux pas de là. D’autant que Passan, sur plainte antérieur du tueur pour harcèlement policier, a une injonction judiciaire de ne pas l’approcher à moins de 200 m. Faute de flag et de preuves concrètes, rien à faire, le tueur est relâché par la justice.

C’est alors que d’étranges événements menacent la famille du commandant. Dans sa villa de Suresnes, entouré d’un terrain dont une partie est un jardin japonais qu’il a composé lui-même, son épouse nipponne Naoko découvre un soir le cadavre dépiauté d’un fœtus qui la regarde depuis l’intérieur du frigo. Aucune trace d’effraction, aucune empreinte. Un peu plus tard, c’est le chien Diego qui est tué et éviscéré dans la chambre des enfants sans même qu’ils se réveillent. Les caméras de surveillance montrent une femme en kimono de soie et masque de Nô – mais qui cela peut-il être ? Naoko ? Son amie Sandrine un brin déstabilisée par son cancer en phase terminale ? Une réminiscence du passé venu du Japon ? Les deux garçons de 8 et 5 ans, Shinji et Hiroki, sont deux poupées de porcelaine pleines de vie ; pour eux, tout va bien dès lors que l’un des parents est présent. Leur monde est alors stable et ils ne s’en font pas plus.

Heureusement, car rien n’est terminé. Le psychopathe éviscérateur de jeunes femmes n’est pas le seul à en vouloir à la famille franco-japonaise ; même éliminé, tout se poursuit. Je ne peux en dire plus, sinon que Passan est fragile dans son ménage et ne connaît pas si bien que cela son épouse japonaise, malgré leurs dix ans de mariage. Mais il est obstiné et, malgré fatigue et blessures, ira jusqu’au bout pour connaître la vérité. Il lui faudra voyager jusqu’au Japon, dans une île retirée sans aucun habitant mais où règnent les kamis, ces divinités des arbres, des sources et des lieux, pour connaître enfin ce qu’il n’aurait jamais soupçonné. Car, au-delà du folklore samouraï et zen, le pays forme à la dure des névrosés qui tournent volontiers psychopathes. Décidément, l’auteur n’en sort pas… A propos, le kaïken est le poignard des femmes samouraïs qui se faisaient seppuku après la mort de leur mari.

Un thriller haletant, découpé en courts chapitres de suspense, qui se lit au galop malgré le nombre de ses pages. Un très bon Jean-Christophe Grangé.

Les psychopathes les psychopathes, il connaît Jean-Christophe Grangé, Kaïken, 2012, Livre de poche 2014, 547 pages, €8.70 e-book Kindle €7.99

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De la modération en tout, dit Montaigne

Dans le chapitre XXX de ses Essais Livre 1, Montaigne explique par Horace et les Anciens que la modération est une valeur essentielle. Rien de pire que l’excès, même de vertu ! Nous voyons bien en notre temps combien les professeurs de vertu, plus moraux que les autres, se haussant du col en étant plus royalistes que le roi et plus vertueux que le dieu, combien ces gens sont vils et méprisables en ce qu’ils confondent la vertu comme exemple et eux-mêmes, qu’ils érigent en modèle. L’orgueil est le pire des péchés chez les chrétiens ; il est le péché contre l’ordre du cosmos chez les Grecs, l’hubris – la démesure – qui d’un homme croit faire un dieu.

« Le sage doit être appelé insensé, le juste injuste,

S’ils vont trop loin dans leur effort pour atteindre la vertu » – dit Horace, cité par Montaigne.

Un désir trop âpre et violent rend vicieuse la vertu affichée – et rend la religion hors de ce qui relie, au profit du sectaire, du sadisme dominateur. « J’aime les natures tempérées et moyennes », dit Montaigne ; en général ce sont gens sains qui n’ont ni névrose ni psychose, dirions-nous aujourd’hui. Gens qui ont été aimés enfants et laissés assez libres, qui se sont épanouis dans un environnement propice avec des parents et des amis normaux. L’immodération dans la vertu comme dans la religion ou dans le sexe est une démesure. « Il est vrai car, en son excès, elle esclave notre naturelle liberté », explique le philosophe.

La vertu ne peut être que modérée si elle veut rester vertu. Tout ce qui est excessif est égoïsme : instincts débridés, passion emportée, esprit délirant. L’équilibre est la clé, l’harmonie et la justesse – équilibre des choses, harmonie des relations, équité du jugement. Les sorbonagres de Rabelais qui savent tout sur tout, ceux qui selon Pascal faisant l’ange font la bête, la bêtise bourgeoise selon Flaubert, la moraline de l’homme malade de Nietzsche, les épris du démon du Bien de Montherlant, les excités du bocal de Céline, l’angélisme exterminateur d’Alain-Gérard Slama, les fanatiques musulmans du djihad, les canceleurs du woke d’aujourd’hui…

Même en amour – dans le mariage selon Montaigne en son temps. L’affection est légitime pour sa femme, la passion non. « Ce sont les femmes qui communiquent tant qu’on veut leurs pièces à garçonner », dit joliment Montaigne. Traduit en langage cru contemporain, on dirait qu’elles s’offrent aux relations mâles. Or le plaisir excessif est à réprouver, dit l’austère Montaigne, en cela chrétien avant tout. Nous avons une autre façon de voir, sans pour autant ignorer la sienne, tant la morale varie d’une époque à l’autre et d’un pays à l’autre. Combien en effet « d’amour » qui n’est qu’emportement des sens ne dure que le temps d’une saison ? Combien de divorces pour incompatibilité d’humeur au bout de quelques années, alors que le sexe effréné s’est émoussé et que le caractère est apparu, de même que l’absence d’esprit ?

Le mariage, selon Montaigne doit être un plaisir retenu car sérieux « parce que sa principale fin est la génération ». Pourquoi, en effet, se marier afin de leur assurer un cadre protecteur si les enfants ne viennent pas – et encore de nos jours ? Est-ce pour chercher une maman ou un papa de substitution ? Pour frimer en société sous peine d’être mal vu ? Pour s’assurer une assurance vieillesse ? Par vulgaire souci fiscal ? Je n’ai jamais compris, pour cela, le mariage gay, qu’il soit entre garçons ou entre filles. Vivre ensemble et « se marier » sont deux choses différentes, et c’est vouloir le beurre, l’argent du beurre et le sourire du fisc que de se vouloir « comme tout le monde » alors que l’on est expressément différent et qu’on le revendique. Montaigne n’en parle pas car, de son temps, c’était un crime puni par l’Église comme par le siècle, mais ce qu’il nous dit en général reste valable en ce cas particulier.

Pire, expose Montaigne, qu’en est-il de ce qui devrait nous soigner ? « A peine est-il en son pouvoir, par sa condition naturelle, de goûter un seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher par raison ». Les médecins des âmes et des corps ne voient de guérison que dans la douleur et le tourment et nul médicament ne cure s’il n’est amer et difficile à prendre. Une vieille idée, mais absurde, que le mal se guérit par le mal. L’Église nous enjoint de faire pénitence dès qu’un plaisir nous vient, certains se vêtant de haire sur leur chair nue pour souffrir constamment, d’autres se battant régulièrement à coups de discipline comme des collégiens rétifs pour se punir de ce que les adultes ont pourtant le droit de faire. Nos écolos hantés de christianisme ont encore de nos jours ce même tropisme : la vertu d’économie de la planète fera mal, il le faut sous peine de n’être pas efficace : restreignez-vous, mes frères, « l’énergie qui coûte le moins cher est celle qu’on ne consomme pas », dit benoîtement la Rousseau, implacable aux autres mais bien à l’aise dans son statut de fonctionnaire inamovible avec salaire confortable et retraite assurée. Le populo n’a qu’à se repentir, comme jadis les curés le tonnaient en chaire, car la fin du monde approche !

Certains peuples vont même plus loin, qui sacrifient la vie en honneur à leurs dieux, dit Montaigne, comme Cortez le vit au Mexique où les Incas arrachaient le cœur de leurs victimes vivantes pour célébrer le soleil. Ne nous gaussons point, Staline fit de même des Ukrainiens pendant la grande famine, tout comme Mao lors du « grand » bond en avant qui fit des millions de morts, ou Pol Pot en vidant les villes des vils intellectuels à rééduquer aux camps. Tout cela était pour le Bien du Peuple, pour la Vertu de l’Histoire, pour les lendemains qui chantent. Cet excès de vertu était surtout destiné à assurer le pouvoir implacable des dirigeants – tout déviant ou même critique véniel étant assimilé à un espion, à un ennemi du « Peuple », à un Complot « de la CIA ». Ne rions pas trop vite de ces billevesées, certains candidats à la présidentielle 2022 se verraient bien dans ce rôle de professeur de Vertu, dominateurs sans partage de ce qui est Bien ou Mal.

Méfions-nous de l’excès, analyse Montaigne, il cache souvent sous couvert de vertu d’autres vices trop humains : assurer son pouvoir, susciter la peur pour s’imposer, garder le peuple inquiet pour asséner ses idées. De la modération en toutes choses, telle est la vertu – et l’excès de vertu est une faute qui mérite le mépris et qu’on la combatte sans merci.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50 h

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Haruki Murakami, Des hommes sans femmes

Les cinq nouvelles ici recueillies sont, comme toujours chez Murakami, des romans avortés ou en germe. Des bouts d’histoires qui commencent mais ne se poursuivent pas. Elles se terminent parfois abruptement, le suspense organisé faisant chute. Le thème en est les hommes seuls.

« Il est très facile de devenir des hommes sans femmes. On a juste besoin d’aimer profondément une femme et que celle-ci disparaisse ensuite » p.278. La solitude, dès lors, vous pénètre à jamais, comme un changement de couleurs des choses. Tout s’éprouve différemment, comme un deuil.

Un acteur qui perd la vue et a eu un petit accident de voiture doit louer un chauffeur pour l’emmener ponctuellement au théâtre et le ramener, tard le soir. Le garagiste auquel il le demande lui propose une chauffeuse (ainsi néologisent les féministes). La fille se prénomme Misaki et est originale. Silencieuse, très professionnelle, elle aime conduire en souplesse. Lors d’une rare question, elle lui demande s’il n’a pas d’ami depuis qu’il est veuf. L’occasion pour l’acteur Kafuku, pris par son travail, d’évoquer le seul ami qu’il ait eu : l’ex-amant de sa femme. Il a voulu le rencontrer, pour parler ; il s’est aperçu qu’ils partageaient du chagrin. Tous deux n’ont pas perçu en l’épouse décédée « quelque chose d’important ». Ils s’en rendent compte mutuellement, cela les apaise ; ils ne se revoient jamais.

Le narrateur a un copain appelé Kitaru, le seul Tokyoïte à avoir appris le parler du Kansaï et le parler, allant même jusqu’à traduire Yesterday, la chanson des Beatles, en dialecte provincial. Il a une petite amie depuis l’enfance, elle est entrée à l’université mais lui n’a pas réussi le concours et est censé prendre des cours dans une école privée pour y parvenir. Mais cela ne l’intéresse pas, pas plus d’ailleurs que d’ « aller jusqu’au bout » avec son amie. Il propose à Tanimura (l’anagramme de Murakami avec un t en place du k) de sortir avec elle puisqu’ils sont ensemble dans la même université et qu’il préférerait qu’elle sorte avec un qu’il connaît. Elle est probablement la femme de sa vie, mais Kitaru a peur du destin trop bien organisé, du parfait petit couple qu’ils forment depuis toujours. Evidemment la fille s’éloigne et Kitaru s’exile ; il est devenu cet homme sans femme qui aura toujours la nostalgie de cette moitié qu’il n’a pas acceptée.

Le docteur Tokai, chirurgien plasticien, à 52 ans ne s’était jamais marié ; il avait en permanence trois ou quatre petites amies, en général casées, qu’il honorait tour à tour et comblait de prévenances. Et puis un jour, il est tombé amoureux de l’une d’elles, seize ans de moins que lui. Mais cette moitié-là était intéressée ; elle l’a pressuré en mimant l’amour puis est partie en emportant les cadeaux, l’argent, et en laissant en outre son mari et son fils. Elle a voulu égoïstement vivre avec un nouvel amant plus jeune et plus frustre, ce qui ne devait pas durer. Mais le Dr Tokai s’est laissé mourir, littéralement : il ne mangeait plus, ne se soignait plus, ne travaillait plus. C’est son secrétaire au cabinet médical, un (beau jeune) gay de 35 ans, qui l’a découvert mourant et en a parlé à cet ami de sport qu’est le narrateur. Le Dr Tokai était un homme bien, la seule façon d’honorer sa mémoire et de prolonger son souvenir était d’écrire cette histoire vraie, en changeant les noms et les lieux. Murakami l’a fait.

Shéhérazade est une infirmière consciencieuse qui vient s’occuper chaque jour d’un homme qui ne peut pas sortir (le lecteur ne saura pas pourquoi). Elle lui fait ses courses, la cuisine, le ménage, l’amour. Car elle pousse la conscience professionnelle jusque-là. Elle aime en fait raconter des histoires sur l’oreiller, comme Shéhérazade dans les Contes des mille et une nuits. Ainsi qu’elle était amoureuse à 17 ans d’un garçon de sa classe, athlétique footballeur bon dans les études, mais qui ne la regardait même pas. Elle s’est introduite chez lui (les maisons japonaises sont mal sécurisées, la clé souvent sous le paillasson ou dans un pot de fleurs) et a fantasmé sur un crayon qu’il avait utilisé puis sur un tee-shirt qui gardait son odeur. Elle a laissé un Tampax (neuf) puis quelques cheveux. La mère du garçon, femme obsessionnelle de l’ordre et du rangement, a dû s’en apercevoir car elle a fait changer les serrures et disparaître la clé. Bien plus tard, Shéhérazade a revu ce garçon adulte, mais… la nouvelle s’arrête là. Il est aussi des femmes sans hommes.

Le bar de Kino est une activité que le narrateur propriétaire (Kino) s’est donnée après avoir découvert sa femme et son amant nus dans le lit de son propre appartement. Il a divorcé, tout quitté, s’est refait une existence dans ce bar anciennement salon de thé tenu par sa tante, désormais à la retraite. C’est un lieu intime, isolé, où des habitués viennent progressivement s’agréger. Mais une chatte sauvage apparaît et disparaît, des serpents envahissent le jardin. Il est « conseillé » à Kino de s’éloigner quelque temps de la part d’un habitué mystérieux qui prend toujours un whisky à l’eau après une bière. Kino n’a pas été suffisamment blessé lorsqu’il aurait dû l’être lorsque sa femme l’a trompé, il est devenu un homme qui n’a plus d’existence. Il devrait savoir oublier l’épouse qui l’a trahie, et pardonner, à elle comme à lui, pour ne pas demeurer éternellement cet homme sans femme qui la cherche un peu partout dans toutes celles qui passent.

Les deux dernières nouvelles sont de moindre qualité mais la dernière théorise ce monde des « hommes sans femmes ». Murakami n’est jamais bien à l’aise avec les théories, lui qui écrit simple. Mais le recueil vaut  son pesant poétique de réflexions sur l’amour, l’attrait des êtres entre eux, la complexité des existences.

Haruki Murakami, Des hommes sans femmes, 2013-2014, 10-18 2017, 285 pages, €7.50 e-book Kindle €12.99

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Maurice Daccord, Le Secret des Mages du Trident Rouge

Léon Crevette, commandant de gendarmerie, et Eddy Baccardi, ex-assureur devenu conseiller conjugal à son compte, sont amis depuis longtemps ; ils ont pris l’habitude d’échanger leurs idées sur les affaires en cours, notamment lorsqu’il s’agit de crimes, surtout de crimes sur les enfants, encore plus lorsqu’on les retrouve démembrés et sans tête. Des petites filles dans les 10 ans disparaissent une à une et la ville est en émoi. Au point que le lecteur se demande pourquoi, dès le second crime, les parents autorisent encore leurs préadotes à sortir et rentrer seules dans les rues au soir tombé…

Depuis son premier polar, chroniqué sur ce blog, l’auteur s’est enrichi et affiné : l’intrigue est plus noire et l’action mieux menée, le suspense plus haletant jusqu’au bout. Seul le dernier chapitre où tout le monde s’embrasse, ou presque, fait un peu boy-scout. J’ai compris avant le lever de rideau final qui était le coupable mais j’aurais pu me tromper. Il faut dire que le tueur en série est particulièrement retors, ne laissant aucun indice, et qu’il faut chercher midi à quatorze heures pour tenter de trouver une logique aux forfaits qu’il commet.

Le scénario est toujours le même : un soir, une fillette seule qui vient de quitter sa bande de copains marche dans la rue à deux pas de chez elle, une voiture qui s’arrête, un homme qui palabre – et la fillette monte – personne ne remarque rien ; on ne la revoit jamais vivante. Pas de viol mais de la boucherie rituelle avec une signature : une carte satanique où Jésus et Satan sont dans le même carreau, Dieu étant Diable inversé. Boucherie, religion et latin semblent la marque de l’auteur.

Crevette est commandé par une nouvelle juge tout frais sortie de promotion et d’une capitaine adjointe tout frais sortie du stage de formation. Dans ce sud provençal hâbleur et macho, où les mâles ne commandent pas un pastis mais « un 51 » et les vrais « un 102 (un double 51) », être entouré de féminin est une gageure, sinon une galéjade. Encore que l’intuition joue un rôle et la confiance aussi – plus qu’entre hommes semble-t-il.

Ellipses, argot et jeux de mots égayent le propos, toujours enlevé. Crevette en assez au bout de six meurtres et se fait muter aux Renseignements. Son commissaire le voit d’un bon œil car de l’eau s’infiltrait dans le gaz entre eux. Mais le préfet décide de faire saisir aussi la DGSI pour ce qui ressemble à une activité de secte satanique. Les notables, déguisés en mages du Trident rouge comme à Carnaval, se font peur dans des cérémonies en sous-sol où ils invoquent le diable. Mais le sacrifice d’une vierge à chaque nouvelle lune n’est plus dans le rituel depuis des siècles. Quel sadique dérangé voudrait-il donc le reprendre ?

Maurice Daccord, Le Secret des Mages du Trident Rouge – Une enquête de Crevette et Baccardi, L’Harmattan 2022, 218 pages, €20.50

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Julie Andrieux, Ma p’tite cuisine

Julie, dont j’apprécie beaucoup les Carnets de cuisine sur France 3, est attentive aux savoir-faire des terroirs, des chefs comme des amateurs, des cuisiniers comme des producteurs. Mais elle a commis en 2005 un livre de petite cuisine, réédité durant le confinement. Ce livre de 104 recettes montre l’inverse de son programme, usant et abusant des conserves, du surgelé, du tout-prêt, au prétexte de « pratique ». L’année 2005, il y a une demi-génération, était probablement moins encline au naturel dans la cuisine et plus à l’émancipation des cuisinières.

Julie Andrieux s’adresse aux femmes pressées (par quoi ?) qui, au lieu de l’assumer avec un menu restaurant ou surgelés, tente de faire croire qu’elle aime cuisiner aux copines, à la belle-mère, au mari et aux gosses.

D’où ces huit chapitres de thèmes dans le vent :

  • La mode mamma italienne ou le gressin est de la pita anglaise grillée au four (quand on lit les cochonneries additives autorisées par la chimie anglo-saxonne, on ne peut que reculer), et où les pâtes sont surtout en salade (parce qu’on ne sait pas maîtriser la cuisson).
  • La mode copine à base de tatin (du style foutez tout dans un plat, recouvrez de pâte et vlan ! au four à 180), de riz (cœur du bien-être oriental), de poulet et de poisson (surtout pas de viande rouge, trop mâle pour les chlorotiques urbaines).
  • La mode fusion qui n’évite pas la confusion malgré l’affirmation, mais montre sa banalité : quinoa en galette aux champignons, poulet en salade aux herbes et (audace exotique !) à la citronnelle, crevettes au fromage « comme en Malaisie » (avec du cheddar insipide fabriqué en Hollande ?).
  • La mode utile pour frimer, à base de tarte feuilletée facile à faire, de charlottes aisées à composer, de vichyssoise de fruits ou de légumes (coupez tout et mélangez !), de boulettes de n’importe quoi où recycler tous les restes. C’est le chapitre le moins décevant peut-être car répondant parfaitement à son objet qui est de faire vite et pratique.
  • La mode « amoureux » à base de tout fait, tout rapide, pop-corn, brouet, guacamole, ceviche, tartare, carpaccio, tagliatelles.
  • La mode « pour les Jules » avec mac-cheese, Welsh rarebit, coleslaw, chatchouka, conard laqué et chicanos – rien que des mots étrangers pour des préparations étrangères. Il s’agit de junk food world pour mâles internationaux branchés.
  • La mode « salon » propose des salades, du taboulé ou des « rolls ».
  • La mode sucrée évidemment, pour l’avidité des zappettes qui n’ont le temps de rien, pas même de réfléchir, avec pas moins de 21 desserts faciles, pratiques, pas chers, qui font de l’effet – à base de petit-suisse, de « cheese », de riz, de glaces toutes faites, de tarte et de chocolat.

J’ai quand même retenu quelques idées, testées dans ma cuisine : la tarte à la roquette et pignons (pour laquelle il faut diviser par deux la roquette, 400 g c’est beaucoup trop !), les brocolis en salade aux graines (banal mais goûteux), la tarte aux figues à l’anchoïade (entre salé et sucré, originale), les artichauts au Cantal (pas besoin de l’empâter en tatin malgré la recette), les blancs de poulet au citron et amandes sauce soja (la sauce fait tout), le saumon sauté aux dés d’ananas, gingembre et menthe (beau contraste), la charlotte personnalisée asperges (en conserve) et chèvre frais (joli, diététique et bon), la salade de roquette aux pêches (en boite…) et parmesan (intéressante), les tagliatelles petits pois et saumon (du genre mêle-tout, mais ça marche), les mini cakes aux figues sèches et chorizo (contraste détonnant), et la bombe glacée express à base de produits tout fait Picard surgelés.

Cela ne fait guère que 11 recettes sur 104, même si l’on peut à la rigueur en trouver quelques autres qui donnent envie d’essayer. Le calzone pâteux à la poêle bourré de sauce tomate, quel intérêt ? Le crumble de légumes, même intitulés « primavera », quelle banalité ! Les salades de pâtes, qu’est-il besoin de recettes ? Le « lassi zen » à l’Actimel Danone plus citron vert, quelle imagination ! Mais le clou est quand même tagliatelles al ragú, dont le nom cache du « bœuf bourguignon en barquette Charal », du bon bœuf aux hormones importé du Brésil ou peut-être du cheval roumain ? Est-ce vraiment de la cuisine ou du bricolage de femme pressée pour rien, qui se débarrasse de la corvée en affichant de faux talents gastronomiques ?

Très décevant.

De plus, l’objet–livre est mal édité. Un petit manuel pratique pour filles dans le vent ne devrait pas peser 600 g en format peu pratique, ni être rédigé en caractères de machine à écrire, et encore moins être lourdement illustré de photos de bouffe industrielle dans leur emballage !

Un livre que je vous conseille d’éviter, si vous êtes un brin gastronome. Je ne comprends pas qu’il puisse être réédité, sinon pour « profiter » de l’engouement cocon des confinés et surfer sur la marque Julie Andrieux, à la mode télé.

Julie Andrieux, Ma p’tite cuisine, 2005, réédité Marabout 2021, 255 pages, €12.90 e-book Kindle €8.99

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De l’amitié selon Montaigne

Le mot français « amitié » est très large d’acception et comprend les simples contacts (les « amis » sur Facebook) comme les relations (obligées au travail, en commerce) ou les camarades (solidaire des mêmes études ou activités). Mais il vient du mot « amour », qui est une passion, et se décline en les différents étages de l’humain : amour sensuel ou sexuel, amour de cœur ou affectif, amour bienveillant et charitable de l’esprit. L’amitié peut être une sorte d’amour. Montaigne l’a connue à son incandescence lorsqu’il avait 25 ans, pour Etienne de La Boétie qui en avait 28. Il en fait tout le chapitre XXVIII de son 1er livre des Essais.

Pourquoi ? Pour rien : « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi », dit-il tout simplement. Par je « ne sais quelle force inexplicable et fatale ». Comme une prédestination : « nous nous cherchions avant que de nous être vus ». Un coup de foudre affectif et mental : « Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre ».

Amitié rare en son temps, rare d’ailleurs de tout temps : « il ne s’en lit guère de pareille et, entre nos contemporains, il ne s’en voit aucune trace en usage. » Cette amitié n’est aucune de « ces quatre espèces anciennes : naturelle, sociale, hospitalière, vénérienne », dit Montaigne qui tente de l’analyser. Rien à voir avec l’amour filial « des enfants aux pères » (parents) ou des parents aux enfants – car cet amour-là est trop inégal. Rien à voir avec l’amour fraternel – car la compétition pour bâtir sa propre vie fait des frères (ou des sœurs) « qu’ils se heurtent et choquent souvent » et les caractères peuvent être éloignés. Rien à voir avec l’amitié de rencontre, qui ne dure que le temps d’un séjour. Rien à voir avec l’amour pour les femmes – car c’est « un feu de fièvre, sujet à accès et remises, et qui ne nous tient qu’à un coin » ; l’amour sexuel est avant tout désir et de plus en plus rares sont les couples qui résistent à l’usure des années lorsque le désir s’atténue et s’éteint. « La jouissance le perd, comme ayant la fin corporelle et sujette à satiété. L’amitié, au rebours, est jouie à mesure qu’elle est désirée, ne s’élève, se nourrit, ni ne prend accroissance qu’en la jouissance, comme étant spirituelle, et l’âme s’affinant par l’usage. »

Le mariage est un marché, dit Montaigne, « qui n’a que l’entrée libre » (le divorce étant interdit par l’Église, donc par le roi). Sa durée ne dépend pas de notre volonté, or l’affection exige la liberté. « Joint qu’à dire vrai, la suffisance ordinaire des femmes n’est pas pour répondre à cette conférence et communication », expose notre philosophe en son XVIe siècle où la femme, côte d’Adam et pécheresse originelle selon la Bible, est inférieure en tout point au mâle et lui reste soumise. Comment une amitié peut-elle naître de cette inégalité ? Montaigne est intelligent et ne craint pas de penser contre son temps et son Eglise. Aussi poursuit-il sa phrase : « Et certes, sans cela, s’il se pouvait dresser une telle accointance, libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent cette entière jouissance, mais encore où les corps eussent part à l’alliance, où l’homme fut engagé tout entier, il est certain que l’amitié en serait plus pleine et plus comble. » Donc rien d’impossible par essence entre homme et femme, mais cela n’est pas encore arrivé, pas même dans l’Antiquité où notre Périgourdin puise ses sources.

D’où cette interrogation sur la « licence grecque » qui était que des hommes aiment des garçons, plus égaux et plus libres que les femmes. L’amitié véritable, telle que Montaigne l’a connue durant quatre ans seulement avec La Boétie (qui est mort jeune), serait-elle comblée par le même sexe ? Non pas, dit Montaigne, « pour avoir, selon leur usage, une si nécessaire disparité d’âges et différences d’offices entre les amants, ne répondait non plus assez à la parfaite union et convenance qu’ici nous demandons. » L’amitié érotique pour un jeune garçon, même socialement acceptée, valorisante pour l’aimé et à but civique de formation du guerrier citoyen accompli chez les antiques Grecs, n’a rien de l’amitié pleine et entière analogue à celle de Michel pour Etienne. A cause « de cette première fureur inspirée par le fils de Vénus au cœur de l’amant sur l’objet de la fleur d’une tendre jeunesse ». Comme cela est bien tourné… pour dire le désir érotique. Il est incompatible avec la liberté d’accord entre les êtres. L’amour sexuel est emprise car le désir est souverain ; l’amour amitié est volontaire car l’esprit comme le cœur sont libres.

Reprenant Platon sans le citer, notre philosophe avance que l’amitié grecque était fondée sur la beauté du corps plutôt que sur celle de l’âme (nous dirions aujourd’hui la personnalité) – car l’esprit est encore en germe dans la jeune tête. Avec la maturité venait parfois l’amitié véritable de l’amant pour l’aimé, le désir sexuel éteint par la virilité atteinte du protégé et « le désir d’une conception spirituelle par l’entremise d’une spirituelle beauté ». L’égalité rétablie entre désormais deux hommes, et non plus un homme et un adolescent, la liberté était rendue aux liens affectifs. « Enfin, tout ce qu’on peut donner à la faveur de l’Académie, c’est dire que c’était un amour se terminant en amitié », conclut Montaigne en raison.

L’amitié de Montaigne pour La Boétie « n’a point d’autre idée que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi », dit-il. « Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien ou mien. »

Car là est l’absolu. Aucun « devoir » entre vrais amis, ni « ces mots de division et de différence : bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciement, et leurs pareils. Tout étant effectivement commun entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, femmes, enfants, honneur et vie, et leur convenance n’étant qu’une âme en deux corps selon la très propre définition d’Aristote, ils ne se peuvent prêter ni donner rien. » Les amis véritable sont pour Montaigne des jumeaux qui partagent tout, un idéal fusionnel, une société communiste entre eux, vécu par lui également avec La Boétie.

Nul ne peut donc avoir une « multitude d’amis », déclare Montaigne, ou ce ne sont pas de vrais amis. « Car cette parfaite amitié, de quoi je parle, est indivisible ; chacun se donne si entier à son ami, qu’il ne lui reste rien à départir ailleurs ». On peut aimer en quelqu’un sa beauté, en un autre « la facilité de ses mœurs », en un autre encore la paternité, la fraternité ou la libéralité ; « mais cette amitié qui possède l’âme et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu’elle soit double. »

La mort de l’ami est comme une part de soi qui nous est arrachée. Et de citer en plusieurs pages les poètes latins pour dire avec pudeur son chagrin, et d’éditer les sonnets de son ami en ses propres œuvres pour le faire connaître au chapitre XXIX qui suit celui-ci. Mais les 29 sonnets écrit par La Boétie et publiés dans les premières éditions ont été effacés des suivantes. Nous ne les connaissons pas ; peut-être étaient-ils trop éloignés de ce que Montaigne voulait laisser de son ami à la postérité ?

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50  

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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